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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abélard, Tome II. + +Author: Charles de Rémusat + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France). + + + + + + +ABÉLARD + +PAR + +CHARLES DE RÉMUSAT + + Spero equidem quod gloriam eorum + qui nunc sunt posteritas celebrabit. + + JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard + _Metalogicus in prologo_. + + + +TOME DEUXIÈME + +DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. + + + +CHAPITRE VIII. + +DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION +DES UNIVERSAUX. + +La nature des genres et des espèces a donné lieu à la controverse la +plus longue peut-être et la plus animée, certainement la plus abstraite, +qui ait passionné l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins à +une question pratique, à une de ces questions mêlées aux intérêts du +monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut +penser de la nature des idées générales. S'il existe une chose qui +paraisse une simple curiosité scientifique, c'est assurément une +recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet même à bien +des esprits cultivés. Cependant la durée de la controverse est un fait +historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et elle s'est maintenue +à l'état de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siècle jusqu'à +la fin du XVe, c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur +et la violence même avec lesquelles cette guerre a été soutenue passe +toute idée; et si le règne de la scolastique est à bon droit regardé +comme l'ère des disputes, il en doit la réputation à la question des +universaux. + +Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de cette unique question. +C'est Abélard lui-même qui a dit: «Il semblait que la science résidât +tout entière dans la doctrine des universaux[1].» Et l'un des hommes +qui ont décrit avec le plus de vivacité et jugé le plus librement +les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant dépeindre la +présomption de certains docteurs, s'exprime ainsi: + +Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient +et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un système +nouveau touchant les genres et les espèces, un système inconnu de Boèce, +ignoré de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraîchement +de découvrir dans les mystères d'Aristote; il est prêt à vous résoudre +une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle +il a été consumé plus de temps que la maison de César n'en a usé à +gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il a été versé plus +d'argent que n'en a possédé Crésus dans toute son opulence. Elle a +retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que +cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouvé ni cela +ni autre chose; et c'est peut-être que leur curiosité ne s'est pas +contentée de ce qui pouvait être trouvé; car de même que dans l'ombre +d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement, +ainsi dans les intelligibles qui peuvent être compris universellement, +mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne +saurait être rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le +fait d'un homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses +fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils +s'évanouissent; les auteurs expédient la question de diverses manières, +avec divers langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, +ils semblent avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils +ont laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....» + +[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.] + +[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit +qu'il ne se rappelle pas l'auteur: + + Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes, + Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes. + +_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._, +XIX, t. VI, p. 161 et 163.] + +Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession d'être de l'Académie, +c'est-à-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables, +tout en se donnant pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il +regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour +avoir défini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3]. +Jean de Salisbury n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle +avait enfantés; mais il était frappé de l'importance de fait d'une +question qui avait donné plus de peine à conduire que l'empire romain. +Il s'étonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son +temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer en combat +véritable, ni le pugilat et les armes employés à l'aide d'une thèse de +dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pavé de l'Université, +si ce n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir +spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour intimider ou punir +le crime d'errer sur la nature des idées abstraites[4]. Mais il +reconnaissait dans la question des universaux le thème éternel des +bruyants débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les grandes +pépinières de la dispute, et chacun ne songe à recueillir dans les +auteurs que ce qui peut confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de +cette question; on y ramène, on y rattache tout, de quelque point que +soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont +parle un poète, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure +retracer qu'un cyprès[5]. C'est la folie de Rufus épris de Névia, de qui +rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle; +si Névia n'était pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose +la plus commode pour philosopher est celle qui prête le plus à la +liberté de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulté propre et par +l'inhabileté des contendants, donne le moins la certitude.» + +[Note 3: _Toplo._, I, 1.] + +[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et +d'Érasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii). +Les réalistes et les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait +brûler leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.] + +[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.] + +[Note 6: Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre +que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient ce vers: + + ... Si non sit Navia, mutus erit. + (L. I, ep. LXIX.) +] + +Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, une source +intarissable de disputes et de systèmes. C'était le seul problème, le +premier intérêt, la grande passion; les docteurs en parlaient sans +relâche, comme les amants ridicules de leur maîtresse. + +Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement à cette question +des universaux? Elle est toujours tellement près des autres questions +dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir +le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous savons comment elle s'est +introduite dans le monde; comment elle était à la fois posée et +compliquée par les antécédents du péripatétisme scolastique; comment +enfin Abélard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre à +l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne +l'avait pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a +passé pour son ouvrage. + +On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans +l'antiquité[7]. Aussitôt qu'elle naît, elle doit produire le +nominalisme; car la première fois qu'on entre en doute sur la nature +des idées générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense lorsqu'on +prononce un terme général, il est naturel de se dire d'abord que l'être +général n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a +jamais perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme réelle que +l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la généralité n'est +qu'une manière humaine de concevoir les choses ou de les exprimer +(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine +nous est donné par l'histoire dans l'école de Mégare. Cette secte avait +soutenu 1° que la comparaison est impossible, excepté du semblable à +lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être affirmée d'une autre, +puisqu'elle ne saurait lui être identique (Stilpon); 3° que celui qui +dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là +(Stilpon)[8]. On voit reparaître tous ces principes dans la scolastique +du moyen âge; le second surtout se retrouve dans Abélard, qui ne savait +peut-être pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas sans +raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon à +l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour +lui ôter cette couleur de philosophie négative et ces apparences de +tendance à l'éristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent. + +[Note 7: Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.] + +[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tês parabolês logon anêrii, legôn êtoi +ex omoisin auton, ê ex anomoiôn synistasthai], etc., Laert., I. II, c. +x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou mê katêgoristhai.... oti ôn oi logoi +eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechôriothai allêlôn.] +Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioê, kai +elege ton legonta anthropon einai, mêdena oute gar tonoe legein, oute +tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.] + +Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que les mégariens, +les stoïciens développèrent les mêmes idées, au moins dans le sens du +conceptualisme, et n'échappèrent point au danger d'une logique plus +ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur influence tout ce que +la scolastique présente de sophistique subtilité[9]. Historiquement, +de tels rapports seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les +analogies soient réelles; mais on se rencontre sans s'imiter. + +[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.] + +Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun une doctrine originale; +celui-ci, en atténuant et supprimant la difficulté de la question par +l'attribution d'une existence réelle aux types généraux des choses, aux +idées invisibles, l'exemplaire et l'objet des idées générales; celui-là, +en adoptant le principe négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit +universel, mais en tempérant les conséquences de cet individualisme, +soit par la théorie de l'existence en acte et en puissance, soit par +la distinction de la forme et de la matière, soit par l'admission des +substances secondes et des formes substantielles. De là cependant deux +doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; l'autre qu'on pourrait appeler +le formalisme, et qui, en conservant des traces de réalisme, pouvait +mener aux conséquences avouées des conceptualistes et des nominaux. Ces +deux grandes doctrines, protégées par des noms immortels, n'avaient +jamais été complètement oubliées. + +Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur +la question, qui n'avait pas toujours conservé la même forme ni la +même portée. Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de choses +sensibles, les autres des idées de choses insensibles, cette différence +avait engendré celle des doctrines et produit les diverses solutions +d'un problème unique. + +Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris parti contre les +idées des choses sensibles, en révoquant en doute ces choses mêmes. La +secte éléatique niait les choses sensibles, prétendant démontrer leur +impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte à toutes les +sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer +qu'une réalité imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la +sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine infidélité. Ce qui +échappe aux sens lui avait paru plus réel que ce que les sens atteignent +et manifestent. + +Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas toutes de même +espèce, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de même +nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une +proscription commune, manque de justesse et de pénétration. Peut-être +Épicure, peut-être Démocrite ont-ils mérité ce reproche. L'injustice +ou l'ignorance pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant +méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme réelles bien des choses +non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la +Métaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de +l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles +sont les distinctions à faire parmi les idées des choses non sensibles? + +[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.] + +D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus donnent +naissance immédiatement à deux sortes d'idées. La première se compose +des idées des qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs +de sensations, une fois qu'elles sont détachées de ces souvenirs, ne +représentent plus rien de réellement individuel, ni qui soit accessible +aux sens en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur et +prises isolément, des idées de choses non sensibles, quoiqu'elles soient +les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'expérience nous +témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes et séparément, elles +représentent les qualités abstraites de tout sujet, et c'est pour cela +qu'on les appelle communément idées abstraites. + +La seconde classe d'idées de choses non sensibles à laquelle donne lieu +le souvenir des choses sensibles, est celle des idées des qualités +en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualités, +considérées dans les êtres qui les réunissent, servent à distribuer +ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et +les espèces. Les idées de ces collections sont des idées de choses non +sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les +individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idées soient les +souvenirs des qualités observées chez les individus que les sens ont +fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce comprennent tous +les individus, et nul ne peut avoir observé tous les individus. De +l'autre, les idées de genre ou d'espèce font abstraction des individus, +pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut +être perçu par les sens hors d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce +ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des +souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de +sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu. + +Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres éléments dans les +idées abstraites ou de qualité et dans les idées universelles ou de +genre et d'espèce que la sensation rappelée, décomposée, généralisée, +ces idées renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non +sensible. Elles ne sont pas de pures idées des choses sensibles. Il y a +dans les idées de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite +de qualité; mais encore une induction qui conclut de l'expérience +à l'existence des qualités semblables dans les individus réels ou +seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette +induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on n'a jamais vu, +à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que, +dans ces idées, il y a déjà la conception de l'invisible. + +Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre chose, et dans +la formation des idées de genre et d'espèce, dans celle des idées +abstraites, dans la notion même des individus observés, elle démêlerait +et constaterait bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, et qui ne +correspondent à rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idées +d'être, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore +celles de cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des idées de +choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, telle que nous +venons de la rappeler, ne suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la +production de ces idées, des philosophes ont admis une sorte d'induction +particulière; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idées +de pures qualités ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites +d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, c'est-à-dire encore +plus éloignées des réelles substances individuelles, que les autres +idées placées jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles. + +Enfin, il est des choses substantielles et réelles qui, bien +qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensée. Dieu n'est pas +une qualité, un genre, une espèce; c'est le nom et l'idée d'un être +déterminé, réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est aussi le +nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle peut être conçue et +affirmée, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas +non plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, c'est un tout +réel et même individuel qui n'est que conçu, et dont le nom exprime une +idée beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation. + +Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi: +1° Idées d'êtres déterminés et substantiels, inaccessibles aux sens, +_Dieu, une âme_, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, mais +qui ne sont pas aussi nécessairement conçues comme des substances, +_force, cause, nature, essence_, etc. 3° Idées de touts dont quelques +parties ou quelques propriétés seulement sont accessibles aux sens, _le +ciel, l'espace, le monde_, etc. 4° Idées de collections ou de touts +partiels dont les éléments individuels ne sont pas tous perçus, le plus +grand nombre en étant seulement conçu, _règne inorganique, système des +plantes_, etc. 5° Idées des collections fondées sur une essence commune +ou plutôt idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement +l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités ou modes plus ou +moins voisins ou éloignés des attributs essentiels; ce sont les idées +abstraites proprement dites. + +Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement abstraites, +sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au +même titre? Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous la même +loi? + +Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité n'est pas grande. +Le sensualisme a toujours incliné vers cette erreur; l'idéologie pure +y tend. Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie ou du +sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point préservés. Celui qu'on +leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu +avec eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe d'idées de choses +non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range +pas toutes sur la même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence +que l'existence déterminée, il semble avoir refusé la réalité aux objets +propres et directs des idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces +idées en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour vraies, pour +valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part +joué un plus grand rôle que dans le péripatétisme. + +Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné le fond de ces +idées; et d'abord on a mis hors de question les idées de substances +invisibles, comme _Dieu, ange, âme_, et les idées de qualités proprement +dites, de celles qui n'existent réellement que dans les sujets +individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les +substantifs abstraits qui y répondent. Les premières de ces idées sont +des êtres[11], les secondes des accidents. Il est resté: 1° Les idées +de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions +nécessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs +les plus généraux des choses, analogues aux catégories ou prédicaments +des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités essentielles +qui sont la base et la condition des essences; ces idées, difficiles +à exprimer, sont les _formes essentielles_ du péripatétisme et de la +scolastique. 3° Les idées des essences qui sont le fondement des genres +et des espèces; ce sont les universaux proprement dits. 4° Les idées des +touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et +les espèces, ou des composés déterminés de parties formant ensemble une +unité de conception. + +[Note 11: Les premières n'ont pas été constamment et sans exception +mises hors du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant +que Dieu ne pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, +etc., soutenait qu'il n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.] + +Toutes ces idées ont un caractère commun: elles sont désignées par des +noms généraux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes être appelées des +universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à +la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans leur réalité +objective immédiate par le principe qu'il n'y a de réel que l'individu. +Cependant c'est sur la troisième classe d'idées que la querelle a +surtout éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou l'espèce, +on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on arrive aux individus. +Cependant la conception du genre ou de l'espèce n'est pas celle des +individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité, +puisqu'elle comprend les individus qui sont réels, et cependant, comme +elle n'est pas la conception même des individus qui sont seuls réels, +elle est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. Ainsi les +idées de genre et d'espèce n'ont point de réalité immédiate, quoique +médiatement elles soient fondées sur des réalités. De là des équivoques +et des difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles dont +les objets se résolvaient moins facilement en réalités, offraient un +caractère plus évident d'abstraction; c'étaient ces idées scientifiques +_d'être, d'essence, de cause_, au lieu que les idées des genres et +des espèces avaient une face changeante qui piquait la curiosité et +embarrassait la subtilité. + +Or donc, tandis que les universaux avaient été assez généralement pris +pour des conceptions formées en conséquence plus ou moins éloignée +de l'existence d'individus réels, deux opinions presque absolues +se produisirent au moyen âge. D'un côté, la doctrine de Platon, +imparfaitement connue, qui attribuait aux idées universelles des types +primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de +l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres mêmes +et les espèces; ce fut là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine +aristotélique, portant que la substance proprement dite est +nécessairement particulière, et qu'il n'y a point d'existence +universelle, quoique les universaux soient les conceptions générales +de réalités individuelles, s'exagéra à ce point de ne plus même les +admettre à titre de conception, et outrant le principe du sensualisme, +elle les réduisit à de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut là +le nominalisme. + +Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maître, traita de noms +et de mots, non-seulement les genres et les espèces, mais tout ce +que l'idéologie appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les +individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que +formés d'individus, les parties, en tant que n'étant pas des individus +entiers; de sorte que pour lui des individus réels composaient des touts +imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus réels. +Ces excès amenèrent l'excès de réalisme où tomba Guillaume de Champeaux, +du moins au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et même +essence existait dans tous les individus, dont la diversité dépendait +tout entière de la variété des accidents. Dans cette doctrine, la +diversité des sujets des accidents semble s'anéantir, et comme toutes +les espèces, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi +bien que les espèces, tombent sous la loi commune de la conception +d'essence, cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée, +aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, diversité de +phénomènes. + +Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut trouver la vérité en +prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans être neuve pour +le fond, l'était par quelques détails et quelques expressions, et qui +a été tour à tour appelée le conceptualisme ou confondue avec le +nominalisme. En effet, une analyse exacte la réduirait peut-être +au premier de ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second. +Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien déterminer la +doctrine d'Abélard; nous essaierons de le faire, après l'avoir exposée; +mais de son temps même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, et +comme il combattait vivement le réalisme, ou plutôt dans le réalisme les +essences générales, il fut compté tout simplement avec les nominalistes. + +Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, tous deux versés +dans les sciences de leur siècle, et dont aucun ne partageait, même à un +faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent Abélard; +tous deux appartenaient à ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer +les mots, le parti libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de +Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frédéric +Barberousse, avait étudié la dialectique à l'école de Paris, et il a +excusé les opinions théologiques qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée +d'avoir empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, évêque de +Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit de la dialectique, et +qui a écrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les +leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui +que pour égaler les anciens il ne lui manquait que l'autorité[12]. Tous +deux n'ont vu dans Abélard qu'un nominaliste. + +[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.] + +«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur un certain Rozelin +qui, le premier de notre temps, établit dans la logique la doctrine des +mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour +la doctrine des mots ou des noms, Abélard l'introduisit dans la +théologie[13].» + +[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p. +685.] + +Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des écoles de son temps +et à rattacher toutes leurs prétentions et toutes leurs dissidences à +la question des universaux; par deux fois il a exposé avec détail les +solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous avons cité une +bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un +autre une citation plus longue et qui paraîtra curieuse[14]. + +[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.] + + «Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, et + cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils + s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la + résoudre. + + «L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion + ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son + auteur[15]. + + [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi: + «Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les espèces + étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a été rejetée et a + promptement disparu avec son auteur.» (L. VII, c. xii.)] + + «Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y + ramène de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part + touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa + surprendre le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a + laissé beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et + qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à + vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la + lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait + pitié. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une + chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il + dise très-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est + bien connu de tous ceux à qui ses ouvrages sont familiers, s'ils + veulent être de bonne foi. + + [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs + traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'épouser + ouvertement l'auteur ou le système, et qui, s'attachant aux noms + seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses + et aux conceptions.» (_Id._, _ibid_.)] + + «Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que + les genres et les espèces ne sont que cela[17]. Le prétexte est pris + de Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette + doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme + des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de + chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme + et qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une + certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous + les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse + l'universalité des universaux. + + [Note 17: «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que + c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (_Id_., + _ibid_.)] + + «De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont + nombreuses et diverses. + + «Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in + numero est_, a l'existence numérique), conclut que la chose + universelle est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est + absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne + soient pas, dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos + gens recueillent finalement les universaux pour les unir en + essence aux individus[18]. Dans ce système de la _répartition des + états_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que + Platon est individu en tant que Platon, espèce en tant qu'homme, + genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que + substance, genre suprême ou des plus généraux (_generalissimum_). + Cette opinion a compté quelques défenseurs, mais il y a longtemps + que personne ne la professe plus. + + [Note 18: «Se saisissant des sensibles et autres individus, et + reconnaissant qu'ils ont seuls l'être véritable, il les fait passer + par différents états, au moyen desquels il constitue dans les + individus mêmes et ce qui est le plus général et ce qui est le plus + spécial (l'universel et la singulier).» (_Id., ibid_.)] + + [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)] + + «Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard + de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or, + l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel + des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets + à la corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les + individus, et qui, se succédant presque à chaque moment, les + font écouler sans cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être + proprement et véritablement appelés les universaux. En effet, les + choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution d'un nom + substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent même + pas l'appellation, car elles changent tellement de qualités, de + temps, de lieux et de propriétés de mille sortes, que toute leur + existence paraît, non un état durable, mais une transition mobile. + Nous appelons être, dit Boèce, ce qui ni n'augmente par la tension + ni ne diminue par la rétraction, mais se conserve toujours soutenu + par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantités, les + qualités, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et + tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps. + Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent + immutables dans leur nature; ainsi les espèces des choses demeurent + les mêmes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui + coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que + c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, étranger pourtant à ce + sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le même + fleuve._ Or ces idées, c'est-à-dire les formes exemplaires, sont les + raisons (définitions) primitives des choses, elles ne reçoivent ni + accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, tout le monde + corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier + des choses corporelles subsiste dans ces idées, et ainsi que me + semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme + elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles + périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce + que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des + philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boèce et + beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus éloigné du + sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement par ses + livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres + et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord + entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard + et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui + toute leur vie se sont contredits. + + «Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec + Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et + il s'évertue pour expliquer leur uniformité[20]. Or la forme native + est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrête pas dans + l'esprit de Dieu, mais elle est inhérente aux choses créées; elle + s'appelle en grec [Grec: eidos], étant à l'idée ce que l'exemple est + à l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est conçue + insensible par l'esprit, singulière aussi dans les singuliers, mais + universelle dans tous. + + [Note 20: «Il en est qui, à la manière des mathématiciens, + abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit + universaux.» (_Id., ibid._.)] + + [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement + _exemplum originale_.] + + «Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue + l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux + individus. Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des + autorités, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de + passages, supporter la grimace du texte indigné. + + «Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue, + faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui + parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre + par là des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les + _manières_ des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur + cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou + dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici + ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses + de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs répugne à + recevoir ce nom de _manière_. Et ce nom, l'interprétation ne le peut + ramener qu'à ces deux sens: la manière est ou le nombre des choses + ou l'état permanent de la chose. + + «Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états des + choses et disent que les états sont les genres et les espèces.» + +Cette exposition des systèmes est intéressante, quoique l'on pût en +contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de démontrer les +titres des partisans de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne, +si leurs opinions sont bien rendues, à se voir classer parmi les +réalistes, les uns n'admettant d'universalité que la totalité +collective, les autres réunissant dans chaque individu tous les +caractères et tous les degrés de généralité et de particularité. De +même, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine +d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le +premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siècle, plaçant +entre le conceptualisme que lui-même professait et le nominalisme +de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier une doctrine +intermédiaire qui, procédant de l'un et conduisant à l'autre, a pu être +successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des +historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la +doctrine d'Abélard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'écartait un peu +de son hypothèse_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme +l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus à l'en faire passer pour le +créateur. + +[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real. +init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)] + +[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales +dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.] + +Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abélard a +été jugé du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne +s'est distingué d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce qu'ils +attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le +même auteur, séduit Abélard que parce qu'elle était la plus facile à +comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idée puérile, une +doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravité de philosophe_, +et, suivant le précepte de saint Augustin, il sacrifiait au désir de +se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons +que cette fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance de +nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On +verra dans l'exposé donné par lui-même si ses sentiments ont été bien +fidèlement représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous les +systèmes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint +lui-même autrement que ses peintres; mais il n'est pas très-facile à +reconnaître. + +[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.] + +[Note 25: Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer les +expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la distinction qu'il +met entre Abélard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_, +t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c. +iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, sans +le manuscrit que nous analysons au chapitre x.] + +Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la division, il nous a +dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et là, ce qu'il +pensait n'était pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a +profondément distingué l'intelligence de la sensation, et attribuant à +la première la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions +qu'une image, il a montré l'intelligence suscitée et secondée par les +sens, mais produisant spontanément ses idées qui, pour être valables, +n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter à des réalités +individuelles. Les universaux, pour être les notions de quelque chose de +plus et d'autre que les réalités individuelles, ne sont donc des idées +ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et +solides, sans supposer des essences générales dont la conception est +toujours équivoque et gratuite. Là, il s'est montré conceptualiste, mais +sans trace de scepticisme: il n'a donc pas été vrai nominaliste. + +Voici maintenant un traité spécial sur la question. Il est dans nos +mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et +Speciebus_[26]. Je suis porté à croire que ce titre n'est pas le +véritable, ou qu'il n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage, +qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept +premières pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un débris +d'une portion d'ouvrage dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le +tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre +traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit récemment publié nous +apprend, ce que témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique, +que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) étaient +défendues par Abélard contre les atteintes du nominalisme, et ce +fragment, rédigé par un de ses partisans, pourrait bien contenir des +passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits de ses +écrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les +bibliothèques un peu riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le +traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur la question qui +avait le plus exercé son esprit et signalé son enseignement. On verra +que nous avons pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit +d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue. + +[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et +Speciebus._ Ouvr. inéd., p. 507-550. M. Cousin, qui a publié ce morceau +précieux et inconnu, l'a découvert à la bibliothèque du Roi dans un +manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et +xviii.)] + +[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.] + +Mais enfin, comme les genres et les espèces sont l'origine et le fond +véritable de la question, et comme nous possédons sur ce point un +fragment étendu, étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence +ainsi[28]: + +[Note 28: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.] + + «Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les + uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que + les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur + assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, + disent qu'il y a des choses générales et des choses spéciales, + d'universelles et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent + entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les + individus) sont espèces et genres, genres subalternes et genres + généralissimes (prédicaments), considérés de telle ou telle façon; + d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles + qu'ils croient être tout entières essentiellement dans chaque + individu.» + +Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et le réalisme, puis +dans le réalisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que +des individus, voit dans les individus des universaux considérés et +restreints d'une certaine manière et plus ou moins particularisés; +c'est l'opinion que Jean de Salisbury prête aux partisans de Gautier +de Mortagne. L'autre admet, indépendamment des individus, des essences +universelles qui résident entièrement en chacun d'eux, et c'est +l'opinion, l'opinion première et foncière de Guillaume de Champeaux. + +Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en commençant par la +dernière, dont il donne le développement. + + «De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement + subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose + ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, à + laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette + même espèce ou chose est de la même manière _informée_ par les + formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il + n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matière + pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps + _informé_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on + l'applique des espèces aux individus et des genres aux espèces. + + «Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en + même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est + aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme + de la _socratité_, car tout ce que reçoit la chose universelle elle + le garde dans toute sa quantité[29]. Si donc la chose universelle + affectée tout entière de la _socratité_ est dans le même temps à + Rome tout entière en Platon, il est impossible que dans le même + temps n'y soit pas la _socratité_, qui contenait l'essence tout + entière; or, partout où la _socratité_, est dans un homme, là est + Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable + n'a rien à opposer à cela[30]. + + [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument; + aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus + d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, + mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses + manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec + elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au + contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations ou + modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard: + «L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans + sa totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement, + c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si + l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle + devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas + identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus + là, suivant Abélard, la supposition du réalisme absolu. (Cousin, + Introd., p. cxxxvi.)] + + [Note 30: Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, selon + nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et + d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui + est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel, + au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme + universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre + d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de + tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous, + cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance d'un + individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité + de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être. + D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un + sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.» + (_Métaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)] + + «Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement dans + le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps + seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est + affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité + tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la + maladie; or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être + malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la + noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper + en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on + accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi + dans l'intérieur[31]. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité + qui prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans + l'universalité, quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent + point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient + l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la + singularité; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, + c'est-à-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent, + dès qu'il est malade dans l'inférieur, l'animal universel et + l'animal dans l'inférieur étant une même chose[32]. + + [Note 31: L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement + au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici, + c'est l'homme et l'homme individuel.] + + [Note 32: Un même, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence + universelle est un universel réel (_Illud universale_) ou _un même_ + (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est + diversifié que par les formes auxquelles il est combiné. Il faut se + familiariser avec cette expression.] + + «Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant + qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: + l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent + que ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme + s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car + ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en + disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: + retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est + Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous + retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est + malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux + fois _en tant que_ de la manière suivante: _en tant qu'_il est + universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel. + + «S'ils ont recours à la ressource de l'état[33] et qu'ils disent: + l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état + universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: + _dans l'état universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident? + Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet + accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou + d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal + n'est pas malade dans une substance autre que lui-même; si de la + substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas + malade dans l'état universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la + maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge. + + [Note 33: C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de + Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel + ou individuel était une même substance à différents états ou à + différents degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; + mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en + mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans + l'individu.] + + «De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain + constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal. + Aussitôt, en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle + d'animal, aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve + en elle son fondement. + + Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le + genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même + manière, l'_irrationnalité_ affecte en même temps l'animal tout + entier; ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière + (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point + inconvenant[34] que deux opposés soient dans un même universel, + parce qu'à cela Porphyre se récrie, niant que dans un même universel + soient des opposés: _Il n'a pas ces opposés_, dit-il en parlant du + genre, _car il aurait simultanément des opposés dans un même_. Et à + cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera + quelque chose, ni les opposés ne sont en un même_[35]. Et qu'ils ne + croient pas se sauver en disant que là Porphyre ne tient pas pour + absurde que deux opposés soient dans un même, pourvu qu'ils ne + soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils + sont[36]. Sur ce pied-là, il ne serait pas contradictoire que le + blanc et le noir fussent dans un même, puisqu'ils ne le constituent + pas. + + [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui répugne ou + ce qui est contradictoire, l'absurde logique.] + + [Note 35: En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est ce + dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme + (espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal + avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce? + il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il y + a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes + les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait + simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes + oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas: + «Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita + erunt.» C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule + version de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les + yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant + il cite les deux passages en des termes un peu différents, et qui + traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas + antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena....... + oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto + estai.] (_Isag._, III.)] + + [Note 36: Porphyre dit en effet au même endroit: «_Potestate quidem + habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le même a + bien toutes les différences en puissance, mais aucune en acte;» + c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison comme + l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement l'un + et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être le + genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que parle + ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins + plausible.] + + «Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les + différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement + dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert + à soi-même de sujet[37]. Mais je réponds que l'espèce a été faite + du genre et de la différence substantielle, et comme dans la statue + l'airain est la matière et la figure est la forme, de même le genre + est la matière de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est + là la matière qui reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, + le genre soutient la forme, car une fois constituée, l'espèce + est composée de matière et de forme, c'est-à-dire de genre et de + différence; et ainsi nous revenons au même point, et la différence a + son fondement dans le genre. + + [Note 37: Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre + n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait + l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi, + _per se_.»] + + «Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la + chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de + l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première, + c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré + ce que dit Boèce: _La similitude des espèces diverses, laquelle ne + peut être que dans les espèces et leurs individus, constitue le + genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans + l'espèce, et que la même chose au même moment soit le genre hors de + l'espèce, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement + le genre.» + + [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice + de l'objection est de substituer le corps à l'animal et la chair au + corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est + pas le genre de l'espèce homme, et la chair est une espèce du corps. + De cette manière, l'homme étant la raison incarnée et non plus + l'animal rationnel, n'est plus une espèce composée de la différence + pour forme et du genre pour matière. Abélard n'a pas de peine à + montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux règles + de l'art.] + + «De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle + l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité + était l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors + d'humanité et d'animalité), elle a son fondement dans une chose + constituée d'elle-même et du genre, et c'est ainsi le constitué + même qui sert de fondement au constituant; d'où il suivrait que + l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en + effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et + disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de + séparer la rationnalité et l'homme, la rationnalité étant renfermée + dans l'homme? + + «La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue + dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses ou + sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un + sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et + sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun + sujet[39].» Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un + sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalité est dite d'un + sujet, quand on dit _cette rationnalité_; elle est dans un sujet, + qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet, + _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui + soit impossible de subsister sans ce sujet même:_ car c'est ainsi + qu'Aristote définit _être dans un sujet_; mais elle est partie + formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher + un sujet dont elle ne soit point partie. + + [Note 39: C'est la grande division des choses établie au + commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, _In + Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquée + dans Abélard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble + prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, mais le canevas d'un + ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la question.] + + «Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans un + sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là + seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je + dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas + comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la + définition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit + impossible de subsister sans ce sujet même_, vu qu'il est possible + que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inférieurs, non + pas actuellement, bien entendu, mais en général; dites-leur la + même chose de la rationnalité, car, suivant eux, quand même la + rationnalité ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature. + +Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est dans le sujet homme +comme une partie qui en peut être séparée, qu'est-ce que le sujet homme +séparé de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle +en est partie formelle et non intégrale, on peut répondre qu'alors +l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie +intégrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? +Si l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme comme la +rationnalité, parce qu'il est possible de l'en séparer sans qu'il cesse +de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui +font de la rationnalité une essence subsistante n'en doivent-ils pas +dire la même chose? Il faut donc admettre que la rationnalité et +l'animalité sont dans le sujet homme de la même manière et sont +également nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité n'est +pas plus que l'animalité une essence subsistante en dehors de l'animal +humain. + +L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique assez vive contre +la théorie générale de l'existence propre des essences génériques ou +spéciales, distinctes des individus et cependant résidant identiquement +et intégralement dans les individus. La pensée principale d'Abélard, +c'est que cette théorie établit, entre les éléments constituants des +êtres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie +logique; ils ne sont plus, en effet, matière et forme, genre et +différence. Ou bien il faut admettre des essences hiérarchiques, entre +lesquelles, du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes, +on ne sait plus quelles relations assigner, car où est le rapport +ontologique possible entre une substance universelle et une substance +individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit qu'aux +substances universelles et réduire les différences tant spécifiques +qu'individuelles à de simples accidents, et c'est encore une extrémité +incompatible avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre +encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abélard en +parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les +divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une +idée à une autre idée, d'une objection à une réponse, et quelquefois il +ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le développe +avec complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil de notes destinées +à l'enseignement ou à la controverse. + +Trois objections détachées qui ne rentrent pas dans l'argumentation +précédente, s'offrent encore à lui, et il les pose brièvement en ces +termes: + + 1° Tout _matériel_ est constitué complètement par sa forme et sa + matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est + la _socratité_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate + est aussi composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre + éléments; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les + éléments viennent se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, + ou une partie de la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. + Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas + comment ce peut être là. Quoique la maison soit constituée par le + mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en + composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en + effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties + de la maison. + + 2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur ou + créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature; + ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun + doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant + d'être juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division + de créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle + d'engendré et d'inengendré[40]. Soit, et alors les universaux sont + dits inengendrés et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle + à dire, l'âme ne serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à + Dieu et n'ayant ni origine ni créateur. Socrate est composé de deux + coéternels à Dieu; toute création n'est qu'une conjonction nouvelle, + car la matière et la forme sont deux universaux, et en cette qualité + elles sont coéternelles à Dieu. La fausseté est manifeste. + + [Note 40: La division de toutes choses en créateur et créature + était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. En + l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de + la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le + système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de + Chartres et au fond contre le platonisme.] + + 3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même essence + (l'essence _animalité_) qui fait, avec la rationnalité, l'homme, + avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule + essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que + le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne + ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se + concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, + si l'on n'en avait dit assez. + +Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie des essences universelles +résidant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui, +suivant son récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité, +lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume de Champeaux à se +rétracter. Voici les termes dont il se sert: + + «Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé son + ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais sa + conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude + habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était + transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à + sa manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre + professer la rhétorique, entre autres essais de discussion, je + le forçai, par les arguments de controverse les plus évidents, à + changer ou plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux. + Son système touchant la communauté des universaux était d'établir + que la chose totale et identique résidait essentiellement et + simultanément dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y + trouvait aucune diversité dans l'essence, mais seulement une variété + causée par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda + cette doctrine: il dit désormais que la chose identique l'était, + non pas essentiellement, mais indifféremment, et comme c'est sur ce + point des universaux que s'élève toujours la question capitale entre + les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt + forcément abandonné sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel + délaissement qu'à peine l'admit-on depuis lors à professer la + dialectique, comme si la totalité de l'art consistait dans cette + question des universaux[41].» + +[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.] + +La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce récit. Nous venons d'y +lire le résumé de l'argumentation par laquelle il força Guillaume de +Champeaux à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant dans +sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de +l'indifférence, _sententia de indifferentia_, et qu'au début il a +représentée comme n'admettant dans les individus que des universaux +différemment considérés. On va voir comment il l'a développée; ici nous +analysons au lieu de traduire[42]. + +[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.] + +Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu différemment +considéré est et l'espèce, et le genre, et ce qu'il y a de plus général +(genre suprême). Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est un +individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier +dans aucun autre homme. La _socratité_ ne donne pas un autre homme que +Socrate. Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout ce +que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne +considère en lui que ce qui caractérise l'homme, savoir l'animal +rationnel mortel, et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être +attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les mêmes quant à la +nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces +mots: c'est un prédicable de plusieurs en _quiddité_ de même état; +_prédicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de +plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numériquement différentes; _en +quiddité_ (_in quid_), comme prédicat ou attribut essentiel; _d'un même +état_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le même +degré de l'échelle ontologique[43]. + +[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne; +mais il paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié +ou du second système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était +très-inventive.] + +Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce +que désigne le mot _animal_, Socrate _en cet état_ devient genre. Enfin, +si délaissant toutes formes, nous ne considérons en Socrate que la +substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus +général, ou généralissime, pur prédicament. Et comme vous pourriez +objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas +plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque +l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme +Socrate lui-même; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en +tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un +autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se +retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est +homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui, +c'est-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de +l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se +retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant +que l'on considère l'individu d'une manière on d'une autre, +c'est précisément ce qu'on appelle le _non-différent_ ou plutôt +l'_indifférent_ (_indifferens_). + +Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité et par la +raison. + +L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les plus générales sont +au nombre de dix; les plus spéciales sont en un certain nombre, mais +non pas infini; les individus sont en nombre infini[44].» Or, dans le +système en question, les individus, en tant que substances, sont les +choses les plus générales et cessent d'être en nombre infini. + +[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.] + +On répond précisément par la non-différence. Oui, dit-on, les genres les +plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-à-dire que +les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini. +Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de +commun, de non-différent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que +dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on exprime en disant que +ces mêmes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix +par l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de substance, autant +de substances et par conséquent autant de genres les plus généraux; +et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus +général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point, +_indifferentia sunt_. + +Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature +est l'espèce, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se +dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature à Platon? L'homme +de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas +Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus +sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun? + +[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.] + +On vous répondra, en recourant à l'indifférence (_ad indifferentiam +currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_) +Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est +l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes. +Ainsi, comme essence indifférente, Socrate est Platon. + +Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce qui s'affirme de +plusieurs différents en espèce, l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs +différents en nombre[46].» Et alors, comme Socrate, _en l'état_ +d'animal, est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes; +en l'état d'homme, il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui +diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme +qui est Socrate, soit inhérent à un autre que lui-même? + +[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.] + +Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun état, c'est-à-dire à +quelque degré ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_ +à personne qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, c'est-à-dire +considéré comme espèce _homme_, on peut dire qu'il est inhérent à +plusieurs, parce que plusieurs lui sont inhérents, comme non différents +de lui, comme indifférents. De même, si on le prend comme animal. Ici on +se heurte contre l'autorité de Boèce: «L'espèce n'est pas autre +chose qu'une pensée collective qui se recueille de la ressemblance +substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. Le genre est une +pensée tirée de la ressemblance des espèces[47].» Or, ceci ne s'accorde +pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espèce +qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de +même pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate +comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que +tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? mais cela +est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus +ou les autres espèces; c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne +sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce[48], mais sont la +collection ou la conception commune qu'opère l'intelligence de tous les +individus.» Dire que Socrate comme homme est une espèce, c'est donc dire +que l'espèce est la collection d'un individu. + +[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.] + +[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.] + +Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant +qu'homme, est une espèce, on peut dire de Socrate: «Cet homme est une +espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espèce.» Le +syllogisme est régulier[49]. + +[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la première ligure +(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)] + + «J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un + universel; 2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3° + s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à + la seconde conséquence, car dans ce système tout universel est un + singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je + réponds: La substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je + pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50]. + Or, comme dit Boèce dans le livre _des Divisions_, «celles-ci ont + cette règle commune que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être + en opposés[51].» En sorte que si nous divisons le sujet par les + accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont + blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais + _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres + ni noirs ni blancs_. Voici, d'après cela, comment il faudrait s'y + prendre pour nier que cette division «Toute substance est ou + universelle ou singulière,» soit suivant l'accident: il faudrait + dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier + qu'entre blanc et doux. + +[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.] + +[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.] + + «Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions + suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez + quelles sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles + la règle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque + l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon + l'accident: _Celles-ci ont toutes cette règle commune_, etc., ils + prétendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais + ils ne tiendront pas là, car là-dessus précisément, sur l'universel + et le singulier, l'autorité les contredit: aucun universel n'est + singulier et aucun singulier n'est universel. Boèce, en parlant de + cette division: «La substance est ou universelle gu singulière,» + dit dans son commentaire sur les Catégories: «Il ne se peut que + l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle + de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité ne passent + l'une dans l'autre, car l'universalité peut être affirmée de + la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, et la + particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en + sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui + est particulier devienne universalité[52].» _Universalité_ et + _particularité_, ces noms sont pris pour l'universel et le + particulier, les exemples nous l'apprennent, témoin celui d'animal + et de Socrate. A ceci, rien ne peut être opposé de raisonnable. + +[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.] + + «Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent: + Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et + réciproquement; mais quand il est universel, le singulier est + universel, et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je + dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ paraît avoir ce sens: + aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant + universel; ce qui est conséquemment faux, car Socrate demeurant + Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore + avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularité ne confère + à aucun singulier d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme + singulier l'universalité; ce qui est complètement faux entre Socrate + et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et + n'interdit à aucun singulier d'être quelque chose d'universel, + puisque, suivant eux, tout singulier est universel. + + «De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, + c'est-à-dire dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par + le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire + en toute cette propriété que désignent ces mots _c'est un homme_; + voilà qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique, + et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_. + + «Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive + la désignation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que + signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se + charge d'en juger.» + +D'après le principe de Porphyre que l'espèce est composée du genre et +de la différence substantielle, comme la statue de l'airain et de la +figure, la matière, ainsi que la différence, est une partie de l'espèce. +L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc +corrélatives, et opposées l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le +père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose +que lui-même, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas +d'elle-même, mais du tout qui n'est pas elle. + +Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce qui arrive dans +la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n'est que le genre +diversement considéré, l'espèce homme n'est essentiellement que le genre +animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa +différence, l'espèce _homme_ ne fait qu'un avec sa matière _animal_, +l'espèce sera un tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est +impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son +genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce, +le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi +puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit +Boèce[53]. + +[Note 53: «Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro +primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard connaissait le commentaire +de Boèce sur les Topiques de Cicéron.] + +De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne +sont pas, à proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des +choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des +mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux choses générales +leur réalité, Abélard ait été accusé d'avoir soutenu le nominalisme. +L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la +doctrine ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer en effet +entre ceux qui, par forme de réfutation et pour convaincre leurs +adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les +universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et +ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux +sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une +critique, une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. Celle +des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les +choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la +voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des +idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel. +Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait été négligée, +doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes +que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de +soutenir encore qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par là que +du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de +distance qu'on ne veut pas s'y arrêter; mais il serait historiquement +faux de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, et qu'il +n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend +quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès +qu'un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est janséniste, +protestant. Et cependant il y aurait mensonge à prétendre que le +gallicanisme, le jansénisme, et le protestantisme ne soient pas des +doctrines et des sectes profondément distinctes. + +Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme +vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54]. + +[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.] + + «Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces + ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou + sujets, et non pas des choses. + + «Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des + choses. L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce[55], «n'est qu'une + pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus + numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de + la similitude des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme + des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on + disant: «Il y a de telles _choses_ dans les êtres corporels et + dans les sensibles; l'intelligence en conçoit au delà des objets + sensibles[56].» Le même Boèce dit encore: «Puisque les premiers + genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait nécessairement + que ce fût aussi le nombre des mots simples qui se diraient des + _choses_ simples[57].» Mais eux, par les genres, ils expliquent + qu'il faut entendre les _manières_[58]. Aristote dit dans le _Peri + Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres + particulières_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent: + «_Les choses_, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal, dit + Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que + cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles[60], + quand il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition + de l'universel,» que ce soient des _choses_ prises comme prédicats + et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition + prédicative énonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit + prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme prédicat[61].» Ne + pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires, + ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les + interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils + coupent la peau.» + +[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.] + +[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. On +pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens +qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont des +choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales +diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets +comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il +se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont +fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il +arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement +qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi +l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère en +elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, et il +réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses dans +les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors des +sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur propriété +comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus +atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia, +ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi.» N'est-il pas +évident que le mot _res_ est employé là pour exprimer ce dont on parle, +et parce que le langage est involontairement réaliste?] + +[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.] + +[Note 58: Ces diverses citations étaient probablement devenues triviales +dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux +interprétations diverses que les divers systèmes en donnaient pour n'en +point être embarrassés. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait +des gens qui par les mots de genres et d'espèces entendaient tantôt les +choses universelles, tantôt la _manière des choses, rerum maneriem_. +C'est probablement ce qu'Abélard appelle ici _manerias_. En tout cas, +le mot paraissait nouveau et obscur à l'auteur du _Metalogicus_, qui +trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la +chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'étymologie +exprimer que le nombre des choses, ou l'état dans lequel la chose +demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens était probablement le +véritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui +croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses +universelles, [Grec: diamonê tôn ontôn]; et cette expression aurait +ainsi été conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne, +_la Manière d'être_. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean de +Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine +des _manières_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le réalisme, et +Abélard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p. +523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit. +phil._, t. III, p. 909).] + +[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il +semble qu'Abélard avait encore une autre version du _De Interpretatione_ +que la version de Boèce, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum +aliae sunt universales, aliae sunt singulares,» et il y a dans la +version de Boèce: «Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia.» +Les termes cités Par Abélard sont conformes à la version de Pacius, +(édit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi +quelque traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a +quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec, +[Grec: tôn pragmatôn].] + +[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition +d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131. +A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y lis ainsi +qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des +substances premières, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci, +et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances +premières sont individuelles.] + +[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.] + +Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles que +singulières, tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela +n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui +est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots +sont successifs, les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer +des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti et +non qu'elle s'est trompée. + +En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la +figure est sa forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la +différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont +ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est +nullement la matière d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot +serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier +n'est pas le second. + +Mais on prétend que tout cela est façon de parler figurative. Dire +que le genre est la matière de l'espèce, reviendrait à dire que la +signification du genre est la matière de la signification de l'espèce. +Mais puisque le système est que rien n'existe que les individus, et que +les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des +individus, homme et animal signifient la même chose, et par conséquent +on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espèce est +la matière de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on +y est bien forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre que la +différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des +espèces et les parties la matière du tout[62]. Que si les espèces sont +la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne +diffèrent plus, ils se confondent. + +[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.] + +Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la +signification de l'espèce, car le genre et l'espèce sont une même chose +dans le système de l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme +pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le genre ayant reçu la +différence se transforme en espèce[63].» Un même n'est point partie de +lui-même, car si le même était à la fois tout et partie, le même serait +opposé à lui-même. + +[Note 63: _Id., Ibid_.] + +Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais c'est le cas de +rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici, +l'examen approfondi auquel il s'est livré de l'objection prise du tout +et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaître +toute sa polémique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible +trace. + +[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et +Spec._, p. 517, et dans la présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.] + +Cette réfutation du nominalisme est en effet brève et superficielle, et +quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutôt fondée sur des autorités que +sur la raison. + +Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot +(_animal_) ne peut être la matière d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne +voit que c'est décider la question par la question? Si l'espèce n'est +qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer à +ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et une +forme. Ce n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce comme +quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut +embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la déférence pour +l'autorité qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce +celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorité et non de +raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment +adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu +soucier des autorités? + +L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots +que parle fond, c'est que, d'après les maîtres, tout est substance ou +accident, et que les genres et les espèces, n'étant pas des accidents, +sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des +substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment +des premières, celles qui leur sont attribuées ou _prédites_. Elles sont +substances, parce qu'elles font connaître les substances premières. +Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent. +Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne +décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu'au +contraire il ne semble leur être attribué qu'une réalité dérivée +de celle des substances premières, c'est-à-dire individuelles? Les +substances premières ou individuelles sont vraiment substances, en ce +qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les +autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore +substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec: +katêgoreitai][65]) des substances premières ou individuelles. +Évidemment, c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes, +la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas +qu'Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en +disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont +chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités, +puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des +substances par attribution. + +[Note 65: Categ., V.] + +L'intervention constante de l'autorité dans les débats scolastiques +en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est a la fois +absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour +soi, multiplier les citations conformes, interpréter les citations +contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est l'incohérence +des textes qui a produit dans la présente question la multitude et la +diversité des systèmes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de +Jean de Salisbury: «Dans cette question, dit-il, + + _Magno se judice quisque tuetur_; + +et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont indifféremment mis +les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa +doctrine ou plutôt son erreur[66].» C'est ainsi que la controverse +devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse, Jean +de Salisbury qui a spirituellement discuté et en partie réfuté les +systèmes, tombe à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il +produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les +espèces ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque +les noms sont quelque chose[67]. Évidemment, l'équivoque sur le sens du +mot _être_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la +difficulté. Aristote n'est pas irréprochable en cela; il s'est servi de +_l'être_ avec une liberté, une indifférence, qu'il fallait remarquer, si +l'on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et +le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrivé aux scolastiques; +ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem +omnes Aristotelem profitentur_[68]. + +[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.] + +[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.] + +[Note 68: _Ibid_., c. xix.] + +Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu'il était +présomptueux, il se fût fié a son orgueil, et si, rejetant les textes, +il n'eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison! + + + +CHAPITRE IX. + +SUITE DU PRÉCÉDENT. + +Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent nominaliste? Il a +combattu le nominalisme, est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il +nous reste à décider. + +«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission de Dieu (_Deo +annuente_), ce qu'il nous paraît préférable d'admettre[69].» J'essaierai +d'expliquer ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées du +philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il +soit nécessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidélité de +la couleur, de reproduire souvent les termes de l'école. + +[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.] + +Dans aucun système, on ne refuse une certaine réalité à l'individu; +s'il ne possède l'être par privilège, au moins le possède-t-il en +participation (Platon, Scot Érigène), et personne n'a articulé +formellement que la chose individuelle fût une fiction. Abélard, voulant +se rendre compte de la constitution des êtres, considère l'individu, +c'est-à-dire qu'il pose le problème des genres et des espèces dans +ce que les scolastiques ont appelé après lui le problème de +l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté de sa doctrine. Au +moins le procédé est méthodique: l'individu est certain et donné; partir +de l'individu, c'est aller du connu à l'inconnu, du simple au composé. +Avant de pénétrer dans la constitution de l'espace humaine, étudions +donc avec Abélard les éléments réels de l'espèce, ou les individus. + +Socrate, comme tout être individuel, comme toute essence, est un composé +de matière et de forme; il est individu, de l'espèce, l'homme Socrate, +homme par la matière; Socrate par la forme; la matière est l'_homme_, +la forme est la _socratité_. Dans Platon également, la matière est +l'_homme_ et la forme la _platonité_. Ainsi l'essence _homme_ qui +résulte de l'union de la forme _humanité_ à la matière _animal_, devient +dans l'individu la matière _informée_, par la forme individuelle qui +fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de là une essence qui est +tout l'individu. La forme qui, en s'unissant à la matière _animal_, +constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément: +point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanité_, qui +devient la matière de Socrate et comme le sujet de la _socratité_, +est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la +matière, de Platon, mais n'est pas individuellement la même, elle est +numériquement différente, c'est-à-dire que l'une et l'autre font deux: +il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identité, Or +cette essence _humanité_, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en est +dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la réunion de toutes les +essences pareilles ou analogues, constituées, formellement dans chaque +individualité. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien +qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle +se compose, non pas des mêmes, mais des semblables; elle est _un_ +universel, _une_ espèce, comme un peuple est _un_ peuple. + +[Note 70: _Met_., XII, iv et v.] + +Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanité_, ou +l'espèce humaine, est constituée, on trouve que dans chacune des +essences qui la composent elle a pour matière l'_animal_, et pour forme +une forme multiple et non pas une, la _rationnalité_, la _mortalité_, +la _bipédalité_, et les autres formes substantielles de l'humanité, +c'est-à-dire qu'elle est la collection de toutes les matières _animal_ +affectées ou _informées_ de toutes ces formes substantielles. Et de même +que la matière _homme_, ou, comme dit Abélard, _ce d'homme_ (_illud +hominis_), qui soutient l'individualité _Socrate_, n'est pas +essentiellement la matière _homme_ qui soutient l'individualité +_Platon_, de même la matière _animal_ (_illud animal_) qui soutient la +forme _humanité_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu, +mais son analogue, un non-différent d'elle (_indifferens illi_), se +trouve comme matière dans chaque individu de l'espèce _animal_. Ce +non-différent, ou cet indifférent à toute forme, semblable de nature et +non identique, ne devient essentiellement différent et de plus en plus +différent qu'en étant constitué formellement, d'abord par l'humanité, +puis par l'individualité. + +Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les +formes des diverses espèces _animal_, on aura une collection générique +ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci +est la collection des sujets des individus humains, celle-là est la +collection des sujets des différences substantielles des diverses +espèces. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est +composée matériellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de +_sensibilité_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve, +quant à sa matière, ailleurs que dans chacune des essences qui le +composent, mais elles ont des analogues ou des non-différents qui +soutiennent les formes de toutes les espèces de corps. A ce degré, c'est +la _corporéité_ qui est la forme, elle qui était tout à l'heure comprise +dans la matière, _animalité_. De même qu'il s'est composé un nouveau +genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la +réunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre +_corps_, sera la collection de tous les êtres composés matériellement de +_substance_, formellement de _corporéité_. Telle sera la constitution de +toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matières des +espèces du corps, ou bien des substances informées de la _corporéité_. +Faites abstraction de cette dernière forme, il vous reste des +substances, c'est-à-dire des non-différents, et c'est là le genre +le plus général ou suprême. Une espèce de ce genre soutient +l'_incorporéité_, l'_incorporéité_ est sa forme, comme la _corporéité_ +était tout à l'heure celle des substances, matières des essences du +genre _corps_. Ces matières prises comme essences, indépendamment de +la _corporéité_, sont les essences dont la multitude compose le genre +généralissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement +simples, on y peut encore décomposer l'être en deux principes; sa +matière serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la +_susceptibilité des contraires_. + +Nous avons atteint ici la matière première de l'être, mais puisque cette +matière première est une notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien +que l'on puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, et la +considérer au moins fictivement comme un genre dont la différence ou +l'équivalent de la différence consiste uniquement dans la propriété +d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété +de la pure matière, n'est pas, en effet, une forme réalisée, c'est la +simple possibilité de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indéterminé +ne se réalise qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de lire ne +donne à l'indéterminé d'autre détermination que d'être déterminante. Ici +la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilité +de l'acte; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule +différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le néant. Qu'on y +songe bien, la matière ou l'essence qui ne serait pas déterminable ne +contiendrait plus rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux +nom. + +C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers degrés de la catégorie +de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle +de l'être. Il serait possible de faire un travail analogue sur les +autres catégories, quoique là les conditions de l'être ne soient pas +aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que des êtres improprement dits, +la qualité, la relation, etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet. +Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été dit de la substance soit +entendu des autres prédicaments[71].» + +[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire +remarquer combien cette déduction de l'être dans ses diverses phases +dialectiques ressemble à l'évolution ontologique de l'être partant du +néant, dans la logique d'Hegel, pour s'élever par _le devenir_ à toutes +les formes de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all., +t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)] + +On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance, +le mot matière ne doit pas être compris dans le sens de l'opposé de +l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans le langage +d'Abélard, conforme en cela à celui d'Aristote, on pourrait dire que la +substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du +corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent qui peut recevoir +la forme de la corporéité ou la forme de l'incorporéité; mais ceci n'a +d'importance que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées +comme un dénombrement méthodique de réalités, et non comme une analyse +de la pensée. Si nous avons fait plus que définir des mots, si nous +avons décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait +un seul et même être réel, identique en soi sous des formes contraires, +comme l'incorporéité et la corporéité, et il n'y aurait plus dans +le fonds de l'être de différence substantielle entre la matière et +l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins +une difficulté contre le réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une +manière qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, +étant réellement la pure essence avec la susceptibilité des contraires, +pourrait être indifféremment créée ou créatrice, finie ou infinie; or +ce sont là certainement des attributs qui impliquent contradiction +non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul +démontrerait au moins que le genre substance, libre de toute +détermination, n'est pas une réalité. + +Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se déplacent, si l'on prend +le parti de nier l'existence objective des genres et des espèces, et +nous sommes ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la question; +il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les +objections qu'elles peuvent encourir. + +Et d'abord, il examiné les diverses définitions qu'on peut donner de +l'espèce, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui être opposée. + +1° La première désigne sous le nom d'espèce la multitude des essences +semblables entre elles. Ainsi l'espèce _homme_ comprend la matière de +tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude +humaine se compose de la matière de Socrate, de celle de Platon, et des +autres. Or, la matière est ce qui reçoit la forme. L'espèce _homme_ +reçoit-elle donc la _socratité_, Socrate est-il l'humanité socratique? +non, c'est ce qu'il y a d'_humanité_, _illud humanitatis_, dans Socrate, +qui reçoit la _socratité_, et non l'espèce _humanité_. L'espèce comprend +ce qu'il y a d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; elle +comprend tous les analogues ou _non-différents_. Lorsqu'on dit que +l'espèce est la matière affectée de toutes les formes individuelles, on +n'entend pas que toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse la +forme d'un individu donné, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de +nature aux autres, analogue de composition élémentaire, et en ce sens +non différente, _indifférente_, prend la forme qui l'individualise. On +dit que toute l'espèce est propre à recevoir la forme individuelle, +comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, +quoiqu'une partie seulement doive être stylet, une autre partie couteau. +Ainsi l'espèce est réelle comme collection de réalités, mais non +indépendamment des réalités qui la composent; elle n'existe pas +intégralement dans chacune de ces réalités individuelles. + +2'o On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de plusieurs, en vertu +de la catégorie d'essence, ou bien ce qui est attribué à divers à titre +d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribué à ce titre est +dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, ou la collection des +essences ou matières individuelles, n'est pas apparemment inhérente à +Socrate ou à Platon. Une partie seulement de cette collection reçoit +la _socratité_ ou la _platonité_. En ce sens seulement l'humanité est +inhérente à l'un ou à l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un +mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquées +ou adhérentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armée +touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de +cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce touche les individus, +s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de +l'espèce qui est réellement dans l'individu, et c'est par extension que +le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. Lorsqu'on +dit: Socrate est homme, on ne dit pas évidemment: Socrate est l'espèce +_homme_, mais Socrate est de l'espèce _homme_. + +3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: elle est ce qui +est attribué en essence à l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme +comme prédicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est +l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_, +c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique +à cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme +seraient une seule et même chose, et le singulier serait l'universel. + +On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux doctrines opposées. +Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer +en essence_ et _être identique_; mais cette confusion est fautive. De ce +qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit +pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là, rien que celle-là. +S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les +genres, les espèces, les différences substantielles sont également +dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par exemple, la +_rationnalité_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence à Socrate +ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la +rationnalité? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_), +mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-à-dire Socrate +est une chose dans laquelle est la raison. De même par cette proposition +_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espèce +_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent +l'espèce, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve +cette espèce. L'humanité est en lui, et il n'est pas l'humanité. + +Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité vraiment +étonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous +les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un +aplomb rares à travers les mille détours de la langue et de la théorie +dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux +esprits roides et durs encore de cette époque cette flexibilité d'une +raison qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais nous +n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. Remarquons seulement +que la conclusion générale, après tant de difficultés adroitement +dénouées, c'est que l'espèce est une essence analogue ou identique de +nature, mais numériquement diverse comme matière, et substantiellement +diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage +toute la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De là +une dernière objection. + +Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si +quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance +première ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, elle +est genre ou espèce. + +La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique n'a été donné à cette +sorte d'essence. Les auteurs n'ont nommé que les natures; or, on a +vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose +existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait pas une substance +à laquelle fût applicable la distinction des substances premières ou +secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous +l'admettions ici, nous serions conduits dans un défilé où il faudrait +que cette essence fût l'individu, ou les genres et les espèces. Nous ne +sommes pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction de la +substance première ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est +une substance, et n'est pourtant ni substance première, ni substance +seconde.[72]» + +[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.] + +Cette dernière objection n'est pas la moins importante, et c'est en la +discutant qu'Abélard s'approche le plus de la négation des espèces. +En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette +humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une +nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut être une substance +première ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanité ne +saurait être substance première, car il y aurait contradiction dans +les termes à dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est +l'humanité, moins l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, +car elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité n'est pas dans +Socrate, c'est-à-dire moins la presque totalité de l'espèce. La nature +_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence +spéciale qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, n'est +pas une chose qui suppose un acte de création différent, puisqu'elle est +distinguée de l'individualité qui fait la différence réelle, et séparée +de toutes ses semblables qui, réunies, formeraient seules un ensemble de +produits d'une certaine création. Elle n'est donc point une nature; elle +n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence +d'un individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre au +dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanité, qui est +dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec +tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que le nom n'a été donné +qu'aux natures véritables, c'est-à-dire aux choses réelles, il risque +bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non +individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être à soi seul une +substance. Or, l'espèce qui est la collection des ressemblances moins +les différences, serait alors une collection de non-substances, et par +conséquent de néants, si l'on ne la considère comme une collection +purement intelligible, c'est-à-dire si l'on ne revient au +conceptualisme. + +Mais Abélard semble moins préoccupé des objections que des autorités +contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé +toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi +Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient les espèces, le genre est +un, non que chaque espèce prenne une part du genre, mais c'est que +chacune a en même temps tout le genre.» Comment concilier ces mots +avec l'idée qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre +_animal_, est informée par la rationnalité pour faire l'homme, une +partie par la forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais +toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une des espèces? Mais Boèce +parle ainsi dans le traité où il soutient que les genres et les espèces +ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. «Dans +un sophisme le faux est à sa place.» On pourrait d'ailleurs observer +que, quand il nie que les espèces prennent une partie du genre, il ne +s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de +définition. Exemple: le genre animal est composé du corps pour matière, +et de la sensibilité pour forme. Lors donc que, par parties de sa +quantité, il se distribue en espèces, une des espèces ne prend pas la +matière sans la forme, une autre la forme sans la matière; mais dans +chaque espèce passent la forme et la matière du genre. «La différence +est en effet ce que l'espèce a de plus que le genre... Il n'y a donc +pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties +noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré en soi, le genre n'a +point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les espèces. Tout +ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais +dans la totalité de sa grandeur ou dans sa quantité[74].» + +[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.] + +[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.] + +Abélard avoue que dans son système une partie du genre _animal_ prend la +rationnalité, l'autre l'irrationnalité; mais sans que la partie qui +est touchée par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et +réciproquement. Autrement, deux opposés seraient unis dans un même, +contradiction que ne peuvent éluder ceux qui soutiennent l'_idée du +grand âne_[75]. + +[Note 75: Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. Il s'y +disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait l'homme, et +l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout entier était dans +chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, il contiendrait deux +opposés dans l'identique. C'était probablement l'erreur de la théorie +dite du _grand âne_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)] + +Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boèce? En disant +nettement que «ces termes se lisent dans un passage où il soutient que +les différences ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un même, ce +qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du +faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que +c'était faux, mais il voulait conduire à bonne fin son sophisme.» + +Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même ligne est convexe et +concave, ainsi le même peut être sujet de l'universalité et de la +particularité[76].» Le singulier serait-il donc universel? nullement, +particulier n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. Car il +ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire l'universalité et la +particularité, ont le même sujet.» Sa pensée est donc que comme la même +ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses accidents, +Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, ses prédicats; en d'autres +termes, il est animal et homme. Dans le phénix, la matière et l'individu +sont une seule et même chose. Cependant la matière est sujet de +l'universalité, l'individu de la singularité, sans que le singulier +soit l'universel, quoique l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités +contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorités favorables. +On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir +un examinateur diligent des écrits des logiciens[77].» Et plus d'une +citation déjà invoquée reparaît, une entre autres où l'on voit +que Porphyre regarde l'espèce comme _un collectif_ en une seule +_nature_[78], d'où il suit que l'espèce est une nature collective, sans +qu'il soit expressément dit que les éléments de la collection soient des +natures. On y voit que Boèce est d'avis que les genres et les espèces +sont pensés; qu'une ressemblance pensée, une pensée recueillie +(_collecta_) de divers individus semblables, en est la définition; +que les universaux sont conçus, non pas d'un seul, mais de tous les +individus réunis; que l'humanité _recueillie_ des individus est comme +ramenée à un seul concept et à une seule nature[79]. Enfin, on relit +cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas +dans l'esprit l'homme composé de tous les individus, mais cet individu +singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme.» Et cette dernière +phrase semble la profession du nominalisme. + +[Note 76: _In Porph._, p. 56.] + +[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.] + +[Note 78: Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in unam naturam +species est, et magis id quod genus.» Le texte de Boèce ajoute +_multorum_ après le premier mot, et donne à la fin: _et magis etiam +genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de +l'original. (_Isag_., II.)] + +[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In +Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.] + +En général, la doctrine qui réduit les idées générales à des idées +collectives est celle des nominalistes modernes. On sait à quel point +Locke, surtout Hume et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici +Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer des nominalistes, +et se défendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son +siècle allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité +essentielle, mais le fondement réel des genres et des espèces, et qu'en +outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idées est +tellement changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois être +appelés presque dans les mêmes termes au secours des thèses les plus +opposées. Après avoir discuté toutes les objections prises de la +définition de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle il +attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise des éléments, qu'il +avait lui-même dirigée contre les systèmes des autres. Voici comme on +peut l'exposer d'après lui. + +Pour constituer une chose quelconque, la matière et la forme suffisent. +L'individu se compose de l'espèce au dernier degré de spécification +et de la forme qui lui est propre; l'espèce se compose du genre pour +matière et de la différence pour forme. D'où procèdent les éléments +physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place +dans l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est qu'une forme, +et la matière sans forme se subtilise et se sublime à ce point qu'elle +n'est plus en quelque sorte que la matière mathématique, que l'axe +des substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut qu'en se +_formalisant_ devenir la matière consistante ou l'agrégat des éléments. +Or, ces éléments eux-mêmes semblent aussi la matière de tous les corps; +ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont +l'animal se compose précèdent l'animal. Il faut donc admettre que les +éléments des corps ne sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils +ne peuvent devenir la forme de la matière qu'en même temps que la +corporéité le devient aussi. En d'autres termes, les éléments ne sont +pas les éléments du corps, puisqu'ils naissent en même temps que le +corps. + +Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil +d'Abélard. Au fond, c'est, sous une forme particulière, la difficulté +connue de conserver la réalité solide de la matière dans l'alambic +puissant de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe semble plutôt +inquiet de tout concilier avec la doctrine des éléments d'Aristote +qu'avec les convictions de l'expérience et du sens commun. _Dura est +haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres aient +donné une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le +plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80]. + +[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.] + +Lorsque les créateurs de la physique voulurent s'enquérir de la nature +des choses, ils considérèrent d'abord celles qui tombaient sous les +sens. Celles-ci étant toutes composées, la nature n'en pouvait être +pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés de leurs +composants, jusqu'à ce que l'intelligence atteignît ces parties +excessivement petites qui ne pouvaient être divisées en parties +intégrantes. L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si +ces dernières parties, ces essences minimes, _essentialae_, étaient +absolument simples, ou se composaient aussi de matière et de forme. Or, +la raison trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, ou +autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont là, ce semble, les +éléments purs de Platon[81]. On laissa donc de côté les formes, et l'on +examina la matière, qui restait seule, pour savoir si elle était +simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le corps est composé +matériellement de substance, formellement de corporéité. On laissa +encore de côté la forme de la corporéité, et considérant la matière, +c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière la pure essence +(l'existence abstraite des modernes, l'être pur d'Hegel), et pour +forme la susceptibilité des contraires. La pure essence fut reconnue +absolument simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, et pour +cette raison, elle fut appelée l'universel ou l'informe, c'est-à-dire, +non pas ce qui ne reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué par +aucune forme. + +[Note 81: On sait que Platon dans le _Timée_ ne donne pas le nom +d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considère +eux-mêmes comme composés de principes ou éléments qu'il réduit à des +lignes et à des figures, tant il les épure et les raréfie. Ce qu'on a +appelé la géométrie corpusculaire de Platon ne pouvait être compris +d'Abélard. (_Timée_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et +suiv.