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+The Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Abélard, Tome II.
+
+Author: Charles de Rémusat
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France).
+
+
+
+
+
+
+ABÉLARD
+
+PAR
+
+CHARLES DE RÉMUSAT
+
+ Spero equidem quod gloriam eorum
+ qui nunc sunt posteritas celebrabit.
+
+ JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard
+ _Metalogicus in prologo_.
+
+
+
+TOME DEUXIÈME
+
+DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION
+DES UNIVERSAUX.
+
+La nature des genres et des espèces a donné lieu à la controverse la
+plus longue peut-être et la plus animée, certainement la plus abstraite,
+qui ait passionné l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins à
+une question pratique, à une de ces questions mêlées aux intérêts du
+monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut
+penser de la nature des idées générales. S'il existe une chose qui
+paraisse une simple curiosité scientifique, c'est assurément une
+recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet même à bien
+des esprits cultivés. Cependant la durée de la controverse est un fait
+historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et elle s'est maintenue
+à l'état de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siècle jusqu'à
+la fin du XVe, c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur
+et la violence même avec lesquelles cette guerre a été soutenue passe
+toute idée; et si le règne de la scolastique est à bon droit regardé
+comme l'ère des disputes, il en doit la réputation à la question des
+universaux.
+
+Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de cette unique question.
+C'est Abélard lui-même qui a dit: «Il semblait que la science résidât
+tout entière dans la doctrine des universaux[1].» Et l'un des hommes
+qui ont décrit avec le plus de vivacité et jugé le plus librement
+les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant dépeindre la
+présomption de certains docteurs, s'exprime ainsi:
+
+Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient
+et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un système
+nouveau touchant les genres et les espèces, un système inconnu de Boèce,
+ignoré de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraîchement
+de découvrir dans les mystères d'Aristote; il est prêt à vous résoudre
+une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle
+il a été consumé plus de temps que la maison de César n'en a usé à
+gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il a été versé plus
+d'argent que n'en a possédé Crésus dans toute son opulence. Elle a
+retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que
+cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouvé ni cela
+ni autre chose; et c'est peut-être que leur curiosité ne s'est pas
+contentée de ce qui pouvait être trouvé; car de même que dans l'ombre
+d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement,
+ainsi dans les intelligibles qui peuvent être compris universellement,
+mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne
+saurait être rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le
+fait d'un homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses
+fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils
+s'évanouissent; les auteurs expédient la question de diverses manières,
+avec divers langages, et quand ils se sont différemment servis des mots,
+ils semblent avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils
+ont laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»
+
+[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.]
+
+[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit
+qu'il ne se rappelle pas l'auteur:
+
+ Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,
+ Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.
+
+_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._,
+XIX, t. VI, p. 161 et 163.]
+
+Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession d'être de l'Académie,
+c'est-à-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables,
+tout en se donnant pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il
+regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour
+avoir défini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3].
+Jean de Salisbury n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle
+avait enfantés; mais il était frappé de l'importance de fait d'une
+question qui avait donné plus de peine à conduire que l'empire romain.
+Il s'étonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son
+temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer en combat
+véritable, ni le pugilat et les armes employés à l'aide d'une thèse de
+dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pavé de l'Université,
+si ce n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir
+spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour intimider ou punir
+le crime d'errer sur la nature des idées abstraites[4]. Mais il
+reconnaissait dans la question des universaux le thème éternel des
+bruyants débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les grandes
+pépinières de la dispute, et chacun ne songe à recueillir dans les
+auteurs que ce qui peut confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de
+cette question; on y ramène, on y rattache tout, de quelque point que
+soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont
+parle un poète, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
+retracer qu'un cyprès[5]. C'est la folie de Rufus épris de Névia, de qui
+rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle;
+si Névia n'était pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose
+la plus commode pour philosopher est celle qui prête le plus à la
+liberté de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulté propre et par
+l'inhabileté des contendants, donne le moins la certitude.»
+
+[Note 3: _Toplo._, I, 1.]
+
+[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et
+d'Érasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii).
+Les réalistes et les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait
+brûler leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.]
+
+[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.]
+
+[Note 6: Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre
+que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient ce vers:
+
+ ... Si non sit Navia, mutus erit.
+ (L. I, ep. LXIX.)
+]
+
+Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, une source
+intarissable de disputes et de systèmes. C'était le seul problème, le
+premier intérêt, la grande passion; les docteurs en parlaient sans
+relâche, comme les amants ridicules de leur maîtresse.
+
+Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement à cette question
+des universaux? Elle est toujours tellement près des autres questions
+dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
+le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous savons comment elle s'est
+introduite dans le monde; comment elle était à la fois posée et
+compliquée par les antécédents du péripatétisme scolastique; comment
+enfin Abélard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre à
+l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne
+l'avait pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a
+passé pour son ouvrage.
+
+On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans
+l'antiquité[7]. Aussitôt qu'elle naît, elle doit produire le
+nominalisme; car la première fois qu'on entre en doute sur la nature
+des idées générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense lorsqu'on
+prononce un terme général, il est naturel de se dire d'abord que l'être
+général n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a
+jamais perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme réelle que
+l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la généralité n'est
+qu'une manière humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
+(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine
+nous est donné par l'histoire dans l'école de Mégare. Cette secte avait
+soutenu 1° que la comparaison est impossible, excepté du semblable à
+lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être affirmée d'une autre,
+puisqu'elle ne saurait lui être identique (Stilpon); 3° que celui qui
+dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là
+(Stilpon)[8]. On voit reparaître tous ces principes dans la scolastique
+du moyen âge; le second surtout se retrouve dans Abélard, qui ne savait
+peut-être pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas sans
+raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon à
+l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour
+lui ôter cette couleur de philosophie négative et ces apparences de
+tendance à l'éristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.
+
+[Note 7: Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.]
+
+[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tês parabolês logon anêrii, legôn êtoi
+ex omoisin auton, ê ex anomoiôn synistasthai], etc., Laert., I. II, c.
+x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou mê katêgoristhai.... oti ôn oi logoi
+eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechôriothai allêlôn.]
+Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioê, kai
+elege ton legonta anthropon einai, mêdena oute gar tonoe legein, oute
+tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.]
+
+Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que les mégariens,
+les stoïciens développèrent les mêmes idées, au moins dans le sens du
+conceptualisme, et n'échappèrent point au danger d'une logique plus
+ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur influence tout ce que
+la scolastique présente de sophistique subtilité[9]. Historiquement,
+de tels rapports seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les
+analogies soient réelles; mais on se rencontre sans s'imiter.
+
+[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.]
+
+Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun une doctrine originale;
+celui-ci, en atténuant et supprimant la difficulté de la question par
+l'attribution d'une existence réelle aux types généraux des choses, aux
+idées invisibles, l'exemplaire et l'objet des idées générales; celui-là,
+en adoptant le principe négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit
+universel, mais en tempérant les conséquences de cet individualisme,
+soit par la théorie de l'existence en acte et en puissance, soit par
+la distinction de la forme et de la matière, soit par l'admission des
+substances secondes et des formes substantielles. De là cependant deux
+doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; l'autre qu'on pourrait appeler
+le formalisme, et qui, en conservant des traces de réalisme, pouvait
+mener aux conséquences avouées des conceptualistes et des nominaux. Ces
+deux grandes doctrines, protégées par des noms immortels, n'avaient
+jamais été complètement oubliées.
+
+Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur
+la question, qui n'avait pas toujours conservé la même forme ni la
+même portée. Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de choses
+sensibles, les autres des idées de choses insensibles, cette différence
+avait engendré celle des doctrines et produit les diverses solutions
+d'un problème unique.
+
+Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris parti contre les
+idées des choses sensibles, en révoquant en doute ces choses mêmes. La
+secte éléatique niait les choses sensibles, prétendant démontrer leur
+impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte à toutes les
+sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer
+qu'une réalité imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
+sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine infidélité. Ce qui
+échappe aux sens lui avait paru plus réel que ce que les sens atteignent
+et manifestent.
+
+Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas toutes de même
+espèce, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de même
+nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
+proscription commune, manque de justesse et de pénétration. Peut-être
+Épicure, peut-être Démocrite ont-ils mérité ce reproche. L'injustice
+ou l'ignorance pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant
+méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme réelles bien des choses
+non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la
+Métaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
+l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles
+sont les distinctions à faire parmi les idées des choses non sensibles?
+
+[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.]
+
+D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus donnent
+naissance immédiatement à deux sortes d'idées. La première se compose
+des idées des qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs
+de sensations, une fois qu'elles sont détachées de ces souvenirs, ne
+représentent plus rien de réellement individuel, ni qui soit accessible
+aux sens en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur et
+prises isolément, des idées de choses non sensibles, quoiqu'elles soient
+les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'expérience nous
+témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes et séparément, elles
+représentent les qualités abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
+qu'on les appelle communément idées abstraites.
+
+La seconde classe d'idées de choses non sensibles à laquelle donne lieu
+le souvenir des choses sensibles, est celle des idées des qualités
+en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualités,
+considérées dans les êtres qui les réunissent, servent à distribuer
+ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et
+les espèces. Les idées de ces collections sont des idées de choses non
+sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les
+individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idées soient les
+souvenirs des qualités observées chez les individus que les sens ont
+fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce comprennent tous
+les individus, et nul ne peut avoir observé tous les individus. De
+l'autre, les idées de genre ou d'espèce font abstraction des individus,
+pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut
+être perçu par les sens hors d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce
+ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des
+souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de
+sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu.
+
+Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres éléments dans les
+idées abstraites ou de qualité et dans les idées universelles ou de
+genre et d'espèce que la sensation rappelée, décomposée, généralisée,
+ces idées renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non
+sensible. Elles ne sont pas de pures idées des choses sensibles. Il y a
+dans les idées de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite
+de qualité; mais encore une induction qui conclut de l'expérience
+à l'existence des qualités semblables dans les individus réels ou
+seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette
+induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on n'a jamais vu,
+à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que,
+dans ces idées, il y a déjà la conception de l'invisible.
+
+Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre chose, et dans
+la formation des idées de genre et d'espèce, dans celle des idées
+abstraites, dans la notion même des individus observés, elle démêlerait
+et constaterait bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, et qui ne
+correspondent à rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idées
+d'être, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore
+celles de cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des idées de
+choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, telle que nous
+venons de la rappeler, ne suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la
+production de ces idées, des philosophes ont admis une sorte d'induction
+particulière; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idées
+de pures qualités ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites
+d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, c'est-à-dire encore
+plus éloignées des réelles substances individuelles, que les autres
+idées placées jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.
+
+Enfin, il est des choses substantielles et réelles qui, bien
+qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensée. Dieu n'est pas
+une qualité, un genre, une espèce; c'est le nom et l'idée d'un être
+déterminé, réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est aussi le
+nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle peut être conçue et
+affirmée, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas
+non plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, c'est un tout
+réel et même individuel qui n'est que conçu, et dont le nom exprime une
+idée beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.
+
+Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi:
+1° Idées d'êtres déterminés et substantiels, inaccessibles aux sens,
+_Dieu, une âme_, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, mais
+qui ne sont pas aussi nécessairement conçues comme des substances,
+_force, cause, nature, essence_, etc. 3° Idées de touts dont quelques
+parties ou quelques propriétés seulement sont accessibles aux sens, _le
+ciel, l'espace, le monde_, etc. 4° Idées de collections ou de touts
+partiels dont les éléments individuels ne sont pas tous perçus, le plus
+grand nombre en étant seulement conçu, _règne inorganique, système des
+plantes_, etc. 5° Idées des collections fondées sur une essence commune
+ou plutôt idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement
+l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités ou modes plus ou
+moins voisins ou éloignés des attributs essentiels; ce sont les idées
+abstraites proprement dites.
+
+Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement abstraites,
+sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au
+même titre? Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous la même
+loi?
+
+Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité n'est pas grande.
+Le sensualisme a toujours incliné vers cette erreur; l'idéologie pure
+y tend. Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie ou du
+sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point préservés. Celui qu'on
+leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu
+avec eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe d'idées de choses
+non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range
+pas toutes sur la même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
+que l'existence déterminée, il semble avoir refusé la réalité aux objets
+propres et directs des idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces
+idées en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour vraies, pour
+valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part
+joué un plus grand rôle que dans le péripatétisme.
+
+Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné le fond de ces
+idées; et d'abord on a mis hors de question les idées de substances
+invisibles, comme _Dieu, ange, âme_, et les idées de qualités proprement
+dites, de celles qui n'existent réellement que dans les sujets
+individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les
+substantifs abstraits qui y répondent. Les premières de ces idées sont
+des êtres[11], les secondes des accidents. Il est resté: 1° Les idées
+de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions
+nécessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs
+les plus généraux des choses, analogues aux catégories ou prédicaments
+des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités essentielles
+qui sont la base et la condition des essences; ces idées, difficiles
+à exprimer, sont les _formes essentielles_ du péripatétisme et de la
+scolastique. 3° Les idées des essences qui sont le fondement des genres
+et des espèces; ce sont les universaux proprement dits. 4° Les idées des
+touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et
+les espèces, ou des composés déterminés de parties formant ensemble une
+unité de conception.
+
+[Note 11: Les premières n'ont pas été constamment et sans exception
+mises hors du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant
+que Dieu ne pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme,
+etc., soutenait qu'il n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.]
+
+Toutes ces idées ont un caractère commun: elles sont désignées par des
+noms généraux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes être appelées des
+universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à
+la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans leur réalité
+objective immédiate par le principe qu'il n'y a de réel que l'individu.
+Cependant c'est sur la troisième classe d'idées que la querelle a
+surtout éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou l'espèce,
+on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on arrive aux individus.
+Cependant la conception du genre ou de l'espèce n'est pas celle des
+individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité,
+puisqu'elle comprend les individus qui sont réels, et cependant, comme
+elle n'est pas la conception même des individus qui sont seuls réels,
+elle est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. Ainsi les
+idées de genre et d'espèce n'ont point de réalité immédiate, quoique
+médiatement elles soient fondées sur des réalités. De là des équivoques
+et des difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles dont
+les objets se résolvaient moins facilement en réalités, offraient un
+caractère plus évident d'abstraction; c'étaient ces idées scientifiques
+_d'être, d'essence, de cause_, au lieu que les idées des genres et
+des espèces avaient une face changeante qui piquait la curiosité et
+embarrassait la subtilité.
+
+Or donc, tandis que les universaux avaient été assez généralement pris
+pour des conceptions formées en conséquence plus ou moins éloignée
+de l'existence d'individus réels, deux opinions presque absolues
+se produisirent au moyen âge. D'un côté, la doctrine de Platon,
+imparfaitement connue, qui attribuait aux idées universelles des types
+primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de
+l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres mêmes
+et les espèces; ce fut là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine
+aristotélique, portant que la substance proprement dite est
+nécessairement particulière, et qu'il n'y a point d'existence
+universelle, quoique les universaux soient les conceptions générales
+de réalités individuelles, s'exagéra à ce point de ne plus même les
+admettre à titre de conception, et outrant le principe du sensualisme,
+elle les réduisit à de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut là
+le nominalisme.
+
+Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maître, traita de noms
+et de mots, non-seulement les genres et les espèces, mais tout ce
+que l'idéologie appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les
+individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que
+formés d'individus, les parties, en tant que n'étant pas des individus
+entiers; de sorte que pour lui des individus réels composaient des touts
+imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus réels.
+Ces excès amenèrent l'excès de réalisme où tomba Guillaume de Champeaux,
+du moins au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et même
+essence existait dans tous les individus, dont la diversité dépendait
+tout entière de la variété des accidents. Dans cette doctrine, la
+diversité des sujets des accidents semble s'anéantir, et comme toutes
+les espèces, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi
+bien que les espèces, tombent sous la loi commune de la conception
+d'essence, cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée,
+aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, diversité de
+phénomènes.
+
+Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut trouver la vérité en
+prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans être neuve pour
+le fond, l'était par quelques détails et quelques expressions, et qui
+a été tour à tour appelée le conceptualisme ou confondue avec le
+nominalisme. En effet, une analyse exacte la réduirait peut-être
+au premier de ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second.
+Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien déterminer la
+doctrine d'Abélard; nous essaierons de le faire, après l'avoir exposée;
+mais de son temps même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, et
+comme il combattait vivement le réalisme, ou plutôt dans le réalisme les
+essences générales, il fut compté tout simplement avec les nominalistes.
+
+Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, tous deux versés
+dans les sciences de leur siècle, et dont aucun ne partageait, même à un
+faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent Abélard;
+tous deux appartenaient à ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer
+les mots, le parti libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de
+Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frédéric
+Barberousse, avait étudié la dialectique à l'école de Paris, et il a
+excusé les opinions théologiques qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée
+d'avoir empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, évêque de
+Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit de la dialectique, et
+qui a écrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
+leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui
+que pour égaler les anciens il ne lui manquait que l'autorité[12]. Tous
+deux n'ont vu dans Abélard qu'un nominaliste.
+
+[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.]
+
+«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur un certain Rozelin
+qui, le premier de notre temps, établit dans la logique la doctrine des
+mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour
+la doctrine des mots ou des noms, Abélard l'introduisit dans la
+théologie[13].»
+
+[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p.
+685.]
+
+Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des écoles de son temps
+et à rattacher toutes leurs prétentions et toutes leurs dissidences à
+la question des universaux; par deux fois il a exposé avec détail les
+solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous avons cité une
+bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un
+autre une citation plus longue et qui paraîtra curieuse[14].
+
+[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.]
+
+ «Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, et
+ cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
+ s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la
+ résoudre.
+
+ «L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
+ ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son
+ auteur[15].
+
+ [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi:
+ «Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les espèces
+ étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a été rejetée et a
+ promptement disparu avec son auteur.» (L. VII, c. xii.)]
+
+ «Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y
+ ramène de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part
+ touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa
+ surprendre le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a
+ laissé beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et
+ qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à
+ vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la
+ lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait
+ pitié. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une
+ chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il
+ dise très-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est
+ bien connu de tous ceux à qui ses ouvrages sont familiers, s'ils
+ veulent être de bonne foi.
+
+ [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs
+ traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'épouser
+ ouvertement l'auteur ou le système, et qui, s'attachant aux noms
+ seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses
+ et aux conceptions.» (_Id._, _ibid_.)]
+
+ «Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que
+ les genres et les espèces ne sont que cela[17]. Le prétexte est pris
+ de Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
+ doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme
+ des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de
+ chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme
+ et qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une
+ certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous
+ les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse
+ l'universalité des universaux.
+
+ [Note 17: «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que
+ c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (_Id_.,
+ _ibid_.)]
+
+ «De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
+ nombreuses et diverses.
+
+ «Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in
+ numero est_, a l'existence numérique), conclut que la chose
+ universelle est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est
+ absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne
+ soient pas, dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos
+ gens recueillent finalement les universaux pour les unir en
+ essence aux individus[18]. Dans ce système de la _répartition des
+ états_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que
+ Platon est individu en tant que Platon, espèce en tant qu'homme,
+ genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que
+ substance, genre suprême ou des plus généraux (_generalissimum_).
+ Cette opinion a compté quelques défenseurs, mais il y a longtemps
+ que personne ne la professe plus.
+
+ [Note 18: «Se saisissant des sensibles et autres individus, et
+ reconnaissant qu'ils ont seuls l'être véritable, il les fait passer
+ par différents états, au moyen desquels il constitue dans les
+ individus mêmes et ce qui est le plus général et ce qui est le plus
+ spécial (l'universel et la singulier).» (_Id., ibid_.)]
+
+ [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)]
+
+ «Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard
+ de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or,
+ l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel
+ des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets
+ à la corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les
+ individus, et qui, se succédant presque à chaque moment, les
+ font écouler sans cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être
+ proprement et véritablement appelés les universaux. En effet, les
+ choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution d'un nom
+ substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent même
+ pas l'appellation, car elles changent tellement de qualités, de
+ temps, de lieux et de propriétés de mille sortes, que toute leur
+ existence paraît, non un état durable, mais une transition mobile.
+ Nous appelons être, dit Boèce, ce qui ni n'augmente par la tension
+ ni ne diminue par la rétraction, mais se conserve toujours soutenu
+ par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantités, les
+ qualités, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et
+ tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps.
+ Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent
+ immutables dans leur nature; ainsi les espèces des choses demeurent
+ les mêmes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui
+ coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que
+ c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, étranger pourtant à ce
+ sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le même
+ fleuve._ Or ces idées, c'est-à-dire les formes exemplaires, sont les
+ raisons (définitions) primitives des choses, elles ne reçoivent ni
+ accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, tout le monde
+ corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier
+ des choses corporelles subsiste dans ces idées, et ainsi que me
+ semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme
+ elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles
+ périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce
+ que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des
+ philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boèce et
+ beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus éloigné du
+ sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement par ses
+ livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres
+ et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord
+ entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard
+ et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui
+ toute leur vie se sont contredits.
+
+ «Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
+ Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et
+ il s'évertue pour expliquer leur uniformité[20]. Or la forme native
+ est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrête pas dans
+ l'esprit de Dieu, mais elle est inhérente aux choses créées; elle
+ s'appelle en grec [Grec: eidos], étant à l'idée ce que l'exemple est
+ à l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est conçue
+ insensible par l'esprit, singulière aussi dans les singuliers, mais
+ universelle dans tous.
+
+ [Note 20: «Il en est qui, à la manière des mathématiciens,
+ abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
+ universaux.» (_Id., ibid._.)]
+
+ [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement
+ _exemplum originale_.]
+
+ «Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue
+ l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux
+ individus. Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des
+ autorités, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de
+ passages, supporter la grimace du texte indigné.
+
+ «Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue,
+ faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
+ parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre
+ par là des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les
+ _manières_ des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur
+ cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou
+ dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici
+ ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses
+ de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs répugne à
+ recevoir ce nom de _manière_. Et ce nom, l'interprétation ne le peut
+ ramener qu'à ces deux sens: la manière est ou le nombre des choses
+ ou l'état permanent de la chose.
+
+ «Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états des
+ choses et disent que les états sont les genres et les espèces.»
+
+Cette exposition des systèmes est intéressante, quoique l'on pût en
+contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de démontrer les
+titres des partisans de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne,
+si leurs opinions sont bien rendues, à se voir classer parmi les
+réalistes, les uns n'admettant d'universalité que la totalité
+collective, les autres réunissant dans chaque individu tous les
+caractères et tous les degrés de généralité et de particularité. De
+même, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
+d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le
+premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siècle, plaçant
+entre le conceptualisme que lui-même professait et le nominalisme
+de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier une doctrine
+intermédiaire qui, procédant de l'un et conduisant à l'autre, a pu être
+successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des
+historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la
+doctrine d'Abélard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'écartait un peu
+de son hypothèse_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
+l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus à l'en faire passer pour le
+créateur.
+
+[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real.
+init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)]
+
+[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales
+dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.]
+
+Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abélard a
+été jugé du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne
+s'est distingué d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce qu'ils
+attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le
+même auteur, séduit Abélard que parce qu'elle était la plus facile à
+comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idée puérile, une
+doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravité de philosophe_,
+et, suivant le précepte de saint Augustin, il sacrifiait au désir de
+se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons
+que cette fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance de
+nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On
+verra dans l'exposé donné par lui-même si ses sentiments ont été bien
+fidèlement représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous les
+systèmes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint
+lui-même autrement que ses peintres; mais il n'est pas très-facile à
+reconnaître.
+
+[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.]
+
+[Note 25: Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer les
+expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la distinction qu'il
+met entre Abélard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_,
+t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c.
+iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, sans
+le manuscrit que nous analysons au chapitre x.]
+
+Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la division, il nous a
+dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et là, ce qu'il
+pensait n'était pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a
+profondément distingué l'intelligence de la sensation, et attribuant à
+la première la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions
+qu'une image, il a montré l'intelligence suscitée et secondée par les
+sens, mais produisant spontanément ses idées qui, pour être valables,
+n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter à des réalités
+individuelles. Les universaux, pour être les notions de quelque chose de
+plus et d'autre que les réalités individuelles, ne sont donc des idées
+ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et
+solides, sans supposer des essences générales dont la conception est
+toujours équivoque et gratuite. Là, il s'est montré conceptualiste, mais
+sans trace de scepticisme: il n'a donc pas été vrai nominaliste.
+
+Voici maintenant un traité spécial sur la question. Il est dans nos
+mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et
+Speciebus_[26]. Je suis porté à croire que ce titre n'est pas le
+véritable, ou qu'il n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage,
+qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept
+premières pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un débris
+d'une portion d'ouvrage dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le
+tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre
+traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit récemment publié nous
+apprend, ce que témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique,
+que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) étaient
+défendues par Abélard contre les atteintes du nominalisme, et ce
+fragment, rédigé par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
+passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits de ses
+écrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les
+bibliothèques un peu riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le
+traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur la question qui
+avait le plus exercé son esprit et signalé son enseignement. On verra
+que nous avons pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit
+d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.
+
+[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et
+Speciebus._ Ouvr. inéd., p. 507-550. M. Cousin, qui a publié ce morceau
+précieux et inconnu, l'a découvert à la bibliothèque du Roi dans un
+manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et
+xviii.)]
+
+[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.]
+
+Mais enfin, comme les genres et les espèces sont l'origine et le fond
+véritable de la question, et comme nous possédons sur ce point un
+fragment étendu, étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence
+ainsi[28]:
+
+[Note 28: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.]
+
+ «Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les
+ uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que
+ les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur
+ assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire,
+ disent qu'il y a des choses générales et des choses spéciales,
+ d'universelles et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent
+ entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les
+ individus) sont espèces et genres, genres subalternes et genres
+ généralissimes (prédicaments), considérés de telle ou telle façon;
+ d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles
+ qu'ils croient être tout entières essentiellement dans chaque
+ individu.»
+
+Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et le réalisme, puis
+dans le réalisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que
+des individus, voit dans les individus des universaux considérés et
+restreints d'une certaine manière et plus ou moins particularisés;
+c'est l'opinion que Jean de Salisbury prête aux partisans de Gautier
+de Mortagne. L'autre admet, indépendamment des individus, des essences
+universelles qui résident entièrement en chacun d'eux, et c'est
+l'opinion, l'opinion première et foncière de Guillaume de Champeaux.
+
+Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en commençant par la
+dernière, dont il donne le développement.
+
+ «De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
+ subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose
+ ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, à
+ laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
+ même espèce ou chose est de la même manière _informée_ par les
+ formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il
+ n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matière
+ pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps
+ _informé_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on
+ l'applique des espèces aux individus et des genres aux espèces.
+
+ «Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
+ même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est
+ aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme
+ de la _socratité_, car tout ce que reçoit la chose universelle elle
+ le garde dans toute sa quantité[29]. Si donc la chose universelle
+ affectée tout entière de la _socratité_ est dans le même temps à
+ Rome tout entière en Platon, il est impossible que dans le même
+ temps n'y soit pas la _socratité_, qui contenait l'essence tout
+ entière; or, partout où la _socratité_, est dans un homme, là est
+ Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable
+ n'a rien à opposer à cela[30].
+
+ [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
+ aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus
+ d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
+ mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses
+ manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec
+ elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
+ contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations ou
+ modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard:
+ «L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans
+ sa totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement,
+ c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si
+ l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle
+ devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas
+ identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus
+ là, suivant Abélard, la supposition du réalisme absolu. (Cousin,
+ Introd., p. cxxxvi.)]
+
+ [Note 30: Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, selon
+ nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et
+ d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui
+ est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
+ au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme
+ universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
+ d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
+ tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
+ cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance d'un
+ individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité
+ de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être.
+ D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
+ sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.»
+ (_Métaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)]
+
+ «Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement dans
+ le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
+ seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
+ affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité
+ tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la
+ maladie; or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être
+ malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la
+ noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper
+ en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
+ accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
+ dans l'intérieur[31]. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité
+ qui prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans
+ l'universalité, quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent
+ point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient
+ l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la
+ singularité; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalité,
+ c'est-à-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent,
+ dès qu'il est malade dans l'inférieur, l'animal universel et
+ l'animal dans l'inférieur étant une même chose[32].
+
+ [Note 31: L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement
+ au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici,
+ c'est l'homme et l'homme individuel.]
+
+ [Note 32: Un même, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence
+ universelle est un universel réel (_Illud universale_) ou _un même_
+ (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est
+ diversifié que par les formes auxquelles il est combiné. Il faut se
+ familiariser avec cette expression.]
+
+ «Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
+ qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant:
+ l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent
+ que ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme
+ s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car
+ ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en
+ disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire:
+ retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est
+ Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous
+ retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est
+ malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux
+ fois _en tant que_ de la manière suivante: _en tant qu'_il est
+ universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel.
+
+ «S'ils ont recours à la ressource de l'état[33] et qu'ils disent:
+ l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état
+ universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots:
+ _dans l'état universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident?
+ Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet
+ accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou
+ d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal
+ n'est pas malade dans une substance autre que lui-même; si de la
+ substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas
+ malade dans l'état universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la
+ maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge.
+
+ [Note 33: C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de
+ Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel
+ ou individuel était une même substance à différents états ou à
+ différents degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme;
+ mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en
+ mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans
+ l'individu.]
+
+ «De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain
+ constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal.
+ Aussitôt, en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle
+ d'animal, aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve
+ en elle son fondement.
+
+ Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le
+ genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même
+ manière, l'_irrationnalité_ affecte en même temps l'animal tout
+ entier; ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière
+ (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point
+ inconvenant[34] que deux opposés soient dans un même universel,
+ parce qu'à cela Porphyre se récrie, niant que dans un même universel
+ soient des opposés: _Il n'a pas ces opposés_, dit-il en parlant du
+ genre, _car il aurait simultanément des opposés dans un même_. Et à
+ cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera
+ quelque chose, ni les opposés ne sont en un même_[35]. Et qu'ils ne
+ croient pas se sauver en disant que là Porphyre ne tient pas pour
+ absurde que deux opposés soient dans un même, pourvu qu'ils ne
+ soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils
+ sont[36]. Sur ce pied-là, il ne serait pas contradictoire que le
+ blanc et le noir fussent dans un même, puisqu'ils ne le constituent
+ pas.
+
+ [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui répugne ou
+ ce qui est contradictoire, l'absurde logique.]
+
+ [Note 35: En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est ce
+ dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
+ (espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal
+ avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce?
+ il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il y
+ a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes
+ les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
+ simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes
+ oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas:
+ «Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita
+ erunt.» C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule
+ version de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les
+ yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant
+ il cite les deux passages en des termes un peu différents, et qui
+ traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas
+ antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena.......
+ oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto
+ estai.] (_Isag._, III.)]
+
+ [Note 36: Porphyre dit en effet au même endroit: «_Potestate quidem
+ habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le même a
+ bien toutes les différences en puissance, mais aucune en acte;»
+ c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison comme
+ l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement l'un
+ et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être le
+ genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que parle
+ ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins
+ plausible.]
+
+ «Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les
+ différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
+ dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert
+ à soi-même de sujet[37]. Mais je réponds que l'espèce a été faite
+ du genre et de la différence substantielle, et comme dans la statue
+ l'airain est la matière et la figure est la forme, de même le genre
+ est la matière de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est
+ là la matière qui reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée,
+ le genre soutient la forme, car une fois constituée, l'espèce
+ est composée de matière et de forme, c'est-à-dire de genre et de
+ différence; et ainsi nous revenons au même point, et la différence a
+ son fondement dans le genre.
+
+ [Note 37: Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre
+ n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait
+ l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
+ _per se_.»]
+
+ «Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la
+ chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de
+ l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première,
+ c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré
+ ce que dit Boèce: _La similitude des espèces diverses, laquelle ne
+ peut être que dans les espèces et leurs individus, constitue le
+ genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans
+ l'espèce, et que la même chose au même moment soit le genre hors de
+ l'espèce, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement
+ le genre.»
+
+ [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice
+ de l'objection est de substituer le corps à l'animal et la chair au
+ corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est
+ pas le genre de l'espèce homme, et la chair est une espèce du corps.
+ De cette manière, l'homme étant la raison incarnée et non plus
+ l'animal rationnel, n'est plus une espèce composée de la différence
+ pour forme et du genre pour matière. Abélard n'a pas de peine à
+ montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux règles
+ de l'art.]
+
+ «De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle
+ l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité
+ était l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors
+ d'humanité et d'animalité), elle a son fondement dans une chose
+ constituée d'elle-même et du genre, et c'est ainsi le constitué
+ même qui sert de fondement au constituant; d'où il suivrait que
+ l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en
+ effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et
+ disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de
+ séparer la rationnalité et l'homme, la rationnalité étant renfermée
+ dans l'homme?
+
+ «La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue
+ dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses ou
+ sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un
+ sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
+ sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
+ sujet[39].» Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un
+ sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalité est dite d'un
+ sujet, quand on dit _cette rationnalité_; elle est dans un sujet,
+ qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet,
+ _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui
+ soit impossible de subsister sans ce sujet même:_ car c'est ainsi
+ qu'Aristote définit _être dans un sujet_; mais elle est partie
+ formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher
+ un sujet dont elle ne soit point partie.
+
+ [Note 39: C'est la grande division des choses établie au
+ commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, _In
+ Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquée
+ dans Abélard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble
+ prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, mais le canevas d'un
+ ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la question.]
+
+ «Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans un
+ sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là
+ seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
+ dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
+ comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la
+ définition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit
+ impossible de subsister sans ce sujet même_, vu qu'il est possible
+ que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inférieurs, non
+ pas actuellement, bien entendu, mais en général; dites-leur la
+ même chose de la rationnalité, car, suivant eux, quand même la
+ rationnalité ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
+
+Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est dans le sujet homme
+comme une partie qui en peut être séparée, qu'est-ce que le sujet homme
+séparé de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle
+en est partie formelle et non intégrale, on peut répondre qu'alors
+l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie
+intégrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il?
+Si l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme comme la
+rationnalité, parce qu'il est possible de l'en séparer sans qu'il cesse
+de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
+font de la rationnalité une essence subsistante n'en doivent-ils pas
+dire la même chose? Il faut donc admettre que la rationnalité et
+l'animalité sont dans le sujet homme de la même manière et sont
+également nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité n'est
+pas plus que l'animalité une essence subsistante en dehors de l'animal
+humain.
+
+L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique assez vive contre
+la théorie générale de l'existence propre des essences génériques ou
+spéciales, distinctes des individus et cependant résidant identiquement
+et intégralement dans les individus. La pensée principale d'Abélard,
+c'est que cette théorie établit, entre les éléments constituants des
+êtres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie
+logique; ils ne sont plus, en effet, matière et forme, genre et
+différence. Ou bien il faut admettre des essences hiérarchiques, entre
+lesquelles, du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes,
+on ne sait plus quelles relations assigner, car où est le rapport
+ontologique possible entre une substance universelle et une substance
+individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit qu'aux
+substances universelles et réduire les différences tant spécifiques
+qu'individuelles à de simples accidents, et c'est encore une extrémité
+incompatible avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre
+encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abélard en
+parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les
+divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une
+idée à une autre idée, d'une objection à une réponse, et quelquefois il
+ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le développe
+avec complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil de notes destinées
+à l'enseignement ou à la controverse.
+
+Trois objections détachées qui ne rentrent pas dans l'argumentation
+précédente, s'offrent encore à lui, et il les pose brièvement en ces
+termes:
+
+ 1° Tout _matériel_ est constitué complètement par sa forme et sa
+ matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est
+ la _socratité_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate
+ est aussi composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre
+ éléments; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les
+ éléments viennent se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière,
+ ou une partie de la matière, ou la forme, ou une partie de la forme.
+ Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas
+ comment ce peut être là. Quoique la maison soit constituée par le
+ mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en
+ composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en
+ effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties
+ de la maison.
+
+ 2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur ou
+ créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature;
+ ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun
+ doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant
+ d'être juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division
+ de créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle
+ d'engendré et d'inengendré[40]. Soit, et alors les universaux sont
+ dits inengendrés et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle
+ à dire, l'âme ne serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à
+ Dieu et n'ayant ni origine ni créateur. Socrate est composé de deux
+ coéternels à Dieu; toute création n'est qu'une conjonction nouvelle,
+ car la matière et la forme sont deux universaux, et en cette qualité
+ elles sont coéternelles à Dieu. La fausseté est manifeste.
+
+ [Note 40: La division de toutes choses en créateur et créature
+ était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. En
+ l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de
+ la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le
+ système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de
+ Chartres et au fond contre le platonisme.]
+
+ 3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même essence
+ (l'essence _animalité_) qui fait, avec la rationnalité, l'homme,
+ avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule
+ essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que
+ le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne
+ ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
+ concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection,
+ si l'on n'en avait dit assez.
+
+Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie des essences universelles
+résidant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui,
+suivant son récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité,
+lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume de Champeaux à se
+rétracter. Voici les termes dont il se sert:
+
+ «Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé son
+ ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais sa
+ conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude
+ habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était
+ transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à
+ sa manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre
+ professer la rhétorique, entre autres essais de discussion, je
+ le forçai, par les arguments de controverse les plus évidents, à
+ changer ou plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux.
+ Son système touchant la communauté des universaux était d'établir
+ que la chose totale et identique résidait essentiellement et
+ simultanément dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y
+ trouvait aucune diversité dans l'essence, mais seulement une variété
+ causée par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda
+ cette doctrine: il dit désormais que la chose identique l'était,
+ non pas essentiellement, mais indifféremment, et comme c'est sur ce
+ point des universaux que s'élève toujours la question capitale entre
+ les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt
+ forcément abandonné sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel
+ délaissement qu'à peine l'admit-on depuis lors à professer la
+ dialectique, comme si la totalité de l'art consistait dans cette
+ question des universaux[41].»
+
+[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.]
+
+La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce récit. Nous venons d'y
+lire le résumé de l'argumentation par laquelle il força Guillaume de
+Champeaux à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant dans
+sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de
+l'indifférence, _sententia de indifferentia_, et qu'au début il a
+représentée comme n'admettant dans les individus que des universaux
+différemment considérés. On va voir comment il l'a développée; ici nous
+analysons au lieu de traduire[42].
+
+[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.]
+
+Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu différemment
+considéré est et l'espèce, et le genre, et ce qu'il y a de plus général
+(genre suprême). Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est un
+individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier
+dans aucun autre homme. La _socratité_ ne donne pas un autre homme que
+Socrate. Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout ce
+que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne
+considère en lui que ce qui caractérise l'homme, savoir l'animal
+rationnel mortel, et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être
+attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les mêmes quant à la
+nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces
+mots: c'est un prédicable de plusieurs en _quiddité_ de même état;
+_prédicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de
+plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numériquement différentes; _en
+quiddité_ (_in quid_), comme prédicat ou attribut essentiel; _d'un même
+état_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le même
+degré de l'échelle ontologique[43].
+
+[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne;
+mais il paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié
+ou du second système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était
+très-inventive.]
+
+Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce
+que désigne le mot _animal_, Socrate _en cet état_ devient genre. Enfin,
+si délaissant toutes formes, nous ne considérons en Socrate que la
+substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus
+général, ou généralissime, pur prédicament. Et comme vous pourriez
+objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas
+plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque
+l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme
+Socrate lui-même; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en
+tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un
+autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se
+retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est
+homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui,
+c'est-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de
+l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se
+retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant
+que l'on considère l'individu d'une manière on d'une autre,
+c'est précisément ce qu'on appelle le _non-différent_ ou plutôt
+l'_indifférent_ (_indifferens_).
+
+Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité et par la
+raison.
+
+L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les plus générales sont
+au nombre de dix; les plus spéciales sont en un certain nombre, mais
+non pas infini; les individus sont en nombre infini[44].» Or, dans le
+système en question, les individus, en tant que substances, sont les
+choses les plus générales et cessent d'être en nombre infini.
+
+[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.]
+
+On répond précisément par la non-différence. Oui, dit-on, les genres les
+plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-à-dire que
+les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini.
+Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de
+commun, de non-différent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que
+dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on exprime en disant que
+ces mêmes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix
+par l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de substance, autant
+de substances et par conséquent autant de genres les plus généraux;
+et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus
+général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point,
+_indifferentia sunt_.
+
+Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature
+est l'espèce, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se
+dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature à Platon? L'homme
+de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas
+Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus
+sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun?
+
+[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.]
+
+On vous répondra, en recourant à l'indifférence (_ad indifferentiam
+currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_)
+Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
+l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes.
+Ainsi, comme essence indifférente, Socrate est Platon.
+
+Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce qui s'affirme de
+plusieurs différents en espèce, l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs
+différents en nombre[46].» Et alors, comme Socrate, _en l'état_
+d'animal, est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes;
+en l'état d'homme, il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui
+diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme
+qui est Socrate, soit inhérent à un autre que lui-même?
+
+[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.]
+
+Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun état, c'est-à-dire à
+quelque degré ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_
+à personne qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, c'est-à-dire
+considéré comme espèce _homme_, on peut dire qu'il est inhérent à
+plusieurs, parce que plusieurs lui sont inhérents, comme non différents
+de lui, comme indifférents. De même, si on le prend comme animal. Ici on
+se heurte contre l'autorité de Boèce: «L'espèce n'est pas autre
+chose qu'une pensée collective qui se recueille de la ressemblance
+substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. Le genre est une
+pensée tirée de la ressemblance des espèces[47].» Or, ceci ne s'accorde
+pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espèce
+qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de
+même pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate
+comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que
+tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? mais cela
+est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus
+ou les autres espèces; c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne
+sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce[48], mais sont la
+collection ou la conception commune qu'opère l'intelligence de tous les
+individus.» Dire que Socrate comme homme est une espèce, c'est donc dire
+que l'espèce est la collection d'un individu.
+
+[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.]
+
+[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.]
+
+Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant
+qu'homme, est une espèce, on peut dire de Socrate: «Cet homme est une
+espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espèce.» Le
+syllogisme est régulier[49].
+
+[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la première ligure
+(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)]
+
+ «J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un
+ universel; 2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3°
+ s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à
+ la seconde conséquence, car dans ce système tout universel est un
+ singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je
+ réponds: La substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je
+ pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50].
+ Or, comme dit Boèce dans le livre _des Divisions_, «celles-ci ont
+ cette règle commune que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être
+ en opposés[51].» En sorte que si nous divisons le sujet par les
+ accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont
+ blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais
+ _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres
+ ni noirs ni blancs_. Voici, d'après cela, comment il faudrait s'y
+ prendre pour nier que cette division «Toute substance est ou
+ universelle ou singulière,» soit suivant l'accident: il faudrait
+ dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier
+ qu'entre blanc et doux.
+
+[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.]
+
+[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.]
+
+ «Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions
+ suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez
+ quelles sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles
+ la règle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque
+ l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon
+ l'accident: _Celles-ci ont toutes cette règle commune_, etc., ils
+ prétendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais
+ ils ne tiendront pas là, car là-dessus précisément, sur l'universel
+ et le singulier, l'autorité les contredit: aucun universel n'est
+ singulier et aucun singulier n'est universel. Boèce, en parlant de
+ cette division: «La substance est ou universelle gu singulière,»
+ dit dans son commentaire sur les Catégories: «Il ne se peut que
+ l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle
+ de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité ne passent
+ l'une dans l'autre, car l'universalité peut être affirmée de
+ la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, et la
+ particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en
+ sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui
+ est particulier devienne universalité[52].» _Universalité_ et
+ _particularité_, ces noms sont pris pour l'universel et le
+ particulier, les exemples nous l'apprennent, témoin celui d'animal
+ et de Socrate. A ceci, rien ne peut être opposé de raisonnable.
+
+[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.]
+
+ «Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
+ Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et
+ réciproquement; mais quand il est universel, le singulier est
+ universel, et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je
+ dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ paraît avoir ce sens:
+ aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant
+ universel; ce qui est conséquemment faux, car Socrate demeurant
+ Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore
+ avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularité ne confère
+ à aucun singulier d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme
+ singulier l'universalité; ce qui est complètement faux entre Socrate
+ et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et
+ n'interdit à aucun singulier d'être quelque chose d'universel,
+ puisque, suivant eux, tout singulier est universel.
+
+ «De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate,
+ c'est-à-dire dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par
+ le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire
+ en toute cette propriété que désignent ces mots _c'est un homme_;
+ voilà qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique,
+ et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_.
+
+ «Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive
+ la désignation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que
+ signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se
+ charge d'en juger.»
+
+D'après le principe de Porphyre que l'espèce est composée du genre et
+de la différence substantielle, comme la statue de l'airain et de la
+figure, la matière, ainsi que la différence, est une partie de l'espèce.
+L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc
+corrélatives, et opposées l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le
+père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose
+que lui-même, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas
+d'elle-même, mais du tout qui n'est pas elle.
+
+Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce qui arrive dans
+la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n'est que le genre
+diversement considéré, l'espèce homme n'est essentiellement que le genre
+animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa
+différence, l'espèce _homme_ ne fait qu'un avec sa matière _animal_,
+l'espèce sera un tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est
+impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son
+genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce,
+le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi
+puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit
+Boèce[53].
+
+[Note 53: «Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro
+primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard connaissait le commentaire
+de Boèce sur les Topiques de Cicéron.]
+
+De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne
+sont pas, à proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des
+choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des
+mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux choses générales
+leur réalité, Abélard ait été accusé d'avoir soutenu le nominalisme.
+L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la
+doctrine ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer en effet
+entre ceux qui, par forme de réfutation et pour convaincre leurs
+adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les
+universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et
+ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux
+sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une
+critique, une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. Celle
+des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les
+choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la
+voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des
+idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel.
+Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait été négligée,
+doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes
+que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de
+soutenir encore qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par là que
+du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de
+distance qu'on ne veut pas s'y arrêter; mais il serait historiquement
+faux de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, et qu'il
+n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend
+quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès
+qu'un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est janséniste,
+protestant. Et cependant il y aurait mensonge à prétendre que le
+gallicanisme, le jansénisme, et le protestantisme ne soient pas des
+doctrines et des sectes profondément distinctes.
+
+Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme
+vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54].
+
+[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.]
+
+ «Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces
+ ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou
+ sujets, et non pas des choses.
+
+ «Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des
+ choses. L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce[55], «n'est qu'une
+ pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus
+ numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de
+ la similitude des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme
+ des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on
+ disant: «Il y a de telles _choses_ dans les êtres corporels et
+ dans les sensibles; l'intelligence en conçoit au delà des objets
+ sensibles[56].» Le même Boèce dit encore: «Puisque les premiers
+ genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait nécessairement
+ que ce fût aussi le nombre des mots simples qui se diraient des
+ _choses_ simples[57].» Mais eux, par les genres, ils expliquent
+ qu'il faut entendre les _manières_[58]. Aristote dit dans le _Peri
+ Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres
+ particulières_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent:
+ «_Les choses_, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal, dit
+ Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
+ cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles[60],
+ quand il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition
+ de l'universel,» que ce soient des _choses_ prises comme prédicats
+ et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition
+ prédicative énonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit
+ prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme prédicat[61].» Ne
+ pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires,
+ ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les
+ interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils
+ coupent la peau.»
+
+[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. On
+pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens
+qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont des
+choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales
+diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets
+comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il
+se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
+fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il
+arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement
+qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
+l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère en
+elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, et il
+réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses dans
+les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors des
+sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur propriété
+comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus
+atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia,
+ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi.» N'est-il pas
+évident que le mot _res_ est employé là pour exprimer ce dont on parle,
+et parce que le langage est involontairement réaliste?]
+
+[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.]
+
+[Note 58: Ces diverses citations étaient probablement devenues triviales
+dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux
+interprétations diverses que les divers systèmes en donnaient pour n'en
+point être embarrassés. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait
+des gens qui par les mots de genres et d'espèces entendaient tantôt les
+choses universelles, tantôt la _manière des choses, rerum maneriem_.
+C'est probablement ce qu'Abélard appelle ici _manerias_. En tout cas,
+le mot paraissait nouveau et obscur à l'auteur du _Metalogicus_, qui
+trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la
+chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'étymologie
+exprimer que le nombre des choses, ou l'état dans lequel la chose
+demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens était probablement le
+véritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui
+croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses
+universelles, [Grec: diamonê tôn ontôn]; et cette expression aurait
+ainsi été conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne,
+_la Manière d'être_. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean de
+Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine
+des _manières_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le réalisme, et
+Abélard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p.
+523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit.
+phil._, t. III, p. 909).]
+
+[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il
+semble qu'Abélard avait encore une autre version du _De Interpretatione_
+que la version de Boèce, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum
+aliae sunt universales, aliae sunt singulares,» et il y a dans la
+version de Boèce: «Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia.»
+Les termes cités Par Abélard sont conformes à la version de Pacius,
+(édit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi
+quelque traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a
+quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec,
+[Grec: tôn pragmatôn].]
+
+[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition
+d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131.
+A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y lis ainsi
+qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des
+substances premières, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci,
+et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances
+premières sont individuelles.]
+
+[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.]
+
+Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles que
+singulières, tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela
+n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui
+est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots
+sont successifs, les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer
+des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti et
+non qu'elle s'est trompée.
+
+En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la
+figure est sa forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la
+différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont
+ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est
+nullement la matière d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
+serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier
+n'est pas le second.
+
+Mais on prétend que tout cela est façon de parler figurative. Dire
+que le genre est la matière de l'espèce, reviendrait à dire que la
+signification du genre est la matière de la signification de l'espèce.
+Mais puisque le système est que rien n'existe que les individus, et que
+les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des
+individus, homme et animal signifient la même chose, et par conséquent
+on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espèce est
+la matière de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on
+y est bien forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre que la
+différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des
+espèces et les parties la matière du tout[62]. Que si les espèces sont
+la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne
+diffèrent plus, ils se confondent.
+
+[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.]
+
+Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la
+signification de l'espèce, car le genre et l'espèce sont une même chose
+dans le système de l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme
+pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le genre ayant reçu la
+différence se transforme en espèce[63].» Un même n'est point partie de
+lui-même, car si le même était à la fois tout et partie, le même serait
+opposé à lui-même.
+
+[Note 63: _Id., Ibid_.]
+
+Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais c'est le cas de
+rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici,
+l'examen approfondi auquel il s'est livré de l'objection prise du tout
+et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaître
+toute sa polémique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible
+trace.
+
+[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et
+Spec._, p. 517, et dans la présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.]
+
+Cette réfutation du nominalisme est en effet brève et superficielle, et
+quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutôt fondée sur des autorités que
+sur la raison.
+
+Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot
+(_animal_) ne peut être la matière d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne
+voit que c'est décider la question par la question? Si l'espèce n'est
+qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer à
+ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et une
+forme. Ce n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce comme
+quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut
+embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la déférence pour
+l'autorité qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce
+celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorité et non de
+raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment
+adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu
+soucier des autorités?
+
+L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots
+que parle fond, c'est que, d'après les maîtres, tout est substance ou
+accident, et que les genres et les espèces, n'étant pas des accidents,
+sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des
+substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment
+des premières, celles qui leur sont attribuées ou _prédites_. Elles sont
+substances, parce qu'elles font connaître les substances premières.
+Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent.
+Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne
+décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu'au
+contraire il ne semble leur être attribué qu'une réalité dérivée
+de celle des substances premières, c'est-à-dire individuelles? Les
+substances premières ou individuelles sont vraiment substances, en ce
+qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les
+autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore
+substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec:
+katêgoreitai][65]) des substances premières ou individuelles.
+Évidemment, c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes,
+la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas
+qu'Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en
+disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont
+chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités,
+puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des
+substances par attribution.
+
+[Note 65: Categ., V.]
+
+L'intervention constante de l'autorité dans les débats scolastiques
+en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est a la fois
+absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour
+soi, multiplier les citations conformes, interpréter les citations
+contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est l'incohérence
+des textes qui a produit dans la présente question la multitude et la
+diversité des systèmes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de
+Jean de Salisbury: «Dans cette question, dit-il,
+
+ _Magno se judice quisque tuetur_;
+
+et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont indifféremment mis
+les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa
+doctrine ou plutôt son erreur[66].» C'est ainsi que la controverse
+devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse, Jean
+de Salisbury qui a spirituellement discuté et en partie réfuté les
+systèmes, tombe à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il
+produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les
+espèces ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque
+les noms sont quelque chose[67]. Évidemment, l'équivoque sur le sens du
+mot _être_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la
+difficulté. Aristote n'est pas irréprochable en cela; il s'est servi de
+_l'être_ avec une liberté, une indifférence, qu'il fallait remarquer, si
+l'on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et
+le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrivé aux scolastiques;
+ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem
+omnes Aristotelem profitentur_[68].
+
+[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.]
+
+[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.]
+
+[Note 68: _Ibid_., c. xix.]
+
+Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu'il était
+présomptueux, il se fût fié a son orgueil, et si, rejetant les textes,
+il n'eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison!
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+SUITE DU PRÉCÉDENT.
+
+Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent nominaliste? Il a
+combattu le nominalisme, est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il
+nous reste à décider.
+
+«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission de Dieu (_Deo
+annuente_), ce qu'il nous paraît préférable d'admettre[69].» J'essaierai
+d'expliquer ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées du
+philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il
+soit nécessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidélité de
+la couleur, de reproduire souvent les termes de l'école.
+
+[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.]
+
+Dans aucun système, on ne refuse une certaine réalité à l'individu;
+s'il ne possède l'être par privilège, au moins le possède-t-il en
+participation (Platon, Scot Érigène), et personne n'a articulé
+formellement que la chose individuelle fût une fiction. Abélard, voulant
+se rendre compte de la constitution des êtres, considère l'individu,
+c'est-à-dire qu'il pose le problème des genres et des espèces dans
+ce que les scolastiques ont appelé après lui le problème de
+l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté de sa doctrine. Au
+moins le procédé est méthodique: l'individu est certain et donné; partir
+de l'individu, c'est aller du connu à l'inconnu, du simple au composé.
+Avant de pénétrer dans la constitution de l'espace humaine, étudions
+donc avec Abélard les éléments réels de l'espèce, ou les individus.
+
+Socrate, comme tout être individuel, comme toute essence, est un composé
+de matière et de forme; il est individu, de l'espèce, l'homme Socrate,
+homme par la matière; Socrate par la forme; la matière est l'_homme_,
+la forme est la _socratité_. Dans Platon également, la matière est
+l'_homme_ et la forme la _platonité_. Ainsi l'essence _homme_ qui
+résulte de l'union de la forme _humanité_ à la matière _animal_, devient
+dans l'individu la matière _informée_, par la forme individuelle qui
+fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de là une essence qui est
+tout l'individu. La forme qui, en s'unissant à la matière _animal_,
+constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément:
+point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanité_, qui
+devient la matière de Socrate et comme le sujet de la _socratité_,
+est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la
+matière, de Platon, mais n'est pas individuellement la même, elle est
+numériquement différente, c'est-à-dire que l'une et l'autre font deux:
+il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identité, Or
+cette essence _humanité_, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en est
+dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la réunion de toutes les
+essences pareilles ou analogues, constituées, formellement dans chaque
+individualité. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien
+qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle
+se compose, non pas des mêmes, mais des semblables; elle est _un_
+universel, _une_ espèce, comme un peuple est _un_ peuple.
+
+[Note 70: _Met_., XII, iv et v.]
+
+Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanité_, ou
+l'espèce humaine, est constituée, on trouve que dans chacune des
+essences qui la composent elle a pour matière l'_animal_, et pour forme
+une forme multiple et non pas une, la _rationnalité_, la _mortalité_,
+la _bipédalité_, et les autres formes substantielles de l'humanité,
+c'est-à-dire qu'elle est la collection de toutes les matières _animal_
+affectées ou _informées_ de toutes ces formes substantielles. Et de même
+que la matière _homme_, ou, comme dit Abélard, _ce d'homme_ (_illud
+hominis_), qui soutient l'individualité _Socrate_, n'est pas
+essentiellement la matière _homme_ qui soutient l'individualité
+_Platon_, de même la matière _animal_ (_illud animal_) qui soutient la
+forme _humanité_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu,
+mais son analogue, un non-différent d'elle (_indifferens illi_), se
+trouve comme matière dans chaque individu de l'espèce _animal_. Ce
+non-différent, ou cet indifférent à toute forme, semblable de nature et
+non identique, ne devient essentiellement différent et de plus en plus
+différent qu'en étant constitué formellement, d'abord par l'humanité,
+puis par l'individualité.
+
+Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les
+formes des diverses espèces _animal_, on aura une collection générique
+ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci
+est la collection des sujets des individus humains, celle-là est la
+collection des sujets des différences substantielles des diverses
+espèces. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est
+composée matériellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de
+_sensibilité_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve,
+quant à sa matière, ailleurs que dans chacune des essences qui le
+composent, mais elles ont des analogues ou des non-différents qui
+soutiennent les formes de toutes les espèces de corps. A ce degré, c'est
+la _corporéité_ qui est la forme, elle qui était tout à l'heure comprise
+dans la matière, _animalité_. De même qu'il s'est composé un nouveau
+genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la
+réunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre
+_corps_, sera la collection de tous les êtres composés matériellement de
+_substance_, formellement de _corporéité_. Telle sera la constitution de
+toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matières des
+espèces du corps, ou bien des substances informées de la _corporéité_.
+Faites abstraction de cette dernière forme, il vous reste des
+substances, c'est-à-dire des non-différents, et c'est là le genre
+le plus général ou suprême. Une espèce de ce genre soutient
+l'_incorporéité_, l'_incorporéité_ est sa forme, comme la _corporéité_
+était tout à l'heure celle des substances, matières des essences du
+genre _corps_. Ces matières prises comme essences, indépendamment de
+la _corporéité_, sont les essences dont la multitude compose le genre
+généralissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement
+simples, on y peut encore décomposer l'être en deux principes; sa
+matière serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la
+_susceptibilité des contraires_.
+
+Nous avons atteint ici la matière première de l'être, mais puisque cette
+matière première est une notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien
+que l'on puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, et la
+considérer au moins fictivement comme un genre dont la différence ou
+l'équivalent de la différence consiste uniquement dans la propriété
+d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété
+de la pure matière, n'est pas, en effet, une forme réalisée, c'est la
+simple possibilité de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indéterminé
+ne se réalise qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de lire ne
+donne à l'indéterminé d'autre détermination que d'être déterminante. Ici
+la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilité
+de l'acte; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule
+différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le néant. Qu'on y
+songe bien, la matière ou l'essence qui ne serait pas déterminable ne
+contiendrait plus rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux
+nom.
+
+C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers degrés de la catégorie
+de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle
+de l'être. Il serait possible de faire un travail analogue sur les
+autres catégories, quoique là les conditions de l'être ne soient pas
+aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que des êtres improprement dits,
+la qualité, la relation, etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet.
+Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été dit de la substance soit
+entendu des autres prédicaments[71].»
+
+[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire
+remarquer combien cette déduction de l'être dans ses diverses phases
+dialectiques ressemble à l'évolution ontologique de l'être partant du
+néant, dans la logique d'Hegel, pour s'élever par _le devenir_ à toutes
+les formes de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,
+t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)]
+
+On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance,
+le mot matière ne doit pas être compris dans le sens de l'opposé de
+l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans le langage
+d'Abélard, conforme en cela à celui d'Aristote, on pourrait dire que la
+substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du
+corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent qui peut recevoir
+la forme de la corporéité ou la forme de l'incorporéité; mais ceci n'a
+d'importance que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées
+comme un dénombrement méthodique de réalités, et non comme une analyse
+de la pensée. Si nous avons fait plus que définir des mots, si nous
+avons décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait
+un seul et même être réel, identique en soi sous des formes contraires,
+comme l'incorporéité et la corporéité, et il n'y aurait plus dans
+le fonds de l'être de différence substantielle entre la matière et
+l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins
+une difficulté contre le réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une
+manière qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,
+étant réellement la pure essence avec la susceptibilité des contraires,
+pourrait être indifféremment créée ou créatrice, finie ou infinie; or
+ce sont là certainement des attributs qui impliquent contradiction
+non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul
+démontrerait au moins que le genre substance, libre de toute
+détermination, n'est pas une réalité.
+
+Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se déplacent, si l'on prend
+le parti de nier l'existence objective des genres et des espèces, et
+nous sommes ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la question;
+il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les
+objections qu'elles peuvent encourir.
+
+Et d'abord, il examiné les diverses définitions qu'on peut donner de
+l'espèce, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui être opposée.
+
+1° La première désigne sous le nom d'espèce la multitude des essences
+semblables entre elles. Ainsi l'espèce _homme_ comprend la matière de
+tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude
+humaine se compose de la matière de Socrate, de celle de Platon, et des
+autres. Or, la matière est ce qui reçoit la forme. L'espèce _homme_
+reçoit-elle donc la _socratité_, Socrate est-il l'humanité socratique?
+non, c'est ce qu'il y a d'_humanité_, _illud humanitatis_, dans Socrate,
+qui reçoit la _socratité_, et non l'espèce _humanité_. L'espèce comprend
+ce qu'il y a d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; elle
+comprend tous les analogues ou _non-différents_. Lorsqu'on dit que
+l'espèce est la matière affectée de toutes les formes individuelles, on
+n'entend pas que toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse la
+forme d'un individu donné, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de
+nature aux autres, analogue de composition élémentaire, et en ce sens
+non différente, _indifférente_, prend la forme qui l'individualise. On
+dit que toute l'espèce est propre à recevoir la forme individuelle,
+comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet,
+quoiqu'une partie seulement doive être stylet, une autre partie couteau.
+Ainsi l'espèce est réelle comme collection de réalités, mais non
+indépendamment des réalités qui la composent; elle n'existe pas
+intégralement dans chacune de ces réalités individuelles.
+
+2'o On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de plusieurs, en vertu
+de la catégorie d'essence, ou bien ce qui est attribué à divers à titre
+d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribué à ce titre est
+dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, ou la collection des
+essences ou matières individuelles, n'est pas apparemment inhérente à
+Socrate ou à Platon. Une partie seulement de cette collection reçoit
+la _socratité_ ou la _platonité_. En ce sens seulement l'humanité est
+inhérente à l'un ou à l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un
+mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquées
+ou adhérentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armée
+touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de
+cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce touche les individus,
+s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de
+l'espèce qui est réellement dans l'individu, et c'est par extension que
+le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. Lorsqu'on
+dit: Socrate est homme, on ne dit pas évidemment: Socrate est l'espèce
+_homme_, mais Socrate est de l'espèce _homme_.
+
+3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: elle est ce qui
+est attribué en essence à l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme
+comme prédicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est
+l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_,
+c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique
+à cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme
+seraient une seule et même chose, et le singulier serait l'universel.
+
+On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux doctrines opposées.
+Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer
+en essence_ et _être identique_; mais cette confusion est fautive. De ce
+qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit
+pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là, rien que celle-là.
+S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les
+genres, les espèces, les différences substantielles sont également
+dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par exemple, la
+_rationnalité_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence à Socrate
+ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la
+rationnalité? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_),
+mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-à-dire Socrate
+est une chose dans laquelle est la raison. De même par cette proposition
+_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espèce
+_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent
+l'espèce, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve
+cette espèce. L'humanité est en lui, et il n'est pas l'humanité.
+
+Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité vraiment
+étonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous
+les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un
+aplomb rares à travers les mille détours de la langue et de la théorie
+dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux
+esprits roides et durs encore de cette époque cette flexibilité d'une
+raison qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais nous
+n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. Remarquons seulement
+que la conclusion générale, après tant de difficultés adroitement
+dénouées, c'est que l'espèce est une essence analogue ou identique de
+nature, mais numériquement diverse comme matière, et substantiellement
+diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage
+toute la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De là
+une dernière objection.
+
+Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si
+quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance
+première ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, elle
+est genre ou espèce.
+
+La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique n'a été donné à cette
+sorte d'essence. Les auteurs n'ont nommé que les natures; or, on a
+vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose
+existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait pas une substance
+à laquelle fût applicable la distinction des substances premières ou
+secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous
+l'admettions ici, nous serions conduits dans un défilé où il faudrait
+que cette essence fût l'individu, ou les genres et les espèces. Nous ne
+sommes pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction de la
+substance première ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est
+une substance, et n'est pourtant ni substance première, ni substance
+seconde.[72]»
+
+[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.]
+
+Cette dernière objection n'est pas la moins importante, et c'est en la
+discutant qu'Abélard s'approche le plus de la négation des espèces.
+En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette
+humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une
+nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut être une substance
+première ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanité ne
+saurait être substance première, car il y aurait contradiction dans
+les termes à dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est
+l'humanité, moins l'individualité. Elle n'est pas substance seconde,
+car elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité n'est pas dans
+Socrate, c'est-à-dire moins la presque totalité de l'espèce. La nature
+_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence
+spéciale qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, n'est
+pas une chose qui suppose un acte de création différent, puisqu'elle est
+distinguée de l'individualité qui fait la différence réelle, et séparée
+de toutes ses semblables qui, réunies, formeraient seules un ensemble de
+produits d'une certaine création. Elle n'est donc point une nature; elle
+n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence
+d'un individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre au
+dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanité, qui est
+dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec
+tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que le nom n'a été donné
+qu'aux natures véritables, c'est-à-dire aux choses réelles, il risque
+bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non
+individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être à soi seul une
+substance. Or, l'espèce qui est la collection des ressemblances moins
+les différences, serait alors une collection de non-substances, et par
+conséquent de néants, si l'on ne la considère comme une collection
+purement intelligible, c'est-à-dire si l'on ne revient au
+conceptualisme.
+
+Mais Abélard semble moins préoccupé des objections que des autorités
+contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé
+toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi
+Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient les espèces, le genre est
+un, non que chaque espèce prenne une part du genre, mais c'est que
+chacune a en même temps tout le genre.» Comment concilier ces mots
+avec l'idée qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre
+_animal_, est informée par la rationnalité pour faire l'homme, une
+partie par la forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais
+toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une des espèces? Mais Boèce
+parle ainsi dans le traité où il soutient que les genres et les espèces
+ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. «Dans
+un sophisme le faux est à sa place.» On pourrait d'ailleurs observer
+que, quand il nie que les espèces prennent une partie du genre, il ne
+s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de
+définition. Exemple: le genre animal est composé du corps pour matière,
+et de la sensibilité pour forme. Lors donc que, par parties de sa
+quantité, il se distribue en espèces, une des espèces ne prend pas la
+matière sans la forme, une autre la forme sans la matière; mais dans
+chaque espèce passent la forme et la matière du genre. «La différence
+est en effet ce que l'espèce a de plus que le genre... Il n'y a donc
+pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties
+noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré en soi, le genre n'a
+point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les espèces. Tout
+ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais
+dans la totalité de sa grandeur ou dans sa quantité[74].»
+
+[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.]
+
+[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.]
+
+Abélard avoue que dans son système une partie du genre _animal_ prend la
+rationnalité, l'autre l'irrationnalité; mais sans que la partie qui
+est touchée par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et
+réciproquement. Autrement, deux opposés seraient unis dans un même,
+contradiction que ne peuvent éluder ceux qui soutiennent l'_idée du
+grand âne_[75].
+
+[Note 75: Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. Il s'y
+disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait l'homme, et
+l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout entier était dans
+chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, il contiendrait deux
+opposés dans l'identique. C'était probablement l'erreur de la théorie
+dite du _grand âne_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)]
+
+Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boèce? En disant
+nettement que «ces termes se lisent dans un passage où il soutient que
+les différences ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un même, ce
+qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du
+faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que
+c'était faux, mais il voulait conduire à bonne fin son sophisme.»
+
+Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même ligne est convexe et
+concave, ainsi le même peut être sujet de l'universalité et de la
+particularité[76].» Le singulier serait-il donc universel? nullement,
+particulier n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. Car il
+ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire l'universalité et la
+particularité, ont le même sujet.» Sa pensée est donc que comme la même
+ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses accidents,
+Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, ses prédicats; en d'autres
+termes, il est animal et homme. Dans le phénix, la matière et l'individu
+sont une seule et même chose. Cependant la matière est sujet de
+l'universalité, l'individu de la singularité, sans que le singulier
+soit l'universel, quoique l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités
+contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorités favorables.
+On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir
+un examinateur diligent des écrits des logiciens[77].» Et plus d'une
+citation déjà invoquée reparaît, une entre autres où l'on voit
+que Porphyre regarde l'espèce comme _un collectif_ en une seule
+_nature_[78], d'où il suit que l'espèce est une nature collective, sans
+qu'il soit expressément dit que les éléments de la collection soient des
+natures. On y voit que Boèce est d'avis que les genres et les espèces
+sont pensés; qu'une ressemblance pensée, une pensée recueillie
+(_collecta_) de divers individus semblables, en est la définition;
+que les universaux sont conçus, non pas d'un seul, mais de tous les
+individus réunis; que l'humanité _recueillie_ des individus est comme
+ramenée à un seul concept et à une seule nature[79]. Enfin, on relit
+cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas
+dans l'esprit l'homme composé de tous les individus, mais cet individu
+singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme.» Et cette dernière
+phrase semble la profession du nominalisme.
+
+[Note 76: _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.]
+
+[Note 78: Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in unam naturam
+species est, et magis id quod genus.» Le texte de Boèce ajoute
+_multorum_ après le premier mot, et donne à la fin: _et magis etiam
+genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de
+l'original. (_Isag_., II.)]
+
+[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In
+Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.]
+
+En général, la doctrine qui réduit les idées générales à des idées
+collectives est celle des nominalistes modernes. On sait à quel point
+Locke, surtout Hume et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici
+Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer des nominalistes,
+et se défendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son
+siècle allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité
+essentielle, mais le fondement réel des genres et des espèces, et qu'en
+outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idées est
+tellement changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois être
+appelés presque dans les mêmes termes au secours des thèses les plus
+opposées. Après avoir discuté toutes les objections prises de la
+définition de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle il
+attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise des éléments, qu'il
+avait lui-même dirigée contre les systèmes des autres. Voici comme on
+peut l'exposer d'après lui.
+
+Pour constituer une chose quelconque, la matière et la forme suffisent.
+L'individu se compose de l'espèce au dernier degré de spécification
+et de la forme qui lui est propre; l'espèce se compose du genre pour
+matière et de la différence pour forme. D'où procèdent les éléments
+physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place
+dans l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est qu'une forme,
+et la matière sans forme se subtilise et se sublime à ce point qu'elle
+n'est plus en quelque sorte que la matière mathématique, que l'axe
+des substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut qu'en se
+_formalisant_ devenir la matière consistante ou l'agrégat des éléments.
+Or, ces éléments eux-mêmes semblent aussi la matière de tous les corps;
+ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont
+l'animal se compose précèdent l'animal. Il faut donc admettre que les
+éléments des corps ne sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils
+ne peuvent devenir la forme de la matière qu'en même temps que la
+corporéité le devient aussi. En d'autres termes, les éléments ne sont
+pas les éléments du corps, puisqu'ils naissent en même temps que le
+corps.
+
+Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil
+d'Abélard. Au fond, c'est, sous une forme particulière, la difficulté
+connue de conserver la réalité solide de la matière dans l'alambic
+puissant de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe semble plutôt
+inquiet de tout concilier avec la doctrine des éléments d'Aristote
+qu'avec les convictions de l'expérience et du sens commun. _Dura est
+haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres aient
+donné une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le
+plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80].
+
+[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.]
+
+Lorsque les créateurs de la physique voulurent s'enquérir de la nature
+des choses, ils considérèrent d'abord celles qui tombaient sous les
+sens. Celles-ci étant toutes composées, la nature n'en pouvait être
+pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés de leurs
+composants, jusqu'à ce que l'intelligence atteignît ces parties
+excessivement petites qui ne pouvaient être divisées en parties
+intégrantes. L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si
+ces dernières parties, ces essences minimes, _essentialae_, étaient
+absolument simples, ou se composaient aussi de matière et de forme. Or,
+la raison trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, ou
+autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont là, ce semble, les
+éléments purs de Platon[81]. On laissa donc de côté les formes, et l'on
+examina la matière, qui restait seule, pour savoir si elle était
+simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le corps est composé
+matériellement de substance, formellement de corporéité. On laissa
+encore de côté la forme de la corporéité, et considérant la matière,
+c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière la pure essence
+(l'existence abstraite des modernes, l'être pur d'Hegel), et pour
+forme la susceptibilité des contraires. La pure essence fut reconnue
+absolument simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, et pour
+cette raison, elle fut appelée l'universel ou l'informe, c'est-à-dire,
+non pas ce qui ne reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué par
+aucune forme.
+
+[Note 81: On sait que Platon dans le _Timée_ ne donne pas le nom
+d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considère
+eux-mêmes comme composés de principes ou éléments qu'il réduit à des
+lignes et à des figures, tant il les épure et les raréfie. Ce qu'on a
+appelé la géométrie corpusculaire de Platon ne pouvait être compris
+d'Abélard. (_Timée_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et
+suiv.--Cf. dans l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv.,
+t. II)]
+
+Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, ou le principe qui
+anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car où
+elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal
+consiste matériellement dans le corps, le corps dans la substance, la
+substance dans la pure essence qui est appelée universelle, il faut que
+l'âme consiste matériellement dans l'universel. L'âme disparaît donc; ou
+n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.
+
+Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique de l'être résulterait,
+d'une part, la disparition des éléments physiques des corps, de l'autre,
+l'impossibilité d'attribuer une existence substantielle à l'âme. Voici
+comment Abélard se tire de ces deux difficultés.
+
+Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, à cette collection
+totale de toutes les essences, laquelle, _informée_ par la
+susceptibilité des contraires, se divise partie en corps, partie en
+esprit, mais seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à la
+susceptibilité des contraires, reçoit et soutient essentiellement la
+corporéité, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si
+l'on demande comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait donné
+qu'à une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence,
+et non à l'autre partie qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est
+pas différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection
+sont constituées de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances;
+si l'on ajoute qu'on ne peut imposer à une partie un nom qui signifie
+une chose d'une nature contradictoire à celle de la partie qui,
+génériquement, n'est pas différente de la première, règle suivie
+jusque-là dans toute l'échelle, Abélard répond que nul ne peut faire
+qu'en imposant le nom on ait eu également dans la pensée les essences
+qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme
+du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses
+sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_
+que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. Ce que le physicien a
+nommé universel, c'est cette matière de la substance (_ce de matière,
+illud materiæ_) que la pensée rencontre, à titre d'essence, en montant
+du sensible à l'intellectuel, et nullement un principe génériquement
+non-différent, un non-différent quelconque auquel il n'a peut-être pas
+songé, dont il n'avait pas à s'occuper (_vel non cogitavit, vel non
+curavit_). «Son office, à lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler,
+comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne
+n'avait traité de cette substance élémentaire[83].»
+
+[Note 82: Ceci n'est pas tout à fait conforme à une proposition insérée
+quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre
+extrait. «Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua
+essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus
+indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species,
+sustinent.» _De Gen. et Spec._, p. 525.]
