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diff --git a/old/13807.txt b/old/13807.txt new file mode 100644 index 0000000..f69280f --- /dev/null +++ b/old/13807.txt @@ -0,0 +1,16425 @@ +The Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abelard, Tome II. + +Author: Charles de Remusat + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + + + + + +ABELARD + +PAR + +CHARLES DE REMUSAT + + Spero equidem quod gloriam eorum + qui nunc sunt posteritas celebrabit. + + JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abelard + _Metalogicus in prologo_. + + + +TOME DEUXIEME + +DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD. + + + +CHAPITRE VIII. + +DE LA METAPHYSIQUE D'ABELARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION +DES UNIVERSAUX. + +La nature des genres et des especes a donne lieu a la controverse la +plus longue peut-etre et la plus animee, certainement la plus abstraite, +qui ait passionne l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins a +une question pratique, a une de ces questions melees aux interets du +monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut +penser de la nature des idees generales. S'il existe une chose qui +paraisse une simple curiosite scientifique, c'est assurement une +recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet meme a bien +des esprits cultives. Cependant la duree de la controverse est un fait +historique. Elle a commence avant le moyen age, et elle s'est maintenue +a l'etat de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siecle jusqu'a +la fin du XVe, c'est-a-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur +et la violence meme avec lesquelles cette guerre a ete soutenue passe +toute idee; et si le regne de la scolastique est a bon droit regarde +comme l'ere des disputes, il en doit la reputation a la question des +universaux. + +Aussi a-t-on pu deriver toute la scolastique de cette unique question. +C'est Abelard lui-meme qui a dit: "Il semblait que la science residat +tout entiere dans la doctrine des universaux[1]." Et l'un des hommes +qui ont decrit avec le plus de vivacite et juge le plus librement +les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant depeindre la +presomption de certains docteurs, s'exprime ainsi: + +Tout apprenti, des qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient +et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un systeme +nouveau touchant les genres et les especes, un systeme inconnu de Boece, +ignore de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraichement +de decouvrir dans les mysteres d'Aristote; il est pret a vous resoudre +une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle +il a ete consume plus de temps que la maison de Cesar n'en a use a +gagner et a regir l'empire du monde, pour laquelle il a ete verse plus +d'argent que n'en a possede Cresus dans toute son opulence. Elle a +retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que +cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouve ni cela +ni autre chose; et c'est peut-etre que leur curiosite ne s'est pas +contentee de ce qui pouvait etre trouve; car de meme que dans l'ombre +d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement, +ainsi dans les intelligibles qui peuvent etre compris universellement, +mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne +saurait etre rencontree. User sa vie en de telles recherches, c'est le +fait d'un homme oisif et qui travaille a vide. Purs nuages de choses +fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils +s'evanouissent; les auteurs expedient la question de diverses manieres, +avec divers langages, et quand ils se sont differemment servis des mots, +ils semblent avoir trouve des opinions differentes; c'est ainsi qu'ils +ont laisse ample matiere a disputer aux gens querelleurs...." + +[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.] + +[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit +qu'il ne se rappelle pas l'auteur: + + Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes, + Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes. + +_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._, +XIX, t. VI, p. 161 et 163.] + +Ainsi parlait un ecrivain qui faisait profession d'etre de l'Academie, +c'est-a-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables, +tout en se donnant pour fermement attache au grand Aristote, qu'il +regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour +avoir defini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3]. +Jean de Salisbury n'estimait guere la question ni les systemes qu'elle +avait enfantes; mais il etait frappe de l'importance de fait d'une +question qui avait donne plus de peine a conduire que l'empire romain. +Il s'etonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son +temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle degenerer en combat +veritable, ni le pugilat et les armes employes a l'aide d'une these de +dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pave de l'Universite, +si ce n'est quelquefois sous le fouet des maitres, ni le pouvoir +spirituel ou temporel deployer ses rigueurs, pour intimider ou punir +le crime d'errer sur la nature des idees abstraites[4]. Mais il +reconnaissait dans la question des universaux le theme eternel des +bruyants debat du monde savant. "La sont," disait-il, "les grandes +pepinieres de la dispute, et chacun ne songe a recueillir dans les +auteurs que ce qui peut confirmer son heresie. Jamais on ne s'eloigne de +cette question; on y ramene, on y rattache tout, de quelque point que +soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont +parle un poete, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure +retracer qu'un cypres[5]. C'est la folie de Rufus epris de Nevia, de qui +rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'a elle, ne parle que d'elle; +si Nevia n'etait pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose +la plus commode pour philosopher est celle qui prete le plus a la +liberte de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulte propre et par +l'inhabilete des contendants, donne le moins la certitude." + +[Note 3: _Toplo._, I, 1.] + +[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et +d'Erasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii). +Les realistes et les nominaux se sont mutuellement accuses d'avoir fait +bruler leurs adversaires sous pretexte d'heresie.] + +[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.] + +[Note 6: Il cite ici une epigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre +que Martial, de qui une epigramme assez jolie contient ce vers: + + ... Si non sit Navia, mutus erit. + (L. I, ep. LXIX.) +] + +Voila donc le fait bien etabli; c'etait un sujet infini, une source +intarissable de disputes et de systemes. C'etait le seul probleme, le +premier interet, la grande passion; les docteurs en parlaient sans +relache, comme les amants ridicules de leur maitresse. + +Et nous-memes, ne revenons-nous pas continuellement a cette question +des universaux? Elle est toujours tellement pres des autres questions +dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir +le champ de la logique d'Abelard. Deja nous savons comment elle s'est +introduite dans le monde; comment elle etait a la fois posee et +compliquee par les antecedents du peripatetisme scolastique; comment +enfin Abelard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre a +l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne +l'avait pas inventee; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a +passe pour son ouvrage. + +On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans +l'antiquite[7]. Aussitot qu'elle nait, elle doit produire le +nominalisme; car la premiere fois qu'on entre en doute sur la nature +des idees generales, ou qu'on se demande a quoi l'on pense lorsqu'on +prononce un terme general, il est naturel de se dire d'abord que l'etre +general n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a +jamais percu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme reelle que +l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la generalite n'est +qu'une maniere humaine de concevoir les choses ou de les exprimer +(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine +nous est donne par l'histoire dans l'ecole de Megare. Cette secte avait +soutenu 1 deg. que la comparaison est impossible, excepte du semblable a +lui-meme (Euclide); 2 deg. qu'une chose ne peut etre affirmee d'une autre, +puisqu'elle ne saurait lui etre identique (Stilpon); 3 deg. que celui qui +dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-la +(Stilpon)[8]. On voit reparaitre tous ces principes dans la scolastique +du moyen age; le second surtout se retrouve dans Abelard, qui ne savait +peut-etre pas que l'ecole megarique eut existe; et ce n'est pas sans +raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon a +l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour +lui oter cette couleur de philosophie negative et ces apparences de +tendance a l'eristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent. + +[Note 7: Voyez le c. ii du present livre, t. I, p. 344.] + +[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tes paraboles logon anerii, legon etoi +ex omoisin auton, e ex anomoion synistasthai], etc., Laert., I. II, c. +x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou me kategoristhai.... oti on oi logoi +eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechoriothai allelon.] +Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioe, kai +elege ton legonta anthropon einai, medena oute gar tonoe legein, oute +tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.] + +Zenon fut le disciple de Stilpon. Plus reserves que les megariens, +les stoiciens developperent les memes idees, au moins dans le sens du +conceptualisme, et n'echapperent point au danger d'une logique plus +ingenieuse que sensee. Aussi a-t-on impute a leur influence tout ce que +la scolastique presente de sophistique subtilite[9]. Historiquement, +de tels rapports seraient peut-etre difficiles a prouver, quoique les +analogies soient reelles; mais on se rencontre sans s'imiter. + +[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.] + +Enfin, Aristote et Platon avaient etabli chacun une doctrine originale; +celui-ci, en attenuant et supprimant la difficulte de la question par +l'attribution d'une existence reelle aux types generaux des choses, aux +idees invisibles, l'exemplaire et l'objet des idees generales; celui-la, +en adoptant le principe negatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit +universel, mais en temperant les consequences de cet individualisme, +soit par la theorie de l'existence en acte et en puissance, soit par +la distinction de la forme et de la matiere, soit par l'admission des +substances secondes et des formes substantielles. De la cependant deux +doctrines: l'une, le realisme idealiste; l'autre qu'on pourrait appeler +le formalisme, et qui, en conservant des traces de realisme, pouvait +mener aux consequences avouees des conceptualistes et des nominaux. Ces +deux grandes doctrines, protegees par des noms immortels, n'avaient +jamais ete completement oubliees. + +Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur +la question, qui n'avait pas toujours conserve la meme forme ni la +meme portee. Comme, parmi les idees, les unes sont des idees de choses +sensibles, les autres des idees de choses insensibles, cette difference +avait engendre celle des doctrines et produit les diverses solutions +d'un probleme unique. + +Dans l'antiquite, deux grandes ecoles avaient pris parti contre les +idees des choses sensibles, en revoquant en doute ces choses memes. La +secte eleatique niait les choses sensibles, pretendant demontrer leur +impossibilite rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte a toutes les +sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer +qu'une realite imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la +sensation et les idees qu'elle suggere d'une certaine infidelite. Ce qui +echappe aux sens lui avait paru plus reel que ce que les sens atteignent +et manifestent. + +Mais les idees des choses non sensibles ne sont pas toutes de meme +espece, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de meme +nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une +proscription commune, manque de justesse et de penetration. Peut-etre +Epicure, peut-etre Democrite ont-ils merite ce reproche. L'injustice +ou l'ignorance pourraient seules l'adresser a cet Aristote qui a tant +meprise Democrite. Certes il a reconnu comme reelles bien des choses +non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la +Metaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de +l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles +sont les distinctions a faire parmi les idees des choses non sensibles? + +[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.] + +D'abord, les idees sensibles ou souvenirs des individus donnent +naissance immediatement a deux sortes d'idees. La premiere se compose +des idees des qualites percues dans les individus. Ces idees, souvenirs +de sensations, une fois qu'elles sont detachees de ces souvenirs, ne +representent plus rien de reellement individuel, ni qui soit accessible +aux sens en dehors des individus; elles sont donc, a la rigueur et +prises isolement, des idees de choses non sensibles, quoiqu'elles soient +les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'experience nous +temoigne dans les individus. Concues en elles-memes et separement, elles +representent les qualites abstraites de tout sujet, et c'est pour cela +qu'on les appelle communement idees abstraites. + +La seconde classe d'idees de choses non sensibles a laquelle donne lieu +le souvenir des choses sensibles, est celle des idees des qualites +en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualites, +considerees dans les etres qui les reunissent, servent a distribuer +ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et +les especes. Les idees de ces collections sont des idees de choses non +sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les +individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idees soient les +souvenirs des qualites observees chez les individus que les sens ont +fait connaitre. Mais, d'un cote, le genre ou l'espece comprennent tous +les individus, et nul ne peut avoir observe tous les individus. De +l'autre, les idees de genre ou d'espece font abstraction des individus, +pour resumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut +etre percu par les sens hors d'eux-memes. Les idees de genre et d'espece +ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des +souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de +sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu. + +Ainsi, meme pour ceux qui n'admettent pas d'autres elements dans les +idees abstraites ou de qualite et dans les idees universelles ou de +genre et d'espece que la sensation rappelee, decomposee, generalisee, +ces idees renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non +sensible. Elles ne sont pas de pures idees des choses sensibles. Il y a +dans les idees de genre et d'espece, non-seulement l'idee abstraite +de qualite; mais encore une induction qui conclut de l'experience +a l'existence des qualites semblables dans les individus reels ou +seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette +induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer a ce qu'on n'a jamais vu, +a ce qu'on ne verra jamais, a ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que, +dans ces idees, il y a deja la conception de l'invisible. + +Une psychologie un peu severe y verrait bien autre chose, et dans +la formation des idees de genre et d'espece, dans celle des idees +abstraites, dans la notion meme des individus observes, elle demelerait +et constaterait bien d'autres idees, fruits de l'intelligence, et qui ne +correspondent a rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idees +d'etre, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore +celles de cause, d'action, etc. La encore se trouveraient des idees de +choses non sensibles, dont la theorie de l'abstraction, telle que nous +venons de la rappeler, ne suffirait pas a expliquer l'origine. Pour la +production de ces idees, des philosophes ont admis une sorte d'induction +particuliere; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idees +de pures qualites ni de genre et d'espece, ce sont des idees abstraites +d'une nouvelle classe, idees encore plus abstraites, c'est-a-dire encore +plus eloignees des reelles substances individuelles, que les autres +idees placees jusqu'ici hors du cercle des idees sensibles. + +Enfin, il est des choses substantielles et reelles qui, bien +qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensee. Dieu n'est pas +une qualite, un genre, une espece; c'est le nom et l'idee d'un etre +determine, reel, et pourtant inaccessible aux sens. L'ame est aussi le +nom d'un de ces etres dont l'existence individuelle peut etre concue et +affirmee, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas +non plus une idee abstraite, ni un genre, ni une espece, c'est un tout +reel et meme individuel qui n'est que concu, et dont le nom exprime une +idee beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation. + +Il suit que les idees des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi: +1 deg. Idees d'etres determines et substantiels, inaccessibles aux sens, +_Dieu, une ame_, etc. 2 deg. Idees de choses inaccessibles aux sens, mais +qui ne sont pas aussi necessairement concues comme des substances, +_force, cause, nature, essence_, etc. 3 deg. Idees de touts dont quelques +parties ou quelques proprietes seulement sont accessibles aux sens, _le +ciel, l'espace, le monde_, etc. 4 deg. Idees de collections ou de touts +partiels dont les elements individuels ne sont pas tous percus, le plus +grand nombre en etant seulement concu, _regne inorganique, systeme des +plantes_, etc. 5 deg. Idees des collections fondees sur une essence commune +ou plutot idees d'essences generiques ou speciales; c'est proprement +l'idee de genre et d'espece. 6 deg. Idees de qualites ou modes plus ou +moins voisins ou eloignes des attributs essentiels; ce sont les idees +abstraites proprement dites. + +Toutes ces idees, que la grammaire appelle indistinctement abstraites, +sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au +meme titre? Doivent-elles etre rangees sous le meme nom et sous la meme +loi? + +Quelques philosophes l'ont pense; mais leur autorite n'est pas grande. +Le sensualisme a toujours incline vers cette erreur; l'ideologie pure +y tend. Cependant tous les sectateurs eclaires de l'ideologie ou du +sensualisme s'en sont jusqu'a un certain point preserves. Celui qu'on +leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse etre confondu +avec eux, Aristote, n'a nie ou meconnu aucune classe d'idees de choses +non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range +pas toutes sur la meme ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence +que l'existence determinee, il semble avoir refuse la realite aux objets +propres et directs des idees qui ne sont pas individuelles. Mais ces +idees en elles-memes, il les a tenues pour reelles, pour vraies, pour +valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part +joue un plus grand role que dans le peripatetisme. + +Quatorze siecles apres lui, on a de nouveau examine le fond de ces +idees; et d'abord on a mis hors de question les idees de substances +invisibles, comme _Dieu, ange, ame_, et les idees de qualites proprement +dites, de celles qui n'existent reellement que dans les sujets +individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les +substantifs abstraits qui y repondent. Les premieres de ces idees sont +des etres[11], les secondes des accidents. Il est reste: 1 deg. Les idees +de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions +necessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs +les plus generaux des choses, analogues aux categories ou predicaments +des aristoteliciens. 2 deg. Les idees de certaines qualites essentielles +qui sont la base et la condition des essences; ces idees, difficiles +a exprimer, sont les _formes essentielles_ du peripatetisme et de la +scolastique. 3 deg. Les idees des essences qui sont le fondement des genres +et des especes; ce sont les universaux proprement dits. 4 deg. Les idees des +touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et +les especes, ou des composes determines de parties formant ensemble une +unite de conception. + +[Note 11: Les premieres n'ont pas ete constamment et sans exception +mises hors du debat, et nous voyons dans Abelard qu'une secte, observant +que Dieu ne pouvait etre ni accident, ni espece, ni genre, ni forme, +etc., soutenait qu'il n'etait rien. Voyez ci-apres I. III, c. ii.] + +Toutes ces idees ont un caractere commun: elles sont designees par des +noms generaux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes etre appelees des +universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait a +la rigueur s'elever, car toutes etaient atteintes dans leur realite +objective immediate par le principe qu'il n'y a de reel que l'individu. +Cependant c'est sur la troisieme classe d'idees que la querelle a +surtout eclate. Voici pourquoi. Si l'on decompose le genre ou l'espece, +on trouve des realites incontestables, lorsqu'on arrive aux individus. +Cependant la conception du genre ou de l'espece n'est pas celle des +individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute realite, +puisqu'elle comprend les individus qui sont reels, et cependant, comme +elle n'est pas la conception meme des individus qui sont seuls reels, +elle est la conception de quelque chose qui n'est pas reel. Ainsi les +idees de genre et d'espece n'ont point de realite immediate, quoique +mediatement elles soient fondees sur des realites. De la des equivoques +et des difficultes sans nombre. Les autres idees non sensibles dont +les objets se resolvaient moins facilement en realites, offraient un +caractere plus evident d'abstraction; c'etaient ces idees scientifiques +_d'etre, d'essence, de cause_, au lieu que les idees des genres et +des especes avaient une face changeante qui piquait la curiosite et +embarrassait la subtilite. + +Or donc, tandis que les universaux avaient ete assez generalement pris +pour des conceptions formees en consequence plus ou moins eloignee +de l'existence d'individus reels, deux opinions presque absolues +se produisirent au moyen age. D'un cote, la doctrine de Platon, +imparfaitement connue, qui attribuait aux idees universelles des types +primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de +l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres memes +et les especes; ce fut la le realisme. D'un autre cote, la doctrine +aristotelique, portant que la substance proprement dite est +necessairement particuliere, et qu'il n'y a point d'existence +universelle, quoique les universaux soient les conceptions generales +de realites individuelles, s'exagera a ce point de ne plus meme les +admettre a titre de conception, et outrant le principe du sensualisme, +elle les reduisit a de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut la +le nominalisme. + +Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maitre, traita de noms +et de mots, non-seulement les genres et les especes, mais tout ce +que l'ideologie appelle idees abstraites. Comme il n'admit que les +individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que +formes d'individus, les parties, en tant que n'etant pas des individus +entiers; de sorte que pour lui des individus reels composaient des touts +imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus reels. +Ces exces amenerent l'exces de realisme ou tomba Guillaume de Champeaux, +du moins au temoignage d'Abelard. Il soutint qu'une seule et meme +essence existait dans tous les individus, dont la diversite dependait +tout entiere de la variete des accidents. Dans cette doctrine, la +diversite des sujets des accidents semble s'aneantir, et comme toutes +les especes, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi +bien que les especes, tombent sous la loi commune de la conception +d'essence, cette doctrine, si elle a ete fidelement representee, +aurait reduit l'univers a ces termes: unite de substance, diversite de +phenomenes. + +Entre ces deux systemes absolus, Abelard crut trouver la verite en +prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans etre neuve pour +le fond, l'etait par quelques details et quelques expressions, et qui +a ete tour a tour appelee le conceptualisme ou confondue avec le +nominalisme. En effet, une analyse exacte la reduirait peut-etre +au premier de ces systemes, lequel lui-meme penche vers le second. +Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien determiner la +doctrine d'Abelard; nous essaierons de le faire, apres l'avoir exposee; +mais de son temps meme, il ne nous parait pas qu'on l'ait bien jugee, et +comme il combattait vivement le realisme, ou plutot dans le realisme les +essences generales, il fut compte tout simplement avec les nominalistes. + +Voici le jugement de deux contemporains tres-eclaires, tous deux verses +dans les sciences de leur siecle, et dont aucun ne partageait, meme a un +faible degre, les prejuges et les passions qui persecuterent Abelard; +tous deux appartenaient a ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer +les mots, le parti liberal dans l'Eglise. L'un, Othon, eveque de +Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frederic +Barberousse, avait etudie la dialectique a l'ecole de Paris, et il a +excuse les opinions theologiques qu'on reprochait a Gilbert de la Porree +d'avoir empruntees d'Abelard. L'autre, Jean de Salisbury, eveque de +Chartres, ami des lettres, amateur tres-instruit de la dialectique, et +qui a ecrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les +lecons d'Abelard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui +que pour egaler les anciens il ne lui manquait que l'autorite[12]. Tous +deux n'ont vu dans Abelard qu'un nominaliste. + +[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.] + +"Abelard," dit Othon, "eut d'abord pour precepteur un certain Rozelin +qui, le premier de notre temps, etablit dans la logique la doctrine des +mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour +la doctrine des mots ou des noms, Abelard l'introduisit dans la +theologie[13]." + +[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p. +685.] + +Jean de Salisbury se plait a raconter l'histoire des ecoles de son temps +et a rattacher toutes leurs pretentions et toutes leurs dissidences a +la question des universaux; par deux fois il a expose avec detail les +solutions diverses qu'elles en avaient donnees. Nous avons cite une +bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un +autre une citation plus longue et qui paraitra curieuse[14]. + +[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.] + + "Tous cependant ici veulent penetrer la nature des universaux, et + cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils + s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la + resoudre. + + "L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion + ait aujourd'hui disparu presque entierement aveo Roscelin, son + auteur[15]. + + [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi: + "Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les especes + etaient les voix elles-memes; mais cette opinion a ete rejetee et a + promptement disparu avec son auteur." (L. VII, c. xii.)] + + "Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y + ramene de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part + touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa + surprendre le peripateticien palatin, notre cher Abelard, qui a + laisse beaucoup de sectateurs et de temoins de cette doctrine, et + qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, a + vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la + lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait + pitie. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une + chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosite et qu'il + dise tres-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est + bien connu de tous ceux a qui ses ouvrages sont familiers, s'ils + veulent etre de bonne foi. + + [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs + traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'epouser + ouvertement l'auteur ou le systeme, et qui, s'attachant aux noms + seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses + et aux conceptions." (_Id._, _ibid_.)] + + "Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que + les genres et les especes ne sont que cela[17]. Le pretexte est pris + de Ciceron et de Boece, qui citent Aristote comme l'auteur de cette + doctrine que les genres et les especes doivent etre regardes comme + des notions. "La notion," disent-ils, "est une connaissance de + chaque chose, qui resulte de la perception anterieure de sa forme + et qui a besoin d'etre eclaircie." Et ailleurs: "La notion est une + certaine intelligence et une conception simple de l'ame." Ainsi tous + les textes sont detournes pour que le concept ou la notion embrasse + l'universalite des universaux. + + [Note 17: "D'autres considerent les conceptions, et affirment que + c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux." (_Id_., + _ibid_.)] + + "De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont + nombreuses et diverses. + + "Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in + numero est_, a l'existence numerique), conclut que la chose + universelle est une en nombre (existe en unite numerique) ou n'est + absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne + soient pas, des que ce dont ils sont les substantiels existe, nos + gens recueillent finalement les universaux pour les unir en + essence aux individus[18]. Dans ce systeme de la _repartition des + etats_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que + Platon est individu en tant que Platon, espece en tant qu'homme, + genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que + substance, genre supreme ou des plus generaux (_generalissimum_). + Cette opinion a compte quelques defenseurs, mais il y a longtemps + que personne ne la professe plus. + + [Note 18: "Se saisissant des sensibles et autres individus, et + reconnaissant qu'ils ont seuls l'etre veritable, il les fait passer + par differents etats, au moyen desquels il constitue dans les + individus memes et ce qui est le plus general et ce qui est le plus + special (l'universel et la singulier)." (_Id., ibid_.)] + + [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)] + + "Celui-la soutient les idees; rival de Platon, imitateur de Bernard + de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espece ou genre; or, + l'idee est, suivant la definition de Seneque, l'exemplaire eternel + des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets + a la corruption, ni alteres par les mouvements qui meuvent les + individus, et qui, se succedant presque a chaque moment, les + font ecouler sans cesse differents d'eux-memes, ils doivent etre + proprement et veritablement appeles les universaux. En effet, les + choses individuelles sont jugees indignes de l'attribution d'un nom + substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent meme + pas l'appellation, car elles changent tellement de qualites, de + temps, de lieux et de proprietes de mille sortes, que toute leur + existence parait, non un etat durable, mais une transition mobile. + Nous appelons etre, dit Boece, ce qui ni n'augmente par la tension + ni ne diminue par la retraction, mais se conserve toujours soutenu + par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantites, les + qualites, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et + tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps. + Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent + immutables dans leur nature; ainsi les especes des choses demeurent + les memes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui + coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que + c'est le meme fleuve, d'ou ce mot de Seneque, etranger pourtant a ce + sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le meme + fleuve._ Or ces idees, c'est-a-dire les formes exemplaires, sont les + raisons (definitions) primitives des choses, elles ne recoivent ni + accroissement ni diminution; stables et perpetuelles, tout le monde + corporel perirait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier + des choses corporelles subsiste dans ces idees, et ainsi que me + semble l'etablir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme + elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles + perissent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce + que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des + philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boece et + beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus eloigne du + sentiment d'Aristote, car lui-meme, on le voit clairement par ses + livres, est tres-souvent contraire a ce systeme. Bernard de Chartres + et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord + entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard + et qu'ils ont travaille vainement pour reconcilier des morts qui + toute leur vie se sont contredits. + + "Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec + Gilbert, eveque de Poitiers, l'universalite aux formes natives, et + il s'evertue pour expliquer leur uniformite[20]. Or la forme native + est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrete pas dans + l'esprit de Dieu, mais elle est inherente aux choses creees; elle + s'appelle en grec [Grec: eidos], etant a l'idee ce que l'exemple est + a l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est concue + insensible par l'esprit, singuliere aussi dans les singuliers, mais + universelle dans tous. + + [Note 20: "Il en est qui, a la maniere des mathematiciens, + abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit + universaux." (_Id., ibid._.)] + + [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement + _exemplum originale_.] + + "Il y en a un qui, avec Joslen, eveque de Soissons, attribue + l'universalite aux choses rassemblees en une et la refuse aux + individus. Mais quand de la il en a fallu venir a l'explication des + autorites, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de + passages, supporter la grimace du texte indigne. + + "Il est quelqu'un enfin qui appelle a son aide une nouvelle langue, + faute d'etre assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui + parle de genres et d'especes, tantot il dit qu'il faut entendre + par la des choses universelles, tantot il explique que ce sont les + _manieres_ des choses. Ou a-t-il trouve ce nom? Dans quel auteur + cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou + dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici + ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses + de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs repugne a + recevoir ce nom de _maniere_. Et ce nom, l'interpretation ne le peut + ramener qu'a ces deux sens: la maniere est ou le nombre des choses + ou l'etat permanent de la chose. + + "Et il ne manque pas de gens qui ne considerent que les etats des + choses et disent que les etats sont les genres et les especes." + +Cette exposition des systemes est interessante, quoique l'on put en +contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de demontrer les +titres des partisans de Joslen, ou meme de ceux de Gautier de Mortagne, +si leurs opinions sont bien rendues, a se voir classer parmi les +realistes, les uns n'admettant d'universalite que la totalite +collective, les autres reunissant dans chaque individu tous les +caracteres et tous les degres de generalite et de particularite. De +meme, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine +d'Abelard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le +premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siecle, placant +entre le conceptualisme que lui-meme professait et le nominalisme +de Roscelin, Abelard le Palatin, assigne au dernier une doctrine +intermediaire qui, procedant de l'un et conduisant a l'autre, a pu etre +successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des +historiens posterieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la +doctrine d'Abelard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'ecartait un peu +de son hypothese_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme +l'hypothese meme d'Abelard et sont parvenus a l'en faire passer pour le +createur. + +[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real. +init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)] + +[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales +dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.] + +Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abelard a +ete juge du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne +s'est distingue d'eux qu'en ce qu'il imputait a l'oraison ce qu'ils +attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le +meme auteur, seduit Abelard que parce qu'elle etait la plus facile a +comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idee puerile, une +doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravite de philosophe_, +et, suivant le precepte de saint Augustin, il sacrifiait au desir de +se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons +que cette fois il n'y aurait pas reussi avec nous, et la nuance de +nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On +verra dans l'expose donne par lui-meme si ses sentiments ont ete bien +fidelement representes; lui aussi il a enumere et discute tous les +systemes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint +lui-meme autrement que ses peintres; mais il n'est pas tres-facile a +reconnaitre. + +[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.] + +[Note 25: Aucun auteur n'avait encore reussi a s'expliquer les +expressions de Jean de Salisbury, et a bien saisir la distinction qu'il +met entre Abelard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_, +t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c. +iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la meme incertitude, sans +le manuscrit que nous analysons au chapitre x.] + +Ses traits ont deja ete esquisses. En parlant de la division, il nous a +dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et la, ce qu'il +pensait n'etait pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a +profondement distingue l'intelligence de la sensation, et attribuant a +la premiere la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions +qu'une image, il a montre l'intelligence suscitee et secondee par les +sens, mais produisant spontanement ses idees qui, pour etre valables, +n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter a des realites +individuelles. Les universaux, pour etre les notions de quelque chose de +plus et d'autre que les realites individuelles, ne sont donc des idees +ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent etre valables et +solides, sans supposer des essences generales dont la conception est +toujours equivoque et gratuite. La, il s'est montre conceptualiste, mais +sans trace de scepticisme: il n'a donc pas ete vrai nominaliste. + +Voici maintenant un traite special sur la question. Il est dans nos +mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et +Speciebus_[26]. Je suis porte a croire que ce titre n'est pas le +veritable, ou qu'il n'indique pas completement le sujet de l'ouvrage, +qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept +premieres pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un debris +d'une portion d'ouvrage dirigee contre la doctrine de Roscelin sur le +tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre +traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit recemment publie nous +apprend, ce que temoignait deja plus d'un passage de la Dialectique, +que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) etaient +defendues par Abelard contre les atteintes du nominalisme, et ce +fragment, redige par un de ses partisans, pourrait bien contenir des +passages recueillis litteralement a ses lecons, ou extraits de ses +ecrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les +bibliotheques un peu riches en manuscrits de l'epoque, nous valussent le +traite entier ou quelque edition d'un autre traite sur la question qui +avait le plus exerce son esprit et signale son enseignement. On verra +que nous avons pu nous-meme consulter sur ce sujet un manuscrit +d'Abelard que ne mentionne aucun catalogue. + +[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et +Speciebus._ Ouvr. ined., p. 507-550. M. Cousin, qui a publie ce morceau +precieux et inconnu, l'a decouvert a la bibliotheque du Roi dans un +manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Pres. (Introd., p. xiv et +xviii.)] + +[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.] + +Mais enfin, comme les genres et les especes sont l'origine et le fond +veritable de la question, et comme nous possedons sur ce point un +fragment etendu, etudions-le d'abord dans tous ses details. Il commence +ainsi[28]: + +[Note 28: Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.] + + "Sur les genres et les especes, les opinions sont differentes. Les + uns, en effet, affirment que les genres et les especes ne sont que + les mots, lesquels sont generaux ou particuliers, et ils ne leur + assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, + disent qu'il y a des choses generales et des choses speciales, + d'universelles et de particulieres, mais ceux-ci memes se divisent + entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les + individus) sont especes et genres, genres subalternes et genres + generalissimes (predicaments), consideres de telle ou telle facon; + d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles + qu'ils croient etre tout entieres essentiellement dans chaque + individu." + +Ce bref expose separe d'abord le nominalisme et le realisme, puis +dans le realisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que +des individus, voit dans les individus des universaux consideres et +restreints d'une certaine maniere et plus ou moins particularises; +c'est l'opinion que Jean de Salisbury prete aux partisans de Gautier +de Mortagne. L'autre admet, independamment des individus, des essences +universelles qui resident entierement en chacun d'eux, et c'est +l'opinion, l'opinion premiere et fonciere de Guillaume de Champeaux. + +Abelard entreprend l'examen de ces opinions, en commencant par la +derniere, dont il donne le developpement. + + "De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement + subsister, et d'abord enquerons-nous de cette pensee qui se pose + ainsi: l'homme est une certaine espece, chose essentiellement une, a + laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette + meme espece ou chose est de la meme maniere _informee_ par les + formes qui font Platon et les autres individus de l'espece homme. Il + n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matiere + pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en meme temps + _informe_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensee, on + l'applique des especes aux individus et des genres aux especes. + + "Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en + meme temps a Rome et a Athenes? En effet, ou est Socrate, la est + aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantite recu la forme + de la _socratite_, car tout ce que recoit la chose universelle elle + le garde dans toute sa quantite[29]. Si donc la chose universelle + affectee tout entiere de la _socratite_ est dans le meme temps a + Rome tout entiere en Platon, il est impossible que dans le meme + temps n'y soit pas la _socratite_, qui contenait l'essence tout + entiere; or, partout ou la _socratite_, est dans un homme, la est + Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable + n'a rien a opposer a cela[30]. + + [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument; + aussi M. Cousin l'a-t-il attaquee, et il a fait remarquer que plus + d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, + mais successivement, et en etant tout entiere dans chacune de ses + manifestations, ne pas les garder a toujours ni s'identifier avec + elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au + contraire une individualite rigoureuse, et ses manifestations ou + modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abelard: + "L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans + sa totalite tout ce qu'elle recoit," est vraie hypothetiquement, + c'est-a-dire dans l'hypothese de Guillaume de Champeaux, et si + l'essence universelle est integralement dans chaque individu. Elle + devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espece n'est pas + identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus + la, suivant Abelard, la supposition du realisme absolu. (Cousin, + Introd., p. cxxxvi.)] + + [Note 30: Aristote en juge comme Abelard: "Il est impossible, selon + nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et + d'abord, la substance premiere d'un individu, c'est celle qui lui + est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel, + au contraire, est commun a plusieurs etres; car ce qu'on nomme + universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre + d'etres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de + tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous, + cela n'est pas possible. Mais si l'universel etait la substance d'un + individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unite + de substance et l'unite d'essence constituent l'unite d'etre. + D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un + sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet." + (_Metaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)] + + "Autre consequence. La sante et la maladie ont leur fondement dans + le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps + seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est + affecte de maladie, ce tout, puisqu'il recoit dans toute sa quantite + tout ce qu'il recoit, n'est nulle part au meme moment sans la + maladie; or ce meme tout est dans Platon, il devrait donc y etre + malade, mais il ne l'y est pas. De meme pour la blancheur et la + noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas echapper + en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on + accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi + dans l'interieur[31]. Ceux-la ne font pas attention a l'universalite + qui pretendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans + l'universalite, quoique malade dans l'inferieur, ils n'entendent + point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient + l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la + singularite; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalite, + c'est-a-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent, + des qu'il est malade dans l'inferieur, l'animal universel et + l'animal dans l'inferieur etant une meme chose[32]. + + [Note 31: L'interieur dit le degre metaphysique immediatement + au-dessous du precedent; l'inferieur du genre, c'est l'espece. Ici, + c'est l'homme et l'homme individuel.] + + [Note 32: Un meme, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence + universelle est un universel reel (_Illud universale_) ou _un meme_ + (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est + diversifie que par les formes auxquelles il est combine. Il faut se + familiariser avec cette expression.] + + "Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant + qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: + l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent + que ce qui est universel ne lui confere pas la maladie; c'est comme + s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car + ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en + disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: + retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est + Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de meme, si vous + retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est + malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux + fois _en tant que_ de la maniere suivante: _en tant qu'_il est + universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel. + + "S'ils ont recours a la ressource de l'etat[33] et qu'ils disent: + l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'etat + universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: + _dans l'etat universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident? + Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet + accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou + d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal + n'est pas malade dans une substance autre que lui-meme; si de la + substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas + malade dans l'etat universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la + maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge. + + [Note 33: C'est la proprement le mot introduit, suivant Jean de + Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel + ou individuel etait une meme substance a differents etats ou a + differents degres; au fond, cette doctrine abandonnait le realisme; + mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en + mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans + l'individu.] + + "De meme, toute difference qui advient au genre le plus prochain + constitue l'espece, ainsi fait la rationnalite dans l'animal. + Aussitot, en effet, que la rationnalite touche cette nature, celle + d'animal, aussitot l'espece est produite, et la rationnalite trouve + en elle son fondement. + + Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le + genre recoit, il le recoit dans toute sa quantite; mais de la meme + maniere, l'_irrationnalite_ affecte en meme temps l'animal tout + entier; ainsi deux opposes sont dans un meme de la meme maniere + (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point + inconvenant[34] que deux opposes soient dans un meme universel, + parce qu'a cela Porphyre se recrie, niant que dans un meme universel + soient des opposes: _Il n'a pas ces opposes_, dit-il en parlant du + genre, _car il aurait simultanement des opposes dans un meme_. Et a + cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera + quelque chose, ni les opposes ne sont en un meme_[35]. Et qu'ils ne + croient pas se sauver en disant que la Porphyre ne tient pas pour + absurde que deux opposes soient dans un meme, pourvu qu'ils ne + soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils + sont[36]. Sur ce pied-la, il ne serait pas contradictoire que le + blanc et le noir fussent dans un meme, puisqu'ils ne le constituent + pas. + + [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui repugne ou + ce qui est contradictoire, l'absurde logique.] + + [Note 35: En traitant de la difference, Porphyre dit qu'elle est ce + dont l'espece surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme + (espece) ait de plus que l'animal la rationnalite; car si l'animal + avait la rationalite, que resterait-il pour en distinguer l'espece? + il faudrait que l'animal eut egalement l'irrationnalite, puisqu'il y + a des especes sans raison, c'est-a-dire que l'animal aurait toutes + les differences a la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait + simultanement d'opposees. Et Porphyre ajoute: "Nec enim omnes + oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas," et plus bas: + "Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita + erunt." C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule + version de Porphyre que nous croyons qu'Abelard ait eue sous les + yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant + il cite les deux passages en des termes un peu differents, et qui + traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas + antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena....... + oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto + estai.] (_Isag._, III.)] + + [Note 36: Porphyre dit en effet au meme endroit: "_Potestate quidem + habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le meme a + bien toutes les differences en puissance, mais aucune en acte;" + c'est-a-dire que l'animal peut etre l'animal sans raison comme + l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait etre actuellement l'un + et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'etre le + genre. C'est bien en effet de la difference constitutive que parle + ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abelard n'en est pas moins + plausible.] + + "Il y a plus de simplicite dans ce que disent quelques-uns, que les + differences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement + dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert + a soi-meme de sujet[37]. Mais je reponds que l'espece a ete faite + du genre et de la difference substantielle, et comme dans la statue + l'airain est la matiere et la figure est la forme, de meme le genre + est la matiere de l'espece, dont la difference est la forme. C'est + la la matiere qui recoit la forme. Ainsi, dans l'espece constituee, + le genre soutient la forme, car une fois constituee, l'espece + est composee de matiere et de forme, c'est-a-dire de genre et de + difference; et ainsi nous revenons au meme point, et la difference a + son fondement dans le genre. + + [Note 37: Il faut ajouter pour eclaircir la these: "Et le genre + n'est point le sujet fondamental de la difference, car il serait + l'espece; donc, n'etant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi, + _per se_."] + + "Mais ils disent: la rationnalite a bien son fondement dans la + chair, qui est un genre en dehors de l'espece et non un genre de + l'espece homme. Ils admettent donc deux impossibilites: la premiere, + c'est que le genre soit hors de l'espece et de ses individus, malgre + ce que dit Boece: _La similitude des especes diverses, laquelle ne + peut etre que dans les especes et leurs individus, constitue le + genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans + l'espece, et que la meme chose au meme moment soit le genre hors de + l'espece, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement + le genre." + + [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice + de l'objection est de substituer le corps a l'animal et la chair au + corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est + pas le genre de l'espece homme, et la chair est une espece du corps. + De cette maniere, l'homme etant la raison incarnee et non plus + l'animal rationnel, n'est plus une espece composee de la difference + pour forme et du genre pour matiere. Abelard n'a pas de peine a + montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux regles + de l'art.] + + "De plus, si la forme a son fondement dans l'espece (et elle + l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalite + etait l'humanite meme, en dehors de l'espece composee alors + d'humanite et d'animalite), elle a son fondement dans une chose + constituee d'elle-meme et du genre, et c'est ainsi le constitue + meme qui sert de fondement au constituant; d'ou il suivrait que + l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en + effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et + disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de + separer la rationnalite et l'homme, la rationnalite etant renfermee + dans l'homme? + + "La rationnalite est quelque chose, elle doit donc etre contenue + dans un des membres de la grande division d'Aristote: "Les choses ou + sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un + sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et + sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun + sujet[39]." Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un + sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalite est dite d'un + sujet, quand on dit _cette rationnalite_; elle est dans un sujet, + qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet, + _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui + soit impossible de subsister sans ce sujet meme:_ car c'est ainsi + qu'Aristote definit _etre dans un sujet_; mais elle est partie + formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher + un sujet dont elle ne soit point partie. + + [Note 39: C'est la grande division des choses etablie au + commencement des Categories d'Aristote, II, et dans Boece, _In + Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquee + dans Abelard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble + prouver que nous n'avons pas un ouvrage acheve, mais le canevas d'un + ouvrage, ou un memorial d'arguments sur la question.] + + "Mais, diront-ils, la rationnalite est dans l'homme comme dans un + sujet, et elle n'est pas en lui comme partie integrale; c'est la + seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je + dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas + comme partie integrale. S'ils disent que la derniere partie de la + definition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit + impossible de subsister sans ce sujet meme_, vu qu'il est possible + que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inferieurs, non + pas actuellement, bien entendu, mais en general; dites-leur la + meme chose de la rationnalite, car, suivant eux, quand meme la + rationnalite ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature. + +Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalite est dans le sujet homme +comme une partie qui en peut etre separee, qu'est-ce que le sujet homme +separe de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle +en est partie formelle et non integrale, on peut repondre qu'alors +l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie +integrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? +Si l'on dit que l'animal ne peut etre dans le sujet homme comme la +rationnalite, parce qu'il est possible de l'en separer sans qu'il cesse +de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui +font de la rationnalite une essence subsistante n'en doivent-ils pas +dire la meme chose? Il faut donc admettre que la rationnalite et +l'animalite sont dans le sujet homme de la meme maniere et sont +egalement necessaires pour le constituer, et que la rationnalite n'est +pas plus que l'animalite une essence subsistante en dehors de l'animal +humain. + +L'extrait qu'on vient de lire contient une polemique assez vive contre +la theorie generale de l'existence propre des essences generiques ou +speciales, distinctes des individus et cependant residant identiquement +et integralement dans les individus. La pensee principale d'Abelard, +c'est que cette theorie etablit, entre les elements constituants des +etres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie +logique; ils ne sont plus, en effet, matiere et forme, genre et +difference. Ou bien il faut admettre des essences hierarchiques, entre +lesquelles, du moment qu'on les tient pour reelles et subsistantes, +on ne sait plus quelles relations assigner, car ou est le rapport +ontologique possible entre une substance universelle et une substance +individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'etre proprement dit qu'aux +substances universelles et reduire les differences tant specifiques +qu'individuelles a de simples accidents, et c'est encore une extremite +incompatible avec la nature des etres. Mais la theorie peut prendre +encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abelard en +parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les +divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une +idee a une autre idee, d'une objection a une reponse, et quelquefois il +ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le developpe +avec complaisance. Son ouvrage ressemble a un recueil de notes destinees +a l'enseignement ou a la controverse. + +Trois objections detachees qui ne rentrent pas dans l'argumentation +precedente, s'offrent encore a lui, et il les pose brievement en ces +termes: + + 1 deg. Tout _materiel_ est constitue completement par sa forme et sa + matiere; or la matiere de Socrate est l'espece homme, la forme est + la _socratite_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate + est aussi compose d'elements, tout corps etant compose des quatre + elements; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les + elements viennent se reunir dans Socrate, car ou ce sera la matiere, + ou une partie de la matiere, ou la forme, ou une partie de la forme. + Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas + comment ce peut etre la. Quoique la maison soit constituee par le + mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en + composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut etre en + effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties + de la maison. + + 2 deg. Les genres et les especes, etant des choses, sont ou createur ou + creature: s'ils sont crees, le createur a ete avant la creature; + ainsi Dieu a ete avant la justice et la force, qui sont sans aucun + doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait ete avant + d'etre juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division + de createur et creature n'est pas complete, ils preferent celle + d'engendre et d'inengendre[40]. Soit, et alors les universaux sont + dits inengendres et partant coeternels, auquel cas, chose criminelle + a dire, l'ame ne serait point soumise a Dieu, etant coeternelle a + Dieu et n'ayant ni origine ni createur. Socrate est compose de deux + coeternels a Dieu; toute creation n'est qu'une conjonction nouvelle, + car la matiere et la forme sont deux universaux, et en cette qualite + elles sont coeternelles a Dieu. La faussete est manifeste. + + [Note 40: La division de toutes choses en createur et creature + etait fort connue, et avait ete mise en valeur par Scot Erigene. En + l'employant contre le realisme, comme en lui donnant la forme de + la division en engendre et inengendre, Abelard argumente contre le + systeme des idees eternelles, et par consequent contre Bernard de + Chartres et au fond contre le platonisme.] + + 3 deg. Enfin il me vient encore cette objection: c'est une meme essence + (l'essence _animalite_) qui fait, avec la rationnalite, l'homme, + avec l'irrationnalite, l'ane; comment se fait-il que d'une seule + essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que + le blanc et le noir fussent a la fois dans le meme doigt, cela ne + ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se + concilier avec cette folie, et nous les developperions en objection, + si l'on n'en avait dit assez. + +Jusqu'ici, Abelard n'a combattu que la theorie des essences universelles +residant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui, +suivant son recit, dominait dans l'ecole episcopale de la Cite, +lorsqu'il y parut a son tour et contraignit Guillaume de Champeaux a se +retracter. Voici les termes dont il se sert: + + "Mon precepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant change son + ancien habit, se convertit a l'ordre des clercs reguliers... Mais sa + conversion ne le fit renoncer ni a la ville de Paris, ni a l'etude + habituelle de la philosophie. Dans le monastere meme ou il s'etait + transporte pour cause de religion, il tint immediatement ecole a + sa maniere accoutumee. Alors moi, revenu a lui pour l'entendre + professer la rhetorique, entre autres essais de discussion, je + le forcai, par les arguments de controverse les plus evidents, a + changer ou plutot a detruire son ancienne doctrine des universaux. + Son systeme touchant la communaute des universaux etait d'etablir + que la chose totale et identique residait essentiellement et + simultanement dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y + trouvait aucune diversite dans l'essence, mais seulement une variete + causee par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda + cette doctrine: il dit desormais que la chose identique l'etait, + non pas essentiellement, mais indifferemment, et comme c'est sur ce + point des universaux que s'eleve toujours la question capitale entre + les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrige ou plutot + forcement abandonne sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel + delaissement qu'a peine l'admit-on depuis lors a professer la + dialectique, comme si la totalite de l'art consistait dans cette + question des universaux[41]." + +[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.] + +La dialectique d'Abelard est le commentaire de ce recit. Nous venons d'y +lire le resume de l'argumentation par laquelle il forca Guillaume de +Champeaux a modifier sa these. Il va le poursuivre maintenant dans +sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de +l'indifference, _sententia de indifferentia_, et qu'au debut il a +representee comme n'admettant dans les individus que des universaux +differemment consideres. On va voir comment il l'a developpee; ici nous +analysons au lieu de traduire[42]. + +[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.] + +Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu differemment +considere est et l'espece, et le genre, et ce qu'il y a de plus general +(genre supreme). Socrate, quant a sa nature accessible aux sens, est un +individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier +dans aucun autre homme. La _socratite_ ne donne pas un autre homme que +Socrate. Mais l'idee de Socrate ne contient pas toujours tout ce +que designe ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne +considere en lui que ce qui caracterise l'homme, savoir l'animal +rationnel mortel, et voila l'espece. Car c'est un nom qui peut etre +attribue a des etres, divers quant a l'existence, les memes quant a la +nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces +mots: c'est un predicable de plusieurs en _quiddite_ de meme etat; +_predicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de +plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numeriquement differentes; _en +quiddite_ (_in quid_), comme predicat ou attribut essentiel; _d'un meme +etat_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le meme +degre de l'echelle ontologique[43]. + +[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idees de Gautier de Mortagne; +mais il parait qu'elles n'etaient qu'une traduction du systeme modifie +ou du second systeme de Guillaume de Champeaux dont la subtilite etait +tres-inventive.] + +Puis, si l'intelligence ecarte la rationnalite, et ne considere que ce +que designe le mot _animal_, Socrate _en cet etat_ devient genre. Enfin, +si delaissant toutes formes, nous ne considerons en Socrate que la +substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus +general, ou generalissime, pur predicament. Et comme vous pourriez +objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas +plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque +l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme +Socrate lui-meme; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en +tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un +autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se +retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est +homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui, +c'est-a-dire, en meme essence que lui. On peut raisonner de meme de +l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se +retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant +que l'on considere l'individu d'une maniere on d'une autre, +c'est precisement ce qu'on appelle le _non-different_ ou plutot +l'_indifferent_ (_indifferens_). + +Cette doctrine de l'indifference se refute par l'autorite et par la +raison. + +L'autorite, c'est Porphyre. Il dit: "Les choses les plus generales sont +au nombre de dix; les plus speciales sont en un certain nombre, mais +non pas infini; les individus sont en nombre infini[44]." Or, dans le +systeme en question, les individus, en tant que substances, sont les +choses les plus generales et cessent d'etre en nombre infini. + +[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.] + +On repond precisement par la non-difference. Oui, dit-on, les genres les +plus generaux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-a-dire que +les genres les plus generaux comprennent des essences en nombre infini. +Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de +commun, de non-different, d'indifferent, et alors elles ne sont plus que +dix, les dix genres les plus generaux: ce qu'on exprime en disant que +ces memes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix +par l'indifference. Par exemple, autant d'individus de substance, autant +de substances et par consequent autant de genres les plus generaux; +et cependant tous ces individus se reduisent a un seul genre le plus +general, la substance, parce que sous ce rapport ils ne different point, +_indifferentia sunt_. + +Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature +est l'espece, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se +dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature a Platon? L'homme +de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas +Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus +sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun? + +[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.] + +On vous repondra, en recourant a l'indifference (_ad indifferentiam +currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_) +Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est +l'essence indifferente de l'homme, et par consequent de tous les hommes. +Ainsi, comme essence indifferente, Socrate est Platon. + +Mais voici toujours Porphyre: "Le genre est ce qui s'affirme de +plusieurs differents en espece, l'espece ce qui s'affirme de plusieurs +differents en nombre[46]." Et alors, comme Socrate, _en l'etat_ +d'animal, est un genre, il est inherent a plusieurs especes differentes; +en l'etat d'homme, il est une espece, et il appartient a plusieurs qui +different numeriquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme +qui est Socrate, soit inherent a un autre que lui-meme? + +[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.] + +Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun etat, c'est-a-dire a +quelque degre ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_ +a personne qu'a lui; mais que dans l'etat d'homme, c'est-a-dire +considere comme espece _homme_, on peut dire qu'il est inherent a +plusieurs, parce que plusieurs lui sont inherents, comme non differents +de lui, comme indifferents. De meme, si on le prend comme animal. Ici on +se heurte contre l'autorite de Boece: "L'espece n'est pas autre +chose qu'une pensee collective qui se recueille de la ressemblance +substantielle d'individus qui different numeriquement. Le genre est une +pensee tiree de la ressemblance des especes[47]." Or, ceci ne s'accorde +pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espece +qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'etant pas dans plusieurs; et de +meme pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate +comme homme se recueille et de soi-meme et de Platon et des autres; que +tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-meme? mais cela +est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus +ou les autres especes; c'est l'inverse. "Les genres et les especes ne +sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boece[48], mais sont la +collection ou la conception commune qu'opere l'intelligence de tous les +individus." Dire que Socrate comme homme est une espece, c'est donc dire +que l'espece est la collection d'un individu. + +[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.] + +[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.] + +Apres l'autorite, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant +qu'homme, est une espece, on peut dire de Socrate: "Cet homme est une +espece; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espece." Le +syllogisme est regulier[49]. + +[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la premiere ligure +(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)] + + "J'argumente. 1 deg. Si Socrate est une espece, Socrate est un + universel; 2 deg. s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3 deg. + s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On resistera a + la seconde consequence, car dans ce systeme tout universel est un + singulier, tout singulier est un universel diversement considere. Je + reponds: La substance est ou universelle ou singuliere. C'est la, je + pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50]. + Or, comme dit Boece dans le livre _des Divisions_, "celles-ci ont + cette regle commune que tout ce qui est ainsi divise doit l'etre + en opposes[51]." En sorte que si nous divisons le sujet par les + accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont + blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais + _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres + ni noirs ni blancs_. Voici, d'apres cela, comment il faudrait s'y + prendre pour nier que cette division "Toute substance est ou + universelle ou singuliere," soit suivant l'accident: il faudrait + dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier + qu'entre blanc et doux. + +[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.] + +[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.] + + "Ils disent, eux, que Boece n'a point parle de toutes les divisions + suivant l'accident, mais des regulieres; si vous leur demandez + quelles sont les regulieres, ils repondent: celles auxquelles + la regle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque + l'autorite dit si clairement, en parlant des divisions selon + l'accident: _Celles-ci ont toutes cette regle commune_, etc., ils + pretendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais + ils ne tiendront pas la, car la-dessus precisement, sur l'universel + et le singulier, l'autorite les contredit: aucun universel n'est + singulier et aucun singulier n'est universel. Boece, en parlant de + cette division: "La substance est ou universelle gu singuliere," + dit dans son commentaire sur les Categories: "Il ne se peut que + l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle + de l'accident... ni la particularite, ni l'universalite ne passent + l'une dans l'autre, car l'universalite peut etre affirmee de + la particularite, comme animal de Socrate ou de Platon, et la + particularite accepte l'attribution d'universalite, mais non en + sorte que l'universalite devienne particularite, ni que ce qui + est particulier devienne universalite[52]." _Universalite_ et + _particularite_, ces noms sont pris pour l'universel et le + particulier, les exemples nous l'apprennent, temoin celui d'animal + et de Socrate. A ceci, rien ne peut etre oppose de raisonnable. + +[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.] + + "Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent: + Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et + reciproquement; mais quand il est universel, le singulier est + universel, et reciproquement." Contre cela, voici les paroles que je + dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ parait avoir ce sens: + aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant + universel; ce qui est consequemment faux, car Socrate demeurant + Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore + avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularite ne confere + a aucun singulier d'etre universel, ou bien elle enleve a l'homme + singulier l'universalite; ce qui est completement faux entre Socrate + et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et + n'interdit a aucun singulier d'etre quelque chose d'universel, + puisque, suivant eux, tout singulier est universel. + + "De meme, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, + c'est-a-dire dans toute la propriete qui lui vaut d'etre designe par + le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-a-dire + en toute cette propriete que designent ces mots _c'est un homme_; + voila qui est encore faux, car Socrate designe l'homme socratique, + et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_. + + "Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriete qui motive + la designation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que + signifie homme, que pourront-ils conclure de la?... Qu'un autre se + charge d'en juger." + +D'apres le principe de Porphyre que l'espece est composee du genre et +de la difference substantielle, comme la statue de l'airain et de la +figure, la matiere, ainsi que la difference, est une partie de l'espece. +L'espece elle-meme en est le tout definitif. Ces deux parties sont donc +correlatives, et opposees l'une a l'autre; et comme un pere n'est pas le +pere de soi-meme, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose +que lui-meme, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas +d'elle-meme, mais du tout qui n'est pas elle. + +Mais si l'homme et sa matiere ne font qu'un (ce qui arrive dans +la doctrine ici combattue; la ou l'espece meme n'est que le genre +diversement considere, l'espece homme n'est essentiellement que le genre +animal), si, l'espece etant un tout compose de sa matiere et de sa +difference, l'espece _homme_ ne fait qu'un avec sa matiere _animal_, +l'espece sera un tout compose de lui-meme et d'un autre, ce qui est +impossible. En d'autres termes, si l'espece homme et l'animal, son +genre, ne font qu'un meme, comme tout genre est inherent a son espece, +le meme est inherent au meme, ce qui ne peut etre. Que ce qui est soi +puisse etre inherent a soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit +Boece[53]. + +[Note 53: "Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro +primo." (P. 769.) Voila une preuve qu'Abelard connaissait le commentaire +de Boece sur les Topiques de Ciceron.] + +De cette discussion du realisme, il resulte que les choses generales ne +sont pas, a proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des +choses, il semble, d'apres une antithese fort usitee, qu'elles sont des +mots. On concoit donc que pour avoir conteste aux choses generales +leur realite, Abelard ait ete accuse d'avoir soutenu le nominalisme. +L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la +doctrine ainsi appelee dans l'histoire. Il faut distinguer en effet +entre ceux qui, par forme de refutation et pour convaincre leurs +adversaires d'erreur, disent aux ennemis du realisme que, si les +universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et +ceux qui etablissent volontairement et dogmatiquement que les universaux +sont et doivent etre des noms. L'allegation des premiers est une +critique, une consequence extreme tournee a crime, une accusation. Celle +des seconds est une doctrine avouee. Les premiers entendent que les +choses qui ne sont que des idees ne sont que des mots, des sons de la +voix. Les seconds pretendent que les universaux ne sont pas meme des +idees, mais des mots sans idees, des noms sans objet meme intellectuel. +Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait ete negligee, +doit etre presente a qui veut bien apprecier les opinions et les hommes +que cette controverse a mis en scene. Ainsi, il est bien permis de +soutenir encore qu'Abelard a ete nominaliste, si l'on entend par la que +du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de +distance qu'on ne veut pas s'y arreter; mais il serait historiquement +faux de dire que la doctrine d'Abelard ait ete le nominalisme, et qu'il +n'ait fait que repeter Roscelin. C'est a peu pres ainsi qu'on pretend +quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que des +qu'un homme est gallican il est janseniste, et des qu'il est janseniste, +protestant. Et cependant il y aurait mensonge a pretendre que le +gallicanisme, le jansenisme, et le protestantisme ne soient pas des +doctrines et des sectes profondement distinctes. + +Attendons-nous donc a voir Abelard, abandonnant le realisme comme +vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54]. + +[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.] + + "Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les especes + ne soient que des mots universels et particuliers, predicats ou + sujets, et non pas des choses. + + "Il faut d'abord citer l'autorite qui affirme quo ce sont des + choses. L'espece," avons-nous vu dans Boece[55], "n'est qu'une + pensee recueillie de la similitude substantielle d'individus + numeriquement dissemblables; le genre est une pensee recueillie de + la similitude des especes." Or, qu'il regarde ces similitudes comme + des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on + disant: "Il y a de telles _choses_ dans les etres corporels et + dans les sensibles; l'intelligence en concoit au dela des objets + sensibles[56]." Le meme Boece dit encore: "Puisque les premiers + genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait necessairement + que ce fut aussi le nombre des mots simples qui se diraient des + _choses_ simples[57]." Mais eux, par les genres, ils expliquent + qu'il faut entendre les _manieres_[58]. Aristote dit dans le _Peri + Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres + particulieres_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent: + "_Les choses_, c'est-a-dire les mots." Quand je parle d'animal, dit + Boece, je designe une substance qui s'affirme de plusieurs. Que + cette autorite enonce par la qu'il y a des choses universelles[60], + quand il ajoute: "S'affirmer de plusieurs, ce qui est la definition + de l'universel," que ce soient des _choses_ prises comme predicats + et comme sujets, Boece le reconnait en disant: "La proposition + predicative enonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit + prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme predicat[61]." Ne + pouvant resister raisonnablement a des autorites aussi claires, + ils disent que les autorites mentent, ou bien, cherchant a les + interpreter, ils font comme ceux qui ne savent pas ecorcher, ils + coupent la peau." + +[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.] + +[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le precedent. On +pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens +qui lui est ici donne, et qu'il signifie que les generalites sont des +choses. Boece vient de dire que les objets des conceptions generales +different de ces conceptions, puisque celles-ci representent ces objets +comme s'ils existaient en eux-memes, tandis qu'il n'en est rien, et il +se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont +fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il repond qu'il +arrive sans cesse a l'entendement de considerer les choses autrement +qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi +l'entendement detache d'une chose une propriete qu'il considere en +elle-meme, c'est-a-dire autrement qu'elle n'est dans la realite, et il +reussit ainsi a la mieux connaitre. "Il y a donc de telles choses dans +les objets corporels et sensibles. Elles se concoivent en dehors des +sensibles, pour que leur nature puisse etre penetree et leur propriete +comprise." Le latin dit: "Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus +atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia, +ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi." N'est-il pas +evident que le mot _res_ est employe la pour exprimer ce dont on parle, +et parce que le langage est involontairement realiste?] + +[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.] + +[Note 58: Ces diverses citations etaient probablement devenues triviales +dans la controverse, et ici Abelard fait tres-succinctement allusion aux +interpretations diverses que les divers systemes en donnaient pour n'en +point etre embarrasses. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait +des gens qui par les mots de genres et d'especes entendaient tantot les +choses universelles, tantot la _maniere des choses, rerum maneriem_. +C'est probablement ce qu'Abelard appelle ici _manerias_. En tout cas, +le mot paraissait nouveau et obscur a l'auteur du _Metalogicus_, qui +trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la +chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'etymologie +exprimer que le nombre des choses, ou l'etat dans lequel la chose +demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens etait probablement le +veritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui +croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses +universelles, [Grec: diamone ton onton]; et cette expression aurait +ainsi ete conduite peu a peu a un sens approchant du sens moderne, +_la Maniere d'etre_. "Je ne sais ou l'on a trouve ce mot, dit Jean de +Salisbury." Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine +des _manieres_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le realisme, et +Abelard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p. +523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit. +phil._, t. III, p. 909).] + +[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il +semble qu'Abelard avait encore une autre version du _De Interpretatione_ +que la version de Boece, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: "Rerum +aliae sunt universales, aliae sunt singulares," et il y a dans la +version de Boece: "Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia." +Les termes cites Par Abelard sont conformes a la version de Pacius, +(edit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-meme avait probablement suivi +quelque traduction anterieure. Dans tous les cas, si la citation a +quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec, +[Grec: ton pragmaton].] + +[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boece. L'edition +d'Abelard renvoie a l'ouvrage de ce dernier sur les Categories, p. 131. +A cette page on cherche en vain les termes cites, mais j'y lis ainsi +qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des +substances premieres, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci, +et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances +premieres sont individuelles.] + +[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.] + +Mais alors ni les genres ni les especes, tant universelles que +singulieres, tant predicats que sujets, ne sont des mots; tout cela +n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui +est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots +sont successifs, les choses et les especes ne peuvent donc pas composer +des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorite a menti et +non qu'elle s'est trompee. + +En outre, comme la statue est materiellement d'airain, et que la +figure est sa forme, l'espece a le genre pour matiere et pour forme la +difference. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont +ni forme ni matiere. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est +nullement la matiere d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot +serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier +n'est pas le second. + +Mais on pretend que tout cela est facon de parler figurative. Dire +que le genre est la matiere de l'espece, reviendrait a dire que la +signification du genre est la matiere de la signification de l'espece. +Mais puisque le systeme est que rien n'existe que les individus, et que +les mots tant universels que particuliers ne designent au fond que des +individus, homme et animal signifient la meme chose, et par consequent +on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espece est +la matiere de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on +y est bien force, qu'on se defende contre Boece, qui montre que la +difference du genre au tout git en ceci que le genre est la matiere des +especes et les parties la matiere du tout[62]. Que si les especes sont +la matiere des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne +different plus, ils se confondent. + +[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.] + +Enfin, la signification du genre ne saurait etre la matiere de la +signification de l'espece, car le genre et l'espece sont une meme chose +dans le systeme de l'indifference, et un meme ne recoit pas de forme +pour se constituer lui-meme. "Mais," dit Boece, "le genre ayant recu la +difference se transforme en espece[63]." Un meme n'est point partie de +lui-meme, car si le meme etait a la fois tout et partie, le meme serait +oppose a lui-meme. + +[Note 63: _Id., Ibid_.] + +Voila tout ce qu'Abelard dit du nominalisme; mais c'est le cas de +rappeler ce que nous aurions bien fait peut-etre de reporter ici, +l'examen approfondi auquel il s'est livre de l'objection prise du tout +et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaitre +toute sa polemique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible +trace. + +[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et +Spec._, p. 517, et dans la present ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.] + +Cette refutation du nominalisme est en effet breve et superficielle, et +quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutot fondee sur des autorites que +sur la raison. + +Un des arguments les plus forts est assurement celui-ci, un mot +(_animal_) ne peut etre la matiere d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne +voit que c'est decider la question par la question? Si l'espece n'est +qu'un nom, c'est-a-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer a +ce rien les conditions de l'etre et de lui supposer une matiere et une +forme. Ce n'est qu'a ceux qui regardent le genre ou l'espece comme +quelque chose, que cette question doit etre posee, et elle ne peut +embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la deference pour +l'autorite qui a dit que le genre est la matiere de l'espece et l'espece +celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorite et non de +raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment +adopte la theorie du nominalisme ne soit pas deja resolu a se peu +soucier des autorites? + +L'autre argument, pris encore de l'autorite, plus fort par les mots +que parle fond, c'est que, d'apres les maitres, tout est substance ou +accident, et que les genres et les especes, n'etant pas des accidents, +sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des +substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment +des premieres, celles qui leur sont attribuees ou _predites_. Elles sont +substances, parce qu'elles font connaitre les substances premieres. +Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent. +Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne +decide rien quant a la realite substantielle des universaux; et qu'au +contraire il ne semble leur etre attribue qu'une realite derivee +de celle des substances premieres, c'est-a-dire individuelles? Les +substances premieres ou individuelles sont vraiment substances, en ce +qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les +autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore +substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec: +kategoreitai][65]) des substances premieres ou individuelles. +Evidemment, c'est ici la theorie de ce principe des nominalistes, +la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas +qu'Aristote ait soutenu la these des nominalistes, si ceux-ci, en +disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont +chimeriques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des realites, +puisqu'il les attribue aux substances memes, et en fait ainsi des +substances par attribution. + +[Note 65: Categ., V.] + +L'intervention constante de l'autorite dans les debats scolastiques +en constitue la plus grande difficulte. Cette autorite est a la fois +absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour +soi, multiplier les citations conformes, interpreter les citations +contraires; travail aussi epineux que sterile. C'est l'incoherence +des textes qui a produit dans la presente question la multitude et la +diversite des systemes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de +Jean de Salisbury: "Dans cette question, dit-il, + + _Magno se judice quisque tuetur_; + +et chacun, d'apres les paroles des auteurs qui ont indifferemment mis +les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa +doctrine ou plutot son erreur[66]." C'est ainsi que la controverse +devient souvent une veritable question de mots; et chose curieuse, Jean +de Salisbury qui a spirituellement discute et en partie refute les +systemes, tombe a son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il +produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les +especes ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque +les noms sont quelque chose[67]. Evidemment, l'equivoque sur le sens du +mot _etre_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la +difficulte. Aristote n'est pas irreprochable en cela; il s'est servi de +_l'etre_ avec une liberte, une indifference, qu'il fallait remarquer, si +l'on ne voulait pas tomber dans de frequentes meprises en le lisant et +le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrive aux scolastiques; +ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem +omnes Aristotelem profitentur_[68]. + +[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.] + +[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.] + +[Note 68: _Ibid_., c. xix.] + +Que de peines Abelard se serait epargnees, si, aussi hardi qu'il etait +presomptueux, il se fut fie a son orgueil, et si, rejetant les textes, +il n'eut, pour resoudre un genant probleme, ecoute que sa propre raison! + + + +CHAPITRE IX. + +SUITE DU PRECEDENT. + +Abelard a combattu le realisme, est-il par consequent nominaliste? Il a +combattu le nominalisme, est-il neanmoins nominaliste? C'est ce qu'il +nous reste a decider. + +"Montrons a present," dit-il, "avec la permission de Dieu (_Deo +annuente_), ce qu'il nous parait preferable d'admettre[69]." J'essaierai +d'expliquer ce systeme assez subtil, en suivant l'ordre des idees du +philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il +soit necessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidelite de +la couleur, de reproduire souvent les termes de l'ecole. + +[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.] + +Dans aucun systeme, on ne refuse une certaine realite a l'individu; +s'il ne possede l'etre par privilege, au moins le possede-t-il en +participation (Platon, Scot Erigene), et personne n'a articule +formellement que la chose individuelle fut une fiction. Abelard, voulant +se rendre compte de la constitution des etres, considere l'individu, +c'est-a-dire qu'il pose le probleme des genres et des especes dans +ce que les scolastiques ont appele apres lui le probleme de +l'individuation; c'est la le propre et la nouveaute de sa doctrine. Au +moins le procede est methodique: l'individu est certain et donne; partir +de l'individu, c'est aller du connu a l'inconnu, du simple au compose. +Avant de penetrer dans la constitution de l'espace humaine, etudions +donc avec Abelard les elements reels de l'espece, ou les individus. + +Socrate, comme tout etre individuel, comme toute essence, est un compose +de matiere et de forme; il est individu, de l'espece, l'homme Socrate, +homme par la matiere; Socrate par la forme; la matiere est l'_homme_, +la forme est la _socratite_. Dans Platon egalement, la matiere est +l'_homme_ et la forme la _platonite_. Ainsi l'essence _homme_ qui +resulte de l'union de la forme _humanite_ a la matiere _animal_, devient +dans l'individu la matiere _informee_, par la forme individuelle qui +fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de la une essence qui est +tout l'individu. La forme qui, en s'unissant a la matiere _animal_, +constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurement: +point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanite_, qui +devient la matiere de Socrate et comme le sujet de la _socratite_, +est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la +matiere, de Platon, mais n'est pas individuellement la meme, elle est +numeriquement differente, c'est-a-dire que l'une et l'autre font deux: +il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identite, Or +cette essence _humanite_, ou l'espece humaine, n'est pas ce qui en est +dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la reunion de toutes les +essences pareilles ou analogues, constituees, formellement dans chaque +individualite. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien +qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle +se compose, non pas des memes, mais des semblables; elle est _un_ +universel, _une_ espece, comme un peuple est _un_ peuple. + +[Note 70: _Met_., XII, iv et v.] + +Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanite_, ou +l'espece humaine, est constituee, on trouve que dans chacune des +essences qui la composent elle a pour matiere l'_animal_, et pour forme +une forme multiple et non pas une, la _rationnalite_, la _mortalite_, +la _bipedalite_, et les autres formes substantielles de l'humanite, +c'est-a-dire qu'elle est la collection de toutes les matieres _animal_ +affectees ou _informees_ de toutes ces formes substantielles. Et de meme +que la matiere _homme_, ou, comme dit Abelard, _ce d'homme_ (_illud +hominis_), qui soutient l'individualite _Socrate_, n'est pas +essentiellement la matiere _homme_ qui soutient l'individualite +_Platon_, de meme la matiere _animal_ (_illud animal_) qui soutient la +forme _humanite_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu, +mais son analogue, un non-different d'elle (_indifferens illi_), se +trouve comme matiere dans chaque individu de l'espece _animal_. Ce +non-different, ou cet indifferent a toute forme, semblable de nature et +non identique, ne devient essentiellement different et de plus en plus +different qu'en etant constitue formellement, d'abord par l'humanite, +puis par l'individualite. + +Si l'on reunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les +formes des diverses especes _animal_, on aura une collection generique +ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espece. Celle-ci +est la collection des sujets des individus humains, celle-la est la +collection des sujets des differences substantielles des diverses +especes. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est +composee materiellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de +_sensibilite_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve, +quant a sa matiere, ailleurs que dans chacune des essences qui le +composent, mais elles ont des analogues ou des non-differents qui +soutiennent les formes de toutes les especes de corps. A ce degre, c'est +la _corporeite_ qui est la forme, elle qui etait tout a l'heure comprise +dans la matiere, _animalite_. De meme qu'il s'est compose un nouveau +genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la +reunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre +_corps_, sera la collection de tous les etres composes materiellement de +_substance_, formellement de _corporeite_. Telle sera la constitution de +toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matieres des +especes du corps, ou bien des substances informees de la _corporeite_. +Faites abstraction de cette derniere forme, il vous reste des +substances, c'est-a-dire des non-differents, et c'est la le genre +le plus general ou supreme. Une espece de ce genre soutient +l'_incorporeite_, l'_incorporeite_ est sa forme, comme la _corporeite_ +etait tout a l'heure celle des substances, matieres des essences du +genre _corps_. Ces matieres prises comme essences, independamment de +la _corporeite_, sont les essences dont la multitude compose le genre +generalissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement +simples, on y peut encore decomposer l'etre en deux principes; sa +matiere serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la +_susceptibilite des contraires_. + +Nous avons atteint ici la matiere premiere de l'etre, mais puisque cette +matiere premiere est une notion, c'est-a-dire un defini, il faut bien +que l'on puisse distinguer idealement sa matiere de sa forme, et la +considerer au moins fictivement comme un genre dont la difference ou +l'equivalent de la difference consiste uniquement dans la propriete +d'engendrer des especes. La susceptibilite des contraires, propriete +de la pure matiere, n'est pas, en effet, une forme realisee, c'est la +simple possibilite de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indetermine +ne se realise qu'en se determinant. La definition qu'on vient de lire ne +donne a l'indetermine d'autre determination que d'etre determinante. Ici +la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilite +de l'acte; l'acte indetermine, mais possible, est en effet la seule +difference qu'il y ait entre l'indetermine pur et le neant. Qu'on y +songe bien, la matiere ou l'essence qui ne serait pas determinable ne +contiendrait plus rien de l'etre, et ne serait que le neant sous un faux +nom. + +C'est ainsi qu'Abelard passe en revue les divers degres de la categorie +de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'echelle +de l'etre. Il serait possible de faire un travail analogue sur les +autres categories, quoique la les conditions de l'etre ne soient pas +aussi reelles, et qu'il ne s'y agisse que des etres improprement dits, +la qualite, la relation, etc., ne pouvant exister separees d'un sujet. +Mais, comme le veut Abelard, "que ce qui a ete dit de la substance soit +entendu des autres predicaments[71]." + +[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire +remarquer combien cette deduction de l'etre dans ses diverses phases +dialectiques ressemble a l'evolution ontologique de l'etre partant du +neant, dans la logique d'Hegel, pour s'elever par _le devenir_ a toutes +les formes de la realite et de la pensee. (Hegel, Oeuv. compl. en all., +t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)] + +On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance, +le mot matiere ne doit pas etre compris dans le sens de l'oppose de +l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'etre, puisque dans le langage +d'Abelard, conforme en cela a celui d'Aristote, on pourrait dire que la +substance est indifferemment la matiere de l'esprit et la matiere du +corps, ou qu'elle est la matiere, le non-different qui peut recevoir +la forme de la corporeite ou la forme de l'incorporeite; mais ceci n'a +d'importance que s'il faut prendre toute cette decomposition d'idees +comme un denombrement methodique de realites, et non comme une analyse +de la pensee. Si nous avons fait plus que definir des mots, si nous +avons decrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait +un seul et meme etre reel, identique en soi sous des formes contraires, +comme l'incorporeite et la corporeite, et il n'y aurait plus dans +le fonds de l'etre de difference substantielle entre la matiere et +l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins +une difficulte contre le realisme, et qu'on pourrait traduire d'une +maniere qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, +etant reellement la pure essence avec la susceptibilite des contraires, +pourrait etre indifferemment creee ou creatrice, finie ou infinie; or +ce sont la certainement des attributs qui impliquent contradiction +non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul +demontrerait au moins que le genre substance, libre de toute +determination, n'est pas une realite. + +Mais tout tombe, ou du moins les difficultes se deplacent, si l'on prend +le parti de nier l'existence objective des genres et des especes, et +nous sommes ramenes a l'analyse des opinions d'Abelard sur la question; +il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les +objections qu'elles peuvent encourir. + +Et d'abord, il examine les diverses definitions qu'on peut donner de +l'espece, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui etre opposee. + +1 deg. La premiere designe sous le nom d'espece la multitude des essences +semblables entre elles. Ainsi l'espece _homme_ comprend la matiere de +tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude +humaine se compose de la matiere de Socrate, de celle de Platon, et des +autres. Or, la matiere est ce qui recoit la forme. L'espece _homme_ +recoit-elle donc la _socratite_, Socrate est-il l'humanite socratique? +non, c'est ce qu'il y a d'_humanite_, _illud humanitatis_, dans Socrate, +qui recoit la _socratite_, et non l'espece _humanite_. L'espece comprend +ce qu'il y a d'humanite dans Socrate et dans tous les autres; elle +comprend tous les analogues ou _non-differents_. Lorsqu'on dit que +l'espece est la matiere affectee de toutes les formes individuelles, on +n'entend pas que toutes les essences de l'espece recoivent en masse la +forme d'un individu donne, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de +nature aux autres, analogue de composition elementaire, et en ce sens +non differente, _indifferente_, prend la forme qui l'individualise. On +dit que toute l'espece est propre a recevoir la forme individuelle, +comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, +quoiqu'une partie seulement doive etre stylet, une autre partie couteau. +Ainsi l'espece est reelle comme collection de realites, mais non +independamment des realites qui la composent; elle n'existe pas +integralement dans chacune de ces realites individuelles. + +2'o On definit aussi l'espece, ce qui est affirme de plusieurs, en vertu +de la categorie d'essence, ou bien ce qui est attribue a divers a titre +d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribue a ce titre est +dit inherent au sujet: or, l'espece humaine, ou la collection des +essences ou matieres individuelles, n'est pas apparemment inherente a +Socrate ou a Platon. Une partie seulement de cette collection recoit +la _socratite_ ou la _platonite_. En ce sens seulement l'humanite est +inherente a l'un ou a l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un +mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquees +ou adherentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armee +touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de +cette armee ne le touchent pas. Ainsi l'espece touche les individus, +s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de +l'espece qui est reellement dans l'individu, et c'est par extension que +le langage semble attribuer toute l'espece a l'individu. Lorsqu'on +dit: Socrate est homme, on ne dit pas evidemment: Socrate est l'espece +_homme_, mais Socrate est de l'espece _homme_. + +3 deg. En effet, voici encore une definition de l'espece: elle est ce qui +est attribue en essence a l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme +comme predicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est +l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_, +c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique +a cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme +seraient une seule et meme chose, et le singulier serait l'universel. + +On retomberait ainsi dans l'erreur reprochee aux doctrines opposees. +Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer +en essence_ et _etre identique_; mais cette confusion est fautive. De ce +qu'une chose est le predicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit +pas que celle-ci soit celle-la, toute celle-la, rien que celle-la. +S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boece); or les +genres, les especes, les differences substantielles sont egalement +dans le cas d'etre attribuees ou affirmees ainsi. Par exemple, la +_rationnalite_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence a Socrate +ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la +rationnalite? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_), +mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-a-dire Socrate +est une chose dans laquelle est la raison. De meme par cette proposition +_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espece +_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent +l'espece, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve +cette espece. L'humanite est en lui, et il n'est pas l'humanite. + +Ici Abelard entre dans une discussion d'une subtilite vraiment +etonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous +les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilite et un +aplomb rares a travers les mille detours de la langue et de la theorie +dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux +esprits roides et durs encore de cette epoque cette flexibilite d'une +raison qui se deplie et se replie avec une egale facilite. Mais nous +n'avons que trop eprouve la patience du lecteur. Remarquons seulement +que la conclusion generale, apres tant de difficultes adroitement +denouees, c'est que l'espece est une essence analogue ou identique de +nature, mais numeriquement diverse comme matiere, et substantiellement +diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage +toute la realite des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De la +une derniere objection. + +Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si +quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance +premiere ou seconde. Si premiere, elle est individu; si seconde, elle +est genre ou espece. + +La reponse est qu'aucun nom direct ou metaphorique n'a ete donne a cette +sorte d'essence. Les auteurs n'ont nomme que les natures; or, on a +vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose +existante, une substance; le fut-elle, ce ne serait pas une substance +a laquelle fut applicable la distinction des substances premieres ou +secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. "Si nous +l'admettions ici, nous serions conduits dans un defile ou il faudrait +que cette essence fut l'individu, ou les genres et les especes. Nous ne +sommes pas les seuls a recuser dans certains cas la distinction de la +substance premiere ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est +une substance, et n'est pourtant ni substance premiere, ni substance +seconde.[72]" + +[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.] + +Cette derniere objection n'est pas la moins importante, et c'est en la +discutant qu'Abelard s'approche le plus de la negation des especes. +En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette +humanite qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une +nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut etre une substance +premiere ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanite ne +saurait etre substance premiere, car il y aurait contradiction dans +les termes a dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est +l'humanite, moins l'individualite. Elle n'est pas substance seconde, +car elle est l'humanite, moins tout ce qui de l'humanite n'est pas dans +Socrate, c'est-a-dire moins la presque totalite de l'espece. La nature +_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence +speciale qui est en Socrate, n'etant ni l'individu ni l'espece, n'est +pas une chose qui suppose un acte de creation different, puisqu'elle est +distinguee de l'individualite qui fait la difference reelle, et separee +de toutes ses semblables qui, reunies, formeraient seules un ensemble de +produits d'une certaine creation. Elle n'est donc point une nature; elle +n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence +d'un individu soit l'espece. Mais Abelard a oublie de repondre au +dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanite, qui est +dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutot en remarquant avec +tant de soin qu'elle n'a pu etre nommee, parce que le nom n'a ete donne +qu'aux natures veritables, c'est-a-dire aux choses reelles, il risque +bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non +individuel, n'est rien par soi-meme, ne pouvant etre a soi seul une +substance. Or, l'espece qui est la collection des ressemblances moins +les differences, serait alors une collection de non-substances, et par +consequent de neants, si l'on ne la considere comme une collection +purement intelligible, c'est-a-dire si l'on ne revient au +conceptualisme. + +Mais Abelard semble moins preoccupe des objections que des autorites +contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprime +toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi +Boece a dit: "Quelque nombreuses que soient les especes, le genre est +un, non que chaque espece prenne une part du genre, mais c'est que +chacune a en meme temps tout le genre." Comment concilier ces mots +avec l'idee qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre +_animal_, est informee par la rationnalite pour faire l'homme, une +partie par la forme de l'irrationnalite pour faire l'ane, et que jamais +toute la quantite du genre n'est dans quelqu'une des especes? Mais Boece +parle ainsi dans le traite ou il soutient que les genres et les especes +ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. "Dans +un sophisme le faux est a sa place." On pourrait d'ailleurs observer +que, quand il nie que les especes prennent une partie du genre, il ne +s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de +definition. Exemple: le genre animal est compose du corps pour matiere, +et de la sensibilite pour forme. Lors donc que, par parties de sa +quantite, il se distribue en especes, une des especes ne prend pas la +matiere sans la forme, une autre la forme sans la matiere; mais dans +chaque espece passent la forme et la matiere du genre. "La difference +est en effet ce que l'espece a de plus que le genre... Il n'y a donc +pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties +noires qu'on puisse choisir et prendre. Considere en soi, le genre n'a +point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les especes. Tout +ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais +dans la totalite de sa grandeur ou dans sa quantite[74]." + +[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.] + +[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.] + +Abelard avoue que dans son systeme une partie du genre _animal_ prend la +rationnalite, l'autre l'irrationnalite; mais sans que la partie qui +est touchee par l'une, soit aucunement affectee par l'autre, et +reciproquement. Autrement, deux opposes seraient unis dans un meme, +contradiction que ne peuvent eluder ceux qui soutiennent l'_idee du +grand ane_[75]. + +[Note 75: Ce devait etre quelque sophisme connu dans l'ecole. Il s'y +disait couramment que l'animal avec la rationnalite fait l'homme, et +l'ane avec l'irrationnalite. Or si l'animal tout entier etait dans +chaque espece, il serait homme et ane a la fois, il contiendrait deux +opposes dans l'identique. C'etait probablement l'erreur de la theorie +dite du _grand ane_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)] + +Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boece? En disant +nettement que "ces termes se lisent dans un passage ou il soutient que +les differences ne sont rien, ou que deux opposes sont dans un meme, ce +qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du +faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que +c'etait faux, mais il voulait conduire a bonne fin son sophisme." + +Boece n'a-t-il pas dit encore: "Comme une meme ligne est convexe et +concave, ainsi le meme peut etre sujet de l'universalite et de la +particularite[76]." Le singulier serait-il donc universel? nullement, +particulier n'est point ici pour singulier, mais pour special. Car il +ajoute: "Les genres et les especes, c'est-a-dire l'universalite et la +particularite, ont le meme sujet." Sa pensee est donc que comme la meme +ligne est sujet de la concavite et de la convexite, ses accidents, +Socrate est le sujet du genre et de l'espece, ses predicats; en d'autres +termes, il est animal et homme. Dans le phenix, la matiere et l'individu +sont une seule et meme chose. Cependant la matiere est sujet de +l'universalite, l'individu de la singularite, sans que le singulier +soit l'universel, quoique l'un soit le meme que l'autre. "Aux autorites +contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorites favorables. +On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir +un examinateur diligent des ecrits des logiciens[77]." Et plus d'une +citation deja invoquee reparait, une entre autres ou l'on voit +que Porphyre regarde l'espece comme _un collectif_ en une seule +_nature_[78], d'ou il suit que l'espece est une nature collective, sans +qu'il soit expressement dit que les elements de la collection soient des +natures. On y voit que Boece est d'avis que les genres et les especes +sont penses; qu'une ressemblance pensee, une pensee recueillie +(_collecta_) de divers individus semblables, en est la definition; +que les universaux sont concus, non pas d'un seul, mais de tous les +individus reunis; que l'humanite _recueillie_ des individus est comme +ramenee a un seul concept et a une seule nature[79]. Enfin, on relit +cette phrase de Boece: "Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas +dans l'esprit l'homme compose de tous les individus, mais cet individu +singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme." Et cette derniere +phrase semble la profession du nominalisme. + +[Note 76: _In Porph._, p. 56.] + +[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.] + +[Note 78: Voici comme Porphyre est cite: "Collectivum in unam naturam +species est, et magis id quod genus." Le texte de Boece ajoute +_multorum_ apres le premier mot, et donne a la fin: _et magis etiam +genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de +l'original. (_Isag_., II.)] + +[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In +Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.] + +En general, la doctrine qui reduit les idees generales a des idees +collectives est celle des nominalistes modernes. On sait a quel point +Locke, surtout Hume et Condillac en ont abuse. Il est remarquable qu'ici +Abelard l'invoque au moment ou il entend se distinguer des nominalistes, +et se defendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son +siecle allaient jusqu'a contester, non pas seulement la realite +essentielle, mais le fondement reel des genres et des especes, et qu'en +outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idees est +tellement changeante que les memes arguments peuvent quelquefois etre +appeles presque dans les memes termes au secours des theses les plus +opposees. Apres avoir discute toutes les objections prises de la +definition de l'espece, Abelard s'en fait une nouvelle, a laquelle il +attache beaucoup de gravite; c'est l'objection prise des elements, qu'il +avait lui-meme dirigee contre les systemes des autres. Voici comme on +peut l'exposer d'apres lui. + +Pour constituer une chose quelconque, la matiere et la forme suffisent. +L'individu se compose de l'espece au dernier degre de specification +et de la forme qui lui est propre; l'espece se compose du genre pour +matiere et de la difference pour forme. D'ou procedent les elements +physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place +dans l'echelle de l'etre. Car la corporeite, elle, n'est qu'une forme, +et la matiere sans forme se subtilise et se sublime a ce point qu'elle +n'est plus en quelque sorte que la matiere mathematique, que l'axe +des substances, ou un je ne sais quoi ideal qui ne peut qu'en se +_formalisant_ devenir la matiere consistante ou l'agregat des elements. +Or, ces elements eux-memes semblent aussi la matiere de tous les corps; +ils leur sont anterieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont +l'animal se compose precedent l'animal. Il faut donc admettre que les +elements des corps ne sont pas anterieurs aux corps, puisqu'ils +ne peuvent devenir la forme de la matiere qu'en meme temps que la +corporeite le devient aussi. En d'autres termes, les elements ne sont +pas les elements du corps, puisqu'ils naissent en meme temps que le +corps. + +Cette difficulte embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil +d'Abelard. Au fond, c'est, sous une forme particuliere, la difficulte +connue de conserver la realite solide de la matiere dans l'alambic +puissant de l'analyse ideologique. Mais notre philosophe semble plutot +inquiet de tout concilier avec la doctrine des elements d'Aristote +qu'avec les convictions de l'experience et du sens commun. _Dura est +haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maitres aient +donne une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le +plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80]. + +[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.] + +Lorsque les createurs de la physique voulurent s'enquerir de la nature +des choses, ils considererent d'abord celles qui tombaient sous les +sens. Celles-ci etant toutes composees, la nature n'en pouvait etre +pleinement connue que si l'on connaissait les proprietes de leurs +composants, jusqu'a ce que l'intelligence atteignit ces parties +excessivement petites qui ne pouvaient etre divisees en parties +integrantes. L'analyse s'arretant la, il fut naturel de rechercher si +ces dernieres parties, ces essences minimes, _essentialae_, etaient +absolument simples, ou se composaient aussi de matiere et de forme. Or, +la raison trouva qu'elles etaient des corps ou chauds, ou froids, ou +autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont la, ce semble, les +elements purs de Platon[81]. On laissa donc de cote les formes, et l'on +examina la matiere, qui restait seule, pour savoir si elle etait +simple. Mais cette matiere, c'etait le corps, et le corps est compose +materiellement de substance, formellement de corporeite. On laissa +encore de cote la forme de la corporeite, et considerant la matiere, +c'est-a-dire la substance, on lui trouva pour matiere la pure essence +(l'existence abstraite des modernes, l'etre pur d'Hegel), et pour +forme la susceptibilite des contraires. La pure essence fut reconnue +absolument simple, c'est-a-dire comme n'etant plus composee, et pour +cette raison, elle fut appelee l'universel ou l'informe, c'est-a-dire, +non pas ce qui ne recoit point de forme, mais ce qui n'est constitue par +aucune forme. + +[Note 81: On sait que Platon dans le _Timee_ ne donne pas le nom +d'elements aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considere +eux-memes comme composes de principes ou elements qu'il reduit a des +lignes et a des figures, tant il les epure et les rarefie. Ce qu'on a +appele la geometrie corpusculaire de Platon ne pouvait etre compris +d'Abelard. (_Timee_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et +suiv.--Cf. dans l'edition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., +t. II)] + +Abelard se fait une objection: l'ame, dira-t-on, ou le principe qui +anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car ou +elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal +consiste materiellement dans le corps, le corps dans la substance, la +substance dans la pure essence qui est appelee universelle, il faut que +l'ame consiste materiellement dans l'universel. L'ame disparait donc; ou +n'est au fond qu'un universel ou un indetermine. + +Ainsi, de la theorie aristotelique ou scolastique de l'etre resulterait, +d'une part, la disparition des elements physiques des corps, de l'autre, +l'impossibilite d'attribuer une existence substantielle a l'ame. Voici +comment Abelard se tire de ces deux difficultes. + +Le nom d'universel n'a pas ete donne, selon lui, a cette collection +totale de toutes les essences, laquelle, _informee_ par la +susceptibilite des contraires, se divise partie en corps, partie en +esprit, mais seulement a ce qui, dans cette multitude, grace a la +susceptibilite des contraires, recoit et soutient essentiellement la +corporeite, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si +l'on demande comment le meme nom, ce nom d'universel, ne serait donne +qu'a une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence, +et non a l'autre partie qui, a ce degre de l'echelle de l'etre, n'en est +pas differente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection +sont constituees de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances; +si l'on ajoute qu'on ne peut imposer a une partie un nom qui signifie +une chose d'une nature contradictoire a celle de la partie qui, +generiquement, n'est pas differente de la premiere, regle suivie +jusque-la dans toute l'echelle, Abelard repond que nul ne peut faire +qu'en imposant le nom on ait eu egalement dans la pensee les essences +qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme +du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses +sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_ +que l'on s'est eleve a la matiere incorporelle. Ce que le physicien a +nomme universel, c'est cette matiere de la substance (_ce de matiere, +illud materiae_) que la pensee rencontre, a titre d'essence, en montant +du sensible a l'intellectuel, et nullement un principe generiquement +non-different, un non-different quelconque auquel il n'a peut-etre pas +songe, dont il n'avait pas a s'occuper (_vel non cogitavit, vel non +curavit_). "Son office, a lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler, +comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne +n'avait traite de cette substance elementaire[83]." + +[Note 82: Ceci n'est pas tout a fait conforme a une proposition inseree +quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre +extrait. "Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua +essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus +indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species, +sustinent." _De Gen. et Spec._, p. 525.] + +[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timee_, trad. de M. Cousin, +p.160.] + +Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils temoignent +d'un certain mepris pour ses confreres en dialectique, et ce mepris +cadre mal avec son estime pour la dialectique meme. Ici, comme en +quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une +autre philosophie, il l'aurait adoptee. Donnez-lui les ecrits de Platon, +il etait platonicien. + +Quant a son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous +que la genealogie des especes et des genres avait pour but de donner +la generation et la classification des etres sensibles; si donc, en +remontant l'echelle des sensibles, on est arrive a ce point ou l'etre +cesse d'etre corporel, ce qui est inevitable, on n'a pas cependant cesse +de se preoccuper uniquement de la constitution de l'etre sensible; c'est +d'elle seule qu'on a pretendu parler, c'est son principe incorporel, +ou la matiere premiere, qu'on a pretendu nommer, et ce qu'on a dit +ne s'appliquait nullement a l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette +reponse n'est pas forte, et nous parait une excuse plutot qu'une +solution. Il reste qu'a ce degre de l'abstraction, ce qui demeure de +la substance corporelle est la notion d'un principe indifferent (_non +differens_), qui convient aussi bien au corps qu'a l'esprit; tout ce +qu'on affirme de ce principe devrait donc etre compatible avec la forme +_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulte est peu serieuse dans +l'hypothese du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues +de l'intelligence, ils sont sans consequence, et en abstrayant +graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui +repond a l'etendue sensible, pour arriver a l'idee abstraite d'essence +pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensee ne risque +pas plus de spiritualiser le corps que de materialiser l'esprit; les +realites n'ont rien a gagner ni a perdre dans cette analyse des fictions +de la pensee, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire +revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abelard n'a jamais +professe le nominalisme, il vient de le refuter au contraire. C'est un +sophisme, a-t-il dit, que de pretendre que les genres et les especes +ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne a une explication qui peut +servir d'apologie aux physiciens, et il se reserve sur le fond des +choses. + +Il revient donc a l'autre objection, celle qu'il appelle la question des +elements. C'est elle, en effet, qu'il s'est posee d'abord; celle qui est +relative a l'ame est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la +constitution des corps ayant ete ramenee a quelque chose d'incorporel, +peuvent naitre les elements, les elements physiques. Ils existent, ils +doivent se composer de general et de special, de matiere et de forme; or +on ne trouve nulle part dans l'echelle la place qu'ils doivent occuper, +ces elements anterieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants. +Au-dessus du corps cesse le corps; les elements seraient donc +incorporels et tomberaient dans la matiere premiere; comment +seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulte vient +evidemment de la notion meme des elements. Si les scolastiques avaient +vu decidement que les elements, ceux des modernes comme ceux des +anciens, ne sont eux-memes que des corps, corps composants des corps +composes, Abelard aurait pu negliger l'objection, mais il est loin de +ces idees, et il repond: + +Un corps individuel a une quantite donnee egale a sa matiere[84]. Les +formes qu'il est habile a recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les +quantites. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence +appelee un universel, qui est en Socrate, se compose integralement d'une +essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance, +mais la susceptibilite des contraires; ces contraires l'_informent_, +et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette +susceptibilite des contraires affecte aussi bien chacune des parties que +le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un compose de +susceptibilite des contraires et de corporeite, et de la une certaine +essence corporelle. Mais aussitot que la corporeite affecte le tout, +elle affecte les parties, chacune a sa corporeite, et il se produit +ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au +tout et produit une essence de corps anime. Mais ici la scene change, +l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, +sont inanimees. De meme, la sensibilite, en affectant le tout, constitue +une essence d'animal; mais les parties recoivent d'autres formes qui +produisent plusieurs essences d'autres especes, dont les noms ne nous +sont pas presents. Enfin le tout recoit la faculte de la science +(_perceptibilitas disciplinae_), et l'homme existe. Mais chaque particule +recoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animes. +Enfin la _socratite_ informe toute cette essence d'humanite et constitue +Socrate. Mais aussitot d'autres formes affectent les parties de cette +essence d'humanite; les unes, les couleurs et les formes du feu, en +affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent a +d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se +trouvent ainsi etre feu, eau, air ou terre. De cette maniere, il n'est +pas plus impossible que Socrate soit compose des elements, que de pieds +et de mains. Ce sont egalement ses parties composantes. Telle est +l'origine des elements et l'origine des individus, pour qui trouverait +absurde que des essences generales et speciales se composassent +d'elements. + +[Note 84: Je traduis ainsi en hesitant cette phrase singuliere: +"Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet +fructum." (P. 539.)] + +Ce n'est pas qu'on ne put dire aussi que, des que l'animation affecte le +corps, les formes des elements affectent les essences de ce corps, ou +du moins, qu'aussitot que la sensibilite affecte le corps anime, ses +parties deviennent elements. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote, +que les quatre elements precedent absolument l'animal, et le mot de +Platon, que les elements viennent de l'_hyle_ (la matiere), et que des +elements vient tout le reste[85]. Abelard avoue qu'ici il parait avoir +suivi une marche contraire et renverse la regle generale, qui veut que +les simples soient anterieurs aux composes. + +[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore ou Abelard a pris ces +deux citations. Quant a la premiere, je vois bien que dans les Topiques +Aristote dit qu'Empedocle pensait que les quatre elements etaient _ceux +de tous les corps_, et precedaient l'animal, ou le corps anime (t. 1, o. +xiv, sec. b). Mais Abelard n'avait point les Topiques. Quant a la pensee +qu'il attribue a Platon, elle est bien dans la _Timee_ (trad. de M. +Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il +emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ule]. +(Not. 134 de la trad. du _Timee_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)] + +Il s'arrete la, et, comme on voit, ne se montre pas net et decide. Son +explication se reduit en effet a distinguer dans chaque essence le tout +et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence recoit +les memes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du +corps anime, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le +tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une +espece d'animal est compose de parties qui pourraient etre d'autres +especes d'animaux. Le tout d'un homme est compose d'atomes qui ne sont +pas des hommes, mais des elements. Ou bien, si l'on tient a ne pas +s'ecarter de l'autorite des anciens qui veulent que les elements aient +precede ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter +la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment ou le tout d'une +essence recoit la forme animal ou la forme corps, ses parties recoivent +simultanement la forme elements. C'est dans cette alternative qu'Abelard +vous abandonne. + +Apres tout, ce n'est la qu'une objection discutee, et la discussion des +objections et des textes, c'est-a-dire la controverse proprement dite, +couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine meme. Celle d'Abelard +est contenue dans la distinction de la matiere et de la forme +appliquee a la constitution du genre et de l'espece. La est sa pensee +fondamentale, son systeme, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose etrange, +ce qu'on loue, ce qu'on blame, ce qu'on discute en lui. En verite, +lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont +qualifie et juge son systeme, je me prends a croire qu'ils ne l'ont pas +connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polemique de ce +systeme, soit des idees soutenues par lui au temps de sa vie militante; +tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement compose +ou revu, temoignage supreme de ses opinions modifiees par l'experience +et ramenees a leur forme derniere. Ce qui est assure, c'est qu'avec le +fragment que nous etudions, on ne comprend point comment, par trois +fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitue l'oraison au +nom dans la definition des universaux. Nous le comprendrons mieux +au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait +beaucoup sur la _predication_ de l'espece. Dire que l'espece se +i>predit_ ou plutot s'affirme, et rechercher comment et dans quelle +condition elle est ainsi attribuee, c'est bien en effet l'etudier comme +element de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme +inherente, comme attribut essentiel, mais comme designation, +signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une +chose puisse etre predicat d'une chose. S'enquerir de la signification +principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot, +c'est au moins, quant a la forme, convertir la question en une question +d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abelard semble souvent rechercher +uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espece; et, +sous ce rapport, il tend a tout reduire a une question de langage. + +[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le +chap. suiv.] + +Mais, independamment de ce que cette remarque est a peu pres commune +a toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle +pourrait a la rigueur et sur les premieres apparences s'appliquer a +presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des +mots, et la recherche de toute chose peut se reduire exterieurement a +l'etude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide; +c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit meme qu'elle +signifie des choses dans la pensee de l'auteur. Or assurement ici +Abelard a entendu donner les conditions memes de l'etre, en le +decomposant a tous les degres metaphysiques, en matiere et en forme; et +il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que +le voulait et l'avouait l'ecole de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai +qu'il pourrait bien n'avoir remue que des mots; mais c'est ce qui arrive +a toute theorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser +meme a Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent +pas, meme a Bernard de Chartres, si les idees eternelles sont une +chimere. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'a +jugement definitif, tenons que le principe d'Abelard, c'est la +distinction de la matiere et de la forme appliquee a la constitution des +universaux. + +Si l'espece se distingue du genre, c'est par la difference. La +difference est l'attribut essentiel et caracteristique, et non le simple +accident; et comme le genre plus la difference ou la matiere plus la +forme est une nouvelle essence, l'essence specifique, distincte de +l'essence generique, il est difficile de ne pas regarder la difference +ou la forme comme quelque chose de reel, comme ou moins un element +constituant de l'etre. Et en effet, Abelard, lorsqu'il n'argumente pas +contre le realisme, nous donne cette idee de la difference ou de la +forme. Cette idee est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire +par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme +substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproche a Platon de ne +pouvoir dire quel est le mode d'existence des idees. Comment repondrait +un disciple d'Aristote a cette question: Quel est le mode d'existence +des formes substantielles? + +Il y a quelque vue confuse de cette difficulte dans la preoccupation +ou une autre question jette Abelard. A quel predicament appartient la +difference? C'est ici un point tres-important de la theorie scolastique. +Voici comment il le pose: les differences doivent-elles etre rapportees +a un predicament? Il repond qu'elles doivent etre placees en dehors des +predicaments. + +Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le predicament de +substance, n'admettant pas que la division de celui de qualite en deux +especes prochaines divise le genre par difference. Comme l'essence +d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans +differer par une forme speciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la +noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualite, sans qu'il y +ait difference de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y reponde, +_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait etre le genre de la +blancheur, l'une etant aussi simple que l'autre. + +On ne doit attention qu'a l'opinion soutenue par des _hommes +authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les especes, resultant +toutes de differences, sont toutes dans quelque predicament, car tout ce +qui est est dans un predicament. Celui des differences est la qualite, +car elles sont toutes posees comme predicats _in quale_ (et non _in +quid_) seulement ce sont des predicats de qualite substantielle, +non accidentelle. Dans ce systeme, la difference serait la qualite +substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes +modernes. + +Mais c'est une regle de Boece que tout genre est naturellement et +completement divise en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre +le plus general ou predicament de qualite, se divise ainsi; les deux +especes prochaines qui en epuisent la distribution sont, par la vertu +des differences, constituees chacune en genre proprement dit; or quelles +sont ces differences constitutives? des qualites, par la supposition. +Quelles sont ces qualites? elles sont ou la qualite meme (genre le +plus general, predicament de qualite), ou les especes divisantes, ou +contenues dans les especes prochaines. Le premier cas est impossible: +le generalissime, le predicament, ne peut se servir a lui-meme de forme +pour se constituer en espece; ce serait la matiere devenant sa forme +essentielle, et qui pourrait alors etre sans elle-meme, la forme etant +distincte de la matiere. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit +_a_ et _b_ les especes divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent etre les +differences _a_ et _b_ c'est-a-dire constituer elles-memes avec +elles-memes. D'abord ce serait admettre qu'un meme peut etre anterieur +et posterieur a lui-meme, le constituant etant dans ce cas identique +au constitue; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du +predicament qualite, et constituant l'espece _a_, est une partie de +l'essence de soi-meme, ce qui repugne a la raison; ou bien qu'en +s'unissant comme forme a la qualite, il constitue _b_, comme _b_ +lui-meme constitue _a_. Des deux cotes impossibilite egale, car si _a_ +est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son +essence, unie a la qualite, sa matiere. Mais _b_ ne peut plus etre la +forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie +formelle unie a la qualite, sa matiere, _b_, qui est un tout definitif +contenant deja _a_ comme partie de son essence, et reciproquement. En +d'autres termes, _b_ serait egal a _a_, plus la qualite, c'est-a-dire +serait plus grand que _a_, et _a_ serait egal a _b_ plus la qualite, +c'est-a-dire plus grand que _b_. La contradiction est evidente. +Pretendra-t-on placer aupres de la division de la qualite en _a_ et +_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire reciproquement des deux +membres de l'une des divisions les differences de l'autre? Ainsi, parce +qu'animal est divise soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel +et immortel, rationnel et irrationnel seraient les differences +constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et reciproquement! +L'absurdite de cette combinaison n'a pas besoin de la demonstration +algebrique. + +[Note 87: _De Div._, p. 643.] + +Il suit que si vous placez les differences dans la categorie de qualite, +il n'y aura plus d'autres especes que des especes de qualite; car toute +espece repose sur une difference, et Aristote a dit: "Des genres divers +et non subordonnes entre eux, les especes et les differences sont +diverses[88]." + +[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boece, _In Praed._, I, p. 124.] + +Abelard conclut de ces objections, qu'il declare insolubles, que les +differences substantielles ne sont dans aucun predicament. "Elles ne +sont que de simples formes, n'etant en aucune facon composees de matiere +et de forme, puisqu'elles viennent dans la matiere du sujet constituer +une nature sans etre constituees par rien.... Je ne suis point conduit +la," ajoute-t-il, "par la raison seule." Et il essaie de s'accorder avec +Boece. + +Maintenant il faut songer aux consequences. Un point important doit etre +evite: _restat grandis labor_, dit Abelard. Il faut prendre garde d'etre +force a conceder que la matiere de la substance soit un des genres +les plus generaux, savoir la categorie de la substance, et que la +susceptibilite des contraires, et en general toutes formes simples, +soient des especes. Ce serait une consequence grave, parce qu'alors la +matiere de la substance etant un genre, c'est-a-dire une essence, elle +en constituerait une autre avec la susceptibilite des contraires; a ce +point de l'echelle, au lieu d'un seul degre, il y en aurait deux, et la +substance, au lieu d'etre la derniere expression de l'etre, puisqu'elle +n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est +suppose sa matiere ou la pure essence, ne serait plus qu'une espece de +l'etre. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans precaution la +theorie de la difference, et que l'on fit de la susceptibilite des +contraires, comme forme simple, une difference specifique. + +Remarquez combien Abelard met de prix a retenir et a sauver les +caracteres de la substance; il s'en fait une grande tache, _grandis +labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matiere de la substance parait-elle +etre un genre? parce qu'elle est attribuable a plusieurs d'espece +differente, d'essence differente. Elle appartient a plusieurs especes +dont elle est la matiere, elle peut etre concue de plusieurs especes +existant comme sujets; c'est-a-dire que les differents sens de la +definition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que, +dans dette definition, etre attribuable a plusieurs, c'est l'etre a +plusieurs especes prochaines ou immediatement subordonnees; or, la +matiere de la substance n'a point d'especes qui lui soient immediatement +subordonnees. Le corps et les especes qui viennent les premieres dans le +predicament de la substance, sont immediatement subordonnees a celle-ci, +a la substance la plus generale, laquelle n'est pas seulement la matiere +de la substance, mais cette matiere de la substance ou la pure essence, +plus la susceptibilite des contraires. Nous pouvons meme dire que cette +pure essence n'est pas reellement une essence, elle ne suffit pas pour +qu'on puisse faire une reponse convenable a la question _per quid_, +c'est-a-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal +repondre que de repondre a une question ce que parait savoir celui qui +questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait evidemment +qu'elle est, puisqu'il pose cette question prealable. Si donc l'on +demande: qu'est-ce que la substance? repondons: elle est[89]; car on ne +peut repondre par son nom et dire qu'elle est la substance. + +[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. "Si ergo quaeritur: quid est +substantia? respondeamus: est." Ce passage remarquable conduirait a une +difficile question, celle de la possibilite d'une distinction entre +la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel, +constitutif, ou la Difference, entre ce dernier mode et l'accident. +Le fond de tout ce qu'enseigne la-dessus la scolastique se trouve ou +commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B. +Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la +Dialectique d'Abelard, p. 174.) Les notions equivalentes ont ete +exposees sous une forme plus moderne dans les _Principes de la +Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres +completes.] + +On insistera et l'on dira que si la susceptibilite des contraires a pour +support la pure essence, elle lui est attribuee a titre de predicat, +de sorte qu'on peut enoncer cette proposition: la pure essence est +susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle +passe dans le predicament de la substance; car si elle est la substance +elle-meme, elle est le genre le plus general; si elle vient apres la +substance, si elle est son inferieure, elle est la substance corporelle +ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un predicament. + +Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise +comme predicat de la matiere dans laquelle elle est, et que le mot +qui sert de sujet designe necessairement une matiere. De ce que la +rationnalite est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matiere de +la forme rationnalite, soit le rationnel lui-meme. En effet, il serait +l'homme ou Dieu; et s'il etait homme, il serait Socrate ou Platon, et +alors l'universel serait le singulier, ce qui repugne. Nous n'accordons +qu'une chose, c'est que rationnel peut etre le predicat d'animal, quand +animal descend d'un degre et passe a l'inferieur, quand on dit: animal +est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites meme pas +que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la +rationnalite. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalite, +mais de l'etre qui est constitue par la rationnalite, et ce n'est +pas l'animal, mais l'homme. De meme, la pure essence, quoique la +susceptibilite des contraires se realise en elle, n'est pas la +susceptibilite des contraires: susceptible des contraires est le nom +des etres constitues par la susceptibilite des contraires. Mais si +le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la +substance meme, ou une difference comme la corporeite? Nullement, la +difference est celle qui divise le genre et constitue l'espece, ce que +ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'etre a la +substance, comme la corporeite au corps, voila toute la ressemblance. + +Les differences peuvent sans doute etre enoncees comme des qualites. Si +l'on entend qualite dans un sens vague et general, il est certain que la +forme peut etre attribuee en predicat a titre de qualite; mais, dans ces +termes, il en est de meme de la quantite, elle aussi peut etre attribuee +adjectivement. Or, entendue strictement, la qualite est une categorie +qui ne doit etre confondue avec nulle autre: un predicat de qualite est +un attribut au titre de la qualite, et non une modification quelconque +du sujet. La rationnalite ne parait une espece que parce qu'elle peut +etre attribuee en essence a des etres numeriquement differents; ainsi +elle est comme la matiere de telle ou telle rationnalite particuliere, +toutes rationnalites particulieres qui ne different qu'a raison du +nombre, et non par une difference substantielle. Mais la rationnalite +d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matiere, +n'est la matiere de rien, et par consequent est materiellement nulle. +Cependant, direz-vous, cette part de rationnalite qui est dans l'un +n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par consequent +autant d'individus de rationnalite. Mais en est-il autrement de la part +d'humanite qui est dans l'un par rapport a celle qui est dans un autre, +et cependant elle n'est ni genre, ni espece, ni individu d'humanite, +elle est seulement une des essences dont se compose collectivement +l'humanite, qui est l'espece. De meme, cette part de rationnalite qui +est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se +compose la rationnalite, qui est la difference. Homme est quelque chose +qui est constitue materiellement de la rationnalite, et qui en est un +individu, comme Socrate de l'humanite. + +On objecte que les differences sont posees comme predicats du sujet +(Boece). Quels predicats? predicats non _in quale_, mais _in quid_, +non de qualite, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette +proposition: certaines differences, attribuees au sujet, le sont en +predicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette +expression de _predicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi +on peut, si l'on veut, donner a l'animal homme la rationnalite comme +predicat en essence; mais alors au fond rationnalite est pris comme +essence formelle, animal comme essence materielle. Une forme simple +n'est jamais attribuee comme predicat en essence qu'aux etres qu'elle +constitue formellement. Si l'on peut avec verite dire: _Socrate est ce +rationnel (hoc rationale)_, proposition ou l'individu de rationnalite +sert de predicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de +l'individu de rationnalite, ce ne peut etre qu'en posant comme predicat +une materialite dans une proposition actuelle pour un cas determine. +Ce n'est pas a titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribue a +Socrate, car c'est la forme de ta matiere animal et non de Socrate, mais +on prend cette forme pour predicat dans un cas actuel et particulier. +Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel a la +lecture, et la lecture est en predicat. + +Il reste enfin a donner une connaissance precise de ce que c'est que les +formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons +placer hors des predicaments. Les formes simples, qui ne sont en +aucun predicament, sont celles qui constituent des natures. Or la +susceptibilite du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute +forme predicamentale quelconque ne creent pas une nature en s'adjoignant +au sujet. Quand la blancheur vient a naitre dans Socrate, il ne se +produit pas une troisieme nature qui soit autre que Socrate, autre que +la blancheur, un nouvel etre qui soit le compose Socrate et blancheur. +C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La +substance et l'accident ne creent rien. + +Mais ces formes simples, dira-t-on peut-etre, precisement parce qu'elles +sont incomposees, ne sont pas diverses; des essences d'humanite sont +la meme chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de creation +differente. Et pourtant ces choses qui ne different de nature ni par la +matiere ni par la forme, differeraient par leurs effets; elles ne sont +donc pas de simples formes. La rationnalite, qui n'ayant ni matiere ni +forme de nature, ne differe a aucun de ces titres de l'irrationnalite, +produit un different effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle +nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalite. + +Dites de meme alors: ces essences, qui recoivent la rationnalite, +produisent un autre effet que celles qui sont affectees de +l'irrationnalite, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les +antres l'ane, et par consequent elles ne sont pas une meme chose. Or +certainement la meme essence sert de matiere dans les deux cas, c'est +l'essence d'animal. C'est que la diversite de l'effet ne provient +pas des matieres, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la +rationnalite vint a affecter des essences qui, en realite, ne la +soutiennent jamais, elle ferait egalement un homme avec celles-ci, comme +avec les autres l'irrationnalite ferait un ane. Ainsi vous avez vu la +meme essence corporelle tantot composer l'anime avec l'animation, tantot +avec l'inanimation l'inanime. On peut donc dire de matieres, qui avec +des formes differentes sont aptes a produire leurs effets, qu'elles +sont la meme chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples +diverses, parce que pour etre la meme chose, il ne faut pas avoir cette +diversite d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences +des choses les plus generales[90]. + +[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement alteree dans le +texte; la voici: "Diversae vero formae simplices minime dicuntur idem, +quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris +essentiis generalissimarum." P. 550.] + +Suppose qu'il fut possible que la pure essence, matiere de la qualite la +plus generale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matiere +de la substance la plus generale, prit la forme de celle-ci, jamais de +cette combinaison, c'est-a-dire de la matiere de la substance avec une +pareille forme, ne resulterait meme la qualite substantielle. Car la +matiere de la qualite et la susceptibilite des contraires ne feraient +jamais de Socrate ou la substance ou la qualite, comme de cette meme +essence de la substance qui avec l'incorporeite constitue l'esprit, +la corporeite ferait le corps; comme de celle qui tout a l'heure +constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit. + +Et c'est la que finit le _Fragment sur les Genres et les Especes_. +Cette derniere partie ne tient meme pas essentiellement a la question, +quoiqu'elle nous eclaire singulierement sur les idees accessoires qui +devaient la compliquer pour des esprits imbus profondement des principes +de la scolastique. + +Il resulte des dernieres paroles qu'il faut soigneusement distinguer les +formes et les matieres. On n'a appele notre examen que sur la premiere +categorie, celle de la substance ou de l'etre proprement dit, celle de +l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui +interesse eminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout +comme des etres, sans cependant tenir tout pour des etres, applique a +toutes les categories la meme distinction de matiere et de forme. Ainsi +dans la categorie de qualite se produisent par analogie des genres et +des especes; la qualite est le genre, dont la couleur est l'espece; la +qualite est la matiere qui avec la forme de la _colorite_ constitue +l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie +qu'on puisse indifferemment assortir les formes de l'echelle de la +qualite avec les matieres de l'echelle de la substance, ou faire les +combinaisons inverses? non, l'echelle de l'etre proprement dit est a +part, et c'est autour de la substance a ses divers degres, mais non dans +la substance et au meme point d'identification, que peuvent venir se +placer les divers degres de qualite, de quantite, de relation, enfin +tous les modes subordonnes aux divers predicaments. "L'etre, dit +Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou +bien encore chacun des attributs generaux, la quantite, la qualite et +tous les autres modes... Il y a de l'etre dans toutes ces choses, mais +non pas au meme titre, l'une etant un etre premier et les autres ne +venant qu'a la suite." + +[Note 91: _Metaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.] + +Admettez donc une premiere diversite, une demarcation profonde entre les +degres de l'etre et les accidents de l'etre; et ce n'est qu'en suivant +les degres d'une meme categorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une +meme race peuvent se former des combinaisons creatrices. + +Voulez-vous associer la matiere du premier degre de l'etre avec la forme +du premier degre de la qualite, Abelard vous dit que vous n'obtiendrez +ni la qualite substantielle, ni la substance qualitative; car vous +n'aurez d'un cote qu'un des elements de la substance, de l'autre qu'un +des elements de la qualite. + +Au fond, comme le mot de pure essence est indetermine de sa nature +et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique +resultat le premier degre de la categorie dont vous auriez emprunte la +forme. + +Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degres dans diverses +categories, vous chargerez de modes divers les degres de la premiere; +mais, suivant Abelard, vous ne creerez pas de veritables especes, de +veritables genres, parce que vous ne creerez pas des natures. Des +animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et +ces distinctions n'engendrent que des genres et des especes improprement +dites, ou des genres et des especes dans l'ordre de la qualite, non dans +l'ordre de l'essence. Elles n'inserent pas un anneau de plus dans +la chaine de l'etre. Les classifications zoologiques ne sont pas +ontologiques. Cependant, par analogie, on peut operer toutes les +combinaisons que permet le nombre des graduations et des varietes dans +les differentes categories. + +De meme qu'on peut operer sur les degres de la qualite, comme si +c'etaient des degres de l'etre, on peut, jusqu'a un certain point, +traiter les degres de l'etre comme s'ils etaient des nuances de la +qualite: le langage s'y prete. Dans la proposition, ce qui est affirme +est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et +meme en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet +quelconque avec l'operation qui qualifie une substance. Ces propositions +_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement +composees de meme, et le penchant a ne considerer que comme des qualites +tout ce que nous disons des objets de notre pensee, est un penchant +naturel et meme assez motive, puisque la substance de l'etre est +impenetrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne +se connait. Quand nous voulons definir un objet, nous tombons dans +l'enumeration de ses modes, et nous ne pouvons guere nous assurer +d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa veritable +essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure +subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions +attributives suffit pour demontrer la distinction sur laquelle Abelard +s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal +fait l'homme, on peut cependant dire egalement: _l'animal est +raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux +propositions, attribut ou predicat; mais l'est-il au meme titre? non, +sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable necessairement comme +l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc, +dans chaque proposition, d'une attribution on _predication_ de nature +differente. C'est dans les deux cas un predicat d'essence; mais, dans +le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second, +il constitue l'homme[92]. La seconde proposition enonce donc une +attribution qui a une vertu propre, et le predicat qu'elle contient est +quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abelard appelle _forma +simplex_. Par l'importance qu'il attache a sa distinction, on voit qu'il +croit toucher a un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est +loin de reduire la connaissance humaine a une vaine conception logique +de l'accessoire et de l'apparent. Par la, il est dans un vrai realisme. +Il met la forme simple, comme element virtuel de la difference +specifique, en dehors des categories; c'est pour ainsi dire la mettre en +dehors de l'ideologie. C'est lui donner une valeur unique, et en +faire comme l'instrument de la creation. On peut trouver gratuite, +hypothetique, indefinissable l'existence de ce facteur singulier, +realise par l'abstraction; mais on ne peut meconnaitre la une theorie +comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les +philosophes modernes, plus reserves en general, n'ont pas cependant ete +beaucoup plus lumineux; et il ne reste guere sur cette question que des +distinctions purement ideologiques. Ainsi verbalement les differences +specifiques peuvent se presenter comme des modes ordinaires. Elles +constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins +le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degre +de l'essence. Entre ces deux extremes se place une serie de conceptions +touchant les etres, lesquelles conceptions ont une valeur decroissante, +depuis celles qui semblent des idees necessaires, jusqu'a celles qui ne +sont plus que des generalisations de la sensation. + +[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette difference, on aurait pu +dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est a peu pres dans +la meme sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit +qu'il _est une_ intelligence.] + +Mais ici, dans cette categorie de l'etre, Abelard fait encore une +distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de +laquelle les principes ne sont plus les memes. Au-dessus du corps, la +science ne considere plus que des idees qui peuvent etre vraies, sans +correspondre a aucune realite distincte; au-dessous du corps, les genres +et les especes peuvent etre des abstractions, mais elles correspondent a +des collections de realites. Dans la partie superieure de cette +serie, les mots de matiere et de forme sont encore employes, mais par +induction, par symetrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les +plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unite, qui caracterise +la raison. Mais cette concordance symetrique n'autoriserait pas a +accoupler arbitrairement les divers produits de la pensee generatrice, +et c'est une regle qu'on ne peut franchir un degre pour associer des +matieres et des formes qui ne sont point immediatement juxtaposees. +Quant a l'union des matieres a des matieres, ou des formes a des formes, +il est evident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer +que telle est la valeur de la difference entre les deux parties de +l'echelle, qu'Abelard n'a pas hesite a penser que la matiere du premier +degre ou la pure essence pouvait, en acquerant la susceptibilite +des contraires, devenir indifferemment la matiere de deux formes +contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait etre le +meme que celui du corporel. Cela n'est possible qu'a ce degre de +l'abstraction; et certes une telle pensee aurait bien merite d'etre +approfondie au point de vue de la nature reelle des choses. Mais le +propre de la scolastique est de donner la forme ontologique a tout, et +de ne considerer l'ontologie veritable que de profil; elle la cotoie +sans cesse; elle y penetra rarement. Car jamais elle n'a explicitement +et methodiquement etabli, comme les modernes dialecticiens du +pantheisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes +ou les apparences successives de l'etre identique universel. + +Voila ce que nous aurions a dire sur cette theorie consideree +ontologiquement; mais remise a sa place, c'est-a-dire reportee dans la +controverse des universaux, elle a pour but principal d'etablir que la +difference n'est ni espece, ni accident, ni essence predicamentale, +c'est-a-dire relevant d'aucun predicament: elle est la forme simple en +dehors de toute categorie. Elle est l'element formateur de l'espece, et +ne peut etre ramenee a la simple propriete, au mode, a l'accident, a +moins que l'on n'entende par la tout ce qui a besoin d'autre chose que +soi pour etre. Encore serait-ce un mode a part, incomparable, et qui +d'ailleurs ne serait le degre d'aucune echelle categorique. D'ou il suit +tout a la fois, qu'il n'y a point d'essence specifique, ou que ce qui +fait l'espece n'est pas un etre en soi, et que cependant l'espece n'est +ni un mot ni un neant; d'ou il suit encore que Buhle a eu raison de dire +qu'Abelard est realiste a l'egard de Roscelin, et nominaliste a l'egard +de Guillaume de Champeaux[93]. + +[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la +traduction, p. 689.] + + + +CHAPITRE X. + +SUITE DU PRECEDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulae super +Porphyrium._--RESUME. + +Les monuments imprimes ont ete soigneusement interroges, et l'on vient +de lire tout ce que leurs reponses nous ont appris. Il semble qu'il ne +resterait plus qu'a conclure, en tirant de ce long examen un jugement +definitif. Mais un document precieux et inconnu est dans nos mains. Un +manuscrit d'Abelard, dont l'existence meme n'est indiquee nulle part, +mais dont l'authenticite ne nous laisse aucun doute[94], donne encore +sur sa doctrine des lumieres nouvelles, et surtout explique d'une +maniere certaine ce qui n'avait ete jusqu'ici l'objet que d'inductions +conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait +point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empechait de +puiser a cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre +modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus interessantes et +plus developpees que celles qui ont ete deja imprimees, ces gloses +eclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version +de Boece; c'est un commentaire a la fois litteral et spirituel. Nous ne +serions pas etonne que cet ecrit, d'une redaction elliptique et obscure, +fut une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose +a la demande, non plus de ces eleves, mais de ses compagnons, disons le +mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il redige a cette epoque +interessante, ou maitre de fait, ecolier de nom, il suivait, en les +discutant les lecons des docteurs de la Cite, et repetait pour son +compte et a ses pairs les lecons qu'il venait d'entendre avec eux, ne +s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son +eloquence? + +[Note 94: Ce manuscrit intitule: "Glossulae magistri Petri Baelardi super +Porphyrium," a ete retrouve par le savant M. Ravaisson, et nous en +devons la communication a sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions +trop l'engager a la publier; c'est un fragment precieux pour l'histoire +de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altere; il n'en a +que plus besoin d'un editeur tel que M. Ravaisson.] + +Les premieres pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener +la science en general a la science du jugement et a la science de +l'action. La premiere est celle de la theorie, la seconde est celle +de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut +utilement employer a la guerison des infirmites humaines les vertus des +simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement +instruire, sans etre capable d'operer ce qu'il enseigne. La philosophie +est une science theoretique. Tous les savants n'ont pas droit au nom +de philosophes. Il n'appartient qu'a ceux qui, s'elevant au-dessus des +autres par la subtilite de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent. +L'homme doue do cette faculte est celui qui sait comprendre et peser les +causes secretes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de +la raison et non pas de l'experience sensible[95]. + +[Note 95: "Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem +scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus +costantum qui subtilitate intelligentiae praeominentes in his quae +diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum +comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus +quae res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum +investigandum."--Cassiodore avait divise la science en _inspectiva_ et +en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).] + +La philosophie se divise en physique, en ethique et en logique[96]. La +premiere specule sur les causes des choses naturelles, la seconde est +la maitresse de la vertu, la troisieme, que nous nommons indifferemment +dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-a-dire de +discerner les arguments qui servent a disserter, c'est-a-dire encore a +discuter; car la logique n'enseigne pas a se servir des arguments ni +a les composer, mais a les distinguer et a les apprecier. Ceci est +proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or, +les arguments etant composes de propositions, et les propositions +d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par etudier +d'abord les oraisons simples, puis les composees. De la toute la +division de la Logique d'Aristote, de la aussi l'Introduction de +Porphyre, qui conduit aux predicaments du premier. + +[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la +philosophie etait vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle +vient de Dieu meme et qu'elle est une image de la Trinite, dit qu'on +l'attribuait a Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulee divise la +philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La meme +division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut +accreditee par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l. +XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._, +l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur, +_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v, +et _Metal._, t. II, c. ii.)] + +[Note 97: "Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id +est discretio argumentorum per quae disseritur, id est, disputatur. +Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed +discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duae argumentorum scientiae; +une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi +composita, quam logicam appellamus.--" L'auteur cite ici les Topiques de +Ciceron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boece. (Boeth. _Op._, +p.757.)--Voici comment s'exprime Ciceron: + +"Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam +Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem +videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt, +judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam +dialecticen appellant." (_Top._, II.) Bede adopte cette definition de la +dialectique entendue en general; celle d'Alcuin, que nous avons citee, +on differe peu, et elle a ete repetee textuellement par Raban Maur. +(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l. +III, c. xx.) Au reste c'est la definition que Ramus tirait des Topiques +de Ciceron pour l'opposer a celle d'Aristote, qui definit la logique la +science de la demonstration. (Barth. Saint-Hilaire, pref. de la trad. de +l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)] + +Ce preambule amene Abelard a l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est +pas une glose litterale, une simple interpretation du texte, mais une +exposition et souvent une critique des principes recus, particulierement +de quelques opinions de Boece; tout cela suivant que les divisions du +Traite des cinq voix ramenent les questions sous la plume du subtil +commentateur. + +Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif a notre sujet et +peut eclaircir les points jusqu'ici demeures obscurs. + +La grande question que Porphyre indique en debutant, et qu'il ecarte +soudain, arrete Abelard, et il est presque oblige de la traiter +seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se +prevalent, dit-il, de grandes autorites[98]. Lorsque Aristote parait +definir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou +l'attribuable a plusieurs; lorsque Boece dit que la division des genres +et des especes repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien +des citations pourraient etre fournies dans le meme sens) qu'il existe +des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des +conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se +divisent aussitot et rapportent ces conceptions aux choses, a la pensee +ou au discours, et toute la dissidence reparait. Abelard cite a l'appui +de chacune des trois opinions de nombreuses autorites, dont un grand +nombre ont ete deja produites, et qu'il serait trop long de rappeler. + +[Note 98: "Unusquisque se tuetur auctoritate judice." Nous avons vu que +Jean de Salisbury dit la meme chose. Voy. c. II et c. VIII.] + +Le premier systeme est celui de l'existence des choses universelles. Il +est plusieurs manieres de l'etablir. + +Suivant l'une, il y a naturellement dix choses generales ou communes, +ce sont les dix categories; de ces universaux primitifs proviennent les +choses generales qui sont essentiellement dans les choses individuelles, +grace a des formes differentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est +substance, est, comme substance animee, sensible dans Socrate ou dans +Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre +difference que celle des formes. A ce compte, l'universel serait +attribuable a plusieurs, en ce sens qu'une meme chose serait en +plusieurs, diversifiee uniquement par l'opposition des formes, +et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit +adjectivement[100]. + +[Note 99: _In Brunello._] + +[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du realisme +proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p. +24.] + +Ce systeme exige que les formes aient si peu de rapport avec la matiere +qui leur sert de sujet, que des qu'elles disparaissent, la matiere ne +differe plus d'une autre matiere sous aucun rapport, et que tous les +sujets individuels se reduisent a l'unite et a l'identite. Une grave +heresie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance +divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est +necessairement identique a toute substance quelconque ou a la substance +en general, Or, cette consequence est fausse. Les philosophes tiennent +que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme, +suivant les definitions admises, la substance en general est sujette +a tous les accidents, il faut bien que la substance divine differe de +toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La +nature de Dieu a ete enseignee au monde le jour ou le Seigneur a dit a +la Samaritaine: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est +substance[101]. + +[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._] + +Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phenix, qui +est unique, n'est dans ce systeme que la substance pure et simple, sans +accident, sans propriete, qui, partout la meme, est ainsi la substance +universelle. C'est la meme substance qui est raisonnable et sans raison, +absolument comme la meme substance est a la fois blanche et assise; car +_etre blanc_ et _etre assis_ ne sont que des formes opposees, comme la +rationnalite et son contraire, et puisque les deux premieres formes +peuvent notoirement se trouver dans le meme sujet, pourquoi les deux +secondes ne s'y trouveraient-elles pas egalement? + +Est-ce parce que la rationnalite et l'irrationnalite sont contraires? +Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de +l'essence de qualite; elles ne le sont point par les adjacents (_per +adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes a un sujet +identique. Du moment que la meme substance convient a toutes les formes, +la contradiction peut se realiser dans un seul et meme etre, et alors +comment dire qu'une substance est simple, une autre composee, puisqu'il +ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une +autre? Comment dire qu'une ame sente, qu'elle eprouve la joie ou la +douleur, sans le dire en meme temps de toutes les ames, qui sont une +seule et meme substance? On voit qu'Abelard a parfaitement developpe +le reproche que Bayle adresse au realisme de conduire a l'identite +universelle[102]. + +[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abelard_.] + +La seconde maniere de soutenir l'universalite des choses, c'est de +pretendre que la meme chose est universelle et particuliere; ce n'est +plus essentiellement, mais indifferemment que la chose commune est en +divers. Nous connaissons ce systeme, c'est celui de l'indifference: ce +qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifferent, un semblable, +_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent +ou s'accordent entre elles, c'est-a-dire qui sont semblables en nature, +par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi +universelles et particulieres, universelles en ce qu'elles sont +plusieurs en communaute d'attributs essentiels, particulieres, en ce que +chacune est distincte des autres. La definition du genre (_praedicari +de pluribus_, s'attribuer a plusieurs) ne s'applique alors aux choses +qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant +qu'elles sont individuelles. Ainsi les meme choses ont deux etats, leur +etat de genre, leur etat d'individus, et, suivant leur etat, elles +comportent ou ne comportent pas une definition differente. + +Mais c'est la ce qui n'est pas soutenable, la definition qui veut que +le genre soit ce qui est attribuable a plusieurs, a ete donnee a +l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle definit ne peut en soi etre a +aucun titre, en aucun etat, individu. Dire qu'une meme chose tour a tour +comporte et ne comporte pas la definition du genre, c'est dire que cette +chose est, comme genre, attribuable a plusieurs, mais que, comme genre +aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable +a plusieurs serait un genre; par consequent l'assertion est +contradictoire, ou plutot elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que +cette proposition: _L'homme se promene_, vraie dans le particulier, est +fausse de l'espece. Comment maintenir cette distinction, si une meme +chose est espece et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promene +pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'etat +d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se +promene pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une +propriete du particulier que de l'universel; le particulier peut, +comme l'universel, etre concu sans la promenade. L'universalite, la +particularite, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage +de l'ecole, sont adjacentes au meme sujet, et s'il se promene, il +se promene universel et particulier; la distinction de Boece est +inapplicable[103]. + +[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus, +c. viii, p. 20.] + +C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux +accidents le caractere d'attributs essentiels. L'individualite resultant +de formes accidentelles ne saurait etre l'attribut essentiel d'une +substance susceptible d'universalite; cependant cette substance, en +tant que particuliere, distincte de ses semblables, est essentiellement +individuelle, violation manifeste de la regle de logique qui porte que +"dans un meme, l'affirmation de l'oppose exclut l'affirmation de l'autre +oppose." Lorsqu'on dit que le genre est attribuable a plusieurs, on +parle ou d'attribution essentielle (_praedicari in quid_), ou de toute +autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie apres +l'avoir affirme, elle cesse d'etre essentielle, ou elle emporte +avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in +adjacentia_), la definition n'est plus exacte, elle ne convient plus a +tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective. +Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution +en general, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement +d'elle-meme et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et +Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle +satisferait a la definition du genre, la blancheur serait un genre. + +Enfin on s'y prend d'une troisieme maniere pour soutenir que les +universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communaute, +l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singuliere est une +difference de propriete, la propriete qui consiste a etre universelle, +la propriete qui consiste a etre singuliere. L'animal, le corps est +universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais +dire: _l'animal est universel_, revient a dire: il y a plusieurs choses +qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un +seul, on entend qu'un seul, un etre determine est _animal_. + +[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.] + +La difficulte est toujours de faire cadrer ce systeme avec la definition +du genre. Il faut que la propriete d'etre attribuable a plusieurs separe +l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs +choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal +serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable a +plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de +plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutot tout est +renverse, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de +l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme +de plusieurs, et c'est une pluralite ou chacun s'affirme de plusieurs +que l'on appelle l'individu. Ce systeme, qu'Abelard explique mal, nous +parait au fond un veritable nominalisme, qui ne peut etre considere +nomme admettant la realite des universaux qu'en ce qu'il attribue les +universaux comme noms particuliers a des individus reels. Il consiste +a etablir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend +simplement que cet etre determine est substance animee, sensible, soit +qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'apres avoir reconnu +ce caractere particulier dans plusieurs individus determines, on dit de +plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-a-dire que l'on fait +collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractere particulier +l'_animalite_, et qu'ainsi c'est une propriete de chacun d'etre animal, +une propriete de plusieurs d'etre animaux: voila la propriete de +l'universel et la propriete du particulier. Ce systeme, qui semble +un systeme de pur sens commun, serait, et non sans raison, traite de +nominalisme par les modernes; mais Abelard le classait dans le realisme, +parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas a fonder les +noms generaux sur la realite exclusive des individus, mais a dire +litteralement que les universaux ne sont que des mots. + +Abelard oppose et semble preferer a ces doctrines un systeme dont nous +avons deja entendu parler, mais qui jusqu'ici nous etait inconnu. On a +vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte +tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abelard cheri_ +s'y est laisse prendre[105]. Quelle etait cette doctrine? Les auteurs se +sont pose cette question et n'ont pu la resoudre. Nous-meme, nous +nous sommes longtemps demande en quoi elle pouvait differer du pur +nominalisme, extremite qu'Abelard s'est montre si jaloux d'eviter. +Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore +confirme par des vers peu connus, mais tres-expressifs. Un manuscrit de +la bibliotheque d'Oxford contient une epitaphe d'Abelard, dans laquelle, +apres de grandes louanges, on lit: + + Hic docuit voces cum rebus significare, + Et docuit voces res significando notare; + Errores generum correxit, ita specierum. + Hic genus et species in sola voce locavit, + Et genus et species _sermones_ esse notavit. + Significativum quid sit, quid significatum, + Significans quid sit, prudens diversicavit. + Hic quid res essent, quid voces significarent, + Lucidius reliquis patefecit in arte peritis. + Sic animal nullumque animal genus esse probatur. + Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106]. + +[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.] + +[Note 106: Rawlinson, dans son edition des Lettres, donne l'epitaphe +d'ou ces vers sont extraite, avec ce titre: "Epitaphium, ex M.S. in +Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiae S. Swithuni, Winton." (_P. Abael. +et Helois. epistol._, 1 vol. in-8 deg.. Lond. 1718.)] + +C'est bien la, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abelard, +telle que nous allons la connaitre; mais comment l'existence des choses +universelles, des qu'elle reside dans les discours, _sermones esse_, +peut-elle n'etre pas entierement nominale? Le manuscrit, dont nous avons +donne plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression +de cette doctrine qu'il trouve plus conforme a la raison, _sermoni +vicinior_, et qui, n'attribuant la communaute ni aux choses ni aux mots, +veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. +Aristote, au dire d'Abelard, parait l'insinuer clairement, quand il +definit l'universel ce qui est ne attribuable a plusieurs, _quod de +pluribus natum est praedicari_[107]. C'est une propriete avec laquelle +il est ne, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la +_nativite_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine, +tandis que l'origine des choses est la creation de leurs natures. Cette +difference d'origine peut se rencontrer la meme ou il s'agit d'une meme +essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font +qu'un_, l'etat de pierre ne peut etre donne a la pierre que par la +puissance divine, l'etat de statue lui peut etre donne par la main des +hommes. + +[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit +dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionon pephuche +kathegoreisthai.] Hermen._, VII.] + +Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable a plusieurs, ni +les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la +voix, mais le discours, _sermo_, c'est-a-dire l'expression du mot, qui +est attribuable a divers, et quoique les discours soient des mots, ce +ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux +choses, s'il etait vrai qu'une chose put s'affirmer de plusieurs choses, +une seule et meme chose se retrouverait egalement dans plusieurs, ce qui +repugne. Voila bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de +l'ecole d'Abelard l'attribution d'une chose comme predicat a une autre +chose etait une monstruosite. On peut se rappeler que l'ecole megarienne +l'avait dit formellement: "Une chose ne peut etre affirmee d'une +autre[108]." + +[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.] + +Il est assurement fort difficile aux modernes de saisir une distinction +entre ce systeme et le pur nominalisme, et nous savons que certains +contemporains d'Abelard n'en ont decouvert aucune. Quant a lui, il +en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin etait plus que du +nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'etait la doctrine +des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appeles +_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abelard tenait expressement a les charger de +cette opinion absolue que les universaux n'etaient que des voix, ou que +les voix etaient les universaux. + +[Note 109: On ne trouve ces noms de realistes et de nominaux que vers le +milieu du XIIe siecle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II, +c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La +distinction entre les deux opinions etait meme plutot exprimee par celle +de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur, +abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc, +a Reg. Roberto_; Bulaeus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi +plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appele plus tard les nominaux +_verbales_, _formales_, _connetistae_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l. +II, c. XIII, p. 73.) + +Soit que les adversaires de Roscelin eussent meconnu sa doctrine, soit +que ce fut un esprit violent, capable d'adopter par reaction et de +soutenir par entetement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on +lui a de son temps communement impute un nominalisme hyperbolique, un +systeme invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des +sensations des choses individuelles, ne voit de reel dans les genres et +les especes que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la represente, +est quelque chose de plus etroit, de plus force qu'aucun nominalisme +posterieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours +a la place des voix, Abelard croyait donc se separer reellement de +Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient +quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom designe +surtout dans le mot le son vocal plutot que la pensee ou la chose +exprimee. Abelard attache donc un grand prix a distinguer le discours +ou l'oraison, _sermo_, c'est-a-dire l'expression ou le mot en tant +qu'expressif, de la simple voix, et il croit degager une verite +importante en n'attribuant l'universalite qu'au discours. Or, ici le +discours etant surtout considere comme expression de l'idee, il s'ensuit +que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le +nominalisme. + +[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting. +Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin. +vindicat._, p. 12.] + +Mais Abelard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle etre +universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient +aussi bien a l'une qu'a l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs +qui different par l'espece; ainsi le decrit Porphyre[111]. Or, la +description et le decrit doivent convenir a tout sujet quelconque; c'est +une regle de logique, la regle _De quocumque_[112], et comme le discours +et les mots ont le meme sujet, ce qui est dit du discours est dit des +mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre. + +[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette +definition est empruntee aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.] + +[Note 112: _De quocumque praedicatur descriptio et descriptum._ Voy. +ci-dessus c. vi, p. 477.] + +Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre etant +dans le mot, et par consequent s'attribuant a plusieurs comme lui, +il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la +description ou definition du genre soit applicable, il faut qu'on +l'applique a quelque chose qui ait en soi la realite du defini, +_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la regle _De +quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient +pas tout le defini, il n'en a pas toute la comprehension, et il n'est +attribue a plusieurs, affirme de plusieurs, _praedicatum de pluribus_, +que parce que le discours est predicable, _est sermo praedicabilis_, +c'est-a-dire parce que la pensee dispose des mots pour decrire toutes +choses. + +D'ailleurs, a soigneusement examiner la definition du genre, ou du moins +ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une definition, car elle ne +signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue a plusieurs, mais +seulement que le genre est attribuable a plusieurs. + +On peut donc dire que le discours etant un genre, et le discours etant +un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot +avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot, +en tant que mot, qui peut etre attribuee a plusieurs; le son vocal qui +constitue le mot est toujours actuel et particulier a chaque fois qu'on +le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y +attache qui est generale, en d'autres termes, c'est la pensee du mot +ou la conception; toutefois Abelard ne se sert pas de ces dernieres +expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espece est un +mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on +disait que le mot est genre, espece, universel, on attribuerait une +essence individuelle, celle du mot, a plusieurs, ce qui ne se peut. +C'est de meme qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est +cette matiere, la socratite est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est +quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent etre renversees. + +Abelard explique ainsi comment, lors meme que l'on se tait, lorsque les +noms des genres et des especes, ne sont pas prononces, les genres et les +especes n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur +confere rien, seulement je temoigne d'une convention anterieure, d'une +institution prealable, qui a fixe la valeur du langage. + +Ces developpements achevent d'assurer les caracteres du nominalisme a +la theorie d'Abelard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est +quelque chose de plus, c'est qu'apres l'avoir exposee, procedant a la +determination des questions ecartees par la fameuse pretermission de +Porphyre, il examine a sa maniere la validite des concepts generaux, +et resout cette question comme il l'a deja resolue dans le _De +Intellectibus_.[113] Il decide que, bien que ces concepts ne donnent pas +les choses comme discretes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en +sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses reelles. De +sorte qu'il est vrai que les genres et les especes subsistent, en ce +sens qu'ils se rapportent a des choses subsistantes, car c'est par +metaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux +subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances, +et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux +universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figure a fait naitre +sont la seule source des difficultes qui semblent arreter Porphyre[114]. + +[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.] + +[Note 114: Abelard s'attache ainsi a interpreter les expressions de +Porphyre, ou plutot pretees par Boece a Porphyre, en telle sorte +qu'il denature parfois la question, et prouve qu'il connaissait +tres-imparfaitement le caractere et la portee qu'elle avait dans +l'antiquite entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive +in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux +resultent-ils des seuls concepts independamment de la sensation, +c'est-a-dire, designent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il +se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend +_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils +discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le +gens figure. Voy. t. I, c. ii, p. 345.] + +Abelard reduit ces difficultes a de simples questions de mots. Ainsi +pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de +ce que le premier pensait que les genres et les especes subsistent +par appellation dans les choses sensibles, ou servent a les nommer +en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces +choses, en ce sens qu'ils correspondent a des concepts, purs de toutes +formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, a des +idees abstraites qui ne donnent pas les objets sous une determination +percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les especes +fussent non-seulement concus, mais subsistants hors des sensibles, parce +que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci +n'en peuvent pas moins, en tant que concus, etre soumis a de veritables +jugements, et se soutiennent a titre de conceptions de genres et +d'especes. "Ainsi," dit Abelard apres cette trop mediocre explication, +"la difference n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer +dans les termes." Voila comme il comprend le grand debat sur l'existence +des idees, ouvert comme un abime entre l'Academie et le Lycee. Au reste, +je ne sais si l'on trouverait aisement dans quelque philosophe du XVIIIe +siecle une appreciation plus juste ou plus profonde. + +Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abelard nous +la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractere que lui +attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, +non pas a la maniere de Roscelin, tel du moins qu'il le represente, mais +dans le sens ou l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont +plus qu'excuses d'avoir mele Abelard a ceux qui n'ont reconnu qu'une +existence verbale aux universaux. Cependant ce serait la une expression +incomplete de sa doctrine. Il est evident, par tous les extraits que +nous avons donnes, que, s'il rapportait au langage les genres et les +especes, c'etait au langage en tant qu'expression choisie et convenue +d'une pensee humaine[115], et par consequent, il est a proprement parler +conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il +traite de la difference, de la forme, de la maniere enfin dont se +produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe +borner a dresser une echelle intellectuelle; ce sont les noms des genres +et des especes, et non les etres, bases des conceptions, des genres et +des especes, non la nature de ces etres, qu'il traite d'abstraction; et +il y a dans toute se philosophie une distinction toujours presente entre +la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont +que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est +pour lui plus transcendante qu'experimentale, qui est se veritable +ontologie, les genres et les especes se fondent sur la maniere dont +les etres sont reellement produits et constitues[116]. Enfin, entre +la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science +mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, ou Abelard recherche +comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette genealogie +intellectuelle des etres, tableau ou symbole de leur hierarchie et de +leur existence reelle[117]. On concoit donc que les historiens et les +critiques se soient quelquefois mepris en exposant et classant sa +doctrine. Elle est complexe et ambigue, et presente plus d'un aspect a +qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette +question soit difficile a saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de +tout temps caracterise sur ce point les sectes et leurs chefs, est un +fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abelard et Jean de Salisbury +rattacher la meme doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au +realisme[118]. Le dernier, qui dedaigne les nominaux, en separe Abelard, +et lui reconnait cependant une doctrine qui se distingue malaisement +de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on reduise a les +universaux a des noms ou a des pensees, et il les considere, d'apres +Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de +la realite, se declarant en cette matiere, non pour la doctrine la plus +vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui +montre le dernier mepris pour les nominaux, attaque le realisme dans +Gilbert de la Porree, qu'il place au meme rang qu'Abelard, et traite +d'insenses les disciples d'Alberic, le plus ardent adversaire du +nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'eleve d'Abelard, _ce chef +des nominaux_, est appele _le prince des realistes_. Amaury de Chartres, +condamne au concile de Paris pour avoir renouvele les erreurs d'Abelard, +avait soutenu des idees empreintes du realisme particulier de Scot +Erigene, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddee les +derive d'Aristote. Ce meme Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, +traite de realiste Joslen de Soissons, que Dom Clement soupconne de +nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le +realisme, il semblait quelquefois refuter Abelard. Il ne faut donc pas +s'etonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurite dans +le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine +definitive du maitre d'Heloise. Un grand nombre, avec Othon de +Frisingen, l'assimilent a la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le +conceptualisme, que Brucker regarde comme une deviation de l'hypothese +d'Abelard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme +inconsequent; c'est presqu'un realisme pour M. Rousselot qui, ainsi +que Buhle, croit Abelard plus pres de Guillaume de Champeaux que de +Roscelin. Caramuel, outrant la meme idee, l'avait accuse d'avoir +ressuscite le pantheisme[120]. Ainsi Abelard, au gre des critiques et +des interpretes, aurait parcouru tons les degres de toutes les doctrines +sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-etre ces +jugements si divers ont-ils tous quelque verite. + +[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et +1320.