--Cf. dans l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., +t. II)] + +Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, ou le principe qui +anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car où +elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal +consiste matériellement dans le corps, le corps dans la substance, la +substance dans la pure essence qui est appelée universelle, il faut que +l'âme consiste matériellement dans l'universel. L'âme disparaît donc; ou +n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé. + +Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique de l'être résulterait, +d'une part, la disparition des éléments physiques des corps, de l'autre, +l'impossibilité d'attribuer une existence substantielle à l'âme. Voici +comment Abélard se tire de ces deux difficultés. + +Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, à cette collection +totale de toutes les essences, laquelle, _informée_ par la +susceptibilité des contraires, se divise partie en corps, partie en +esprit, mais seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à la +susceptibilité des contraires, reçoit et soutient essentiellement la +corporéité, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si +l'on demande comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait donné +qu'à une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence, +et non à l'autre partie qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est +pas différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection +sont constituées de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances; +si l'on ajoute qu'on ne peut imposer à une partie un nom qui signifie +une chose d'une nature contradictoire à celle de la partie qui, +génériquement, n'est pas différente de la première, règle suivie +jusque-là dans toute l'échelle, Abélard répond que nul ne peut faire +qu'en imposant le nom on ait eu également dans la pensée les essences +qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme +du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses +sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_ +que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. Ce que le physicien a +nommé universel, c'est cette matière de la substance (_ce de matière, +illud materiæ_) que la pensée rencontre, à titre d'essence, en montant +du sensible à l'intellectuel, et nullement un principe génériquement +non-différent, un non-différent quelconque auquel il n'a peut-être pas +songé, dont il n'avait pas à s'occuper (_vel non cogitavit, vel non +curavit_). «Son office, à lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler, +comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne +n'avait traité de cette substance élémentaire[83].» + +[Note 82: Ceci n'est pas tout à fait conforme à une proposition insérée +quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre +extrait. «Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua +essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus +indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species, +sustinent.» _De Gen. et Spec._, p. 525.] + +[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timée_, trad. de M. Cousin, +p.160.] + +Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils témoignent +d'un certain mépris pour ses confrères en dialectique, et ce mépris +cadre mal avec son estime pour la dialectique même. Ici, comme en +quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une +autre philosophie, il l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon, +il était platonicien. + +Quant à son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous +que la généalogie des espèces et des genres avait pour but de donner +la génération et la classification des êtres sensibles; si donc, en +remontant l'échelle des sensibles, on est arrivé à ce point où l'être +cesse d'être corporel, ce qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé +de se préoccuper uniquement de la constitution de l'être sensible; c'est +d'elle seule qu'on a prétendu parler, c'est son principe incorporel, +ou la matière première, qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit +ne s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette +réponse n'est pas forte, et nous paraît une excuse plutôt qu'une +solution. Il reste qu'à ce degré de l'abstraction, ce qui demeure de +la substance corporelle est la notion d'un principe indifférent (_non +differens_), qui convient aussi bien au corps qu'à l'esprit; tout ce +qu'on affirme de ce principe devrait donc être compatible avec la forme +_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulté est peu sérieuse dans +l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues +de l'intelligence, ils sont sans conséquence, et en abstrayant +graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui +répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée abstraite d'essence +pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensée ne risque +pas plus de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; les +réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette analyse des fictions +de la pensée, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire +revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard n'a jamais +professé le nominalisme, il vient de le réfuter au contraire. C'est un +sophisme, a-t-il dit, que de prétendre que les genres et les espèces +ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication qui peut +servir d'apologie aux physiciens, et il se réserve sur le fond des +choses. + +Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il appelle la question des +éléments. C'est elle, en effet, qu'il s'est posée d'abord; celle qui est +relative à l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la +constitution des corps ayant été ramenée à quelque chose d'incorporel, +peuvent naître les éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils +doivent se composer de général et de spécial, de matière et de forme; or +on ne trouve nulle part dans l'échelle la place qu'ils doivent occuper, +ces éléments antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants. +Au-dessus du corps cesse le corps; les éléments seraient donc +incorporels et tomberaient dans la matière première; comment +seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient +évidemment de la notion même des éléments. Si les scolastiques avaient +vu décidément que les éléments, ceux des modernes comme ceux des +anciens, ne sont eux-mêmes que des corps, corps composants des corps +composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, mais il est loin de +ces idées, et il répond: + +Un corps individuel a une quantité donnée égale à sa matière[84]. Les +formes qu'il est habile à recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les +quantités. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence +appelée un universel, qui est en Socrate, se compose intégralement d'une +essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance, +mais la susceptibilité des contraires; ces contraires l'_informent_, +et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette +susceptibilité des contraires affecte aussi bien chacune des parties que +le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un composé de +susceptibilité des contraires et de corporéité, et de là une certaine +essence corporelle. Mais aussitôt que la corporéité affecte le tout, +elle affecte les parties, chacune a sa corporéité, et il se produit +ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au +tout et produit une essence de corps animé. Mais ici la scène change, +l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, +sont inanimées. De même, la sensibilité, en affectant le tout, constitue +une essence d'animal; mais les parties reçoivent d'autres formes qui +produisent plusieurs essences d'autres espèces, dont les noms ne nous +sont pas présents. Enfin le tout reçoit la faculté de la science +(_perceptibilitas disciplinæ_), et l'homme existe. Mais chaque particule +reçoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animés. +Enfin la _socratité_ informe toute cette essence d'humanité et constitue +Socrate. Mais aussitôt d'autres formes affectent les parties de cette +essence d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du feu, en +affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent à +d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se +trouvent ainsi être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est +pas plus impossible que Socrate soit composé des éléments, que de pieds +et de mains. Ce sont également ses parties composantes. Telle est +l'origine des éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait +absurde que des essences générales et spéciales se composassent +d'éléments. + +[Note 84: Je traduis ainsi en hésitant cette phrase singulière: +«Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet +fructum.» (P. 539.)] + +Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que l'animation affecte le +corps, les formes des éléments affectent les essences de ce corps, ou +du moins, qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, ses +parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote, +que les quatre éléments précèdent absolument l'animal, et le mot de +Platon, que les éléments viennent de l'_hyle_ (la matière), et que des +éléments vient tout le reste[85]. Abélard avoue qu'ici il paraît avoir +suivi une marche contraire et renversé la règle générale, qui veut que +les simples soient antérieurs aux composés. + +[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore où Abélard a pris ces +deux citations. Quant à la première, je vois bien que dans les Topiques +Aristote dit qu'Empédocle pensait que les quatre éléments étaient _ceux +de tous les corps_, et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o. +xiv, sec. b). Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée +qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la _Timée_ (trad. de M. +Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il +emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ulê]. +(Not. 134 de la trad. du _Timée_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)] + +Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre pas net et décidé. Son +explication se réduit en effet à distinguer dans chaque essence le tout +et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence reçoit +les mêmes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du +corps animé, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le +tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une +espèce d'animal est composé de parties qui pourraient être d'autres +espèces d'animaux. Le tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont +pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on tient à ne pas +s'écarter de l'autorité des anciens qui veulent que les éléments aient +précédé ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter +la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment où le tout d'une +essence reçoit la forme animal ou la forme corps, ses parties reçoivent +simultanément la forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard +vous abandonne. + +Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, et la discussion des +objections et des textes, c'est-à-dire la controverse proprement dite, +couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle d'Abélard +est contenue dans la distinction de la matière et de la forme +appliquée à la constitution du genre et de l'espèce. Là est sa pensée +fondamentale, son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose étrange, +ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on discute en lui. En vérité, +lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont +qualifié et jugé son système, je me prends à croire qu'ils ne l'ont pas +connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polémique de ce +système, soit des idées soutenues par lui au temps de sa vie militante; +tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement composé +ou revu, témoignage suprême de ses opinions modifiées par l'expérience +et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est assuré, c'est qu'avec le +fragment que nous étudions, on ne comprend point comment, par trois +fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison au +nom dans la définition des universaux. Nous le comprendrons mieux +au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait +beaucoup sur la _prédication_ de l'espèce. Dire que l'espèce se +i>prédit_ ou plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans quelle +condition elle est ainsi attribuée, c'est bien en effet l'étudier comme +élément de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme +inhérente, comme attribut essentiel, mais comme désignation, +signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une +chose puisse être prédicat d'une chose. S'enquérir de la signification +principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot, +c'est au moins, quant à la forme, convertir la question en une question +d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abélard semble souvent rechercher +uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; et, +sous ce rapport, il tend à tout réduire à une question de langage. + +[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le +chap. suiv.] + +Mais, indépendamment de ce que cette remarque est à peu près commune +à toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle +pourrait à la rigueur et sur les premières apparences s'appliquer à +presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des +mots, et la recherche de toute chose peut se réduire extérieurement à +l'étude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide; +c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit même qu'elle +signifie des choses dans la pensée de l'auteur. Or assurément ici +Abélard a entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le +décomposant à tous les degrés métaphysiques, en matière et en forme; et +il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que +le voulait et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai +qu'il pourrait bien n'avoir remué que des mots; mais c'est ce qui arrive +à toute théorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser +même à Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent +pas, même à Bernard de Chartres, si les idées éternelles sont une +chimère. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à +jugement définitif, tenons que le principe d'Abélard, c'est la +distinction de la matière et de la forme appliquée à la constitution des +universaux. + +Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. La +différence est l'attribut essentiel et caractéristique, et non le simple +accident; et comme le genre plus la différence ou la matière plus la +forme est une nouvelle essence, l'essence spécifique, distincte de +l'essence générique, il est difficile de ne pas regarder la différence +ou la forme comme quelque chose de réel, comme ou moins un élément +constituant de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente pas +contre le réalisme, nous donne cette idée de la différence ou de la +forme. Cette idée est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire +par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme +substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproché à Platon de ne +pouvoir dire quel est le mode d'existence des idées. Comment répondrait +un disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode d'existence +des formes substantielles? + +Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans la préoccupation +où une autre question jette Abélard. A quel prédicament appartient la +différence? C'est ici un point très-important de la théorie scolastique. +Voici comment il le pose: les différences doivent-elles être rapportées +à un prédicament? Il répond qu'elles doivent être placées en dehors des +prédicaments. + +Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le prédicament de +substance, n'admettant pas que la division de celui de qualité en deux +espèces prochaines divise le genre par différence. Comme l'essence +d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans +différer par une forme spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la +noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, sans qu'il y +ait différence de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y réponde, +_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait être le genre de la +blancheur, l'une étant aussi simple que l'autre. + +On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par des _hommes +authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les espèces, résultant +toutes de différences, sont toutes dans quelque prédicament, car tout ce +qui est est dans un prédicament. Celui des différences est la qualité, +car elles sont toutes posées comme prédicats _in quale_ (et non _in +quid_) seulement ce sont des prédicats de qualité substantielle, +non accidentelle. Dans ce système, la différence serait la qualité +substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes +modernes. + +Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est naturellement et +complètement divisé en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre +le plus général ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux +espèces prochaines qui en épuisent la distribution sont, par la vertu +des différences, constituées chacune en genre proprement dit; or quelles +sont ces différences constitutives? des qualités, par la supposition. +Quelles sont ces qualités? elles sont ou la qualité même (genre le +plus général, prédicament de qualité), ou les espèces divisantes, ou +contenues dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible: +le généralissime, le prédicament, ne peut se servir à lui-même de forme +pour se constituer en espèce; ce serait la matière devenant sa forme +essentielle, et qui pourrait alors être sans elle-même, la forme étant +distincte de la matière. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit +_a_ et _b_ les espèces divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent être les +différences _a_ et _b_ c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec +elles-mêmes. D'abord ce serait admettre qu'un même peut être antérieur +et postérieur à lui-même, le constituant étant dans ce cas identique +au constitué; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du +prédicament qualité, et constituant l'espèce _a_, est une partie de +l'essence de soi-même, ce qui répugne à la raison; ou bien qu'en +s'unissant comme forme à la qualité, il constitue _b_, comme _b_ +lui-même constitue _a_. Des deux côtés impossibilité égale, car si _a_ +est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son +essence, unie à la qualité, sa matière. Mais _b_ ne peut plus être la +forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie +formelle unie à la qualité, sa matière, _b_, qui est un tout définitif +contenant déjà _a_ comme partie de son essence, et réciproquement. En +d'autres termes, _b_ serait égal à _a_, plus la qualité, c'est-à-dire +serait plus grand que _a_, et _a_ serait égal à _b_ plus la qualité, +c'est-à-dire plus grand que _b_. La contradiction est évidente. +Prétendra-t-on placer auprès de la division de la qualité en _a_ et +_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire réciproquement des deux +membres de l'une des divisions les différences de l'autre? Ainsi, parce +qu'animal est divisé soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel +et immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences +constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et réciproquement! +L'absurdité de cette combinaison n'a pas besoin de la démonstration +algébrique. + +[Note 87: _De Div._, p. 643.] + +Il suit que si vous placez les différences dans la catégorie de qualité, +il n'y aura plus d'autres espèces que des espèces de qualité; car toute +espèce repose sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres divers +et non subordonnés entre eux, les espèces et les différences sont +diverses[88].» + +[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boèce, _In Praed._, I, p. 124.] + +Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare insolubles, que les +différences substantielles ne sont dans aucun prédicament. «Elles ne +sont que de simples formes, n'étant en aucune façon composées de matière +et de forme, puisqu'elles viennent dans la matière du sujet constituer +une nature sans être constituées par rien.... Je ne suis point conduit +là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il essaie de s'accorder avec +Boèce. + +Maintenant il faut songer aux conséquences. Un point important doit être +évité: _restat grandis labor_, dit Abélard. Il faut prendre garde d'être +forcé à concéder que la matière de la substance soit un des genres +les plus généraux, savoir la catégorie de la substance, et que la +susceptibilité des contraires, et en général toutes formes simples, +soient des espèces. Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la +matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire une essence, elle +en constituerait une autre avec la susceptibilité des contraires; à ce +point de l'échelle, au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la +substance, au lieu d'être la dernière expression de l'être, puisqu'elle +n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est +supposé sa matière ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce de +l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans précaution la +théorie de la différence, et que l'on fit de la susceptibilité des +contraires, comme forme simple, une différence spécifique. + +Remarquez combien Abélard met de prix à retenir et à sauver les +caractères de la substance; il s'en fait une grande tâche, _grandis +labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matière de la substance paraît-elle +être un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs d'espèce +différente, d'essence différente. Elle appartient à plusieurs espèces +dont elle est la matière, elle peut être conçue de plusieurs espèces +existant comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de la +définition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que, +dans dette définition, être attribuable à plusieurs, c'est l'être à +plusieurs espèces prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la +matière de la substance n'a point d'espèces qui lui soient immédiatement +subordonnées. Le corps et les espèces qui viennent les premières dans le +prédicament de la substance, sont immédiatement subordonnées à celle-ci, +à la substance la plus générale, laquelle n'est pas seulement la matière +de la substance, mais cette matière de la substance ou la pure essence, +plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons même dire que cette +pure essence n'est pas réellement une essence, elle ne suffit pas pour +qu'on puisse faire une réponse convenable à la question _per quid_, +c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal +répondre que de répondre à une question ce que paraît savoir celui qui +questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait évidemment +qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. Si donc l'on +demande: qu'est-ce que la substance? répondons: elle est[89]; car on ne +peut répondre par son nom et dire qu'elle est la substance. + +[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. «Si ergo quæritur: quid est +substantia? respondeamus: est.» Ce passage remarquable conduirait à une +difficile question, celle de la possibilité d'une distinction entre +la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel, +constitutif, ou la Différence, entre ce dernier mode et l'accident. +Le fond de tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou +commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B. +Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la +Dialectique d'Abélard, p. 174.) Les notions équivalentes ont été +exposées sous une forme plus moderne dans les _Principes de la +Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres +complètes.] + +On insistera et l'on dira que si la susceptibilité des contraires a pour +support la pure essence, elle lui est attribuée à titre de prédicat, +de sorte qu'on peut énoncer cette proposition: la pure essence est +susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle +passe dans le prédicament de la substance; car si elle est la substance +elle-même, elle est le genre le plus général; si elle vient après la +substance, si elle est son inférieure, elle est la substance corporelle +ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un prédicament. + +Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise +comme prédicat de la matière dans laquelle elle est, et que le mot +qui sert de sujet désigne nécessairement une matière. De ce que la +rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matière de +la forme rationnalité, soit le rationnel lui-même. En effet, il serait +l'homme ou Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, et +alors l'universel serait le singulier, ce qui répugne. Nous n'accordons +qu'une chose, c'est que rationnel peut être le prédicat d'animal, quand +animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, quand on dit: animal +est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites même pas +que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la +rationnalité. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalité, +mais de l'être qui est constitué par la rationnalité, et ce n'est +pas l'animal, mais l'homme. De même, la pure essence, quoique la +susceptibilité des contraires se réalise en elle, n'est pas la +susceptibilité des contraires: susceptible des contraires est le nom +des êtres constitués par la susceptibilité des contraires. Mais si +le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la +substance même, ou une différence comme la corporéité? Nullement, la +différence est celle qui divise le genre et constitue l'espèce, ce que +ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'être à la +substance, comme la corporéité au corps, voilà toute la ressemblance. + +Les différences peuvent sans doute être énoncées comme des qualités. Si +l'on entend qualité dans un sens vague et général, il est certain que la +forme peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; mais, dans ces +termes, il en est de même de la quantité, elle aussi peut être attribuée +adjectivement. Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie +qui ne doit être confondue avec nulle autre: un prédicat de qualité est +un attribut au titre de la qualité, et non une modification quelconque +du sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce qu'elle peut +être attribuée en essence à des êtres numériquement différents; ainsi +elle est comme la matière de telle ou telle rationnalité particulière, +toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent qu'à raison du +nombre, et non par une différence substantielle. Mais la rationnalité +d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière, +n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement nulle. +Cependant, direz-vous, cette part de rationnalité qui est dans l'un +n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par conséquent +autant d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement de la part +d'humanité qui est dans l'un par rapport à celle qui est dans un autre, +et cependant elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité, +elle est seulement une des essences dont se compose collectivement +l'humanité, qui est l'espèce. De même, cette part de rationnalité qui +est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se +compose la rationnalité, qui est la différence. Homme est quelque chose +qui est constitué matériellement de la rationnalité, et qui en est un +individu, comme Socrate de l'humanité. + +On objecte que les différences sont posées comme prédicats du sujet +(Boèce). Quels prédicats? prédicats non _in quale_, mais _in quid_, +non de qualité, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette +proposition: certaines différences, attribuées au sujet, le sont en +prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette +expression de _prédicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi +on peut, si l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité comme +prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité est pris comme +essence formelle, animal comme essence matérielle. Une forme simple +n'est jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux êtres qu'elle +constitue formellement. Si l'on peut avec vérité dire: _Socrate est ce +rationnel (hoc rationale)_, proposition où l'individu de rationnalité +sert de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de +l'individu de rationnalité, ce ne peut être qu'en posant comme prédicat +une matérialité dans une proposition actuelle pour un cas déterminé. +Ce n'est pas à titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribué à +Socrate, car c'est la forme de ta matière animal et non de Socrate, mais +on prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel et particulier. +Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel à la +lecture, et la lecture est en prédicat. + +Il reste enfin à donner une connaissance précise de ce que c'est que les +formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons +placer hors des prédicaments. Les formes simples, qui ne sont en +aucun prédicament, sont celles qui constituent des natures. Or la +susceptibilité du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute +forme prédicamentale quelconque ne créent pas une nature en s'adjoignant +au sujet. Quand la blancheur vient à naître dans Socrate, il ne se +produit pas une troisième nature qui soit autre que Socrate, autre que +la blancheur, un nouvel être qui soit le composé Socrate et blancheur. +C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La +substance et l'accident ne créent rien. + +Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément parce qu'elles +sont incomposées, ne sont pas diverses; des essences d'humanité sont +la même chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de création +différente. Et pourtant ces choses qui ne diffèrent de nature ni par la +matière ni par la forme, différeraient par leurs effets; elles ne sont +donc pas de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni matière ni +forme de nature, ne diffère à aucun de ces titres de l'irrationnalité, +produit un différent effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle +nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalité. + +Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent la rationnalité, +produisent un autre effet que celles qui sont affectées de +l'irrationnalité, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les +antres l'âne, et par conséquent elles ne sont pas une même chose. Or +certainement la même essence sert de matière dans les deux cas, c'est +l'essence d'animal. C'est que la diversité de l'effet ne provient +pas des matières, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la +rationnalité vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne la +soutiennent jamais, elle ferait également un homme avec celles-ci, comme +avec les autres l'irrationnalité ferait un âne. Ainsi vous avez vu la +même essence corporelle tantôt composer l'animé avec l'animation, tantôt +avec l'inanimation l'inanimé. On peut donc dire de matières, qui avec +des formes différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles +sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples +diverses, parce que pour être la même chose, il ne faut pas avoir cette +diversité d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences +des choses les plus générales[90]. + +[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement altérée dans le +texte; la voici: «Diversæ vero formæ simplices minime dicuntur idem, +quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris +essentiis generalissimarum.» P. 550.] + +Supposé qu'il fût possible que la pure essence, matière de la qualité la +plus générale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matière +de la substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, jamais de +cette combinaison, c'est-à-dire de la matière de la substance avec une +pareille forme, ne résulterait même la qualité substantielle. Car la +matière de la qualité et la susceptibilité des contraires ne feraient +jamais de Socrate ou la substance ou la qualité, comme de cette même +essence de la substance qui avec l'incorporéité constitue l'esprit, +la corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout à l'heure +constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit. + +Et c'est là que finit le _Fragment sur les Genres et les Espèces_. +Cette dernière partie ne tient même pas essentiellement à la question, +quoiqu'elle nous éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui +devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément des principes +de la scolastique. + +Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement distinguer les +formes et les matières. On n'a appelé notre examen que sur la première +catégorie, celle de la substance ou de l'être proprement dit, celle de +l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui +intéresse éminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout +comme des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, applique à +toutes les catégories la même distinction de matière et de forme. Ainsi +dans la catégorie de qualité se produisent par analogie des genres et +des espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est l'espèce; la +qualité est la matière qui avec la forme de la _colorité_ constitue +l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie +qu'on puisse indifféremment assortir les formes de l'échelle de la +qualité avec les matières de l'échelle de la substance, ou faire les +combinaisons inverses? non, l'échelle de l'être proprement dit est à +part, et c'est autour de la substance à ses divers degrés, mais non dans +la substance et au même point d'identification, que peuvent venir se +placer les divers degrés de qualité, de quantité, de relation, enfin +tous les modes subordonnés aux divers prédicaments. «L'être, dit +Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou +bien encore chacun des attributs généraux, la quantité, la qualité et +tous les autres modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais +non pas au même titre, l'une étant un être premier et les autres ne +venant qu'à la suite.» + +[Note 91: _Métaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.] + +Admettez donc une première diversité, une démarcation profonde entre les +degrés de l'être et les accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant +les degrés d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une +même race peuvent se former des combinaisons créatrices. + +Voulez-vous associer la matière du premier degré de l'être avec la forme +du premier degré de la qualité, Abélard vous dit que vous n'obtiendrez +ni la qualité substantielle, ni la substance qualitative; car vous +n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, de l'autre qu'un +des éléments de la qualité. + +Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé de sa nature +et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique +résultat le premier degré de la catégorie dont vous auriez emprunté la +forme. + +Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degrés dans diverses +catégories, vous chargerez de modes divers les degrés de la première; +mais, suivant Abélard, vous ne créerez pas de véritables espèces, de +véritables genres, parce que vous ne créerez pas des natures. Des +animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et +ces distinctions n'engendrent que des genres et des espèces improprement +dites, ou des genres et des espèces dans l'ordre de la qualité, non dans +l'ordre de l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus dans +la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques ne sont pas +ontologiques. Cependant, par analogie, on peut opérer toutes les +combinaisons que permet le nombre des graduations et des variétés dans +les différentes catégories. + +De même qu'on peut opérer sur les degrés de la qualité, comme si +c'étaient des degrés de l'être, on peut, jusqu'à un certain point, +traiter les degrés de l'être comme s'ils étaient des nuances de la +qualité: le langage s'y prête. Dans la proposition, ce qui est affirmé +est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et +même en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet +quelconque avec l'opération qui qualifie une substance. Ces propositions +_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement +composées de même, et le penchant à ne considérer que comme des qualités +tout ce que nous disons des objets de notre pensée, est un penchant +naturel et même assez motivé, puisque la substance de l'être est +impénétrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne +se connaît. Quand nous voulons définir un objet, nous tombons dans +l'énumération de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer +d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa véritable +essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure +subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions +attributives suffit pour démontrer la distinction sur laquelle Abélard +s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal +fait l'homme, on peut cependant dire également: _l'animal est +raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux +propositions, attribut ou prédicat; mais l'est-il au même titre? non, +sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable nécessairement comme +l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc, +dans chaque proposition, d'une attribution on _prédication_ de nature +différente. C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, dans +le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second, +il constitue l'homme[92]. La seconde proposition énonce donc une +attribution qui a une vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est +quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard appelle _forma +simplex_. Par l'importance qu'il attache à sa distinction, on voit qu'il +croit toucher à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est +loin de réduire la connaissance humaine à une vaine conception logique +de l'accessoire et de l'apparent. Par là, il est dans un vrai réalisme. +Il met la forme simple, comme élément virtuel de la différence +spécifique, en dehors des catégories; c'est pour ainsi dire la mettre en +dehors de l'idéologie. C'est lui donner une valeur unique, et en +faire comme l'instrument de la création. On peut trouver gratuite, +hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur singulier, +réalisé par l'abstraction; mais on ne peut méconnaître là une théorie +comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les +philosophes modernes, plus réservés en général, n'ont pas cependant été +beaucoup plus lumineux; et il ne reste guère sur cette question que des +distinctions purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences +spécifiques peuvent se présenter comme des modes ordinaires. Elles +constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins +le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degré +de l'essence. Entre ces deux extrêmes se place une série de conceptions +touchant les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante, +depuis celles qui semblent des idées nécessaires, jusqu'à celles qui ne +sont plus que des généralisations de la sensation. + +[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette différence, on aurait pu +dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est à peu près dans +la même sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit +qu'il _est une_ intelligence.] + +Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard fait encore une +distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de +laquelle les principes ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, la +science ne considère plus que des idées qui peuvent être vraies, sans +correspondre à aucune réalité distincte; au-dessous du corps, les genres +et les espèces peuvent être des abstractions, mais elles correspondent à +des collections de réalités. Dans la partie supérieure de cette +série, les mots de matière et de forme sont encore employés, mais par +induction, par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les +plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unité, qui caractérise +la raison. Mais cette concordance symétrique n'autoriserait pas à +accoupler arbitrairement les divers produits de la pensée génératrice, +et c'est une règle qu'on ne peut franchir un degré pour associer des +matières et des formes qui ne sont point immédiatement juxtaposées. +Quant à l'union des matières à des matières, ou des formes à des formes, +il est évident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer +que telle est la valeur de la différence entre les deux parties de +l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la matière du premier +degré ou la pure essence pouvait, en acquérant la susceptibilité +des contraires, devenir indifféremment la matière de deux formes +contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait être le +même que celui du corporel. Cela n'est possible qu'à ce degré de +l'abstraction; et certes une telle pensée aurait bien mérité d'être +approfondie au point de vue de la nature réelle des choses. Mais le +propre de la scolastique est de donner la forme ontologique à tout, et +de ne considérer l'ontologie véritable que de profil; elle la côtoie +sans cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a explicitement +et méthodiquement établi, comme les modernes dialecticiens du +panthéisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes +ou les apparences successives de l'être identique universel. + +Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie considérée +ontologiquement; mais remise à sa place, c'est-à-dire reportée dans la +controverse des universaux, elle a pour but principal d'établir que la +différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence prédicamentale, +c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament: elle est la forme simple en +dehors de toute catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, et +ne peut être ramenée à la simple propriété, au mode, à l'accident, à +moins que l'on n'entende par là tout ce qui a besoin d'autre chose que +soi pour être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, et qui +d'ailleurs ne serait le degré d'aucune échelle catégorique. D'où il suit +tout à la fois, qu'il n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui +fait l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant l'espèce n'est +ni un mot ni un néant; d'où il suit encore que Buhle a eu raison de dire +qu'Abélard est réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a l'égard +de Guillaume de Champeaux[93]. + +[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la +traduction, p. 689.] + + + +CHAPITRE X. + +SUITE DU PRÉCÉDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulæ super +Porphyrium._--RÉSUMÉ. + +Les monuments imprimés ont été soigneusement interrogés, et l'on vient +de lire tout ce que leurs réponses nous ont appris. Il semble qu'il ne +resterait plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un jugement +définitif. Mais un document précieux et inconnu est dans nos mains. Un +manuscrit d'Abélard, dont l'existence même n'est indiquée nulle part, +mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun doute[94], donne encore +sur sa doctrine des lumières nouvelles, et surtout explique d'une +manière certaine ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions +conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait +point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empêchait de +puiser à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre +modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus intéressantes et +plus développées que celles qui ont été déjà imprimées, ces gloses +éclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version +de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel. Nous ne +serions pas étonné que cet écrit, d'une rédaction elliptique et obscure, +fût une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose +à la demande, non plus de ces élèves, mais de ses compagnons, disons le +mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il rédigé à cette époque +intéressante, où maître de fait, écolier de nom, il suivait, en les +discutant les leçons des docteurs de la Cité, et répétait pour son +compte et à ses pairs les leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne +s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son +éloquence? + +[Note 94: Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri Petri Bælardi super +Porphyrium,» a été retrouvé par le savant M. Ravaisson, et nous en +devons la communication à sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions +trop l'engager à la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire +de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il n'en a +que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.] + +Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener +la science en général à la science du jugement et à la science de +l'action. La première est celle de la théorie, la seconde est celle +de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut +utilement employer à la guérison des infirmités humaines les vertus des +simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement +instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il enseigne. La philosophie +est une science théorétique. Tous les savants n'ont pas droit au nom +de philosophes. Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus des +autres par la subtilité de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent. +L'homme doué do cette faculté est celui qui sait comprendre et peser les +causes secrètes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de +la raison et non pas de l'expérience sensible[95]. + +[Note 95: «Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem +scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus +costantum qui subtilitate intelligentiæ præominentes in his quæ +diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum +comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus +quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum +investigandum.»--Cassiodore avait divisé la science en _inspectiva_ et +en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).] + +La philosophie se divise en physique, en éthique et en logique[96]. La +première spécule sur les causes des choses naturelles, la seconde est +la maîtresse de la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment +dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-à-dire de +discerner les arguments qui servent à disserter, c'est-à-dire encore à +discuter; car la logique n'enseigne pas à se servir des arguments ni +à les composer, mais à les distinguer et à les apprécier. Ceci est +proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or, +les arguments étant composés de propositions, et les propositions +d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par étudier +d'abord les oraisons simples, puis les composées. De là toute la +division de la Logique d'Aristote, de là aussi l'Introduction de +Porphyre, qui conduit aux prédicaments du premier. + +[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la +philosophie était vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle +vient de Dieu même et qu'elle est une image de la Trinité, dit qu'on +l'attribuait à Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la +philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même +division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut +accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l. +XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._, +l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur, +_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v, +et _Metal._, t. II, c. ii.)] + +[Note 97: «Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id +est discretio argumentorum per quæ disseritur, id est, disputatur. +Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed +discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duæ argumentorum scientiæ; +une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi +composita, quam logicam appellamus.--» L'auteur cite ici les Topiques de +Cicéron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. _Op._, +p.757.)--Voici comment s'exprime Cicéron: + +«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam +Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem +videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt, +judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam +dialecticen appellant.» (_Top._, II.) Bède adopte cette définition de la +dialectique entendue en général; celle d'Alcuin, que nous avons citée, +on diffère peu, et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. +(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l. +III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait des Topiques +de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui définit la logique la +science de la démonstration. (Barth. Saint-Hilaire, préf. de la trad. de +l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)] + +Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est +pas une glose littérale, une simple interprétation du texte, mais une +exposition et souvent une critique des principes reçus, particulièrement +de quelques opinions de Boèce; tout cela suivant que les divisions du +Traité des cinq voix ramènent les questions sous la plume du subtil +commentateur. + +Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif à notre sujet et +peut éclaircir les points jusqu'ici demeurés obscurs. + +La grande question que Porphyre indique en débutant, et qu'il écarte +soudain, arrête Abélard, et il est presque obligé de la traiter +seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se +prévalent, dit-il, de grandes autorités[98]. Lorsque Aristote paraît +définir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou +l'attribuable à plusieurs; lorsque Boèce dit que la division des genres +et des espèces repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien +des citations pourraient être fournies dans le même sens) qu'il existe +des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des +conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se +divisent aussitôt et rapportent ces conceptions aux choses, à la pensée +ou au discours, et toute la dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui +de chacune des trois opinions de nombreuses autorités, dont un grand +nombre ont été déjà produites, et qu'il serait trop long de rappeler. + +[Note 98: «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.» Nous avons vu que +Jean de Salisbury dit la même chose. Voy. c. II et c. VIII.] + +Le premier système est celui de l'existence des choses universelles. Il +est plusieurs manières de l'établir. + +Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales ou communes, +ce sont les dix catégories; de ces universaux primitifs proviennent les +choses générales qui sont essentiellement dans les choses individuelles, +grâce à des formes différentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est +substance, est, comme substance animée, sensible dans Socrate ou dans +Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre +différence que celle des formes. A ce compte, l'universel serait +attribuable à plusieurs, en ce sens qu'une même chose serait en +plusieurs, diversifiée uniquement par l'opposition des formes, +et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit +adjectivement[100]. + +[Note 99: _In Brunello._] + +[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du réalisme +proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p. +24.] + +Ce système exige que les formes aient si peu de rapport avec la matière +qui leur sert de sujet, que dès qu'elles disparaissent, la matière ne +diffère plus d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous les +sujets individuels se réduisent à l'unité et à l'identité. Une grave +hérésie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance +divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est +nécessairement identique à toute substance quelconque ou à la substance +en général, Or, cette conséquence est fausse. Les philosophes tiennent +que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme, +suivant les définitions admises, la substance en général est sujette +à tous les accidents, il faut bien que la substance divine diffère de +toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La +nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où le Seigneur a dit à +la Samaritaine: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est +substance[101]. + +[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._] + +Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phénix, qui +est unique, n'est dans ce système que la substance pure et simple, sans +accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance +universelle. C'est la même substance qui est raisonnable et sans raison, +absolument comme la même substance est à la fois blanche et assise; car +_être blanc_ et _être assis_ ne sont que des formes opposées, comme la +rationnalité et son contraire, et puisque les deux premières formes +peuvent notoirement se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux +secondes ne s'y trouveraient-elles pas également? + +Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité sont contraires? +Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de +l'essence de qualité; elles ne le sont point par les adjacents (_per +adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes à un sujet +identique. Du moment que la même substance convient à toutes les formes, +la contradiction peut se réaliser dans un seul et même être, et alors +comment dire qu'une substance est simple, une autre composée, puisqu'il +ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une +autre? Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la joie ou la +douleur, sans le dire en même temps de toutes les âmes, qui sont une +seule et même substance? On voit qu'Abélard a parfaitement développé +le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire à l'identité +universelle[102]. + +[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abélard_.] + +La seconde manière de soutenir l'universalité des choses, c'est de +prétendre que la même chose est universelle et particulière; ce n'est +plus essentiellement, mais indifféremment que la chose commune est en +divers. Nous connaissons ce système, c'est celui de l'indifférence: ce +qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifférent, un semblable, +_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent +ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui sont semblables en nature, +par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi +universelles et particulières, universelles en ce qu'elles sont +plusieurs en communauté d'attributs essentiels, particulières, en ce que +chacune est distincte des autres. La définition du genre (_prædicari +de pluribus_, s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses +qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant +qu'elles sont individuelles. Ainsi les même choses ont deux états, leur +état de genre, leur état d'individus, et, suivant leur état, elles +comportent ou ne comportent pas une définition différente. + +Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition qui veut que +le genre soit ce qui est attribuable à plusieurs, a été donnée à +l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle définit ne peut en soi être à +aucun titre, en aucun état, individu. Dire qu'une même chose tour à tour +comporte et ne comporte pas la définition du genre, c'est dire que cette +chose est, comme genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme genre +aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable +à plusieurs serait un genre; par conséquent l'assertion est +contradictoire, ou plutôt elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que +cette proposition: _L'homme se promène_, vraie dans le particulier, est +fausse de l'espèce. Comment maintenir cette distinction, si une même +chose est espèce et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène +pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'état +d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se +promène pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une +propriété du particulier que de l'universel; le particulier peut, +comme l'universel, être conçu sans la promenade. L'universalité, la +particularité, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage +de l'école, sont adjacentes au même sujet, et s'il se promène, il +se promène universel et particulier; la distinction de Boèce est +inapplicable[103]. + +[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus, +c. viii, p. 20.] + +C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux +accidents le caractère d'attributs essentiels. L'individualité résultant +de formes accidentelles ne saurait être l'attribut essentiel d'une +substance susceptible d'universalité; cependant cette substance, en +tant que particulière, distincte de ses semblables, est essentiellement +individuelle, violation manifeste de la règle de logique qui porte que +«dans un même, l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de l'autre +opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable à plusieurs, on +parle ou d'attribution essentielle (_prædicari in quid_), ou de toute +autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie après +l'avoir affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle emporte +avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in +adjacentia_), la définition n'est plus exacte, elle ne convient plus à +tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective. +Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution +en général, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement +d'elle-même et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et +Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle +satisferait à la définition du genre, la blancheur serait un genre. + +Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour soutenir que les +universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communauté, +l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singulière est une +différence de propriété, la propriété qui consiste à être universelle, +la propriété qui consiste à être singulière. L'animal, le corps est +universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais +dire: _l'animal est universel_, revient à dire: il y a plusieurs choses +qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un +seul, on entend qu'un seul, un être déterminé est _animal_. + +[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.] + +La difficulté est toujours de faire cadrer ce système avec la définition +du genre. Il faut que la propriété d'être attribuable à plusieurs sépare +l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs +choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal +serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable à +plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de +plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutôt tout est +renversé, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de +l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme +de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun s'affirme de plusieurs +que l'on appelle l'individu. Ce système, qu'Abélard explique mal, nous +paraît au fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré +nomme admettant la réalité des universaux qu'en ce qu'il attribue les +universaux comme noms particuliers à des individus réels. Il consiste +à établir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend +simplement que cet être déterminé est substance animée, sensible, soit +qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu +ce caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, on dit de +plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-à-dire que l'on fait +collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractère particulier +l'_animalité_, et qu'ainsi c'est une propriété de chacun d'être animal, +une propriété de plusieurs d'être animaux: voila la propriété de +l'universel et la propriété du particulier. Ce système, qui semble +un système de pur sens commun, serait, et non sans raison, traité de +nominalisme par les modernes; mais Abélard le classait dans le réalisme, +parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas à fonder les +noms généraux sur la réalité exclusive des individus, mais à dire +littéralement que les universaux ne sont que des mots. + +Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines un système dont nous +avons déjà entendu parler, mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a +vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte +tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abélard chéri_ +s'y est laissé prendre[105]. Quelle était cette doctrine? Les auteurs se +sont posé cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même, nous +nous sommes longtemps demandé en quoi elle pouvait différer du pur +nominalisme, extrémité qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter. +Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore +confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs. Un manuscrit de +la bibliothèque d'Oxford contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle, +après de grandes louanges, on lit: + + Hic docuit voces cum rebus significare, + Et docuit voces res significando notare; + Errores generum correxit, ita specierum. + Hic genus et species in sola voce locavit, + Et genus et species _sermones_ esse notavit. + Significativum quid sit, quid significatum, + Significans quid sit, prudens diversicavit. + Hic quid res essent, quid voces significarent, + Lucidius reliquis patefecit in arte peritis. + Sic animal nullumque animal genus esse probatur. + Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106]. + +[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.] + +[Note 106: Rawlinson, dans son édition des Lettres, donne l'épitaphe +d'où ces vers sont extraite, avec ce titre: «Epitaphium, ex M.S. in +Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (_P. Abæl. +et Helois. epistol._, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)] + +C'est bien là, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abélard, +telle que nous allons la connaître; mais comment l'existence des choses +universelles, dès qu'elle réside dans les discours, _sermones esse_, +peut-elle n'être pas entièrement nominale? Le manuscrit, dont nous avons +donné plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression +de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à la raison, _sermoni +vicinior_, et qui, n'attribuant la communauté ni aux choses ni aux mots, +veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. +Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer clairement, quand il +définit l'universel ce qui est né attribuable à plusieurs, _quod de +pluribus natum est prædicari_[107]. C'est une propriété avec laquelle +il est né, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la +_nativité_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine, +tandis que l'origine des choses est la création de leurs natures. Cette +différence d'origine peut se rencontrer la même où il s'agit d'une même +essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font +qu'un_, l'état de pierre ne peut être donné à la pierre que par la +puissance divine, l'état de statue lui peut être donné par la main des +hommes. + +[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit +dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionôn pephuche +kathêgoreisthai.] Hermen._, VII.] + +Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable à plusieurs, ni +les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la +voix, mais le discours, _sermo_, c'est-à-dire l'expression du mot, qui +est attribuable à divers, et quoique les discours soient des mots, ce +ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux +choses, s'il était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs choses, +une seule et même chose se retrouverait également dans plusieurs, ce qui +répugne. Voilà bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de +l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme prédicat à une autre +chose était une monstruosité. On peut se rappeler que l'école mégarienne +l'avait dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée d'une +autre[108].» + +[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.] + +Il est assurément fort difficile aux modernes de saisir une distinction +entre ce système et le pur nominalisme, et nous savons que certains +contemporains d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant à lui, il +en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin était plus que du +nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine +des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appelés +_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abélard tenait expressément à les charger de +cette opinion absolue que les universaux n'étaient que des voix, ou que +les voix étaient les universaux. + +[Note 109: On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux que vers le +milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II, +c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La +distinction entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle +de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur, +abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc, +a Reg. Roberto_; Bulæus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi +plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux +_verbales_, _formales_, _connetistæ_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l. +II, c. XIII, p. 73.) + +Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu sa doctrine, soit +que ce fût un esprit violent, capable d'adopter par réaction et de +soutenir par entêtement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on +lui a de son temps communément imputé un nominalisme hyperbolique, un +système invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des +sensations des choses individuelles, ne voit de réel dans les genres et +les espèces que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la représente, +est quelque chose de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme +postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours +à la place des voix, Abélard croyait donc se séparer réellement de +Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient +quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom désigne +surtout dans le mot le son vocal plutôt que la pensée ou la chose +exprimée. Abélard attache donc un grand prix à distinguer le discours +ou l'oraison, _sermo_, c'est-à-dire l'expression ou le mot en tant +qu'expressif, de la simple voix, et il croit dégager une vérité +importante en n'attribuant l'universalité qu'au discours. Or, ici le +discours étant surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit +que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le +nominalisme. + +[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting. +Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin. +vindicat._, p. 12.] + +Mais Abélard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle être +universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient +aussi bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs +qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit Porphyre[111]. Or, la +description et le décrit doivent convenir à tout sujet quelconque; c'est +une règle de logique, la règle _De quocumque_[112], et comme le discours +et les mots ont le même sujet, ce qui est dit du discours est dit des +mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre. + +[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette +définition est empruntée aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.] + +[Note 112: _De quocumque prædicatur descriptio et descriptum._ Voy. +ci-dessus c. vi, p. 477.] + +Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre étant +dans le mot, et par conséquent s'attribuant à plusieurs comme lui, +il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la +description ou définition du genre soit applicable, il faut qu'on +l'applique à quelque chose qui ait en soi la réalité du défini, +_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la règle _De +quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient +pas tout le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il n'est +attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, _prædicatum de pluribus_, +que parce que le discours est prédicable, _est sermo prædicabilis_, +c'est-à-dire parce que la pensée dispose des mots pour décrire toutes +choses. + +D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition du genre, ou du moins +ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une définition, car elle ne +signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais +seulement que le genre est attribuable à plusieurs. + +On peut donc dire que le discours étant un genre, et le discours étant +un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot +avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot, +en tant que mot, qui peut être attribuée à plusieurs; le son vocal qui +constitue le mot est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on +le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y +attache qui est générale, en d'autres termes, c'est la pensée du mot +ou la conception; toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières +expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espèce est un +mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on +disait que le mot est genre, espèce, universel, on attribuerait une +essence individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne se peut. +C'est de même qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est +cette matière, la socratité est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est +quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent être renversées. + +Abélard explique ainsi comment, lors même que l'on se tait, lorsque les +noms des genres et des espèces, ne sont pas prononcés, les genres et les +espèces n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur +confère rien, seulement je témoigne d'une convention antérieure, d'une +institution préalable, qui a fixé la valeur du langage. + +Ces développements achèvent d'assurer les caractères du nominalisme à +la théorie d'Abélard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est +quelque chose de plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la +détermination des questions écartées par la fameuse prétermission de +Porphyre, il examine à sa manière la validité des concepts généraux, +et résout cette question comme il l'a déjà résolue dans le _De +Intellectibus_.[113] Il décide que, bien que ces concepts ne donnent pas +les choses comme discrètes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en +sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses réelles. De +sorte qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, en ce +sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, car c'est par +métaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux +subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances, +et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux +universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figuré a fait naître +sont la seule source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre[114]. + +[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.] + +[Note 114: Abélard s'attache ainsi à interpréter les expressions de +Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à Porphyre, en telle sorte +qu'il dénature parfois la question, et prouve qu'il connaissait +très-imparfaitement le caractère et la portée qu'elle avait dans +l'antiquité entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive +in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux +résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation, +c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il +se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend +_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils +discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le +gens figuré. Voy. t. I, c. ii, p. 345.] + +Abélard réduit ces difficultés à de simples questions de mots. Ainsi +pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de +ce que le premier pensait que les genres et les espèces subsistent +par appellation dans les choses sensibles, ou servent à les nommer +en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces +choses, en ce sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de toutes +formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, à des +idées abstraites qui ne donnent pas les objets sous une détermination +percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les espèces +fussent non-seulement conçus, mais subsistants hors des sensibles, parce +que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci +n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, être soumis à de véritables +jugements, et se soutiennent à titre de conceptions de genres et +d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop médiocre explication, +«la différence n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer +dans les termes.» Voilà comme il comprend le grand débat sur l'existence +des idées, ouvert comme un abîme entre l'Académie et le Lycée. Au reste, +je ne sais si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe du XVIIIe +siècle une appréciation plus juste ou plus profonde. + +Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abélard nous +la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractère que lui +attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, +non pas à la manière de Roscelin, tel du moins qu'il le représente, mais +dans le sens où l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont +plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui n'ont reconnu qu'une +existence verbale aux universaux. Cependant ce serait là une expression +incomplète de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits que +nous avons donnés, que, s'il rapportait au langage les genres et les +espèces, c'était au langage en tant qu'expression choisie et convenue +d'une pensée humaine[115], et par conséquent, il est à proprement parler +conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il +traite de la différence, de la forme, de la manière enfin dont se +produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe +borner à dresser une échelle intellectuelle; ce sont les noms des genres +et des espèces, et non les êtres, bases des conceptions, des genres et +des espèces, non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction; et +il y a dans toute se philosophie une distinction toujours présente entre +la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont +que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est +pour lui plus transcendante qu'expérimentale, qui est se véritable +ontologie, les genres et les espèces se fondent sur la manière dont +les êtres sont réellement produits et constitués[116]. Enfin, entre +la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science +mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, où Abélard recherche +comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette généalogie +intellectuelle des êtres, tableau ou symbole de leur hiérarchie et de +leur existence réelle[117]. On conçoit donc que les historiens et les +critiques se soient quelquefois mépris en exposant et classant sa +doctrine. Elle est complexe et ambiguë, et présente plus d'un aspect a +qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette +question soit difficile à saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de +tout temps caractérisé sur ce point les sectes et leurs chefs, est un +fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury +rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au +réalisme[118]. Le dernier, qui dédaigne les nominaux, en sépare Abélard, +et lui reconnaît cependant une doctrine qui se distingue malaisément +de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on réduise à les +universaux à des noms ou à des pensées, et il les considère, d'après +Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de +la réalité, se déclarant en cette matière, non pour la doctrine la plus +vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui +montre le dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme dans +Gilbert de la Porrée, qu'il place au même rang qu'Abélard, et traite +d'insensés les disciples d'Albéric, le plus ardent adversaire du +nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard, _ce chef +des nominaux_, est appelé _le prince des réalistes_. Amaury de Chartres, +condamné au concile de Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard, +avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier de Scot +Érigène, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddée les +dérive d'Aristote. Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, +traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément soupçonne de +nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le +réalisme, il semblait quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas +s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurité dans +le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine +définitive du maître d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de +Frisingen, l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le +conceptualisme, que Brucker regarde comme une déviation de l'hypothèse +d'Abélard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme +inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour M. Rousselot qui, ainsi +que Buhle, croit Abélard plus près de Guillaume de Champeaux que de +Roscelin. Caramuel, outrant la même idée, l'avait accusé d'avoir +ressuscité le panthéisme[120]. Ainsi Abélard, au gré des critiques et +des interprètes, aurait parcouru tons les degrés de toutes les doctrines +sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-être ces +jugements si divers ont-ils tous quelque vérité. + +[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et +1320.--_Glossulæ sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap. +III, t. 1, p. 305.] + +[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431, +et la fin du c. ix.] + +[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du présent ouvrage.] + +[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.] + +[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c. +xii.--Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury se contredit +sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p. +33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)] + +[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi, +_Philosophia nominal. vindicata_, præfat.--Brucker, _Hist. crit. +philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv, +p. 197.--_Hist. littér._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._, +introd., sect. iii, p. 689.--Degérando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi +et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Études sur la philos. du +moyen âge_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.] + +Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent être extraites +des fragments de controverse analysés dans ces trois chapitres. + +1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences générales qui +soient essentiellement et intégralement dans les individus, et dont +l'identité n'admette d'autre diversité que celle des modes individuels +ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de +ces modes étant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule +substance, et l'humanité serait un seul homme. (Contre le réalisme.) + +2° L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable +et sans nulle différence, en chaque individu; car alors chaque individu +serait l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas à titre +d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espèce; car +alors toute espèce serait le genre, tout individu serait l'espèce. +(Contre le réalisme.) + +3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence proprement dite, +c'est-à-dire une chose réelle; car l'espèce ou le genre se dit de +l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut +être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre qu'une +chose est une autre chose qu'elle-même. _Res de re non prædicatur_. +(Nominalisme.) + +4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences universelles +tout entières dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas +pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal +n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le mot, en tant que mot, +a des propriétés qui répugnent à la nature du genre on de l'espèce. La +définition du mot en lui-même ne peut être celle du genre ou de l'espèce +on elle-même. (Contre le nominalisme.) + +5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les +espèces, lorsqu'on prononce, ou même que l'on conçoit les noms généraux, +on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or +ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition de l'universel, il +s'ensuit que les genres et les espèces sont des noms d'institution +humaine et que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.) + +6° Mais ce langage est l'expression de la pensée, les universaux sont +donc des pensées: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit +ramène les semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs +différences. La conception des choses universelles est une des +prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.) + +7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unités +intellectuelles représentent des choses qui ne sont pas, ou qui sont +autrement dans la réalité quo dans la pensée, puisque le concret diffère +de l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que les veut +l'esprit. (Nominalisme.) + +8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des +caractères communs de certaines multitudes, ils sont eux-mêmes des +notions collectives. (Conceptualisme.) + +9° Ces notions collectives sont prises des caractères réels d'individus +réels; ces concepts, sans être parfaitement identiques à toute la +réalité, se fondent sur la réalité. (Réalisme.) + +10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les universaux, il +faut les étudier dans les réalités incontestées dont ils sont, +les collections; ces réalités sont les individus. En étudiant, en +décomposant l'individu, on atteindra les éléments réels de l'espèce et +du genre. (Problème de l'individuation.) + +11° L'individu est composé de forme et de matière; la matière de l'homme +est l'humanité, la forme l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de +l'individu, puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; elle n'existe +que combinée a la matière. La matière, qui peut également exister avec +telle ou telle indivirtualité, n'existe cependant pas actuellement +sans aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais analogue, non pas +identique, mais semblable, dans tous les individus de même nature, et +c'est sa similitude qui constitue toute l'identité de l'espèce, comme +c'est la forme individuelle qui diversifie la matière de l'espèce. +(Théorie de l'individuation.) + +12° La collection de toutes les matières, de toutes les formes +individuelles est une collection de réalités qui n'existent point par +elles-mêmes isolément et séparément; elle n'en est donc pas, dans la +réalité actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, composée +de réalités, ou réelle dans ses éléments propres, elle n'y peut être +réduite que par la pensée et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de +conception et d'expression. (Conceptualisme réaliste.) + +13° L'individnation est le type de la constitution des espèces, de celle +des genres; partout matière semblable en nature, mais numériquement +diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus, +la matière est l'espèce, collection des matières _individualisées_; +dans les espèces, la matière est le genre, collection des matières +_spécifiées_; dans le genre, la matière est un genre supérieur ou +suprême, collection des matières _généralisées_. + +14° A chaque degré, cette matière similaire, mais non pas numériquement +identique, est le véritable universel, universel réel, en puissance réel +à lui seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.) + +15° Comment l'être que par la pensée nous concevons ainsi constitué +est-il réellement et physiquement constitué? Les éléments, principes +immédiats de tous les êtres, sont-ils dans la matière, sont-ils dans +la forme; sont-ils à la fois matière et forme, et, dans tous ces cas, +comment peuvent-ils encore être avec propriété appelés éléments? Les +particules plus ou moins simples conçues par l'analyse ne sont que des +éléments improprement dits, des éléments provisoires. Ce sent des corps +composants affectés de certaines propriétés non communes à tout composé. +Le véritable élément de la matière du corps, c'est la pure essence, +celle-là est proprement un universel, car elle est informe et +indéterminée. Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu que des +choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles +dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.) + +16° Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte +à toutes les formes, reçoit ces formes dans toutes ses parties, et ces +parties, chacune ainsi composée, constituent un tout composé. Ce tout +est successivement affecté de certaines formes qui le font passer à +l'état de genre, d'espèce, d'individu. Mais, en même temps, ses parties +sont affectées les unes de certaines formes, les autre de certaines +autres, qui ne sont pas celles de la totalité, et qui font des parties +élémentaires différentes de nature. (Physique ou ontologie.) + +17° La forme, qui on se joignant à la matière, produit successivement le +genre, l'espèce, l'individu, est en général la différence qui diversifie +le semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre en espèce que +s'applique ce nom de différence. La différence n'est pas une simple +qualité, elle n'est pas non plus par elle-même une substance, car il n'y +a point de substance sans matière. Elle est la forme simple, la forme +proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature. +(Idéalisme platonique.) + +18° La matière de la substance est la pure essence, être en puissance, +indéterminé pur, universel sans forme, et accessible à toutes les +formes. L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas d'autre +_quiddité_. (Idéalisme au point de vue logique, spinozisme au point +de vue ontologique; hégélianisme au point de vue de la doctrine de +l'identité de la logique et de l'ontologie.) + +Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent ensemble de doctrines +dans la tête d'un seul homme, et la philosophie d'Abélard est-elle +le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de la +polémique l'entraînent parfois a des assertions peu conciliables entre +elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme +avec des signes d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu souvent +lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans +application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous +paraît cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, si l'on y +rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans +lesquels il s'est placé pour considérer la question. Ces distinctions, +il ne s'en rendait peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait +peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode était inconnue aux +philosophes de cet âge, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour +éclaircir et justifier l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion +des universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, Abélard me paraît en +effet avoir procédé en éclectique. + +Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les +universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le +langage et expriment des conventions de l'esprit. + +Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit conçoit +les objets qu'il a perçus, en ramène la diversité à l'unité par les +ressemblances, et recueille dans les individus la pensée commune qui est +le genre et l'espèce. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que +la réalité en acte est toujours particulière, et que la substance +proprement dite n'est jamais en fait universelle. + +Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que les genres et les +espèces sont des collections formées d'individus réels en vertu de leur +réelle communauté de nature. + +Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, c'est qu'il +existe dans tous les individus d'une même nature un élément commun, la +matière, ce non-différent ou ce semblable dans tous, diversifié par les +formes individuelles. + +Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est +que cette matière, semblable dans tous les êtres, et qui ne diffère que +numériquement, est par la communauté de ses caractères, par l'identité +de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit jamais séparé d'une +forme qui le particularise. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme[121], c'est que la forme qui n'est +ni matière, ni genre, ni substance, est cependant l'élément, réel et +formateur de l'essence, et subsiste avec un caractère de détermination, +une constance d'efficacité qui suppose une permanence supérieure aux +changements et aux accidents successifs de la matière sensible; tandis +que la matière première ou la pure essence, base primitive de toute +matière postérieure, subsiste comme quelque chose de durable, +d'identique, d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors des +formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible à toutes les formes +et de nécessaire indistinctement à toutes les choses existantes. + +[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine +existence à des dires indéfinissables qui n'étaient ni abstraction, ni +substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique +était sans cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également +appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.] + +Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans tous les systèmes +qu'il a critiqués; c'est bien là un éclectisme, seulement l'auteur n'en +a pas une conscience distincte, il ne l'établit pas systématiquement; on +y rencontre même çà et là des lacunes ou des incohérences, car un esprit +qui pèche par la méthode et par l'observation psychologique ne s'élève +pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et s'arrête au +syncrétisme. Cependant il y a plus que de la sagacité, il y a de +l'étendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les +doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager +une idée originale qui en distingue et caractérise l'auteur entre tous +les chefs d'école qu'il a soumis à sa pressante inquisition. + +Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous +refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la +renommée philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur de sa +théologie. Il nous est à coeur de faire bien saisir sa pensée et la +nôtre, et de fixer le caractère définitif de sa doctrine. + +Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, à tout prendre, +celui du nominalisme. Faut-il souscrire à ce jugement? Non, Abélard ne +fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin qu'il +n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, et que rien n'est réel +dans l'individu que l'individualité; s'il faut croire que les qualités, +pour n'être pas matériellement, objectivement séparables des substances +individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties, +quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines +que les espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors du +langage aucune abstraction n'est rien. + +Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, il suffit de +n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine +platonicienne des idées, s'il suffit de ne pas admettre des essences +générales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit +intégralement et distinctement dans les individus, et de regarder +qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il n'y a de numériquement réel +que des conceptions, qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit +enfin d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit humain +l'existence de genres, de qualités, d'abstractions de toute sorte, +posées séparément et indépendamment des sujets effectifs qui ont donné +naissance à ces créations intellectuelles. + +La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de +la peine à se défendre de penser comme lui sur ce dernier point, et +seraient fort embarrassés d'attribuer une existence distincte à aucune +des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se +défendent du nominalisme et donnent tort à Abélard dans sa grande +controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus +du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, nous avouerons qu'elle +nous échappe, et nous osons soupçonner que celle d'Abélard aurait bien +pu leur échapper en partie. + +Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec Roscelin; il veut bien +accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties était +trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme à peu +près avoué des nominalistes absolus était étranger à sa pensée, mais +il laisse entendre qu'en dernière analyse ce nihilisme aurait bien pu +devenir, à l'insu d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit +dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, sinon déguisé. + +Voici toutefois son principal argument: «Le principe de l'école réaliste +est la distinction en chaque chose d'un élément général et d'un élément +particulier. Ici les deux extrémités également fausses sont ces deux +hypothèses: ou la distinction de l'élément général et de l'élément +particulier portée jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation +portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la vérité est que ces +deux éléments sont a la fois distincts et inséparablement unis. Toute +réalité est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun +de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu'il n'en soit pas +séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec les individus qui +le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui +les constitue. L'humanité est essentiellement tout entière et en même +temps dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que dans les individus +et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se +ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanité, que +par l'unité de l'humanité qui est en chacun d'eux. Voici donc la réponse +que nous ferions au problème de Porphyre: [Grec: poteron chôrista +(genê) ê en tois aisthêtois.] Distincts, oui; séparés, non; séparables, +peut-être; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la +réalité actuelle[122].» + +[Note 122: Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.] + +Ou notre méprise est grande, ou cette objection se réduit à ceci: les +différences qui séparent les hommes des autres animaux sont réelles, ou, +ce qui revient au même, les ressemblances qui unissent les hommes et +manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec +les autres animaux, sont également réelles. Il y a donc une nature +humaine, l'idée de la nature humaine n'est point une hypothèse, une +chimère; elle est fondée sur des réalités, et puisqu'il y a des réalités +au fond des idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées de +genres et d'espèces, il y a un certain réalisme. + +Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion même, savoir que +les idées de genres et d'espèces, loin d'être des fictions ou de pures +conditions subjectives de notre pensée, sont l'expression intellectuelle +de faits positifs et certains. Ce réalisme-là n'est que le contraire +du scepticisme et de l'idéalisme. Sur ce point, le sens commun est +réaliste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là +le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées de genres et +d'espèces, étant fondées sur des faits réels, peuvent être appelées des +idées réelles, et en ce sens il est tout simple de dire abréviativement +que les genres et les espèces sont réels. Mais sont-ils en eux-mêmes des +réalités, c'est-à-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les +faits réels manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions +légitimes que nous induisons de ces faits réels, généralisations +nécessaires de l'intelligence. Le réalisme est allé jusqu'à regarder +les idées de genre et d'espèce comme correspondant objectivement à des +essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles +se manifestent. + +Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une +réserve générale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression +d'une louable crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. Mais +ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable en faveur de la +vérité de l'idée d'essence. + +Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que de +l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité: il n'y a que +des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualités. +Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, il est une +essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se +réalise que dans les individus; dès que l'essence arrive à l'existence, +elle s'individualise. L'être en puissance peut être général, l'être en +acte est individu. + +Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels se fondent les idées +de genre et d'espace, cette vérité de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il +niée? Le conceptualisme est-il condamné à la nier? je ne le pense pas. +Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des +individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible +que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit +Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également fausses, la +séparation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur +différence. Le réalisme est tombé dans la première, et le nominalisme +dans la seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est certes +pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié comme faits aucun des +fondements de la distinction des genres et des espèces. Suivant lui, les +seules unités sensibles, les seules essences distinctes et réelles sont +en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est +commun à tous les animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus +ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun à tous +les hommes: c'est la différence spécifique ou la forme essentielle de +l'humanité: de là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments +réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction des genres +et des espèces est réelle, et l'on voit que loin de méconnaître les +caractères communs qui décèlent et constituent dans les individus une +essence on une nature spéciale, Abélard réalise, sous le nom de forme +essentielle, cet élément intégrant et constitutif sans lequel il n'y +aurait qu'une matière indéterminée, ou des fragments infinis en nombre, +sans liaison, sans caractère assignable, une création sans ordre, qui +échapperait à la raison humaine. + +En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux écueils à éviter: +l'un, le réalisme absolu qui absorberait l'individu dans l'être +universel, et que je n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un +spinozisme non développé; l'autre, un nominalisme radical qui serait au +fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: «Il +n'existe que des substances distinguées par des accidents propres.» +Alors les caractères de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des +accidents fortuits de ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés +que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre +esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait +ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de +réel que leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, qu'à un +penchant, à une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que +des substances et des accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard? +nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la substance en général +à l'individu il y a des degrés, et que ce n'est point par les simples +accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée +aristotélique, la distinction de la matière et de la forme, sans l'une +ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a posé comme réalités, +comme éléments nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme +spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre (individu); mais +toutes ces choses ne sont séparables qu'en puissance. + +Un contemporain, et probablement un disciple d'Abélard, a décrit dans +quelques fragments précieux la vraie doctrine de son maître. Il l'a +ramenée avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place et le +rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le caractère et la valeur de +son système. Nous la résumerons une dernière fois d'après cet interprète +anonyme[123]. + +[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404] + +Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou substance ou accident.» +Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme +on dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute la réalité. +Si elle était complète, en effet, il faudrait que la rationnalité, qui +apparemment n'est pas substance, fût accident. Accident, son absence ou +sa présence dans l'homme serait indifférente, et par conséquent l'homme +réduit à l'animal sans raison serait encore un homme. La division +exprimée par le principe ne serait donc plausible qu'à la condition +d'entendre l'accident d'une manière large, et de donner ce nom à tout ce +qui est attribut de la substance à un titre quelconque. Alors la forme, +le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer +parmi ces accidents, et l'on serait obligé de désigner certains +d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels. + +Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, quand on dit +qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le +retranchement,--je parle le langage aristotélique,--_corrompt_ la +substance dont elle est un des constituants; c'est-à-dire fait sortir +une substance de la classe où elle est placée pour la faire passer dans +une autre. Retranchez la raison à l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez +_dénaturé_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son +essence. + +Ceci amène et éclaire la question suivante: les formes sont-elles des +essences? + +Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais +alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il +a l'unité. L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour forme +substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini. On s'en +tire en admettant je ne sais quelle réciprocité, _nescio quam +reciprocicationem_. L'unité de Socrate est la forme de celle de Platon, +celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on ne peut +éviter ou qu'une seule et même essence soit la forme individualisée de +plusieurs, ou qu'elle soit réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne +la forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, chaque individu, +un par lui-même, a son unité, ou chaque unité sujet a son unité forme, +c'est-à-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est +aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités que de semblables; +or, il doit y avoir autant de semblables que d'unités. Mais si l'on +ajoute les semblables des unités formes, qui, étant essences, doivent +aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables +que d'unités; et le tout donne un résultat absurde. Car il s'ensuivrait +qu'il y a plus d'unités que d'unités, et plus de semblables que de +semblables. Tout cela est un non-sens. + +Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance; +ceux-ci seront obligés de dire, et peut-être avec raison, que les +vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux +sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre. + +Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième opinion; c'est celle +qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres +non. «Ainsi le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté dans +l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent +avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui +soient des essences sont certaines qualités[125] qui sont dans les +conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle +sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple, +le sujet suffit à l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de +parties ne soit pas nécessaire à leur existence, comme il faut une +disposition de parties, réciproque entre les parties du doigt pour qu'il +soit courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un homme soit assis. +3° Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grâce à quelque objet +extrinsèque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la +propriété qui consiste pour un homme à posséder un boeuf ou un cheval. +4° Que pour les écarter, il ne soit pas nécessaire d'ajouter une +substance au sujet, comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter au +sujet une substance, l'âme.» + +[Note 124: «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam non +obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.» (P. 490.)] + +[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualités_ doit être entendu ici +largement, à la manière moderne, dans le sens de modes en général, et +non dans le sens technique d'espèces de la catégorie de _qualité_.] + +Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité ou plutôt un attribut +du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot, +une forme essentielle. + +Cet exposé remarquable montre que, loin d'être nominaliste, ou même +conceptualiste à la manière des modernes, Abélard admet qu'il y a +essence et réalité même hors de la substance, n'entendant par ce dernier +mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il +admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance étant +la matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à ce fond une +forme pour qu'il ait une nature spéciale; cette forme qui en fait +l'essence est elle-même une essence. Toutes les formes ne sont pas dans +ce cas. La forme essentielle est celle-là seulement que le sujet +ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin pour être, d'aucune +disposition, d'aucun objet étranger, pour s'anéantir, de l'addition +d'aucune substance. + +La différence spécifique est une forme essentielle, mais elle ne forme +de véritables espèces que dans la catégorie de la substance, sans être +elle-même une espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette +catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, par lesquels +la substance, être en puissance, arrive à l'être en acte. Ces degrés +forment la gradation des essences. + +Un dernier jugement sur cette doctrine. + +Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal. La distinction de la +matière et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce +qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le +mode d'existence en est pour le moins aussi difficile à concevoir que +celui des idées de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses +formes qu'à l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais +de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les conditions de +l'être, par conséquent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions +de l'esprit fondamentales, nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre +chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon sens, contre +Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les +modernes sont plus conceptualistes qu'Abélard. + +Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes? + +Écartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-être que +sa doctrine serait aujourd'hui exposée dans ces termes. L'expérience ne +manifeste, l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, comme +étant en pleine possession de l'existence. Les genres, les espèces ne +sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le +sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle; +elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est l'un et l'être, pour dire +comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _être_ est-elle? Elle est +telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son +essence. La substance, considérée en elle-même, par abstraction ou en +puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en réalité, mais dès +qu'elle existe, elle a ou plutôt elle est une essence. Point de +substance sans essence. Tout ceci répond à la théorie de la matière et +de la forme. + +L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne +la connaît pas, se représente comme une qualité. _Quid_ n'est connu que +comme _quale_, mais est conçu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour +cela la qualité en général, ou se compose-t-elle de toutes les qualités +du sujet de l'existence? + +Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est là +l'individualité; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette +nature déterminée ne se détermine pour nous que par les qualités que +nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualités diverses ne +peuvent être ni confondues entre elles, ni rangées sur la même ligne: +elles sont toutes réelles, mais il en est de constitutives, il en est +d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes à un +plus grand nombre d'êtres, les autres à un nombre moindre. Il y en a +d'universelles, c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a +de tellement particulières qu'elles sont exclusives. Entre ces deux +extrêmes se placent divers degrés; à ces degrés correspondent de +certains groupes de qualités constitutives; les qualités constitutives +sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence. + +Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont pas. + +Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur universalité, il leur +trouve un certain nombre de caractères communs; ces caractères sont +plus que des modes, plus même que des attributs. Si nous les appelons +attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connaît +directement les êtres que par leurs qualités; mais ces attributs +improprement dits sont plutôt des conditions ou des principes +d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres sont des êtres. + +Dans cette universalité des êtres, des différences apparaissent, +c'est-à-dire des attributs différents, et cependant communs encore +à plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs après les +conditions universelles constituent les essences plus générales. Entre +ces caractères communs, on distingue encore de certaines différences, et +l'on conçoit des essences moins générales; ainsi d'essences en essences, +on arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance +individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des +caractères communs à bien d'autres substances individuelles, elle a de +nombreuses ressemblances. De même que la considération des différences +nous a fait descendre de l'universalité des êtres à l'individualité +de l'être, la considération des ressemblances nous ferait remonter de +l'individualité à l'universalité. + +C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit humain, qui en +forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont +certainement conçues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative +serait la réponse insensée du scepticisme. Ne lui on déplaise, ces +classes sont certainement fondées sur des faits réels. Ni l'observation, +ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce +n'est pas tout que de porter sur des faits réels; les conceptions des +essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulières, +donnent lieu à une distinction fondamentale. Il en est qui, sans être +illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci +reposent sur les caractères dominants dont l'ensemble forme dans notre +pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales révèlent +et constituent les véritables essences, ou les grandes et naturelles +divisions de l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez +nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici. +Dans l'ensemble des êtres accessibles aux sens d'abord se montrent +certains caractères généraux, communs à tous, et auxquels participe +toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce +qui est plus général qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible +et que Descartes a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la masse +inorganique, vous aurez le règne organique (espèce dont l'être étendu +est le genre); si vous en retranchez tout l'être inanimé, il vous reste +l'être animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les +animés, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable +ou l'homme (espèce humaine); et si, dans la totalité des animaux +raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez +l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence +déterminée par chaque groupe d'attributs communs, une nature étendue, +une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature +individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps +d'Abélard on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais le fond +des idées n'a pas sensiblement varié. + +Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer l'espèce de tout le +reste, de déterminer à quelles conditions la forme est une essence, il +entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes +modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à reconnaître qu'il y +a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventuré à dire +ce que c'est. Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables ne +se rencontrent que dans la catégorie de la substance, et que la forme +spécifique est en dehors de toute catégorie, et surtout n'est à aucun +titre dans celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec +l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que les qualités +essentielles sont irrévocablement distinctes des qualités accidentelles, +et que les essences ne sont pas de pures conceptions. + +Nous avons peut-être passé la mesure dans cette exposition de la +doctrine d'Abélard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait +encore incomplètement connue, faute d'avoir été complètement restituée. +Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les +opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de +philosophes, dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines plus +oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. Soit que l'envie, le +despotisme ou la peur aient détruit ou laissé se perdre ses livres, soit +que ceux qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler +l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laissé +d'école, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exercé une influence +prédominante sur l'enseignement, sur les études, sur la destinée de la +philosophie, il n'a point fondé de philosophie. D'innombrables sectes +ont aussitôt après lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé +de lui que comme on parle d'un brillant météore qui éblouit et qui +s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe +siècle on voit la querelle des universaux se perpétuer, mais aussi +s'éclaircir et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une idée, +plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, ou que ses successeurs ont +laborieusement découvert après lui au lieu de le lui emprunter. On sait +que les réalistes et les nominaux se ravirent alternativement le crédit +et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des +première surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en +général qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent réalistes, et +leurs partisans venaient s'allier à Jean Duns Scot lui-même, lorsqu'il +fallait combattre les nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé, +si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau, et, donnant au système +l'ordre et la clarté, n'eût décidément rétabli leur influence, reconnue +enfin et assurée par la protection du pouvoir politique. Les maîtres de +l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126]. + +[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c. +II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert +était moins réaliste que conceptualiste à la manière d'Abélard. (_Études +sur la philos. du moyen âge_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est +moins heureux, lorsqu'il essaie la même démonstration à l'endroit de +Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question +des idées, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV, +et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut être nié. (Rousselot, t. III, c. +XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p. +37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)] + +Il est remarquable que cette doctrine, quoique tolérée souvent, et +parfois protégée par l'Église, lui redevenait de temps en temps et comme +périodiquement suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége, +et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière libre de penser, soit +sur les matières de théologie, soit au moins sur les doctrines de la +cour de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup de transformations, +se reconnaît et s'aperçoit encore dans les écoles gallicanes, et, osons +le dire, dans la philosophie nationale. + +La science moderne peut, en général, être regardée, comme nominaliste. +«La secte des nominaux,» dit Leibnitz, «est la plus profonde des sectes +scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la méthode de la +philosophie réformée de nos jours.» Descartes ne place point «hors de +notre «pensée toutes ces idées générales que dans l'école on comprend +sous le nom d'universaux.» Locke et son école ont professé le +nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur; +et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald Stewart, ont enchéri sur +les opinions de Locke, eux qui se séparent de lui si volontiers[127]. Le +conceptualisme est peut-être le vrai nom de la doctrine de Kant, et +ce n'est qu'après lui que la philosophie allemande a pris ces formes +alexandrines qui la rapprochent du réalisme du moyen âge. La doctrine de +l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de +l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les +universaux, en confondant l'être et la pensée, le particulier et le +général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de +renouveler le spinozisme qu'on imputait au réalisme pour l'accabler; +Hegel a courageusement érigé les degrés logiques en phases de l'être, et +professé que toute pensée réalise, au point que l'être n'est pleinement +réel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute +opposition entre les différents, que dis-je! entre les contradictoires, +n'est qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que rien plus +qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces derniers temps contraire aux +méthodes en honneur depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général +l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il +s'y trouve souvent éclairci et tempéré par des idées étrangères aux +nominaux du XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des excès +et des erreurs, infaillible châtiment de toute doctrine absolue. + +[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. præfat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv. +Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec. +59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. +VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultés de l'esprit humain_, +ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect. +II, III et IV.] + +[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigées par +Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre +la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient +précisément les idées dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine. +(Voy. Bayle, art, _Abélard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der +Philosophie_, t. III, p. 168.)] + +Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves restrictions qu'une +critique clairvoyante découvre dans le nominalisme ou le conceptualisme +qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son origine. Il +l'annonce, il le devance, il le promet. La lumière qui blanchit au matin +l'horizon est déjà celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer +le monde. + +En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne +demande qu'à la restreindre dans les limites suivantes. + +L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais +l'essence ne se rencontre réellement que dans l'être déterminé, parce +que l'être n'existe que déterminé. Cependant la détermination n'est pas +une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matière +étendue, par exemple, est la conception de l'être percevable, la plus +indéterminée, ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous puissions +former. Quand nous divisons la matière ou la voyons divisée, ses +divisions sont des parties qui sont quelquefois appelées individus, et +qui devraient plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne méritent +proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions, +l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de +création divine, qui ne peut en général être divisé sans changer de +nature. Quoi qu'il en soit, l'être va toujours se déterminant davantage. +Ces déterminations successives divisent réellement l'universalité de la +substance, et comme ces divisions correspondent à des substances, unes, +distinctes, d'origine naturelle, l'universalité de la substance est dans +le fait, est actuellement la totalité des substances. + +Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une nature stable qui se +reconnaît à ses attributs permanents et invariables, et nous avons +raison de croire à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours +cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement la nature humaine. +Elle ne peut être confondue avec aucune autre, ni produite de toutes +pièces par aucune opération humaine, ni modifiée dans ses éléments +constitutifs, sans être détruite. _Substantialis differentia abesse non +potest, quin corrumpat_[129]. + +[Note 129: _De Intellect_., p. 492.] + +L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit humain, et l'idée +d'essence est vraie et légitime, non-seulement fondée sur quelque chose +de réel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure à cette +réalité objective, parce que les idées nécessaires expriment les +conditions mêmes de la réalité. Mais pour être conforme à la réalité, +cette idée ne lui est point adéquate, parce que notre connaissance, +certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est toujours et nécessairement +incomplète. + +L'essence est une condition de l'être. Mais cette condition qui ne peut +être ni éludée, ni altérée, ni reproduite à volonté, cette loi qui n'est +expliquée par aucun phénomène naturel, par aucune des forces connues ou +appréciables, ou même supposables de la nature, est un des témoignages +les plus certains à mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une +intelligence suprêmes. Pour exister, il faut que l'essence ait été +conçue et voulue. C'est par là que je l'élève au-dessus même de ce +qu'il y a de plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la raison +humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à reconnaître le dogme +platonicien, et à nommer l'essence une idée de Dieu. + + + +LIVRE III. + +DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD. + + + +CHAPITRE 1er. + +DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.--CARACTÈRE DE CELLE +D'ABÉLARD.--LE _Sic et Non._ + +On dit que le moyen âge fut l'empire romain du christianisme. C'est +alors, suivant des autorités qui s'accordent peu sur d'autres points, +que l'esprit catholique a le plus profondément pénétré dans les +institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De là +l'unité et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignées tour à tour +comme caractères à cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il y +aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément qu'elle devait +encourir deux jugements opposés, cette étrange et obscure époque, si +pleine de contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles de +l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans +les idées. + +Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins +encore la religion doit-elle être rendue responsable de tout ce qu'il y +eut au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle est loin d'avoir +toujours été souveraine maîtresse. Dans l'ordre politique, après avoir +parfois résisté jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle leur a +souvent cédé, complu même au point de s'en faire l'instrument doctrinal +et l'apologiste sophistique. De même aussi, dans l'ordre intellectuel, +tantôt elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain, +tantôt elle s'est alliée avec les sciences profanes au point de +s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas réussi à maintenir son +unité aussi rigoureusement qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences, +ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. C'était un lieu commun +des temps de la scolastique que la philosophie devait être la servante +de la théologie, _ancilla theologiæ_[130] mais à force de vivre avec sa +servante, la maîtresse finissait par prendre son langage et ses allures, +et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passé du côté +de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen âge le christianisme +régnait en maître absolu, il faut soutenir que la scolastique est +la vraie et la seule philosophie chrétienne; et pourtant comment +s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer +quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres +détours de cette forêt magique appelée la philosophie moderne? + +[Note 130: On trouve cette métaphore partout. L'origine en est peut-être +dans un passage de saint Jean Damascène qui veut que, comme une reine a +des suivantes, la vérité se serve des sciences humaines ainsi que de ses +esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation +d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la +théologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_ +lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog. +Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)] + +Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge est une apparence qui +cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les +idées, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du +Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, il y eut +alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la +philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclésiastique et du +pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-même deux autorités, +l'antiquité et la religion, et ces autorités s'accordèrent ou se +combattirent tour à tour. Tantôt Aristote devint chrétien, et l'Évangile +revêtit le péripatétisme; tantôt, rompant tout commerce, la théologie +repoussa la philosophie, proscrivit son alliée de la veille, ou fit +alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle délaissait. +Elle appelait alors Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand +le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, avec l'ampleur +de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres étroits où l'on +voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide à la théologie, et, +l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, des subtilités +puissantes de son étreignante dialectique, il l'aidait à garrotter son +maître, et à reprendre les formes immuables d'une croyance didactique +et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin de ses alliances +diverses, elle secouait un joug étranger, et, dans son ingratitude, +anathématisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de +l'hérésie. + +Ces disparates et ces contradictions se montrent à chaque pas dans +l'histoire intellectuelle du moyen âge, et la philosophie depuis +Descartes, c'est-à-dire depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas +éprouvé peut-être plus de changements que la théologie depuis Alcuin +jusqu'à la réformation. + +La raison dans la liberté de la réflexion est restée le caractère +dominant, le perpétuel drapeau de la science philosophique, dans +quelques mains qu'il ait passé, quels que soient les armées qui l'ont +suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté n'était +sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu prêter un voile +à la philosophie, émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler +sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique n'a jamais cessé +d'être une science rationnelle, même lorsqu'elle s'est le plus attachée +à demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine, +c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus +cessé d'être en général le but et la prétention permanente de toutes +les écoles théologiques; encore faut-il exclure celles d'où s'élança la +réforme; mais s'il n'en est guère qui aient fait ouvertement profession +de sortir de l'Église, toutes ont maintes fois changé de direction, +sans cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, l'autorité +des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, la dialectique et la +mysticité. La théologie mériterait bien aussi d'avoir son histoire des +variations. + +Abélard nous offre un frappant exemple de la manière dont la philosophie +et la religion, devenues la dialectique et la théologie, s'altéraient +et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour à +tour. Avant lui, dans le moyen âge, nul philosophe peut-être n'avait +été autant théologien, nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait +réalisé au même degré cette union des deux sciences et des deux génies, +éminent qu'il était dans l'école d'Aristote et dans celle de Paul[131]. +Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté +des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberté à la +soumission, sa vie fut tour à tour jouet ou victime de l'empire de la +philosophie et de la puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il +incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour +la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix, +ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux +hommes[132]; son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et la +renommée lui apporta le malheur. + +[Note 131: «In Paulo.» _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.] + +[Note 132: «Odiosum me mundo reddidit logica.» _Ibid._, et ci-dessus, l. +I, t. 1, p. 230.] + +Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener ensemble la +philosophie et la religion. Cette alliance a séduit de bonne heure tous +les grands esprits nés au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant +dans l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. Lorsqu'il planta la +croix du Sauveur près du tombeau de Socrate, on eût dit que l'Évangile +venait chercher la philosophie, non pour la détruire, mais pour en faire +la conquête. L'apôtre des gentils offre dans ce titre même un symbole +de l'union de la parole de Dieu à la parole antique, et malgré ses +imprécations contre les égarements des sages de son temps, il reconnaît +à la raison humaine les droits imprescriptibles d'une révélation +éternelle. Au IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le +premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de +vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irénée, +qui presque au même temps manifesta l'intention contraire, et voulut +délivrer la foi de cette mésalliance, ne sut rien de mieux que de donner +au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis +des sciences humaines, les Pères des premiers siècles raisonnaient tous, +les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les +autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus célèbres +ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois ils ont +appelé la religion même philosophie. Pour Grégoire de Nazianze, le +philosophe, c'est le chrétien; pour saint Clément, le gnostique, +c'est le théologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés +rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin sont autrement +philosophes qu'Ambroise ou Jérôme; mais enfin la théologie a toujours +produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement +maintenu, à côté des simples prédicateurs du dogme, une secte orthodoxe +de scrutateurs et de démonstrateurs qui prétendaient conduire à la foi +par la raison. + +[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.] + +Cet exemple, constamment donné dans le monde chrétien, ne fut pas +délaissé dans le Nord et l'Occident. Bède le Vénérable était surtout un +érudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et la +philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les rapprocha, et ses +lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union, +il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot +Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est un christianisme +alexandrin. Cependant la théologie chez ses successeurs resta éminemment +dogmatique, jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage encore +dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une véritable +révolution. + +Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. L'origine en +paraît d'abord obscure, malgré de savantes recherches et des conjectures +diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à quelles +sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui l'ont découverte ou +accréditée? Toutes ces questions curieuses paraîtront d'une solution +moins difficile, grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la +philosophie. Le même esprit qui, dans la science humaine, avait produit +la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacrée, enfanté +la théologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen +âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquée +à l'enseignement du dogme: c'est la théologie rationnelle ou la +philosophie religieuse de l'époque, c'est pour le temps enfin le +christianisme selon la science[134]. + +[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec., +Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et +seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post., +c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p. +175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traité des études monastiques_, +part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii, +passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chrét._, t. II de la trad., +passim.] + +Si l'on veut éclaircir les commencements de cette école théologique, +dont le glorieux centre fut à Paris et qui se développait au XIIe +siècle, il faut remonter bien plus haut que le moyen âge. Nous venons +de dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que les livres +divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, au moins dans les Épîtres, on +voit à la tradition de l'Évangile se mêler un élément philosophique. En +pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, ils sont donc à +quelque degré des lettrés; leur éducation, si modeste qu'on la suppose, +a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de +la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une +forme tant soit peu littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la +Grèce s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite dans +les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend +nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle +qu'elle est faite, la science au point où elle en est venue. Tous les +Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux qui n'en ont aucune +envie; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément +à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la +philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne; ce qui +domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple +de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques +lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements +oubliés, à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme +chrétien, comme on l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme +emprunte à l'Académie des idées de détail, des métaphores, des +hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture n'offre aucune +trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi. +Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels +de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'école, +quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent +seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique +était une condition nécessaire de la culture de l'esprit. + +Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans +rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des +censures; tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une +manière absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres +la fuient ou la repoussent. La crainte se mêle au goût même qu'elle +inspire. Beaucoup se déclarent résolument contre elle et la proscrivent +avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, recommandent de ne +la suivre qu'avec prudence, les anathèmes de saint Paul contre _les +surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science +humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de +l'apôtre; ils craignent d'être de ceux _qui s'égarent dans leurs propres +raisonnements_; ils se croient toujours en présence de cette _gnose +pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antithèses profanes_ sont +interdites à Timothée[135]. + +[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.] + +Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout, plusieurs Pères, +non les moindres par le génie, offrent quelques caractères de l'esprit +philosophique. Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois premiers +Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point à fermer +les yeux à la lumière de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur +la même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un +disciple d'Aristote; un éclectisme flottant qui tend au platonisme se +retrouve dans presque tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en +ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animés de l'esprit +qui inspire l'école d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la +réfutation, ne leur est pas étrangère, ils la regardent, d'après +Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres écrivains +sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités de la +dialectique; les plus philosophes songent à s'en préserver. Saint Justin +lui-même a soin de rappeler que la religion chrétienne est la +seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite +philosophie, dit saint Clément[138]. Grégoire le Thaumaturge et +Grégoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles +contentions, déplorant le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé +dans l'Église[139]. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant +sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses leçons et +non de celles des divines Écritures[140]. Avant lui, Athénagore avait +demandé avec hauteur si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui +expliquent l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, avaient +le coeur assez pur pour enseigner la charité et la béatitude[141]. +Grégoire de Nysse enfin, ce métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer +les artifices des rhéteurs et de ne point diriger contre ses adversaires +l'arme redoutable de la subtilité dialectique[142]. Moins engagés encore +dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement, +d'autres Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne peut trop +s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui détruit tout +ce qu'il édifie, contre cette sagesse athénienne _qui feint et interpole +la vérité_, contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique; +les philosophes sont à ses yeux les _patriarches de l'hérésie_, et sans +prévoir combien son exclamation eût, mille ans plus tard, scandalisé +l'Église, il s'écrie: «Misérable Aristote[143]!» + +[Note 136: [Grec: Ôsper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1 +et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Cicéron avait dit aussi en parlant des +connaissances fondamentales de la raison: «Hæc omnia quasi sepimento +aliquo vallabit a disserendi ratione.» _Legg._ I, 23.--Cf. Justin., +_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV, +passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.] + +[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.] + +[Note 138: _Strom.,_ II.] + +[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz. +_Or._ xxv.] + +[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.] + +[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.] + +[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.] + +[Note 143: «Miserum Aristotelem.» _De praesc. haeret._, VII.--_Adv. +Hermog._, VIII.] + +Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies procédaient de l'esprit +philosophique. Épiphane s'en prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur +d'Aetius[144]; celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius, +dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme; saint Basile, saint +Augustin et deux Grégoire imputent à Eunomius une méthode syllogistique, +_écho retentissant d'Aristote;_ Arius lui-même est accusé de +dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie dont Platon +lui-même n'ait fourni l'assaisonnement[145]. + +[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.] + +[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I, +_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont. +Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII. +C'est l'opinion d'un théologien de grande érudition, le P. Petau, +_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c. +III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p. +918, c. VII, p. 1142.] + +Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui dans leur +incohérence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps +même où l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque. +On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le christianisme, +envisagé comme un corps de doctrine, reçut la forme générale que lui ont +à peu près conservée les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin +que d'Origène, et l'Église latine, qui prit alors le dessus jusque dans +la science, est naturellement la source et la règle du catholicisme +romain. Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, celui de +l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une théorie sacrée, l'autre +d'une politique religieuse. En toutes choses, même dans la foi, l'art +est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le gouvernement. + +Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental +est définitivement établi, c'est l'autorité de l'Église en matière +de foi, c'est la subordination de la raison à la tradition, et de la +science à l'autorité. A compter de ce moment surtout, la question +essentielle ne doit plus être: Quelle est en soi la vérité? mais: +Quel est de fait l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie +semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, dit Ambroise, +abandonnent l'apôtre pour suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons +que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle +est la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint Jérôme, celle +qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit +de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage +avec éclat et se termine par la défaite de la première. L'issue du +combat paraît longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions, +les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour à tour de l'un on +l'autre côté. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; +son esprit est élevé, subtil, même un peu paradoxal; mais il ramène +et immole tout à l'Église; et après avoir dit que si les sages de +l'antiquité revenaient, ils auraient à changer peu de mots et peu +d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser d'avoir retenu +la vérité dans l'Iniquité, parce qu'ils ont philosophé sans médiateur. +Nous verrons Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des +contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître Platon, et +qui, n'ayant guère lu que Cicéron, était devenu, comme lui, _magnus +opinator_[148]. Un scepticisme académique doit aboutir chez un chrétien +au sacrifice de la philosophie. + +[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._, +I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.] + +[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.] + +[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII, +XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et +XVIII. + +Nous ne voyons pas poindre encore la théologie scolastique; c'est la +philosophie en général qui succombe: le péripatétisme n'est pas seul en +cause; le stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne jouit +pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques +louanges hors du giron de l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas +bien du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa polémique directe, +tantôt par la séduction de ses dogmes élevés et de sa mysticité +sublime, menaçait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne +rencontrait une résistance énergique, lui débaucher ses plus grands +génies. + +Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme se réduit +communément à l'emploi de quelques formules isolées qui ont passé dans +la circulation, à l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est +pas une opinion, mais une nécessité de la controverse et même de la +raison, au maintien de la distinction de la matière et de la forme, +distinction, au reste, commune à Platon et à son rival, enfin à +l'application des catégories à toutes les questions qui concernent +l'être. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'âme, les +catégories sont presque toujours rappelées et discutées; toutefois, du +sein même de ces discussions, s'échappe presque toujours le principe que +Dieu est hors de toutes les catégories[149]. + +[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr. +cité, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.] + +C'est plus tard que l'on voit décidément passer l'empire du côté du +péripatétisme, mais alors la métaphysique décroît et cède la place à +la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le +formalisme_, commence à prévaloir dans la science. Chez les païens, on a +réconcilié Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses +s'éteignent; on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à les exposer +systématiquement. Chez les chrétiens, même tendance. De tout temps, et +notamment en Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, mais la +plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de même aux Ve et +VIe siècles. On distingue parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié +sous les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de Ritter, +l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, de qui nous possédons un +précieux ouvrage. Jean Philopon, surnommé _le Grammairien_, subit plus +manifestement encore la même influence. Il avait été commentateur du +prince des péripatéticiens avant d'écrire sur la théologie, et ses +doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes, +qu'on peut rattacher à son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu à +peu conduits à voir naître et grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme +chrétien. + +[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et +457.] + +L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou +Damascène, est désigné comme le créateur de la théologie scolastique. +Son ouvrage, du moins, en est le premier monument. + +Ce livre, intitulé _Source de la Science_, se compose de trois traités +distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort +claire de l'introduction de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec +une définition générale de la philosophie; le second, un exposé +sommaire des diverses doctrines ou _hérésies_ de l'antiquité en matière +religieuse, et le troisième, un grand traité _de la foi orthodoxe_ où +les dogmes fondamentaux sont conçus et traduits dans la forme et +la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur que les +théologiens de l'Occident ont rarement égalées. L'ouvrage n'a peut-être +pas une grande profondeur, ni une véritable originalité. Mais il est +écrit avec une précision qui ne manque point d'élégance, et l'auteur +y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique, +l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui +donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce +qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième partie de son livre +ait été, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la +première fois par ordre du pape Eugène III[152], ce ne fut qu'après la +mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent +nulle part le nom de saint Jean Damascène. La théologie scolastique est +donc née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le précurseur +plutôt que le créateur; mais après qu'elle fut venue au monde, il a +puissamment influé sur ses destinées; il est devenu une de ses autorités +favorites, et on a regardé son traité comme le type du célèbre livre de +Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans l'opinion du monde le sort des +scolastiques. Exalté avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs +grands adversaires calvinistes fissent un reproche à Melanchton de +l'avoir imité, et que leur plus violent ennemi, Luther, dît de lui: «Il +fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153].» + +[Note 151: [Grec: Pêgê gnôsiôs], _Fons scientiæ_. Dans une dédicace au +père Goeme, évêque de Maiuine, il dit qu'il a commencé par recueillir +tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie, +objet du premier traité intitulé Dialectique. Le second, [Grec: Peri +airestôn], n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort +peu exact pour la partie philosophique. Le troisième, [Grec: Ekdotis +akrizês tês orthodoxês Pistiôs], est un ouvrage en quatre livres qui +peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. On a accusé +l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse dans la phraséologie +qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les +docteurs calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît +Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il +se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc. +_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)] + +[Note 152: Ritter, Ouvr. cité., _ibid._, p. 505. Eugène III devint +pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette +traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitôt +après il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet +passe pour s'être modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De +Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)] + +[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.] + +Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient devient stérile, +et la théologie orthodoxe s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des +Pères grecs et le premier des nominalistes chrétiens. + +En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La littérature +latine n'eut plus qu'un seul représentant de quelque renommée. C'est ce +Boèce que nous avons tant cité. On le compte ordinairement parmi les +chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite de la liste dès Pères. Le +moyen âge le plaçait pour le moins au même rang qu'eux. Cependant +la plupart des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote, ou des +commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y déclare chrétien, et +dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on +peut rencontrer çà et là les sentiments, mais non les croyances de +l'Évangile. Une tradition très-contestable réunit, il est vrai, à ses +écrits authentiques quelques traités de théologie, et la mort que lui +infligea Théodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un +martyr[154]; on montre même son tombeau dans une église de Pavie. Cette +réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie a consacré dans les âges +suivants son autorité philosophique. La théologie a invoqué son +témoignage en pleine sécurité de conscience, et nul n'a été plus +fréquemment, plus hardiment cité dans les écoles cléricales. On peut +dire qu'il termine avec Cassiodore la littérature latine de l'antiquité +et commence belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de la +scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre les temps passés et +les temps nouveaux. + +[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.] + +Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la théologie de la +scolastique ne nous paraîtra plus un mystère, à nous qui avons vu naître +sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la +Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, le christianisme +et la philosophie, se sont unis, et que le génie du moyen âge, croyant +et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette science +méthodique et dominatrice que le libre génie des Orientaux avait bien +pu, comme tout le reste, découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne +se fût jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie date pour nous +du XIe siècle. + +Les écrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux +usurpations de Grégoire VII, à la codification des fausses décrétales, à +l'établissement des ordres monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils +détestent comme elle. Ils veulent faire de la théologie scolastique un +des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale. +C'est une erreur. Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler +aux événements, mais son histoire appartient surtout à l'histoire +de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre désintéressée et le +développement spontané. La scolastique mérite son nom, elle vient des +écoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase +de la science humaine, qui s'explique par des antécédents éminemment +littéraires et académiques, et il était impossible qu'elle ne réagît pas +tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée pour le service +de l'Église ou de la papauté, la théologie scolastique est devenue +souvent suspecte à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à +s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonté les +défiances de la portion la plus gouvernementale du clergé. A la longue +sans doute elle a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est +pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de +cette autorité en matière de pensée, contre laquelle devait se soulever +un jour, à des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de +réformation ou de philosophie. + +[Note 155: Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.] + +Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant +étaient, nous l'avons vu» des novateurs. Quelques auteurs veulent que le +premier d'entre eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de Canterbery, +ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine +qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre +de Hales. Une opinion intermédiaire fait dater de Roscelin la +philosophie scolastique, et d'Abélard la théologie[156]. «C'est depuis +Abélard,» dit le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui donner +un éloge, «que la philosophie séculière a commencé de souiller la +théologie sacrée par son inutile curiosité[157].» + +[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In +præf. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abæl.,_ sec. 64, +etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon, +_Des étud. monast.,_ part. II, c. vi.] + +[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.] + +Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition des sommes +de théologie, c'est-à-dire des résumés ou compilations systématiques; +Vincent de Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un évêque de +Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon, avaient donné cet exemple[158]. +Mais les controverses de la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le +véritable foyer où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força +Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque l'employa comme à +regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante même de la bien connaître, il +prend soin d'en déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, +de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Vérité et l'autorité +des Pères[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la +discussion n'y est pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on +ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160], +nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la théologie scolastique. + +[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post., +c. i, p. 367.] + +[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._, +Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.] + +[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gén. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p. +34.] + +Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un métaphysien, saint +Anselme, si supérieur à Lanfranc, tout en exposant avec une élévation et +une profondeur singulières les principes d'une théodicée platonique et +chrétienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes +avec Roscelin et d'autres sectaires, il réduisit souvent la théologie +a une controverse en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain, il +n'enseigna point une méthode, il n'eut point d'école. + +Alors cependant la science fit évidemment un grand effort, sinon +un grand progrès, et, se concentrant presque tout entière dans la +dialectique, elle acquit un surcroît de vogue et de puissance. Tout +aussitôt elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la +prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à se compléter +mutuellement, toutes deux travaillant bientôt à se mutuellement dominer; +et soudain ce commerce, cet échange entre les deux études fit éclore, +avec de nouvelles questions, avec des théories nouvelles qui semblaient +enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit. +Tandis que la dialectique venait armer la théologie, qui prétendait +la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de son exigeante +auxiliaire, et démêlant en elle une indépendance cachée, elle craignait +le sort des monarques asservis ou effacés par leur ministre: elle +croyait voir un maître du palais s'asseoir près du trône d'un roi +fainéant[161]. + +[Note 161: La création de la théologie moderne ou la transformation de +la religion en une science abstraite et bientôt scolastique, est exposée +avec autant d'instruction que de sagacité dans un ouvrage remarquable, +intitulé _The scholastic philosophy considered in its relation to +christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de théologie +à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit et guidé, et son livre +mériterait d'être traduit. (1 vol. in--8°, 2° éd. Londres, 1837.)] + +Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger et de Roscelin +n'eussent excité des débats favorables aux progrès généraux de l'esprit +dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines +doctrines dans la science, avait déterminé les uns à modifier ces +doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement +de l'Église, les autres à s'instruire plus à fond des ressources de la +logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer +le concours à l'orthodoxie. On connaît très-imparfaitement les systèmes +d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres, +mais sans nul doute chacun d'eux a travaillé dans son genre à rendre +la théologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard +platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du +dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le +premier il avait rendu la théologie contentieuse[162]. + +[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t. +III, c. ix.] + +Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat qu'Abélard; nul n'a +porté dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilité +plus facile, une lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une +intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en même temps il +s'attachait à rendre son art accessible et populaire. Lors donc que, +vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut +comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison +qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gré des préventions +diverses, que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur ou son +conquérant le plus redoutable. Peut-être les deux opinions étaient-elles +plausibles, il y avait en lui de quoi répondre à bien des espérances +et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit, +je crois, avec une entière sincérité, il venait façonner la foi à la +dialectique et la prémunir contre la dialectique même. Nous le verrons +soutenir en même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis plus fermes +ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble +attaquer l'abus que l'hérésie fait de la logique, et les dédains que +l'orthodoxie lui témoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il +se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour à tour exigeant +comme un critique et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de +réaliser en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien rationaliste. + +Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations que la philosophie +a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa mémoire. Nous pourrions +multiplier les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la +théologie scolastique continuer sa route et ses succès au milieu des +plaintes et quelquefois des malédictions d'une partie de l'Église, +jusqu'au jour où c'est la raison aussi qui réclame et ose attaquer +Aristote lui-même à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand, +Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle. Alors, ce qui devait un +jour devenir un préjugé paraissait une nouveauté, et la témérité était +du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au dogme et à l'Église +en général le caractère philosophique dominait en eux, et l'expression +de théologie scolastique équivalait, dans le langage du temps, à celle +de philosophie de la théologie. C'est avec ces idées qu'il faut se +représenter Abélard, et que son siècle l'a considéré. L'opinion commune +du clergé sur son compte est celle de Baronius[163]: «Pierre Abélard a +soumis les Écritures aux philosophes, principalement à Aristote, et +il traite les Pères d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils +disaient.» + +[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_., +lib. post., c. VII, p. 1126, etc.] + +On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procédé +dans les questions épineuses était d'exposer les diverses opinions, et +de les soumettre à un examen analytique, sous le double contrôle du +raisonnement et de l'autorité. Toutes les citations que la lecture avait +pu lui fournir, étaient passées en revue, discutées, interprétées; puis +il produisait son avis, en le raccordant à son tour avec ces citations +mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement à une apparence d'unité. +Cette méthode exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines +des auteurs que des passages de leurs écrits qui pouvaient être invoqués +pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues +en thèse, ou favorisées en passant par des propositions isolées, +s'appelaient des sentences, _sententiæ_. L'art de la controverse étant +d'opposer les autorités aux autorités, et de déconcerter une proposition +par une citation imprévue, tout esprit qui voulait briller dans cette +sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes +dont il pouvait avoir à diriger ou à repousser les coups; et c'est +pour cela que des recueils de citations étaient indispensables aux +philosophes de l'école, afin que la soudaineté de leurs objections fût +égale à l'à-propos de leurs réponses. + +Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits du temps que celui de +livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus célèbre recueil +qui ait porté ce nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard, qui +fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. Ce livre exerça +pendant plusieurs siècles une grande autorité: il devint la base de +renseignement théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite +ordinairement le docte prélat comme le chef et le fondateur de cette +école de théologiens appelés les docteurs sententiaires (_doctores +sententiarii_), par opposition à ceux qui portent le nom de docteurs +bibliques (_biblici_). Ce fut une école nouvelle, plus savante, plus +logique, plus aristotélique que l'école ancienne qui, discutant moins, +approfondissait moins peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni +la dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, voyait avec +inquiétude une éristique toute profane envahir le domaine entier de la +science sacrée[164]. + +[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.] + +Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies, l'une biblique dont +Hildebert, évêque du Mans, était, dit-on, la lumière, et à laquelle on +peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues +et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et protéger saint Bernard; +l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribué à former, sans +prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même effrayé des +conséquences de son oeuvre, et verrait le sein de la science déchiré par +ses enfants. Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi par +le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches +spéculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers, +qu'on a nommés _practici_, s'adonnaient surtout à la propagation de +la foi et à la prédication. La théologie des uns fut la théologie +scolastique par excellence, et celle des autres, la théologie mystique. +C'est la première qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est +celle-là dont on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que nul +avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. Le premier il la +professa publiquement, c'est-à-dire avec un caractère officiel dans +l'Académie de Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au même +lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement, +surtout son enseignement théologique, de fait si accrédité, en réalité +si puissant, paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé[165]. +Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'école, il +n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne +furent pas son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas. + +[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann, +_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.] + +Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque Pierre Lombard vint +prêter postérieurement l'influence de sa dignité, je n'hésite point à en +regarder Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui donna à la +philosophie sacrée sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et +surtout dans les académies de Paris propagea ou suivit de près ou de +loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, a selon +moi procédé de l'enseignement d'Abélard. En lui se retrouvent tous les +caractères de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, +soit lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. Car ce +maître fut tout ensemble modéré et hardi, il eut toutes les tendances et +voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite +n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce +qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit +raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son génie et de +son système que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se +porter aux dernières extrémités, il a encouragé par son exemple et son +impulsion le rationalisme à tous les degrés [166]. + +[Note 166: «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le principe du +rationalisme qui dans son premier développement exerça sur la foule +passionnée l'espèce de fascination que le protestantisme produisit trois +siècles plus tard, et que le libéralisme a renouvelé de nos jours +avec un succès non moins éclatant.» (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c. +XXVIII.)] + +C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher les noms qui +illustrent la première période de la scolastique; la seconde commence +avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée, +Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de +Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant +d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent peut-être +leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne paraît +lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre +Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque, investi de +l'autorité, dépositaire des grands intérêts de l'unité ecclésiastique, +calmé et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la +responsabilité, un peu énervé par une ambition satisfaite, mais +instituant cependant l'esprit de son école dans la chaire épiscopale et +donnant à la théologie, pour charte octroyée, le _Livre des Sentences_. +Abélard n'a point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu +mériter; mais il a été le maître du _Maître des Sentences_. C'est une +tradition que Pierre Lombard avait été son élève et disait que le _Sic +et Non_ était son bréviaire[168]. + +[Note 167: Cette division est généralement reçue. Brucker, _Hist. +crit._, t. III, p. 731.] + +[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p. +1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.] + +_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable +d'un ouvrage important dans la série des écrits théologiques d'Abélard. +Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme; +ça ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chrétien. +L'ouvrage peut bien suggérer le doute, il n'a pas été fait pour +l'établir: mais le titre seul devait à bon droit alarmer les vigilants +défenseurs de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais Abélard +a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unité de +croyance, sans danger pour lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût +que l'ouvrage existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. Plus +inconnu, le livre en était plus suspect; les dénonciateurs d'Abélard au +concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte +même est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû supposer qu'il +contenait le mystère de l'incrédulité cachée d'un philosophe hypocrite. + +Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce livre célèbre et ignoré, +et nous lui en devons la publication[169]. + +[Note 169: _Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre +de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry, +était tout ce qu'on en connaissait. Les bénédictins, éditeurs du +_Thésaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils +avaient cet écrit à leur disposition, et que c'était un tissu de +contradictions. M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un +de la bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p. +CLXXXVI.)] + +Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur +y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les écrits +des saints, quelques propositions diffèrent et même se combattent. +Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas juger témérairement ceux +qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous +devons nous défier de notre infirmité d'esprit. «La grâce doit plutôt +nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manqué pour écrire.» +Leur langage est parfois inusité, le sens des mots varie, chacun parle +sa langue, et comme l'uniformité est, au dire de Cicéron, mère de la +satiété, on ne doit pas présenter toutes choses dans la nudité de +l'expression vulgaire. + +Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints +beaucoup d'apocryphes, et que même dans les écrits authentiques, et +jusque dans les divins testaments, des passages ont été altérés par les +copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint Mathieu cite Isaïe pour +Asaph, et Jérémie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le +Seigneur fut crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à la +sixième[171]. + +[Note 170: Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au passage indiqué +(xii, 35), mais seulement _le prophète_, et comme il s'agit d'un renvoi +à un psaume, cette désignation indique suffisamment David le roi +prophète. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps, +77.) Quant à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, +9).] + +[Note 171: Cette diversité existe également (Marc, xv, 25.--Math. xxvii, +45.--Jean, xix, 14.)] + +Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des +écrivains sacrés, qu'il leur est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a +fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui +nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les +adopter, les opinions des autres à titre de documents. Il se peut aussi +qu'ils imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux idées +communes ou aux apparences extérieures. Joseph est appelé, dans +l'Évangile le père de Jésus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que +le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou +qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans +l'état réel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide, +quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. +Les philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. Il y en a +de telles dans Boèce. + +[Note 172: Luc, II, 48.] + +Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les +Pères, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Être les causes +de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des +intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les différents sens +d'un même mot dans les différentes autorités, on arrivera facilement à +la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la contradiction est +trop manifeste, il faut comparer les autorités et choisir. Ainsi, par +exemple, il est admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments +le don de prophétie, saint Pierre lui-même s'est trompé au sujet de +certains rites de l'ancienne loi, et il a été publiquement repris par +saint Paul. Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce dans son +Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne +faut pas traiter de mensonges les faussetés qui peuvent se rencontrer +dans les écrivains ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention de +tromper, «et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout +peser, en considérant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on +le fait.» Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire les +docteur, non avec la nécessité de croire, mais avec la liberté de +juger.» + +[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans +aucun récit que saint Paul soit allé en Espagne.] + +Faites une distinction entre l'autorité canonique de l'Ancien ou du +Nouveau Testament et celle des livres postérieurs. Si dans l'Écriture +quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou +vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien de plus. Mais dans +les livres qui sont venus après, il n'en est pas ainsi: saint Jérôme +ne semblé commander une confiance absolue que pour les opuscules de +Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres, +il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia +probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.) + +[Note 174: Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune fille, il dit +en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii +epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abélard répète _opuscula_ pour +Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S. +Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)] + +«Après ces observations préalables, je veux accomplir mon projet et +recueillir les diverses maximes des saints Pères qui s'offriront à ma +mémoire et qui entraîneront avec elles quelque question, par suite de +la dissonance qu'elles paraîtront présenter. Elles exciteront de jeunes +lecteurs à s'exercer plus spécialement à la recherche de la Vérité, et +les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition est en +effet la première clef de la science[175], c'est a l'interrogation +assidûment ou fréquemment pratiquée que le plus perspicace des +philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec +passion, quand il dit, en parlant de la Catégorie de la relation: +_Peut-être est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles +choses, à moins qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur +chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en +effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition que nous +atteignons la vérité, suivant cette parole de la vérité même: _Cherchez +et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner +la leçon morale de son propre exemple, celui qui fut cette même vérité +voulut, vers la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu des +docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation +l'image d'un disciple qui questionne plutôt que celle d'un maître qui +enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite +sagesse. + +[Note 175: «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis +dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem +perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles +de Cyrille: [Grec: Archê mathêseôs xêtêsis, kai riza tês epi tisin +ôgnodumenois suniseôs ê peri autôn epaporêsis.] (_Comm. in Johan, ev._, +I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)] + +[Note 176: Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non erit inutile.» +Ainsi est citée la version de Boèce, ou il y a _dubitasse_ et non +_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile +d'avoir discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot du texte +est [Grec: diêporêkenai].] + +«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures sont produites, elles +ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer à la recherche de la +vérité, suivant que l'écrit est recommandé par une autorité plus grande. +C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, où sont compilées en un +seul volume les maximes des saints, à la règle décrétée par le pape +Gélase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien +citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans +les divines Écritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est à +raison de cette contrariété que cette compilation de sentences est +appelée _Le Oui et le Non (Sic et Non)_.» + +[Note 177: «Sententiae ex divinis scripturis collectae.» _Les divines +écritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient +aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et +les Pères. _Divin_ Exprimait alors le sacré par opposition au profane. +La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la +théologie. Les _écritures_ désignaient aussi les _écrits_, et non +l'Écriture sainte. Tout ce qui était anciennement écrit était une +autorité, Cicéron, Virgile, Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait +_divina pagina_.] + +Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations énonçant le +pour et le contre, et distribuées en cent cinquante-sept questions +d'une importance fort inégale. Naturellement la première est celle que +l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit de +l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le +contraire_[178]. Si Abélard n'eût pas été décidé pour l'affirmative, +aurait-il jamais écrit son ouvrage? + +[Note 178: «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra.» +(I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint Thomas: «Utrum sacra +doctrina sit argumentativa.» (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)] + +La collection de passages qu'il a placés ici en regard les uns des +autres est encore précieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez +considérable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les +lettres sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue de la +bibliothèque ecclésiastique des savants de Paris au XIIe siècle, quoique +je soupçonne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui +les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment dans saint Jérôme +et saint Augustin[179]. + +[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chrétiens +cités dans le _Sic et Non_: Origène, Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence, +Athanase, Éphrem, Ambroise, Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon, +pape, Prosper, Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui +Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce, Grégoire le +Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert, abbé de Saint-Vincent +près Bénévent, auteur au VIIIe siècle d'un commentaire sur l'Apocalypse, +Haimon, évêque d'Halberstadt en 841, et qui a commenté les Écritures et +rédigé un abrégé de l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi, +moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à +Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes. +On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, notamment +d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme, vient de +seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction d'Eusèbe, et quant à +saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traité de la +Trinité, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a été faussement attribué. +(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y +a aussi quelques rares citations des païens, savoir Aristote, Cicéron, +Sénèque et Macrobe.] + +Cet ouvrage fut apparemment une des premières compositions théologiques +d'Abélard; il doit être antérieur au concile de Soissons, et sans doute +il l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant Anselme de Laon, +il s'érigea définitivement en professeur de théologie. C'est, comme +l'a dit très-bien M. Cousin, «la table des matières de ses traités +dogmatiques de théologie et de morale[180].» Mais il peut avoir été +terminé beaucoup plus tard, et par sa nature c'était un recueil qui +pouvait n'être jamais achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait +jamais été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le +tenait caché[181]. Il pouvait être connu des disciples d'Abélard, il +avait dû leur être communiqué, et son existence était ainsi devenue +publique, sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle +composition n'en devait paraître que plus suspecte, et je ne m'étonne +pas que l'abbé de Saint-Thierry, en dénonçant Abélard, rapporte des +passages de ses autres écrits théologiques et cite seulement comme +monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'était attacher à toute la +doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme religieux. + +[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.] + +[Note 181: «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S. Theod., _ad +Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)] + +[Note 182: «_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quædam, de quibus timeo +ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis.» +(_Id., ibid._)] + +Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit d'examen, on le dit du +moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, +et il n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il a pu tomber +dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements, +altéré la foi, jamais il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait +d'autant moins de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse +pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et +qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son +orthodoxie seule peut être mise en question. + +Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses écrits +l'esprit dogmatique, et qu'il y a professé hardiment le rationalisme, +au risque d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé de ses +idées, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune +en la démontrant à sa mode, et elle lui devenait plus chère et plus +sacrée, quand elle était devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre +de l'auteur ajoutait à la conviction du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la +voie sans terme où devait marcher désormais à plus ou moins grands pas +la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient +de siècle en siècle répondre tous les esprits opposants; il sonnait le +réveil de la liberté de penser. + +Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie. Ici bornons-nous +à remarquer que le _Sic et Non_ peut être regardé comme le point +de départ naturel de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, +c'est-à-dire à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. C'était +en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne +pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorités. Cette +opposition systématique des textes avait, dans un cercle plus restreint +et sous toutes réserves d'une soumission générale et implicite à +l'Écriture, quelque chose du doute préalable de Descartes, quelque chose +des antinomies de Kant; c'était un choix offert à la raison. + +Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas +sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le même plan; nous +concevons qu'on lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître +rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait pu croire +quelquefois que Pierre Lombard le lui avait dérobé[183]. On sait que +les _Quatre Livres des sentences_ sont divisés en chapitre intitulés +_Distinctions;_ c'est-à-dire que chaque question y est successivement +posée; puis les autorités et les arguments contraires sont présentés +sur chacune, et la solution est établie presque toujours à l'aide d'une +distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette +coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard +n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maître? +L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinité et la +Providence, est absolument celle de l'Introduction à la théologie; +et bien que le docte évêque évite et parfois combatte les opinions +contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa méthode et +nourri de sa science. + +[Note 183: «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille +per plagum surripuerit.» (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p. +88.)] + +Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment le pour et le +contre, sauf à conclure, devint la forme permanente de la théologie +scolastique. L'école dogmatique de forme comme de fond, celle qui +enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins +en moins écoutée; et lorsque, près de cent ans plus tard, saint Thomas +d'Aquin résuma toute la théologie dans son admirable livre, il posa +intrépidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous +les articles des questions, et, divisant à l'infini les objections et +les réponses, opposant une par une, autorité à autorité, raisonnement à +raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter, +un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par +l'exposition. _La Somme théologique_ présente la religion tout entière +comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit +toujours par avoir raison. C'est la négation la plus franche et la pins +développée de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie scolastique, +étudiée dans l'esprit de la foi, mais enseignée comme une science, est +devenue, avec le temps, la théologie proprement dite; avec le temps, il +n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. C'est essentiellement celle +qui s'est perpétuée dans les séminaires. Au XVIIe siècle, le P. +Petau, en composant son remarquable traité des dogmes théologiques, +reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et +saint Thomas, et quand l'Église veut réellement enseigner, il faut bien, +de gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore +en France d'autre théologie reconnue. + +Cependant les âmes ferventes, les esprits simples et pratiques, les +hommes de gouvernement dans l'Église sont loin d'avoir toujours porté +une grande confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière! il a +souvent alarmé tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le +vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif +que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se sent revêtu d'une mission +de commandement, et croit représenter celui dont il est écrit: _Tanquam +potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique, +soit comme homme d'État, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la +transformation dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui +même il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la +théologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si +réservé en matière de raisonnement, que si la chose était à faire, je +ne sais si le clergé donnerait les mains à l'invention de la théologie +didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir +peu à se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est sous cette +forme que le rationalisme est rentré dans son sein. Quant à ceux qui ont +ouvert la route, qui se sont montrés particulièrement philosophes dans +la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique de la théologie, +qui ont enfin fondé la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus +prudent des philosophes modernes: + + «La question de la conformité de la foi avec la raison, a toujours + été un grand problème. Dans la primitive Eglise, les plus habiles + auteurs chrétiens s'accommodaient des pensées des platoniciens qui + leur revenaient le plus et qui étaient le plus en vogue alors. Peu à + peu Aristote prît la place de Platon, lorsque le goût des systèmes + commença à régner, et lorsque la théologie même devint plus + systématique par les décisions des conciles généraux, qui + fournissaient des formulaires précis et positifs. Saint Augustin, + Boèce et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans + l'Orient, ont contribué le plus à réduire la théologie en forme de + science, sans parler de Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques + autres théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce qu'enfin + les scolastiques survinrent et que le loisir des cloîtres donnant + carrière aux spéculations, aidées par la philosophie d'Aristote, + traduite de l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie et + de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du + soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison.» + +Abélard fut un des premiers de ces scolastiques qui préparaient ce +_composé de théologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la +foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant même que les +Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître Aristote tout +entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: «Je plains les +habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur +zèle. Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois à Pierre +Abélard.... et à quelques autres qui se sont trop enfoncés dans +l'explication des mystères[184].» + +[Note 184: Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.] + + + +CHAPITRE II. + +DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--_Introductio ad theologiam_. + +Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie il laissa ses +écoliers lui demander «une _somme_ de l'érudition sacrée qui fût +comme une introduction à l'Écriture sainte[185].» Ils avaient lu, +continue-t-il, et goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les +lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus facile à son +esprit de pénétrer le sens de l'Écriture sainte et les raisons de notre +foi qu'il ne le lui avait été de tarir, comme ils le disaient, les puits +de l'abîme philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne +devait-il pas être, en définitive, l'étude de Dieu, à qui tout doit être +rapporté? Pourquoi a-t-il été permis aux fidèles d'étudier les arts +profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et +ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, et cette +connaissance préalable de la nature des choses, qui peuvent servir soit +à comprendre et à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à +en défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée de +questions ardues, plus elle doit être munie d'un rempart de fortes +raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'être +philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre +les solutions difficiles, plus elle est propre à troubler la simplicité +de notre foi. Ils ont donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre +toutes ces controverses celui que l'expérience leur a fait connaître +pour versé dès le berceau dans l'étude de la philosophie et +principalement de la dialectique, cette maîtresse en tout raisonnement, +et ils l'ont unanimement supplié de faire valoir le talent que Dieu lui +a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte +avec les intérêts. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à +l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit, +de travaux, préfère désormais les choses divines aux choses humaines +et délaisse le siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis +embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir +maintenant à gagner des âmes: c'est bien le moins que de venir à la +onzième heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances +de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas +pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces, +ou plutôt avec l'aide supplétive de la grâce divine, ne promettant pas +tant de dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, le sens +de ses opinions. + +[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.] + +«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes fautes veulent, ce qu'à +Dieu ne plaise, que je m'écarte de la pensée ou de l'expression +catholique, que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention; +je serai toujours prêt à donner satisfaction sur toute erreur en +corrigeant ou en effaçant ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle +me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorité de +l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si +grand homme a rétracté ou corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si +j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien par dédain, je n'en +soutiendrai rien par présomption. Si je ne suis pas exempt du défaut de +l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'hérésie, car +ce n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, mais l'obstination de +l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, désirant se faire un nom par +quelque nouveauté, met sa gloire à avancer des choses extraordinaires +qu'il s'efforce mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître +supérieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous +de personne[186].» + +[Note 186: C'est à peu prés le début de l'Introduction à la théologie. +Dans son autre théologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov. +anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec étendue sur les déclarations +qui terminent ce préambule; il y dit que c'est une grande impiété que de +corrompre par le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire +participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la logique; et +il s'élève contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force +qui prouve combien il avait à coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III, +p. 1245-1258.)] + +Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il +appartient. Abélard raconte qu'après sa prise d'habit au couvent de +Saint-Denis, il rouvrit un cours de théologie, et qu'a la demande de ses +élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un traité destiné +à faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traité, qui fut +avidement lu et qui, déféré au synode de Soissons, y fut condamné et +brûlé, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction à la théologie_,[188] +véritable résumé de son enseignement, le plus important de ses ouvrages +théologiques; car ses principales opinions en ces matières y sont +développées ou indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été +jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, cependant, soit +que la rédaction n'en fût pas définitive, et en effet elle laisse +beaucoup a désirer pour l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il +n'avouât pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs n'est +parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence +ou la réflexion eût modifié ses idées ou son caractère, il a traité de +nouveau le même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît meilleure +et la diction plus travaillée; c'est la _Théologie chrétienne_, que nous +n'avons pas non plus tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire +dix-huit ou vingt ans après la composition de l'Introduction, Guillaume +de Saint-Thierry en dénonça l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet +ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprît +la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou +plutôt des précautions de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne +voit entre les deux livres qu'une différence de volume: l'un, dit-il, +contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que +saint Bernard paraît avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a +surtout condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité ou la nature +de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaître, comme le +plus propre à révéler la théologie d'Abélard. + +[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p. +75.] + +[Note 188: Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad theologiam divin in +III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)] + +[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112, +et ci-dessus, t. I, p. 183.] + +Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas complet, mais il en a +été retrouvé récemment un abrégé composé, selon toute apparence, +par Abélard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons rétablir la +substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal. + +Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend de trois choses, la +foi, la charité, le sacrement. La foi, qui contient l'espérance, +comme le genre contient l'espèce, est l'estimation des choses qui +n'apparaissent pas[190], c'est-à-dire qui ne sont pas soumises aux sens +du corps. + +[Note 190: «Existimatio rerum non apparentium.» _Introd_, p. 977. Le mot +d'_existimatio_ répond à celui de saint Paul [Grec: Elenchos], +traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par +_convictio_. C'est cette dernière Idée que voulait rendre Abélard; on +a vu que pour lui estimation, Équivalent d'_opinio_, [Grec: doxa], +s'alliait naturellement, d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi +ou de croyance. (Hébr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i. +I, p. 400.)] + +La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne +les croit pas, on les connaît; le mérite et le propre de la foi est +de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne +connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne +voit pas. Qu'est-ce que la vérité? voir ce que l'on croit. Car la foi +est la croyance aux choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans +l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. Les philosophes +ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du +doute soit par la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce qui +fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Cicéron). Il y a donc +plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou +improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux +choses apparentes. + +[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.] + +Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes +n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au +salut se placent celles qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu, +puis à ses dispensations ou dispositions nécessaires. + +«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non +plusieurs, seul Seigneur de tous, seul créateur, seul principe, seule +lumière, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul +tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence absolument +immutable et simple, en qui ne peuvent être aucunes parties ni rien +qui ne soit elle-même, seule véritable unité en tout, hors en ce qui +concerne la pluralité des personnes divines. Car en cette substance si +simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout +coégales et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement, +c'est-à-dire comme des choses numériquement diverses, mais seulement par +la diversité des propriétés, une étant Dieu le père, une étant Dieu le +fils, une étant Dieu esprit de Dieu, procédant du Père et du Fils. Une +de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre. +Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le +Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit +également. Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, étant +un en nature, un numériquement autant que substantiellement. Mais de la +diversité des propriétés naît la distinction des personnes; elle est +telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette +personne-là; comme un homme diffère d'un homme personnellement et non +substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-là, quoiqu'étant +ce qu'est celui-là, c'est-à-dire identique de substance et non de +personne[192].» + +[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir là un réalisme +très-prononcé, car Abelard semble admettre ici l'identité de substance +entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et +non l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus +exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le verra, elle est reçue +et presque triviale dans la question et ne doit pas être reprochée à +notre auteur.] + +Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, _ingenitus_), +c'est-à-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du +Fils est d'être engendré, et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré, +mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou +créés. Le Père est donc le principe de la divinité. (Saint Augustin, _De +Trin._, IV, xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois personnes, +chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; en ce sens, la Trinité est +indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois +personnes n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement étant dite +inengendrée, une engendrée, une procédant, il suit qu'il n'y a pas en +elles pluralité de choses ou pluralité substantielle, mais pluralité +de propriétés: chacune est personne, mais point de la même manière que +chacune est Dieu. Tout ce qui appartient à la personne est propre, tout +ce qui appartient à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun +à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. «Tel est,» dit +Abélard, «le résumé de la foi touchant l'unité et la trinité, qu'il +nous faut établir et fortifier par des exemples et des similitudes +convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en +effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne +peut être exposé de façon à être compris[193]?» + +[Note 193: Ces idées générales sur la Trinité n'ont rien d'original, non +plus que de hasardé. Abélard les emprunte surtout à saint Augustin qui +lui-même les a plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver +exposées avec soin et développement dans la _Somme_ de saint Thomas. +(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une différence seule doit être +remarquée. Abélard, guidé en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus +aux différences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la +généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae +numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne +sont pas des substances. Cependant comment être trois sans différence +numérique? Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence, +et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve +plus prudent de s'en tenir à la différence de propriété, Jean Damascène, +suivant lui, était plus frappé des ressemblances que des différences. +(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._ +I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de +la Trinité soient choses numériques diverses, admet cependant que le +nombre, _termini numerales_, s'applique à la divinité. Il considère la +multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il +dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi, +a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire que les trois personnes sont +«trois êtres individuels subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont +chacun un principe d'action.» (Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Trinité +et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abélard nous paraît plus sage. +Il suit du reste une opinion exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de +Boèce, savoir que le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais +seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p. +958.)] + +Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes? +Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une +trinité personnelle? De là deux points «à défendre contre les attaques +véhémentes des philosophes.» + +La distinction des personnes doit nous servir à mieux concevoir la +divinité, c'est-à-dire dans la divinité le bien suprême et la perfection +absolue. Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: Dieu est +tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce +qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, étant +lui-même la suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: Dieu est +sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni être trompé. Le nom du +Saint-Esprit enfin désigne la charité ou la bonté: Dieu est bon, car +il veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout arrive le mieux +possible, et il conduit tout à la meilleure fin. Là où s'unissent ces +trois choses, puissance, sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est +réalisé. + +Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le père +tout-puissant, dit le Symbole des apôtres. «Comme Dieu, innascible, +comme père, inengendré (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant, +la plénitude de la force,» dit l'évêque Maxime[194], «car il +est tout-puissant par la divinité inengendrée, et père par la +toute-puissance.» La _divinité inengendrée_ signifie que seul des trois +personnes il est inengendré, seul il n'est point par un autre que lui, +_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont +par lui, _ab ipso sunt_. _Père par la toute-puissance_, cela veut dire +évidemment que la puissance divine lui appartient, spécialement, comme +propriété, de même que celle d'être inengendré, bien que chacune des +autres personnes, étant de même substance, soit de même puissance. «En +effet, les propriétés des trois personnes étant distinctes, certaines +choses sont d'ordinaire dites ou admises spécialement et comme +proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'après +leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union à chacune +d'elles[195].» Le Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est +sagesse; le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement, +à raison des propriétés des personnes, certaines oeuvres sont +spécialement attribuées à chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient +dites oeuvres indivises de la Trinité, et que tout ce qui est fait par +une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est +assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération s'accomplit par +l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinité opère +tout entière. L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement +et principalement au Père ce qui concerne la puissance, son nom le +désignant surtout, par ce fait qu'étant inengendré, il subsiste par +lui-même, non par un autre; d'où il résulte que, comme mode substantiel, +la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Père puisse +faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus +qu'il existe seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour +être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins +tout-puissant que le Père: les oeuvres de la Trinité sont indivises on +communes, tout ce que fait la puissance étant réglé par la sagesse, +accompli par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Père, et au +Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inséparables pour la +prière comme dans l'opération divine. Mais pour que la tonte-puissance +qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est +pas nécessaire que chacune soit absolument comme les deux autres, +puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, la +génération, la procession. Sans doute il y a égalité entre elles; il n'y +a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au +temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est +pas né de lui-même et que le Père l'a engendré. Mais _ce seul plus ou +moins_ qui est dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le Père, +s'applique-t-il au mode de l'opération, comme au mode de l'existence? +De cette puissance propre au Père de subsister par soi ou d'exister +de soi-même, et non par un autre, il suit nécessairement que les deux +autres personnes de la Trinité sont par lui et n'ont pas la propriété de +subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode +de l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons que la +toute-puissance appartient au Père proprement et spécialement, en sorte +que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes, +mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et +conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres +personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles +veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par +moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais rien par moi-même, ou +je ne parle point par moi-même.» (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre +du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est +comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en +ce sens que tout ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération +comme à l'existence, lui est attribué en propre par l'évêque Maxime. + +[Note 194: Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec +Maxime le moine a laissé des homélies. La citation d'Abélard en dans +l'homélie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)] + +[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis +attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît marquer ici avec beaucoup +de soin le caractère mixte de ces attributions qui sont _appropriées_ +sans être _propres_. Le point original comme aussi le point hasardé est +le parti qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général +ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas de +conséquences importantes. Nous touchons ici à la nouveauté principale de +toute la doctrine, et à l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous +y reviendrons.] + +Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, par la +toute-puissance qui lui est attribuée en propre, engendre la sagesse, +comme un fils, la sagesse divine étant quelque chose de la divine +toute-puissance, étant elle-même une certaine puissance; car elle est +une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de +connaître tout parfaitement. + +L'Écriture en divers passages paraît prouver que nommer la puissance +du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'où est née la divine +sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, née de la +divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charité de la +bonté divine, qui procède pareillement du Père et du Fils[196]. + +[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.] + +Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît à Abélard d'unir +ceux des philosophes, «puisque c'est à des philosophes qu'il a affaire, +à ceux du moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des citations +philosophiques. Nul, en effet, ne peut être accusé et persuadé que par +des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'être vaincu par +où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des philosophes ont été +louées par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont élevés à une +vie pure, mais encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités +ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier à son ouvrage. +Ne pût-on les citer comme des modèles de la vie, on pourrait encore +s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir éclairer par +l'intermédiaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos +esprits et nos coeurs. «S'il ne faisait les grandes choses que par les +grands hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux plus qu'à lui.» (P. +1006.) D'ailleurs saint Jérôme nous dit de ne pas désespérer du salut de +tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment +saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du +culte qui lui est dû, de la prière qui l'invoque, de la vertu qui lui +plaît, en des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation de sa +divinité sainte. On peut dire même que l'incarnation a été annoncée +par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des +prophètes, et l'on ne saurait s'étonner que _le plus grand de tous +les philosophes_ ait paru atteindre l'idée essentielle de la Trinité, +lorsqu'au Dieu suprême il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous] +né de Dieu et coéternel à lui, et cette âme du monde qui est la vie et +le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là le Verbe +et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette âme +du monde, née de Dieu et de son intelligence. «Dans le vrai, la Trinité +divine n'est bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons la dignement +concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent +donc être prises pour une image de la Trinité, dès là seulement qu'elles +lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'âme ou de +Dieu, ils étaient souvent obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce +Dieu suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette +intelligence éternelle qui contient les types originels des choses ou +les idées, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller +plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison +prescrit donc de chercher le sens caché de leurs expressions et de +leurs emblèmes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux est +enveloppé dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des +philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment +serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des +sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit a proféré par la voix de +Caïphe une prophétie à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la +prononçait attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) Saint +Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne répugne pas à la +foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours +accordée avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles déposèrent +le miel sur les lèvres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce +prodige n'annonçait pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt +que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de sa divinité. Il +fallait, en effet, qu'à la plus grande sagesse, qui est Jésus-Christ, ce +fût le plus grand des philosophes qui rendît témoignage[199]. + +[Note 197: L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, et qu'a publié M. +Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce point (p. 1007) le texte de +l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier répond au +chap. xv du liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii de +l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.] + +[Note 198: Grégoire le Grand dans une lettre à Domition imétropolitain, +et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque de Calahorra. (_Epist. +Regist_., t. III, ep. LXVII.)] + +[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p. +1200, et V, p. 1955, Abélard en s'appuyant ici de l'autorité de Platon +ne fait que suivre les Pères _platonisants. De tout temps, on a raisonné +dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité platonique avec +le dogme de la sainte Trinité. Les passages du philosophe grec +habituellement cités sont ceux du _Timée_, qu'Abélard connaissait (t. +XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments +douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens +d'Alexandrie ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une +manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui +séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est plus +guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de Grands +exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de la religion +chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, _Stromat_. IV et +VII.--Et saint Augustin lui-même, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII, +ix.--Euseb, _Præpar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill. +_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I +et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinité_.--Génie du +christianisme_, part. I, t. I, c. III.)] + +Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abélard +commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de +faire des autorités philosophiques et des citations païennes avait été +critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint +Paul cite Epiménide, Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il +s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur un autel[200]. +On voit dans le Deutéronome qu'il faut raser la tête d'une captive et +qu'ensuite on peut l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science +profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, d'une captive +étrangère, je veux faire une Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène, +j'ai négligé ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le +Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, n'a-t-il pu faire +parler, et la sibylle, et Virgile le Poète[201]? La voix miraculeuse des +démons n'a-t-elle pas été employée pour annoncer la vérité? Les choses +matérielles et inanimées elles-mêmes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps. +XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraîtront étrangers +ou hostiles à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera grande: +la déposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami. +«Après tout, les témoignages que j'ai empruntés aux philosophes, je les +ai recueillis, non dans leurs écrits, _j'en connais fort peu_, mais dans +les livres des Pères[202].» + +[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.] + +[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La +croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été +fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans l'Église, +et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.--Frérot, _Mém. de +l'Académie des inscriptions,_ t. XXIII.] + +[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il; +et dans la Théologie chrétienne, exprimant la même idée, il dit qu'il +n'a peut-être jamais vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a +recueilli leurs témoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._, +I. Il, p. 1902.)[ + +Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction et au +commencement du second sont très nombreux et très-divers; et il y a là +un luxe de citations dont il serait intéressant de vérifier l'origine, +afin de bien tracer les limites de l'érudition de cette époque; car +Abélard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir +dans le nord des Gaules. + +Après les témoignages viendront les arguments. En toute chose, mais +principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer +sur l'autorité que sur le jugement humain. + +«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce sens que +l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu. +Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous laisserait rien à édifier +de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer à un si grand péril le +bouclier tant de l'autorité que de la raison, nous confiant dans celui +par l'appui duquel le petit David a immolé l'énorme et fier Goliath avec +son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et +les hérétiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous +combattent, nous détruisons la force et l'armée de leurs arguments +contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins présomptueux dans leurs +attaques contra la simplicité des fidèles, on se voyant réfutés sur les +points où il leur parait le moins possible de leur répondre, savoir +cette diversité de personnes dans une substance simple et indivisible, +la génération du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous +promettions d'enseigner la vérité sur tout cela; nous ne croyons pas +que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins +voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la +raison humaine, et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font +gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés +que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent +facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant de +nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la +pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas disposé +également bien les arts qui sont des dons de la grâce, pour qu'ils +servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du siècle, et +enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin et tes +autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture sainte. +Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux passages +formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort +différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène au temps +de Louis[203] a positivement ordonné l'étude et l'enseignement des +lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et +_flagellé_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron, +c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour +l'éloquence[204]. + +[Note 203: _Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.) +C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugène II au temps de Louis +le Débonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: «In universis +episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas +occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores +constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta +habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina +manifestatur atque declarantur mandata.» (_Sac. Concil_., t. VII, p. +1557, et t. VIII, p. 112.)] + +[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une épître à Eustochius +que saint Jérome raconte cette singulière histoire, et il ne souffre +pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son +réveil il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son corps +on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De +custodia virginatis_.)] + +«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être interdite +à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se livrer à +quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans les lettres +qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est moins important +pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni fausseté dans la +doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment n'y aurait-il +aucune utilité dans la science? comment mériter des reproches pour +l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient d'être dit, rien de +meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? Personne en effet ne +prétendra qu'une science soit une mauvaise chose, même celle du mal, +laquelle est nécessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois +pour se prémunir contre le mal connu d'avance par la pensée. Ce n'est +pas un mal que de connaître le dol ou l'adultère, mais de les commettre; +car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise, +et nul ne pèche en connaissant le péché, mais en le commettant. Si la +science était un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal +de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui +sait tout; car la plénitude des sciences est en celui-là seul de qui +toute science est un don. La science est la compréhension de tout ce qui +existe, et elle discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant +en quelque sorte présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi +quand on énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de +science. Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire +pour éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal +est également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions +pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui +manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des actions +forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque +mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science, +et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences; +mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose +qu'aucun homme versé dans les lettres saintes n'ignore que les nommes +spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine sacrée par l'étude +de la science que par le mérite religieux, et que plus un homme parmi +eux a été docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les +choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apôtre en +mérite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin, +cependant l'un et l'autre après leur conversion reçurent d'autant +plus largement la grâce de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient +davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation +de Dieu, ce qui recommande l'élude des lettres profanes, ce n'est pas +seulement l'utilité qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne +paraissent pas étrangères aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il +ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de +l'apôtre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui +doit précisément la convaincre d'être une bonne chose, c'est qu'elle +entraîne au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posséder. +Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent à certains égards +du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La +pénitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent +le mat commis au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et +l'orgueil, qui sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes. +Ce Lucifer, étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il +était supérieur aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de +sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des +choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler +mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. (Isaïe, xiv, 42.) +Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous +ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais +il faut peser chaque chose en elle-même, pour ne pas encourir par un +jugement imprudent cette malédiction prophétique: _Malheur à ceux qui +disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumière pour les ténèbres +et les ténèbres pour la lumière!_ Que ce peu de mots nous suffisent +contre ceux qui, cherchant une consolation à leur inhabilité, murmurent +aussitôt que, pour éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples +ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est écrit: +_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous +devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il +faut chercher non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection +du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui +l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous +voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]? +Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir +a été ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être +ouvert: la Trinité, est un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant +qu'ont donc fait les Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la +Trinité? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils +venus écrire l'un après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce +qu'avait déjà ouvert celui-là? Si les enseignements existants suffisent, +comment se fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que +les doutes subsistent encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle +contiendra-t-elle indistinctement mêlée la paille avec le grain, et +l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer +l'ivraie? jusqu'à la fin des siècles apparemment, où les moissonneurs, +anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. +Les schismatiques, les hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne +sera jamais sûr entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour +exciter et éprouver les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître +ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin.... +les hérétiques doivent être contenus par la raison plutôt que par la +puissance[207].» + +[Note 205: Cela est _écrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.] + +[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.] + +[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. «Ratione potius quam +potestate eos coerceri.»] + +La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les rend plus +vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donné +l'exemple de raisonner sur les matières de foi et de poursuivre et de +combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si +l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'à +nous livrer à ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint +Grégoire a bien dit que si l'opération divine est comprise par la +raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que la foi est sans mérite, +quand la raison humaine lui prête ses preuves[209]. L'on en conclut +que rien de ce qui appartient à la foi ne doit être soumis aux +investigations de la raison, et qu'il faut croire immédiatement à +l'autorité, même dans les choses qui paraissent le plus éloignées de la +raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposées dans les +Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire lui-même. Leur +exemple à tous est une autorité contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer +un idolâtre, convertir un incrédule? Dans toute discussion, on commence +par persuader au nom de la raison. + +[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs, +_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.] + +[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II., +Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire a été souvent citée ci +discutée. Saint Thomas décide que la raison inductive (c'est son +expression) diminue ou détruit le mérite de la foi, lorsqu'elle est +invoquée pour la déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à +l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)] + +«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce +que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi, +et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant déclarer +inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne ce qui lui +manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: _Qui croit vite est léger de +coeur et sera diminué._ (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément qui +acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières choses +qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient +d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacité, +qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des choses +intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette ferveur +de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si +elles en valent la peine. + +«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction +des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises +en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de +la vie éternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum +verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis +meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou +croire, autre est _connaître_ ou _manifester_. La foi est une estimation +des choses non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses +mêmes, grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie +comprendre ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de +Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, sans +savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été des +sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du +coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on +comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une +langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV de +la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là qu'il +dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église ou +ne parler qu'à lui-même et à Dieu[210].» Lorsqu'il parle de _la vertu de +la voix_, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la +voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point +de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit; +qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il +prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer +vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il +cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas +savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez pas +ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à +prononcer des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est +négligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui +veut en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne, +répondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle? +Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs +chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le +début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion +d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher +et enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à +promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment exposé +quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutôt +que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère et nous +exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, les mystères +de Dieu et de la Trinité.... + +[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout différemment +ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point d'interprète, _que celui +qui a se don_ se taise dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)] + +[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette +maxime est extraite de ce recueil de préceptes, connu sous le nom de +_Distiques de Caton_, composé, dit-on, au IIe siècle et dont le moyen +âge faisait si grand Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à +Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. +Voyez le _Livre des Proverbes français,_ par M. Leroux de Liney, +introd., p. XIIV.] + +«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur la foi, +s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait; +écoutez ce mot d'un poète: + + Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.) + +Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors, +de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la +postérité.