+
+[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timée_, trad. de M. Cousin,
+p.160.]
+
+Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils témoignent
+d'un certain mépris pour ses confrères en dialectique, et ce mépris
+cadre mal avec son estime pour la dialectique même. Ici, comme en
+quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une
+autre philosophie, il l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon,
+il était platonicien.
+
+Quant à son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous
+que la généalogie des espèces et des genres avait pour but de donner
+la génération et la classification des êtres sensibles; si donc, en
+remontant l'échelle des sensibles, on est arrivé à ce point où l'être
+cesse d'être corporel, ce qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé
+de se préoccuper uniquement de la constitution de l'être sensible; c'est
+d'elle seule qu'on a prétendu parler, c'est son principe incorporel,
+ou la matière première, qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit
+ne s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette
+réponse n'est pas forte, et nous paraît une excuse plutôt qu'une
+solution. Il reste qu'à ce degré de l'abstraction, ce qui demeure de
+la substance corporelle est la notion d'un principe indifférent (_non
+differens_), qui convient aussi bien au corps qu'à l'esprit; tout ce
+qu'on affirme de ce principe devrait donc être compatible avec la forme
+_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulté est peu sérieuse dans
+l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues
+de l'intelligence, ils sont sans conséquence, et en abstrayant
+graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui
+répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée abstraite d'essence
+pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensée ne risque
+pas plus de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; les
+réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette analyse des fictions
+de la pensée, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire
+revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard n'a jamais
+professé le nominalisme, il vient de le réfuter au contraire. C'est un
+sophisme, a-t-il dit, que de prétendre que les genres et les espèces
+ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication qui peut
+servir d'apologie aux physiciens, et il se réserve sur le fond des
+choses.
+
+Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il appelle la question des
+éléments. C'est elle, en effet, qu'il s'est posée d'abord; celle qui est
+relative à l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la
+constitution des corps ayant été ramenée à quelque chose d'incorporel,
+peuvent naître les éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils
+doivent se composer de général et de spécial, de matière et de forme; or
+on ne trouve nulle part dans l'échelle la place qu'ils doivent occuper,
+ces éléments antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants.
+Au-dessus du corps cesse le corps; les éléments seraient donc
+incorporels et tomberaient dans la matière première; comment
+seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient
+évidemment de la notion même des éléments. Si les scolastiques avaient
+vu décidément que les éléments, ceux des modernes comme ceux des
+anciens, ne sont eux-mêmes que des corps, corps composants des corps
+composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, mais il est loin de
+ces idées, et il répond:
+
+Un corps individuel a une quantité donnée égale à sa matière[84]. Les
+formes qu'il est habile à recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les
+quantités. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence
+appelée un universel, qui est en Socrate, se compose intégralement d'une
+essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance,
+mais la susceptibilité des contraires; ces contraires l'_informent_,
+et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette
+susceptibilité des contraires affecte aussi bien chacune des parties que
+le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un composé de
+susceptibilité des contraires et de corporéité, et de là une certaine
+essence corporelle. Mais aussitôt que la corporéité affecte le tout,
+elle affecte les parties, chacune a sa corporéité, et il se produit
+ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au
+tout et produit une essence de corps animé. Mais ici la scène change,
+l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,
+sont inanimées. De même, la sensibilité, en affectant le tout, constitue
+une essence d'animal; mais les parties reçoivent d'autres formes qui
+produisent plusieurs essences d'autres espèces, dont les noms ne nous
+sont pas présents. Enfin le tout reçoit la faculté de la science
+(_perceptibilitas disciplinæ_), et l'homme existe. Mais chaque particule
+reçoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animés.
+Enfin la _socratité_ informe toute cette essence d'humanité et constitue
+Socrate. Mais aussitôt d'autres formes affectent les parties de cette
+essence d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du feu, en
+affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent à
+d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se
+trouvent ainsi être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est
+pas plus impossible que Socrate soit composé des éléments, que de pieds
+et de mains. Ce sont également ses parties composantes. Telle est
+l'origine des éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait
+absurde que des essences générales et spéciales se composassent
+d'éléments.
+
+[Note 84: Je traduis ainsi en hésitant cette phrase singulière:
+«Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet
+fructum.» (P. 539.)]
+
+Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que l'animation affecte le
+corps, les formes des éléments affectent les essences de ce corps, ou
+du moins, qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, ses
+parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote,
+que les quatre éléments précèdent absolument l'animal, et le mot de
+Platon, que les éléments viennent de l'_hyle_ (la matière), et que des
+éléments vient tout le reste[85]. Abélard avoue qu'ici il paraît avoir
+suivi une marche contraire et renversé la règle générale, qui veut que
+les simples soient antérieurs aux composés.
+
+[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore où Abélard a pris ces
+deux citations. Quant à la première, je vois bien que dans les Topiques
+Aristote dit qu'Empédocle pensait que les quatre éléments étaient _ceux
+de tous les corps_, et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o.
+xiv, sec. b). Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée
+qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la _Timée_ (trad. de M.
+Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il
+emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ulê].
+(Not. 134 de la trad. du _Timée_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)]
+
+Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre pas net et décidé. Son
+explication se réduit en effet à distinguer dans chaque essence le tout
+et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence reçoit
+les mêmes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du
+corps animé, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le
+tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une
+espèce d'animal est composé de parties qui pourraient être d'autres
+espèces d'animaux. Le tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont
+pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on tient à ne pas
+s'écarter de l'autorité des anciens qui veulent que les éléments aient
+précédé ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter
+la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment où le tout d'une
+essence reçoit la forme animal ou la forme corps, ses parties reçoivent
+simultanément la forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard
+vous abandonne.
+
+Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, et la discussion des
+objections et des textes, c'est-à-dire la controverse proprement dite,
+couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle d'Abélard
+est contenue dans la distinction de la matière et de la forme
+appliquée à la constitution du genre et de l'espèce. Là est sa pensée
+fondamentale, son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose étrange,
+ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on discute en lui. En vérité,
+lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont
+qualifié et jugé son système, je me prends à croire qu'ils ne l'ont pas
+connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polémique de ce
+système, soit des idées soutenues par lui au temps de sa vie militante;
+tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement composé
+ou revu, témoignage suprême de ses opinions modifiées par l'expérience
+et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est assuré, c'est qu'avec le
+fragment que nous étudions, on ne comprend point comment, par trois
+fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison au
+nom dans la définition des universaux. Nous le comprendrons mieux
+au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait
+beaucoup sur la _prédication_ de l'espèce. Dire que l'espèce se
+i>prédit_ ou plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans quelle
+condition elle est ainsi attribuée, c'est bien en effet l'étudier comme
+élément de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme
+inhérente, comme attribut essentiel, mais comme désignation,
+signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une
+chose puisse être prédicat d'une chose. S'enquérir de la signification
+principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot,
+c'est au moins, quant à la forme, convertir la question en une question
+d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abélard semble souvent rechercher
+uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; et,
+sous ce rapport, il tend à tout réduire à une question de langage.
+
+[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le
+chap. suiv.]
+
+Mais, indépendamment de ce que cette remarque est à peu près commune
+à toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle
+pourrait à la rigueur et sur les premières apparences s'appliquer à
+presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des
+mots, et la recherche de toute chose peut se réduire extérieurement à
+l'étude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide;
+c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit même qu'elle
+signifie des choses dans la pensée de l'auteur. Or assurément ici
+Abélard a entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le
+décomposant à tous les degrés métaphysiques, en matière et en forme; et
+il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que
+le voulait et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai
+qu'il pourrait bien n'avoir remué que des mots; mais c'est ce qui arrive
+à toute théorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser
+même à Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent
+pas, même à Bernard de Chartres, si les idées éternelles sont une
+chimère. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à
+jugement définitif, tenons que le principe d'Abélard, c'est la
+distinction de la matière et de la forme appliquée à la constitution des
+universaux.
+
+Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. La
+différence est l'attribut essentiel et caractéristique, et non le simple
+accident; et comme le genre plus la différence ou la matière plus la
+forme est une nouvelle essence, l'essence spécifique, distincte de
+l'essence générique, il est difficile de ne pas regarder la différence
+ou la forme comme quelque chose de réel, comme ou moins un élément
+constituant de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente pas
+contre le réalisme, nous donne cette idée de la différence ou de la
+forme. Cette idée est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire
+par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme
+substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproché à Platon de ne
+pouvoir dire quel est le mode d'existence des idées. Comment répondrait
+un disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode d'existence
+des formes substantielles?
+
+Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans la préoccupation
+où une autre question jette Abélard. A quel prédicament appartient la
+différence? C'est ici un point très-important de la théorie scolastique.
+Voici comment il le pose: les différences doivent-elles être rapportées
+à un prédicament? Il répond qu'elles doivent être placées en dehors des
+prédicaments.
+
+Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le prédicament de
+substance, n'admettant pas que la division de celui de qualité en deux
+espèces prochaines divise le genre par différence. Comme l'essence
+d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans
+différer par une forme spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la
+noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, sans qu'il y
+ait différence de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y réponde,
+_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait être le genre de la
+blancheur, l'une étant aussi simple que l'autre.
+
+On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par des _hommes
+authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les espèces, résultant
+toutes de différences, sont toutes dans quelque prédicament, car tout ce
+qui est est dans un prédicament. Celui des différences est la qualité,
+car elles sont toutes posées comme prédicats _in quale_ (et non _in
+quid_) seulement ce sont des prédicats de qualité substantielle,
+non accidentelle. Dans ce système, la différence serait la qualité
+substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes
+modernes.
+
+Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est naturellement et
+complètement divisé en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre
+le plus général ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux
+espèces prochaines qui en épuisent la distribution sont, par la vertu
+des différences, constituées chacune en genre proprement dit; or quelles
+sont ces différences constitutives? des qualités, par la supposition.
+Quelles sont ces qualités? elles sont ou la qualité même (genre le
+plus général, prédicament de qualité), ou les espèces divisantes, ou
+contenues dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible:
+le généralissime, le prédicament, ne peut se servir à lui-même de forme
+pour se constituer en espèce; ce serait la matière devenant sa forme
+essentielle, et qui pourrait alors être sans elle-même, la forme étant
+distincte de la matière. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit
+_a_ et _b_ les espèces divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent être les
+différences _a_ et _b_ c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec
+elles-mêmes. D'abord ce serait admettre qu'un même peut être antérieur
+et postérieur à lui-même, le constituant étant dans ce cas identique
+au constitué; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du
+prédicament qualité, et constituant l'espèce _a_, est une partie de
+l'essence de soi-même, ce qui répugne à la raison; ou bien qu'en
+s'unissant comme forme à la qualité, il constitue _b_, comme _b_
+lui-même constitue _a_. Des deux côtés impossibilité égale, car si _a_
+est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son
+essence, unie à la qualité, sa matière. Mais _b_ ne peut plus être la
+forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie
+formelle unie à la qualité, sa matière, _b_, qui est un tout définitif
+contenant déjà _a_ comme partie de son essence, et réciproquement. En
+d'autres termes, _b_ serait égal à _a_, plus la qualité, c'est-à-dire
+serait plus grand que _a_, et _a_ serait égal à _b_ plus la qualité,
+c'est-à-dire plus grand que _b_. La contradiction est évidente.
+Prétendra-t-on placer auprès de la division de la qualité en _a_ et
+_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire réciproquement des deux
+membres de l'une des divisions les différences de l'autre? Ainsi, parce
+qu'animal est divisé soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel
+et immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences
+constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et réciproquement!
+L'absurdité de cette combinaison n'a pas besoin de la démonstration
+algébrique.
+
+[Note 87: _De Div._, p. 643.]
+
+Il suit que si vous placez les différences dans la catégorie de qualité,
+il n'y aura plus d'autres espèces que des espèces de qualité; car toute
+espèce repose sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres divers
+et non subordonnés entre eux, les espèces et les différences sont
+diverses[88].»
+
+[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boèce, _In Praed._, I, p. 124.]
+
+Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare insolubles, que les
+différences substantielles ne sont dans aucun prédicament. «Elles ne
+sont que de simples formes, n'étant en aucune façon composées de matière
+et de forme, puisqu'elles viennent dans la matière du sujet constituer
+une nature sans être constituées par rien.... Je ne suis point conduit
+là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il essaie de s'accorder avec
+Boèce.
+
+Maintenant il faut songer aux conséquences. Un point important doit être
+évité: _restat grandis labor_, dit Abélard. Il faut prendre garde d'être
+forcé à concéder que la matière de la substance soit un des genres
+les plus généraux, savoir la catégorie de la substance, et que la
+susceptibilité des contraires, et en général toutes formes simples,
+soient des espèces. Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la
+matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire une essence, elle
+en constituerait une autre avec la susceptibilité des contraires; à ce
+point de l'échelle, au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la
+substance, au lieu d'être la dernière expression de l'être, puisqu'elle
+n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est
+supposé sa matière ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce de
+l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans précaution la
+théorie de la différence, et que l'on fit de la susceptibilité des
+contraires, comme forme simple, une différence spécifique.
+
+Remarquez combien Abélard met de prix à retenir et à sauver les
+caractères de la substance; il s'en fait une grande tâche, _grandis
+labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matière de la substance paraît-elle
+être un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs d'espèce
+différente, d'essence différente. Elle appartient à plusieurs espèces
+dont elle est la matière, elle peut être conçue de plusieurs espèces
+existant comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de la
+définition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que,
+dans dette définition, être attribuable à plusieurs, c'est l'être à
+plusieurs espèces prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la
+matière de la substance n'a point d'espèces qui lui soient immédiatement
+subordonnées. Le corps et les espèces qui viennent les premières dans le
+prédicament de la substance, sont immédiatement subordonnées à celle-ci,
+à la substance la plus générale, laquelle n'est pas seulement la matière
+de la substance, mais cette matière de la substance ou la pure essence,
+plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons même dire que cette
+pure essence n'est pas réellement une essence, elle ne suffit pas pour
+qu'on puisse faire une réponse convenable à la question _per quid_,
+c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal
+répondre que de répondre à une question ce que paraît savoir celui qui
+questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait évidemment
+qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. Si donc l'on
+demande: qu'est-ce que la substance? répondons: elle est[89]; car on ne
+peut répondre par son nom et dire qu'elle est la substance.
+
+[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. «Si ergo quæritur: quid est
+substantia? respondeamus: est.» Ce passage remarquable conduirait à une
+difficile question, celle de la possibilité d'une distinction entre
+la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel,
+constitutif, ou la Différence, entre ce dernier mode et l'accident.
+Le fond de tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou
+commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B.
+Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la
+Dialectique d'Abélard, p. 174.) Les notions équivalentes ont été
+exposées sous une forme plus moderne dans les _Principes de la
+Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres
+complètes.]
+
+On insistera et l'on dira que si la susceptibilité des contraires a pour
+support la pure essence, elle lui est attribuée à titre de prédicat,
+de sorte qu'on peut énoncer cette proposition: la pure essence est
+susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle
+passe dans le prédicament de la substance; car si elle est la substance
+elle-même, elle est le genre le plus général; si elle vient après la
+substance, si elle est son inférieure, elle est la substance corporelle
+ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un prédicament.
+
+Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise
+comme prédicat de la matière dans laquelle elle est, et que le mot
+qui sert de sujet désigne nécessairement une matière. De ce que la
+rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matière de
+la forme rationnalité, soit le rationnel lui-même. En effet, il serait
+l'homme ou Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, et
+alors l'universel serait le singulier, ce qui répugne. Nous n'accordons
+qu'une chose, c'est que rationnel peut être le prédicat d'animal, quand
+animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, quand on dit: animal
+est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites même pas
+que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la
+rationnalité. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalité,
+mais de l'être qui est constitué par la rationnalité, et ce n'est
+pas l'animal, mais l'homme. De même, la pure essence, quoique la
+susceptibilité des contraires se réalise en elle, n'est pas la
+susceptibilité des contraires: susceptible des contraires est le nom
+des êtres constitués par la susceptibilité des contraires. Mais si
+le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la
+substance même, ou une différence comme la corporéité? Nullement, la
+différence est celle qui divise le genre et constitue l'espèce, ce que
+ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'être à la
+substance, comme la corporéité au corps, voilà toute la ressemblance.
+
+Les différences peuvent sans doute être énoncées comme des qualités. Si
+l'on entend qualité dans un sens vague et général, il est certain que la
+forme peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; mais, dans ces
+termes, il en est de même de la quantité, elle aussi peut être attribuée
+adjectivement. Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie
+qui ne doit être confondue avec nulle autre: un prédicat de qualité est
+un attribut au titre de la qualité, et non une modification quelconque
+du sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce qu'elle peut
+être attribuée en essence à des êtres numériquement différents; ainsi
+elle est comme la matière de telle ou telle rationnalité particulière,
+toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent qu'à raison du
+nombre, et non par une différence substantielle. Mais la rationnalité
+d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière,
+n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement nulle.
+Cependant, direz-vous, cette part de rationnalité qui est dans l'un
+n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par conséquent
+autant d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement de la part
+d'humanité qui est dans l'un par rapport à celle qui est dans un autre,
+et cependant elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité,
+elle est seulement une des essences dont se compose collectivement
+l'humanité, qui est l'espèce. De même, cette part de rationnalité qui
+est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se
+compose la rationnalité, qui est la différence. Homme est quelque chose
+qui est constitué matériellement de la rationnalité, et qui en est un
+individu, comme Socrate de l'humanité.
+
+On objecte que les différences sont posées comme prédicats du sujet
+(Boèce). Quels prédicats? prédicats non _in quale_, mais _in quid_,
+non de qualité, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette
+proposition: certaines différences, attribuées au sujet, le sont en
+prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette
+expression de _prédicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi
+on peut, si l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité comme
+prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité est pris comme
+essence formelle, animal comme essence matérielle. Une forme simple
+n'est jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux êtres qu'elle
+constitue formellement. Si l'on peut avec vérité dire: _Socrate est ce
+rationnel (hoc rationale)_, proposition où l'individu de rationnalité
+sert de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de
+l'individu de rationnalité, ce ne peut être qu'en posant comme prédicat
+une matérialité dans une proposition actuelle pour un cas déterminé.
+Ce n'est pas à titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribué à
+Socrate, car c'est la forme de ta matière animal et non de Socrate, mais
+on prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel et particulier.
+Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel à la
+lecture, et la lecture est en prédicat.
+
+Il reste enfin à donner une connaissance précise de ce que c'est que les
+formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons
+placer hors des prédicaments. Les formes simples, qui ne sont en
+aucun prédicament, sont celles qui constituent des natures. Or la
+susceptibilité du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute
+forme prédicamentale quelconque ne créent pas une nature en s'adjoignant
+au sujet. Quand la blancheur vient à naître dans Socrate, il ne se
+produit pas une troisième nature qui soit autre que Socrate, autre que
+la blancheur, un nouvel être qui soit le composé Socrate et blancheur.
+C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La
+substance et l'accident ne créent rien.
+
+Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément parce qu'elles
+sont incomposées, ne sont pas diverses; des essences d'humanité sont
+la même chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de création
+différente. Et pourtant ces choses qui ne diffèrent de nature ni par la
+matière ni par la forme, différeraient par leurs effets; elles ne sont
+donc pas de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni matière ni
+forme de nature, ne diffère à aucun de ces titres de l'irrationnalité,
+produit un différent effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle
+nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalité.
+
+Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent la rationnalité,
+produisent un autre effet que celles qui sont affectées de
+l'irrationnalité, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les
+antres l'âne, et par conséquent elles ne sont pas une même chose. Or
+certainement la même essence sert de matière dans les deux cas, c'est
+l'essence d'animal. C'est que la diversité de l'effet ne provient
+pas des matières, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la
+rationnalité vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne la
+soutiennent jamais, elle ferait également un homme avec celles-ci, comme
+avec les autres l'irrationnalité ferait un âne. Ainsi vous avez vu la
+même essence corporelle tantôt composer l'animé avec l'animation, tantôt
+avec l'inanimation l'inanimé. On peut donc dire de matières, qui avec
+des formes différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles
+sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples
+diverses, parce que pour être la même chose, il ne faut pas avoir cette
+diversité d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences
+des choses les plus générales[90].
+
+[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement altérée dans le
+texte; la voici: «Diversæ vero formæ simplices minime dicuntur idem,
+quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris
+essentiis generalissimarum.» P. 550.]
+
+Supposé qu'il fût possible que la pure essence, matière de la qualité la
+plus générale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matière
+de la substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, jamais de
+cette combinaison, c'est-à-dire de la matière de la substance avec une
+pareille forme, ne résulterait même la qualité substantielle. Car la
+matière de la qualité et la susceptibilité des contraires ne feraient
+jamais de Socrate ou la substance ou la qualité, comme de cette même
+essence de la substance qui avec l'incorporéité constitue l'esprit,
+la corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout à l'heure
+constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit.
+
+Et c'est là que finit le _Fragment sur les Genres et les Espèces_.
+Cette dernière partie ne tient même pas essentiellement à la question,
+quoiqu'elle nous éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui
+devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément des principes
+de la scolastique.
+
+Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement distinguer les
+formes et les matières. On n'a appelé notre examen que sur la première
+catégorie, celle de la substance ou de l'être proprement dit, celle de
+l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui
+intéresse éminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout
+comme des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, applique à
+toutes les catégories la même distinction de matière et de forme. Ainsi
+dans la catégorie de qualité se produisent par analogie des genres et
+des espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est l'espèce; la
+qualité est la matière qui avec la forme de la _colorité_ constitue
+l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie
+qu'on puisse indifféremment assortir les formes de l'échelle de la
+qualité avec les matières de l'échelle de la substance, ou faire les
+combinaisons inverses? non, l'échelle de l'être proprement dit est à
+part, et c'est autour de la substance à ses divers degrés, mais non dans
+la substance et au même point d'identification, que peuvent venir se
+placer les divers degrés de qualité, de quantité, de relation, enfin
+tous les modes subordonnés aux divers prédicaments. «L'être, dit
+Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou
+bien encore chacun des attributs généraux, la quantité, la qualité et
+tous les autres modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais
+non pas au même titre, l'une étant un être premier et les autres ne
+venant qu'à la suite.»
+
+[Note 91: _Métaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.]
+
+Admettez donc une première diversité, une démarcation profonde entre les
+degrés de l'être et les accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant
+les degrés d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une
+même race peuvent se former des combinaisons créatrices.
+
+Voulez-vous associer la matière du premier degré de l'être avec la forme
+du premier degré de la qualité, Abélard vous dit que vous n'obtiendrez
+ni la qualité substantielle, ni la substance qualitative; car vous
+n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, de l'autre qu'un
+des éléments de la qualité.
+
+Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé de sa nature
+et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique
+résultat le premier degré de la catégorie dont vous auriez emprunté la
+forme.
+
+Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degrés dans diverses
+catégories, vous chargerez de modes divers les degrés de la première;
+mais, suivant Abélard, vous ne créerez pas de véritables espèces, de
+véritables genres, parce que vous ne créerez pas des natures. Des
+animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et
+ces distinctions n'engendrent que des genres et des espèces improprement
+dites, ou des genres et des espèces dans l'ordre de la qualité, non dans
+l'ordre de l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus dans
+la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques ne sont pas
+ontologiques. Cependant, par analogie, on peut opérer toutes les
+combinaisons que permet le nombre des graduations et des variétés dans
+les différentes catégories.
+
+De même qu'on peut opérer sur les degrés de la qualité, comme si
+c'étaient des degrés de l'être, on peut, jusqu'à un certain point,
+traiter les degrés de l'être comme s'ils étaient des nuances de la
+qualité: le langage s'y prête. Dans la proposition, ce qui est affirmé
+est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et
+même en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet
+quelconque avec l'opération qui qualifie une substance. Ces propositions
+_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement
+composées de même, et le penchant à ne considérer que comme des qualités
+tout ce que nous disons des objets de notre pensée, est un penchant
+naturel et même assez motivé, puisque la substance de l'être est
+impénétrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne
+se connaît. Quand nous voulons définir un objet, nous tombons dans
+l'énumération de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer
+d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa véritable
+essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure
+subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions
+attributives suffit pour démontrer la distinction sur laquelle Abélard
+s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal
+fait l'homme, on peut cependant dire également: _l'animal est
+raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux
+propositions, attribut ou prédicat; mais l'est-il au même titre? non,
+sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable nécessairement comme
+l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc,
+dans chaque proposition, d'une attribution on _prédication_ de nature
+différente. C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, dans
+le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second,
+il constitue l'homme[92]. La seconde proposition énonce donc une
+attribution qui a une vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est
+quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard appelle _forma
+simplex_. Par l'importance qu'il attache à sa distinction, on voit qu'il
+croit toucher à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est
+loin de réduire la connaissance humaine à une vaine conception logique
+de l'accessoire et de l'apparent. Par là, il est dans un vrai réalisme.
+Il met la forme simple, comme élément virtuel de la différence
+spécifique, en dehors des catégories; c'est pour ainsi dire la mettre en
+dehors de l'idéologie. C'est lui donner une valeur unique, et en
+faire comme l'instrument de la création. On peut trouver gratuite,
+hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur singulier,
+réalisé par l'abstraction; mais on ne peut méconnaître là une théorie
+comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les
+philosophes modernes, plus réservés en général, n'ont pas cependant été
+beaucoup plus lumineux; et il ne reste guère sur cette question que des
+distinctions purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences
+spécifiques peuvent se présenter comme des modes ordinaires. Elles
+constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins
+le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degré
+de l'essence. Entre ces deux extrêmes se place une série de conceptions
+touchant les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante,
+depuis celles qui semblent des idées nécessaires, jusqu'à celles qui ne
+sont plus que des généralisations de la sensation.
+
+[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette différence, on aurait pu
+dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est à peu près dans
+la même sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit
+qu'il _est une_ intelligence.]
+
+Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard fait encore une
+distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de
+laquelle les principes ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, la
+science ne considère plus que des idées qui peuvent être vraies, sans
+correspondre à aucune réalité distincte; au-dessous du corps, les genres
+et les espèces peuvent être des abstractions, mais elles correspondent à
+des collections de réalités. Dans la partie supérieure de cette
+série, les mots de matière et de forme sont encore employés, mais par
+induction, par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les
+plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unité, qui caractérise
+la raison. Mais cette concordance symétrique n'autoriserait pas à
+accoupler arbitrairement les divers produits de la pensée génératrice,
+et c'est une règle qu'on ne peut franchir un degré pour associer des
+matières et des formes qui ne sont point immédiatement juxtaposées.
+Quant à l'union des matières à des matières, ou des formes à des formes,
+il est évident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer
+que telle est la valeur de la différence entre les deux parties de
+l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la matière du premier
+degré ou la pure essence pouvait, en acquérant la susceptibilité
+des contraires, devenir indifféremment la matière de deux formes
+contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait être le
+même que celui du corporel. Cela n'est possible qu'à ce degré de
+l'abstraction; et certes une telle pensée aurait bien mérité d'être
+approfondie au point de vue de la nature réelle des choses. Mais le
+propre de la scolastique est de donner la forme ontologique à tout, et
+de ne considérer l'ontologie véritable que de profil; elle la côtoie
+sans cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a explicitement
+et méthodiquement établi, comme les modernes dialecticiens du
+panthéisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes
+ou les apparences successives de l'être identique universel.
+
+Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie considérée
+ontologiquement; mais remise à sa place, c'est-à-dire reportée dans la
+controverse des universaux, elle a pour but principal d'établir que la
+différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence prédicamentale,
+c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament: elle est la forme simple en
+dehors de toute catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, et
+ne peut être ramenée à la simple propriété, au mode, à l'accident, à
+moins que l'on n'entende par là tout ce qui a besoin d'autre chose que
+soi pour être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, et qui
+d'ailleurs ne serait le degré d'aucune échelle catégorique. D'où il suit
+tout à la fois, qu'il n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui
+fait l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant l'espèce n'est
+ni un mot ni un néant; d'où il suit encore que Buhle a eu raison de dire
+qu'Abélard est réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a l'égard
+de Guillaume de Champeaux[93].
+
+[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la
+traduction, p. 689.]
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+SUITE DU PRÉCÉDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulæ super
+Porphyrium._--RÉSUMÉ.
+
+Les monuments imprimés ont été soigneusement interrogés, et l'on vient
+de lire tout ce que leurs réponses nous ont appris. Il semble qu'il ne
+resterait plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un jugement
+définitif. Mais un document précieux et inconnu est dans nos mains. Un
+manuscrit d'Abélard, dont l'existence même n'est indiquée nulle part,
+mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun doute[94], donne encore
+sur sa doctrine des lumières nouvelles, et surtout explique d'une
+manière certaine ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions
+conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait
+point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empêchait de
+puiser à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre
+modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus intéressantes et
+plus développées que celles qui ont été déjà imprimées, ces gloses
+éclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version
+de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel. Nous ne
+serions pas étonné que cet écrit, d'une rédaction elliptique et obscure,
+fût une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose
+à la demande, non plus de ces élèves, mais de ses compagnons, disons le
+mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il rédigé à cette époque
+intéressante, où maître de fait, écolier de nom, il suivait, en les
+discutant les leçons des docteurs de la Cité, et répétait pour son
+compte et à ses pairs les leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne
+s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son
+éloquence?
+
+[Note 94: Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri Petri Bælardi super
+Porphyrium,» a été retrouvé par le savant M. Ravaisson, et nous en
+devons la communication à sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions
+trop l'engager à la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire
+de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il n'en a
+que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.]
+
+Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener
+la science en général à la science du jugement et à la science de
+l'action. La première est celle de la théorie, la seconde est celle
+de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut
+utilement employer à la guérison des infirmités humaines les vertus des
+simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement
+instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il enseigne. La philosophie
+est une science théorétique. Tous les savants n'ont pas droit au nom
+de philosophes. Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus des
+autres par la subtilité de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent.
+L'homme doué do cette faculté est celui qui sait comprendre et peser les
+causes secrètes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de
+la raison et non pas de l'expérience sensible[95].
+
+[Note 95: «Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem
+scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus
+costantum qui subtilitate intelligentiæ præominentes in his quæ
+diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum
+comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus
+quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum
+investigandum.»--Cassiodore avait divisé la science en _inspectiva_ et
+en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).]
+
+La philosophie se divise en physique, en éthique et en logique[96]. La
+première spécule sur les causes des choses naturelles, la seconde est
+la maîtresse de la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment
+dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-à-dire de
+discerner les arguments qui servent à disserter, c'est-à-dire encore à
+discuter; car la logique n'enseigne pas à se servir des arguments ni
+à les composer, mais à les distinguer et à les apprécier. Ceci est
+proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or,
+les arguments étant composés de propositions, et les propositions
+d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par étudier
+d'abord les oraisons simples, puis les composées. De là toute la
+division de la Logique d'Aristote, de là aussi l'Introduction de
+Porphyre, qui conduit aux prédicaments du premier.
+
+[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la
+philosophie était vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle
+vient de Dieu même et qu'elle est une image de la Trinité, dit qu'on
+l'attribuait à Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la
+philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même
+division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut
+accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l.
+XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._,
+l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur,
+_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v,
+et _Metal._, t. II, c. ii.)]
+
+[Note 97: «Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id
+est discretio argumentorum per quæ disseritur, id est, disputatur.
+Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed
+discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duæ argumentorum scientiæ;
+une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi
+composita, quam logicam appellamus.--» L'auteur cite ici les Topiques de
+Cicéron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. _Op._,
+p.757.)--Voici comment s'exprime Cicéron:
+
+«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam
+Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem
+videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt,
+judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam
+dialecticen appellant.» (_Top._, II.) Bède adopte cette définition de la
+dialectique entendue en général; celle d'Alcuin, que nous avons citée,
+on diffère peu, et elle a été répétée textuellement par Raban Maur.
+(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l.
+III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait des Topiques
+de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui définit la logique la
+science de la démonstration. (Barth. Saint-Hilaire, préf. de la trad. de
+l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)]
+
+Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est
+pas une glose littérale, une simple interprétation du texte, mais une
+exposition et souvent une critique des principes reçus, particulièrement
+de quelques opinions de Boèce; tout cela suivant que les divisions du
+Traité des cinq voix ramènent les questions sous la plume du subtil
+commentateur.
+
+Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif à notre sujet et
+peut éclaircir les points jusqu'ici demeurés obscurs.
+
+La grande question que Porphyre indique en débutant, et qu'il écarte
+soudain, arrête Abélard, et il est presque obligé de la traiter
+seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se
+prévalent, dit-il, de grandes autorités[98]. Lorsque Aristote paraît
+définir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou
+l'attribuable à plusieurs; lorsque Boèce dit que la division des genres
+et des espèces repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien
+des citations pourraient être fournies dans le même sens) qu'il existe
+des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des
+conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se
+divisent aussitôt et rapportent ces conceptions aux choses, à la pensée
+ou au discours, et toute la dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui
+de chacune des trois opinions de nombreuses autorités, dont un grand
+nombre ont été déjà produites, et qu'il serait trop long de rappeler.
+
+[Note 98: «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.» Nous avons vu que
+Jean de Salisbury dit la même chose. Voy. c. II et c. VIII.]
+
+Le premier système est celui de l'existence des choses universelles. Il
+est plusieurs manières de l'établir.
+
+Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales ou communes,
+ce sont les dix catégories; de ces universaux primitifs proviennent les
+choses générales qui sont essentiellement dans les choses individuelles,
+grâce à des formes différentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est
+substance, est, comme substance animée, sensible dans Socrate ou dans
+Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre
+différence que celle des formes. A ce compte, l'universel serait
+attribuable à plusieurs, en ce sens qu'une même chose serait en
+plusieurs, diversifiée uniquement par l'opposition des formes,
+et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit
+adjectivement[100].
+
+[Note 99: _In Brunello._]
+
+[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du réalisme
+proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p.
+24.]
+
+Ce système exige que les formes aient si peu de rapport avec la matière
+qui leur sert de sujet, que dès qu'elles disparaissent, la matière ne
+diffère plus d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous les
+sujets individuels se réduisent à l'unité et à l'identité. Une grave
+hérésie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance
+divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est
+nécessairement identique à toute substance quelconque ou à la substance
+en général, Or, cette conséquence est fausse. Les philosophes tiennent
+que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme,
+suivant les définitions admises, la substance en général est sujette
+à tous les accidents, il faut bien que la substance divine diffère de
+toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La
+nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où le Seigneur a dit à
+la Samaritaine: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est
+substance[101].
+
+[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._]
+
+Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phénix, qui
+est unique, n'est dans ce système que la substance pure et simple, sans
+accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance
+universelle. C'est la même substance qui est raisonnable et sans raison,
+absolument comme la même substance est à la fois blanche et assise; car
+_être blanc_ et _être assis_ ne sont que des formes opposées, comme la
+rationnalité et son contraire, et puisque les deux premières formes
+peuvent notoirement se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux
+secondes ne s'y trouveraient-elles pas également?
+
+Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité sont contraires?
+Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de
+l'essence de qualité; elles ne le sont point par les adjacents (_per
+adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes à un sujet
+identique. Du moment que la même substance convient à toutes les formes,
+la contradiction peut se réaliser dans un seul et même être, et alors
+comment dire qu'une substance est simple, une autre composée, puisqu'il
+ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une
+autre? Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la joie ou la
+douleur, sans le dire en même temps de toutes les âmes, qui sont une
+seule et même substance? On voit qu'Abélard a parfaitement développé
+le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire à l'identité
+universelle[102].
+
+[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abélard_.]
+
+La seconde manière de soutenir l'universalité des choses, c'est de
+prétendre que la même chose est universelle et particulière; ce n'est
+plus essentiellement, mais indifféremment que la chose commune est en
+divers. Nous connaissons ce système, c'est celui de l'indifférence: ce
+qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifférent, un semblable,
+_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent
+ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui sont semblables en nature,
+par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi
+universelles et particulières, universelles en ce qu'elles sont
+plusieurs en communauté d'attributs essentiels, particulières, en ce que
+chacune est distincte des autres. La définition du genre (_prædicari
+de pluribus_, s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses
+qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant
+qu'elles sont individuelles. Ainsi les même choses ont deux états, leur
+état de genre, leur état d'individus, et, suivant leur état, elles
+comportent ou ne comportent pas une définition différente.
+
+Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition qui veut que
+le genre soit ce qui est attribuable à plusieurs, a été donnée à
+l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle définit ne peut en soi être à
+aucun titre, en aucun état, individu. Dire qu'une même chose tour à tour
+comporte et ne comporte pas la définition du genre, c'est dire que cette
+chose est, comme genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme genre
+aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable
+à plusieurs serait un genre; par conséquent l'assertion est
+contradictoire, ou plutôt elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que
+cette proposition: _L'homme se promène_, vraie dans le particulier, est
+fausse de l'espèce. Comment maintenir cette distinction, si une même
+chose est espèce et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène
+pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'état
+d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se
+promène pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une
+propriété du particulier que de l'universel; le particulier peut,
+comme l'universel, être conçu sans la promenade. L'universalité, la
+particularité, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage
+de l'école, sont adjacentes au même sujet, et s'il se promène, il
+se promène universel et particulier; la distinction de Boèce est
+inapplicable[103].
+
+[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus,
+c. viii, p. 20.]
+
+C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux
+accidents le caractère d'attributs essentiels. L'individualité résultant
+de formes accidentelles ne saurait être l'attribut essentiel d'une
+substance susceptible d'universalité; cependant cette substance, en
+tant que particulière, distincte de ses semblables, est essentiellement
+individuelle, violation manifeste de la règle de logique qui porte que
+«dans un même, l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de l'autre
+opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable à plusieurs, on
+parle ou d'attribution essentielle (_prædicari in quid_), ou de toute
+autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie après
+l'avoir affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle emporte
+avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in
+adjacentia_), la définition n'est plus exacte, elle ne convient plus à
+tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective.
+Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution
+en général, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement
+d'elle-même et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et
+Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle
+satisferait à la définition du genre, la blancheur serait un genre.
+
+Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour soutenir que les
+universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communauté,
+l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singulière est une
+différence de propriété, la propriété qui consiste à être universelle,
+la propriété qui consiste à être singulière. L'animal, le corps est
+universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais
+dire: _l'animal est universel_, revient à dire: il y a plusieurs choses
+qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un
+seul, on entend qu'un seul, un être déterminé est _animal_.
+
+[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.]
+
+La difficulté est toujours de faire cadrer ce système avec la définition
+du genre. Il faut que la propriété d'être attribuable à plusieurs sépare
+l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs
+choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal
+serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable à
+plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de
+plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutôt tout est
+renversé, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de
+l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme
+de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun s'affirme de plusieurs
+que l'on appelle l'individu. Ce système, qu'Abélard explique mal, nous
+paraît au fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré
+nomme admettant la réalité des universaux qu'en ce qu'il attribue les
+universaux comme noms particuliers à des individus réels. Il consiste
+à établir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend
+simplement que cet être déterminé est substance animée, sensible, soit
+qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu
+ce caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, on dit de
+plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-à-dire que l'on fait
+collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractère particulier
+l'_animalité_, et qu'ainsi c'est une propriété de chacun d'être animal,
+une propriété de plusieurs d'être animaux: voila la propriété de
+l'universel et la propriété du particulier. Ce système, qui semble
+un système de pur sens commun, serait, et non sans raison, traité de
+nominalisme par les modernes; mais Abélard le classait dans le réalisme,
+parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas à fonder les
+noms généraux sur la réalité exclusive des individus, mais à dire
+littéralement que les universaux ne sont que des mots.
+
+Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines un système dont nous
+avons déjà entendu parler, mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a
+vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte
+tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abélard chéri_
+s'y est laissé prendre[105]. Quelle était cette doctrine? Les auteurs se
+sont posé cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même, nous
+nous sommes longtemps demandé en quoi elle pouvait différer du pur
+nominalisme, extrémité qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter.
+Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore
+confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs. Un manuscrit de
+la bibliothèque d'Oxford contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle,
+après de grandes louanges, on lit:
+
+ Hic docuit voces cum rebus significare,
+ Et docuit voces res significando notare;
+ Errores generum correxit, ita specierum.
+ Hic genus et species in sola voce locavit,
+ Et genus et species _sermones_ esse notavit.
+ Significativum quid sit, quid significatum,
+ Significans quid sit, prudens diversicavit.
+ Hic quid res essent, quid voces significarent,
+ Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.
+ Sic animal nullumque animal genus esse probatur.
+ Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106].
+
+[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.]
+
+[Note 106: Rawlinson, dans son édition des Lettres, donne l'épitaphe
+d'où ces vers sont extraite, avec ce titre: «Epitaphium, ex M.S. in
+Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (_P. Abæl.
+et Helois. epistol._, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)]
+
+C'est bien là, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abélard,
+telle que nous allons la connaître; mais comment l'existence des choses
+universelles, dès qu'elle réside dans les discours, _sermones esse_,
+peut-elle n'être pas entièrement nominale? Le manuscrit, dont nous avons
+donné plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression
+de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à la raison, _sermoni
+vicinior_, et qui, n'attribuant la communauté ni aux choses ni aux mots,
+veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels.
+Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer clairement, quand il
+définit l'universel ce qui est né attribuable à plusieurs, _quod de
+pluribus natum est prædicari_[107]. C'est une propriété avec laquelle
+il est né, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la
+_nativité_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine,
+tandis que l'origine des choses est la création de leurs natures. Cette
+différence d'origine peut se rencontrer la même où il s'agit d'une même
+essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font
+qu'un_, l'état de pierre ne peut être donné à la pierre que par la
+puissance divine, l'état de statue lui peut être donné par la main des
+hommes.
+
+[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit
+dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionôn pephuche
+kathêgoreisthai.] Hermen._, VII.]
+
+Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable à plusieurs, ni
+les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la
+voix, mais le discours, _sermo_, c'est-à-dire l'expression du mot, qui
+est attribuable à divers, et quoique les discours soient des mots, ce
+ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux
+choses, s'il était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs choses,
+une seule et même chose se retrouverait également dans plusieurs, ce qui
+répugne. Voilà bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de
+l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme prédicat à une autre
+chose était une monstruosité. On peut se rappeler que l'école mégarienne
+l'avait dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée d'une
+autre[108].»
+
+[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.]
+
+Il est assurément fort difficile aux modernes de saisir une distinction
+entre ce système et le pur nominalisme, et nous savons que certains
+contemporains d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant à lui, il
+en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin était plus que du
+nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine
+des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appelés
+_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abélard tenait expressément à les charger de
+cette opinion absolue que les universaux n'étaient que des voix, ou que
+les voix étaient les universaux.
+
+[Note 109: On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux que vers le
+milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II,
+c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La
+distinction entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle
+de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur,
+abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc,
+a Reg. Roberto_; Bulæus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi
+plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux
+_verbales_, _formales_, _connetistæ_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l.
+II, c. XIII, p. 73.)
+
+Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu sa doctrine, soit
+que ce fût un esprit violent, capable d'adopter par réaction et de
+soutenir par entêtement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on
+lui a de son temps communément imputé un nominalisme hyperbolique, un
+système invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des
+sensations des choses individuelles, ne voit de réel dans les genres et
+les espèces que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la représente,
+est quelque chose de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme
+postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours
+à la place des voix, Abélard croyait donc se séparer réellement de
+Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient
+quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom désigne
+surtout dans le mot le son vocal plutôt que la pensée ou la chose
+exprimée. Abélard attache donc un grand prix à distinguer le discours
+ou l'oraison, _sermo_, c'est-à-dire l'expression ou le mot en tant
+qu'expressif, de la simple voix, et il croit dégager une vérité
+importante en n'attribuant l'universalité qu'au discours. Or, ici le
+discours étant surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit
+que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le
+nominalisme.
+
+[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting.
+Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin.
+vindicat._, p. 12.]
+
+Mais Abélard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle être
+universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient
+aussi bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs
+qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit Porphyre[111]. Or, la
+description et le décrit doivent convenir à tout sujet quelconque; c'est
+une règle de logique, la règle _De quocumque_[112], et comme le discours
+et les mots ont le même sujet, ce qui est dit du discours est dit des
+mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre.
+
+[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette
+définition est empruntée aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.]
+
+[Note 112: _De quocumque prædicatur descriptio et descriptum._ Voy.
+ci-dessus c. vi, p. 477.]
+
+Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre étant
+dans le mot, et par conséquent s'attribuant à plusieurs comme lui,
+il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la
+description ou définition du genre soit applicable, il faut qu'on
+l'applique à quelque chose qui ait en soi la réalité du défini,
+_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la règle _De
+quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient
+pas tout le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il n'est
+attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, _prædicatum de pluribus_,
+que parce que le discours est prédicable, _est sermo prædicabilis_,
+c'est-à-dire parce que la pensée dispose des mots pour décrire toutes
+choses.
+
+D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition du genre, ou du moins
+ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une définition, car elle ne
+signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais
+seulement que le genre est attribuable à plusieurs.
+
+On peut donc dire que le discours étant un genre, et le discours étant
+un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot
+avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot,
+en tant que mot, qui peut être attribuée à plusieurs; le son vocal qui
+constitue le mot est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on
+le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y
+attache qui est générale, en d'autres termes, c'est la pensée du mot
+ou la conception; toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières
+expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espèce est un
+mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on
+disait que le mot est genre, espèce, universel, on attribuerait une
+essence individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne se peut.
+C'est de même qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est
+cette matière, la socratité est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est
+quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent être renversées.
+
+Abélard explique ainsi comment, lors même que l'on se tait, lorsque les
+noms des genres et des espèces, ne sont pas prononcés, les genres et les
+espèces n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur
+confère rien, seulement je témoigne d'une convention antérieure, d'une
+institution préalable, qui a fixé la valeur du langage.
+
+Ces développements achèvent d'assurer les caractères du nominalisme à
+la théorie d'Abélard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est
+quelque chose de plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la
+détermination des questions écartées par la fameuse prétermission de
+Porphyre, il examine à sa manière la validité des concepts généraux,
+et résout cette question comme il l'a déjà résolue dans le _De
+Intellectibus_.[113] Il décide que, bien que ces concepts ne donnent pas
+les choses comme discrètes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en
+sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses réelles. De
+sorte qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, en ce
+sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, car c'est par
+métaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux
+subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances,
+et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux
+universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figuré a fait naître
+sont la seule source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre[114].
+
+[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.]
+
+[Note 114: Abélard s'attache ainsi à interpréter les expressions de
+Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à Porphyre, en telle sorte
+qu'il dénature parfois la question, et prouve qu'il connaissait
+très-imparfaitement le caractère et la portée qu'elle avait dans
+l'antiquité entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive
+in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux
+résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation,
+c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il
+se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend
+_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils
+discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le
+gens figuré. Voy. t. I, c. ii, p. 345.]
+
+Abélard réduit ces difficultés à de simples questions de mots. Ainsi
+pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de
+ce que le premier pensait que les genres et les espèces subsistent
+par appellation dans les choses sensibles, ou servent à les nommer
+en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces
+choses, en ce sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de toutes
+formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, à des
+idées abstraites qui ne donnent pas les objets sous une détermination
+percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les espèces
+fussent non-seulement conçus, mais subsistants hors des sensibles, parce
+que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci
+n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, être soumis à de véritables
+jugements, et se soutiennent à titre de conceptions de genres et
+d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop médiocre explication,
+«la différence n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer
+dans les termes.» Voilà comme il comprend le grand débat sur l'existence
+des idées, ouvert comme un abîme entre l'Académie et le Lycée. Au reste,
+je ne sais si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe du XVIIIe
+siècle une appréciation plus juste ou plus profonde.
+
+Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abélard nous
+la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractère que lui
+attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste,
+non pas à la manière de Roscelin, tel du moins qu'il le représente, mais
+dans le sens où l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont
+plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui n'ont reconnu qu'une
+existence verbale aux universaux. Cependant ce serait là une expression
+incomplète de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits que
+nous avons donnés, que, s'il rapportait au langage les genres et les
+espèces, c'était au langage en tant qu'expression choisie et convenue
+d'une pensée humaine[115], et par conséquent, il est à proprement parler
+conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il
+traite de la différence, de la forme, de la manière enfin dont se
+produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe
+borner à dresser une échelle intellectuelle; ce sont les noms des genres
+et des espèces, et non les êtres, bases des conceptions, des genres et
+des espèces, non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction; et
+il y a dans toute se philosophie une distinction toujours présente entre
+la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont
+que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est
+pour lui plus transcendante qu'expérimentale, qui est se véritable
+ontologie, les genres et les espèces se fondent sur la manière dont
+les êtres sont réellement produits et constitués[116]. Enfin, entre
+la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science
+mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, où Abélard recherche
+comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette généalogie
+intellectuelle des êtres, tableau ou symbole de leur hiérarchie et de
+leur existence réelle[117]. On conçoit donc que les historiens et les
+critiques se soient quelquefois mépris en exposant et classant sa
+doctrine. Elle est complexe et ambiguë, et présente plus d'un aspect a
+qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette
+question soit difficile à saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de
+tout temps caractérisé sur ce point les sectes et leurs chefs, est un
+fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury
+rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au
+réalisme[118]. Le dernier, qui dédaigne les nominaux, en sépare Abélard,
+et lui reconnaît cependant une doctrine qui se distingue malaisément
+de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on réduise à les
+universaux à des noms ou à des pensées, et il les considère, d'après
+Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de
+la réalité, se déclarant en cette matière, non pour la doctrine la plus
+vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui
+montre le dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme dans
+Gilbert de la Porrée, qu'il place au même rang qu'Abélard, et traite
+d'insensés les disciples d'Albéric, le plus ardent adversaire du
+nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard, _ce chef
+des nominaux_, est appelé _le prince des réalistes_. Amaury de Chartres,
+condamné au concile de Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard,
+avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier de Scot
+Érigène, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddée les
+dérive d'Aristote. Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury,
+traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément soupçonne de
+nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le
+réalisme, il semblait quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas
+s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurité dans
+le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine
+définitive du maître d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de
+Frisingen, l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le
+conceptualisme, que Brucker regarde comme une déviation de l'hypothèse
+d'Abélard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme
+inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour M. Rousselot qui, ainsi
+que Buhle, croit Abélard plus près de Guillaume de Champeaux que de
+Roscelin. Caramuel, outrant la même idée, l'avait accusé d'avoir
+ressuscité le panthéisme[120]. Ainsi Abélard, au gré des critiques et
+des interprètes, aurait parcouru tons les degrés de toutes les doctrines
+sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-être ces
+jugements si divers ont-ils tous quelque vérité.
+
+[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et
+1320.--_Glossulæ sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap.
+III, t. 1, p. 305.]
+
+[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431,
+et la fin du c. ix.]
+
+[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du présent ouvrage.]
+
+[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.]
+
+[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c.
+xii.--Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury se contredit
+sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p.
+33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)]
+
+[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi,
+_Philosophia nominal. vindicata_, præfat.--Brucker, _Hist. crit.
+philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv,
+p. 197.--_Hist. littér._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._,
+introd., sect. iii, p. 689.--Degérando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi
+et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Études sur la philos. du
+moyen âge_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.]
+
+Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent être extraites
+des fragments de controverse analysés dans ces trois chapitres.
+
+1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences générales qui
+soient essentiellement et intégralement dans les individus, et dont
+l'identité n'admette d'autre diversité que celle des modes individuels
+ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de
+ces modes étant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule
+substance, et l'humanité serait un seul homme. (Contre le réalisme.)
+
+2° L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable
+et sans nulle différence, en chaque individu; car alors chaque individu
+serait l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas à titre
+d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espèce; car
+alors toute espèce serait le genre, tout individu serait l'espèce.
+(Contre le réalisme.)
+
+3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence proprement dite,
+c'est-à-dire une chose réelle; car l'espèce ou le genre se dit de
+l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut
+être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre qu'une
+chose est une autre chose qu'elle-même. _Res de re non prædicatur_.
+(Nominalisme.)
+
+4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences universelles
+tout entières dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas
+pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal
+n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le mot, en tant que mot,
+a des propriétés qui répugnent à la nature du genre on de l'espèce. La
+définition du mot en lui-même ne peut être celle du genre ou de l'espèce
+on elle-même. (Contre le nominalisme.)
+
+5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les
+espèces, lorsqu'on prononce, ou même que l'on conçoit les noms généraux,
+on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or
+ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition de l'universel, il
+s'ensuit que les genres et les espèces sont des noms d'institution
+humaine et que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)
+
+6° Mais ce langage est l'expression de la pensée, les universaux sont
+donc des pensées: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit
+ramène les semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs
+différences. La conception des choses universelles est une des
+prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)
+
+7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unités
+intellectuelles représentent des choses qui ne sont pas, ou qui sont
+autrement dans la réalité quo dans la pensée, puisque le concret diffère
+de l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que les veut
+l'esprit. (Nominalisme.)
+
+8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des
+caractères communs de certaines multitudes, ils sont eux-mêmes des
+notions collectives. (Conceptualisme.)
+
+9° Ces notions collectives sont prises des caractères réels d'individus
+réels; ces concepts, sans être parfaitement identiques à toute la
+réalité, se fondent sur la réalité. (Réalisme.)
+
+10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les universaux, il
+faut les étudier dans les réalités incontestées dont ils sont,
+les collections; ces réalités sont les individus. En étudiant, en
+décomposant l'individu, on atteindra les éléments réels de l'espèce et
+du genre. (Problème de l'individuation.)
+
+11° L'individu est composé de forme et de matière; la matière de l'homme
+est l'humanité, la forme l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de
+l'individu, puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; elle n'existe
+que combinée a la matière. La matière, qui peut également exister avec
+telle ou telle indivirtualité, n'existe cependant pas actuellement
+sans aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais analogue, non pas
+identique, mais semblable, dans tous les individus de même nature, et
+c'est sa similitude qui constitue toute l'identité de l'espèce, comme
+c'est la forme individuelle qui diversifie la matière de l'espèce.
+(Théorie de l'individuation.)
+
+12° La collection de toutes les matières, de toutes les formes
+individuelles est une collection de réalités qui n'existent point par
+elles-mêmes isolément et séparément; elle n'en est donc pas, dans la
+réalité actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, composée
+de réalités, ou réelle dans ses éléments propres, elle n'y peut être
+réduite que par la pensée et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de
+conception et d'expression. (Conceptualisme réaliste.)
+
+13° L'individnation est le type de la constitution des espèces, de celle
+des genres; partout matière semblable en nature, mais numériquement
+diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus,
+la matière est l'espèce, collection des matières _individualisées_;
+dans les espèces, la matière est le genre, collection des matières
+_spécifiées_; dans le genre, la matière est un genre supérieur ou
+suprême, collection des matières _généralisées_.
+
+14° A chaque degré, cette matière similaire, mais non pas numériquement
+identique, est le véritable universel, universel réel, en puissance réel
+à lui seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)
+
+15° Comment l'être que par la pensée nous concevons ainsi constitué
+est-il réellement et physiquement constitué? Les éléments, principes
+immédiats de tous les êtres, sont-ils dans la matière, sont-ils dans
+la forme; sont-ils à la fois matière et forme, et, dans tous ces cas,
+comment peuvent-ils encore être avec propriété appelés éléments? Les
+particules plus ou moins simples conçues par l'analyse ne sont que des
+éléments improprement dits, des éléments provisoires. Ce sent des corps
+composants affectés de certaines propriétés non communes à tout composé.
+Le véritable élément de la matière du corps, c'est la pure essence,
+celle-là est proprement un universel, car elle est informe et
+indéterminée. Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu que des
+choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles
+dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.)
+
+16° Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte
+à toutes les formes, reçoit ces formes dans toutes ses parties, et ces
+parties, chacune ainsi composée, constituent un tout composé. Ce tout
+est successivement affecté de certaines formes qui le font passer à
+l'état de genre, d'espèce, d'individu. Mais, en même temps, ses parties
+sont affectées les unes de certaines formes, les autre de certaines
+autres, qui ne sont pas celles de la totalité, et qui font des parties
+élémentaires différentes de nature. (Physique ou ontologie.)
+
+17° La forme, qui on se joignant à la matière, produit successivement le
+genre, l'espèce, l'individu, est en général la différence qui diversifie
+le semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre en espèce que
+s'applique ce nom de différence. La différence n'est pas une simple
+qualité, elle n'est pas non plus par elle-même une substance, car il n'y
+a point de substance sans matière. Elle est la forme simple, la forme
+proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature.
+(Idéalisme platonique.)
+
+18° La matière de la substance est la pure essence, être en puissance,
+indéterminé pur, universel sans forme, et accessible à toutes les
+formes. L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas d'autre
+_quiddité_. (Idéalisme au point de vue logique, spinozisme au point
+de vue ontologique; hégélianisme au point de vue de la doctrine de
+l'identité de la logique et de l'ontologie.)
+
+Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent ensemble de doctrines
+dans la tête d'un seul homme, et la philosophie d'Abélard est-elle
+le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de la
+polémique l'entraînent parfois a des assertions peu conciliables entre
+elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme
+avec des signes d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu souvent
+lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans
+application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous
+paraît cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, si l'on y
+rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans
+lesquels il s'est placé pour considérer la question. Ces distinctions,
+il ne s'en rendait peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait
+peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode était inconnue aux
+philosophes de cet âge, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour
+éclaircir et justifier l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion
+des universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, Abélard me paraît en
+effet avoir procédé en éclectique.
+
+Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les
+universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le
+langage et expriment des conventions de l'esprit.
+
+Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit conçoit
+les objets qu'il a perçus, en ramène la diversité à l'unité par les
+ressemblances, et recueille dans les individus la pensée commune qui est
+le genre et l'espèce.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que
+la réalité en acte est toujours particulière, et que la substance
+proprement dite n'est jamais en fait universelle.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que les genres et les
+espèces sont des collections formées d'individus réels en vertu de leur
+réelle communauté de nature.
+
+Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, c'est qu'il
+existe dans tous les individus d'une même nature un élément commun, la
+matière, ce non-différent ou ce semblable dans tous, diversifié par les
+formes individuelles.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est
+que cette matière, semblable dans tous les êtres, et qui ne diffère que
+numériquement, est par la communauté de ses caractères, par l'identité
+de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit jamais séparé d'une
+forme qui le particularise.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme[121], c'est que la forme qui n'est
+ni matière, ni genre, ni substance, est cependant l'élément, réel et
+formateur de l'essence, et subsiste avec un caractère de détermination,
+une constance d'efficacité qui suppose une permanence supérieure aux
+changements et aux accidents successifs de la matière sensible; tandis
+que la matière première ou la pure essence, base primitive de toute
+matière postérieure, subsiste comme quelque chose de durable,
+d'identique, d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors des
+formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible à toutes les formes
+et de nécessaire indistinctement à toutes les choses existantes.
+
+[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine
+existence à des dires indéfinissables qui n'étaient ni abstraction, ni
+substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique
+était sans cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également
+appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.]
+
+Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans tous les systèmes
+qu'il a critiqués; c'est bien là un éclectisme, seulement l'auteur n'en
+a pas une conscience distincte, il ne l'établit pas systématiquement; on
+y rencontre même çà et là des lacunes ou des incohérences, car un esprit
+qui pèche par la méthode et par l'observation psychologique ne s'élève
+pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et s'arrête au
+syncrétisme. Cependant il y a plus que de la sagacité, il y a de
+l'étendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les
+doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager
+une idée originale qui en distingue et caractérise l'auteur entre tous
+les chefs d'école qu'il a soumis à sa pressante inquisition.
+
+Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous
+refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la
+renommée philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur de sa
+théologie. Il nous est à coeur de faire bien saisir sa pensée et la
+nôtre, et de fixer le caractère définitif de sa doctrine.
+
+Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, à tout prendre,
+celui du nominalisme. Faut-il souscrire à ce jugement? Non, Abélard ne
+fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin qu'il
+n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, et que rien n'est réel
+dans l'individu que l'individualité; s'il faut croire que les qualités,
+pour n'être pas matériellement, objectivement séparables des substances
+individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties,
+quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines
+que les espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors du
+langage aucune abstraction n'est rien.
+
+Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, il suffit de
+n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine
+platonicienne des idées, s'il suffit de ne pas admettre des essences
+générales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit
+intégralement et distinctement dans les individus, et de regarder
+qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il n'y a de numériquement réel
+que des conceptions, qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit
+enfin d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit humain
+l'existence de genres, de qualités, d'abstractions de toute sorte,
+posées séparément et indépendamment des sujets effectifs qui ont donné
+naissance à ces créations intellectuelles.
+
+La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de
+la peine à se défendre de penser comme lui sur ce dernier point, et
+seraient fort embarrassés d'attribuer une existence distincte à aucune
+des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se
+défendent du nominalisme et donnent tort à Abélard dans sa grande
+controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus
+du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, nous avouerons qu'elle
+nous échappe, et nous osons soupçonner que celle d'Abélard aurait bien
+pu leur échapper en partie.
+
+Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec Roscelin; il veut bien
+accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties était
+trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme à peu
+près avoué des nominalistes absolus était étranger à sa pensée, mais
+il laisse entendre qu'en dernière analyse ce nihilisme aurait bien pu
+devenir, à l'insu d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit
+dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, sinon déguisé.
+
+Voici toutefois son principal argument: «Le principe de l'école réaliste
+est la distinction en chaque chose d'un élément général et d'un élément
+particulier. Ici les deux extrémités également fausses sont ces deux
+hypothèses: ou la distinction de l'élément général et de l'élément
+particulier portée jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation
+portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la vérité est que ces
+deux éléments sont a la fois distincts et inséparablement unis. Toute
+réalité est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun
+de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu'il n'en soit pas
+séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec les individus qui
+le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui
+les constitue. L'humanité est essentiellement tout entière et en même
+temps dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que dans les individus
+et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se
+ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanité, que
+par l'unité de l'humanité qui est en chacun d'eux. Voici donc la réponse
+que nous ferions au problème de Porphyre: [Grec: poteron chôrista
+(genê) ê en tois aisthêtois.] Distincts, oui; séparés, non; séparables,
+peut-être; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la
+réalité actuelle[122].»
+
+[Note 122: Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.]
+
+Ou notre méprise est grande, ou cette objection se réduit à ceci: les
+différences qui séparent les hommes des autres animaux sont réelles, ou,
+ce qui revient au même, les ressemblances qui unissent les hommes et
+manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec
+les autres animaux, sont également réelles. Il y a donc une nature
+humaine, l'idée de la nature humaine n'est point une hypothèse, une
+chimère; elle est fondée sur des réalités, et puisqu'il y a des réalités
+au fond des idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées de
+genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.
+
+Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion même, savoir que
+les idées de genres et d'espèces, loin d'être des fictions ou de pures
+conditions subjectives de notre pensée, sont l'expression intellectuelle
+de faits positifs et certains. Ce réalisme-là n'est que le contraire
+du scepticisme et de l'idéalisme. Sur ce point, le sens commun est
+réaliste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là
+le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées de genres et
+d'espèces, étant fondées sur des faits réels, peuvent être appelées des
+idées réelles, et en ce sens il est tout simple de dire abréviativement
+que les genres et les espèces sont réels. Mais sont-ils en eux-mêmes des
+réalités, c'est-à-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les
+faits réels manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions
+légitimes que nous induisons de ces faits réels, généralisations
+nécessaires de l'intelligence. Le réalisme est allé jusqu'à regarder
+les idées de genre et d'espèce comme correspondant objectivement à des
+essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles
+se manifestent.
+
+Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une
+réserve générale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression
+d'une louable crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. Mais
+ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable en faveur de la
+vérité de l'idée d'essence.
+
+Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que de
+l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité: il n'y a que
+des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualités.
+Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, il est une
+essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se
+réalise que dans les individus; dès que l'essence arrive à l'existence,
+elle s'individualise. L'être en puissance peut être général, l'être en
+acte est individu.
+
+Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels se fondent les idées
+de genre et d'espace, cette vérité de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il
+niée? Le conceptualisme est-il condamné à la nier? je ne le pense pas.
+Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des
+individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible
+que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit
+Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également fausses, la
+séparation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur
+différence. Le réalisme est tombé dans la première, et le nominalisme
+dans la seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est certes
+pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié comme faits aucun des
+fondements de la distinction des genres et des espèces. Suivant lui, les
+seules unités sensibles, les seules essences distinctes et réelles sont
+en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est
+commun à tous les animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus
+ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun à tous
+les hommes: c'est la différence spécifique ou la forme essentielle de
+l'humanité: de là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments
+réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction des genres
+et des espèces est réelle, et l'on voit que loin de méconnaître les
+caractères communs qui décèlent et constituent dans les individus une
+essence on une nature spéciale, Abélard réalise, sous le nom de forme
+essentielle, cet élément intégrant et constitutif sans lequel il n'y
+aurait qu'une matière indéterminée, ou des fragments infinis en nombre,
+sans liaison, sans caractère assignable, une création sans ordre, qui
+échapperait à la raison humaine.
+
+En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux écueils à éviter:
+l'un, le réalisme absolu qui absorberait l'individu dans l'être
+universel, et que je n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un
+spinozisme non développé; l'autre, un nominalisme radical qui serait au
+fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: «Il
+n'existe que des substances distinguées par des accidents propres.»
+Alors les caractères de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des
+accidents fortuits de ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés
+que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre
+esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait
+ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de
+réel que leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, qu'à un
+penchant, à une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que
+des substances et des accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard?
+nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la substance en général
+à l'individu il y a des degrés, et que ce n'est point par les simples
+accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée
+aristotélique, la distinction de la matière et de la forme, sans l'une
+ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a posé comme réalités,
+comme éléments nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme
+spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre (individu); mais
+toutes ces choses ne sont séparables qu'en puissance.
+
+Un contemporain, et probablement un disciple d'Abélard, a décrit dans
+quelques fragments précieux la vraie doctrine de son maître. Il l'a
+ramenée avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place et le
+rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le caractère et la valeur de
+son système. Nous la résumerons une dernière fois d'après cet interprète
+anonyme[123].
+
+[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404]
+
+Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou substance ou accident.»
+Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme
+on dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute la réalité.
+Si elle était complète, en effet, il faudrait que la rationnalité, qui
+apparemment n'est pas substance, fût accident. Accident, son absence ou
+sa présence dans l'homme serait indifférente, et par conséquent l'homme
+réduit à l'animal sans raison serait encore un homme. La division
+exprimée par le principe ne serait donc plausible qu'à la condition
+d'entendre l'accident d'une manière large, et de donner ce nom à tout ce
+qui est attribut de la substance à un titre quelconque. Alors la forme,
+le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer
+parmi ces accidents, et l'on serait obligé de désigner certains
+d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels.
+
+Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, quand on dit
+qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le
+retranchement,--je parle le langage aristotélique,--_corrompt_ la
+substance dont elle est un des constituants; c'est-à-dire fait sortir
+une substance de la classe où elle est placée pour la faire passer dans
+une autre. Retranchez la raison à l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez
+_dénaturé_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son
+essence.
+
+Ceci amène et éclaire la question suivante: les formes sont-elles des
+essences?
+
+Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais
+alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il
+a l'unité. L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour forme
+substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini. On s'en
+tire en admettant je ne sais quelle réciprocité, _nescio quam
+reciprocicationem_. L'unité de Socrate est la forme de celle de Platon,
+celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on ne peut
+éviter ou qu'une seule et même essence soit la forme individualisée de
+plusieurs, ou qu'elle soit réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne
+la forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, chaque individu,
+un par lui-même, a son unité, ou chaque unité sujet a son unité forme,
+c'est-à-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est
+aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités que de semblables;
+or, il doit y avoir autant de semblables que d'unités. Mais si l'on
+ajoute les semblables des unités formes, qui, étant essences, doivent
+aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables
+que d'unités; et le tout donne un résultat absurde. Car il s'ensuivrait
+qu'il y a plus d'unités que d'unités, et plus de semblables que de
+semblables. Tout cela est un non-sens.
+
+Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance;
+ceux-ci seront obligés de dire, et peut-être avec raison, que les
+vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux
+sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre.
+
+Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième opinion; c'est celle
+qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres
+non. «Ainsi le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté dans
+l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent
+avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui
+soient des essences sont certaines qualités[125] qui sont dans les
+conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle
+sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple,
+le sujet suffit à l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de
+parties ne soit pas nécessaire à leur existence, comme il faut une
+disposition de parties, réciproque entre les parties du doigt pour qu'il
+soit courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un homme soit assis.
+3° Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grâce à quelque objet
+extrinsèque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la
+propriété qui consiste pour un homme à posséder un boeuf ou un cheval.
+4° Que pour les écarter, il ne soit pas nécessaire d'ajouter une
+substance au sujet, comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter au
+sujet une substance, l'âme.»
+
+[Note 124: «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam non
+obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.» (P. 490.)]
+
+[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualités_ doit être entendu ici
+largement, à la manière moderne, dans le sens de modes en général, et
+non dans le sens technique d'espèces de la catégorie de _qualité_.]
+
+Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité ou plutôt un attribut
+du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot,
+une forme essentielle.
+
+Cet exposé remarquable montre que, loin d'être nominaliste, ou même
+conceptualiste à la manière des modernes, Abélard admet qu'il y a
+essence et réalité même hors de la substance, n'entendant par ce dernier
+mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il
+admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance étant
+la matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à ce fond une
+forme pour qu'il ait une nature spéciale; cette forme qui en fait
+l'essence est elle-même une essence. Toutes les formes ne sont pas dans
+ce cas. La forme essentielle est celle-là seulement que le sujet
+ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin pour être, d'aucune
+disposition, d'aucun objet étranger, pour s'anéantir, de l'addition
+d'aucune substance.
+
+La différence spécifique est une forme essentielle, mais elle ne forme
+de véritables espèces que dans la catégorie de la substance, sans être
+elle-même une espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette
+catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, par lesquels
+la substance, être en puissance, arrive à l'être en acte. Ces degrés
+forment la gradation des essences.
+
+Un dernier jugement sur cette doctrine.
+
+Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal. La distinction de la
+matière et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce
+qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le
+mode d'existence en est pour le moins aussi difficile à concevoir que
+celui des idées de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses
+formes qu'à l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais
+de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les conditions de
+l'être, par conséquent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions
+de l'esprit fondamentales, nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre
+chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon sens, contre
+Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les
+modernes sont plus conceptualistes qu'Abélard.
+
+Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?
+
+Écartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-être que
+sa doctrine serait aujourd'hui exposée dans ces termes. L'expérience ne
+manifeste, l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, comme
+étant en pleine possession de l'existence. Les genres, les espèces ne
+sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le
+sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle;
+elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est l'un et l'être, pour dire
+comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _être_ est-elle? Elle est
+telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son
+essence. La substance, considérée en elle-même, par abstraction ou en
+puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en réalité, mais dès
+qu'elle existe, elle a ou plutôt elle est une essence. Point de
+substance sans essence. Tout ceci répond à la théorie de la matière et
+de la forme.
+
+L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne
+la connaît pas, se représente comme une qualité. _Quid_ n'est connu que
+comme _quale_, mais est conçu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour
+cela la qualité en général, ou se compose-t-elle de toutes les qualités
+du sujet de l'existence?
+
+Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est là
+l'individualité; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette
+nature déterminée ne se détermine pour nous que par les qualités que
+nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualités diverses ne
+peuvent être ni confondues entre elles, ni rangées sur la même ligne:
+elles sont toutes réelles, mais il en est de constitutives, il en est
+d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes à un
+plus grand nombre d'êtres, les autres à un nombre moindre. Il y en a
+d'universelles, c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a
+de tellement particulières qu'elles sont exclusives. Entre ces deux
+extrêmes se placent divers degrés; à ces degrés correspondent de
+certains groupes de qualités constitutives; les qualités constitutives
+sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.
+
+Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont pas.
+
+Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur universalité, il leur
+trouve un certain nombre de caractères communs; ces caractères sont
+plus que des modes, plus même que des attributs. Si nous les appelons
+attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connaît
+directement les êtres que par leurs qualités; mais ces attributs
+improprement dits sont plutôt des conditions ou des principes
+d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres sont des êtres.
+
+Dans cette universalité des êtres, des différences apparaissent,
+c'est-à-dire des attributs différents, et cependant communs encore
+à plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs après les
+conditions universelles constituent les essences plus générales. Entre
+ces caractères communs, on distingue encore de certaines différences, et
+l'on conçoit des essences moins générales; ainsi d'essences en essences,
+on arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance
+individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des
+caractères communs à bien d'autres substances individuelles, elle a de
+nombreuses ressemblances. De même que la considération des différences
+nous a fait descendre de l'universalité des êtres à l'individualité
+de l'être, la considération des ressemblances nous ferait remonter de
+l'individualité à l'universalité.
+
+C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit humain, qui en
+forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont
+certainement conçues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative
+serait la réponse insensée du scepticisme. Ne lui on déplaise, ces
+classes sont certainement fondées sur des faits réels. Ni l'observation,
+ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce
+n'est pas tout que de porter sur des faits réels; les conceptions des
+essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulières,
+donnent lieu à une distinction fondamentale. Il en est qui, sans être
+illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci
+reposent sur les caractères dominants dont l'ensemble forme dans notre
+pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales révèlent
+et constituent les véritables essences, ou les grandes et naturelles
+divisions de l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez
+nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici.
+Dans l'ensemble des êtres accessibles aux sens d'abord se montrent
+certains caractères généraux, communs à tous, et auxquels participe
+toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce
+qui est plus général qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible
+et que Descartes a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la masse
+inorganique, vous aurez le règne organique (espèce dont l'être étendu
+est le genre); si vous en retranchez tout l'être inanimé, il vous reste
+l'être animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les
+animés, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable
+ou l'homme (espèce humaine); et si, dans la totalité des animaux
+raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez
+l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence
+déterminée par chaque groupe d'attributs communs, une nature étendue,
+une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature
+individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps
+d'Abélard on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais le fond
+des idées n'a pas sensiblement varié.
+
+Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer l'espèce de tout le
+reste, de déterminer à quelles conditions la forme est une essence, il
+entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes
+modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à reconnaître qu'il y
+a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventuré à dire
+ce que c'est. Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables ne
+se rencontrent que dans la catégorie de la substance, et que la forme
+spécifique est en dehors de toute catégorie, et surtout n'est à aucun
+titre dans celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec
+l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que les qualités
+essentielles sont irrévocablement distinctes des qualités accidentelles,
+et que les essences ne sont pas de pures conceptions.
+
+Nous avons peut-être passé la mesure dans cette exposition de la
+doctrine d'Abélard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait
+encore incomplètement connue, faute d'avoir été complètement restituée.
+Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les
+opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de
+philosophes, dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines plus
+oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. Soit que l'envie, le
+despotisme ou la peur aient détruit ou laissé se perdre ses livres, soit
+que ceux qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler
+l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laissé
+d'école, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exercé une influence
+prédominante sur l'enseignement, sur les études, sur la destinée de la
+philosophie, il n'a point fondé de philosophie. D'innombrables sectes
+ont aussitôt après lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé
+de lui que comme on parle d'un brillant météore qui éblouit et qui
+s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe
+siècle on voit la querelle des universaux se perpétuer, mais aussi
+s'éclaircir et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une idée,
+plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, ou que ses successeurs ont
+laborieusement découvert après lui au lieu de le lui emprunter. On sait
+que les réalistes et les nominaux se ravirent alternativement le crédit
+et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des
+première surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en
+général qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent réalistes, et
+leurs partisans venaient s'allier à Jean Duns Scot lui-même, lorsqu'il
+fallait combattre les nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé,
+si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau, et, donnant au système
+l'ordre et la clarté, n'eût décidément rétabli leur influence, reconnue
+enfin et assurée par la protection du pouvoir politique. Les maîtres de
+l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126].
+
+[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c.
+II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert
+était moins réaliste que conceptualiste à la manière d'Abélard. (_Études
+sur la philos. du moyen âge_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est
+moins heureux, lorsqu'il essaie la même démonstration à l'endroit de
+Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question
+des idées, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV,
+et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut être nié. (Rousselot, t. III, c.
+XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p.
+37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)]
+
+Il est remarquable que cette doctrine, quoique tolérée souvent, et
+parfois protégée par l'Église, lui redevenait de temps en temps et comme
+périodiquement suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége,
+et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière libre de penser, soit
+sur les matières de théologie, soit au moins sur les doctrines de la
+cour de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup de transformations,
+se reconnaît et s'aperçoit encore dans les écoles gallicanes, et, osons
+le dire, dans la philosophie nationale.
+
+La science moderne peut, en général, être regardée, comme nominaliste.
+«La secte des nominaux,» dit Leibnitz, «est la plus profonde des sectes
+scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la méthode de la
+philosophie réformée de nos jours.» Descartes ne place point «hors de
+notre «pensée toutes ces idées générales que dans l'école on comprend
+sous le nom d'universaux.» Locke et son école ont professé le
+nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur;
+et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald Stewart, ont enchéri sur
+les opinions de Locke, eux qui se séparent de lui si volontiers[127]. Le
+conceptualisme est peut-être le vrai nom de la doctrine de Kant, et
+ce n'est qu'après lui que la philosophie allemande a pris ces formes
+alexandrines qui la rapprochent du réalisme du moyen âge. La doctrine de
+l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de
+l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les
+universaux, en confondant l'être et la pensée, le particulier et le
+général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de
+renouveler le spinozisme qu'on imputait au réalisme pour l'accabler;
+Hegel a courageusement érigé les degrés logiques en phases de l'être, et
+professé que toute pensée réalise, au point que l'être n'est pleinement
+réel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute
+opposition entre les différents, que dis-je! entre les contradictoires,
+n'est qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que rien plus
+qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces derniers temps contraire aux
+méthodes en honneur depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général
+l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il
+s'y trouve souvent éclairci et tempéré par des idées étrangères aux
+nominaux du XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des excès
+et des erreurs, infaillible châtiment de toute doctrine absolue.
+
+[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. præfat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv.
+Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec.
+59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c.
+VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultés de l'esprit humain_,
+ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect.
+II, III et IV.]
+
+[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigées par
+Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre
+la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient
+précisément les idées dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine.
+(Voy. Bayle, art, _Abélard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der
+Philosophie_, t. III, p. 168.)]
+
+Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves restrictions qu'une
+critique clairvoyante découvre dans le nominalisme ou le conceptualisme
+qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son origine. Il
+l'annonce, il le devance, il le promet. La lumière qui blanchit au matin
+l'horizon est déjà celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer
+le monde.
+
+En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne
+demande qu'à la restreindre dans les limites suivantes.
+
+L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais
+l'essence ne se rencontre réellement que dans l'être déterminé, parce
+que l'être n'existe que déterminé. Cependant la détermination n'est pas
+une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matière
+étendue, par exemple, est la conception de l'être percevable, la plus
+indéterminée, ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous puissions
+former. Quand nous divisons la matière ou la voyons divisée, ses
+divisions sont des parties qui sont quelquefois appelées individus, et
+qui devraient plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne méritent
+proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions,
+l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de
+création divine, qui ne peut en général être divisé sans changer de
+nature. Quoi qu'il en soit, l'être va toujours se déterminant davantage.
+Ces déterminations successives divisent réellement l'universalité de la
+substance, et comme ces divisions correspondent à des substances, unes,
+distinctes, d'origine naturelle, l'universalité de la substance est dans
+le fait, est actuellement la totalité des substances.
+
+Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une nature stable qui se
+reconnaît à ses attributs permanents et invariables, et nous avons
+raison de croire à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours
+cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement la nature humaine.
+Elle ne peut être confondue avec aucune autre, ni produite de toutes
+pièces par aucune opération humaine, ni modifiée dans ses éléments
+constitutifs, sans être détruite. _Substantialis differentia abesse non
+potest, quin corrumpat_[129].
+
+[Note 129: _De Intellect_., p. 492.]
+
+L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit humain, et l'idée
+d'essence est vraie et légitime, non-seulement fondée sur quelque chose
+de réel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure à cette
+réalité objective, parce que les idées nécessaires expriment les
+conditions mêmes de la réalité. Mais pour être conforme à la réalité,
+cette idée ne lui est point adéquate, parce que notre connaissance,
+certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est toujours et nécessairement
+incomplète.
+
+L'essence est une condition de l'être. Mais cette condition qui ne peut
+être ni éludée, ni altérée, ni reproduite à volonté, cette loi qui n'est
+expliquée par aucun phénomène naturel, par aucune des forces connues ou
+appréciables, ou même supposables de la nature, est un des témoignages
+les plus certains à mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une
+intelligence suprêmes. Pour exister, il faut que l'essence ait été
+conçue et voulue. C'est par là que je l'élève au-dessus même de ce
+qu'il y a de plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la raison
+humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à reconnaître le dogme
+platonicien, et à nommer l'essence une idée de Dieu.
+
+
+
+LIVRE III.
+
+DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.
+
+
+
+CHAPITRE 1er.
+
+DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.--CARACTÈRE DE CELLE
+D'ABÉLARD.--LE _Sic et Non._
+
+On dit que le moyen âge fut l'empire romain du christianisme. C'est
+alors, suivant des autorités qui s'accordent peu sur d'autres points,
+que l'esprit catholique a le plus profondément pénétré dans les
+institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De là
+l'unité et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignées tour à tour
+comme caractères à cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il y
+aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément qu'elle devait
+encourir deux jugements opposés, cette étrange et obscure époque, si
+pleine de contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles de
+l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans
+les idées.
+
+Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins
+encore la religion doit-elle être rendue responsable de tout ce qu'il y
+eut au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle est loin d'avoir
+toujours été souveraine maîtresse. Dans l'ordre politique, après avoir
+parfois résisté jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle leur a
+souvent cédé, complu même au point de s'en faire l'instrument doctrinal
+et l'apologiste sophistique. De même aussi, dans l'ordre intellectuel,
+tantôt elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain,
+tantôt elle s'est alliée avec les sciences profanes au point de
+s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas réussi à maintenir son
+unité aussi rigoureusement qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences,
+ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. C'était un lieu commun
+des temps de la scolastique que la philosophie devait être la servante
+de la théologie, _ancilla theologiæ_[130] mais à force de vivre avec sa
+servante, la maîtresse finissait par prendre son langage et ses allures,
+et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passé du côté
+de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen âge le christianisme
+régnait en maître absolu, il faut soutenir que la scolastique est
+la vraie et la seule philosophie chrétienne; et pourtant comment
+s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer
+quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres
+détours de cette forêt magique appelée la philosophie moderne?
+
+[Note 130: On trouve cette métaphore partout. L'origine en est peut-être
+dans un passage de saint Jean Damascène qui veut que, comme une reine a
+des suivantes, la vérité se serve des sciences humaines ainsi que de ses
+esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation
+d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la
+théologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_
+lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog.
+Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)]
+
+Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge est une apparence qui
+cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les
+idées, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du
+Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, il y eut
+alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la
+philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclésiastique et du
+pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-même deux autorités,
+l'antiquité et la religion, et ces autorités s'accordèrent ou se
+combattirent tour à tour. Tantôt Aristote devint chrétien, et l'Évangile
+revêtit le péripatétisme; tantôt, rompant tout commerce, la théologie
+repoussa la philosophie, proscrivit son alliée de la veille, ou fit
+alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle délaissait.
+Elle appelait alors Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand
+le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, avec l'ampleur
+de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres étroits où l'on
+voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide à la théologie, et,
+l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, des subtilités
+puissantes de son étreignante dialectique, il l'aidait à garrotter son
+maître, et à reprendre les formes immuables d'une croyance didactique
+et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin de ses alliances
+diverses, elle secouait un joug étranger, et, dans son ingratitude,
+anathématisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de
+l'hérésie.
+
+Ces disparates et ces contradictions se montrent à chaque pas dans
+l'histoire intellectuelle du moyen âge, et la philosophie depuis
+Descartes, c'est-à-dire depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas
+éprouvé peut-être plus de changements que la théologie depuis Alcuin
+jusqu'à la réformation.
+
+La raison dans la liberté de la réflexion est restée le caractère
+dominant, le perpétuel drapeau de la science philosophique, dans
+quelques mains qu'il ait passé, quels que soient les armées qui l'ont
+suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté n'était
+sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu prêter un voile
+à la philosophie, émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler
+sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique n'a jamais cessé
+d'être une science rationnelle, même lorsqu'elle s'est le plus attachée
+à demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine,
+c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus
+cessé d'être en général le but et la prétention permanente de toutes
+les écoles théologiques; encore faut-il exclure celles d'où s'élança la
+réforme; mais s'il n'en est guère qui aient fait ouvertement profession
+de sortir de l'Église, toutes ont maintes fois changé de direction,
+sans cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, l'autorité
+des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, la dialectique et la
+mysticité. La théologie mériterait bien aussi d'avoir son histoire des
+variations.
+
+Abélard nous offre un frappant exemple de la manière dont la philosophie
+et la religion, devenues la dialectique et la théologie, s'altéraient
+et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour à
+tour. Avant lui, dans le moyen âge, nul philosophe peut-être n'avait
+été autant théologien, nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait
+réalisé au même degré cette union des deux sciences et des deux génies,
+éminent qu'il était dans l'école d'Aristote et dans celle de Paul[131].
+Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté
+des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberté à la
+soumission, sa vie fut tour à tour jouet ou victime de l'empire de la
+philosophie et de la puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il
+incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour
+la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix,
+ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux
+hommes[132]; son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et la
+renommée lui apporta le malheur.
+
+[Note 131: «In Paulo.» _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.]
+
+[Note 132: «Odiosum me mundo reddidit logica.» _Ibid._, et ci-dessus, l.
+I, t. 1, p. 230.]
+
+Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener ensemble la
+philosophie et la religion. Cette alliance a séduit de bonne heure tous
+les grands esprits nés au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant
+dans l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. Lorsqu'il planta la
+croix du Sauveur près du tombeau de Socrate, on eût dit que l'Évangile
+venait chercher la philosophie, non pour la détruire, mais pour en faire
+la conquête. L'apôtre des gentils offre dans ce titre même un symbole
+de l'union de la parole de Dieu à la parole antique, et malgré ses
+imprécations contre les égarements des sages de son temps, il reconnaît
+à la raison humaine les droits imprescriptibles d'une révélation
+éternelle. Au IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le
+premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de
+vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irénée,
+qui presque au même temps manifesta l'intention contraire, et voulut
+délivrer la foi de cette mésalliance, ne sut rien de mieux que de donner
+au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis
+des sciences humaines, les Pères des premiers siècles raisonnaient tous,
+les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les
+autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus célèbres
+ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois ils ont
+appelé la religion même philosophie. Pour Grégoire de Nazianze, le
+philosophe, c'est le chrétien; pour saint Clément, le gnostique,
+c'est le théologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés
+rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin sont autrement
+philosophes qu'Ambroise ou Jérôme; mais enfin la théologie a toujours
+produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement
+maintenu, à côté des simples prédicateurs du dogme, une secte orthodoxe
+de scrutateurs et de démonstrateurs qui prétendaient conduire à la foi
+par la raison.
+
+[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.]
+
+Cet exemple, constamment donné dans le monde chrétien, ne fut pas
+délaissé dans le Nord et l'Occident. Bède le Vénérable était surtout un
+érudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et la
+philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les rapprocha, et ses
+lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union,
+il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot
+Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est un christianisme
+alexandrin. Cependant la théologie chez ses successeurs resta éminemment
+dogmatique, jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage encore
+dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une véritable
+révolution.
+
+Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. L'origine en
+paraît d'abord obscure, malgré de savantes recherches et des conjectures
+diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à quelles
+sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui l'ont découverte ou
+accréditée? Toutes ces questions curieuses paraîtront d'une solution
+moins difficile, grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la
+philosophie. Le même esprit qui, dans la science humaine, avait produit
+la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacrée, enfanté
+la théologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen
+âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquée
+à l'enseignement du dogme: c'est la théologie rationnelle ou la
+philosophie religieuse de l'époque, c'est pour le temps enfin le
+christianisme selon la science[134].
+
+[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec.,
+Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et
+seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post.,
+c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p.
+175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traité des études monastiques_,
+part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii,
+passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chrét._, t. II de la trad.,
+passim.]
+
+Si l'on veut éclaircir les commencements de cette école théologique,
+dont le glorieux centre fut à Paris et qui se développait au XIIe
+siècle, il faut remonter bien plus haut que le moyen âge. Nous venons
+de dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que les livres
+divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, au moins dans les Épîtres, on
+voit à la tradition de l'Évangile se mêler un élément philosophique. En
+pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, ils sont donc à
+quelque degré des lettrés; leur éducation, si modeste qu'on la suppose,
+a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de
+la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une
+forme tant soit peu littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la
+Grèce s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite dans
+les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend
+nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle
+qu'elle est faite, la science au point où elle en est venue. Tous les
+Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux qui n'en ont aucune
+envie; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément
+à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la
+philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne; ce qui
+domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple
+de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques
+lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements
+oubliés, à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme
+chrétien, comme on l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme
+emprunte à l'Académie des idées de détail, des métaphores, des
+hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture n'offre aucune
+trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi.
+Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels
+de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'école,
+quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent
+seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique
+était une condition nécessaire de la culture de l'esprit.
+
+Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans
+rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des
+censures; tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une
+manière absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres
+la fuient ou la repoussent. La crainte se mêle au goût même qu'elle
+inspire. Beaucoup se déclarent résolument contre elle et la proscrivent
+avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, recommandent de ne
+la suivre qu'avec prudence, les anathèmes de saint Paul contre _les
+surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science
+humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de
+l'apôtre; ils craignent d'être de ceux _qui s'égarent dans leurs propres
+raisonnements_; ils se croient toujours en présence de cette _gnose
+pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antithèses profanes_ sont
+interdites à Timothée[135].
+
+[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.]
+
+Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout, plusieurs Pères,
+non les moindres par le génie, offrent quelques caractères de l'esprit
+philosophique. Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois premiers
+Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point à fermer
+les yeux à la lumière de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur
+la même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un
+disciple d'Aristote; un éclectisme flottant qui tend au platonisme se
+retrouve dans presque tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en
+ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animés de l'esprit
+qui inspire l'école d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la
+réfutation, ne leur est pas étrangère, ils la regardent, d'après
+Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres écrivains
+sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités de la
+dialectique; les plus philosophes songent à s'en préserver. Saint Justin
+lui-même a soin de rappeler que la religion chrétienne est la
+seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite
+philosophie, dit saint Clément[138]. Grégoire le Thaumaturge et
+Grégoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles
+contentions, déplorant le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé
+dans l'Église[139]. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant
+sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses leçons et
+non de celles des divines Écritures[140]. Avant lui, Athénagore avait
+demandé avec hauteur si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui
+expliquent l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, avaient
+le coeur assez pur pour enseigner la charité et la béatitude[141].
+Grégoire de Nysse enfin, ce métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer
+les artifices des rhéteurs et de ne point diriger contre ses adversaires
+l'arme redoutable de la subtilité dialectique[142]. Moins engagés encore
+dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement,
+d'autres Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne peut trop
+s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui détruit tout
+ce qu'il édifie, contre cette sagesse athénienne _qui feint et interpole
+la vérité_, contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique;
+les philosophes sont à ses yeux les _patriarches de l'hérésie_, et sans
+prévoir combien son exclamation eût, mille ans plus tard, scandalisé
+l'Église, il s'écrie: «Misérable Aristote[143]!»
+
+[Note 136: [Grec: Ôsper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1
+et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Cicéron avait dit aussi en parlant des
+connaissances fondamentales de la raison: «Hæc omnia quasi sepimento
+aliquo vallabit a disserendi ratione.» _Legg._ I, 23.--Cf. Justin.,
+_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV,
+passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.]
+
+[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.]
+
+[Note 138: _Strom.,_ II.]
+
+[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz.
+_Or._ xxv.]
+
+[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.]
+
+[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.]
+
+[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.]
+
+[Note 143: «Miserum Aristotelem.» _De praesc. haeret._, VII.--_Adv.
+Hermog._, VIII.]
+
+Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies procédaient de l'esprit
+philosophique. Épiphane s'en prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur
+d'Aetius[144]; celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius,
+dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme; saint Basile, saint
+Augustin et deux Grégoire imputent à Eunomius une méthode syllogistique,
+_écho retentissant d'Aristote;_ Arius lui-même est accusé de
+dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie dont Platon
+lui-même n'ait fourni l'assaisonnement[145].
+
+[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.]
+
+[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I,
+_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont.
+Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII.
+C'est l'opinion d'un théologien de grande érudition, le P. Petau,
+_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c.
+III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p.
+918, c. VII, p. 1142.]
+
+Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui dans leur
+incohérence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps
+même où l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque.
+On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le christianisme,
+envisagé comme un corps de doctrine, reçut la forme générale que lui ont
+à peu près conservée les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin
+que d'Origène, et l'Église latine, qui prit alors le dessus jusque dans
+la science, est naturellement la source et la règle du catholicisme
+romain. Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, celui de
+l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une théorie sacrée, l'autre
+d'une politique religieuse. En toutes choses, même dans la foi, l'art
+est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le gouvernement.
+
+Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental
+est définitivement établi, c'est l'autorité de l'Église en matière
+de foi, c'est la subordination de la raison à la tradition, et de la
+science à l'autorité. A compter de ce moment surtout, la question
+essentielle ne doit plus être: Quelle est en soi la vérité? mais:
+Quel est de fait l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie
+semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, dit Ambroise,
+abandonnent l'apôtre pour suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons
+que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle
+est la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint Jérôme, celle
+qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit
+de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage
+avec éclat et se termine par la défaite de la première. L'issue du
+combat paraît longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions,
+les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour à tour de l'un on
+l'autre côté. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques;
+son esprit est élevé, subtil, même un peu paradoxal; mais il ramène
+et immole tout à l'Église; et après avoir dit que si les sages de
+l'antiquité revenaient, ils auraient à changer peu de mots et peu
+d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser d'avoir retenu
+la vérité dans l'Iniquité, parce qu'ils ont philosophé sans médiateur.
+Nous verrons Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des
+contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître Platon, et
+qui, n'ayant guère lu que Cicéron, était devenu, comme lui, _magnus
+opinator_[148]. Un scepticisme académique doit aboutir chez un chrétien
+au sacrifice de la philosophie.
+
+[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._,
+I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.]
+
+[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.]
+
+[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII,
+XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et
+XVIII.
+
+Nous ne voyons pas poindre encore la théologie scolastique; c'est la
+philosophie en général qui succombe: le péripatétisme n'est pas seul en
+cause; le stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne jouit
+pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques
+louanges hors du giron de l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas
+bien du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa polémique directe,
+tantôt par la séduction de ses dogmes élevés et de sa mysticité
+sublime, menaçait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne
+rencontrait une résistance énergique, lui débaucher ses plus grands
+génies.
+
+Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme se réduit
+communément à l'emploi de quelques formules isolées qui ont passé dans
+la circulation, à l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est
+pas une opinion, mais une nécessité de la controverse et même de la
+raison, au maintien de la distinction de la matière et de la forme,
+distinction, au reste, commune à Platon et à son rival, enfin à
+l'application des catégories à toutes les questions qui concernent
+l'être. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'âme, les
+catégories sont presque toujours rappelées et discutées; toutefois, du
+sein même de ces discussions, s'échappe presque toujours le principe que
+Dieu est hors de toutes les catégories[149].
+
+[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr.
+cité, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.]
+
+C'est plus tard que l'on voit décidément passer l'empire du côté du
+péripatétisme, mais alors la métaphysique décroît et cède la place à
+la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le
+formalisme_, commence à prévaloir dans la science. Chez les païens, on a
+réconcilié Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses
+s'éteignent; on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à les exposer
+systématiquement. Chez les chrétiens, même tendance. De tout temps, et
+notamment en Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, mais la
+plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de même aux Ve et
+VIe siècles. On distingue parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié
+sous les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de Ritter,
+l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, de qui nous possédons un
+précieux ouvrage. Jean Philopon, surnommé _le Grammairien_, subit plus
+manifestement encore la même influence. Il avait été commentateur du
+prince des péripatéticiens avant d'écrire sur la théologie, et ses
+doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes,
+qu'on peut rattacher à son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu à
+peu conduits à voir naître et grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme
+chrétien.
+
+[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et
+457.]
+
+L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou
+Damascène, est désigné comme le créateur de la théologie scolastique.
+Son ouvrage, du moins, en est le premier monument.
+
+Ce livre, intitulé _Source de la Science_, se compose de trois traités
+distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort
+claire de l'introduction de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec
+une définition générale de la philosophie; le second, un exposé
+sommaire des diverses doctrines ou _hérésies_ de l'antiquité en matière
+religieuse, et le troisième, un grand traité _de la foi orthodoxe_ où
+les dogmes fondamentaux sont conçus et traduits dans la forme et
+la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur que les
+théologiens de l'Occident ont rarement égalées. L'ouvrage n'a peut-être
+pas une grande profondeur, ni une véritable originalité. Mais il est
+écrit avec une précision qui ne manque point d'élégance, et l'auteur
+y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique,
+l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui
+donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce
+qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième partie de son livre
+ait été, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la
+première fois par ordre du pape Eugène III[152], ce ne fut qu'après la
+mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent
+nulle part le nom de saint Jean Damascène. La théologie scolastique est
+donc née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le précurseur
+plutôt que le créateur; mais après qu'elle fut venue au monde, il a
+puissamment influé sur ses destinées; il est devenu une de ses autorités
+favorites, et on a regardé son traité comme le type du célèbre livre de
+Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans l'opinion du monde le sort des
+scolastiques. Exalté avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs
+grands adversaires calvinistes fissent un reproche à Melanchton de
+l'avoir imité, et que leur plus violent ennemi, Luther, dît de lui: «Il
+fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153].»
+
+[Note 151: [Grec: Pêgê gnôsiôs], _Fons scientiæ_. Dans une dédicace au
+père Goeme, évêque de Maiuine, il dit qu'il a commencé par recueillir
+tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie,
+objet du premier traité intitulé Dialectique. Le second, [Grec: Peri
+airestôn], n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort
+peu exact pour la partie philosophique. Le troisième, [Grec: Ekdotis
+akrizês tês orthodoxês Pistiôs], est un ouvrage en quatre livres qui
+peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. On a accusé
+l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse dans la phraséologie
+qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les
+docteurs calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît
+Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il
+se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc.
+_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)]
+
+[Note 152: Ritter, Ouvr. cité., _ibid._, p. 505. Eugène III devint
+pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette
+traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitôt
+après il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet
+passe pour s'être modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De
+Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)]
+
+[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.]
+
+Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient devient stérile,
+et la théologie orthodoxe s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des
+Pères grecs et le premier des nominalistes chrétiens.
+
+En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La littérature
+latine n'eut plus qu'un seul représentant de quelque renommée. C'est ce
+Boèce que nous avons tant cité. On le compte ordinairement parmi les
+chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite de la liste dès Pères. Le
+moyen âge le plaçait pour le moins au même rang qu'eux. Cependant
+la plupart des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote, ou des
+commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y déclare chrétien, et
+dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on
+peut rencontrer çà et là les sentiments, mais non les croyances de
+l'Évangile. Une tradition très-contestable réunit, il est vrai, à ses
+écrits authentiques quelques traités de théologie, et la mort que lui
+infligea Théodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un
+martyr[154]; on montre même son tombeau dans une église de Pavie. Cette
+réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie a consacré dans les âges
+suivants son autorité philosophique. La théologie a invoqué son
+témoignage en pleine sécurité de conscience, et nul n'a été plus
+fréquemment, plus hardiment cité dans les écoles cléricales. On peut
+dire qu'il termine avec Cassiodore la littérature latine de l'antiquité
+et commence belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de la
+scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre les temps passés et
+les temps nouveaux.
+
+[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.]
+
+Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la théologie de la
+scolastique ne nous paraîtra plus un mystère, à nous qui avons vu naître
+sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la
+Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, le christianisme
+et la philosophie, se sont unis, et que le génie du moyen âge, croyant
+et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette science
+méthodique et dominatrice que le libre génie des Orientaux avait bien
+pu, comme tout le reste, découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne
+se fût jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie date pour nous
+du XIe siècle.
+
+Les écrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux
+usurpations de Grégoire VII, à la codification des fausses décrétales, à
+l'établissement des ordres monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils
+détestent comme elle. Ils veulent faire de la théologie scolastique un
+des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale.
+C'est une erreur. Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler
+aux événements, mais son histoire appartient surtout à l'histoire
+de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre désintéressée et le
+développement spontané. La scolastique mérite son nom, elle vient des
+écoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase
+de la science humaine, qui s'explique par des antécédents éminemment
+littéraires et académiques, et il était impossible qu'elle ne réagît pas
+tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée pour le service
+de l'Église ou de la papauté, la théologie scolastique est devenue
+souvent suspecte à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à
+s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonté les
+défiances de la portion la plus gouvernementale du clergé. A la longue
+sans doute elle a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est
+pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de
+cette autorité en matière de pensée, contre laquelle devait se soulever
+un jour, à des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de
+réformation ou de philosophie.
+
+[Note 155: Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.]
+
+Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant
+étaient, nous l'avons vu» des novateurs. Quelques auteurs veulent que le
+premier d'entre eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de Canterbery,
+ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine
+qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre
+de Hales. Une opinion intermédiaire fait dater de Roscelin la
+philosophie scolastique, et d'Abélard la théologie[156]. «C'est depuis
+Abélard,» dit le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui donner
+un éloge, «que la philosophie séculière a commencé de souiller la
+théologie sacrée par son inutile curiosité[157].»
+
+[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In
+præf. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abæl.,_ sec. 64,
+etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon,
+_Des étud. monast.,_ part. II, c. vi.]
+
+[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.]
+
+Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition des sommes
+de théologie, c'est-à-dire des résumés ou compilations systématiques;
+Vincent de Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un évêque de
+Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon, avaient donné cet exemple[158].
+Mais les controverses de la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le
+véritable foyer où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força
+Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque l'employa comme à
+regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante même de la bien connaître, il
+prend soin d'en déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il,
+de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Vérité et l'autorité
+des Pères[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la
+discussion n'y est pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on
+ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160],
+nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la théologie scolastique.
+
+[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post.,
+c. i, p. 367.]
+
+[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._,
+Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.]
+
+[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gén. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p.
+34.]
+
+Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un métaphysien, saint
+Anselme, si supérieur à Lanfranc, tout en exposant avec une élévation et
+une profondeur singulières les principes d'une théodicée platonique et
+chrétienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes
+avec Roscelin et d'autres sectaires, il réduisit souvent la théologie
+a une controverse en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain, il
+n'enseigna point une méthode, il n'eut point d'école.
+
+Alors cependant la science fit évidemment un grand effort, sinon
+un grand progrès, et, se concentrant presque tout entière dans la
+dialectique, elle acquit un surcroît de vogue et de puissance. Tout
+aussitôt elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la
+prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à se compléter
+mutuellement, toutes deux travaillant bientôt à se mutuellement dominer;
+et soudain ce commerce, cet échange entre les deux études fit éclore,
+avec de nouvelles questions, avec des théories nouvelles qui semblaient
+enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit.
+Tandis que la dialectique venait armer la théologie, qui prétendait
+la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de son exigeante
+auxiliaire, et démêlant en elle une indépendance cachée, elle craignait
+le sort des monarques asservis ou effacés par leur ministre: elle
+croyait voir un maître du palais s'asseoir près du trône d'un roi
+fainéant[161].
+
+[Note 161: La création de la théologie moderne ou la transformation de
+la religion en une science abstraite et bientôt scolastique, est exposée
+avec autant d'instruction que de sagacité dans un ouvrage remarquable,
+intitulé _The scholastic philosophy considered in its relation to
+christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de théologie
+à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit et guidé, et son livre
+mériterait d'être traduit. (1 vol. in--8°, 2° éd. Londres, 1837.)]
+
+Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger et de Roscelin
+n'eussent excité des débats favorables aux progrès généraux de l'esprit
+dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines
+doctrines dans la science, avait déterminé les uns à modifier ces
+doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement
+de l'Église, les autres à s'instruire plus à fond des ressources de la
+logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer
+le concours à l'orthodoxie. On connaît très-imparfaitement les systèmes
+d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres,
+mais sans nul doute chacun d'eux a travaillé dans son genre à rendre
+la théologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard
+platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du
+dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le
+premier il avait rendu la théologie contentieuse[162].
+
+[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t.
+III, c. ix.]
+
+Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat qu'Abélard; nul n'a
+porté dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilité
+plus facile, une lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une
+intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en même temps il
+s'attachait à rendre son art accessible et populaire. Lors donc que,
+vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut
+comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison
+qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gré des préventions
+diverses, que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur ou son
+conquérant le plus redoutable. Peut-être les deux opinions étaient-elles
+plausibles, il y avait en lui de quoi répondre à bien des espérances
+et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit,
+je crois, avec une entière sincérité, il venait façonner la foi à la
+dialectique et la prémunir contre la dialectique même. Nous le verrons
+soutenir en même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis plus fermes
+ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble
+attaquer l'abus que l'hérésie fait de la logique, et les dédains que
+l'orthodoxie lui témoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il
+se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour à tour exigeant
+comme un critique et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de
+réaliser en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien rationaliste.
+
+Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations que la philosophie
+a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa mémoire. Nous pourrions
+multiplier les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la
+théologie scolastique continuer sa route et ses succès au milieu des
+plaintes et quelquefois des malédictions d'une partie de l'Église,
+jusqu'au jour où c'est la raison aussi qui réclame et ose attaquer
+Aristote lui-même à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand,
+Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle. Alors, ce qui devait un
+jour devenir un préjugé paraissait une nouveauté, et la témérité était
+du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au dogme et à l'Église
+en général le caractère philosophique dominait en eux, et l'expression
+de théologie scolastique équivalait, dans le langage du temps, à celle
+de philosophie de la théologie. C'est avec ces idées qu'il faut se
+représenter Abélard, et que son siècle l'a considéré. L'opinion commune
+du clergé sur son compte est celle de Baronius[163]: «Pierre Abélard a
+soumis les Écritures aux philosophes, principalement à Aristote, et
+il traite les Pères d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils
+disaient.»
+
+[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_.,
+lib. post., c. VII, p. 1126, etc.]
+
+On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procédé
+dans les questions épineuses était d'exposer les diverses opinions, et
+de les soumettre à un examen analytique, sous le double contrôle du
+raisonnement et de l'autorité. Toutes les citations que la lecture avait
+pu lui fournir, étaient passées en revue, discutées, interprétées; puis
+il produisait son avis, en le raccordant à son tour avec ces citations
+mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement à une apparence d'unité.
+Cette méthode exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines
+des auteurs que des passages de leurs écrits qui pouvaient être invoqués
+pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues
+en thèse, ou favorisées en passant par des propositions isolées,
+s'appelaient des sentences, _sententiæ_. L'art de la controverse étant
+d'opposer les autorités aux autorités, et de déconcerter une proposition
+par une citation imprévue, tout esprit qui voulait briller dans cette
+sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes
+dont il pouvait avoir à diriger ou à repousser les coups; et c'est
+pour cela que des recueils de citations étaient indispensables aux
+philosophes de l'école, afin que la soudaineté de leurs objections fût
+égale à l'à-propos de leurs réponses.
+
+Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits du temps que celui de
+livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus célèbre recueil
+qui ait porté ce nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard, qui
+fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. Ce livre exerça
+pendant plusieurs siècles une grande autorité: il devint la base de
+renseignement théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite
+ordinairement le docte prélat comme le chef et le fondateur de cette
+école de théologiens appelés les docteurs sententiaires (_doctores
+sententiarii_), par opposition à ceux qui portent le nom de docteurs
+bibliques (_biblici_). Ce fut une école nouvelle, plus savante, plus
+logique, plus aristotélique que l'école ancienne qui, discutant moins,
+approfondissait moins peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni
+la dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, voyait avec
+inquiétude une éristique toute profane envahir le domaine entier de la
+science sacrée[164].
+
+[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.]
+
+Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies, l'une biblique dont
+Hildebert, évêque du Mans, était, dit-on, la lumière, et à laquelle on
+peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues
+et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et protéger saint Bernard;
+l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribué à former, sans
+prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même effrayé des
+conséquences de son oeuvre, et verrait le sein de la science déchiré par
+ses enfants. Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi par
+le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches
+spéculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers,
+qu'on a nommés _practici_, s'adonnaient surtout à la propagation de
+la foi et à la prédication. La théologie des uns fut la théologie
+scolastique par excellence, et celle des autres, la théologie mystique.
+C'est la première qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est
+celle-là dont on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que nul
+avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. Le premier il la
+professa publiquement, c'est-à-dire avec un caractère officiel dans
+l'Académie de Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au même
+lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement,
+surtout son enseignement théologique, de fait si accrédité, en réalité
+si puissant, paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé[165].
+Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'école, il
+n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne
+furent pas son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.
+
+[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann,
+_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.]
+
+Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque Pierre Lombard vint
+prêter postérieurement l'influence de sa dignité, je n'hésite point à en
+regarder Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui donna à la
+philosophie sacrée sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et
+surtout dans les académies de Paris propagea ou suivit de près ou de
+loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, a selon
+moi procédé de l'enseignement d'Abélard. En lui se retrouvent tous les
+caractères de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance,
+soit lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. Car ce
+maître fut tout ensemble modéré et hardi, il eut toutes les tendances et
+voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite
+n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce
+qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit
+raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son génie et de
+son système que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se
+porter aux dernières extrémités, il a encouragé par son exemple et son
+impulsion le rationalisme à tous les degrés [166].
+
+[Note 166: «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le principe du
+rationalisme qui dans son premier développement exerça sur la foule
+passionnée l'espèce de fascination que le protestantisme produisit trois
+siècles plus tard, et que le libéralisme a renouvelé de nos jours
+avec un succès non moins éclatant.» (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c.
+XXVIII.)]
+
+C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher les noms qui
+illustrent la première période de la scolastique; la seconde commence
+avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée,
+Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de
+Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant
+d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent peut-être
+leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne paraît
+lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre
+Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque, investi de
+l'autorité, dépositaire des grands intérêts de l'unité ecclésiastique,
+calmé et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la
+responsabilité, un peu énervé par une ambition satisfaite, mais
+instituant cependant l'esprit de son école dans la chaire épiscopale et
+donnant à la théologie, pour charte octroyée, le _Livre des Sentences_.
+Abélard n'a point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu
+mériter; mais il a été le maître du _Maître des Sentences_. C'est une
+tradition que Pierre Lombard avait été son élève et disait que le _Sic
+et Non_ était son bréviaire[168].
+
+[Note 167: Cette division est généralement reçue. Brucker, _Hist.
+crit._, t. III, p. 731.]
+
+[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p.
+1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.]
+
+_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable
+d'un ouvrage important dans la série des écrits théologiques d'Abélard.
+Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme;
+ça ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chrétien.
+L'ouvrage peut bien suggérer le doute, il n'a pas été fait pour
+l'établir: mais le titre seul devait à bon droit alarmer les vigilants
+défenseurs de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais Abélard
+a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unité de
+croyance, sans danger pour lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût
+que l'ouvrage existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. Plus
+inconnu, le livre en était plus suspect; les dénonciateurs d'Abélard au
+concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte
+même est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû supposer qu'il
+contenait le mystère de l'incrédulité cachée d'un philosophe hypocrite.
+
+Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce livre célèbre et ignoré,
+et nous lui en devons la publication[169].
+
+[Note 169: _Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre
+de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry,
+était tout ce qu'on en connaissait. Les bénédictins, éditeurs du
+_Thésaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils
+avaient cet écrit à leur disposition, et que c'était un tissu de
+contradictions. M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un
+de la bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p.
+CLXXXVI.)]
+
+Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur
+y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les écrits
+des saints, quelques propositions diffèrent et même se combattent.
+Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas juger témérairement ceux
+qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous
+devons nous défier de notre infirmité d'esprit. «La grâce doit plutôt
+nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manqué pour écrire.»
+Leur langage est parfois inusité, le sens des mots varie, chacun parle
+sa langue, et comme l'uniformité est, au dire de Cicéron, mère de la
+satiété, on ne doit pas présenter toutes choses dans la nudité de
+l'expression vulgaire.
+
+Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints
+beaucoup d'apocryphes, et que même dans les écrits authentiques, et
+jusque dans les divins testaments, des passages ont été altérés par les
+copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint Mathieu cite Isaïe pour
+Asaph, et Jérémie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le
+Seigneur fut crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à la
+sixième[171].
+
+[Note 170: Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au passage indiqué
+(xii, 35), mais seulement _le prophète_, et comme il s'agit d'un renvoi
+à un psaume, cette désignation indique suffisamment David le roi
+prophète. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps,
+77.) Quant à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii,
+9).]
+
+[Note 171: Cette diversité existe également (Marc, xv, 25.--Math. xxvii,
+45.--Jean, xix, 14.)]
+
+Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des
+écrivains sacrés, qu'il leur est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a
+fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui
+nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les
+adopter, les opinions des autres à titre de documents. Il se peut aussi
+qu'ils imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux idées
+communes ou aux apparences extérieures. Joseph est appelé, dans
+l'Évangile le père de Jésus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que
+le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou
+qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans
+l'état réel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide,
+quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air.
+Les philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. Il y en a
+de telles dans Boèce.
+
+[Note 172: Luc, II, 48.]
+
+Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les
+Pères, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Être les causes
+de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des
+intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les différents sens
+d'un même mot dans les différentes autorités, on arrivera facilement à
+la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la contradiction est
+trop manifeste, il faut comparer les autorités et choisir. Ainsi, par
+exemple, il est admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments
+le don de prophétie, saint Pierre lui-même s'est trompé au sujet de
+certains rites de l'ancienne loi, et il a été publiquement repris par
+saint Paul. Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce dans son
+Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne
+faut pas traiter de mensonges les faussetés qui peuvent se rencontrer
+dans les écrivains ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention de
+tromper, «et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout
+peser, en considérant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on
+le fait.» Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire les
+docteur, non avec la nécessité de croire, mais avec la liberté de
+juger.»
+
+[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans
+aucun récit que saint Paul soit allé en Espagne.]
+
+Faites une distinction entre l'autorité canonique de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament et celle des livres postérieurs. Si dans l'Écriture
+quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou
+vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien de plus. Mais dans
+les livres qui sont venus après, il n'en est pas ainsi: saint Jérôme
+ne semblé commander une confiance absolue que pour les opuscules de
+Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres,
+il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia
+probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.)
+
+[Note 174: Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune fille, il dit
+en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii
+epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abélard répète _opuscula_ pour
+Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S.
+Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)]
+
+«Après ces observations préalables, je veux accomplir mon projet et
+recueillir les diverses maximes des saints Pères qui s'offriront à ma
+mémoire et qui entraîneront avec elles quelque question, par suite de
+la dissonance qu'elles paraîtront présenter. Elles exciteront de jeunes
+lecteurs à s'exercer plus spécialement à la recherche de la Vérité, et
+les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition est en
+effet la première clef de la science[175], c'est a l'interrogation
+assidûment ou fréquemment pratiquée que le plus perspicace des
+philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec
+passion, quand il dit, en parlant de la Catégorie de la relation:
+_Peut-être est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles
+choses, à moins qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur
+chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en
+effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition que nous
+atteignons la vérité, suivant cette parole de la vérité même: _Cherchez
+et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner
+la leçon morale de son propre exemple, celui qui fut cette même vérité
+voulut, vers la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu des
+docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation
+l'image d'un disciple qui questionne plutôt que celle d'un maître qui
+enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite
+sagesse.
+
+[Note 175: «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis
+dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem
+perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles
+de Cyrille: [Grec: Archê mathêseôs xêtêsis, kai riza tês epi tisin
+ôgnodumenois suniseôs ê peri autôn epaporêsis.] (_Comm. in Johan, ev._,
+I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)]
+
+[Note 176: Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non erit inutile.»
+Ainsi est citée la version de Boèce, ou il y a _dubitasse_ et non
+_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile
+d'avoir discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot du texte
+est [Grec: diêporêkenai].]
+
+«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures sont produites, elles
+ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer à la recherche de la
+vérité, suivant que l'écrit est recommandé par une autorité plus grande.
+C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, où sont compilées en un
+seul volume les maximes des saints, à la règle décrétée par le pape
+Gélase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien
+citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans
+les divines Écritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est à
+raison de cette contrariété que cette compilation de sentences est
+appelée _Le Oui et le Non (Sic et Non)_.»
+
+[Note 177: «Sententiae ex divinis scripturis collectae.» _Les divines
+écritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient
+aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et
+les Pères. _Divin_ Exprimait alors le sacré par opposition au profane.
+La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la
+théologie. Les _écritures_ désignaient aussi les _écrits_, et non
+l'Écriture sainte. Tout ce qui était anciennement écrit était une
+autorité, Cicéron, Virgile, Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait
+_divina pagina_.]
+
+Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations énonçant le
+pour et le contre, et distribuées en cent cinquante-sept questions
+d'une importance fort inégale. Naturellement la première est celle que
+l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit de
+l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le
+contraire_[178]. Si Abélard n'eût pas été décidé pour l'affirmative,
+aurait-il jamais écrit son ouvrage?
+
+[Note 178: «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra.»
+(I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint Thomas: «Utrum sacra
+doctrina sit argumentativa.» (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)]
+
+La collection de passages qu'il a placés ici en regard les uns des
+autres est encore précieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez
+considérable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les
+lettres sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue de la
+bibliothèque ecclésiastique des savants de Paris au XIIe siècle, quoique
+je soupçonne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui
+les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment dans saint Jérôme
+et saint Augustin[179].
+
+[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chrétiens
+cités dans le _Sic et Non_: Origène, Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence,
+Athanase, Éphrem, Ambroise, Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon,
+pape, Prosper, Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui
+Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce, Grégoire le
+Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert, abbé de Saint-Vincent
+près Bénévent, auteur au VIIIe siècle d'un commentaire sur l'Apocalypse,
+Haimon, évêque d'Halberstadt en 841, et qui a commenté les Écritures et
+rédigé un abrégé de l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi,
+moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à
+Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes.
+On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, notamment
+d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme, vient de
+seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction d'Eusèbe, et quant à
+saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traité de la
+Trinité, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a été faussement attribué.
+(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y
+a aussi quelques rares citations des païens, savoir Aristote, Cicéron,
+Sénèque et Macrobe.]
+
+Cet ouvrage fut apparemment une des premières compositions théologiques
+d'Abélard; il doit être antérieur au concile de Soissons, et sans doute
+il l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant Anselme de Laon,
+il s'érigea définitivement en professeur de théologie. C'est, comme
+l'a dit très-bien M. Cousin, «la table des matières de ses traités
+dogmatiques de théologie et de morale[180].» Mais il peut avoir été
+terminé beaucoup plus tard, et par sa nature c'était un recueil qui
+pouvait n'être jamais achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait
+jamais été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le
+tenait caché[181]. Il pouvait être connu des disciples d'Abélard, il
+avait dû leur être communiqué, et son existence était ainsi devenue
+publique, sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle
+composition n'en devait paraître que plus suspecte, et je ne m'étonne
+pas que l'abbé de Saint-Thierry, en dénonçant Abélard, rapporte des
+passages de ses autres écrits théologiques et cite seulement comme
+monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'était attacher à toute la
+doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme religieux.
+
+[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.]
+
+[Note 181: «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S. Theod., _ad
+Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)]
+
+[Note 182: «_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quædam, de quibus timeo
+ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis.»
+(_Id., ibid._)]
+
+Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit d'examen, on le dit du
+moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme,
+et il n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il a pu tomber
+dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements,
+altéré la foi, jamais il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait
+d'autant moins de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse
+pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et
+qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son
+orthodoxie seule peut être mise en question.
+
+Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses écrits
+l'esprit dogmatique, et qu'il y a professé hardiment le rationalisme,
+au risque d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé de ses
+idées, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune
+en la démontrant à sa mode, et elle lui devenait plus chère et plus
+sacrée, quand elle était devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre
+de l'auteur ajoutait à la conviction du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la
+voie sans terme où devait marcher désormais à plus ou moins grands pas
+la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient
+de siècle en siècle répondre tous les esprits opposants; il sonnait le
+réveil de la liberté de penser.
+
+Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie. Ici bornons-nous
+à remarquer que le _Sic et Non_ peut être regardé comme le point
+de départ naturel de l'esprit d'examen appliqué à la théologie,
+c'est-à-dire à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. C'était
+en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne
+pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorités. Cette
+opposition systématique des textes avait, dans un cercle plus restreint
+et sous toutes réserves d'une soumission générale et implicite à
+l'Écriture, quelque chose du doute préalable de Descartes, quelque chose
+des antinomies de Kant; c'était un choix offert à la raison.
+
+Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas
+sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le même plan; nous
+concevons qu'on lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître
+rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait pu croire
+quelquefois que Pierre Lombard le lui avait dérobé[183]. On sait que
+les _Quatre Livres des sentences_ sont divisés en chapitre intitulés
+_Distinctions;_ c'est-à-dire que chaque question y est successivement
+posée; puis les autorités et les arguments contraires sont présentés
+sur chacune, et la solution est établie presque toujours à l'aide d'une
+distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette
+coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard
+n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maître?
+L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinité et la
+Providence, est absolument celle de l'Introduction à la théologie;
+et bien que le docte évêque évite et parfois combatte les opinions
+contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa méthode et
+nourri de sa science.
+
+[Note 183: «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille
+per plagum surripuerit.» (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p.
+88.)]
+
+Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment le pour et le
+contre, sauf à conclure, devint la forme permanente de la théologie
+scolastique. L'école dogmatique de forme comme de fond, celle qui
+enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins
+en moins écoutée; et lorsque, près de cent ans plus tard, saint Thomas
+d'Aquin résuma toute la théologie dans son admirable livre, il posa
+intrépidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous
+les articles des questions, et, divisant à l'infini les objections et
+les réponses, opposant une par une, autorité à autorité, raisonnement à
+raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter,
+un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par
+l'exposition. _La Somme théologique_ présente la religion tout entière
+comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit
+toujours par avoir raison. C'est la négation la plus franche et la pins
+développée de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie scolastique,
+étudiée dans l'esprit de la foi, mais enseignée comme une science, est
+devenue, avec le temps, la théologie proprement dite; avec le temps, il
+n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. C'est essentiellement celle
+qui s'est perpétuée dans les séminaires. Au XVIIe siècle, le P.
+Petau, en composant son remarquable traité des dogmes théologiques,
+reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et
+saint Thomas, et quand l'Église veut réellement enseigner, il faut bien,
+de gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore
+en France d'autre théologie reconnue.
+
+Cependant les âmes ferventes, les esprits simples et pratiques, les
+hommes de gouvernement dans l'Église sont loin d'avoir toujours porté
+une grande confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière! il a
+souvent alarmé tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le
+vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif
+que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se sent revêtu d'une mission
+de commandement, et croit représenter celui dont il est écrit: _Tanquam
+potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique,
+soit comme homme d'État, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la
+transformation dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui
+même il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la
+théologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si
+réservé en matière de raisonnement, que si la chose était à faire, je
+ne sais si le clergé donnerait les mains à l'invention de la théologie
+didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir
+peu à se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est sous cette
+forme que le rationalisme est rentré dans son sein. Quant à ceux qui ont
+ouvert la route, qui se sont montrés particulièrement philosophes dans
+la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique de la théologie,
+qui ont enfin fondé la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus
+prudent des philosophes modernes:
+
+ «La question de la conformité de la foi avec la raison, a toujours
+ été un grand problème. Dans la primitive Eglise, les plus habiles
+ auteurs chrétiens s'accommodaient des pensées des platoniciens qui
+ leur revenaient le plus et qui étaient le plus en vogue alors. Peu à
+ peu Aristote prît la place de Platon, lorsque le goût des systèmes
+ commença à régner, et lorsque la théologie même devint plus
+ systématique par les décisions des conciles généraux, qui
+ fournissaient des formulaires précis et positifs. Saint Augustin,
+ Boèce et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans
+ l'Orient, ont contribué le plus à réduire la théologie en forme de
+ science, sans parler de Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques
+ autres théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce qu'enfin
+ les scolastiques survinrent et que le loisir des cloîtres donnant
+ carrière aux spéculations, aidées par la philosophie d'Aristote,
+ traduite de l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie et
+ de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du
+ soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison.»
+
+Abélard fut un des premiers de ces scolastiques qui préparaient ce
+_composé de théologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la
+foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant même que les
+Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître Aristote tout
+entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: «Je plains les
+habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur
+zèle. Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois à Pierre
+Abélard.... et à quelques autres qui se sont trop enfoncés dans
+l'explication des mystères[184].»
+
+[Note 184: Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.]
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--_Introductio ad theologiam_.
+
+Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie il laissa ses
+écoliers lui demander «une _somme_ de l'érudition sacrée qui fût
+comme une introduction à l'Écriture sainte[185].» Ils avaient lu,
+continue-t-il, et goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les
+lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus facile à son
+esprit de pénétrer le sens de l'Écriture sainte et les raisons de notre
+foi qu'il ne le lui avait été de tarir, comme ils le disaient, les puits
+de l'abîme philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne
+devait-il pas être, en définitive, l'étude de Dieu, à qui tout doit être
+rapporté? Pourquoi a-t-il été permis aux fidèles d'étudier les arts
+profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et
+ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, et cette
+connaissance préalable de la nature des choses, qui peuvent servir soit
+à comprendre et à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à
+en défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée de
+questions ardues, plus elle doit être munie d'un rempart de fortes
+raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'être
+philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre
+les solutions difficiles, plus elle est propre à troubler la simplicité
+de notre foi. Ils ont donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre
+toutes ces controverses celui que l'expérience leur a fait connaître
+pour versé dès le berceau dans l'étude de la philosophie et
+principalement de la dialectique, cette maîtresse en tout raisonnement,
+et ils l'ont unanimement supplié de faire valoir le talent que Dieu lui
+a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte
+avec les intérêts. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à
+l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit,
+de travaux, préfère désormais les choses divines aux choses humaines
+et délaisse le siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis
+embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir
+maintenant à gagner des âmes: c'est bien le moins que de venir à la
+onzième heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances
+de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas
+pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces,
+ou plutôt avec l'aide supplétive de la grâce divine, ne promettant pas
+tant de dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, le sens
+de ses opinions.
+
+[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.]
+
+«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes fautes veulent, ce qu'à
+Dieu ne plaise, que je m'écarte de la pensée ou de l'expression
+catholique, que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention;
+je serai toujours prêt à donner satisfaction sur toute erreur en
+corrigeant ou en effaçant ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle
+me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorité de
+l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si
+grand homme a rétracté ou corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si
+j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien par dédain, je n'en
+soutiendrai rien par présomption. Si je ne suis pas exempt du défaut de
+l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'hérésie, car
+ce n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, mais l'obstination de
+l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, désirant se faire un nom par
+quelque nouveauté, met sa gloire à avancer des choses extraordinaires
+qu'il s'efforce mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître
+supérieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous
+de personne[186].»
+
+[Note 186: C'est à peu prés le début de l'Introduction à la théologie.
+Dans son autre théologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov.
+anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec étendue sur les déclarations
+qui terminent ce préambule; il y dit que c'est une grande impiété que de
+corrompre par le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire
+participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la logique; et
+il s'élève contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force
+qui prouve combien il avait à coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III,
+p. 1245-1258.)]
+
+Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il
+appartient. Abélard raconte qu'après sa prise d'habit au couvent de
+Saint-Denis, il rouvrit un cours de théologie, et qu'a la demande de ses
+élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un traité destiné
+à faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traité, qui fut
+avidement lu et qui, déféré au synode de Soissons, y fut condamné et
+brûlé, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction à la théologie_,[188]
+véritable résumé de son enseignement, le plus important de ses ouvrages
+théologiques; car ses principales opinions en ces matières y sont
+développées ou indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été
+jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, cependant, soit
+que la rédaction n'en fût pas définitive, et en effet elle laisse
+beaucoup a désirer pour l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il
+n'avouât pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs n'est
+parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence
+ou la réflexion eût modifié ses idées ou son caractère, il a traité de
+nouveau le même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît meilleure
+et la diction plus travaillée; c'est la _Théologie chrétienne_, que nous
+n'avons pas non plus tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire
+dix-huit ou vingt ans après la composition de l'Introduction, Guillaume
+de Saint-Thierry en dénonça l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet
+ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprît
+la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou
+plutôt des précautions de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne
+voit entre les deux livres qu'une différence de volume: l'un, dit-il,
+contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que
+saint Bernard paraît avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a
+surtout condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité ou la nature
+de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaître, comme le
+plus propre à révéler la théologie d'Abélard.
+
+[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p.
+75.]
+
+[Note 188: Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad theologiam divin in
+III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)]
+
+[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112,
+et ci-dessus, t. I, p. 183.]
+
+Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas complet, mais il en a
+été retrouvé récemment un abrégé composé, selon toute apparence,
+par Abélard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons rétablir la
+substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal.
+
+Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend de trois choses, la
+foi, la charité, le sacrement. La foi, qui contient l'espérance,
+comme le genre contient l'espèce, est l'estimation des choses qui
+n'apparaissent pas[190], c'est-à-dire qui ne sont pas soumises aux sens
+du corps.
+
+[Note 190: «Existimatio rerum non apparentium.» _Introd_, p. 977. Le mot
+d'_existimatio_ répond à celui de saint Paul [Grec: Elenchos],
+traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par
+_convictio_. C'est cette dernière Idée que voulait rendre Abélard; on
+a vu que pour lui estimation, Équivalent d'_opinio_, [Grec: doxa],
+s'alliait naturellement, d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi
+ou de croyance. (Hébr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i.
+I, p. 400.)]
+
+La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne
+les croit pas, on les connaît; le mérite et le propre de la foi est
+de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne
+connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne
+voit pas. Qu'est-ce que la vérité? voir ce que l'on croit. Car la foi
+est la croyance aux choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans
+l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. Les philosophes
+ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du
+doute soit par la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce qui
+fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Cicéron). Il y a donc
+plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou
+improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux
+choses apparentes.
+
+[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.]
+
+Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes
+n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au
+salut se placent celles qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu,
+puis à ses dispensations ou dispositions nécessaires.
+
+«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non
+plusieurs, seul Seigneur de tous, seul créateur, seul principe, seule
+lumière, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul
+tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence absolument
+immutable et simple, en qui ne peuvent être aucunes parties ni rien
+qui ne soit elle-même, seule véritable unité en tout, hors en ce qui
+concerne la pluralité des personnes divines. Car en cette substance si
+simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout
+coégales et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement,
+c'est-à-dire comme des choses numériquement diverses, mais seulement par
+la diversité des propriétés, une étant Dieu le père, une étant Dieu le
+fils, une étant Dieu esprit de Dieu, procédant du Père et du Fils. Une
+de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre.
+Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le
+Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit
+également. Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, étant
+un en nature, un numériquement autant que substantiellement. Mais de la
+diversité des propriétés naît la distinction des personnes; elle est
+telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette
+personne-là; comme un homme diffère d'un homme personnellement et non
+substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-là, quoiqu'étant
+ce qu'est celui-là, c'est-à-dire identique de substance et non de
+personne[192].»
+
+[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir là un réalisme
+très-prononcé, car Abelard semble admettre ici l'identité de substance
+entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et
+non l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus
+exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le verra, elle est reçue
+et presque triviale dans la question et ne doit pas être reprochée à
+notre auteur.]
+
+Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, _ingenitus_),
+c'est-à-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du
+Fils est d'être engendré, et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré,
+mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou
+créés. Le Père est donc le principe de la divinité. (Saint Augustin, _De
+Trin._, IV, xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois personnes,
+chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; en ce sens, la Trinité est
+indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois
+personnes n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement étant dite
+inengendrée, une engendrée, une procédant, il suit qu'il n'y a pas en
+elles pluralité de choses ou pluralité substantielle, mais pluralité
+de propriétés: chacune est personne, mais point de la même manière que
+chacune est Dieu. Tout ce qui appartient à la personne est propre, tout
+ce qui appartient à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun
+à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. «Tel est,» dit
+Abélard, «le résumé de la foi touchant l'unité et la trinité, qu'il
+nous faut établir et fortifier par des exemples et des similitudes
+convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en
+effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne
+peut être exposé de façon à être compris[193]?»
+
+[Note 193: Ces idées générales sur la Trinité n'ont rien d'original, non
+plus que de hasardé. Abélard les emprunte surtout à saint Augustin qui
+lui-même les a plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver
+exposées avec soin et développement dans la _Somme_ de saint Thomas.
+(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une différence seule doit être
+remarquée. Abélard, guidé en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus
+aux différences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la
+généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae
+numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne
+sont pas des substances. Cependant comment être trois sans différence
+numérique? Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence,
+et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve
+plus prudent de s'en tenir à la différence de propriété, Jean Damascène,
+suivant lui, était plus frappé des ressemblances que des différences.
+(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._
+I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de
+la Trinité soient choses numériques diverses, admet cependant que le
+nombre, _termini numerales_, s'applique à la divinité. Il considère la
+multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il
+dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi,
+a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire que les trois personnes sont
+«trois êtres individuels subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont
+chacun un principe d'action.» (Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Trinité
+et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abélard nous paraît plus sage.
+Il suit du reste une opinion exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de
+Boèce, savoir que le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais
+seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p.
+958.)]
+
+Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes?
+Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une
+trinité personnelle? De là deux points «à défendre contre les attaques
+véhémentes des philosophes.»
+
+La distinction des personnes doit nous servir à mieux concevoir la
+divinité, c'est-à-dire dans la divinité le bien suprême et la perfection
+absolue. Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: Dieu est
+tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce
+qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, étant
+lui-même la suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: Dieu est
+sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni être trompé. Le nom du
+Saint-Esprit enfin désigne la charité ou la bonté: Dieu est bon, car
+il veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout arrive le mieux
+possible, et il conduit tout à la meilleure fin. Là où s'unissent ces
+trois choses, puissance, sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est
+réalisé.
+
+Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le père
+tout-puissant, dit le Symbole des apôtres. «Comme Dieu, innascible,
+comme père, inengendré (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant,
+la plénitude de la force,» dit l'évêque Maxime[194], «car il
+est tout-puissant par la divinité inengendrée, et père par la
+toute-puissance.» La _divinité inengendrée_ signifie que seul des trois
+personnes il est inengendré, seul il n'est point par un autre que lui,
+_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont
+par lui, _ab ipso sunt_. _Père par la toute-puissance_, cela veut dire
+évidemment que la puissance divine lui appartient, spécialement, comme
+propriété, de même que celle d'être inengendré, bien que chacune des
+autres personnes, étant de même substance, soit de même puissance. «En
+effet, les propriétés des trois personnes étant distinctes, certaines
+choses sont d'ordinaire dites ou admises spécialement et comme
+proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'après
+leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union à chacune
+d'elles[195].» Le Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est
+sagesse; le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement,
+à raison des propriétés des personnes, certaines oeuvres sont
+spécialement attribuées à chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient
+dites oeuvres indivises de la Trinité, et que tout ce qui est fait par
+une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est
+assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération s'accomplit par
+l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinité opère
+tout entière. L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement
+et principalement au Père ce qui concerne la puissance, son nom le
+désignant surtout, par ce fait qu'étant inengendré, il subsiste par
+lui-même, non par un autre; d'où il résulte que, comme mode substantiel,
+la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Père puisse
+faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus
+qu'il existe seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour
+être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins
+tout-puissant que le Père: les oeuvres de la Trinité sont indivises on
+communes, tout ce que fait la puissance étant réglé par la sagesse,
+accompli par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Père, et au
+Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inséparables pour la
+prière comme dans l'opération divine. Mais pour que la tonte-puissance
+qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est
+pas nécessaire que chacune soit absolument comme les deux autres,
+puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, la
+génération, la procession. Sans doute il y a égalité entre elles; il n'y
+a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au
+temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est
+pas né de lui-même et que le Père l'a engendré. Mais _ce seul plus ou
+moins_ qui est dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le Père,
+s'applique-t-il au mode de l'opération, comme au mode de l'existence?
+De cette puissance propre au Père de subsister par soi ou d'exister
+de soi-même, et non par un autre, il suit nécessairement que les deux
+autres personnes de la Trinité sont par lui et n'ont pas la propriété de
+subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode
+de l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons que la
+toute-puissance appartient au Père proprement et spécialement, en sorte
+que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes,
+mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et
+conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres
+personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles
+veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par
+moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais rien par moi-même, ou
+je ne parle point par moi-même.» (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre
+du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est
+comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en
+ce sens que tout ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération
+comme à l'existence, lui est attribué en propre par l'évêque Maxime.
+
+[Note 194: Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec
+Maxime le moine a laissé des homélies. La citation d'Abélard en dans
+l'homélie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)]
+
+[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis
+attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît marquer ici avec beaucoup
+de soin le caractère mixte de ces attributions qui sont _appropriées_
+sans être _propres_. Le point original comme aussi le point hasardé est
+le parti qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général
+ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas de
+conséquences importantes. Nous touchons ici à la nouveauté principale de
+toute la doctrine, et à l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous
+y reviendrons.]
+
+Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, par la
+toute-puissance qui lui est attribuée en propre, engendre la sagesse,
+comme un fils, la sagesse divine étant quelque chose de la divine
+toute-puissance, étant elle-même une certaine puissance; car elle est
+une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de
+connaître tout parfaitement.
+
+L'Écriture en divers passages paraît prouver que nommer la puissance
+du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'où est née la divine
+sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, née de la
+divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charité de la
+bonté divine, qui procède pareillement du Père et du Fils[196].
+
+[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.]
+
+Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît à Abélard d'unir
+ceux des philosophes, «puisque c'est à des philosophes qu'il a affaire,
+à ceux du moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des citations
+philosophiques. Nul, en effet, ne peut être accusé et persuadé que par
+des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'être vaincu par
+où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des philosophes ont été
+louées par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont élevés à une
+vie pure, mais encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités
+ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier à son ouvrage.
+Ne pût-on les citer comme des modèles de la vie, on pourrait encore
+s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir éclairer par
+l'intermédiaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos
+esprits et nos coeurs. «S'il ne faisait les grandes choses que par les
+grands hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux plus qu'à lui.» (P.
+1006.) D'ailleurs saint Jérôme nous dit de ne pas désespérer du salut de
+tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment
+saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du
+culte qui lui est dû, de la prière qui l'invoque, de la vertu qui lui
+plaît, en des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation de sa
+divinité sainte. On peut dire même que l'incarnation a été annoncée
+par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des
+prophètes, et l'on ne saurait s'étonner que _le plus grand de tous
+les philosophes_ ait paru atteindre l'idée essentielle de la Trinité,
+lorsqu'au Dieu suprême il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous]
+né de Dieu et coéternel à lui, et cette âme du monde qui est la vie et
+le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là le Verbe
+et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette âme
+du monde, née de Dieu et de son intelligence. «Dans le vrai, la Trinité
+divine n'est bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons la dignement
+concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent
+donc être prises pour une image de la Trinité, dès là seulement qu'elles
+lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'âme ou de
+Dieu, ils étaient souvent obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce
+Dieu suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette
+intelligence éternelle qui contient les types originels des choses ou
+les idées, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller
+plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison
+prescrit donc de chercher le sens caché de leurs expressions et de
+leurs emblèmes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux est
+enveloppé dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des
+philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment
+serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des
+sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit a proféré par la voix de
+Caïphe une prophétie à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la
+prononçait attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) Saint
+Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne répugne pas à la
+foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours
+accordée avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles déposèrent
+le miel sur les lèvres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce
+prodige n'annonçait pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt
+que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de sa divinité. Il
+fallait, en effet, qu'à la plus grande sagesse, qui est Jésus-Christ, ce
+fût le plus grand des philosophes qui rendît témoignage[199].
+
+[Note 197: L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, et qu'a publié M.
+Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce point (p. 1007) le texte de
+l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier répond au
+chap. xv du liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii de
+l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.]
+
+[Note 198: Grégoire le Grand dans une lettre à Domition imétropolitain,
+et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque de Calahorra. (_Epist.
+Regist_., t. III, ep. LXVII.)]
+
+[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p.
+1200, et V, p. 1955, Abélard en s'appuyant ici de l'autorité de Platon
+ne fait que suivre les Pères _platonisants. De tout temps, on a raisonné
+dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité platonique avec
+le dogme de la sainte Trinité. Les passages du philosophe grec
+habituellement cités sont ceux du _Timée_, qu'Abélard connaissait (t.
+XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments
+douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens
+d'Alexandrie ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une
+manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui
+séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est plus
+guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de Grands
+exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de la religion
+chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, _Stromat_. IV et
+VII.--Et saint Augustin lui-même, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII,
+ix.--Euseb, _Præpar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill.
+_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I
+et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinité_.--Génie du
+christianisme_, part. I, t. I, c. III.)]
+
+Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abélard
+commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de
+faire des autorités philosophiques et des citations païennes avait été
+critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint
+Paul cite Epiménide, Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il
+s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur un autel[200].
+On voit dans le Deutéronome qu'il faut raser la tête d'une captive et
+qu'ensuite on peut l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science
+profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, d'une captive
+étrangère, je veux faire une Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène,
+j'ai négligé ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le
+Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, n'a-t-il pu faire
+parler, et la sibylle, et Virgile le Poète[201]? La voix miraculeuse des
+démons n'a-t-elle pas été employée pour annoncer la vérité? Les choses
+matérielles et inanimées elles-mêmes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps.
+XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraîtront étrangers
+ou hostiles à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera grande:
+la déposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami.
+«Après tout, les témoignages que j'ai empruntés aux philosophes, je les
+ai recueillis, non dans leurs écrits, _j'en connais fort peu_, mais dans
+les livres des Pères[202].»
+
+[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.]
+
+[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La
+croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été
+fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans l'Église,
+et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.--Frérot, _Mém. de
+l'Académie des inscriptions,_ t. XXIII.]
+
+[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il;
+et dans la Théologie chrétienne, exprimant la même idée, il dit qu'il
+n'a peut-être jamais vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a
+recueilli leurs témoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._,
+I. Il, p. 1902.)[
+
+Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction et au
+commencement du second sont très nombreux et très-divers; et il y a là
+un luxe de citations dont il serait intéressant de vérifier l'origine,
+afin de bien tracer les limites de l'érudition de cette époque; car
+Abélard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir
+dans le nord des Gaules.
+
+Après les témoignages viendront les arguments. En toute chose, mais
+principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer
+sur l'autorité que sur le jugement humain.
+
+«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce sens que
+l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu.
+Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous laisserait rien à édifier
+de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer à un si grand péril le
+bouclier tant de l'autorité que de la raison, nous confiant dans celui
+par l'appui duquel le petit David a immolé l'énorme et fier Goliath avec
+son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et
+les hérétiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous
+combattent, nous détruisons la force et l'armée de leurs arguments
+contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins présomptueux dans leurs
+attaques contra la simplicité des fidèles, on se voyant réfutés sur les
+points où il leur parait le moins possible de leur répondre, savoir
+cette diversité de personnes dans une substance simple et indivisible,
+la génération du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous
+promettions d'enseigner la vérité sur tout cela; nous ne croyons pas
+que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins
+voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la
+raison humaine, et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font
+gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés
+que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent
+facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant de
+nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la
+pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas disposé
+également bien les arts qui sont des dons de la grâce, pour qu'ils
+servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du siècle, et
+enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin et tes
+autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture sainte.
+Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux passages
+formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort
+différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène au temps
+de Louis[203] a positivement ordonné l'étude et l'enseignement des
+lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et
+_flagellé_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron,
+c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour
+l'éloquence[204].
+
+[Note 203: _Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.)
+C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugène II au temps de Louis
+le Débonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: «In universis
+episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas
+occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores
+constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta
+habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina
+manifestatur atque declarantur mandata.» (_Sac. Concil_., t. VII, p.
+1557, et t. VIII, p. 112.)]
+
+[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une épître à Eustochius
+que saint Jérome raconte cette singulière histoire, et il ne souffre
+pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son
+réveil il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son corps
+on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De
+custodia virginatis_.)]
+
+«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être interdite
+à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se livrer à
+quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans les lettres
+qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est moins important
+pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni fausseté dans la
+doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment n'y aurait-il
+aucune utilité dans la science? comment mériter des reproches pour
+l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient d'être dit, rien de
+meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? Personne en effet ne
+prétendra qu'une science soit une mauvaise chose, même celle du mal,
+laquelle est nécessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois
+pour se prémunir contre le mal connu d'avance par la pensée. Ce n'est
+pas un mal que de connaître le dol ou l'adultère, mais de les commettre;
+car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise,
+et nul ne pèche en connaissant le péché, mais en le commettant. Si la
+science était un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal
+de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui
+sait tout; car la plénitude des sciences est en celui-là seul de qui
+toute science est un don. La science est la compréhension de tout ce qui
+existe, et elle discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant
+en quelque sorte présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi
+quand on énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de
+science. Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire
+pour éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal
+est également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions
+pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui
+manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des actions
+forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque
+mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science,
+et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences;
+mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose
+qu'aucun homme versé dans les lettres saintes n'ignore que les nommes
+spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine sacrée par l'étude
+de la science que par le mérite religieux, et que plus un homme parmi
+eux a été docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les
+choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apôtre en
+mérite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin,
+cependant l'un et l'autre après leur conversion reçurent d'autant
+plus largement la grâce de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient
+davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation
+de Dieu, ce qui recommande l'élude des lettres profanes, ce n'est pas
+seulement l'utilité qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne
+paraissent pas étrangères aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il
+ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de
+l'apôtre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui
+doit précisément la convaincre d'être une bonne chose, c'est qu'elle
+entraîne au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posséder.
+Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent à certains égards
+du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La
+pénitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent
+le mat commis au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et
+l'orgueil, qui sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes.
+Ce Lucifer, étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il
+était supérieur aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de
+sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des
+choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler
+mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. (Isaïe, xiv, 42.)
+Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous
+ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais
+il faut peser chaque chose en elle-même, pour ne pas encourir par un
+jugement imprudent cette malédiction prophétique: _Malheur à ceux qui
+disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumière pour les ténèbres
+et les ténèbres pour la lumière!_ Que ce peu de mots nous suffisent
+contre ceux qui, cherchant une consolation à leur inhabilité, murmurent
+aussitôt que, pour éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples
+ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est écrit:
+_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous
+devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il
+faut chercher non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection
+du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui
+l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous
+voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]?
+Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir
+a été ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être
+ouvert: la Trinité, est un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant
+qu'ont donc fait les Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la
+Trinité? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils
+venus écrire l'un après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce
+qu'avait déjà ouvert celui-là? Si les enseignements existants suffisent,
+comment se fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que
+les doutes subsistent encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle
+contiendra-t-elle indistinctement mêlée la paille avec le grain, et
+l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer
+l'ivraie? jusqu'à la fin des siècles apparemment, où les moissonneurs,
+anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes.
+Les schismatiques, les hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne
+sera jamais sûr entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour
+exciter et éprouver les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître
+ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin....
+les hérétiques doivent être contenus par la raison plutôt que par la
+puissance[207].»
+
+[Note 205: Cela est _écrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.]
+
+[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.]
+
+[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. «Ratione potius quam
+potestate eos coerceri.»]
+
+La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les rend plus
+vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donné
+l'exemple de raisonner sur les matières de foi et de poursuivre et de
+combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si
+l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'à
+nous livrer à ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint
+Grégoire a bien dit que si l'opération divine est comprise par la
+raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que la foi est sans mérite,
+quand la raison humaine lui prête ses preuves[209]. L'on en conclut
+que rien de ce qui appartient à la foi ne doit être soumis aux
+investigations de la raison, et qu'il faut croire immédiatement à
+l'autorité, même dans les choses qui paraissent le plus éloignées de la
+raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposées dans les
+Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire lui-même. Leur
+exemple à tous est une autorité contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer
+un idolâtre, convertir un incrédule? Dans toute discussion, on commence
+par persuader au nom de la raison.
+
+[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs,
+_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.]
+
+[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II.,
+Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire a été souvent citée ci
+discutée. Saint Thomas décide que la raison inductive (c'est son
+expression) diminue ou détruit le mérite de la foi, lorsqu'elle est
+invoquée pour la déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à
+l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)]
+
+«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce
+que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi,
+et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant déclarer
+inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne ce qui lui
+manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: _Qui croit vite est léger de
+coeur et sera diminué._ (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément qui
+acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières choses
+qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient
+d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacité,
+qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des choses
+intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette ferveur
+de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si
+elles en valent la peine.
+
+«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction
+des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises
+en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de
+la vie éternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum
+verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis
+meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou
+croire, autre est _connaître_ ou _manifester_. La foi est une estimation
+des choses non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses
+mêmes, grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie
+comprendre ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de
+Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, sans
+savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été des
+sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du
+coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on
+comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une
+langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV de
+la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là qu'il
+dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église ou
+ne parler qu'à lui-même et à Dieu[210].» Lorsqu'il parle de _la vertu de
+la voix_, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la
+voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point
+de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;
+qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il
+prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer
+vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il
+cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas
+savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez pas
+ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à
+prononcer des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est
+négligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui
+veut en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne,
+répondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?
+Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs
+chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le
+début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion
+d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher
+et enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à
+promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment exposé
+quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutôt
+que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère et nous
+exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, les mystères
+de Dieu et de la Trinité....
+
+[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout différemment
+ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point d'interprète, _que celui
+qui a se don_ se taise dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)]
+
+[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette
+maxime est extraite de ce recueil de préceptes, connu sous le nom de
+_Distiques de Caton_, composé, dit-on, au IIe siècle et dont le moyen
+âge faisait si grand Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à
+Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme.