--_Glossulae sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap. +III, t. 1, p. 305.] + +[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431, +et la fin du c. ix.] + +[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du present ouvrage.] + +[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.] + +[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c. +xii.--Meiners a tres-bien montre que Jean de Salisbury se contredit +sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p. +33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)] + +[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi, +_Philosophia nominal. vindicata_, praefat.--Brucker, _Hist. crit. +philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv, +p. 197.--_Hist. litter._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._, +introd., sect. iii, p. 689.--Degerando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi +et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Etudes sur la philos. du +moyen age_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.] + +Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent etre extraites +des fragments de controverse analyses dans ces trois chapitres. + +1 deg. Les genres et les especes ne sont pas des essences generales qui +soient essentiellement et integralement dans les individus, et dont +l'identite n'admette d'autre diversite que celle des modes individuels +ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de +ces modes etant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule +substance, et l'humanite serait un seul homme. (Contre le realisme.) + +2 deg. L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable +et sans nulle difference, en chaque individu; car alors chaque individu +serait l'espece. En d'autres termes, l'espace n'existe pas a titre +d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espece; car +alors toute espece serait le genre, tout individu serait l'espece. +(Contre le realisme.) + +3 deg. Le genre ou l'espece ne peut etre une essence proprement dite, +c'est-a-dire une chose reelle; car l'espece ou le genre se dit de +l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut +etre affirmee d'une autre chose, car ce serait pretendre qu'une +chose est une autre chose qu'elle-meme. _Res de re non praedicatur_. +(Nominalisme.) + +4 deg. Si les genres et les especes ne sont pas des essences universelles +tout entieres dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas +pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal +n'est pas l'essence du genre ou de l'espece. Le mot, en tant que mot, +a des proprietes qui repugnent a la nature du genre on de l'espece. La +definition du mot en lui-meme ne peut etre celle du genre ou de l'espece +on elle-meme. (Contre le nominalisme.) + +5 deg. Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les +especes, lorsqu'on prononce, ou meme que l'on concoit les noms generaux, +on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or +ce qui s'affirme de plusieurs etant la definition de l'universel, il +s'ensuit que les genres et les especes sont des noms d'institution +humaine et que les universaux dependent du langage. (Nominalisme.) + +6 deg. Mais ce langage est l'expression de la pensee, les universaux sont +donc des pensees: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit +ramene les semblables a l'unite, en faisant abstraction de leurs +differences. La conception des choses universelles est une des +prerogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.) + +7 deg. Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unites +intellectuelles representent des choses qui ne sont pas, ou qui sont +autrement dans la realite quo dans la pensee, puisque le concret differe +de l'abstrait, et ils ne decrivent les objets que tels que les veut +l'esprit. (Nominalisme.) + +8 deg. Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des +caracteres communs de certaines multitudes, ils sont eux-memes des +notions collectives. (Conceptualisme.) + +9 deg. Ces notions collectives sont prises des caracteres reels d'individus +reels; ces concepts, sans etre parfaitement identiques a toute la +realite, se fondent sur la realite. (Realisme.) + +10 deg. Pour connaitre ce qu'il y a de realite dans les universaux, il +faut les etudier dans les realites incontestees dont ils sont, +les collections; ces realites sont les individus. En etudiant, en +decomposant l'individu, on atteindra les elements reels de l'espece et +du genre. (Probleme de l'individuation.) + +11 deg. L'individu est compose de forme et de matiere; la matiere de l'homme +est l'humanite, la forme l'individualite. Celle-ci n'existe pas hors de +l'individu, puisque des qu'elle existe, elle le realise; elle n'existe +que combinee a la matiere. La matiere, qui peut egalement exister avec +telle ou telle indivirtualite, n'existe cependant pas actuellement +sans aucune; elle se retrouve, non pas la meme, mais analogue, non pas +identique, mais semblable, dans tous les individus de meme nature, et +c'est sa similitude qui constitue toute l'identite de l'espece, comme +c'est la forme individuelle qui diversifie la matiere de l'espece. +(Theorie de l'individuation.) + +12 deg. La collection de toutes les matieres, de toutes les formes +individuelles est une collection de realites qui n'existent point par +elles-memes isolement et separement; elle n'en est donc pas, dans la +realite actuelle, exclusivement composee, de telle sorte que, composee +de realites, ou reelle dans ses elements propres, elle n'y peut etre +reduite que par la pensee et n'existe ainsi reduite qu'a l'etat de +conception et d'expression. (Conceptualisme realiste.) + +13 deg. L'individnation est le type de la constitution des especes, de celle +des genres; partout matiere semblable en nature, mais numeriquement +diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus, +la matiere est l'espece, collection des matieres _individualisees_; +dans les especes, la matiere est le genre, collection des matieres +_specifiees_; dans le genre, la matiere est un genre superieur ou +supreme, collection des matieres _generalisees_. + +14 deg. A chaque degre, cette matiere similaire, mais non pas numeriquement +identique, est le veritable universel, universel reel, en puissance reel +a lui seul, en acte reel en combinaison. (Realisme.) + +15 deg. Comment l'etre que par la pensee nous concevons ainsi constitue +est-il reellement et physiquement constitue? Les elements, principes +immediats de tous les etres, sont-ils dans la matiere, sont-ils dans +la forme; sont-ils a la fois matiere et forme, et, dans tous ces cas, +comment peuvent-ils encore etre avec propriete appeles elements? Les +particules plus ou moins simples concues par l'analyse ne sont que des +elements improprement dits, des elements provisoires. Ce sent des corps +composants affectes de certaines proprietes non communes a tout compose. +Le veritable element de la matiere du corps, c'est la pure essence, +celle-la est proprement un universel, car elle est informe et +indeterminee. Mais tout ceci n'est dit et ne doit etre entendu que des +choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles +dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.) + +16 deg. Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte +a toutes les formes, recoit ces formes dans toutes ses parties, et ces +parties, chacune ainsi composee, constituent un tout compose. Ce tout +est successivement affecte de certaines formes qui le font passer a +l'etat de genre, d'espece, d'individu. Mais, en meme temps, ses parties +sont affectees les unes de certaines formes, les autre de certaines +autres, qui ne sont pas celles de la totalite, et qui font des parties +elementaires differentes de nature. (Physique ou ontologie.) + +17 deg. La forme, qui on se joignant a la matiere, produit successivement le +genre, l'espece, l'individu, est en general la difference qui diversifie +le semblable. C'est surtout a ce qui transforme le genre en espece que +s'applique ce nom de difference. La difference n'est pas une simple +qualite, elle n'est pas non plus par elle-meme une substance, car il n'y +a point de substance sans matiere. Elle est la forme simple, la forme +proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature. +(Idealisme platonique.) + +18 deg. La matiere de la substance est la pure essence, etre en puissance, +indetermine pur, universel sans forme, et accessible a toutes les +formes. L'essence de la substance, c'est d'etre; elle n'a pas d'autre +_quiddite_. (Idealisme au point de vue logique, spinozisme au point +de vue ontologique; hegelianisme au point de vue de la doctrine de +l'identite de la logique et de l'ontologie.) + +Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incoherent ensemble de doctrines +dans la tete d'un seul homme, et la philosophie d'Abelard est-elle +le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les necessites de la +polemique l'entrainent parfois a des assertions peu conciliables entre +elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme +avec des signes d'algebre, perd souvent de vue la realite, a pu souvent +lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans +application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous +parait cependant que la coherence se retablit entre ses idees, si l'on y +retablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans +lesquels il s'est place pour considerer la question. Ces distinctions, +il ne s'en rendait peut-etre pas bien compte; cet ordre, il n'aurait +peut-etre pas su l'etablir par lui-meme. La methode etait inconnue aux +philosophes de cet age, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour +eclaircir et justifier l'eclectisme qu'il a porte dans la discussion +des universaux. Refutant tout, empruntant de tout, Abelard me parait en +effet avoir procede en eclectique. + +Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les +universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le +langage et expriment des conventions de l'esprit. + +Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit concoit +les objets qu'il a percus, en ramene la diversite a l'unite par les +ressemblances, et recueille dans les individus la pensee commune qui est +le genre et l'espece. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que +la realite en acte est toujours particuliere, et que la substance +proprement dite n'est jamais en fait universelle. + +Ce qu'il y a de vrai dans le realisme, c'est que les genres et les +especes sont des collections formees d'individus reels en vertu de leur +reelle communaute de nature. + +Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifference, c'est qu'il +existe dans tous les individus d'une meme nature un element commun, la +matiere, ce non-different ou ce semblable dans tous, diversifie par les +formes individuelles. + +Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est +que cette matiere, semblable dans tous les etres, et qui ne differe que +numeriquement, est par la communaute de ses caracteres, par l'identite +de ses effets, un universel reel, quoiqu'il ne soit jamais separe d'une +forme qui le particularise. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'idealisme[121], c'est que la forme qui n'est +ni matiere, ni genre, ni substance, est cependant l'element, reel et +formateur de l'essence, et subsiste avec un caractere de determination, +une constance d'efficacite qui suppose une permanence superieure aux +changements et aux accidents successifs de la matiere sensible; tandis +que la matiere premiere ou la pure essence, base primitive de toute +matiere posterieure, subsiste comme quelque chose de durable, +d'identique, d'indetermine, d'inaccessible aux sens en dehors des +formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible a toutes les formes +et de necessaire indistinctement a toutes les choses existantes. + +[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine +existence a des dires indefinissables qui n'etaient ni abstraction, ni +substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique +etait sans cesse portee a realiser; doctrine qu'on peut egalement +appeler un platonisme altere, ou un aristotelisme imparfait.] + +Voila en substance ce qu'Abelard a recueilli dans tous les systemes +qu'il a critiques; c'est bien la un eclectisme, seulement l'auteur n'en +a pas une conscience distincte, il ne l'etablit pas systematiquement; on +y rencontre meme ca et la des lacunes ou des incoherences, car un esprit +qui peche par la methode et par l'observation psychologique ne s'eleve +pas toujours, malgre ses efforts, a l'eclectisme et s'arrete au +syncretisme. Cependant il y a plus que de la sagacite, il y a de +l'etendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les +doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et degager +une idee originale qui en distingue et caracterise l'auteur entre tous +les chefs d'ecole qu'il a soumis a sa pressante inquisition. + +Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous +refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la +renommee philosophique d'Abelard, et peut-etre tout le malheur de sa +theologie. Il nous est a coeur de faire bien saisir sa pensee et la +notre, et de fixer le caractere definitif de sa doctrine. + +Suivant les meilleures autorites, ce caractere est, a tout prendre, +celui du nominalisme. Faut-il souscrire a ce jugement? Non, Abelard ne +fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'etre, croire avec Roscelin qu'il +n'y a dans le genre et l'espece que des noms, et que rien n'est reel +dans l'individu que l'individualite; s'il faut croire que les qualites, +pour n'etre pas materiellement, objectivement separables des substances +individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties, +quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines +que les especes et les qualites; s'il faut croire enfin que hors du +langage aucune abstraction n'est rien. + +Mais il fut nominaliste, si, pour meriter ce titre, il suffit de +n'etre pas realiste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine +platonicienne des idees, s'il suffit de ne pas admettre des essences +generales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit +integralement et distinctement dans les individus, et de regarder +qu'entre Dieu, l'ame et les individus, il n'y a de numeriquement reel +que des conceptions, qui sont des faits et non des etres; s'il suffit +enfin d'imputer aux facultes et aux besoins de l'esprit humain +l'existence de genres, de qualites, d'abstractions de toute sorte, +posees separement et independamment des sujets effectifs qui ont donne +naissance a ces creations intellectuelles. + +La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de +la peine a se defendre de penser comme lui sur ce dernier point, et +seraient fort embarrasses d'attribuer une existence distincte a aucune +des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se +defendent du nominalisme et donnent tort a Abelard dans sa grande +controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus +du realisme. Si nous pressons bien leur pensee, nous avouerons qu'elle +nous echappe, et nous osons soupconner que celle d'Abelard aurait bien +pu leur echapper en partie. + +Certes, M. Cousin ne confond point Abelard avec Roscelin; il veut bien +accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties etait +trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnait que le nihilisme a peu +pres avoue des nominalistes absolus etait etranger a sa pensee, mais +il laisse entendre qu'en derniere analyse ce nihilisme aurait bien pu +devenir, a l'insu d'Abelard, le produit net de sa theorie, et il ne voit +dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempere, sinon deguise. + +Voici toutefois son principal argument: "Le principe de l'ecole realiste +est la distinction en chaque chose d'un element general et d'un element +particulier. Ici les deux extremites egalement fausses sont ces deux +hypotheses: ou la distinction de l'element general et de l'element +particulier portee jusqu'a leur separation, ou leur non-separation +portee jusqu'a l'abolition de leur difference, et la verite est que ces +deux elements sont a la fois distincts et inseparablement unis. Toute +realite est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun +de ses actes, meme de chacune de ses facultes, quoiqu'il n'en soit pas +separe. Le genre humain soutient le meme rapport avec les individus qui +le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui +les constitue. L'humanite est essentiellement tout entiere et en meme +temps dans chacun de nous.... L'humanite n'existe que dans les individus +et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se +ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanite, que +par l'unite de l'humanite qui est en chacun d'eux. Voici donc la reponse +que nous ferions au probleme de Porphyre: [Grec: poteron chorista +(gene) e en tois aisthetois.] Distincts, oui; separes, non; separables, +peut-etre; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la +realite actuelle[122]." + +[Note 122: Ouvr. ined., introd., p. cxxxvi.] + +Ou notre meprise est grande, ou cette objection se reduit a ceci: les +differences qui separent les hommes des autres animaux sont reelles, ou, +ce qui revient au meme, les ressemblances qui unissent les hommes et +manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec +les autres animaux, sont egalement reelles. Il y a donc une nature +humaine, l'idee de la nature humaine n'est point une hypothese, une +chimere; elle est fondee sur des realites, et puisqu'il y a des realites +au fond des idees de cette sorte, c'est-a-dire au fond des idees de +genres et d'especes, il y a un certain realisme. + +Cela est vrai, si le realisme signifie cette opinion meme, savoir que +les idees de genres et d'especes, loin d'etre des fictions ou de pures +conditions subjectives de notre pensee, sont l'expression intellectuelle +de faits positifs et certains. Ce realisme-la n'est que le contraire +du scepticisme et de l'idealisme. Sur ce point, le sens commun est +realiste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas la +le realisme. Le realisme etait plus hardi. Les idees de genres et +d'especes, etant fondees sur des faits reels, peuvent etre appelees des +idees reelles, et en ce sens il est tout simple de dire abreviativement +que les genres et les especes sont reels. Mais sont-ils en eux-memes des +realites, c'est-a-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les +faits reels manifestes dans les individus, de l'autre, les conclusions +legitimes que nous induisons de ces faits reels, generalisations +necessaires de l'intelligence. Le realisme est alle jusqu'a regarder +les idees de genre et d'espece comme correspondant objectivement a des +essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles +se manifestent. + +Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une +reserve generale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression +d'une louable crainte de donner acces ou pretexte au scepticisme. Mais +ce n'est en definitive qu'une reclamation incontestable en faveur de la +verite de l'idee d'essence. + +Oui, il y a dans les etres individuels autre chose que de +l'individualite. On peut, on doit dire sans subtilite: il n'y a que +des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualites. +Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanite que des hommes, il est une +essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se +realise que dans les individus; des que l'essence arrive a l'existence, +elle s'individualise. L'etre en puissance peut etre general, l'etre en +acte est individu. + +Or maintenant, cette realite des faits sur lesquels se fondent les idees +de genre et d'espace, cette verite de l'idee d'essence, Abelard l'a-t-il +niee? Le conceptualisme est-il condamne a la nier? je ne le pense pas. +Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des +individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible +que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit +Abelard. Il y a en effet deux hypotheses egalement fausses, la +separation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur +difference. Le realisme est tombe dans la premiere, et le nominalisme +dans la seconde. Mais Abelard n'a rien fait de cela; ce n'est certes +pas lui qui abolit la difference. Il n'a nie comme faits aucun des +fondements de la distinction des genres et des especes. Suivant lui, les +seules unites sensibles, les seules essences distinctes et reelles sont +en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est +commun a tous les animaux, c'est la matiere ou le genre; il y a de plus +ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun a tous +les hommes: c'est la difference specifique ou la forme essentielle de +l'humanite: de la l'espece. La matiere et la forme sont les elements +reels de l'humanite. D'ou il resulte que la distinction des genres +et des especes est reelle, et l'on voit que loin de meconnaitre les +caracteres communs qui decelent et constituent dans les individus une +essence on une nature speciale, Abelard realise, sous le nom de forme +essentielle, cet element integrant et constitutif sans lequel il n'y +aurait qu'une matiere indeterminee, ou des fragments infinis en nombre, +sans liaison, sans caractere assignable, une creation sans ordre, qui +echapperait a la raison humaine. + +En effet, il y a ici, pour le repeter encore, deux ecueils a eviter: +l'un, le realisme absolu qui absorberait l'individu dans l'etre +universel, et que je n'hesiterais pas a nommer, avec Bayle, un +spinozisme non developpe; l'autre, un nominalisme radical qui serait au +fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: "Il +n'existe que des substances distinguees par des accidents propres." +Alors les caracteres de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des +accidents fortuits de ces fragments, ou plutot de ces agregats isoles +que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre +esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait +ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de +reel que leurs noms, et nous ne cederions, en les formant, qu'a un +penchant, a une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que +des substances et des accidents. Est-ce la le conceptualisme d'Abelard? +nullement; il a repete jusqu'a satiete que de la substance en general +a l'individu il y a des degres, et que ce n'est point par les simples +accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est empare d'une idee +aristotelique, la distinction de la matiere et de la forme, sans l'une +ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a pose comme realites, +comme elements necessaires de l'etre, la matiere (genre); la forme +specifique (difference, espece); enfin la forme propre (individu); mais +toutes ces choses ne sont separables qu'en puissance. + +Un contemporain, et probablement un disciple d'Abelard, a decrit dans +quelques fragments precieux la vraie doctrine de son maitre. Il l'a +ramenee avec, raison a un seul point, la forme. C'est la place et le +role qu'Abelard donne a la forme, qui font le caractere et la valeur de +son systeme. Nous la resumerons une derniere fois d'apres cet interprete +anonyme[123]. + +[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404] + +Un principe a ete pose: "Tout ce qui est est ou substance ou accident." +Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme +on dit en logique, c'est-a-dire qui n'embrasse pas toute la realite. +Si elle etait complete, en effet, il faudrait que la rationnalite, qui +apparemment n'est pas substance, fut accident. Accident, son absence ou +sa presence dans l'homme serait indifferente, et par consequent l'homme +reduit a l'animal sans raison serait encore un homme. La division +exprimee par le principe ne serait donc plausible qu'a la condition +d'entendre l'accident d'une maniere large, et de donner ce nom a tout ce +qui est attribut de la substance a un titre quelconque. Alors la forme, +le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer +parmi ces accidents, et l'on serait oblige de designer certains +d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels. + +Telle serait la rationnalite. Elle est mieux distinguee, quand on dit +qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le +retranchement,--je parle le langage aristotelique,--_corrompt_ la +substance dont elle est un des constituants; c'est-a-dire fait sortir +une substance de la classe ou elle est placee pour la faire passer dans +une autre. Retranchez la raison a l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez +_denature_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son +essence. + +Ceci amene et eclaire la question suivante: les formes sont-elles des +essences? + +Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais +alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il +a l'unite. L'unite de Socrate est une, elle a donc l'unite pour forme +substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi a l'infini. On s'en +tire en admettant je ne sais quelle reciprocite, _nescio quam +reciprocicationem_. L'unite de Socrate est la forme de celle de Platon, +celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-a-dire qu'on ne peut +eviter ou qu'une seule et meme essence soit la forme individualisee de +plusieurs, ou qu'elle soit reciproquement ce qui recoit et ce qui donne +la forme. Enfin, toutes les formes etant des essences, chaque individu, +un par lui-meme, a son unite, ou chaque unite sujet a son unite forme, +c'est-a-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est +aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unites que de semblables; +or, il doit y avoir autant de semblables que d'unites. Mais si l'on +ajoute les semblables des unites formes, qui, etant essences, doivent +aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables +que d'unites; et le tout donne un resultat absurde. Car il s'ensuivrait +qu'il y a plus d'unites que d'unites, et plus de semblables que de +semblables. Tout cela est un non-sens. + +Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance; +ceux-ci seront obliges de dire, et peut-etre avec raison, que les +vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux +sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre. + +Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisieme opinion; c'est celle +qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres +non. "Ainsi le veulent Abelard et les siens, qui portent la clarte dans +l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent +avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui +soient des essences sont certaines qualites[125] qui sont dans les +conditions suivantes. 1 deg. Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle +sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple, +le sujet suffit a l'existence des quantites. 2 deg. Qu'une disposition de +parties ne soit pas necessaire a leur existence, comme il faut une +disposition de parties, reciproque entre les parties du doigt pour qu'il +soit courbe, commune au sujet et au siege pour qu'un homme soit assis. +3 deg. Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grace a quelque objet +extrinseque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la +propriete qui consiste pour un homme a posseder un boeuf ou un cheval. +4 deg. Que pour les ecarter, il ne soit pas necessaire d'ajouter une +substance au sujet, comme pour ecarter l'inanimation, il faut ajouter au +sujet une substance, l'ame." + +[Note 124: "Sicut Abaelardus et sui, qui artem dialecticam non +obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant." (P. 490.)] + +[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualites_ doit etre entendu ici +largement, a la maniere moderne, dans le sens de modes en general, et +non dans le sens technique d'especes de la categorie de _qualite_.] + +Voila les quatre conditions auxquelles une qualite ou plutot un attribut +du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot, +une forme essentielle. + +Cet expose remarquable montre que, loin d'etre nominaliste, ou meme +conceptualiste a la maniere des modernes, Abelard admet qu'il y a +essence et realite meme hors de la substance, n'entendant par ce dernier +mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il +admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance etant +la matiere, c'est-a-dire ici le fond de l'etre, il faut a ce fond une +forme pour qu'il ait une nature speciale; cette forme qui en fait +l'essence est elle-meme une essence. Toutes les formes ne sont pas dans +ce cas. La forme essentielle est celle-la seulement que le sujet +ne produit pas de lui-meme, et qui n'a besoin pour etre, d'aucune +disposition, d'aucun objet etranger, pour s'aneantir, de l'addition +d'aucune substance. + +La difference specifique est une forme essentielle, mais elle ne forme +de veritables especes que dans la categorie de la substance, sans etre +elle-meme une espece de cette categorie. Aux divers degres de cette +categorie sont les divers degres de l'etre veritable, par lesquels +la substance, etre en puissance, arrive a l'etre en acte. Ces degres +forment la gradation des essences. + +Un dernier jugement sur cette doctrine. + +Si l'on s'arrete au langage, elle se defendra mal. La distinction de la +matiere et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce +qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'etre est cela? Le +mode d'existence en est pour le moins aussi difficile a concevoir que +celui des idees de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses +formes qu'a l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais +de l'etre en puissance, cela se resout au vrai dans les conditions de +l'etre, par consequent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions +de l'esprit fondamentales, necessaires, primordiales, qu'est-ce autre +chose que des idees eternelles? On peut dire, a mon sens, contre +Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les +modernes sont plus conceptualistes qu'Abelard. + +Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes? + +Ecartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-etre que +sa doctrine serait aujourd'hui exposee dans ces termes. L'experience ne +manifeste, l'intelligence ne concoit que des etres individuels, comme +etant en pleine possession de l'existence. Les genres, les especes ne +sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le +sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle; +elle est substance, c'est-a-dire qu'elle est l'un et l'etre, pour dire +comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _etre_ est-elle? Elle est +telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son +essence. La substance, consideree en elle-meme, par abstraction ou en +puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en realite, mais des +qu'elle existe, elle a ou plutot elle est une essence. Point de +substance sans essence. Tout ceci repond a la theorie de la matiere et +de la forme. + +L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne +la connait pas, se represente comme une qualite. _Quid_ n'est connu que +comme _quale_, mais est concu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour +cela la qualite en general, ou se compose-t-elle de toutes les qualites +du sujet de l'existence? + +Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est la +l'individualite; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette +nature determinee ne se determine pour nous que par les qualites que +nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualites diverses ne +peuvent etre ni confondues entre elles, ni rangees sur la meme ligne: +elles sont toutes reelles, mais il en est de constitutives, il en est +d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes a un +plus grand nombre d'etres, les autres a un nombre moindre. Il y en a +d'universelles, c'est-a-dire de communes a tous les etres; il y en a +de tellement particulieres qu'elles sont exclusives. Entre ces deux +extremes se placent divers degres; a ces degres correspondent de +certains groupes de qualites constitutives; les qualites constitutives +sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence. + +Les qualites sont donc essentielles ou ne le sont pas. + +Lorsque l'esprit embrasse tous les etres dans leur universalite, il leur +trouve un certain nombre de caracteres communs; ces caracteres sont +plus que des modes, plus meme que des attributs. Si nous les appelons +attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connait +directement les etres que par leurs qualites; mais ces attributs +improprement dits sont plutot des conditions ou des principes +d'existence determinee. C'est par eux que tes etres sont des etres. + +Dans cette universalite des etres, des differences apparaissent, +c'est-a-dire des attributs differents, et cependant communs encore +a plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs apres les +conditions universelles constituent les essences plus generales. Entre +ces caracteres communs, on distingue encore de certaines differences, et +l'on concoit des essences moins generales; ainsi d'essences en essences, +on arrive a l'essence la moins generale, a savoir la substance +individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des +caracteres communs a bien d'autres substances individuelles, elle a de +nombreuses ressemblances. De meme que la consideration des differences +nous a fait descendre de l'universalite des etres a l'individualite +de l'etre, la consideration des ressemblances nous ferait remonter de +l'individualite a l'universalite. + +C'est ainsi que les etres se representent a l'esprit humain, qui en +forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont +certainement concues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative +serait la reponse insensee du scepticisme. Ne lui on deplaise, ces +classes sont certainement fondees sur des faits reels. Ni l'observation, +ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce +n'est pas tout que de porter sur des faits reels; les conceptions des +essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulieres, +donnent lieu a une distinction fondamentale. Il en est qui, sans etre +illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci +reposent sur les caracteres dominants dont l'ensemble forme dans notre +pensee la nature des etres. Ces differences fondamentales revelent +et constituent les veritables essences, ou les grandes et naturelles +divisions de l'ensemble des etres. Ces differences sont assez +nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici. +Dans l'ensemble des etres accessibles aux sens d'abord se montrent +certains caracteres generaux, communs a tous, et auxquels participe +toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce +qui est plus general qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible +et que Descartes a nomme l'etendue. Si vous en retranchez la masse +inorganique, vous aurez le regne organique (espece dont l'etre etendu +est le genre); si vous en retranchez tout l'etre inanime, il vous reste +l'etre anime (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les +animes, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable +ou l'homme (espece humaine); et si, dans la totalite des animaux +raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez +l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence +determinee par chaque groupe d'attributs communs, une nature etendue, +une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature +individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps +d'Abelard on appelait genre ou espece, matiere ou forme; mais le fond +des idees n'a pas sensiblement varie. + +Et lorsqu'il essaie, pour profondement distinguer l'espece de tout le +reste, de determiner a quelles conditions la forme est une essence, il +entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes +modernes qui se sont bien hasardes (non pas tous) a reconnaitre qu'il y +a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventure a dire +ce que c'est. Ajouter, comme Abelard, que les essences veritables ne +se rencontrent que dans la categorie de la substance, et que la forme +specifique est en dehors de toute categorie, et surtout n'est a aucun +titre dans celle de la qualite, c'est assurement traduire, avec +l'exactitude scientifique de son art, cette pensee, que les qualites +essentielles sont irrevocablement distinctes des qualites accidentelles, +et que les essences ne sont pas de pures conceptions. + +Nous avons peut-etre passe la mesure dans cette exposition de la +doctrine d'Abelard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait +encore incompletement connue, faute d'avoir ete completement restituee. +Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les +opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de +philosophes, dont le nom ait ete plus celebre et les doctrines plus +oubliees. Le temps n'a respecte que sa gloire. Soit que l'envie, le +despotisme ou la peur aient detruit ou laisse se perdre ses livres, soit +que ceux qui ont profite de ses idees aient pris soin d'en dissimuler +l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laisse +d'ecole, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exerce une influence +predominante sur l'enseignement, sur les etudes, sur la destinee de la +philosophie, il n'a point fonde de philosophie. D'innombrables sectes +ont aussitot apres lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parle +de lui que comme on parle d'un brillant meteore qui eblouit et qui +s'eteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe +siecle on voit la querelle des universaux se perpetuer, mais aussi +s'eclaircir et s'etendre, on peut aisement retrouver plus d'une idee, +plus d'un raisonnement qui vient d'Abelard, ou que ses successeurs ont +laborieusement decouvert apres lui au lieu de le lui emprunter. On sait +que les realistes et les nominaux se ravirent alternativement le credit +et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des +premiere surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en +general qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent realistes, et +leurs partisans venaient s'allier a Jean Duns Scot lui-meme, lorsqu'il +fallait combattre les nominaux. Peut-etre que ceux-ci auraient succombe, +si Occam n'eut glorieusement releve leur drapeau, et, donnant au systeme +l'ordre et la clarte, n'eut decidement retabli leur influence, reconnue +enfin et assuree par la protection du pouvoir politique. Les maitres de +l'ecole de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126]. + +[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c. +II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert +etait moins realiste que conceptualiste a la maniere d'Abelard. (_Etudes +sur la philos. du moyen age_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est +moins heureux, lorsqu'il essaie la meme demonstration a l'endroit de +Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question +des idees, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV, +et LXXXV.) Le realisme de Scot ne peut etre nie. (Rousselot, t. III, c. +XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p. +37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)] + +Il est remarquable que cette doctrine, quoique toleree souvent, et +parfois protegee par l'Eglise, lui redevenait de temps en temps et comme +periodiquement suspecte, au point d'etre persecutee par le saint-siege, +et qu'elle s'allia maintes fois avec une maniere libre de penser, soit +sur les matieres de theologie, soit au moins sur les doctrines de la +cour de Rome. L'esprit d'Abelard, a travers beaucoup de transformations, +se reconnait et s'apercoit encore dans les ecoles gallicanes, et, osons +le dire, dans la philosophie nationale. + +La science moderne peut, en general, etre regardee, comme nominaliste. +"La secte des nominaux," dit Leibnitz, "est la plus profonde des sectes +scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la methode de la +philosophie reformee de nos jours." Descartes ne place point "hors de +notre "pensee toutes ces idees generales que dans l'ecole on comprend +sous le nom d'universaux." Locke et son ecole ont professe le +nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur; +et, sur ce point, les Ecossais, surtout Dugald Stewart, ont encheri sur +les opinions de Locke, eux qui se separent de lui si volontiers[127]. Le +conceptualisme est peut-etre le vrai nom de la doctrine de Kant, et +ce n'est qu'apres lui que la philosophie allemande a pris ces formes +alexandrines qui la rapprochent du realisme du moyen age. La doctrine de +l'identite absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de +l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les +universaux, en confondant l'etre et la pensee, le particulier et le +general, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de +renouveler le spinozisme qu'on imputait au realisme pour l'accabler; +Hegel a courageusement erige les degres logiques en phases de l'etre, et +professe que toute pensee realise, au point que l'etre n'est pleinement +reel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute +opposition entre les differents, que dis-je! entre les contradictoires, +n'est qu'une passagere apparence. Mais il faut convenir que rien plus +qu'une telle doctrine n'a ete jusqu'a ces derniers temps contraire aux +methodes en honneur depuis deux siecles, et l'on peut dire qu'en general +l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il +s'y trouve souvent eclairci et tempere par des idees etrangeres aux +nominaux du XIIe siecle, et qui le preservent ou le delivrent des exces +et des erreurs, infaillible chatiment de toute doctrine absolue. + +[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. praefat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv. +Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec. +59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. +VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultes de l'esprit humain_, +ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect. +II, III et IV.] + +[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigees par +Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre +la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient +precisement les idees dont s'empare Hegel pour edifier sa doctrine. +(Voy. Bayle, art, _Abelard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der +Philosophie_, t. III, p. 168.)] + +Abelard a donc triomphe; car, malgre les graves restrictions qu'une +critique clairvoyante decouvre dans le nominalisme ou le conceptualisme +qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne a son origine. Il +l'annonce, il le devance, il le promet. La lumiere qui blanchit au matin +l'horizon est deja celle de l'astre encore invisible qui doit eclairer +le monde. + +En parlant ainsi, je n'eviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne +demande qu'a la restreindre dans les limites suivantes. + +L'essence est reelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais +l'essence ne se rencontre reellement que dans l'etre determine, parce +que l'etre n'existe que determine. Cependant la determination n'est pas +une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matiere +etendue, par exemple, est la conception de l'etre percevable, la plus +indeterminee, ou, si l'on veut, la moins determinee que nous puissions +former. Quand nous divisons la matiere ou la voyons divisee, ses +divisions sont des parties qui sont quelquefois appelees individus, et +qui devraient plutot s'appeler fragments, car ces parties ne meritent +proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions, +l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de +creation divine, qui ne peut en general etre divise sans changer de +nature. Quoi qu'il en soit, l'etre va toujours se determinant davantage. +Ces determinations successives divisent reellement l'universalite de la +substance, et comme ces divisions correspondent a des substances, unes, +distinctes, d'origine naturelle, l'universalite de la substance est dans +le fait, est actuellement la totalite des substances. + +Chaque substance a une essence, c'est-a-dire une nature stable qui se +reconnait a ses attributs permanents et invariables, et nous avons +raison de croire a l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours +cite, il y a une essence qui s'appelle legitimement la nature humaine. +Elle ne peut etre confondue avec aucune autre, ni produite de toutes +pieces par aucune operation humaine, ni modifiee dans ses elements +constitutifs, sans etre detruite. _Substantialis differentia abesse non +potest, quin corrumpat_[129]. + +[Note 129: _De Intellect_., p. 492.] + +L'idee d'essence est une idee necessaire de l'esprit humain, et l'idee +d'essence est vraie et legitime, non-seulement fondee sur quelque chose +de reel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure a cette +realite objective, parce que les idees necessaires expriment les +conditions memes de la realite. Mais pour etre conforme a la realite, +cette idee ne lui est point adequate, parce que notre connaissance, +certaine dans ce qu'elle a de necessaire, est toujours et necessairement +incomplete. + +L'essence est une condition de l'etre. Mais cette condition qui ne peut +etre ni eludee, ni alteree, ni reproduite a volonte, cette loi qui n'est +expliquee par aucun phenomene naturel, par aucune des forces connues ou +appreciables, ou meme supposables de la nature, est un des temoignages +les plus certains a mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une +intelligence supremes. Pour exister, il faut que l'essence ait ete +concue et voulue. C'est par la que je l'eleve au-dessus meme de ce +qu'il y a de plus eleve en ce monde, les idees necessaires de la raison +humaine. C'est en ce sens que je suis pret a reconnaitre le dogme +platonicien, et a nommer l'essence une idee de Dieu. + + + +LIVRE III. + +DE LA THEOLOGIE D'ABELARD. + + + +CHAPITRE 1er. + +DE LA THEOLOGIE SCOLASTIQUE EN GENERAL.--CARACTERE DE CELLE +D'ABELARD.