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi +nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète: + + Nondum libi defait hostis. (Lucain.) + +Ici Abélard fait une énumération intéressante des récentes hérésies qui +ont porté la guerre civile dans l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait +entendu parler d'une si grande démence. Un de nos contemporains a été +assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter +comme tel, et l'on dit que le peuple séduit lui a élevé un temple[212]. +Un autre a dernièrement, en Provence, forcé les gens à un nouveau +baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du Seigneur et soutenu +qu'on ne doit plus célébrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des +maîtres mêmes en théologie sont assis dans la chaire empestée[214]. Un +d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la +foi dans le Messie, ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; que +Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le sein d'une femme de la +même manière que les autres humains, sauf qu'il a été conçu sans la +participation d'un homme; et quant à là nature de la divinité et à la +distinction des personnes, il est assez présomptueux dans ses assertions +pour avancer que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, is s'est +engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie que saint Augustin réfute +dans le livre Ier de son _Traité de la Trinité._» + +[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de désordres +en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et même des +soldats. On dit qu'il prêchait sur la place devant la cathédrale +d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tué par un +prêtre en 1115.] + +[Note 213: Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il était né en +Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des pétrobusiens, combattue par +Pierre le Vénérable. Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut +brûlé par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm, +_Hist. Eccl. XIIe siècle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des hérésies +contemporaines est précieux pour l'histoire ecclésiastique. Abélard l'a +reproduit et un peu développé dans Sa Théologie chrétienne. (_Introd., +t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)] + +[Note 214: _Pestilentiæ; cathedras_. Racine traduit _la chaire +empestée_. On dit aussi _chaires de pestilence_.] + +On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de Reims, et en effet, +dans sa Théologie chrétienne, développant sa critique, il ajoute: «Le +docteur qui se préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui +incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est +en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concédé, s'égare bien +plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la +substance même. Car de là il a été poussé, je l'ai entendu en personne, +à confesser que Dieu est engendré de lui-même, parce que le Fils a +été engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien exactement à +l'altercation qu'au synode de Soissons Abélard eut sur ce point avec +son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par +ouï-dire des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il écrit la +Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se +complaît dans les détails, et il finit par dire avec amertume: «Et c'est +le plus arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous ceux qui ne +pensent pas comme lui[215]!» + +[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la +_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.] + +Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, base de la +distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des +personnes mêmes que de la nature divine, en sorte que la paternité, la +filiation, la procession seraient des choses différentes de Dieu même. +C'est lui qui n'admet pas que le corps de Nôtre-Seigneur ait pris sa +croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit +au berceau, soit dans le sein de sa mère, la même grandeur qu'au +moment où il a été mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les +religieuses, même après leur profession publique, même dans les liens +de la bénédiction et de la consécration, peuvent contracter mariage, et +malgré la violation de leur voeu, leur union ne doit pas être rompue, +et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font pénitence. Ce +docteur, dit ailleurs Abélard, est le compatriote des autres (_eorum +patriota_) et un des plus célèbres théologiens [216]. + +[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.] + +Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou, +non-seulement établit les propriétés des personnes comme autant de +choses différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice, +sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que la langage humain lui +attribue, soient des choses ou qualités différentes de Dieu, comme en +nous-mêmes la justice est différente de l'homme juste. Il réalise dans +la divinité des formes essentielles ainsi que dans la créature, les +multipliant autant que les noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que +la grammaire a décidé que le nom exprime la substance et la qualité, et +sert à distribuer aux sujets corporels les qualités propres ou communes: +comme si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait aux règles +de Donat! + +Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, enseigne au pays de +Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a +prévues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été tolérée chez +les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, notre censeur ajoute +dans sa Théologie deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi +les plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots du Sacrement +conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les +profère, et qu'une femme peut consacrer en prononçant les paroles du +Seigneur; l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques qu'il +professe que Dieu n'a aucune priorité d'existence sur le monde[217]; +«sans compter une quantité innombrable d'autres opinions dont le récit +me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arrêter, même en +brûlant les gens dont il peut s'emparer[218].» Voilà dans quels termes +le rationaliste du XIIe siècle prouve la nécessité de donner une +démonstration philosophique de la Trinité. + +[Note 217: On croît que ces deux frères sont Bernard et Thierry, deux +clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilité. (Voy. +ci-dessus, i. I, p.103.)] + +[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.] + +Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le point +dangereux[219]. + +[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102. + +Dieu est indivisible. «La pureté de la substance divine n'admet ni +accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boèce, et ne peut +être soumise à aucune forme[220].» Dieu est immutable. + + Stabilisque menens das cuneta moveri[221]. + +[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe +convenu que la distinction de la forme et de la matière n'est pas +applicable à la divinité. Dans Aristote, la divinité est l'acte pur. En +disant qu'elle est forme, Boèce entend qu'elle a en elle-même toute la +vertu de la forme, c'est-à-dire l'essence formatrice.] + +[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.] + +Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, identique, immutable, +sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point +de multitude réelle[222]; la substance est une. Point de nombre réel, +ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de +diversité; elle est identique et invariable. Comment donc admettre +la pluralité, la diversité des personnes? Comment une personne +diffère-t-elle d'une personne, sans différer de la Trinité même? «C'est +une exposition difficile peut-être, impossible même à l'homme, surtout +quand on s'efforce de satisfaire à la raison humaine, et qu'on veut, en +examinant une chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer de la +comparaison avec les propriétés de la généralité des choses.... La +nature divine n'éloigne trop de toutes les autres natures qu'elle +a formées, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes +convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont jugé +que sa nature dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils n'ont osé +l'atteindre ni tenté de la définir; et le plus grand de tous, Platon, +n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent +savoir quel il est[223].» Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait +ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en +sorte qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. Toute chose, +en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses générales qu'on +appelle prédicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis +les substances, ne peut subsister par elle-même; seules les substances +existent par elles-mêmes, seules elles persévéreraient après la +destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont +_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont +antérieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le +principe de l'être, ne saurait donc être au nombre des choses qui ne +sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de +la substance est d'être, en restant une et la même, susceptible d'un +certain nombre de contraires, Comment cette propriété serait-elle +compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui +n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut +point assimiler _la majesté suprême_ aux natures des choses distribuées +entre les dix catégories, et que les règles et les enseignements de la +philosophie ne montent point jusqu'à cette ineffable sublimité. Les +philosophes doivent se contenter de s'enquérir des natures créées. +Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre et à les discuter +rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur +la terre, à la portée de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour +atteindre à celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout +le langage humain est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison +la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui +commença avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses +temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou +qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un +sens humain, et comment dire que Dieu a existé dans le temps passé avant +que le temps n'existât? Appliquées à la nature unique de la divinité, +nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui +surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence +de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence +que les langues ont été faites. Comment s'étonner qu'étant au-dessus +de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il +transgresse par sa nature les règles et les exemples des philosophes, +lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se +conforment pas à la physique d'Aristote[224]. »Quoi donc? celui qui, au +témoignage de Job, ou plutôt au témoignage du Seigneur, est le seul +qui proprement soit, serait démontré n'être absolument rien, selon la +science des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères et mes verbeux +amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les +traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes +charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrées et les +lettres profanes, et ne condamnez pas en juges téméraires quand la foi +prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos sciences, +L'homme a inventé la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et +comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de son +vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens +originel.» Tout ce qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et +d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous +peuvent jamais complètement satisfaire. «Cependant nous essaierons +l'oeuvre suivant nos forces, pour nous débarrasser de l'importunité des +pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleuré leurs +sciences, et nous nous sommes assez avancé dans leurs études pour avoir +la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les +raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons +les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils +cultivent, et les appropriant à leurs objections[226].» + +[Note 222: «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo, +nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul +ulla earum diversitas?» P.1070.] + +[Note 223: _Timée_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et +1048.] + +[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est +remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idées +était entièrement neuf. On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi +très-peu; il a du reste été admis de tout temps en théologie que +les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient +qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette thèse d'une +manière á peu près absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux. +Elle est restée admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I, +dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic +et Non_, p. 37).] + +[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de +l'âme et de l'esprit était usitée depuis les premiers siècles, et les +gnostiques, pour déprécier les chrétiens, les appelaient des hommes +psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour être mieux +compris; mais ce n'est pas le sens véritable, (_Introd._, p. 1075.)] + +[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au chapitre XII du livre +II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence à +marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y +ait analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, ce +n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans l'_Epitome_ +comme précédemment.] + +1° On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente +admet cette diversité de propriétés qui constitue la Trinité des +personnes? On peut être différent de trois manières au moins. Il y a +différence essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela, +comme un homme et une main; différence numérique, quand les essences +sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut +les compter. Enfin, la différence de propriété on de définition est +celle de deux choses qui, bien que dans la même essence, ont en propre, +l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées chacune par sa +définition propre. La définition est propre, quand elle exprime ce que +la chose est intégralement; ainsi, le corps est la substance corporelle. +Maintenant il y a des choses qui diffèrent ainsi et qui cependant ne +peuvent être opposées l'une à l'autre dans une division régulière. Dans +l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent de propriété ou +de définition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou +raisonnables, ou bipèdes; la même essence étant ou pouvant être +raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est emprunté à Boèce), la +proposition, la question, la conclusion ont une définition propre, et la +dialectique les distingue par leurs propriétés; cependant elles ne sont +qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que +l'on conclut, sont on peuvent être une seule et même proposition[227]. +On peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et demeure une +essentiellement et numériquement, et dans laquelle se trouvent des +propriétés constituant une différence, non pas numérique, mais de +définition, et telle que les mêmes choses reçoivent des noms différents; +car c'est une règle de dialectique: «Les choses dont les termes +diffèrent sont différentes,» Par exemple, un _homme_ est _substance_, +corps, _animé_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut +être _blanc_, _crépu_, et sujet à mille accidents, et malgré tant +de différences de propriétés qui supposent autant de définitions +différentes, il est numériquement et essentiellement le même. Il +peut même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet de diverses +relations; par exemple, père et fils. De même, en Dieu, quoique Père, +Fils et Saint-Esprit aient la même essence, autre est la propriété du +Père en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en tant qu'il +est engendré, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procède. +Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complète, mais +qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de +similitude, mais d'identité. + +[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signalé ces +passages comme étant de ceux qui annulent le mystère de la Trinité, en +réduisant les trois personnes qui les composent à des points de vue +d'une même chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble, +n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut +prouver qu'un point très-général; c'est que la différence de définition +ou de propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des +exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes de la +Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la différence des +personnes divines à être une différence de Définition du même sujet, ni +plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont présentées comme des +assimilations. (Cousin, _Ouvr, inéd., Introd_., p. cxcviii.--Voyez +ci-après c, iv.)] + +2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la +première qui parle, la seconde à qui l'on parle, la troisième dont on +parle; c'est une différence de propriétés. La première personne est +comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la +première et la seconde sont le principe de la troisième. En effet, il +faut une première personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde à +qui l'on parle, et sans les deux premières, comment y en aurait-il une +troisième de qui elles parlent? Cependant le même être peut être tour à +tour et simultanément les trois personnes, bien qu'en tant que personne +grammaticale l'une ne soit pas l'autre. + +3° Les choses en général se composent de matière et de forme. L'airain, +par exemple, est une chose dont l'opération d'un artiste fait un sceau, +en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour +sceller les lettres. L'airain est la matière, la figure royale est la +forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les propriétés de +l'airain et du sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est pas +le propre de l'autre, et malgré une même essence, on doit dire que le +sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matière du sceau, +non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être la +matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-même est +airain. Le sceau, une fois fait, est propre à sceller, quoiqu'il ne +scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans +la cire trois choses diverses de propriété, savoir: l'airain, le +sceau, ou ce qui est propre à sceller (sigillabile), et le scellant +(sigillans); le propre à sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le +scellant résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés diverses +sont dans une même essence. + +«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions en de justes +proportions à la Trinité, nous pouvons réfuter, par les raisonnements +philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le +sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendré de +l'airain, ainsi le Fils tient l'être de la substance de Dieu le Père» et +c'est pour cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse est +puissance, puissance de résister ou d'échapper à l'ignorance et à +l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau +d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse +tient son être de la puissance» comme le sceau de l'airain, comme +l'espèce du genre, le genre étant comme la matière de l'espèce. Le sceau +exige nécessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige +nécessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la +réciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à +d'autres choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à opérer, et +comme le sceau d'airain est dit être de la substance ou de l'essence de +l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite +de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine +puissance, ce qui revient à dire que le Fils est de la substance du Père +ou qu'il est engendré par lui. Les philosophes disaient, en effet, que +l'espèce est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle en tient +l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que le genre précède ses +espèces dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive +à l'existence qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui existe +sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il est de la nature de +certaines espèces d'exister simultanément avec leurs genres, comme +la quantité et l'unité, ou le nombre et le binaire[228]; de même, la +sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a +point été précédée par elle, Dieu ne pouvant aucunement être sans +sagesse. + +[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188. + +On a également comparé la Trinité au soleil, qui n'est ni la splendeur +ni la chaleur, la splendeur étant comme le Fils, la chaleur comme le +Saint-Esprit, et Abélard pense que pour désigner la Trinité, Platon +s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les +philosophes, ce n'est pas la substance même du soleil qui est sa +splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à la fois du +soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment +exacte. Il y a une comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery a +prise à saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du +lac. Mais cette similitude est défectueuse par rapport a l'identité de +substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac +n'est la même que successivement, et aucune succession de temps ne peut +être admise entre les personnes éternelles de la Trinité[231]. + +[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timée_; mais elle +est fréquente dans les Alexandrins.] + +[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib. +de fid. Trin., c. VIII, p. 48.] + +[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p. +1310.] + +A la génération du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le +Saint-Esprit, c'est la bonté; la bonté ou charité n'est pas en Dieu +puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité +envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire s'étend en quelque sorte par +l'amour vers ce qu'il aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant +que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre procède; la différence, +c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse +étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité +appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance..... Quoique +beaucoup de docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est +aussi de la substance du Père, e'est-à-dire qu'il est tellement par +le Père qu'il est de seule et même substance avec lui, il n'est pas +proprement de la substance du Père; on ne doit parler ainsi que du +Fils[232]. L'Esprit, quoique de même substance avec le Père et le +Fils, d'où la Trinité est dite _homousios_, c'est-à-dire d'une seule +substance, n'est pas, à proprement parler, de la substance du Père ou +du Fils, il faudrait qu'il en fût engendré, et il en procède +seulement[233].» + +[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la même +substance que le Père, [Grec: omoousion], il procède de la substance du +Père,[Grec: ek tês ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De +Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du père, +[Grec: ek tês ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de +la particule, Grec: ek] est réservée à celui qui est engendré, au Fils. +C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est +indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c. +XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochées +Origène.] + +[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abélard insiste fortement sur la +différence de la procession à la génération. Mais si la génération n'a +jamais été appliquée au Saint-Esprit, la procession l'a été au Fils. +Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinité, le +Fils et le Saint-Esprit _procèdent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.) +Les deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le fils: +_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_ +Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour +_processi_ le grec porte [Grec: exêlzon] et pour _procedit, [Grec: +ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui +procède_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase +où le Fils parle de lui-même, le mot _processi doive avoir le sens +spécial et sacramental que la théologie attache à la procession du +Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux personnes +de la Trinité, elle serait le genre, et la génération serait l'espèce, +et la difficulté s'accroîtrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut +mieux tenir pour distinctes la génération et la procession, et qu'elles +soient les deux espèces d'un genre inconnu.] + +Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, parce que +toute volonté de bonté et d'amour dans la divinité entraîne le pouvoir +de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la +sagesse. Le sceau tient l'être de l'airain, et le _scellant_ de l'airain +et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y +est gravée. Ainsi le Fils seul est dit être _dans la forme de Dieu, et +la figure de sa substance_ [234], en l'image même du Père; il lui est +uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement +de même substance, mais de sa substance même. Puis, comme le sceau +_procède_, c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un +corps mou pour lui donner la forme de l'image qui était déjà dans sa +substance, le Saint-Esprit se communique à nous par la distribution de +ses dons, et il y reforme l'image effacée de Dieu [235]. + +[Note 234: «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «_qui ayant la forme et la +nature de Dieu, [Grec: en morphê Theou]_, n'a point cru que ce fût pour +lui une usurpation d'être égal à Dieu.» (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) +Bergier veut qu'on traduise: _étant une personne divine_. (Art. +_Trinité_, sec.1.) Quant à ces mots, _figura substantiae ejus_ (Héb. I, +3.), Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le caractère +et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit la comparaison avec +l'empreinte du sceau gravée dans la cire. (_Élév. sur les Myst.,_ sem +II, élév. III.)] + +[Note 235: Abélard dans le texte résume ici en termes formels et +scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en résulte +qu'ainsi que le _matérié_ est de sa matière et que le sceau est +d'airain, la sagesse divine tient l'être de la puissance divine, _ex +divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identité de +substance, mais non de propriété, entre les deux personnes. On peut donc +et on ne peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, comme +on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse; +il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous paraît +plus sagement traité dans la théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).] + +Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de +l'Écriture: _L'Esprit qui procède du Père_. (Jean, xv, 26.) Rien +de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres +canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinité soient +coéternelles et coégales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit +point que Pilate s'appelât Ponce, ou que l'âme du Christ fût descendue +aux enfers. Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis +l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes apostoliques; par +exemple, la virginité de la mère du Seigneur perpétuellement conservée +après la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double +procession n'est pas dénué d'autorités graves, mois rappelez-vous +seulement cette théorie philosophique de Platon: Dieu est semblable à un +grand artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée devance +son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idées, types et modèles +qu'il réalise ensuite, ses ouvrages n'étant que l'accomplissement des +conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout +effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procède donc du Fils, puisque +les oeuvres de la bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa +providence éternelle. Ainsi Dieu est la première cause, il tire de +lui-même son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procède +l'âme. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle, +toute âme, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie; +il est l'âme des âmes, il est l'esprit éternel qui anime dans le temps, +qui anime le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. Platon et +les siens, ne considérant l'esprit que comme âme, ont cru qu'il était +créé et non pas éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout +fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne réserver +l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarqué +saint Augustin que le commencement de son évangile est tout rempli de la +langue platonicienne[237]. + +[Note 236: Cette remarque sur la différence de la foi de l'Église à la +foi évangélique pourrait avoir de grandes conséquences. Mais à cette +époque on était si loin de tirer de l'examen les conséquences de +l'incrédulité que ce message N'a point été relevé par les censeurs. +Quant aux exemples cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture +concorde avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la +Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et _in terminis_; +et c'est ce que veut dire Abélard. Il se Trompe relativement à Pilate. +Si son prénom manque dans trois évangélistes, on le trouve dans saint +Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle +est attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. On l'induit +seulement de deux versets de la première épître de saint Pierre: «Dieu +étant mort en sa chair, mais étant ressuscité par l'esprit, par lequel +«aussi il alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison, +(ni, 18 «et 19.)» Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la +naissance Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même +soutenu que le texte de certains passages y était contraire. Mais c'est +un point que l'Église a décidé il y a longtemps, contre les Ébionites.] + +[Note 237: L'opinion de Platon sur l'âme du monde est exprimée dans le +_Timée_: «Dieu mit l'intelligence dans l'âme, l'âme dans le corps, et il +organisa l'univers de manière à ce qu'il fût par sa constitution même +l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme +Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué d'une âme +et d'une intelligence par la providence divine.» (_Trad. de Cousin_, t. +XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idée de considérer la +doctrine de l'âme du monde comme un pressentiment ou même une expression +du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers +a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit que la +troisième personne de celle-ci est l'âme du monde (_Proep. evangel._ +II). Frerichs dit que l'opinion d'Abélard se trouva déjà dans Théophile +d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17). +Bède la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._, +t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timée_ de M. H. +Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abélard, comme +on l'a déjà vu (t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion +(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est +antérieure à la Dialectique. Dans la Théologie chrétienne, l'adoption de +la pensée de Platon comme identique à la foi dans le Saint-Esprit est +encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans +l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde, +mais comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce +qui anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de +l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle était bien la pensée +d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensée, +il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinité du +Saint-Esprit.] + +Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers les créatures, et +celles-ci n'étant pas nécessaires, on a pu craindre qu'un doute s'élevât +sur la nécessité de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion +plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime le Père, et que de +cette charité ineffable et mutuelle résulte le Saint-Esprit. Mais quand +les créatures ne seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles +le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est un attribut +indéfectible. Cela suffit. Sans être ni moindre ni plus grande, elle est +parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Père donne son amour au Fils +et le Fils au Père: rien ne peut être donné à celui à qui rien ne peut +manquer[238]. + +[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de +l'Introduction répond à celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).] + +Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie a pour objet +d'approfondir la connaissance de la divinité, en éclaircissant tous les +points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus +dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien, +mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons défendu +notre profession de foi, il faut maintenant la développer. + +I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle être l'objet des +recherches de l'humaine raison, et le Créateur peut-il par elle se faire +connaître de sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par +quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant +sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur +invisible s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. Mais le +propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses +insensibles; plus une chose est de nature subtile et supérieure au sens, +plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'étude de la +raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de +Dieu, et il n'est rien que la raison doive être plus propre à concevoir +que ce dont elle a reçu la ressemblance. Il est facile de conclure +des semblables aux semblables, et chacun doit connaître aisément par +l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable à la sienne.» Si +d'ailleurs le secours des sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever +du sensible à l'intelligible, reste le spectacle admirable de la +création et de l'ordonnance universelle. «À la qualité de l'ouvrage, +nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent.» + +II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve +également son unité; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. +Dieu est le souverain bien, le souverain bien est nécessairement unique; +Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire qu'il suffit à tout par +lui-même, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur +ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien, +la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu étant le souverain +bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une +infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la science de Dieu +même. Il cesserait d'être le bien suprême, car il y aurait quelque chose +de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de +ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de +gloire à être unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu +que sa _singularité_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales, +ce qu'Abélard appelle les _raisons honnêtes_; elles valent mieux que les +_raisons nécessaires_, car ce qui est honnête nous plaît et nous attire. +La conscience suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverné +par une intelligence que par le hasard. «Quelle sollicitude nous +resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, +ce Dieu que nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle espérance +refrénerait la malice des puissants ou les pousserait à bien faire, si +la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les êtres +était vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité nécessaire +nous fissent défaut pour fermer la bouche à l'incrédule opiniâtre, ne +serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il +resterait du moins qu'il ne peut détruire ce qu'il attaque, et qu'il a +contre lui l'honnêteté et l'utilité. D'un côté, point de démonstration +rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre côté, pas +une raison. «Si vous en croyez l'autorité des hommes quand il s'agit de +choses occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez explorer +par l'expérience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose, +pourquoi ne pas céder à la même autorité, quand il s'agit de Dieu, +l'auteur de tout[239]?» + +[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.] + +III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'où +vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; +nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans +la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord +toutes ces choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité, +attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance de Dieu que +de ne pouvoir pécher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en +a besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut plutôt qu'une +puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas être +attribué à la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments +et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il +ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non +qu'il puisse exécuter toutes les actions, mais parce que s'il veut +qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa volonté. + +Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut +que tous les hommes soient sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le +salut universel. C'est qu'il a deux manières de vouloir: il veut dans +l'ordre de sa providence, et alors il délibère, dispose, institue ce +qui postérieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de +l'exhortation et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les +hommes des choses que par sa grâce il récompense; ainsi il les exhorte +au salut, mais peu lui obéissent. Il veut la conversion du pécheur, +c'est-à-dire qu'il lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il +promet sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa volonté et nous +laisse le soin de l'accomplir. + +Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait, +pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative ou la négative nous +expose à de grandes anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa +souveraine bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il +renonce à un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la +parfaite bonté de Dieu est hors de question, d'où la conséquence que +tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il +ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et +raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non +parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est +point de ceux dont _il est écrit_: + + Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas. + +Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire +ou de l'abandonner; d'où il résulte que ce qu'il fait il faut qu'il le +fasse, c'est-à-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste +de faire, il serait injuste de ne le pas faire. + +Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir manque le pouvoir.» +Dieu étant de nature immutable, immutable est sa volonté; il en résulte +que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques difficultés. En +effet un homme qui doit être damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait, +c'est-à-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le +salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit +ce qu'il ne pourrait exécuter; mais si, grâce à ses oeuvres, il peut +être sauvé, force est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui +pourtant ne doit jamais être sauvé. + +«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, «que je ne puisse +pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas aussitôt douze légions +d'anges[240]?» Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le +voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demandé que +si c'eût été juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse +faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il +ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le mal, est-ce à dire qu'il +consente au péché? non, c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu; +n'est-il pas nécessaire que les _scandales arrivent_? «J'estime donc, +bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'écarte +beaucoup de certains passages des saints, et même un peu de la raison, +que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il +convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'où il +résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait réellement.» + +[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans cette +question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre dans Malebranche +des idées qui rappellent celles d'Abélard. (_Ref. du Syst. du P. +Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait déjà été cité par +saint Augustin.] + +On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs en puissance, nous +pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous +faisons. Mais assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire +que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de +pécher ne nous a pas été donnée sans motif; c'était pour que la gloire +de Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; c'était pour +qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, non à notre nature, mais +à sa grâce secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en +effet celui qui doit être damné peut en effet toujours être sauvé. Il +le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut +consentir à son salut comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu +peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité serait relative +à la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pécheur ne lui +répugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne +veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. Tous les +hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit +donné pourrait être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu +quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique pas la règle des +philosophes que si le conséquent est impossible, c'est que l'antécédent +l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses créées, comme en général +tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne +répugne point à la nature des créatures; mais les mêmes notions de +possibilité ou d'impossibilité ne s'appliquent point au Créateur. Ce +semble la même chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un +individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la +justice n'est pas la même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste +que le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la loi, mais +qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou +telle circonstance, comme serait un faux témoignage, est cause que sa +punition ne soit pas méritée. De même on peut dire d'un pécheur: il est +possible qu'il soit sauvé par Dieu, et il est impossible que Dieu le +sauve. + +[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.] + +Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, c'est-à-dire +contre la volonté de Dieu à l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être +sans ce qu'il a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues +sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les deux possibilités. +Dire que Dieu, par sa propre nature, a nécessairement l'attribut +d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient +souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle +nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas être. Quant à +l'objection qu'alors aucunes grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par +nécessité, non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou plutôt +sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; elle n'est point une +contrainte. Son immortalité même est aussi une nécessité de sa nature: +est-elle donc en opposition avec sa volonté? est-elle une contrainte? ne +veut-il pas être tout ce qu'il est nécessaire qu'il soit? S'il agissait +contre sa volonté, sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues. +Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non malgré lui, mais +spontanément, à faire ce qu'il fait, il n'en doit être que plus aimé, +que plus glorifié. Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme +qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait telle qu'en nous +voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empêcher de nous secourir? + +Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la manière et dans le +temps qu'il le fait. Il n'est pas même exact de dire qu'il choisisse la +manière de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait +imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. Il ne faut pas +non plus prétendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut +faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale à tous +les moments. Si l'on applique cette détermination du temps au faire, non +au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la +faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher +dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas +privé, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens +qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce +qu'il peut quelquefois, si l'on entend par là qu'il est immutable en +tout. Il a su autrefois que je naîtrais un jour, on ne peut dire +qu'il sache aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis né. +S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science +est la même, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le même +jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait +point le passé, comme passé, tant que le passé est avenir, ni l'avenir, +comme avenir, quand il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa +science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de même de sa +puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire après: +il est possible qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un fait +différent ni d'une possibilité différente, mais d'une même chose, +d'abord au futur, ensuite au passé. Ainsi, pas plus que la science et +la volonté, la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut +dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ôte +rien à sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des +convenances variables[242]. + +[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V, +p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.] + +IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec +l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de six jours, s'est reposé le +septième; le passage de l'action au repos est en physique un changement. +Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a changé, il a +encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes +appellent génération[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen +disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour +lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'opération, passion dans le +travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle volonté. +Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est pas qu'il suspende son +mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommée. En opérant, en +cessant d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire +qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui +d'action, car l'action consiste éminemment dans le mouvement. Comme le +soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, n'éprouve en lui-même +aucun changement, de même Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa +volonté s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur +d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce +qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un +lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre +les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose +incorporelle s'unisse aux particules, leur continuité n'y perdra rien. +L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne +peut occuper un lieu. + +[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.] + +[Note 244: Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa Grammaire, en +traitant de la quantité, que ce qui est esprit ne peut être mû. Duchesne +en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette +dialectique ou plutôt cette logique, il la publiera au premier jour. +(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il déjà dans les +mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne +trouvons pas dans celle-ci la Démonstration annoncée, ni à l'article de +la quantité, ni à l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du +reste la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place dans +une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des Catégories peut +aussi figurer dans un traité sur le langage. La démonstration de +l'immobilité de l'esprit à propos de la quantité pouvait donc se +trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre élémentaire +qui la commençait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage +de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut +être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la Théologie +chrétienne, un ouvrage ou _les catégories sont retraitées_. «De hoc (que +le nom de _chose_ ne doit Être donné qu'à ce qui a en soi une existence +véritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione +prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).] + +Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et +quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle +que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout +lui est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est +oisive. L'âme elle-même est dans le corps par une vertu de sa substance, +plus que par une position locale; grâce à sa force propre, elle le +vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la +putréfaction; par son pouvoir végétatif et sensitif, elle est dans tous +les membres, pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. De même +Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par +quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les +choses dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en elles. Par +l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'était, il +n'a point encouru la génération. Dire que Dieu est devenu homme, +c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la +substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans +cette personne, il y avait trois choses, la divinité, l'âme, la chair. +Chacune a conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée en une +autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut jamais devenir chair, quoique +l'âme et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'âme, +en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une +chose humaine, corporelle et composée de membres. La divinité unie +à l'humanité, c'est-à-dire à une âme et à une chair, unies en une +personne, ne s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle +était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. En quel sens +donc peut-on dire: le Verbe a été fait chair, Dieu s'est fait homme? +Prises à la lettre, ces expressions conduiraient à dire que l'homme a +été fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été toujours. +«Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» Ces expressions signifient donc +que la divine substance s'est associée à la substance humaine, sans être +convertie en elle. La diversité des natures ne fait pas la diversité des +personnes. C'est le contraire de la Trinité; en Dieu, trois personnes et +une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme +dans une maison le bois s'unit à la pierre sans se confondre avec elle, +comme dans le corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, ainsi +la divinité en se joignant à l'humanité, n'a point cessé d'être ce +qu'elle était. Quand nos âmes reprendront leurs corps, elles ne +deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se +ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé à l'animé. L'âme +prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-même immobile. +Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La +créature ne lui peut rien conférer[245]. + +[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.] + +Ici Abélard traite accidentellement une question importante et qui a +toujours été liée à celle de la Trinité. En effet, une fois qu'il est +établi que le Fils de Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la +Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il s'est fait homme. +A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir homme? non, assurément. L'homme +est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps +humain, la divinité étant l'âme unique du corps de Jésus-Christ? Alors +il n'aurait pas été homme, puisque l'homme est corps et âme. On conçoit +que toute erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, et +toute erreur sur l'incarnation peut étendre ses conséquences au dogme de +la Trinité. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de +Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, et qu'il y eût +en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutychès, pour +échapper à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies +au point d'en faire une seule. De là deux hérésies célèbres; l'Église, +qui les condamne, établit et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il +y a deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de l'autre, +l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une personne, la personne +divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont +unies d'une union _hypostatique_, c'est-à-dire substantielle. C'est +cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière que je crois +irréprochable; seulement la comparaison de l'union de l'âme et du corps +dans l'homme pour éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans +Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas être prise à la +lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient à ce +raisonnement: admettez que l'homme est uni à Dieu dans le Verbe fait +chair, puisque vous admettez bien que l'âme soit unie au corps dans +la personne humaine. L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile +et important aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il a erré sur +quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne +peut être taxée d'hérésie, étant parfaitement exempte de toute intention +d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental de la divinité de +Jésus-Christ. Celui qui reconnaît d'une manière absolue sa divinité sur +la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut être soupçonné de +nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinité dans le ciel, ou +comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur +l'article de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. Pierre Lombard +avait avancé que Jésus-Christ, en devenant homme, n'était pas devenu +quelque chose, ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait être +quelque chose, quelque chose pourrait être Dieu, et l'on disait que +Pierre Lombard avait reçu cette idée de son maître Abélard. Cette +erreur, qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 au concile de +Tours, et condamnée par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a écrit +une dissertation où il la discute fort clairement et en fait connaître +les sources; au nombre des autorités qu'il cite est l'opinion d'Abélard; +il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais +qu'il s'était mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans le +Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius +n'hésite-t-il pas à le tenir pour catholique[246]. + +[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard est +conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de +l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir +réduite ou précisée, ou bien tirée de la Théologie chrétienne qui manque +de la portion du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs +la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec l'union de +l'âme et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan. +Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boèce, _De +duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ. +Theol._, III, quæst. i-vi.)] + +V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, raison, intelligence. +Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la +puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le +présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu et fortuit dans la +nature est déjà certain et déterminé pour lui. Il y a préordination, il +y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard +et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par +hasard ni sans libre arbitre. La définition du hasard, selon les +philosophes, est l'événement inopiné provenant de causes qui ont +originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopiné pour la +Providence. Si les éclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent +que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement, +non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous pu en savoir +quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un trésor, la +découverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le +trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun dans une intention +différente. Voilà un événement qui n'est point l'oeuvre du libre +arbitre. Je veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point +là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non +nécessaire. Les philosophes définissent le libre arbitre le jugement +libre de la volonté (_liberum de voluntate judicium_, Boèce). L'arbitre +est en effet la délibération ou la _judication_ de l'âme par laquelle +elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est +libre, lorsqu'elle n'est poussée à ce qu'elle se propose par aucune +force de la nature, et qu'il est également en son pouvoir de faire ou +de ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre +n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux êtres qui peuvent +changer leur volonté, du même, suivant quelques-uns, qui peuvent faire +bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester +le libre arbitre à celui qui ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux +bienheureux, qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné du mal, plus +on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le péché est un +esclavage. D'une manière générale, reconnaissons le libre arbitre à qui +peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a résolu dans +sa raison: Dieu est donc libre. + +[Note 247: Cette définition est de Boèce.--_De Interp., edit. sec._, +I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol. +phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.] + +[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le +c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la liberté, ses définitions, ses +preuves sont en très-grande partie empruntées de Boèce. (_De Interp., +ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)] + +Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout +précédé, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de +mystères que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que +si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales +des choses, et non à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore +aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la côte de l'homme, ce +serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-à-dire que les +causes primordiales y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu +imprimât extraordinairement aux choses une force particulière[249]. +Évidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les créatures +et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de +la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité sont relatives aux +facultés des créatures, et en particulier la règle de la possibilité +de l'antécédent liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer qu'aux +choses créées. + +[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.] + +C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette _ancienne querelle_ +dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette +question de savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu que +tout arrive nécessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, «si +habile dans le raisonnement, qu'il a mérité d'être appelé le prince des +péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi +réfuter les pseudo-philosophes.» Ceux-ci disent, pour troubler la +foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive +nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être évité, car il a été +prévu de Dieu, et la Providence est infaillible. «Pour rompre cette +souricière (_muscipulam_), considérons cette forte trame qu'Aristote +ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du +principe de contradiction jusque dans les propositions au futur.» Je +n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici +un résumé substantiel de la théorie logique des futurs contingents. +«Grâce à cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisément +réfuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous +dit-on, que la Providence est infaillible[250]....» + +[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist. +_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.] + +Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième livre de l'Introduction +a la Théologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la +suite s'en doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei[251], mais si ce +manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi la discussion d'une +des questions les plus difficiles peut-être auxquelles donne lieu la +Théodicée est restée suspendue, et par un hasard singulier, dans la +Théologie chrétienne, où sont repris tous les points traités dans +l'Introduction, cette question reste également irrésolue. Le livre +V, qui répond au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi +brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après la discussion relative +à la conciliation de la bonté de Dieu avec sa puissance, et il nous +manque la solution du grand problème si bien préparé par Abélard. On ne +peut renoncer à l'espérance de posséder quelque jour l'Introduction +tout entière; l'ouvrage était probablement complet[252], et il peut se +retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque bibliothèque +inexplorée. Mabillon pensait l'avoir rencontré dans un manuscrit en +trente-sept chapitres conservé en Bavière[253]; M. Rheinwald, dont les +recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans raison, le docte +bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitulé: _Pétri +Abælardi Sententiæ_ qu'il a publié en l'appelant _Epitome Theologiæ +christinæ_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences dénoncé par +saint Bernard, condamné par le concile, désavoué par Abélard. Suivant +lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard, +qui n'a pas discuté pièces en main devant le concile, était en droit +de désavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il +se pouvait qu'on désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait +autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines qui ne fût pas +son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255]; +ses conjectures nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine +encore, c'est que cet Épitome contient un résumé de l'Introduction à +la Théologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a +trente-sept), l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque +quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le fond de la doctrine. Ce +qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en étant à peu +près la même que celle de l'Introduction, il nous donne en substance +ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous +pouvons ici compléter brièvement notre analyse[256]. + +[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez +aussi l'_Histoire littéraire_, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la +Théologie Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de +l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p. +1148.] + +[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'après Mabillon; +cependant M. Rheinwald élève des doutes spécieux.] + +[Note 253: _Iter Germantæ_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.] + +[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini, +1836.--M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage parmi les manuscrits du +monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conservés à la bibliothèque +royale de Munich. (_Præfat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait +déjà publié avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize +derniers chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom +m'est inconnu.] + +[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet +abrégé est d'Abélard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie à +son Commentaire de l'Épître aux Romains, où il a, dit-il, traité les +questions relatives à la grâce et au mérite, et cette citation est +exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)] + +[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.] + +La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance divine, n'impose +aucune nécessité aux choses qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et +de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit +nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le voit; sa providence n'est que +sa science éternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est +présent; aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. Mais +il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses dépend de la +disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre +destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La prédestination +n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquée +au bien, c'est la préparation de sa grâce. + +VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci fait pour les +créatures tout ce qu'il est conforme à sa nature de faire; Dieu ne +connaît ni l'envie ni la colère, les expressions contraires qui peuvent +se trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent à des +dispositions de sa volonté qui ont pour nous, mais non pour lui, les +effets de la vengeance ou du courroux. + +Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le +plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se présente la question +célèbre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer +son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug du péché, non que nous +fussions, comme quelques-uns le prétendent, en la possession du démon, +mais dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés on +épanchant sur nous son amour, en offrant à Dieu le prix de notre +libération et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne +l'humilité, et en considérant les tortures du Christ, les martyrs +eux-mêmes ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient +pour le ciel. + +[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traité de +saint Anselme sous le même nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p. +74). La doctrine du saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation +ne diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La différence ne +roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. Du reste, ou l'ordonnance +de l'Épitome s'écarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce +dernier ouvrage l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un +sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez ci-dessus p. +235.] + +Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux natures se sont unies +en une personne. Comme la chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et +l'homme sont un seul Christ, similitude consacrée par saint Athanase. +Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des +trois personnes de la Trinité, cette personne divine n'est pas ici par +elle-même, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car +alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe +dans celle de Jésus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le +Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme +l'âme est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les +parties de la personne. + +«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: _Dieu est homme; +l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le +fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions +n'est propre, hors une seule. Si la première doit être prise au propre, +si Dieu est vraiment homme, l'éternel est temporel, le simple est +composé, le créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une +expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive +souvent. Exemple, une âme pour un homme, _videbit omnis caro salutare +Dei_ (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est +homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_. +Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni à Dieu_. Il +faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est +homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que +cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-à-dire le Christ +est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ «_Dieu_, +c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258].» + +[Note 258: Épitom., c. XXIV, p. 68.] + +Cependant l'unité de la personne ne conduit pas à l'unité de volonté; +la volonté de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, +_hominis assumpti_, ne peut être identique à celle de Dieu le Père; +c'est ce que prouve clairement cette parole de Jésus: «Mon Père, que ce +calice s'éloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non +suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» (Math., XXVI, 39.) C'est +une humanité véritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de +l'humanité les affections, les souffrances, les volontés, tout, hors +le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugée bonne et +salutaire, mais il ne l'a pas désirée, et sous ce rapport il ne l'a pas +voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines, +autrement elle n'eût pas été la passion. + +Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer sa volonté qui +dispose et sa volonté qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de +choses qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce qu'il veut, +ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire à sa volonté, il le +permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259]. + +[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.] + +On élève une question: L'unité de la personne du Christ a-t-elle +été divisée par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'à la mort de +Jésus-Christ, l'âme a quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout +ce que savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que Dieu. Il +paraît raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle +voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette +vivification et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle n'était +pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour le corps, le Verbe le +faisait pour l'âme du Christ, et par elle il donnait le mouvement à son +corps. Les affections naturelles étaient naturellement dans cette âme, +et la force motrice également, hormis comme instrument du péché[260]. + +[Note 260: C. XXVII, p. 76.] + +Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu +qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grâce +invisible, un signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère. Le +premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement +de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commémoration +de la passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le pain et le +vin; après la consécration, ce pain est le corps du Christ et ce vin +est son sang[261]. Abélard reproduit sous diverses formes les pures +doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect +et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, il n'a pas évité +la censure. On entrevoit ici comment il a pu être conduit à examiner +des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu +admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent +soumis sur la terre à tous les accidents physiques qui peuvent atteindre +les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de +certains moments, d'y voir, même après la consécration, le corps et le +sang réels de Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et la +faute n'était pas sérieuse[262]. + +[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au début de +l'Introduction il est dit que trois choses sont nécessaires au salut, la +foi, la charité, les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. Voyez +ci-dessus, p. 188. + +[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamné pour avoir dit +que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous +n'avons point la passage de l'Introduction où cela pouvait se trouver; +mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap. +XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius corporis +sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad +occultationem propter prædictam causam carnis et sanguinis reservata, +sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc +quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur +rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. Sed dicimus quod +Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen +remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam.»] + +Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère proprement aucun don +pour le salut, mais qui est le remède d'un mal, le frein de l'impureté, +la légitimation du lien de l'homme et de la femme. Les règles sur ce +sacrement ont varié; beaucoup de choses ont été licites qui ne le sont +plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois +seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent +contracter mariage; les prêtres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263]. +S'il se trouve dans une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre +qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas +le ministère dans cette église, c'est-à-dire qu'il _ne tiendra pas la +paroisse_[264]. Les prêtres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de +voeux, reçoivent de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui +ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une fois; il leur est même +prescrit de chercher une femme dans une race étrangère, et cela pour +l'extension de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé le +voeu, comme le moine ou un prêtre, ne peut contracter mariage. Les +ordres sont aussi un empêchement, à compter du rang d'acolythe +exclusivement, et le mariage entraîne la renonciation aux bénéfices. +Cependant Grégoire a dispensé de ces règles les Anglais, à cause de la +nouveauté de leur conversion. + +[Note 263: «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être _votum_), +possunt.» P. 91.] + +[Note 264: «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, fuerit qui +non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non +exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» p. 91. Tout ceci prouve +que le célibat des prêtres, quoique estimé et habituellement prescrit, +n'était pas une règle Commune à toutes les églises.] + +Le dernier point traité dans l'Épitome, comme apparemment à la fin de +l'Introduction, puisqu'il était annoncé au début, c'était la charité. +Elle est l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une fin +convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, mais non pour +lui-même, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle, +non pour lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est point un +amour qui tende à sa fin convenable. La fin légitime de l'amour, c'est +Dieu même. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre à +l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, tandis que la charité divine +n'est point une affection de l'Être immuable, mais la disposition que sa +bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa créature, notre amour +est un mouvement de l'âme, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; +amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonné à l'amour divin +quand il se porte vers nos semblables. + +La charité étant la première des vertus et la base de toutes, nous +devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne +sont vertus qu'à la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si +nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes ont distingué et +défini les vertus. Socrate les a ramenées à quatre, la prudence, la +justice, la force, la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui +est pour lui une science plutôt qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont +des vices pour opposés; ces vices conduisent à des péchés. Ce qui fait +la faute dans le péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite +est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne volonté, c'est la +volonté du bien inspirée par l'amour de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est +la vie éternelle, et elle l'obtient par la rémission des péchés. +Les péchés sont remis par la contrition, la confession, la +satisfaction[266]. En finissant, Abélard touche avec clarté et précision +à tous ces points, qu'il considérera plus à loisir dans d'autres +ouvrages plus étendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici +suffit pour nous autoriser à penser que l'Introduction contenait en +substance toutes ses idées sur les divers points de la théologie. Il y +approfondissait surtout le dogme de la Trinité; mais il n'omettait +pas les questions de la rédemption, de la grâce, du péché, de la +justification, c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son Commentaire +sur l'Épître aux Romains et dans sa Morale. + +[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abélard cite ici, p. 99, la +définition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc., +faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il +avait rencontré cette citation?] + +[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.] + +Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines théologiques? +Telle est la question qui se présente à l'esprit et que nous ne +saurions, il faut l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous +y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à dire que ses +contemporains lui ont particulièrement imputé sa doctrine de la Trinité. +Plus tard, on a surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi +les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est +pas l'allusion souvent citée de l'auteur d'un poëme du XIVe siècle: + + Pierre Abaillard en un chapitre + Où il parle de franc arbitre, + Nous dit ainsi en vérité + Que c'est une habilité + D'une voulenté raisonnable + Soit de bien ou de mal prenable, + Par grâce est a bien faire encline + Et à mal quand elle descline[267]. + +[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte anonyme qui vivait +en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).] + +Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature et la réalité du +libre arbitre, et sur la possibilité d'en concilier l'existence avec la +prescience divine, sont en général justes, nous ne pouvons en admettre +la parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres occasions, il +reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de concevoir une opinion +exagérée de la fécondité de son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé +seul la moitié seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par +exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans +Aristote, et déjà développé dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins +lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de +christianisme, ne défend le libre arbitre que contre la fatalité des +stoïciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse +antique. Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, pour les +adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanité dans un +commerce bien plus intime avec la volonté suprême. Tel est en général +son mérite. C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes notions +en rapport avec l'état nouveau des questions et des esprits. Sur la +liberté, du reste, il avait été devancé. Déjà et presque de son +temps, saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne du libre +arbitre[268]. Abélard, moins net peut-être et moins affirmatif, +discute plus régulièrement, et fait habilement servir la dialectique à +l'exposition des vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions +vu entraîné par la logique à des questions sur la nature de l'homme et +l'ordre du monde; et ici la théodicée le ramène à la logique, qui vient +en aide à sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et une +valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent +exprimée que les scolastiques, soit en métaphysique, soit en théologie, +n'ont eu véritablement en propre que l'invention d'une méthode, ou +l'application de la logique à toute la philosophie. + +[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p. +117.--_Tractatus de Concordia præscient, cum lib. arbit. Id.,_ p. +128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.] + +Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, on ne saurait les +adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas +qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre +arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. Mais quand il passe de +l'exposition du fait à la conciliation de ce fait avec l'ordre du +monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais il +s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée comme absolue par +les théologiens. Sa volonté est la nature des choses, dit saint +Augustin[269]. Il peut être philosophique de subordonner sa volonté et +sa puissance à sa perfection; mais ce n'est pas une décision qui aille +de soi, et l'on trouverait difficilement un écrivain ecclésiastique +accrédité qui souscrivît à la théorie d'Abélard au moins dans ses +termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose +d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de la prescience et de la +liberté, de la bonté divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine +sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-être parce que la +contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous +sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont +importantes, et malgré de justes précautions, Abélard n'a point échappé +à l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce +moment qu'il faut le juger. + +[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abélard est +critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons +sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint +Paul.] + +Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse de l'Introduction, +l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il soit peu méthodique. Ainsi, +après deux livres consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer +le troisième à discuter les attributs généraux de Dieu, sa bonté, son +immutabilité, sa toute-puissance, son unité, même son existence; toutes +questions indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent préalables à +la connaissance des trois personnes de la Trinité. Il semble, en effet, +qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaître sa nature, +ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il +soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi +saint Thomas dans la plus méthodique des théologies[270]. Suivant les +idées modernes, tous les objets traités dans le livre III, tel qu'il est +imprimé, appartiennent à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin +d'être des corollaires ou des appendices du dogme chrétien, sont les +principes mêmes avec lesquels le dogme chrétien doit être conféré et +raccordé. Mais les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; quoique +rationaliste parmi les théologiens, il est et veut être théologien; il +doit donc avant tout poser la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui +n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il cite les +philosophes et les païens, ce n'est pas pour avoir connu les vérités +primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les vérités +chrétiennes, mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que +sous une forme un peu vague, un peu voilée, les vérités chrétiennes +elles-mêmes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes +chrétiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce +plan même, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers +livres n'ont point d'ordre et de clarté. L'ouvrage semble un premier +jet, ou plutôt un recueil d'idées et de questions écrit pour +l'enseignement ou après l'enseignement, dans l'ordre où l'improvisation +et la polémique, inséparables de l'enseignement oral, avaient +d'elles-mêmes disposé les matières. En effet, lorsqu'au commencement +du second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec tant de soin +l'emploi des autorités profanes et du raisonnement philosophique, il y +est amené par des attaques récentes, et répond à des objections, à des +critiques qui semblent être survenues depuis le premier livre, ou plutôt +depuis les leçons dont le premier livre ne serait que le résumé ou le +canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction +d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre d'un de ses élèves +peut-être? L'inégalité du style, les redites, les désordres, et +quelquefois aussi les absurdités et les ellipses, les arguments tantôt +développés avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, les citations +parfois indiquées ou tronquées, et qui souvent encombrent le texte, +seraient autant de circonstances favorables à cette conjecture, quoique +assurément les morceaux importants soient de la main du maître, tels +que le prologue, le début de l'ouvrage, celui du second livre, et les +principaux articles du troisième. Quant au fond des idées, au choix des +arguments, des autorités et des exemples, tout est bien de lui, et nous +venons en vérité de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le +retrouve dans ses autres écrits; les analogies y sont frappantes; il +aime à se répéter. + +[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quæst. I-XLIV. C'est aussi l'ordre +suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Théologiques_.] + + + +CHAPITRE III. + +SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Theologia Christiana_. + +L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté hardie d'un +homme habitué à voir les intelligences plier devant lui et qui ignore +encore les dangers de l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage +était fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, et +l'existence même de la Théologie chrétienne[271] prouve qu'Abélard eut +à défendre l'Introduction, car le second ouvrage répète et adoucit le +premier; il en contient de longs fragments littéralement reproduits, +mais autrement divisés et rangés dans un nouvel ordre. Le style est plus +soigné, la latinité meilleure, la composition plus méthodique et moins +aride. L'auteur semble avoir autant à coeur d'éviter que de repousser +les attaques de ses adversaires, et de désarmer la critique que +d'établir ses idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, mais +il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques +passages importants qui modifient ou confirment les propositions les +plus contestées de l'Introduction. + +[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov. +anecd._, t. V, d. 1156-1860.] + +Il paraît que trois points surtout avaient provoqué le doute ou la +discussion, peut-être aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur. +Ce sont encore les points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui. + +Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère général de cette +théologie. Il est évident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins +qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec +la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise +n'était pas entièrement nouvelle au temps d'Abélard, mais nul n'y avait +apporté autant de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand +renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à l'hétérodoxie, sans +s'être jamais extérieurement ni, je le crois, intérieurement donné pour +un novateur religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune, +piqué de penser par lui-même. Il avait élevé sa chaire de sa propre main +et se croyait le créateur de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était +suspect: son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus sûr, son +coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût pas évité un grand danger, +la défiance de l'Église. Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien +qu'il n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait +de la provoquer, en s'empressant de la désarmer dès qu'elle le menaçait. +C'est donc sur le caractère philosophique de sa théologie qu'il se +montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les fidèles. + +L'application de la philosophie à la théologie conduit naturellement à +citer les philosophes autant ou plus que les Pères, qui ne le sont pas +toujours; les philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens. +D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms +de la philosophie. De là, dans notre auteur, un mélange nécessaire des +lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères des +premiers siècles en aient donné l'exemple, assez constamment suivi +par la littérature du moyen âge, c'est un usage qui a toujours été +soupçonné, accusé d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient +quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition et la dialectique +conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquité payenne, il +y avait donc grand intérêt à justifier l'emploi de ces autorités +hasardeuses et à réconcilier enfin la science des Gentils avec les +traditions catholiques. + +Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec +ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'écarter de l'Église, +qui abusaient des sciences du siècle et corrompaient le dogme par la +dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, était +prévenue d'incrédulité et de libertinage; pour lui, comme pour ses +successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux +philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher à se +disculper de son attachement à l'une en s'acharnant contre l'autre. Il +déclamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux +qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et +plus hardie, et comme pour achever sa pensée, Héloïse appelait les +adversaires de son époux du nom injurieux que saint Paul donnait à ses +calomniateurs: saint Bernard était pour elle un pseudo-apôtre[272]. + +[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p. +42.] + +Quand la dialectique, même circonscrite dans de certaines bornes par une +intention chrétienne, pénètre dans le dogme, elle peut toujours altérer +ce qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple et à sa trop +simple expression, en l'interprétant suivant la science; elle-même, et +pour son propre compte, elle n'a été que trop accusée d'être une science +de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'être qu'une +orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'énergie du terme, +n'être _chrétien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abélard tâche de se +préserver; il s'attache à combattre, à détruire toutes les objections +de l'hérésie contre la Trinité; il prend soin de séparer et même de +garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. «Quant +on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» dit M. Cousin, «on y +trouve la dialectique placée à la tête de la théologie et l'esprit caché +du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les +attaquer directement[273].» En revoyant ses arguments, Abélard semble +avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore après six ou +sept siècles, et il a pris grand soin d'établir le caractère orthodoxe +de sa doctrine sur la Trinité. + +[Note 273: _Ouvr. inèd. d'Ab._, Introd., p. cxvii.] + +Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou +d'important sur ces trois points: l'autorité des philosophes, l'abus de +la dialectique en matière de religion, la pureté de sa doctrine. + +1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, si celle enfin de la +raison ne suffisent pas, même contre des philosophes qui n'invoquent que +la dernière, il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à nos ennemis; +en repoussant une à une leurs objections, étouffons les aboiements de +ceux qui cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce que, dans +une intention sincère, nous avons écrit pour la défense de la foi. Ils +récusent eux-mêmes les philosophes comme Gentils, et leur contestent +toute autorité en faveur de la foi, comme étant condamnés par elle..... +Mais tous les philosophes, Gentils peut-être de nation, ne le furent +point par la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à la damnation +ceux à qui Dieu même, au témoignage de l'apôtre, a révélé les secrets de +la foi et les profonds mystères de la Trinité, et dont les vertus et les +oeuvres sont célébrées par de saints docteurs[274]?» Car peut-on nier +que l'incarnation ne paraisse annoncée dans certains écrits payens plus +ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand Platon dit que Dieu, +en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre +dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas +une image du mystère de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus +de l'antiquité, c'est que la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour +tous, comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force donc à douter +du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont, +naturellement et sans loi écrite, _fait_, selon l'apôtre, _ce que veut +la loi_, et qui la montraient _écrite dans leurs coeurs, leur conscience +rendant témoignage_ pour eux-mêmes[276].» Il est évident par l'Écriture +que «la justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces et les +prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses +descendants. «Ne désespérez du salut de personne ayant, avant le Christ, +vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence, +par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont +jadis signalé non-seulement les philosophes, mais encore des hommes +illettrés!... Que de témoignages nous le redisent, comme pour gourmander +notre négligence et notre faiblesse!... Armés des pages des deux +Testaments, des innombrables écrits des saints, nous sommes pires... +que ceux à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite et le +spectacle des miracles.» + +[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.] + +[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé du _même_, +de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain mélange, et l'ayant divisé +en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa +longueur, puis croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du +X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement. +C'est la création de l'âme du monde et de la forme sphérique de +l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au +christianisme; le croisement à angle aigu est regardé comme une allusion +à la position de l'écliptique sur l'équateur et n'a point de rapport +avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timée_, éd. de M. H. Martin t. +1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)] + +[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.] + +Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché l'immortalité de l'âme, +la rétribution future, la gloire ou le châtiment; ils s'y appuient pour +nous exhorter à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient +appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils +sachent que Dieu en est le principe ou plutôt la cause finale, qu'elles +doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de +Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien. +L'humilité de Pythagore semble avoir deviné l'humilité chrétienne. +Lorsqu'on lit ce que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette +parole de Job: _La piété, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu, +c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, nous sommes appelés +chrétiens, comment refuser le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? +Les préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une _réformation de la loi +naturelle que les philosophes ont observée_[278]. L'Évangile, comme la +philosophie et à la différence de l'ancienne loi, préfère la justice +intérieure à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention de l'âme; +aussi quelques platoniciens ont-ils été emportés jusqu'à ce blasphème, +que Jésus-Christ avait reçu toutes ses maximes de Platon. + +[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la définition de l'orateur: +_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singulière, rappelle à +l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII, +28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est +sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i), +d'après le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].] + +[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abélard a commenté ailleurs avec +détail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul +déjà cités, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et déjà il avait +dit dans l'Introduction: «Diximus deum esse potentiam generantem, +et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo +discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse +videtur.» (L. II, p. 1101.)] + +Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez +comme ils ont réglé la société: ils semblent lui avoir appliqué les +préceptes évangéliques. Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des +cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines. +«La cité est une fraternité.... Les législateurs de république ont +l'air d'avoir devancé la vie apostolique de la primitive Église.» +L'interdiction de la propriété, la mise en commun de tous les biens +est le principe de cette parole de Socrate dans le Timée[279]: Que les +femmes soient communes et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes +frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si +grand philosophe, de qui date l'étude de la discipline morale et la +recherche du souverain bien, ait institué une infamie aussi manifeste et +aussi abominable que l'adultère, condamné et par les philosophes, et par +les poëtes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au +point que quelques-uns regardent comme adultère l'ardeur passionnée de +l'époux pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que détruire jusqu'au +dernier reste de la propriété: il veut que les femmes soient en commun +dans un but, non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république est +celle dont l'administration est dirigée vers l'utilité commune, et +ceux-là seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union +de corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le +psalmiste de la perfection de la primitive Église, imitée aujourd'hui +par les congrégations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agréable que +les frères habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.) + +[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communauté des +femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timée, le +mariage au contraire y est réglé, et d'une manière assez singulière. +(_Étud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)] + +Les anciens n'appellent cité qu'une association où tout a pour but +le bien commun, «association maintenue sans murmure par la charité +sincère.» C'est vraiment la définition d'une société chrétienne. +Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité dans la +république que Platon veut en bannir jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit +à ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, «se regardant +comme ses ministres, non comme ses maîtres... ils ne doivent pas +craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberté de la +patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude céleste qui, selon +Cicéron, fut par révélation promise à Scipion[280].» Ainsi ont fait les +Décius, donnant l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du Seigneur. +«Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les abbés de ce temps-ci, eux à qui +est confié le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent +et reviennent à résipiscence, touchés du moins de l'exemple des Gentils, +tandis qu'aux yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments, +_vilia pulmentorum pabula_, ils dévorent impudemment des mets exquis et +nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle +courageux des Gentils ont embrassé la justice...» Qu'ils songent à ce +Zaleucus qui appliqua à son propre fils la loi que lui-même avait faite +contre l'adultère. + +[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, à +qui nous devons le Songe de Scipion.] + +Les philosophes ont connu également l'abstinence des anachorètes ou des +moines, la sublimité de la vie contemplative, les vertus de la solitude. +La vie solitaire «est celle où la ferveur extrême de l'amour de Dieu +nous suspend à la contemplation de la vision divine, et nous faisant +abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse, +pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» Quelques +philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont su s'y élever. Faut-il +prouver leur mépris des richesses? citons Pythagore, Cratès, Antisthène, +leur mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense de la vérité +comme un martyr certain de la rémunération;» le mépris de la douleur? il +éclate dans les stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés et +de la pureté de leur vie? C'est en eux «que commença cette beauté de la +chasteté chrétienne ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels +soins, quels embarras sont attachés au mariage; Salomon a peint avec la +plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chasteté +paraît la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine abonde en +beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce +et Virginie[281]. + +[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.] + +Quant à la science, les témoignages des saints nous apprennent combien +celle des philosophes nous est nécessaire dans l'étude des lettres +sacrées, tant pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir les +mystères allégoriques, dont l'explication est souvent dans les +nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et +l'arithmétique. C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si +un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaître +de fictions vaines? «Quelles sont les formes de style, les beautés +d'expression que ne présente pas la page sacrée, _pagina divina_, toute +remplie des énigmes de l'allégorie et de la parabole, et presque partout +abondante en allusions mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution +que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, cette mère des +langues?.... Quels mets peuvent manquer à la table spirituelle du +seigneur, c'est-à-dire à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire, +_l'éléphant nage et l'agneau se promène?_.... Qui, parmi les poëtes et +même parmi les philosophes, a égalé saint Jérôme pour la gravité de +la diction, saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin pour la +subtilité? Dans le premier, vous trouverez l'éloquence de Cicéron, dans +les deux autres la suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien +plus encore, si je ne me trompe, en comparant les écrits de chacun. +Que dire de l'éloquence de Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs +innombrables, tant grecs que latins, tous profondément versés dans +l'étude des arts libéraux?.... Mais comment les évêques et les docteurs +de la religion chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de la cité de +Dieu, quand Platon leur interdit la cité du siècle? Bien plus, dans +les jours solennels des grandes fêtes qui devraient être employés +tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur table les +bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils +célèbrent jour et nuit la fête et le sabbat en leur compagnie; puis +ils les récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent aux bénéfices +ecclésiastiques, aux offrandes des pauvres, évidemment pour sacrifier +aux démons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les hérauts +et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... Oui, ce qui se dit dans +l'église fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour +eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les +solennités de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent +sevrer leur langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour le dehors +et aspire à la cour des démons, aux conventicules d'histrions. C'est +là qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand +silence et la plus grande passion à la prédication diabolique. Mais +apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du +sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'église de +Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! il l'ose. O honte! il +l'accomplit; et devant les autels mêmes du Christ, toutes les infamies +sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des réunions +des fêtes solennelles, sont dédiés aux démons, et sous le voile de la +religion et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent réunis que +pour satisfaire librement leur lasciveté; et ainsi sont célébrées les +veilles de Vénus[282].» + +[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.] + +Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire du théâtre. Il +prouve que certains jeux scéniques étaient connus dès ce temps-là et +inspiraient un goût très-vif aux classes supérieures de la société, et +même aux grands de l'Église. Il indique également que ces scandaleuses +représentations, qui ont longtemps souillé les lieux saints, étaient +déjà célébrées aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé +les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient pas les +remontrances. Mais on comprend que cette sévérité même ne devait pas +améliorer la position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, et ce +n'était pas une très-habile manière de se bien mettre avec l'Église; +que d'établir, pour justifier les philosophes, que bon nombre +d'ecclésiastiques étaient loin de les égaler en pureté et en modestie. +Cette apologie qui tourne en invective, décèle un esprit toujours près +de franchir les bornes et de tourner contre le clergé les armes que +devaient un jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs de +toutes les écoles. Prise en elle-même et au fond, l'argumentation est +hardie. Elle tend à mettre la foi philosophique au niveau de la foi +chrétienne, en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes +au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation était seule +et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes sérieux sur le +catholicisme d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, +et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité chrétienne. +Nous allons le voir humilier non moins résolument aux pieds de la foi +l'orgueil et l'égarement de la philosophie. + +II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, juifs, gentils, ceux +qui contestent avec le plus de subtilité la sainte Trinité, sont les +professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon, +«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» Or cette philosophie est +comme le glaive acéré dont «un tyran aveugle se sert pour tout détruire, +mais qui peut servir pour la défense: elle peut faire beaucoup de bien +et beaucoup de mal. On sait que les péripatéticiens, que nous appelons +aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, réprimé les +hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» Quant à ceux dont +l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a été +condamnée, il y a longtemps, par Cicéron dans sa Rhétorique[283]. Saint +Paul s'est prononcé maintes fois contre l'esprit contentieux et les +argumentations verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint +Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion toute la +force de leurs poisons[284].» Au temps où nous sommes, les dialecticiens +s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis +la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse.» En eux +est ce principe de tout péché qui précipita le premier ange de +la céleste béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique +s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, ils peuvent tout +prétendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent +comprendre et discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités, +ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que +ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et +l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène à +l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même le don que l'on tient de Dieu, +on le perd, et l'on s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué. +L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit +la préférence de son jugement, c'est-à-dire qui préfère son propre +esprit à celui de Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient, +contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la discipline et aspire +à la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent +en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinité à la +similitude des corps composés d'éléments, moins pour atteindre la vérité +que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la +connaissance de celui qui résiste aux superbes et fait grâce aux +humbles.» Nul ne connaît ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu: +nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître +intérieur qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi la vie +religieuse sert-elle plus à le comprendre que la subtilité d'esprit. +«Dieu aime mieux la sainteté que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de +l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et +ne puissent exprimer et démontrer tout ce que l'inspiration divine +leur fait comprendre? Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui +s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture sainte, et qui ne +corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure! +Ils disent que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur a été +donnée, que les secrets célestes leur ont été confiés; ils mentent. Ils +semblent se vanter ouvertement d'être le temple du Saint-Esprit. Que du +moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée par les philosophes +gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en +raisonnant qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui professait +qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. «Qu'ils écoutent les +philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs +maîtres, eux qui méprisent les saints[285]....» + +[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhétorique est celle _ad +Herennium_, l'ouvrage de Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage +rapporté est extrait du livre II, XI.] + +[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22, +23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t. +VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.] + +[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.] + +«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter +rationnellement, la décision de l'autorité n'est pas nécessaire; mais ne +doit-il pas suffire à la raison qu'il lui soit démontré que celui qui +surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la +dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fidèles +que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait +comprendre?» + +C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits +célestes eux-mêmes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils +de Dieu, dit Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine[286]. +Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit +nombre ou par les plus grands des sages,» est _le Dieu inconnu; Incerti +Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, le Dieu +inconnu de l'autel d'Athènes, le même, ce semble, que cet autel de +la Miséricorde, où ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des +brachmanes, le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel dont parle +Stace: + + Nulli concessa potentum + Ara Deum, mitis posuit clementia sedom. + +[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abélard ne cite, je crois, nulle part +Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eût +sous les yeux le texte ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le +Pimandre ou l'Asclépius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052, +etc., et _Sic et Non_, p. 45.] + +«Que répondront à tout cela les professeurs de dialectique, s'ils +veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs +affirment ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs docteurs, +pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu leur inspirait, vérité que +ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour +plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée de l'intelligence +humaine. Ils ne rougissent pas de déclarer qu'ils entendaient et même +disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités qu'ils +ne pouvaient démontrer; et même ils se plaisaient tellement dans +cette obscurité que, sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils +étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte et nue ne +fût pas méprisée à cause de la facilité de la comprendre.» Les déesses +d'Éleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de +courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût arrachées du sanctuaire de +la pudeur, parce qu'il avait donné l'interprétation de leurs mystères, +«Oh! plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, même +en songe, détournés de leur présomption, et qu'on les vît cesser de nier +l'existence de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, parce qu'ils +ne l'entendent pas discuter avec une parfaite évidence[287]!» + +[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconté par +Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)] + +Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité qu'on ne peut +expliquer? et voici la réponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque +chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition; +«l'inquisition enfante l'intelligence, si la dévotion l'accompagne.» Aux +uns a été donnée la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. En +attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, l'autorité doit +suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime connue: ce qui est admis par +tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être +contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer, +d'autant que ce que l'infirmité humaine peut démontrer n'est pas +grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous +arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès de Dieu, quand on ne +croit pas à Dieu, mais à de petits arguments qui trompent souvent, et +qui peuvent à peine être saisis, même quand ils sont raisonnables[288].» + +[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec +ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au +précédent chapitre, p. 201 et 205.] + +La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser +une foi qui ne peut être défendue, faute de raisons évidentes pour la +soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maîtres +qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons du seul Boèce tout que nous +savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui +que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous +savons que c'est encore lui qui a disserté sur le dogme de la Trinité, +exactement et philosophiquement, en se conformant à la classification +des dix catégories[289]. Accuseront-ils le maître même de la raison, et +diront-ils qu'il s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils +font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura pas aperçu ce +qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on +peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils +nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point épargner +leurs maîtres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que +par les lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes enveloppés, ils +n'entraînent pas les autres dans la fosse où ils sont tombés. Pour +éviter un tel danger, il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre +la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent +de détruire son temple par les coups redoublés du bélier de leurs +arguments. + +[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages théologiques +soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)] + +«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs ne peut être +réprimée par l'autorité ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut +absolument leur résister par le raisonnement humain, nous avons résolu +de répondre aux fous suivant la folie, et de pulvériser leurs attaques +par les moyens qui leur servent à nous attaquer[290].» + +[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.] + +Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement dans sa vraie pensée, +revient à l'idée qu'il faut prendre aux incrédules leurs armes, et les +confondre par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si profonde +aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le +génie, et si à tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne +suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point +pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas +moins en elle-même, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que +personne ne m'impute à présomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai +pas accompli; mais qu'il pardonne à une intention pieuse qui suffit +auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. Tout ce que nous exposerons +sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non +la vérité, une certaine ressemblance et non la chose même. Quel est le +vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux +raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes +veulent que je m'écarte de la pensée et du langage catholiques, qu'il me +pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que je suis +toujours à donner toute satisfaction en effaçant ou corrigeant tout ce +qui sera mal dit, lorsqu'un fidèle m'aura redressé par la vertu de la +raison ou l'autorité de l'Écriture[291].» + +[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de +l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.] + +III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292]. +«La religion de la foi chrétienne tient invariablement, croit +salutairement, affirme constamment, professe sincèrement que le Dieu un +est trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul +dieu et non plusieurs dieux, un seul créateur de toutes choses visibles +et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des +personnes.» Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois +personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune +soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance +de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une +puissance, une majesté, une gloire, une raison, une opération; en un +mot, la seule exception à l'unité divine est dans la différence des +propriétés; celle d'une personne ne peut jamais être transportée dans +une autre, car elle ne serait plus propriété, mais communauté. + +[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.] + +Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent être entendues que +d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est +inengendré, cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit, +qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela inengendré. Ce qui n'est pas +juste n'est pas nécessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre. +Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent soit +collectivement, soit séparément, à toutes les personnes ou à chacune; +ainsi Dieu, Seigneur, Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela +peut se dire de toute la Trinité et de chaque personne de la Trinité. +Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom +même de Trinité: Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas +la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y +a un nom, un seul qui convient à chacune d'elles, mais non à toutes +ensemble, c'est le nom même de personne; il convient à toutes, mais +séparément et non simultanément. + +Dans cette trinité des personnes, aucune n'est substantiellement +différente des deux autres, aucune n'en est numériquement séparée; +chacune est différente de chaque autre seulement par la propriété, non, +encore une fois, dissemblable substantiellement ou numériquement, comme +le croit Arius. Ainsi le Père n'est pas autre chose (_aliud_) que le +Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas +autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci +n'est pas celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est +différent numériquement de Platon, c'est-à-dire qu'il est autre par +la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose, +c'est-à-dire qu'il n'est pas substantiellement différent, puisque tous +deux sont de même nature, quant à la communauté de l'espèce: l'un et +l'autre est homme. + +«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout ce qui existe dans la +nature ou est éternel, et c'est Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; +hors de là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos oeuvres et +non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont +Dieu même. Si l'on prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans +être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent éternellement en +lui ou sont coéternelles à la divine substance dans laquelle elles +sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou +accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent +la substance de Dieu, elles sont alors antérieures (_priores_) à Dieu, +comme la raison est dite antérieure (_prior_) à l'homme, étant sa forme +constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitué par la +substance de la divinité et la sagesse, il serait un tout composé de +matière et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les +qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux +accidents, proposition condamnée par tous les philosophes et tous les +catholiques. L'accident peut être ou ne pas être, il est mutable, +omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on peut dire qu'il est +la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec +la nature divine? La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni +substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de même la +puissance, et de même les autres attributs. + +Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique, +incomparable, au delà ou au-dessus de la substance; de même, les +propriétés qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement +appelées formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la +distinction des personnes; et cette différence n'est pas celle de la +personne de Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant +qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la même essence +ou la même substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut +que l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible de l'essence, +ne fasse pas obstacle à la diversité des personnes, et ne nous conduise +pas à l'erreur de Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne +soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et ne nous jette pas +dans l'erreur d'Arius. + +On ne voit pas bien comment Abélard conciliera ces idées générales avec +l'attribution de la puissance au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour +au Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en tout ou en partie +cette répartition ne nous a paru clair et conséquent. Abélard ne +l'abandonne pourtant pas, et il présente même d'une manière spécieuse la +réserve d'une part, éminente dans la puissance en faveur du Père, car +les autres attributions ne sont pas contestées. Tout ce qui concerne la +puissance est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est tirée +du néant, et le Père crée par son Verbe, non le Verbe par le Père; c'est +le Père qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils +(Galat., iv, 4) de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son +Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Père que le Fils +invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le +Père lui a fait. Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée +textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi que le Père a donné +tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_ +est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de +Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; à lui donc +tout ce qui vient de la bonté. Ainsi la distinction des trois propriétés +se justifie. «Le dialecticien peut être le même que l'orateur, mais son +attribut comme orateur n'est pas le même que comme dialecticien[294].» + +[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.] + +[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.] + +Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites nécessaires +de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse +merveilleuse de subtilité a dérouler devant lui; mais il faudrait la +donner tout entière, car elle brille surtout par les détails, par cette +méthode minutieuse qui ne néglige aucune des formes successives du +raisonnement, qui poursuit la même pensée sous toutes les expressions +possibles de la science. La grandeur manque à cette discussion, mais non +la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; les mathématiques seules offrent +des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable +et supérieure encore comme instrument d'analyse à la langue systématique +des péripatéticiens du moyen âge. + +Nous renonçons à donner, même par échantillons, cette controverse, qui, +sérieuse pour le fond, semblerait puérile de formel mais nous devons +dire qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections +élevées de tout temps contre le dogme par les adversaires du +christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinité au nom de +l'unité; huit, la Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes +reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale ou réelle. +Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent +être donnés à la divinité, autant elle devrait compter de personnes, et +il est étrange que des noms, accidents passagers des langues humaines, +constituent des choses éternelles. Réelle, la Trinité est la triplicité +de substance, car l'unité de substance est la condition de toute +réalité: trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. Que +devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire +qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles diffèrent en quelque +chose, et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence est +impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, Grégoire de Nazianze la +posait dans ces vers: + + [Grec: + Pôs ê triazet, ê trias palin + Enizet: + (XI, de Vit. sua.)] + +Abélard a raison de dire que toute la difficulté scientifique de ces +objections est celle de concevoir la diversité des personnes, sans leur +assigner aucun des modes de différence admis par les philosophes; mais +il ajoute aussitôt que la nature singulière de la divinité doit bien +exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la +sagesse incarnée seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Mais +c'est un esprit auprès duquel tout autre est corporel et grossier. Nos +docteurs, «qui ramènent tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre +Dieu au nombre des choses, à peu près par le même scrupule qui décidait +Platon à insérer entre nulle substance et quelque substance, entre le +néant et les réalités actuelles, son _Hyle_, cet être informe, matière +universelle qui n'est aucun être et d'où tous les dires sont pris, +_materia, mater rerum_. Aux difficultés de la science humaine, il y a +donc une première réponse générale dans cette parole de saint Jean: «Ce +qui est de la terre parle de la terre.» (III, 34.) Souvenez-vous que, +comme votre science, votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent +faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, après +cela, de concilier la divinité et vos dix catégories, ou plutôt +distinguez profondément l'incréé du créé, et tâchez d'avoir deux +langages. + +N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, théologiens en titre, qui, +du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut être +Père, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les propriétés des +personnes sont nécessairement réelles en dehors de son essence, si +l'on ne veut que la Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une +différence plus grande entre Dieu le Père et Dieu le Fils qu'entre un +homme père de celui-ci et le même homme fils de celui-là. S'il est vrai +qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter +un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes sont donc des +relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par +disjonction on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est +une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne +s'agit point de relation à une autre personne. Le terme auquel le +premier terme est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu sont +à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils fils de Dieu, le +Saint-Esprit procède de Dieu; aussi la théologie appelle-t-elle les +relations _relations intérieures de la divinité_[295]. + +[Note 295: «Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria.» +(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La réponse à cette objection repose sur +une différence entre _tres_ et _tria_, conforme également au langage +dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte +à _personae_) et au texte de l'Évangile: [Grec: kai outoi oi treis +en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par +malheur en grec [treis] ne peut se rapporter à _personnes_, [Grec: +prosôpa].] + +Les trois personnes ne sont pas nécessairement trois êtres, trois +choses, _tria_; cette expression synthétique _la trinité des personnes_ +n'emporte pas une division nécessaire de ses éléments, pas plus que _le +vingt et unième_ n'est séparément _le vingtième et le premier_, pas plus +que _la demi-maison_ n'est divisément _la maison_ et _la demie_, pas +plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou créé. Dieu est trois +en ce sens qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est +multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés personnelles. +La similitude entre les personnes n'entraîne aucune distinction +substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses +qui diffèrent numériquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que +par les propriétés, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude? +La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs +rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées numériquement; +elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est à la fois +conclusion et proposition. + +Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu, +essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des +deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs +essences divines. Il faut répondre en contestant ce passage du singulier +au pluriel. Socrate est le frère d'un homme, Platon est le frère d'un +autre; Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont chacun une +intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas +une chose? Chaque être a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des +temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un +homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme; +coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours +qu'un homme. D'où vient donc que parce que chaque personne de la Trinité +est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait +trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout dépend donc de +l'idée qu'on se fait de la différence qui constitue chaque personne. +Il est enseigné que c'est une différence de définition, non d'essence. +L'honnête et l'utile ne sont pas la même chose, ils se définissent +différemment, quoique l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien +ne sont pas identiques, quoique la même essence soit le sujet du +grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père et le Fils sont différents +avec la même substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit +quelquefois _le Père est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu +comme le Père, tuais non qu'il soit par les propriétés le même que +(_idem quod_) le Père. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux +termes; «encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit +point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans +le sens propre, ni les pousser au delà de ce que prescrit l'usage et +l'autorité.» De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas les méchants, +doit-on conclure que Dieu ne connaît pas tout? Ces mots: _J'adore la +croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportés +des créatures au créateur, les noms de père et de fils acquièrent +une signification spéciale, expriment une relation qui n'a point +sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discrétion, +c'est-à-dire le plus grand effort de discernement, est nécessaire. +Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles +d'Athanase, conduire à la confusion des personnes, _neque confundentes +personas_. En vain invoquerait-on la règle du syllogisme: Tout ce qui +s'affirme du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B +soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, dès qu'une chose +est dite d'une autre chose, tout propre du prédicat était propre du +sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce +corps est ce qui ne s'anéantit pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit +pas. Les distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi des règles +de l'art. + +La relation qui constitue la propriété de chacune des trois personnes, +a quelque chose de mystérieux; elle ne rentre pas exactement dans les +cadres de la science, elle ne peut donc être exprimée que par des +similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont +permises, mais il faut s'en défier, aussi les voyons-nous employées dans +cet ouvrage avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain fait place +à une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brièveté +et précision qu'Abélard en use pour expliquer, en quelque manière, la +génération du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_), +comme l'espèce est du genre, la sagesse divine, étant une certaine +puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens +l'homme est la même chose que l'animal, l'image de cire la même chose +que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, le Fils est de la +même substance que le Père, la sagesse est essentiellement puissance, +mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est comme une partie +de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est +indivisible. Le Fils est du Père comme la sagesse est de la puissance, +voilà la génération. Quel mode de génération? Le Père ou la puissance +est-il matière, cause, principe, antécédent quelconque du Fils ou de +la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: la +matière est assujettie à la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose +l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne +s'applique point à un être éternel qui a dit de lui-même: _Principium +qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut être +l'antécédent de Dieu même[296]. Aucune priorité d'essence non plus que +de dignité n'est possible entre les personnes divines. Le Père n'est +point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Père et +par le Père; mais cette différence ne constitue aucune supériorité. La +génération ne constitue aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune +succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-même et +n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de génération +éternelle: le Fils est engendré toujours (_gignitur_), et toujours il +est engendré (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinité +sont coéternelles[297]. Resterait à examiner ce que c'est qu'être d'un +autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir +un autre pour cause, principe ou matière, ou tout au moins si cela +n'exprime pas la génération d'une substance détachée d'une autre +substance; mais c'est là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il +affirme, et c'est tout. Il pose les expressions reçues, consacrées, et +s'abstient de les définir à fond. Ce parti pouvait être le plus sage, +mais bien plus sage encore il eût été de dire sans commentaire et comme +axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ est le fils de +Dieu et il est Dieu.» + +[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Église +même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir aucune censure, employé +des expressions qu'Abélard s'interdit, et il cite ici même, en les +désapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisément à +l'hérésie, par exemple que le père est _la cause_ de sa sagesse, qu'il +est _le principe_ de la divinité, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)] + +[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a été contesté. +L'auteur d'une dissertation contre Abélard (_Anonymus Abbas_) trouve +contraire à la dignité du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement +engendré, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendré, +semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl. +Cisterc_. t. IV, p. 251.)] + +Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en tient pas là. +Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle déclare +incompréhensible. Le philosophe était donc autorisé à s'efforcer de +_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des +mystères. C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir méthodiquement +la foi touchant la Trinité, «cette foi qui lui paraît ne manquer à +personne.» Indépendamment des citations des anciens, ceux-mêmes, dit-il, +qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le père, Dieu +le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur +s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient à sa bonté: cette +croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus éloignés de +nous. C'est pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la justice.» +(Rom. X, 10.) + +«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous avons osé écrire +touchant la plus haute et incompréhensible philosophie de la Divinité, +incessamment forcé et provoqué par l'importunité des infidèles, +n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne prétendant pas enseigner +la vérité que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se +glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la vérité, +mais le combat. Attaqués, si nous pouvons leur résister, il doit suffire +que nous nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne +triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils +nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous +aussi nous avons de préférence, recherché celles qu'on ne saurait +pleinement entendre, si l'on n'a consacré ses veilles aux études +philosophiques et surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire que +notre résistance à nos adversaires usât des moyens qu'ils acceptent, nul +ne pouvant être accusé ou réfuté que sur les points accordés par lui, +pour que ce jugement de la vérité fût accompli: _Sur le témoignage de ta +propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298].» + +[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.] + +On ne sait plus guère la théologie; et peut-être pensera-t-on que ces +distinctions infinies sur la nature de la Trinité sont l'oeuvre spéciale +du génie subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager de l'esprit +ingénieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une +collection dangereuse d'idées hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se +rassure, Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments de détail, +il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. Des questions qu'il +parcourt, bien peu ont été inconnues des Pères de l'Église; toutes se +sont perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons même ajouter +qu'en général les solutions qu'il donne sont légitimes, et que, même sur +les points abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les _questions_ +restées _ouvertes_, il se décide communément pour le sentiment le plus +correct et le mieux autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire, +sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas +Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les +docteurs de l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au XVIIIe +siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus +de scolastique, on verra que les questions traitées par Abélard, et +bien d'autres non moins subtiles, non moins délicates, font une partie +essentielle de la science théologique, et sont assez souvent résolues +par les meilleures autorités dans le même sens que par le docteur auquel +saint Bernard disait anathème. + +Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de +l'orthodoxie, irréprochable dans Abélard. Au reste, on en va mieux +juger. + + + +CHAPITRE IV. + +DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS. + +Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine +d'Abélard touchant la nature de Dieu, a été jugée, comment nous devons +la juger nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de la Trinité +fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il fut condamné à Soissons, +et lorsque vingt ans plus tard il éclairait et compléta son premier +ouvrage par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité qu'il +eut principalement à répondre devant le concile de Sens. Contre ce point +capital de sa théologie, les griefs de l'Église sont déposés dans les +écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier +de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, +le véritable auteur de la perte d'Abélard[299]. C'est là que nous irons +chercher ces griefs pour les exposer et les discuter. + +[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abæl, ad vener. +Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr. +Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P. +Abæl. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc. +laudun., _Epistola adv. P. Abæl_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed. +1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de +Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas été +publié. Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée +et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai +en a donnés. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S. +Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr. +error. Abæl. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues +et Richard de Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté +certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol., +1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II, +para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de +Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des +épîtres de saint Anselme soit dirigée contre Abélard; mais c'est une +erreur évidente.] + +I. + +La méthode générale d'Abélard était le premier. Il veut traiter +l'Écriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry, +et il contrôle la foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne, +il a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et dans la lettre +célèbre où saint Bernard, s'adressant au pape, réunit et discute les +principaux chefs d'accusation, il commence par celui-là[300]. + +[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._, +t. I ep. cxc. et t. II, p 610.] + +«Nous avons en France un théologien nouveau, devenu tel d'ancien maître +qu'il était, et qui après s'être joué dès son premier âge dans l'art +dialectique, s'égare maintenant dans la science de l'Écriture sainte. +Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et déjà condamnés, les +siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de +toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre, +il ne daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance (_nihil proeter +solum nescio quid nescire_), il lève la face vers le ciel et scrute les +profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots +ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de prononcer. Et prêt à +rendre raison de tout, il présume des choses au-dessus de la raison, +contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet à la +raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de +plus contraire à la foi, que de refuser de croire à rien de ce qu'on ne +peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpréter cette parole +du sage: _Qui croit vite est léger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire +vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon +n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la +crédulité mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape +saint Grégoire nie qu'elle ait aucun mérite, si la raison humaine +l'appuie de son expérience.» + +Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le raisonnement les secrets +de Dieu, ni sacrifier la foi à la raison. Sans doute il a mal à propos +appliqué à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, qui n'a +trait qu'à la crédulité dans les relations des hommes; c'est une maxime +de morale pratique, on même de prudence humaine, comme il y en a tant +dans les livres du Sage; ce n'est point une règle de foi. Mais quel est +le théologien qui ne s'est jamais emparé de passages de l'Écriture, pour +leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens littéral +et du sens figuré semble tout autoriser d'avance. Dans les écrivains +sacrés, dans les prédicateurs, bien des citations sont des applications +ingénieuses plutôt que des témoignages directs. Il faut donc écarter +le texte et voir la pensée. Quand Abélard dit qu'on doit comprendre +ce qu'on enseigne, il répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait +exprimé presque dans les mêmes termes[301]. Cette pensée ne cesse d'être +la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une +méthode théologique. Il s'agit alors de la question générale de +l'application de la raison à la foi. + +[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos +chapitres précédents _passim._] + +Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la raison humaine en +interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est +apparemment aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue +maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre à la +lettre certains anathèmes des saints et même des apôtres, pour professer +en thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, tous les +écrivains sacrés protesteraient à l'envi. Quand tout est calme, quand +on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point +d'apologistes qui ne cherchent à concilier ces deux choses, la foi et la +raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'à un certain point_; +toute la difficulté gît dans l'appréciation des droits respectifs, et +dans la fixation des conditions de l'alliance. De là vient qu'on trouve +dans les auteurs des passages contradictoires, et tantôt pour, tantôt +contre la raison. Tout chrétien est rationaliste, tout chrétien est +croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison, +témoigne d'une adhésion sincère à la foi chrétienne, d'un attachement +scrupuleux à la tradition, nous paraît irréprochable, au moins tant +qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces termes, nous croyons à +l'entière innocence d'Abélard. Il s'est bien proposé d'enseigner, ou +plutôt de _défendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a +déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; voulant expliquer +le dogme plutôt que le prouver, le rendre intelligible plutôt que +démonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui +tiennent à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les +raisonneurs infidèles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il +parle avec soumission de l'autorité, avec respect de l'Église, avec +modestie de son entreprise, avec défiance de ses lumières[302]. + +[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._, +l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.] + +Mais sortez des termes généraux, et peut-être concevrez-vous mieux +les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les +conséquences auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou +dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait au moins se défier +de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant +immédiatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il à +condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'avérer jusqu'à quel +point les oeuvres d'Abélard déposent contre sa foi, il faut savoir si +chez lui domine le principe de l'autorité ou le principe de l'examen; +car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études antérieures d'un +écrivain, ses ouvrages publiés, le tour de ses idées, le genre de sa +renommée, tout détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons +que toutes ces circonstances se réunissaient pour dénoncer Abélard, en +quelque sorte, dès qu'il s'avisait de théologie. Chrétien de coeur, +orthodoxe d'intention, il était rationaliste par là nature et les +antécédents de son génie; il n'avait touché à rien sans innover en +quelque chose; il s'était constamment targué de penser sans maître, ou +même de faire changer de maître à l'esprit humain, prétention de mauvais +augure et de funeste conséquence. + +Le rationalisme chrétien n'est pas formellement défendu ni condamnable +de plein droit. Certaines écoles théologiques le redoutent et le fuient; +pour toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne citera pas, je +crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommandé; mais il est +permis, et d'imposantes autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les +Pères, Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, dans +toute la force du terme, un chrétien rationaliste, mais il a failli, +et pour cela peut-être. Voyez avec quel soin Abélard se justifie de le +citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jérôme[303]. Le modèle du +philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, paraît être +saint Augustin; et encore dans notre temps, où les triomphes et les +excès du rationalisme ont fait verser les écrivains sacrés du côté de +l'autorité, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire +qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus +détesté peut-être depuis deux siècles par les défenseurs en titre de +l'unité, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'écrivit n'entendait +certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire, +il a scandalisé l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui +met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses +hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, ou du moins commettra la faute +d'inquiéter la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il s'est +réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui, +Bède avait allié la théologie aux connaissances philosophiques; on +célébrait dans l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de +Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné une théorie de Dieu et +de la Trinité qu'on n'a point dénaturée en la traduisant sous ce titre: +_le Rationalisme chrétien_[304]. Mais Abélard a, plus hardiment, plus +librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme +les procédés de la science et les formes de la logique. Les erreurs, +inévitables peut-être en tout traité de théologie, ne pouvaient donc lui +être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a +moins condamné sa pensée que son exemple. + +[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p. +1109.] + +[Note 304: _Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle ou Monologium +et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.] + +L'Église s'est placée dans une position difficile; elle ne s'en est +pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir à ces deux termes absolus et +contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u +pu prononcer un divorce éternel entre la foi et la raison, Comment, +en effet, abjurer l'humanité? Tout homme en lui-même a deux esprits, +l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu +comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit, +ou pourquoi il veut croire. Le chrétien est homme, et à mesure que son +intelligence est plus développée, il éprouve plus vivement le besoin +de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les +conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de +plus élevé. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent, +à un degré quelconque, en savoir plus que les sages inspirés du +Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un +saint Jean, soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté même de +l'expression, inférieure aux doctrines des écoles profanes. Il tend +donc à faire de la religion une science, et cette tendance du chrétien +éclairé a été de bonne heure celle de la société chrétienne. Entre +la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque chose qui n'est +absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et +qu'on appelle théologie. La théologie est par sa nature une chose +rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle; +en elle viennent se rencontrer et se développer les deux esprits qui +subsistent dans l'homme et dans l'Église; toute théologie est une +certaine alliance de la raison et de la foi. + +Dans les rares instants où l'Église est paisible et ne se croit point +d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, à d'autres +moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité. +Suivant les temps, les écoles, les questions, ces deux esprits se font +ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils +transigent ne demeurent point invariables. Dès que la guerre se déclare, +dès que les positions longtemps respectées sont entamées ou paraissent +menacées par le raisonnement, le sein de la théologie se déchire. ta foi +se défend en réduisant autant qu'elle peut la part laissée à la raison; +la raison avance en tâchant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède +à la foi, jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, l'une +et l'autre prononcent ce mot insensé: Tout ou rien. Prétention vaine, +impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour +réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la guerre succède +l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complète ni la paix +profonde; toujours deux esprits vivent dans, la société chrétienne; +mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les temps, les +sectes, les hommes. On distingue toujours deux écoles et au besoin deux +partis. A quelque âge que vous preniez la théologie, dans quelques +limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisée ou +prête à l'être. Vous entendrez soutenir ici que la foi, supérieure à la +raison, accepte à peine son secours et ne peut qu'être compromise par +son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de la raison, parce +qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie. +L'autorité spirituelle en général, l'Église gouvernante penchera vers +la foi par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation de +l'école inclinera vers la foi par l'examen. Sans prétendre que l'une +soit toujours entraînée à un superstitieux absolutisme, sans accorder +que l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la licence, je +crois vrai que de chaque côté s'élèvent ces funestes écueils où si +souvent l'orgueil humain fit échouer la vérité; et il faut bien convenir +que l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, ne s'est pas +toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie. + +Saint Bernard et Abélard représentent les deux esprits au XII siècle. +Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé son principe aux dernières +conséquences. Saint Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme +comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point +aux extrêmes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le +philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui. +Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et qu'un des mérites de +son esprit fût l'indépendance, glissa moins encore sur la point de la +révolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet de +l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec la volonté +sincère de rester dans l'unité. + +La raison peut pénétrer dans la théologie, soit pour exposer le dogme, +soit pour en établir la vérité. De là deux nationalismes, l'un plus +réservé, l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir comment +il faut comprendre les dogmes; le second aspire à montrer pourquoi il +faut les croire, et celui-ci risque plus de s'écarter de la foi que +celui-là. Ce n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la foi +due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels dogmes; expliquer +comment ils doivent être compris, c'est les supposer ou les prouver +compréhensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans +un cas, les éclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est évident, +toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de légitimer +la foi, est plus périlleuse, et peut conduire à rendre la religion +justiciable de la philosophie. + +Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. Sa méthode est +essentiellement l'exposition raisonnée des mystères, non la recherche +de leurs titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien expliquer le +sens des points de foi, il est amené par le procédé dialectique à les +rapprocher à un tel degré des vérités philosophiques, qu'on dirait +qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable, +_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir +mis en question les vérités de la foi, sans avoir affiché la dernière +prétention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en +définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on prétendre en effet +au delà de cette conclusion dernière: La foi, c'est la raison? + +Cependant ces mots pourraient encore être entendus chrétiennement. Qu'on +y songe, le rationalisme incrédule dit: la raison exclut la foi; à +l'autre extrémité, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux pôles +se placent deux opinions modérées et pourtant divergentes, qui diraient, +l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison. + +Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne peut être définitivement +jugé que par les conséquences qu'il en a tirées. + +II. + +Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: Faut-il croire les +dogmes? mais, posé qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de +ceux qu'il faut croire? + +Voici la première erreur d'interprétation que lui reproche saint +Bernard: «Il établit que Dieu le Père est une pleine puissance, le +Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet +article, placé en tête de tous les actes d'accusation[305] Abélard a +toujours répondu par une formelle dénégation: «Ce sont paroles que +je repousse et déteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme +hérétiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que +leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes écrits, je me déclare +non-seulement hérétique, mais hérésiarque[306].» + +[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in +Proefat_.--D'Argentré, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p. +19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist. +litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.] + +[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.] + +Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; un autre censeur, +resté inconnu, est révolté d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes +s'étonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abélard ait +entendu contester au Père et au Fils la toute-puissance divine, ce qui +eût été lui contester la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a +qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est +le Tout-Puissant. Dès le concile de Soissons, il avait professé +cette maxime de saint Athanase en présence de son juge incertain et +troublé[308]. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le Père comme la +puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considérons +que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la +puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonté, désignée par le +nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse; +être bon n'est pas être sage ou puissant.--La sagesse est une certaine +puissance, tandis que l'affection de la charité appartient plus à la +bonté de l'âme qu'à sa puissance.[309]» Que signifient donc ces paroles? +Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle +puissance? Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement de +la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y aurait injustice, méprise à +lui reprocher une induction éventuelle ou possible, comme une maxime +établie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation. + +[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_., +t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput. +anon. Abb_., 1, I, p. 240] + +[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p. +1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p. +382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.] + +[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et +1329.] + +Voici son idée générale. Dieu est une seule substance et trois +personnes: les personnes ne sont donc pas différentes de substance, +ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes +autres personnes. Alors elles ne peuvent différer que par leurs +caractères propres, ou leurs propriétés. Ces propriétés ne sont pas +celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer +par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient +chacune une ou plusieurs propriétés personnelles, ou distinctives de +chaque personne. Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être +le Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. Le +caractère distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout +se réduirait-il à une dénomination, non à une désignation? Ce parti +incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Église. +La règle est de croire le Père _inengendré_, le Fils _seul engendré_, +le Saint-Esprit _procédant_. Chacun de ces attributs est distinctif, +exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que +cette distinction de personnes dans la Trinité correspond à une certaine +diversité, moins dans les attributs que dans les opérations de la +Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de +voir éminemment dans le Père la puissance, dans le Fils la sagesse ou +l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le Symbole des +apôtres nomme _le Père tout-puissant_; le Fils seul est appelé Verbe, +dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire. +C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou +la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonté[310]. Cette répartition +des attributs divins, Bède, dont l'autorité était si grande _dans la +latinité_, l'avait admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui +surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard l'a plus tard +adoptée, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des +livres à l'état de lieu-commun[311]. La trouvant reçue, Abélard a pu en +inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait concorder +avec la distinction fondamentale de Père, de Fils, de Saint-Esprit, de +non-génération, de génération, de procession. Substituant donc à ces +trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a conclu +que, comme on dit: le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit +procède du Père et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est +engendrée de la puissance, et la bonté procède de la puissance et de la +sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée de la puissance, +est de la puissance; l'idée de génération conduit là. Car, en thèse +générale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une +puissance, une faculté, celle de comprendre et de savoir. Quant à la +bonté, elle procède, elle n'est point engendrée: il faut donc que la +procession soit autre chose que la génération. Or, comme ce qui est +engendré de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est +pas engendré de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le +Saint-Esprit ou la bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la +puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la +psychologie morale, la bonté n'est pas une puissance, ni proprement une +faculté. En Dieu, elle procède donc de la puissance et de la sagesse, +c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage +s'épanche en charité et se communique par l'amour. Car, pour reprendre +le langage abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, il y +a nécessairement bonté. + +[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev. +pentecost.] + +[Note 311: Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater.... +sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia +sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a +patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas.» Voyez tout le +passage dans le [Grec: Peri didaxeôn], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p. +207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom. +_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers +si connus de Voltaire sur la Trinité dans _la Henriade_, vers qui +rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_: + + Le suprême pouvoir, la suprême science + Et le suprême amour unis en trinité + Dans son règne éternel forment sa majesté. + +Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue +pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales constitutives, +[Grec: schetikai, hypostatika idiômata, tropoi tês huparxeôs], comme ils +disent, sont pour le Père, la paternité ou d'être _ingenitus_, pour le +Fils, la filiation ou d'être _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la +procession ou spiration. Les autres propriétés, [Grec: gnôrismata], ne +figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les conditions +d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse +pour le Fils, de la charité pour le Saint-Esprit, comme du nom +d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la +sagesse et de la charité sont admises. Quant à la puissance, elle n'est +pas aussi généralement, aussi formellement reconnue au Père comme +attribution particulière.] + +Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux, +rien d'énorme, et de tendre à défigurer le dogme, soit en brisant +l'unité, soit en abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui +n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction d'attributs qui +marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui +risque tout au plus de l'exagérer et d'introduire entre les personnes +une différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté contre toute +pensée de ce genre, et sa bonne intention est évidente. Or comme il n'y +a pas d'hérésie sans péché, c'est-à-dire sans intention, il échappe au +soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas mérité la moindre des invectives +de son juge. Mais renier positivement les conséquences éloignées d'une +doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, on s'en absout, on ne +les détruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les +modes distinctifs des personnes de la Trinité, comme _inengendré_, +_seul engendré_, _procédant_, ils deviendront également exclusifs pour +chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est ni bon ni sage, comme il +n'est ni engendré ni procédant; le Fils ni puissant ni bon, comme il +n'est ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage ni puissant, +comme il n'est ni engendré ni inengendré. Ces conséquences violentes, on +n'en pouvait charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, mais +ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Père la toute-puissance, +pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle +puissance, et ce qui n'était qu'une conséquence possible de son dire, +ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé d'avoir pensé ce qu'on +pouvait objecter contre sa pensée. D'une réfutation ils ont fait une +condamnation; méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle, +qui mesure souvent sur les droits de la polémique les pouvoirs d'une +inquisition. + +La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté mène donc à +faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu +de l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi la substance au +profit de la personne: tel est le danger. La réponse serait qu'il faut +supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut +avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne sert à caractériser les +personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et après avoir +admis que le Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit +la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonté +n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes +de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonté, de sagesse et de +puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction éminente +et non pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord et aussitôt +effacée, elle est dans l'énigme même de la Trinité; on l'expose, on +ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystère de +contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance +en trois personnes. + +Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraîtra mieux établie +et présente un aspect plus scientifique, elle détermine d'une manière +neuve Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en accroît la +portée, elle crée une difficulté de plus et ajoute au mystère qu'elle +prétend éclaircir. L'Église a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas +épouser la doctrine d'Abélard. + +III. + +Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit que le Fils est au Père +ce qu'une certaine puissance est à la puissance, l'espèce au genre, +le _matérié_ à la matière, l'homme à l'animal, le sceau d'airain à +l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela? +Qui ne se boucherait les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait +horreur de ces nouveautés profanes par les mots et par le sens[312]?» + +[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._, +Opusc., xi.] + +Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, mais à titre de +comparaisons seulement; c'était le goût du temps et l'usage des +théologiens. Les Pères abondent en similitudes quand ils parlent de la +Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve +défectueuses; il présente les siennes comme meilleures, mais cependant +comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la vérité_, comme +des nécessités de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de +toute ressemblance avec Arius. + +La _Théologie chrétienne_ figure dans le recueil des bénédictins parmi +beaucoup d'autres ouvrages du même genre et du même temps. J'ouvre le +volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un +certain Hugues, archevêque de Rouen, qui les publia au commencement du +même siècle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, et +Pierre le Vénérable l'avait loué[313]. Dans le premier de ces dialogues, +qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son +interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unité +divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont divers en +substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de +Dieu; or l'âme a dans son unité trois choses, elle se comprend, elle se +souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la mémoire; de l'une et +de l'autre procède l'amour, car l'âme aime à comprendre ce dont elle se +souvient et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses +sont égales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des +personnes de la Trinité. Dire que le Père engendre le Fils, c'est dire +que la sagesse vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède du Père +et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connaît. Le nom de Père +désigne ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le +Saint-Esprit est sa divinité[314]; car c'est le propre de la Divinité +que cette charité par laquelle elle aime le bien pour le bien. + +[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.] + +[Note 314: D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia ipsius.... +sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» Rom. t, 20, et ailleurs: +«Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd., +Dialog_., t. I, p. 901.] + +Dieu compte par la connaissance (Père), mesure par la vertu (Fils), pèse +par la bonté (Saint-Esprit), et les choses créées où se trouvent le +poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui les a +faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en nombrant, nombre et pèse en +mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, dans +les opérations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingénieux +archevêque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver +qu'Adam, qui n'a été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève est +sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. «Et +vous savez,» ajoute-t-il, «que Dieu le Père n'est de personne, que le +Fils est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, procédant de +tous deux, est un cependant[315].» + +[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la +Trinité au nombre, au poids, à la mesure, était reçue dans l'Église. +(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le même recueil renferme un ouvrage du +cardinal Humbert qui la développe à son tour. (_Id., Adv. Simoniac._, +III, xxiv, p. 810 et 811.)] + +«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand délateur de la science +divine.» Or, tout nombre vient de l'unité, et l'unité subsistante +par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique +tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun +autre, et que nulle créature ne peut exister sans lui. Dieu le père +n'est engendré d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le +ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un seul et même +élément, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et même +substance. + +L'unité ou le nombre un crée tout nombre par le second nombre. Ainsi, +Dieu le Père crée tout par son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, +c'est-à-dire qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer un nombre, +il faut l'unité plus un. Ce second ou le binaire est produit par le +premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il +est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, plus l'unité). Ainsi +la seconde personne est engendrée de la première, et cependant elle est +toujours unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré des +deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et +pris deux fois serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième a +besoin des deux autres pour être le troisième; il faut déjà avoir deux +pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procède et n'est pas engendré. + +Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins +deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois éléments de l'unité +_maison_. Dans un cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière. +C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, comme le toit +celle de la maison, comme le troisième un constitue l'unité des deux +autres, comme le Saint-Esprit l'unité de la Trinité, _du Dieu qui vit et +règne avec toi dans l'unité du Saint-Esprit_. Le signe de la croix, +le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque ressemblance de la +Trinité[316]. + +[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quæstionibus_, +c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione +clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p. +203-211 et 411.] + +Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère impérial de +Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siècle, n'a point appelé sur sa +tête les foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies cachées sous +le luxe de ses métaphores! + +On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot +Érigène, qui compare le Père à l'intuition, le Fils à la raison, le +Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont là +chez des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent +point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. Il y avait tradition. +Saint Augustin comparait la Trinité à l'âme, à la connaissance et à +l'amour, quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la charité, et +puis enfin à la vision qui se compose de l'image vue, de la vue même, +et de l'attention ou perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse +assimilait la distinction des personnes à celle de l'âme, de la raison +et de l'intelligence. Tertullien a employé la comparaison du rayon et du +soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de +la semence, pour expliquer la génération du Fils. Grégoire de Nazianze +rappelle comme usitée cette comparaison de la Trinité avec le soleil, +et saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, ignoraient qu'ils +répétaient ainsi une image chère à la philosophie d'Alexandrie. Saint +Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui +procède de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac +sont ensemble et séparément le Nil, comme les trois personnes sont Dieu. + +[Note 317: _Scot Érigène et la Philosophie scolastique_, par M. S. René +Taillandier, p. 87 et 117.] + +[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et +XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul., +_Adv_. _Prax_., XXI, viii.» Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII. +Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des +comparaisons et la nécessité de s'en tenir à la foi. (Damasc., _De +Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et +Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c. +xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repoussé ces similitudes +métaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier +ouvrage est douteux).] + +Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes +les comparaisons. C'est la vapeur qui s'élève de la mer, le rayon, _la +splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. «Lorsqu'un +sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du +sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entière et se +l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est comme +l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme la production de notre +conception ou de notre pensée, où nous trouvons _une idée de cette +immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile +nous a révélée_. «Entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes +très-distingués, mais le sont-ils réellement?... Tout cela au fond +n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de +différentes manières, mais dans son fond toujours la même... Une +trinité créée que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Trinité +incréée[319].» + +[Note 319: _Élévations sur les Mystères_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et +VI.] + +Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures sont admises, il ne +reste au théologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger +et de l'inexactitude inévitable du langage figuré en si grave matière. +Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement son ton accoutumé de +confiance et même de présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son +intolérance irritable à la plus simple contradiction l'avaient conduit, +lui et ses disciples, à mettre son explication au-dessus de l'objection +et du doute. Il fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu le +dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, le mystère était devenu +compréhensible. Or, cela même était une opinion hétérodoxe, dangereuse +pour les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce vrai, lui dit le +sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples? +Ils vantent au loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et +en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez +pénétré les profonds mystères de la Trinité, au point que vous en avez +une connaissance pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi si enfin vous +connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320].» + +[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p. +524.] + +Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait moins d'excusables +opinions que de la prétention hautaine de les donner pour des vérités +dernières, prétention que semblaient trahir les dédains du maître et la +jactance des élèves. Là peut s'appliquer le mot d'Abélard lui-même: «Ce +n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil[321].» Mais +quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là? + +[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.] + +IV. + +«Il dit encore,» continue saint Bernard[322], «que le Saint-Esprit +procède du Père et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance +du Père ou du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, comme toutes +les choses qui ont été faites?» Si le Saint-Esprit ne procède point +par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procède par création +(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, cet +homme toujours en quête de nouveautés, et qui en invente quand il n'en +trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles étaient? +«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré de la substance du +Père, le Père aurait deux fils.» + +[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.] + +Comme si ce qui est d'une substance l'avait conséquemment pour père! +Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les +fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers +qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du +bois, pour ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent +leur substance de la substance des étoffes, et n'en tirent pas leur +génération; et beaucoup de choses sont dans le même cas. Je m'étonne +qu'un homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il croit, ayant +confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, nie +cependant qu'il sorte de la substance du Père et du Fils, à moins de +vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est +vrai, inouï et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de +leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie, +la consubstantialité?» Autant vaut la nier avec Arius et prêcher +ouvertement la création. Toutes ces différences nouvelles, introduites +entre le Fils et le Saint-Esprit, détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se +retirant de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une trinité +qui demeure, mais une dualité; car une personne qui n'aurait en +substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne défigurer +dans là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée et l'unité +divisée. + +Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré du Père et seul +engendré (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendré, il +procède, et l'Église enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il +y a une différence entre la génération et la procession. «La différence, +c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse +étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité +appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance... Je n'ignore pas +que beaucoup de docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit +soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire qu'il soit par lui, +étant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas +proprement qu'il soit de la substance du Père (_eco substantix patris_), +le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit, quoique de même substance +(_ejusdem substantix_) avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite +_homousios_, c'est-à-dire d'une seule substance, ne doit nullement être +dit de la substance du Père ou du Fils à proprement parler, car pour +cela il faut être engendré[323].» + +[Note 323: _Introd_., p. 1086.] + +Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se réduit a cette +distinction fugitive: le Fils est de la substance du Père et le +Saint-Esprit a la même substance que le Père, une seule et même +substance étant commune à toutes les personnes de la Trinité. Voici +comment s'en explique la _Théologie chrétienne_: «Quand on dit que +le Fils est de la substance du Père, _être de la substance du Père_ +signifie seulement dans cet endroit _être engendré du Père_, par une +translation de ce qui se passe dans la génération humaine... où quelque +chose de la substance du corps du père est transporté et converti dans +le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque, on rappelle plus loin +ces mots de saint Jean: «Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui +est né de l'esprit est esprit[324].» + +[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.] + +Quant au Saint-Esprit lui-même, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit +a le même radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il +procède, non qu'il est engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit +désigne n'est pas une puissance ou une sagesse, car être bon ce n'est +pas être puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Père +autant que le Saint-Esprit... la génération diffère de la procession en +ce que celui qui est engendré est de la substance même du Père, puisque +la sagesse a cela de particulier d'être une certaine puissance, et que +l'affection de la charité appartient plus à la bonté qu'à la puissance +de l'âme. D'où l'on dit très-bien que le Fils est engendré du +Père, c'est-à-dire est de la substance même du Père, tandis que le +Saint-Esprit n'est nullement engendré, mais plutôt procède, c'est-à-dire +que par la charité il s'étend vers autrui; car par l'amour on _précède_ +en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325].» + +[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.] + +Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit ne soit pas de +la substance du Père (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est +créer une difficulté nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une +distinction et une contradiction de plus. Cette subtilité était +gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison; il fallait se borner +à dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne +paraît pas que la troisième le soit de la même manière que la seconde, +puisque l'une est consubstantielle par génération et l'autre par +procession. On pouvait ajouter: la communauté de substance doit se +réaliser d'une manière différente pour chacune des trois personnes. +Quand même on écarterait les mots de _génération_ et de _procession_, +celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, être identiquement +consubstantiel à celui qui est de lui, comme celui qui est du premier +est consubstantiel à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne +comparée aux deux autres. Je répète que je parle du mode; la +consubstantialité subsiste, les trois personnes ont une seule et même +substance, mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle est donc +la différence? Elle est impénétrable; elle existe pourtant, la théologie +le veut, puisqu'elle distingue la génération et la procession; mais +cette différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort +d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le péril est venu de +la séduction qu'exerçaient sur son esprit la distinction des trois +attributs, puissance, sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette +distinction avec les deux autres, celle de Père, Fils, Esprit, et celle +d'inengendré, engendré, procédant, au point que ces trois _triplicites_ +ne fussent plus que des expressions différentes, substituables les unes +aux autres, comme des notations diverses de mêmes quantités algébriques. +Or, il est très-permis de dira en général que la sagesse est puissance +et que la bonté n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise +à la lettre mènerait logiquement à penser que le Fils est substance +du Père et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La foi +d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément hérétique, elle +ne l'a pas préservé du péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que +par des inconséquences peut-être inévitables, quand on traite d'un dogme +que la métaphysique de l'Église s'est plu à rendre contradictoire dans +les termes. + +[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté que ta bonté +n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté bonne est une puissance, +«posse bene velle est aliquid posse.» (_De trin_., I. V, c. xv.)] + +Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est +obscur et incompréhensible, d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou +même, par des nouveautés d'expression, de diversifier la forme de ses +difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard est tombé. Trop +prévenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et +de la charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité approximative, +il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a +plus dit: «De même que le Fils est engendré du Père, la sagesse est +de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le Saint-Esprit n'est pas +engendré du Père, on peut remarquer que la bonté n'est pas de la +puissance, quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on le dit +du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu +métaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renversé l'ordre de la +comparaison, et il a dit: «Le Fils est engendré, _parce que la sagesse +est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendré, parce que +la bonté n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un +principe, lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude quelle +qu'elle soit.» + +Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que préfère +saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien être de la +substance du Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de la +substance du bois? Est-ce là une notion vraie et chrétienne de la +procession du Saint-Esprit? La consubstantialité, sans parler de la +convenance, n'est-elle pas aussi profondément attaquée par cette +comparaison que par aucune de celles d'Abélard? Et si l'on tournait +contre le juge son argumentation contre l'accusé, si l'on prenait ses +comparaisons pour des définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard +que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialité, +mais ne tient aucun compte de la différence de l'engendré à +l'inengendré, de la génération à la procession, et atténue, s'il +ne l'efface, au profit de l'unité de substance, la distinction des +personnes? De cette dernière, le saint en veut _sobrement_; c'est son +expression. + +Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain à rendre +ce qui excède la raison humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent +invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut condamner comme une +hérésie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorité +ne peut régler ses droits sur ceux de la critique. + +Il doit être permis d'observer que, pour avoir voulu déterminer +scientifiquement les éléments du dogme de la Trinité, l'Église l'a +compliqué, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrées, +sont devenues une source de difficultés, d'erreurs et d'hérésies. A lire +sans prévention les Écritures, rien ne paraît moins indispensable +que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _génération_ et de +_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois +fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les +Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage +d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même appliquent au Messie, +et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]? +C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem +ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le +même radical que celui de génération; et c'est un des textes dont +on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est évident +que l'expression est ici générale, et que tous les mots _origine, +génération, extraction, naissance_, auraient pu être indifféremment +employés dans ce passage. Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé +_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenês uios_])[328]. Sacy traduit +tout simplement _le Fils unique_, et assurément ce mot n'ajoute rien +d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait déjà donner de +l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Témoin le +verset du psaume, souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je +t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegennêka se], dans le +Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de +_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de +l'Évangile selon saint Jean, où on lit: _Spiritum veritatis qui a patre +procedit_ (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du Père.» Le +mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il +s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme +essentiels à la Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots que +nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à croire que la Trinité, +c'est le Père, le Fils unique du Père, et le Saint-Esprit, qui sort du +Père et qui reçoit du Fils[329]. + +[Note 327: Act. VIII, 33.] + +[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.] + +[Note 329: «_Il recevra de ce qui est à moi._» (_Ille de meo accipiet_.) +Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lêphetai], qui sont le +texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Écriture, +le Saint-Esprit procède du Fils. Jean, XVI, 14.] + +On voit en effet que dans les premiers siècles, l'Église n'avait adopté +aucune expression, décrété aucune définition du mode suivant lequel le +Père produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui eût été donné à +ce mode, à cet acte ineffable, était en grec celui de [Grec: probolê], +littéralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_ +ou _productio_, et remplacé aussi par _émanation_[330]. Employé +généralement par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient +exprimer comment les essences spirituelles étaient sorties de l'essence +divine, ce terme d'émanation paraissait ici bien placé; le Fils et le +Saint-Esprit pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont d'essence +spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Père, sans en +être créés, et sans en être détachés au point de former de nouvelles +essences. Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'_émanation_ +soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans +le sens catholique qui vient d'être indiqué, les autres prenant avec +lui toute la doctrine qui faisait de ces émanations des _éons_ +consubstantiels à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité de nature. +Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientôt renoncer à +ce langage. On a essayé du mot de _parabole_; on a dit aussi _émission_, +_prolation_, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à dire _génération_, +en écartant toute idée d'imperfection qu'emporte ce terme appliqué à la +nature humaine. Ainsi le fils a été dit _engendré_ parce qu'il est fils, +à condition que ce mot de _génération_ fût dépouillé de toute analogie +avec la filiation humaine; et l'émana tion du Saint-Esprit a été appelée +_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de +Dieu. De sorte que la première expression, celle de génération, n'a plus +rien de commun que l'apparence avec le sens littéral, et ne s'étend +pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de +pure métaphore. + +[Note 330: [Grec: probolê], _projectio, prolatio_, d'abord employé, +mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les +Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Grégoire de +Nazianze et saint Jean Damascène qui nomme le Père [Grec: dia logou +proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut +aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, écoulement ou +émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase et +Origène. Mais [Grec: probolê] est resté plus usité, surtout comme +procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme il +y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace d'une +métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils comme la +parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien de la +pensée et de la parole, le mot [Grec: pnoê], _spiratio_, A été le plus +volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacré par le verset +de l'Évangile qui sert de titre au dogme même. Mais on dit aussi [Grec: +ekphoitêsis], sortie, [Grec: ekpemphis] émission, [Grec: proeïnai], +laisser échapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis], +rejeton. C'est ici une des idées chrétiennes qu'il est le plus facile de +confondre avec une idée alexandrine. L'expression figurée de _processus_ +a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans +Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont [Grec: to +anarchon, ê gennêsis kai ê proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III, +c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec: +ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x +et xi, t. VIII, c. i.)] + +Ces deux mots ont été consacrés pour désigner l'une et l'autre relation +principale du Fils au Père et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et +quand on a voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement +les comprendre, même dire que l'un étant différent de l'autre, ils ne +pouvaient exprimer tous deux la même façon _d'être de la substance_ du +Père, on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie. Tout le monde +n'a pas eu la sincérité de saint Augustin, avouant qu'il ignore +comment on doit distinguer la génération du Fils de la procession du +Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre cette difficulté[331]. +Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fût +fixée, saint Irénée semblait avoir prévu tous les dangers de cette +terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: «Si quelqu'un nous +demande comment le Fils a été produit par le Père, nous lui répondrons +que cette production (_prolatio_), ou génération, _nuncupatio, +adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est +connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose +entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-même +en voulant dévoiler un mystère ineffable[332].» + +[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le même sens: +«Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe était véritable +et parfaite génération: ce que c'était que la procession de son +Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eût rien dans la +nature qui représentât une action si substantielle et tout ensemble si +singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.» (_Élév. +sur les Myst._ 2e som. V.)] + +[Note 332: S. Iren., _Contr. Hæres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi +Bergier, _Dict. De Théol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Émanation_, +_Génération_.] + +V. + +La censure de saint Bernard n'a point épargné les similitudes employées +pour représenter la Trinité, et notamment cette _exécrable similitude +ou plutôt dissimilitude_ du genre et de l'espèce, ainsi que celle de +l'airain et du sceau d'airain[333]. + +[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.] + +«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour +être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le +Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, parce +que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme +est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans +que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis +cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe. +Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces +rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces grands +éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en peuvent +être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? Ton +entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre +le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père _a_ le Fils)? or, nous +tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais +sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non que la +position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce +pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le Fils à +l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils +posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition est +sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est homme est +nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui +est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition soit +convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne souffre pas +plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre que celui +qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le +Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une autre chose +(aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre (adjectif) +et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire un partage +prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible de +l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans la vole +royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, ni +vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de +la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est +nécessairement, tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut +que la proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne +l'inverse, ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de +l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain... + +«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonté +même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en +Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un +éclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare dans les +choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez, +saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices cet homme s'est +préparés pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle +puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur même suffit, je +pense, pour le réfuter. Mais cependant je veux citer un témoignage qui +se présente en ce moment û mon esprit troublé, pour effacer l'injure +faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: _l'esprit de sagesse et +l'esprit de force._ (XI, 2.) Par là l'audace de cet homme est assez +clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. O langue grande en +paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Père ou du Fila +te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? L'ange +du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car tu as dit: Le +Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de +l'orgueil trébuche quand il attaque[334].» + +[Note 334: «Res superbiæ ruit cum irruit.»--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p. +283.] + +Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune des formes de la +dialectique, montre que le saint abbé n'était pas si étranger qu'il le +dit aux sciences profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter la +déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique des similitude?. +On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Pères ont +apparemment regardé comme utile, pour donner le change à la curiosité de +l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. Quelquefois on apaise la +faim en la trompant, et l'on fait mâcher à l'homme affamé des substances +qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La même +chose se pratique en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores en +place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La théologie +a usé de cet expédient autant pour le moins que la philosophie, et +quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une seule +similitude est un moyen sûr d'être hérétique, comme s'est un sûr moyen +de donner à des adversaires l'apparence de l'hérésie que de prendre à la +lettre une similitude donnée par eux comme une analogie ou une figure. +Dans sa réfutation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité +cette méprise ou cet artifice? + +«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui rapportent en raisonnant la +nature unique et incorporelle de la Divinité à la similitude des corps +composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité n'est connue que +d'elle-même; l'exposition en est difficile, impossible peut-être à +l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres +natures qu'elle a créées, moins nous trouvons dans celles-ci de +ressemblances congrues à l'aide desquelles nous puissions satisfaire, +quand il s'agit de celle-là. Les philosophes doivent se contenter de +s'enquérir des natures créées; encore ne peuvent-ils suffire à les +comprendre. En Dieu, aucun mot ne paraît conserver son sens primitif.... +Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer +à l'être singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous +satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons, +surtout pour repousser l'importunité des pseudo-dialecticiens.... +Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous +comparons à l'homme qui est à la fois substance et corps... qui peut +être à la fois père et fils... l'identité de substance commune en Dieu +au Père, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on ne peut +induire de là une similitude intégrale, mais quelque similitude +partielle: autrement, nom parlerions d'identité et non de similitude. +Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons +introduit d'autres, tant d'après les grammairiens que d'après les +philosophes, et que nous avons jugées plus conformes à notre dessein; +mais celle-là surtout qui est prise des philosophes les plus +raisonnables, et par là moins éloignés de la science de la véritable +philosophie qui est le Christ[335].» + +[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076, +1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.] + +On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes en général. On peut +se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin, +saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il +tolère. + +I. La première est prise du genre et de l'espèce[336]. Si l'on veut bien +se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abélard n'entend pas que +la génération de l'espèce par le genre soit identique avec celle du Fils +par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos expressions, dit-il, +transportées à Dieu, contractent de la singularité de la substance +divine une signification également singulière, et quelquefois un sens +singulier par construction. Il ne faut pas étendre des expressions +figuratives et impropres au delà de ce que veulent l'usage et +l'autorité[337].» + +[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1316-1318.] + +[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.] + +Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant sur ces distinctions +de père et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espèce, +de matière et de _matérié_, il dit: «Une grande discrétion doit être +apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu[338].» + +[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.] + +Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre et le Fils une espèce; +d'abord parce qu'il répète incessamment que Dieu est un être singulier, +c'est-à-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et que le Père +est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir être assimilés à aucun être +placé dans les degrés de l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce +que le plus grand nombre des caractères qu'il attribue au genre ne +convient pas au Père, comme de se distribuer en plusieurs espèces, comme +de n'exister dans le temps que sous forme d'espèces, et même que sous +forme d'individus; non plus que les caractères de l'espèce ne peuvent +être pour la plupart attribués au Fils, comme celui de se trouver dans +un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter de l'union avec +sa matière d'une différence qui lui constitue une autre essence que +celle du genre. + +Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait difficulté de concevoir +la distinction du Père et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui +engendre, l'autre engendrée, dans une même essence. On ne conçoit pas +que comme substance, le Fils soit le même que le Père, et que comme +personne, le Fils ne soit pas le même que le Père; mais ne se +rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que +deux choses distinctes soient et ne soient pas la même? Le genre, par +exemple, est distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce est _le +même_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le même_ de tout point, +sans plus, sans moins, sans formes ou propriétés qui les distinguent; +mais par cette expression: l'espèce est _le même_ que le genre, on +entend que le genre se retrouve dans l'espèce, et qu'en un sens +l'essence du genre est commune à l'espèce. L'animal est dans l'homme; +on dit hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce qui est dire: +l'espèce est le genre. Et cependant malgré cette communauté, malgré cet +identité d'essence, l'espèce est distincte du genre; on dit même que +l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être distinct d'un autre +par ses propriétés, et engendré par cet autre, peut avoir une essence +commune avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité divine +a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le déclarer absurde ou +impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'à signifier que +l'essence du Père soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes +conditions que le genre est dans l'espèce, que le Fils soit engendré du +Père par une génération essentiellement identique à celle qui du genre +fait sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et même il a +prévenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongères, en leur +rappelant que toutes ces locutions étaient _impropres et figuratives_, +qu'elles ne devaient être admises que _dans une certaine mesure, et +qu'il ne fallait pas entendre une _identité substantielle_ là où il n'y +avait tout au plus qu'_identité de propriété_[339]. + +[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.] + +II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de +l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie, +et, l'auteur lui-même semble l'avoir répudiée, on la remplaçant dans son +second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle +il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois +n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la précédente, +qu'ainsi que le particulier du général, On sait quelle liaison unit la +doctrine du genre et de l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se +compose de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction +et la consubstantialité du Père et du Fils à la relation du genre et +de l'espèce, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la +relation dans laquelle une matière doit à l'intervention de la forme, de +devenir un certain _matérié_. On pourra dire, par exemple: l'airain est +la matière du matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est de +l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la +même substance matérielle, ou, comme nous dirions, la même matière. +Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain? +Si donc vous m'objectez en théologie que le Fils ne peut être de même +substance que le Père, et par là identique au Père, sans que l'inverse +soit vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, si cette +objection est générale, absolue, elle porte à faux: un être peut être +consubstantiel à l'être dont il est formé, engendré, constitué, sans +que celui-ci soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et le +matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire. +Voilà quelle est la portée assez restreinte de ces similitudes. Il en +résulte que les fins de non-recevoir absolues doivent être écartées, et +qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes, +attaquer la Trinité en elle-même si on l'ose, en cessant d'invoquer les +règles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est +à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses adversaires. + +Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse +facilement engendrer des idées fausses, et, suivie jusqu'au bout, +entraîner à de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard +a signalé quelques-unes de ces mauvaises conséquences, et Abélard ne +les a pas toutes évitées. On lui devait épargner tout réquisitoire +injurieux; mais on était en droit de lui dire: Votre comparaison jette +trop peu de lumière sur la génération du Fils par le Père pour que vous +puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter +par l'esprit comme une assimilation complète. Si, en effet, vous vous +appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, il peut +arriver qu'après avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans +que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Père sans que le +Père soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre que comme +le Père est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse +est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en +substituant encore les termes, que le Père n'est pas la sagesse, ce qui +revient à dire que la sagesse manque au Père. Cette induction serait +fausse, et pourrait être aisément renversée à l'aide d'une distinction; +mais elle se présenterait naturellement, et c'est à l'aide de ces +conséquences qui sont dans les mots plus que dans la pensée, que saint +Bernard a pu motiver ou colorer ses anathèmes. + +Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une +supériorité d'un terme sur l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme +contraire à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque personne +est sans principe, parce que chacune est éternelle et le principe de +toutes les autres choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune +n'est antérieure ou supérieure sous aucun rapport à l'autre. Cause, +principe, matière, rien «de tout cela ne peut être dit proprement de la +relation d'une personne à une autre[340].» + +[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1320-1324.] + +Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils puissance. Abélard +avait dit: «Chacune des personnes, étant de même substance, est de même +puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La Trinité entière est +sagesse, le Père autant que le Fils. La Trinité entière est charité. +Dieu ne peut jamais être sans sagesse[341].» + +[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.] + +Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés aux personnes, leur sont +donnés, non par rapport à elles-mêmes, mais à chacune par rapport à +l'autre ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le Père, Dieu +le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas +substantiellement, mais relativement, chacun des prédicats relatifs +désignant en disjonction le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en +construction (c'est-à-dire tous réunis en Dieu), ils n'aient plus +d'objet auquel ils soient relatifs[342].» + +[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.] + +Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance entière a été +accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance. +Abélard avait dit: «Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins +tout-puissants que le Père.... La puissance des trois personnes est la +même[343].» + +[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.] + +Saint Bernard dit que la foi catholique a levé toutes les difficultés +par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grâce à +ce qu'on pourrait appeler la différence adjective et la différence +substantive, concilié l'unité de la substance et la diversité des +personnes. Abélard avait dit: «Le Père n'est pas autre chose (_aliud_) +que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en +nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas +_celui qui_ est celui-là, mais il est _ce qu'_est celui-là.... On ne +peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu, +soit autre chose qu'une autre, leur unique substance étant absolument +singulière, et ne comportant aucune diversité de formes, ou de +parties[344].» + +[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et +1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le +masculin est consacrée en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze +(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II, +et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append. +du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa +quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non +ipsa ipse quæ ipsa.» (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme +(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre +Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).] + +Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et +qui nous semblerait, à nous, la plus grave; et la voici. Comme étant une +certaine puissance, une espèce, un _matérié_, le Fils a la propriété +d'_être par un autre, esse ab alio_, tandis que le Père n'est que par +lui-même. Être par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_, +est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et +définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en +sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un +sens déterminé[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut +essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être nécessaire est nécessairement +par lui-même; et à parler rigoureusement, refuser à une personne divine +la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier la Divinité; il +y aurait athéisme. Les Pères l'ont senti, lorsqu'ils hésitent et se +contredisent, plutôt que d'attribuer sans restriction le titre de +principe au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant cette +proposition: «Le Père est le principe de toute la Divinité,» proposition +répétée par Abélard et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se +trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans le principe était +le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpétuel +dans les théologiens, et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que +possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause, +source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions à des +mystères[346]. Je crains bien les mêmes dangers pour cette distinction +entre _être_ et _n'être pas par soi-même_, et j'aimerais mieux les +termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions qui soulèvent des +nuages au lieu d'apporter la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe +guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard en conclut que +Dieu le Père, qui a l'existence par lui-même, doit avoir la puissance à +pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme +il a l'existence même. Mais tout cela est secondaire, à mes yeux, auprès +de cette assertion que le Père a seul la propriété d'être par lui-même. +Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété d'être +Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers +qui aient parlé ainsi; et il faut convenir que dès que vous accordez la +paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez implicitement +qu'il est possible d'être Dieu et ne pas être rigoureusement par +soi-même[347]. Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est pas +frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent la différence de +l'inexplicable à l'absurde, de l'énigme au non-sens. Je puis confesser +que Dieu est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je ne sais +pas comment il est père ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute, +un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison +frémisse, affirmer que l'existence par soi-même ne soit pas une +condition absolue de la Divinité.--Laissons cela[348]. + +[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin +met une différence entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. «Quod enim de +ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est _ex ipso_ +est créé par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette +distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application à la Divinité de +l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_., +c. XXVIX).] + +[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.] + +[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on +traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exêlthon], qui au lieu où ils sont +placés, semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de +Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le Fils ne +peut rien faire par lui-même» (_Id_., v. 19). C'est de là qu'on induit +en général qu'il peut y avoir procession au sein de l'être divin, +c'est-à-dire une différence d'origine entre les personnes (S. Thom., +_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Père est le +principe de toute la Divinité (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu +dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito +genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui +veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant +d'un principe, tandis que le Père est un principe sans principe. +«Principium a principio, quod est filius; principium non de principio, +quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a +nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio.... +Divinæ essentiæ de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto +est ab alio, scilicet a Patre» (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). +L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en +théologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p. +10).] + +[Note 348: Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, il est +plus sage de substituer à cette expression _esse ab alio_, cette autre +expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint +Thomas et qui distingue les personnes de la Trinité en celles qui +procèdent et celles de qui les autres procèdent (_Summ_., I, qu. xxvii, +art. 1). On a même voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et +attribuer au Père l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint +Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor., +viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction +n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom. +xi. 36. C'est un caractère ou propre, Généralement reconnu au Père, que +de n'avoir ni auteur ni principe, d'être [Grec: autogenês, anaitios, +ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'être par soi-même ou de +n'être pas par un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin, +«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» (_Qu. De +Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est «ex Patre, +ab alio,» et notamment dans saint Augustin, «de Patre est Filius, non +est de se» (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint +Ambroise: «Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... +et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (_De Dign. Cond. hum_., +c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. «Pater +a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a +Patre» (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant +que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialité y +périrait. P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré +les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont +été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils +a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se Deus non est,» dit +un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant La doctrine catholique est +formelle. «Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, +même l'être, [Grec: kai auto to einai]» (J. Damasc., _De Fid_., I, x). +On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: «Comme +le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en +lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a cette vertu de +faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, excepté d'être le Père +(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, +c. x, xi et xii).] + +Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, est l'attribution +spéciale de la bonté au Saint-Esprit. Qui n'en aperçoit la raison? +L'Évangile contient ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché +et tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème de l'Esprit +ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils de +l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé contre le Saint-Esprit, il +ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, +xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est crédule +et tremble pieusement dès qu'il croit entrevoir l'impiété. Abélard a +dit que le Saint-Esprit était éminemment l'amour ou la charité divine: +soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé le Saint-Esprit de +puissance et de sagesse; il a commis le péché irrémissible, il a +prononcé le blasphème inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons pas +que, fondée ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est +pour ainsi dire traditionnelle dans l'Église[349]. Nous ferons seulement +une citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément ce que +signifie la personne en Dieu, elle équivaut à dire que Dieu est ou le +Père, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la +sagesse divine engendrée (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le +_processus_ de la bonté divine[350].» + +[Note 349: Voyez entre mille autorités saint Aug., _De Trin_., VI, v, +XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_ +dit que le Père est l'esprit suprême (_summum spiritus_); le Fils, +l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la vérité +de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit +suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).] + +[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.] + +Une seule question aurait dû être posée, et Abélard eût été embarrassé +d'y répondre. Si la Trinité est toute-puissante, sage, bonne, à quel +titre et comment la puissance appartient-elle au Père, la sagesse au +Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment et dans quelle mesure +ces attributs sont-ils séparés ou distingués des autres attributs +divins, tous également et semblablement communs à la substance divine et +par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingués de manière +à devenir éminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, +quelle différence assignez-vous entre la manière dont appartiennent +les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent +les attributs spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à la +substance et étant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun +à une des personnes et étant communs à la substance? Certainement, il y +a là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble +est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction +inexprimable. + +VI. + +Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la théorie platonicienne +de l'âme du monde assimilée à la foi dans le Saint-Esprit; négligeons +cette phrase vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en sueur pour +voir comment il fera Platon chrétien, il se prouve payen.» Venons à +cette censure générale: + + «Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce qu'il + dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse + avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque + sur le fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en + fidèle. Enfin, dès l'entrée de sa _Théologie_, ou plutôt de sa + _Stultilogie_, il définit la foi une _estimation_, comme s'il était + loisible à chacun de penser et de dire en matière de foi ce qu'il + lui plaît, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus + à des opinions vagues et variables, au lieu d'être appuyés sur + la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre + espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots que nos martyrs, + soutenant de si rudes épreuves pour des choses incertaines, et ne + balançant pas, pour une récompense douteuse, à courir au-devant d'un + long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensée que + dans notre foi et notre espérance il y ait rien, comme il l'imagine, + qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas + fondé sur la vérité certaine et solide, divinement prouvé par les + oracles et les miracles, établi et consacré par l'enfantement de + la vierge, par le sang de la rédemption, par la gloire de la + résurrection. Ces _témoignages sont devenus trop dignes de foi_ + (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend + témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc + peut-on oser appeler la foi une _estimation_, à moins de n'avoir pas + encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de + le regarder comme une fable? _Je sais à quoi j'ai cru et je suis + certain_, s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles + tout bas: «La foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais + ambigu ce qui est d'une certitude sans égale; mais Augustin parle + autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur où elle réside + et pour celui qui la possède comme une conjecture ou une opinion, + elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc, + bien loin de nous de réduire ainsi la foi chrétienne. C'est pour les + Académiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de + douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans + la sentence du maître des nations, et je sais que je ne serai point + confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition de la foi, + quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: «_La + foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut espérer, + l'argument des choses non apparentes_ (Héb., xi, 1). La substance + des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures + énormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans + la foi de penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là + dans le vide des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot + de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance + imposé; tu es enfermé dans des bornes certaines, tu es emprisonné + dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation, + mais une certitude[351].» + +[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.] + +Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, et une grande +autorité lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voilà bien, ce semble, +le point de la discussion entre le philosophe et le fidèle. Dans cette +diversité de définition de la foi éclate la différence entre celui qui +veut par la raison arriver à croire, et celui qui commence par croire et +qui raisonne après. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique +est hasardée. On se rappelle le début de l'Introduction. A côté de la +foi, l'auteur place l'espérance, et afin d'expliquer pourquoi il confond +l'espérance dans la foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance, +est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne +voit pas. Cette définition de la foi est donc générale, et non spéciale, +c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est +un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à l'opinion ou +estimation. Mais dès qu'il s'agit de la foi, «en tant qu'elle intéresse +l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient +à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui +vient avant le reste (la charité et les sacrements), comme étant le +fondement de tous les biens. Que peut-on en effet espérer et que peut-on +aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on +peut croire sans l'espérance et sans l'amour? De la foi, en effet, naît +l'espérance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance +de l'obtenir par la miséricorde de Dieu. D'où l'apôtre: «_La foi est la +substance des choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui +n'apparaissent pas_.» La substance des choses qu'il faut espérer_, +c'est-à-dire le fondement et l'origine des espérances auxquelles nous +sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les +espérer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela +veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet +personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des +choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a été remarqué, ne se dit +avec entière propriété que de ce qui n'apparaît pas.» + +[Note 352: «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel +suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum +in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson. +_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).] + +Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la +foi qui n'importent pas au salut. Quel péril courons-nous à croire que +Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui vous parle +de la foi pour votre édification, il suffit de traiter et d'enseigner +les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce +sont celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi catholique, +c'est-à-dire universelle, est celle qui est tellement nécessaire à tous, +que quiconque en est dénué ne peut être sauvé[353].» + +[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p. +188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.] + +Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de saint Bernard[354]? +Nous croyons parfaitement innocente la définition qu'il incrimine, et +cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours à faire de la +foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne +saurait proscrire la foi formée par le travail de l'intelligence, elle +peut être aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par +suite tous les dons célestes promis à la foi. Lorsqu'on enseigne +la religion, il est même impossible de ne point admettre certains +antécédents logiques qui servent de base à la foi, et de ne point +convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines vérités +préalables, ce qui donne à la foi les apparences d'une déduction. Mais +souvent en fait la foi précède tout raisonnement dont on ait conscience +ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, même une +vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se +rencontrer dans l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans motifs +connus, en vertu d'une adhésion implicite et involontaire. La foi ainsi +conçue est en général plus estimée par la religion, elle lui paraît +mieux assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, elle +semble inspirée, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en +elle-même plus de mérite, le mérite qui ne vient pas de nous étant le +seul véritable, et les plus récents apologistes du christianisme se +sont attachés à établir que les vérités, regardées jusqu'ici comme un +préliminaire que la raison démontre pour que la foi prenne naissance, +sont elles-mêmes connues par la foi avant de l'être par la raison. +C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans Abraham. À toutes les +époques, cette foi a été distinguée de la foi acquise et raisonnée, et +préférée a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à une piété +vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance raisonnable de saint +Paul reste permise, et c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la +seule qui puisse être enseignée. + +[Note 354: Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti viis est +vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam +et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei +cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia» (_De Consider._, V, 3. +Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).] + + + +CHAPITRE V. + +DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE. + +Considérons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus +général encore la doctrine d'Abélard sur la Trinité. La sentence de +l'orthodoxie contemporaine se trouve développée dans la lettre de saint +Bernard. Essayons de juger ce jugement. + +Il a été reproduit, mais avec plus de modération dans les termes, par +des écrivains modernes. Ainsi D. Clément regarde, non comme faux, mais +comme dangereux ce principe que la foi doit être dirigée par la lumière +naturelle, principe qui conduit à cette autre proposition: «On ne croit +point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est +ainsi, on admet[355].» «Voilà,» dit le critique, «un principe qui doit +mener loin.» Il trouve _naturelles_ les conséquences que saint Bernard +infère de la définition de la foi donnée par Abélard. «Cependant loin de +les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois +combattues, même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer en +aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle méthode, c'est que la foi +n'est pas absolument au-dessus de la raison.» Enfin les explications et +les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité laissent percer tantôt +le sabellianisme, tantôt l'arianisme. «Nous aimons à nous persuader, et +ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de +l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais il n'en a pas moins _brouillé +réellement toutes les notions théologiques sur la Trinité_. + +[Note 355: Art. _Abélard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p. +138.