+Voyez le _Livre des Proverbes français,_ par M. Leroux de Liney,
+introd., p. XIIV.]
+
+«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur la foi,
+s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait;
+écoutez ce mot d'un poète:
+
+ Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)
+
+Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors,
+de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la
+postérité.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi
+nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète:
+
+ Nondum libi defait hostis. (Lucain.)
+
+Ici Abélard fait une énumération intéressante des récentes hérésies qui
+ont porté la guerre civile dans l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait
+entendu parler d'une si grande démence. Un de nos contemporains a été
+assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter
+comme tel, et l'on dit que le peuple séduit lui a élevé un temple[212].
+Un autre a dernièrement, en Provence, forcé les gens à un nouveau
+baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du Seigneur et soutenu
+qu'on ne doit plus célébrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des
+maîtres mêmes en théologie sont assis dans la chaire empestée[214]. Un
+d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la
+foi dans le Messie, ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; que
+Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le sein d'une femme de la
+même manière que les autres humains, sauf qu'il a été conçu sans la
+participation d'un homme; et quant à là nature de la divinité et à la
+distinction des personnes, il est assez présomptueux dans ses assertions
+pour avancer que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, is s'est
+engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie que saint Augustin réfute
+dans le livre Ier de son _Traité de la Trinité._»
+
+[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de désordres
+en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et même des
+soldats. On dit qu'il prêchait sur la place devant la cathédrale
+d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tué par un
+prêtre en 1115.]
+
+[Note 213: Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il était né en
+Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des pétrobusiens, combattue par
+Pierre le Vénérable. Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut
+brûlé par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm,
+_Hist. Eccl. XIIe siècle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des hérésies
+contemporaines est précieux pour l'histoire ecclésiastique. Abélard l'a
+reproduit et un peu développé dans Sa Théologie chrétienne. (_Introd.,
+t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)]
+
+[Note 214: _Pestilentiæ; cathedras_. Racine traduit _la chaire
+empestée_. On dit aussi _chaires de pestilence_.]
+
+On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de Reims, et en effet,
+dans sa Théologie chrétienne, développant sa critique, il ajoute: «Le
+docteur qui se préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui
+incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est
+en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concédé, s'égare bien
+plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la
+substance même. Car de là il a été poussé, je l'ai entendu en personne,
+à confesser que Dieu est engendré de lui-même, parce que le Fils a
+été engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien exactement à
+l'altercation qu'au synode de Soissons Abélard eut sur ce point avec
+son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par
+ouï-dire des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il écrit la
+Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se
+complaît dans les détails, et il finit par dire avec amertume: «Et c'est
+le plus arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous ceux qui ne
+pensent pas comme lui[215]!»
+
+[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la
+_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.]
+
+Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, base de la
+distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des
+personnes mêmes que de la nature divine, en sorte que la paternité, la
+filiation, la procession seraient des choses différentes de Dieu même.
+C'est lui qui n'admet pas que le corps de Nôtre-Seigneur ait pris sa
+croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit
+au berceau, soit dans le sein de sa mère, la même grandeur qu'au
+moment où il a été mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les
+religieuses, même après leur profession publique, même dans les liens
+de la bénédiction et de la consécration, peuvent contracter mariage, et
+malgré la violation de leur voeu, leur union ne doit pas être rompue,
+et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font pénitence. Ce
+docteur, dit ailleurs Abélard, est le compatriote des autres (_eorum
+patriota_) et un des plus célèbres théologiens [216].
+
+[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.]
+
+Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou,
+non-seulement établit les propriétés des personnes comme autant de
+choses différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice,
+sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que la langage humain lui
+attribue, soient des choses ou qualités différentes de Dieu, comme en
+nous-mêmes la justice est différente de l'homme juste. Il réalise dans
+la divinité des formes essentielles ainsi que dans la créature, les
+multipliant autant que les noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que
+la grammaire a décidé que le nom exprime la substance et la qualité, et
+sert à distribuer aux sujets corporels les qualités propres ou communes:
+comme si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait aux règles
+de Donat!
+
+Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, enseigne au pays de
+Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a
+prévues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été tolérée chez
+les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, notre censeur ajoute
+dans sa Théologie deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi
+les plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots du Sacrement
+conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les
+profère, et qu'une femme peut consacrer en prononçant les paroles du
+Seigneur; l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques qu'il
+professe que Dieu n'a aucune priorité d'existence sur le monde[217];
+«sans compter une quantité innombrable d'autres opinions dont le récit
+me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arrêter, même en
+brûlant les gens dont il peut s'emparer[218].» Voilà dans quels termes
+le rationaliste du XIIe siècle prouve la nécessité de donner une
+démonstration philosophique de la Trinité.
+
+[Note 217: On croît que ces deux frères sont Bernard et Thierry, deux
+clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilité. (Voy.
+ci-dessus, i. I, p.103.)]
+
+[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.]
+
+Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le point
+dangereux[219].
+
+[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102.
+
+Dieu est indivisible. «La pureté de la substance divine n'admet ni
+accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boèce, et ne peut
+être soumise à aucune forme[220].» Dieu est immutable.
+
+ Stabilisque menens das cuneta moveri[221].
+
+[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe
+convenu que la distinction de la forme et de la matière n'est pas
+applicable à la divinité. Dans Aristote, la divinité est l'acte pur. En
+disant qu'elle est forme, Boèce entend qu'elle a en elle-même toute la
+vertu de la forme, c'est-à-dire l'essence formatrice.]
+
+[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.]
+
+Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, identique, immutable,
+sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point
+de multitude réelle[222]; la substance est une. Point de nombre réel,
+ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de
+diversité; elle est identique et invariable. Comment donc admettre
+la pluralité, la diversité des personnes? Comment une personne
+diffère-t-elle d'une personne, sans différer de la Trinité même? «C'est
+une exposition difficile peut-être, impossible même à l'homme, surtout
+quand on s'efforce de satisfaire à la raison humaine, et qu'on veut, en
+examinant une chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer de la
+comparaison avec les propriétés de la généralité des choses.... La
+nature divine n'éloigne trop de toutes les autres natures qu'elle
+a formées, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes
+convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont jugé
+que sa nature dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils n'ont osé
+l'atteindre ni tenté de la définir; et le plus grand de tous, Platon,
+n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent
+savoir quel il est[223].» Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait
+ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en
+sorte qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. Toute chose,
+en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses générales qu'on
+appelle prédicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis
+les substances, ne peut subsister par elle-même; seules les substances
+existent par elles-mêmes, seules elles persévéreraient après la
+destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont
+_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont
+antérieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le
+principe de l'être, ne saurait donc être au nombre des choses qui ne
+sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de
+la substance est d'être, en restant une et la même, susceptible d'un
+certain nombre de contraires, Comment cette propriété serait-elle
+compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui
+n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut
+point assimiler _la majesté suprême_ aux natures des choses distribuées
+entre les dix catégories, et que les règles et les enseignements de la
+philosophie ne montent point jusqu'à cette ineffable sublimité. Les
+philosophes doivent se contenter de s'enquérir des natures créées.
+Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre et à les discuter
+rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur
+la terre, à la portée de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour
+atteindre à celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout
+le langage humain est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison
+la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui
+commença avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses
+temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou
+qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un
+sens humain, et comment dire que Dieu a existé dans le temps passé avant
+que le temps n'existât? Appliquées à la nature unique de la divinité,
+nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui
+surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence
+de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence
+que les langues ont été faites. Comment s'étonner qu'étant au-dessus
+de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il
+transgresse par sa nature les règles et les exemples des philosophes,
+lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se
+conforment pas à la physique d'Aristote[224]. »Quoi donc? celui qui, au
+témoignage de Job, ou plutôt au témoignage du Seigneur, est le seul
+qui proprement soit, serait démontré n'être absolument rien, selon la
+science des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères et mes verbeux
+amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les
+traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes
+charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrées et les
+lettres profanes, et ne condamnez pas en juges téméraires quand la foi
+prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos sciences,
+L'homme a inventé la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et
+comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de son
+vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens
+originel.» Tout ce qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et
+d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous
+peuvent jamais complètement satisfaire. «Cependant nous essaierons
+l'oeuvre suivant nos forces, pour nous débarrasser de l'importunité des
+pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleuré leurs
+sciences, et nous nous sommes assez avancé dans leurs études pour avoir
+la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les
+raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons
+les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils
+cultivent, et les appropriant à leurs objections[226].»
+
+[Note 222: «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo,
+nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul
+ulla earum diversitas?» P.1070.]
+
+[Note 223: _Timée_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et
+1048.]
+
+[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est
+remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idées
+était entièrement neuf. On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi
+très-peu; il a du reste été admis de tout temps en théologie que
+les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient
+qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette thèse d'une
+manière á peu près absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux.
+Elle est restée admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I,
+dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic
+et Non_, p. 37).]
+
+[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de
+l'âme et de l'esprit était usitée depuis les premiers siècles, et les
+gnostiques, pour déprécier les chrétiens, les appelaient des hommes
+psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour être mieux
+compris; mais ce n'est pas le sens véritable, (_Introd._, p. 1075.)]
+
+[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au chapitre XII du livre
+II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence à
+marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y
+ait analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, ce
+n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans l'_Epitome_
+comme précédemment.]
+
+1° On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente
+admet cette diversité de propriétés qui constitue la Trinité des
+personnes? On peut être différent de trois manières au moins. Il y a
+différence essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela,
+comme un homme et une main; différence numérique, quand les essences
+sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut
+les compter. Enfin, la différence de propriété on de définition est
+celle de deux choses qui, bien que dans la même essence, ont en propre,
+l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées chacune par sa
+définition propre. La définition est propre, quand elle exprime ce que
+la chose est intégralement; ainsi, le corps est la substance corporelle.
+Maintenant il y a des choses qui diffèrent ainsi et qui cependant ne
+peuvent être opposées l'une à l'autre dans une division régulière. Dans
+l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent de propriété ou
+de définition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou
+raisonnables, ou bipèdes; la même essence étant ou pouvant être
+raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est emprunté à Boèce), la
+proposition, la question, la conclusion ont une définition propre, et la
+dialectique les distingue par leurs propriétés; cependant elles ne sont
+qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que
+l'on conclut, sont on peuvent être une seule et même proposition[227].
+On peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et demeure une
+essentiellement et numériquement, et dans laquelle se trouvent des
+propriétés constituant une différence, non pas numérique, mais de
+définition, et telle que les mêmes choses reçoivent des noms différents;
+car c'est une règle de dialectique: «Les choses dont les termes
+diffèrent sont différentes,» Par exemple, un _homme_ est _substance_,
+corps, _animé_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut
+être _blanc_, _crépu_, et sujet à mille accidents, et malgré tant
+de différences de propriétés qui supposent autant de définitions
+différentes, il est numériquement et essentiellement le même. Il
+peut même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet de diverses
+relations; par exemple, père et fils. De même, en Dieu, quoique Père,
+Fils et Saint-Esprit aient la même essence, autre est la propriété du
+Père en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en tant qu'il
+est engendré, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procède.
+Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complète, mais
+qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de
+similitude, mais d'identité.
+
+[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signalé ces
+passages comme étant de ceux qui annulent le mystère de la Trinité, en
+réduisant les trois personnes qui les composent à des points de vue
+d'une même chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble,
+n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut
+prouver qu'un point très-général; c'est que la différence de définition
+ou de propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des
+exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes de la
+Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la différence des
+personnes divines à être une différence de Définition du même sujet, ni
+plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont présentées comme des
+assimilations. (Cousin, _Ouvr, inéd., Introd_., p. cxcviii.--Voyez
+ci-après c, iv.)]
+
+2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la
+première qui parle, la seconde à qui l'on parle, la troisième dont on
+parle; c'est une différence de propriétés. La première personne est
+comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la
+première et la seconde sont le principe de la troisième. En effet, il
+faut une première personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde à
+qui l'on parle, et sans les deux premières, comment y en aurait-il une
+troisième de qui elles parlent? Cependant le même être peut être tour à
+tour et simultanément les trois personnes, bien qu'en tant que personne
+grammaticale l'une ne soit pas l'autre.
+
+3° Les choses en général se composent de matière et de forme. L'airain,
+par exemple, est une chose dont l'opération d'un artiste fait un sceau,
+en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour
+sceller les lettres. L'airain est la matière, la figure royale est la
+forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les propriétés de
+l'airain et du sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est pas
+le propre de l'autre, et malgré une même essence, on doit dire que le
+sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matière du sceau,
+non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être la
+matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-même est
+airain. Le sceau, une fois fait, est propre à sceller, quoiqu'il ne
+scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans
+la cire trois choses diverses de propriété, savoir: l'airain, le
+sceau, ou ce qui est propre à sceller (sigillabile), et le scellant
+(sigillans); le propre à sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le
+scellant résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés diverses
+sont dans une même essence.
+
+«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions en de justes
+proportions à la Trinité, nous pouvons réfuter, par les raisonnements
+philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le
+sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendré de
+l'airain, ainsi le Fils tient l'être de la substance de Dieu le Père» et
+c'est pour cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse est
+puissance, puissance de résister ou d'échapper à l'ignorance et à
+l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau
+d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse
+tient son être de la puissance» comme le sceau de l'airain, comme
+l'espèce du genre, le genre étant comme la matière de l'espèce. Le sceau
+exige nécessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige
+nécessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la
+réciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à
+d'autres choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à opérer, et
+comme le sceau d'airain est dit être de la substance ou de l'essence de
+l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite
+de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine
+puissance, ce qui revient à dire que le Fils est de la substance du Père
+ou qu'il est engendré par lui. Les philosophes disaient, en effet, que
+l'espèce est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle en tient
+l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que le genre précède ses
+espèces dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive
+à l'existence qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui existe
+sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il est de la nature de
+certaines espèces d'exister simultanément avec leurs genres, comme
+la quantité et l'unité, ou le nombre et le binaire[228]; de même, la
+sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a
+point été précédée par elle, Dieu ne pouvant aucunement être sans
+sagesse.
+
+[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.
+
+On a également comparé la Trinité au soleil, qui n'est ni la splendeur
+ni la chaleur, la splendeur étant comme le Fils, la chaleur comme le
+Saint-Esprit, et Abélard pense que pour désigner la Trinité, Platon
+s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les
+philosophes, ce n'est pas la substance même du soleil qui est sa
+splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à la fois du
+soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment
+exacte. Il y a une comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery a
+prise à saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du
+lac. Mais cette similitude est défectueuse par rapport a l'identité de
+substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac
+n'est la même que successivement, et aucune succession de temps ne peut
+être admise entre les personnes éternelles de la Trinité[231].
+
+[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timée_; mais elle
+est fréquente dans les Alexandrins.]
+
+[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib.
+de fid. Trin., c. VIII, p. 48.]
+
+[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p.
+1310.]
+
+A la génération du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le
+Saint-Esprit, c'est la bonté; la bonté ou charité n'est pas en Dieu
+puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité
+envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire s'étend en quelque sorte par
+l'amour vers ce qu'il aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant
+que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre procède; la différence,
+c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse
+étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité
+appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance..... Quoique
+beaucoup de docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est
+aussi de la substance du Père, e'est-à-dire qu'il est tellement par
+le Père qu'il est de seule et même substance avec lui, il n'est pas
+proprement de la substance du Père; on ne doit parler ainsi que du
+Fils[232]. L'Esprit, quoique de même substance avec le Père et le
+Fils, d'où la Trinité est dite _homousios_, c'est-à-dire d'une seule
+substance, n'est pas, à proprement parler, de la substance du Père ou
+du Fils, il faudrait qu'il en fût engendré, et il en procède
+seulement[233].»
+
+[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la même
+substance que le Père, [Grec: omoousion], il procède de la substance du
+Père,[Grec: ek tês ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De
+Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du père,
+[Grec: ek tês ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de
+la particule, Grec: ek] est réservée à celui qui est engendré, au Fils.
+C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est
+indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c.
+XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochées
+Origène.]
+
+[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abélard insiste fortement sur la
+différence de la procession à la génération. Mais si la génération n'a
+jamais été appliquée au Saint-Esprit, la procession l'a été au Fils.
+Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinité, le
+Fils et le Saint-Esprit _procèdent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.)
+Les deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le fils:
+_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_
+Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour
+_processi_ le grec porte [Grec: exêlzon] et pour _procedit, [Grec:
+ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui
+procède_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase
+où le Fils parle de lui-même, le mot _processi doive avoir le sens
+spécial et sacramental que la théologie attache à la procession du
+Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux personnes
+de la Trinité, elle serait le genre, et la génération serait l'espèce,
+et la difficulté s'accroîtrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut
+mieux tenir pour distinctes la génération et la procession, et qu'elles
+soient les deux espèces d'un genre inconnu.]
+
+Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, parce que
+toute volonté de bonté et d'amour dans la divinité entraîne le pouvoir
+de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la
+sagesse. Le sceau tient l'être de l'airain, et le _scellant_ de l'airain
+et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y
+est gravée. Ainsi le Fils seul est dit être _dans la forme de Dieu, et
+la figure de sa substance_ [234], en l'image même du Père; il lui est
+uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement
+de même substance, mais de sa substance même. Puis, comme le sceau
+_procède_, c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un
+corps mou pour lui donner la forme de l'image qui était déjà dans sa
+substance, le Saint-Esprit se communique à nous par la distribution de
+ses dons, et il y reforme l'image effacée de Dieu [235].
+
+[Note 234: «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «_qui ayant la forme et la
+nature de Dieu, [Grec: en morphê Theou]_, n'a point cru que ce fût pour
+lui une usurpation d'être égal à Dieu.» (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.)
+Bergier veut qu'on traduise: _étant une personne divine_. (Art.
+_Trinité_, sec.1.) Quant à ces mots, _figura substantiae ejus_ (Héb. I,
+3.), Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le caractère
+et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit la comparaison avec
+l'empreinte du sceau gravée dans la cire. (_Élév. sur les Myst.,_ sem
+II, élév. III.)]
+
+[Note 235: Abélard dans le texte résume ici en termes formels et
+scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en résulte
+qu'ainsi que le _matérié_ est de sa matière et que le sceau est
+d'airain, la sagesse divine tient l'être de la puissance divine, _ex
+divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identité de
+substance, mais non de propriété, entre les deux personnes. On peut donc
+et on ne peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, comme
+on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse;
+il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous paraît
+plus sagement traité dans la théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).]
+
+Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de
+l'Écriture: _L'Esprit qui procède du Père_. (Jean, xv, 26.) Rien
+de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres
+canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinité soient
+coéternelles et coégales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit
+point que Pilate s'appelât Ponce, ou que l'âme du Christ fût descendue
+aux enfers. Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis
+l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes apostoliques; par
+exemple, la virginité de la mère du Seigneur perpétuellement conservée
+après la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double
+procession n'est pas dénué d'autorités graves, mois rappelez-vous
+seulement cette théorie philosophique de Platon: Dieu est semblable à un
+grand artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée devance
+son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idées, types et modèles
+qu'il réalise ensuite, ses ouvrages n'étant que l'accomplissement des
+conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout
+effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procède donc du Fils, puisque
+les oeuvres de la bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa
+providence éternelle. Ainsi Dieu est la première cause, il tire de
+lui-même son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procède
+l'âme. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle,
+toute âme, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie;
+il est l'âme des âmes, il est l'esprit éternel qui anime dans le temps,
+qui anime le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. Platon et
+les siens, ne considérant l'esprit que comme âme, ont cru qu'il était
+créé et non pas éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout
+fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne réserver
+l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarqué
+saint Augustin que le commencement de son évangile est tout rempli de la
+langue platonicienne[237].
+
+[Note 236: Cette remarque sur la différence de la foi de l'Église à la
+foi évangélique pourrait avoir de grandes conséquences. Mais à cette
+époque on était si loin de tirer de l'examen les conséquences de
+l'incrédulité que ce message N'a point été relevé par les censeurs.
+Quant aux exemples cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture
+concorde avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la
+Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et _in terminis_;
+et c'est ce que veut dire Abélard. Il se Trompe relativement à Pilate.
+Si son prénom manque dans trois évangélistes, on le trouve dans saint
+Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle
+est attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. On l'induit
+seulement de deux versets de la première épître de saint Pierre: «Dieu
+étant mort en sa chair, mais étant ressuscité par l'esprit, par lequel
+«aussi il alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison,
+(ni, 18 «et 19.)» Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la
+naissance Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même
+soutenu que le texte de certains passages y était contraire. Mais c'est
+un point que l'Église a décidé il y a longtemps, contre les Ébionites.]
+
+[Note 237: L'opinion de Platon sur l'âme du monde est exprimée dans le
+_Timée_: «Dieu mit l'intelligence dans l'âme, l'âme dans le corps, et il
+organisa l'univers de manière à ce qu'il fût par sa constitution même
+l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme
+Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué d'une âme
+et d'une intelligence par la providence divine.» (_Trad. de Cousin_, t.
+XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idée de considérer la
+doctrine de l'âme du monde comme un pressentiment ou même une expression
+du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers
+a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit que la
+troisième personne de celle-ci est l'âme du monde (_Proep. evangel._
+II). Frerichs dit que l'opinion d'Abélard se trouva déjà dans Théophile
+d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17).
+Bède la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._,
+t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timée_ de M. H.
+Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abélard, comme
+on l'a déjà vu (t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion
+(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est
+antérieure à la Dialectique. Dans la Théologie chrétienne, l'adoption de
+la pensée de Platon comme identique à la foi dans le Saint-Esprit est
+encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans
+l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde,
+mais comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce
+qui anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de
+l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle était bien la pensée
+d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensée,
+il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinité du
+Saint-Esprit.]
+
+Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers les créatures, et
+celles-ci n'étant pas nécessaires, on a pu craindre qu'un doute s'élevât
+sur la nécessité de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion
+plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime le Père, et que de
+cette charité ineffable et mutuelle résulte le Saint-Esprit. Mais quand
+les créatures ne seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles
+le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est un attribut
+indéfectible. Cela suffit. Sans être ni moindre ni plus grande, elle est
+parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Père donne son amour au Fils
+et le Fils au Père: rien ne peut être donné à celui à qui rien ne peut
+manquer[238].
+
+[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de
+l'Introduction répond à celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).]
+
+Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie a pour objet
+d'approfondir la connaissance de la divinité, en éclaircissant tous les
+points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus
+dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien,
+mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons défendu
+notre profession de foi, il faut maintenant la développer.
+
+I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle être l'objet des
+recherches de l'humaine raison, et le Créateur peut-il par elle se faire
+connaître de sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par
+quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant
+sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur
+invisible s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. Mais le
+propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses
+insensibles; plus une chose est de nature subtile et supérieure au sens,
+plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'étude de la
+raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de
+Dieu, et il n'est rien que la raison doive être plus propre à concevoir
+que ce dont elle a reçu la ressemblance. Il est facile de conclure
+des semblables aux semblables, et chacun doit connaître aisément par
+l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable à la sienne.» Si
+d'ailleurs le secours des sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever
+du sensible à l'intelligible, reste le spectacle admirable de la
+création et de l'ordonnance universelle. «À la qualité de l'ouvrage,
+nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent.»
+
+II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve
+également son unité; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble.
+Dieu est le souverain bien, le souverain bien est nécessairement unique;
+Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire qu'il suffit à tout par
+lui-même, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur
+ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien,
+la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu étant le souverain
+bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une
+infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la science de Dieu
+même. Il cesserait d'être le bien suprême, car il y aurait quelque chose
+de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de
+ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de
+gloire à être unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu
+que sa _singularité_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales,
+ce qu'Abélard appelle les _raisons honnêtes_; elles valent mieux que les
+_raisons nécessaires_, car ce qui est honnête nous plaît et nous attire.
+La conscience suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverné
+par une intelligence que par le hasard. «Quelle sollicitude nous
+resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe,
+ce Dieu que nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle espérance
+refrénerait la malice des puissants ou les pousserait à bien faire, si
+la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les êtres
+était vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité nécessaire
+nous fissent défaut pour fermer la bouche à l'incrédule opiniâtre, ne
+serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il
+resterait du moins qu'il ne peut détruire ce qu'il attaque, et qu'il a
+contre lui l'honnêteté et l'utilité. D'un côté, point de démonstration
+rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre côté, pas
+une raison. «Si vous en croyez l'autorité des hommes quand il s'agit de
+choses occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez explorer
+par l'expérience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose,
+pourquoi ne pas céder à la même autorité, quand il s'agit de Dieu,
+l'auteur de tout[239]?»
+
+[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.]
+
+III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'où
+vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas;
+nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans
+la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord
+toutes ces choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité,
+attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance de Dieu que
+de ne pouvoir pécher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en
+a besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut plutôt qu'une
+puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas être
+attribué à la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments
+et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il
+ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non
+qu'il puisse exécuter toutes les actions, mais parce que s'il veut
+qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa volonté.
+
+Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut
+que tous les hommes soient sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le
+salut universel. C'est qu'il a deux manières de vouloir: il veut dans
+l'ordre de sa providence, et alors il délibère, dispose, institue ce
+qui postérieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de
+l'exhortation et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les
+hommes des choses que par sa grâce il récompense; ainsi il les exhorte
+au salut, mais peu lui obéissent. Il veut la conversion du pécheur,
+c'est-à-dire qu'il lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il
+promet sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa volonté et nous
+laisse le soin de l'accomplir.
+
+Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait,
+pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative ou la négative nous
+expose à de grandes anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa
+souveraine bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il
+renonce à un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la
+parfaite bonté de Dieu est hors de question, d'où la conséquence que
+tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il
+ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et
+raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non
+parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est
+point de ceux dont _il est écrit_:
+
+ Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
+
+Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire
+ou de l'abandonner; d'où il résulte que ce qu'il fait il faut qu'il le
+fasse, c'est-à-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste
+de faire, il serait injuste de ne le pas faire.
+
+Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir manque le pouvoir.»
+Dieu étant de nature immutable, immutable est sa volonté; il en résulte
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques difficultés. En
+effet un homme qui doit être damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait,
+c'est-à-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le
+salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit
+ce qu'il ne pourrait exécuter; mais si, grâce à ses oeuvres, il peut
+être sauvé, force est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui
+pourtant ne doit jamais être sauvé.
+
+«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, «que je ne puisse
+pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas aussitôt douze légions
+d'anges[240]?» Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le
+voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demandé que
+si c'eût été juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse
+faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il
+ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le mal, est-ce à dire qu'il
+consente au péché? non, c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu;
+n'est-il pas nécessaire que les _scandales arrivent_? «J'estime donc,
+bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'écarte
+beaucoup de certains passages des saints, et même un peu de la raison,
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il
+convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'où il
+résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait réellement.»
+
+[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans cette
+question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre dans Malebranche
+des idées qui rappellent celles d'Abélard. (_Ref. du Syst. du P.
+Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait déjà été cité par
+saint Augustin.]
+
+On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs en puissance, nous
+pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous
+faisons. Mais assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire
+que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de
+pécher ne nous a pas été donnée sans motif; c'était pour que la gloire
+de Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; c'était pour
+qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, non à notre nature, mais
+à sa grâce secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en
+effet celui qui doit être damné peut en effet toujours être sauvé. Il
+le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut
+consentir à son salut comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu
+peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité serait relative
+à la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pécheur ne lui
+répugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne
+veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. Tous les
+hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit
+donné pourrait être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu
+quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique pas la règle des
+philosophes que si le conséquent est impossible, c'est que l'antécédent
+l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses créées, comme en général
+tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne
+répugne point à la nature des créatures; mais les mêmes notions de
+possibilité ou d'impossibilité ne s'appliquent point au Créateur. Ce
+semble la même chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un
+individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la
+justice n'est pas la même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste
+que le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la loi, mais
+qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou
+telle circonstance, comme serait un faux témoignage, est cause que sa
+punition ne soit pas méritée. De même on peut dire d'un pécheur: il est
+possible qu'il soit sauvé par Dieu, et il est impossible que Dieu le
+sauve.
+
+[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.]
+
+Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, c'est-à-dire
+contre la volonté de Dieu à l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être
+sans ce qu'il a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues
+sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les deux possibilités.
+Dire que Dieu, par sa propre nature, a nécessairement l'attribut
+d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient
+souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle
+nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas être. Quant à
+l'objection qu'alors aucunes grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par
+nécessité, non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou plutôt
+sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; elle n'est point une
+contrainte. Son immortalité même est aussi une nécessité de sa nature:
+est-elle donc en opposition avec sa volonté? est-elle une contrainte? ne
+veut-il pas être tout ce qu'il est nécessaire qu'il soit? S'il agissait
+contre sa volonté, sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues.
+Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non malgré lui, mais
+spontanément, à faire ce qu'il fait, il n'en doit être que plus aimé,
+que plus glorifié. Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme
+qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait telle qu'en nous
+voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empêcher de nous secourir?
+
+Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la manière et dans le
+temps qu'il le fait. Il n'est pas même exact de dire qu'il choisisse la
+manière de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait
+imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. Il ne faut pas
+non plus prétendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut
+faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale à tous
+les moments. Si l'on applique cette détermination du temps au faire, non
+au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la
+faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher
+dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas
+privé, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens
+qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce
+qu'il peut quelquefois, si l'on entend par là qu'il est immutable en
+tout. Il a su autrefois que je naîtrais un jour, on ne peut dire
+qu'il sache aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis né.
+S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science
+est la même, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le même
+jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait
+point le passé, comme passé, tant que le passé est avenir, ni l'avenir,
+comme avenir, quand il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa
+science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de même de sa
+puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire après:
+il est possible qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un fait
+différent ni d'une possibilité différente, mais d'une même chose,
+d'abord au futur, ensuite au passé. Ainsi, pas plus que la science et
+la volonté, la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut
+dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ôte
+rien à sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des
+convenances variables[242].
+
+[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V,
+p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.]
+
+IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec
+l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de six jours, s'est reposé le
+septième; le passage de l'action au repos est en physique un changement.
+Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a changé, il a
+encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes
+appellent génération[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen
+disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour
+lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'opération, passion dans le
+travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle volonté.
+Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est pas qu'il suspende son
+mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommée. En opérant, en
+cessant d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire
+qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui
+d'action, car l'action consiste éminemment dans le mouvement. Comme le
+soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, n'éprouve en lui-même
+aucun changement, de même Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa
+volonté s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur
+d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce
+qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un
+lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre
+les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose
+incorporelle s'unisse aux particules, leur continuité n'y perdra rien.
+L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne
+peut occuper un lieu.
+
+[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.]
+
+[Note 244: Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa Grammaire, en
+traitant de la quantité, que ce qui est esprit ne peut être mû. Duchesne
+en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette
+dialectique ou plutôt cette logique, il la publiera au premier jour.
+(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il déjà dans les
+mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne
+trouvons pas dans celle-ci la Démonstration annoncée, ni à l'article de
+la quantité, ni à l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du
+reste la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place dans
+une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des Catégories peut
+aussi figurer dans un traité sur le langage. La démonstration de
+l'immobilité de l'esprit à propos de la quantité pouvait donc se
+trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre élémentaire
+qui la commençait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage
+de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut
+être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la Théologie
+chrétienne, un ouvrage ou _les catégories sont retraitées_. «De hoc (que
+le nom de _chose_ ne doit Être donné qu'à ce qui a en soi une existence
+véritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione
+prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).]
+
+Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et
+quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle
+que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout
+lui est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est
+oisive. L'âme elle-même est dans le corps par une vertu de sa substance,
+plus que par une position locale; grâce à sa force propre, elle le
+vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la
+putréfaction; par son pouvoir végétatif et sensitif, elle est dans tous
+les membres, pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. De même
+Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par
+quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les
+choses dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en elles. Par
+l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'était, il
+n'a point encouru la génération. Dire que Dieu est devenu homme,
+c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la
+substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans
+cette personne, il y avait trois choses, la divinité, l'âme, la chair.
+Chacune a conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée en une
+autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut jamais devenir chair, quoique
+l'âme et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'âme,
+en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une
+chose humaine, corporelle et composée de membres. La divinité unie
+à l'humanité, c'est-à-dire à une âme et à une chair, unies en une
+personne, ne s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle
+était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. En quel sens
+donc peut-on dire: le Verbe a été fait chair, Dieu s'est fait homme?
+Prises à la lettre, ces expressions conduiraient à dire que l'homme a
+été fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été toujours.
+«Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» Ces expressions signifient donc
+que la divine substance s'est associée à la substance humaine, sans être
+convertie en elle. La diversité des natures ne fait pas la diversité des
+personnes. C'est le contraire de la Trinité; en Dieu, trois personnes et
+une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme
+dans une maison le bois s'unit à la pierre sans se confondre avec elle,
+comme dans le corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, ainsi
+la divinité en se joignant à l'humanité, n'a point cessé d'être ce
+qu'elle était. Quand nos âmes reprendront leurs corps, elles ne
+deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se
+ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé à l'animé. L'âme
+prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-même immobile.
+Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La
+créature ne lui peut rien conférer[245].
+
+[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.]
+
+Ici Abélard traite accidentellement une question importante et qui a
+toujours été liée à celle de la Trinité. En effet, une fois qu'il est
+établi que le Fils de Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la
+Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il s'est fait homme.
+A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir homme? non, assurément. L'homme
+est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps
+humain, la divinité étant l'âme unique du corps de Jésus-Christ? Alors
+il n'aurait pas été homme, puisque l'homme est corps et âme. On conçoit
+que toute erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, et
+toute erreur sur l'incarnation peut étendre ses conséquences au dogme de
+la Trinité. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de
+Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, et qu'il y eût
+en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutychès, pour
+échapper à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies
+au point d'en faire une seule. De là deux hérésies célèbres; l'Église,
+qui les condamne, établit et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il
+y a deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de l'autre,
+l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une personne, la personne
+divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont
+unies d'une union _hypostatique_, c'est-à-dire substantielle. C'est
+cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière que je crois
+irréprochable; seulement la comparaison de l'union de l'âme et du corps
+dans l'homme pour éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans
+Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas être prise à la
+lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient à ce
+raisonnement: admettez que l'homme est uni à Dieu dans le Verbe fait
+chair, puisque vous admettez bien que l'âme soit unie au corps dans
+la personne humaine. L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile
+et important aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il a erré sur
+quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne
+peut être taxée d'hérésie, étant parfaitement exempte de toute intention
+d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental de la divinité de
+Jésus-Christ. Celui qui reconnaît d'une manière absolue sa divinité sur
+la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut être soupçonné de
+nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinité dans le ciel, ou
+comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur
+l'article de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. Pierre Lombard
+avait avancé que Jésus-Christ, en devenant homme, n'était pas devenu
+quelque chose, ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait être
+quelque chose, quelque chose pourrait être Dieu, et l'on disait que
+Pierre Lombard avait reçu cette idée de son maître Abélard. Cette
+erreur, qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 au concile de
+Tours, et condamnée par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a écrit
+une dissertation où il la discute fort clairement et en fait connaître
+les sources; au nombre des autorités qu'il cite est l'opinion d'Abélard;
+il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais
+qu'il s'était mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans le
+Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius
+n'hésite-t-il pas à le tenir pour catholique[246].
+
+[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard est
+conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de
+l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir
+réduite ou précisée, ou bien tirée de la Théologie chrétienne qui manque
+de la portion du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs
+la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec l'union de
+l'âme et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan.
+Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boèce, _De
+duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ.
+Theol._, III, quæst. i-vi.)]
+
+V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, raison, intelligence.
+Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la
+puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le
+présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu et fortuit dans la
+nature est déjà certain et déterminé pour lui. Il y a préordination, il
+y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard
+et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par
+hasard ni sans libre arbitre. La définition du hasard, selon les
+philosophes, est l'événement inopiné provenant de causes qui ont
+originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopiné pour la
+Providence. Si les éclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent
+que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,
+non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous pu en savoir
+quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un trésor, la
+découverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le
+trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun dans une intention
+différente. Voilà un événement qui n'est point l'oeuvre du libre
+arbitre. Je veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point
+là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non
+nécessaire. Les philosophes définissent le libre arbitre le jugement
+libre de la volonté (_liberum de voluntate judicium_, Boèce). L'arbitre
+est en effet la délibération ou la _judication_ de l'âme par laquelle
+elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est
+libre, lorsqu'elle n'est poussée à ce qu'elle se propose par aucune
+force de la nature, et qu'il est également en son pouvoir de faire ou
+de ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre
+n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux êtres qui peuvent
+changer leur volonté, du même, suivant quelques-uns, qui peuvent faire
+bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester
+le libre arbitre à celui qui ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux
+bienheureux, qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné du mal, plus
+on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le péché est un
+esclavage. D'une manière générale, reconnaissons le libre arbitre à qui
+peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a résolu dans
+sa raison: Dieu est donc libre.
+
+[Note 247: Cette définition est de Boèce.--_De Interp., edit. sec._,
+I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol.
+phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.]
+
+[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le
+c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la liberté, ses définitions, ses
+preuves sont en très-grande partie empruntées de Boèce. (_De Interp.,
+ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)]
+
+Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout
+précédé, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de
+mystères que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que
+si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales
+des choses, et non à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore
+aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la côte de l'homme, ce
+serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-à-dire que les
+causes primordiales y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu
+imprimât extraordinairement aux choses une force particulière[249].
+Évidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les créatures
+et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de
+la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité sont relatives aux
+facultés des créatures, et en particulier la règle de la possibilité
+de l'antécédent liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer qu'aux
+choses créées.
+
+[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.]
+
+C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette _ancienne querelle_
+dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette
+question de savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu que
+tout arrive nécessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, «si
+habile dans le raisonnement, qu'il a mérité d'être appelé le prince des
+péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi
+réfuter les pseudo-philosophes.» Ceux-ci disent, pour troubler la
+foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive
+nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être évité, car il a été
+prévu de Dieu, et la Providence est infaillible. «Pour rompre cette
+souricière (_muscipulam_), considérons cette forte trame qu'Aristote
+ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du
+principe de contradiction jusque dans les propositions au futur.» Je
+n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici
+un résumé substantiel de la théorie logique des futurs contingents.
+«Grâce à cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisément
+réfuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous
+dit-on, que la Providence est infaillible[250]....»
+
+[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist.
+_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.]
+
+Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième livre de l'Introduction
+a la Théologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la
+suite s'en doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei[251], mais si ce
+manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi la discussion d'une
+des questions les plus difficiles peut-être auxquelles donne lieu la
+Théodicée est restée suspendue, et par un hasard singulier, dans la
+Théologie chrétienne, où sont repris tous les points traités dans
+l'Introduction, cette question reste également irrésolue. Le livre
+V, qui répond au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi
+brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après la discussion relative
+à la conciliation de la bonté de Dieu avec sa puissance, et il nous
+manque la solution du grand problème si bien préparé par Abélard. On ne
+peut renoncer à l'espérance de posséder quelque jour l'Introduction
+tout entière; l'ouvrage était probablement complet[252], et il peut se
+retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque bibliothèque
+inexplorée. Mabillon pensait l'avoir rencontré dans un manuscrit en
+trente-sept chapitres conservé en Bavière[253]; M. Rheinwald, dont les
+recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans raison, le docte
+bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitulé: _Pétri
+Abælardi Sententiæ_ qu'il a publié en l'appelant _Epitome Theologiæ
+christinæ_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences dénoncé par
+saint Bernard, condamné par le concile, désavoué par Abélard. Suivant
+lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard,
+qui n'a pas discuté pièces en main devant le concile, était en droit
+de désavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il
+se pouvait qu'on désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait
+autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines qui ne fût pas
+son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255];
+ses conjectures nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine
+encore, c'est que cet Épitome contient un résumé de l'Introduction à
+la Théologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a
+trente-sept), l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque
+quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le fond de la doctrine. Ce
+qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en étant à peu
+près la même que celle de l'Introduction, il nous donne en substance
+ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous
+pouvons ici compléter brièvement notre analyse[256].
+
+[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez
+aussi l'_Histoire littéraire_, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la
+Théologie Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de
+l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p.
+1148.]
+
+[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'après Mabillon;
+cependant M. Rheinwald élève des doutes spécieux.]
+
+[Note 253: _Iter Germantæ_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.]
+
+[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini,
+1836.--M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage parmi les manuscrits du
+monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conservés à la bibliothèque
+royale de Munich. (_Præfat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait
+déjà publié avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize
+derniers chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom
+m'est inconnu.]
+
+[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet
+abrégé est d'Abélard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie à
+son Commentaire de l'Épître aux Romains, où il a, dit-il, traité les
+questions relatives à la grâce et au mérite, et cette citation est
+exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)]
+
+[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.]
+
+La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance divine, n'impose
+aucune nécessité aux choses qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et
+de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit
+nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le voit; sa providence n'est que
+sa science éternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est
+présent; aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. Mais
+il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses dépend de la
+disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre
+destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La prédestination
+n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquée
+au bien, c'est la préparation de sa grâce.
+
+VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci fait pour les
+créatures tout ce qu'il est conforme à sa nature de faire; Dieu ne
+connaît ni l'envie ni la colère, les expressions contraires qui peuvent
+se trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent à des
+dispositions de sa volonté qui ont pour nous, mais non pour lui, les
+effets de la vengeance ou du courroux.
+
+Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le
+plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se présente la question
+célèbre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer
+son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug du péché, non que nous
+fussions, comme quelques-uns le prétendent, en la possession du démon,
+mais dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés on
+épanchant sur nous son amour, en offrant à Dieu le prix de notre
+libération et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne
+l'humilité, et en considérant les tortures du Christ, les martyrs
+eux-mêmes ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient
+pour le ciel.
+
+[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traité de
+saint Anselme sous le même nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p.
+74). La doctrine du saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation
+ne diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La différence ne
+roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. Du reste, ou l'ordonnance
+de l'Épitome s'écarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce
+dernier ouvrage l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un
+sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez ci-dessus p.
+235.]
+
+Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux natures se sont unies
+en une personne. Comme la chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et
+l'homme sont un seul Christ, similitude consacrée par saint Athanase.
+Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des
+trois personnes de la Trinité, cette personne divine n'est pas ici par
+elle-même, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car
+alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe
+dans celle de Jésus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le
+Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme
+l'âme est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les
+parties de la personne.
+
+«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: _Dieu est homme;
+l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le
+fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions
+n'est propre, hors une seule. Si la première doit être prise au propre,
+si Dieu est vraiment homme, l'éternel est temporel, le simple est
+composé, le créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une
+expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive
+souvent. Exemple, une âme pour un homme, _videbit omnis caro salutare
+Dei_ (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est
+homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_.
+Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni à Dieu_. Il
+faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est
+homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que
+cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-à-dire le Christ
+est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ «_Dieu_,
+c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258].»
+
+[Note 258: Épitom., c. XXIV, p. 68.]
+
+Cependant l'unité de la personne ne conduit pas à l'unité de volonté;
+la volonté de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption,
+_hominis assumpti_, ne peut être identique à celle de Dieu le Père;
+c'est ce que prouve clairement cette parole de Jésus: «Mon Père, que ce
+calice s'éloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non
+suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» (Math., XXVI, 39.) C'est
+une humanité véritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de
+l'humanité les affections, les souffrances, les volontés, tout, hors
+le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugée bonne et
+salutaire, mais il ne l'a pas désirée, et sous ce rapport il ne l'a pas
+voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,
+autrement elle n'eût pas été la passion.
+
+Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer sa volonté qui
+dispose et sa volonté qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de
+choses qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce qu'il veut,
+ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire à sa volonté, il le
+permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259].
+
+[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.]
+
+On élève une question: L'unité de la personne du Christ a-t-elle
+été divisée par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'à la mort de
+Jésus-Christ, l'âme a quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout
+ce que savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que Dieu. Il
+paraît raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle
+voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette
+vivification et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle n'était
+pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour le corps, le Verbe le
+faisait pour l'âme du Christ, et par elle il donnait le mouvement à son
+corps. Les affections naturelles étaient naturellement dans cette âme,
+et la force motrice également, hormis comme instrument du péché[260].
+
+[Note 260: C. XXVII, p. 76.]
+
+Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu
+qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grâce
+invisible, un signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère. Le
+premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement
+de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commémoration
+de la passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le pain et le
+vin; après la consécration, ce pain est le corps du Christ et ce vin
+est son sang[261]. Abélard reproduit sous diverses formes les pures
+doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect
+et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, il n'a pas évité
+la censure. On entrevoit ici comment il a pu être conduit à examiner
+des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu
+admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent
+soumis sur la terre à tous les accidents physiques qui peuvent atteindre
+les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de
+certains moments, d'y voir, même après la consécration, le corps et le
+sang réels de Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et la
+faute n'était pas sérieuse[262].
+
+[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au début de
+l'Introduction il est dit que trois choses sont nécessaires au salut, la
+foi, la charité, les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. Voyez
+ci-dessus, p. 188.
+
+[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamné pour avoir dit
+que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous
+n'avons point la passage de l'Introduction où cela pouvait se trouver;
+mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.
+XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius corporis
+sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad
+occultationem propter prædictam causam carnis et sanguinis reservata,
+sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc
+quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur
+rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. Sed dicimus quod
+Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen
+remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam.»]
+
+Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère proprement aucun don
+pour le salut, mais qui est le remède d'un mal, le frein de l'impureté,
+la légitimation du lien de l'homme et de la femme. Les règles sur ce
+sacrement ont varié; beaucoup de choses ont été licites qui ne le sont
+plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois
+seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent
+contracter mariage; les prêtres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263].
+S'il se trouve dans une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre
+qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas
+le ministère dans cette église, c'est-à-dire qu'il _ne tiendra pas la
+paroisse_[264]. Les prêtres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de
+voeux, reçoivent de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui
+ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une fois; il leur est même
+prescrit de chercher une femme dans une race étrangère, et cela pour
+l'extension de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé le
+voeu, comme le moine ou un prêtre, ne peut contracter mariage. Les
+ordres sont aussi un empêchement, à compter du rang d'acolythe
+exclusivement, et le mariage entraîne la renonciation aux bénéfices.
+Cependant Grégoire a dispensé de ces règles les Anglais, à cause de la
+nouveauté de leur conversion.
+
+[Note 263: «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être _votum_),
+possunt.» P. 91.]
+
+[Note 264: «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, fuerit qui
+non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non
+exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» p. 91. Tout ceci prouve
+que le célibat des prêtres, quoique estimé et habituellement prescrit,
+n'était pas une règle Commune à toutes les églises.]
+
+Le dernier point traité dans l'Épitome, comme apparemment à la fin de
+l'Introduction, puisqu'il était annoncé au début, c'était la charité.
+Elle est l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une fin
+convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, mais non pour
+lui-même, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle,
+non pour lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est point un
+amour qui tende à sa fin convenable. La fin légitime de l'amour, c'est
+Dieu même. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre à
+l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, tandis que la charité divine
+n'est point une affection de l'Être immuable, mais la disposition que sa
+bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa créature, notre amour
+est un mouvement de l'âme, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain;
+amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonné à l'amour divin
+quand il se porte vers nos semblables.
+
+La charité étant la première des vertus et la base de toutes, nous
+devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne
+sont vertus qu'à la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si
+nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes ont distingué et
+défini les vertus. Socrate les a ramenées à quatre, la prudence, la
+justice, la force, la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui
+est pour lui une science plutôt qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont
+des vices pour opposés; ces vices conduisent à des péchés. Ce qui fait
+la faute dans le péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite
+est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne volonté, c'est la
+volonté du bien inspirée par l'amour de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est
+la vie éternelle, et elle l'obtient par la rémission des péchés.
+Les péchés sont remis par la contrition, la confession, la
+satisfaction[266]. En finissant, Abélard touche avec clarté et précision
+à tous ces points, qu'il considérera plus à loisir dans d'autres
+ouvrages plus étendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici
+suffit pour nous autoriser à penser que l'Introduction contenait en
+substance toutes ses idées sur les divers points de la théologie. Il y
+approfondissait surtout le dogme de la Trinité; mais il n'omettait
+pas les questions de la rédemption, de la grâce, du péché, de la
+justification, c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son Commentaire
+sur l'Épître aux Romains et dans sa Morale.
+
+[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abélard cite ici, p. 99, la
+définition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc.,
+faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il
+avait rencontré cette citation?]
+
+[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.]
+
+Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines théologiques?
+Telle est la question qui se présente à l'esprit et que nous ne
+saurions, il faut l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous
+y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à dire que ses
+contemporains lui ont particulièrement imputé sa doctrine de la Trinité.
+Plus tard, on a surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi
+les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est
+pas l'allusion souvent citée de l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:
+
+ Pierre Abaillard en un chapitre
+ Où il parle de franc arbitre,
+ Nous dit ainsi en vérité
+ Que c'est une habilité
+ D'une voulenté raisonnable
+ Soit de bien ou de mal prenable,
+ Par grâce est a bien faire encline
+ Et à mal quand elle descline[267].
+
+[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte anonyme qui vivait
+en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).]
+
+Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature et la réalité du
+libre arbitre, et sur la possibilité d'en concilier l'existence avec la
+prescience divine, sont en général justes, nous ne pouvons en admettre
+la parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres occasions, il
+reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de concevoir une opinion
+exagérée de la fécondité de son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé
+seul la moitié seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par
+exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans
+Aristote, et déjà développé dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins
+lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de
+christianisme, ne défend le libre arbitre que contre la fatalité des
+stoïciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse
+antique. Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, pour les
+adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanité dans un
+commerce bien plus intime avec la volonté suprême. Tel est en général
+son mérite. C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes notions
+en rapport avec l'état nouveau des questions et des esprits. Sur la
+liberté, du reste, il avait été devancé. Déjà et presque de son
+temps, saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne du libre
+arbitre[268]. Abélard, moins net peut-être et moins affirmatif,
+discute plus régulièrement, et fait habilement servir la dialectique à
+l'exposition des vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions
+vu entraîné par la logique à des questions sur la nature de l'homme et
+l'ordre du monde; et ici la théodicée le ramène à la logique, qui vient
+en aide à sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et une
+valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent
+exprimée que les scolastiques, soit en métaphysique, soit en théologie,
+n'ont eu véritablement en propre que l'invention d'une méthode, ou
+l'application de la logique à toute la philosophie.
+
+[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p.
+117.--_Tractatus de Concordia præscient, cum lib. arbit. Id.,_ p.
+128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.]
+
+Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, on ne saurait les
+adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas
+qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre
+arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. Mais quand il passe de
+l'exposition du fait à la conciliation de ce fait avec l'ordre du
+monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais il
+s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée comme absolue par
+les théologiens. Sa volonté est la nature des choses, dit saint
+Augustin[269]. Il peut être philosophique de subordonner sa volonté et
+sa puissance à sa perfection; mais ce n'est pas une décision qui aille
+de soi, et l'on trouverait difficilement un écrivain ecclésiastique
+accrédité qui souscrivît à la théorie d'Abélard au moins dans ses
+termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose
+d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de la prescience et de la
+liberté, de la bonté divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine
+sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-être parce que la
+contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous
+sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont
+importantes, et malgré de justes précautions, Abélard n'a point échappé
+à l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce
+moment qu'il faut le juger.
+
+[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abélard est
+critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons
+sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint
+Paul.]
+
+Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse de l'Introduction,
+l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il soit peu méthodique. Ainsi,
+après deux livres consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer
+le troisième à discuter les attributs généraux de Dieu, sa bonté, son
+immutabilité, sa toute-puissance, son unité, même son existence; toutes
+questions indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent préalables à
+la connaissance des trois personnes de la Trinité. Il semble, en effet,
+qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaître sa nature,
+ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il
+soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi
+saint Thomas dans la plus méthodique des théologies[270]. Suivant les
+idées modernes, tous les objets traités dans le livre III, tel qu'il est
+imprimé, appartiennent à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin
+d'être des corollaires ou des appendices du dogme chrétien, sont les
+principes mêmes avec lesquels le dogme chrétien doit être conféré et
+raccordé. Mais les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; quoique
+rationaliste parmi les théologiens, il est et veut être théologien; il
+doit donc avant tout poser la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui
+n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il cite les
+philosophes et les païens, ce n'est pas pour avoir connu les vérités
+primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les vérités
+chrétiennes, mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que
+sous une forme un peu vague, un peu voilée, les vérités chrétiennes
+elles-mêmes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes
+chrétiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce
+plan même, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers
+livres n'ont point d'ordre et de clarté. L'ouvrage semble un premier
+jet, ou plutôt un recueil d'idées et de questions écrit pour
+l'enseignement ou après l'enseignement, dans l'ordre où l'improvisation
+et la polémique, inséparables de l'enseignement oral, avaient
+d'elles-mêmes disposé les matières. En effet, lorsqu'au commencement
+du second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec tant de soin
+l'emploi des autorités profanes et du raisonnement philosophique, il y
+est amené par des attaques récentes, et répond à des objections, à des
+critiques qui semblent être survenues depuis le premier livre, ou plutôt
+depuis les leçons dont le premier livre ne serait que le résumé ou le
+canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction
+d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre d'un de ses élèves
+peut-être? L'inégalité du style, les redites, les désordres, et
+quelquefois aussi les absurdités et les ellipses, les arguments tantôt
+développés avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, les citations
+parfois indiquées ou tronquées, et qui souvent encombrent le texte,
+seraient autant de circonstances favorables à cette conjecture, quoique
+assurément les morceaux importants soient de la main du maître, tels
+que le prologue, le début de l'ouvrage, celui du second livre, et les
+principaux articles du troisième. Quant au fond des idées, au choix des
+arguments, des autorités et des exemples, tout est bien de lui, et nous
+venons en vérité de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le
+retrouve dans ses autres écrits; les analogies y sont frappantes; il
+aime à se répéter.
+
+[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quæst. I-XLIV. C'est aussi l'ordre
+suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Théologiques_.]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Theologia Christiana_.
+
+L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté hardie d'un
+homme habitué à voir les intelligences plier devant lui et qui ignore
+encore les dangers de l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage
+était fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, et
+l'existence même de la Théologie chrétienne[271] prouve qu'Abélard eut
+à défendre l'Introduction, car le second ouvrage répète et adoucit le
+premier; il en contient de longs fragments littéralement reproduits,
+mais autrement divisés et rangés dans un nouvel ordre. Le style est plus
+soigné, la latinité meilleure, la composition plus méthodique et moins
+aride. L'auteur semble avoir autant à coeur d'éviter que de repousser
+les attaques de ses adversaires, et de désarmer la critique que
+d'établir ses idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, mais
+il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques
+passages importants qui modifient ou confirment les propositions les
+plus contestées de l'Introduction.
+
+[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov.
+anecd._, t. V, d. 1156-1860.]
+
+Il paraît que trois points surtout avaient provoqué le doute ou la
+discussion, peut-être aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur.
+Ce sont encore les points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.
+
+Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère général de cette
+théologie. Il est évident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins
+qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec
+la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise
+n'était pas entièrement nouvelle au temps d'Abélard, mais nul n'y avait
+apporté autant de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand
+renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à l'hétérodoxie, sans
+s'être jamais extérieurement ni, je le crois, intérieurement donné pour
+un novateur religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune,
+piqué de penser par lui-même. Il avait élevé sa chaire de sa propre main
+et se croyait le créateur de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était
+suspect: son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus sûr, son
+coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût pas évité un grand danger,
+la défiance de l'Église. Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien
+qu'il n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait
+de la provoquer, en s'empressant de la désarmer dès qu'elle le menaçait.
+C'est donc sur le caractère philosophique de sa théologie qu'il se
+montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les fidèles.
+
+L'application de la philosophie à la théologie conduit naturellement à
+citer les philosophes autant ou plus que les Pères, qui ne le sont pas
+toujours; les philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens.
+D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms
+de la philosophie. De là, dans notre auteur, un mélange nécessaire des
+lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères des
+premiers siècles en aient donné l'exemple, assez constamment suivi
+par la littérature du moyen âge, c'est un usage qui a toujours été
+soupçonné, accusé d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient
+quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition et la dialectique
+conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquité payenne, il
+y avait donc grand intérêt à justifier l'emploi de ces autorités
+hasardeuses et à réconcilier enfin la science des Gentils avec les
+traditions catholiques.
+
+Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec
+ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'écarter de l'Église,
+qui abusaient des sciences du siècle et corrompaient le dogme par la
+dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, était
+prévenue d'incrédulité et de libertinage; pour lui, comme pour ses
+successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux
+philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher à se
+disculper de son attachement à l'une en s'acharnant contre l'autre. Il
+déclamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux
+qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et
+plus hardie, et comme pour achever sa pensée, Héloïse appelait les
+adversaires de son époux du nom injurieux que saint Paul donnait à ses
+calomniateurs: saint Bernard était pour elle un pseudo-apôtre[272].
+
+[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p.
+42.]
+
+Quand la dialectique, même circonscrite dans de certaines bornes par une
+intention chrétienne, pénètre dans le dogme, elle peut toujours altérer
+ce qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple et à sa trop
+simple expression, en l'interprétant suivant la science; elle-même, et
+pour son propre compte, elle n'a été que trop accusée d'être une science
+de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'être qu'une
+orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'énergie du terme,
+n'être _chrétien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abélard tâche de se
+préserver; il s'attache à combattre, à détruire toutes les objections
+de l'hérésie contre la Trinité; il prend soin de séparer et même de
+garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. «Quant
+on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» dit M. Cousin, «on y
+trouve la dialectique placée à la tête de la théologie et l'esprit caché
+du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les
+attaquer directement[273].» En revoyant ses arguments, Abélard semble
+avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore après six ou
+sept siècles, et il a pris grand soin d'établir le caractère orthodoxe
+de sa doctrine sur la Trinité.
+
+[Note 273: _Ouvr. inèd. d'Ab._, Introd., p. cxvii.]
+
+Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou
+d'important sur ces trois points: l'autorité des philosophes, l'abus de
+la dialectique en matière de religion, la pureté de sa doctrine.
+
+1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, si celle enfin de la
+raison ne suffisent pas, même contre des philosophes qui n'invoquent que
+la dernière, il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à nos ennemis;
+en repoussant une à une leurs objections, étouffons les aboiements de
+ceux qui cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce que, dans
+une intention sincère, nous avons écrit pour la défense de la foi. Ils
+récusent eux-mêmes les philosophes comme Gentils, et leur contestent
+toute autorité en faveur de la foi, comme étant condamnés par elle.....
+Mais tous les philosophes, Gentils peut-être de nation, ne le furent
+point par la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à la damnation
+ceux à qui Dieu même, au témoignage de l'apôtre, a révélé les secrets de
+la foi et les profonds mystères de la Trinité, et dont les vertus et les
+oeuvres sont célébrées par de saints docteurs[274]?» Car peut-on nier
+que l'incarnation ne paraisse annoncée dans certains écrits payens plus
+ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand Platon dit que Dieu,
+en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre
+dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas
+une image du mystère de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus
+de l'antiquité, c'est que la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour
+tous, comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force donc à douter
+du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont,
+naturellement et sans loi écrite, _fait_, selon l'apôtre, _ce que veut
+la loi_, et qui la montraient _écrite dans leurs coeurs, leur conscience
+rendant témoignage_ pour eux-mêmes[276].» Il est évident par l'Écriture
+que «la justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces et les
+prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses
+descendants. «Ne désespérez du salut de personne ayant, avant le Christ,
+vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence,
+par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont
+jadis signalé non-seulement les philosophes, mais encore des hommes
+illettrés!... Que de témoignages nous le redisent, comme pour gourmander
+notre négligence et notre faiblesse!... Armés des pages des deux
+Testaments, des innombrables écrits des saints, nous sommes pires...
+que ceux à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite et le
+spectacle des miracles.»
+
+[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.]
+
+[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé du _même_,
+de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain mélange, et l'ayant divisé
+en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa
+longueur, puis croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du
+X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement.
+C'est la création de l'âme du monde et de la forme sphérique de
+l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au
+christianisme; le croisement à angle aigu est regardé comme une allusion
+à la position de l'écliptique sur l'équateur et n'a point de rapport
+avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timée_, éd. de M. H. Martin t.
+1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)]
+
+[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.]
+
+Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché l'immortalité de l'âme,
+la rétribution future, la gloire ou le châtiment; ils s'y appuient pour
+nous exhorter à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient
+appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils
+sachent que Dieu en est le principe ou plutôt la cause finale, qu'elles
+doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de
+Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien.
+L'humilité de Pythagore semble avoir deviné l'humilité chrétienne.
+Lorsqu'on lit ce que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette
+parole de Job: _La piété, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu,
+c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, nous sommes appelés
+chrétiens, comment refuser le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse?
+Les préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une _réformation de la loi
+naturelle que les philosophes ont observée_[278]. L'Évangile, comme la
+philosophie et à la différence de l'ancienne loi, préfère la justice
+intérieure à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention de l'âme;
+aussi quelques platoniciens ont-ils été emportés jusqu'à ce blasphème,
+que Jésus-Christ avait reçu toutes ses maximes de Platon.
+
+[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la définition de l'orateur:
+_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singulière, rappelle à
+l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII,
+28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est
+sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i),
+d'après le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].]
+
+[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abélard a commenté ailleurs avec
+détail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul
+déjà cités, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et déjà il avait
+dit dans l'Introduction: «Diximus deum esse potentiam generantem,
+et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo
+discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse
+videtur.» (L. II, p. 1101.)]
+
+Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez
+comme ils ont réglé la société: ils semblent lui avoir appliqué les
+préceptes évangéliques. Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des
+cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines.
+«La cité est une fraternité.... Les législateurs de république ont
+l'air d'avoir devancé la vie apostolique de la primitive Église.»
+L'interdiction de la propriété, la mise en commun de tous les biens
+est le principe de cette parole de Socrate dans le Timée[279]: Que les
+femmes soient communes et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes
+frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si
+grand philosophe, de qui date l'étude de la discipline morale et la
+recherche du souverain bien, ait institué une infamie aussi manifeste et
+aussi abominable que l'adultère, condamné et par les philosophes, et par
+les poëtes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au
+point que quelques-uns regardent comme adultère l'ardeur passionnée de
+l'époux pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que détruire jusqu'au
+dernier reste de la propriété: il veut que les femmes soient en commun
+dans un but, non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république est
+celle dont l'administration est dirigée vers l'utilité commune, et
+ceux-là seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union
+de corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le
+psalmiste de la perfection de la primitive Église, imitée aujourd'hui
+par les congrégations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agréable que
+les frères habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.)
+
+[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communauté des
+femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timée, le
+mariage au contraire y est réglé, et d'une manière assez singulière.
+(_Étud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)]
+
+Les anciens n'appellent cité qu'une association où tout a pour but
+le bien commun, «association maintenue sans murmure par la charité
+sincère.» C'est vraiment la définition d'une société chrétienne.
+Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité dans la
+république que Platon veut en bannir jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit
+à ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, «se regardant
+comme ses ministres, non comme ses maîtres... ils ne doivent pas
+craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberté de la
+patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude céleste qui, selon
+Cicéron, fut par révélation promise à Scipion[280].» Ainsi ont fait les
+Décius, donnant l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du Seigneur.
+«Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les abbés de ce temps-ci, eux à qui
+est confié le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent
+et reviennent à résipiscence, touchés du moins de l'exemple des Gentils,
+tandis qu'aux yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments,
+_vilia pulmentorum pabula_, ils dévorent impudemment des mets exquis et
+nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle
+courageux des Gentils ont embrassé la justice...» Qu'ils songent à ce
+Zaleucus qui appliqua à son propre fils la loi que lui-même avait faite
+contre l'adultère.
+
+[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, à
+qui nous devons le Songe de Scipion.]
+
+Les philosophes ont connu également l'abstinence des anachorètes ou des
+moines, la sublimité de la vie contemplative, les vertus de la solitude.
+La vie solitaire «est celle où la ferveur extrême de l'amour de Dieu
+nous suspend à la contemplation de la vision divine, et nous faisant
+abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse,
+pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» Quelques
+philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont su s'y élever. Faut-il
+prouver leur mépris des richesses? citons Pythagore, Cratès, Antisthène,
+leur mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense de la vérité
+comme un martyr certain de la rémunération;» le mépris de la douleur? il
+éclate dans les stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés et
+de la pureté de leur vie? C'est en eux «que commença cette beauté de la
+chasteté chrétienne ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels
+soins, quels embarras sont attachés au mariage; Salomon a peint avec la
+plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chasteté
+paraît la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine abonde en
+beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce
+et Virginie[281].
+
+[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.]
+
+Quant à la science, les témoignages des saints nous apprennent combien
+celle des philosophes nous est nécessaire dans l'étude des lettres
+sacrées, tant pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir les
+mystères allégoriques, dont l'explication est souvent dans les
+nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et
+l'arithmétique. C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si
+un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaître
+de fictions vaines? «Quelles sont les formes de style, les beautés
+d'expression que ne présente pas la page sacrée, _pagina divina_, toute
+remplie des énigmes de l'allégorie et de la parabole, et presque partout
+abondante en allusions mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution
+que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, cette mère des
+langues?.... Quels mets peuvent manquer à la table spirituelle du
+seigneur, c'est-à-dire à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire,
+_l'éléphant nage et l'agneau se promène?_.... Qui, parmi les poëtes et
+même parmi les philosophes, a égalé saint Jérôme pour la gravité de
+la diction, saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin pour la
+subtilité? Dans le premier, vous trouverez l'éloquence de Cicéron, dans
+les deux autres la suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien
+plus encore, si je ne me trompe, en comparant les écrits de chacun.
+Que dire de l'éloquence de Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs
+innombrables, tant grecs que latins, tous profondément versés dans
+l'étude des arts libéraux?.... Mais comment les évêques et les docteurs
+de la religion chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de la cité de
+Dieu, quand Platon leur interdit la cité du siècle? Bien plus, dans
+les jours solennels des grandes fêtes qui devraient être employés
+tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur table les
+bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils
+célèbrent jour et nuit la fête et le sabbat en leur compagnie; puis
+ils les récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent aux bénéfices
+ecclésiastiques, aux offrandes des pauvres, évidemment pour sacrifier
+aux démons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les hérauts
+et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... Oui, ce qui se dit dans
+l'église fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour
+eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les
+solennités de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent
+sevrer leur langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour le dehors
+et aspire à la cour des démons, aux conventicules d'histrions. C'est
+là qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand
+silence et la plus grande passion à la prédication diabolique. Mais
+apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du
+sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'église de
+Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! il l'ose. O honte! il
+l'accomplit; et devant les autels mêmes du Christ, toutes les infamies
+sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des réunions
+des fêtes solennelles, sont dédiés aux démons, et sous le voile de la
+religion et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent réunis que
+pour satisfaire librement leur lasciveté; et ainsi sont célébrées les
+veilles de Vénus[282].»
+
+[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.]
+
+Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire du théâtre. Il
+prouve que certains jeux scéniques étaient connus dès ce temps-là et
+inspiraient un goût très-vif aux classes supérieures de la société, et
+même aux grands de l'Église. Il indique également que ces scandaleuses
+représentations, qui ont longtemps souillé les lieux saints, étaient
+déjà célébrées aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé
+les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient pas les
+remontrances. Mais on comprend que cette sévérité même ne devait pas
+améliorer la position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, et ce
+n'était pas une très-habile manière de se bien mettre avec l'Église;
+que d'établir, pour justifier les philosophes, que bon nombre
+d'ecclésiastiques étaient loin de les égaler en pureté et en modestie.
+Cette apologie qui tourne en invective, décèle un esprit toujours près
+de franchir les bornes et de tourner contre le clergé les armes que
+devaient un jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs de
+toutes les écoles. Prise en elle-même et au fond, l'argumentation est
+hardie. Elle tend à mettre la foi philosophique au niveau de la foi
+chrétienne, en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes
+au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation était seule
+et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes sérieux sur le
+catholicisme d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,
+et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité chrétienne.
+Nous allons le voir humilier non moins résolument aux pieds de la foi
+l'orgueil et l'égarement de la philosophie.
+
+II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, juifs, gentils, ceux
+qui contestent avec le plus de subtilité la sainte Trinité, sont les
+professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon,
+«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» Or cette philosophie est
+comme le glaive acéré dont «un tyran aveugle se sert pour tout détruire,
+mais qui peut servir pour la défense: elle peut faire beaucoup de bien
+et beaucoup de mal. On sait que les péripatéticiens, que nous appelons
+aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, réprimé les
+hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» Quant à ceux dont
+l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a été
+condamnée, il y a longtemps, par Cicéron dans sa Rhétorique[283]. Saint
+Paul s'est prononcé maintes fois contre l'esprit contentieux et les
+argumentations verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint
+Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion toute la
+force de leurs poisons[284].» Au temps où nous sommes, les dialecticiens
+s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis
+la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse.» En eux
+est ce principe de tout péché qui précipita le premier ange de
+la céleste béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique
+s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, ils peuvent tout
+prétendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent
+comprendre et discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités,
+ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que
+ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et
+l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène à
+l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même le don que l'on tient de Dieu,
+on le perd, et l'on s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué.
+L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit
+la préférence de son jugement, c'est-à-dire qui préfère son propre
+esprit à celui de Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient,
+contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la discipline et aspire
+à la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent
+en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinité à la
+similitude des corps composés d'éléments, moins pour atteindre la vérité
+que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la
+connaissance de celui qui résiste aux superbes et fait grâce aux
+humbles.» Nul ne connaît ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu:
+nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître
+intérieur qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi la vie
+religieuse sert-elle plus à le comprendre que la subtilité d'esprit.
+«Dieu aime mieux la sainteté que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de
+l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et
+ne puissent exprimer et démontrer tout ce que l'inspiration divine
+leur fait comprendre? Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui
+s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture sainte, et qui ne
+corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure!
+Ils disent que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur a été
+donnée, que les secrets célestes leur ont été confiés; ils mentent. Ils
+semblent se vanter ouvertement d'être le temple du Saint-Esprit. Que du
+moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée par les philosophes
+gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en
+raisonnant qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui professait
+qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. «Qu'ils écoutent les
+philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs
+maîtres, eux qui méprisent les saints[285]....»
+
+[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhétorique est celle _ad
+Herennium_, l'ouvrage de Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage
+rapporté est extrait du livre II, XI.]
+
+[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22,
+23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t.
+VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.]
+
+[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.]
+
+«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter
+rationnellement, la décision de l'autorité n'est pas nécessaire; mais ne
+doit-il pas suffire à la raison qu'il lui soit démontré que celui qui
+surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la
+dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fidèles
+que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait
+comprendre?»
+
+C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits
+célestes eux-mêmes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils
+de Dieu, dit Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine[286].
+Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit
+nombre ou par les plus grands des sages,» est _le Dieu inconnu; Incerti
+Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, le Dieu
+inconnu de l'autel d'Athènes, le même, ce semble, que cet autel de
+la Miséricorde, où ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des
+brachmanes, le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel dont parle
+Stace:
+
+ Nulli concessa potentum
+ Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.
+
+[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abélard ne cite, je crois, nulle part
+Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eût
+sous les yeux le texte ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le
+Pimandre ou l'Asclépius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052,
+etc., et _Sic et Non_, p. 45.]
+
+«Que répondront à tout cela les professeurs de dialectique, s'ils
+veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs
+affirment ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs docteurs,
+pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu leur inspirait, vérité que
+ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour
+plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée de l'intelligence
+humaine. Ils ne rougissent pas de déclarer qu'ils entendaient et même
+disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités qu'ils
+ne pouvaient démontrer; et même ils se plaisaient tellement dans
+cette obscurité que, sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils
+étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte et nue ne
+fût pas méprisée à cause de la facilité de la comprendre.» Les déesses
+d'Éleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de
+courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût arrachées du sanctuaire de
+la pudeur, parce qu'il avait donné l'interprétation de leurs mystères,
+«Oh! plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, même
+en songe, détournés de leur présomption, et qu'on les vît cesser de nier
+l'existence de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, parce qu'ils
+ne l'entendent pas discuter avec une parfaite évidence[287]!»
+
+[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconté par
+Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)]
+
+Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité qu'on ne peut
+expliquer? et voici la réponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque
+chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition;
+«l'inquisition enfante l'intelligence, si la dévotion l'accompagne.» Aux
+uns a été donnée la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. En
+attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, l'autorité doit
+suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime connue: ce qui est admis par
+tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être
+contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer,
+d'autant que ce que l'infirmité humaine peut démontrer n'est pas
+grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous
+arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès de Dieu, quand on ne
+croit pas à Dieu, mais à de petits arguments qui trompent souvent, et
+qui peuvent à peine être saisis, même quand ils sont raisonnables[288].»
+
+[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec
+ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au
+précédent chapitre, p. 201 et 205.]
+
+La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser
+une foi qui ne peut être défendue, faute de raisons évidentes pour la
+soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maîtres
+qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons du seul Boèce tout que nous
+savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui
+que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous
+savons que c'est encore lui qui a disserté sur le dogme de la Trinité,
+exactement et philosophiquement, en se conformant à la classification
+des dix catégories[289]. Accuseront-ils le maître même de la raison, et
+diront-ils qu'il s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils
+font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura pas aperçu ce
+qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on
+peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils
+nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point épargner
+leurs maîtres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que
+par les lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes enveloppés, ils
+n'entraînent pas les autres dans la fosse où ils sont tombés. Pour
+éviter un tel danger, il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre
+la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent
+de détruire son temple par les coups redoublés du bélier de leurs
+arguments.
+
+[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages théologiques
+soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)]
+
+«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs ne peut être
+réprimée par l'autorité ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut
+absolument leur résister par le raisonnement humain, nous avons résolu
+de répondre aux fous suivant la folie, et de pulvériser leurs attaques
+par les moyens qui leur servent à nous attaquer[290].»
+
+[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.]
+
+Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement dans sa vraie pensée,
+revient à l'idée qu'il faut prendre aux incrédules leurs armes, et les
+confondre par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si profonde
+aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le
+génie, et si à tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne
+suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point
+pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas
+moins en elle-même, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que
+personne ne m'impute à présomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai
+pas accompli; mais qu'il pardonne à une intention pieuse qui suffit
+auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. Tout ce que nous exposerons
+sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non
+la vérité, une certaine ressemblance et non la chose même. Quel est le
+vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux
+raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes
+veulent que je m'écarte de la pensée et du langage catholiques, qu'il me
+pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que je suis
+toujours à donner toute satisfaction en effaçant ou corrigeant tout ce
+qui sera mal dit, lorsqu'un fidèle m'aura redressé par la vertu de la
+raison ou l'autorité de l'Écriture[291].»
+
+[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de
+l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.]
+
+III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292].
+«La religion de la foi chrétienne tient invariablement, croit
+salutairement, affirme constamment, professe sincèrement que le Dieu un
+est trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul
+dieu et non plusieurs dieux, un seul créateur de toutes choses visibles
+et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des
+personnes.» Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois
+personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune
+soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance
+de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une
+puissance, une majesté, une gloire, une raison, une opération; en un
+mot, la seule exception à l'unité divine est dans la différence des
+propriétés; celle d'une personne ne peut jamais être transportée dans
+une autre, car elle ne serait plus propriété, mais communauté.