--LE _Sic et Non._ + +On dit que le moyen age fut l'empire romain du christianisme. C'est +alors, suivant des autorites qui s'accordent peu sur d'autres points, +que l'esprit catholique a le plus profondement penetre dans les +institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De la +l'unite et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignees tour a tour +comme caracteres a cet age de l'humanite. Accusations ou louanges, il y +aurait beaucoup a rabattre, et l'on montrerait aisement qu'elle devait +encourir deux jugements opposes, cette etrange et obscure epoque, si +pleine de contrastes, et qui, seule peut-etre entre toutes celles de +l'histoire, a reuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans +les idees. + +Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins +encore la religion doit-elle etre rendue responsable de tout ce qu'il y +eut au moyen age de grossierete et d'oppression. Elle est loin d'avoir +toujours ete souveraine maitresse. Dans l'ordre politique, apres avoir +parfois resiste jusqu'a l'heroisme, aux passions mondaines, elle leur a +souvent cede, complu meme au point de s'en faire l'instrument doctrinal +et l'apologiste sophistique. De meme aussi, dans l'ordre intellectuel, +tantot elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain, +tantot elle s'est alliee avec les sciences profanes au point de +s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas reussi a maintenir son +unite aussi rigoureusement qu'on le pretend. Elle a eu ses dissidences, +ses changements, ou, si l'on veut, ses progres. C'etait un lieu commun +des temps de la scolastique que la philosophie devait etre la servante +de la theologie, _ancilla theologiae_[130] mais a force de vivre avec sa +servante, la maitresse finissait par prendre son langage et ses allures, +et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passe du cote +de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen age le christianisme +regnait en maitre absolu, il faut soutenir que la scolastique est +la vraie et la seule philosophie chretienne; et pourtant comment +s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer +quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres +detours de cette foret magique appelee la philosophie moderne? + +[Note 130: On trouve cette metaphore partout. L'origine en est peut-etre +dans un passage de saint Jean Damascene qui veut que, comme une reine a +des suivantes, la verite se serve des sciences humaines ainsi que de ses +esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation +d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la +theologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_ +lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog. +Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)] + +Pour l'histoire, l'unite tant vantee du moyen age est une apparence qui +cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les +idees, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du +Midi, le caractere germain et la civilisation romaine, il y eut +alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la +philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclesiastique et du +pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-meme deux autorites, +l'antiquite et la religion, et ces autorites s'accorderent ou se +combattirent tour a tour. Tantot Aristote devint chretien, et l'Evangile +revetit le peripatetisme; tantot, rompant tout commerce, la theologie +repoussa la philosophie, proscrivit son alliee de la veille, ou fit +alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle delaissait. +Elle appelait alors Platon a son secours contre Aristote; et puis, quand +le platonisme au genie libre, au mysticisme independant, avec l'ampleur +de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres etroits ou l'on +voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide a la theologie, et, +l'armant de ses formules, de ses precisions severes, des subtilites +puissantes de son etreignante dialectique, il l'aidait a garrotter son +maitre, et a reprendre les formes immuables d'une croyance didactique +et d'une science exacte, jusqu'au jour ou, lasse enfin de ses alliances +diverses, elle secouait un joug etranger, et, dans son ingratitude, +anathematisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de +l'heresie. + +Ces disparates et ces contradictions se montrent a chaque pas dans +l'histoire intellectuelle du moyen age, et la philosophie depuis +Descartes, c'est-a-dire depuis qu'elle s'est secularisee, n'a pas +eprouve peut-etre plus de changements que la theologie depuis Alcuin +jusqu'a la reformation. + +La raison dans la liberte de la reflexion est restee le caractere +dominant, le perpetuel drapeau de la science philosophique, dans +quelques mains qu'il ait passe, quels que soient les armees qui l'ont +suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberte n'etait +surement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu preter un voile +a la philosophie, emousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler +sa nature, on n'a pas pu la detruire. La scolastique n'a jamais cesse +d'etre une science rationnelle, meme lorsqu'elle s'est le plus attachee +a demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unite de doctrine, +c'est-a-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus +cesse d'etre en general le but et la pretention permanente de toutes +les ecoles theologiques; encore faut-il exclure celles d'ou s'elanca la +reforme; mais s'il n'en est guere qui aient fait ouvertement profession +de sortir de l'Eglise, toutes ont maintes fois change de direction, +sans cesse oscille entre le raisonnement, la tradition, l'autorite +des philosophes, celle de l'Ecriture, la foi, la dialectique et la +mysticite. La theologie meriterait bien aussi d'avoir son histoire des +variations. + +Abelard nous offre un frappant exemple de la maniere dont la philosophie +et la religion, devenues la dialectique et la theologie, s'alteraient +et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour a +tour. Avant lui, dans le moyen age, nul philosophe peut-etre n'avait +ete autant theologien, nul theologien aussi philosophe. Aucun n'avait +realise au meme degre cette union des deux sciences et des deux genies, +eminent qu'il etait dans l'ecole d'Aristote et dans celle de Paul[131]. +Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotte +des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberte a la +soumission, sa vie fut tour a tour jouet ou victime de l'empire de la +philosophie et de la puissance de l'Eglise. Vainement poursuivit-il +incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour +la vie, de la liberte et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix, +ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux +hommes[132]; son genie troubla son ame ainsi que sa destinee, et la +renommee lui apporta le malheur. + +[Note 131: "In Paulo." _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.] + +[Note 132: "Odiosum me mundo reddidit logica." _Ibid._, et ci-dessus, l. +I, t. 1, p. 230.] + +Ce n'est pas qu'il ait le premier essaye de mener ensemble la +philosophie et la religion. Cette alliance a seduit de bonne heure tous +les grands esprits nes au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant +dans l'ecole d'Athenes, donna un memorable exemple. Lorsqu'il planta la +croix du Sauveur pres du tombeau de Socrate, on eut dit que l'Evangile +venait chercher la philosophie, non pour la detruire, mais pour en faire +la conquete. L'apotre des gentils offre dans ce titre meme un symbole +de l'union de la parole de Dieu a la parole antique, et malgre ses +imprecations contre les egarements des sages de son temps, il reconnait +a la raison humaine les droits imprescriptibles d'une revelation +eternelle. Au IIe siecle, le troisieme ecrivain de christianisme, le +premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de +vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irenee, +qui presque au meme temps manifesta l'intention contraire, et voulut +delivrer la foi de cette mesalliance, ne sut rien de mieux que de donner +au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis +des sciences humaines, les Peres des premiers siecles raisonnaient tous, +les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les +autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus celebres +ont accepte le titre de philosophes chretiens, quelquefois ils ont +appele la religion meme philosophie. Pour Gregoire de Nazianze, le +philosophe, c'est le chretien; pour saint Clement, le gnostique, +c'est le theologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montres +rationalistes, a un egal degre. Origene ou Augustin sont autrement +philosophes qu'Ambroise ou Jerome; mais enfin la theologie a toujours +produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpetuellement +maintenu, a cote des simples predicateurs du dogme, une secte orthodoxe +de scrutateurs et de demonstrateurs qui pretendaient conduire a la foi +par la raison. + +[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.] + +Cet exemple, constamment donne dans le monde chretien, ne fut pas +delaisse dans le Nord et l'Occident. Bede le Venerable etait surtout un +erudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la theologie et la +philosophie; s'il ne les mela pas, du moins il les rapprocha, et ses +lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union, +il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot +Erigene interesse egalement la raison et la foi: c'est un christianisme +alexandrin. Cependant la theologie chez ses successeurs resta eminemment +dogmatique, jusqu'au temps ou la dialectique penetra davantage encore +dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une veritable +revolution. + +Ce mouvement donna l'etre a la theologie scolastique. L'origine en +parait d'abord obscure, malgre de savantes recherches et des conjectures +diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? a quelles +sources a-t-elle puise? quels sont ceux qui l'ont decouverte ou +accreditee? Toutes ces questions curieuses paraitront d'une solution +moins difficile, grace a ce que nous savons deja de l'histoire de la +philosophie. Le meme esprit qui, dans la science humaine, avait produit +la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacree, enfante +la theologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotelisme du moyen +age, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquee +a l'enseignement du dogme: c'est la theologie rationnelle ou la +philosophie religieuse de l'epoque, c'est pour le temps enfin le +christianisme selon la science[134]. + +[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec., +Jenae, 1719. C. A. Heumanni praef., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et +seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post., +c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p. +175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traite des etudes monastiques_, +part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii, +passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chret._, t. II de la trad., +passim.] + +Si l'on veut eclaircir les commencements de cette ecole theologique, +dont le glorieux centre fut a Paris et qui se developpait au XIIe +siecle, il faut remonter bien plus haut que le moyen age. Nous venons +de dire que des qu'il y a des livres chretiens autres que les livres +divins, et peut-etre dans ceux-ci memes, au moins dans les Epitres, on +voit a la tradition de l'Evangile se meler un element philosophique. En +pouvait-il etre autrement? Les premiers Peres ecrivent, ils sont donc a +quelque degre des lettres; leur education, si modeste qu'on la suppose, +a laisse dans leur esprit des idees et des expressions originaires de +la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une +forme tant soit peu litteraire sans qu'aussitot les souvenirs de la +Grece s'y viennent unir. Une religion, des qu'elle se traite dans +les livres, ressemble fort a un systeme de philosophie. Elle prend +necessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle +qu'elle est faite, la science au point ou elle en est venue. Tous les +Peres sont donc plus ou moins philosophes, meme ceux qui n'en ont aucune +envie; mais quelques-uns mettent du prix a l'etre et font expressement +a la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la +philosophie scolastique, ni meme la philosophie peripateticienne; ce qui +domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple +de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques +lambeaux de la pourpre athenienne restent attaches, comme des ornements +oublies, a la robe de lin sans tache des catechumenes; non que le dogme +chretien, comme on l'a pretendu, soit tout platonique, mais le dogme +emprunte a l'Academie des idees de detail, des metaphores, des +hypotheses, des explications theoretiques dont l'Ecriture n'offre aucune +trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi. +Aristote contribue pour peu de chose a ces developpements additionnels +de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'ecole, +quelques formes dialectiques, inseparables de toute discussion, viennent +seulement attester que l'etude, ou du moins une teinture de sa logique +etait une condition necessaire de la culture de l'esprit. + +Des lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans +rencontrer de resistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des +censures; tous les Peres s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une +maniere absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres +la fuient ou la repoussent. La crainte se mele au gout meme qu'elle +inspire. Beaucoup se declarent resolument contre elle et la proscrivent +avec severite; d'autres, apres l'avoir celebree, recommandent de ne +la suivre qu'avec prudence, les anathemes de saint Paul contre _les +surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science +humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de +l'apotre; ils craignent d'etre de ceux _qui s'egarent dans leurs propres +raisonnements_; ils se croient toujours en presence de cette _gnose +pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antitheses profanes_ sont +interdites a Timothee[135]. + +[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.] + +Toutefois, dans les quatre premiers siecles surtout, plusieurs Peres, +non les moindres par le genie, offrent quelques caracteres de l'esprit +philosophique. Justin, Athenagore, Clement, Origene, les trois premiers +Gregoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point a fermer +les yeux a la lumiere de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur +la meme ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un +disciple d'Aristote; un eclectisme flottant qui tend au platonisme se +retrouve dans presque tous leurs ecrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en +ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animes de l'esprit +qui inspire l'ecole d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la +refutation, ne leur est pas etrangere, ils la regardent, d'apres +Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres ecrivains +sacres s'elevent des lors contre les dangers et les temerites de la +dialectique; les plus philosophes songent a s'en preserver. Saint Justin +lui-meme a soin de rappeler que la religion chretienne est la +seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite +philosophie, dit saint Clement[138]. Gregoire le Thaumaturge et +Gregoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles +contentions, deplorant le jour ou l'art pervers d'Aristote s'est glisse +dans l'Eglise[139]. L'eclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant +sur les levres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses lecons et +non de celles des divines Ecritures[140]. Avant lui, Athenagore avait +demande avec hauteur si ceux qui resolvent les syllogismes, ceux qui +expliquent l'equivoque et le synonyme, le sujet et le predicat, avaient +le coeur assez pur pour enseigner la charite et la beatitude[141]. +Gregoire de Nysse enfin, ce metaphysicien idealiste, se vante d'ignorer +les artifices des rheteurs et de ne point diriger contre ses adversaires +l'arme redoutable de la subtilite dialectique[142]. Moins engages encore +dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement, +d'autres Peres eclatent avec plus de vehemence. Tertullien ne peut trop +s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui detruit tout +ce qu'il edifie, contre cette sagesse athenienne _qui feint et interpole +la verite_, contre un christianisme stoique, platonique ou dialectique; +les philosophes sont a ses yeux les _patriarches de l'heresie_, et sans +prevoir combien son exclamation eut, mille ans plus tard, scandalise +l'Eglise, il s'ecrie: "Miserable Aristote[143]!" + +[Note 136: [Grec: Osper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1 +et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Ciceron avait dit aussi en parlant des +connaissances fondamentales de la raison: "Haec omnia quasi sepimento +aliquo vallabit a disserendi ratione." _Legg._ I, 23.--Cf. Justin., +_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV, +passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.] + +[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.] + +[Note 138: _Strom.,_ II.] + +[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz. +_Or._ xxv.] + +[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.] + +[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.] + +[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.] + +[Note 143: "Miserum Aristotelem." _De praesc. haeret._, VII.--_Adv. +Hermog._, VIII.] + +Ce fut meme une doctrine recue que les heresies procedaient de l'esprit +philosophique. Epiphane s'en prend a l'imitation d'Aristote de l'erreur +d'Aetius[144]; celle des Agnoetes passe pour venir de Themistius, +denonce, comme une des gloires du peripatetisme; saint Basile, saint +Augustin et deux Gregoire imputent a Eunomius une methode syllogistique, +_echo retentissant d'Aristote;_ Arius lui-meme est accuse de +dialectique. Enfin il a ete ecrit qu'il n'est pas d'heresie dont Platon +lui-meme n'ait fourni l'assaisonnement[145]. + +[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.] + +[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I, +_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont. +Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII. +C'est l'opinion d'un theologien de grande erudition, le P. Petau, +_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c. +III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p. +918, c. VII, p. 1142.] + +Telles etaient les opinions des Peres, opinions qui dans leur +incoherence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps +meme ou l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Eglise grecque. +On sait que c'est vers le milieu du Ve siecle que le christianisme, +envisage comme un corps de doctrine, recut la forme generale que lui ont +a peu pres conservee les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin +que d'Origene, et l'Eglise latine, qui prit alors le dessus jusque dans +la science, est naturellement la source et la regle du catholicisme +romain. Le christianisme oriental fut toujours plus speculatif, celui de +l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une theorie sacree, l'autre +d'une politique religieuse. En toutes choses, meme dans la foi, l'art +est le lot de la Grece; le partage de Rome, c'est le gouvernement. + +Au temps des Jerome, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental +est definitivement etabli, c'est l'autorite de l'Eglise en matiere +de foi, c'est la subordination de la raison a la tradition, et de la +science a l'autorite. A compter de ce moment surtout, la question +essentielle ne doit plus etre: Quelle est en soi la verite? mais: +Quel est de fait l'enseignement de l'Eglise? Aussi la philosophie +semble-t-elle irrevocablement condamnee. Les heretiques, dit Ambroise, +abandonnent l'apotre pour suivre Aristote; quant a nous, nous n'avons +que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle +est la troisieme plaie de l'Egypte, fait-on dire a saint Jerome, celle +qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit +de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage +avec eclat et se termine par la defaite de la premiere. L'issue du +combat parait longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions, +les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour a tour de l'un on +l'autre cote. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; +son esprit est eleve, subtil, meme un peu paradoxal; mais il ramene +et immole tout a l'Eglise; et apres avoir dit que si les sages de +l'antiquite revenaient, ils auraient a changer peu de mots et peu +d'idees pour devenir chretiens, il finit par les accuser d'avoir retenu +la verite dans l'Iniquite, parce qu'ils ont philosophe sans mediateur. +Nous verrons Abelard s'appuyer tour a tour, en sens divers, des +contradictions de saint Augustin, qui croyait connaitre Platon, et +qui, n'ayant guere lu que Ciceron, etait devenu, comme lui, _magnus +opinator_[148]. Un scepticisme academique doit aboutir chez un chretien +au sacrifice de la philosophie. + +[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._, +I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.] + +[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.] + +[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII, +XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et +XVIII. + +Nous ne voyons pas poindre encore la theologie scolastique; c'est la +philosophie en general qui succombe: le peripatetisme n'est pas seul en +cause; le stoicisme, avec sa logique aigue et disputeuse, ne jouit +pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques +louanges hors du giron de l'Eglise; d'autant qu'on ne le distinguait pas +bien du neo-platonisme qui, tantot par l'audace de sa polemique directe, +tantot par la seduction de ses dogmes eleves et de sa mysticite +sublime, menacait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne +rencontrait une resistance energique, lui debaucher ses plus grands +genies. + +Durant les cinq premiers siecles, la part du peripatetisme se reduit +communement a l'emploi de quelques formules isolees qui ont passe dans +la circulation, a l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est +pas une opinion, mais une necessite de la controverse et meme de la +raison, au maintien de la distinction de la matiere et de la forme, +distinction, au reste, commune a Platon et a son rival, enfin a +l'application des categories a toutes les questions qui concernent +l'etre. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'ame, les +categories sont presque toujours rappelees et discutees; toutefois, du +sein meme de ces discussions, s'echappe presque toujours le principe que +Dieu est hors de toutes les categories[149]. + +[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr. +cite, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.] + +C'est plus tard que l'on voit decidement passer l'empire du cote du +peripatetisme, mais alors la metaphysique decroit et cede la place a +la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le +formalisme_, commence a prevaloir dans la science. Chez les paiens, on a +reconcilie Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses +s'eteignent; on ne songe plus qu'a ordonner les idees, qu'a les exposer +systematiquement. Chez les chretiens, meme tendance. De tout temps, et +notamment en Asie, Aristote avait eu de devoues commentateurs, mais la +plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de meme aux Ve et +VIe siecles. On distingue parmi eux David d'Armenie, qui avait etudie +sous les derniers neo-platoniciens. Deja, au jugement de Ritter, +l'esprit d'Aristote avait inspire Nemesius, de qui nous possedons un +precieux ouvrage. Jean Philopon, surnomme _le Grammairien_, subit plus +manifestement encore la meme influence. Il avait ete commentateur du +prince des peripateticiens avant d'ecrire sur la theologie, et ses +doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'heresie des tritheistes, +qu'on peut rattacher a son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu a +peu conduits a voir naitre et grandir, au VIIIe siecle, l'aristotelisme +chretien. + +[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et +457.] + +L'Arabe Mansur, que l'Eglise sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou +Damascene, est designe comme le createur de la theologie scolastique. +Son ouvrage, du moins, en est le premier monument. + +Ce livre, intitule _Source de la Science_, se compose de trois traites +distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort +claire de l'introduction de Porphyre et des Categories d'Aristote avec +une definition generale de la philosophie; le second, un expose +sommaire des diverses doctrines ou _heresies_ de l'antiquite en matiere +religieuse, et le troisieme, un grand traite _de la foi orthodoxe_ ou +les dogmes fondamentaux sont concus et traduits dans la forme et +la langue de la logique, avec une lucidite et une rigueur que les +theologiens de l'Occident ont rarement egalees. L'ouvrage n'a peut-etre +pas une grande profondeur, ni une veritable originalite. Mais il est +ecrit avec une precision qui ne manque point d'elegance, et l'auteur +y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique, +l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui +donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce +qu'il leur fut connu. S'il est vrai que la troisieme partie de son livre +ait ete, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la +premiere fois par ordre du pape Eugene III[152], ce ne fut qu'apres la +mort d'Abelard dont les ecrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent +nulle part le nom de saint Jean Damascene. La theologie scolastique est +donc nee en dehors de l'influence de ce Pere; il en a ete le precurseur +plutot que le createur; mais apres qu'elle fut venue au monde, il a +puissamment influe sur ses destinees; il est devenu une de ses autorites +favorites, et on a regarde son traite comme le type du celebre livre de +Pierre Lombard. Aussi a-t-il partage dans l'opinion du monde le sort des +scolastiques. Exalte avec eux, avec eux deprime, il a merite que leurs +grands adversaires calvinistes fissent un reproche a Melanchton de +l'avoir imite, et que leur plus violent ennemi, Luther, dit de lui: "Il +fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153]." + +[Note 151: [Grec: Pege gnosios], _Fons scientiae_. Dans une dedicace au +pere Goeme, eveque de Maiuine, il dit qu'il a commence par recueillir +tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie, +objet du premier traite intitule Dialectique. Le second, [Grec: Peri +aireston], n'est guere qu'un denombrement de systemes assez sec et fort +peu exact pour la partie philosophique. Le troisieme, [Grec: Ekdotis +akrizes tes orthodoxes Pistios], est un ouvrage en quatre livres qui +peut se lire encore avec fruit et meme avec plaisir. On a accuse +l'auteur de pelagianisme et de nouveaute dangereuse dans la phraseologie +qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les +docteurs calvinistes le censurent severement. Mais il ne me parait +Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il +se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc. +_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)] + +[Note 152: Ritter, Ouvr. cite., _ibid._, p. 505. Eugene III devint +pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette +traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitot +apres il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet +passe pour s'etre modele sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De +Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)] + +[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.] + +Apres Jean de Damas, l'Eglise a laquelle il appartient devient sterile, +et la theologie orthodoxe s'eteint dans l'Orient. Il est le dernier des +Peres grecs et le premier des nominalistes chretiens. + +En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La litterature +latine n'eut plus qu'un seul representant de quelque renommee. C'est ce +Boece que nous avons tant cite. On le compte ordinairement parmi les +chretiens, et l'on inscrit son nom a la suite de la liste des Peres. Le +moyen age le placait pour le moins au meme rang qu'eux. Cependant +la plupart des ecrits de Boece sont des versions d'Aristote, ou des +commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y declare chretien, et +dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on +peut rencontrer ca et la les sentiments, mais non les croyances de +l'Evangile. Une tradition tres-contestable reunit, il est vrai, a ses +ecrits authentiques quelques traites de theologie, et la mort que lui +infligea Theodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un +martyr[154]; on montre meme son tombeau dans une eglise de Pavie. Cette +reputation bien on mal gagnee d'orthodoxie a consacre dans les ages +suivants son autorite philosophique. La theologie a invoque son +temoignage en pleine securite de conscience, et nul n'a ete plus +frequemment, plus hardiment cite dans les ecoles clericales. On peut +dire qu'il termine avec Cassiodore la litterature latine de l'antiquite +et commence belle du moyen age. Il n'est pas le createur de la +scolastique, mais l'intermediaire necessaire entre les temps passes et +les temps nouveaux. + +[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.] + +Nous arrivons au moyen age. La naissance de la theologie de la +scolastique ne nous paraitra plus un mystere, a nous qui avons vu naitre +sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la +Gaule. C'est en France que les deux elements exotiques, le christianisme +et la philosophie, se sont unis, et que le genie du moyen age, croyant +et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recompose cette science +methodique et dominatrice que le libre genie des Orientaux avait bien +pu, comme tout le reste, decouvrir en se jouant, mais a laquelle il ne +se fut jamais enchaine. Cette renovation de la theologie date pour nous +du XIe siecle. + +Les ecrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux +usurpations de Gregoire VII, a la codification des fausses decretales, a +l'etablissement des ordres monastiques, enfin a toutes les choses qu'ils +detestent comme elle. Ils veulent faire de la theologie scolastique un +des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale. +C'est une erreur. Cette theologie put s'unir aux institutions, se meler +aux evenements, mais son histoire appartient surtout a l'histoire +de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre desinteressee et le +developpement spontane. La scolastique merite son nom, elle vient des +ecoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase +de la science humaine, qui s'explique par des antecedents eminemment +litteraires et academiques, et il etait impossible qu'elle ne reagit pas +tot ou tard sur la theologie. Loin d'avoir ete inventee pour le service +de l'Eglise ou de la papaute, la theologie scolastique est devenue +souvent suspecte a l'une et a l'autre, quoiqu'elle ait enfin reussi a +s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonte les +defiances de la portion la plus gouvernementale du clerge. A la longue +sans doute elle a domine l'enseignement ecclesiastique, et c'est +pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de +cette autorite en matiere de pensee, contre laquelle devait se soulever +un jour, a des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de +reformation ou de philosophie. + +[Note 155: Buddee, Tribbechovius, Heumann, etc.] + +Mais au debut, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant +etaient, nous l'avons vu" des novateurs. Quelques auteurs veulent que le +premier d'entre eux ait ete Lanfrano de Pavie, archeveque de Canterbery, +ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine +qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre +de Hales. Une opinion intermediaire fait dater de Roscelin la +philosophie scolastique, et d'Abelard la theologie[156]. "C'est depuis +Abelard," dit le docte abbe Tritheme, qui certes n'entend pas lui donner +un eloge, "que la philosophie seculiere a commence de souiller la +theologie sacree par son inutile curiosite[157]." + +[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In +praef. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abael.,_ sec. 64, +etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon, +_Des etud. monast.,_ part. II, c. vi.] + +[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.] + +Suivant Mabillon, le premier pas avait ete la composition des sommes +de theologie, c'est-a-dire des resumes ou compilations systematiques; +Vincent de Lerins, Isidore de Seville, saint Jean de Damas, un eveque de +Saragosse au VIIe siecle, nomme Tayon, avaient donne cet exemple[158]. +Mais les controverses de la fin du XIe siecle sont, a mon avis, le +veritable foyer ou la scolastique a pris feu. Berenger de Tours forca +Lanfrane a la dialectique; toutefois le saint eveque l'employa comme a +regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante meme de la bien connaitre, il +prend soin d'en deguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, +de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Verite et l'autorite +des Peres[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la +discussion n'y est pas reguliere, non plus qu'approfondie, et bien qu'on +ait donne a l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160], +nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la theologie scolastique. + +[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post., +c. i, p. 367.] + +[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._, +Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.] + +[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gen. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p. +34.] + +Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le genie d'un metaphysien, saint +Anselme, si superieur a Lanfranc, tout en exposant avec une elevation et +une profondeur singulieres les principes d'une theodicee platonique et +chretienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes +avec Roscelin et d'autres sectaires, il reduisit souvent la theologie +a une controverse en forme. Mais il ne fut guere qu'un ecrivain, il +n'enseigna point une methode, il n'eut point d'ecole. + +Alors cependant la science fit evidemment un grand effort, sinon +un grand progres, et, se concentrant presque tout entiere dans la +dialectique, elle acquit un surcroit de vogue et de puissance. Tout +aussitot elle alla chercher la theologie ou la theologie vint la +prendre, toutes deux s'attachant a se soutenir et a se completer +mutuellement, toutes deux travaillant bientot a se mutuellement dominer; +et soudain ce commerce, cet echange entre les deux etudes fit eclore, +avec de nouvelles questions, avec des theories nouvelles qui semblaient +enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit. +Tandis que la dialectique venait armer la theologie, qui pretendait +la proteger, celle-ci entrait sans cesse en defiance de son exigeante +auxiliaire, et demelant en elle une independance cachee, elle craignait +le sort des monarques asservis ou effaces par leur ministre: elle +croyait voir un maitre du palais s'asseoir pres du trone d'un roi +faineant[161]. + +[Note 161: La creation de la theologie moderne ou la transformation de +la religion en une science abstraite et bientot scolastique, est exposee +avec autant d'instruction que de sagacite dans un ouvrage remarquable, +intitule _The scholastic philosophy considered in its relation to +christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de theologie +a l'universite d'Oxford, nous a souvent instruit et guide, et son livre +meriterait d'etre traduit. (1 vol. in--8 deg., 2 deg. ed. Londres, 1837.)] + +Il n'est donc pas douteux que les heresies de Berenger et de Roscelin +n'eussent excite des debats favorables aux progres generaux de l'esprit +dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines +doctrines dans la science, avait determine les uns a modifier ces +doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement +de l'Eglise, les autres a s'instruire plus a fond des ressources de la +logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer +le concours a l'orthodoxie. On connait tres-imparfaitement les systemes +d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres, +mais sans nul doute chacun d'eux a travaille dans son genre a rendre +la theologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard +platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du +dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le +premier il avait rendu la theologie contentieuse[162]. + +[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t. +III, c. ix.] + +Mais aucun n'a brille dans l'ecole d'autant d'eclat qu'Abelard; nul n'a +porte dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilite +plus facile, une lucidite plus eblouissante. Il passait pour avoir une +intelligence particuliere des secrets d'Aristote, et en meme temps il +s'attachait a rendre son art accessible et populaire. Lors donc que, +vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la theologie, ce fut +comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison +qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gre des preventions +diverses, que la verite chretienne rencontrait son defenseur ou son +conquerant le plus redoutable. Peut-etre les deux opinions etaient-elles +plausibles, il y avait en lui de quoi repondre a bien des esperances +et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit, +je crois, avec une entiere sincerite, il venait faconner la foi a la +dialectique et la premunir contre la dialectique meme. Nous le verrons +soutenir en meme temps que les chretiens n'ont pas d'appuis plus fermes +ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble +attaquer l'abus que l'heresie fait de la logique, et les dedains que +l'orthodoxie lui temoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il +se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour a tour exigeant +comme un critique et docile comme un fidele, et qu'il s'efforca de +realiser en lui-meme ce personnage eclectique, le chretien rationaliste. + +Contre lui s'eleverent bientot tontes les accusations que la philosophie +a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa memoire. Nous pourrions +multiplier les citations, et l'on verrait, a partir d'Abelard, la +theologie scolastique continuer sa route et ses succes au milieu des +plaintes et quelquefois des maledictions d'une partie de l'Eglise, +jusqu'au jour ou c'est la raison aussi qui reclame et ose attaquer +Aristote lui-meme a travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand, +Averroes, Abelard; mais restons au XIIe siecle. Alors, ce qui devait un +jour devenir un prejuge paraissait une nouveaute, et la temerite etait +du cote des scolastiques. Malgre leur soumission au dogme et a l'Eglise +en general le caractere philosophique dominait en eux, et l'expression +de theologie scolastique equivalait, dans le langage du temps, a celle +de philosophie de la theologie. C'est avec ces idees qu'il faut se +representer Abelard, et que son siecle l'a considere. L'opinion commune +du clerge sur son compte est celle de Baronius[163]: "Pierre Abelard a +soumis les Ecritures aux philosophes, principalement a Aristote, et +il traite les Peres d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils +disaient." + +[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_., +lib. post., c. VII, p. 1126, etc.] + +On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procede +dans les questions epineuses etait d'exposer les diverses opinions, et +de les soumettre a un examen analytique, sous le double controle du +raisonnement et de l'autorite. Toutes les citations que la lecture avait +pu lui fournir, etaient passees en revue, discutees, interpretees; puis +il produisait son avis, en le raccordant a son tour avec ces citations +memes, qu'il parvenait a ramener subtilement a une apparence d'unite. +Cette methode exigeait une connaissance detaillee, tant des doctrines +des auteurs que des passages de leurs ecrits qui pouvaient etre invoques +pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues +en these, ou favorisees en passant par des propositions isolees, +s'appelaient des sentences, _sententiae_. L'art de la controverse etant +d'opposer les autorites aux autorites, et de deconcerter une proposition +par une citation imprevue, tout esprit qui voulait briller dans cette +sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes +dont il pouvait avoir a diriger ou a repousser les coups; et c'est +pour cela que des recueils de citations etaient indispensables aux +philosophes de l'ecole, afin que la soudainete de leurs objections fut +egale a l'a-propos de leurs reponses. + +Ce fut donc un titre assez commun parmi les ecrits du temps que celui de +livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus celebre recueil +qui ait porte ce nom, est le manuel theologique de Pierre Lombard, qui +fut eveque de Paris sept ans apres la mort d'Abelard. Ce livre exerca +pendant plusieurs siecles une grande autorite: il devint la base de +renseignement theologique dans l'Universite de Paris, et l'on cite +ordinairement le docte prelat comme le chef et le fondateur de cette +ecole de theologiens appeles les docteurs sententiaires (_doctores +sententiarii_), par opposition a ceux qui portent le nom de docteurs +bibliques (_biblici_). Ce fut une ecole nouvelle, plus savante, plus +logique, plus aristotelique que l'ecole ancienne qui, discutant moins, +approfondissait moins peut-etre, mais aussi ne provoquait ni le doute ni +la dispute, et qui, fidele a son enseignement synthetique, voyait avec +inquietude une eristique toute profane envahir le domaine entier de la +science sacree[164]. + +[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.] + +Il y eut donc, au XIIe siecle, deux theologies, l'une biblique dont +Hildebert, eveque du Mans, etait, dit-on, la lumiere, et a laquelle on +peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues +et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et proteger saint Bernard; +l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribue a former, sans +prevoir que, bientot depasse, il serait lui-meme effraye des +consequences de son oeuvre, et verrait le sein de la science dechire par +ses enfants. Les theologiens de cette nuance sont designes aussi par +le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches +speculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers, +qu'on a nommes _practici_, s'adonnaient surtout a la propagation de +la foi et a la predication. La theologie des uns fut la theologie +scolastique par excellence, et celle des autres, la theologie mystique. +C'est la premiere qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est +celle-la dont on a donne Pierre Lombard pour le createur, parce que nul +avant lui ne l'avait enseignee avec la meme autorite. Le premier il la +professa publiquement, c'est-a-dire avec un caractere officiel dans +l'Academie de Paris. Abelard, qui avant lui l'avait inauguree au meme +lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement, +surtout son enseignement theologique, de fait si accredite, en realite +si puissant, parait n'avoir jamais ete qu'un enseignement prive[165]. +Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'ecole, il +n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne +furent pas son ouvrage. Les liberateurs ne gouvernent pas. + +[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann, +_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.] + +Cette methode sententiaire, a laquelle l'eveque Pierre Lombard vint +preter posterieurement l'influence de sa dignite, je n'hesite point a en +regarder Abelard comme le createur veritable; ce fut lui qui donna a la +philosophie sacree sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et +surtout dans les academies de Paris propagea ou suivit de pres ou de +loin le mouvement scientifique et rationnel de la theologie, a selon +moi procede de l'enseignement d'Abelard. En lui se retrouvent tous les +caracteres de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'elance, +soit lorsqu'il s'arrete, dans sa reserve comme dans sa temerite. Car ce +maitre fut tout ensemble modere et hardi, il eut toutes les tendances et +voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite +n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce +qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit +raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce cote de son genie et de +son systeme que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se +porter aux dernieres extremites, il a encourage par son exemple et son +impulsion le rationalisme a tous les degres [166]. + +[Note 166: "Abelard," dit M. l'abbe Ratisbonne, "posa le principe du +rationalisme qui dans son premier developpement exerca sur la foule +passionnee l'espece de fascination que le protestantisme produisit trois +siecles plus tard, et que le liberalisme a renouvele de nos jours +avec un succes non moins eclatant." (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c. +XXVIII.)] + +C'est a l'influence d'Abelard qu'on peut rattacher les noms qui +illustrent la premiere periode de la scolastique; la seconde commence +avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porree, +Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de +Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant +d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abelard, lui doivent peut-etre +leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne parait +lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre +Lombard, c'est Abelard parvenu; c'est Abelard eveque, investi de +l'autorite, depositaire des grands interets de l'unite ecclesiastique, +calme et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la +responsabilite, un peu enerve par une ambition satisfaite, mais +instituant cependant l'esprit de son ecole dans la chaire episcopale et +donnant a la theologie, pour charte octroyee, le _Livre des Sentences_. +Abelard n'a point ecrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu +meriter; mais il a ete le maitre du _Maitre des Sentences_. C'est une +tradition que Pierre Lombard avait ete son eleve et disait que le _Sic +et Non_ etait son breviaire[168]. + +[Note 167: Cette division est generalement recue. Brucker, _Hist. +crit._, t. III, p. 731.] + +[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p. +1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.] + +_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable +d'un ouvrage important dans la serie des ecrits theologiques d'Abelard. +Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la these du pyrrhonisme; +ca ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chretien. +L'ouvrage peut bien suggerer le doute, il n'a pas ete fait pour +l'etablir: mais le titre seul devait a bon droit alarmer les vigilants +defenseurs de l'integrite de la foi catholique. Si jamais Abelard +a publie cet ecrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unite de +croyance, sans danger pour lui-meme. Il suffisait, au reste, qu'on sut +que l'ouvrage existait, c'etait assez pour compromettre l'auteur. Plus +inconnu, le livre en etait plus suspect; les denonciateurs d'Abelard au +concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'a l'epoque ou le texte +meme est enfin sorti des tenebres, la posterite meme a du supposer qu'il +contenait le mystere de l'incredulite cachee d'un philosophe hypocrite. + +Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouve ce livre celebre et ignore, +et nous lui en devons la publication[169]. + +[Note 169: _Ouvr. ined. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre +de cet ouvrage, mentionne dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry, +etait tout ce qu'on en connaissait. Les benedictins, editeurs du +_Thesaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils +avaient cet ecrit a leur disposition, et que c'etait un tissu de +contradictions. M. Cousin l'a publie en 1836 sur deux manuscrits, l'un +de la bibliotheque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p. +CLXXXVI.)] + +Pour en apprecier la pensee, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur +y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les ecrits +des saints, quelques propositions different et meme se combattent. +Cependant, ajoute-t-il aussitot, il ne faut pas juger temerairement ceux +qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupconner d'erreur, nous +devons nous defier de notre infirmite d'esprit. "La grace doit plutot +nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manque pour ecrire." +Leur langage est parfois inusite, le sens des mots varie, chacun parle +sa langue, et comme l'uniformite est, au dire de Ciceron, mere de la +satiete, on ne doit pas presenter toutes choses dans la nudite de +l'expression vulgaire. + +Mais d'un autre cote, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints +beaucoup d'apocryphes, et que meme dans les ecrits authentiques, et +jusque dans les divins testaments, des passages ont ete alteres par les +copistes; c'est ainsi que l'Evangile de saint Mathieu cite Isaie pour +Asaph, et Jeremie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le +Seigneur fut crucifie a la troisieme heure, et Jean et Mathieu a la +sixieme[171]. + +[Note 170: Il n'y a point Isaie dans saint Mathieu au passage indique +(xii, 35), mais seulement _le prophete_, et comme il s'agit d'un renvoi +a un psaume, cette designation indique suffisamment David le roi +prophete. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps, +77.) Quant a Jeremie, cite pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, +9).] + +[Note 171: Cette diversite existe egalement (Marc, xv, 25.--Math. xxvii, +45.