--_Introd_., t. II, p. 1060.] + +On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré, il est même +formellement écarté[356]; plus de ces mots d'_impiété_, de _blasphème_, +de _paganisme_, et de là cette conséquence qu'on n'était en droit à +Sens, comme à Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de +condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cessé de +protester de sa soumission à l'Église et au saint-siége. + +[Note 356: C'est maintenant une chose généralement accordée. J'en ai +cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de +rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques d'Abélard sont +appréciées (Voy. t. I, p. xxii).] + +A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant de son autorité +celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui pénètre plus +avant. Il pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme dans la +théologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout +quand il s'agit de la question de la Trinité. Quelques réflexions seront +ici nécessaires. + +On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la théologie, +c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que +les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la première +court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, et de +passer insensiblement du rationalisme théologique au rationalisme +philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou +penche vers une abnégation de tout raisonnement, vers une _misologie_, +comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui +peut transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. Ce +n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que +le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse +absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme peut être orthodoxe, +honorer du moins et prescrire la foi; même dans le rationalisme purement +philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut +s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment non raisonné à des +vérités indémontrées et indémontrables, pour une croyance implicite et +nécessaire à des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune +philosophie n'est sans mystères ou sans faits inexplicables, insensibles +et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus +vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire à la foi par +la raison ceux à qui la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre +la foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison. +Qu'est-ce donc en général que le rationalisme chrétien? Une conciliation +de la foi et de la raison, un éclectisme. + +De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent tout à la foi, prenant à +la lettre et dans un sens absolu les anathèmes contre la philosophie, on +ne peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit qu'on cherche +à exciter la foi uniquement par des récits ou des menaces, comme de +certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, à +ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est déjà la grâce, et qui, +fidèlement écouté, doit attirer la grâce définitive de la foi, soit +surtout qu'on invoque le principe de l'autorité contre l'anarchie +des opinions individuelles et les écarts du libre examen, on recourt +implicitement à la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans +le choix mystique de l'âme préférant la vision à la conception et +l'enthousiasme à la certitude. «C'est, dit avec profondeur saint Clément +d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie +même pour décider qu'il ne faut pas de philosophie[357].» + +[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.] + +Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les deux méthodes théologiques, +et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence à laquelle toutes deux +s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce +qu'il y a de commun à toute religion comme à toute philosophie, c'est +l'humanité; il faut reconnaître que les deux méthodes diffèrent par +leurs caractères et par leur tendance. + +La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous les hérétiques, et +nécessairement celle de tous les philosophes, et des plus incrédules, +n'a jamais en elle-même été formellement condamnée par l'Église, qui ne +pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres. +Les deux méthodes, employées concurremment dans tous les âges du +christianisme, ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour, suivant les +temps et les questions. Dans le berceau même de la foi, on les trouve +alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de +ne pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique qui manque +à saint Luc; et malgré ses invectives contre les philosophes, saint Paul +porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit +libre et raisonneur qui paraissent étrangers au génie positif et +formaliste de saint Pierre. «Il _discutait dialectiquement_, dit +l'Écriture, les choses du royaume de Dieu[358].» + +[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai +peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.] + +Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les Pères jusqu'aux docteurs +de nos facultés de théologie, les deux méthodes se sont perpétuées dans +l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard n'est point sorti du +saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover +sur aucun point du Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là +seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme +un peu nouvelle, la croyance chrétienne touchant la nature de Dieu, +et soit par un choix dans les doctrines reçues, soit par quelques +explications neuves, construire une déduction méthodique du dogme de la +Trinité et appuyer d'arguments plus modernes l'adhésion qui lui est +due. Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce rationalisme +dogmatique: «Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des +_notions adéquates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué.... +Nous convenons que les mystères reçoivent une explication, mais +cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque +intelligence analogique_ d'un mystère, tel que la Trinité et que +l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des +paroles entièrement destituées de sens: mais il n'est point nécessaire +que l'explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter, +c'est-à-dire qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment[359].» + +[Note 359: _Théodicée_ disc. prél. sec. 54.] + +Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à l'intention? J'ai +ailleurs décrit comme je me le représente, l'état religieux de l'âme +d'Abélard. Le jugement de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un +autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque a trop +d'impartialité pour manquer de sagacité. Mais quand il faut appliquer ce +jugement général à un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers les +âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit +du temps auquel elle n'échappait pas, et cet esprit de tous les temps +auquel participent tous les philosophes; comment s'y mêlaient, sans +y disparaître, les habitudes religieuses, les habitudes logiques, +l'érudition sacrée, l'érudition profane, le caractère ecclésiastique, le +talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant +involontaire pour la controverse, le goût de la subtilité, le désir de +l'originalité, l'amour de la gloire enfin; alors la tâche devient bien +difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que +des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inséparables +peut-être de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps à +autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis, +abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Église, nous +dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est +l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un germe d'infidélité. +Le rationalisme n'a point fait impunément irruption dans le dogme, +et l'on reconnaît soit dans l'esprit général, soit dans les opinions +particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où l'esprit des siècles +a fait sortir quelques-unes des vérités et des erreurs les plus grandes +de la philosophie moderne. + +La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail +de rassembler tant de citations et d'autorités contradictoires, ait +exercé une passagère influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu +jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il +n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces +archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_ +des contradictions apparentes, et ce travail a contribué surtout à +développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a +pu risquer des opinions qui ont ébranlé certaines croyances, enfanté de +certains doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement, +on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorités, +ordinairement les mêmes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y +reprend celles qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles +qui sont contraires; il les commente, les développe, et s'efforce +d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de +conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il +pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une +contradiction entre certaines idées qui sont dans l'esprit ou dans les +livres, et qu'il faut ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles +concordent en dernière analyse, soit en faisant évanouir celles qui ne +concordent pas? L'ouvrage d'Abélard nous représente la forme que, dans +un temps de citations et d'autorités, la position de toutes questions +devait prendre naturellement. + +Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner à sa manière +d'enseigner la théologie, un caractère expressément dialectique, et lui +ôter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant +l'objection, et inculquer la vérité par ordre. Abélard ne prêche pas, +il discute. La polémique avait été l'exercice de toute sa vie; il avait +pris pour maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin: _Quarite +disputando_[360]. + +[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abélard +dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du +traité (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).] + +Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considérer le pour +et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou +soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a +puisé le goût et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien +s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la +cause de la philosophie et lui faire son procès avec une égale vivacité; +marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinité, +et par un retour un peu brusque, rétablir sans restriction l'unité +de l'essence et la communauté des attributs; braver en un mot les +contradictions et les résoudre ou les affirmer tour à tour. + +C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me +paraît avoir attaché quelques dangereuses conséquences à sa méthode +théologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de +nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent. Et en effet, le +principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec +M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc +que de ce principe on conclue (la distinction étant bien fugitive, +si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois +personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois +des réalités, des unités, et que l'identité de substance qu'on leur +impose est une chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin: +il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité de l'unité +de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le +permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le trithéisme ou +l'hérésie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire +dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on, ramené les +distinctions réelles à des points de vue divers du même être, à des +conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des +personnes purement nominale pour sauver l'unité réelle de la substance +divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au +nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de +Roscelin; les individus seuls sont réels, donc les personnes ne sont +rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est simple et logique. +Mais Abélard n'a pas dit cela, on lui prête d'avoir dit le contraire. +Pour dire le contraire, il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le +principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y a de réel que ce qui +n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne +sont rien. La Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne, la +Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été rien moins que +nominaliste, loin de là, il fût tombé dans le réalisme extrême, dans +celui qui, refusant la pleine existence à l'individu, annulerait les +personnes de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que des individus. + +[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._, +ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c. +xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ. +select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.] + +Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me paraît avoir été +précisément ni réaliste, ni nominaliste; il s'est efforcé de donner aux +choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte +des conséquences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eût +dit expressément que Dieu est un genre, siérait-il aux réalistes, qui +soutiennent que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié la réalité +de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans les personnes que des +propriétés, ceux qui défendent contre Roscelin l'existence réelle +des qualités spécifiques seraient mal venus à l'accuser de ruiner +l'existence réelle des personnes. + +Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que l'orthodoxie +trinitairienne n'est pas nécessairement engagée dans la controverse +sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels, +qu'importe à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni +aucune des personnes n'est donnée comme étant au nombre des universaux, +et la négation des idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut +être ramené à une simple abstraction. Le principe seul de la réalité +exclusive des individus pouvait bien, par une application tout à fait +indépendante de la fameuse controverse, conduire à trop individualiser +les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est ainsi que Roscelin a +compromis le nominalisme dans l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au +jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur +ait été, comme on l'a dit, de réduire la distinction des personnes à +des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du trithéisme pouvait être +facilement écartée par la considération de _la singularité_ de la nature +divine, et par cette pensée que le mystère consistait précisément dans +l'union de quelques-uns des caractères de l'individualité dans chaque +personne avec la communauté et l'identité d'essence. Après tout, les +réalistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des +genres ou des espèces, et par conséquent les nominalistes n'avaient sur +ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard marque avec un peu +d'exagération la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idée de +propriété, et non de la théorie des genres et des espèces. Il est vrai +que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait dû plutôt +être dirigé contre lui, c'est-à-dire qu'il atténuait la distinction des +personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont +jugé[363]; mais cette accusation plus spécieuse ne nous semble pas plus +exacte. Répétons d'abord que l'intention est irréprochable; puis, quant +à la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre à convertir les +personnes divines en abstractions. C'est le péril commun de toute +métaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de +chose; seulement le lecteur est en général nominaliste, et quand on veut +lui faire séparer à un certain degré la substance et la personne, il +penche à n'accorder à la personne qu'une existence nominale, et dans sa +pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y +faire? Est-ce Abélard qui a séparé la substance de la personne? C'est +l'expression orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque prétendra +discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de +paraître nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du +raisonnement à conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des +éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre l'unité divine ou +contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel +mystère à une conception rationnelle, la raison involontairement impose +à la nature divine les conditions ordinaires de l'être, ces conditions +qu'elle est habituée à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans +la Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi? +C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas; +mais je dis que c'est la conséquence inévitable de l'application +méthodique du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce n'est pas +le nominalisme qui fait le danger de la théologie d'Abélard, c'est la +dialectique. + +[Note 362: M. Bouchitté, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mém. +de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants +étrangers, p. 463.] + +[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict. +crit._, urt. Abél.--Neander, _S. Bernard et son siècle_, I. III, p. +240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.] + +Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis pas le dogme chrétien), +il se présente une difficulté capitale. L'essence étant une, et les +personnes étant plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La +meilleure manière peut-être de résoudre cette question, c'est de ne la +point poser, et de se dire que les trois personnes diffèrent par leurs +noms, et que l'Écriture énonce, de chacune sous son nom, certaines +choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses +et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosité de l'esprit humain, +celle même de l'Église veulent aller plus loin, et la question se pose. +Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent; mais elles ne +diffèrent point par l'essence; elles diffèrent donc parles qualités. +Or, ce qui serait les qualités, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle +attributs, et ces attributs appartiennent à l'essence divine ou la +constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de +l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des +attributs propres aux personnes, ou les propriétés. Quelles sont les +propriétés des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant. +Le plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque personne pour +l'expression de sa propriété, et de dire simplement que la propriété du +Père est la paternité, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du +Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Pères ont prétendu en dire +davantage. + +[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--«Pater paternitate +est Pater.» (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--«Proprium +Patris est quod semper Pater est.» (Hil., _De Trin._, XII.) «Nihil habet +Filius nisi natum, nativitate autem est Filius.» (_Id., ib.,_ IV.--Cf. +P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).] + +En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on +ne considère que ses opinions, sans en connaître les antécédents donnés +par l'histoire de la théologie, on risque de lui prêter une originalité +ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commencé à mettre +le dogme de la Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions +logiques, enseignées au livre des Catégories. Ces distinctions +étaient trop familières à la plupart des Pères, elles avaient trop +universellement passé dans la langue du raisonnement, pour qu'ils +fussent dispensés de rechercher dans quelle mesure elles étaient +compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il +les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle +sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un +sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en +général? En d'autres termes, la distinction de la matière et de la +forme, de l'essence et de la qualité, de la substance et de l'accident, +du sujet et du mode, du genre et de l'espèce, du concret et de +l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable à +la Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la +théodicée. On pressent que ces problèmes qui semblent ne concerner que +des formules techniques, touchent à la nature même de Dieu, et par +conséquent à son action sur le monde. Toute religion est là. Sans +pénétrer au sein des questions, bornons-nous à dire que toutes ces +distinctions, dans leur application étroite à la Trinité, peuvent +changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache énergiquement aux +termes de l'orthodoxie. + +Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité de Dieu, c'est-à-dire +l'unité de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois +personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelée verbe ou +sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que trop tentant pour +l'esprit de faire de Dieu le Père une essence ou un concret, et des deux +autres personnes des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité +substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicité; il +en est de même, si l'on emploie les termes de substance et d'accident +ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la définition +consacrée de la personne en général ou de l'individu substantiel, et +la difficulté se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des +substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est +plus qu'une généralité, une qualité commune, un abstrait. L'hérésie +n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire +de l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau. Cette hérésie +touche au blasphème. + +La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier en théologie des +définitions scientifiques de la substance et de la personne, et les +approprier avec réserve à l'objet unique et incomparable dont la +théologie entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il en général de +tradition parmi les écrivains sacrés que si la dialectique est utile +à l'explication du dogme et nécessaire pour le défendre, elle n'est +intégralement et rigoureusement vraie que des choses créées, et que Dieu +est en dehors des catégories. + +Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette tradition. Une esquisse +générale de la doctrine des Pères sur la Trinité, est nécessaire pour +bien juger de la sienne. + +Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de l'unité, celle de +Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce +qu'elles ont de vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un[365]. +L'être par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire qu'il +est sans nombre, sans succession, sans quantité. Comme il est l'unité +réelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point +applicable. D'où résulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou +l'essence est une. + +[Note 365: «Nihil est esse quam unum esse.» _De Mor. Manich._, c. +VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p. +418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._, +I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII, +Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.] + +[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.] + +Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature +des hypostases, ou dans sa substance des propriétés. Cette distinction +divise-t-elle l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure +indivise dans les divisés[367]. Elle est commune aux trois personnes, +identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de +la Divinité, dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois la +division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint +Augustin, c'est là l'ineffable[368].» Comment est-ce possible? telle est +la question que se posent distinctement les Pères[369]. + +[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois ê theotês]. Damasc., _De +Fid._, I, x.] + +[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De +Consid._, V. vii.] + +[Note 369: Notamment les deux Grégoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib. +ad Ablab.] + +La première solution de cette question semble être, l'unité étant +admise comme substantielle, de regarder la division comme purement +intelligible; et les passages ne manquent pas où il est formellement dit +qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée, que toutes les +différences y sont rationnelles, idéales, relatives enfin à l'esprit +humain[370]. Mais la conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être +quelque chose de réel, ne serait qu'une conception analytique de la +Divinité, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses +attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce +conceptualisme théologique anéantirait le dogme même qu'il aurait pour +but d'expliquer, et les termes sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit +deviendraient des symboles. On aurait donc concédé les noms abstraits +des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome +mystiques aux exigences de notre imagination. C'est là le fond de +l'hérésie de Sabellius. + +[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat +epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.] + +La foi s'en défend, et la théologie y résiste, d'abord par la définition +des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque +chose de réel. En principe, il n'y a de personnes que les substances. +L'hypostase, en général, c'est la substance réalisée, la substance +individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle +(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle +intelligente. Cette définition est à peu près universellement +admise[371]. + +[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la +définition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor +l'a attaquée sans succès. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.] + +Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence incline à +l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur la réalité des personnes penche +vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme +réelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinité une division +essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes +sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des +différences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces +distinctions? elles sont réelles. Dans la personne il y a donc une +substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont +substantielles; seulement elles sont numériquement diverses, et leur +substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est précisément là le +merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de +l'être telles que nous les manifestent les choses créées. + +[Note 372: Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui +employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus près de l'arionisme, et +ceux qui préféraient le mot de [Grec: prosôpon] comme plus voisins du +sabellianisme. (_Or._ XXI.)] + +Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon avis, l'unique +solution raisonnable. Les théologiens sont tous obligés d'y revenir, +mais par un détour, et la plupart ne se contentent pas de récuser _a +priori_ la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité de +l'essence avec la réalité de certaines distinctions dans l'essence, on +est naturellement conduit à rechercher si dans les êtres, ou dans +nos conceptions touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des +conditions analogues. Par exemple, tout être réel est composé de matière +et de forme. Point de substance individuelle où la dialectique n'opère +cette distinction, sans cependant que l'unité de l'individu périsse. Si +Dieu était soumis à cette division _secundum artem_, on dirait qu'il +est composé pour matière de la substance intelligente et pour forme +de _l'infinité_, ou bien de la substance animée, rationnelle, et de +l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée, plus la divinité. +Or, évidemment cette composition ne serait pas réelle, ou si elle +était prise comme réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée +quelconque peut être la base de l'être divin, et que la forme de la +divinité n'est point par elle-même réelle et substantielle; toutes +conséquences qui répugnent violemment aux plus simples notions de la +nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive la conjonction de +la matière et de la forme, ou détruit l'essence de la Divinité, ou l'on +convertit un de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité. Or +certains attributs peuvent bien être conçus comme des formes[373]; mais +en réalité, ils ne sont pas séparables de l'essence, et ce n'est que +par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de +toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en général de perfection +si ce n'est dans le parfait. + +[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.] + +Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait en formes, ne +peuvent être des formes proprement dites; car la forme fait d'un être +ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas +divin, par exemple sa matière, la forme étant ce qui la divinise, et +partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou +soi-disant telles ne sauraient donc être que des modes. Or si le mode +est la même chose que l'accident, Dieu n'a pas réellement de mode; +car l'accident n'est pas nécessaire; il est accessoire, additionnel, +adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette +nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour +parler d'une manière plus générale, tout ce qui dépend de la catégorie +de la qualité est incompatible avec l'essence divine. Une substance +identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualités; car elle +serait la substance, plus la qualité; elle ne serait donc plus simple. +Aussi dit-on qu'en Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il +est la grandeur même, comme il est la bonté, parce que tout en lui est +essentiel[374]. + +[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern. +_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1, +xii et xiii.] + +Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les +théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie chrétienne, que les propriétés +qui caractérisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas +des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence, +c'est d'être sujet au changement, c'est de pouvoir être autre. Or, en +Dieu les attributs sont immutables comme lui-même; ils participent de +son éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même des propriétés +soit absolues, soit personnelles; la génération est éternelle dans le +Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection. + +Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés absolues et les +propriétés des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme +la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en +est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou +hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus +particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence +à la personne est celui du commun au non-commun ou du général au +particulier, c'est-à-dire le rapport du genre ou de l'espèce au +singulier ou à l'individu; et la considération de ce rapport amène, pour +ainsi dire, de force dans la théologie la question du réalisme et du +nominalisme. + +Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans le genre suprême de +la substance incorporelle dont il est une des premières espèces, et la +Divinité est ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes[375]. +Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve, avec plus ou moins +de développement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du +christianisme. D'abord c'est une idée presque universelle, que l'essence +est quelque chose de plus général que l'hypostase, et il le faut bien, +l'hypostase étant constituée par le propre, qui, de sa nature et par son +nom même, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai +que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer +l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans distinguer +intellectuellement l'une de l'autre, par cette différence-là[376]. + +[Note 375: [Grec: Periektikon autôn edos ê uperousios kai akatalêptos +theotês] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)] + +[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i +et vii.] + +Quelques Pères ont poussé cette opinion au point de soutenir que la +substance en général étant toujours ce qui est commun aux individus, +l'individu n'était qu'une collection de propriétés, et que par exemple +la substance _homme_ était commune à Pierre et à Paul, de sorte que +Pierre et Paul étaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas dû dire +qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme +on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois +Dieux_[377]. Ce réalisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du +réalisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des +accidents, et de faire entrer indûment dans la Divinité la distinction +proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unité de Dieu +ne serait plus qu'une unité collective, une simple communauté; les trois +personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or. + +[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In +Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et +xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.] + +Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est l'entraînement de la +controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialité +à tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle et +substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communauté n'est +pas une unité véritable et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si +l'unité divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, elle rendrait +à chacune des personnes une individuelle unité, trop comparable à celle +des personnes humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité +réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là même qui veulent +faire de Dieu un genre on une espèce, voient dans l'unité d'une nature +on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée[378]. +Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence de Dieu? + +[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.] + +Comment donc éviter que soit l'unité, soit la distinction devienne +nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'écarter définitivement la +catégorie de qualité. Ainsi la substance est une et réelle; chaque +personne en est distincte par la propriété qui la constitue. Cette +propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle +n'est pas une forme ou qualité, car alors elle serait une addition +à l'essence, et Dieu serait composé; elle ne se dit pas _secundum +substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a +entre la substance et l'accident un intermédiaire, c'est la relation. +Ou les propriétés de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont +les propriétés essentielles et absolues, qui ne sont séparables de +l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad +alterum_, comme la paternité, la génération, la procession, et elles +sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici +ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes éternels? Les +relations des personnes, étant des relations, ne sont pas absolues, mais +elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc +pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans +doute être conçues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse +de notre esprit, qui ne saurait atteindre la réalité de l'être +divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc +_substantiale quippiam_[380]. L'unité absorberait les personnes, si la +relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralité, si +l'unité n'y résistait[381]. + +[Note 379: [Grec: Ouki ousias dêloitika, alla tês pros allêla scheseois, +kai tou tês huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.] + +[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.] + +[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII, +ii.--Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis consequentiæ se +contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, transeat ad +ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat +pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas +amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ relationis +oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas +inseparabilis.» (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont. +Eunom._, II.)] + +C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence identique, que +l'hypostase est constituée. + +Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence qu'indirectement +(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation. +Dans les choses créées, aucune propriété personnelle ne consiste dans la +relation; la relation entre les créatures est accidentelle; en Dieu, au +contraire, dans les personnes incréées, la relation est constitutive, et +il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les +noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit ne désignent pas des natures en +elles-mêmes, mais des personnes l'une par rapport à l'autre[382]. Ainsi +le Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils +n'est pas non plus la multiplicité de dieux des Gentils. De ces deux +erreurs il reste, dit saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile +dans le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans l'hellénisme, la +distinction des personnes[383]. C'est là quelque chose d'énigmatique, +comme le dit saint Basile[384]; mais précisément cette condition +mystérieuse est comme la prérogative imparticipable d'une nature unique, +d'une essence incréée, de l'être parfait. + +[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le +P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium.» T. II, +l. IV, c. ix, p. 414.] + +[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.] + +[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.] + +On voit que le choix est entre deux manières d'interpréter +dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutôt de représenter +l'impénétrable alliance d'une essence unique avec des personnes +distinctes. + +La première est celle qui a en général fait une grande fortune dans +l'Église grecque. Elle assimile en principe l'essence divine à un +universel, et les personnes à des individus. Pour éviter ou pour +atténuer les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit +ensuite, soit en la donnant comme une manière nécessaire de concevoir +les choses, et en laissant à l'esprit humain la faculté de distribuer à +son choix la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant +remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espèce ou +le genre incréé n'est pas composé de personnes, mais réside dans les +personnes, que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres comme +les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence, +et qu'ainsi aucune diversité, quant au temps de la naissance, n'est +assignable entre elles, aucune différence en acte n'est entre elles +possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'où il résulte que le +rapport de l'individu incréé au genre incréé est une communauté tout +autre que le rapport similaire entre les créatures, et que cette +communauté sans pareille n'altère pas l'unité de substance. + +[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est même, suivant saint Jean +de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la Divinité une +essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité d'essence +des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance. Celle-ci +en Dieu se prend comme réelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai +pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensée, [Grec: +thsoireitai logos chai epinoia]; et réciproquement, tandis que les +individus créés sont perçus réellement différents, les différences des +personnes divines ne sont que distinguées par l'intelligence, [Grec: +epinoia to digraemenon.]] + +L'autre interprétation repousse la précédente pour plusieurs raisons. +D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus +n'étant qu'une manière de comprendre les choses, est de droit +inapplicable à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible; puis la +diversité des personnes dans une essence dont l'unité serait collective +accroîtrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantité +proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus +d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donné à +chacune des trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois dieux +que trois fois le nom de soleil ne crée trois soleils[386]. L'unité +de Dieu est, à proprement parler, la singularité[387]. De toutes les +distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation: +il est universellement admis que les propriétés sont des relations; +les personnes n'existent donc que par les relations, et combinées avec +l'identité de l'essence, ces relations la caractérisent sans cependant +la décomposer, et y introduisent une inexprimable différence, seule +compatible avec la parfaite unité[388]. + +[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p. +959.] + +[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoiotêta, alla tautotêta], dit Damascène, +qui n'est pas toujours d'accord avec lui-même. _De Fid_., 1, viii. +«Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in +Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis +hominis, singularitatem.» (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)] + +[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.] + +Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères communs; l'un +dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre à faire regarder les +propriétés divines, et particulièrement la distinction des personnes, +comme quelque chose d'intellectuel, et plutôt comme une condition +de notre esprit que comme une expression vraie et adéquate de la +réalité[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent +par conclure à une spécialité incomparable, à un mystère surnaturel dans +la nature de l'être divin, qui se trouve placé en dehors des données +communes de la science et du langage. + +[Note 389: Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père et le Fils +étaient deux par la pensée, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men +einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots après saint +Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre +substance, et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux +essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).] + +Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard? Il nous semble +qu'il s'est plutôt éloigné de l'interprétation des dialecticiens grecs; +il penche évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature +mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus sévèrement à la science de +la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne, +quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès à +l'application de la théorie du genre et de l'espèce; elle ne se +rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de +Damas, et paraît bien plus près de celle de saint Anselme, laquelle +devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin. + +Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord une différence de +génération ou plutôt d'origine: le Père n'est point engendré et le Fils +est engendré; de cette différence résulte pour chaque personne une +relation distinctive comme la paternité, la filiation. Qu'est-ce donc +que les propriétés des personnes? Leurs relations sont-elles les seules +propriétés? Oui, selon le principe posé par Boèce: + +«La relation multiplie la Trinité[390].» Ces propriétés ont l'avantage +de ne pas désigner seulement un simple attribut, mais la personne +même; c'est ce qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation +constitue l'hypostase.» La relation est donc la même chose que la +propriété; la propriété distingue la personne, et pour nous elle la +définit; elle est la personne. Du Père retranchez la paternité, reste +Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391]. + +[Note 390: «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis +numerositas in eo quod est praedicatio relationis.» (Boeth., _De Trin. +ad Symac_., p. 961.)] + +[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.] + +Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les +personnes ne peuvent être distinguées que par des propriétés. Puis, +ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne de +certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent être que communs ou +propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels +sont-ils? aux termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder; +suivant des auteurs très-révérés, puissance, sagesse, bonté. Les +premiers sont des actes qui donnent lieu à des relations; mais de telles +relations peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés qui +caractérisent un être; elles ne sont pas ces propriétés intrinsèques qui +le définissent. Si donc il existait entre les relations indiquées par +l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères, un secret rapport, +une intime correspondance, celles-ci pourraient être les véritables +propriétés personnelles; et voilà comme avec un peu d'adresse inductive +la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté devient +la base ou l'équivalent de la distinction du Père, du Fils et du +Saint-Esprit. + +L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que les propriétés ne +peuvent être autres que des relations, et d'avoir confondu la catégorie +de la relation avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois +propriétés absolues avec trois propriétés relatives, en faisant équation +entre non-génération (ou paternité), génération (ou filiation), +procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi +de la catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses +personnes de ces diverses propriétés n'est point de l'invention +d'Abélard; l'Église l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages +écrivains la répètent tous les jours[392]. Cependant, dès qu'on fait +des propriétés personnelles quelque chose d'autre et de plus que +des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer en elle-même la +personnalité intime du Père, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une +propriété essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il n'y +a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicité. Toutefois +on ne s'arrête pas, et l'on prend pour propriétés personnelles des +attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet +des attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour excuser l'usage +de les rapporter chacun à une personne en particulier, disent que +c'est pour mieux faire connaître la Trinité, en montrant comment +se manifestent spécialement les personnes, qui la constituent. Ces +attributs essentiels de la Divinité sont, ajoutent-ils, _appropriés_ +ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur étaient +propres, chaque personne deviendrait une véritable forme dont la +substance divine serait la matière, c'est-à-dire que celle-ci ne serait +pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que +Dieu: ce qui est une hérésie manifeste[393]. + +[Note 392: C'est encore comme une certaine réalisation de la puissance, +de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive, non par ordre +de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ à trois +degrés dans l'essence divine, qu'un écrivain très-recommandable, M. +l'abbé Maret, a présenté le dogme de la Trinité. Il est aussi formel +à cet égard qu'il est permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage +intitulé _Théodicée chrétienne_, leçon XIIIe, Paris, 1844.)] + +[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.] + +Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation, Abélard +ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensée de ce +genre[394], il ne s'y est pas montré assez fidèle, et il est tombé +dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en +propriétés personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il +a rappelé que ces mots de propriétés, de différence, etc., ne devaient +plus, quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux et +technique. C'était indirectement confesser l'abus et le péril de +l'application de la dialectique au dogme. + +[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.] + +La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montrée beaucoup plus +sage. Que penser de la subtilité qui permet l'appropriation et rejette +la propriété? Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations; mais les +relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des +personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idées, des +moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais ontologiquement, en +elles-mêmes, les relations ou propriétés sont-elles davantage? Elles +sont réelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles. +Alors que sont-elles réellement? la relation est la personne même; la +paternité ne diffère pas en réalité du Père, car la distinction de +la matière et de la forme n'étant point admise dans l'être divin, +l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du +Père en réalité ou substantiellement? L'essence divine en tant que Père. +Ces mots _en tant que Père_ sont-ils l'expression d'un accident du +sujet? L'unité divine, cette seule et véritable unité, n'admet pas plus +là composition du sujet et de l'accident que celle de la matière et de +la forme. Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est attribut +qu'en apparence, hypothétiquement, par une loi de notre intelligence; au +vrai, tout ce qui lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est +essence. Ainsi, de même que les relations sont les propriétés, et les +propriétés, les personnes, la personne n'est pas dans la réalité autre +chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum +rem_[395]. + +[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.] + +Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se lance dans l'analyse +logique du dogme, d'écarter peu à peu toutes les distinctions +scientifiques, en les présentant comme des suppositions de notre +intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes +subjectives, c'est-à-dire que les relations, les propriétés, les +personnes arrivent à n'être plus qu'idéales, et la Trinité objective +s'évanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs +principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien cette fois la +théologie devenue nominaliste. + +Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard, à cette conclusion: +il n'y a point de science de la Trinité. + +Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer une, l'imitation +respectueuse de l'Église peut conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous +croyons que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle, +c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée avec réserve, +lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abélard, que rien ne doit être +pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne +s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient alors le nominalisme, +le réalisme ou tout autre système sur les rapports de l'intelligence +humaine et de l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question en +dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes les terminologies. Il +n'est donc plus de doctrine spéciale dont les conséquences puissent être +tournées contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès qu'il +s'agit du dogme, et le mystère a été mis en dehors de la philosophie. + +Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion ne serait +innocente ni possible sur le dogme de la Trinité. En vous tenant +strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans hérésie +les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans _le Discours sur +l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas être entendues en +rigueur, où elles contiennent la négation des personnes de la Trinité. +Une comparaison psychologique y assimile celles-ci à des phénomènes +intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent aucune différence dans +l'unité de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les +termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au langage, le reproche +est irréfragable; adressé à la personne, ce serait une calomnie. Abélard +nous paraît avoir été calomnié ainsi. + +[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère de la +très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.] + +Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire à ces expositions +métaphysiques du mystère, lesquelles ne sont innocentes qu'à la +condition de passer pour des métaphores philosophiques? Est-il +conséquent de traduire le problème de la nature de Dieu dans la langue +de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas +régulièrement? Que dirait-on de celui qui donnerait la théorie +mathématique d'une question à laquelle il aurait déclaré que les +mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence est celle +d'Abélard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour données une seule +substance et trois personnes dans un même être, et il entreprend de les +discuter pour les établir philosophiquement. Défense à lui de vous dire, +pour expliquer quelle est la différence des personnes, que c'est une +différence substantielle; il faut bien alors que ce soit une différence +modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de prétendre savoir sur +quelle différence repose la distinction des personnes. Une fois accordé +qu'il s'agit d'une différence de propriété, ce n'est pas sa faute si +vous vous dites à vous-même: une propriété n'est pas une chose réelle et +subsistante par elle-même; donc la personne n'est pas subsistante, elle +n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui êtes nominaliste, et +non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son +gré, sabellianiste à son école. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle +de vous mettre en défiance contre cette conclusion du général au +particulier et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire que les +propriétés sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles +ne sont pas réelles; il le penserait, il l'aurait dit antérieurement, +quand il s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait de +qualifier de même ce qui est au-dessus de la création. Il vous dira au +contraire que la Trinité est, qu'elle est réelle, qu'elle est non +_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _à classer in +vocabulis_ ce que le réalisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait +donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour toute intelligence +humaine, il le faut, la nature divine doit déroger à toutes les +conditions des autres natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait +les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une même +substance, il détruirait le mystère, il ferait descendre le ciel sur la +terre, il humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi, comme pour +le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle +spécule sur la Trinité, être emportée à des conséquences énormes; c'est +l'énormité de ces conséquences, toujours présente, toujours menaçante, +qui fait que la Trinité est un mystère, c'est-à-dire un dogme et non un +problème, un article de foi et non une question philosophique. + +[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.] + +Ce dernier point si important, Abélard le néglige, et comme lui tous +ceux qui, avant ou après lui, ont essayé une démonstration philosophique +de la Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église autorise ou tolère +n'échappe peut-être complètement aux critiques que l'orthodoxie peut +diriger contre la sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et +si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce mélange de +science et de dogme, de dialectique et de mysticité, qui tour à tour +excite et paralyse le raisonnement, et ajoute à la difficulté des +mystères celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous +semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition évangélique +le dogme de la Trinité, et d'en considérer la théorie canonique comme +une règle écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation +et à en tenir la place dans le langage chrétien, sans introduire dans +l'esprit une idée de plus. Mais cette sagesse n'était celle de personne +au temps où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner qu'elle +ait manqué au curieux Abélard. + +Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer, même +avec mesure, la dialectique à l'exposition du dogme de la Trinité, +reconnaissons au nom de la philosophie que cette application était la +seule forme que de son temps pût prendre à sa naissance la théodicée +rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siècle, +que la raison préparât son émancipation. + +Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la théologie d'Abélard +est une philosophie en matière de religion, une théodicée. Qu'en faut-il +penser à ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait +un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et +reprendrait une à une toutes les questions concernant la nature de +Dieu, la création, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques +observations. + +Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement responsables des +principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventée ni +choisie, ils l'ont trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce +n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans la mesure +où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être jugés comme penseurs et +figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur +demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances +communes de l'Église; celles-ci constituent une doctrine, une école, qui +n'est à vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le +christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité, par conséquent +plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit à ce titre a moins de valeur +que le plus simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons donc pas, à +propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les +origines on les conséquences de ce dogme, et si telle ou telle théorie +catholique porte des traces de platonisme ou ramène, par l'école +d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La théologie d'Abélard dans +son essence est celle du monde contemporain. + +Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte peu de docteurs qui, +en conservant les formes chrétiennes, aient innové au fond et introduit, +à la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie étrangère +à la tradition. Dans les premiers siècles et parmi les Pères il se +rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Église n'a pas toujours +soupçonné la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laissés au +nombre de ses docteurs, quelquefois rangés au nombre de ses saints. +Plus tard, la tradition mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux +établie, l'instruction et l'originalité philosophique en décadence, +rendent la théologie de plus en plus uniforme et convertissent les +écrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, +prouvent et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par +quelques détails, par le choix de certains arguments, par l'emploi de +certaines citations, par l'attachement à certaines autorités, enfin par +leur méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et manifestent +une tendance. + + Facies non omnibus una, + Non diversa tamen. + +Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs ou mystiques; et ils +poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit, +soit au quiétisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au +rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit à l'absolutisme +de principe de l'autorité, exclusivement admis par une école de ce +temps-ci. Rarement ces différences importantes ont été, du VIIe au +XVe siècle, poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines +inconnues, et les hérésies même n'ont presque jamais produit de +véritables nouveautés philosophiques. Dans toute cette longue période, +il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient fait +un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie +payenne, l'aient couverte de la robe du lévite pour qu'on ne la reconnût +pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans +sortir du giron de l'Église, se sont mis à rechercher les fondements +philosophiques des idées religieuses, et à démontrer rationnellement +comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir toujours grand +compte aux écrivains de telle ou telle opinion inusitée, de telles ou +telles conséquences singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler dans +leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté ni conscience de +penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'érudition, où les livres +étaient rares et les idées plus encore que les livres, on dépendait +beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on +copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglément à des ouvrages +contradictoires, à des sectes opposées, des opinions peu conciliables, +dont on méconnaissait la portée, et que recommandait également leur +antiquité commune. Le hasard, plus que le mouvement régulier des +esprits, décernait successivement l'autorité à des écrivains +différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys +l'Aréopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce +ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'école. +Ce serait dénaturer les faits que de vouloir assigner une valeur +philosophique à toutes les opinions, que de les représenter toutes comme +les phases naturelles, comme les développements logiques de l'esprit +humain. Pour être vraie, l'histoire même des systèmes ne doit pas +toujours être systématique. Le moyen âge est rempli de choses fortuites, +de singularités stériles, de tentatives insignifiantes, et les +théologiens abondent en hardiesses qui ne mènent à rien, en assertions +graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi +domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un +corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons +et n'en est pas plus altérée qu'affaiblie. + +Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard tous les passages qui, +logiquement analysés, conduiraient à des conséquences auxquelles il n'a +jamais pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont +venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions +épisodiques qu'il répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais +aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible +avec la foi. Platonicien quand il cite le Timée, péripatéticien quand il +cite Boèce, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Église +latine, il n'entend pas être autre chose qu'un philosophe catholique, et +les combinaisons d'idées hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans +ses écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à un éclectisme. +Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraître ingénieux, +il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail +porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer +et non compléter l'antiquité. Nous aimons à généraliser; nous excellons +aujourd'hui à retrouver la filiation des idées et à voir, comme on dit, +tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer à toutes +les époques, que d'attribuer rétroactivement au temps passé la +clairvoyance et l'universalité qui appartiennent au nôtre. + +Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique et rationaliste, sa +place est suffisamment marquée, son caractère suffisamment déterminé; on +sait dans quelle école chrétienne il doit être classé, et nous croyons +à cet égard nous être assez expliqué. Nous n'ajouterons que deux +observations. + +1º Les Allemands ne se renferment guère dans la réserve que l'on +conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, déclare qu'il y a +dans la doctrine d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne en preuve +un tableau synoptique dressé par Fessler d'extraits divers d'Abélard +et de Spinoza[398]. On se rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard +d'avoir retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie +d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu et que Dieu était +tout[399], et en remettant au jour un panthéisme qui, pour cette époque, +n'avait été signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard de +Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bène, condamné +et, suivant quelques-uns, brûlé comme hérétique, mais placé par certains +historiens au nombre des disciples d'Abélard. + +[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec. +16, append. iii.] + +[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._, +III, iii, p. 175.] + +L'accusation de panthéisme est une des plus faciles à lancer contre +toute théologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que +la pensée humaine, manque rarement d'y donner prétexte. Toutefois le +panthéisme s'accorde plus volontiers avec le réalisme exagéré, et le +principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, paraît _a priori_ +inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unité +de la substance universelle. Abélard semblait donc plus qu'un autre à +l'abri de l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences ne +sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait +contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fût invraisemblable. + +Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier +a détaché de la seule _Théologie chrétienne_ sept passages auxquels il +oppose des passages correspondants et selon lui équivalents, qui sont +les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza. Mais quand l'analogie de +doctrine serait dans ces citations cent fois plus évidente qu'elle ne +nous semble, la démonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y +ait panthéisme, il faut le dessein formé de ramener Dieu et le monde à +l'unité et de nier la dualité qui résulte soit de la coéternité des +deux principes, soit plutôt de la création substantielle; or, rien de +semblable dans Abélard; jamais il n'y a songé, et j'ignore même s'il +savait bien qu'une telle doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en +la création; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu +créateur, dit-il, «Moïse désigne le Père, c'est-à-dire la puissance +divine, par laquelle tout a pu être créé de rien (_Introd._, lib. 1, p. +987). Le nom de Tout-Puissant est donné par l'Écriture au Père, quoique +les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Père +étant inengendré existe par lui-même et non par un autre... tandis que +tout le reste ne peut être que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p. +1165). Il est dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les forma, +parce que être créé se dit de ce qui est produit du non-être à l'être» +(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit réellement en +l'incarnation et en la rédemption ne peut rien avoir de commun avec +Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent, le panthéisme et la +damnation impliquent, le panthéisme et la rémunération impliquent. A +quelque faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie _ipso facto_ le +panthéisme. + +Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien, contre son +intention, à son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idées +que l'unité de substance en résulte logiquement? La doctrine chrétienne +elle-même est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui +se prêtent à de telles conséquences? On n'en peut absoudre, par exemple, +le père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur exécrait le +panthéisme, qui appelait Spinoza un misérable, son Dieu un monstre, son +système une épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant: +«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui +et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400].» +Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne devrait admettre +qu'avec grande réserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle +de la Divinité que l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu +de suite sans laisser échapper des propositions qui semblent recéler le +panthéisme. Prenons l'autorité la plus haute: «Je suis l'être,» dit +le Seigneur dans l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14. +--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isolés, que rien +ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les +prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la création; aucune +subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,» dit saint Jean, «nous +demeurons en lui.... Il nous a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13). +«Nous vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens, «en lui nous nous +mouvons et nous sommes» (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et +comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait +supposer que l'apôtre ait douté de la personnalité humaine et de la +séparation substantielle entre le créateur et la créature? + +[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Métaphysique_.] + +On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens, dans les +philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catéchisme, +des propositions isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes +dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est tout, et saint +Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas même l'âme humaine, +n'est hors de lui? «Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu +est tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et souverainement +tout.... Il est tellement tout être, qu'il a tout l'être de chacune de +ses créatures.... O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit +Malebranche... toutes ses créatures ne sont que des participations +imparfaites de l'Être divin.» «Dieu est infini en tout sens,» dit +Bergier, et les catéchismes le répètent[401]. Prenez tous ces mots au +sens littéral, et je vous défie d'en déduire la création et l'homme. +C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice peut-être irrémédiable +dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le +mensonge de son système. + +[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV; +et _de Duab. anim._--Bossuet, _Élév. sur les Myst._, 1re sem., élév. +IV.--Fénelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c. +v.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Dieu_, II, 2°--Voyez l'ouvrage +intitulé _Théorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c. +XVII.] + +Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle +ressortirait bien plus évidente encore. Croyants fidèles pour la +plupart, ils ne s'inquiètent guère des extrêmes conséquences de leurs +doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation ni scrupule, +donner souvent des armes à l'idéalisme ou au scepticisme qui les +inquiètent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses +sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment sa personnalité et +sa liberté mystérieuses, et avec elles la personnalité et la liberté +si claires de l'homme. Les preuves se présenteraient en grand nombre. +Bornons-nous à discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler +contre Abélard. + +La première est cette proposition que la divine substance est absolument +indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino +informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à +elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant rien d'un autre qu'elle. +Ce sont là, je crois, des propositions reçues en théologie, en +philosophie même; une seule aurait besoin d'explication dans un autre +livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité est _informe_. +Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matière et de la +forme est inapplicable à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort +innocent. + + Informis Deus est formarum forma vigorque[402]. + +[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.] + +A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza +définit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se +conçoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre +chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute +substance est nécessairement infinie[403]. + +[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abæl. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza, +_Ethiq_., part. t, définit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat. +de Ab. Doct., p. 10.] + +J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard parle de la substance +divine, Spinoza de la substance en général. Quand ce que dit ce dernier +serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le but +est précisément de spécifier la substance divine, de déterminer ce +qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre +substance? C'est la substance incréée qu'il décrit; car il ajoute +aussitôt: «Les créatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles +soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce +besoin atteste leur imperfection» (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abélard +ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique à la substance +en général ce qu'Abélard dit privativement de la substance particulière +de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre à +peu près la définition cartésienne de la substance, et en montrant +ou tentant de montrer que cette définition n'admet ni limite, ni +distinction, ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose une seule +et même substance pour toute substance, et par conséquent une substance +illimitée, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la +Divinité soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fût +dans Abélard, il faudrait la montrer dans sa définition de la substance +en général qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la +substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui +définissent de même la première, et non que Spinoza définit la seconde à +peu près comme Abélard définit la première. + +Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard a répété ce +principe des théologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu même_, +et que voulant le développer, il ajoute que tout ce qui existe dans la +nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né du principe suprême, +qui est Dieu, rien n'étant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or, +Fessler a lu dans l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut +être donnée ou conçue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence +des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu +n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais +encore de leur essence[404]. De là résulte pour le critique l'analogie +des doctrines. + +[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abæl. _Th. Chr._, p. 1262.--_Éthiq._, +part. I, prop. 14, 15, 24, 25.] + +Il me semble qu'il en résulte leur différence. D'abord, la citation +d'Abélard est tronquée. Ce qui vient après le principe _rien n'est en +Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinée à prouver ce +principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le +philosophe, toute chose ou est éternelle, c'est-à-dire Dieu même, ou a +commencé et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la +puissance ou tout autre attribut de Dieu a commencé, Dieu a pu être sans +la sagesse, sans la puissance, ce qui répugne; les attributs de Dieu +sont donc éternels, c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (_Ibid._, p. +1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance à +identifier toute substance en Dieu, et à conclure que Dieu est la cause +de l'essence des choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence +ne peut être conçue sans Dieu[405]? Car cette dernière proposition est +la preuve donnée par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que +la division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui a commencé +ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses +particulières, n'étant que les modes par lesquels les attributs de Dieu +s'expriment d'une façon déterminée, sont une dépendance nécessaire de +ces attributs eux-mêmes coéternels et consubstantiels à Dieu; on en +est le maître, à la charge pourtant de rencontrer de redoutables +contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de +l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est une argumentation étrange, +et nulle preuve même apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu +la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le +panthéisme. + +[Note 405: _Éthiq._, part. I, prop, 15.] + +2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre +le principe de l'unité de substance, c'est une conséquence forcée que +cette substance constamment identique à elle-même, immutable pour toute +cause externe, soumise à sa nature comme à sa loi, soit nécessairement +tout ce qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait; d'où il +suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause nécessaire, +et grâce à l'unité de substance, toute liberté disparaît du monde: +conclusion inévitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons +pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons pas retrouver les +conséquences. + +Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limité la liberté de +Dieu par sa propre nature, et hasardé sur ce sujet difficile diverses +propositions dont à toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais +elles ne sont pas dans Abélard au nom des mêmes principes; ce n'est pas +l'axiome éléatique de l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de +fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberté de +Dieu souffre en effet quelques difficultés indépendantes des principes +du panthéisme. L'être immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait? +L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est +infiniment juste? L'être parfait ne fait-il pas toujours le mieux +à faire? Et par conséquent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa +toute-puissance, de son immutabilité, de toutes ses perfections, que +tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne +pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait +est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme à +sa sagesse, à sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la +perfection, il ne saurait agir que conformément à sa nature ou à la +perfection; et comme il est toujours égal à lui-même, son oeuvre est +digne de lui. + +Ce raisonnement a évidemment touché Abélard, et sans rapporter les +cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement +analysé la théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à cet +égard les remarquables conclusions; mais loin de procéder du spinozisme, +elles découlent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute +religion donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard reconnaît ces +deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il +fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible, +_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_. + +Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut comparer Abélard, +c'est à Malebranche et à Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le panthéisme, +mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne point agir, +mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi +qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage +le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite +aussi bien que son ouvrage porte le caractère de ses attributs.... Dieu +lui-même est la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle et +consubstantielle, il l'aime nécessairement, et quoiqu'il soit obligé de +la suivre, il demeure indépendant[406].» + +[Note 406: Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13. Voyez aussi, X, +_Éclaircissement sur les idées_.] + +C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse jointe à une bonté +qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le +meilleur.... Il y aurait quelque chose à corriger dans les actions +de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le +meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait +produit aucun[407].» + +[Note 407: Leibnitz, _Essais de Théodicée_, part. I, n° 8.] + +Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée de ceux qui la +combattent. L'exemple d'Abélard qui lui-même ne l'avait pas inventée, +mais qui l'a remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est pas +entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections +qu'elle encourt. On s'est étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait +pas comprise dans ses véhémentes censures. Mais le concile l'avait +condamnée, car Abélard a l'air de la rétracter dans son Apologie[408]. +Il paraît en effet aussi difficile de la concilier chrétiennement avec +la liberté et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine +opposée avec sa perfection, sa justice et sa bonté. L'Église n'a +point résolu par un ensemble de décisions canoniques ces questions +redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions +d'Abélard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'élèvent +contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor, +«que des esprits enflés d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui +d'accréditer;» et l'autre, qui fut peut-être son disciple et qui a fait +aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait très-bien demander +comment Dieu étant immutable, les efforts des saints peuvent servir à +les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre +reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultés et de plus grandes +encore pourraient être développées, si nous traitions le fond de la +question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre +arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le +plus formidable problème et de la religion et de la philosophie. Il +nous suffit d'avoir rappelé comment Abélard le considère et le croit +résoudre. L'analyse ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus +profondément encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle +est digne des plus nobles esprits, et elle ne dépare paa les doctrines +du philosophe infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle, +proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu réfléchie dans son +oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au +souvenir peut-être d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.» + +[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab. +Op._, Apolog., p. 331.] + +[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p. +430.--_Hist. Littér._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars +i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr. +cité_, t. II, app. iii, B.] + + + +CHAPITRE VI. + +SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad +Romanos._ + +La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme ait mise +dans le monde. Les questions ordinaires de la théodicée ne touchent +généralement les attributs divins que dans leurs rapports avec la +création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité est, pour ainsi +parler, une question plus désintéressée, où l'esprit semble aspirer à +connaître la Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a _posteriori_ que des +réflexions ultérieures ou les enseignements de l'Église nous révèlent +comment des distinctions, d'abord toutes spéculatives entre les +personnes divines, peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur le monde +et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission +du Christ; et alors des questions métaphysiques l'esprit passe peu à peu +aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage qu'Abélard a consacré à +celles-ci, ou son _Éthique_, recherchons comment il a traité et résolu +les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux grandes Théologies +aboutir à une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre +des idées amène ici naturellement la question générale du salut par la +rédemption, antécédent nécessaire de la morale, et cette question est +étudiée dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante, +mais qui abonde en vues singulières et en opinions caractéristiques, +C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de +l'épître aux Romains. Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction +à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie morale, ou +l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncée[410]. + +[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli +Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis +des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). Abélard réserve +une question, celle de la différence entre le vice de l'âme et le péché, +à son Éthique, et elle y est en effet traitée. (_Comm. in ep. ad Rom._, +I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent +sa Théologie comme un ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les +citations même indiquent que cette Théologie est l'Introduction. Nous +supposons que ce commentaire a été composé après l'Introduction, mais +avant les cinq livres de la Théologie chrétienne] + +L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions y viennent comme les +présente le texte de saint Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la +théologie, la morale, l'interprétation du texte, et même les remarques +historiques. Nous élaguerons les détails pour isoler quelques points +essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-même. + +Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Écriture-Sainte +veut instruire ou émouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament. +Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les +livres de prophéties, d'histoires, et tout le reste, ont pour +but d'exhorter à suivre ces commandements, mais les uns par des +avertissements, les autres par des exemples. De même dans le Nouveau +Testament, «l'Évangile est la loi, il enseigne la forme de la +véritable et parfaite justice.» Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à +l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, ainsi que la narration +évangélique, contiennent les récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont +plutôt encore un conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est des +biens qui tendent à la conservation, d'autres à l'accroissement. Ainsi +le remarque Jules à la fin du second livre de sa Rhétorique[411]. A la +conservation appartiennent les choses nécessaires, les champs, les bois. +Les autres sont moins nécessaires, mais plus belles, comme les édifices, +les trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec ce qu'enseignent +les évangiles sur la foi, la charité et les sacrements (sujet de +l'Introduction à la théologie), le salut était assuré; même, sans y +ajouter ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les décrets, +ni les règles monastiques, ni les écrits des saints. Mais Dieu a voulu +toutes ces choses pour orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa +cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut de ses citoyens.» + +[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un +peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. Il avait composé un +ouvrage intitulé: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui +Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier, +un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p. +759.)] + +L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler les Romains, anciens +gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se +disputaient le premier rang, à la véritable humilité et à la concorde +fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux manières, en amplifiant les dons +de la grâce divine, en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette +épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée contre le +premier des vices, l'orgueil[412]. + +[Note 412: Prolog., p. 491-498.] + +L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent +composés dans ces temps-là, prouve qu'au moyen âge l'Écriture était +loin d'être négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs +n'étaient pas tellement infatués des autorités de seconde main, qu'ils +n'éprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures +de la parole divine. Abélard en particulier a toujours paru attacher +le plus haut prix à la lecture des saints livres. Dans une longue et +curieuse lettre où il donne à l'abbesse du Paraclet des instructions +pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette étude. +«L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme. Celui qui vit en la lisant, +qui profite en la comprenant, s'habitue à connaître la beauté de ses +moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache ainsi à accroître +l'une comme à écarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Écriture +sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un +miroir où il ne peut se reconnaître. Il ne cherche pas dans l'Écriture +cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un +âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est à +jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de +Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne +porte point à sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en +sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que +former des mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas +l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors sans fruit.... il +faut que celui qui prie soit pénétré et enflammé par l'intelligence des +paroles qu'il adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi +des hommes que dans nos monastères on ne fait aucune étude pour +l'intelligence des Écritures; on n'y apprend qu'à chanter et à former +des mots articulés, non à les comprendre, comme s'il était plus utile de +faire bêler les brebis que de les faire paître[413].» + +[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy. +aussi l'épître aux filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des +lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)] + +Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu l'ancienne loi, les +oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a +manqué aux Gentils, une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils +devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur +révélation, et à tous Jésus-Christ a été nécessaire. Ce thème conduit +à faire ressortir l'éclat de la lumière naturelle, comme à montrer ce +qu'il peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités d'un +culte extérieur, pratiqué sans intelligence et sans vertu. C'est là le +côté philosophique de cette épître, comme du génie de saint Paul. Par là +il est l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de la raison +humaine et le promoteur d'une certaine liberté religieuse. Le côté +purement chrétien, c'est le tableau des égarements de la raison humaine, +infidèle à sa révélation primitive, et de la dégradation morale où est +tombé le monde païen, ses philosophes en tête; c'est le développement +des causes qui rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité, +sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui croient trouver +dans les pratiques prescrites aux Hébreux l'infaillible moyen de se +sauver à peu de frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double +orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement +imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la rédemption et la vertu +tutélaire de la foi. + +C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux Romains est un des +plus beaux monuments du véritable rationalisme chrétien. L'accusation +dirigée contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une +apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abélard, moins +répréhensibles, ou même tout à fait excusables, de n'avoir pas servi +Dieu, qu'ils ne pouvaient connaître, faute d'une loi écrite. Mais le +Seigneur, sans que rien fût écrit, leur était connu précédemment par la +loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-même, et +par la raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres visibles. Ils +avaient donc pu savoir et penser la vérité. «On trouve dans les ouvrages +des philosophes qui étaient les _maîtres des nations_, beaucoup de +témoignages évidents en faveur de la Trinité, que les SS. Pères ont +soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques +des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporté la plupart de ces +témoignages dans notre petit ouvrage de théologie[414].» En effet, la +création avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-à-dire +l'unité et la Trinité; car par la qualité d'un ouvrage on peut juger de +l'habileté d'un ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les dons +ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unité +de sa nature, attestée par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la +puissance, la sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans +lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire.» +Remarquez que saint Paul dit: «Ce qui se connaît de Dieu est révélé en +eux; Dieu le leur a révélé (I, 19).» Le _révélé_, c'est la raison; le +_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a +manifesté la création; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible +en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance éternelle et sa +divinité, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415]. + +[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le +petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction à la théologie_.] + +[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni même le +développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir du spectacle +du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint +Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux païens. Le verset paraît +signifier seulement que la création du monde a dû manifester à la +connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance éternelle et +sa divinité, c'est-à-dire qu'il y a une puissance éternelle et que la +puissance éternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, +par divinité, [Grec: theiotês], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p. +312.)] + +Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils n'ont point +glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à leurs passions. «Ce n'est pas +cependant de tous les philosophes soumis à la seule loi naturelle que +doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant été +dignes d'être reçus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs, +comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-être des philosophes qui +menèrent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur.» C'est pour +eux, selon saint Jérôme, qu'a été dite cette parole, que _Dieu moissonne +où il n'a pas semé_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il +prononce une condamnation générale contre tous ceux qui ont trop présumé +de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui +suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de +Dieu, et que ces maîtres mêmes de la foi, _magistros fidei_, avaient +gravement failli, au point de tomber dans l'idolâtrie. + +[Note 416: Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre que le +peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_, +XVIII, xlvii.)] + +Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer les raisonnements du +XVIIIe siècle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a +régné longtemps sur ce point dans l'Église une assez grande liberté de +penser, et peut-être les temps modernes se sont-ils montrés plus rigides +que les premiers siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie, +saint Justin, saint Augustin lui-même; mais au temps d'Abélard, Richard +de Saint-Victor, qui enseignait dans une école opposée, pensait que la +raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité; on a vu ailleurs +qu'un autre de ses contemporains, l'archevêque Hugues, donnait la même +portée au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute à +son tour, résout par l'affirmative la question que saint Thomas décide +en sens contraire: La Trinité peut-elle être connue par la raison +naturelle[417]? + +[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._, +t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu. +xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.] + +C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique qu'une +révélation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse +en étendue, en clarté, en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé +l'humanité entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité est +universellement, bien qu'inégalement responsable des violations qu'elle +en a commises. Je doute que ce principe, même dans les termes où le pose +Abélard, eût été de tout temps accepté par l'Église; mais il a reparu à +diverses époques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'après +avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique de religion +naturelle, dirigé comme une arme offensive contre le christianisme, il +est maintenant employé souvent comme une arme défensive par les récents +apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur +l'Indifférence_, et l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne +saurait méconnaître que le même principe puisse être tourné en des sens +bien divers, et donner naissance à des conséquences opposées. Abélard +est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est +loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier la foi par un +double caractère d'universalité et de perpétuité. Il croit avoir donné +une basé plus large à la doctrine du salut. C'est en effet cette +doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de +questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou qu'il ajourne à d'autres +ouvrages[418]. Son idée fondamentale, c'est que chacun est jugé selon +la vérité, loi identique de tous, et selon sa participation à la +connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne sont que des preuves +de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant +Dieu elle est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue +en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun à la mort, il se +prononcera pour tous à la fin du monde. Cependant ceux qui ont été +trouvés purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite, +acquittés avant ce jour suprême, seront assis auprès du Christ; ils +partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils +jugeront les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé, non par +des oeuvres purement extérieures, mais de coeur et de volonté, soit la +loi naturelle, soit la loi écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile, +en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est +promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas de nos mérites, +mais de la grâce de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la +rédemption à ceux qui croiront en lui. + +[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont +indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et de la +punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions +sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.] + +Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que cette rédemption +par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui +semblerions plus punissables, après avoir commis le crime du serviteur +infidèle, le crime de la mort du Seigneur innocent? + + «Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour + nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il + rachetés, comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou + par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il + affranchis? Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher? + On dit qu'il nous a rachetés de la puissance du diable. Par la + transgression du premier homme, qui s'était volontairement soumis + à son obéissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le + tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait + encore si le libérateur n'était venu. Mais puisque le Seigneur a + délivré les seuls élus, quand le diable les a-t-il possédés? + Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le siècle futur, ni + aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce + que le diable le torturait comme le riche damné, et quand même il + l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur Abraham lui-même + et le reste des élus?... Ce droit de possession sur l'homme, le + diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait reçu l'homme + pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le lui ayant livré. + D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave + d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à la + désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux + yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier + acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus + juste que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance. + D'ailleurs le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il + lui a promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le + retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui + lui aurait livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau. + + «L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur + voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge + Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup + d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il + dire à l'exécuteur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas + que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le + supplice, aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint, + s'il avait murmuré, il eût été convenable que le Seigneur lui + répondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_ + (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque + de la masse pécheresse il a pris une chair pure et s'est fait un + homme exempt de tout péché; cette conception sans péché, cet homme + ne l'a pas obtenue par ses mérites, mais par la grâce du Seigneur, + qui s'est revêtu de son humanité. Est-ce que la même grâce, si elle + avait voulu remettre aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les + libérer ainsi de leur peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle + raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione + sua_) la miséricorde divine aurait pu délivrer l'homme des mains du + diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le + fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres, + le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la + croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des méchants? + Comment aussi l'apôtre dit-il que nous sommes justifiés ou + réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait dû + se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient + été plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le + paradis son premier commandement en goûtant un seul fruit?... Que si + ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir être expié que par + la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre + le Christ et tant et de si grands attentats consommés contre lui et + contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement + plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui avons commis le + péché, cause de la mort de ce fils innocent?... + + Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis, + il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la + multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En + quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes + que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du + châtiment? A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût + rédemption, si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions, + c'est-à-dire à ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous + avait livrés à son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais + les seigneurs et maîtres des captifs qui composent ou acceptent + la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, + relâché ses captifs, si lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé + ce même prix auquel il les relâchait? Or, combien paraît cruel et + injuste que l'on réclame pour prix le sang de l'innocent, ou que + l'on se plaise en façon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus + encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si + agréable, que par elle il ait été réconcilié avec le monde entier! + +[Note 419: «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage du +temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour +un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui qui en +avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un prix +serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique, +c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini +captivorum_. C'étaient ceux au pouvoir desquels passaient les +délinquants.] + + «La solution de cette question, qui _n'est pas médiocre_, paraît + être que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et + réconciliés avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il + nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris + notre nature et qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous + cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement + attachés à lui du lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel + bienfait de la grâce divine, la vraie charité ne doit redouter pour + lui aucune souffrance.... Après la passion, l'homme est devenu + plus juste, c'est-à-dire plus aimant Dieu. Notre rédempt + c'est l'amour suprême du Christ pour nous, qui par sa passion + non-seulement nous a délivrés de la servitude du péché, mais encore + nous a acquis la liberté des fils de Dieu, afin que désormais nous + accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui + nous a fait une grâce si grande, qu'une plus grande, à son propre + témoignage, ne saurait être inventée.» (Jean, xv, 43[420]). + +[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abélard dit ici +qu'il expose _succinctement le mode_ de la rédemption, et il renvoie +à sa Théologie: on y trouve, il est vrai, la même doctrine, mais +plus _succinctement_ encore exprimée. (_Theol. Christ._, t. IV, p. +1307-1308.)] + +Nous touchons ici à une théorie de la rédemption, de toutes les pensées +d'Abélard la plus téméraire. Avant d'y insister, parcourons diverses +questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache. + +I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été seul? Tout dans +l'Évangile semble montrer le Fils séparé un moment, par sa mission, du +Père qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la +Trinité la substance est unique et les oeuvres communes. Abélard a +déjà dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule +personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le +Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement[421]. +Cependant il ne prétend pas que le Père et le Saint-Esprit se soient +faits chair, aient éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait +l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que +dans l'incarnation et le Père et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance +et la bonté divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un +homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent qui ne sont ni habillés +ni armés. C'est à l'âme, comme motrice du corps, que sont rapportées +toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne +peuvent être attribués à l'âme en prédicats. On ne peut dire que l'âme +mange ou se promène. C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une +hérésie contre laquelle il a protesté hautement[422]. + +[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1309-1311.] + +[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p. +193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question +dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'éditeur des oeuvres +remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer +un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était, je +crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de +la question _Cur Deus homo_? Peut-être ce mot n'indique-t-il qu'une +partie spéciale de l'une des Théologies.] + +II. Une seconde question qui dépend de la rédemption, cette première des +grâces de Dieu, serait celle de la grâce en général et du mérite des +hommes. Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté seule ou +dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'éthique, +et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423]. + +[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Éthique_ et ci-après, c. +VII, p. 464.] + +III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé de péché, dit l'apôtre +(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que +pour les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi lui fut imputée à +justice avant qu'il eût reçu la circoncision; mais il avait la foi, et +de la naît une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui +mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième jour, celui où la +circoncision était permise? C'est la même question qui s'élèverait au +sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser, +parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation en ce cas paraît +cruelle... mais nous en ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle +dispose, à la providence de celui qui seul sait pourquoi il a élu +celui-ci, réprouvé celui-là, nous tenons pour immuable l'autorité de +l'Écriture qu'il nous a donnée[424].» + +[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.] + +IV. Toutes ces questions en supposent résolue une bien plus grande. +«Maintenant il nous faut en venir à cette vieille querelle du genre +humain[425], à cette question infinie (_interminatam quoestionem_), +savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi que le rappelle +l'apôtre, de notre premier père sur sa postérité, et il faut, comme nous +pourrons, travailler à la résoudre. + +[Note 425: P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression, +_veterem humani generis querelam_; mais pour désigner la question de +l'immutabilité de la Providence et de la liberté, _Introd._, t. III, p. +1184.] + +«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le péché originel +avec lequel chaque homme est procréé? Puis, par quelle justice le +fils innocent est-il, pour le péché du père, traduit devant le plus +miséricordieux des juges, ce qui ne serait pas approuvé devant des juges +du siècle; et comment le péché que nous croyons déjà remis à celui qui +l'a commis, ou déjà effacé dans les autres par le baptême, est-il puni +dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au péché? Comment ceux +qui ne sont pas dans les liens de leur propre péché sont-ils damnés +par le péché d'autrui, et comment l'iniquité du premier père les +entraîne-t-elle plus sûrement à la damnation que de plus graves +iniquités de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel +et contraire à la bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes que les +perdre, de condamner pour le péché du père le fils que pour le sien +propre sa justice ne sauverait pas[426]!» + +[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.] + +Par le péché originel il faut entendre la peine du péché, car le péché +en lui-même, celui de la volonté, n'est point imputable à qui ne peut +encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la +définition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculté de +l'esprit de délibérer et de déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui +ne délibère pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer, ne +manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté, nul ne niera qu'elle ne +manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi +ne sont-ils pas même soumis aux lois humaines. La justice, en effet, +consiste à rendre à chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il +n'a mérité. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a +été mérité, c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant, «qu'elle est +grande, la cruauté que Dieu paraît montrer à l'égard des petits enfants, +auxquels, sans trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine la +plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin ne permet pas d'en +douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la dernière +injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre +injure, mais Dieu a dit: «A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai +justice.» (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas +injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la traite, ou bien les +animaux, créés pour travailler dans l'obéissance des hommes, pourraient +se plaindre et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile leur +répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?» +(Math., XX, 15.) Et l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à +Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.) + +[Note 427: Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église, n'est +pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation plus +douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans +baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné +comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus +attribué, mais à l'évêque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI, +append.) Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, _ad +Heron.--Cont. Jul._, V, XI.] + +«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit +suivant la volonté de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal +que par la conformité avec cette volonté même.» Aussi est-il des choses +qui semblent très-mal, que nul ne s'ingère de condamner, parce que le +Seigneur les a ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par les +Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui tuèrent leurs plus chers +parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient +pour des homicides plutôt que pour des vengeurs[428]. La distinction du +bien et du mal réside tellement dans le décret de la volonté divine, que +notre cri de tous les jours est: _Que votre volonté soit faite!_ C'est +lui dire: que tout soit ordonné pour le mieux; en sorte que le mal ou +le bien dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il +défend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande vénération, +sont maintenant abominables.» + +[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)] + +«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la +damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part à sa bonté.» +Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est réservée est la plus +douce de toutes. Ils _souffriront les ténèbres_, dit saint Augustin, ce +qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de +penser que la mort avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a prévu +la méchanceté future? Cette sévérité envers des créatures qui n'ont rien +fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pécheurs, et ne peut-il +pas y avoir des raisons de famille, _familiares causæ_, qui rendent cet +exemple nécessaire à leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande +excitation à la continence, que la pensée que «leur concupiscence envoie +incessamment tant d'âmes en enfer?» + +Le péché originel en lui-même est la dette de damnation dont nous sommes +tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous péché en +Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants. + + «Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché, grande + iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité. Oui, + pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser + Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la peine du déluge + ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction + et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment + enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous répondez par une + dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien et finement dit! Les + hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence, + peuvent également affliger les innocents comme des coupables, et + ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause de la méchanceté d'un + tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont + entraînés à faire du mal à de bons et fidèles sujets, liés à leurs + maîtres par la possession et non par l'intention, le tout afin de + pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage du petit. + Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne pouvons + confondre, imputent un crime à un homme que nous savons innocent, + et ces témoignages, si toutes les formalités ont été remplies, nous + forcent à frapper un innocent, afin, chose assez singulière, qu'en + obéissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas + justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, après + délibération compétente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand + nombre en épargnant un seul homme. De même, la damnation des petits + enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans + la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons + assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont été + conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés + les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution + spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément + a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et + la confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans + lequel les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché + et qui ne peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le + sacrement de la grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que + ce qui est remis aux parents soit exigé des enfants, puisque la + génération de la concupiscence charnelle transmet le péché et mérite + la colère.