+
+[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.]
+
+Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent être entendues que
+d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est
+inengendré, cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit,
+qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela inengendré. Ce qui n'est pas
+juste n'est pas nécessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre.
+Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent soit
+collectivement, soit séparément, à toutes les personnes ou à chacune;
+ainsi Dieu, Seigneur, Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela
+peut se dire de toute la Trinité et de chaque personne de la Trinité.
+Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom
+même de Trinité: Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas
+la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y
+a un nom, un seul qui convient à chacune d'elles, mais non à toutes
+ensemble, c'est le nom même de personne; il convient à toutes, mais
+séparément et non simultanément.
+
+Dans cette trinité des personnes, aucune n'est substantiellement
+différente des deux autres, aucune n'en est numériquement séparée;
+chacune est différente de chaque autre seulement par la propriété, non,
+encore une fois, dissemblable substantiellement ou numériquement, comme
+le croit Arius. Ainsi le Père n'est pas autre chose (_aliud_) que le
+Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas
+autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci
+n'est pas celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est
+différent numériquement de Platon, c'est-à-dire qu'il est autre par
+la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose,
+c'est-à-dire qu'il n'est pas substantiellement différent, puisque tous
+deux sont de même nature, quant à la communauté de l'espèce: l'un et
+l'autre est homme.
+
+«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout ce qui existe dans la
+nature ou est éternel, et c'est Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu;
+hors de là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos oeuvres et
+non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont
+Dieu même. Si l'on prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans
+être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent éternellement en
+lui ou sont coéternelles à la divine substance dans laquelle elles
+sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou
+accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent
+la substance de Dieu, elles sont alors antérieures (_priores_) à Dieu,
+comme la raison est dite antérieure (_prior_) à l'homme, étant sa forme
+constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitué par la
+substance de la divinité et la sagesse, il serait un tout composé de
+matière et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les
+qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux
+accidents, proposition condamnée par tous les philosophes et tous les
+catholiques. L'accident peut être ou ne pas être, il est mutable,
+omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on peut dire qu'il est
+la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec
+la nature divine? La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni
+substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de même la
+puissance, et de même les autres attributs.
+
+Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique,
+incomparable, au delà ou au-dessus de la substance; de même, les
+propriétés qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement
+appelées formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la
+distinction des personnes; et cette différence n'est pas celle de la
+personne de Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant
+qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la même essence
+ou la même substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut
+que l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible de l'essence,
+ne fasse pas obstacle à la diversité des personnes, et ne nous conduise
+pas à l'erreur de Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne
+soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et ne nous jette pas
+dans l'erreur d'Arius.
+
+On ne voit pas bien comment Abélard conciliera ces idées générales avec
+l'attribution de la puissance au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour
+au Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en tout ou en partie
+cette répartition ne nous a paru clair et conséquent. Abélard ne
+l'abandonne pourtant pas, et il présente même d'une manière spécieuse la
+réserve d'une part, éminente dans la puissance en faveur du Père, car
+les autres attributions ne sont pas contestées. Tout ce qui concerne la
+puissance est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est tirée
+du néant, et le Père crée par son Verbe, non le Verbe par le Père; c'est
+le Père qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils
+(Galat., iv, 4) de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son
+Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Père que le Fils
+invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le
+Père lui a fait. Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée
+textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi que le Père a donné
+tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_
+est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de
+Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; à lui donc
+tout ce qui vient de la bonté. Ainsi la distinction des trois propriétés
+se justifie. «Le dialecticien peut être le même que l'orateur, mais son
+attribut comme orateur n'est pas le même que comme dialecticien[294].»
+
+[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.]
+
+[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.]
+
+Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites nécessaires
+de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse
+merveilleuse de subtilité a dérouler devant lui; mais il faudrait la
+donner tout entière, car elle brille surtout par les détails, par cette
+méthode minutieuse qui ne néglige aucune des formes successives du
+raisonnement, qui poursuit la même pensée sous toutes les expressions
+possibles de la science. La grandeur manque à cette discussion, mais non
+la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; les mathématiques seules offrent
+des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable
+et supérieure encore comme instrument d'analyse à la langue systématique
+des péripatéticiens du moyen âge.
+
+Nous renonçons à donner, même par échantillons, cette controverse, qui,
+sérieuse pour le fond, semblerait puérile de formel mais nous devons
+dire qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections
+élevées de tout temps contre le dogme par les adversaires du
+christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinité au nom de
+l'unité; huit, la Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes
+reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale ou réelle.
+Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent
+être donnés à la divinité, autant elle devrait compter de personnes, et
+il est étrange que des noms, accidents passagers des langues humaines,
+constituent des choses éternelles. Réelle, la Trinité est la triplicité
+de substance, car l'unité de substance est la condition de toute
+réalité: trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. Que
+devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire
+qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles diffèrent en quelque
+chose, et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence est
+impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, Grégoire de Nazianze la
+posait dans ces vers:
+
+ [Grec:
+ Pôs ê triazet, ê trias palin
+ Enizet:
+ (XI, de Vit. sua.)]
+
+Abélard a raison de dire que toute la difficulté scientifique de ces
+objections est celle de concevoir la diversité des personnes, sans leur
+assigner aucun des modes de différence admis par les philosophes; mais
+il ajoute aussitôt que la nature singulière de la divinité doit bien
+exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la
+sagesse incarnée seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Mais
+c'est un esprit auprès duquel tout autre est corporel et grossier. Nos
+docteurs, «qui ramènent tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre
+Dieu au nombre des choses, à peu près par le même scrupule qui décidait
+Platon à insérer entre nulle substance et quelque substance, entre le
+néant et les réalités actuelles, son _Hyle_, cet être informe, matière
+universelle qui n'est aucun être et d'où tous les dires sont pris,
+_materia, mater rerum_. Aux difficultés de la science humaine, il y a
+donc une première réponse générale dans cette parole de saint Jean: «Ce
+qui est de la terre parle de la terre.» (III, 34.) Souvenez-vous que,
+comme votre science, votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent
+faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, après
+cela, de concilier la divinité et vos dix catégories, ou plutôt
+distinguez profondément l'incréé du créé, et tâchez d'avoir deux
+langages.
+
+N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, théologiens en titre, qui,
+du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut être
+Père, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les propriétés des
+personnes sont nécessairement réelles en dehors de son essence, si
+l'on ne veut que la Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une
+différence plus grande entre Dieu le Père et Dieu le Fils qu'entre un
+homme père de celui-ci et le même homme fils de celui-là. S'il est vrai
+qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter
+un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes sont donc des
+relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par
+disjonction on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est
+une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne
+s'agit point de relation à une autre personne. Le terme auquel le
+premier terme est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu sont
+à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils fils de Dieu, le
+Saint-Esprit procède de Dieu; aussi la théologie appelle-t-elle les
+relations _relations intérieures de la divinité_[295].
+
+[Note 295: «Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria.»
+(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La réponse à cette objection repose sur
+une différence entre _tres_ et _tria_, conforme également au langage
+dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte
+à _personae_) et au texte de l'Évangile: [Grec: kai outoi oi treis
+en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par
+malheur en grec [treis] ne peut se rapporter à _personnes_, [Grec:
+prosôpa].]
+
+Les trois personnes ne sont pas nécessairement trois êtres, trois
+choses, _tria_; cette expression synthétique _la trinité des personnes_
+n'emporte pas une division nécessaire de ses éléments, pas plus que _le
+vingt et unième_ n'est séparément _le vingtième et le premier_, pas plus
+que _la demi-maison_ n'est divisément _la maison_ et _la demie_, pas
+plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou créé. Dieu est trois
+en ce sens qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est
+multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés personnelles.
+La similitude entre les personnes n'entraîne aucune distinction
+substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses
+qui diffèrent numériquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que
+par les propriétés, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude?
+La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs
+rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées numériquement;
+elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est à la fois
+conclusion et proposition.
+
+Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu,
+essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des
+deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs
+essences divines. Il faut répondre en contestant ce passage du singulier
+au pluriel. Socrate est le frère d'un homme, Platon est le frère d'un
+autre; Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont chacun une
+intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas
+une chose? Chaque être a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des
+temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un
+homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme;
+coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours
+qu'un homme. D'où vient donc que parce que chaque personne de la Trinité
+est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait
+trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout dépend donc de
+l'idée qu'on se fait de la différence qui constitue chaque personne.
+Il est enseigné que c'est une différence de définition, non d'essence.
+L'honnête et l'utile ne sont pas la même chose, ils se définissent
+différemment, quoique l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien
+ne sont pas identiques, quoique la même essence soit le sujet du
+grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père et le Fils sont différents
+avec la même substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit
+quelquefois _le Père est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu
+comme le Père, tuais non qu'il soit par les propriétés le même que
+(_idem quod_) le Père. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux
+termes; «encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit
+point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans
+le sens propre, ni les pousser au delà de ce que prescrit l'usage et
+l'autorité.» De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas les méchants,
+doit-on conclure que Dieu ne connaît pas tout? Ces mots: _J'adore la
+croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportés
+des créatures au créateur, les noms de père et de fils acquièrent
+une signification spéciale, expriment une relation qui n'a point
+sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discrétion,
+c'est-à-dire le plus grand effort de discernement, est nécessaire.
+Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles
+d'Athanase, conduire à la confusion des personnes, _neque confundentes
+personas_. En vain invoquerait-on la règle du syllogisme: Tout ce qui
+s'affirme du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B
+soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, dès qu'une chose
+est dite d'une autre chose, tout propre du prédicat était propre du
+sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce
+corps est ce qui ne s'anéantit pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit
+pas. Les distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi des règles
+de l'art.
+
+La relation qui constitue la propriété de chacune des trois personnes,
+a quelque chose de mystérieux; elle ne rentre pas exactement dans les
+cadres de la science, elle ne peut donc être exprimée que par des
+similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont
+permises, mais il faut s'en défier, aussi les voyons-nous employées dans
+cet ouvrage avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain fait place
+à une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brièveté
+et précision qu'Abélard en use pour expliquer, en quelque manière, la
+génération du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_),
+comme l'espèce est du genre, la sagesse divine, étant une certaine
+puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens
+l'homme est la même chose que l'animal, l'image de cire la même chose
+que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, le Fils est de la
+même substance que le Père, la sagesse est essentiellement puissance,
+mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est comme une partie
+de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est
+indivisible. Le Fils est du Père comme la sagesse est de la puissance,
+voilà la génération. Quel mode de génération? Le Père ou la puissance
+est-il matière, cause, principe, antécédent quelconque du Fils ou de
+la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: la
+matière est assujettie à la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose
+l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne
+s'applique point à un être éternel qui a dit de lui-même: _Principium
+qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut être
+l'antécédent de Dieu même[296]. Aucune priorité d'essence non plus que
+de dignité n'est possible entre les personnes divines. Le Père n'est
+point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Père et
+par le Père; mais cette différence ne constitue aucune supériorité. La
+génération ne constitue aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune
+succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-même et
+n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de génération
+éternelle: le Fils est engendré toujours (_gignitur_), et toujours il
+est engendré (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinité
+sont coéternelles[297]. Resterait à examiner ce que c'est qu'être d'un
+autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir
+un autre pour cause, principe ou matière, ou tout au moins si cela
+n'exprime pas la génération d'une substance détachée d'une autre
+substance; mais c'est là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il
+affirme, et c'est tout. Il pose les expressions reçues, consacrées, et
+s'abstient de les définir à fond. Ce parti pouvait être le plus sage,
+mais bien plus sage encore il eût été de dire sans commentaire et comme
+axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ est le fils de
+Dieu et il est Dieu.»
+
+[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Église
+même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir aucune censure, employé
+des expressions qu'Abélard s'interdit, et il cite ici même, en les
+désapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisément à
+l'hérésie, par exemple que le père est _la cause_ de sa sagesse, qu'il
+est _le principe_ de la divinité, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)]
+
+[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a été contesté.
+L'auteur d'une dissertation contre Abélard (_Anonymus Abbas_) trouve
+contraire à la dignité du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement
+engendré, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendré,
+semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl.
+Cisterc_. t. IV, p. 251.)]
+
+Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en tient pas là.
+Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle déclare
+incompréhensible. Le philosophe était donc autorisé à s'efforcer de
+_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des
+mystères. C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir méthodiquement
+la foi touchant la Trinité, «cette foi qui lui paraît ne manquer à
+personne.» Indépendamment des citations des anciens, ceux-mêmes, dit-il,
+qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le père, Dieu
+le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur
+s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient à sa bonté: cette
+croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus éloignés de
+nous. C'est pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la justice.»
+(Rom. X, 10.)
+
+«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous avons osé écrire
+touchant la plus haute et incompréhensible philosophie de la Divinité,
+incessamment forcé et provoqué par l'importunité des infidèles,
+n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne prétendant pas enseigner
+la vérité que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se
+glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la vérité,
+mais le combat. Attaqués, si nous pouvons leur résister, il doit suffire
+que nous nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne
+triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils
+nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous
+aussi nous avons de préférence, recherché celles qu'on ne saurait
+pleinement entendre, si l'on n'a consacré ses veilles aux études
+philosophiques et surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire que
+notre résistance à nos adversaires usât des moyens qu'ils acceptent, nul
+ne pouvant être accusé ou réfuté que sur les points accordés par lui,
+pour que ce jugement de la vérité fût accompli: _Sur le témoignage de ta
+propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298].»
+
+[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.]
+
+On ne sait plus guère la théologie; et peut-être pensera-t-on que ces
+distinctions infinies sur la nature de la Trinité sont l'oeuvre spéciale
+du génie subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager de l'esprit
+ingénieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une
+collection dangereuse d'idées hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se
+rassure, Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments de détail,
+il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. Des questions qu'il
+parcourt, bien peu ont été inconnues des Pères de l'Église; toutes se
+sont perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons même ajouter
+qu'en général les solutions qu'il donne sont légitimes, et que, même sur
+les points abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les _questions_
+restées _ouvertes_, il se décide communément pour le sentiment le plus
+correct et le mieux autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,
+sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas
+Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les
+docteurs de l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au XVIIIe
+siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus
+de scolastique, on verra que les questions traitées par Abélard, et
+bien d'autres non moins subtiles, non moins délicates, font une partie
+essentielle de la science théologique, et sont assez souvent résolues
+par les meilleures autorités dans le même sens que par le docteur auquel
+saint Bernard disait anathème.
+
+Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de
+l'orthodoxie, irréprochable dans Abélard. Au reste, on en va mieux
+juger.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS.
+
+Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine
+d'Abélard touchant la nature de Dieu, a été jugée, comment nous devons
+la juger nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de la Trinité
+fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il fut condamné à Soissons,
+et lorsque vingt ans plus tard il éclairait et compléta son premier
+ouvrage par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité qu'il
+eut principalement à répondre devant le concile de Sens. Contre ce point
+capital de sa théologie, les griefs de l'Église sont déposés dans les
+écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier
+de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard,
+le véritable auteur de la perte d'Abélard[299]. C'est là que nous irons
+chercher ces griefs pour les exposer et les discuter.
+
+[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abæl, ad vener.
+Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr.
+Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P.
+Abæl. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc.
+laudun., _Epistola adv. P. Abæl_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed.
+1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de
+Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas été
+publié. Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée
+et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai
+en a donnés. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S.
+Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr.
+error. Abæl. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues
+et Richard de Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté
+certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol.,
+1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II,
+para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de
+Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des
+épîtres de saint Anselme soit dirigée contre Abélard; mais c'est une
+erreur évidente.]
+
+I.
+
+La méthode générale d'Abélard était le premier. Il veut traiter
+l'Écriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry,
+et il contrôle la foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne,
+il a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et dans la lettre
+célèbre où saint Bernard, s'adressant au pape, réunit et discute les
+principaux chefs d'accusation, il commence par celui-là[300].
+
+[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._,
+t. I ep. cxc. et t. II, p 610.]
+
+«Nous avons en France un théologien nouveau, devenu tel d'ancien maître
+qu'il était, et qui après s'être joué dès son premier âge dans l'art
+dialectique, s'égare maintenant dans la science de l'Écriture sainte.
+Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et déjà condamnés, les
+siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de
+toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre,
+il ne daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance (_nihil proeter
+solum nescio quid nescire_), il lève la face vers le ciel et scrute les
+profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots
+ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de prononcer. Et prêt à
+rendre raison de tout, il présume des choses au-dessus de la raison,
+contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet à la
+raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de
+plus contraire à la foi, que de refuser de croire à rien de ce qu'on ne
+peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpréter cette parole
+du sage: _Qui croit vite est léger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire
+vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon
+n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la
+crédulité mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape
+saint Grégoire nie qu'elle ait aucun mérite, si la raison humaine
+l'appuie de son expérience.»
+
+Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le raisonnement les secrets
+de Dieu, ni sacrifier la foi à la raison. Sans doute il a mal à propos
+appliqué à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, qui n'a
+trait qu'à la crédulité dans les relations des hommes; c'est une maxime
+de morale pratique, on même de prudence humaine, comme il y en a tant
+dans les livres du Sage; ce n'est point une règle de foi. Mais quel est
+le théologien qui ne s'est jamais emparé de passages de l'Écriture, pour
+leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens littéral
+et du sens figuré semble tout autoriser d'avance. Dans les écrivains
+sacrés, dans les prédicateurs, bien des citations sont des applications
+ingénieuses plutôt que des témoignages directs. Il faut donc écarter
+le texte et voir la pensée. Quand Abélard dit qu'on doit comprendre
+ce qu'on enseigne, il répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait
+exprimé presque dans les mêmes termes[301]. Cette pensée ne cesse d'être
+la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une
+méthode théologique. Il s'agit alors de la question générale de
+l'application de la raison à la foi.
+
+[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos
+chapitres précédents _passim._]
+
+Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la raison humaine en
+interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est
+apparemment aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue
+maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre à la
+lettre certains anathèmes des saints et même des apôtres, pour professer
+en thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, tous les
+écrivains sacrés protesteraient à l'envi. Quand tout est calme, quand
+on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point
+d'apologistes qui ne cherchent à concilier ces deux choses, la foi et la
+raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'à un certain point_;
+toute la difficulté gît dans l'appréciation des droits respectifs, et
+dans la fixation des conditions de l'alliance. De là vient qu'on trouve
+dans les auteurs des passages contradictoires, et tantôt pour, tantôt
+contre la raison. Tout chrétien est rationaliste, tout chrétien est
+croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison,
+témoigne d'une adhésion sincère à la foi chrétienne, d'un attachement
+scrupuleux à la tradition, nous paraît irréprochable, au moins tant
+qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces termes, nous croyons à
+l'entière innocence d'Abélard. Il s'est bien proposé d'enseigner, ou
+plutôt de _défendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a
+déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; voulant expliquer
+le dogme plutôt que le prouver, le rendre intelligible plutôt que
+démonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui
+tiennent à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les
+raisonneurs infidèles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il
+parle avec soumission de l'autorité, avec respect de l'Église, avec
+modestie de son entreprise, avec défiance de ses lumières[302].
+
+[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._,
+l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.]
+
+Mais sortez des termes généraux, et peut-être concevrez-vous mieux
+les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les
+conséquences auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou
+dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait au moins se défier
+de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant
+immédiatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il à
+condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'avérer jusqu'à quel
+point les oeuvres d'Abélard déposent contre sa foi, il faut savoir si
+chez lui domine le principe de l'autorité ou le principe de l'examen;
+car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études antérieures d'un
+écrivain, ses ouvrages publiés, le tour de ses idées, le genre de sa
+renommée, tout détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons
+que toutes ces circonstances se réunissaient pour dénoncer Abélard, en
+quelque sorte, dès qu'il s'avisait de théologie. Chrétien de coeur,
+orthodoxe d'intention, il était rationaliste par là nature et les
+antécédents de son génie; il n'avait touché à rien sans innover en
+quelque chose; il s'était constamment targué de penser sans maître, ou
+même de faire changer de maître à l'esprit humain, prétention de mauvais
+augure et de funeste conséquence.
+
+Le rationalisme chrétien n'est pas formellement défendu ni condamnable
+de plein droit. Certaines écoles théologiques le redoutent et le fuient;
+pour toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne citera pas, je
+crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommandé; mais il est
+permis, et d'imposantes autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les
+Pères, Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, dans
+toute la force du terme, un chrétien rationaliste, mais il a failli,
+et pour cela peut-être. Voyez avec quel soin Abélard se justifie de le
+citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jérôme[303]. Le modèle du
+philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, paraît être
+saint Augustin; et encore dans notre temps, où les triomphes et les
+excès du rationalisme ont fait verser les écrivains sacrés du côté de
+l'autorité, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire
+qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus
+détesté peut-être depuis deux siècles par les défenseurs en titre de
+l'unité, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'écrivit n'entendait
+certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire,
+il a scandalisé l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui
+met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses
+hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, ou du moins commettra la faute
+d'inquiéter la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il s'est
+réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui,
+Bède avait allié la théologie aux connaissances philosophiques; on
+célébrait dans l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de
+Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné une théorie de Dieu et
+de la Trinité qu'on n'a point dénaturée en la traduisant sous ce titre:
+_le Rationalisme chrétien_[304]. Mais Abélard a, plus hardiment, plus
+librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme
+les procédés de la science et les formes de la logique. Les erreurs,
+inévitables peut-être en tout traité de théologie, ne pouvaient donc lui
+être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a
+moins condamné sa pensée que son exemple.
+
+[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p.
+1109.]
+
+[Note 304: _Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle ou Monologium
+et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.]
+
+L'Église s'est placée dans une position difficile; elle ne s'en est
+pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir à ces deux termes absolus et
+contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u
+pu prononcer un divorce éternel entre la foi et la raison, Comment,
+en effet, abjurer l'humanité? Tout homme en lui-même a deux esprits,
+l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu
+comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit,
+ou pourquoi il veut croire. Le chrétien est homme, et à mesure que son
+intelligence est plus développée, il éprouve plus vivement le besoin
+de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les
+conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de
+plus élevé. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,
+à un degré quelconque, en savoir plus que les sages inspirés du
+Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un
+saint Jean, soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté même de
+l'expression, inférieure aux doctrines des écoles profanes. Il tend
+donc à faire de la religion une science, et cette tendance du chrétien
+éclairé a été de bonne heure celle de la société chrétienne. Entre
+la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque chose qui n'est
+absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et
+qu'on appelle théologie. La théologie est par sa nature une chose
+rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle;
+en elle viennent se rencontrer et se développer les deux esprits qui
+subsistent dans l'homme et dans l'Église; toute théologie est une
+certaine alliance de la raison et de la foi.
+
+Dans les rares instants où l'Église est paisible et ne se croit point
+d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, à d'autres
+moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité.
+Suivant les temps, les écoles, les questions, ces deux esprits se font
+ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils
+transigent ne demeurent point invariables. Dès que la guerre se déclare,
+dès que les positions longtemps respectées sont entamées ou paraissent
+menacées par le raisonnement, le sein de la théologie se déchire. ta foi
+se défend en réduisant autant qu'elle peut la part laissée à la raison;
+la raison avance en tâchant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède
+à la foi, jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, l'une
+et l'autre prononcent ce mot insensé: Tout ou rien. Prétention vaine,
+impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour
+réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la guerre succède
+l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complète ni la paix
+profonde; toujours deux esprits vivent dans, la société chrétienne;
+mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les temps, les
+sectes, les hommes. On distingue toujours deux écoles et au besoin deux
+partis. A quelque âge que vous preniez la théologie, dans quelques
+limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisée ou
+prête à l'être. Vous entendrez soutenir ici que la foi, supérieure à la
+raison, accepte à peine son secours et ne peut qu'être compromise par
+son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de la raison, parce
+qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie.
+L'autorité spirituelle en général, l'Église gouvernante penchera vers
+la foi par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation de
+l'école inclinera vers la foi par l'examen. Sans prétendre que l'une
+soit toujours entraînée à un superstitieux absolutisme, sans accorder
+que l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la licence, je
+crois vrai que de chaque côté s'élèvent ces funestes écueils où si
+souvent l'orgueil humain fit échouer la vérité; et il faut bien convenir
+que l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, ne s'est pas
+toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie.
+
+Saint Bernard et Abélard représentent les deux esprits au XII siècle.
+Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé son principe aux dernières
+conséquences. Saint Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme
+comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point
+aux extrêmes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le
+philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui.
+Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et qu'un des mérites de
+son esprit fût l'indépendance, glissa moins encore sur la point de la
+révolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet de
+l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec la volonté
+sincère de rester dans l'unité.
+
+La raison peut pénétrer dans la théologie, soit pour exposer le dogme,
+soit pour en établir la vérité. De là deux nationalismes, l'un plus
+réservé, l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir comment
+il faut comprendre les dogmes; le second aspire à montrer pourquoi il
+faut les croire, et celui-ci risque plus de s'écarter de la foi que
+celui-là. Ce n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la foi
+due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels dogmes; expliquer
+comment ils doivent être compris, c'est les supposer ou les prouver
+compréhensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans
+un cas, les éclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est évident,
+toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de légitimer
+la foi, est plus périlleuse, et peut conduire à rendre la religion
+justiciable de la philosophie.
+
+Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. Sa méthode est
+essentiellement l'exposition raisonnée des mystères, non la recherche
+de leurs titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien expliquer le
+sens des points de foi, il est amené par le procédé dialectique à les
+rapprocher à un tel degré des vérités philosophiques, qu'on dirait
+qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,
+_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir
+mis en question les vérités de la foi, sans avoir affiché la dernière
+prétention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en
+définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on prétendre en effet
+au delà de cette conclusion dernière: La foi, c'est la raison?
+
+Cependant ces mots pourraient encore être entendus chrétiennement. Qu'on
+y songe, le rationalisme incrédule dit: la raison exclut la foi; à
+l'autre extrémité, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux pôles
+se placent deux opinions modérées et pourtant divergentes, qui diraient,
+l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.
+
+Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne peut être définitivement
+jugé que par les conséquences qu'il en a tirées.
+
+II.
+
+Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: Faut-il croire les
+dogmes? mais, posé qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de
+ceux qu'il faut croire?
+
+Voici la première erreur d'interprétation que lui reproche saint
+Bernard: «Il établit que Dieu le Père est une pleine puissance, le
+Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet
+article, placé en tête de tous les actes d'accusation[305] Abélard a
+toujours répondu par une formelle dénégation: «Ce sont paroles que
+je repousse et déteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme
+hérétiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que
+leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes écrits, je me déclare
+non-seulement hérétique, mais hérésiarque[306].»
+
+[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in
+Proefat_.--D'Argentré, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p.
+19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist.
+litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.]
+
+[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.]
+
+Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; un autre censeur,
+resté inconnu, est révolté d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes
+s'étonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abélard ait
+entendu contester au Père et au Fils la toute-puissance divine, ce qui
+eût été lui contester la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a
+qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est
+le Tout-Puissant. Dès le concile de Soissons, il avait professé
+cette maxime de saint Athanase en présence de son juge incertain et
+troublé[308]. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le Père comme la
+puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considérons
+que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la
+puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonté, désignée par le
+nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse;
+être bon n'est pas être sage ou puissant.--La sagesse est une certaine
+puissance, tandis que l'affection de la charité appartient plus à la
+bonté de l'âme qu'à sa puissance.[309]» Que signifient donc ces paroles?
+Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle
+puissance? Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement de
+la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y aurait injustice, méprise à
+lui reprocher une induction éventuelle ou possible, comme une maxime
+établie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation.
+
+[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_.,
+t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput.
+anon. Abb_., 1, I, p. 240]
+
+[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p.
+1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p.
+382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.]
+
+[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et
+1329.]
+
+Voici son idée générale. Dieu est une seule substance et trois
+personnes: les personnes ne sont donc pas différentes de substance,
+ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes
+autres personnes. Alors elles ne peuvent différer que par leurs
+caractères propres, ou leurs propriétés. Ces propriétés ne sont pas
+celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer
+par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient
+chacune une ou plusieurs propriétés personnelles, ou distinctives de
+chaque personne. Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être
+le Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. Le
+caractère distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout
+se réduirait-il à une dénomination, non à une désignation? Ce parti
+incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Église.
+La règle est de croire le Père _inengendré_, le Fils _seul engendré_,
+le Saint-Esprit _procédant_. Chacun de ces attributs est distinctif,
+exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que
+cette distinction de personnes dans la Trinité correspond à une certaine
+diversité, moins dans les attributs que dans les opérations de la
+Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de
+voir éminemment dans le Père la puissance, dans le Fils la sagesse ou
+l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le Symbole des
+apôtres nomme _le Père tout-puissant_; le Fils seul est appelé Verbe,
+dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire.
+C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou
+la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonté[310]. Cette répartition
+des attributs divins, Bède, dont l'autorité était si grande _dans la
+latinité_, l'avait admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui
+surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard l'a plus tard
+adoptée, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des
+livres à l'état de lieu-commun[311]. La trouvant reçue, Abélard a pu en
+inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait concorder
+avec la distinction fondamentale de Père, de Fils, de Saint-Esprit, de
+non-génération, de génération, de procession. Substituant donc à ces
+trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a conclu
+que, comme on dit: le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit
+procède du Père et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est
+engendrée de la puissance, et la bonté procède de la puissance et de la
+sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée de la puissance,
+est de la puissance; l'idée de génération conduit là. Car, en thèse
+générale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une
+puissance, une faculté, celle de comprendre et de savoir. Quant à la
+bonté, elle procède, elle n'est point engendrée: il faut donc que la
+procession soit autre chose que la génération. Or, comme ce qui est
+engendré de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est
+pas engendré de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le
+Saint-Esprit ou la bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la
+puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la
+psychologie morale, la bonté n'est pas une puissance, ni proprement une
+faculté. En Dieu, elle procède donc de la puissance et de la sagesse,
+c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage
+s'épanche en charité et se communique par l'amour. Car, pour reprendre
+le langage abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, il y
+a nécessairement bonté.
+
+[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev.
+pentecost.]
+
+[Note 311: Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater....
+sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia
+sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a
+patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas.» Voyez tout le
+passage dans le [Grec: Peri didaxeôn], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p.
+207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom.
+_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers
+si connus de Voltaire sur la Trinité dans _la Henriade_, vers qui
+rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_:
+
+ Le suprême pouvoir, la suprême science
+ Et le suprême amour unis en trinité
+ Dans son règne éternel forment sa majesté.
+
+Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue
+pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales constitutives,
+[Grec: schetikai, hypostatika idiômata, tropoi tês huparxeôs], comme ils
+disent, sont pour le Père, la paternité ou d'être _ingenitus_, pour le
+Fils, la filiation ou d'être _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la
+procession ou spiration. Les autres propriétés, [Grec: gnôrismata], ne
+figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les conditions
+d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse
+pour le Fils, de la charité pour le Saint-Esprit, comme du nom
+d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la
+sagesse et de la charité sont admises. Quant à la puissance, elle n'est
+pas aussi généralement, aussi formellement reconnue au Père comme
+attribution particulière.]
+
+Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux,
+rien d'énorme, et de tendre à défigurer le dogme, soit en brisant
+l'unité, soit en abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui
+n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction d'attributs qui
+marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui
+risque tout au plus de l'exagérer et d'introduire entre les personnes
+une différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté contre toute
+pensée de ce genre, et sa bonne intention est évidente. Or comme il n'y
+a pas d'hérésie sans péché, c'est-à-dire sans intention, il échappe au
+soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas mérité la moindre des invectives
+de son juge. Mais renier positivement les conséquences éloignées d'une
+doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, on s'en absout, on ne
+les détruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les
+modes distinctifs des personnes de la Trinité, comme _inengendré_,
+_seul engendré_, _procédant_, ils deviendront également exclusifs pour
+chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est ni bon ni sage, comme il
+n'est ni engendré ni procédant; le Fils ni puissant ni bon, comme il
+n'est ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage ni puissant,
+comme il n'est ni engendré ni inengendré. Ces conséquences violentes, on
+n'en pouvait charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, mais
+ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Père la toute-puissance,
+pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle
+puissance, et ce qui n'était qu'une conséquence possible de son dire,
+ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé d'avoir pensé ce qu'on
+pouvait objecter contre sa pensée. D'une réfutation ils ont fait une
+condamnation; méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle,
+qui mesure souvent sur les droits de la polémique les pouvoirs d'une
+inquisition.
+
+La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté mène donc à
+faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu
+de l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi la substance au
+profit de la personne: tel est le danger. La réponse serait qu'il faut
+supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut
+avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne sert à caractériser les
+personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et après avoir
+admis que le Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit
+la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonté
+n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes
+de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonté, de sagesse et de
+puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction éminente
+et non pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord et aussitôt
+effacée, elle est dans l'énigme même de la Trinité; on l'expose, on
+ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystère de
+contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance
+en trois personnes.
+
+Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraîtra mieux établie
+et présente un aspect plus scientifique, elle détermine d'une manière
+neuve Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en accroît la
+portée, elle crée une difficulté de plus et ajoute au mystère qu'elle
+prétend éclaircir. L'Église a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas
+épouser la doctrine d'Abélard.
+
+III.
+
+Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit que le Fils est au Père
+ce qu'une certaine puissance est à la puissance, l'espèce au genre,
+le _matérié_ à la matière, l'homme à l'animal, le sceau d'airain à
+l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela?
+Qui ne se boucherait les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait
+horreur de ces nouveautés profanes par les mots et par le sens[312]?»
+
+[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._,
+Opusc., xi.]
+
+Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, mais à titre de
+comparaisons seulement; c'était le goût du temps et l'usage des
+théologiens. Les Pères abondent en similitudes quand ils parlent de la
+Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve
+défectueuses; il présente les siennes comme meilleures, mais cependant
+comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la vérité_, comme
+des nécessités de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de
+toute ressemblance avec Arius.
+
+La _Théologie chrétienne_ figure dans le recueil des bénédictins parmi
+beaucoup d'autres ouvrages du même genre et du même temps. J'ouvre le
+volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un
+certain Hugues, archevêque de Rouen, qui les publia au commencement du
+même siècle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, et
+Pierre le Vénérable l'avait loué[313]. Dans le premier de ces dialogues,
+qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son
+interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unité
+divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont divers en
+substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de
+Dieu; or l'âme a dans son unité trois choses, elle se comprend, elle se
+souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la mémoire; de l'une et
+de l'autre procède l'amour, car l'âme aime à comprendre ce dont elle se
+souvient et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses
+sont égales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des
+personnes de la Trinité. Dire que le Père engendre le Fils, c'est dire
+que la sagesse vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède du Père
+et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connaît. Le nom de Père
+désigne ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
+Saint-Esprit est sa divinité[314]; car c'est le propre de la Divinité
+que cette charité par laquelle elle aime le bien pour le bien.
+
+[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.]
+
+[Note 314: D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia ipsius....
+sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» Rom. t, 20, et ailleurs:
+«Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd.,
+Dialog_., t. I, p. 901.]
+
+Dieu compte par la connaissance (Père), mesure par la vertu (Fils), pèse
+par la bonté (Saint-Esprit), et les choses créées où se trouvent le
+poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui les a
+faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en nombrant, nombre et pèse en
+mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, dans
+les opérations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingénieux
+archevêque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver
+qu'Adam, qui n'a été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève est
+sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. «Et
+vous savez,» ajoute-t-il, «que Dieu le Père n'est de personne, que le
+Fils est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, procédant de
+tous deux, est un cependant[315].»
+
+[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la
+Trinité au nombre, au poids, à la mesure, était reçue dans l'Église.
+(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le même recueil renferme un ouvrage du
+cardinal Humbert qui la développe à son tour. (_Id., Adv. Simoniac._,
+III, xxiv, p. 810 et 811.)]
+
+«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand délateur de la science
+divine.» Or, tout nombre vient de l'unité, et l'unité subsistante
+par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique
+tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun
+autre, et que nulle créature ne peut exister sans lui. Dieu le père
+n'est engendré d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le
+ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un seul et même
+élément, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et même
+substance.
+
+L'unité ou le nombre un crée tout nombre par le second nombre. Ainsi,
+Dieu le Père crée tout par son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même,
+c'est-à-dire qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer un nombre,
+il faut l'unité plus un. Ce second ou le binaire est produit par le
+premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il
+est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, plus l'unité). Ainsi
+la seconde personne est engendrée de la première, et cependant elle est
+toujours unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré des
+deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et
+pris deux fois serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième a
+besoin des deux autres pour être le troisième; il faut déjà avoir deux
+pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procède et n'est pas engendré.
+
+Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins
+deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois éléments de l'unité
+_maison_. Dans un cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière.
+C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, comme le toit
+celle de la maison, comme le troisième un constitue l'unité des deux
+autres, comme le Saint-Esprit l'unité de la Trinité, _du Dieu qui vit et
+règne avec toi dans l'unité du Saint-Esprit_. Le signe de la croix,
+le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque ressemblance de la
+Trinité[316].
+
+[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quæstionibus_,
+c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione
+clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p.
+203-211 et 411.]
+
+Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère impérial de
+Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siècle, n'a point appelé sur sa
+tête les foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies cachées sous
+le luxe de ses métaphores!
+
+On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot
+Érigène, qui compare le Père à l'intuition, le Fils à la raison, le
+Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont là
+chez des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent
+point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. Il y avait tradition.
+Saint Augustin comparait la Trinité à l'âme, à la connaissance et à
+l'amour, quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la charité, et
+puis enfin à la vision qui se compose de l'image vue, de la vue même,
+et de l'attention ou perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse
+assimilait la distinction des personnes à celle de l'âme, de la raison
+et de l'intelligence. Tertullien a employé la comparaison du rayon et du
+soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de
+la semence, pour expliquer la génération du Fils. Grégoire de Nazianze
+rappelle comme usitée cette comparaison de la Trinité avec le soleil,
+et saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, ignoraient qu'ils
+répétaient ainsi une image chère à la philosophie d'Alexandrie. Saint
+Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
+procède de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac
+sont ensemble et séparément le Nil, comme les trois personnes sont Dieu.
+
+[Note 317: _Scot Érigène et la Philosophie scolastique_, par M. S. René
+Taillandier, p. 87 et 117.]
+
+[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et
+XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul.,
+_Adv_. _Prax_., XXI, viii.» Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII.
+Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des
+comparaisons et la nécessité de s'en tenir à la foi. (Damasc., _De
+Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et
+Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c.
+xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repoussé ces similitudes
+métaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier
+ouvrage est douteux).]
+
+Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes
+les comparaisons. C'est la vapeur qui s'élève de la mer, le rayon, _la
+splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. «Lorsqu'un
+sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du
+sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entière et se
+l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est comme
+l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme la production de notre
+conception ou de notre pensée, où nous trouvons _une idée de cette
+immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile
+nous a révélée_. «Entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes
+très-distingués, mais le sont-ils réellement?... Tout cela au fond
+n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de
+différentes manières, mais dans son fond toujours la même... Une
+trinité créée que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Trinité
+incréée[319].»
+
+[Note 319: _Élévations sur les Mystères_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et
+VI.]
+
+Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures sont admises, il ne
+reste au théologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger
+et de l'inexactitude inévitable du langage figuré en si grave matière.
+Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement son ton accoutumé de
+confiance et même de présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
+intolérance irritable à la plus simple contradiction l'avaient conduit,
+lui et ses disciples, à mettre son explication au-dessus de l'objection
+et du doute. Il fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu le
+dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, le mystère était devenu
+compréhensible. Or, cela même était une opinion hétérodoxe, dangereuse
+pour les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce vrai, lui dit le
+sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples?
+Ils vantent au loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et
+en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez
+pénétré les profonds mystères de la Trinité, au point que vous en avez
+une connaissance pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi si enfin vous
+connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320].»
+
+[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p.
+524.]
+
+Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait moins d'excusables
+opinions que de la prétention hautaine de les donner pour des vérités
+dernières, prétention que semblaient trahir les dédains du maître et la
+jactance des élèves. Là peut s'appliquer le mot d'Abélard lui-même: «Ce
+n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil[321].» Mais
+quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?
+
+[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.]
+
+IV.
+
+«Il dit encore,» continue saint Bernard[322], «que le Saint-Esprit
+procède du Père et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance
+du Père ou du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, comme toutes
+les choses qui ont été faites?» Si le Saint-Esprit ne procède point
+par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procède par création
+(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, cet
+homme toujours en quête de nouveautés, et qui en invente quand il n'en
+trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles étaient?
+«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré de la substance du
+Père, le Père aurait deux fils.»
+
+[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.]
+
+Comme si ce qui est d'une substance l'avait conséquemment pour père!
+Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les
+fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers
+qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du
+bois, pour ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent
+leur substance de la substance des étoffes, et n'en tirent pas leur
+génération; et beaucoup de choses sont dans le même cas. Je m'étonne
+qu'un homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il croit, ayant
+confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, nie
+cependant qu'il sorte de la substance du Père et du Fils, à moins de
+vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est
+vrai, inouï et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de
+leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie,
+la consubstantialité?» Autant vaut la nier avec Arius et prêcher
+ouvertement la création. Toutes ces différences nouvelles, introduites
+entre le Fils et le Saint-Esprit, détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se
+retirant de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une trinité
+qui demeure, mais une dualité; car une personne qui n'aurait en
+substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne défigurer
+dans là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée et l'unité
+divisée.
+
+Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré du Père et seul
+engendré (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendré, il
+procède, et l'Église enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il
+y a une différence entre la génération et la procession. «La différence,
+c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse
+étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité
+appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance... Je n'ignore pas
+que beaucoup de docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit
+soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire qu'il soit par lui,
+étant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas
+proprement qu'il soit de la substance du Père (_eco substantix patris_),
+le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit, quoique de même substance
+(_ejusdem substantix_) avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite
+_homousios_, c'est-à-dire d'une seule substance, ne doit nullement être
+dit de la substance du Père ou du Fils à proprement parler, car pour
+cela il faut être engendré[323].»
+
+[Note 323: _Introd_., p. 1086.]
+
+Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se réduit a cette
+distinction fugitive: le Fils est de la substance du Père et le
+Saint-Esprit a la même substance que le Père, une seule et même
+substance étant commune à toutes les personnes de la Trinité. Voici
+comment s'en explique la _Théologie chrétienne_: «Quand on dit que
+le Fils est de la substance du Père, _être de la substance du Père_
+signifie seulement dans cet endroit _être engendré du Père_, par une
+translation de ce qui se passe dans la génération humaine... où quelque
+chose de la substance du corps du père est transporté et converti dans
+le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque, on rappelle plus loin
+ces mots de saint Jean: «Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui
+est né de l'esprit est esprit[324].»
+
+[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.]
+
+Quant au Saint-Esprit lui-même, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit
+a le même radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il
+procède, non qu'il est engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit
+désigne n'est pas une puissance ou une sagesse, car être bon ce n'est
+pas être puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Père
+autant que le Saint-Esprit... la génération diffère de la procession en
+ce que celui qui est engendré est de la substance même du Père, puisque
+la sagesse a cela de particulier d'être une certaine puissance, et que
+l'affection de la charité appartient plus à la bonté qu'à la puissance
+de l'âme. D'où l'on dit très-bien que le Fils est engendré du
+Père, c'est-à-dire est de la substance même du Père, tandis que le
+Saint-Esprit n'est nullement engendré, mais plutôt procède, c'est-à-dire
+que par la charité il s'étend vers autrui; car par l'amour on _précède_
+en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325].»
+
+[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.]
+
+Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit ne soit pas de
+la substance du Père (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est
+créer une difficulté nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une
+distinction et une contradiction de plus. Cette subtilité était
+gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison; il fallait se borner
+à dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne
+paraît pas que la troisième le soit de la même manière que la seconde,
+puisque l'une est consubstantielle par génération et l'autre par
+procession. On pouvait ajouter: la communauté de substance doit se
+réaliser d'une manière différente pour chacune des trois personnes.
+Quand même on écarterait les mots de _génération_ et de _procession_,
+celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, être identiquement
+consubstantiel à celui qui est de lui, comme celui qui est du premier
+est consubstantiel à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne
+comparée aux deux autres. Je répète que je parle du mode; la
+consubstantialité subsiste, les trois personnes ont une seule et même
+substance, mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle est donc
+la différence? Elle est impénétrable; elle existe pourtant, la théologie
+le veut, puisqu'elle distingue la génération et la procession; mais
+cette différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort
+d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le péril est venu de
+la séduction qu'exerçaient sur son esprit la distinction des trois
+attributs, puissance, sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette
+distinction avec les deux autres, celle de Père, Fils, Esprit, et celle
+d'inengendré, engendré, procédant, au point que ces trois _triplicites_
+ne fussent plus que des expressions différentes, substituables les unes
+aux autres, comme des notations diverses de mêmes quantités algébriques.
+Or, il est très-permis de dira en général que la sagesse est puissance
+et que la bonté n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise
+à la lettre mènerait logiquement à penser que le Fils est substance
+du Père et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La foi
+d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément hérétique, elle
+ne l'a pas préservé du péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que
+par des inconséquences peut-être inévitables, quand on traite d'un dogme
+que la métaphysique de l'Église s'est plu à rendre contradictoire dans
+les termes.
+
+[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté que ta bonté
+n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté bonne est une puissance,
+«posse bene velle est aliquid posse.» (_De trin_., I. V, c. xv.)]
+
+Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est
+obscur et incompréhensible, d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou
+même, par des nouveautés d'expression, de diversifier la forme de ses
+difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard est tombé. Trop
+prévenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et
+de la charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité approximative,
+il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a
+plus dit: «De même que le Fils est engendré du Père, la sagesse est
+de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le Saint-Esprit n'est pas
+engendré du Père, on peut remarquer que la bonté n'est pas de la
+puissance, quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on le dit
+du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu
+métaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renversé l'ordre de la
+comparaison, et il a dit: «Le Fils est engendré, _parce que la sagesse
+est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendré, parce que
+la bonté n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un
+principe, lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude quelle
+qu'elle soit.»
+
+Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que préfère
+saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien être de la
+substance du Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de la
+substance du bois? Est-ce là une notion vraie et chrétienne de la
+procession du Saint-Esprit? La consubstantialité, sans parler de la
+convenance, n'est-elle pas aussi profondément attaquée par cette
+comparaison que par aucune de celles d'Abélard? Et si l'on tournait
+contre le juge son argumentation contre l'accusé, si l'on prenait ses
+comparaisons pour des définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard
+que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialité,
+mais ne tient aucun compte de la différence de l'engendré à
+l'inengendré, de la génération à la procession, et atténue, s'il
+ne l'efface, au profit de l'unité de substance, la distinction des
+personnes? De cette dernière, le saint en veut _sobrement_; c'est son
+expression.
+
+Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain à rendre
+ce qui excède la raison humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent
+invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut condamner comme une
+hérésie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorité
+ne peut régler ses droits sur ceux de la critique.
+
+Il doit être permis d'observer que, pour avoir voulu déterminer
+scientifiquement les éléments du dogme de la Trinité, l'Église l'a
+compliqué, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrées,
+sont devenues une source de difficultés, d'erreurs et d'hérésies. A lire
+sans prévention les Écritures, rien ne paraît moins indispensable
+que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _génération_ et de
+_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois
+fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les
+Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage
+d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même appliquent au Messie,
+et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]?
+C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem
+ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le
+même radical que celui de génération; et c'est un des textes dont
+on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est évident
+que l'expression est ici générale, et que tous les mots _origine,
+génération, extraction, naissance_, auraient pu être indifféremment
+employés dans ce passage. Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé
+_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenês uios_])[328]. Sacy traduit
+tout simplement _le Fils unique_, et assurément ce mot n'ajoute rien
+d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait déjà donner de
+l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Témoin le
+verset du psaume, souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je
+t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegennêka se], dans le
+Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de
+_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de
+l'Évangile selon saint Jean, où on lit: _Spiritum veritatis qui a patre
+procedit_ (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du Père.» Le
+mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il
+s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme
+essentiels à la Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots que
+nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à croire que la Trinité,
+c'est le Père, le Fils unique du Père, et le Saint-Esprit, qui sort du
+Père et qui reçoit du Fils[329].
+
+[Note 327: Act. VIII, 33.]
+
+[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.]
+
+[Note 329: «_Il recevra de ce qui est à moi._» (_Ille de meo accipiet_.)
+Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lêphetai], qui sont le
+texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Écriture,
+le Saint-Esprit procède du Fils. Jean, XVI, 14.]
+
+On voit en effet que dans les premiers siècles, l'Église n'avait adopté
+aucune expression, décrété aucune définition du mode suivant lequel le
+Père produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui eût été donné à
+ce mode, à cet acte ineffable, était en grec celui de [Grec: probolê],
+littéralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_
+ou _productio_, et remplacé aussi par _émanation_[330]. Employé
+généralement par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient
+exprimer comment les essences spirituelles étaient sorties de l'essence
+divine, ce terme d'émanation paraissait ici bien placé; le Fils et le
+Saint-Esprit pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont d'essence
+spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Père, sans en
+être créés, et sans en être détachés au point de former de nouvelles
+essences. Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'_émanation_
+soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans
+le sens catholique qui vient d'être indiqué, les autres prenant avec
+lui toute la doctrine qui faisait de ces émanations des _éons_
+consubstantiels à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité de nature.
+Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientôt renoncer à
+ce langage. On a essayé du mot de _parabole_; on a dit aussi _émission_,
+_prolation_, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à dire _génération_,
+en écartant toute idée d'imperfection qu'emporte ce terme appliqué à la
+nature humaine. Ainsi le fils a été dit _engendré_ parce qu'il est fils,
+à condition que ce mot de _génération_ fût dépouillé de toute analogie
+avec la filiation humaine; et l'émana tion du Saint-Esprit a été appelée
+_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de
+Dieu. De sorte que la première expression, celle de génération, n'a plus
+rien de commun que l'apparence avec le sens littéral, et ne s'étend
+pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de
+pure métaphore.
+
+[Note 330: [Grec: probolê], _projectio, prolatio_, d'abord employé,
+mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les
+Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Grégoire de
+Nazianze et saint Jean Damascène qui nomme le Père [Grec: dia logou
+proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut
+aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, écoulement ou
+émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase et
+Origène. Mais [Grec: probolê] est resté plus usité, surtout comme
+procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme il
+y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace d'une
+métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils comme la
+parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien de la
+pensée et de la parole, le mot [Grec: pnoê], _spiratio_, A été le plus
+volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacré par le verset
+de l'Évangile qui sert de titre au dogme même. Mais on dit aussi [Grec:
+ekphoitêsis], sortie, [Grec: ekpemphis] émission, [Grec: proeïnai],
+laisser échapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis],
+rejeton. C'est ici une des idées chrétiennes qu'il est le plus facile de
+confondre avec une idée alexandrine. L'expression figurée de _processus_
+a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans
+Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont [Grec: to
+anarchon, ê gennêsis kai ê proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III,
+c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec:
+ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x
+et xi, t. VIII, c. i.)]
+
+Ces deux mots ont été consacrés pour désigner l'une et l'autre relation
+principale du Fils au Père et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et
+quand on a voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement
+les comprendre, même dire que l'un étant différent de l'autre, ils ne
+pouvaient exprimer tous deux la même façon _d'être de la substance_ du
+Père, on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie. Tout le monde
+n'a pas eu la sincérité de saint Augustin, avouant qu'il ignore
+comment on doit distinguer la génération du Fils de la procession du
+Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre cette difficulté[331].
+Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fût
+fixée, saint Irénée semblait avoir prévu tous les dangers de cette
+terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: «Si quelqu'un nous
+demande comment le Fils a été produit par le Père, nous lui répondrons
+que cette production (_prolatio_), ou génération, _nuncupatio,
+adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est
+connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose
+entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-même
+en voulant dévoiler un mystère ineffable[332].»
+
+[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le même sens:
+«Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe était véritable
+et parfaite génération: ce que c'était que la procession de son
+Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eût rien dans la
+nature qui représentât une action si substantielle et tout ensemble si
+singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.» (_Élév.
+sur les Myst._ 2e som. V.)]
+
+[Note 332: S. Iren., _Contr. Hæres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi
+Bergier, _Dict. De Théol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Émanation_,
+_Génération_.]
+
+V.
+
+La censure de saint Bernard n'a point épargné les similitudes employées
+pour représenter la Trinité, et notamment cette _exécrable similitude
+ou plutôt dissimilitude_ du genre et de l'espèce, ainsi que celle de
+l'airain et du sceau d'airain[333].
+
+[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.]
+
+«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour
+être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le
+Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, parce
+que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme
+est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans
+que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis
+cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe.
+Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces
+rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces grands
+éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en peuvent
+être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? Ton
+entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre
+le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père _a_ le Fils)? or, nous
+tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais
+sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non que la
+position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce
+pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le Fils à
+l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils
+posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition est
+sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est homme est
+nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui
+est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition soit
+convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne souffre pas
+plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre que celui
+qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le
+Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une autre chose
+(aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre (adjectif)
+et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire un partage
+prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible de
+l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans la vole
+royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, ni
+vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de
+la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est
+nécessairement, tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut
+que la proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne
+l'inverse, ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de
+l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...
+
+«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonté
+même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en
+Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un
+éclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare dans les
+choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez,
+saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices cet homme s'est
+préparés pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle
+puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur même suffit, je
+pense, pour le réfuter. Mais cependant je veux citer un témoignage qui
+se présente en ce moment û mon esprit troublé, pour effacer l'injure
+faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: _l'esprit de sagesse et
+l'esprit de force._ (XI, 2.) Par là l'audace de cet homme est assez
+clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. O langue grande en
+paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Père ou du Fila
+te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? L'ange
+du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car tu as dit: Le
+Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de
+l'orgueil trébuche quand il attaque[334].»
+
+[Note 334: «Res superbiæ ruit cum irruit.»--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p.
+283.]
+
+Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune des formes de la
+dialectique, montre que le saint abbé n'était pas si étranger qu'il le
+dit aux sciences profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter la
+déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique des similitude?.
+On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Pères ont
+apparemment regardé comme utile, pour donner le change à la curiosité de
+l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. Quelquefois on apaise la
+faim en la trompant, et l'on fait mâcher à l'homme affamé des substances
+qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La même
+chose se pratique en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores en
+place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La théologie
+a usé de cet expédient autant pour le moins que la philosophie, et
+quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une seule
+similitude est un moyen sûr d'être hérétique, comme s'est un sûr moyen
+de donner à des adversaires l'apparence de l'hérésie que de prendre à la
+lettre une similitude donnée par eux comme une analogie ou une figure.
+Dans sa réfutation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité
+cette méprise ou cet artifice?
+
+«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui rapportent en raisonnant la
+nature unique et incorporelle de la Divinité à la similitude des corps
+composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité n'est connue que
+d'elle-même; l'exposition en est difficile, impossible peut-être à
+l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres
+natures qu'elle a créées, moins nous trouvons dans celles-ci de
+ressemblances congrues à l'aide desquelles nous puissions satisfaire,
+quand il s'agit de celle-là. Les philosophes doivent se contenter de
+s'enquérir des natures créées; encore ne peuvent-ils suffire à les
+comprendre. En Dieu, aucun mot ne paraît conserver son sens primitif....
+Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer
+à l'être singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous
+satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons,
+surtout pour repousser l'importunité des pseudo-dialecticiens....
+Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous
+comparons à l'homme qui est à la fois substance et corps... qui peut
+être à la fois père et fils... l'identité de substance commune en Dieu
+au Père, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on ne peut
+induire de là une similitude intégrale, mais quelque similitude
+partielle: autrement, nom parlerions d'identité et non de similitude.
+Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons
+introduit d'autres, tant d'après les grammairiens que d'après les
+philosophes, et que nous avons jugées plus conformes à notre dessein;
+mais celle-là surtout qui est prise des philosophes les plus
+raisonnables, et par là moins éloignés de la science de la véritable
+philosophie qui est le Christ[335].»
+
+[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,
+1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.]
+
+On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes en général. On peut
+se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin,
+saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il
+tolère.
+
+I. La première est prise du genre et de l'espèce[336]. Si l'on veut bien
+se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abélard n'entend pas que
+la génération de l'espèce par le genre soit identique avec celle du Fils
+par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos expressions, dit-il,
+transportées à Dieu, contractent de la singularité de la substance
+divine une signification également singulière, et quelquefois un sens
+singulier par construction. Il ne faut pas étendre des expressions
+figuratives et impropres au delà de ce que veulent l'usage et
+l'autorité[337].»
+
+[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1316-1318.]
+
+[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.]
+
+Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant sur ces distinctions
+de père et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espèce,
+de matière et de _matérié_, il dit: «Une grande discrétion doit être
+apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu[338].»
+
+[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.]
+
+Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre et le Fils une espèce;
+d'abord parce qu'il répète incessamment que Dieu est un être singulier,
+c'est-à-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et que le Père
+est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir être assimilés à aucun être
+placé dans les degrés de l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce
+que le plus grand nombre des caractères qu'il attribue au genre ne
+convient pas au Père, comme de se distribuer en plusieurs espèces, comme
+de n'exister dans le temps que sous forme d'espèces, et même que sous
+forme d'individus; non plus que les caractères de l'espèce ne peuvent
+être pour la plupart attribués au Fils, comme celui de se trouver dans
+un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter de l'union avec
+sa matière d'une différence qui lui constitue une autre essence que
+celle du genre.
+
+Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait difficulté de concevoir
+la distinction du Père et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui
+engendre, l'autre engendrée, dans une même essence. On ne conçoit pas
+que comme substance, le Fils soit le même que le Père, et que comme
+personne, le Fils ne soit pas le même que le Père; mais ne se
+rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que
+deux choses distinctes soient et ne soient pas la même? Le genre, par
+exemple, est distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce est _le
+même_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le même_ de tout point,
+sans plus, sans moins, sans formes ou propriétés qui les distinguent;
+mais par cette expression: l'espèce est _le même_ que le genre, on
+entend que le genre se retrouve dans l'espèce, et qu'en un sens
+l'essence du genre est commune à l'espèce. L'animal est dans l'homme;
+on dit hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce qui est dire:
+l'espèce est le genre. Et cependant malgré cette communauté, malgré cet
+identité d'essence, l'espèce est distincte du genre; on dit même que
+l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être distinct d'un autre
+par ses propriétés, et engendré par cet autre, peut avoir une essence
+commune avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité divine
+a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le déclarer absurde ou
+impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'à signifier que
+l'essence du Père soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes
+conditions que le genre est dans l'espèce, que le Fils soit engendré du
+Père par une génération essentiellement identique à celle qui du genre
+fait sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et même il a
+prévenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongères, en leur
+rappelant que toutes ces locutions étaient _impropres et figuratives_,
+qu'elles ne devaient être admises que _dans une certaine mesure, et
+qu'il ne fallait pas entendre une _identité substantielle_ là où il n'y
+avait tout au plus qu'_identité de propriété_[339].
+
+[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.]
+
+II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de
+l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie,
+et, l'auteur lui-même semble l'avoir répudiée, on la remplaçant dans son
+second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle
+il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois
+n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la précédente,
+qu'ainsi que le particulier du général, On sait quelle liaison unit la
+doctrine du genre et de l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se
+compose de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction
+et la consubstantialité du Père et du Fils à la relation du genre et
+de l'espèce, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la
+relation dans laquelle une matière doit à l'intervention de la forme, de
+devenir un certain _matérié_. On pourra dire, par exemple: l'airain est
+la matière du matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est de
+l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la
+même substance matérielle, ou, comme nous dirions, la même matière.
+Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain?
+Si donc vous m'objectez en théologie que le Fils ne peut être de même
+substance que le Père, et par là identique au Père, sans que l'inverse
+soit vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, si cette
+objection est générale, absolue, elle porte à faux: un être peut être
+consubstantiel à l'être dont il est formé, engendré, constitué, sans
+que celui-ci soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et le
+matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire.
+Voilà quelle est la portée assez restreinte de ces similitudes. Il en
+résulte que les fins de non-recevoir absolues doivent être écartées, et
+qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes,
+attaquer la Trinité en elle-même si on l'ose, en cessant d'invoquer les
+règles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est
+à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses adversaires.
+
+Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse
+facilement engendrer des idées fausses, et, suivie jusqu'au bout,
+entraîner à de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard
+a signalé quelques-unes de ces mauvaises conséquences, et Abélard ne
+les a pas toutes évitées. On lui devait épargner tout réquisitoire
+injurieux; mais on était en droit de lui dire: Votre comparaison jette
+trop peu de lumière sur la génération du Fils par le Père pour que vous
+puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter
+par l'esprit comme une assimilation complète. Si, en effet, vous vous
+appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, il peut
+arriver qu'après avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans
+que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Père sans que le
+Père soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre que comme
+le Père est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse
+est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en
+substituant encore les termes, que le Père n'est pas la sagesse, ce qui
+revient à dire que la sagesse manque au Père. Cette induction serait
+fausse, et pourrait être aisément renversée à l'aide d'une distinction;
+mais elle se présenterait naturellement, et c'est à l'aide de ces
+conséquences qui sont dans les mots plus que dans la pensée, que saint
+Bernard a pu motiver ou colorer ses anathèmes.
+
+Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une
+supériorité d'un terme sur l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme
+contraire à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque personne
+est sans principe, parce que chacune est éternelle et le principe de
+toutes les autres choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune
+n'est antérieure ou supérieure sous aucun rapport à l'autre. Cause,
+principe, matière, rien «de tout cela ne peut être dit proprement de la
+relation d'une personne à une autre[340].»
+
+[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1320-1324.]
+
+Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils puissance. Abélard
+avait dit: «Chacune des personnes, étant de même substance, est de même
+puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La Trinité entière est
+sagesse, le Père autant que le Fils. La Trinité entière est charité.
+Dieu ne peut jamais être sans sagesse[341].»
+
+[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.]
+
+Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés aux personnes, leur sont
+donnés, non par rapport à elles-mêmes, mais à chacune par rapport à
+l'autre ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le Père, Dieu
+le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas
+substantiellement, mais relativement, chacun des prédicats relatifs
+désignant en disjonction le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en
+construction (c'est-à-dire tous réunis en Dieu), ils n'aient plus
+d'objet auquel ils soient relatifs[342].»
+
+[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.]
+
+Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance entière a été
+accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance.
+Abélard avait dit: «Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins
+tout-puissants que le Père.... La puissance des trois personnes est la
+même[343].»
+
+[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.]
+
+Saint Bernard dit que la foi catholique a levé toutes les difficultés
+par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grâce à
+ce qu'on pourrait appeler la différence adjective et la différence
+substantive, concilié l'unité de la substance et la diversité des
+personnes. Abélard avait dit: «Le Père n'est pas autre chose (_aliud_)
+que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en
+nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas
+_celui qui_ est celui-là, mais il est _ce qu'_est celui-là.... On ne
+peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu,
+soit autre chose qu'une autre, leur unique substance étant absolument
+singulière, et ne comportant aucune diversité de formes, ou de
+parties[344].»
+
+[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et
+1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le
+masculin est consacrée en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze
+(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II,
+et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append.
+du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa
+quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non
+ipsa ipse quæ ipsa.» (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme
+(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre
+Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).]
+
+Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et
+qui nous semblerait, à nous, la plus grave; et la voici. Comme étant une
+certaine puissance, une espèce, un _matérié_, le Fils a la propriété
+d'_être par un autre, esse ab alio_, tandis que le Père n'est que par
+lui-même. Être par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_,
+est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et
+définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en
+sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un
+sens déterminé[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut
+essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être nécessaire est nécessairement
+par lui-même; et à parler rigoureusement, refuser à une personne divine
+la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier la Divinité; il
+y aurait athéisme. Les Pères l'ont senti, lorsqu'ils hésitent et se
+contredisent, plutôt que d'attribuer sans restriction le titre de
+principe au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant cette
+proposition: «Le Père est le principe de toute la Divinité,» proposition
+répétée par Abélard et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se
+trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans le principe était
+le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpétuel
+dans les théologiens, et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que
+possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause,
+source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions à des
+mystères[346]. Je crains bien les mêmes dangers pour cette distinction
+entre _être_ et _n'être pas par soi-même_, et j'aimerais mieux les
+termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions qui soulèvent des
+nuages au lieu d'apporter la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe
+guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard en conclut que
+Dieu le Père, qui a l'existence par lui-même, doit avoir la puissance à
+pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme
+il a l'existence même. Mais tout cela est secondaire, à mes yeux, auprès
+de cette assertion que le Père a seul la propriété d'être par lui-même.
+Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété d'être
+Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers
+qui aient parlé ainsi; et il faut convenir que dès que vous accordez la
+paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez implicitement
+qu'il est possible d'être Dieu et ne pas être rigoureusement par
+soi-même[347]. Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est pas
+frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent la différence de
+l'inexplicable à l'absurde, de l'énigme au non-sens. Je puis confesser
+que Dieu est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je ne sais
+pas comment il est père ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute,
+un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison
+frémisse, affirmer que l'existence par soi-même ne soit pas une
+condition absolue de la Divinité.--Laissons cela[348].
+
+[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin
+met une différence entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. «Quod enim de
+ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est _ex ipso_
+est créé par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette
+distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application à la Divinité de
+l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_.,
+c. XXVIX).]
+
+[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.]
+
+[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on
+traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exêlthon], qui au lieu où ils sont
+placés, semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de
+Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le Fils ne
+peut rien faire par lui-même» (_Id_., v. 19). C'est de là qu'on induit
+en général qu'il peut y avoir procession au sein de l'être divin,
+c'est-à-dire une différence d'origine entre les personnes (S. Thom.,
+_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Père est le
+principe de toute la Divinité (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu
+dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito
+genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui
+veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant
+d'un principe, tandis que le Père est un principe sans principe.
+«Principium a principio, quod est filius; principium non de principio,
+quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a
+nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio....
+Divinæ essentiæ de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto
+est ab alio, scilicet a Patre» (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).
+L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en
+théologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p.
+10).]
+
+[Note 348: Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, il est
+plus sage de substituer à cette expression _esse ab alio_, cette autre
+expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint
+Thomas et qui distingue les personnes de la Trinité en celles qui
+procèdent et celles de qui les autres procèdent (_Summ_., I, qu. xxvii,
+art. 1). On a même voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et
+attribuer au Père l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint
+Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor.,
+viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction
+n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom.
+xi. 36. C'est un caractère ou propre, Généralement reconnu au Père, que
+de n'avoir ni auteur ni principe, d'être [Grec: autogenês, anaitios,
+ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'être par soi-même ou de
+n'être pas par un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin,
+«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» (_Qu. De
+Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est «ex Patre,
+ab alio,» et notamment dans saint Augustin, «de Patre est Filius, non
+est de se» (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint
+Ambroise: «Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia....
+et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (_De Dign. Cond. hum_.,
+c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. «Pater
+a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a
+Patre» (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant
+que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialité y
+périrait. P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré
+les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont
+été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils
+a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se Deus non est,» dit
+un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant La doctrine catholique est
+formelle. «Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père,
+même l'être, [Grec: kai auto to einai]» (J. Damasc., _De Fid_., I, x).
+On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: «Comme
+le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en
+lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a cette vertu de
+faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, excepté d'être le Père
+(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI,
+c. x, xi et xii).]
+
+Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, est l'attribution
+spéciale de la bonté au Saint-Esprit. Qui n'en aperçoit la raison?
+L'Évangile contient ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché
+et tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème de l'Esprit
+ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils de
+l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé contre le Saint-Esprit, il
+ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math,
+xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est crédule
+et tremble pieusement dès qu'il croit entrevoir l'impiété. Abélard a
+dit que le Saint-Esprit était éminemment l'amour ou la charité divine:
+soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé le Saint-Esprit de
+puissance et de sagesse; il a commis le péché irrémissible, il a
+prononcé le blasphème inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons pas
+que, fondée ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est
+pour ainsi dire traditionnelle dans l'Église[349]. Nous ferons seulement
+une citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément ce que
+signifie la personne en Dieu, elle équivaut à dire que Dieu est ou le
+Père, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la
+sagesse divine engendrée (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le
+_processus_ de la bonté divine[350].»
+
+[Note 349: Voyez entre mille autorités saint Aug., _De Trin_., VI, v,
+XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_
+dit que le Père est l'esprit suprême (_summum spiritus_); le Fils,
+l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la vérité
+de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit
+suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).]
+
+[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.]
+
+Une seule question aurait dû être posée, et Abélard eût été embarrassé
+d'y répondre. Si la Trinité est toute-puissante, sage, bonne, à quel
+titre et comment la puissance appartient-elle au Père, la sagesse au
+Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment et dans quelle mesure
+ces attributs sont-ils séparés ou distingués des autres attributs
+divins, tous également et semblablement communs à la substance divine et
+par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingués de manière
+à devenir éminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,
+quelle différence assignez-vous entre la manière dont appartiennent
+les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent
+les attributs spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à la
+substance et étant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun
+à une des personnes et étant communs à la substance? Certainement, il y
+a là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble
+est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction
+inexprimable.
+
+VI.
+
+Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la théorie platonicienne
+de l'âme du monde assimilée à la foi dans le Saint-Esprit; négligeons
+cette phrase vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en sueur pour
+voir comment il fera Platon chrétien, il se prouve payen.» Venons à
+cette censure générale:
+
+ «Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce qu'il
+ dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
+ avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque
+ sur le fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en
+ fidèle. Enfin, dès l'entrée de sa _Théologie_, ou plutôt de sa
+ _Stultilogie_, il définit la foi une _estimation_, comme s'il était
+ loisible à chacun de penser et de dire en matière de foi ce qu'il
+ lui plaît, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus
+ à des opinions vagues et variables, au lieu d'être appuyés sur
+ la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre
+ espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots que nos martyrs,
+ soutenant de si rudes épreuves pour des choses incertaines, et ne
+ balançant pas, pour une récompense douteuse, à courir au-devant d'un
+ long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensée que
+ dans notre foi et notre espérance il y ait rien, comme il l'imagine,
+ qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas
+ fondé sur la vérité certaine et solide, divinement prouvé par les
+ oracles et les miracles, établi et consacré par l'enfantement de
+ la vierge, par le sang de la rédemption, par la gloire de la
+ résurrection. Ces _témoignages sont devenus trop dignes de foi_
+ (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend
+ témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc
+ peut-on oser appeler la foi une _estimation_, à moins de n'avoir pas
+ encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de
+ le regarder comme une fable? _Je sais à quoi j'ai cru et je suis
+ certain_, s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles
+ tout bas: «La foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais
+ ambigu ce qui est d'une certitude sans égale; mais Augustin parle
+ autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur où elle réside
+ et pour celui qui la possède comme une conjecture ou une opinion,
+ elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc,
+ bien loin de nous de réduire ainsi la foi chrétienne. C'est pour les
+ Académiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de
+ douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans
+ la sentence du maître des nations, et je sais que je ne serai point
+ confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition de la foi,
+ quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: «_La
+ foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut espérer,
+ l'argument des choses non apparentes_ (Héb., xi, 1). La substance
+ des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures
+ énormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans
+ la foi de penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là
+ dans le vide des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot
+ de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance
+ imposé; tu es enfermé dans des bornes certaines, tu es emprisonné
+ dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation,
+ mais une certitude[351].»
+
+[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.]
+
+Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, et une grande
+autorité lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voilà bien, ce semble,
+le point de la discussion entre le philosophe et le fidèle. Dans cette
+diversité de définition de la foi éclate la différence entre celui qui
+veut par la raison arriver à croire, et celui qui commence par croire et
+qui raisonne après. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique
+est hasardée. On se rappelle le début de l'Introduction. A côté de la
+foi, l'auteur place l'espérance, et afin d'expliquer pourquoi il confond
+l'espérance dans la foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance,
+est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne
+voit pas. Cette définition de la foi est donc générale, et non spéciale,
+c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est
+un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à l'opinion ou
+estimation. Mais dès qu'il s'agit de la foi, «en tant qu'elle intéresse
+l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient
+à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui
+vient avant le reste (la charité et les sacrements), comme étant le
+fondement de tous les biens. Que peut-on en effet espérer et que peut-on
+aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on
+peut croire sans l'espérance et sans l'amour? De la foi, en effet, naît
+l'espérance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance
+de l'obtenir par la miséricorde de Dieu. D'où l'apôtre: «_La foi est la
+substance des choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui
+n'apparaissent pas_.» La substance des choses qu'il faut espérer_,
+c'est-à-dire le fondement et l'origine des espérances auxquelles nous
+sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
+espérer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela
+veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet
+personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des
+choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a été remarqué, ne se dit
+avec entière propriété que de ce qui n'apparaît pas.»
+
+[Note 352: «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel
+suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum
+in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson.
+_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).]
+
+Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la
+foi qui n'importent pas au salut. Quel péril courons-nous à croire que
+Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui vous parle
+de la foi pour votre édification, il suffit de traiter et d'enseigner
+les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce
+sont celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi catholique,
+c'est-à-dire universelle, est celle qui est tellement nécessaire à tous,
+que quiconque en est dénué ne peut être sauvé[353].»
+
+[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p.
+188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.]
+
+Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de saint Bernard[354]?
+Nous croyons parfaitement innocente la définition qu'il incrimine, et
+cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours à faire de la
+foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne
+saurait proscrire la foi formée par le travail de l'intelligence, elle
+peut être aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par
+suite tous les dons célestes promis à la foi. Lorsqu'on enseigne
+la religion, il est même impossible de ne point admettre certains
+antécédents logiques qui servent de base à la foi, et de ne point
+convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines vérités
+préalables, ce qui donne à la foi les apparences d'une déduction. Mais
+souvent en fait la foi précède tout raisonnement dont on ait conscience
+ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, même une
+vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se
+rencontrer dans l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans motifs
+connus, en vertu d'une adhésion implicite et involontaire. La foi ainsi
+conçue est en général plus estimée par la religion, elle lui paraît
+mieux assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, elle
+semble inspirée, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en
+elle-même plus de mérite, le mérite qui ne vient pas de nous étant le
+seul véritable, et les plus récents apologistes du christianisme se
+sont attachés à établir que les vérités, regardées jusqu'ici comme un
+préliminaire que la raison démontre pour que la foi prenne naissance,
+sont elles-mêmes connues par la foi avant de l'être par la raison.
+C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans Abraham. À toutes les
+époques, cette foi a été distinguée de la foi acquise et raisonnée, et
+préférée a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à une piété
+vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance raisonnable de saint
+Paul reste permise, et c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la
+seule qui puisse être enseignée.
+
+[Note 354: Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti viis est
+vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam
+et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei
+cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia» (_De Consider._, V, 3.
+Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE.
+
+Considérons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus
+général encore la doctrine d'Abélard sur la Trinité. La sentence de
+l'orthodoxie contemporaine se trouve développée dans la lettre de saint
+Bernard. Essayons de juger ce jugement.