--Jean, xix, 14.)] + +Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des +ecrivains sacres, qu'il leur est arrive de se retracter, ainsi que l'a +fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui +nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les +adopter, les opinions des autres a titre de documents. Il se peut aussi +qu'ils imitent l'Ecriture, laquelle se conforme souvent aux idees +communes ou aux apparences exterieures. Joseph est appele, dans +l'Evangile le pere de Jesus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que +le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est etoile ou +qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans +l'etat reel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide, +quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. +Les philosophes eux-memes font des concessions a l'apparence. Il y en a +de telles dans Boece. + +[Note 172: Luc, II, 48.] + +Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les +Peres, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Etre les causes +de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des +intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les differents sens +d'un meme mot dans les differentes autorites, on arrivera facilement a +la solution de la difficulte. Mais lorsqu'enfin la contradiction est +trop manifeste, il faut comparer les autorites et choisir. Ainsi, par +exemple, il est admis que les prophetes n'ont pas eu a tous les moments +le don de prophetie, saint Pierre lui-meme s'est trompe au sujet de +certains rites de l'ancienne loi, et il a ete publiquement repris par +saint Paul. Saint Paul se trompe a son tour, quand il annonce dans son +Epitre aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne +faut pas traiter de mensonges les faussetes qui peuvent se rencontrer +dans les ecrivains ecclesiastiques; le mensonge implique l'intention de +tromper, "et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout +peser, en considerant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on +le fait." Seulement on peut supposer l'erreur, et "il faut lire les +docteur, non avec la necessite de croire, mais avec la liberte de +juger." + +[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans +aucun recit que saint Paul soit alle en Espagne.] + +Faites une distinction entre l'autorite canonique de l'Ancien ou du +Nouveau Testament et celle des livres posterieurs. Si dans l'Ecriture +quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou +vous-meme; ce serait heresie que de supposer rien de plus. Mais dans +les livres qui sont venus apres, il n'en est pas ainsi: saint Jerome +ne semble commander une confiance absolue que pour les opuscules de +Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres, +il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia +probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.) + +[Note 174: Dans une lettre pour l'education d'une jeune fille, il dit +en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii +epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abelard repete _opuscula_ pour +Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S. +Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)] + +"Apres ces observations prealables, je veux accomplir mon projet et +recueillir les diverses maximes des saints Peres qui s'offriront a ma +memoire et qui entraineront avec elles quelque question, par suite de +la dissonance qu'elles paraitront presenter. Elles exciteront de jeunes +lecteurs a s'exercer plus specialement a la recherche de la Verite, et +les rendront plus penetrants par l'inquisition. L'inquisition est en +effet la premiere clef de la science[175], c'est a l'interrogation +assidument ou frequemment pratiquee que le plus perspicace des +philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec +passion, quand il dit, en parlant de la Categorie de la relation: +_Peut-etre est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles +choses, a moins qu'on ne les ait retraitees souvent. Le doute sur +chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en +effet, que nous arrivons a l'inquisition, et par l'inquisition que nous +atteignons la verite, suivant cette parole de la verite meme: _Cherchez +et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner +la lecon morale de son propre exemple, celui qui fut cette meme verite +voulut, vers la douzieme annee de son age, s'asseoir au milieu des +docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation +l'image d'un disciple qui questionne plutot que celle d'un maitre qui +enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite +sagesse. + +[Note 175: "Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis +dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem +perciptimus." (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles +de Cyrille: [Grec: Arche matheseos xetesis, kai riza tes epi tisin +ognodumenois suniseos e peri auton epaporesis.] (_Comm. in Johan, ev._, +I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)] + +[Note 176: Categ. VII. "Dubitare autem de singulis non erit inutile." +Ainsi est citee la version de Boece, ou il y a _dubitasse_ et non +_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit "Il n'est pas inutile +d'avoir discute chacune de ces questions" (T. 1, p. 93.) Le mot du texte +est [Grec: dieporekenai].] + +"Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Ecritures sont produites, elles +ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer a la recherche de la +verite, suivant que l'ecrit est recommande par une autorite plus grande. +C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, ou sont compilees en un +seul volume les maximes des saints, a la regle decretee par le pape +Gelase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien +citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans +les divines Ecritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est a +raison de cette contrariete que cette compilation de sentences est +appelee _Le Oui et le Non (Sic et Non)_." + +[Note 177: "Sententiae ex divinis scripturis collectae." _Les divines +ecritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient +aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et +les Peres. _Divin_ Exprimait alors le sacre par opposition au profane. +La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la +theologie. Les _ecritures_ designaient aussi les _ecrits_, et non +l'Ecriture sainte. Tout ce qui etait anciennement ecrit etait une +autorite, Ciceron, Virgile, Macrobe, etc; l'Ecriture sainte s'appelait +_divina pagina_.] + +Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations enoncant le +pour et le contre, et distribuees en cent cinquante-sept questions +d'une importance fort inegale. Naturellement la premiere est celle que +l'existence du livre donnait pour resolue dans l'esprit de +l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le +contraire_[178]. Si Abelard n'eut pas ete decide pour l'affirmative, +aurait-il jamais ecrit son ouvrage? + +[Note 178: "Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra." +(I, p. 17.) C'est a peu pres la question de saint Thomas: "Utrum sacra +doctrina sit argumentativa." (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)] + +La collection de passages qu'il a places ici en regard les uns des +autres est encore precieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez +considerable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les +lettres sacrees. Elle serait utile comme specimen du catalogue de la +bibliotheque ecclesiastique des savants de Paris au XIIe siecle, quoique +je soupconne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui +les ont ecrits, mais qui les ont cites, et notamment dans saint Jerome +et saint Augustin[179]. + +[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chretiens +cites dans le _Sic et Non_: Origene, Cyprien, Eusebe, Hilaire, Prudence, +Athanase, Ephrem, Ambroise, Jean Chrysostome, Jerome, Augustin, Leon, +pape, Prosper, Maxime, eveque de Turin, Gennade, pretre de Marseille qui +Ecrivait vers la fin du Ve siecle, Hormisdas, pape, Boece, Gregoire le +Grand, Isidore de Seville, Bede, Ambroise Autpert, abbe de Saint-Vincent +pres Benevent, auteur au VIIIe siecle d'un commentaire sur l'Apocalypse, +Haimon, eveque d'Halberstadt en 841, et qui a commente les Ecritures et +redige un abrege de l'histoire de l'Eglise, Nicolas Ier, pape, et Remi, +moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique a +Paris au commencement du Xe siecle, et qui a commente les psaumes. +On peut soupconner que ce qui est cite des Peres grecs, notamment +d'Origene, de saint Ephrem, et de saint Jean Chrysostome, vient de +seconde main. Abelard pouvait avoir une traduction d'Eusebe, et quant a +saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traite de la +Trinite, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a ete faussement attribue. +(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y +a aussi quelques rares citations des paiens, savoir Aristote, Ciceron, +Seneque et Macrobe.] + +Cet ouvrage fut apparemment une des premieres compositions theologiques +d'Abelard; il doit etre anterieur au concile de Soissons, et sans doute +il l'ecrivit ou le commenca a l'epoque ou, delaissant Anselme de Laon, +il s'erigea definitivement en professeur de theologie. C'est, comme +l'a dit tres-bien M. Cousin, "la table des matieres de ses traites +dogmatiques de theologie et de morale[180]." Mais il peut avoir ete +termine beaucoup plus tard, et par sa nature c'etait un recueil qui +pouvait n'etre jamais acheve; aussi est-il permis de douter qu'il ait +jamais ete reellement publie. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le +tenait cache[181]. Il pouvait etre connu des disciples d'Abelard, il +avait du leur etre communique, et son existence etait ainsi devenue +publique, sans qu'il en fut de meme de son contenu. Une telle +composition n'en devait paraitre que plus suspecte, et je ne m'etonne +pas que l'abbe de Saint-Thierry, en denoncant Abelard, rapporte des +passages de ses autres ecrits theologiques et cite seulement comme +monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'etait attacher a toute la +doctrine d'Abelard l'etiquette du scepticisme religieux. + +[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.] + +[Note 181: "Nec etiam quaesita inveniuntur." (Guill. S. Theod., _ad +Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)] + +[Note 182: "_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quaedam, de quibus timeo +ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis." +(_Id., ibid._)] + +Cependant un tel soupcon etait injuste. L'esprit d'examen, on le dit du +moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, +et il n'y conduit pas toujours. Abelard etait chretien; il a pu tomber +dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements, +altere la foi, jamais il n'a pretendu l'affaiblir. Il se defiait +d'autant moins de sa methode, il la jugeait d'autant moins dangereuse +pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et +qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son +orthodoxie seule peut etre mise en question. + +Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses ecrits +l'esprit dogmatique, et qu'il y a professe hardiment le rationalisme, +au risque d'ebranler ce qui etait pour lui inebranlable. Charme de ses +idees, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune +en la demontrant a sa mode, et elle lui devenait plus chere et plus +sacree, quand elle etait devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre +de l'auteur ajoutait a la conviction du fidele. Mais il ouvrait ainsi la +voie sans terme ou devait marcher desormais a plus ou moins grands pas +la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient +de siecle en siecle repondre tous les esprits opposants; il sonnait le +reveil de la liberte de penser. + +Nous retrouverons ce caractere dans tonte sa theologie. Ici bornons-nous +a remarquer que le _Sic et Non_ peut etre regarde comme le point +de depart naturel de l'esprit d'examen applique a la theologie, +c'est-a-dire a la tradition ecrite des doctrines chretiennes. C'etait +en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne +pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorites. Cette +opposition systematique des textes avait, dans un cercle plus restreint +et sous toutes reserves d'une soumission generale et implicite a +l'Ecriture, quelque chose du doute prealable de Descartes, quelque chose +des antinomies de Kant; c'etait un choix offert a la raison. + +Abelard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas +sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le meme plan; nous +concevons qu'on lui ait dispute cet ouvrage, et qu'avant de connaitre +rien de plus que le titre de celui d'Abelard, on ait pu croire +quelquefois que Pierre Lombard le lui avait derobe[183]. On sait que +les _Quatre Livres des sentences_ sont divises en chapitre intitules +_Distinctions;_ c'est-a-dire que chaque question y est successivement +posee; puis les autorites et les arguments contraires sont presentes +sur chacune, et la solution est etablie presque toujours a l'aide d'une +distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette +coincidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard +n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maitre? +L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinite et la +Providence, est absolument celle de l'Introduction a la theologie; +et bien que le docte eveque evite et parfois combatte les opinions +contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa methode et +nourri de sa science. + +[Note 183: "Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille +per plagum surripuerit." (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p. +88.)] + +Enfin cette maniere de proceder et de poser hardiment le pour et le +contre, sauf a conclure, devint la forme permanente de la theologie +scolastique. L'ecole dogmatique de forme comme de fond, celle qui +enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins +en moins ecoutee; et lorsque, pres de cent ans plus tard, saint Thomas +d'Aquin resuma toute la theologie dans son admirable livre, il posa +intrepidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous +les articles des questions, et, divisant a l'infini les objections et +les reponses, opposant une par une, autorite a autorite, raisonnement a +raisonnement, il ecrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter, +un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par +l'exposition. _La Somme theologique_ presente la religion tout entiere +comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit +toujours par avoir raison. C'est la negation la plus franche et la pins +developpee de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la theologie scolastique, +etudiee dans l'esprit de la foi, mais enseignee comme une science, est +devenue, avec le temps, la theologie proprement dite; avec le temps, il +n'y en a guere eu d'autre dans les ecoles. C'est essentiellement celle +qui s'est perpetuee dans les seminaires. Au XVIIe siecle, le P. +Petau, en composant son remarquable traite des dogmes theologiques, +reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et +saint Thomas, et quand l'Eglise veut reellement enseigner, il faut bien, +de gre ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore +en France d'autre theologie reconnue. + +Cependant les ames ferventes, les esprits simples et pratiques, les +hommes de gouvernement dans l'Eglise sont loin d'avoir toujours porte +une grande confiance a ce genre d'enseignement. Chose singuliere! il a +souvent alarme tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le +vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractere imperatif +que donne a la parole de Dieu le pretre qui se sent revetu d'une mission +de commandement, et croit representer celui dont il est ecrit: _Tanquam +potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique, +soit comme homme d'Etat, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la +transformation dialectique de la predication religieuse, Aujourd'hui +meme il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la +theologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si +reserve en matiere de raisonnement, que si la chose etait a faire, je +ne sais si le clerge donnerait les mains a l'invention de la theologie +didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir +peu a se louer de la philosophie du moyen age; car c'est sous cette +forme que le rationalisme est rentre dans son sein. Quant a ceux qui ont +ouvert la route, qui se sont montres particulierement philosophes dans +la religion, qui ont appuye sur le cote scientifique de la theologie, +qui ont enfin fonde la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus +prudent des philosophes modernes: + + "La question de la conformite de la foi avec la raison, a toujours + ete un grand probleme. Dans la primitive Eglise, les plus habiles + auteurs chretiens s'accommodaient des pensees des platoniciens qui + leur revenaient le plus et qui etaient le plus en vogue alors. Peu a + peu Aristote prit la place de Platon, lorsque le gout des systemes + commenca a regner, et lorsque la theologie meme devint plus + systematique par les decisions des conciles generaux, qui + fournissaient des formulaires precis et positifs. Saint Augustin, + Boece et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans + l'Orient, ont contribue le plus a reduire la theologie en forme de + science, sans parler de Bede, Alouin, saint Anselme, et quelques + autres theologiens verses dans la philosophie, Jusqu'a ce qu'enfin + les scolastiques survinrent et que le loisir des cloitres donnant + carriere aux speculations, aidees par la philosophie d'Aristote, + traduite de l'arabe, on acheva de faire un compose de theologie et + de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du + soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison." + +Abelard fut un des premiers de ces scolastiques qui preparaient ce +_compose de theologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la +foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant meme que les +Arabes et l'empereur Frederic II eussent fait connaitre Aristote tout +entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: "Je plains les +habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur +zele. Il est arrive quelque chose de semblable autrefois a Pierre +Abelard.... et a quelques autres qui se sont trop enfonces dans +l'explication des mysteres[184]." + +[Note 184: Disc., prel. de la Theodicee, 6 et 86.] + + + +CHAPITRE II. + +DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--_Introductio ad theologiam_. + +Abelard raconte qu'avant d'ecrire sur la theologie il laissa ses +ecoliers lui demander "une _somme_ de l'erudition sacree qui fut +comme une introduction a l'Ecriture sainte[185]." Ils avaient lu, +continue-t-il, et goute ses nombreux ecrits sur la philosophie, sur les +lettres seculieres; il leur semblait qu'il serait bien plus facile a son +esprit de penetrer le sens de l'Ecriture sainte et les raisons de notre +foi qu'il ne le lui avait ete de tarir, comme ils le disaient, les puits +de l'abime philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne +devait-il pas etre, en definitive, l'etude de Dieu, a qui tout doit etre +rapporte? Pourquoi a-t-il ete permis aux fideles d'etudier les arts +profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et +ces formes de langage, et ces procedes de raisonnement, et cette +connaissance prealable de la nature des choses, qui peuvent servir soit +a comprendre et a orner la sainte Ecriture, soit a en etablir et a +en defendre la verite? Plus la foi chretienne semble embarrassee de +questions ardues, plus elle doit etre munie d'un rempart de fortes +raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'etre +philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre +les solutions difficiles, plus elle est propre a troubler la simplicite +de notre foi. Ils ont donc, ces ecoliers, juge capable de resoudre +toutes ces controverses celui que l'experience leur a fait connaitre +pour verse des le berceau dans l'etude de la philosophie et +principalement de la dialectique, cette maitresse en tout raisonnement, +et ils l'ont unanimement supplie de faire valoir le talent que Dieu lui +a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte +avec les interets. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient a +l'age et a la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit, +de travaux, prefere desormais les choses divines aux choses humaines +et delaisse le siecle pour se donner tout a Dieu. Apres avoir jadis +embrasse l'etude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir +maintenant a gagner des ames: c'est bien le moins que de venir a la +onzieme heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces frequentes instances +de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas +pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces, +ou plutot avec l'aide suppletive de la grace divine, ne promettant pas +tant de dire la verite que d'exposer, comme on le lui demande, le sens +de ses opinions. + +[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.] + +"Que si dans cet ouvrage," ajoute-t-il, "mes fautes veulent, ce qu'a +Dieu ne plaise, que je m'ecarte de la pensee ou de l'expression +catholique, que celui-la me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention; +je serai toujours pret a donner satisfaction sur toute erreur en +corrigeant ou en effacant ce que j'aurai mal dit, quand un fidele +me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorite de +l'Ecriture.... Eclaire par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si +grand homme a retracte ou corrige beaucoup de choses dans ses ecrits, si +j'avance quelques erreurs, je n'en defendrai rien par dedain, je n'en +soutiendrai rien par presomption. Si je ne suis pas exempt du defaut de +l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'heresie, car +ce n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, mais l'obstination de +l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, desirant se faire un nom par +quelque nouveaute, met sa gloire a avancer des choses extraordinaires +qu'il s'efforce mal a propos de maintenir contre tous, pour paraitre +superieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous +de personne[186]." + +[Note 186: C'est a peu pres le debut de l'Introduction a la theologie. +Dans son autre theologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov. +anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec etendue sur les declarations +qui terminent ce preambule; il y dit que c'est une grande impiete que de +corrompre par le peche le premier don de Dieu, la science, et de faire +participer a ses fautes un art innocent et irreprochable, la logique; et +il s'eleve contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force +qui prouve combien il avait a coeur de n'en etre pas accuse. (Lib. III, +p. 1245-1258.)] + +Ce preambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il +appartient. Abelard raconte qu'apres sa prise d'habit au couvent de +Saint-Denis, il rouvrit un cours de theologie, et qu'a la demande de ses +eleves il composa sur l'unite et la trinite divine un traite destine +a faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traite, qui fut +avidement lu et qui, defere au synode de Soissons, y fut condamne et +brule, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction a la theologie_,[188] +veritable resume de son enseignement, le plus important de ses ouvrages +theologiques; car ses principales opinions en ces matieres y sont +developpees ou indiquees, et c'est en general sur ce livre qu'il a ete +juge par ses contemporains et la posterite. Plus tard, cependant, soit +que la redaction n'en fut pas definitive, et en effet elle laisse +beaucoup a desirer pour l'ordre, la proportion, l'elegance; soit qu'il +n'avouat pas un texte irregulierement publie, et qui d'ailleurs n'est +parvenu jusqu'a nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence +ou la reflexion eut modifie ses idees ou son caractere, il a traite de +nouveau le meme sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance parait meilleure +et la diction plus travaillee; c'est la _Theologie chretienne_, que nous +n'avons pas non plus tout entiere. Mais lorsque vers 1140, c'est-a-dire +dix-huit ou vingt ans apres la composition de l'Introduction, Guillaume +de Saint-Thierry en denonca l'auteur a saint Bernard, c'est sur cet +ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprit +la Theologie chretienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou +plutot des precautions de doctrine que celle-ci pouvait presenter, il ne +voit entre les deux livres qu'une difference de volume: l'un, dit-il, +contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que +saint Bernard parait avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a +surtout condamnee, du moins en ce qui concerne la Trinite ou la nature +de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaitre, comme le +plus propre a reveler la theologie d'Abelard. + +[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du present ouvrage, p. +75.] + +[Note 188: Mag. P, Abael, nannetensis Introductio ad theologiam divin in +III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)] + +[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112, +et ci-dessus, t. I, p. 183.] + +Malheureusement, quoique etendu, il n'est pas complet, mais il en a +ete retrouve recemment un abrege compose, selon toute apparence, +par Abelard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons retablir la +substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal. + +Le salut de l'homme, suivant notre auteur, depend de trois choses, la +foi, la charite, le sacrement. La foi, qui contient l'esperance, +comme le genre contient l'espece, est l'estimation des choses qui +n'apparaissent pas[190], c'est-a-dire qui ne sont pas soumises aux sens +du corps. + +[Note 190: "Existimatio rerum non apparentium." _Introd_, p. 977. Le mot +d'_existimatio_ repond a celui de saint Paul [Grec: Elenchos], +traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par +_convictio_. C'est cette derniere Idee que voulait rendre Abelard; on +a vu que pour lui estimation, Equivalent d'_opinio_, [Grec: doxa], +s'alliait naturellement, d'apres l'autorite d'Aristote, a l'idee de foi +ou de croyance. (Hebr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i. +I, p. 400.)] + +La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne +les croit pas, on les connait; le merite et le propre de la foi est +de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaitre, nous ne +connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne +voit pas. Qu'est-ce que la verite? voir ce que l'on croit. Car la foi +est la croyance aux choses memes et non aux mots. Ainsi la foi dans +l'Evangile contient la foi aux choses de l'Evangile. Les philosophes +ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du +doute soit par la pensee, soit par l'experience. L'argument est ce qui +fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Ciceron). Il y a donc +plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou +improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux +choses apparentes. + +[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.] + +Parmi les verites de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes +n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au +salut se placent celles qui sont relatives d'abord a la nature de Dieu, +puis a ses dispensations ou dispositions necessaires. + +"La religion chretienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non +plusieurs, seul Seigneur de tous, seul createur, seul principe, seule +lumiere, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul +tout-puissant, seul eternel, substance une ou essence absolument +immutable et simple, en qui ne peuvent etre aucunes parties ni rien +qui ne soit elle-meme, seule veritable unite en tout, hors en ce qui +concerne la pluralite des personnes divines. Car en cette substance si +simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout +coegales et coeternelles, et qui ne different point numeriquement, +c'est-a-dire comme des choses numeriquement diverses, mais seulement par +la diversite des proprietes, une etant Dieu le pere, une etant Dieu le +fils, une etant Dieu esprit de Dieu, procedant du Pere et du Fils. Une +de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre. +Ainsi le Pere n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le +Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Pere, et le Saint-Esprit +egalement. Dieu est autant le Pere que le Fils ou le Saint-Esprit, etant +un en nature, un numeriquement autant que substantiellement. Mais de la +diversite des proprietes nait la distinction des personnes; elle est +telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette +personne-la; comme un homme differe d'un homme personnellement et non +substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-la, quoiqu'etant +ce qu'est celui-la, c'est-a-dire identique de substance et non de +personne[192]." + +[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir la un realisme +tres-prononce, car Abelard semble admettre ici l'identite de substance +entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identite de nature, et +non l'identite numerique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus +exacte par rapport a la Trinite; mais, comme on le verra, elle est recue +et presque triviale dans la question et ne doit pas etre reprochee a +notre auteur.] + +Le propre du Pere est d'etre inengendre (improduit, _ingenitus_), +c'est-a-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du +Fils est d'etre engendre, et du Saint-Esprit, non pas d'etre engendre, +mais de proceder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou +crees. Le Pere est donc le principe de la divinite. (Saint Augustin, _De +Trin._, IV, xx.) Mais sa divinite est dans chacune des trois personnes, +chacune est Dieu, Seigneur, Createur; en ce sens, la Trinite est +indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois +personnes n'etant l'une ou l'autre personne, une seulement etant dite +inengendree, une engendree, une procedant, il suit qu'il n'y a pas en +elles pluralite de choses ou pluralite substantielle, mais pluralite +de proprietes: chacune est personne, mais point de la meme maniere que +chacune est Dieu. Tout ce qui appartient a la personne est propre, tout +ce qui appartient a Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun +a toutes, comme la gloire, la volonte, l'operation. "Tel est," dit +Abelard, "le resume de la foi touchant l'unite et la trinite, qu'il +nous faut etablir et fortifier par des exemples et des similitudes +convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en +effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne +peut etre expose de facon a etre compris[193]?" + +[Note 193: Ces idees generales sur la Trinite n'ont rien d'original, non +plus que de hasarde. Abelard les emprunte surtout a saint Augustin qui +lui-meme les a plutot remaniees qu'inventees. On peut les retrouver +exposees avec soin et developpement dans la _Somme_ de saint Thomas. +(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une difference seule doit etre +remarquee. Abelard, guide en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus +aux differences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinite avec la +generalite des etres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae +numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne +sont pas des substances. Cependant comment etre trois sans difference +numerique? Aussi saint Jean Damascene avait-il admis cette difference, +et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve +plus prudent de s'en tenir a la difference de propriete, Jean Damascene, +suivant lui, etait plus frappe des ressemblances que des differences. +(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._ +I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de +la Trinite soient choses numeriques diverses, admet cependant que le +nombre, _termini numerales_, s'applique a la divinite. Il considere la +multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il +dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi, +a. 1.)Les modernes n'hesitent pas a dire que les trois personnes sont +"trois etres individuels subsistant reellement en eux-memes, qui sont +chacun un principe d'action." (Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Trinite +et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abelard nous parait plus sage. +Il suit du reste une opinion exprimee dans un ouvrage qu'il croyait de +Boece, savoir que le nombre reel n'en pas applicable a la divinite, mais +seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p. +958.)] + +Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes? +Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une +trinite personnelle? De la deux points "a defendre contre les attaques +vehementes des philosophes." + +La distinction des personnes doit nous servir a mieux concevoir la +divinite, c'est-a-dire dans la divinite le bien supreme et la perfection +absolue. Ainsi le nom du Pere designe la puissance divine: Dieu est +tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce +qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, etant +lui-meme la supreme justice. Le nom du Fils designe la sagesse: Dieu est +sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni etre trompe. Le nom du +Saint-Esprit enfin designe la charite ou la bonte: Dieu est bon, car +il veut que tout soit dispose pour le mieux, que tout arrive le mieux +possible, et il conduit tout a la meilleure fin. La ou s'unissent ces +trois choses, puissance, sagesse et bonte parfaites, le bien parfait est +realise. + +Le nom du Pere exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le pere +tout-puissant, dit le Symbole des apotres. "Comme Dieu, innascible, +comme pere, inengendre (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant, +la plenitude de la force," dit l'eveque Maxime[194], "car il +est tout-puissant par la divinite inengendree, et pere par la +toute-puissance." La _divinite inengendree_ signifie que seul des trois +personnes il est inengendre, seul il n'est point par un autre que lui, +_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont +par lui, _ab ipso sunt_. _Pere par la toute-puissance_, cela veut dire +evidemment que la puissance divine lui appartient, specialement, comme +propriete, de meme que celle d'etre inengendre, bien que chacune des +autres personnes, etant de meme substance, soit de meme puissance. "En +effet, les proprietes des trois personnes etant distinctes, certaines +choses sont d'ordinaire dites ou admises specialement et comme +proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'apres +leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union a chacune +d'elles[195]." Le Pere et le Saint-Esprit, la Trinite entiere est +sagesse; le Pere et le Fils, la Trinite entiere est charite. Seulement, +a raison des proprietes des personnes, certaines oeuvres sont +specialement attribuees a chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient +dites oeuvres indivises de la Trinite, et que tout ce qui est fait par +une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est +assignee au Fils; ainsi il est dit que la regeneration s'accomplit par +l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinite opere +tout entiere. L'usage est donc d'attribuer en propriete specialement +et principalement au Pere ce qui concerne la puissance, son nom le +designant surtout, par ce fait qu'etant inengendre, il subsiste par +lui-meme, non par un autre; d'ou il resulte que, comme mode substantiel, +la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Pere puisse +faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus +qu'il existe seul par lui-meme et n'a pas besoin d'un antre pour +etre. Neanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins +tout-puissant que le Pere: les oeuvres de la Trinite sont indivises on +communes, tout ce que fait la puissance etant regle par la sagesse, +accompli par la bonte; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Pere, et au +Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inseparables pour la +priere comme dans l'operation divine. Mais pour que la tonte-puissance +qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est +pas necessaire que chacune soit absolument comme les deux autres, +puisqu'elles different par les proprietes, la non-generation, la +generation, la procession. Sans doute il y a egalite entre elles; il n'y +a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au +temps, a la puissance, a la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est +pas ne de lui-meme et que le Pere l'a engendre. Mais _ce seul plus ou +moins_ qui est dans le Fils, de n'etre pas par lui-meme comme le Pere, +s'applique-t-il au mode de l'operation, comme au mode de l'existence? +De cette puissance propre au Pere de subsister par soi ou d'exister +de soi-meme, et non par un autre, il suit necessairement que les deux +autres personnes de la Trinite sont par lui et n'ont pas la propriete de +subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode +de l'existence qu'a celui de l'operation, nous trouverons que la +toute-puissance appartient au Pere proprement et specialement, en sorte +que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes, +mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et +consequemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres +personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles +veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: "Je ne puis rien faire par +moi-meme." (Jean, v, 30.) Et ailleurs: "Je ne fais rien par moi-meme, ou +je ne parle point par moi-meme." (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre +du Pere par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est +comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en +ce sens que tout ce qui appartient a la puissance, quant a l'operation +comme a l'existence, lui est attribue en propre par l'eveque Maxime. + +[Note 194: Maxime, eveque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec +Maxime le moine a laisse des homelies. La citation d'Abelard en dans +l'homelie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)] + +[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis +attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abelard parait marquer ici avec beaucoup +de soin le caractere mixte de ces attributions qui sont _appropriees_ +sans etre _propres_. Le point original comme aussi le point hasarde est +le parti qu'il a tire de ces attributions que l'Eglise en general +ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne deduit pas de +consequences importantes. Nous touchons ici a la nouveaute principale de +toute la doctrine, et a l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous +y reviendrons.] + +Peut-etre serait-il plus exact de dire que le Pere, par la +toute-puissance qui lui est attribuee en propre, engendre la sagesse, +comme un fils, la sagesse divine etant quelque chose de la divine +toute-puissance, etant elle-meme une certaine puissance; car elle est +une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de +connaitre tout parfaitement. + +L'Ecriture en divers passages parait prouver que nommer la puissance +du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'ou est nee la divine +sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, nee de la +divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charite de la +bonte divine, qui procede pareillement du Pere et du Fils[196]. + +[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.] + +Mais a ces temoignages des ecrivains sacres, il plait a Abelard d'unir +ceux des philosophes, "puisque c'est a des philosophes qu'il a affaire, +a ceux du moins qui tachent d'attaquer notre foi par des citations +philosophiques. Nul, en effet, ne peut etre accuse et persuade que par +des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'etre vaincu par +ou l'on esperait vaincre." D'ailleurs les vertus des philosophes ont ete +louees par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont eleves a une +vie pure, mais encore a l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorites +ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier a son ouvrage. +Ne put-on les citer comme des modeles de la vie, on pourrait encore +s'instruire a leurs lecons. Dieu peut nous vouloir eclairer par +l'intermediaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos +esprits et nos coeurs. "S'il ne faisait les grandes choses que par les +grands hommes, la reconnaissance s'adresserait a eux plus qu'a lui." (P. +1006.) D'ailleurs saint Jerome nous dit de ne pas desesperer du salut de +tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment +saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du +culte qui lui est du, de la priere qui l'invoque, de la vertu qui lui +plait, en des termes qui semblent indiquer une sorte de revelation de sa +divinite sainte. On peut dire meme que l'incarnation a ete annoncee +par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des +prophetes, et l'on ne saurait s'etonner que _le plus grand de tous +les philosophes_ ait paru atteindre l'idee essentielle de la Trinite, +lorsqu'au Dieu supreme il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous] +ne de Dieu et coeternel a lui, et cette ame du monde qui est la vie et +le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaitre la le Verbe +et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette ame +du monde, nee de Dieu et de son intelligence. "Dans le vrai, la Trinite +divine n'est bien connue que d'elle-meme." Nous ne pouvons la dignement +concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent +donc etre prises pour une image de la Trinite, des la seulement qu'elles +lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'ame ou de +Dieu, ils etaient souvent obliges de voiler leur pensee. Nomment-ils ce +Dieu supreme, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette +intelligence eternelle qui contient les types originels des choses ou +les idees, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller +plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison +prescrit donc de chercher le sens cache de leurs expressions et de +leurs emblemes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mysterieux est +enveloppe dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des +philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment +serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des +sages a la foi chretienne? Le Saint-Esprit a profere par la voix de +Caiphe une prophetie a laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la +prononcait attachaient un sens fort different. (Jean, xi, 54.) Saint +Gregoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne repugne pas a la +foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours +accordee avec le dogme de la Trinite, et si les abeilles deposerent +le miel sur les levres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce +prodige n'annoncait pas la douceur de son eloquence, mais bien plutot +que Dieu revelerait par sa bouche les mysteres de sa divinite. Il +fallait, en effet, qu'a la plus grande sagesse, qui est Jesus-Christ, ce +fut le plus grand des philosophes qui rendit temoignage[199]. + +[Note 197: L'abrege dont nous avons parle p. 188, et qu'a publie M. +Rheinwald, suit exactement jusqu'a ce point (p. 1007) le texte de +l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier repond au +chap. xv du liv. I de la seconde. A partir de ce point, le chap. xii de +l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.] + +[Note 198: Gregoire le Grand dans une lettre a Domition imetropolitain, +et non comme le dit Abelard a Janvier, eveque de Calahorra. (_Epist. +Regist_., t. III, ep. LXVII.)] + +[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p. +1200, et V, p. 1955, Abelard en s'appuyant ici de l'autorite de Platon +ne fait que suivre les Peres _platonisants. De tout temps, on a raisonne +dans l'Eglise sur l'analogie de l'idee de la trinite platonique avec +le dogme de la sainte Trinite. Les passages du philosophe grec +habituellement cites sont ceux du _Timee_, qu'Abelard connaissait (t. +XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments +douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les neo-platoniens +d'Alexandrie ont developpe davantage cette idee de la trinite, et d'une +maniere plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui +seduit Abelard est tenue generalement pour dangereuse et n'est plus +guere usitee. Mais elle n'en est pas moins autorisee par de Grands +exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautes de la religion +chretienne. (Voyez surtout saint Clement d'Alexandrie, _Stromat_. IV et +VII.--Et saint Augustin lui-meme, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII, +ix.--Euseb, _Praepar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill. +_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I +et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinite_.--Genie du +christianisme_, part. I, t. I, c. III.)] + +Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abelard +commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de +faire des autorites philosophiques et des citations paiennes avait ete +critique; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint +Paul cite Epimenide, Menandre, Aratus; pour convertir les Atheniens, il +s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravee sur un autel[200]. +On voit dans le Deuteronome qu'il faut raser la tete d'une captive et +qu'ensuite on peut l'epouser. "Ainsi," dit Abelard, "j'aime la science +profane pour sa grace et sa beaute, et d'une esclave, d'une captive +etrangere, je veux faire une Israelite." Si j'ai emprunte a Origene, +j'ai neglige ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le +Confesseur. Si Dieu a dicte la prophetie de Balaam, n'a-t-il pu faire +parler, et la sibylle, et Virgile le Poete[201]? La voix miraculeuse des +demons n'a-t-elle pas ete employee pour annoncer la verite? Les choses +materielles et inanimees elles-memes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps. +XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraitront etrangers +ou hostiles a notre foi, plus leur autorite en sa faveur sera grande: +la deposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami. +"Apres tout, les temoignages que j'ai empruntes aux philosophes, je les +ai recueillis, non dans leurs ecrits, _j'en connais fort peu_, mais dans +les livres des Peres[202]." + +[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.] + +[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La +croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir ete +fabriquee vers le IIe siecle, s'est maintenue longtemps dans l'Eglise, +et bien des Peres l'ont toleree ou partagee.--Frerot, _Mem. de +l'Academie des inscriptions,_ t. XXIII.] + +[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il; +et dans la Theologie chretienne, exprimant la meme idee, il dit qu'il +n'a peut-etre jamais vu les ecrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a +recueilli leurs temoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._, +I. Il, p. 1902.)[ + +Ceux qu'il entasse a la fin du premier livre de l'introduction et au +commencement du second sont tres nombreux et tres-divers; et il y a la +un luxe de citations dont il serait interessant de verifier l'origine, +afin de bien tracer les limites de l'erudition de cette epoque; car +Abelard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir +dans le nord des Gaules. + +Apres les temoignages viendront les arguments. En toute chose, mais +principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de surete a s'appuyer +sur l'autorite que sur le jugement humain. + +"La foi dans la Trinite est le fondement de tous biens, on ce sens que +l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu. +Qui reussirait a ebranler ce fondement ne nous laisserait rien a edifier +de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer a un si grand peril le +bouclier tant de l'autorite que de la raison, nous confiant dans celui +par l'appui duquel le petit David a immole l'enorme et fier Goliath avec +son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et +les heretiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous +combattent, nous detruisons la force et l'armee de leurs arguments +contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins presomptueux dans leurs +attaques contra la simplicite des fideles, on se voyant refutes sur les +points ou il leur parait le moins possible de leur repondre, savoir +cette diversite de personnes dans une substance simple et indivisible, +la generation du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous +promettions d'enseigner la verite sur tout cela; nous ne croyons pas +que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins +voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la +raison humaine, et qui ne fut pas contraire a la foi, a ceux qui se font +gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touches +que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent +facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes etant de +nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la +pensee que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas dispose +egalement bien les arts qui sont des dons de la grace, pour qu'ils +servissent aussi a soutenir sa divine majeste. Les arts du siecle, et +enfin la dialectique elle-meme ont ete juges par saint Augustin et tes +autres docteurs ecclesiastiques fort necessaires a l'Ecriture sainte. +Sans doute on peut trouver des autorites contraires; aux passages +formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort +differents de saint Jerome..... Mais le synode du pape Eugene au temps +de Louis[203] a positivement ordonne l'etude et l'enseignement des +lettres et des arts liberaux..... et si saint Jerome a ete repris et +_flagelle_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Ciceron, +c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par gout pour +l'eloquence[204]. + +[Note 203: _Synodus Eugenii papae tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.) +C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugene II au temps de Louis +le Debonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: "In universis +episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas +occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores +constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta +habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina +manifestatur atque declarantur mandata." (_Sac. Concil_., t. VII, p. +1557, et t. VIII, p. 112.)] + +[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une epitre a Eustochius +que saint Jerome raconte cette singuliere histoire, et il ne souffre +pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'a son +reveil il se ressentait des coups qu'il avait recus, et que son corps +on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De +custodia virginatis_.)] + +"Pour moi donc, je pense que l'etude d'aucun art ne doit etre interdite +a un homme religieux, a moins qu'elle ne l'empeche de se livrer a +quelque chose de plus utile, d'apres la regle commune dans les lettres +qu'il faut interrompre ou meme abandonner ce qui est moins important +pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni faussete dans la +doctrine, ni deshonnetete dans l'expression, comment n'y aurait-il +aucune utilite dans la science? comment meriter des reproches pour +l'avoir apprise ou enseignee, si, comme il vient d'etre dit, rien de +meilleur n'a ete neglige ou delaisse pour elle? Personne en effet ne +pretendra qu'une science soit une mauvaise chose, meme celle du mal, +laquelle est necessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois +pour se premunir contre le mal connu d'avance par la pensee. Ce n'est +pas un mal que de connaitre le dol ou l'adultere, mais de les commettre; +car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise, +et nul ne peche en connaissant le peche, mais en le commettant. Si la +science etait un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal +de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui +sait tout; car la plenitude des sciences est en celui-la seul de qui +toute science est un don. La science est la comprehension de tout ce qui +existe, et elle discerne, selon la verite, toutes choses, se rendant +en quelque sorte presentes celles meme qui ne sont pas; voila pourquoi +quand on enumere les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de +science. Or, de meme que la science du mal est bonne, etant necessaire +pour eviter le mal, il est certain que la puissance ou faculte du mal +est egalement bonne, etant necessaire pour meriter, Si nous ne pouvions +pecher, nous n'aurions aucun merite a ne le point faire; a celui qui +manque du libre arbitre, aucune recompense n'est due pour des actions +forcees.