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui + aurait donné sa personne et ses enfants à un seigneur vint ensuite à + gagner, par quelque acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté + et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit + quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de + l'olivier sauvage, il naît un olivier sauvage, ainsi que de la chair + du juste, comme de celle du pécheur, il naît un pécheur; du froment + purgé sans la paille, il naît un froment non purgé avec la paille; + ainsi de parents purifiés du péché par le sacrement aucun enfant ne + naît exempt de péché.... + + «Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le péché + originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion[429].» + +[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit +ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une partie de ces idées ne +soit point consacrée par l'Église.] + +V. Du péché originel il faut passer au péché actuel. Saint Paul fait +entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorisé le péché, +c'est-à-dire apparemment a multiplié les occasions de le commettre. Mais +comment la loi pouvait-elle être dite sainte et le commandement juste et +bon, puisque même en les observant on ne pouvait être sauvé? C'est +qu'à un peuple indocile et grossier ne pouvaient être donnés des +commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre à obéir. +Quand nous domptons des bêtes de somme, nous ne commençons point par +les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui +observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient +par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer en perfection. +En effet, l'inspiration a rendu évangéliques plusieurs hommes spirituels +de l'ancien peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement de la +loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement +nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous +ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit être désintéressé. +«Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand +même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charité +ne devrait pas être prononcé, si nous aimions Dieu à cause de nous, +c'est-à-dire pour notre utilité et pour cette félicité que nous espérons +dans son royaume, plutôt que pour lui-même; nous placerions en nous, non +dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels +sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que +la grâce.» C'est contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui vous +aiment, quelle récompense aurez-vous?» (Math., v, 46.) Aucune, car vous +en aimeriez d'autres davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous +cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer. Dieu ne doit +pas être moins aimé de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que +justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même; il est +lui-même la récompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour +serait pur et sincère, en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne +qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable d'un père pour son +fils, d'une chaste épouse pour son époux, de tous ceux qui aiment plus +ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilité +plus grande. Si leur amour les expose à quelques maux, il n'en est pas +diminué. La cause de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils +aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornélie +sa femme, Pompée vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as +aimé_[430].» + +[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu +Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155, où cette +citation est mal indiquée.] + +«Souvent même les hommes d'un coeur libéral poursuivent l'honnête plus +que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils +n'espèrent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus +grande qu'à leurs propres esclaves, de qui ils reçoivent des services +journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère +qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous +est utile!» Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse, +la charité en est la consommation[431]. + +[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit comme saint +Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)] + +Voilà encore une opinion particulière à notre théologien. Si cet +ascétisme de la charité n'est point condamnable, il est dangereux. Le +concile de Sens ne l'a pas blâmé, mais un docteur dont le principal +ouvrage semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des sentiments +d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une des lumières de cette célèbre +école si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine +de l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de ce platonisme d'un +nouveau genre qui peut affaiblir la piété méritante et le zèle pratique +pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les +biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me semble, aperçu, +c'est que la doctrine d'Abélard, tout sur la révélation antérieure au +christianisme que sur l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer +le rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes. Quand +on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission +terrestre, s'est surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la +sauver, et quand on écarte les idées de redevance et d'acquittement, de +crime et d'expiation, on est obligé de substituer l'amour au devoir, +ou plutôt de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce +principe en étudiant la morale[433]. + +[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii; +Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.] + +[Note 433: Voyez le chapitre suivant.] + +VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte +contra la charité. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal +que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire? +Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le +mal._ Je ne voudrais pas céder à la concupiscence, mais j'y cède +volontairement et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce qui +doit s'entendre de l'acte du péché, non de la concupiscence qui porte +à le commettre. L'acte est volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas +nécessaire, en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en jetant +une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte résulte de la volonté +de jeter une pierre, et non de la volonté de tuer un homme; ce n'est +donc pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé de se +défendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir +voulu. «S'il séduit la femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît, +non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin +de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien +mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi ce qui plaît et ce qui +déplaît, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se +trouver dans le même acte.» Il arrive donc à l'homme de consentir à la +loi par la raison et d'y résister par la concupiscence; l'esprit et la +chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne volonté le +fait. J'ai cette volonté naturellement, car par moi-même j'ai la raison, +j'ai été créé raisonnable; mais par moi-même je n'ai pas la puissance +de faire le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi me plaît, +c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'_homme intérieur_, à cette image +spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'âme; mais _je sens +une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du péché de la +chair, les aiguillons de la concupiscence, à laquelle j'obéis dans ma +faiblesse ainsi qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument +des passions[434]. + +[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez +sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.] + +VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu le libre arbitre, ou +plutôt cet homme qui était en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il +une volonté libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni, et +en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne pouvait pécher, +comme le prédestiné, en tant qu'il est prédestiné, ne peut être damné. +Mais si l'on disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher, le +doute serait possible, car alors où serait le mérite d'éviter le péché? +Privé du libre arbitre, le Christ aurait évité le péché par nécessité +plus que par volonté. Cependant c'était un homme composé de chair et +d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-même, +autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait +au-dessous de l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il +pas pu pécher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition +absolue d'une proposition déterminée par de certaines conditions. En +proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est prédestiné ne +peut aucunement être damné; mais si la proposition est déterminée, si +l'on parle du prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible. +_Celui qui est amputé_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est +bipède, mais l'_amputé_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni +à Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été uni, et tant qu'il a +été uni, cela était impossible: le Christ, Dieu et homme à la fois, ne +pouvait absolument pécher[435]. + +[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.] + +La conclusion est orthodoxe, bien que précédée de distinctions qui ne le +sont pas. L'Église professe l'impeccabilité de l'homme dans le Christ, +cependant elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement pris +le libre arbitre avec l'humanité. Ces deux croyances sont difficiles +à concilier; on les concilie en disant que bien que la volonté de +l'Homme-Dieu fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il pouvait +choisir tel ou tel bien. Dans le système d'Abélard, l'impeccabilité +du Christ serait une impeccabilité purement morale, c'est-à-dire que +Jésus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la +faculté de pécher, sans le péché originel, sans aucun péché actuel, +quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion +serait plus conforme à la pensée fondamentale de l'incarnation, mais +elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à +penser que l'humanité qui lui avait été unie était absolument incapable +de pécher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que +faculté de faire le mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas +celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait deux personnes, +ni celle d'Eutychès, qui absorbait l'humanité du Christ dans sa +divinité. Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans +l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontés[436]. + +[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier, +aux mots _humanité, incarnation, nature_.] + +VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la +prédestination, ou, en termes plus généraux, avec la Providence divine? +La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est +adultère, elle a prévu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas +l'être. S'il ne peut pas l'éviter, il n'est pas condamnable pour +une action inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés à la +Providence comme à leur cause première. Mais il faut encore distinguer +ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit être adultère +l'est nécessairement, en tant que Dieu l'a prévu; mais on ne peut dire +d'une manière absolue qu'il soit nécessairement adultère. Abélard +renvoie cette question à sa Théologie[437]. + +[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entièrement +résolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la +_Théologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le +chapitre suivant.] + +Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement +prévu, mais permis. Une question se présente aussitôt. Ce que Dieu +permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et +le mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question, Abélard ne +l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultés, et ne les +lève guère que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a +tout bien ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de +Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Père, le Fils +et Judas ont coopéré; et c'est parce que le Seigneur a été livré, que le +monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne +permet pas que rien se fasse d'une manière inutile ou superflue.» On +peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti +même les philosophes païens, et Platon dit dans le Timée que rien ne se +fait, sans une cause légitime, sans une raison préalable. Seulement ces +causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438]. + +[Note 438: Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit de +toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre +naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici +parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme s'il s'agissait +de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652, +683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._, +p. 1398, 1399.] + +L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses auteurs. Sans doute si +elle ne pouvait être évitée sans la grâce, et si la grâce a été refusée, +on comprend difficilement comment elle entraîne punition. On dit bien +que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il l'a offerte, et que c'est +l'homme qui l'a refusée. Mais ce don lui-même ne peut être accepté sans +une grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible pour prendre un +médicament, que diriez-vous d'un médecin qui se vanterait de lui avoir +offert le médicament, s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il +n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle +grâce soit nécessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grâce +également, tous n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en ont +reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme +puissant étale ses richesses devant des pauvres et les promette en +récompense à celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera plein +d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera +le plus actif. L'offre est égale, le riche n'a rien fait de plus pour +l'un que pour l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui +il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des cieux. Pour nous +exciter à le désirer, il n'a pas d'autre grâce à nous faire que de nous +instruire, et il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité +leur est révélée comme aux élus. Mais les hommes diffèrent de courage et +d'ardeur. + +«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu pour qu'il commence +à bien vouloir, et qui suit le début de la bonne volonté pour que la +volonté même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à chacune des +oeuvres nouvelles qui se succèdent, Dieu accorde une autre grâce que la +foi même, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une +si grande récompense. Car les négociants du siècle qui endurent tant de +fatigues dans la seule espérance conçue dès l'origine d'une récompense +terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs opérations, +ne changent point d'espérance, et cèdent à une seule et même +impulsion[439].» + +[Note 439: _Comm._, p. 654.] + +Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le commet, c'est-à-dire +de sa volonté, et non pas de Dieu, car alors la volonté ne serait pas +libre. Et de l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du moins +sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait est nécessairement +bien. + +Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le Seigneur, qui sonde +les reins et les coeurs, pèse tout, en regardant moins à ce qu'on fait +qu'à l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi, quand l'ignorance +est invincible, il paraît que le péché doit être beaucoup excusé[440]. +Il suit également que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou, +pour parler théologiquement, que la somme de tous nos mérites est dans +l'amour de Dieu et du prochain. Resterait à savoir si, sous ce nom de +prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont +pas prédestinés à la vie; si nous devons les aimer, si les saints les +aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait +embrasser les membres du diable. Ce n'est point là un amour raisonnable, +pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons +cependant, quoique nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre +bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet. C'est que la charité +ne connaît pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous +inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut +universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est +un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux +qui coopèrent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion +renvoyée à l'Éthique[441]. + +[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem. +Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.] + +[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne +voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.] + +L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au delà le temps qui nous +reste. Observons seulement que parmi les plus hasardées il n'en est +peut-être aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par les +prémisses que posaient concurremment et même un peu contradictoirement +dans l'esprit d'Abélard, la philosophie et la foi. La liberté de l'un et +la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans +son vain et opiniâtre désir de les concilier, se plaire à lutter avec +l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont +hardies; il élève tranquillement, et je crois sans arrière-pensée, +quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armée +l'incrédulité moderne, et qui, si l'on exige une solution démonstrative, +peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il va très-loin, quand +il les pose; puis, il les laisse sans réponse, ou, s'il répond, c'est +en rentrant dans les bornes d'où il est sorti par la question même. Il +relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne +voit pas combien il est inutile de les relever derrière celui qui les +a dépassées. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu, +sont d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je crois +insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme +on dirait à l'entendre qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à +comparer les solutions aux problèmes, à remarquer la disproportion +des unes aux autres, à concevoir les doutes mêmes qu'il ne paraît pas +ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la +théologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'hétérodoxie +involontaire, et voilà pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir +chrétien, la philosophie le revendique et la religion ne le réclame pas. + +Une seule idée fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa +théorie de la rédemption; la théodicée d'Abélard nous apparaîtra sous un +jour nouveau, et nous verrons comment une hypothèse spéculative sur +la Trinité peut altérer le dogme du salut et renouveler la morale +religieuse elle-même. + +«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maître qui +retranchait tout le prix de la rédemption.... Le Christ, en effet, dans +sa passion, a proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la +vertu, l'excitation à l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de +la rédemption. Si l'on élimine le dernier, comme le voulait le maître +Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: +«Vous dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod. XII, 9), le +maître Pierre, en supprimant la tête, dévorait tout aussitôt les pieds +et les entrailles.» + +[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliothèque de +Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Résurrection de J.-C. par +Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles ont probablement servi +à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé anonyme contre Abélard +(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le même nom dans une chronique +du Recueil des Historiens français (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p. +700).] + +La doctrine de la rédemption, en effet, telle que la professe le commun +des fidèles, repose sur cette idée, qu'avant la venue du Christ, +l'homme, engagé dans les liens du péché, était séparé du salut par un +obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une +corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient +détruire ses efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus +méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la +loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque +chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont +expié. Cette rançon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payée. Il +a ainsi libéré, racheté, _redimé_ l'homme; voilà la _rédemption_. Elle +n'a pas donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité. L'homme +était esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est +pas sauvé, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui naît, et qui +n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au +berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la +rédemption lui soit appliqué, est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure +que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté de +Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il n'a pu en contracter +une nouvelle. Après la naissance, après le baptême, le salut est +possible, mais comme il a été rendu possible par l'expiation seule +de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé qu'à ceux qui +reconnaissent qu'ils le doivent, non à eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, +non à leurs mérites, mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement +les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la loi juive restées +en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui résultent pour l'homme de la +venue du Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu nous a faits en +prenant la vie et la parole au milieu de nous. + +Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité du salut avant +l'incarnation, quelle en était la cause? ou, en d'autres termes, de quoi +la rédemption nous a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt +plus pressant encore que celles qui touchent la Trinité. La Trinité est +un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable, +que, pourvu qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du Symbole, +une pensée trop subtile, une locution inexacte ou exagérée, peut +paraître sans conséquence. Mais la matière de la rédemption, quoique +obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne, +intéresse le sort de l'humanité et les rapports de Dieu à l'homme. Nous +concevons donc l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a +raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les bagatelles et venons +à des choses plus sérieuses, _Noenias... praetereo, venio ad +graviora_[443].» + +[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.] + + «Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur + téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion + qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur + ce sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une + meilleure, ne craignant pas, contre le précepte du sage, de + transgresser les limites antiques que nos pères ont posées[444]. + (J'omets ici un résumé de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans + ses paroles de plus intolérable, le blasphème ou l'arrogance? Qu'y + a-t-il de plus damnable, la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne + serait pas plus juste de briser avec des bâtons la bouche qui parle + ainsi que de la réfuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas + contre lui-même les mains de tous, celui qui lève les mains contre + tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi? + Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel + secret ton orgueil aurait-il reçu la révélation, secret qui aurait + été inconnu aux saints, qui aurait échappé aux sages? Cet homme + apparemment va nous apporter les eaux dérobées et les pains cachés. + Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, à toi et à nul autre: est-ce + que le Fils de Dieu n'a pas revêtu l'humanité pour délivrer l'homme? + Personne absolument ne pense le contraire, toi excepté; c'est à toi + de répondre de ce que tu en penses, car tu n'as reçu ta leçon ni du + sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, ni enfin du Seigneur lui-même. + Le maître des Gentils a reçu du Seigneur ce qu'il nous a transmis. + Le maître de tous avoue que sa doctrine n'est pas à lui, car, + dit-il, je ne parle pas d'après moi-même; mais toi, tu nous donnes + du tien et ce que tu n'as reçu de personne. Celui qui ment donne + du sien: que ce qui vient de toi reste à toi. Moi j'écoute les + prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais non à + l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile: + l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la loi, + les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent, + si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme pour + délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un autre + Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et + te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de + quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable, + ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui + peuvent l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été + rachetés par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de + l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main + de l'ennemi; tu ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es + pas racheté. Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les + contrées; l'ennemi était unique, les contrées nombreuses. Quel est + ce rédempteur si puissant, qui commande non à une seule contrée, + mais à toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre + prophète a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les + fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des + prophètes, citons les apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul, + «leur donne la pénitence pour connaître la vérité, de sorte + qu'ils s'échappent des lacs du diable, qui les tient captifs à sa + discrétion[445]....» Ce n'est pas de la puissance en elle-même, mais + de la volonté que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le + diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non légitimement, + criminellement usurpé, et cependant justement permis. Ainsi l'homme + était tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice + n'était ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement + asservi, l'homme a été miséricordieusement délivré.... Que pouvait + faire de lui-même pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme + esclave du péché, aux fers du diable? Il a été attribué une justice + qui venait d'un autre à celui qui n'en avait point à lui, et la + voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouvé dans + le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur + l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui + qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé + celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la + domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été + exigé d'un second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un + seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la + satisfaction d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait + porté le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la + tête a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles.... + Si l'on me dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère + m'a racheté. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, + quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, + soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la + faute aussi soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... + Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifiés dans le + Christ.... Si j'appartiens à l'un par la chair, j'appartiens à + l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur + n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner à l'homme la + leçon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant + la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné la justice et ne + l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité et ne l'aurait pas + inspirée!» + +[Note 444: Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient +unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion. +Il se sert même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance +de l'opinion qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on +dit que nous avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a +dit en effet on commençant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis +les apôtres, «omnes doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début +de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en +effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain +«Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et +dans une exposition de l'Épitre aux Romains.» Dans l'Épitome que nous +penchons à regarder comme l'ouvrage appellé «Livre des Sentences.» Il y +a seulement: «Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus.» +(c. XXIII, p. 63.) Peut-être les expressions cités par saint Bernard se +trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte à ce +chapitre de l'Épitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a +été quelquefois désignée par ce titre commun au moyen âge de «Liber +Sententiarum.» (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)] + +[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres +citations très-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21; +xxii, 53.--Coloss. I, 13.] + +[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui +dans tout ce passage sont attribuées au démon dont il était _un membre_, +c'est-à-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.] + +Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_, +d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystère, qu'il +est accessible à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile; le +saint a été donné aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en +peut être ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification +par l'esprit; l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui +appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont cachés, +l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.) + +On demande comment, puisque le Christ n'a délivré que les élus, il se +pouvait que, soit dans le siècle, soit dans l'avenir, ils fussent plus +qu'aujourd'hui au pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait +_captifs à sa volonté_, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été nécessaire. +Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-même et +les autres élus, le démon ne les tourmentait pas; mais il les aurait +possédés, s'ils n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de +Jésus-Christ, même avant sa mort, tombait en rosée sur Lazare, et +l'empêchait de sentir les flammes.» Si l'on objecte que Dieu pouvait +tout anéantir d'une parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de +la passion, il faut répondre que cette nécessité vint de nous qui étions +assis dans les ténèbres. «C'était un besoin de nous, de Dieu, des anges; +de nous, pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé; de Dieu, +pour que le dessein de sa volonté fût rempli; des anges, pour que leur +nombre fût complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous la main +bien d'autres moyens de libération? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang +ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il m'est +permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi.... +Mais tout cela lui paraît folie; il ne peut retenir ses rires; +entendez-vous ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime plus +grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux excité par la faute +moins grave de notre premier père; comme si, dans un seul et même fait, +l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant que la piété de la +victime plaisait à Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu à Dieu, mais le +dévouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse expiation +du péché, ne pouvait s'accomplir sans un péché. Ainsi, Dieu, usant bien, +sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamné la mort par la mort, +et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette leçon de charité +qu'on prétend que Dieu nous a donnés? «Que sert qu'il nous ait instruits +(_instituit_), s'il ne nous a pas régénérés (_restituit_)? Notre +instruction n'est-elle pas vaine, sans une préalable destruction, celle +du corps du péché qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis +qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire: Adam ne +nous a nui qu'en nous montrant le péché.» Mais, à moins de donner dans +l'hérésie de Pélage, nous «professons que le péché d'Adam nous a été +transmis, non par instruction, mais par génération, et avec le péché, la +mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitué la +justice, non par instruction, mais par régénération, et avec la justice, +la vie.» Accordons que la venue du Christ puisse servir à ceux qui +savent régler leur vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien. +De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment s'élèveront-ils +à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs mères?» +Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération +d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'égare avec +Pélage. En définitive, de quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine +en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle +anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix, +non dans le prix du sang; mais dans les progrès de notre conversion. +Elle est condamnée par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que je me +glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ +(Galat., vi, 14)!» Retrancher de la rédemption le sacrement, le mystère, +la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple +d'humilité et de charité, c'est «peindre sur le vide[447].» + +[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.] + +Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode dans cette réfutation, +essayons d'être plus précis. L'Église catholique croit et professe +qu'Adam, par son péché, a non-seulement encouru la colère de Dieu, la +mort, la captivité sous l'empire du démon, mais qu'il a dégradé la +nature humaine et transmis les effets de ce péché et ce péché même +à tous ses descendants, en sorte que ce péché est devenu propre et +personnel à tous; c'est là le péché originel[448]. Les effets et la +peine du péché originel sont: 1° la privation de la grâce sanctifiante +et du droit au bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence, +ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement aux souffrances et à la +mort. + +[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.] + +Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au moment de son péché, +et que nous avons reçues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre +propre péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent que ce +ne soit pas notre propre mérite qui puisse les guérir. Puisqu'en Adam et +par Adam ce n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine qui +a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès lors transmise, non plus telle +qu'il l'avait reçue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut +que cette nature reste telle, indépendamment de nos efforts et de notre +volonté, et qu'elle demeure indéfiniment en état de péché originel, si +un secours extérieur et surhumain, si une révolution extraordinaire et +miraculeuse ne vient la changer et la restaurer. + +Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose une question en +dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonté de Dieu doit être +acceptée comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours +raisonnable[449]. + +[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.] + +Il fallait donc un secours et une révolution; or, la première +dégradation ayant été consommée par un homme unique, comparable à nul +autre, c'était une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un homme +également unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse +ou supérieure au pouvoir de l'homme, et qui fût à lui seul capable de +sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue. + +C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on arrive à la +nécessité d'un médiateur; ce médiateur a existé; il devait être homme, +il a été homme; il devait être unique, extraordinaire, miraculeusement +puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. Il a été plus +qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui sépare la divinité +de l'humanité, il a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils de +l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. Le médiateur a donc +réparé les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte +passé sous la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non, pas +seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, il l'est encore, mais +pécheur, c'est-à-dire dans l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme +était dans les liens du péché, on dira que la venue du médiateur a été +la rémission des péchés; si l'homme avait mérité la colère ou +offensé Dieu, le médiateur a été le réconciliateur ou la victime de +propitiation; si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau sans +tache qui efface les péchés du monde; si l'homme était mort, mort par le +péché, le médiateur est la vie; si l'homme était esclave du péché, le +médiateur l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le médiateur +l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, et Jésus-Christ est le +médiateur, le réparateur, la vie, la victime, l'agneau, le libérateur, +le rédempteur[450]. + +[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii, +20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I +Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i, +18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.] + +Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la mort, on veut substituer +cette personnification du mal, de la mort et du péché, que la théologie +produit ou retire à volonté, et appeler tout cela le diable ou le démon, +on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chrétienne +permet de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce mal qui ailleurs +est présenté d'une manière plus abstraite, comme la corruption de la +chair on le dérèglement de la concupiscence; en second lieu, parce que +le péché d'Adam, source funeste du péché originel, est formellement +présenté comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes +mêmes de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. On y +voit _l'homme tenu captif à la volonté du diable_; Jésus-Christ dit +qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du +monde_. Saint Paul dit que Jésus-Christ a _désarmé les principautés et +les puissances; que par sa mort il a détruit celui qui était le prince +de la mort, c'est-à-dire le diable_[451]. Si donc il plaît de dire que +l'homme, en étant esclave du mal et vendu au péché, était sous l'empire +du démon, il n'y a rien là que de chrétien, c'est le langage régulier de +la foi. + +[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii, +15.--Hebr. ii, 14.] + +Telle elle était au temps d'Abélard comme au nôtre, quoique les +objections qu'il élève eussent été plus d'une fois produites[452]. Les +pélagiens ont des premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique, +et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés du mal, c'est-à-dire +sauvés de la damnation, que par ses leçons, son exemple, ses bienfaits +et sa miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel, du moins +en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'était une +conséquence naturelle de ne plus attribuer à la rédemption qu'une vertu +morale. Mais comme Abélard croit au péché originel, il est plus réservé +et moins conséquent que Pélage. Lui qui reconnaît le mal, d'où vient +qu'il affaiblit le remède? En effet, tout en opposant les notions de +commune justice au péché originel, il l'admet et même le justifie, si +c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament +d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine +et la justice humaine, et que de déclarer d'une manière absolue que le +créateur ne doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions du +bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. Remarquez la situation +contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument? +C'est que si le péché originel paraît injuste, il y a bien d'autres +injustices dans la Bible; il en faudrait inférer que les récits de la +Bible doivent être enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits, +conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité inattaquable de +la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les +faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question du +péché originel les notions de commune justice, pourquoi réclamer contre +ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable +à raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire +du séducteur sur le séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang +innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel et plus grand crime? +Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la +bonté, la raison humaine sont compétentes pour juger ce qui est juste, +bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante à se +placer dans cette hypothèse pour attaquer la rédemption, et à en sortir +pour défendre le péché originel. + +[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi +P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline +visiblement vers la théorie de la rédemption suivant Abélard.] + +On ne peut nier le péché originel sans cesser en quelque sorte d'être +chrétien. Abélard reconnaît le péché originel. Mais il aperçoit dans +saint Paul cette doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la +crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui +semble donner à la foi en Jésus-Christ, à l'amour de l'homme pour le +Dieu qui l'a tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là les +conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles +rentrent dans le coeur de l'homme, et dépouillent presque tout caractère +d'un miracle extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière de +concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurément plus +philosophique. Abélard s'en empare, et faisant de ce qui est une des +idées composantes du christianisme, une idée principale, d'une idée +principale une idée exclusive, il l'agrandit, il l'exagère, et comme +en elle-même elle est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la +religion, il l'érige sans scrupule en système et s'applaudit d'avoir +donné une théorie rationnelle du christianisme, en ramenant la +rédemption à une grande et divine manifestation de la loi morale sur +la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. Telle est la +Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture qui nous l'apprend, c'est la +raison. La Trinité est une tradition chrétienne et philosophique. De là +des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien, devoirs révélés à +l'un sous la forme de la loi naturelle, à l'autre sous celle de la +loi évangélique, qui n'est que la réforme de la première. Or, +l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes +ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la +Trinité, et qui ont accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu, +dans la mesure de leur science et de leurs lumières. Ainsi, même avant +la venue du Christ, quelques-uns ont pu être sauvés. L'Écriture le +dit d'Abraham; la tradition et les Pères le disent d'autres encore. +Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation insondable +de la justice divine, l'homme était tenu d'une dette de damnation +contractée par le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation, +d'impuissance, d'ignorance, engendré par le péché originel, était +invincible en général aux forces de la raison et de la conscience +humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières et vertus, +tout était faible, obscur: l'humanité était condamnée. + +Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. Dieu fit miséricorde +au genre humain, et dans sa charité ineffable, il lui envoya son fils, +pour le racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour le +purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui donner le secours +indispensable et merveilleux sans lequel l'humanité ne serait jamais +sortie de son état d'abaissement, de corruption et de misère. + +L'homme ne peut rien pour son salut sans la grâce, c'est-à-dire sans +l'inspiration, c'est-à-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne +l'aide à croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a été la +plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. Elle a eu pour objet +principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine +elle-même. Ainsi, Dieu a passé sur la terre pour lui enseigner une loi +plus parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. Il lui a +enseigné surtout le précepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a +fait en lui donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le +lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voilà comme la +rédemption a donné à l'homme des lumières, des idées, des forces +nouvelles. Voilà comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel, +affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse qu'elle a opérée, +par des signes visibles sans doute, par des manifestations matérielles, +mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible +don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et par là, renouvelant le +principe même du devoir, de la vertu, de la religion, il a inauguré au +ciel et sur la terre le règne de la charité. + +Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir qu'en conservant +les faits positifs qui sont comme le matériel de la religion, il en +simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant +qu'il le peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs de la +révolution chrétienne, et lui donne un caractère plus exclusivement +spirituel que celui qui lui est assigné par la tradition de l'Église. + +Tout cela est une conséquence de sa doctrine de la Trinité. La nature de +Dieu, telle qu'il l'a conçue, conduit nécessairement à ses idées sur +le salut. Sa Trinité est éminemment une Trinité morale, dont l'action +s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette +révélation sensible qui parle, dans la création, soit par cette +révélation intérieure qui semble sortir du sein de la raison même. La +connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumière amène la chaleur +avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour +objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. De là le judaïsme, +la philosophie, le christianisme. + +Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent, il faudrait en +faire disparaître ce qui reste de mystérieux dans le péché originel. Au +fond, le péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance +et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification +substantielle de l'humanité; pour lui, le péché originel, s'il osait +éclaircir sa pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, également +par un effet moral, la prédication et le martyre du Christ. Bien souvent +sans doute, même chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable +croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance au miraculeux; +mais ce système n'explique pas comment un état moral de toute une race a +pu être le résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière +d'un seul homme, et comment l'imputabilité de cette faute a été +transmise par génération aux descendants de cet homme. Abélard a fait +ce que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser ni d'être +philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans le christianisme deux sortes +de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces +miracles matériels qui frappent surtout les imaginations et contre +lesquels s'élève facilement l'incrédulité vulgaire: la pêche +miraculeuse, l'eau changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité, +la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection de +Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus +embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un +merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquiéter davantage. + +Tel est le péché originel; telles la damnation, la rédemption, la grâce; +toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms +métaphoriques donnés à de purs phénomènes moraux. Ce sont des réalités +indéfinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est +substantielles et matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, +et non de simples manières de considérer et de représenter la nature +humaine dans ses rapports avec l'éternelle vérité et l'éternelle +justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit +philosophique doit nécessairement être entraîné. C'est même la pente +actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chrétien se laisse +aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure +et traduit tous les phénomènes du monde dogmatique. Tout esprit +philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte +de naturalisme évangélique, vers une interprétation toute rationnelle +des faits révélés, même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui +en coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits, +c'est-à-dire les dérogations aux lois ordinaires de la nature physique, +s'il peut faire disparaître les miracles purement intelligibles, +c'est-à-dire les dérogations aux données de la nature morale; les +premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens dont s'est servie la +Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de +l'homme, pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher son +coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est +faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto]. + +Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue +de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke, +Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle. + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA MORALE D'ABÉLARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +Les questions agitées dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une +transition de la théodicée à la morale. Quelques-unes sont déjà de la +morale. Nous trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, qui +n'est pas le moins célèbre; c'est l'_Éthique_, ou _le Connais-toi +toi-même_[453]. + +[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez, +bénédictin et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage +intitulé _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se +trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette +fois.] + +Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'âme qui nous +rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les défauts ou +vices sont contraires aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, +l'injustice à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes qualités +qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude +d'esprit, le manque de mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés +vices sont ceux qui portent la volonté à quelque chose qu'il ne convient +pas de faire. + +Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. On est colère, sans +être en colère; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus +de se combattre soi-même; car la victoire du vice sur notre âme est plus +honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps. +Par le vice, nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne convient +pas; c'est ce consentement qui est le péché, étant un mépris de Dieu, +une offense à Dieu. Mépriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, +à cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre à cause +de lui. En définissant le péché négativement, en disant _omettre_ ou _ne +pas faire_, on montre que la substance du péché n'existe pas. «Car elle +est dans le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, pour définir +les ténèbres, nous disions l'absence de lumière, là où la lumière a eu +l'être[454].» + +[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue, +que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint +Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» _De Civ. Del_, XI, IX.] + +N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise volonté, est quelque +chose de positif, _est dans l'être_ comme elle. D'abord nous péchons +quelquefois sans mauvaise volonté. Un maître cruel me poursuit une épée +nue à la main; après avoir fui longtemps, et contraint par l'extrême +péril, je le tue pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre +n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver ma vie. Cependant +j'ai péché en consentant à ce meurtre même par contrainte; car la Vérité +dit: «Tous ceux qui prendront l'épée, périront par l'épée» (Math., XXVI, +52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonté. «Ce que +l'on veut dans une grande douleur de l'âme, est passion plutôt que +volonté.» + +Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, le péché +n'est-il pas la volonté mauvaise? Un homme voit une femme et forme un +désir coupable. N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée +par la vertu, sans toutefois être éteinte, si elle résiste, si elle est +vaincue sans périr, il ne reste qu'à recueillir le prix de la victoire. +«Dieu en récompensant juge le coeur plus que l'action.» Or, le coeur +consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté de Dieu à la +sienne propre. Le péché n'est donc pas dans la mauvaise volonté; le +péché, c'est d'y céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement +au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a fait tous ses +efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il était en lui. Il est +aussi criminel que s'il avait été surpris à l'oeuvre. + +Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si la volonté n'est pas le +péché, peut-on dire que tout péché soit volontaire? Distinguons. Si le +péché est le mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser +Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit être +puni, n'est pas vouloir être puni[455]. + +[Note 455: «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste +plaît. Souvent aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une +femme que nous savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne +voudrions pourtant nullement commettre l'adultère, puisque nous +voudrions qu'elle fût libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent +leur gloire à convoiter les femmes des hommes puissants, à cause même de +leurs maris, et plus que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux +l'adultère que la fornication, c'est-à-dire faillir plus que moins. +Il en est qui se sentent tout à fait malheureux d'être entraînés à +consentir à la concupiscence ou à la mauvaise volonté, forcés qu'ils +sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce qu'ils ne voudraient pas. +Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il +dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonté l'exclusion +de nécessaire; aucun péché en effet n'est inévitable. Ou bien nous +appellerons volontaire tout ce qui procède de quelque volonté. Celui qui +tue un homme pour éviter la mort n'a pas la volonté de tuer, mais il a +quelque volonté d'éviter la mort.» (_Eth_., c. III, p. 635.)] + +«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus de nous entendre dire que +la consommation du péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant +Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné d'un certain plaisir +qui augmente le péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir +charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté sans péché.» Or c'est +ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage, +les repas; Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui a créé les +aliments et les corps, d'avoir attaché aux aliments une saveur qui nous +causerait un plaisir forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun +plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à péché, et ce ne peut +être une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagné d'un +sentiment de plaisir[456].» L'ancienne loi a défendu des actes que la +nouvelle a permis. Le plaisir attaché à ces actes n'a point cessé avec +la prohibition; ce n'était donc pas le plaisir qui en faisait des +péchés. Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les iniquités: +mais il ne s'agit là que de l'iniquité du péché originel qui se transmet +par la génération, ou plutôt de la peine de ce péché que nos premiers +parents ont léguée à leur postérité. + +[Note 456: Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé +immédiatement à des tentations qu'on peut deviner, et décide que les +impressions involontaires des sens ne peuvent être imputables, recherche +et décision qui montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne +sont pas nouveaux, et sont peut-être en partie inévitables.] + +Ainsi le consentement est vraiment le péché, savoir le consentement à +la volonté du mal, ou même le consentement au mal, sans mauvaise +concupiscence. Quant à l'action, elle est si peu le péché que si la +violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable. +«Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui +a cru par quelque erreur passer la nuit avec son épouse est innocent. +Désirer la femme d'autrui ou la posséder, ce n'est pas le péché, le +péché est plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» Quand Moïse +écrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que +ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque +d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre nous ne péchons +point par elle; c'est donc l'assentiment à la concupiscence. + +«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement +de faire, sont également faites par les bons et par les méchants; ce +qui les sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par lequel notre +Seigneur a été livré, nous voyons coopérer Dieu le Père, notre Seigneur +Jésus-Christ et le traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est +livré lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même fait. En quoi +l'action diffère-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que +par la permission de Dieu; mais quand il punit un méchant, il le +fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la +punition. «Qui parmi les élus peut pour les oeuvres être égalé aux +hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de +Dieu, que ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu a défendu +de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de +l'humilité, et ceux à qui il le défendait n'en étaient que plus +empressés à les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils +transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur +donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires. + +En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme qui porte au péché; +2° le péché en lui-même qui est le consentement au mal ou le mépris de +Dieu; 3° puis la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du mal. +Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir sa volonté, pécher +n'est pas la même chose que consommer le péché. L'un désigne le +consentement de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération +effective qui réalise ce à quoi nous avons consenti. On dit que le péché +ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le +consentement. La première est par exemple la persuasion du diable qui +séduisit Ève, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre +et le fruit si beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû le +réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La suggestion, au lieu de +venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle +n'est pas autre chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir. +La tentation en général est toute inclination de l'âme à faire une +chose qui ne convient pas, soit par volonté, soit par consentement. La +_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable +ou à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple le désir d'une +nourriture agréable, tout désir enfin dont je ne puis être exempt +qu'avec la fin de ma vie. Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. +Par quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle qui ne souffre +pas que nous soyons tentés au delà de notre puissance. Confions-nous +dans sa miséricorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est +_fidèle_, ayons _foi_ en lui[457].» + +[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.] + +Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles +des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la +subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent +les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine +à la luxure, ou à d'autres emportements. En Égypte, il leur fut permis +d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses +contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient +rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant +la chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne serait pas un +créateur d'abeilles, mais un préparateur de la nature.» Les démons +excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance +dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, soit dans les herbes, +soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des +pierres, de nombreuses forces propres à exciter ou à calmer nos âmes, +et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement +produire cet effet[458].» + +[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamné par saint Bernard et +le Concile de Sens.] + +D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'oeuvre du +péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point +d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction +est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons +quelquefois punir les innocents. «Voilà une pauvre femme qui a un enfant +à la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements pour le couvrir dans +son berceau, et se couvrir elle-même suffisamment. Émue de compassion +pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le réchauffer de ses +propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de +la nature, elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un extrême +amour. _Aie la charité_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_. +Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant +l'évêque, une peine grave est prononcée contre elle, non pour la faute +qu'elle a commise, mais pour qu'à l'avenir les autres femmes mettent +plus de précaution dans leurs soins maternels.» De même un juge peut +être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner +légalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc +qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute +préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle +pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la +vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est +manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de +l'oeuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même. + +[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.] + +Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la chair, il y en a de +spirituels et de charnels, c'est-à-dire que les uns viennent des vices +de l'âme et les autres de l'infirmité de la chair, et quoique la +concupiscence dans les deux cas soit dans l'âme comme la volonté, on +distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul +en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme +du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à +prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos +punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt commun. +Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la +fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu. + +Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre +est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous +disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas +de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonté de +l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la +bonté de l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de +l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des +deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le +bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est par +l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous, +l'oeuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait +ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des +maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est +empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé; +leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette +vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la rétribution des +récompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention +augmentée de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on +pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne +étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou l'humanité du +Christ; car on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; dans +un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que +l'incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au +mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui +est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude, +quelle qu'elle soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique pour +faire une chose certaines choses paraissent tellement nécessaires +que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des +conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle +que soit la grandeur des choses, ne peut être dit meilleur que Dieu. +Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté +multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science était +répandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences +augmentait, la science de chacun ne croîtrait pas de manière à être plus +grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et crée d'innombrables +choses qui n'ont l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui +dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et +pourtant aucune bonté ne peut être préférée ou égalée à la sienne. La +bonté est dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme les substances +ou natures dans lesquelles est la bonté sont diverses, la bonté de nulle +chose ne peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on ne peut donc +dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou +même égal à Dieu[460].» + +[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.] + +Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonté de +celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des _bontés_ ou des +bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la +récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant +son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble +changer. C'est ainsi que cette même proposition: _Socrate est assis_, +change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se lève[461]. + +[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.] + +Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on +croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée, +le zèle peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. +«Autrement, les infidèles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes +oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous être sauvés par +leurs oeuvres et plaire à Dieu[462].» + +[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.] + +De là naît une objection. Si le péché est le mépris de Dieu, attesté par +le consentement à ce qu'il défend, comment les persécuteurs des martyrs, +ceux même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient Dieu et ses +commandements? Comment l'ignorance ou même l'infidélité incompatible +avec le salut est-elle un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne nous +condamne point, nous avons confiance en Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or, +le coeur des Gentils et des idolâtres ne les condamne point, quand ils +manquent à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ priait pour ses +bourreaux, et Étienne demandait à Dieu de ne point _compter ce péché_ à +ceux qui le lapidaient. + +Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la remise de toute peine +corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux méchants des +afflictions, soit pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux +qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait le premier des +martyrs. + +«Quant aux paroles du Seigneur: _Père, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34), +elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par une +peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, même sans +faute préalable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela +reconnussent au châtiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas +bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de +cette prière, nous exhortât à la vertu de la patience et à l'imitation +du suprême amour, afin que son propre exemple nous montrât en action ce +qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, qu'il faut prier pour +ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regardé à +quelques fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, mais à la raison +qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivée, même sans +une faute préexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauvés sans +mérite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines +corporelles qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants morts +sans le baptême, comme tant d'innocents frappés d'affliction. Qu'y +aurait-il d'étonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, +pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute, +encouru quelque peine temporelle?» + +Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme aux adultes +raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être appelée mépris de Dieu. Il +suffit pour la damnation de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le +Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela moins par +malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est déjà jugé_. (Jean, +iii, 18.) _Celui qui ne connaît pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv, +38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], réciprocité dans les relatifs, si +la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans +l'attribution. Si, par exemple, on a présenté comme une relation _l'aile +d'un oiseau_, il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau d'une +aile. Si donc nous appelons péché tout acte vicieux ou contraire au +salut, l'infidélité et l'ignorance deviennent des péchés, même sans +mépris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler +péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. «Or, +ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes, +tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la +prédication n'est pas venue jusqu'à vous, quelle faute vous imputer pour +n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre n'a-t-il pas +dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler? +Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche?_ +(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir été +instruit par Pierre, et quoique pour avoir précédemment connu et aimé +Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière fût écoutée et +que Dieu acceptât ses aumônes, si cependant il lui fût arrivé de quitter +la lumière avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui +garantir la vie éternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et +nous le compterions plutôt parmi les infidèles que parmi les fidèles, +de quelque zèle pour le salut qu'il fût animé. Beaucoup de jugements +de Dieu sont un abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant: +_Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv, +19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit: +«_Malheur à toi, Corozaïm; malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et +dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous, +dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence dans le cilice et +la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa prédication et ses +miracles aux villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes des +Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il ne les a pas jugées +dignes de sa présence. Si pour avoir été privés de sa parole, quelques +hommes tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui pourra dire +que c'est leur faute? Et pourtant cette infidélité dans laquelle ils +sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique +la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnés ne nous +apparaisse guère.» + +[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Prædicam._, II, p. 160.] + +[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon dans une +question analogue. (_Réfut. du système du P. Malebranche, c. v.)] + +«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement un péché sans faute, +on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnés sans péché. Nous +pourtant, nous ne plaçons proprement le péché que dans la faute de +négligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit +son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je ne vois pas, au contraire, +comment imputer à faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à qui +l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que tout ce qui résulte d'une +ignorance invincible ou d'une impossibilité de prévoir un fait; autant +incriminer celui qui, dans une forêt, frappe un homme d'une flèche qu'il +croyait lancer contre un oiseau.» + +Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par ignorance ou pécher en +pensée, on prend le péché dans un sens large; c'est l'action qu'il ne +convient pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de faute; pécher +en pensée ou par la volonté, en parole ou en action, c'est faire ou dire +ce qu'on ne doit pas, quand même cela nous arriverait à notre insu ou +malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient le Christ ou les +siens, qu'ils croyaient devoir être persécutés, sont dits avoir péché +en action (_in operatione_); ils auraient cependant péché par une faute +plus grave, s'ils les avaient épargnés contre leur conscience[465].» + +[Note 465: _Éth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas nécessaire +de remarquer que cette assertion doit être condamnée par l'Église. +Bayle, et après lui, les auteurs de l'_Histoire littéraire_, pensent +reconnaître ici une doctrine de relâchement, reprochée plus tard aux +jésuites. On les a vivement attaqués pour une thèse soutenue en 1686, +dans leur collège de Dijon, et qui établissait une distinction entre +le péché philosophique ou moral et le péché théologique. Suivant cette +distinction, tandis que l'un est le péché mortel ou la transgression +libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme +à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne +serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement +à lui, une offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a +écrit cinq _Dénonciations_ étendues contre cette doctrine qu'il présente +comme très-ancienne dans la Société. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. +litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, éd. +de 1780.) L'éditeur de l'_Éthique_, B. Pez, pense qu'Abélard peut bien +avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible +excusent le péché formel, comme on l'enseigne dans les écoles. +(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)] + +On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire si l'impossible nous +est prescrit; car la vie ne peut se passer sans péchés au moins véniels. +Qui peut, par exemple, se préserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii, +9.) Et cependant un joug doux, un fardeau léger nous a été promis. Mais +cette difficulté n'en est une que si l'on entend largement par péché +tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la péché n'est +que le mépris de Dieu, cette vie peut réellement se passer sans péché, +_quoique avec la plus grande difficulté_, et il est vrai que tout péché +est interdit. + +Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) ou légers, les +autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui +rendraient leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils venaient à +être connus. Les péchés sont véniels, lorsque nous consentons au mal par +oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. +On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances +subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient +pas stupide pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés véniels +sont donc des péchés d'oubli. + +Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de s'abstenir des péchés +véniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y +faut plus d'attention; mais Cicéron a dit: _Ce qui est laborieux n'est +pas pour cela glorieux_. Il est plus pénible d'obéir à la crainte qu'à +l'amour; est-il donc plus méritoire de porter le joug de la loi ancienne +que de vivre dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de se +défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter une petite pierre qu'une +grande; mais ce qu'il est plus difficile d'éviter fait moins de mal. +L'amour se défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on +prétend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques +philosophes que tous les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut +s'abstenir de tous également, et non pas des véniels plus que des +criminels[466]. + +[Note 466: Allusion à une maxime fort connue des stoïciens.--_Eth._, c. +xv et xvi, p. 659-663.] + +Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il est temps de montrer +le remède. C'est la réconciliation qui s'opère par la pénitence, la +confession, la satisfaction. + +La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir failli: elle provient +tantôt de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantôt de +quelque dommage éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est la +pénitence des damnés, «de tous ceux qui au moment de quitter la vie, +se repentent de leurs crimes et poussent les gémissements de la +componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, non par haine du +péché qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils +appréhendent d'être précipités.... Combien nous en voyons tous les jours +gémir profondément au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures, +de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont +commises, et pour tout réparer consulter un prêtre! Alors si, comme il +le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possèdent, et +de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain +confesser par leur réponse combien leur pénitence est vaine. De quoi +donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je à mes fils, à ma +femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O misérable, ô le plus +misérable des misérables! le plus insensé des insensés! tu ne t'occupes +pas de ce qui te restera à toi, mais de ce que tu auras amassé pour les +autres! Par quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment +d'être emporté devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre +les tiens plus favorables, en les enrichissant de la dépouille des +pauvres? Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les autres te +seront plus utiles que toi-même? Tu te confies dans les aumônes des +tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues héritiers +de ton iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la +rapine.... Dans ta piété malheureuse envers les tiens, cruel envers +toi-même et envers Dieu, qu'attends-tu du juge équitable devant lequel +tu cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais +d'une parole inutile?» + +Après un tableau animé et satirique des mécomptes qui attendent les +calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli +des héritiers, Abélard ajoute un reproche qui monte plus haut. «Et +comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est pas moindre que celle du +peuple, d'après cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osée, +iv, 9), bien des mourants sont abusés par la cupidité des prêtres qui +leur promettent une vaine sécurité, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les +sacrifices, et achètent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_; +marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif +fixé d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel, +quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit +de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole: +_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime +le fils sous les yeux du père_.» (Eccl., xxxiv, 24.) + +La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret d'avoir «offensé +Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les +princes de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; mais +plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. Nous craignons +d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne +savons-nous pas que Dieu est partout présent? «L'affection de la +chair nous entraîne à faire ou à supporter tant de choses, et si peu +l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous +devons tout, faire et supporter autant que pour une épouse, des enfants +ou quelque courtisane!» + +Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, de la patiente +longanimité de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des +peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est +la pénitence fructueuse, le péché disparaît. Le gémissement sincère de +la charité ou de l'amour nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de +la mort, quelque nécessité empêche un homme de venir à confession et +d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gémissement du +coeur, il n'encourt pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du +péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, pour le péché +antérieur, l'éternel châtiment; car lorsque Dieu pardonne le péché aux +pénitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine +éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, n'ont pu accomplir la +satisfaction de la pénitence en cette vie, sont réservés aux peines +purgatoires et non damnatoires. + +Cette définition de la pénitence répond à ceux qui ont demandé si l'on +pouvait se repentir d'un péché et ne pas se repentir d'un autre. La +pénitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui +persiste dans un seul mépris de Dieu. + +Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce pas dire que Dieu ne +prononce pas la condamnation, et qu'il a par conséquent décrété de ne la +point prononcer? «Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; de toute +éternité, ce qu'il doit faire est arrêté dans sa prédestination et +préfixé dans sa providence, tant le pardon d'un péché quelconque, que +tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre par ces mots: +Dieu pardonne le péché, qu'il rend un pécheur digne d'indulgence en lui +inspirant le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire qu'il le rend tel +que la damnation cesse de lui être due, et ne lui sera jamais due, s'il +persévère[467].» + +[Note 467: _Éth._, c. xix et xx, p. 667-671.] + +Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le _blasphème_ ou la +_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31). +Quelques-uns disent que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de +celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se défie radicalement +de la bonté de Dieu. Quant au péché contre le Fils, c'est l'acte de +celui qui attaque l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par +exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou que Dieu l'ait prise +à cause de l'infirmité visible de la chair. Ce péché est rémissible, +parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire +la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation divine. +Blasphémer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une +grâce manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait +la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit méchant, ou que Dieu +est le diable. «Ce péché ne mérite aucune indulgence; nous ne disons pas +cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient être sauvés, s'ils +avaient la pénitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront +pas la pénitence[468].» + +[Note 468: Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est celle +de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et +beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les +docteurs catholiques se partagent en général entre cette opinion et +celle de saint Augustin, qui veut que le péché contre le Saint-Esprit +soit l'impénitence finale. Saint Hilaire croyait que le péché contre le +Saint-Esprit consistait à nier la divinité du Fils, ce qui paraît peu +probable, ce péché étant précisément opposé par, l'Évangile au péché +ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé concernant la +nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux évangélistes disent +qu'il ne _sera pas remis_, l'Église en général n'entend pas à la +rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni +relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de +Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)] + +On demandera peut-être si ceux qui se retirent de cette vie avec le +gémissement du coeur, continueront de gémir et d'être tristes de +leurs péchés dans la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés +déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de la douleur qu'ils +causent, les nôtres continueront de noua déplaire. «Quant à la question +de savoir si dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non des +choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées de Dieu, et ont +coopéré à notre bien, d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que +tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est +une autre question que nous avons, selon nos forces, résolue dans le +troisième livre de notre Théologie[469].» + +[Note 469: _Éth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de +la Théologie, c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen +direct de cette question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y +est expliqué comment tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C. +ii, p. 228.)] + +La seconde condition de la réconciliation est la confession. On dit +que les Grecs se confessent à Dieu; mais quelle est la valeur d'une +confession à Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux autres +(Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité qui fait déjà une +grande partie de la satisfaction; puis, les prêtres à qui l'on se +confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. Le +pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses supérieurs et qu'il +suit leur volonté et non la sienne. + +Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien taire par honte de +l'aveu. Je sais bien que Pierre, après sa faute, s'est tu et qu'il a +pleuré; pourquoi ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de +causer quelque dommage, quelque déshonneur à cette Église dont il devait +être un jour constitué le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais +prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses +frères à repousser son autorité et à désapprouver le dessein de Dieu +qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier. +C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou même l'omettre +absolument sans péché, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible +qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu différer sa confession, quand la foi de +l'Église était encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser +sa faute, pour qu'elle restât écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut +alléguer qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de supérieur à +qui confier son âme; rien n'empêche les prélats de s'adresser, pour la +confession, à des subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue +plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il y a beaucoup de +médecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les +malades; parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve beaucoup qui ne +sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont légers à découvrir +les péchés de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est non-seulement +inutile, mais périlleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs à +prier et ne méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. Ignorant les +dispositions canoniques et n'ayant pas de règle dans la fixation des +satisfactions, ils promettent souvent une vaine sécurité et trompent les +pécheurs par une espérance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_.» +(Math., xv, 14.) En révélant les péchés, ils scandalisent l'Église, +indignent les pénitents, les détournent de la confession, les exposent +même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients ont décidés à +éviter leurs prélats et à chercher des confesseurs plus convenables, +doivent-ils être approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des +prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse +ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de +chercher le meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. «Car +personne, après s'être aperçu qu'il lui a été donné un guide aveugle, +ne doit le suivre dans le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les +leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de +ceux-là seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas +d'ailleurs désespérer du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision +de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne doit point damner les +autres. + +«Il est quelques prêtres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur +que par cupidité, et qui remettent ou allègent les peines de la +satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... Le +Seigneur dit par la bouche du prophète: _Mes prêtres n'ont pas dit: Où +est le Seigneur_? (Jérém., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu? +Et non-seulement des prêtres, mais je connais des princes des prêtres, +des évêques si impudemment consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux +dédicaces d'églises, aux bénédictions de cimetières, aux consécrations +d'autels, à quelques solennités enfin, ils ont de grandes réunions de +peuple dont ils attendent des oblations considérables, ils se montrent +faciles à la relaxation des pénitences; ils accordent à tout le monde +tantôt le tiers, tantôt le quart de la pénitence, sous quelque prétexte +de charité, mais réellement par une extrême cupidité.... + +Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a délégué +et que le ciel est déposé dans leurs mains. En vérité, ce sont de grands +impies de ne point absoudre tous leurs subordonnés de tous péchés et de +permettre qu'il y en ait un seul de damné.... Désire qui voudra, mais +non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres +plus que soi-même, et qui permet de sauver l'âme d'autrui plutôt que +la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment +contraire[470].» + +[Note 470: _Éth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.] + +Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, ils ont +cependant la puissance épiscopale. Quelle est à leur égard la portée du +pouvoir délégué aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils +veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou atténuer la peine du +péché, leur pouvoir va-t-il jusque-là que Dieu règle les peines sur leur +jugement? Si la colère ou la haine ont dicté la sentence d'un évêque, +Dieu la confirmera-t-il?---La délégation annoncée par saint Jean ne +semble pas adressée à tous les évêques en général, mais seulement à la +personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles: +«_Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre_. (Math., +v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et cette +sainteté que le Seigneur avait données aux apôtres, il ne les a pas +accordées également à tous leurs successeurs.» En prononçant les paroles +évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc +parler que des seuls apôtres élus; peut-être faut-il en dire autant de +la délégation du pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène, +paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des évêques qui s'écartent +de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu à leur propre iniquité +et le rendre semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque lui-même, a +dit ces paroles: «Vous liez sur la terre, songez à lier justement, car +la justice rompra les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même aveu. +Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une sentence a privés de la +communion; aussi lit-on dans les décrets du concile d'Afrique: «Que +l'évêque ne prive témérairement personne de la communion et tant que +l'évêque refuse la communion, à son excommunié, que les autres évêques +ne l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque prenne plus garde +de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres témoignages que le +sien[471].» + +[Note 471: _Éth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porté sous +le n° cxxxiii au Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des +décrets du septième Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)] + +Après cette citation singulière, on lit _Explicit_, le mot qui annonce +la fin de tous les livres du moyen âge. Je doute que l'ouvrage soit +complet. Après la pénitence et la confession, l'auteur devait traiter +encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la +pénitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-même +quelque chose de mystique et ne peut être entendue comme une simple +expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être Abélard l'aurait +présentée. Son spiritualisme s'accommode peu des mystères. + +De graves accusations se sont élevées contre la morale d'Abélard. «Lisez +le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, écrit saint Bernard aux +évêques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs +et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de délier, +du péché originel, de la concupiscence, du péché de plaisir, du péché +d'infirmité, du péché d'ignorance, de l'oeuvre du péché, de la volonté +de pécher[472]!» Et parmi les quatorze condamnations prononcées par le +concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites +en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considérons dans son +caractère général la morale d'Abélard. + +[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.] + +Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est point faux en lui-même, +c'est que la moralité de l'action est dans l'intention, ou comme il +dit, que _le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet, +les hommes de bonne volonté_ sont les honnêtes gens de la religion. +Ce principe sainement compris paraît irréprochable. Cependant on peut +remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent +d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. J'essaierai +de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la +morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi, +dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgré tout ce qu'il a de +vrai, à des maximes dangereuses ou du moins hasardées. + +Les actions des hommes sont leurs volontés rendues visibles, ou +réalisées en dehors d'eux-mêmes. + +Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par +leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par +ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, l'action +est jugée mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en général, que prononce +l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guère apercevoir et +atteindre que l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus +attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là toujours un signe +fidèle de la moralité; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne +semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible +certitude ce que l'agent a voulu, et c'est là le mal opéré dans +l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a +voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonté; sur +ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions +injuste, inhumaine, odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait +point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences de l'action +peut donc se trouver trop sévère; mais il peut aussi se trouver trop +indulgent. La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement +du mal; le succès ne l'ayant point divulguée, elle reste inconnue, mais +n'en est pas moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté, +mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est pas innocent. Il +suit que l'oeuvre, si par là on veut entendre l'acte réalisé en dehors +de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou +mauvaise volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut être jugée sur +ses effets; et conséquemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les +effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la +volonté. + +C'est là une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou +méchant que par la volonté; il n'y a que les actions volontaires qui +soient bonnes ou mauvaises. + +Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. 1° L'effet de la volonté +est indifférent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une +présomption à l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en soi +l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralité +dépend de la volonté de celui qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté +soit pleine et entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action +soit pleine et entière. Selon que la volonté est plus ou moins libre, +l'action est bonne ou mauvaise à un plus ou moins haut degré. Tout ce +qui annule, contraint, entrave ou seulement gêne la volonté dans le sens +du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonté +ou la méchanceté de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et entière, +quand elle est sans discernement. La volonté sans discernement n'est +qu'une force aveugle. La moralité des actions est donc en proportion du +discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne font ni bien +ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4° Ainsi la contrainte +absolue, l'ignorance invincible détruisent le mérite ou le démérite de +l'agent. + +Dans ces termes, les conséquences de la maxime que le bien et mal +ne résident que dans les actions volontaires, sont évidentes, +inattaquables. Elles sont la règle de toute équité, de toute loi juste, +de tout juge honnête et éclairé. + +Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette maxime, voici ce +qu'on peut y découvrir. La moralité est dans l'agent, elle n'est pas +dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, puisque +c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une +volonté bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonté des actes bons ou +mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni +l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou +le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. +En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit +volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle +est l'oeuvre d'une volonté plus libre et plus éclairée. La liberté et +le discernement sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou +l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. Or, la liberté +peut être atteinte de bien des manières. Supprimée par l'âge ou la +maladie, elle emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée par +une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le mérite ou le +démérite. Mille circonstances gênent, limitent, ou modifient la volonté; +l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude sont autant de +restrictions ou d'obstacles à la liberté absolue de la volonté. Les +passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne +laissent pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes agissent +comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite ou le mérite; et l'on +est peu à peu conduit à cette conséquence, les passions sont une excuse. +Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; vous +pourriez arriver à la destruction du bien et du mal moral. C'est ce +qu'on appelle, dans les écoles de philosophie, la morale sentimentale. + +Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé comme une condition de la +moralité; c'est-à-dire qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou +mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment +le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en +elles-mêmes, puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont lui +seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise que s'il la sait +mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se +transforme: tel homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu +son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle était mauvaise? +qu'il eût tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il +pense. Or, ce qu'il pense est déterminé par son éducation, par ses +opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une +action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et +le mal deviennent complètement subjectifs. La volonté se croyant bonne +ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le +bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on érige souvent en +principe absolu de toute la morale. + +Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une foule de circonstances +externes, indépendantes au moins de la volonté, comme celle-ci est +soumise, je ne dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement +exercées sur elle, mais à une foule de circonstances antérieures, +permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de +notre destinée, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la +subjectivité absolue de la moralité de nos actes, la règle de ces actes +ou la morale même s'évanouit. + +Assurément, il est possible, facile même de répondre à cette déduction, +et d'y démêler le vrai du faux. C'est en morale la même erreur qui sert +de titre et de base au scepticisme en métaphysique; et cette erreur, je +sais comment elle se réfute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute +morale qui place en première ligne, sans restriction, sans explication, +non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, mais la +responsabilité intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine +relâchée et dangereuse, et n'en est préservée que par cette puissance +du sens commun qui résiste presque toujours en nous aux conséquences +extrêmes d'un principe absolu. + +Voilà pour la morale philosophique; quant à la morale religieuse, on +en pourrait dire à peu près autant. D'abord il suffirait de rappeler à +quels excès la doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres; +et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation. +Mais en thèse générale, montrons quelle forme le même principe peut +prendre en théologie rationnelle. + +Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a péché que là où il +y a volonté du mal. Pour qu'il y ait volonté du mal, il ne suffit pas +qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y +ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est +ce qu'Abélard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les +oeuvres, en tant qu'oeuvres extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises +par elles mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonté +bonne ou mauvaise. Et cette volonté qui les produit, n'est pas elle-même +bonne ou mauvaise à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces +oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le mal. La preuve, +c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires. +Celles-là, je parle de celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été +bonnes, indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été prescrites, +permises, défendues. En elles-mêmes, elles sont indifférentes; elles ne +sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi +donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou +pécheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal, +puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle néglige +ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la désobéissance. + +Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, des oeuvres +toujours approuvées. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste, +injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice même; cependant je vois +qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des actes contraires aux +notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les +infidèles qui n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal est +non-seulement toléré par la Providence, mais il entre dans ses vues. +Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal +n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la +damnation ne paraissent pas attachés uniquement au bien ou au mal qu'on +a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irrésistiblement, +fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours +libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser les conditions de +l'autre. Car par exemple il ne dépend pas de l'homme de naître chrétien, +ou, né chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en conclure? +Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces +oeuvres dont nous parlions tout à l'heure et qui sont indifférentes en +elles-mêmes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier +en leur mérite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que +voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne +pour le salut, c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est faite +dans une bonne volonté. Cette bonne volonté consiste à vouloir à cause +de Dieu. Or pour vouloir une action à cause de Dieu, il faut savoir et +croire que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en morale +religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le +mérite, a pour principale condition, la foi. + +Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, elles n'ont +qu'un mérite, celui de l'obéissance, et l'obéissance suppose la volonté +de plaire à Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la +foi; il en est de même des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour +le salut, si elles ne sont accompagnées ou plutôt déterminées par la +connaissance et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est +la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, ce qui fait la +volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au +sens chrétien, c'est l'amour, c'est la charité. + +Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux +et dernier recours ouvert à quiconque aura entrepris de faire passer par +l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés dans la théorie +chrétienne du salut. Je suis loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne +comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce point dans +la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme +déplorable, dans une cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il +ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les ruines +amoncelées par la lutte du dogme et de la raison, l'étendard consolateur +de la charité. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose +de touchant et de philosophique en même temps dans cette inspiration +d'Abélard malheureux et diffamé, qui dédie l'institut qu'il fonde au +Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse, +mais de l'amour et de la charité. Il rendait ainsi hommage au seul dogme +qui lui fût resté, après l'ébranlement de presque tous les autres, et +qui suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen +et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui. + +Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et +n'a-t-elle pas des conséquences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le +crois. + +1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la +moralité religieuse, ou même seulement comme la condition principale +du salut, en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre dans +l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve pas qui veut. Il y a dans +ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et +partant de purement subjectif, et nous retrouvons le même vice, le même +danger aperçu déjà dans le principe de la morale sentimentale. La raison +peut être convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour +gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez d'empire pour la +déterminer à observer tous ses commandements, sans que le principe +d'action soit la charité. La crainte, la puissance de la conviction, la +beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude ou le mépris des systèmes +incrédules, le désir austère de conformer sa vie aux prescriptions de +la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'âme d'un +chrétien un rôle supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et +la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de +substantiellement bon, d'absolument vrai dans la règle chrétienne des +devoirs, rend incertaine et flottante la morale même que sa foi proclame +et qu'il voudrait épurer et raffermir. + +Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, de l'amour, +suppose la connaissance, et le péché d'ignorance cesse en quelque sorte +d'être un péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il est un +acte qui entraîne la damnation; mais il cesse d'être une faute, +étant exempt de la volonté du mal, du consentement au mal, puisqu'il +s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné d'un +désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par +les moyens qu'on lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer +que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas une faute; il faut +aller jusqu'à dire qu'un acte moins damnable aurait pu être plus mauvais +encore; il faut en venir à confesser audacieusement que les Juifs qui +ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de la faute par l'ignorance, +qu'ils auraient pu être corporellement punis pour l'exemple, sans être +pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eût été bien plus +grand d'épargner Jésus-Christ contre leur propre conscience. + +2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction successive de +tous les éléments de la moralité à un seul, que l'on n'est pas même +absolument maître de se donner à un degré convenable, il résulte que +non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre extérieure, mais les +passions, les tentations, les désirs, sont amnistiés et présentés comme +indifférents à peu près de la même manière que les oeuvres; de la un +nuage jeté sur de grandes vérités religieuses. C'est un article de foi +que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-même, que le mal a +pénétré sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence +sont sans cesse maudits et anathématisés comme étant le péché en +puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée à celle +du péché originel, et si le péché n'est que le consentement au mal, +c'est-à-dire la mauvaise volonté envers Dieu, il se trouve que le péché +originel est un péché sans consentement, sans volonté, c'est-à-dire un +péché sans péché. Je sais bien qu'Abélard cite l'objection en disant que +le péché originel est une expression qui signifie _la peine_ du péché +originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle se trouve dans saint +Augustin, n'est pas approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue +ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle de ce péché au +sein de notre nature actuellement corrompue, et le réduit en quelque +sorte à une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous +ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de situation, à une +impossibilité, extérieure à nous et qui ne nous est pas propre, de nous +sauver tant que l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement +une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement la transmission +du péché par la génération, et à concevoir seulement qu'à cause du péché +d'Adam Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit résulté de +changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, à peu près +comme autrefois pour les enfants non réhabilités d'un condamné dégradé +de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs ni pires, mais ils étaient +frappés de certaines incapacités qui n'étaient pas de leur fait. + +En second lieu, indépendamment du péché originel, et même après qu'il a +été lavé dans les eaux du baptême, la religion n'admet point que l'homme +soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en vain la grâce de +Dieu toujours présente le soutient et le sollicite; il subsiste en +lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais désir, la +concupiscence enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. Sans +aucun doute, celui qui y cède est le vrai pécheur, et celui qui résiste +se justifie; mais sa justification même prouve qu'il avait le mal dans +son propre sein, et la religion admet et condamne le péché par désir et +le péché par pensée. L'homme est _la chair du péché_, comme dit saint +Paul, et il n'entend point parler seulement du péché originel effacé par +le baptême; _la chair convoite contre l'esprit_. «C'est la son fond,» +dit Bossuet, «depuis la corruption de notre nature.»--«_Le bien n'habite +pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui +me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... Tout ce qui est dans +la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et +orgueil de la vie._»--«Voila,» dit encore Bossuet, «une image véritable +de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps +qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous +nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature +corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc +l'extrémité de notre chute[473].» Ainsi les effets corrupteurs du péché +originel survivent à la damnation inévitable qui en était la suite et +qui est abolie par le baptême. + +[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traité de la +Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet, +_ibid._, c. xv.] + +Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale religieuse passât +les bornes et allât jusqu'à s'attaquer à d'invincibles conditions de +la nature humaine, il serait vrai également que toute morale qui ne +condamne absolument que le consentement aux mauvais désirs, déroge à +la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, et le plus grave, c'est +qu'elle peut conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur du +molinisme. + +Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais désir n'a guère +d'autre principe, dans Abélard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour +réside ainsi la vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence, +désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une conséquence +assez plausible, on peut prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul +est l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. Abélard dit, en +effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout +calcul d'intérêt même spirituel, que la piété pour cause de salut est +mercenaire, et nous voilà bien près des chimères du quiétisme. + +Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abélard devait inquiéter +l'Église, et comment, suivie dans ses conséquences, elle aurait pu +conduire à des excès qui, du reste, étaient bien loin de la pensée de +son auteur. + +Conclurons-nous cependant à la condamnation absolue de la morale +contenue, dans l'_Éthique_? non, cette morale est incomplète, elle ne +s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin +elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois rationnelle et +mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison +devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique. + +Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond plus que son Éthique +empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui +rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne +convenir qu'à la casuistique, il cache en effet des idées originales, +des nouveautés de sens commun dont peut-être il n'apercevait pas toute +la portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à un haut degré la +philosophie et la théologie. Ces conséquence s'étendent de la théorie à +la pratique et finissent par intéresser la dispensation des sacrements +et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, Abélard s'exprime avec +une singulière hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux: +en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en théologie, la +prédestination et la grâce; en pratique, le sacrement de pénitence, le +pouvoir des clefs, les indulgences. + +1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées d'Abélard sur le libre +arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est +expliqué une première fois[474]. Depuis qu'Aristote, obligé, +dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de +l'universelle, et dans celle-là celle qui touche le présent ou le passé +de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette dernière +l'affirmation ou la négation n'était pas nécessairement vraie ou fausse, +parce que dans un avenir indéterminé les deux cas de l'alternative +étaient possibles; cette question, appelée par les anciens la question +des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents, +a toujours trouvé sa place dons la logique, et c'est là qu'elle a été +par anticipation traitée en dehors de la psychologie et de la morale. +«_Obscura quaestio est_» disait Cicéron, «_quam_ [Grec: peri dunatôn] +_philosophi appellant; totaque est logicae_[475].» Cependant Aristote +avait résolu la question en respectant le libre arbitre, que par là il +consacrait de nouveau. Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur +cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et +Chrysippe, en prétendant sauver la liberté humaine, n'avait réussi qu'à +river les anneaux de la chaîne éternelle du destin[476]. Cicéron, qui +veut pourtant ramener la question à la morale, prend parti pour +le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que +deviendrait la fortune[477]? Boèce a développé contre les stoïciens la +doctrine aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre, +et lorsque Abélard traite la question en dialectique, il suit Boèce. +Il tenait Boèce pour chrétien, même pour théologien, et plus tard, +retrouvant la question dans la théodicée, dans la morale, il se sert des +principes établis en dialectique, il les maintient, il demeure fidèle +à lui-même. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les +théologiens, défend l'existence du libre arbitre au moins en principe, +a combattu le stoïcisme dans la personne de Cicéron[478]. Toute morale +suppose le libre arbitre, la morale chrétienne aussi bien que la morale +philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter +dommage à la liberté. Voici donc sur la question les antécédents +qu'Abélard reconnaît, Aristote, Boèce, saint Augustin[479]; on doit +ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, +parle d'après lui-même, sans s'écarter de la tradition, et réussit à se +créer une orthodoxie individuelle[480]. + +[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237 +et seq.] + +[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_, +I.] + +[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.] + +[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.] + +[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.] + +[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p. +860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et +_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Prædest. +sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M. +Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la Providence_, +Paris, 1843.] + +[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib. +Arb._, p. 117. _De Concord. præsc. et præd._, p. 123.] + +Abélard s'est donc fait une idée saine du libre arbitre. «C'est,» +dit-il, «la délibération ou la _dijudication_ de l'esprit par +laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette +_dijudication_ est libre[481].» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire +puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre, +ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne +donc la puissance de faire bien ou mal. + +[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p. +538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.] + +La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses sortes d'objections. +D'abord, elle est niée au nom de la nature humaine qu'on représente +comme maîtrisée par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la +poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberté +serait opposée à la contrainte. Abélard n'a point à s'occuper beaucoup +de cet ordre d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent une +autre forme. On conteste en second lieu la liberté au nom de l'ordre +général qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchaînement des causes et +des effets doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait toutes +les unes, pourrait infailliblement prévoir tous les autres. Or celui-là +existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui +doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle, +elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc +nécessairement comme Dieu l'a prévu. Entre Dieu et la création, il n'y +a point de place pour la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec +cette objection; il la repousse par les arguments usités. Ce sont à peu +près ceux qu'avait développés saint Anselme[482]. Les déterminations +libres de l'homme sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont +prévues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira après +délibération, cela n'empêche point que l'homme ne délibère; et l'on ne +voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-même, parce +qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne l'empêche pas. La +question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il être +libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment +l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé l'homme libre? +question fort différente, et qui regarde la toute-puissance divine et +l'existence du mal, question qui subsiste tout entière en présence de +la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme nous venons de la +considérer, est opposée à la nécessité, et Abélard en ce sens ne l'a ni +méconnue ni affaiblie. + +[Note 482: «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non est ex +necessitate futurum.»--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.] + +Mais en théologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et +une gravité nouvelles. + +La religion est en général sévère pour la nature humaine. Elle l'humilie +sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption +profonde; elle lui raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en +conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu comme tout le reste, +ou qu'il est dominé ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplément +pour le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux doctrines sont +alternativement ou confusément prêchées, mais elles conduisent à la même +conséquence, la nécessité d'un réparateur qui par des moyens surnaturels +rende à l'homme sa liberté ou la redresse. Les métaphores diverses +qu'emploie le langage de l'Église, permettent ces deux interprétations +qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de la liberté +humaine. + +En général, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de +libre arbitre. On peut entendre par là le pouvoir de choisir, pouvoir +qui n'est pas absolu, c'est-à-dire complètement indépendant, que la +raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste +aussi longtemps que l'âme humaine conserve la plénitude de ses facultés. +En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du bien +comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la +raison de l'homme cède à l'empire de ses sens ou de ses passions; le +mauvais choix a toujours les caractères de l'entraînement et de la +faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi +a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme était libre dans le bien, +esclave dans le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; _nihil +liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la +liberté humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir +instrumental, elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, avec +la raison qui dirige la volonté. + +[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.] + +Il est rare que les théologiens ne prennent pas le mot liberté +successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint +Augustin[484]. + +[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.] + +Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme depuis le péché a +perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baissé, et il +est devenu incapable de se relever par lui-même et d'atteindre au +bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché comme +auparavant, mais il est assujetti à un principe de corruption qui ne le +détruit pas, mais qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il +a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature humaine et la +relève. Dans les deux cas, la conséquence pratique et religieuse est la +même, et la doctrine du péché originel subsiste tout entière. + +Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu la faculté de +se résoudre au mal comme au bien; et certes cette interprétation est +permise. La difficulté est seulement d'expliquer alors comment les +saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-même +peut être libre[485]. Mais, dans les créatures, la faculté de faire le +mal cesse d'être une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir; +tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales +n'a pu jamais exister qu'en puissance là où l'impeccabilité était en +acte, et quant à Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté de +Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va +pas jusqu'à impliquer la faculté de cesser d'être le souverain bien. En +Dieu, la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le +meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il +fait et que tout ce qui est, n'étant que par lui, est le mieux possible. +Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abélard a osé la soutenir. D'où +lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce +une de ces grandes idées des écoles d'Alexandrie, qui par l'influence +d'Origène ou des siens auraient pénétré dans la christianisme, et s'y +seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non +condamnées, tolérées comme un passe-temps pour l'intelligence, avant +d'être défendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutôt n'est-ce +pas un mot de Platon dans le Timée, qui, donnant l'éveil à la raison +d'Abélard, lui aura prématurément inspiré la pensée qui devait un jour +illustrer Leibnitz[487]? + +[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature bonne +ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la +nécessité. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre +cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. +200.)] + +[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._ +V, t. V, c. XII.] + +[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117, +118, etc.--Malebranche, _Médit. Chrét._, VII, 17, 18, 19; et Fénélon +lui-même, quand il le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux +de sauver la libre volonté de Dieu, est obligé de dire: «Ce qui +est déterminé invinciblement par l'ordre immuable et nécessaire, +c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut jamais en aucun sens +arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»] + +Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées dans la faible +nature de l'homme, contre la liberté, s'accroissent, en théologie, de +l'existence du péché originel. + +Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en +théologie, du dogme de la prédestination. + +Préoccupé de la corruption de la nature et des suites du péché, l'esprit +est conduit à frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les +vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grâce, +toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver notre indignité. Elles +seules, en d'autres termes, ont un mérite aux regards de Dieu. Reste +à savoir quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. Si +cette part est nulle, la liberté est comme si elle n'était pas, et le +salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalités. +Mais si le libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites de +Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans quelque mérite. Soit +que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue à la +justification, il n'est donc point annulé; nous ne l'avons point perdu. +Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien que par la grâce, et +comme Dieu souffle sa grâce où il lui plaît, sa justice ne cesse pas +d'être un redoutable mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, peu +sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, et qui savait +lesquels seraient élus au moment qu'il les appelait tous. La prescience +divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la +prédestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en théologie, +le problème tout à l'heure indiqué sous la forme philosophique. + +[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.] + +II. On sait que le dogme de la prédestination peut être entendu de telle +manière que toute vertu morale, tout mérite humain, tout effort du +libre arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine s'appelle le +_prédestinatianisme_, et ceux qui y sont tombés ont toujours essayé de +se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand évoque, +Abélard n'est pourtant pas _prédestinatien_, c'est-à-dire que le dogme +de la prédestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit +sur l'idée nécessaire et l'indestructible sentiment de la liberté +humaine. Il ne reproduit son maître saint Augustin que par le côté où +ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en les combattant[491]. On ne +doit pas compter Abélard dans le parti du christianisme qui peut être +plausiblement ou spécieusement accusé de fatalisme, qui incline enfin +dans le sens de la prédestination plus que dans le sens de la liberté. +Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la +stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question de la liberté, +et qui, par là, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute +morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire +a quelquefois versé dans le relâchement[492]; et nous avons vu que +l'exemple d'Abélard ne dément pas cette observation. Il pose donc le +libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais réelle +où l'on voudrait que le tînt l'existence même de la Providence. Tout +cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il présente, nulle +part le libre arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, ainsi que +le veulent beaucoup d'écrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal +qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou +d'un langage inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas le +libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses déterminations +dépendent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est +pas à lui qu'il faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature, +à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. Le libre +arbitre en lui-même subsiste dans la créature la plus fragile, la plus +entraînée, la plus passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la +liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher sans être libre; +mais il pourrait être libre sans pécher. La liberté est une condition du +péché, et n'en est pas la source[493]. + +[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c. +VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chrét._, t. II, t. VI, c. V, et +surtout la Thése de M. Bersot] + +[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et +seq.; t. III, p. 641, 649, 652.] + +[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635] + +[Note 492: Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées +suivant une échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce +et de la liberté; Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes, +congruistes, thomistes, augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi +les réformés, le calvinisme et même le luthéranisme pur sont pour +l'opinion la plus sévère. On distingue pourtant deux partis: dans le +sens du relâchement, arméniens, universalistes, etc.; dan celui de la +rigidité, gomaristes, prédestinatiens, Prédestinateurs, particularistes, +etc.] + +[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et le +mal, est loin d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la +liberté données par saint Jean Damascène (_Instit. element. ad dogm._, +c. X), par saint Jérôme (_In Jovinian._, II), par saint Augustin +lui-même, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De +duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et +lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y accéder, lorsqu'il dit que, +prise en général, la liberté est contraire à la nécessité, qu'entre deux +opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une distinction: +comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu ainsi +qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée +par cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus +restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la +volonté affranchie de ce qui la subjugue, il définit le libre arbitre +«potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem.» +(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. prædest. cum lib. arb._, +qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on +le peut, et toute équivoque disparaîtra.] + +De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés. Et d'abord, la +prédestination[494]. La prédestination, au sens spécial du mot, est la +disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute +éternité destinés au salut éternel. La prédestination est toujours une +grâce; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune +prévision du mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le décret +qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si Dieu, en les élisant, a +prévu leurs mérites, c'est-à-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils +feraient des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, Dieu, par +sa grâce, les justifie, parce qu'il les a élus; dans le second, il ne +les élit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiée par sa grâce. +Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la première, la plus +sévère, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour +elle, dès le IXe siècle, s'était déclaré le moine Gothescale, alors que +l'archevêque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes +de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutôt du côté de Gothescale; mais +les Romains, et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine +d'Hinemar, quoique en général une opinion plus rigide et plus voisine +de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prévalu dans le clergé +français, opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore de la +préférence de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prévoit bien que +ceux qu'il prédestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs +oeuvres, mats en ce sens que, par un décret infaillible, par une volonté +absolue et efficace, et non dans la prévoyance et à la condition de +leurs mérites, il a décidé qu'ils auraient le royaume des cieux. Le +nombre des prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont été +jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus que les prédestinés, +auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appelés; être +appelé signifierait seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné. +Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des +prédestinés elle admet des élus, c'est-à-dire des appelés qui seront +élus, grâce au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais même +elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination à la gloire et la +prédestination à la grâce. La première est la prédestination proprement +dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue d'accorder +à telles de ses créatures les dons et les grâces nécessaires pour +arriver au salut, soit qu'il prévoie qu'elles y parviendront en effet, +soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois +pas qu'il fût hérétique de soutenir que, sans la prédestination à la +grâce, on puisse encore être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les +dons et les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce qui +reviendrait au même, que tous les chrétiens, et dans une certaine mesure +tous les hommes, soient prédestinés à la grâce; mais c'est sur +ces points-là qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le +catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns obligés, les +autres facultatifs. Cette prédestination, dogme singulier, inexplicable, +et qui vient ajouter une difficulté nouvelle aux difficultés déjà +si grandes des questions qui touchent à la justice de Dieu, à la +prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les Pères grecs semblent +avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on +n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les +principaux titres[496], ce dogme si important pour nos espérances et qui +l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, théoriquement, a engendré +d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut énerver le +principe de la responsabilité morale, ce dogme étrange, Abélard ne +l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre +la prédestination dans un sens général et la confondre avec la +prescience[497], il l'admet cependant au sens spécial[498], et reconnaît +qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par élection et en vertu d'un +décret particulier et antérieur[499]. Comment cette croyance est-elle +conciliable avec l'idée de mérite et de démérite, même restreinte à la +foi et à la charité? C'est une autre question sur laquelle il hasarde +quelques conjectures[500], mais dont les théologiens n'ont pas droit +de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulté +contre le dogme lui-même. + +[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb., +_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l. +IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Prédestination_.] + +[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traité du +lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.] + +[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.] + +[Note 497: _Ab. Op._, p. 641] + +[Note 498: _Ibid._, p. 623] + +[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.] + +[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste et de +Lazare, p. 221] + +Une contradiction paraît inévitable, quand on traite de la +prédestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice même, +et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres +termes, que la justice parfaite doit être contraire a la nôtre, parce +qu'elle lui est supérieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre +d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu +que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; mais quel +théologien s'en est préservé? + +[Note 501: Voyez contre cette idée Leibnitz (_Théodic., Disc. prélim._, +sec. 4).] + +III. La prédestination suppose la grâce. On ne dispute guère dans le +sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins +de Dieu, la prédestination est antérieure à la prévision des mérites +engendrés par la grâce, et partant absolument indépendante de ces +mêmes mérites, ou bien si elle est postérieure à la résolution divine +d'accorder à celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au +salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos yeux absolument +arbitraire ou en quelque manière conditionnelle (ce qui reporterait la +question sur la grâce même, dont on pourrait demander alors si elle est +ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, prédestinés, élus, +simples appelés, chrétiens et infidèles; tous ont besoin de la grâce, et +tous ont, à des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore là une +doctrine catholique. + +La grâce est-elle incompatible avec la liberté? non, en général. On peut +admettre, toujours d'une manière générale, que l'homme est si faible, si +mobile, même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce il ne saurait +mériter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore +que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas +sans la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est +point par défaut ni par excès de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre +cas, l'homme aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle +l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle +rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien +de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard +en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence du libre arbitre +a pour objet de manifester l'effet de la grâce; c'est dire qu'il tient +la grâce pour puissante, nécessaire, universelle. Il la juge puissante; +car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la +juge nécessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer, +agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il +estime que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire en lui, +l'aimer, et désirer le royaume des cieux[502]. + +[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p. +654] + +Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en de plus subtiles +distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie +que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le +bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la +valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument; +mais il a besoin d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est ce +régulateur qui le détermine au bien ou au mal; le libre arbitre +n'est que la faculté de détermination; c'est le pouvoir exécutif du +régulateur. «La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la liberté +pour l'instruire et non la détruire[503].» C'est à tort que le concile +de Sens condamne Abélard sur cet article. + +[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.] + +Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et +d'expressément contraire à ces paroles de Bossuet: «C'est par son libre +arbitre que l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle consent à +la grâce, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est +propre en quelque façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans +songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont préparés, +dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu +qui nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien que nous +faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberté, qu'il a +faite et dont il opère encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien +de ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander à Dieu et lui +en rendre grâce[504].» + +[Note 504: _Traité de ta Concupiscence_, c. XXIII.] + +Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, soit pour +amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix, +quel mérite reste-t-il à l'homme? la grâce est au moins la condition ou +plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine de l'Église. +Les vertus humaines, dans lesquelles la grâce n'entre ou n'entrerait +pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le +système de l'Église, ce que nous avons appelé le régulateur ne se suffit +pas à lui-même pour le bien, ou très-certainement au moins pour le +mérite. + +Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce système; mais +d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une séparation +entre le bien et te mérite, entre la faute et le démérite. Le mérite, le +démérite, c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la récompense ou +le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours +jugé digne de récompense, ni la faute digne de châtiment. Il y a une +différence entre le mérite au sens théologique et le bien au sens +purement moral, comme entre le démérite et la faute sous les mêmes +distinctions. Cette observation, que paraît faire Abélard, mais dont il +ne tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement l'application +des notions humaines de justice à la théodicée[505], et par là elle est +comme un premier pas dans la voie du rationalisme. + +[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.] + +En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours surnaturel. Est-ce +donc la bonté générale et éternelle de Dieu, son action paternelle sur +le monde, cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît et adore +aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes. +Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Pères des premiers +temps une autre idée que cette idée philosophique et familière. Le +mot de grâce, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans +recevoir habituellement le sens spécial que l'Église lui assigne dans +les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes nous apprennent +aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens littéral et miraculeux. +La grâce est une action interne, indéfinissable de sa nature, mais +réelle et directe, du créateur sur la créature, action qui l'aide, +la dispose, la pousse, la détermine au bien avec plus ou moins de +puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abélard, la grâce +risque fort d'être quelque chose de plus général et de plus abstrait. +Sur la même ligne que les dons de la grâce proprement dite, il semble +ranger toutes les dispositions de l'éternelle sagesse, qu'on peut +appeler à juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes +ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces révélations qui +reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en +un mot tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien la +bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle, +l'incarnation, la prédication, la mort du Christ, sont à bien plus +forte raison pour Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui se +puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grâce; c'est-à-dire des +actes efficaces et puissants par lesquels Dieu éclaire notre esprit, +touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et +nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas été autrement, de +croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous +sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de Dieu ainsi +entendues, qu'Abélard attribue l'influence et les effets qu'on réserve +d'ordinaire à la grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je +ne me rappelle point de passages où il la désigne spécialement, ni même +de propositions qui en supposent nécessairement l'existence; souvent, au +contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de +témoignages divers de la bonté de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à +ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions +reviennent absolument à cela, quoique je sois porté à le soupçonner; +mais je dis que c'est là le sens général et dominant de ses idées sur la +grâce divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire, +nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prévenus par me +opération propre et spéciale_. Cette grâce _propre et spéciale_, +cette grâce qui prévient, ne ressort pas clairement des expressions +d'Abélard[506]. Les théologiens distinguent les grâces dans l'ordre +naturel de celles qui concernent le salut; les premières sont les bontés +générales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il +s'agit particulièrement des dernières dans les controverses sur la +grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les grâces extérieures, +c'est-à-dire tous les secours extérieure qui peuvent nous porter au +bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la prédication de +l'Évangile; puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt la grâce +intérieure, celle qui touche intérieurement le coeur de l'homme. C'est à +celle-là que pense saint Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de +Dieu[507]. C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que +roulent les grandes discussions théologiques; c'est elle qui est dite +habituelle, actuelle, adjacente, opérante, suffisante, efficace, +prévenante, subséquente, etc. Or, les pélagiens ont été accusés de +ne reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; puis, dans +l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. Abélard ne se distingue +peut-être pas assez nettement des pélagiens[508]; il paraît souvent +confondre les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, selon la +distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce gratuite, _gratis data_, +et la grâce qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle +qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout +entière par les prophéties et les miracles; l'autre plus intime, plus +individuelle, plus élective, surpasse la première en excellence, en +noblesse, en dignité, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend +le libre arbitre capable du bien, la volonté capable de mérite; elle a +Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse à l'humanité que +l'honneur d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale qui +établit une différence substantielle entre la morale philosophique et la +morale chrétienne, quant aux moyens de rendre la vertu agréable à Dieu; +et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette distinction, on fait pour +la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cède tout à la +vertu humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une faible ressourcé +que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grâce est +surtout nécessaire à la charité; précisément parce que la charité ne +peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, ni de la +crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la +conscience, elle est éminemment l'inspiration de la grâce[509]. + +[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce +préalable comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez +ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point +parler de cette grâce bienveillante du créateur qui précédé tous ses +dons actuels.] + +[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce +n'est pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor. +XV, 10.] + +[Note 508: Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général qu'il +attribue l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant +ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonté. (_Introd_., t. III, +p. 1118.)] + +[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.] + +C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans la règle, mais +c'est aux philosophes de reconnaître combien sa doctrine se rapproche +davantage des notions rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun +sur les rapports de la volonté divine avec la volonté humaine et de la +justice éternelle avec la vertu. + +IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement +à ces idées qui, nous l'avons vu, jouent un si grand rôle dans la morale +d'Abélard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout +péché est volontaire en ce que la condition du péché est la volonté +du mal; cette volonté n'est pas celle de l'acte extérieur qui réalise +effectivement le péché, mais du mal moral accompli en nous par cet acte +extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, il en +est de même de la volonté de l'oeuvre. La volonté mauvaise est donc le +consentement au mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; le +consentement étant un acte volontaire, et le péché n'étant que dans la +volonté, il n'y a point de péché dans ce qui n'est point volontaire: +le désir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est +involontaire, il n'y a point de péché dans tout cela. + +Nous avons vu les inconvénients possibles de ces idées; ils +disparaîtraient cependant devant une bonne réponse à cette question: +Qu'est-ce que le mal? Abélard le sent confusément, il entrevoit que +là est le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il veut +n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu +sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien +invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du +moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le +souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas conçu en Dieu +ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestée comme +loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulté à +la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de +la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportées par la +théologie à la Divinité, soit avec la distribution telle qu'il nous +l'enseigne des peines et des récompenses; il la jette donc de côté, et +il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la volonté +de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le mal déméritant ou le péché, +c'est l'obéissance ou la désobéissance. Le principe moral, c'est donc +l'amour de Dieu. + +[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.] + +Toute autre solution était impossible, ou du moins n'était possible que +s'il eût fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherché le +bien en lui-même, sauf à le réaliser ensuite dans la substance de la +Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas +absolument inconnue d'Abélard, car Platon avait transpiré jusqu'à lui, +mais qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les forces de +sa méthode pour qu'il pût la pleinement concevoir, lui aurait paru +d'ailleurs plus difficile encore à concilier avec les croyances communes +de l'Église. + +V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore +une conséquence du principe général de la morale d'Abélard, c'est sa +critique du sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté est +seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, s'il faut chercher +dans l'âme du pécheur la source du bien et du mal, du mérite ou du +démérite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par +elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on +les accomplit. Il faut alors de la part des prêtres qui dirigent les +consciences beaucoup de piété et de pénétration; il importe qu'ils +n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme aux formalités +sacramentelles, une importance et une puissance indépendantes de la +partie morale de la confession. Que les pénitents se gardent donc de +mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure à certaines +observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession +sans réparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent +pas porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles ou +superficiels, ils doivent chercher des juges sérieux, sincères, +clairvoyants; car le pouvoir de lier et de délier n'est pas comme les +pouvoirs de ce monde, dont les décisions ont leur effet pourvu qu'elles +soient en forme. Le prêtre, l'évêque même qui néglige les points +essentiels de la pénitence et de la confession, ou la componction, +l'humilité, la prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout, +quand il condamne, même quand il excommunie. L'erreur on la légèreté en +ces matières représentent bientôt les formalités comme si exclusivement +nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine +qu'un sacrifice quelconque fonde un droit à la rémission des péchés, +et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix est ratifiée dans le +ciel. De là la vente des messes et des indulgences. + +Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a +vu, sévère sur ce point, et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle +n'est peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. Quelques-uns +des abus qu'il attaque étaient déjà bien établis, bien généraux, et +partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne +pas souffrir qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre sein. +Abélard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les préjugés des +prêtres de son temps, et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses +ouvrages abondent en traits d'une satire amère contre les moines ou même +contre le clergé séculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois +il s'attaque jusqu'aux évêques, c'était provoquer à coup sur une +condamnation. + +[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter +D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; +comme dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne +devant les religieuses du Paraclet. Il y déclame fortement contre les +désordres des ecclésiastiques, dont il compare la conduite à celle des +deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il préconise, +et il s'écrie: «Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium +vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis +familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo longius receditis, quanto +eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia +celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, ut audio, earum ori +hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux pas exprimer même +en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur proférait en +chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)] + +Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de +l'_Histoire littéraire_; il n'était pas condamnable pour avoir dit que +le pouvoir de lier et de délier n'avait été donné qu'aux apôtres et +non à leurs successeurs. Sa pensée, bien que l'expression prête à +l'équivoque, est que les apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et +absolument efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer avec un +effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme +attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage. +«En suivant le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, on +voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de +juridiction[512].» + +[Note 512: _Hist. littér._, t. XII, p. 128.] + +Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance +générale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir +ecclésiastique toute action mystérieuse qui remonterait de la terre au +ciel, et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, à +une autorité morale de science, d'expérience et de piété, garantie +temporellement par le caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses +chapitres sur la pénitence et la confession, il est parlé d'humilité, de +prière, d'amour de Dieu, de remords de lui déplaire, de _gémissement +du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement, +c'est-à-dire d'une communication mystérieuse, invisible et actuelle +de la sainteté et de la justice, réalisée et constituée par un signe +visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard, +le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le rationalisme. Son +Éthique en est plus profondément empreinte que sa théologie dogmatique; +nous n'hésitons pas à la regarder comme son ouvrage le plus original. + + + +CHAPITRE VIII. + +OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum, +judaeum et christianum._ + +Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Écriture sainte que le +commencement de la Genèse. Rien n'aurait plus besoin d'interprétation, +si l'esprit humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des +difficultés de la création. Cependant les philosophes chrétiens n'ont +pas reculé devant cette tâche audacieuse; et plusieurs, à l'exemple de +saint Jérôme, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des +six jours est moins pénétrable qu'aucun problème purement rationnel, si +obscur qu'il puisse être; le fait ici est encore plus mystérieux que +l'idée, et il est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire +comment de l'essence de Dieu devait naître le monde que de raconter +comment il est né. Mais Héloïse ne croyait pas qu'aucune question fût +au-dessus d'Abélard. + +«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, plus chère +aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et même tu me supplies +de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que +l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour +toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie à mon tour, +puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant +Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par la tête; que vos +prières me soutiennent dans l'étude de cet exorde de la Genèse.... Si +vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: «Je +suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» (II Cor. XII, 11.) Sur +l'ordre d'Héloïse, et guidé par saint Augustin, il entreprend donc une +exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre était en +quelque sorte consacré, et l'oeuvre des six jours avait été l'objet de +plus d'une recherche[514]. Abélard en promet une explication historique, +morale et mystique. + +[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t. +V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être de +l'Écriture, le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et +la prophétie d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première +partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminée.] + +[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de +saint Ambroise et d'autres Pères.] + +L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une glose qui suit le texte +ligne à ligne, et l'explique tantôt suivant la lettre, tantôt suivant +l'esprit, sans unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces mots: +_Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté sur les eaux.... Dieu +dit...._ Abélard retrouve la première expression du dogme de la Trinité, +le Père, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots +de la version latine aux mots correspondants en hébreu, et c'est grâce +à ces passages qu'il s'est donné facilement la réputation de savoir la +langue hébraïque. Je conjecture que presque toute sa science à cet égard +était puisée dans le Commentaire de saint Jérôme. + +Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque avec la théorie des +quatre éléments, et il exprime, çà et là, des vues de cosmogonie et +de physique générale d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant +l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrième jour, +c'est-à-dire avant la création du soleil, il recherche comment la +végétation pouvait précéder l'existence de cet astre bienfaisant, et +suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilité +par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant +que le monde fût achevé, tout était soumis à l'action de la volonté +immédiate de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. Quand les +astres sont créés, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec, +beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques événements, ce ne +peut être que des événements naturels, comme le cours des saisons et les +accidents météorologiques. Il penche bien à penser avec Platon et saint +Augustin que les astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme +dans l'_Introduction à la théologie_, le Saint-Esprit pour l'âme ou le +principe de l'âme du monde matériel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas à +croire tout simplement que le mouvement régulier et stable des +planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, dans les causes +primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idée est +grande, et tôt ou tard la science humaine y est ramenée. + +L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet +pas qu'elle puisse servir à prévoir les futurs contingents, c'est-à-dire +les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple, +tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont +déterminés dans leurs causes, Ils peuvent se prédire; la mort suivra +le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité +excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait est connu de la nature, +_cognitum naturae_, sans être connu encore de nous. Ainsi le nombre des +astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit +est susceptible d'être entendu, même quand personne n'est là pour +l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne +pour le cultiver. «Mais l'astronomie étant une espèce de la physique, +c'est-à-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes +pourraient-ils découvrir par elle ce qui est inconnu à la nature même?» +Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution des corps, +tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans +la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien +des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. Mais ceux qui, sur +la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les +futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais +diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, interrogez-les sur une chose +qu'il dépende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront +répondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable +_qu'ils consultent[515]. + +[Note 515: «Diabolus quam consulunt.» _Hexam_., p. 1384-1388.] + +Abélard rencontre en passant quelque chose qui intéresse la création des +espèces. C'est à ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque +motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela +signifie, dit notre commentateur, que Dieu créa toute âme, c'est-à-dire +_tout animé_ en telles ou telles espèces (_tales in species_); c'est +comme s'il était dit que Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non +quant au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. Lorsqu'il +est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de +créer, non des individus, mais des espèces, celles-ci étant désormais +toutes préparées. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse +qu'aux individus. Le sixième jour, Dieu dit: «_Producat terra animam +viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la création des +animaux terrestres; _toute âme vivante en son genre_ équivaut à tout +animé vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur +genre, bien qu'ils meurent comme individus. «Ils vivent dans leur genre, +c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent créés les premiers, +quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran +mort qu'il vit dans ses enfants[516].» Ceci est-il du réalisme ou du +nominalisme? + +[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.] + +Quant à la création de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons +l'homme, _faciamus hominem_; et aussitôt Dieu créa l'homme, _creavit +Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinité +tout entière qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en +quelque sorte par cette parole les trois personnes à la création de +l'être qui reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse +et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux les trois personnes +divines. + +«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient +très-bonnes, _valde bonæ_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eût rien à +corriger en elles. Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles +pouvaient recevoir; il n'était pas convenable qu'elles en reçussent +davantage, suivant cette pensée de Platon que le monde ayant été fait +par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait +meilleur[517]. C'est ce que Moïse a considéré quand il a dit que +toutes les choses créées étaient bonnes, quoiqu'il n'ait été accordé à +personne, pas même à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas +les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont +très-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi, +mais toutes les choses prises ensemble sont _très-bonnes_. Car celles +qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne valoir rien ou valoir +peu, sont très-nécessaires dans l'ensemble général.» S'il y a de +mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le +péché de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges +ni l'homme n'avaient été créés mauvais. «Tous les ouvrages de Dieu sont +bons et toute créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché par +son origine de création. Dieu accorde à chacune ce qui lui convient, +en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais +excellente, c'est-à-dire très-bonne, _valde bona_, et non-seulement par +la première création, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet +des causes primordiales, elles naissent et se multiplient.» La +désobéissance première de l'homme a seule altéré cet ensemble de la +création. Aussi le premier devoir est-il encore l'obéissance à Dieu. + +[Note 517: _Timée_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.] + +Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518]. +Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont très-courts et assez +insignifiants. De là l'auteur passe au second chapitre de la Genèse, et +nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien à +remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la +topographie du paradis et ses conséquences géographiques, soit sur la +question de savoir si l'arbre de vie était un figuier ou une vigne[519], +soit enfin sur la langue que Dieu parla à l'homme et le serpent à la +femme, n'ont pas même un mérite de singularité. + +[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.] + +[Note 519: Il est porté à croire que c'était une vigne. (_Hexam._, p. +1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)] + +En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que quelques auteurs ont +donné à l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siècles +auparavant, Bède avait donné du commencement de la Genèse nous paraît +supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout autre hauteur, et il +étonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que +nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout ce que +suggère à notre interprète le merveilleux récit qu'il prend pour texte; +ce commentaire ne nous paraît avoir de prix que par les preuves qu'il +fournit de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il possible, +je crois, de découvrir les sources de cette instruction, et de trouver +çà et là dans saint Augustin, saint Jérôme et Boèce, les principaux +passages dont il a composé le pastiche de sa science. Mais cela même +serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes recherches sur +l'origine et l'état des connaissances à cette époque du moyen âge. + +[Note 520: Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et Martène. +(_Observ. prær_., p. 1361.)] + +Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle est, d'après le prologue, +évidemment postérieure à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je +crois même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le couvent de +Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernières années de sa vie. +Les bénédictins, qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à +Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de preuves et exempte +d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'âme du monde, +Abélard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il +était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé d'avis sur ce +point, avant que le concile de Sens eût pris soin de le condamner; nous +voyons dans la Dialectique une rétractation formelle de cette opinion; +et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait été composée à +Cluni. Rien n'empêche cependant de lui donner cette date[521]. + +[Note 521: _Hexam. Obs. præv._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1, +c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.] + +Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abélard qui +complètent la série de ses ouvrages publiés sur la théologie. Il avait +écrit aux filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude des +lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte +ensemble et le prix de l'étude, et l'utilité des langues, et la +nécessité de l'instruction littéraire pour l'intelligence de la foi, et +l'érudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir la +science renaître avec éclat chez les religieuses, lorsqu'elle a péri +chez les moines. Nous avons déjà cité un fragment de cette épître +qui mérite d'être lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des +religieuses et de leur supérieure, qui, en leur nom, écrivit au maître +pour lui soumettre les questions de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de +beaucoup, mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous +dois et ne tarde pas à t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et +tes filles spirituelles, tu nous a réunies dans ton propre oratoire, et +enchaînées au service divin; sans cesse tu nous exhortes à nous occuper +de la parole divine et à faire des lectures sacrées. Tu nous as bien +souvent recommandé la science de l'Écriture sainte comme étant le miroir +de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit sa beauté ou sa difformité, et tu ne +permettais pas à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là, si +elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle s'était vouée; et tu +ajoutais que la lecture des Écritures non comprise était comme le miroir +placé devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes conseils, mes +soeurs et moi, en cherchant à «t'obéir... nous avons été troublées par +une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile; +plus nous ignorons, moins nous aimons....» Et elle soumet à son maître +quarante-deux questions qui ont été recueillies avec les réponses sous +ce titre: _Heloissæ paraclitensis diaconissæ problemata, cum mag. +P. Abælardi solutionibus_[523]. Ces problèmes sont des difficultés +suggérées par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent +que sur le texte ou sur quelques événements du récit évangélique. Un +petit nombre ont une importance doctrinale. + +[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.] + +[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.] + +Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1° La question XIII, +touchant le péché contre le Saint-Esprit.---Abélard pense que le péché +remissible contre le Fils est celui qui consiste à lui contester sa +divinité, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que +le péché irrémissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui, +sciemment et méchamment, retire à la bonté de Dieu, c'est-à-dire à +l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à un malin esprit. C'est un péché plus +grave que celui du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne +paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser Dieu de méchanceté; +un tel crime ne mérite point de grâce, tandis «qu'il convient à la +piété comme à la raison que tout homme qui, par la loi naturelle, +reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, s'attache à lui +d'un zèle assez grand pour ne chercher jamais à l'offenser par ce +consentement qui est proprement le péché, ne puisse être jugé digne de +damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne pour son salut lui est +révélé avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message +qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille[524].» + +[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, +p. 471.)] + +2° La question XIV sur les sept béatitudes[525].---Abélard pense que la +béatitude est promise à celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce +que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc +pas que le _pauvre d'esprit_ soit par là même un bienheureux. Rien au +monde, je crois, ne l'eût déterminé à faire une vertu ni une grâce +divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont _pauperes +spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-à-dire qui, dédaignant +les voluptés corporelles, s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses +mondaines, et s'en dépouillent spirituellement en les foulant aux pieds; +et je doute que cette interprétation ne soit pas la meilleure. + +[Note 525: _Ibid._, p. 408.] + +3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives à la +différence de la loi ancienne à la loi nouvelle.---Dans ses réponses, +Abélard développe le thème connu que la nouvelle loi est une loi +de perfection morale, qui règle l'intérieur de l'homme, tandis que +l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, extérieur, et qui punit +l'intention et non pas seulement l'acte matériel; d'où il suit que le +péché est dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est absoute par +la bonne volonté ou par l'ignorance invincible. + +[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.] + +Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposées +dans les grands ouvrages d'Abélard. + +Ses autres écrits théologiques sont trois expositions de l'Oraison +dominicale, du Symbole des apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui +attribue également, mais à tort suivant les auteurs de l'_Histoire +littéraire_, un résumé des diverses hérésies et des textes auxquels +elles sont contraires, _Adversus hæreses liber_[527], ainsi qu'un +catéchisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les +ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans +intérêt notre travail que de s'arrêter à des écrits détachés qui, lors +même qu'ils sont authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente +activité d'esprit de leur auteur. + +[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p. +137.] + +[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ theologiæ +coniplectens._ Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux +manuscrits, l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait +avoir un certain prix littéraire) sous le nom de saint Anselme; et +l'ouvrage a été imprimé dans l'édition des oeuvres de ce saint donnée +à Cologne en 1573. D. Gerberon a dû l'insérer dans la sienne _inter +spuria_ (p. 457 de l'éd. de 1721). Trithème l'attribue à Honoré d'Autun. +Durand et Martène disent en avoir vu, dans un couvent du diocèse de +Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abælardi Elucidarium_ (_Thes._, +t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le style ne +ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque +aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable +est un tableau assez piquant des diverses professions de la société +et de leurs chances de salut éternel (c. XVIII, _De variis laicorum +statibus_, p. 474). En voici quelques traits. «Milites? parvi +boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores? +nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum +irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolæ? ex magna parte salvantur, +quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de l'_Histoire littéraire_ +adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Trithème (t. IX, p. +443, et t. XII, p. 133 et 167).] + +Les sermons inspireraient plus d'intérêt[529], S'ils contiennent peu +d'idées saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art +de la chaire au XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire +de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en très-petit nombre, +des traits de moeurs dignes d'être recueillis, des allusions aux usages +ou aux événements du temps; mais on y chercherait vainement l'éloquence +ou même un art véritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte +Suzanne, nous paraît offrir quelques traces de talent. L'héroïne du +sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes +qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, mais la Suzanne de l'Ancien +Testament, la chaste Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors +probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du +récit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution +de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre +l'indignité et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend +occasion du crime des vieillards pour dénoncer avec une singulière +rudesse les scandales de certains membres du clergé[530]. Un panégyrique +de saint Jean-Baptiste lui sert également de texte pour dépeindre par de +claires allusions et pour attaquer avec sévérité la vie des moines, +leur sottise et leurs désordres, en opposant à ce tableau l'éloge des +philosophes[531]. En général, Abélard porte dans ses sermons l'esprit +de liberté et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique +la plupart aient été prononcés au Paraclet, on est étonné des choses +sérieuses ou hardies qu'il entremêle aux exhortations dogmatiques +destinées à d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout +auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle pas commencé ainsi? + +[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.] + +[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935. +L'Église célèbre aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et +martyre, le 11 août; mais on ne sait pas généralement que Suzanne de +Babylone a été assimilée aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne +parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le +26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)] + +[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.] + +Nous devons à l'érudition allemande une publication intéressante qui +nous arrêtera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le +recueil d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert dans +la bibliothèque de Vienne et publié, avec l'assentiment de M. Neander, +qui occupe en Allemagne une place si élevée dans la science théologique, +un ouvrage d'Abélard dont l'existence était vaguement connue. C'est un +dialogue sur la vérité de la religion chrétienne entre un philosophe, un +juif et un chrétien[532]. L'éditeur n'hésite pas à voir dans cet ouvrage +une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abélard avait +sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du +dernier point. Platon était connu à peine des savants de Paris dans la +première partie du XIIe siècle, et le texte en eût été vainement +mis sous les yeux d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il +connaissait une version du Timée, peut-être avait-il lu dans Boèce +deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus; +peut-être quelques-uns des ouvrages philosophiques de Cicéron ayant la +même forme étaient-ils tombés dans ses mains, et d'ailleurs cette forme +avait été dès longtemps introduite dans la controverse chrétienne. Dès +le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, avait écrit +son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connaît les dialogues +théologiques d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de saint Augustin. Au +Ve siècle, on citait les compositions du même genre qu'Évagrius +avait données sous le titre d'_Altercation du chrétien Zacchée_. La +littérature néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que +le grand traité de Scot Érigène sur la division de la nature. Dans +plus d'un ouvrage on a fait comparaître et discuter la philosophie, +le judaïsme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces +conversations fictives où l'on introduit un juif, un incrédule ou un +hérétique qui vient soutenir assez gauchement sa thèse en présence d'un +docteur aisément victorieux[534]. Les beaux traités de saint Anselme ont +souvent la forme de dialogues, et Abélard paraît avoir mis plus d'une +fois dans ce cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs +dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la +composition en est trop soignée pour que nous nous bornions à en avérer +l'existence. Voici le début: + +[Note 532: P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et +christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald, +pars 1. Berol. 1831.] + +[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.] + +[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme +l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues +théologiques: _Altercatio inter christianum et judæum; Hugonis archiep. +Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus +inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et +paternum hæreticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues +authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribués sans preuve, et +où figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513 +et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient +souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de Tours +le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en +présence du roi Chilpéric. (_Récits des temps mérovingiens_, par M. Aug. +Thierry, t. II, 6e récit.)] + +[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.] + + «Je regardais dans la nuit[536], et voilà que trois hommes, venant + chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt, + comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession + ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils, + attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession + d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous + le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la + même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se + contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites; + l'un est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous + conférons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et + nous sommes convenus de nous soumettre à ton jugement. + + [Note 536: «Aspiciebam in visu noctis.» _Dialog._, p. 1.] + + «A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés et + réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour + juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes + soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des + philosophes que de chercher la vérité par le raisonnement et de + suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la + raison. Attentif de coeur aux leçons de nos écoles philosophique, + une fois instruit tant des raisons que des autorités qu'on y donne, + je me suis ensuite appliqué à la philosophie morale, qui est la fin + de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il + faut goûter de tout le reste. Éclairé par elle suivant les forces + de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le + souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou misérable, + j'ai dès lors examiné à part moi les sectes diverses entre + lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et après les avoir + étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui serait le plus + conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine des + juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les + arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient + des sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi, + toi qu'on dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre + discussion n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de + déférer à ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, + en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les + monuments des deux lois écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme + s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma + tête, il ajouta: Plus la renommée vante la pénétration de ton esprit + et te dit éminent dans la science de tout ce qui est écrit, plus + assurément tu es habile à prononcer un jugement dans cette cause, + soit pour le demandeur, soit pour le défendeur, et à faire cesser la + résistance de chacun de nous. Combien est grande cette pénétration + de ton esprit, combien le trésor de ta mémoire abonde en idées + philosophiques ou sacrées; c'est ce que prouvent tes travaux + continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller dans les deux + sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, plus que les + écrivains même à qui nous devons la découverte des sciences; et nous + en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet admirable ouvrage + de théologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a + su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par la + persécution[537]. + + [Note 537: «Gloriosius persequendo effecit.» _Dialog._, p. 3.] + + Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous + m'honorez, quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge + celui qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux + contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui + sont de celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, + philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux + seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de + paraître l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes + deux épées, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les + attaquer tant par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au + contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis + aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement + que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique + plus complète. Cependant, puisque vous êtes d'accord, votre + résolution peut m'embarrasser, mais elle n'éprouvera pas de moi un + refus; j'espère trop retirer quelque instruction de ce débat; car + si, comme l'a dit un des nôtres, nulle doctrine n'est si fausse + qu'il ne s'y mêle quelque vérité, je pense qu'aucune dispute n'est + si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement.» + +La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux +adversaires. Son argumentation est connue; les siècles ne l'ont point +changée. La loi naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi +purement morale; le reste est superflu. D'où vient qu'on y ajoute ou +qu'on lui préfère une loi écrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de +son enfance. Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec l'âge en +toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est si dangereuse, elle ne +fait nul progrès. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de +n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degré ce +que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que, +condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus +de la miséricorde divine. + +Le juif répond le premier, comme étant en possession de la loi la plus +ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnée, +comment seraient-ils coupables de la suivre? Des générations nombreuses +ont passé, depuis que le peuple saint a reçu le saint Testament; elles +en ont religieusement conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut +forcer les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie de la +détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la bonté de Dieu que ce soin +qu'il aurait pris de donner une règle à ses créatures? Si la Providence +régit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer +ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi +juive? Aussi, voyez le dévouement qu'elle obtient et la fidélité qu'elle +inspire. Ici se place une peinture vive et pathétique de la condition +terrible que les juifs ont acceptée pour demeurer attachés à la loi +divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen âge, et +certainement un des plus beaux morceaux qu'Abélard ait écrits[538]. + +[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.] + +Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; mais la question est de +savoir si ce zèle est conforme à la raison. Point de secte qui ne pense +obéir à Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit +dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le Sinaï, les saints +patriarches, bornés à la loi naturelle, étaient agréables à Dieu; et +tandis que la loi mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, ils +ont perdu les biens terrestres en y demeurant fidèles. La critique que +le philosophe dirige contre cette loi est vive et développée. + +Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant en détail textes +et arguments, il s'attache à prouver que si l'accomplissement de la loi +efface les péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle à la +béatitude. + +La réplique du philosophe est une nouvelle censure des formalités +oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion +est l'impossibilité de prouver que de telles additions à la loi +naturelle soient légitimes et efficaces. Il cherche à les décrier par +des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui sépare les +sentiments du coeur humain des prescriptions matérielles d'une loi de +chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant +de prononcer, dit qu'il veut entendre le chrétien. + +«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit le philosophe, «une loi +postérieure doit être plus parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui +demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout à +l'heure un insensé. Et pourtant cette folie des chrétiens a persuadé les +savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument +du chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en même temps, il +faut maintenir la plus importante; de là, la condamnation de la loi +juive. Le philosophe paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette +proposition, et le chrétien poursuit en défendant sa loi. Ce que vous +appelez éthique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il +demande une bonne définition de la loi morale. + +Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de +cette loi ou la philosophie n'est, en définitive, que la science du +souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester à la raison +d'être l'unique guide dans cette précieuse science. Le christianisme +rejette la foi qui n'est pas fondée sur la raison; et il est sans cesse +forcé de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la +manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse de reconnaître +qu'il n'est pas en effet de meilleure méthode pour amener un philosophe +à la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent +à la recherche du souverain bien. + +Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de Socrate dans Platon, +le chrétien amène le philosophe par des questions dont la conclusion +reste cachée, à concéder, pour arriver à définir le souverain bien, un +certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord +que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnête homme est la +béatitude de la vie future à laquelle nous conduisent les vertus. Or, +s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette béatitude, +ce reproche ne peut certes s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La +différence entre la philosophie et la foi, c'est que la première tend à +une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude divine. Une béatitude +humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et +non relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper. + +Après quelques contestations sur ce point, le philosophe, sommé de +définir les vertus qui donnent le souverain bien, développe, suivant les +idées de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice, +la force et la tempérance. Puis, passant aux espèces de ces quatre +genres, il rattache à la justice le respect par lequel on rend soit a +Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la bienfaisance, qui +vient au secours des souffrances humaines, la véracité, qui nous inspire +la fidélité à nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou +la ferme disposition à vouloir que le mal commis porte sa peine. Un +principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun +en est la règle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice +dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. La justice, au reste, +repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif. + +La force se divise en magnanimité et en tolérance; la magnanimité est +la disposition à tenter le difficile pour une cause raisonnable; la +tolérance supporte les épreuves de la tentative et y persévère. + +La tempérance se décompose en humilité, en frugalité, en douceur, en +chasteté, en sobriété. + +La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; elle les dirige et les +éclaire[539]. + +Le chrétien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant à la +recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce +qu'il pense du souverain mal. Comme il résulte de la réponse que le +souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde à +venir l'homme qui les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si ce +châtiment est juste, il peut être un mal; car ce qui est juste est bon, +et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine +peut être bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction +qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chrétien achève +de ruiner, en observant que la faute, qui amène la peine est un plus +grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par conséquent être +appelée le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le +souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs +et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui plaire, ce qui nous +pousse à lui déplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la +haine souveraine. Les degrés s'en mesurent sur ceux de la _vision de +Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connaît, on le comprend +plus ou moins, et l'amour croît avec l'intelligence. + +[Note 539: _Dialog._, p 83.] + +Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, demande +brusquement si le suprême amour de Dieu étant un accident de l'homme, +le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine +du siècle et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de ces +distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. Comment d'ailleurs +décider la question, sans l'expérience; et qui a l'expérience de la vie +céleste? Il est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance; +puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une +fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'être, elle n'est pas accident. +Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le souverain +bien, et participer à la vision, à la connaissance de Dieu, est +véritablement la béatitude. + +Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est +bornée localement, et comme il lui est répondu que partout où sont les +âmes, elles peuvent trouver la béatitude dans la participation à la +vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude est-elle reléguée +dans le ciel? c'est au ciel qu'est monté _votre Christ_, et l'Écriture a +plus d'un passage où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien est +dans le ciel, le souverain mal est en enfer. + +Le chrétien répond par la distinction du sens littéral et du sens +figuré; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans +le récit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une +seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce +que c'est que mal; il entraîne ainsi le chrétien dans le labyrinthe des +définitions. Après quelques réflexions sur la difficulté de définir, +celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et +il reproduit quelques-unes des idées que nous avons rencontrées dans le +_Scito te ipsum_, ce qui le conduit à la question tant de fois abordée: +Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le +sentiment d'Abélard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas +changé. + +A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point +décisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni +la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort +regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est écrit +avec une liberté philosophique et une élégance littéraire qui lui +donnent un véritable prix; la question est fondamentale; elle est +traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir Abélard prononcer à la fin +un jugement net et motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien. +Il est probable que son arrêt était une conciliation, en ce sens que +l'identité pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait +été déclarée. On eût accordé au philosophe que, par la raison, la +science et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et de vie +qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit de l'amour qu'on +lui porte, préjuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette +concession ne lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que la +loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus authentique, plus +explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice +du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la +remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir +séparée de la foi des chrétiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne +sais trop quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût lui +qui payât les frais du procès. Tout au plus lui aurait-on accordé que +la loi mosaïque avait été une traduction, même un complément de la loi +universelle, appropriée à un peuple, nécessaire pour un temps, mais +qu'elle devait se fondre et disparaître dans le sein de la loi +chrétienne. C'est du moins là l'opinion que déjà nous avons entendu +soutenir par Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il +l'eût abandonnée[540]. + +[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts +fragments que M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée +par un maître à son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue +d'avoir remarqué dans le Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du +souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de +nouvelles recherches et rédigé quelque dissertation. L'autre fragment +est une partie, ou de cette dissertation même, ou plutôt d'une note sur +la même question, que le maître en finissant a promise à son élève. Le +tout semble un travail d'école. (_Dialog_., p. 125-180.)] + +Tous les principes d'Abélard sont respectés ou reproduits dans cet +ouvrage. Rien donc, pour le fond des idées, n'empêche de le lui +attribuer. La forme est nouvelle; le style diffère de celui auquel il +nous a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression plus vive et +plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire où il place la controverse, +il a pu prendre une liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits +didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et +rajeunir son talent. Il serait bien sévère, parce qu'un ouvrage est +mieux écrit que les autres, de le contester à celui dont il porte le +nom, et nous consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de +l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, être ébranlée, +il faudrait au moins considérer cette composition comme une fiction +littéraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, comme +Platon fait parler Socrate, comme Cicéron introduit Brutus ou Caton. + +Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain change de croyance, +de méthode ou de langage. Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue +si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps +couverts de la poudre des ans, les idées mêmes et les paroles par où +commencerait encore aujourd'hui une controverse sérieuse sur la vérité +de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent les +révolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a +qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en présence des +questions éternelle, il ne change pas. + + + +CHAPITRE IX. + +RÉFLEXIONS GÉNÉRALES. + +J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai passé en revue ses +écrits. Si le vrai ne m'est point échappé, il doit être facile à présent +de juger son caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela +son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien. +Peut-être me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont +j'ai donné les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées dans +cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, développer ici +la pensée générale que doit laisser ce livre à ceux qui auront eu le +courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie +et de la théologie scolastiques. + +On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement ou même +froidement d'Abélard. Tout le monde sait quelle était la sévérité de +Condillac pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici +pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire se hâte de prendre +son essor. Quelquefois elle se sent comme gênée par la réflexion, et ne +suivant plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que le terme où +elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de +grands biens, et elle diffère en cela des âmes communes qui ne sont pas +seulement capables d'une grande folie. + +Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilité +vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser +à la gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; elle ne +put pas non plus se refuser à l'amour, qui, s'offrant sous les traits +d'Héloïse, se fit un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez que +l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541].» + +[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.] + +Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus grand que lui-même; mais +son influence, je le crois, n'a pas été inférieure à sa renommée. +Libre à tout esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité et de +timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse et d'ardeur, de +passion et d'égoïsme, qui s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons +tout jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se souvienne que la +nature a tiré plus d'une copie de ce modèle, et que si les hommes d'une +grande intelligence sont sujets parfois à toutes ces misères, ils ne +sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer juste avec rigueur envers +la supériorité, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne +voudrais rien ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra +jamais. + +Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il +n'y avait pas d'écrivains au moyen âge, par l'excellente raison qu'il +n'y avait pas de langue. Le français n'était pas né, et le latin +était déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, mais sans +inspiration. Ce latin plus rude que simple, dénué d'ornements, de grâce +et de clarté, ne semblait se prêter en aucune façon à l'imagination +dans le style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables +dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la beauté de la forme y manque +constamment à celle de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de +la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle l'art savant ou +plutôt l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes +furent exploitées vers la renaissance. Chose singulière! on vantait, on +lisait alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût ne se formait +pas; on les admirait sans parvenir à les sentir. On y cherchait plutôt +des autorités que des modèles. + +Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard triomphe trop +rarement des formes obscures, tourmentées ou pédantesques de la diction. +Seulement de temps à autre, s'échappent quelques traits d'esprit +et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus rarement, la parole +s'échauffe, et l'émotion passe de l'âme dans les mots. De courts +passages, en très-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une +exhortation pathétique à la résignation et à la piété adressée à celle +qui méprisait l'une et désespérait de l'autre, une peinture animée des +dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des +misères incroyables de la condition des juifs au XIIe siècle, quelques +invectives passionnées contre les désordres du clergé, enfin une ou deux +prières empreintes de tendresse et de douleur, et ça et là quelques vers +où respire une certaine grâce dans la tristesse, voilà peut-être tout +ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait +aujourd'hui le talent d'Abélard. Presque constamment, il écrit avec +une prolixité toute didactique, avec une abondance de mots et des +complications de tours qui laissent subsister la clarté, mais non la +facilité du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses idées dans un +ordre exact, avec une sûreté de raisonnement qui ne se dément point. Il +se comprend parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou fausse, +jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit. +Son style ressemble à une algèbre sans élégance, comme parlent les +géomètres; mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un peu +confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa manière +d'écrire tient étroitement à sa manière de penser, mais beaucoup moins +à sa manière de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce +rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est l'homme d'autorité +qui était l'homme d'imagination. + +L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, il excelle +par l'exactitude, et il ne manque pas d'étendue ni d'abondance. Il est +original au moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails, +en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve +sa force par sa persistance dans une méthode d'exposition déductive, où +brillent tour à tour les distinctions et les analogies. Encyclopédique +pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur médiocre; +et, puisque l'on applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions de +l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abélard +était singulièrement propre à captiver et à remplir les intelligences +qui venaient comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur +quand il écrit, semblait richesse dans son improvisation. On conçoit que +son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder, +tout emporter autour de lui. + +Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement +à l'esprit humain. Ce grand novateur a peu inventé, mais beaucoup +renouvelé. Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses mains, +et se convertissent en doctrines liées, définies et saisissables. Une +vérité sans conséquences en acquiert avec lui; ce qui était vague +devient précis, un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale, +une distinction ingénieuse en classification méthodique. Une forme +scientifique en même temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier, +et pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense se démontre, et +jusqu'à ses rêveries prennent les apparences d'un système. + +C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui est, au bon comme au +mauvais sens du mot, considéré comme éminemment scolastique. Mais soit +qu'il déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou +définitivement stérile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique +n'ait été une des transformations mémorables de cette identité flexible, +de cet indestructible Protée qu'on appelle l'esprit humain. Et comme +cette forme domine dans Abélard, comme nul monument ne la montre portée +au même degré dans aucun autre avant lui, comme nulle renommée ne fut du +XIe au XVe siècle supérieure à la sienne, on est en droit de dire que +l'esprit d'Abélard fut la source principale de l'esprit scolastique, en +d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq +siècles à l'esprit humain. C'est là une certaine création; par là +Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de +fait et pour la durée de la puissance. Enfin on le peut compter dans +le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient +point paru au monde, les destinées de l'esprit humain n'auraient pas été +les mêmes. + +Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en le motivant sur son +influence plus que sur son génie, et dans l'influence, il y a souvent +de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à la +mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la philosophie de l'école +française. Trouvant les idées toutes faites, il les réduisit en système, +et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta de son +passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensées, +quelque chose d'impérissable quant à la méthode. + +Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité du procédé, une +tendance à tout résoudre logiquement, un besoin constant de se bien +comprendre et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux +généralités synthétiques, aux hypothèses posées en axiomes, aux +solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague, +l'amour de l'ordre, de l'évidence, et grâce à cette prétention de +démonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu étroite, +convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'épuise rien, +simplifie souvent au risque d'atténuer, et s'empare de la raison sans +s'égaler à la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du génie et +du système philosophiques d'Abélard rappellent ceux du génie national, +et surtout dans la philosophie? Serons-nous exposé à trouver beaucoup +d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est toujours souvenu +d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, élevé sous l'austère discipline +de la scolastique? + +Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans la théologie, +attesterait à lui seul que tout dans cette philosophie n'était pas +formalité vaine, entrave méthodique pour la raison. C'est dans la +théologie peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions en +elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a +dictées, le procédé par lequel il les a établies, les conséquences +auxquelles elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on pourrait +appeler le mouvement libéral de l'esprit humain. C'est là une gloire +réelle encore que périlleuse; la raison doit beaucoup à _ces habiles +gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son +équité[542]. Abélard fit deux choses: il voulut rendre la théologie +systématique, à l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les +formes de la dialectique, et par là il fut comme le Jean Damascène de +son siècle. En même temps et par cette révolution dans la forme, il +servit l'esprit général du rationalisme. + +[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.] + +Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout en l'invoquant +sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement +recueillies et les Pères et les docteurs entre eux, il conduisit +forcément les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison. + +C'est par ces motifs et dans cette mesure que le génie d'Abélard +peut mériter, soit comme éloge, soit comme blâme, le titre de génie +_révolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa méthode; +le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais +cependant celles-ci sont en général dans le sens de la liberté de +penser, et si nous les résumons encore une fois dans leur ensemble, on +reconnaîtra peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, combien +sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent +avec les idées modernes. + +[Note 543: Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, _Introd._, p. v.] + +Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne +naissance à l'idée ou conception. Dans la sensation, la sensibilité +connaît par l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception, +l'intelligence connaît la nature de la chose perçue dans la sensation, +ou représentée par l'imagination. + +Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni même de la réalité +sensible pour concevoir, car elle conçoit ce qui n'est pas sensible, le +général, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le +jugement; comme régulatrice de son action et d'elle-même, elle est la +raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit. + +L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en tant qu'intellective, +rationnelle, pensante. L'âme est aussi végétative, sensitive, +_animatrice_; c'est-à-dire qu'elle est nécessaire à la vie animale et à +la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui +pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui pense. Ce sont là en elle des +fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance +simple, unité sans parties; elle est spirituelle. + +C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure, +c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination, et par là analogue ou +semblable à l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son +intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanément. +Par la méditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'élève et +s'assimile en quelque sorte à l'esprit de Dieu. + +Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'âme discerne et +décide. Elle décide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle +est la volonté inséparable de la raison. La volonté est le choix de la +raison. Le libre arbitre est le jugement libre. + +L'homme ainsi fait a la _perceptibilité de la discipline_; il est +capable de la science, toute science dépend d'une science supérieure, +théorétique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du +ressort de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. La +philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche +et déterminant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la +dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles +qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses +telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se résout dans la +dialectique; car en traitant des conditions et des règles de la raison, +la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matière et de +la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des +espèces, c'est-à-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et +général dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué en +individus. + +Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui constitue l'individu +ou l'être, c'est en général la matière et la forme. Il n'y a point de +substance qui ne soit essence, et toute essence ou être est composée de +matière et de forme; sa matière est ce dont elle est, sa forme est ce +qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle. +Elle est générique, lorsqu'elle transforme la catégorie en genre; +spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; individuelle, +lorsqu'elle distingue un individu de l'espèce. La forme est l'élément +créateur, le moyen actuel de la création de l'être, ce qui le fait +passer de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu. + +Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et par elles-mêmes +générales et spéciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les +choses, qui existent indépendamment des individus. A ce titre, comme +générales ou spéciales, elles ne sont que des universaux, c'est-à-dire +des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception +de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les +abstractions ne sont pas des réalités. + +La proposition, la division, la définition se calquent sur ces +distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que +la logique ou dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, ou +dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des +choses. + +Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles de cette science. +Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du +sujet, et Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a +pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'être, et +Dieu n'est pas composé; mais il est forme comme étant une essence +déterminée. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est +relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en +ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est +infini. + +Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance +philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne +saurait être contraire à celle-là; en d'autres termes, la religion +ne saurait être contraire à la philosophie; car la vérité n'est pas +contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. Toute croyance +aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or, +l'adhésion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument +n'étant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi +philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurément aussi ce +qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu, +et la conviction s'opère par l'intelligence. + +La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux mêmes idées, aux +mêmes vérités que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison, +l'intelligence sont communes à la religion et à la philosophie. Si la +raison et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, la +légitimer et l'affermir; là où elles existaient sans la foi, elles ont +dû produire par elles-mêmes au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi. +En d'autres termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. Ainsi les +philosophes avant l'incarnation ont connu les vérités fondamentales de +la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mystères, +pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus chrétiennes. La +foi n'est donc qu'une réformation de la loi naturelle, et il faut croire +au salut de ceux qui avaient observé cette loi avec discernement et avec +amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545]. + +[Note 544: Rom. I, 19, 21.] + +[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.] + +Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles et les +hérétiques, et donner, quoique avec précaution, à la religion, les +formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la +force contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans les +temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut +convaincre, sur les points où l'on est en dissidence, qu'à l'aide des +points sur lesquels on s'accorde. + +Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal à la conception et +à l'expression de l'incréé, de même, que les philosophes ont enveloppé +leur pensée et cherché des équivalents et des images pour rendre, les +vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne peuvent être exposées +qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre, +quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer à une +propriété rigoureuse. La théologie rationnelle ne fait qu'approcher de +la vérité. Elle en donne une ombre. + +On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les règles et les +expressions de la science sont défectueuses par quelque endroit. Il y a +dans l'Être unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son unité ne peut +se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est +encore corporel, c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne +peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération et non par +l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversité de propriétés. + +Les propriétés fondamentales de la Divinité sont la puissance, la +sagesse, la bonté. Mais tous ces attributs sont coéternels à Dieu, égaux +les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine +est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté. + +Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la plénitude ou la +perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le +bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce +qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il +ne peut vouloir que le bien. Sa puissance répond donc à sa volonté. Sa +puissance en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument +d'une intelligence parfaite et d'une bonté infinie. Il ne peut pas +tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa +toute-puissance est donc réglé nécessairement par sa volonté, par +sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur à sa puissance que +lui-même. + +Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa suprême +intelligence connaît que le bien est le bien. La liberté consiste à +faire ce qui plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre nature, +nous ne cessons pas d'être libres en cela. Parce que la nature de +Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. +Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce +qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal même a un +bon but; tout a une raison. + +Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont jamais été manifestées +d'une manière aussi complète, aussi saisissante, aussi pratique que par +les faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. Il est +donc la vraie religion dans sa plénitude. Il est la révélation de Dieu +et de tous ses attributs, par la médiation de Dieu même. + +Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été donné et le +témoignage a été rendu; les vérités sont devenues aussi claires que la +lumière, les vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. Car +l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet la plus grande grâce +de Dieu que la rédemption, Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en +éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la +religion est ainsi devenue une loi d'amour. + +L'amour est donc le principe de la piété comme de la vertu. Dieu doit +être aimé parce qu'il est le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La +volonté de lui plaire fait tout le mérite de nos actions à ses yeux. +Le péché n'est que le mépris de Dieu, il suit que le bien et le mal +ne résident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir +l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut vouloir le bien, par +amour pour Dieu même. Le mal commis sans volonté ou sans connaissance +qu'il est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans amour est le +bien, mais il est sans mérite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs +et non les actions. + +Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées n'ont pas assurément +l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes +vraies, elles offrent toutes le caractère libre et philosophique d'une +foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur +lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir à +l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps +modernes? + +Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos +moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, à ce que nous savons +du passé, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais +pensé ce que nous pensons. L'homme, à nous en croire, a changé d'esprit, +et la vérité est une découverte de ces derniers jours. Portons-nous +au contraire une attention plus pénétrante dans l'examen d'une époque +ancienne mais curieuse, dans l'étude d'un grand esprit d'un autre +siècle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître dans +nos pères, et toute différence semble s'anéantir entre le passé et le +présent. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a +rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est levé et couché +sans cesse, mais c'est le même soleil, et le monde est tour à tour +assombri des mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons. + +Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour +être tout à fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans +le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non, +les hommes du passé ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que +nous aurions été. Le monde est uniforme et divers, et le temps développe +tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité ne se pourrait +comprendre, si l'humanité n'était la même, et n'aurait rien à nous +apprendre, si l'humanité ne changeait pas. + +Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des différences que des +ressemblances. Ainsi, dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est +aux premières que l'attention semble surtout s'être attachée. On n'a +cessé de remarquer tout ce que le passé offrait de singulier, peut-être +dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des +époques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie. + +Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé jusqu'à l'exagération +les différences des époques, nous ne fussions maintenant enclins à +en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre +l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle +désabuse, sont portés à conclure qu'en définitive tout se ressemble, et +qu'il y a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On termine avec +des souvenirs ce qu'on a commencé avec des idées, et parce qu'on a +rencontré dans l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie pas +à tous les caprices des théories, on veut que tout soit vanité, idées, +espérances, théories, et, par conséquent, efforts et dévouements. Tout +est vanité, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse, +qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_. + +On dit que la politique s'applaudira de ce retour à la tradition; mais +nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain, +toutes les fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, pour ainsi +parler, un sol identique; c'est un terrain de première formation qui a +porté toutes les révolutions superficielles. Il en doit être ainsi. La +philosophie recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, et elle +les cherche dans l'esprit humain, le même aujourd'hui qu'au moment +suprême où l'esprit infini le souffla sur la face de l'être qu'il se +donna pour spectateur et pour témoin. Cette double identité, la vérité +éternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie +pas, est le fond même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur +incomparable de cette science. Mais si la vérité ne change point, il +n'en est pas de même de la connaissance de la vérité. On en sait plus +ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, se +développe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est +bon, il est nécessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir +au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de l'étude, le +charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule +resterait immobile. Le mot de science lui-même suppose une distinction +entre ce qui connaît et ce qui est connu, et la conscience de notre +nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'égaler la +connaissance à l'inconnu. Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet +de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile, +qu'elle ait la stabilité fondamentale de son objet. Elle cesserait +aussitôt de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unité +d'essence, et le système de l'identité universelle serait réalisé. C'est +le monde réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel et le +mobile, que celui où tout s'attire au lieu de se confondre, où règne la +relation et non l'identité, où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous +donc à croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous +fier aux apparences. Sachons la vérité éternelle, croyons la science +mobile. Concevons la stabilité des essences, de l'essence de l'esprit +humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il +le semble, c'est-à-dire que le temps existe pour lui. Les illusions +nécessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des +choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il n'en était pas +ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; si elle se trompait +elle-même, elle serait contente d'elle-même. Il n'y aurait point de +doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la +vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité tout entière. + +C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considérer +l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses héros, ses +triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille. +La diversité des doctrines et des langages couvre un fonds d'idées +communes. La variété des esprits se produit dans celle des points de vue +et des méthodes; mais ces esprits consacrés à une même science, tendent +au même but, et marchent à pas inégaux, sous des dehors différents, dans +une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, vous +vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science +de toute époque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des +esprits divers pénètrent plus ou moins profondément dans des questions +identiques; et de même que dans les mathématiques il y a des questions +qu'on peut également aborder et représenter ou résoudre par des nombres, +par des lignes, par des notations algébriques ou infinitésimales, les +mêmes problèmes philosophiques ne sont pas toujours posés, exprimés, +traités dans un même langage, et ces changements ne sont indifférents +ni à la clarté, ni même à la vérité des solutions. Dans quel ordre ces +changements se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la marche +de la science et la transformation des méthodes? c'est en cherchant cela +qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie. + +L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu à qui voudra +considérer l'origine d'une grande époque de cette histoire dans un de +ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment, +dans ce point du XIIe siècle, la part du variable et de l'invariable, et +de renouer le fil de la causalité entre ce qui précède et ce qui suit +l'école d'Abélard. + +L'hellénisme et le christianisme sont les sources de la philosophie +du moyen âge, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde +moderne. Dans Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques +traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme et à +l'aristotélisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le +christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces +éléments, il applique un esprit décidément rationaliste, et de plus +subtilement dialectique, et compose une doctrine où domine toujours +la foi en Dieu et en la raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu +peut-être dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me semble +qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de +l'école de Paris. + + + + +FIN DU TOME SECOND ET DERNIER. + + + +TABLE. + + +SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abélard. + +CHAPITRE VIII.--De la Métaphysique d'Abélard.--_De generibus et +speciebus_. Question des universaux. + +CHAP. IX.--Suite du précédent. + +CHAP. X.--Suite du précédent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super +Porphyrium_.--Résumé. + +LIVRE III.--De la Théologie d'Abélard. + +CHAPITRE Ier.--De la Théologie scolastique en général.--Caractères de +celle d'Abélard.--Le _Sic et Non_. + +CHAP. II.--De la Théodicée d'Abélard.--_Introduction ad Theologiam_. + +CHAP. III.--Suite de la Théodicée.--_Theologia christiana_. + +CHAP. IV.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Objections des +contemporains. + +CHAP. V.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Examen +philosophique. + +CHAP. VI.--Suite de la Théodicée.--_Commentarii super S. Pauli epistolam +ad Romanos_. + +CHAP. VII.--De la Morale d'Abélard.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus +inter Philosophum, Judaeum et Christianum_. + +CHAP. IX.--Réflexions générales. + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + +***** This file should be named 13807-8.txt or 13807-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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