+
+Il a été reproduit, mais avec plus de modération dans les termes, par
+des écrivains modernes. Ainsi D. Clément regarde, non comme faux, mais
+comme dangereux ce principe que la foi doit être dirigée par la lumière
+naturelle, principe qui conduit à cette autre proposition: «On ne croit
+point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est
+ainsi, on admet[355].» «Voilà,» dit le critique, «un principe qui doit
+mener loin.» Il trouve _naturelles_ les conséquences que saint Bernard
+infère de la définition de la foi donnée par Abélard. «Cependant loin de
+les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois
+combattues, même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer en
+aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle méthode, c'est que la foi
+n'est pas absolument au-dessus de la raison.» Enfin les explications et
+les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité laissent percer tantôt
+le sabellianisme, tantôt l'arianisme. «Nous aimons à nous persuader, et
+ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de
+l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais il n'en a pas moins _brouillé
+réellement toutes les notions théologiques sur la Trinité_.
+
+[Note 355: Art. _Abélard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p.
+138.--_Introd_., t. II, p. 1060.]
+
+On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré, il est même
+formellement écarté[356]; plus de ces mots d'_impiété_, de _blasphème_,
+de _paganisme_, et de là cette conséquence qu'on n'était en droit à
+Sens, comme à Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de
+condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cessé de
+protester de sa soumission à l'Église et au saint-siége.
+
+[Note 356: C'est maintenant une chose généralement accordée. J'en ai
+cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de
+rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques d'Abélard sont
+appréciées (Voy. t. I, p. xxii).]
+
+A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant de son autorité
+celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui pénètre plus
+avant. Il pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme dans la
+théologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout
+quand il s'agit de la question de la Trinité. Quelques réflexions seront
+ici nécessaires.
+
+On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la théologie,
+c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que
+les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la première
+court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, et de
+passer insensiblement du rationalisme théologique au rationalisme
+philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou
+penche vers une abnégation de tout raisonnement, vers une _misologie_,
+comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui
+peut transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. Ce
+n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que
+le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse
+absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme peut être orthodoxe,
+honorer du moins et prescrire la foi; même dans le rationalisme purement
+philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut
+s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment non raisonné à des
+vérités indémontrées et indémontrables, pour une croyance implicite et
+nécessaire à des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune
+philosophie n'est sans mystères ou sans faits inexplicables, insensibles
+et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus
+vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire à la foi par
+la raison ceux à qui la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre
+la foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison.
+Qu'est-ce donc en général que le rationalisme chrétien? Une conciliation
+de la foi et de la raison, un éclectisme.
+
+De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent tout à la foi, prenant à
+la lettre et dans un sens absolu les anathèmes contre la philosophie, on
+ne peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit qu'on cherche
+à exciter la foi uniquement par des récits ou des menaces, comme de
+certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, à
+ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est déjà la grâce, et qui,
+fidèlement écouté, doit attirer la grâce définitive de la foi, soit
+surtout qu'on invoque le principe de l'autorité contre l'anarchie
+des opinions individuelles et les écarts du libre examen, on recourt
+implicitement à la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans
+le choix mystique de l'âme préférant la vision à la conception et
+l'enthousiasme à la certitude. «C'est, dit avec profondeur saint Clément
+d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie
+même pour décider qu'il ne faut pas de philosophie[357].»
+
+[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.]
+
+Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les deux méthodes théologiques,
+et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence à laquelle toutes deux
+s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce
+qu'il y a de commun à toute religion comme à toute philosophie, c'est
+l'humanité; il faut reconnaître que les deux méthodes diffèrent par
+leurs caractères et par leur tendance.
+
+La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous les hérétiques, et
+nécessairement celle de tous les philosophes, et des plus incrédules,
+n'a jamais en elle-même été formellement condamnée par l'Église, qui ne
+pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres.
+Les deux méthodes, employées concurremment dans tous les âges du
+christianisme, ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour, suivant les
+temps et les questions. Dans le berceau même de la foi, on les trouve
+alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de
+ne pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique qui manque
+à saint Luc; et malgré ses invectives contre les philosophes, saint Paul
+porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit
+libre et raisonneur qui paraissent étrangers au génie positif et
+formaliste de saint Pierre. «Il _discutait dialectiquement_, dit
+l'Écriture, les choses du royaume de Dieu[358].»
+
+[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai
+peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.]
+
+Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les Pères jusqu'aux docteurs
+de nos facultés de théologie, les deux méthodes se sont perpétuées dans
+l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard n'est point sorti du
+saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover
+sur aucun point du Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là
+seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme
+un peu nouvelle, la croyance chrétienne touchant la nature de Dieu,
+et soit par un choix dans les doctrines reçues, soit par quelques
+explications neuves, construire une déduction méthodique du dogme de la
+Trinité et appuyer d'arguments plus modernes l'adhésion qui lui est
+due. Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce rationalisme
+dogmatique: «Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des
+_notions adéquates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué....
+Nous convenons que les mystères reçoivent une explication, mais
+cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque
+intelligence analogique_ d'un mystère, tel que la Trinité et que
+l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des
+paroles entièrement destituées de sens: mais il n'est point nécessaire
+que l'explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter,
+c'est-à-dire qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment[359].»
+
+[Note 359: _Théodicée_ disc. prél. sec. 54.]
+
+Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à l'intention? J'ai
+ailleurs décrit comme je me le représente, l'état religieux de l'âme
+d'Abélard. Le jugement de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un
+autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque a trop
+d'impartialité pour manquer de sagacité. Mais quand il faut appliquer ce
+jugement général à un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers les
+âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit
+du temps auquel elle n'échappait pas, et cet esprit de tous les temps
+auquel participent tous les philosophes; comment s'y mêlaient, sans
+y disparaître, les habitudes religieuses, les habitudes logiques,
+l'érudition sacrée, l'érudition profane, le caractère ecclésiastique, le
+talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant
+involontaire pour la controverse, le goût de la subtilité, le désir de
+l'originalité, l'amour de la gloire enfin; alors la tâche devient bien
+difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que
+des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inséparables
+peut-être de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps à
+autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis,
+abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Église, nous
+dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est
+l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un germe d'infidélité.
+Le rationalisme n'a point fait impunément irruption dans le dogme,
+et l'on reconnaît soit dans l'esprit général, soit dans les opinions
+particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où l'esprit des siècles
+a fait sortir quelques-unes des vérités et des erreurs les plus grandes
+de la philosophie moderne.
+
+La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail
+de rassembler tant de citations et d'autorités contradictoires, ait
+exercé une passagère influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu
+jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il
+n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces
+archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_
+des contradictions apparentes, et ce travail a contribué surtout à
+développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a
+pu risquer des opinions qui ont ébranlé certaines croyances, enfanté de
+certains doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement,
+on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorités,
+ordinairement les mêmes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y
+reprend celles qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles
+qui sont contraires; il les commente, les développe, et s'efforce
+d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de
+conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il
+pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une
+contradiction entre certaines idées qui sont dans l'esprit ou dans les
+livres, et qu'il faut ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles
+concordent en dernière analyse, soit en faisant évanouir celles qui ne
+concordent pas? L'ouvrage d'Abélard nous représente la forme que, dans
+un temps de citations et d'autorités, la position de toutes questions
+devait prendre naturellement.
+
+Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner à sa manière
+d'enseigner la théologie, un caractère expressément dialectique, et lui
+ôter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant
+l'objection, et inculquer la vérité par ordre. Abélard ne prêche pas,
+il discute. La polémique avait été l'exercice de toute sa vie; il avait
+pris pour maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin: _Quarite
+disputando_[360].
+
+[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abélard
+dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du
+traité (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).]
+
+Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considérer le pour
+et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou
+soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a
+puisé le goût et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien
+s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la
+cause de la philosophie et lui faire son procès avec une égale vivacité;
+marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinité,
+et par un retour un peu brusque, rétablir sans restriction l'unité
+de l'essence et la communauté des attributs; braver en un mot les
+contradictions et les résoudre ou les affirmer tour à tour.
+
+C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me
+paraît avoir attaché quelques dangereuses conséquences à sa méthode
+théologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de
+nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent. Et en effet, le
+principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec
+M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc
+que de ce principe on conclue (la distinction étant bien fugitive,
+si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois
+personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois
+des réalités, des unités, et que l'identité de substance qu'on leur
+impose est une chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin:
+il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité de l'unité
+de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le
+permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le trithéisme ou
+l'hérésie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire
+dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on, ramené les
+distinctions réelles à des points de vue divers du même être, à des
+conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des
+personnes purement nominale pour sauver l'unité réelle de la substance
+divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au
+nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de
+Roscelin; les individus seuls sont réels, donc les personnes ne sont
+rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est simple et logique.
+Mais Abélard n'a pas dit cela, on lui prête d'avoir dit le contraire.
+Pour dire le contraire, il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le
+principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y a de réel que ce qui
+n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne
+sont rien. La Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne, la
+Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été rien moins que
+nominaliste, loin de là, il fût tombé dans le réalisme extrême, dans
+celui qui, refusant la pleine existence à l'individu, annulerait les
+personnes de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que des individus.
+
+[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._,
+ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c.
+xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ.
+select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.]
+
+Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me paraît avoir été
+précisément ni réaliste, ni nominaliste; il s'est efforcé de donner aux
+choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte
+des conséquences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eût
+dit expressément que Dieu est un genre, siérait-il aux réalistes, qui
+soutiennent que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié la réalité
+de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans les personnes que des
+propriétés, ceux qui défendent contre Roscelin l'existence réelle
+des qualités spécifiques seraient mal venus à l'accuser de ruiner
+l'existence réelle des personnes.
+
+Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que l'orthodoxie
+trinitairienne n'est pas nécessairement engagée dans la controverse
+sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels,
+qu'importe à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni
+aucune des personnes n'est donnée comme étant au nombre des universaux,
+et la négation des idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut
+être ramené à une simple abstraction. Le principe seul de la réalité
+exclusive des individus pouvait bien, par une application tout à fait
+indépendante de la fameuse controverse, conduire à trop individualiser
+les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est ainsi que Roscelin a
+compromis le nominalisme dans l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au
+jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur
+ait été, comme on l'a dit, de réduire la distinction des personnes à
+des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du trithéisme pouvait être
+facilement écartée par la considération de _la singularité_ de la nature
+divine, et par cette pensée que le mystère consistait précisément dans
+l'union de quelques-uns des caractères de l'individualité dans chaque
+personne avec la communauté et l'identité d'essence. Après tout, les
+réalistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des
+genres ou des espèces, et par conséquent les nominalistes n'avaient sur
+ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard marque avec un peu
+d'exagération la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idée de
+propriété, et non de la théorie des genres et des espèces. Il est vrai
+que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait dû plutôt
+être dirigé contre lui, c'est-à-dire qu'il atténuait la distinction des
+personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont
+jugé[363]; mais cette accusation plus spécieuse ne nous semble pas plus
+exacte. Répétons d'abord que l'intention est irréprochable; puis, quant
+à la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre à convertir les
+personnes divines en abstractions. C'est le péril commun de toute
+métaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de
+chose; seulement le lecteur est en général nominaliste, et quand on veut
+lui faire séparer à un certain degré la substance et la personne, il
+penche à n'accorder à la personne qu'une existence nominale, et dans sa
+pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y
+faire? Est-ce Abélard qui a séparé la substance de la personne? C'est
+l'expression orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque prétendra
+discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de
+paraître nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du
+raisonnement à conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des
+éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre l'unité divine ou
+contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel
+mystère à une conception rationnelle, la raison involontairement impose
+à la nature divine les conditions ordinaires de l'être, ces conditions
+qu'elle est habituée à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans
+la Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi?
+C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas;
+mais je dis que c'est la conséquence inévitable de l'application
+méthodique du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce n'est pas
+le nominalisme qui fait le danger de la théologie d'Abélard, c'est la
+dialectique.
+
+[Note 362: M. Bouchitté, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mém.
+de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants
+étrangers, p. 463.]
+
+[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict.
+crit._, urt. Abél.--Neander, _S. Bernard et son siècle_, I. III, p.
+240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.]
+
+Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis pas le dogme chrétien),
+il se présente une difficulté capitale. L'essence étant une, et les
+personnes étant plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La
+meilleure manière peut-être de résoudre cette question, c'est de ne la
+point poser, et de se dire que les trois personnes diffèrent par leurs
+noms, et que l'Écriture énonce, de chacune sous son nom, certaines
+choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses
+et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosité de l'esprit humain,
+celle même de l'Église veulent aller plus loin, et la question se pose.
+Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent; mais elles ne
+diffèrent point par l'essence; elles diffèrent donc parles qualités.
+Or, ce qui serait les qualités, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle
+attributs, et ces attributs appartiennent à l'essence divine ou la
+constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de
+l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des
+attributs propres aux personnes, ou les propriétés. Quelles sont les
+propriétés des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant.
+Le plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque personne pour
+l'expression de sa propriété, et de dire simplement que la propriété du
+Père est la paternité, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du
+Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Pères ont prétendu en dire
+davantage.
+
+[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--«Pater paternitate
+est Pater.» (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--«Proprium
+Patris est quod semper Pater est.» (Hil., _De Trin._, XII.) «Nihil habet
+Filius nisi natum, nativitate autem est Filius.» (_Id., ib.,_ IV.--Cf.
+P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).]
+
+En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on
+ne considère que ses opinions, sans en connaître les antécédents donnés
+par l'histoire de la théologie, on risque de lui prêter une originalité
+ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commencé à mettre
+le dogme de la Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions
+logiques, enseignées au livre des Catégories. Ces distinctions
+étaient trop familières à la plupart des Pères, elles avaient trop
+universellement passé dans la langue du raisonnement, pour qu'ils
+fussent dispensés de rechercher dans quelle mesure elles étaient
+compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il
+les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle
+sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un
+sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en
+général? En d'autres termes, la distinction de la matière et de la
+forme, de l'essence et de la qualité, de la substance et de l'accident,
+du sujet et du mode, du genre et de l'espèce, du concret et de
+l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable à
+la Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la
+théodicée. On pressent que ces problèmes qui semblent ne concerner que
+des formules techniques, touchent à la nature même de Dieu, et par
+conséquent à son action sur le monde. Toute religion est là. Sans
+pénétrer au sein des questions, bornons-nous à dire que toutes ces
+distinctions, dans leur application étroite à la Trinité, peuvent
+changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache énergiquement aux
+termes de l'orthodoxie.
+
+Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité de Dieu, c'est-à-dire
+l'unité de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois
+personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelée verbe ou
+sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que trop tentant pour
+l'esprit de faire de Dieu le Père une essence ou un concret, et des deux
+autres personnes des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité
+substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicité; il
+en est de même, si l'on emploie les termes de substance et d'accident
+ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la définition
+consacrée de la personne en général ou de l'individu substantiel, et
+la difficulté se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des
+substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est
+plus qu'une généralité, une qualité commune, un abstrait. L'hérésie
+n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire
+de l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau. Cette hérésie
+touche au blasphème.
+
+La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier en théologie des
+définitions scientifiques de la substance et de la personne, et les
+approprier avec réserve à l'objet unique et incomparable dont la
+théologie entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il en général de
+tradition parmi les écrivains sacrés que si la dialectique est utile
+à l'explication du dogme et nécessaire pour le défendre, elle n'est
+intégralement et rigoureusement vraie que des choses créées, et que Dieu
+est en dehors des catégories.
+
+Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette tradition. Une esquisse
+générale de la doctrine des Pères sur la Trinité, est nécessaire pour
+bien juger de la sienne.
+
+Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de l'unité, celle de
+Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce
+qu'elles ont de vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un[365].
+L'être par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire qu'il
+est sans nombre, sans succession, sans quantité. Comme il est l'unité
+réelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point
+applicable. D'où résulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou
+l'essence est une.
+
+[Note 365: «Nihil est esse quam unum esse.» _De Mor. Manich._, c.
+VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p.
+418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._,
+I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII,
+Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.]
+
+[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.]
+
+Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature
+des hypostases, ou dans sa substance des propriétés. Cette distinction
+divise-t-elle l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure
+indivise dans les divisés[367]. Elle est commune aux trois personnes,
+identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de
+la Divinité, dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois la
+division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint
+Augustin, c'est là l'ineffable[368].» Comment est-ce possible? telle est
+la question que se posent distinctement les Pères[369].
+
+[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois ê theotês]. Damasc., _De
+Fid._, I, x.]
+
+[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De
+Consid._, V. vii.]
+
+[Note 369: Notamment les deux Grégoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib.
+ad Ablab.]
+
+La première solution de cette question semble être, l'unité étant
+admise comme substantielle, de regarder la division comme purement
+intelligible; et les passages ne manquent pas où il est formellement dit
+qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée, que toutes les
+différences y sont rationnelles, idéales, relatives enfin à l'esprit
+humain[370]. Mais la conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être
+quelque chose de réel, ne serait qu'une conception analytique de la
+Divinité, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses
+attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce
+conceptualisme théologique anéantirait le dogme même qu'il aurait pour
+but d'expliquer, et les termes sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit
+deviendraient des symboles. On aurait donc concédé les noms abstraits
+des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome
+mystiques aux exigences de notre imagination. C'est là le fond de
+l'hérésie de Sabellius.
+
+[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat
+epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.]
+
+La foi s'en défend, et la théologie y résiste, d'abord par la définition
+des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque
+chose de réel. En principe, il n'y a de personnes que les substances.
+L'hypostase, en général, c'est la substance réalisée, la substance
+individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle
+(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle
+intelligente. Cette définition est à peu près universellement
+admise[371].
+
+[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la
+définition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor
+l'a attaquée sans succès. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.]
+
+Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence incline à
+l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur la réalité des personnes penche
+vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme
+réelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinité une division
+essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes
+sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des
+différences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces
+distinctions? elles sont réelles. Dans la personne il y a donc une
+substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont
+substantielles; seulement elles sont numériquement diverses, et leur
+substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est précisément là le
+merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de
+l'être telles que nous les manifestent les choses créées.
+
+[Note 372: Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui
+employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus près de l'arionisme, et
+ceux qui préféraient le mot de [Grec: prosôpon] comme plus voisins du
+sabellianisme. (_Or._ XXI.)]
+
+Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon avis, l'unique
+solution raisonnable. Les théologiens sont tous obligés d'y revenir,
+mais par un détour, et la plupart ne se contentent pas de récuser _a
+priori_ la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité de
+l'essence avec la réalité de certaines distinctions dans l'essence, on
+est naturellement conduit à rechercher si dans les êtres, ou dans
+nos conceptions touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des
+conditions analogues. Par exemple, tout être réel est composé de matière
+et de forme. Point de substance individuelle où la dialectique n'opère
+cette distinction, sans cependant que l'unité de l'individu périsse. Si
+Dieu était soumis à cette division _secundum artem_, on dirait qu'il
+est composé pour matière de la substance intelligente et pour forme
+de _l'infinité_, ou bien de la substance animée, rationnelle, et de
+l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée, plus la divinité.
+Or, évidemment cette composition ne serait pas réelle, ou si elle
+était prise comme réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée
+quelconque peut être la base de l'être divin, et que la forme de la
+divinité n'est point par elle-même réelle et substantielle; toutes
+conséquences qui répugnent violemment aux plus simples notions de la
+nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive la conjonction de
+la matière et de la forme, ou détruit l'essence de la Divinité, ou l'on
+convertit un de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité. Or
+certains attributs peuvent bien être conçus comme des formes[373]; mais
+en réalité, ils ne sont pas séparables de l'essence, et ce n'est que
+par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de
+toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en général de perfection
+si ce n'est dans le parfait.
+
+[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.]
+
+Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait en formes, ne
+peuvent être des formes proprement dites; car la forme fait d'un être
+ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas
+divin, par exemple sa matière, la forme étant ce qui la divinise, et
+partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou
+soi-disant telles ne sauraient donc être que des modes. Or si le mode
+est la même chose que l'accident, Dieu n'a pas réellement de mode;
+car l'accident n'est pas nécessaire; il est accessoire, additionnel,
+adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette
+nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour
+parler d'une manière plus générale, tout ce qui dépend de la catégorie
+de la qualité est incompatible avec l'essence divine. Une substance
+identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualités; car elle
+serait la substance, plus la qualité; elle ne serait donc plus simple.
+Aussi dit-on qu'en Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il
+est la grandeur même, comme il est la bonté, parce que tout en lui est
+essentiel[374].
+
+[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern.
+_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1,
+xii et xiii.]
+
+Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les
+théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie chrétienne, que les propriétés
+qui caractérisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas
+des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence,
+c'est d'être sujet au changement, c'est de pouvoir être autre. Or, en
+Dieu les attributs sont immutables comme lui-même; ils participent de
+son éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même des propriétés
+soit absolues, soit personnelles; la génération est éternelle dans le
+Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection.
+
+Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés absolues et les
+propriétés des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme
+la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en
+est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou
+hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus
+particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence
+à la personne est celui du commun au non-commun ou du général au
+particulier, c'est-à-dire le rapport du genre ou de l'espèce au
+singulier ou à l'individu; et la considération de ce rapport amène, pour
+ainsi dire, de force dans la théologie la question du réalisme et du
+nominalisme.
+
+Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans le genre suprême de
+la substance incorporelle dont il est une des premières espèces, et la
+Divinité est ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes[375].
+Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve, avec plus ou moins
+de développement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du
+christianisme. D'abord c'est une idée presque universelle, que l'essence
+est quelque chose de plus général que l'hypostase, et il le faut bien,
+l'hypostase étant constituée par le propre, qui, de sa nature et par son
+nom même, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai
+que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer
+l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans distinguer
+intellectuellement l'une de l'autre, par cette différence-là[376].
+
+[Note 375: [Grec: Periektikon autôn edos ê uperousios kai akatalêptos
+theotês] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)]
+
+[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i
+et vii.]
+
+Quelques Pères ont poussé cette opinion au point de soutenir que la
+substance en général étant toujours ce qui est commun aux individus,
+l'individu n'était qu'une collection de propriétés, et que par exemple
+la substance _homme_ était commune à Pierre et à Paul, de sorte que
+Pierre et Paul étaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas dû dire
+qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme
+on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois
+Dieux_[377]. Ce réalisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du
+réalisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des
+accidents, et de faire entrer indûment dans la Divinité la distinction
+proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unité de Dieu
+ne serait plus qu'une unité collective, une simple communauté; les trois
+personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or.
+
+[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In
+Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et
+xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.]
+
+Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est l'entraînement de la
+controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialité
+à tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle et
+substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communauté n'est
+pas une unité véritable et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si
+l'unité divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, elle rendrait
+à chacune des personnes une individuelle unité, trop comparable à celle
+des personnes humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité
+réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là même qui veulent
+faire de Dieu un genre on une espèce, voient dans l'unité d'une nature
+on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée[378].
+Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence de Dieu?
+
+[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.]
+
+Comment donc éviter que soit l'unité, soit la distinction devienne
+nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'écarter définitivement la
+catégorie de qualité. Ainsi la substance est une et réelle; chaque
+personne en est distincte par la propriété qui la constitue. Cette
+propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle
+n'est pas une forme ou qualité, car alors elle serait une addition
+à l'essence, et Dieu serait composé; elle ne se dit pas _secundum
+substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a
+entre la substance et l'accident un intermédiaire, c'est la relation.
+Ou les propriétés de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont
+les propriétés essentielles et absolues, qui ne sont séparables de
+l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad
+alterum_, comme la paternité, la génération, la procession, et elles
+sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici
+ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes éternels? Les
+relations des personnes, étant des relations, ne sont pas absolues, mais
+elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc
+pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans
+doute être conçues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse
+de notre esprit, qui ne saurait atteindre la réalité de l'être
+divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc
+_substantiale quippiam_[380]. L'unité absorberait les personnes, si la
+relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralité, si
+l'unité n'y résistait[381].
+
+[Note 379: [Grec: Ouki ousias dêloitika, alla tês pros allêla scheseois,
+kai tou tês huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.]
+
+[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.]
+
+[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII,
+ii.--Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis consequentiæ se
+contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, transeat ad
+ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat
+pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas
+amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ relationis
+oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas
+inseparabilis.» (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont.
+Eunom._, II.)]
+
+C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence identique, que
+l'hypostase est constituée.
+
+Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence qu'indirectement
+(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation.
+Dans les choses créées, aucune propriété personnelle ne consiste dans la
+relation; la relation entre les créatures est accidentelle; en Dieu, au
+contraire, dans les personnes incréées, la relation est constitutive, et
+il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les
+noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit ne désignent pas des natures en
+elles-mêmes, mais des personnes l'une par rapport à l'autre[382]. Ainsi
+le Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils
+n'est pas non plus la multiplicité de dieux des Gentils. De ces deux
+erreurs il reste, dit saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile
+dans le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans l'hellénisme, la
+distinction des personnes[383]. C'est là quelque chose d'énigmatique,
+comme le dit saint Basile[384]; mais précisément cette condition
+mystérieuse est comme la prérogative imparticipable d'une nature unique,
+d'une essence incréée, de l'être parfait.
+
+[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le
+P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium.» T. II,
+l. IV, c. ix, p. 414.]
+
+[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.]
+
+[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+On voit que le choix est entre deux manières d'interpréter
+dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutôt de représenter
+l'impénétrable alliance d'une essence unique avec des personnes
+distinctes.
+
+La première est celle qui a en général fait une grande fortune dans
+l'Église grecque. Elle assimile en principe l'essence divine à un
+universel, et les personnes à des individus. Pour éviter ou pour
+atténuer les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit
+ensuite, soit en la donnant comme une manière nécessaire de concevoir
+les choses, et en laissant à l'esprit humain la faculté de distribuer à
+son choix la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant
+remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espèce ou
+le genre incréé n'est pas composé de personnes, mais réside dans les
+personnes, que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres comme
+les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence,
+et qu'ainsi aucune diversité, quant au temps de la naissance, n'est
+assignable entre elles, aucune différence en acte n'est entre elles
+possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'où il résulte que le
+rapport de l'individu incréé au genre incréé est une communauté tout
+autre que le rapport similaire entre les créatures, et que cette
+communauté sans pareille n'altère pas l'unité de substance.
+
+[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est même, suivant saint Jean
+de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la Divinité une
+essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité d'essence
+des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance. Celle-ci
+en Dieu se prend comme réelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai
+pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensée, [Grec:
+thsoireitai logos chai epinoia]; et réciproquement, tandis que les
+individus créés sont perçus réellement différents, les différences des
+personnes divines ne sont que distinguées par l'intelligence, [Grec:
+epinoia to digraemenon.]]
+
+L'autre interprétation repousse la précédente pour plusieurs raisons.
+D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus
+n'étant qu'une manière de comprendre les choses, est de droit
+inapplicable à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible; puis la
+diversité des personnes dans une essence dont l'unité serait collective
+accroîtrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantité
+proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus
+d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donné à
+chacune des trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois dieux
+que trois fois le nom de soleil ne crée trois soleils[386]. L'unité
+de Dieu est, à proprement parler, la singularité[387]. De toutes les
+distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation:
+il est universellement admis que les propriétés sont des relations;
+les personnes n'existent donc que par les relations, et combinées avec
+l'identité de l'essence, ces relations la caractérisent sans cependant
+la décomposer, et y introduisent une inexprimable différence, seule
+compatible avec la parfaite unité[388].
+
+[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p.
+959.]
+
+[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoiotêta, alla tautotêta], dit Damascène,
+qui n'est pas toujours d'accord avec lui-même. _De Fid_., 1, viii.
+«Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in
+Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis
+hominis, singularitatem.» (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)]
+
+[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères communs; l'un
+dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre à faire regarder les
+propriétés divines, et particulièrement la distinction des personnes,
+comme quelque chose d'intellectuel, et plutôt comme une condition
+de notre esprit que comme une expression vraie et adéquate de la
+réalité[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent
+par conclure à une spécialité incomparable, à un mystère surnaturel dans
+la nature de l'être divin, qui se trouve placé en dehors des données
+communes de la science et du langage.
+
+[Note 389: Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père et le Fils
+étaient deux par la pensée, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men
+einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots après saint
+Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre
+substance, et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux
+essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).]
+
+Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard? Il nous semble
+qu'il s'est plutôt éloigné de l'interprétation des dialecticiens grecs;
+il penche évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature
+mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus sévèrement à la science de
+la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne,
+quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès à
+l'application de la théorie du genre et de l'espèce; elle ne se
+rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de
+Damas, et paraît bien plus près de celle de saint Anselme, laquelle
+devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.
+
+Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord une différence de
+génération ou plutôt d'origine: le Père n'est point engendré et le Fils
+est engendré; de cette différence résulte pour chaque personne une
+relation distinctive comme la paternité, la filiation. Qu'est-ce donc
+que les propriétés des personnes? Leurs relations sont-elles les seules
+propriétés? Oui, selon le principe posé par Boèce:
+
+«La relation multiplie la Trinité[390].» Ces propriétés ont l'avantage
+de ne pas désigner seulement un simple attribut, mais la personne
+même; c'est ce qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation
+constitue l'hypostase.» La relation est donc la même chose que la
+propriété; la propriété distingue la personne, et pour nous elle la
+définit; elle est la personne. Du Père retranchez la paternité, reste
+Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391].
+
+[Note 390: «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis
+numerositas in eo quod est praedicatio relationis.» (Boeth., _De Trin.
+ad Symac_., p. 961.)]
+
+[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.]
+
+Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les
+personnes ne peuvent être distinguées que par des propriétés. Puis,
+ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne de
+certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent être que communs ou
+propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels
+sont-ils? aux termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder;
+suivant des auteurs très-révérés, puissance, sagesse, bonté. Les
+premiers sont des actes qui donnent lieu à des relations; mais de telles
+relations peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés qui
+caractérisent un être; elles ne sont pas ces propriétés intrinsèques qui
+le définissent. Si donc il existait entre les relations indiquées par
+l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères, un secret rapport,
+une intime correspondance, celles-ci pourraient être les véritables
+propriétés personnelles; et voilà comme avec un peu d'adresse inductive
+la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté devient
+la base ou l'équivalent de la distinction du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit.
+
+L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que les propriétés ne
+peuvent être autres que des relations, et d'avoir confondu la catégorie
+de la relation avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois
+propriétés absolues avec trois propriétés relatives, en faisant équation
+entre non-génération (ou paternité), génération (ou filiation),
+procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi
+de la catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses
+personnes de ces diverses propriétés n'est point de l'invention
+d'Abélard; l'Église l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages
+écrivains la répètent tous les jours[392]. Cependant, dès qu'on fait
+des propriétés personnelles quelque chose d'autre et de plus que
+des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer en elle-même la
+personnalité intime du Père, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une
+propriété essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il n'y
+a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicité. Toutefois
+on ne s'arrête pas, et l'on prend pour propriétés personnelles des
+attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet
+des attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour excuser l'usage
+de les rapporter chacun à une personne en particulier, disent que
+c'est pour mieux faire connaître la Trinité, en montrant comment
+se manifestent spécialement les personnes, qui la constituent. Ces
+attributs essentiels de la Divinité sont, ajoutent-ils, _appropriés_
+ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur étaient
+propres, chaque personne deviendrait une véritable forme dont la
+substance divine serait la matière, c'est-à-dire que celle-ci ne serait
+pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que
+Dieu: ce qui est une hérésie manifeste[393].
+
+[Note 392: C'est encore comme une certaine réalisation de la puissance,
+de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive, non par ordre
+de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ à trois
+degrés dans l'essence divine, qu'un écrivain très-recommandable, M.
+l'abbé Maret, a présenté le dogme de la Trinité. Il est aussi formel
+à cet égard qu'il est permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage
+intitulé _Théodicée chrétienne_, leçon XIIIe, Paris, 1844.)]
+
+[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.]
+
+Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation, Abélard
+ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensée de ce
+genre[394], il ne s'y est pas montré assez fidèle, et il est tombé
+dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en
+propriétés personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il
+a rappelé que ces mots de propriétés, de différence, etc., ne devaient
+plus, quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux et
+technique. C'était indirectement confesser l'abus et le péril de
+l'application de la dialectique au dogme.
+
+[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.]
+
+La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montrée beaucoup plus
+sage. Que penser de la subtilité qui permet l'appropriation et rejette
+la propriété? Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations; mais les
+relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des
+personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idées, des
+moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais ontologiquement, en
+elles-mêmes, les relations ou propriétés sont-elles davantage? Elles
+sont réelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles.
+Alors que sont-elles réellement? la relation est la personne même; la
+paternité ne diffère pas en réalité du Père, car la distinction de
+la matière et de la forme n'étant point admise dans l'être divin,
+l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du
+Père en réalité ou substantiellement? L'essence divine en tant que Père.
+Ces mots _en tant que Père_ sont-ils l'expression d'un accident du
+sujet? L'unité divine, cette seule et véritable unité, n'admet pas plus
+là composition du sujet et de l'accident que celle de la matière et de
+la forme. Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est attribut
+qu'en apparence, hypothétiquement, par une loi de notre intelligence; au
+vrai, tout ce qui lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est
+essence. Ainsi, de même que les relations sont les propriétés, et les
+propriétés, les personnes, la personne n'est pas dans la réalité autre
+chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum
+rem_[395].
+
+[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.]
+
+Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se lance dans l'analyse
+logique du dogme, d'écarter peu à peu toutes les distinctions
+scientifiques, en les présentant comme des suppositions de notre
+intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes
+subjectives, c'est-à-dire que les relations, les propriétés, les
+personnes arrivent à n'être plus qu'idéales, et la Trinité objective
+s'évanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs
+principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien cette fois la
+théologie devenue nominaliste.
+
+Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard, à cette conclusion:
+il n'y a point de science de la Trinité.
+
+Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer une, l'imitation
+respectueuse de l'Église peut conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous
+croyons que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle,
+c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée avec réserve,
+lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abélard, que rien ne doit être
+pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne
+s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient alors le nominalisme,
+le réalisme ou tout autre système sur les rapports de l'intelligence
+humaine et de l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question en
+dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes les terminologies. Il
+n'est donc plus de doctrine spéciale dont les conséquences puissent être
+tournées contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès qu'il
+s'agit du dogme, et le mystère a été mis en dehors de la philosophie.
+
+Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion ne serait
+innocente ni possible sur le dogme de la Trinité. En vous tenant
+strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans hérésie
+les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans _le Discours sur
+l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas être entendues en
+rigueur, où elles contiennent la négation des personnes de la Trinité.
+Une comparaison psychologique y assimile celles-ci à des phénomènes
+intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent aucune différence dans
+l'unité de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les
+termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au langage, le reproche
+est irréfragable; adressé à la personne, ce serait une calomnie. Abélard
+nous paraît avoir été calomnié ainsi.
+
+[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère de la
+très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.]
+
+Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire à ces expositions
+métaphysiques du mystère, lesquelles ne sont innocentes qu'à la
+condition de passer pour des métaphores philosophiques? Est-il
+conséquent de traduire le problème de la nature de Dieu dans la langue
+de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas
+régulièrement? Que dirait-on de celui qui donnerait la théorie
+mathématique d'une question à laquelle il aurait déclaré que les
+mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence est celle
+d'Abélard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour données une seule
+substance et trois personnes dans un même être, et il entreprend de les
+discuter pour les établir philosophiquement. Défense à lui de vous dire,
+pour expliquer quelle est la différence des personnes, que c'est une
+différence substantielle; il faut bien alors que ce soit une différence
+modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de prétendre savoir sur
+quelle différence repose la distinction des personnes. Une fois accordé
+qu'il s'agit d'une différence de propriété, ce n'est pas sa faute si
+vous vous dites à vous-même: une propriété n'est pas une chose réelle et
+subsistante par elle-même; donc la personne n'est pas subsistante, elle
+n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui êtes nominaliste, et
+non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son
+gré, sabellianiste à son école. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle
+de vous mettre en défiance contre cette conclusion du général au
+particulier et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire que les
+propriétés sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles
+ne sont pas réelles; il le penserait, il l'aurait dit antérieurement,
+quand il s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait de
+qualifier de même ce qui est au-dessus de la création. Il vous dira au
+contraire que la Trinité est, qu'elle est réelle, qu'elle est non
+_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _à classer in
+vocabulis_ ce que le réalisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait
+donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour toute intelligence
+humaine, il le faut, la nature divine doit déroger à toutes les
+conditions des autres natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait
+les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une même
+substance, il détruirait le mystère, il ferait descendre le ciel sur la
+terre, il humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi, comme pour
+le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle
+spécule sur la Trinité, être emportée à des conséquences énormes; c'est
+l'énormité de ces conséquences, toujours présente, toujours menaçante,
+qui fait que la Trinité est un mystère, c'est-à-dire un dogme et non un
+problème, un article de foi et non une question philosophique.
+
+[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.]
+
+Ce dernier point si important, Abélard le néglige, et comme lui tous
+ceux qui, avant ou après lui, ont essayé une démonstration philosophique
+de la Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église autorise ou tolère
+n'échappe peut-être complètement aux critiques que l'orthodoxie peut
+diriger contre la sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et
+si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce mélange de
+science et de dogme, de dialectique et de mysticité, qui tour à tour
+excite et paralyse le raisonnement, et ajoute à la difficulté des
+mystères celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous
+semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition évangélique
+le dogme de la Trinité, et d'en considérer la théorie canonique comme
+une règle écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation
+et à en tenir la place dans le langage chrétien, sans introduire dans
+l'esprit une idée de plus. Mais cette sagesse n'était celle de personne
+au temps où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner qu'elle
+ait manqué au curieux Abélard.
+
+Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer, même
+avec mesure, la dialectique à l'exposition du dogme de la Trinité,
+reconnaissons au nom de la philosophie que cette application était la
+seule forme que de son temps pût prendre à sa naissance la théodicée
+rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siècle,
+que la raison préparât son émancipation.
+
+Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la théologie d'Abélard
+est une philosophie en matière de religion, une théodicée. Qu'en faut-il
+penser à ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait
+un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et
+reprendrait une à une toutes les questions concernant la nature de
+Dieu, la création, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques
+observations.
+
+Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement responsables des
+principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventée ni
+choisie, ils l'ont trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce
+n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans la mesure
+où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être jugés comme penseurs et
+figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur
+demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances
+communes de l'Église; celles-ci constituent une doctrine, une école, qui
+n'est à vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le
+christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité, par conséquent
+plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit à ce titre a moins de valeur
+que le plus simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons donc pas, à
+propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les
+origines on les conséquences de ce dogme, et si telle ou telle théorie
+catholique porte des traces de platonisme ou ramène, par l'école
+d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La théologie d'Abélard dans
+son essence est celle du monde contemporain.
+
+Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte peu de docteurs qui,
+en conservant les formes chrétiennes, aient innové au fond et introduit,
+à la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie étrangère
+à la tradition. Dans les premiers siècles et parmi les Pères il se
+rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Église n'a pas toujours
+soupçonné la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laissés au
+nombre de ses docteurs, quelquefois rangés au nombre de ses saints.
+Plus tard, la tradition mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux
+établie, l'instruction et l'originalité philosophique en décadence,
+rendent la théologie de plus en plus uniforme et convertissent les
+écrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent,
+prouvent et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par
+quelques détails, par le choix de certains arguments, par l'emploi de
+certaines citations, par l'attachement à certaines autorités, enfin par
+leur méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et manifestent
+une tendance.
+
+ Facies non omnibus una,
+ Non diversa tamen.
+
+Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs ou mystiques; et ils
+poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit,
+soit au quiétisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au
+rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit à l'absolutisme
+de principe de l'autorité, exclusivement admis par une école de ce
+temps-ci. Rarement ces différences importantes ont été, du VIIe au
+XVe siècle, poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines
+inconnues, et les hérésies même n'ont presque jamais produit de
+véritables nouveautés philosophiques. Dans toute cette longue période,
+il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient fait
+un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie
+payenne, l'aient couverte de la robe du lévite pour qu'on ne la reconnût
+pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans
+sortir du giron de l'Église, se sont mis à rechercher les fondements
+philosophiques des idées religieuses, et à démontrer rationnellement
+comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir toujours grand
+compte aux écrivains de telle ou telle opinion inusitée, de telles ou
+telles conséquences singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler dans
+leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté ni conscience de
+penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'érudition, où les livres
+étaient rares et les idées plus encore que les livres, on dépendait
+beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on
+copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglément à des ouvrages
+contradictoires, à des sectes opposées, des opinions peu conciliables,
+dont on méconnaissait la portée, et que recommandait également leur
+antiquité commune. Le hasard, plus que le mouvement régulier des
+esprits, décernait successivement l'autorité à des écrivains
+différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys
+l'Aréopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce
+ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'école.
+Ce serait dénaturer les faits que de vouloir assigner une valeur
+philosophique à toutes les opinions, que de les représenter toutes comme
+les phases naturelles, comme les développements logiques de l'esprit
+humain. Pour être vraie, l'histoire même des systèmes ne doit pas
+toujours être systématique. Le moyen âge est rempli de choses fortuites,
+de singularités stériles, de tentatives insignifiantes, et les
+théologiens abondent en hardiesses qui ne mènent à rien, en assertions
+graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi
+domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un
+corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons
+et n'en est pas plus altérée qu'affaiblie.
+
+Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard tous les passages qui,
+logiquement analysés, conduiraient à des conséquences auxquelles il n'a
+jamais pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont
+venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions
+épisodiques qu'il répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais
+aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible
+avec la foi. Platonicien quand il cite le Timée, péripatéticien quand il
+cite Boèce, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Église
+latine, il n'entend pas être autre chose qu'un philosophe catholique, et
+les combinaisons d'idées hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans
+ses écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à un éclectisme.
+Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraître ingénieux,
+il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail
+porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer
+et non compléter l'antiquité. Nous aimons à généraliser; nous excellons
+aujourd'hui à retrouver la filiation des idées et à voir, comme on dit,
+tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer à toutes
+les époques, que d'attribuer rétroactivement au temps passé la
+clairvoyance et l'universalité qui appartiennent au nôtre.
+
+Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique et rationaliste, sa
+place est suffisamment marquée, son caractère suffisamment déterminé; on
+sait dans quelle école chrétienne il doit être classé, et nous croyons
+à cet égard nous être assez expliqué. Nous n'ajouterons que deux
+observations.
+
+1º Les Allemands ne se renferment guère dans la réserve que l'on
+conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, déclare qu'il y a
+dans la doctrine d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne en preuve
+un tableau synoptique dressé par Fessler d'extraits divers d'Abélard
+et de Spinoza[398]. On se rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard
+d'avoir retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie
+d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu et que Dieu était
+tout[399], et en remettant au jour un panthéisme qui, pour cette époque,
+n'avait été signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard de
+Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bène, condamné
+et, suivant quelques-uns, brûlé comme hérétique, mais placé par certains
+historiens au nombre des disciples d'Abélard.
+
+[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec.
+16, append. iii.]
+
+[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._,
+III, iii, p. 175.]
+
+L'accusation de panthéisme est une des plus faciles à lancer contre
+toute théologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que
+la pensée humaine, manque rarement d'y donner prétexte. Toutefois le
+panthéisme s'accorde plus volontiers avec le réalisme exagéré, et le
+principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, paraît _a priori_
+inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unité
+de la substance universelle. Abélard semblait donc plus qu'un autre à
+l'abri de l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences ne
+sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait
+contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fût invraisemblable.
+
+Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier
+a détaché de la seule _Théologie chrétienne_ sept passages auxquels il
+oppose des passages correspondants et selon lui équivalents, qui sont
+les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza. Mais quand l'analogie de
+doctrine serait dans ces citations cent fois plus évidente qu'elle ne
+nous semble, la démonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y
+ait panthéisme, il faut le dessein formé de ramener Dieu et le monde à
+l'unité et de nier la dualité qui résulte soit de la coéternité des
+deux principes, soit plutôt de la création substantielle; or, rien de
+semblable dans Abélard; jamais il n'y a songé, et j'ignore même s'il
+savait bien qu'une telle doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en
+la création; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu
+créateur, dit-il, «Moïse désigne le Père, c'est-à-dire la puissance
+divine, par laquelle tout a pu être créé de rien (_Introd._, lib. 1, p.
+987). Le nom de Tout-Puissant est donné par l'Écriture au Père, quoique
+les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Père
+étant inengendré existe par lui-même et non par un autre... tandis que
+tout le reste ne peut être que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p.
+1165). Il est dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les forma,
+parce que être créé se dit de ce qui est produit du non-être à l'être»
+(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit réellement en
+l'incarnation et en la rédemption ne peut rien avoir de commun avec
+Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent, le panthéisme et la
+damnation impliquent, le panthéisme et la rémunération impliquent. A
+quelque faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie _ipso facto_ le
+panthéisme.
+
+Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien, contre son
+intention, à son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idées
+que l'unité de substance en résulte logiquement? La doctrine chrétienne
+elle-même est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui
+se prêtent à de telles conséquences? On n'en peut absoudre, par exemple,
+le père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur exécrait le
+panthéisme, qui appelait Spinoza un misérable, son Dieu un monstre, son
+système une épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant:
+«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui
+et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400].»
+Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne devrait admettre
+qu'avec grande réserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle
+de la Divinité que l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu
+de suite sans laisser échapper des propositions qui semblent recéler le
+panthéisme. Prenons l'autorité la plus haute: «Je suis l'être,» dit
+le Seigneur dans l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14.
+--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isolés, que rien
+ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les
+prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la création; aucune
+subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,» dit saint Jean, «nous
+demeurons en lui.... Il nous a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13).
+«Nous vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens, «en lui nous nous
+mouvons et nous sommes» (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et
+comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait
+supposer que l'apôtre ait douté de la personnalité humaine et de la
+séparation substantielle entre le créateur et la créature?
+
+[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Métaphysique_.]
+
+On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens, dans les
+philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catéchisme,
+des propositions isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes
+dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est tout, et saint
+Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas même l'âme humaine,
+n'est hors de lui? «Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu
+est tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et souverainement
+tout.... Il est tellement tout être, qu'il a tout l'être de chacune de
+ses créatures.... O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit
+Malebranche... toutes ses créatures ne sont que des participations
+imparfaites de l'Être divin.» «Dieu est infini en tout sens,» dit
+Bergier, et les catéchismes le répètent[401]. Prenez tous ces mots au
+sens littéral, et je vous défie d'en déduire la création et l'homme.
+C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice peut-être irrémédiable
+dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le
+mensonge de son système.
+
+[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV;
+et _de Duab. anim._--Bossuet, _Élév. sur les Myst._, 1re sem., élév.
+IV.--Fénelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c.
+v.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Dieu_, II, 2°--Voyez l'ouvrage
+intitulé _Théorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c.
+XVII.]
+
+Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle
+ressortirait bien plus évidente encore. Croyants fidèles pour la
+plupart, ils ne s'inquiètent guère des extrêmes conséquences de leurs
+doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation ni scrupule,
+donner souvent des armes à l'idéalisme ou au scepticisme qui les
+inquiètent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses
+sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment sa personnalité et
+sa liberté mystérieuses, et avec elles la personnalité et la liberté
+si claires de l'homme. Les preuves se présenteraient en grand nombre.
+Bornons-nous à discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler
+contre Abélard.
+
+La première est cette proposition que la divine substance est absolument
+indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino
+informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à
+elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant rien d'un autre qu'elle.
+Ce sont là, je crois, des propositions reçues en théologie, en
+philosophie même; une seule aurait besoin d'explication dans un autre
+livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité est _informe_.
+Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matière et de la
+forme est inapplicable à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort
+innocent.
+
+ Informis Deus est formarum forma vigorque[402].
+
+[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.]
+
+A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza
+définit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se
+conçoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre
+chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute
+substance est nécessairement infinie[403].
+
+[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abæl. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza,
+_Ethiq_., part. t, définit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat.
+de Ab. Doct., p. 10.]
+
+J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard parle de la substance
+divine, Spinoza de la substance en général. Quand ce que dit ce dernier
+serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le but
+est précisément de spécifier la substance divine, de déterminer ce
+qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre
+substance? C'est la substance incréée qu'il décrit; car il ajoute
+aussitôt: «Les créatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles
+soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce
+besoin atteste leur imperfection» (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abélard
+ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique à la substance
+en général ce qu'Abélard dit privativement de la substance particulière
+de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre à
+peu près la définition cartésienne de la substance, et en montrant
+ou tentant de montrer que cette définition n'admet ni limite, ni
+distinction, ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose une seule
+et même substance pour toute substance, et par conséquent une substance
+illimitée, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la
+Divinité soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fût
+dans Abélard, il faudrait la montrer dans sa définition de la substance
+en général qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la
+substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui
+définissent de même la première, et non que Spinoza définit la seconde à
+peu près comme Abélard définit la première.
+
+Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard a répété ce
+principe des théologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu même_,
+et que voulant le développer, il ajoute que tout ce qui existe dans la
+nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né du principe suprême,
+qui est Dieu, rien n'étant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or,
+Fessler a lu dans l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut
+être donnée ou conçue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence
+des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu
+n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais
+encore de leur essence[404]. De là résulte pour le critique l'analogie
+des doctrines.
+
+[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abæl. _Th. Chr._, p. 1262.--_Éthiq._,
+part. I, prop. 14, 15, 24, 25.]
+
+Il me semble qu'il en résulte leur différence. D'abord, la citation
+d'Abélard est tronquée. Ce qui vient après le principe _rien n'est en
+Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinée à prouver ce
+principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le
+philosophe, toute chose ou est éternelle, c'est-à-dire Dieu même, ou a
+commencé et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la
+puissance ou tout autre attribut de Dieu a commencé, Dieu a pu être sans
+la sagesse, sans la puissance, ce qui répugne; les attributs de Dieu
+sont donc éternels, c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (_Ibid._, p.
+1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance à
+identifier toute substance en Dieu, et à conclure que Dieu est la cause
+de l'essence des choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence
+ne peut être conçue sans Dieu[405]? Car cette dernière proposition est
+la preuve donnée par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que
+la division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui a commencé
+ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses
+particulières, n'étant que les modes par lesquels les attributs de Dieu
+s'expriment d'une façon déterminée, sont une dépendance nécessaire de
+ces attributs eux-mêmes coéternels et consubstantiels à Dieu; on en
+est le maître, à la charge pourtant de rencontrer de redoutables
+contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de
+l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est une argumentation étrange,
+et nulle preuve même apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu
+la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le
+panthéisme.
+
+[Note 405: _Éthiq._, part. I, prop, 15.]
+
+2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre
+le principe de l'unité de substance, c'est une conséquence forcée que
+cette substance constamment identique à elle-même, immutable pour toute
+cause externe, soumise à sa nature comme à sa loi, soit nécessairement
+tout ce qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait; d'où il
+suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause nécessaire,
+et grâce à l'unité de substance, toute liberté disparaît du monde:
+conclusion inévitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons
+pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons pas retrouver les
+conséquences.
+
+Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limité la liberté de
+Dieu par sa propre nature, et hasardé sur ce sujet difficile diverses
+propositions dont à toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais
+elles ne sont pas dans Abélard au nom des mêmes principes; ce n'est pas
+l'axiome éléatique de l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de
+fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberté de
+Dieu souffre en effet quelques difficultés indépendantes des principes
+du panthéisme. L'être immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait?
+L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est
+infiniment juste? L'être parfait ne fait-il pas toujours le mieux
+à faire? Et par conséquent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa
+toute-puissance, de son immutabilité, de toutes ses perfections, que
+tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne
+pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait
+est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme à
+sa sagesse, à sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la
+perfection, il ne saurait agir que conformément à sa nature ou à la
+perfection; et comme il est toujours égal à lui-même, son oeuvre est
+digne de lui.
+
+Ce raisonnement a évidemment touché Abélard, et sans rapporter les
+cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement
+analysé la théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à cet
+égard les remarquables conclusions; mais loin de procéder du spinozisme,
+elles découlent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute
+religion donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard reconnaît ces
+deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il
+fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible,
+_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_.
+
+Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut comparer Abélard,
+c'est à Malebranche et à Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le panthéisme,
+mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne point agir,
+mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi
+qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage
+le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite
+aussi bien que son ouvrage porte le caractère de ses attributs.... Dieu
+lui-même est la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle et
+consubstantielle, il l'aime nécessairement, et quoiqu'il soit obligé de
+la suivre, il demeure indépendant[406].»
+
+[Note 406: Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13. Voyez aussi, X,
+_Éclaircissement sur les idées_.]
+
+C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse jointe à une bonté
+qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le
+meilleur.... Il y aurait quelque chose à corriger dans les actions
+de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le
+meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait
+produit aucun[407].»
+
+[Note 407: Leibnitz, _Essais de Théodicée_, part. I, n° 8.]
+
+Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée de ceux qui la
+combattent. L'exemple d'Abélard qui lui-même ne l'avait pas inventée,
+mais qui l'a remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est pas
+entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections
+qu'elle encourt. On s'est étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait
+pas comprise dans ses véhémentes censures. Mais le concile l'avait
+condamnée, car Abélard a l'air de la rétracter dans son Apologie[408].
+Il paraît en effet aussi difficile de la concilier chrétiennement avec
+la liberté et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine
+opposée avec sa perfection, sa justice et sa bonté. L'Église n'a
+point résolu par un ensemble de décisions canoniques ces questions
+redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions
+d'Abélard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'élèvent
+contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor,
+«que des esprits enflés d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui
+d'accréditer;» et l'autre, qui fut peut-être son disciple et qui a fait
+aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait très-bien demander
+comment Dieu étant immutable, les efforts des saints peuvent servir à
+les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre
+reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultés et de plus grandes
+encore pourraient être développées, si nous traitions le fond de la
+question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre
+arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le
+plus formidable problème et de la religion et de la philosophie. Il
+nous suffit d'avoir rappelé comment Abélard le considère et le croit
+résoudre. L'analyse ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus
+profondément encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle
+est digne des plus nobles esprits, et elle ne dépare paa les doctrines
+du philosophe infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle,
+proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu réfléchie dans son
+oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au
+souvenir peut-être d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.»
+
+[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab.
+Op._, Apolog., p. 331.]
+
+[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p.
+430.--_Hist. Littér._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars
+i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr.
+cité_, t. II, app. iii, B.]
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad
+Romanos._
+
+La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme ait mise
+dans le monde. Les questions ordinaires de la théodicée ne touchent
+généralement les attributs divins que dans leurs rapports avec la
+création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité est, pour ainsi
+parler, une question plus désintéressée, où l'esprit semble aspirer à
+connaître la Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a _posteriori_ que des
+réflexions ultérieures ou les enseignements de l'Église nous révèlent
+comment des distinctions, d'abord toutes spéculatives entre les
+personnes divines, peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur le monde
+et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission
+du Christ; et alors des questions métaphysiques l'esprit passe peu à peu
+aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage qu'Abélard a consacré à
+celles-ci, ou son _Éthique_, recherchons comment il a traité et résolu
+les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux grandes Théologies
+aboutir à une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre
+des idées amène ici naturellement la question générale du salut par la
+rédemption, antécédent nécessaire de la morale, et cette question est
+étudiée dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante,
+mais qui abonde en vues singulières et en opinions caractéristiques,
+C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de
+l'épître aux Romains. Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction
+à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie morale, ou
+l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncée[410].
+
+[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli
+Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis
+des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). Abélard réserve
+une question, celle de la différence entre le vice de l'âme et le péché,
+à son Éthique, et elle y est en effet traitée. (_Comm. in ep. ad Rom._,
+I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent
+sa Théologie comme un ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les
+citations même indiquent que cette Théologie est l'Introduction. Nous
+supposons que ce commentaire a été composé après l'Introduction, mais
+avant les cinq livres de la Théologie chrétienne]
+
+L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions y viennent comme les
+présente le texte de saint Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la
+théologie, la morale, l'interprétation du texte, et même les remarques
+historiques. Nous élaguerons les détails pour isoler quelques points
+essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-même.
+
+Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Écriture-Sainte
+veut instruire ou émouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament.
+Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les
+livres de prophéties, d'histoires, et tout le reste, ont pour
+but d'exhorter à suivre ces commandements, mais les uns par des
+avertissements, les autres par des exemples. De même dans le Nouveau
+Testament, «l'Évangile est la loi, il enseigne la forme de la
+véritable et parfaite justice.» Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à
+l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, ainsi que la narration
+évangélique, contiennent les récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont
+plutôt encore un conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est des
+biens qui tendent à la conservation, d'autres à l'accroissement. Ainsi
+le remarque Jules à la fin du second livre de sa Rhétorique[411]. A la
+conservation appartiennent les choses nécessaires, les champs, les bois.
+Les autres sont moins nécessaires, mais plus belles, comme les édifices,
+les trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec ce qu'enseignent
+les évangiles sur la foi, la charité et les sacrements (sujet de
+l'Introduction à la théologie), le salut était assuré; même, sans y
+ajouter ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les décrets,
+ni les règles monastiques, ni les écrits des saints. Mais Dieu a voulu
+toutes ces choses pour orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa
+cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut de ses citoyens.»
+
+[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un
+peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. Il avait composé un
+ouvrage intitulé: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui
+Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier,
+un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p.
+759.)]
+
+L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler les Romains, anciens
+gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se
+disputaient le premier rang, à la véritable humilité et à la concorde
+fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux manières, en amplifiant les dons
+de la grâce divine, en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette
+épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée contre le
+premier des vices, l'orgueil[412].
+
+[Note 412: Prolog., p. 491-498.]
+
+L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent
+composés dans ces temps-là, prouve qu'au moyen âge l'Écriture était
+loin d'être négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs
+n'étaient pas tellement infatués des autorités de seconde main, qu'ils
+n'éprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures
+de la parole divine. Abélard en particulier a toujours paru attacher
+le plus haut prix à la lecture des saints livres. Dans une longue et
+curieuse lettre où il donne à l'abbesse du Paraclet des instructions
+pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette étude.
+«L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme. Celui qui vit en la lisant,
+qui profite en la comprenant, s'habitue à connaître la beauté de ses
+moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache ainsi à accroître
+l'une comme à écarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Écriture
+sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un
+miroir où il ne peut se reconnaître. Il ne cherche pas dans l'Écriture
+cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un
+âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est à
+jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de
+Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne
+porte point à sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en
+sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que
+former des mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas
+l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors sans fruit.... il
+faut que celui qui prie soit pénétré et enflammé par l'intelligence des
+paroles qu'il adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi
+des hommes que dans nos monastères on ne fait aucune étude pour
+l'intelligence des Écritures; on n'y apprend qu'à chanter et à former
+des mots articulés, non à les comprendre, comme s'il était plus utile de
+faire bêler les brebis que de les faire paître[413].»
+
+[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy.
+aussi l'épître aux filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des
+lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)]
+
+Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu l'ancienne loi, les
+oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a
+manqué aux Gentils, une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils
+devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur
+révélation, et à tous Jésus-Christ a été nécessaire. Ce thème conduit
+à faire ressortir l'éclat de la lumière naturelle, comme à montrer ce
+qu'il peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités d'un
+culte extérieur, pratiqué sans intelligence et sans vertu. C'est là le
+côté philosophique de cette épître, comme du génie de saint Paul. Par là
+il est l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de la raison
+humaine et le promoteur d'une certaine liberté religieuse. Le côté
+purement chrétien, c'est le tableau des égarements de la raison humaine,
+infidèle à sa révélation primitive, et de la dégradation morale où est
+tombé le monde païen, ses philosophes en tête; c'est le développement
+des causes qui rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité,
+sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui croient trouver
+dans les pratiques prescrites aux Hébreux l'infaillible moyen de se
+sauver à peu de frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double
+orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement
+imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la rédemption et la vertu
+tutélaire de la foi.
+
+C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux Romains est un des
+plus beaux monuments du véritable rationalisme chrétien. L'accusation
+dirigée contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une
+apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abélard, moins
+répréhensibles, ou même tout à fait excusables, de n'avoir pas servi
+Dieu, qu'ils ne pouvaient connaître, faute d'une loi écrite. Mais le
+Seigneur, sans que rien fût écrit, leur était connu précédemment par la
+loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-même, et
+par la raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres visibles. Ils
+avaient donc pu savoir et penser la vérité. «On trouve dans les ouvrages
+des philosophes qui étaient les _maîtres des nations_, beaucoup de
+témoignages évidents en faveur de la Trinité, que les SS. Pères ont
+soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques
+des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporté la plupart de ces
+témoignages dans notre petit ouvrage de théologie[414].» En effet, la
+création avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-à-dire
+l'unité et la Trinité; car par la qualité d'un ouvrage on peut juger de
+l'habileté d'un ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les dons
+ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unité
+de sa nature, attestée par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la
+puissance, la sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans
+lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire.»
+Remarquez que saint Paul dit: «Ce qui se connaît de Dieu est révélé en
+eux; Dieu le leur a révélé (I, 19).» Le _révélé_, c'est la raison; le
+_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a
+manifesté la création; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible
+en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance éternelle et sa
+divinité, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415].
+
+[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le
+petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction à la théologie_.]
+
+[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni même le
+développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir du spectacle
+du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint
+Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux païens. Le verset paraît
+signifier seulement que la création du monde a dû manifester à la
+connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance éternelle et
+sa divinité, c'est-à-dire qu'il y a une puissance éternelle et que la
+puissance éternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur,
+par divinité, [Grec: theiotês], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p.
+312.)]
+
+Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils n'ont point
+glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à leurs passions. «Ce n'est pas
+cependant de tous les philosophes soumis à la seule loi naturelle que
+doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant été
+dignes d'être reçus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs,
+comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-être des philosophes qui
+menèrent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur.» C'est pour
+eux, selon saint Jérôme, qu'a été dite cette parole, que _Dieu moissonne
+où il n'a pas semé_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il
+prononce une condamnation générale contre tous ceux qui ont trop présumé
+de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui
+suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de
+Dieu, et que ces maîtres mêmes de la foi, _magistros fidei_, avaient
+gravement failli, au point de tomber dans l'idolâtrie.
+
+[Note 416: Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre que le
+peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_,
+XVIII, xlvii.)]
+
+Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer les raisonnements du
+XVIIIe siècle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a
+régné longtemps sur ce point dans l'Église une assez grande liberté de
+penser, et peut-être les temps modernes se sont-ils montrés plus rigides
+que les premiers siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie,
+saint Justin, saint Augustin lui-même; mais au temps d'Abélard, Richard
+de Saint-Victor, qui enseignait dans une école opposée, pensait que la
+raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité; on a vu ailleurs
+qu'un autre de ses contemporains, l'archevêque Hugues, donnait la même
+portée au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute à
+son tour, résout par l'affirmative la question que saint Thomas décide
+en sens contraire: La Trinité peut-elle être connue par la raison
+naturelle[417]?
+
+[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._,
+t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu.
+xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.]
+
+C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique qu'une
+révélation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse
+en étendue, en clarté, en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé
+l'humanité entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité est
+universellement, bien qu'inégalement responsable des violations qu'elle
+en a commises. Je doute que ce principe, même dans les termes où le pose
+Abélard, eût été de tout temps accepté par l'Église; mais il a reparu à
+diverses époques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'après
+avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique de religion
+naturelle, dirigé comme une arme offensive contre le christianisme, il
+est maintenant employé souvent comme une arme défensive par les récents
+apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur
+l'Indifférence_, et l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne
+saurait méconnaître que le même principe puisse être tourné en des sens
+bien divers, et donner naissance à des conséquences opposées. Abélard
+est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est
+loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier la foi par un
+double caractère d'universalité et de perpétuité. Il croit avoir donné
+une basé plus large à la doctrine du salut. C'est en effet cette
+doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de
+questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou qu'il ajourne à d'autres
+ouvrages[418]. Son idée fondamentale, c'est que chacun est jugé selon
+la vérité, loi identique de tous, et selon sa participation à la
+connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne sont que des preuves
+de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant
+Dieu elle est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue
+en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun à la mort, il se
+prononcera pour tous à la fin du monde. Cependant ceux qui ont été
+trouvés purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite,
+acquittés avant ce jour suprême, seront assis auprès du Christ; ils
+partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils
+jugeront les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé, non par
+des oeuvres purement extérieures, mais de coeur et de volonté, soit la
+loi naturelle, soit la loi écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile,
+en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est
+promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas de nos mérites,
+mais de la grâce de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la
+rédemption à ceux qui croiront en lui.
+
+[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont
+indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et de la
+punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions
+sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.]
+
+Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que cette rédemption
+par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui
+semblerions plus punissables, après avoir commis le crime du serviteur
+infidèle, le crime de la mort du Seigneur innocent?
+
+ «Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour
+ nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il
+ rachetés, comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou
+ par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il
+ affranchis? Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher?
+ On dit qu'il nous a rachetés de la puissance du diable. Par la
+ transgression du premier homme, qui s'était volontairement soumis
+ à son obéissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le
+ tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait
+ encore si le libérateur n'était venu. Mais puisque le Seigneur a
+ délivré les seuls élus, quand le diable les a-t-il possédés?
+ Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le siècle futur, ni
+ aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce
+ que le diable le torturait comme le riche damné, et quand même il
+ l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur Abraham lui-même
+ et le reste des élus?... Ce droit de possession sur l'homme, le
+ diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait reçu l'homme
+ pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le lui ayant livré.
+ D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave
+ d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à la
+ désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux
+ yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier
+ acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus
+ juste que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance.
+ D'ailleurs le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il
+ lui a promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le
+ retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui
+ lui aurait livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau.
+
+ «L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur
+ voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge
+ Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup
+ d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il
+ dire à l'exécuteur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas
+ que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le
+ supplice, aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint,
+ s'il avait murmuré, il eût été convenable que le Seigneur lui
+ répondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_
+ (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque
+ de la masse pécheresse il a pris une chair pure et s'est fait un
+ homme exempt de tout péché; cette conception sans péché, cet homme
+ ne l'a pas obtenue par ses mérites, mais par la grâce du Seigneur,
+ qui s'est revêtu de son humanité. Est-ce que la même grâce, si elle
+ avait voulu remettre aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les
+ libérer ainsi de leur peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle
+ raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione
+ sua_) la miséricorde divine aurait pu délivrer l'homme des mains du
+ diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le
+ fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres,
+ le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la
+ croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des méchants?
+ Comment aussi l'apôtre dit-il que nous sommes justifiés ou
+ réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait dû
+ se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient
+ été plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le
+ paradis son premier commandement en goûtant un seul fruit?... Que si
+ ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir être expié que par
+ la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre
+ le Christ et tant et de si grands attentats consommés contre lui et
+ contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement
+ plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui avons commis le
+ péché, cause de la mort de ce fils innocent?...
+
+ Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis,
+ il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la
+ multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En
+ quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes
+ que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du
+ châtiment? A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût
+ rédemption, si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions,
+ c'est-à-dire à ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous
+ avait livrés à son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais
+ les seigneurs et maîtres des captifs qui composent ou acceptent
+ la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix,
+ relâché ses captifs, si lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé
+ ce même prix auquel il les relâchait? Or, combien paraît cruel et
+ injuste que l'on réclame pour prix le sang de l'innocent, ou que
+ l'on se plaise en façon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus
+ encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si
+ agréable, que par elle il ait été réconcilié avec le monde entier!
+
+[Note 419: «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage du
+temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour
+un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui qui en
+avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un prix
+serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique,
+c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini
+captivorum_. C'étaient ceux au pouvoir desquels passaient les
+délinquants.]
+
+ «La solution de cette question, qui _n'est pas médiocre_, paraît
+ être que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et
+ réconciliés avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il
+ nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris
+ notre nature et qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous
+ cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement
+ attachés à lui du lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel
+ bienfait de la grâce divine, la vraie charité ne doit redouter pour
+ lui aucune souffrance.... Après la passion, l'homme est devenu
+ plus juste, c'est-à-dire plus aimant Dieu. Notre rédempt
+ c'est l'amour suprême du Christ pour nous, qui par sa passion
+ non-seulement nous a délivrés de la servitude du péché, mais encore
+ nous a acquis la liberté des fils de Dieu, afin que désormais nous
+ accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui
+ nous a fait une grâce si grande, qu'une plus grande, à son propre
+ témoignage, ne saurait être inventée.» (Jean, xv, 43[420]).
+
+[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abélard dit ici
+qu'il expose _succinctement le mode_ de la rédemption, et il renvoie
+à sa Théologie: on y trouve, il est vrai, la même doctrine, mais
+plus _succinctement_ encore exprimée. (_Theol. Christ._, t. IV, p.
+1307-1308.)]
+
+Nous touchons ici à une théorie de la rédemption, de toutes les pensées
+d'Abélard la plus téméraire. Avant d'y insister, parcourons diverses
+questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.
+
+I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été seul? Tout dans
+l'Évangile semble montrer le Fils séparé un moment, par sa mission, du
+Père qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la
+Trinité la substance est unique et les oeuvres communes. Abélard a
+déjà dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule
+personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le
+Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement[421].
+Cependant il ne prétend pas que le Père et le Saint-Esprit se soient
+faits chair, aient éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait
+l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que
+dans l'incarnation et le Père et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance
+et la bonté divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un
+homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent qui ne sont ni habillés
+ni armés. C'est à l'âme, comme motrice du corps, que sont rapportées
+toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne
+peuvent être attribués à l'âme en prédicats. On ne peut dire que l'âme
+mange ou se promène. C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une
+hérésie contre laquelle il a protesté hautement[422].
+
+[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1309-1311.]
+
+[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p.
+193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question
+dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'éditeur des oeuvres
+remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer
+un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était, je
+crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de
+la question _Cur Deus homo_? Peut-être ce mot n'indique-t-il qu'une
+partie spéciale de l'une des Théologies.]
+
+II. Une seconde question qui dépend de la rédemption, cette première des
+grâces de Dieu, serait celle de la grâce en général et du mérite des
+hommes. Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté seule ou
+dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'éthique,
+et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423].
+
+[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Éthique_ et ci-après, c.
+VII, p. 464.]
+
+III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé de péché, dit l'apôtre
+(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que
+pour les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi lui fut imputée à
+justice avant qu'il eût reçu la circoncision; mais il avait la foi, et
+de la naît une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui
+mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième jour, celui où la
+circoncision était permise? C'est la même question qui s'élèverait au
+sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser,
+parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation en ce cas paraît
+cruelle... mais nous en ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle
+dispose, à la providence de celui qui seul sait pourquoi il a élu
+celui-ci, réprouvé celui-là, nous tenons pour immuable l'autorité de
+l'Écriture qu'il nous a donnée[424].»
+
+[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.]
+
+IV. Toutes ces questions en supposent résolue une bien plus grande.
+«Maintenant il nous faut en venir à cette vieille querelle du genre
+humain[425], à cette question infinie (_interminatam quoestionem_),
+savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi que le rappelle
+l'apôtre, de notre premier père sur sa postérité, et il faut, comme nous
+pourrons, travailler à la résoudre.
+
+[Note 425: P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression,
+_veterem humani generis querelam_; mais pour désigner la question de
+l'immutabilité de la Providence et de la liberté, _Introd._, t. III, p.
+1184.]
+
+«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le péché originel
+avec lequel chaque homme est procréé? Puis, par quelle justice le
+fils innocent est-il, pour le péché du père, traduit devant le plus
+miséricordieux des juges, ce qui ne serait pas approuvé devant des juges
+du siècle; et comment le péché que nous croyons déjà remis à celui qui
+l'a commis, ou déjà effacé dans les autres par le baptême, est-il puni
+dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au péché? Comment ceux
+qui ne sont pas dans les liens de leur propre péché sont-ils damnés
+par le péché d'autrui, et comment l'iniquité du premier père les
+entraîne-t-elle plus sûrement à la damnation que de plus graves
+iniquités de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel
+et contraire à la bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes que les
+perdre, de condamner pour le péché du père le fils que pour le sien
+propre sa justice ne sauverait pas[426]!»
+
+[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.]
+
+Par le péché originel il faut entendre la peine du péché, car le péché
+en lui-même, celui de la volonté, n'est point imputable à qui ne peut
+encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la
+définition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculté de
+l'esprit de délibérer et de déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui
+ne délibère pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer, ne
+manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté, nul ne niera qu'elle ne
+manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi
+ne sont-ils pas même soumis aux lois humaines. La justice, en effet,
+consiste à rendre à chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il
+n'a mérité. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a
+été mérité, c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant, «qu'elle est
+grande, la cruauté que Dieu paraît montrer à l'égard des petits enfants,
+auxquels, sans trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine la
+plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin ne permet pas d'en
+douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la dernière
+injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre
+injure, mais Dieu a dit: «A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai
+justice.» (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas
+injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la traite, ou bien les
+animaux, créés pour travailler dans l'obéissance des hommes, pourraient
+se plaindre et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile leur
+répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?»
+(Math., XX, 15.) Et l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à
+Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.)
+
+[Note 427: Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église, n'est
+pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation plus
+douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans
+baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné
+comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus
+attribué, mais à l'évêque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI,
+append.) Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, _ad
+Heron.--Cont. Jul._, V, XI.]
+
+«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit
+suivant la volonté de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal
+que par la conformité avec cette volonté même.» Aussi est-il des choses
+qui semblent très-mal, que nul ne s'ingère de condamner, parce que le
+Seigneur les a ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par les
+Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui tuèrent leurs plus chers
+parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient
+pour des homicides plutôt que pour des vengeurs[428]. La distinction du
+bien et du mal réside tellement dans le décret de la volonté divine, que
+notre cri de tous les jours est: _Que votre volonté soit faite!_ C'est
+lui dire: que tout soit ordonné pour le mieux; en sorte que le mal ou
+le bien dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il
+défend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande vénération,
+sont maintenant abominables.»
+
+[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)]
+
+«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la
+damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part à sa bonté.»
+Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est réservée est la plus
+douce de toutes. Ils _souffriront les ténèbres_, dit saint Augustin, ce
+qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de
+penser que la mort avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a prévu
+la méchanceté future? Cette sévérité envers des créatures qui n'ont rien
+fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pécheurs, et ne peut-il
+pas y avoir des raisons de famille, _familiares causæ_, qui rendent cet
+exemple nécessaire à leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande
+excitation à la continence, que la pensée que «leur concupiscence envoie
+incessamment tant d'âmes en enfer?»
+
+Le péché originel en lui-même est la dette de damnation dont nous sommes
+tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous péché en
+Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants.
+
+ «Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché, grande
+ iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité. Oui,
+ pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser
+ Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la peine du déluge
+ ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction
+ et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment
+ enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous répondez par une
+ dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien et finement dit! Les
+ hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence,
+ peuvent également affliger les innocents comme des coupables, et
+ ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause de la méchanceté d'un
+ tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont
+ entraînés à faire du mal à de bons et fidèles sujets, liés à leurs
+ maîtres par la possession et non par l'intention, le tout afin de
+ pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage du petit.
+ Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne pouvons
+ confondre, imputent un crime à un homme que nous savons innocent,
+ et ces témoignages, si toutes les formalités ont été remplies, nous
+ forcent à frapper un innocent, afin, chose assez singulière, qu'en
+ obéissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas
+ justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, après
+ délibération compétente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand
+ nombre en épargnant un seul homme. De même, la damnation des petits
+ enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans
+ la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons
+ assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont été
+ conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés
+ les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution
+ spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément
+ a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et
+ la confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans
+ lequel les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché
+ et qui ne peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le
+ sacrement de la grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que
+ ce qui est remis aux parents soit exigé des enfants, puisque la
+ génération de la concupiscence charnelle transmet le péché et mérite
+ la colère.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui
+ aurait donné sa personne et ses enfants à un seigneur vint ensuite à
+ gagner, par quelque acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté
+ et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit
+ quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de
+ l'olivier sauvage, il naît un olivier sauvage, ainsi que de la chair
+ du juste, comme de celle du pécheur, il naît un pécheur; du froment
+ purgé sans la paille, il naît un froment non purgé avec la paille;
+ ainsi de parents purifiés du péché par le sacrement aucun enfant ne
+ naît exempt de péché....
+
+ «Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le péché
+ originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion[429].»
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit
+ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une partie de ces idées ne
+soit point consacrée par l'Église.]
+
+V. Du péché originel il faut passer au péché actuel. Saint Paul fait
+entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorisé le péché,
+c'est-à-dire apparemment a multiplié les occasions de le commettre. Mais
+comment la loi pouvait-elle être dite sainte et le commandement juste et
+bon, puisque même en les observant on ne pouvait être sauvé? C'est
+qu'à un peuple indocile et grossier ne pouvaient être donnés des
+commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre à obéir.
+Quand nous domptons des bêtes de somme, nous ne commençons point par
+les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui
+observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient
+par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer en perfection.
+En effet, l'inspiration a rendu évangéliques plusieurs hommes spirituels
+de l'ancien peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement de la
+loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement
+nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous
+ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit être désintéressé.
+«Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand
+même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charité
+ne devrait pas être prononcé, si nous aimions Dieu à cause de nous,
+c'est-à-dire pour notre utilité et pour cette félicité que nous espérons
+dans son royaume, plutôt que pour lui-même; nous placerions en nous, non
+dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels
+sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que
+la grâce.» C'est contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui vous
+aiment, quelle récompense aurez-vous?» (Math., v, 46.) Aucune, car vous
+en aimeriez d'autres davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous
+cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer. Dieu ne doit
+pas être moins aimé de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que
+justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même; il est
+lui-même la récompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour
+serait pur et sincère, en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne
+qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable d'un père pour son
+fils, d'une chaste épouse pour son époux, de tous ceux qui aiment plus
+ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilité
+plus grande. Si leur amour les expose à quelques maux, il n'en est pas
+diminué. La cause de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils
+aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornélie
+sa femme, Pompée vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as
+aimé_[430].»
+
+[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu
+Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155, où cette
+citation est mal indiquée.]
+
+«Souvent même les hommes d'un coeur libéral poursuivent l'honnête plus
+que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils
+n'espèrent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus
+grande qu'à leurs propres esclaves, de qui ils reçoivent des services
+journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère
+qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous
+est utile!» Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse,
+la charité en est la consommation[431].
+
+[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit comme saint
+Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)]
+
+Voilà encore une opinion particulière à notre théologien. Si cet
+ascétisme de la charité n'est point condamnable, il est dangereux. Le
+concile de Sens ne l'a pas blâmé, mais un docteur dont le principal
+ouvrage semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des sentiments
+d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une des lumières de cette célèbre
+école si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine
+de l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de ce platonisme d'un
+nouveau genre qui peut affaiblir la piété méritante et le zèle pratique
+pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les
+biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me semble, aperçu,
+c'est que la doctrine d'Abélard, tout sur la révélation antérieure au
+christianisme que sur l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer
+le rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes. Quand
+on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission
+terrestre, s'est surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la
+sauver, et quand on écarte les idées de redevance et d'acquittement, de
+crime et d'expiation, on est obligé de substituer l'amour au devoir,
+ou plutôt de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce
+principe en étudiant la morale[433].
+
+[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii;
+Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.]
+
+[Note 433: Voyez le chapitre suivant.]
+
+VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte
+contra la charité. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal
+que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire?
+Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le
+mal._ Je ne voudrais pas céder à la concupiscence, mais j'y cède
+volontairement et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce qui
+doit s'entendre de l'acte du péché, non de la concupiscence qui porte
+à le commettre. L'acte est volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas
+nécessaire, en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en jetant
+une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte résulte de la volonté
+de jeter une pierre, et non de la volonté de tuer un homme; ce n'est
+donc pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé de se
+défendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir
+voulu. «S'il séduit la femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît,
+non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin
+de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien
+mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi ce qui plaît et ce qui
+déplaît, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se
+trouver dans le même acte.» Il arrive donc à l'homme de consentir à la
+loi par la raison et d'y résister par la concupiscence; l'esprit et la
+chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne volonté le
+fait. J'ai cette volonté naturellement, car par moi-même j'ai la raison,
+j'ai été créé raisonnable; mais par moi-même je n'ai pas la puissance
+de faire le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi me plaît,
+c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'_homme intérieur_, à cette image
+spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'âme; mais _je sens
+une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du péché de la
+chair, les aiguillons de la concupiscence, à laquelle j'obéis dans ma
+faiblesse ainsi qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument
+des passions[434].
+
+[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez
+sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.]
+
+VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu le libre arbitre, ou
+plutôt cet homme qui était en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il
+une volonté libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni, et
+en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne pouvait pécher,
+comme le prédestiné, en tant qu'il est prédestiné, ne peut être damné.
+Mais si l'on disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher, le
+doute serait possible, car alors où serait le mérite d'éviter le péché?
+Privé du libre arbitre, le Christ aurait évité le péché par nécessité
+plus que par volonté. Cependant c'était un homme composé de chair et
+d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-même,
+autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait
+au-dessous de l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il
+pas pu pécher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition
+absolue d'une proposition déterminée par de certaines conditions. En
+proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est prédestiné ne
+peut aucunement être damné; mais si la proposition est déterminée, si
+l'on parle du prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible.
+_Celui qui est amputé_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est
+bipède, mais l'_amputé_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni
+à Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été uni, et tant qu'il a
+été uni, cela était impossible: le Christ, Dieu et homme à la fois, ne
+pouvait absolument pécher[435].
+
+[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.]
+
+La conclusion est orthodoxe, bien que précédée de distinctions qui ne le
+sont pas. L'Église professe l'impeccabilité de l'homme dans le Christ,
+cependant elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement pris
+le libre arbitre avec l'humanité. Ces deux croyances sont difficiles
+à concilier; on les concilie en disant que bien que la volonté de
+l'Homme-Dieu fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il pouvait
+choisir tel ou tel bien. Dans le système d'Abélard, l'impeccabilité
+du Christ serait une impeccabilité purement morale, c'est-à-dire que
+Jésus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la
+faculté de pécher, sans le péché originel, sans aucun péché actuel,
+quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion
+serait plus conforme à la pensée fondamentale de l'incarnation, mais
+elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à
+penser que l'humanité qui lui avait été unie était absolument incapable
+de pécher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que
+faculté de faire le mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas
+celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait deux personnes,
+ni celle d'Eutychès, qui absorbait l'humanité du Christ dans sa
+divinité. Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans
+l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontés[436].
+
+[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier,
+aux mots _humanité, incarnation, nature_.]
+
+VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la
+prédestination, ou, en termes plus généraux, avec la Providence divine?
+La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est
+adultère, elle a prévu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas
+l'être. S'il ne peut pas l'éviter, il n'est pas condamnable pour
+une action inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés à la
+Providence comme à leur cause première. Mais il faut encore distinguer
+ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit être adultère
+l'est nécessairement, en tant que Dieu l'a prévu; mais on ne peut dire
+d'une manière absolue qu'il soit nécessairement adultère. Abélard
+renvoie cette question à sa Théologie[437].
+
+[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entièrement
+résolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la
+_Théologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le
+chapitre suivant.]
+
+Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement
+prévu, mais permis. Une question se présente aussitôt. Ce que Dieu
+permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et
+le mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question, Abélard ne
+l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultés, et ne les
+lève guère que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a
+tout bien ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de
+Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Père, le Fils
+et Judas ont coopéré; et c'est parce que le Seigneur a été livré, que le
+monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne
+permet pas que rien se fasse d'une manière inutile ou superflue.» On
+peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti
+même les philosophes païens, et Platon dit dans le Timée que rien ne se
+fait, sans une cause légitime, sans une raison préalable. Seulement ces
+causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438].
+
+[Note 438: Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit de
+toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre
+naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici
+parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme s'il s'agissait
+de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652,
+683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._,
+p. 1398, 1399.]
+
+L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses auteurs. Sans doute si
+elle ne pouvait être évitée sans la grâce, et si la grâce a été refusée,
+on comprend difficilement comment elle entraîne punition. On dit bien
+que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il l'a offerte, et que c'est
+l'homme qui l'a refusée. Mais ce don lui-même ne peut être accepté sans
+une grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible pour prendre un
+médicament, que diriez-vous d'un médecin qui se vanterait de lui avoir
+offert le médicament, s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il
+n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle
+grâce soit nécessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grâce
+également, tous n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en ont
+reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme
+puissant étale ses richesses devant des pauvres et les promette en
+récompense à celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera plein
+d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera
+le plus actif. L'offre est égale, le riche n'a rien fait de plus pour
+l'un que pour l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui
+il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des cieux. Pour nous
+exciter à le désirer, il n'a pas d'autre grâce à nous faire que de nous
+instruire, et il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité
+leur est révélée comme aux élus. Mais les hommes diffèrent de courage et
+d'ardeur.
+
+«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu pour qu'il commence
+à bien vouloir, et qui suit le début de la bonne volonté pour que la
+volonté même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à chacune des
+oeuvres nouvelles qui se succèdent, Dieu accorde une autre grâce que la
+foi même, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une
+si grande récompense. Car les négociants du siècle qui endurent tant de
+fatigues dans la seule espérance conçue dès l'origine d'une récompense
+terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs opérations,
+ne changent point d'espérance, et cèdent à une seule et même
+impulsion[439].»
+
+[Note 439: _Comm._, p. 654.]
+
+Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le commet, c'est-à-dire
+de sa volonté, et non pas de Dieu, car alors la volonté ne serait pas
+libre. Et de l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du moins
+sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait est nécessairement
+bien.
+
+Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le Seigneur, qui sonde
+les reins et les coeurs, pèse tout, en regardant moins à ce qu'on fait
+qu'à l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi, quand l'ignorance
+est invincible, il paraît que le péché doit être beaucoup excusé[440].
+Il suit également que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou,
+pour parler théologiquement, que la somme de tous nos mérites est dans
+l'amour de Dieu et du prochain. Resterait à savoir si, sous ce nom de
+prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont
+pas prédestinés à la vie; si nous devons les aimer, si les saints les
+aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait
+embrasser les membres du diable. Ce n'est point là un amour raisonnable,
+pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons
+cependant, quoique nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre
+bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet. C'est que la charité
+ne connaît pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous
+inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut
+universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est
+un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux
+qui coopèrent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion
+renvoyée à l'Éthique[441].
+
+[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem.
+Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.]
+
+[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne
+voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.]
+
+L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au delà le temps qui nous
+reste. Observons seulement que parmi les plus hasardées il n'en est
+peut-être aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par les
+prémisses que posaient concurremment et même un peu contradictoirement
+dans l'esprit d'Abélard, la philosophie et la foi. La liberté de l'un et
+la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans
+son vain et opiniâtre désir de les concilier, se plaire à lutter avec
+l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont
+hardies; il élève tranquillement, et je crois sans arrière-pensée,
+quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armée
+l'incrédulité moderne, et qui, si l'on exige une solution démonstrative,
+peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il va très-loin, quand
+il les pose; puis, il les laisse sans réponse, ou, s'il répond, c'est
+en rentrant dans les bornes d'où il est sorti par la question même. Il
+relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne
+voit pas combien il est inutile de les relever derrière celui qui les
+a dépassées. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu,
+sont d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je crois
+insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme
+on dirait à l'entendre qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à
+comparer les solutions aux problèmes, à remarquer la disproportion
+des unes aux autres, à concevoir les doutes mêmes qu'il ne paraît pas
+ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la
+théologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'hétérodoxie
+involontaire, et voilà pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir
+chrétien, la philosophie le revendique et la religion ne le réclame pas.
+
+Une seule idée fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa
+théorie de la rédemption; la théodicée d'Abélard nous apparaîtra sous un
+jour nouveau, et nous verrons comment une hypothèse spéculative sur
+la Trinité peut altérer le dogme du salut et renouveler la morale
+religieuse elle-même.
+
+«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maître qui
+retranchait tout le prix de la rédemption.... Le Christ, en effet, dans
+sa passion, a proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la
+vertu, l'excitation à l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de
+la rédemption. Si l'on élimine le dernier, comme le voulait le maître
+Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit:
+«Vous dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod. XII, 9), le
+maître Pierre, en supprimant la tête, dévorait tout aussitôt les pieds
+et les entrailles.»
+
+[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliothèque de
+Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Résurrection de J.-C. par
+Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles ont probablement servi
+à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé anonyme contre Abélard
+(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le même nom dans une chronique
+du Recueil des Historiens français (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p.
+700).]
+
+La doctrine de la rédemption, en effet, telle que la professe le commun
+des fidèles, repose sur cette idée, qu'avant la venue du Christ,
+l'homme, engagé dans les liens du péché, était séparé du salut par un
+obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une
+corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient
+détruire ses efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus
+méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la
+loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque
+chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont
+expié. Cette rançon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payée. Il
+a ainsi libéré, racheté, _redimé_ l'homme; voilà la _rédemption_. Elle
+n'a pas donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité. L'homme
+était esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est
+pas sauvé, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui naît, et qui
+n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au
+berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la
+rédemption lui soit appliqué, est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure
+que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté de
+Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il n'a pu en contracter
+une nouvelle. Après la naissance, après le baptême, le salut est
+possible, mais comme il a été rendu possible par l'expiation seule
+de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé qu'à ceux qui
+reconnaissent qu'ils le doivent, non à eux-mêmes, mais à Jésus-Christ,
+non à leurs mérites, mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement
+les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la loi juive restées
+en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui résultent pour l'homme de la
+venue du Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu nous a faits en
+prenant la vie et la parole au milieu de nous.
+
+Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité du salut avant
+l'incarnation, quelle en était la cause? ou, en d'autres termes, de quoi
+la rédemption nous a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt
+plus pressant encore que celles qui touchent la Trinité. La Trinité est
+un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable,
+que, pourvu qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du Symbole,
+une pensée trop subtile, une locution inexacte ou exagérée, peut
+paraître sans conséquence. Mais la matière de la rédemption, quoique
+obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne,
+intéresse le sort de l'humanité et les rapports de Dieu à l'homme. Nous
+concevons donc l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a
+raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les bagatelles et venons
+à des choses plus sérieuses, _Noenias... praetereo, venio ad
+graviora_[443].»
+
+[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.]
+
+ «Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur
+ téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion
+ qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur
+ ce sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une
+ meilleure, ne craignant pas, contre le précepte du sage, de
+ transgresser les limites antiques que nos pères ont posées[444].
+ (J'omets ici un résumé de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans
+ ses paroles de plus intolérable, le blasphème ou l'arrogance? Qu'y
+ a-t-il de plus damnable, la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne
+ serait pas plus juste de briser avec des bâtons la bouche qui parle
+ ainsi que de la réfuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas
+ contre lui-même les mains de tous, celui qui lève les mains contre
+ tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi?
+ Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel
+ secret ton orgueil aurait-il reçu la révélation, secret qui aurait
+ été inconnu aux saints, qui aurait échappé aux sages? Cet homme
+ apparemment va nous apporter les eaux dérobées et les pains cachés.
+ Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, à toi et à nul autre: est-ce
+ que le Fils de Dieu n'a pas revêtu l'humanité pour délivrer l'homme?
+ Personne absolument ne pense le contraire, toi excepté; c'est à toi
+ de répondre de ce que tu en penses, car tu n'as reçu ta leçon ni du
+ sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, ni enfin du Seigneur lui-même.
+ Le maître des Gentils a reçu du Seigneur ce qu'il nous a transmis.
+ Le maître de tous avoue que sa doctrine n'est pas à lui, car,
+ dit-il, je ne parle pas d'après moi-même; mais toi, tu nous donnes
+ du tien et ce que tu n'as reçu de personne. Celui qui ment donne
+ du sien: que ce qui vient de toi reste à toi. Moi j'écoute les
+ prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais non à
+ l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile:
+ l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la loi,
+ les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent,
+ si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme pour
+ délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un autre
+ Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et
+ te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de
+ quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable,
+ ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui
+ peuvent l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été
+ rachetés par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de
+ l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main
+ de l'ennemi; tu ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es
+ pas racheté. Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les
+ contrées; l'ennemi était unique, les contrées nombreuses. Quel est
+ ce rédempteur si puissant, qui commande non à une seule contrée,
+ mais à toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre
+ prophète a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les
+ fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des
+ prophètes, citons les apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul,
+ «leur donne la pénitence pour connaître la vérité, de sorte
+ qu'ils s'échappent des lacs du diable, qui les tient captifs à sa
+ discrétion[445]....» Ce n'est pas de la puissance en elle-même, mais
+ de la volonté que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le
+ diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non légitimement,
+ criminellement usurpé, et cependant justement permis. Ainsi l'homme
+ était tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice
+ n'était ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement
+ asservi, l'homme a été miséricordieusement délivré.... Que pouvait
+ faire de lui-même pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme
+ esclave du péché, aux fers du diable? Il a été attribué une justice
+ qui venait d'un autre à celui qui n'en avait point à lui, et la
+ voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouvé dans
+ le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur
+ l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui
+ qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé
+ celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la
+ domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été
+ exigé d'un second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un
+ seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la
+ satisfaction d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait
+ porté le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la
+ tête a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles....
+ Si l'on me dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère
+ m'a racheté. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre,
+ quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on,
+ soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la
+ faute aussi soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?...
+ Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifiés dans le
+ Christ.... Si j'appartiens à l'un par la chair, j'appartiens à
+ l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur
+ n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner à l'homme la
+ leçon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant
+ la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné la justice et ne
+ l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité et ne l'aurait pas
+ inspirée!»
+
+[Note 444: Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient
+unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion.
+Il se sert même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance
+de l'opinion qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on
+dit que nous avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a
+dit en effet on commençant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis
+les apôtres, «omnes doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début
+de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en
+effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain
+«Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et
+dans une exposition de l'Épitre aux Romains.» Dans l'Épitome que nous
+penchons à regarder comme l'ouvrage appellé «Livre des Sentences.» Il y
+a seulement: «Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus.»
+(c. XXIII, p. 63.) Peut-être les expressions cités par saint Bernard se
+trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte à ce
+chapitre de l'Épitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a
+été quelquefois désignée par ce titre commun au moyen âge de «Liber
+Sententiarum.» (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)]
+
+[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres
+citations très-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21;
+xxii, 53.--Coloss. I, 13.]
+
+[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui
+dans tout ce passage sont attribuées au démon dont il était _un membre_,
+c'est-à-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.]
+
+Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_,
+d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystère, qu'il
+est accessible à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile; le
+saint a été donné aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en
+peut être ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification
+par l'esprit; l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui
+appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont cachés,
+l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)
+
+On demande comment, puisque le Christ n'a délivré que les élus, il se
+pouvait que, soit dans le siècle, soit dans l'avenir, ils fussent plus
+qu'aujourd'hui au pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait
+_captifs à sa volonté_, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été nécessaire.
+Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-même et
+les autres élus, le démon ne les tourmentait pas; mais il les aurait
+possédés, s'ils n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de
+Jésus-Christ, même avant sa mort, tombait en rosée sur Lazare, et
+l'empêchait de sentir les flammes.» Si l'on objecte que Dieu pouvait
+tout anéantir d'une parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de
+la passion, il faut répondre que cette nécessité vint de nous qui étions
+assis dans les ténèbres. «C'était un besoin de nous, de Dieu, des anges;
+de nous, pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé; de Dieu,
+pour que le dessein de sa volonté fût rempli; des anges, pour que leur
+nombre fût complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous la main
+bien d'autres moyens de libération? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang
+ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il m'est
+permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi....
+Mais tout cela lui paraît folie; il ne peut retenir ses rires;
+entendez-vous ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime plus
+grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux excité par la faute
+moins grave de notre premier père; comme si, dans un seul et même fait,
+l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant que la piété de la
+victime plaisait à Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu à Dieu, mais le
+dévouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse expiation
+du péché, ne pouvait s'accomplir sans un péché. Ainsi, Dieu, usant bien,
+sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamné la mort par la mort,
+et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette leçon de charité
+qu'on prétend que Dieu nous a donnés? «Que sert qu'il nous ait instruits
+(_instituit_), s'il ne nous a pas régénérés (_restituit_)? Notre
+instruction n'est-elle pas vaine, sans une préalable destruction, celle
+du corps du péché qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis
+qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire: Adam ne
+nous a nui qu'en nous montrant le péché.» Mais, à moins de donner dans
+l'hérésie de Pélage, nous «professons que le péché d'Adam nous a été
+transmis, non par instruction, mais par génération, et avec le péché, la
+mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitué la
+justice, non par instruction, mais par régénération, et avec la justice,
+la vie.» Accordons que la venue du Christ puisse servir à ceux qui
+savent régler leur vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien.
+De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment s'élèveront-ils
+à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs mères?»
+Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération
+d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'égare avec
+Pélage. En définitive, de quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine
+en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle
+anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix,
+non dans le prix du sang; mais dans les progrès de notre conversion.
+Elle est condamnée par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que je me
+glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ
+(Galat., vi, 14)!» Retrancher de la rédemption le sacrement, le mystère,
+la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple
+d'humilité et de charité, c'est «peindre sur le vide[447].»
+
+[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.]
+
+Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode dans cette réfutation,
+essayons d'être plus précis. L'Église catholique croit et professe
+qu'Adam, par son péché, a non-seulement encouru la colère de Dieu, la
+mort, la captivité sous l'empire du démon, mais qu'il a dégradé la
+nature humaine et transmis les effets de ce péché et ce péché même
+à tous ses descendants, en sorte que ce péché est devenu propre et
+personnel à tous; c'est là le péché originel[448]. Les effets et la
+peine du péché originel sont: 1° la privation de la grâce sanctifiante
+et du droit au bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence,
+ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement aux souffrances et à la
+mort.
+
+[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.]
+
+Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au moment de son péché,
+et que nous avons reçues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre
+propre péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent que ce
+ne soit pas notre propre mérite qui puisse les guérir. Puisqu'en Adam et
+par Adam ce n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine qui
+a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès lors transmise, non plus telle
+qu'il l'avait reçue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut
+que cette nature reste telle, indépendamment de nos efforts et de notre
+volonté, et qu'elle demeure indéfiniment en état de péché originel, si
+un secours extérieur et surhumain, si une révolution extraordinaire et
+miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.
+
+Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose une question en
+dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonté de Dieu doit être
+acceptée comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours
+raisonnable[449].
+
+[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.]
+
+Il fallait donc un secours et une révolution; or, la première
+dégradation ayant été consommée par un homme unique, comparable à nul
+autre, c'était une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un homme
+également unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse
+ou supérieure au pouvoir de l'homme, et qui fût à lui seul capable de
+sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.
+
+C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on arrive à la
+nécessité d'un médiateur; ce médiateur a existé; il devait être homme,
+il a été homme; il devait être unique, extraordinaire, miraculeusement
+puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. Il a été plus
+qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui sépare la divinité
+de l'humanité, il a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils de
+l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. Le médiateur a donc
+réparé les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte
+passé sous la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non, pas
+seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, il l'est encore, mais
+pécheur, c'est-à-dire dans l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme
+était dans les liens du péché, on dira que la venue du médiateur a été
+la rémission des péchés; si l'homme avait mérité la colère ou
+offensé Dieu, le médiateur a été le réconciliateur ou la victime de
+propitiation; si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau sans
+tache qui efface les péchés du monde; si l'homme était mort, mort par le
+péché, le médiateur est la vie; si l'homme était esclave du péché, le
+médiateur l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le médiateur
+l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, et Jésus-Christ est le
+médiateur, le réparateur, la vie, la victime, l'agneau, le libérateur,
+le rédempteur[450].
+
+[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii,
+20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I
+Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i,
+18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.]
+
+Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la mort, on veut substituer
+cette personnification du mal, de la mort et du péché, que la théologie
+produit ou retire à volonté, et appeler tout cela le diable ou le démon,
+on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chrétienne
+permet de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce mal qui ailleurs
+est présenté d'une manière plus abstraite, comme la corruption de la
+chair on le dérèglement de la concupiscence; en second lieu, parce que
+le péché d'Adam, source funeste du péché originel, est formellement
+présenté comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes
+mêmes de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. On y
+voit _l'homme tenu captif à la volonté du diable_; Jésus-Christ dit
+qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du
+monde_. Saint Paul dit que Jésus-Christ a _désarmé les principautés et
+les puissances; que par sa mort il a détruit celui qui était le prince
+de la mort, c'est-à-dire le diable_[451]. Si donc il plaît de dire que
+l'homme, en étant esclave du mal et vendu au péché, était sous l'empire
+du démon, il n'y a rien là que de chrétien, c'est le langage régulier de
+la foi.
+
+[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii,
+15.--Hebr. ii, 14.]
+
+Telle elle était au temps d'Abélard comme au nôtre, quoique les
+objections qu'il élève eussent été plus d'une fois produites[452]. Les
+pélagiens ont des premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique,
+et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés du mal, c'est-à-dire
+sauvés de la damnation, que par ses leçons, son exemple, ses bienfaits
+et sa miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel, du moins
+en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'était une
+conséquence naturelle de ne plus attribuer à la rédemption qu'une vertu
+morale. Mais comme Abélard croit au péché originel, il est plus réservé
+et moins conséquent que Pélage. Lui qui reconnaît le mal, d'où vient
+qu'il affaiblit le remède? En effet, tout en opposant les notions de
+commune justice au péché originel, il l'admet et même le justifie, si
+c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament
+d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine
+et la justice humaine, et que de déclarer d'une manière absolue que le
+créateur ne doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions du
+bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. Remarquez la situation
+contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument?
+C'est que si le péché originel paraît injuste, il y a bien d'autres
+injustices dans la Bible; il en faudrait inférer que les récits de la
+Bible doivent être enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits,
+conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité inattaquable de
+la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les
+faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question du
+péché originel les notions de commune justice, pourquoi réclamer contre
+ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable
+à raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire
+du séducteur sur le séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang
+innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel et plus grand crime?
+Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la
+bonté, la raison humaine sont compétentes pour juger ce qui est juste,
+bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante à se
+placer dans cette hypothèse pour attaquer la rédemption, et à en sortir
+pour défendre le péché originel.
+
+[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi
+P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline
+visiblement vers la théorie de la rédemption suivant Abélard.]
+
+On ne peut nier le péché originel sans cesser en quelque sorte d'être
+chrétien. Abélard reconnaît le péché originel. Mais il aperçoit dans
+saint Paul cette doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la
+crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui
+semble donner à la foi en Jésus-Christ, à l'amour de l'homme pour le
+Dieu qui l'a tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là les
+conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles
+rentrent dans le coeur de l'homme, et dépouillent presque tout caractère
+d'un miracle extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière de
+concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurément plus
+philosophique. Abélard s'en empare, et faisant de ce qui est une des
+idées composantes du christianisme, une idée principale, d'une idée
+principale une idée exclusive, il l'agrandit, il l'exagère, et comme
+en elle-même elle est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la
+religion, il l'érige sans scrupule en système et s'applaudit d'avoir
+donné une théorie rationnelle du christianisme, en ramenant la
+rédemption à une grande et divine manifestation de la loi morale sur
+la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. Telle est la
+Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture qui nous l'apprend, c'est la
+raison. La Trinité est une tradition chrétienne et philosophique. De là
+des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien, devoirs révélés à
+l'un sous la forme de la loi naturelle, à l'autre sous celle de la
+loi évangélique, qui n'est que la réforme de la première. Or,
+l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes
+ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la
+Trinité, et qui ont accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu,
+dans la mesure de leur science et de leurs lumières. Ainsi, même avant
+la venue du Christ, quelques-uns ont pu être sauvés. L'Écriture le
+dit d'Abraham; la tradition et les Pères le disent d'autres encore.
+Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation insondable
+de la justice divine, l'homme était tenu d'une dette de damnation
+contractée par le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation,
+d'impuissance, d'ignorance, engendré par le péché originel, était
+invincible en général aux forces de la raison et de la conscience
+humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières et vertus,
+tout était faible, obscur: l'humanité était condamnée.
+
+Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. Dieu fit miséricorde
+au genre humain, et dans sa charité ineffable, il lui envoya son fils,
+pour le racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour le
+purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui donner le secours
+indispensable et merveilleux sans lequel l'humanité ne serait jamais
+sortie de son état d'abaissement, de corruption et de misère.
+
+L'homme ne peut rien pour son salut sans la grâce, c'est-à-dire sans
+l'inspiration, c'est-à-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne
+l'aide à croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a été la
+plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. Elle a eu pour objet
+principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine
+elle-même. Ainsi, Dieu a passé sur la terre pour lui enseigner une loi
+plus parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. Il lui a
+enseigné surtout le précepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a
+fait en lui donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le
+lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voilà comme la
+rédemption a donné à l'homme des lumières, des idées, des forces
+nouvelles. Voilà comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel,
+affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse qu'elle a opérée,
+par des signes visibles sans doute, par des manifestations matérielles,
+mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible
+don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et par là, renouvelant le
+principe même du devoir, de la vertu, de la religion, il a inauguré au
+ciel et sur la terre le règne de la charité.
+
+Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir qu'en conservant
+les faits positifs qui sont comme le matériel de la religion, il en
+simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant
+qu'il le peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs de la
+révolution chrétienne, et lui donne un caractère plus exclusivement
+spirituel que celui qui lui est assigné par la tradition de l'Église.
+
+Tout cela est une conséquence de sa doctrine de la Trinité. La nature de
+Dieu, telle qu'il l'a conçue, conduit nécessairement à ses idées sur
+le salut. Sa Trinité est éminemment une Trinité morale, dont l'action
+s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette
+révélation sensible qui parle, dans la création, soit par cette
+révélation intérieure qui semble sortir du sein de la raison même. La
+connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumière amène la chaleur
+avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour
+objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. De là le judaïsme,
+la philosophie, le christianisme.
+
+Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent, il faudrait en
+faire disparaître ce qui reste de mystérieux dans le péché originel. Au
+fond, le péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance
+et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification
+substantielle de l'humanité; pour lui, le péché originel, s'il osait
+éclaircir sa pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, également
+par un effet moral, la prédication et le martyre du Christ. Bien souvent
+sans doute, même chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable
+croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance au miraculeux;
+mais ce système n'explique pas comment un état moral de toute une race a
+pu être le résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière
+d'un seul homme, et comment l'imputabilité de cette faute a été
+transmise par génération aux descendants de cet homme. Abélard a fait
+ce que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser ni d'être
+philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans le christianisme deux sortes
+de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces
+miracles matériels qui frappent surtout les imaginations et contre
+lesquels s'élève facilement l'incrédulité vulgaire: la pêche
+miraculeuse, l'eau changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité,
+la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection de
+Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus
+embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un
+merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquiéter davantage.
+
+Tel est le péché originel; telles la damnation, la rédemption, la grâce;
+toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms
+métaphoriques donnés à de purs phénomènes moraux. Ce sont des réalités
+indéfinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est
+substantielles et matérielles; ce sont au moins des faits subsistants,
+et non de simples manières de considérer et de représenter la nature
+humaine dans ses rapports avec l'éternelle vérité et l'éternelle
+justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit
+philosophique doit nécessairement être entraîné. C'est même la pente
+actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chrétien se laisse
+aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure
+et traduit tous les phénomènes du monde dogmatique. Tout esprit
+philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte
+de naturalisme évangélique, vers une interprétation toute rationnelle
+des faits révélés, même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui
+en coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits,
+c'est-à-dire les dérogations aux lois ordinaires de la nature physique,
+s'il peut faire disparaître les miracles purement intelligibles,
+c'est-à-dire les dérogations aux données de la nature morale; les
+premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens dont s'est servie la
+Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de
+l'homme, pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher son
+coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est
+faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto].
+
+Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue
+de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke,
+Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA MORALE D'ABÉLARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+Les questions agitées dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une
+transition de la théodicée à la morale. Quelques-unes sont déjà de la
+morale. Nous trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, qui
+n'est pas le moins célèbre; c'est l'_Éthique_, ou _le Connais-toi
+toi-même_[453].
+
+[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez,
+bénédictin et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage
+intitulé _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se
+trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette
+fois.]
+
+Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'âme qui nous
+rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les défauts ou
+vices sont contraires aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté,
+l'injustice à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes qualités
+qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude
+d'esprit, le manque de mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés
+vices sont ceux qui portent la volonté à quelque chose qu'il ne convient
+pas de faire.
+
+Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. On est colère, sans
+être en colère; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus
+de se combattre soi-même; car la victoire du vice sur notre âme est plus
+honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps.
+Par le vice, nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne convient
+pas; c'est ce consentement qui est le péché, étant un mépris de Dieu,
+une offense à Dieu. Mépriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre,
+à cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre à cause
+de lui. En définissant le péché négativement, en disant _omettre_ ou _ne
+pas faire_, on montre que la substance du péché n'existe pas. «Car elle
+est dans le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, pour définir
+les ténèbres, nous disions l'absence de lumière, là où la lumière a eu
+l'être[454].»
+
+[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue,
+que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint
+Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» _De Civ. Del_, XI, IX.]
+
+N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise volonté, est quelque
+chose de positif, _est dans l'être_ comme elle. D'abord nous péchons
+quelquefois sans mauvaise volonté. Un maître cruel me poursuit une épée
+nue à la main; après avoir fui longtemps, et contraint par l'extrême
+péril, je le tue pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre
+n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver ma vie. Cependant
+j'ai péché en consentant à ce meurtre même par contrainte; car la Vérité
+dit: «Tous ceux qui prendront l'épée, périront par l'épée» (Math., XXVI,
+52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonté. «Ce que
+l'on veut dans une grande douleur de l'âme, est passion plutôt que
+volonté.»
+
+Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, le péché
+n'est-il pas la volonté mauvaise? Un homme voit une femme et forme un
+désir coupable. N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée
+par la vertu, sans toutefois être éteinte, si elle résiste, si elle est
+vaincue sans périr, il ne reste qu'à recueillir le prix de la victoire.
+«Dieu en récompensant juge le coeur plus que l'action.» Or, le coeur
+consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté de Dieu à la
+sienne propre. Le péché n'est donc pas dans la mauvaise volonté; le
+péché, c'est d'y céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement
+au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a fait tous ses
+efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il était en lui. Il est
+aussi criminel que s'il avait été surpris à l'oeuvre.
+
+Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si la volonté n'est pas le
+péché, peut-on dire que tout péché soit volontaire? Distinguons. Si le
+péché est le mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser
+Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit être
+puni, n'est pas vouloir être puni[455].
+
+[Note 455: «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste
+plaît. Souvent aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une
+femme que nous savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne
+voudrions pourtant nullement commettre l'adultère, puisque nous
+voudrions qu'elle fût libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent
+leur gloire à convoiter les femmes des hommes puissants, à cause même de
+leurs maris, et plus que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux
+l'adultère que la fornication, c'est-à-dire faillir plus que moins.
+Il en est qui se sentent tout à fait malheureux d'être entraînés à
+consentir à la concupiscence ou à la mauvaise volonté, forcés qu'ils
+sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce qu'ils ne voudraient pas.
+Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il
+dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonté l'exclusion
+de nécessaire; aucun péché en effet n'est inévitable. Ou bien nous
+appellerons volontaire tout ce qui procède de quelque volonté. Celui qui
+tue un homme pour éviter la mort n'a pas la volonté de tuer, mais il a
+quelque volonté d'éviter la mort.» (_Eth_., c. III, p. 635.)]
+
+«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus de nous entendre dire que
+la consommation du péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant
+Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné d'un certain plaisir
+qui augmente le péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
+charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté sans péché.» Or c'est
+ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage,
+les repas; Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui a créé les
+aliments et les corps, d'avoir attaché aux aliments une saveur qui nous
+causerait un plaisir forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun
+plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à péché, et ce ne peut
+être une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagné d'un
+sentiment de plaisir[456].» L'ancienne loi a défendu des actes que la
+nouvelle a permis. Le plaisir attaché à ces actes n'a point cessé avec
+la prohibition; ce n'était donc pas le plaisir qui en faisait des
+péchés. Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les iniquités:
+mais il ne s'agit là que de l'iniquité du péché originel qui se transmet
+par la génération, ou plutôt de la peine de ce péché que nos premiers
+parents ont léguée à leur postérité.
+
+[Note 456: Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé
+immédiatement à des tentations qu'on peut deviner, et décide que les
+impressions involontaires des sens ne peuvent être imputables, recherche
+et décision qui montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne
+sont pas nouveaux, et sont peut-être en partie inévitables.]
+
+Ainsi le consentement est vraiment le péché, savoir le consentement à
+la volonté du mal, ou même le consentement au mal, sans mauvaise
+concupiscence. Quant à l'action, elle est si peu le péché que si la
+violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable.
+«Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui
+a cru par quelque erreur passer la nuit avec son épouse est innocent.
+Désirer la femme d'autrui ou la posséder, ce n'est pas le péché, le
+péché est plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» Quand Moïse
+écrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que
+ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque
+d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre nous ne péchons
+point par elle; c'est donc l'assentiment à la concupiscence.
+
+«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement
+de faire, sont également faites par les bons et par les méchants; ce
+qui les sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par lequel notre
+Seigneur a été livré, nous voyons coopérer Dieu le Père, notre Seigneur
+Jésus-Christ et le traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est
+livré lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même fait. En quoi
+l'action diffère-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que
+par la permission de Dieu; mais quand il punit un méchant, il le
+fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la
+punition. «Qui parmi les élus peut pour les oeuvres être égalé aux
+hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de
+Dieu, que ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu a défendu
+de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de
+l'humilité, et ceux à qui il le défendait n'en étaient que plus
+empressés à les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils
+transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur
+donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires.
+
+En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme qui porte au péché;
+2° le péché en lui-même qui est le consentement au mal ou le mépris de
+Dieu; 3° puis la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du mal.
+Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir sa volonté, pécher
+n'est pas la même chose que consommer le péché. L'un désigne le
+consentement de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération
+effective qui réalise ce à quoi nous avons consenti. On dit que le péché
+ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le
+consentement. La première est par exemple la persuasion du diable qui
+séduisit Ève, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre
+et le fruit si beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû le
+réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La suggestion, au lieu de
+venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle
+n'est pas autre chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir.
+La tentation en général est toute inclination de l'âme à faire une
+chose qui ne convient pas, soit par volonté, soit par consentement. La
+_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable
+ou à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple le désir d'une
+nourriture agréable, tout désir enfin dont je ne puis être exempt
+qu'avec la fin de ma vie. Le précepte est de n'y pas céder pour le mal.
+Par quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle qui ne souffre
+pas que nous soyons tentés au delà de notre puissance. Confions-nous
+dans sa miséricorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est
+_fidèle_, ayons _foi_ en lui[457].»
+
+[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.]
+
+Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles
+des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la
+subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent
+les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine
+à la luxure, ou à d'autres emportements. En Égypte, il leur fut permis
+d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
+contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient
+rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant
+la chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne serait pas un
+créateur d'abeilles, mais un préparateur de la nature.» Les démons
+excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance
+dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, soit dans les herbes,
+soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des
+pierres, de nombreuses forces propres à exciter ou à calmer nos âmes,
+et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement
+produire cet effet[458].»
+
+[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamné par saint Bernard et
+le Concile de Sens.]
+
+D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'oeuvre du
+péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point
+d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
+est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons
+quelquefois punir les innocents. «Voilà une pauvre femme qui a un enfant
+à la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements pour le couvrir dans
+son berceau, et se couvrir elle-même suffisamment. Émue de compassion
+pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le réchauffer de ses
+propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de
+la nature, elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un extrême
+amour. _Aie la charité_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_.
+Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant
+l'évêque, une peine grave est prononcée contre elle, non pour la faute
+qu'elle a commise, mais pour qu'à l'avenir les autres femmes mettent
+plus de précaution dans leurs soins maternels.» De même un juge peut
+être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner
+légalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc
+qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute
+préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle
+pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
+vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est
+manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de
+l'oeuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.
+
+[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.]
+
+Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la chair, il y en a de
+spirituels et de charnels, c'est-à-dire que les uns viennent des vices
+de l'âme et les autres de l'infirmité de la chair, et quoique la
+concupiscence dans les deux cas soit dans l'âme comme la volonté, on
+distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul
+en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme
+du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à
+prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos
+punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt commun.
+Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la
+fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.
+
+Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre
+est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous
+disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas
+de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonté de
+l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la
+bonté de l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de
+l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des
+deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le
+bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est par
+l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous,
+l'oeuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
+ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des
+maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est
+empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé;
+leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette
+vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la rétribution des
+récompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention
+augmentée de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on
+pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne
+étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou l'humanité du
+Christ; car on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; dans
+un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que
+l'incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au
+mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui
+est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude,
+quelle qu'elle soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique pour
+faire une chose certaines choses paraissent tellement nécessaires
+que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des
+conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle
+que soit la grandeur des choses, ne peut être dit meilleur que Dieu.
+Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté
+multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science était
+répandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences
+augmentait, la science de chacun ne croîtrait pas de manière à être plus
+grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et crée d'innombrables
+choses qui n'ont l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui
+dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et
+pourtant aucune bonté ne peut être préférée ou égalée à la sienne. La
+bonté est dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme les substances
+ou natures dans lesquelles est la bonté sont diverses, la bonté de nulle
+chose ne peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on ne peut donc
+dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou
+même égal à Dieu[460].»
+
+[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.]
+
+Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonté de
+celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des _bontés_ ou des
+bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la
+récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant
+son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble
+changer. C'est ainsi que cette même proposition: _Socrate est assis_,
+change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se lève[461].
+
+[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.]
+
+Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on
+croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée,
+le zèle peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
+«Autrement, les infidèles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes
+oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous être sauvés par
+leurs oeuvres et plaire à Dieu[462].»
+
+[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.]
+
+De là naît une objection. Si le péché est le mépris de Dieu, attesté par
+le consentement à ce qu'il défend, comment les persécuteurs des martyrs,
+ceux même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient Dieu et ses
+commandements? Comment l'ignorance ou même l'infidélité incompatible
+avec le salut est-elle un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne nous
+condamne point, nous avons confiance en Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or,
+le coeur des Gentils et des idolâtres ne les condamne point, quand ils
+manquent à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ priait pour ses
+bourreaux, et Étienne demandait à Dieu de ne point _compter ce péché_ à
+ceux qui le lapidaient.
+
+Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la remise de toute peine
+corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux méchants des
+afflictions, soit pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux
+qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait le premier des
+martyrs.
+
+«Quant aux paroles du Seigneur: _Père, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34),
+elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par une
+peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, même sans
+faute préalable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela
+reconnussent au châtiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas
+bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de
+cette prière, nous exhortât à la vertu de la patience et à l'imitation
+du suprême amour, afin que son propre exemple nous montrât en action ce
+qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, qu'il faut prier pour
+ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regardé à
+quelques fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, mais à la raison
+qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivée, même sans
+une faute préexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauvés sans
+mérite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines
+corporelles qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants morts
+sans le baptême, comme tant d'innocents frappés d'affliction. Qu'y
+aurait-il d'étonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
+pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute,
+encouru quelque peine temporelle?»
+
+Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme aux adultes
+raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être appelée mépris de Dieu. Il
+suffit pour la damnation de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le
+Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela moins par
+malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est déjà jugé_. (Jean,
+iii, 18.) _Celui qui ne connaît pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv,
+38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], réciprocité dans les relatifs, si
+la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans
+l'attribution. Si, par exemple, on a présenté comme une relation _l'aile
+d'un oiseau_, il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau d'une
+aile. Si donc nous appelons péché tout acte vicieux ou contraire au
+salut, l'infidélité et l'ignorance deviennent des péchés, même sans
+mépris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler
+péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. «Or,
+ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes,
+tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la
+prédication n'est pas venue jusqu'à vous, quelle faute vous imputer pour
+n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre n'a-t-il pas
+dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler?
+Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche?_
+(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir été
+instruit par Pierre, et quoique pour avoir précédemment connu et aimé
+Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière fût écoutée et
+que Dieu acceptât ses aumônes, si cependant il lui fût arrivé de quitter
+la lumière avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui
+garantir la vie éternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et
+nous le compterions plutôt parmi les infidèles que parmi les fidèles,
+de quelque zèle pour le salut qu'il fût animé. Beaucoup de jugements
+de Dieu sont un abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant:
+_Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv,
+19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit:
+«_Malheur à toi, Corozaïm; malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et
+dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous,
+dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence dans le cilice et
+la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa prédication et ses
+miracles aux villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes des
+Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il ne les a pas jugées
+dignes de sa présence. Si pour avoir été privés de sa parole, quelques
+hommes tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui pourra dire
+que c'est leur faute? Et pourtant cette infidélité dans laquelle ils
+sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique
+la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnés ne nous
+apparaisse guère.»
+
+[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Prædicam._, II, p. 160.]
+
+[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon dans une
+question analogue. (_Réfut. du système du P. Malebranche, c. v.)]
+
+«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement un péché sans faute,
+on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnés sans péché. Nous
+pourtant, nous ne plaçons proprement le péché que dans la faute de
+négligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit
+son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je ne vois pas, au contraire,
+comment imputer à faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à qui
+l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que tout ce qui résulte d'une
+ignorance invincible ou d'une impossibilité de prévoir un fait; autant
+incriminer celui qui, dans une forêt, frappe un homme d'une flèche qu'il
+croyait lancer contre un oiseau.»
+
+Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par ignorance ou pécher en
+pensée, on prend le péché dans un sens large; c'est l'action qu'il ne
+convient pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de faute; pécher
+en pensée ou par la volonté, en parole ou en action, c'est faire ou dire
+ce qu'on ne doit pas, quand même cela nous arriverait à notre insu ou
+malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient le Christ ou les
+siens, qu'ils croyaient devoir être persécutés, sont dits avoir péché
+en action (_in operatione_); ils auraient cependant péché par une faute
+plus grave, s'ils les avaient épargnés contre leur conscience[465].»
+
+[Note 465: _Éth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas nécessaire
+de remarquer que cette assertion doit être condamnée par l'Église.
+Bayle, et après lui, les auteurs de l'_Histoire littéraire_, pensent
+reconnaître ici une doctrine de relâchement, reprochée plus tard aux
+jésuites. On les a vivement attaqués pour une thèse soutenue en 1686,
+dans leur collège de Dijon, et qui établissait une distinction entre
+le péché philosophique ou moral et le péché théologique. Suivant cette
+distinction, tandis que l'un est le péché mortel ou la transgression
+libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
+à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne
+serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement
+à lui, une offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a
+écrit cinq _Dénonciations_ étendues contre cette doctrine qu'il présente
+comme très-ancienne dans la Société. (Bayle, art. _Foulque.--Hist.
+litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, éd.
+de 1780.) L'éditeur de l'_Éthique_, B. Pez, pense qu'Abélard peut bien
+avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible
+excusent le péché formel, comme on l'enseigne dans les écoles.
+(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)]
+
+On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire si l'impossible nous
+est prescrit; car la vie ne peut se passer sans péchés au moins véniels.
+Qui peut, par exemple, se préserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii,
+9.) Et cependant un joug doux, un fardeau léger nous a été promis. Mais
+cette difficulté n'en est une que si l'on entend largement par péché
+tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la péché n'est
+que le mépris de Dieu, cette vie peut réellement se passer sans péché,
+_quoique avec la plus grande difficulté_, et il est vrai que tout péché
+est interdit.
+
+Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) ou légers, les
+autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui
+rendraient leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils venaient à
+être connus. Les péchés sont véniels, lorsque nous consentons au mal par
+oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
+On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances
+subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient
+pas stupide pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés véniels
+sont donc des péchés d'oubli.
+
+Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de s'abstenir des péchés
+véniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y
+faut plus d'attention; mais Cicéron a dit: _Ce qui est laborieux n'est
+pas pour cela glorieux_. Il est plus pénible d'obéir à la crainte qu'à
+l'amour; est-il donc plus méritoire de porter le joug de la loi ancienne
+que de vivre dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de se
+défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter une petite pierre qu'une
+grande; mais ce qu'il est plus difficile d'éviter fait moins de mal.
+L'amour se défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on
+prétend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques
+philosophes que tous les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut
+s'abstenir de tous également, et non pas des véniels plus que des
+criminels[466].
+
+[Note 466: Allusion à une maxime fort connue des stoïciens.--_Eth._, c.
+xv et xvi, p. 659-663.]
+
+Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il est temps de montrer
+le remède. C'est la réconciliation qui s'opère par la pénitence, la
+confession, la satisfaction.
+
+La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir failli: elle provient
+tantôt de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantôt de
+quelque dommage éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est la
+pénitence des damnés, «de tous ceux qui au moment de quitter la vie,
+se repentent de leurs crimes et poussent les gémissements de la
+componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, non par haine du
+péché qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils
+appréhendent d'être précipités.... Combien nous en voyons tous les jours
+gémir profondément au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures,
+de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont
+commises, et pour tout réparer consulter un prêtre! Alors si, comme il
+le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possèdent, et
+de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain
+confesser par leur réponse combien leur pénitence est vaine. De quoi
+donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je à mes fils, à ma
+femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O misérable, ô le plus
+misérable des misérables! le plus insensé des insensés! tu ne t'occupes
+pas de ce qui te restera à toi, mais de ce que tu auras amassé pour les
+autres! Par quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment
+d'être emporté devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre
+les tiens plus favorables, en les enrichissant de la dépouille des
+pauvres? Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les autres te
+seront plus utiles que toi-même? Tu te confies dans les aumônes des
+tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues héritiers
+de ton iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la
+rapine.... Dans ta piété malheureuse envers les tiens, cruel envers
+toi-même et envers Dieu, qu'attends-tu du juge équitable devant lequel
+tu cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais
+d'une parole inutile?»
+
+Après un tableau animé et satirique des mécomptes qui attendent les
+calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli
+des héritiers, Abélard ajoute un reproche qui monte plus haut. «Et
+comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est pas moindre que celle du
+peuple, d'après cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osée,
+iv, 9), bien des mourants sont abusés par la cupidité des prêtres qui
+leur promettent une vaine sécurité, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les
+sacrifices, et achètent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_;
+marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif
+fixé d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel,
+quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit
+de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole:
+_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime
+le fils sous les yeux du père_.» (Eccl., xxxiv, 24.)
+
+La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret d'avoir «offensé
+Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les
+princes de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; mais
+plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. Nous craignons
+d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne
+savons-nous pas que Dieu est partout présent? «L'affection de la
+chair nous entraîne à faire ou à supporter tant de choses, et si peu
+l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous
+devons tout, faire et supporter autant que pour une épouse, des enfants
+ou quelque courtisane!»
+
+Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, de la patiente
+longanimité de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des
+peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est
+la pénitence fructueuse, le péché disparaît. Le gémissement sincère de
+la charité ou de l'amour nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de
+la mort, quelque nécessité empêche un homme de venir à confession et
+d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gémissement du
+coeur, il n'encourt pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du
+péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, pour le péché
+antérieur, l'éternel châtiment; car lorsque Dieu pardonne le péché aux
+pénitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine
+éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, n'ont pu accomplir la
+satisfaction de la pénitence en cette vie, sont réservés aux peines
+purgatoires et non damnatoires.
+
+Cette définition de la pénitence répond à ceux qui ont demandé si l'on
+pouvait se repentir d'un péché et ne pas se repentir d'un autre. La
+pénitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui
+persiste dans un seul mépris de Dieu.
+
+Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce pas dire que Dieu ne
+prononce pas la condamnation, et qu'il a par conséquent décrété de ne la
+point prononcer? «Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; de toute
+éternité, ce qu'il doit faire est arrêté dans sa prédestination et
+préfixé dans sa providence, tant le pardon d'un péché quelconque, que
+tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre par ces mots:
+Dieu pardonne le péché, qu'il rend un pécheur digne d'indulgence en lui
+inspirant le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire qu'il le rend tel
+que la damnation cesse de lui être due, et ne lui sera jamais due, s'il
+persévère[467].»
+
+[Note 467: _Éth._, c. xix et xx, p. 667-671.]
+
+Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le _blasphème_ ou la
+_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31).
+Quelques-uns disent que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de
+celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se défie radicalement
+de la bonté de Dieu. Quant au péché contre le Fils, c'est l'acte de
+celui qui attaque l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par
+exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou que Dieu l'ait prise
+à cause de l'infirmité visible de la chair. Ce péché est rémissible,
+parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire
+la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation divine.
+Blasphémer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une
+grâce manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
+la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit méchant, ou que Dieu
+est le diable. «Ce péché ne mérite aucune indulgence; nous ne disons pas
+cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient être sauvés, s'ils
+avaient la pénitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront
+pas la pénitence[468].»
+
+[Note 468: Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est celle
+de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et
+beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les
+docteurs catholiques se partagent en général entre cette opinion et
+celle de saint Augustin, qui veut que le péché contre le Saint-Esprit
+soit l'impénitence finale. Saint Hilaire croyait que le péché contre le
+Saint-Esprit consistait à nier la divinité du Fils, ce qui paraît peu
+probable, ce péché étant précisément opposé par, l'Évangile au péché
+ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé concernant la
+nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux évangélistes disent
+qu'il ne _sera pas remis_, l'Église en général n'entend pas à la
+rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni
+relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de
+Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)]
+
+On demandera peut-être si ceux qui se retirent de cette vie avec le
+gémissement du coeur, continueront de gémir et d'être tristes de
+leurs péchés dans la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés
+déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de la douleur qu'ils
+causent, les nôtres continueront de noua déplaire. «Quant à la question
+de savoir si dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non des
+choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées de Dieu, et ont
+coopéré à notre bien, d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que
+tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est
+une autre question que nous avons, selon nos forces, résolue dans le
+troisième livre de notre Théologie[469].»
+
+[Note 469: _Éth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de
+la Théologie, c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen
+direct de cette question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y
+est expliqué comment tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C.
+ii, p. 228.)]
+
+La seconde condition de la réconciliation est la confession. On dit
+que les Grecs se confessent à Dieu; mais quelle est la valeur d'une
+confession à Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux autres
+(Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité qui fait déjà une
+grande partie de la satisfaction; puis, les prêtres à qui l'on se
+confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. Le
+pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses supérieurs et qu'il
+suit leur volonté et non la sienne.
+
+Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien taire par honte de
+l'aveu. Je sais bien que Pierre, après sa faute, s'est tu et qu'il a
+pleuré; pourquoi ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de
+causer quelque dommage, quelque déshonneur à cette Église dont il devait
+être un jour constitué le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais
+prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses
+frères à repousser son autorité et à désapprouver le dessein de Dieu
+qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
+C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou même l'omettre
+absolument sans péché, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible
+qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu différer sa confession, quand la foi de
+l'Église était encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser
+sa faute, pour qu'elle restât écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut
+alléguer qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de supérieur à
+qui confier son âme; rien n'empêche les prélats de s'adresser, pour la
+confession, à des subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue
+plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il y a beaucoup de
+médecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les
+malades; parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve beaucoup qui ne
+sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont légers à découvrir
+les péchés de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est non-seulement
+inutile, mais périlleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs à
+prier et ne méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. Ignorant les
+dispositions canoniques et n'ayant pas de règle dans la fixation des
+satisfactions, ils promettent souvent une vaine sécurité et trompent les
+pécheurs par une espérance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_.»
+(Math., xv, 14.) En révélant les péchés, ils scandalisent l'Église,
+indignent les pénitents, les détournent de la confession, les exposent
+même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients ont décidés à
+éviter leurs prélats et à chercher des confesseurs plus convenables,
+doivent-ils être approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des
+prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse
+ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de
+chercher le meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. «Car
+personne, après s'être aperçu qu'il lui a été donné un guide aveugle,
+ne doit le suivre dans le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les
+leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de
+ceux-là seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas
+d'ailleurs désespérer du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision
+de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne doit point damner les
+autres.
+
+«Il est quelques prêtres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur
+que par cupidité, et qui remettent ou allègent les peines de la
+satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... Le
+Seigneur dit par la bouche du prophète: _Mes prêtres n'ont pas dit: Où
+est le Seigneur_? (Jérém., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu?
+Et non-seulement des prêtres, mais je connais des princes des prêtres,
+des évêques si impudemment consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux
+dédicaces d'églises, aux bénédictions de cimetières, aux consécrations
+d'autels, à quelques solennités enfin, ils ont de grandes réunions de
+peuple dont ils attendent des oblations considérables, ils se montrent
+faciles à la relaxation des pénitences; ils accordent à tout le monde
+tantôt le tiers, tantôt le quart de la pénitence, sous quelque prétexte
+de charité, mais réellement par une extrême cupidité....
+
+Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a délégué
+et que le ciel est déposé dans leurs mains. En vérité, ce sont de grands
+impies de ne point absoudre tous leurs subordonnés de tous péchés et de
+permettre qu'il y en ait un seul de damné.... Désire qui voudra, mais
+non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres
+plus que soi-même, et qui permet de sauver l'âme d'autrui plutôt que
+la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment
+contraire[470].»
+
+[Note 470: _Éth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.]
+
+Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, ils ont
+cependant la puissance épiscopale. Quelle est à leur égard la portée du
+pouvoir délégué aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils
+veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou atténuer la peine du
+péché, leur pouvoir va-t-il jusque-là que Dieu règle les peines sur leur
+jugement? Si la colère ou la haine ont dicté la sentence d'un évêque,
+Dieu la confirmera-t-il?---La délégation annoncée par saint Jean ne
+semble pas adressée à tous les évêques en général, mais seulement à la
+personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles:
+«_Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre_. (Math.,
+v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et cette
+sainteté que le Seigneur avait données aux apôtres, il ne les a pas
+accordées également à tous leurs successeurs.» En prononçant les paroles
+évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc
+parler que des seuls apôtres élus; peut-être faut-il en dire autant de
+la délégation du pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène,
+paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des évêques qui s'écartent
+de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu à leur propre iniquité
+et le rendre semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque lui-même, a
+dit ces paroles: «Vous liez sur la terre, songez à lier justement, car
+la justice rompra les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même aveu.
+Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une sentence a privés de la
+communion; aussi lit-on dans les décrets du concile d'Afrique: «Que
+l'évêque ne prive témérairement personne de la communion et tant que
+l'évêque refuse la communion, à son excommunié, que les autres évêques
+ne l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque prenne plus garde
+de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres témoignages que le
+sien[471].»
+
+[Note 471: _Éth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porté sous
+le n° cxxxiii au Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des
+décrets du septième Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)]
+
+Après cette citation singulière, on lit _Explicit_, le mot qui annonce
+la fin de tous les livres du moyen âge. Je doute que l'ouvrage soit
+complet. Après la pénitence et la confession, l'auteur devait traiter
+encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la
+pénitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-même
+quelque chose de mystique et ne peut être entendue comme une simple
+expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être Abélard l'aurait
+présentée. Son spiritualisme s'accommode peu des mystères.
+
+De graves accusations se sont élevées contre la morale d'Abélard. «Lisez
+le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, écrit saint Bernard aux
+évêques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs
+et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de délier,
+du péché originel, de la concupiscence, du péché de plaisir, du péché
+d'infirmité, du péché d'ignorance, de l'oeuvre du péché, de la volonté
+de pécher[472]!» Et parmi les quatorze condamnations prononcées par le
+concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites
+en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considérons dans son
+caractère général la morale d'Abélard.
+
+[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.]
+
+Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est point faux en lui-même,
+c'est que la moralité de l'action est dans l'intention, ou comme il
+dit, que _le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet,
+les hommes de bonne volonté_ sont les honnêtes gens de la religion.
+Ce principe sainement compris paraît irréprochable. Cependant on peut
+remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
+d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. J'essaierai
+de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la
+morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi,
+dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgré tout ce qu'il a de
+vrai, à des maximes dangereuses ou du moins hasardées.
+
+Les actions des hommes sont leurs volontés rendues visibles, ou
+réalisées en dehors d'eux-mêmes.
+
+Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par
+leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par
+ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, l'action
+est jugée mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en général, que prononce
+l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guère apercevoir et
+atteindre que l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus
+attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là toujours un signe
+fidèle de la moralité; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne
+semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible
+certitude ce que l'agent a voulu, et c'est là le mal opéré dans
+l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a
+voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonté; sur
+ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions
+injuste, inhumaine, odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait
+point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences de l'action
+peut donc se trouver trop sévère; mais il peut aussi se trouver trop
+indulgent. La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement
+du mal; le succès ne l'ayant point divulguée, elle reste inconnue, mais
+n'en est pas moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté,
+mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est pas innocent. Il
+suit que l'oeuvre, si par là on veut entendre l'acte réalisé en dehors
+de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou
+mauvaise volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut être jugée sur
+ses effets; et conséquemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les
+effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la
+volonté.
+
+C'est là une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou
+méchant que par la volonté; il n'y a que les actions volontaires qui
+soient bonnes ou mauvaises.
+
+Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. 1° L'effet de la volonté
+est indifférent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une
+présomption à l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en soi
+l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralité
+dépend de la volonté de celui qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté
+soit pleine et entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action
+soit pleine et entière. Selon que la volonté est plus ou moins libre,
+l'action est bonne ou mauvaise à un plus ou moins haut degré. Tout ce
+qui annule, contraint, entrave ou seulement gêne la volonté dans le sens
+du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonté
+ou la méchanceté de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et entière,
+quand elle est sans discernement. La volonté sans discernement n'est
+qu'une force aveugle. La moralité des actions est donc en proportion du
+discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne font ni bien
+ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4° Ainsi la contrainte
+absolue, l'ignorance invincible détruisent le mérite ou le démérite de
+l'agent.
+
+Dans ces termes, les conséquences de la maxime que le bien et mal
+ne résident que dans les actions volontaires, sont évidentes,
+inattaquables. Elles sont la règle de toute équité, de toute loi juste,
+de tout juge honnête et éclairé.
+
+Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette maxime, voici ce
+qu'on peut y découvrir. La moralité est dans l'agent, elle n'est pas
+dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, puisque
+c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une
+volonté bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonté des actes bons ou
+mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni
+l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou
+le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne.
+En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
+volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle
+est l'oeuvre d'une volonté plus libre et plus éclairée. La liberté et
+le discernement sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou
+l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. Or, la liberté
+peut être atteinte de bien des manières. Supprimée par l'âge ou la
+maladie, elle emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée par
+une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le mérite ou le
+démérite. Mille circonstances gênent, limitent, ou modifient la volonté;
+l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude sont autant de
+restrictions ou d'obstacles à la liberté absolue de la volonté. Les
+passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne
+laissent pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes agissent
+comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite ou le mérite; et l'on
+est peu à peu conduit à cette conséquence, les passions sont une excuse.
+Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; vous
+pourriez arriver à la destruction du bien et du mal moral. C'est ce
+qu'on appelle, dans les écoles de philosophie, la morale sentimentale.
+
+Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé comme une condition de la
+moralité; c'est-à-dire qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou
+mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment
+le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en
+elles-mêmes, puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont lui
+seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise que s'il la sait
+mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se
+transforme: tel homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu
+son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle était mauvaise?
+qu'il eût tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il
+pense. Or, ce qu'il pense est déterminé par son éducation, par ses
+opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
+action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et
+le mal deviennent complètement subjectifs. La volonté se croyant bonne
+ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le
+bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on érige souvent en
+principe absolu de toute la morale.
+
+Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une foule de circonstances
+externes, indépendantes au moins de la volonté, comme celle-ci est
+soumise, je ne dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement
+exercées sur elle, mais à une foule de circonstances antérieures,
+permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de
+notre destinée, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la
+subjectivité absolue de la moralité de nos actes, la règle de ces actes
+ou la morale même s'évanouit.
+
+Assurément, il est possible, facile même de répondre à cette déduction,
+et d'y démêler le vrai du faux. C'est en morale la même erreur qui sert
+de titre et de base au scepticisme en métaphysique; et cette erreur, je
+sais comment elle se réfute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute
+morale qui place en première ligne, sans restriction, sans explication,
+non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, mais la
+responsabilité intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine
+relâchée et dangereuse, et n'en est préservée que par cette puissance
+du sens commun qui résiste presque toujours en nous aux conséquences
+extrêmes d'un principe absolu.
+
+Voilà pour la morale philosophique; quant à la morale religieuse, on
+en pourrait dire à peu près autant. D'abord il suffirait de rappeler à
+quels excès la doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres;
+et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation.
+Mais en thèse générale, montrons quelle forme le même principe peut
+prendre en théologie rationnelle.
+
+Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a péché que là où il
+y a volonté du mal. Pour qu'il y ait volonté du mal, il ne suffit pas
+qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y
+ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est
+ce qu'Abélard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les
+oeuvres, en tant qu'oeuvres extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises
+par elles mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonté
+bonne ou mauvaise. Et cette volonté qui les produit, n'est pas elle-même
+bonne ou mauvaise à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces
+oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le mal. La preuve,
+c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires.
+Celles-là, je parle de celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été
+bonnes, indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été prescrites,
+permises, défendues. En elles-mêmes, elles sont indifférentes; elles ne
+sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi
+donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou
+pécheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal,
+puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle néglige
+ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la désobéissance.
+
+Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, des oeuvres
+toujours approuvées. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste,
+injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice même; cependant je vois
+qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des actes contraires aux
+notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les
+infidèles qui n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal est
+non-seulement toléré par la Providence, mais il entre dans ses vues.
+Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal
+n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la
+damnation ne paraissent pas attachés uniquement au bien ou au mal qu'on
+a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irrésistiblement,
+fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
+libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser les conditions de
+l'autre. Car par exemple il ne dépend pas de l'homme de naître chrétien,
+ou, né chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en conclure?
+Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces
+oeuvres dont nous parlions tout à l'heure et qui sont indifférentes en
+elles-mêmes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier
+en leur mérite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que
+voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne
+pour le salut, c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est faite
+dans une bonne volonté. Cette bonne volonté consiste à vouloir à cause
+de Dieu. Or pour vouloir une action à cause de Dieu, il faut savoir et
+croire que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en morale
+religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le
+mérite, a pour principale condition, la foi.
+
+Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, elles n'ont
+qu'un mérite, celui de l'obéissance, et l'obéissance suppose la volonté
+de plaire à Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la
+foi; il en est de même des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour
+le salut, si elles ne sont accompagnées ou plutôt déterminées par la
+connaissance et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est
+la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, ce qui fait la
+volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au
+sens chrétien, c'est l'amour, c'est la charité.
+
+Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux
+et dernier recours ouvert à quiconque aura entrepris de faire passer par
+l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés dans la théorie
+chrétienne du salut. Je suis loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne
+comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce point dans
+la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme
+déplorable, dans une cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il
+ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les ruines
+amoncelées par la lutte du dogme et de la raison, l'étendard consolateur
+de la charité. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
+de touchant et de philosophique en même temps dans cette inspiration
+d'Abélard malheureux et diffamé, qui dédie l'institut qu'il fonde au
+Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse,
+mais de l'amour et de la charité. Il rendait ainsi hommage au seul dogme
+qui lui fût resté, après l'ébranlement de presque tous les autres, et
+qui suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen
+et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui.
+
+Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et
+n'a-t-elle pas des conséquences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le
+crois.
+
+1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la
+moralité religieuse, ou même seulement comme la condition principale
+du salut, en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre dans
+l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve pas qui veut. Il y a dans
+ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et
+partant de purement subjectif, et nous retrouvons le même vice, le même
+danger aperçu déjà dans le principe de la morale sentimentale. La raison
+peut être convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour
+gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez d'empire pour la
+déterminer à observer tous ses commandements, sans que le principe
+d'action soit la charité. La crainte, la puissance de la conviction, la
+beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude ou le mépris des systèmes
+incrédules, le désir austère de conformer sa vie aux prescriptions de
+la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'âme d'un
+chrétien un rôle supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et
+la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de
+substantiellement bon, d'absolument vrai dans la règle chrétienne des
+devoirs, rend incertaine et flottante la morale même que sa foi proclame
+et qu'il voudrait épurer et raffermir.
+
+Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, de l'amour,
+suppose la connaissance, et le péché d'ignorance cesse en quelque sorte
+d'être un péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il est un
+acte qui entraîne la damnation; mais il cesse d'être une faute,
+étant exempt de la volonté du mal, du consentement au mal, puisqu'il
+s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné d'un
+désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par
+les moyens qu'on lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer
+que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas une faute; il faut
+aller jusqu'à dire qu'un acte moins damnable aurait pu être plus mauvais
+encore; il faut en venir à confesser audacieusement que les Juifs qui
+ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de la faute par l'ignorance,
+qu'ils auraient pu être corporellement punis pour l'exemple, sans être
+pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eût été bien plus
+grand d'épargner Jésus-Christ contre leur propre conscience.
+
+2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction successive de
+tous les éléments de la moralité à un seul, que l'on n'est pas même
+absolument maître de se donner à un degré convenable, il résulte que
+non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre extérieure, mais les
+passions, les tentations, les désirs, sont amnistiés et présentés comme
+indifférents à peu près de la même manière que les oeuvres; de la un
+nuage jeté sur de grandes vérités religieuses. C'est un article de foi
+que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-même, que le mal a
+pénétré sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence
+sont sans cesse maudits et anathématisés comme étant le péché en
+puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée à celle
+du péché originel, et si le péché n'est que le consentement au mal,
+c'est-à-dire la mauvaise volonté envers Dieu, il se trouve que le péché
+originel est un péché sans consentement, sans volonté, c'est-à-dire un
+péché sans péché. Je sais bien qu'Abélard cite l'objection en disant que
+le péché originel est une expression qui signifie _la peine_ du péché
+originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle se trouve dans saint
+Augustin, n'est pas approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue
+ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle de ce péché au
+sein de notre nature actuellement corrompue, et le réduit en quelque
+sorte à une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
+ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de situation, à une
+impossibilité, extérieure à nous et qui ne nous est pas propre, de nous
+sauver tant que l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement
+une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement la transmission
+du péché par la génération, et à concevoir seulement qu'à cause du péché
+d'Adam Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit résulté de
+changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, à peu près
+comme autrefois pour les enfants non réhabilités d'un condamné dégradé
+de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs ni pires, mais ils étaient
+frappés de certaines incapacités qui n'étaient pas de leur fait.
+
+En second lieu, indépendamment du péché originel, et même après qu'il a
+été lavé dans les eaux du baptême, la religion n'admet point que l'homme
+soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en vain la grâce de
+Dieu toujours présente le soutient et le sollicite; il subsiste en
+lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais désir, la
+concupiscence enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. Sans
+aucun doute, celui qui y cède est le vrai pécheur, et celui qui résiste
+se justifie; mais sa justification même prouve qu'il avait le mal dans
+son propre sein, et la religion admet et condamne le péché par désir et
+le péché par pensée. L'homme est _la chair du péché_, comme dit saint
+Paul, et il n'entend point parler seulement du péché originel effacé par
+le baptême; _la chair convoite contre l'esprit_. «C'est la son fond,»
+dit Bossuet, «depuis la corruption de notre nature.»--«_Le bien n'habite
+pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui
+me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... Tout ce qui est dans
+la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et
+orgueil de la vie._»--«Voila,» dit encore Bossuet, «une image véritable
+de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps
+qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous
+nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature
+corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc
+l'extrémité de notre chute[473].» Ainsi les effets corrupteurs du péché
+originel survivent à la damnation inévitable qui en était la suite et
+qui est abolie par le baptême.
+
+[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traité de la
+Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet,
+_ibid._, c. xv.]
+
+Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale religieuse passât
+les bornes et allât jusqu'à s'attaquer à d'invincibles conditions de
+la nature humaine, il serait vrai également que toute morale qui ne
+condamne absolument que le consentement aux mauvais désirs, déroge à
+la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, et le plus grave, c'est
+qu'elle peut conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur du
+molinisme.
+
+Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais désir n'a guère
+d'autre principe, dans Abélard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour
+réside ainsi la vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence,
+désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une conséquence
+assez plausible, on peut prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul
+est l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. Abélard dit, en
+effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout
+calcul d'intérêt même spirituel, que la piété pour cause de salut est
+mercenaire, et nous voilà bien près des chimères du quiétisme.
+
+Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abélard devait inquiéter
+l'Église, et comment, suivie dans ses conséquences, elle aurait pu
+conduire à des excès qui, du reste, étaient bien loin de la pensée de
+son auteur.
+
+Conclurons-nous cependant à la condamnation absolue de la morale
+contenue, dans l'_Éthique_? non, cette morale est incomplète, elle ne
+s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin
+elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois rationnelle et
+mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison
+devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique.
+
+Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond plus que son Éthique
+empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui
+rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne
+convenir qu'à la casuistique, il cache en effet des idées originales,
+des nouveautés de sens commun dont peut-être il n'apercevait pas toute
+la portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à un haut degré la
+philosophie et la théologie. Ces conséquence s'étendent de la théorie à
+la pratique et finissent par intéresser la dispensation des sacrements
+et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, Abélard s'exprime avec
+une singulière hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux:
+en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en théologie, la
+prédestination et la grâce; en pratique, le sacrement de pénitence, le
+pouvoir des clefs, les indulgences.
+
+1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées d'Abélard sur le libre
+arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est
+expliqué une première fois[474]. Depuis qu'Aristote, obligé,
+dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de
+l'universelle, et dans celle-là celle qui touche le présent ou le passé
+de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette dernière
+l'affirmation ou la négation n'était pas nécessairement vraie ou fausse,
+parce que dans un avenir indéterminé les deux cas de l'alternative
+étaient possibles; cette question, appelée par les anciens la question
+des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents,
+a toujours trouvé sa place dons la logique, et c'est là qu'elle a été
+par anticipation traitée en dehors de la psychologie et de la morale.
+«_Obscura quaestio est_» disait Cicéron, «_quam_ [Grec: peri dunatôn]
+_philosophi appellant; totaque est logicae_[475].» Cependant Aristote
+avait résolu la question en respectant le libre arbitre, que par là il
+consacrait de nouveau. Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur
+cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et
+Chrysippe, en prétendant sauver la liberté humaine, n'avait réussi qu'à
+river les anneaux de la chaîne éternelle du destin[476]. Cicéron, qui
+veut pourtant ramener la question à la morale, prend parti pour
+le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que
+deviendrait la fortune[477]? Boèce a développé contre les stoïciens la
+doctrine aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre,
+et lorsque Abélard traite la question en dialectique, il suit Boèce.
+Il tenait Boèce pour chrétien, même pour théologien, et plus tard,
+retrouvant la question dans la théodicée, dans la morale, il se sert des
+principes établis en dialectique, il les maintient, il demeure fidèle
+à lui-même. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les
+théologiens, défend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
+a combattu le stoïcisme dans la personne de Cicéron[478]. Toute morale
+suppose le libre arbitre, la morale chrétienne aussi bien que la morale
+philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter
+dommage à la liberté. Voici donc sur la question les antécédents
+qu'Abélard reconnaît, Aristote, Boèce, saint Augustin[479]; on doit
+ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses,
+parle d'après lui-même, sans s'écarter de la tradition, et réussit à se
+créer une orthodoxie individuelle[480].
+
+[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237
+et seq.]
+
+[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_,
+I.]
+
+[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.]
+
+[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.]
+
+[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.]
+
+[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p.
+860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et
+_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Prædest.
+sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M.
+Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la Providence_,
+Paris, 1843.]
+
+[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib.
+Arb._, p. 117. _De Concord. præsc. et præd._, p. 123.]
+
+Abélard s'est donc fait une idée saine du libre arbitre. «C'est,»
+dit-il, «la délibération ou la _dijudication_ de l'esprit par
+laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette
+_dijudication_ est libre[481].» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire
+puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre,
+ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne
+donc la puissance de faire bien ou mal.
+
+[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p.
+538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.]
+
+La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses sortes d'objections.
+D'abord, elle est niée au nom de la nature humaine qu'on représente
+comme maîtrisée par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la
+poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberté
+serait opposée à la contrainte. Abélard n'a point à s'occuper beaucoup
+de cet ordre d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent une
+autre forme. On conteste en second lieu la liberté au nom de l'ordre
+général qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchaînement des causes et
+des effets doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait toutes
+les unes, pourrait infailliblement prévoir tous les autres. Or celui-là
+existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui
+doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
+elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc
+nécessairement comme Dieu l'a prévu. Entre Dieu et la création, il n'y
+a point de place pour la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec
+cette objection; il la repousse par les arguments usités. Ce sont à peu
+près ceux qu'avait développés saint Anselme[482]. Les déterminations
+libres de l'homme sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont
+prévues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira après
+délibération, cela n'empêche point que l'homme ne délibère; et l'on ne
+voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-même, parce
+qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne l'empêche pas. La
+question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il être
+libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment
+l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé l'homme libre?
+question fort différente, et qui regarde la toute-puissance divine et
+l'existence du mal, question qui subsiste tout entière en présence de
+la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme nous venons de la
+considérer, est opposée à la nécessité, et Abélard en ce sens ne l'a ni
+méconnue ni affaiblie.
+
+[Note 482: «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non est ex
+necessitate futurum.»--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.]
+
+Mais en théologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et
+une gravité nouvelles.
+
+La religion est en général sévère pour la nature humaine. Elle l'humilie
+sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption
+profonde; elle lui raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en
+conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu comme tout le reste,
+ou qu'il est dominé ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplément
+pour le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux doctrines sont
+alternativement ou confusément prêchées, mais elles conduisent à la même
+conséquence, la nécessité d'un réparateur qui par des moyens surnaturels
+rende à l'homme sa liberté ou la redresse. Les métaphores diverses
+qu'emploie le langage de l'Église, permettent ces deux interprétations
+qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de la liberté
+humaine.
+
+En général, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de
+libre arbitre. On peut entendre par là le pouvoir de choisir, pouvoir
+qui n'est pas absolu, c'est-à-dire complètement indépendant, que la
+raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste
+aussi longtemps que l'âme humaine conserve la plénitude de ses facultés.
+En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du bien
+comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la
+raison de l'homme cède à l'empire de ses sens ou de ses passions; le
+mauvais choix a toujours les caractères de l'entraînement et de la
+faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi
+a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme était libre dans le bien,
+esclave dans le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; _nihil
+liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la
+liberté humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir
+instrumental, elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, avec
+la raison qui dirige la volonté.
+
+[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.]
+
+Il est rare que les théologiens ne prennent pas le mot liberté
+successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint
+Augustin[484].
+
+[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.]
+
+Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme depuis le péché a
+perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baissé, et il
+est devenu incapable de se relever par lui-même et d'atteindre au
+bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché comme
+auparavant, mais il est assujetti à un principe de corruption qui ne le
+détruit pas, mais qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il
+a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature humaine et la
+relève. Dans les deux cas, la conséquence pratique et religieuse est la
+même, et la doctrine du péché originel subsiste tout entière.
+
+Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu la faculté de
+se résoudre au mal comme au bien; et certes cette interprétation est
+permise. La difficulté est seulement d'expliquer alors comment les
+saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-même
+peut être libre[485]. Mais, dans les créatures, la faculté de faire le
+mal cesse d'être une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir;
+tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales
+n'a pu jamais exister qu'en puissance là où l'impeccabilité était en
+acte, et quant à Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté de
+Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va
+pas jusqu'à impliquer la faculté de cesser d'être le souverain bien. En
+Dieu, la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le
+meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il
+fait et que tout ce qui est, n'étant que par lui, est le mieux possible.
+Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abélard a osé la soutenir. D'où
+lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce
+une de ces grandes idées des écoles d'Alexandrie, qui par l'influence
+d'Origène ou des siens auraient pénétré dans la christianisme, et s'y
+seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non
+condamnées, tolérées comme un passe-temps pour l'intelligence, avant
+d'être défendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutôt n'est-ce
+pas un mot de Platon dans le Timée, qui, donnant l'éveil à la raison
+d'Abélard, lui aura prématurément inspiré la pensée qui devait un jour
+illustrer Leibnitz[487]?
+
+[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature bonne
+ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la
+nécessité. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre
+cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p.
+200.)]
+
+[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._
+V, t. V, c. XII.]
+
+[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117,
+118, etc.--Malebranche, _Médit. Chrét._, VII, 17, 18, 19; et Fénélon
+lui-même, quand il le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux
+de sauver la libre volonté de Dieu, est obligé de dire: «Ce qui
+est déterminé invinciblement par l'ordre immuable et nécessaire,
+c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut jamais en aucun sens
+arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»]
+
+Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées dans la faible
+nature de l'homme, contre la liberté, s'accroissent, en théologie, de
+l'existence du péché originel.
+
+Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en
+théologie, du dogme de la prédestination.
+
+Préoccupé de la corruption de la nature et des suites du péché, l'esprit
+est conduit à frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les
+vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grâce,
+toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver notre indignité. Elles
+seules, en d'autres termes, ont un mérite aux regards de Dieu. Reste
+à savoir quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. Si
+cette part est nulle, la liberté est comme si elle n'était pas, et le
+salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalités.
+Mais si le libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites de
+Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans quelque mérite. Soit
+que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue à la
+justification, il n'est donc point annulé; nous ne l'avons point perdu.
+Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien que par la grâce, et
+comme Dieu souffle sa grâce où il lui plaît, sa justice ne cesse pas
+d'être un redoutable mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, peu
+sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, et qui savait
+lesquels seraient élus au moment qu'il les appelait tous. La prescience
+divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la
+prédestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en théologie,
+le problème tout à l'heure indiqué sous la forme philosophique.
+
+[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.]
+
+II. On sait que le dogme de la prédestination peut être entendu de telle
+manière que toute vertu morale, tout mérite humain, tout effort du
+libre arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine s'appelle le
+_prédestinatianisme_, et ceux qui y sont tombés ont toujours essayé de
+se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand évoque,
+Abélard n'est pourtant pas _prédestinatien_, c'est-à-dire que le dogme
+de la prédestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit
+sur l'idée nécessaire et l'indestructible sentiment de la liberté
+humaine. Il ne reproduit son maître saint Augustin que par le côté où
+ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en les combattant[491]. On ne
+doit pas compter Abélard dans le parti du christianisme qui peut être
+plausiblement ou spécieusement accusé de fatalisme, qui incline enfin
+dans le sens de la prédestination plus que dans le sens de la liberté.
+Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
+stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question de la liberté,
+et qui, par là, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute
+morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
+a quelquefois versé dans le relâchement[492]; et nous avons vu que
+l'exemple d'Abélard ne dément pas cette observation. Il pose donc le
+libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais réelle
+où l'on voudrait que le tînt l'existence même de la Providence. Tout
+cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il présente, nulle
+part le libre arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, ainsi que
+le veulent beaucoup d'écrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal
+qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou
+d'un langage inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas le
+libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses déterminations
+dépendent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est
+pas à lui qu'il faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature,
+à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. Le libre
+arbitre en lui-même subsiste dans la créature la plus fragile, la plus
+entraînée, la plus passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
+liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher sans être libre;
+mais il pourrait être libre sans pécher. La liberté est une condition du
+péché, et n'en est pas la source[493].
+
+[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c.
+VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chrét._, t. II, t. VI, c. V, et
+surtout la Thése de M. Bersot]
+
+[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et
+seq.; t. III, p. 641, 649, 652.]
+
+[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635]
+
+[Note 492: Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées
+suivant une échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce
+et de la liberté; Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes,
+congruistes, thomistes, augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi
+les réformés, le calvinisme et même le luthéranisme pur sont pour
+l'opinion la plus sévère. On distingue pourtant deux partis: dans le
+sens du relâchement, arméniens, universalistes, etc.; dan celui de la
+rigidité, gomaristes, prédestinatiens, Prédestinateurs, particularistes,
+etc.]
+
+[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et le
+mal, est loin d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la
+liberté données par saint Jean Damascène (_Instit. element. ad dogm._,
+c. X), par saint Jérôme (_In Jovinian._, II), par saint Augustin
+lui-même, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De
+duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et
+lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y accéder, lorsqu'il dit que,
+prise en général, la liberté est contraire à la nécessité, qu'entre deux
+opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une distinction:
+comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu ainsi
+qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée
+par cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus
+restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la
+volonté affranchie de ce qui la subjugue, il définit le libre arbitre
+«potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem.»
+(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. prædest. cum lib. arb._,
+qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on
+le peut, et toute équivoque disparaîtra.]
+
+De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés. Et d'abord, la
+prédestination[494]. La prédestination, au sens spécial du mot, est la
+disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute
+éternité destinés au salut éternel. La prédestination est toujours une
+grâce; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune
+prévision du mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le décret
+qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si Dieu, en les élisant, a
+prévu leurs mérites, c'est-à-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils
+feraient des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, Dieu, par
+sa grâce, les justifie, parce qu'il les a élus; dans le second, il ne
+les élit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiée par sa grâce.
+Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la première, la plus
+sévère, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour
+elle, dès le IXe siècle, s'était déclaré le moine Gothescale, alors que
+l'archevêque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes
+de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutôt du côté de Gothescale; mais
+les Romains, et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine
+d'Hinemar, quoique en général une opinion plus rigide et plus voisine
+de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prévalu dans le clergé
+français, opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore de la
+préférence de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prévoit bien que
+ceux qu'il prédestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs
+oeuvres, mats en ce sens que, par un décret infaillible, par une volonté
+absolue et efficace, et non dans la prévoyance et à la condition de
+leurs mérites, il a décidé qu'ils auraient le royaume des cieux. Le
+nombre des prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont été
+jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus que les prédestinés,
+auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appelés; être
+appelé signifierait seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné.
+Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des
+prédestinés elle admet des élus, c'est-à-dire des appelés qui seront
+élus, grâce au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais même
+elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination à la gloire et la
+prédestination à la grâce. La première est la prédestination proprement
+dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue d'accorder
+à telles de ses créatures les dons et les grâces nécessaires pour
+arriver au salut, soit qu'il prévoie qu'elles y parviendront en effet,
+soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois
+pas qu'il fût hérétique de soutenir que, sans la prédestination à la
+grâce, on puisse encore être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les
+dons et les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce qui
+reviendrait au même, que tous les chrétiens, et dans une certaine mesure
+tous les hommes, soient prédestinés à la grâce; mais c'est sur
+ces points-là qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le
+catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns obligés, les
+autres facultatifs. Cette prédestination, dogme singulier, inexplicable,
+et qui vient ajouter une difficulté nouvelle aux difficultés déjà
+si grandes des questions qui touchent à la justice de Dieu, à la
+prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les Pères grecs semblent
+avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on
+n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les
+principaux titres[496], ce dogme si important pour nos espérances et qui
+l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, théoriquement, a engendré
+d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut énerver le
+principe de la responsabilité morale, ce dogme étrange, Abélard ne
+l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre
+la prédestination dans un sens général et la confondre avec la
+prescience[497], il l'admet cependant au sens spécial[498], et reconnaît
+qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par élection et en vertu d'un
+décret particulier et antérieur[499]. Comment cette croyance est-elle
+conciliable avec l'idée de mérite et de démérite, même restreinte à la
+foi et à la charité? C'est une autre question sur laquelle il hasarde
+quelques conjectures[500], mais dont les théologiens n'ont pas droit
+de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulté
+contre le dogme lui-même.
+
+[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb.,
+_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l.
+IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Prédestination_.]
+
+[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traité du
+lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.]
+
+[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.]
+
+[Note 497: _Ab. Op._, p. 641]
+
+[Note 498: _Ibid._, p. 623]
+
+[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.]
+
+[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste et de
+Lazare, p. 221]
+
+Une contradiction paraît inévitable, quand on traite de la
+prédestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice même,
+et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres
+termes, que la justice parfaite doit être contraire a la nôtre, parce
+qu'elle lui est supérieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre
+d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu
+que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; mais quel
+théologien s'en est préservé?
+
+[Note 501: Voyez contre cette idée Leibnitz (_Théodic., Disc. prélim._,
+sec. 4).]
+
+III. La prédestination suppose la grâce. On ne dispute guère dans le
+sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins
+de Dieu, la prédestination est antérieure à la prévision des mérites
+engendrés par la grâce, et partant absolument indépendante de ces
+mêmes mérites, ou bien si elle est postérieure à la résolution divine
+d'accorder à celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au
+salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos yeux absolument
+arbitraire ou en quelque manière conditionnelle (ce qui reporterait la
+question sur la grâce même, dont on pourrait demander alors si elle est
+ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, prédestinés, élus,
+simples appelés, chrétiens et infidèles; tous ont besoin de la grâce, et
+tous ont, à des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore là une
+doctrine catholique.
+
+La grâce est-elle incompatible avec la liberté? non, en général. On peut
+admettre, toujours d'une manière générale, que l'homme est si faible, si
+mobile, même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce il ne saurait
+mériter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore
+que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas
+sans la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est
+point par défaut ni par excès de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre
+cas, l'homme aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle
+l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle
+rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien
+de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard
+en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence du libre arbitre
+a pour objet de manifester l'effet de la grâce; c'est dire qu'il tient
+la grâce pour puissante, nécessaire, universelle. Il la juge puissante;
+car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la
+juge nécessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer,
+agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il
+estime que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire en lui,
+l'aimer, et désirer le royaume des cieux[502].
+
+[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p.
+654]
+
+Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en de plus subtiles
+distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie
+que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le
+bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la
+valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument;
+mais il a besoin d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est ce
+régulateur qui le détermine au bien ou au mal; le libre arbitre
+n'est que la faculté de détermination; c'est le pouvoir exécutif du
+régulateur. «La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la liberté
+pour l'instruire et non la détruire[503].» C'est à tort que le concile
+de Sens condamne Abélard sur cet article.
+
+[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.]
+
+Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et
+d'expressément contraire à ces paroles de Bossuet: «C'est par son libre
+arbitre que l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle consent à
+la grâce, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est
+propre en quelque façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
+songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont préparés,
+dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu
+qui nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien que nous
+faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberté, qu'il a
+faite et dont il opère encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien
+de ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander à Dieu et lui
+en rendre grâce[504].»
+
+[Note 504: _Traité de ta Concupiscence_, c. XXIII.]
+
+Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, soit pour
+amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix,
+quel mérite reste-t-il à l'homme? la grâce est au moins la condition ou
+plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine de l'Église.
+Les vertus humaines, dans lesquelles la grâce n'entre ou n'entrerait
+pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le
+système de l'Église, ce que nous avons appelé le régulateur ne se suffit
+pas à lui-même pour le bien, ou très-certainement au moins pour le
+mérite.
+
+Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce système; mais
+d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une séparation
+entre le bien et te mérite, entre la faute et le démérite. Le mérite, le
+démérite, c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la récompense ou
+le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours
+jugé digne de récompense, ni la faute digne de châtiment. Il y a une
+différence entre le mérite au sens théologique et le bien au sens
+purement moral, comme entre le démérite et la faute sous les mêmes
+distinctions. Cette observation, que paraît faire Abélard, mais dont il
+ne tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement l'application
+des notions humaines de justice à la théodicée[505], et par là elle est
+comme un premier pas dans la voie du rationalisme.
+
+[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.]
+
+En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours surnaturel. Est-ce
+donc la bonté générale et éternelle de Dieu, son action paternelle sur
+le monde, cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît et adore
+aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes.
+Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Pères des premiers
+temps une autre idée que cette idée philosophique et familière. Le
+mot de grâce, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans
+recevoir habituellement le sens spécial que l'Église lui assigne dans
+les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes nous apprennent
+aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens littéral et miraculeux.
+La grâce est une action interne, indéfinissable de sa nature, mais
+réelle et directe, du créateur sur la créature, action qui l'aide,
+la dispose, la pousse, la détermine au bien avec plus ou moins de
+puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abélard, la grâce
+risque fort d'être quelque chose de plus général et de plus abstrait.
+Sur la même ligne que les dons de la grâce proprement dite, il semble
+ranger toutes les dispositions de l'éternelle sagesse, qu'on peut
+appeler à juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes
+ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces révélations qui
+reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en
+un mot tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien la
+bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle,
+l'incarnation, la prédication, la mort du Christ, sont à bien plus
+forte raison pour Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui se
+puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grâce; c'est-à-dire des
+actes efficaces et puissants par lesquels Dieu éclaire notre esprit,
+touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et
+nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas été autrement, de
+croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
+sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de Dieu ainsi
+entendues, qu'Abélard attribue l'influence et les effets qu'on réserve
+d'ordinaire à la grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je
+ne me rappelle point de passages où il la désigne spécialement, ni même
+de propositions qui en supposent nécessairement l'existence; souvent, au
+contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de
+témoignages divers de la bonté de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à
+ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
+reviennent absolument à cela, quoique je sois porté à le soupçonner;
+mais je dis que c'est là le sens général et dominant de ses idées sur la
+grâce divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire,
+nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prévenus par me
+opération propre et spéciale_. Cette grâce _propre et spéciale_,
+cette grâce qui prévient, ne ressort pas clairement des expressions
+d'Abélard[506]. Les théologiens distinguent les grâces dans l'ordre
+naturel de celles qui concernent le salut; les premières sont les bontés
+générales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il
+s'agit particulièrement des dernières dans les controverses sur la
+grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les grâces extérieures,
+c'est-à-dire tous les secours extérieure qui peuvent nous porter au
+bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la prédication de
+l'Évangile; puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt la grâce
+intérieure, celle qui touche intérieurement le coeur de l'homme. C'est à
+celle-là que pense saint Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de
+Dieu[507]. C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que
+roulent les grandes discussions théologiques; c'est elle qui est dite
+habituelle, actuelle, adjacente, opérante, suffisante, efficace,
+prévenante, subséquente, etc. Or, les pélagiens ont été accusés de
+ne reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; puis, dans
+l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. Abélard ne se distingue
+peut-être pas assez nettement des pélagiens[508]; il paraît souvent
+confondre les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, selon la
+distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce gratuite, _gratis data_,
+et la grâce qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle
+qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout
+entière par les prophéties et les miracles; l'autre plus intime, plus
+individuelle, plus élective, surpasse la première en excellence, en
+noblesse, en dignité, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend
+le libre arbitre capable du bien, la volonté capable de mérite; elle a
+Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse à l'humanité que
+l'honneur d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale qui
+établit une différence substantielle entre la morale philosophique et la
+morale chrétienne, quant aux moyens de rendre la vertu agréable à Dieu;
+et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette distinction, on fait pour
+la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cède tout à la
+vertu humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une faible ressourcé
+que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grâce est
+surtout nécessaire à la charité; précisément parce que la charité ne
+peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, ni de la
+crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la
+conscience, elle est éminemment l'inspiration de la grâce[509].
+
+[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce
+préalable comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez
+ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point
+parler de cette grâce bienveillante du créateur qui précédé tous ses
+dons actuels.]
+
+[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce
+n'est pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor.
+XV, 10.]
+
+[Note 508: Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général qu'il
+attribue l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant
+ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonté. (_Introd_., t. III,
+p. 1118.)]
+
+[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.]
+
+C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans la règle, mais
+c'est aux philosophes de reconnaître combien sa doctrine se rapproche
+davantage des notions rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun
+sur les rapports de la volonté divine avec la volonté humaine et de la
+justice éternelle avec la vertu.
+
+IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement
+à ces idées qui, nous l'avons vu, jouent un si grand rôle dans la morale
+d'Abélard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout
+péché est volontaire en ce que la condition du péché est la volonté
+du mal; cette volonté n'est pas celle de l'acte extérieur qui réalise
+effectivement le péché, mais du mal moral accompli en nous par cet acte
+extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, il en
+est de même de la volonté de l'oeuvre. La volonté mauvaise est donc le
+consentement au mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; le
+consentement étant un acte volontaire, et le péché n'étant que dans la
+volonté, il n'y a point de péché dans ce qui n'est point volontaire:
+le désir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est
+involontaire, il n'y a point de péché dans tout cela.
+
+Nous avons vu les inconvénients possibles de ces idées; ils
+disparaîtraient cependant devant une bonne réponse à cette question:
+Qu'est-ce que le mal? Abélard le sent confusément, il entrevoit que
+là est le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il veut
+n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu
+sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien
+invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
+moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le
+souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas conçu en Dieu
+ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestée comme
+loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulté à
+la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de
+la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportées par la
+théologie à la Divinité, soit avec la distribution telle qu'il nous
+l'enseigne des peines et des récompenses; il la jette donc de côté, et
+il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la volonté
+de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le mal déméritant ou le péché,
+c'est l'obéissance ou la désobéissance. Le principe moral, c'est donc
+l'amour de Dieu.
+
+[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.]
+
+Toute autre solution était impossible, ou du moins n'était possible que
+s'il eût fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherché le
+bien en lui-même, sauf à le réaliser ensuite dans la substance de la
+Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas
+absolument inconnue d'Abélard, car Platon avait transpiré jusqu'à lui,
+mais qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les forces de
+sa méthode pour qu'il pût la pleinement concevoir, lui aurait paru
+d'ailleurs plus difficile encore à concilier avec les croyances communes
+de l'Église.
+
+V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore
+une conséquence du principe général de la morale d'Abélard, c'est sa
+critique du sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté est
+seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, s'il faut chercher
+dans l'âme du pécheur la source du bien et du mal, du mérite ou du
+démérite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par
+elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on
+les accomplit. Il faut alors de la part des prêtres qui dirigent les
+consciences beaucoup de piété et de pénétration; il importe qu'ils
+n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme aux formalités
+sacramentelles, une importance et une puissance indépendantes de la
+partie morale de la confession. Que les pénitents se gardent donc de
+mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure à certaines
+observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession
+sans réparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent
+pas porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles ou
+superficiels, ils doivent chercher des juges sérieux, sincères,
+clairvoyants; car le pouvoir de lier et de délier n'est pas comme les
+pouvoirs de ce monde, dont les décisions ont leur effet pourvu qu'elles
+soient en forme. Le prêtre, l'évêque même qui néglige les points
+essentiels de la pénitence et de la confession, ou la componction,
+l'humilité, la prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout,
+quand il condamne, même quand il excommunie. L'erreur on la légèreté en
+ces matières représentent bientôt les formalités comme si exclusivement
+nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine
+qu'un sacrifice quelconque fonde un droit à la rémission des péchés,
+et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix est ratifiée dans le
+ciel. De là la vente des messes et des indulgences.
+
+Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a
+vu, sévère sur ce point, et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle
+n'est peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. Quelques-uns
+des abus qu'il attaque étaient déjà bien établis, bien généraux, et
+partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne
+pas souffrir qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre sein.
+Abélard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les préjugés des
+prêtres de son temps, et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses
+ouvrages abondent en traits d'une satire amère contre les moines ou même
+contre le clergé séculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois
+il s'attaque jusqu'aux évêques, c'était provoquer à coup sur une
+condamnation.
+
+[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter
+D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons;
+comme dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne
+devant les religieuses du Paraclet. Il y déclame fortement contre les
+désordres des ecclésiastiques, dont il compare la conduite à celle des
+deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il préconise,
+et il s'écrie: «Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium
+vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis
+familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo longius receditis, quanto
+eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia
+celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, ut audio, earum ori
+hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux pas exprimer même
+en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur proférait en
+chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)]
+
+Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de
+l'_Histoire littéraire_; il n'était pas condamnable pour avoir dit que
+le pouvoir de lier et de délier n'avait été donné qu'aux apôtres et
+non à leurs successeurs. Sa pensée, bien que l'expression prête à
+l'équivoque, est que les apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et
+absolument efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer avec un
+effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme
+attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage.
+«En suivant le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, on
+voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de
+juridiction[512].»
+
+[Note 512: _Hist. littér._, t. XII, p. 128.]
+
+Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance
+générale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir
+ecclésiastique toute action mystérieuse qui remonterait de la terre au
+ciel, et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, à
+une autorité morale de science, d'expérience et de piété, garantie
+temporellement par le caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses
+chapitres sur la pénitence et la confession, il est parlé d'humilité, de
+prière, d'amour de Dieu, de remords de lui déplaire, de _gémissement
+du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
+c'est-à-dire d'une communication mystérieuse, invisible et actuelle
+de la sainteté et de la justice, réalisée et constituée par un signe
+visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard,
+le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le rationalisme. Son
+Éthique en est plus profondément empreinte que sa théologie dogmatique;
+nous n'hésitons pas à la regarder comme son ouvrage le plus original.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum,
+judaeum et christianum._
+
+Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Écriture sainte que le
+commencement de la Genèse. Rien n'aurait plus besoin d'interprétation,
+si l'esprit humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des
+difficultés de la création. Cependant les philosophes chrétiens n'ont
+pas reculé devant cette tâche audacieuse; et plusieurs, à l'exemple de
+saint Jérôme, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des
+six jours est moins pénétrable qu'aucun problème purement rationnel, si
+obscur qu'il puisse être; le fait ici est encore plus mystérieux que
+l'idée, et il est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire
+comment de l'essence de Dieu devait naître le monde que de raconter
+comment il est né. Mais Héloïse ne croyait pas qu'aucune question fût
+au-dessus d'Abélard.
+
+«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, plus chère
+aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et même tu me supplies
+de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que
+l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour
+toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie à mon tour,
+puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant
+Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par la tête; que vos
+prières me soutiennent dans l'étude de cet exorde de la Genèse.... Si
+vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: «Je
+suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» (II Cor. XII, 11.) Sur
+l'ordre d'Héloïse, et guidé par saint Augustin, il entreprend donc une
+exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre était en
+quelque sorte consacré, et l'oeuvre des six jours avait été l'objet de
+plus d'une recherche[514]. Abélard en promet une explication historique,
+morale et mystique.
+
+[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t.
+V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être de
+l'Écriture, le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et
+la prophétie d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première
+partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminée.]
+
+[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de
+saint Ambroise et d'autres Pères.]
+
+L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une glose qui suit le texte
+ligne à ligne, et l'explique tantôt suivant la lettre, tantôt suivant
+l'esprit, sans unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces mots:
+_Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté sur les eaux.... Dieu
+dit...._ Abélard retrouve la première expression du dogme de la Trinité,
+le Père, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots
+de la version latine aux mots correspondants en hébreu, et c'est grâce
+à ces passages qu'il s'est donné facilement la réputation de savoir la
+langue hébraïque. Je conjecture que presque toute sa science à cet égard
+était puisée dans le Commentaire de saint Jérôme.
+
+Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque avec la théorie des
+quatre éléments, et il exprime, çà et là, des vues de cosmogonie et
+de physique générale d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant
+l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrième jour,
+c'est-à-dire avant la création du soleil, il recherche comment la
+végétation pouvait précéder l'existence de cet astre bienfaisant, et
+suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilité
+par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant
+que le monde fût achevé, tout était soumis à l'action de la volonté
+immédiate de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. Quand les
+astres sont créés, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec,
+beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques événements, ce ne
+peut être que des événements naturels, comme le cours des saisons et les
+accidents météorologiques. Il penche bien à penser avec Platon et saint
+Augustin que les astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme
+dans l'_Introduction à la théologie_, le Saint-Esprit pour l'âme ou le
+principe de l'âme du monde matériel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas à
+croire tout simplement que le mouvement régulier et stable des
+planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, dans les causes
+primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idée est
+grande, et tôt ou tard la science humaine y est ramenée.
+
+L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet
+pas qu'elle puisse servir à prévoir les futurs contingents, c'est-à-dire
+les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,
+tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont
+déterminés dans leurs causes, Ils peuvent se prédire; la mort suivra
+le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité
+excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait est connu de la nature,
+_cognitum naturae_, sans être connu encore de nous. Ainsi le nombre des
+astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit
+est susceptible d'être entendu, même quand personne n'est là pour
+l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne
+pour le cultiver. «Mais l'astronomie étant une espèce de la physique,
+c'est-à-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes
+pourraient-ils découvrir par elle ce qui est inconnu à la nature même?»
+Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution des corps,
+tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans
+la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien
+des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. Mais ceux qui, sur
+la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les
+futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais
+diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, interrogez-les sur une chose
+qu'il dépende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront
+répondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable
+_qu'ils consultent[515].
+
+[Note 515: «Diabolus quam consulunt.» _Hexam_., p. 1384-1388.]
+
+Abélard rencontre en passant quelque chose qui intéresse la création des
+espèces. C'est à ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque
+motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela
+signifie, dit notre commentateur, que Dieu créa toute âme, c'est-à-dire
+_tout animé_ en telles ou telles espèces (_tales in species_); c'est
+comme s'il était dit que Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non
+quant au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. Lorsqu'il
+est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de
+créer, non des individus, mais des espèces, celles-ci étant désormais
+toutes préparées. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse
+qu'aux individus. Le sixième jour, Dieu dit: «_Producat terra animam
+viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la création des
+animaux terrestres; _toute âme vivante en son genre_ équivaut à tout
+animé vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur
+genre, bien qu'ils meurent comme individus. «Ils vivent dans leur genre,
+c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent créés les premiers,
+quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran
+mort qu'il vit dans ses enfants[516].» Ceci est-il du réalisme ou du
+nominalisme?
+
+[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.]
+
+Quant à la création de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons
+l'homme, _faciamus hominem_; et aussitôt Dieu créa l'homme, _creavit
+Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinité
+tout entière qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en
+quelque sorte par cette parole les trois personnes à la création de
+l'être qui reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse
+et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux les trois personnes
+divines.
+
+«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient
+très-bonnes, _valde bonæ_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eût rien à
+corriger en elles. Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles
+pouvaient recevoir; il n'était pas convenable qu'elles en reçussent
+davantage, suivant cette pensée de Platon que le monde ayant été fait
+par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait
+meilleur[517]. C'est ce que Moïse a considéré quand il a dit que
+toutes les choses créées étaient bonnes, quoiqu'il n'ait été accordé à
+personne, pas même à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas
+les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont
+très-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi,
+mais toutes les choses prises ensemble sont _très-bonnes_. Car celles
+qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne valoir rien ou valoir
+peu, sont très-nécessaires dans l'ensemble général.» S'il y a de
+mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le
+péché de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges
+ni l'homme n'avaient été créés mauvais. «Tous les ouvrages de Dieu sont
+bons et toute créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché par
+son origine de création. Dieu accorde à chacune ce qui lui convient,
+en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais
+excellente, c'est-à-dire très-bonne, _valde bona_, et non-seulement par
+la première création, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet
+des causes primordiales, elles naissent et se multiplient.» La
+désobéissance première de l'homme a seule altéré cet ensemble de la
+création. Aussi le premier devoir est-il encore l'obéissance à Dieu.
+
+[Note 517: _Timée_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.]
+
+Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518].
+Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont très-courts et assez
+insignifiants. De là l'auteur passe au second chapitre de la Genèse, et
+nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien à
+remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la
+topographie du paradis et ses conséquences géographiques, soit sur la
+question de savoir si l'arbre de vie était un figuier ou une vigne[519],
+soit enfin sur la langue que Dieu parla à l'homme et le serpent à la
+femme, n'ont pas même un mérite de singularité.
+
+[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.]
+
+[Note 519: Il est porté à croire que c'était une vigne. (_Hexam._, p.
+1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)]
+
+En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que quelques auteurs ont
+donné à l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siècles
+auparavant, Bède avait donné du commencement de la Genèse nous paraît
+supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout autre hauteur, et il
+étonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que
+nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout ce que
+suggère à notre interprète le merveilleux récit qu'il prend pour texte;
+ce commentaire ne nous paraît avoir de prix que par les preuves qu'il
+fournit de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il possible,
+je crois, de découvrir les sources de cette instruction, et de trouver
+çà et là dans saint Augustin, saint Jérôme et Boèce, les principaux
+passages dont il a composé le pastiche de sa science. Mais cela même
+serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes recherches sur
+l'origine et l'état des connaissances à cette époque du moyen âge.
+
+[Note 520: Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et Martène.
+(_Observ. prær_., p. 1361.)]
+
+Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle est, d'après le prologue,
+évidemment postérieure à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je
+crois même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le couvent de
+Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernières années de sa vie.
+Les bénédictins, qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à
+Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de preuves et exempte
+d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'âme du monde,
+Abélard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il
+était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé d'avis sur ce
+point, avant que le concile de Sens eût pris soin de le condamner; nous
+voyons dans la Dialectique une rétractation formelle de cette opinion;
+et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait été composée à
+Cluni. Rien n'empêche cependant de lui donner cette date[521].
+
+[Note 521: _Hexam. Obs. præv._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1,
+c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.]
+
+Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abélard qui
+complètent la série de ses ouvrages publiés sur la théologie. Il avait
+écrit aux filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude des
+lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte
+ensemble et le prix de l'étude, et l'utilité des langues, et la
+nécessité de l'instruction littéraire pour l'intelligence de la foi, et
+l'érudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir la
+science renaître avec éclat chez les religieuses, lorsqu'elle a péri
+chez les moines. Nous avons déjà cité un fragment de cette épître
+qui mérite d'être lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des
+religieuses et de leur supérieure, qui, en leur nom, écrivit au maître
+pour lui soumettre les questions de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de
+beaucoup, mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous
+dois et ne tarde pas à t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et
+tes filles spirituelles, tu nous a réunies dans ton propre oratoire, et
+enchaînées au service divin; sans cesse tu nous exhortes à nous occuper
+de la parole divine et à faire des lectures sacrées. Tu nous as bien
+souvent recommandé la science de l'Écriture sainte comme étant le miroir
+de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit sa beauté ou sa difformité, et tu ne
+permettais pas à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là, si
+elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle s'était vouée; et tu
+ajoutais que la lecture des Écritures non comprise était comme le miroir
+placé devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes conseils, mes
+soeurs et moi, en cherchant à «t'obéir... nous avons été troublées par
+une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile;
+plus nous ignorons, moins nous aimons....» Et elle soumet à son maître
+quarante-deux questions qui ont été recueillies avec les réponses sous
+ce titre: _Heloissæ paraclitensis diaconissæ problemata, cum mag.
+P. Abælardi solutionibus_[523]. Ces problèmes sont des difficultés
+suggérées par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent
+que sur le texte ou sur quelques événements du récit évangélique. Un
+petit nombre ont une importance doctrinale.
+
+[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.]
+
+[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.]
+
+Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1° La question XIII,
+touchant le péché contre le Saint-Esprit.---Abélard pense que le péché
+remissible contre le Fils est celui qui consiste à lui contester sa
+divinité, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que
+le péché irrémissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,
+sciemment et méchamment, retire à la bonté de Dieu, c'est-à-dire à
+l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à un malin esprit. C'est un péché plus
+grave que celui du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne
+paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser Dieu de méchanceté;
+un tel crime ne mérite point de grâce, tandis «qu'il convient à la
+piété comme à la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,
+reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, s'attache à lui
+d'un zèle assez grand pour ne chercher jamais à l'offenser par ce
+consentement qui est proprement le péché, ne puisse être jugé digne de
+damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne pour son salut lui est
+révélé avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message
+qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille[524].»
+
+[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII,
+p. 471.)]
+
+2° La question XIV sur les sept béatitudes[525].---Abélard pense que la
+béatitude est promise à celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce
+que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc
+pas que le _pauvre d'esprit_ soit par là même un bienheureux. Rien au
+monde, je crois, ne l'eût déterminé à faire une vertu ni une grâce
+divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont _pauperes
+spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-à-dire qui, dédaignant
+les voluptés corporelles, s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses
+mondaines, et s'en dépouillent spirituellement en les foulant aux pieds;
+et je doute que cette interprétation ne soit pas la meilleure.
+
+[Note 525: _Ibid._, p. 408.]
+
+3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives à la
+différence de la loi ancienne à la loi nouvelle.---Dans ses réponses,
+Abélard développe le thème connu que la nouvelle loi est une loi
+de perfection morale, qui règle l'intérieur de l'homme, tandis que
+l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, extérieur, et qui punit
+l'intention et non pas seulement l'acte matériel; d'où il suit que le
+péché est dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est absoute par
+la bonne volonté ou par l'ignorance invincible.
+
+[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.]
+
+Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposées
+dans les grands ouvrages d'Abélard.
+
+Ses autres écrits théologiques sont trois expositions de l'Oraison
+dominicale, du Symbole des apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui
+attribue également, mais à tort suivant les auteurs de l'_Histoire
+littéraire_, un résumé des diverses hérésies et des textes auxquels
+elles sont contraires, _Adversus hæreses liber_[527], ainsi qu'un
+catéchisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les
+ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans
+intérêt notre travail que de s'arrêter à des écrits détachés qui, lors
+même qu'ils sont authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente
+activité d'esprit de leur auteur.
+
+[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p.
+137.]
+
+[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ theologiæ
+coniplectens._ Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux
+manuscrits, l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait
+avoir un certain prix littéraire) sous le nom de saint Anselme; et
+l'ouvrage a été imprimé dans l'édition des oeuvres de ce saint donnée
+à Cologne en 1573. D. Gerberon a dû l'insérer dans la sienne _inter
+spuria_ (p. 457 de l'éd. de 1721). Trithème l'attribue à Honoré d'Autun.
+Durand et Martène disent en avoir vu, dans un couvent du diocèse de
+Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abælardi Elucidarium_ (_Thes._,
+t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le style ne
+ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque
+aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable
+est un tableau assez piquant des diverses professions de la société
+et de leurs chances de salut éternel (c. XVIII, _De variis laicorum
+statibus_, p. 474). En voici quelques traits. «Milites? parvi
+boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores?
+nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum
+irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolæ? ex magna parte salvantur,
+quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de l'_Histoire littéraire_
+adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Trithème (t. IX, p.
+443, et t. XII, p. 133 et 167).]
+
+Les sermons inspireraient plus d'intérêt[529], S'ils contiennent peu
+d'idées saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art
+de la chaire au XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire
+de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en très-petit nombre,
+des traits de moeurs dignes d'être recueillis, des allusions aux usages
+ou aux événements du temps; mais on y chercherait vainement l'éloquence
+ou même un art véritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte
+Suzanne, nous paraît offrir quelques traces de talent. L'héroïne du
+sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes
+qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, mais la Suzanne de l'Ancien
+Testament, la chaste Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors
+probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du
+récit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution
+de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre
+l'indignité et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend
+occasion du crime des vieillards pour dénoncer avec une singulière
+rudesse les scandales de certains membres du clergé[530]. Un panégyrique
+de saint Jean-Baptiste lui sert également de texte pour dépeindre par de
+claires allusions et pour attaquer avec sévérité la vie des moines,
+leur sottise et leurs désordres, en opposant à ce tableau l'éloge des
+philosophes[531]. En général, Abélard porte dans ses sermons l'esprit
+de liberté et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique
+la plupart aient été prononcés au Paraclet, on est étonné des choses
+sérieuses ou hardies qu'il entremêle aux exhortations dogmatiques
+destinées à d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout
+auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle pas commencé ainsi?
+
+[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.]
+
+[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935.
+L'Église célèbre aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et
+martyre, le 11 août; mais on ne sait pas généralement que Suzanne de
+Babylone a été assimilée aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne
+parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le
+26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)]
+
+[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.]
+
+Nous devons à l'érudition allemande une publication intéressante qui
+nous arrêtera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le
+recueil d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert dans
+la bibliothèque de Vienne et publié, avec l'assentiment de M. Neander,
+qui occupe en Allemagne une place si élevée dans la science théologique,
+un ouvrage d'Abélard dont l'existence était vaguement connue. C'est un
+dialogue sur la vérité de la religion chrétienne entre un philosophe, un
+juif et un chrétien[532]. L'éditeur n'hésite pas à voir dans cet ouvrage
+une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abélard avait
+sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du
+dernier point. Platon était connu à peine des savants de Paris dans la
+première partie du XIIe siècle, et le texte en eût été vainement
+mis sous les yeux d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il
+connaissait une version du Timée, peut-être avait-il lu dans Boèce
+deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus;
+peut-être quelques-uns des ouvrages philosophiques de Cicéron ayant la
+même forme étaient-ils tombés dans ses mains, et d'ailleurs cette forme
+avait été dès longtemps introduite dans la controverse chrétienne. Dès
+le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, avait écrit
+son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connaît les dialogues
+théologiques d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de saint Augustin. Au
+Ve siècle, on citait les compositions du même genre qu'Évagrius
+avait données sous le titre d'_Altercation du chrétien Zacchée_. La
+littérature néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que
+le grand traité de Scot Érigène sur la division de la nature. Dans
+plus d'un ouvrage on a fait comparaître et discuter la philosophie,
+le judaïsme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces
+conversations fictives où l'on introduit un juif, un incrédule ou un
+hérétique qui vient soutenir assez gauchement sa thèse en présence d'un
+docteur aisément victorieux[534]. Les beaux traités de saint Anselme ont
+souvent la forme de dialogues, et Abélard paraît avoir mis plus d'une
+fois dans ce cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs
+dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la
+composition en est trop soignée pour que nous nous bornions à en avérer
+l'existence. Voici le début:
+
+[Note 532: P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et
+christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald,
+pars 1. Berol. 1831.]
+
+[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.]
+
+[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme
+l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues
+théologiques: _Altercatio inter christianum et judæum; Hugonis archiep.
+Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus
+inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et
+paternum hæreticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues
+authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribués sans preuve, et
+où figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513
+et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient
+souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de Tours
+le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en
+présence du roi Chilpéric. (_Récits des temps mérovingiens_, par M. Aug.
+Thierry, t. II, 6e récit.)]
+
+[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.]
+
+ «Je regardais dans la nuit[536], et voilà que trois hommes, venant
+ chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt,
+ comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession
+ ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,
+ attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession
+ d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous
+ le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la
+ même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se
+ contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites;
+ l'un est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous
+ conférons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et
+ nous sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.
+
+ [Note 536: «Aspiciebam in visu noctis.» _Dialog._, p. 1.]
+
+ «A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés et
+ réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour
+ juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes
+ soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des
+ philosophes que de chercher la vérité par le raisonnement et de
+ suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la
+ raison. Attentif de coeur aux leçons de nos écoles philosophique,
+ une fois instruit tant des raisons que des autorités qu'on y donne,
+ je me suis ensuite appliqué à la philosophie morale, qui est la fin
+ de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il
+ faut goûter de tout le reste. Éclairé par elle suivant les forces
+ de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le
+ souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou misérable,
+ j'ai dès lors examiné à part moi les sectes diverses entre
+ lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et après les avoir
+ étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui serait le plus
+ conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine des
+ juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les
+ arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient
+ des sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi,
+ toi qu'on dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre
+ discussion n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de
+ déférer à ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons,
+ en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les
+ monuments des deux lois écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme
+ s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma
+ tête, il ajouta: Plus la renommée vante la pénétration de ton esprit
+ et te dit éminent dans la science de tout ce qui est écrit, plus
+ assurément tu es habile à prononcer un jugement dans cette cause,
+ soit pour le demandeur, soit pour le défendeur, et à faire cesser la
+ résistance de chacun de nous. Combien est grande cette pénétration
+ de ton esprit, combien le trésor de ta mémoire abonde en idées
+ philosophiques ou sacrées; c'est ce que prouvent tes travaux
+ continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller dans les deux
+ sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, plus que les
+ écrivains même à qui nous devons la découverte des sciences; et nous
+ en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet admirable ouvrage
+ de théologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a
+ su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par la
+ persécution[537].
+
+ [Note 537: «Gloriosius persequendo effecit.» _Dialog._, p. 3.]
+
+ Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous
+ m'honorez, quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge
+ celui qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux
+ contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui
+ sont de celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant,
+ philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux
+ seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de
+ paraître l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes
+ deux épées, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les
+ attaquer tant par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au
+ contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis
+ aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement
+ que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique
+ plus complète. Cependant, puisque vous êtes d'accord, votre
+ résolution peut m'embarrasser, mais elle n'éprouvera pas de moi un
+ refus; j'espère trop retirer quelque instruction de ce débat; car
+ si, comme l'a dit un des nôtres, nulle doctrine n'est si fausse
+ qu'il ne s'y mêle quelque vérité, je pense qu'aucune dispute n'est
+ si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement.»
+
+La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux
+adversaires. Son argumentation est connue; les siècles ne l'ont point
+changée. La loi naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi
+purement morale; le reste est superflu. D'où vient qu'on y ajoute ou
+qu'on lui préfère une loi écrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de
+son enfance. Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec l'âge en
+toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est si dangereuse, elle ne
+fait nul progrès. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de
+n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degré ce
+que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que,
+condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus
+de la miséricorde divine.
+
+Le juif répond le premier, comme étant en possession de la loi la plus
+ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnée,
+comment seraient-ils coupables de la suivre? Des générations nombreuses
+ont passé, depuis que le peuple saint a reçu le saint Testament; elles
+en ont religieusement conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut
+forcer les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie de la
+détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la bonté de Dieu que ce soin
+qu'il aurait pris de donner une règle à ses créatures? Si la Providence
+régit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer
+ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi
+juive? Aussi, voyez le dévouement qu'elle obtient et la fidélité qu'elle
+inspire. Ici se place une peinture vive et pathétique de la condition
+terrible que les juifs ont acceptée pour demeurer attachés à la loi
+divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen âge, et
+certainement un des plus beaux morceaux qu'Abélard ait écrits[538].
+
+[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.]
+
+Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; mais la question est de
+savoir si ce zèle est conforme à la raison. Point de secte qui ne pense
+obéir à Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit
+dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le Sinaï, les saints
+patriarches, bornés à la loi naturelle, étaient agréables à Dieu; et
+tandis que la loi mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, ils
+ont perdu les biens terrestres en y demeurant fidèles. La critique que
+le philosophe dirige contre cette loi est vive et développée.
+
+Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant en détail textes
+et arguments, il s'attache à prouver que si l'accomplissement de la loi
+efface les péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle à la
+béatitude.
+
+La réplique du philosophe est une nouvelle censure des formalités
+oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion
+est l'impossibilité de prouver que de telles additions à la loi
+naturelle soient légitimes et efficaces. Il cherche à les décrier par
+des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui sépare les
+sentiments du coeur humain des prescriptions matérielles d'une loi de
+chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant
+de prononcer, dit qu'il veut entendre le chrétien.
+
+«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit le philosophe, «une loi
+postérieure doit être plus parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui
+demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout à
+l'heure un insensé. Et pourtant cette folie des chrétiens a persuadé les
+savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument
+du chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en même temps, il
+faut maintenir la plus importante; de là, la condamnation de la loi
+juive. Le philosophe paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette
+proposition, et le chrétien poursuit en défendant sa loi. Ce que vous
+appelez éthique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il
+demande une bonne définition de la loi morale.
+
+Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de
+cette loi ou la philosophie n'est, en définitive, que la science du
+souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester à la raison
+d'être l'unique guide dans cette précieuse science. Le christianisme
+rejette la foi qui n'est pas fondée sur la raison; et il est sans cesse
+forcé de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la
+manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse de reconnaître
+qu'il n'est pas en effet de meilleure méthode pour amener un philosophe
+à la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent
+à la recherche du souverain bien.
+
+Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de Socrate dans Platon,
+le chrétien amène le philosophe par des questions dont la conclusion
+reste cachée, à concéder, pour arriver à définir le souverain bien, un
+certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord
+que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnête homme est la
+béatitude de la vie future à laquelle nous conduisent les vertus. Or,
+s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette béatitude,
+ce reproche ne peut certes s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La
+différence entre la philosophie et la foi, c'est que la première tend à
+une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude divine. Une béatitude
+humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et
+non relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.
+
+Après quelques contestations sur ce point, le philosophe, sommé de
+définir les vertus qui donnent le souverain bien, développe, suivant les
+idées de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice,
+la force et la tempérance. Puis, passant aux espèces de ces quatre
+genres, il rattache à la justice le respect par lequel on rend soit a
+Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la bienfaisance, qui
+vient au secours des souffrances humaines, la véracité, qui nous inspire
+la fidélité à nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou
+la ferme disposition à vouloir que le mal commis porte sa peine. Un
+principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun
+en est la règle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice
+dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. La justice, au reste,
+repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif.
+
+La force se divise en magnanimité et en tolérance; la magnanimité est
+la disposition à tenter le difficile pour une cause raisonnable; la
+tolérance supporte les épreuves de la tentative et y persévère.
+
+La tempérance se décompose en humilité, en frugalité, en douceur, en
+chasteté, en sobriété.
+
+La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; elle les dirige et les
+éclaire[539].
+
+Le chrétien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant à la
+recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce
+qu'il pense du souverain mal. Comme il résulte de la réponse que le
+souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde à
+venir l'homme qui les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si ce
+châtiment est juste, il peut être un mal; car ce qui est juste est bon,
+et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine
+peut être bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction
+qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chrétien achève
+de ruiner, en observant que la faute, qui amène la peine est un plus
+grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par conséquent être
+appelée le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le
+souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs
+et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui plaire, ce qui nous
+pousse à lui déplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la
+haine souveraine. Les degrés s'en mesurent sur ceux de la _vision de
+Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connaît, on le comprend
+plus ou moins, et l'amour croît avec l'intelligence.
+
+[Note 539: _Dialog._, p 83.]
+
+Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, demande
+brusquement si le suprême amour de Dieu étant un accident de l'homme,
+le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine
+du siècle et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de ces
+distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. Comment d'ailleurs
+décider la question, sans l'expérience; et qui a l'expérience de la vie
+céleste? Il est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance;
+puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une
+fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'être, elle n'est pas accident.
+Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le souverain
+bien, et participer à la vision, à la connaissance de Dieu, est
+véritablement la béatitude.
+
+Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est
+bornée localement, et comme il lui est répondu que partout où sont les
+âmes, elles peuvent trouver la béatitude dans la participation à la
+vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude est-elle reléguée
+dans le ciel? c'est au ciel qu'est monté _votre Christ_, et l'Écriture a
+plus d'un passage où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien est
+dans le ciel, le souverain mal est en enfer.
+
+Le chrétien répond par la distinction du sens littéral et du sens
+figuré; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans
+le récit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une
+seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce
+que c'est que mal; il entraîne ainsi le chrétien dans le labyrinthe des
+définitions. Après quelques réflexions sur la difficulté de définir,
+celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et
+il reproduit quelques-unes des idées que nous avons rencontrées dans le
+_Scito te ipsum_, ce qui le conduit à la question tant de fois abordée:
+Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le
+sentiment d'Abélard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas
+changé.
+
+A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point
+décisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni
+la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort
+regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est écrit
+avec une liberté philosophique et une élégance littéraire qui lui
+donnent un véritable prix; la question est fondamentale; elle est
+traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir Abélard prononcer à la fin
+un jugement net et motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien.
+Il est probable que son arrêt était une conciliation, en ce sens que
+l'identité pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait
+été déclarée. On eût accordé au philosophe que, par la raison, la
+science et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et de vie
+qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit de l'amour qu'on
+lui porte, préjuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette
+concession ne lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que la
+loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus authentique, plus
+explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice
+du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la
+remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir
+séparée de la foi des chrétiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne
+sais trop quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût lui
+qui payât les frais du procès. Tout au plus lui aurait-on accordé que
+la loi mosaïque avait été une traduction, même un complément de la loi
+universelle, appropriée à un peuple, nécessaire pour un temps, mais
+qu'elle devait se fondre et disparaître dans le sein de la loi
+chrétienne. C'est du moins là l'opinion que déjà nous avons entendu
+soutenir par Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il
+l'eût abandonnée[540].
+
+[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts
+fragments que M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée
+par un maître à son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue
+d'avoir remarqué dans le Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du
+souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de
+nouvelles recherches et rédigé quelque dissertation. L'autre fragment
+est une partie, ou de cette dissertation même, ou plutôt d'une note sur
+la même question, que le maître en finissant a promise à son élève. Le
+tout semble un travail d'école. (_Dialog_., p. 125-180.)]
+
+Tous les principes d'Abélard sont respectés ou reproduits dans cet
+ouvrage. Rien donc, pour le fond des idées, n'empêche de le lui
+attribuer. La forme est nouvelle; le style diffère de celui auquel il
+nous a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression plus vive et
+plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire où il place la controverse,
+il a pu prendre une liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits
+didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et
+rajeunir son talent. Il serait bien sévère, parce qu'un ouvrage est
+mieux écrit que les autres, de le contester à celui dont il porte le
+nom, et nous consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de
+l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, être ébranlée,
+il faudrait au moins considérer cette composition comme une fiction
+littéraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, comme
+Platon fait parler Socrate, comme Cicéron introduit Brutus ou Caton.
+
+Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain change de croyance,
+de méthode ou de langage. Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue
+si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps
+couverts de la poudre des ans, les idées mêmes et les paroles par où
+commencerait encore aujourd'hui une controverse sérieuse sur la vérité
+de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent les
+révolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a
+qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en présence des
+questions éternelle, il ne change pas.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.
+
+J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai passé en revue ses
+écrits. Si le vrai ne m'est point échappé, il doit être facile à présent
+de juger son caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela
+son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien.
+Peut-être me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont
+j'ai donné les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées dans
+cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, développer ici
+la pensée générale que doit laisser ce livre à ceux qui auront eu le
+courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie
+et de la théologie scolastiques.
+
+On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement ou même
+froidement d'Abélard. Tout le monde sait quelle était la sévérité de
+Condillac pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici
+pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire se hâte de prendre
+son essor. Quelquefois elle se sent comme gênée par la réflexion, et ne
+suivant plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que le terme où
+elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de
+grands biens, et elle diffère en cela des âmes communes qui ne sont pas
+seulement capables d'une grande folie.
+
+Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilité
+vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser
+à la gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; elle ne
+put pas non plus se refuser à l'amour, qui, s'offrant sous les traits
+d'Héloïse, se fit un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez que
+l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541].»
+
+[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.]
+
+Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus grand que lui-même; mais
+son influence, je le crois, n'a pas été inférieure à sa renommée.
+Libre à tout esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité et de
+timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse et d'ardeur, de
+passion et d'égoïsme, qui s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons
+tout jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se souvienne que la
+nature a tiré plus d'une copie de ce modèle, et que si les hommes d'une
+grande intelligence sont sujets parfois à toutes ces misères, ils ne
+sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer juste avec rigueur envers
+la supériorité, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne
+voudrais rien ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra
+jamais.
+
+Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il
+n'y avait pas d'écrivains au moyen âge, par l'excellente raison qu'il
+n'y avait pas de langue. Le français n'était pas né, et le latin
+était déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, mais sans
+inspiration. Ce latin plus rude que simple, dénué d'ornements, de grâce
+et de clarté, ne semblait se prêter en aucune façon à l'imagination
+dans le style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables
+dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la beauté de la forme y manque
+constamment à celle de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de
+la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle l'art savant ou
+plutôt l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes
+furent exploitées vers la renaissance. Chose singulière! on vantait, on
+lisait alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût ne se formait
+pas; on les admirait sans parvenir à les sentir. On y cherchait plutôt
+des autorités que des modèles.
+
+Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard triomphe trop
+rarement des formes obscures, tourmentées ou pédantesques de la diction.
+Seulement de temps à autre, s'échappent quelques traits d'esprit
+et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus rarement, la parole
+s'échauffe, et l'émotion passe de l'âme dans les mots. De courts
+passages, en très-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une
+exhortation pathétique à la résignation et à la piété adressée à celle
+qui méprisait l'une et désespérait de l'autre, une peinture animée des
+dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des
+misères incroyables de la condition des juifs au XIIe siècle, quelques
+invectives passionnées contre les désordres du clergé, enfin une ou deux
+prières empreintes de tendresse et de douleur, et ça et là quelques vers
+où respire une certaine grâce dans la tristesse, voilà peut-être tout
+ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait
+aujourd'hui le talent d'Abélard. Presque constamment, il écrit avec
+une prolixité toute didactique, avec une abondance de mots et des
+complications de tours qui laissent subsister la clarté, mais non la
+facilité du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses idées dans un
+ordre exact, avec une sûreté de raisonnement qui ne se dément point. Il
+se comprend parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou fausse,
+jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit.
+Son style ressemble à une algèbre sans élégance, comme parlent les
+géomètres; mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un peu
+confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa manière
+d'écrire tient étroitement à sa manière de penser, mais beaucoup moins
+à sa manière de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce
+rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est l'homme d'autorité
+qui était l'homme d'imagination.
+
+L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, il excelle
+par l'exactitude, et il ne manque pas d'étendue ni d'abondance. Il est
+original au moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails,
+en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve
+sa force par sa persistance dans une méthode d'exposition déductive, où
+brillent tour à tour les distinctions et les analogies. Encyclopédique
+pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur médiocre;
+et, puisque l'on applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions de
+l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abélard
+était singulièrement propre à captiver et à remplir les intelligences
+qui venaient comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur
+quand il écrit, semblait richesse dans son improvisation. On conçoit que
+son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder,
+tout emporter autour de lui.
+
+Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement
+à l'esprit humain. Ce grand novateur a peu inventé, mais beaucoup
+renouvelé. Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses mains,
+et se convertissent en doctrines liées, définies et saisissables. Une
+vérité sans conséquences en acquiert avec lui; ce qui était vague
+devient précis, un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale,
+une distinction ingénieuse en classification méthodique. Une forme
+scientifique en même temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier,
+et pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense se démontre, et
+jusqu'à ses rêveries prennent les apparences d'un système.
+
+C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui est, au bon comme au
+mauvais sens du mot, considéré comme éminemment scolastique. Mais soit
+qu'il déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou
+définitivement stérile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique
+n'ait été une des transformations mémorables de cette identité flexible,
+de cet indestructible Protée qu'on appelle l'esprit humain. Et comme
+cette forme domine dans Abélard, comme nul monument ne la montre portée
+au même degré dans aucun autre avant lui, comme nulle renommée ne fut du
+XIe au XVe siècle supérieure à la sienne, on est en droit de dire que
+l'esprit d'Abélard fut la source principale de l'esprit scolastique, en
+d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq
+siècles à l'esprit humain. C'est là une certaine création; par là
+Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de
+fait et pour la durée de la puissance. Enfin on le peut compter dans
+le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient
+point paru au monde, les destinées de l'esprit humain n'auraient pas été
+les mêmes.
+
+Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en le motivant sur son
+influence plus que sur son génie, et dans l'influence, il y a souvent
+de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à la
+mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la philosophie de l'école
+française. Trouvant les idées toutes faites, il les réduisit en système,
+et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta de son
+passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensées,
+quelque chose d'impérissable quant à la méthode.
+
+Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité du procédé, une
+tendance à tout résoudre logiquement, un besoin constant de se bien
+comprendre et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux
+généralités synthétiques, aux hypothèses posées en axiomes, aux
+solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague,
+l'amour de l'ordre, de l'évidence, et grâce à cette prétention de
+démonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu étroite,
+convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'épuise rien,
+simplifie souvent au risque d'atténuer, et s'empare de la raison sans
+s'égaler à la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du génie et
+du système philosophiques d'Abélard rappellent ceux du génie national,
+et surtout dans la philosophie? Serons-nous exposé à trouver beaucoup
+d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est toujours souvenu
+d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, élevé sous l'austère discipline
+de la scolastique?
+
+Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans la théologie,
+attesterait à lui seul que tout dans cette philosophie n'était pas
+formalité vaine, entrave méthodique pour la raison. C'est dans la
+théologie peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions en
+elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a
+dictées, le procédé par lequel il les a établies, les conséquences
+auxquelles elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on pourrait
+appeler le mouvement libéral de l'esprit humain. C'est là une gloire
+réelle encore que périlleuse; la raison doit beaucoup à _ces habiles
+gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son
+équité[542]. Abélard fit deux choses: il voulut rendre la théologie
+systématique, à l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les
+formes de la dialectique, et par là il fut comme le Jean Damascène de
+son siècle. En même temps et par cette révolution dans la forme, il
+servit l'esprit général du rationalisme.
+
+[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.]
+
+Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout en l'invoquant
+sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement
+recueillies et les Pères et les docteurs entre eux, il conduisit
+forcément les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.
+
+C'est par ces motifs et dans cette mesure que le génie d'Abélard
+peut mériter, soit comme éloge, soit comme blâme, le titre de génie
+_révolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa méthode;
+le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais
+cependant celles-ci sont en général dans le sens de la liberté de
+penser, et si nous les résumons encore une fois dans leur ensemble, on
+reconnaîtra peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, combien
+sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent
+avec les idées modernes.
+
+[Note 543: Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, _Introd._, p. v.]
+
+Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne
+naissance à l'idée ou conception. Dans la sensation, la sensibilité
+connaît par l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception,
+l'intelligence connaît la nature de la chose perçue dans la sensation,
+ou représentée par l'imagination.
+
+Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni même de la réalité
+sensible pour concevoir, car elle conçoit ce qui n'est pas sensible, le
+général, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le
+jugement; comme régulatrice de son action et d'elle-même, elle est la
+raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit.
+
+L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en tant qu'intellective,
+rationnelle, pensante. L'âme est aussi végétative, sensitive,
+_animatrice_; c'est-à-dire qu'elle est nécessaire à la vie animale et à
+la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui
+pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui pense. Ce sont là en elle des
+fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance
+simple, unité sans parties; elle est spirituelle.
+
+C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure,
+c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination, et par là analogue ou
+semblable à l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son
+intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanément.
+Par la méditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'élève et
+s'assimile en quelque sorte à l'esprit de Dieu.
+
+Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'âme discerne et
+décide. Elle décide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle
+est la volonté inséparable de la raison. La volonté est le choix de la
+raison. Le libre arbitre est le jugement libre.
+
+L'homme ainsi fait a la _perceptibilité de la discipline_; il est
+capable de la science, toute science dépend d'une science supérieure,
+théorétique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du
+ressort de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. La
+philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche
+et déterminant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la
+dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles
+qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses
+telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se résout dans la
+dialectique; car en traitant des conditions et des règles de la raison,
+la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matière et de
+la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des
+espèces, c'est-à-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et
+général dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué en
+individus.
+
+Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui constitue l'individu
+ou l'être, c'est en général la matière et la forme. Il n'y a point de
+substance qui ne soit essence, et toute essence ou être est composée de
+matière et de forme; sa matière est ce dont elle est, sa forme est ce
+qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle.
+Elle est générique, lorsqu'elle transforme la catégorie en genre;
+spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; individuelle,
+lorsqu'elle distingue un individu de l'espèce. La forme est l'élément
+créateur, le moyen actuel de la création de l'être, ce qui le fait
+passer de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.
+
+Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et par elles-mêmes
+générales et spéciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les
+choses, qui existent indépendamment des individus. A ce titre, comme
+générales ou spéciales, elles ne sont que des universaux, c'est-à-dire
+des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception
+de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les
+abstractions ne sont pas des réalités.
+
+La proposition, la division, la définition se calquent sur ces
+distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que
+la logique ou dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, ou
+dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des
+choses.
+
+Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles de cette science.
+Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du
+sujet, et Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a
+pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'être, et
+Dieu n'est pas composé; mais il est forme comme étant une essence
+déterminée. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est
+relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en
+ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est
+infini.
+
+Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance
+philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne
+saurait être contraire à celle-là; en d'autres termes, la religion
+ne saurait être contraire à la philosophie; car la vérité n'est pas
+contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. Toute croyance
+aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or,
+l'adhésion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument
+n'étant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi
+philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurément aussi ce
+qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,
+et la conviction s'opère par l'intelligence.
+
+La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux mêmes idées, aux
+mêmes vérités que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison,
+l'intelligence sont communes à la religion et à la philosophie. Si la
+raison et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, la
+légitimer et l'affermir; là où elles existaient sans la foi, elles ont
+dû produire par elles-mêmes au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi.
+En d'autres termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. Ainsi les
+philosophes avant l'incarnation ont connu les vérités fondamentales de
+la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mystères,
+pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus chrétiennes. La
+foi n'est donc qu'une réformation de la loi naturelle, et il faut croire
+au salut de ceux qui avaient observé cette loi avec discernement et avec
+amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545].
+
+[Note 544: Rom. I, 19, 21.]
+
+[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.]
+
+Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles et les
+hérétiques, et donner, quoique avec précaution, à la religion, les
+formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la
+force contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans les
+temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut
+convaincre, sur les points où l'on est en dissidence, qu'à l'aide des
+points sur lesquels on s'accorde.
+
+Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal à la conception et
+à l'expression de l'incréé, de même, que les philosophes ont enveloppé
+leur pensée et cherché des équivalents et des images pour rendre, les
+vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne peuvent être exposées
+qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre,
+quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer à une
+propriété rigoureuse. La théologie rationnelle ne fait qu'approcher de
+la vérité. Elle en donne une ombre.
+
+On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les règles et les
+expressions de la science sont défectueuses par quelque endroit. Il y a
+dans l'Être unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son unité ne peut
+se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est
+encore corporel, c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne
+peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération et non par
+l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversité de propriétés.
+
+Les propriétés fondamentales de la Divinité sont la puissance, la
+sagesse, la bonté. Mais tous ces attributs sont coéternels à Dieu, égaux
+les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine
+est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté.
+
+Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la plénitude ou la
+perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le
+bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce
+qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il
+ne peut vouloir que le bien. Sa puissance répond donc à sa volonté. Sa
+puissance en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument
+d'une intelligence parfaite et d'une bonté infinie. Il ne peut pas
+tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa
+toute-puissance est donc réglé nécessairement par sa volonté, par
+sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur à sa puissance que
+lui-même.
+
+Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa suprême
+intelligence connaît que le bien est le bien. La liberté consiste à
+faire ce qui plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre nature,
+nous ne cessons pas d'être libres en cela. Parce que la nature de
+Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement.
+Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce
+qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal même a un
+bon but; tout a une raison.
+
+Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont jamais été manifestées
+d'une manière aussi complète, aussi saisissante, aussi pratique que par
+les faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. Il est
+donc la vraie religion dans sa plénitude. Il est la révélation de Dieu
+et de tous ses attributs, par la médiation de Dieu même.
+
+Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été donné et le
+témoignage a été rendu; les vérités sont devenues aussi claires que la
+lumière, les vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. Car
+l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet la plus grande grâce
+de Dieu que la rédemption, Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en
+éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la
+religion est ainsi devenue une loi d'amour.
+
+L'amour est donc le principe de la piété comme de la vertu. Dieu doit
+être aimé parce qu'il est le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La
+volonté de lui plaire fait tout le mérite de nos actions à ses yeux.
+Le péché n'est que le mépris de Dieu, il suit que le bien et le mal
+ne résident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir
+l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut vouloir le bien, par
+amour pour Dieu même. Le mal commis sans volonté ou sans connaissance
+qu'il est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans amour est le
+bien, mais il est sans mérite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs
+et non les actions.
+
+Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées n'ont pas assurément
+l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes
+vraies, elles offrent toutes le caractère libre et philosophique d'une
+foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur
+lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir à
+l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps
+modernes?
+
+Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos
+moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, à ce que nous savons
+du passé, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais
+pensé ce que nous pensons. L'homme, à nous en croire, a changé d'esprit,
+et la vérité est une découverte de ces derniers jours. Portons-nous
+au contraire une attention plus pénétrante dans l'examen d'une époque
+ancienne mais curieuse, dans l'étude d'un grand esprit d'un autre
+siècle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître dans
+nos pères, et toute différence semble s'anéantir entre le passé et le
+présent. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a
+rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est levé et couché
+sans cesse, mais c'est le même soleil, et le monde est tour à tour
+assombri des mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.
+
+Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour
+être tout à fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans
+le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non,
+les hommes du passé ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que
+nous aurions été. Le monde est uniforme et divers, et le temps développe
+tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité ne se pourrait
+comprendre, si l'humanité n'était la même, et n'aurait rien à nous
+apprendre, si l'humanité ne changeait pas.
+
+Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des différences que des
+ressemblances. Ainsi, dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est
+aux premières que l'attention semble surtout s'être attachée. On n'a
+cessé de remarquer tout ce que le passé offrait de singulier, peut-être
+dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des
+époques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie.
+
+Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé jusqu'à l'exagération
+les différences des époques, nous ne fussions maintenant enclins à
+en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre
+l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle
+désabuse, sont portés à conclure qu'en définitive tout se ressemble, et
+qu'il y a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On termine avec
+des souvenirs ce qu'on a commencé avec des idées, et parce qu'on a
+rencontré dans l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie pas
+à tous les caprices des théories, on veut que tout soit vanité, idées,
+espérances, théories, et, par conséquent, efforts et dévouements. Tout
+est vanité, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,
+qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_.
+
+On dit que la politique s'applaudira de ce retour à la tradition; mais
+nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain,
+toutes les fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, pour ainsi
+parler, un sol identique; c'est un terrain de première formation qui a
+porté toutes les révolutions superficielles. Il en doit être ainsi. La
+philosophie recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, et elle
+les cherche dans l'esprit humain, le même aujourd'hui qu'au moment
+suprême où l'esprit infini le souffla sur la face de l'être qu'il se
+donna pour spectateur et pour témoin. Cette double identité, la vérité
+éternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie
+pas, est le fond même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur
+incomparable de cette science. Mais si la vérité ne change point, il
+n'en est pas de même de la connaissance de la vérité. On en sait plus
+ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, se
+développe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est
+bon, il est nécessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir
+au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de l'étude, le
+charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule
+resterait immobile. Le mot de science lui-même suppose une distinction
+entre ce qui connaît et ce qui est connu, et la conscience de notre
+nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'égaler la
+connaissance à l'inconnu. Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet
+de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile,
+qu'elle ait la stabilité fondamentale de son objet. Elle cesserait
+aussitôt de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unité
+d'essence, et le système de l'identité universelle serait réalisé. C'est
+le monde réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel et le
+mobile, que celui où tout s'attire au lieu de se confondre, où règne la
+relation et non l'identité, où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous
+donc à croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous
+fier aux apparences. Sachons la vérité éternelle, croyons la science
+mobile. Concevons la stabilité des essences, de l'essence de l'esprit
+humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il
+le semble, c'est-à-dire que le temps existe pour lui. Les illusions
+nécessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des
+choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il n'en était pas
+ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; si elle se trompait
+elle-même, elle serait contente d'elle-même. Il n'y aurait point de
+doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la
+vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité tout entière.
+
+C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considérer
+l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses héros, ses
+triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille.
+La diversité des doctrines et des langages couvre un fonds d'idées
+communes. La variété des esprits se produit dans celle des points de vue
+et des méthodes; mais ces esprits consacrés à une même science, tendent
+au même but, et marchent à pas inégaux, sous des dehors différents, dans
+une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, vous
+vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science
+de toute époque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des
+esprits divers pénètrent plus ou moins profondément dans des questions
+identiques; et de même que dans les mathématiques il y a des questions
+qu'on peut également aborder et représenter ou résoudre par des nombres,
+par des lignes, par des notations algébriques ou infinitésimales, les
+mêmes problèmes philosophiques ne sont pas toujours posés, exprimés,
+traités dans un même langage, et ces changements ne sont indifférents
+ni à la clarté, ni même à la vérité des solutions. Dans quel ordre ces
+changements se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la marche
+de la science et la transformation des méthodes? c'est en cherchant cela
+qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie.
+
+L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu à qui voudra
+considérer l'origine d'une grande époque de cette histoire dans un de
+ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,
+dans ce point du XIIe siècle, la part du variable et de l'invariable, et
+de renouer le fil de la causalité entre ce qui précède et ce qui suit
+l'école d'Abélard.
+
+L'hellénisme et le christianisme sont les sources de la philosophie
+du moyen âge, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde
+moderne. Dans Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques
+traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme et à
+l'aristotélisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le
+christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces
+éléments, il applique un esprit décidément rationaliste, et de plus
+subtilement dialectique, et compose une doctrine où domine toujours
+la foi en Dieu et en la raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu
+peut-être dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me semble
+qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de
+l'école de Paris.
+
+
+
+
+FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.
+
+
+
+TABLE.
+
+
+SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abélard.
+
+CHAPITRE VIII.--De la Métaphysique d'Abélard.--_De generibus et
+speciebus_. Question des universaux.
+
+CHAP. IX.--Suite du précédent.
+
+CHAP. X.--Suite du précédent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super
+Porphyrium_.--Résumé.
+
+LIVRE III.--De la Théologie d'Abélard.
+
+CHAPITRE Ier.--De la Théologie scolastique en général.--Caractères de
+celle d'Abélard.--Le _Sic et Non_.
+
+CHAP. II.--De la Théodicée d'Abélard.--_Introduction ad Theologiam_.
+
+CHAP. III.--Suite de la Théodicée.--_Theologia christiana_.
+
+CHAP. IV.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Objections des
+contemporains.
+
+CHAP. V.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Examen
+philosophique.
+
+CHAP. VI.--Suite de la Théodicée.--_Commentarii super S. Pauli epistolam
+ad Romanos_.
+
+CHAP. VII.--De la Morale d'Abélard.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus
+inter Philosophum, Judaeum et Christianum_.
+
+CHAP. IX.--Réflexions générales.
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.