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque +mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science, +et regle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences; +mais nous resistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose +qu'aucun homme verse dans les lettres saintes n'ignore que les nommes +spirituels ont fait plus de progres dans la doctrine sacree par l'etude +de la science que par le merite religieux, et que plus un homme parmi +eux a ete docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les +choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apotre en +merite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin, +cependant l'un et l'autre apres leur conversion recurent d'autant +plus largement la grace de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient +davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation +de Dieu, ce qui recommande l'elude des lettres profanes, ce n'est pas +seulement l'utilite qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne +paraissent pas etrangeres aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il +ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de +l'apotre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui +doit precisement la convaincre d'etre une bonne chose, c'est qu'elle +entraine au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posseder. +Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent a certains egards +du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La +penitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent +le mat commis au point d'en avoir besoin pour naitre. L'envie et +l'orgueil, qui sont de tres-mauvaises choses, proviennent des bonnes. +Ce Lucifer, etoile du matin, fut d'autant plus enclin a l'orgueil qu'il +etait superieur aux esprits angeliques par l'eclat de sa sagesse ou de +sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des +choses qu'il avait recue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler +mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal use. (Isaie, xiv, 42.) +Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous +ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais +il faut peser chaque chose en elle-meme, pour ne pas encourir par un +jugement imprudent cette malediction prophetique: _Malheur a ceux qui +disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumiere pour les tenebres +et les tenebres pour la lumiere!_ Que ce peu de mots nous suffisent +contre ceux qui, cherchant une consolation a leur inhabilite, murmurent +aussitot que, pour eclaircir notre pensee, nous empruntons des exemples +ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est ecrit: +_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous +devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il +faut chercher non l'eloquence, mais l'evidence. Qu'importe la perfection +du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui +l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous +voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]? +Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir +a ete ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait etre +ouvert: la Trinite, est un mystere ineffable. Sans doute, mais pourtant +qu'ont donc fait les Peres qui nous ont laisse tant de traites sur la +Trinite? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigne, pourquoi sont-ils +venus ecrire l'un apres l'autre, et celui-ci a-t-il tente de rouvrir ce +qu'avait deja ouvert celui-la? Si les enseignements existants suffisent, +comment se fait-il que les heresies repullulent sans cesse, que +les doutes subsistent encore?... Jusqu'a quand l'Eglise actuelle +contiendra-t-elle indistinctement melee la paille avec le grain, et +l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer +l'ivraie? jusqu'a la fin des siecles apparemment, ou les moissonneurs, +anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. +Les schismatiques, les heretiques ne peuvent manquer, et le chemin ne +sera jamais sur entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour +exciter et eprouver les fideles, l'Eglise, notre mere, verra renaitre +ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antechrists.... Enfin.... +les heretiques doivent etre contenus par la raison plutot que par la +puissance[207]." + +[Note 205: Cela est _ecrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.] + +[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.] + +[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. "Ratione potius quam +potestate eos coerceri."] + +La discussion exerce et eclaire les fideles; elle les rend plus +vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donne +l'exemple de raisonner sur les matieres de foi et de poursuivre et de +combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si +l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'a +nous livrer a ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint +Gregoire a bien dit que si l'operation divine est comprise par la +raison, elle cesse d'etre merveilleuse, et que la foi est sans merite, +quand la raison humaine lui prete ses preuves[209]. L'on en conclut +que rien de ce qui appartient a la foi ne doit etre soumis aux +investigations de la raison, et qu'il faut croire immediatement a +l'autorite, meme dans les choses qui paraissent le plus eloignees de la +raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposees dans les +Peres, Jerome, Hilaire, Augustin, Isidore et Gregoire lui-meme. Leur +exemple a tous est une autorite contraire. Comment, d'ailleurs, eclairer +un idolatre, convertir un incredule? Dans toute discussion, on commence +par persuader au nom de la raison. + +[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs, +_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.] + +[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II., +Parla, 1705. Cette opinion de saint Gregoire a ete souvent citee ci +discutee. Saint Thomas decide que la raison inductive (c'est son +expression) diminue ou detruit le merite de la foi, lorsqu'elle est +invoquee pour la determiner, mais non quand elle sert a l'eclairer et a +l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)] + +"On ne croit point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce +que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi, +et s'ils n'ont absolument aucun merite, on ne peut cependant declarer +inutile une foi bientot suivie de la charite, qui lui donne ce qui lui +manque. Il est ecrit dans l'Ecclesiastique: _Qui croit vite est leger de +coeur et sera diminue._ (XIX, 4.) Celui-la croit vite ou aisement qui +acquiesce sans discernement et sans prevoyance aux premieres choses +qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient +d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacite, +qu'apres avoir essaye d'enseigner en matiere de foi des choses +intelligibles et s'etre trouve insuffisant, on recommande cette ferveur +de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si +elles en valent la peine. + +"C'est principalement de la nature de la divinite et de la distinction +des personnes de la Trinite qu'on dit qu'elles ne peuvent etre comprises +en cette vie, et que les comprendre, c'est precisement le partage de +la vie eternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum +verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis +meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou +croire, autre est _connaitre_ ou _manifester_. La foi est une estimation +des choses non apparentes; la connaissance est l'experience des choses +memes, grace a leur presence.... Penser qu'on ne peut des cette vie +comprendre ce qui se dit de la Trinite, c'est tomber dans l'heresie de +Montanus... qui veut que les prophetes aient parle dans l'extase, sans +savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas ete des +sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du +coeur et porte son intelligence sur ses levres. Paul veut que l'on +comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: "Que celui qui parle une +langue demande a Dieu le don de l'interpreter." Tout le chapitre XIV de +la premiere Epitre aux Corinthiens roule sur cette idee. C'est la qu'il +dit "que celui qui n'est pas interprete doit se taire dans l'Eglise ou +ne parler qu'a lui-meme et a Dieu[210]." Lorsqu'il parle de _la vertu de +la voix_, qu'entend l'apotre, si ce n'est l'intelligence de ce que la +voix dit, pour laquelle elle a ete inventee?... Qu'il n'imagine point +de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit; +qu'il s'adresse a Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il +prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proferer +vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il +cesse de precher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas +savoir; enseigner alors est une impudence presomptueuse. N'ecoutez pas +ces maitres des lettres saintes qui enseignent aux enfants a +prononcer des mots, non a comprendre.... Lire sans intelligence est +negligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui +veut en instruire un autre, interroge s'il comprend ce qu'il enseigne, +repondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle? +Quels eclats moqueurs eussent excite chez les philosophes et les Grecs +chercheurs de sagesse les apotres prechant le fils de Dieu, si des le +debut de leur predication ils avaient pu etre reduits a la confusion +d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers precher +et enseigner! Ne presumons d'ailleurs rien de nous-memes. La verite a +promis le Saint-Esprit a qui enseigne. Si nous avons precedemment expose +quelques-uns des mysteres de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutot +que nous-memes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggere et nous +exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-memes, les mysteres +de Dieu et de la Trinite.... + +[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout differemment +ce verset, et Sacy traduit: "S'il n'y a point d'interprete, _que celui +qui a se don_ se taise dans l'Eglise." (I. Cor., XIV, 28.)] + +[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette +maxime est extraite de ce recueil de preceptes, connu sous le nom de +_Distiques de Caton_, compose, dit-on, au IIe siecle et dont le moyen +age faisait si grand Usage, les attribuant a Caton d'Utique et non a +Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. +Voyez le _Livre des Proverbes francais,_ par M. Leroux de Liney, +introd., p. XIIV.] + +"Vous demanderez peut-etre a quoi ont servi tant de traites sur la foi, +s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas ete satisfait; +ecoutez ce mot d'un poete: + + Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.) + +Il a suffi aux Peres de resoudre les questions qu'on agitait alors, +de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple a la +posterite.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi +nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poete: + + Nondum libi defait hostis. (Lucain.) + +Ici Abelard fait une enumeration interessante des recentes heresies qui +ont porte la guerre civile dans l'Eglise. Jamais, dit-il, on n'avait +entendu parler d'une si grande demence. Un de nos contemporains a ete +assez insense pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter +comme tel, et l'on dit que le peuple seduit lui a eleve un temple[212]. +Un autre a dernierement, en Provence, force les gens a un nouveau +bapteme, proscrit la signe venerable de la croix du Seigneur et soutenu +qu'on ne doit plus celebrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des +maitres memes en theologie sont assis dans la chaire empestee[214]. Un +d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la +foi dans le Messie, ont vecu avant son incarnation, seront sauves; que +Notre-Seigneur Jesus-Christ est ne dans le sein d'une femme de la +meme maniere que les autres humains, sauf qu'il a ete concu sans la +participation d'un homme; et quant a la nature de la divinite et a la +distinction des personnes, il est assez presomptueux dans ses assertions +pour avancer que puisque Dieu le Pere a engendre le Fils, is s'est +engendre lui-meme. Erreur, ou plutot heresie que saint Augustin refute +dans le livre Ier de son _Traite de la Trinite._" + +[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de desordres +en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et meme des +soldats. On dit qu'il prechait sur la place devant la cathedrale +d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tue par un +pretre en 1115.] + +[Note 213: Le pretre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il etait ne en +Dauphine et fut l'auteur de l'heresie des petrobusiens, combattue par +Pierre le Venerable. Il avait commence ses predications en 1110, et fut +brule par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm, +_Hist. Eccl. XIIe siecle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des heresies +contemporaines est precieux pour l'histoire ecclesiastique. Abelard l'a +reproduit et un peu developpe dans Sa Theologie chretienne. (_Introd., +t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)] + +[Note 214: _Pestilentiae; cathedras_. Racine traduit _la chaire +empestee_. On dit aussi _chaires de pestilence_.] + +On croit qu'Abelard veut ici designer Alberic de Reims, et en effet, +dans sa Theologie chretienne, developpant sa critique, il ajoute: "Le +docteur qui se prefere a tous les maitres en la divine Ecriture et qui +incrimine avec vehemence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est +en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concede, s'egare bien +plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la +substance meme. Car de la il a ete pousse, je l'ai entendu en personne, +a confesser que Dieu est engendre de lui-meme, parce que le Fils a +ete engendre du Pere." Ceci semble se rapporter bien exactement a +l'altercation qu'au synode de Soissons Abelard eut sur ce point avec +son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par +oui-dire des erreurs d'Alberic; mais plus tard, lorsqu'il ecrit la +Theologie chretienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se +complait dans les details, et il finit par dire avec amertume: "Et c'est +le plus arrogant des hommes qui appelle heretiques tous ceux qui ne +pensent pas comme lui[215]!" + +[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la +_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.] + +Un autre, en Bourgogne, etablit que les trois proprietes, base de la +distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des +personnes memes que de la nature divine, en sorte que la paternite, la +filiation, la procession seraient des choses differentes de Dieu meme. +C'est lui qui n'admet pas que le corps de Notre-Seigneur ait pris sa +croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit +au berceau, soit dans le sein de sa mere, la meme grandeur qu'au +moment ou il a ete mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les +religieuses, meme apres leur profession publique, meme dans les liens +de la benediction et de la consecration, peuvent contracter mariage, et +malgre la violation de leur voeu, leur union ne doit pas etre rompue, +et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font penitence. Ce +docteur, dit ailleurs Abelard, est le compatriote des autres (_eorum +patriota_) et un des plus celebres theologiens [216]. + +[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.] + +Un troisieme, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou, +non-seulement etablit les proprietes des personnes comme autant de +choses differentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice, +sa misericorde, sa colere, enfin tout ce que la langage humain lui +attribue, soient des choses ou qualites differentes de Dieu, comme en +nous-memes la justice est differente de l'homme juste. Il realise dans +la divinite des formes essentielles ainsi que dans la creature, les +multipliant autant que les noms qu'on donne a Dieu, et cela parce que +la grammaire a decide que le nom exprime la substance et la qualite, et +sert a distribuer aux sujets corporels les qualites propres ou communes: +comme si, dit saint Gregoire, la parole celeste se soumettait aux regles +de Donat! + +Un quatrieme enfin, qui n'est pas sans renommee, enseigne au pays de +Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a +prevues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais ete toleree chez +les Gentils les plus infideles. A ce denombrement, notre censeur ajoute +dans sa Theologie deux freres qu'il connait, qui se comptent parmi +les plus grands maitres, dont l'un pretend que les mots du Sacrement +conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les +profere, et qu'une femme peut consacrer en prononcant les paroles du +Seigneur; l'autre se fie tellement a ses systemes philosophiques qu'il +professe que Dieu n'a aucune priorite d'existence sur le monde[217]; +"sans compter une quantite innombrable d'autres opinions dont le recit +me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arreter, meme en +brulant les gens dont il peut s'emparer[218]." Voila dans quels termes +le rationaliste du XIIe siecle prouve la necessite de donner une +demonstration philosophique de la Trinite. + +[Note 217: On croit que ces deux freres sont Bernard et Thierry, deux +clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilite. (Voy. +ci-dessus, i. I, p.103.)] + +[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.] + +Nous atteignons a cette demonstration. C'est ici le point +dangereux[219]. + +[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102. + +Dieu est indivisible. "La purete de la substance divine n'admet ni +accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boece, et ne peut +etre soumise a aucune forme[220]." Dieu est immutable. + + Stabilisque menens das cuneta moveri[221]. + +[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe +convenu que la distinction de la forme et de la matiere n'est pas +applicable a la divinite. Dans Aristote, la divinite est l'acte pur. En +disant qu'elle est forme, Boece entend qu'elle a en elle-meme toute la +vertu de la forme, c'est-a-dire l'essence formatrice.] + +[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.] + +Or, maintenant, comment dans l'etre simple, pur, identique, immutable, +sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point +de multitude reelle[222]; la substance est une. Point de nombre reel, +ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de +diversite; elle est identique et invariable. Comment donc admettre +la pluralite, la diversite des personnes? Comment une personne +differe-t-elle d'une personne, sans differer de la Trinite meme? "C'est +une exposition difficile peut-etre, impossible meme a l'homme, surtout +quand on s'efforce de satisfaire a la raison humaine, et qu'on veut, en +examinant une chose pour en determiner la propriete, s'appuyer de la +comparaison avec les proprietes de la generalite des choses.... La +nature divine n'eloigne trop de toutes les autres natures qu'elle +a formees, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes +convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont juge +que sa nature depassait tellement la pensee humaine, qu'ils n'ont ose +l'atteindre ni tente de la definir; et le plus grand de tous, Platon, +n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent +savoir quel il est[223]." Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait +ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en +sorte qu'ils ont semble pretendre que Dieu n'etait rien. Toute chose, +en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses generales qu'on +appelle predicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis +les substances, ne peut subsister par elle-meme; seules les substances +existent par elles-memes, seules elles persevereraient apres la +destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont +_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont +anterieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le +principe de l'etre, ne saurait donc etre au nombre des choses qui ne +sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de +la substance est d'etre, en restant une et la meme, susceptible d'un +certain nombre de contraires, Comment cette propriete serait-elle +compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui +n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut +point assimiler _la majeste supreme_ aux natures des choses distribuees +entre les dix categories, et que les regles et les enseignements de la +philosophie ne montent point jusqu'a cette ineffable sublimite. Les +philosophes doivent se contenter de s'enquerir des natures creees. +Encore ne peuvent-ils suffire a les comprendre et a les discuter +rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur +la terre, a la portee de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour +atteindre a celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout +le langage humain est concu pour les creatures; cette partie d'oraison +la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui +commenca avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses +temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est anterieur au monde, ou +qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un +sens humain, et comment dire que Dieu a existe dans le temps passe avant +que le temps n'existat? Appliquees a la nature unique de la divinite, +nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui +surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence +de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence +que les langues ont ete faites. Comment s'etonner qu'etant au-dessus +de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'etonner qu'il +transgresse par sa nature les regles et les exemples des philosophes, +lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se +conforment pas a la physique d'Aristote[224]. "Quoi donc? celui qui, au +temoignage de Job, ou plutot au temoignage du Seigneur, est le seul +qui proprement soit, serait demontre n'etre absolument rien, selon la +science des docteurs du siecle!... Remarquez, mes freres et mes verbeux +amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les +traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes +charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrees et les +lettres profanes, et ne condamnez pas en juges temeraires quand la foi +prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue a vos sciences, +L'homme a invente la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et +comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas du oser le nommer de son +vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens +originel." Tout ce qu'on dit de lui est enveloppe de metaphores et +d'enigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous +peuvent jamais completement satisfaire. "Cependant nous essaierons +l'oeuvre suivant nos forces, pour nous debarrasser de l'importunite des +pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleure leurs +sciences, et nous nous sommes assez avance dans leurs etudes pour avoir +la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les +raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons +les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils +cultivent, et les appropriant a leurs objections[226]." + +[Note 222: "Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo, +nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul +ulla earum diversitas?" P.1070.] + +[Note 223: _Timee_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et +1048.] + +[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est +remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idees +etait entierement neuf. On verra au chapitre v qu'Abelard invente loi +tres-peu; il a du reste ete admis de tout temps en theologie que +les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient +qu'imparfaitement a la nature de Dieu. Abelard adopte cette these d'une +maniere a peu pres absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux. +Elle est restee admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I, +dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic +et Non_, p. 37).] + +[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de +l'ame et de l'esprit etait usitee depuis les premiers siecles, et les +gnostiques, pour deprecier les chretiens, les appelaient des hommes +psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour etre mieux +compris; mais ce n'est pas le sens veritable, (_Introd._, p. 1075.)] + +[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-a-dire au chapitre XII du livre +II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence a +marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y +ait analogie dans le fond des idees et souvent dans l'expression, ce +n'est plus un abrege du texte meme que l'on trouve dans l'_Epitome_ +comme precedemment.] + +1 deg. On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente +admet cette diversite de proprietes qui constitue la Trinite des +personnes? On peut etre different de trois manieres au moins. Il y a +difference essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela, +comme un homme et une main; difference numerique, quand les essences +sont separees de facon a pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut +les compter. Enfin, la difference de propriete on de definition est +celle de deux choses qui, bien que dans la meme essence, ont en propre, +l'une ceci, l'autre cela, et doivent etre exprimees chacune par sa +definition propre. La definition est propre, quand elle exprime ce que +la chose est integralement; ainsi, le corps est la substance corporelle. +Maintenant il y a des choses qui different ainsi et qui cependant ne +peuvent etre opposees l'une a l'autre dans une division reguliere. Dans +l'animal, le raisonnable et le bipede different de propriete ou +de definition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou +raisonnables, ou bipedes; la meme essence etant ou pouvant etre +raisonnable et bipede. De meme (et tout ceci est emprunte a Boece), la +proposition, la question, la conclusion ont une definition propre, et la +dialectique les distingue par leurs proprietes; cependant elles ne sont +qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que +l'on conclut, sont on peuvent etre une seule et meme proposition[227]. +On peut donc tres-bien concevoir une chose qui soit et demeure une +essentiellement et numeriquement, et dans laquelle se trouvent des +proprietes constituant une difference, non pas numerique, mais de +definition, et telle que les memes choses recoivent des noms differents; +car c'est une regle de dialectique: "Les choses dont les termes +different sont differentes," Par exemple, un _homme_ est _substance_, +corps, _anime_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut +etre _blanc_, _crepu_, et sujet a mille accidents, et malgre tant +de differences de proprietes qui supposent autant de definitions +differentes, il est numeriquement et essentiellement le meme. Il +peut meme encore, en sus de ces predicats, etre le sujet de diverses +relations; par exemple, pere et fils. De meme, en Dieu, quoique Pere, +Fils et Saint-Esprit aient la meme essence, autre est la propriete du +Pere en tant qu'il engendre, autre la propriete du Fils en tant qu'il +est engendre, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procede. +Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complete, mais +qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de +similitude, mais d'identite. + +[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signale ces +passages comme etant de ceux qui annulent le mystere de la Trinite, en +reduisant les trois personnes qui les composent a des points de vue +d'une meme chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble, +n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut +prouver qu'un point tres-general; c'est que la difference de definition +ou de propriete n'exclut pas l'identite d'essence; et on en donne des +exemples, mais non comme equivalents, ou meme comme similitudes de la +Trinite. On verra plus tard si Abelard reduit en effet la difference des +personnes divines a etre une difference de Definition du meme sujet, ni +plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont presentees comme des +assimilations. (Cousin, _Ouvr, ined., Introd_., p. cxcviii.--Voyez +ci-apres c, iv.)] + +2 deg. Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la +premiere qui parle, la seconde a qui l'on parle, la troisieme dont on +parle; c'est une difference de proprietes. La premiere personne est +comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la +premiere et la seconde sont le principe de la troisieme. En effet, il +faut une premiere personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde a +qui l'on parle, et sans les deux premieres, comment y en aurait-il une +troisieme de qui elles parlent? Cependant le meme etre peut etre tour a +tour et simultanement les trois personnes, bien qu'en tant que personne +grammaticale l'une ne soit pas l'autre. + +3 deg. Les choses en general se composent de matiere et de forme. L'airain, +par exemple, est une chose dont l'operation d'un artiste fait un sceau, +en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour +sceller les lettres. L'airain est la matiere, la figure royale est la +forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les proprietes de +l'airain et du sceau sont si differentes que le propre de l'un n'est pas +le propre de l'autre, et malgre une meme essence, on doit dire que le +sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matiere du sceau, +non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut etre la +matiere de lui-meme, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-meme est +airain. Le sceau, une fois fait, est propre a sceller, quoiqu'il ne +scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans +la cire trois choses diverses de propriete, savoir: l'airain, le +sceau, ou ce qui est propre a sceller (sigillabile), et le scellant +(sigillans); le propre a sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le +scellant resulte de l'airain et du sceau. Toutes ces proprietes diverses +sont dans une meme essence. + +"En rapportant," dit Abelard, "ces distinctions en de justes +proportions a la Trinite, nous pouvons refuter, par les raisonnements +philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le +sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendre de +l'airain, ainsi le Fils tient l'etre de la substance de Dieu le Pere" et +c'est pour cela qu'il est dit engendre. On a vu que toute sagesse est +puissance, puissance de resister ou d'echapper a l'ignorance et a +l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau +d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse +tient son etre de la puissance" comme le sceau de l'airain, comme +l'espece du genre, le genre etant comme la matiere de l'espece. Le sceau +exige necessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige +necessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la +reciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et a +d'autres choses, la puissance sert a discerner, mais aussi a operer, et +comme le sceau d'airain est dit etre de la substance ou de l'essence de +l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite +de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine +puissance, ce qui revient a dire que le Fils est de la substance du Pere +ou qu'il est engendre par lui. Les philosophes disaient, en effet, que +l'espece est engendree ou creee du genre en ce sens qu'elle en tient +l'etre; il ne s'ensuit pas necessairement que le genre precede ses +especes dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive +a l'existence qu'en quelque espece; il n'y a point d'animal qui existe +sans etre ou raisonnable ou denue deraison. Il est de la nature de +certaines especes d'exister simultanement avec leurs genres, comme +la quantite et l'unite, ou le nombre et le binaire[228]; de meme, la +sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a +point ete precedee par elle, Dieu ne pouvant aucunement etre sans +sagesse. + +[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188. + +On a egalement compare la Trinite au soleil, qui n'est ni la splendeur +ni la chaleur, la splendeur etant comme le Fils, la chaleur comme le +Saint-Esprit, et Abelard pense que pour designer la Trinite, Platon +s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les +philosophes, ce n'est pas la substance meme du soleil qui est sa +splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas a la fois du +soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment +exacte. Il y a une comparaison plus familiere qu'Anselme de Cantorbery a +prise a saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du +lac. Mais cette similitude est defectueuse par rapport a l'identite de +substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac +n'est la meme que successivement, et aucune succession de temps ne peut +etre admise entre les personnes eternelles de la Trinite[231]. + +[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timee_; mais elle +est frequente dans les Alexandrins.] + +[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib. +de fid. Trin., c. VIII, p. 48.] + +[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p. +1310.] + +A la generation du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le +Saint-Esprit, c'est la bonte; la bonte ou charite n'est pas en Dieu +puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charite +envers soi-meme. Dieu procede, c'est-a-dire s'etend en quelque sorte par +l'amour vers ce qu'il aime. "Aussi, quoique le Fils soit du Pere autant +que le Saint-Esprit, l'un est engendre, l'autre procede; la difference, +c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse +etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite +appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance..... Quoique +beaucoup de docteurs ecclesiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est +aussi de la substance du Pere, e'est-a-dire qu'il est tellement par +le Pere qu'il est de seule et meme substance avec lui, il n'est pas +proprement de la substance du Pere; on ne doit parler ainsi que du +Fils[232]. L'Esprit, quoique de meme substance avec le Pere et le +Fils, d'ou la Trinite est dite _homousios_, c'est-a-dire d'une seule +substance, n'est pas, a proprement parler, de la substance du Pere ou +du Fils, il faudrait qu'il en fut engendre, et il en procede +seulement[233]." + +[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la meme +substance que le Pere, [Grec: omoousion], il procede de la substance du +Pere,[Grec: ek tes ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De +Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du pere, +[Grec: ek tes ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de +la particule, Grec: ek] est reservee a celui qui est engendre, au Fils. +C'est la une subtilite verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est +indigne; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c. +XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochees +Origene.] + +[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abelard insiste fortement sur la +difference de la procession a la generation. Mais si la generation n'a +jamais ete appliquee au Saint-Esprit, la procession l'a ete au Fils. +Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinite, le +Fils et le Saint-Esprit _procedent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.) +Les deux citations directes que l'on donne a l'appui, sont pour le fils: +_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_ +Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour +_processi_ le grec porte [Grec: exelzon] et pour _procedit, [Grec: +ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui +procede_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase +ou le Fils parle de lui-meme, le mot _processi doive avoir le sens +special et sacramental que la theologie attache a la procession du +Saint-Esprit. Si en effet la procession etait commune a deux personnes +de la Trinite, elle serait le genre, et la generation serait l'espece, +et la difficulte s'accroitrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut +mieux tenir pour distinctes la generation et la procession, et qu'elles +soient les deux especes d'un genre inconnu.] + +Il est dit que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils, parce que +toute volonte de bonte et d'amour dans la divinite entraine le pouvoir +de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la +sagesse. Le sceau tient l'etre de l'airain, et le _scellant_ de l'airain +et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y +est gravee. Ainsi le Fils seul est dit etre _dans la forme de Dieu, et +la figure de sa substance_ [234], en l'image meme du Pere; il lui est +uni d'une telle parente, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement +de meme substance, mais de sa substance meme. Puis, comme le sceau +_procede_, c'est-a-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un +corps mou pour lui donner la forme de l'image qui etait deja dans sa +substance, le Saint-Esprit se communique a nous par la distribution de +ses dons, et il y reforme l'image effacee de Dieu [235]. + +[Note 234: "Jesus-Christ," dit saint Paul, "_qui ayant la forme et la +nature de Dieu, [Grec: en morphe Theou]_, n'a point cru que ce fut pour +lui une usurpation d'etre egal a Dieu." (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) +Bergier veut qu'on traduise: _etant une personne divine_. (Art. +_Trinite_, sec.1.) Quant a ces mots, _figura substantiae ejus_ (Heb. I, +3.), Bossuet les traduit ainsi: "Le fils de de Dieu est le caractere +et l'empreinte de sa substance." Et il en induit la comparaison avec +l'empreinte du sceau gravee dans la cire. (_Elev. sur les Myst.,_ sem +II, elev. III.)] + +[Note 235: Abelard dans le texte resume ici en termes formels et +scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en resulte +qu'ainsi que le _materie_ est de sa matiere et que le sceau est +d'airain, la sagesse divine tient l'etre de la puissance divine, _ex +divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identite de +substance, mais non de propriete, entre les deux personnes. On peut donc +et on ne peut pas dire: le Pere est le Fils, le Fils est le Pere, comme +on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse; +il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous parait +plus sagement traite dans la theologie chretienne (t. IV, p. 1311).] + +Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de +l'Ecriture: _L'Esprit qui procede du Pere_. (Jean, xv, 26.) Rien +de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres +canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinite soient +coeternelles et coegales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit +point que Pilate s'appelat Ponce, ou que l'ame du Christ fut descendue +aux enfers. Beaucoup de choses necessaires a la foi ont ete depuis +l'Evangile ajoutees par les apotres et les hommes apostoliques; par +exemple, la virginite de la mere du Seigneur perpetuellement conservee +apres la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double +procession n'est pas denue d'autorites graves, mois rappelez-vous +seulement cette theorie philosophique de Platon: Dieu est semblable a un +grand artiste, il premedite tout ce qu'il fait, et sa pensee devance +son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idees, types et modeles +qu'il realise ensuite, ses ouvrages n'etant que l'accomplissement des +conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout +effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procede donc du Fils, puisque +les oeuvres de la bonte de Dieu doivent d'abord avoir passe par sa +providence eternelle. Ainsi Dieu est la premiere cause, il tire de +lui-meme son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procede +l'ame. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle, +toute ame, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie; +il est l'ame des ames, il est l'esprit eternel qui anime dans le temps, +qui anime le monde; il est ainsi l'ame temporelle du monde. Platon et +les siens, ne considerant l'esprit que comme ame, ont cru qu'il etait +cree et non pas eternel. Saint Jean lui-meme dit que le Verbe a tout +fait, tout cree, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne reserver +l'eternite qu'a Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarque +saint Augustin que le commencement de son evangile est tout rempli de la +langue platonicienne[237]. + +[Note 236: Cette remarque sur la difference de la foi de l'Eglise a la +foi evangelique pourrait avoir de grandes consequences. Mais a cette +epoque on etait si loin de tirer de l'examen les consequences de +l'incredulite que ce message N'a point ete releve par les censeurs. +Quant aux exemples cites, nous devons dire que le texte de l'Ecriture +concorde avec le dogme, se prete a l'enseignement de l'Eglise sur la +Trinite plutot qu'il n'etablit ce dogme formellement et _in terminis_; +et c'est ce que veut dire Abelard. Il se Trompe relativement a Pilate. +Si son prenom manque dans trois evangelistes, on le trouve dans saint +Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jesus-Christ aux enfers, elle +est attestee par le Symbole; mais l'Evangile n'en parle pas. On l'induit +seulement de deux versets de la premiere epitre de saint Pierre: "Dieu +etant mort en sa chair, mais etant ressuscite par l'esprit, par lequel +"aussi il alla precher aux esprits qui etaient retenus en prison, +(ni, 18 "et 19.)" Quant a la virginite perpetuelle de Marie, apres la +naissance Du Sauveur, l'Ecriture se tait. Les protestants ont meme +soutenu que le texte de certains passages y etait contraire. Mais c'est +un point que l'Eglise a decide il y a longtemps, contre les Ebionites.] + +[Note 237: L'opinion de Platon sur l'ame du monde est exprimee dans le +_Timee_: "Dieu mit l'intelligence dans l'ame, l'ame dans le corps, et il +organisa l'univers de maniere a ce qu'il fut par sa constitution meme +l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme +Vraisemblable que ce monde est un animal veritablement doue d'une ame +et d'une intelligence par la providence divine." (_Trad. de Cousin_, t. +XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idee de considerer la +doctrine de l'ame du monde comme un pressentiment ou meme une expression +du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusebe, qui un des premiers +a compare a la Trinite chretienne la trinite platonique, croit que la +troisieme personne de celle-ci est l'ame du monde (_Proep. evangel._ +II). Frerichs dit que l'opinion d'Abelard se trouva deja dans Theophile +d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17). +Bede la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._, +t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timee_ de M. H. +Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abelard, comme +on l'a deja vu (t. I, p. 405), a retracte formellement cette opinion +(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est +anterieure a la Dialectique. Dans la Theologie chretienne, l'adoption de +la pensee de Platon comme identique a la foi dans le Saint-Esprit est +encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans +l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est presente, non comme l'ame du monde, +mais comme le principe d'ou vient toute ame, d'ou vient tout ce +qui anime les etres vivants. C'est Dieu en tant que createur de +l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle etait bien la pensee +d'Abelard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensee, +il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinite du +Saint-Esprit.] + +Le Saint-Esprit etant concu comme l'amour envers les creatures, et +celles-ci n'etant pas necessaires, on a pu craindre qu'un doute s'elevat +sur la necessite de l'existence du Saint-Esprit; de la cette opinion +plausible que le Pere aime le Fils, que le Fils aime le Pere, et que de +cette charite ineffable et mutuelle resulte le Saint-Esprit. Mais quand +les creatures ne seraient pas necessaires, l'amour de Dieu pour elles +le serait comme etant dans sa nature: sa bonte est un attribut +indefectible. Cela suffit. Sans etre ni moindre ni plus grande, elle est +parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Pere donne son amour au Fils +et le Fils au Pere: rien ne peut etre donne a celui a qui rien ne peut +manquer[238]. + +[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de +l'Introduction repond a celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).] + +Le troisieme livre de l'Introduction a la Theologie a pour objet +d'approfondir la connaissance de la divinite, en eclaircissant tous les +points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus +dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien, +mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons defendu +notre profession de foi, il faut maintenant la developper. + +I. Mais d'abord la sublimite divine peut-elle etre l'objet des +recherches de l'humaine raison, et le Createur peut-il par elle se faire +connaitre de sa creature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par +quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant +sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Createur +invisible s'est visiblement revele dans le paradis terrestre. Mais le +propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses +insensibles; plus une chose est de nature subtile et superieure au sens, +plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'etude de la +raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de +Dieu, et il n'est rien que la raison doive etre plus propre a concevoir +que ce dont elle a recu la ressemblance. Il est facile de conclure +des semblables aux semblables, et chacun doit connaitre aisement par +l'examen de soi-meme ce qui a une nature semblable a la sienne." Si +d'ailleurs le secours des sens parait necessaire, si l'on veut s'elever +du sensible a l'intelligible, reste le spectacle admirable de la +creation et de l'ordonnance universelle. "A la qualite de l'ouvrage, +nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent." + +II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve +egalement son unite; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. +Dieu est le souverain bien, le souverain bien est necessairement unique; +Dieu est concu comme parfait, c'est-a-dire qu'il suffit a tout par +lui-meme, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre createur +ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien, +la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu etant le souverain +bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait a une +infinite de dieux, infinite qui echapperait alors a la science de Dieu +meme. Il cesserait d'etre le bien supreme, car il y aurait quelque chose +de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de +ces dieux. La rarete en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de +gloire a etre unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu +que sa _singularite_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales, +ce qu'Abelard appelle les _raisons honnetes_; elles valent mieux que les +_raisons necessaires_, car ce qui est honnete nous plait et nous attire. +La conscience suggere a tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverne +par une intelligence que par le hasard. "Quelle sollicitude nous +resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, +ce Dieu que nous venerons par la crainte et l'amour? Quelle esperance +refrenerait la malice des puissants ou les pousserait a bien faire, si +la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les etres +etait vaine?" Accordons que des arguments d'une verite necessaire +nous fissent defaut pour fermer la bouche a l'incredule opiniatre, ne +serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il +resterait du moins qu'il ne peut detruire ce qu'il attaque, et qu'il a +contre lui l'honnetete et l'utilite. D'un cote, point de demonstration +rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre cote, pas +une raison. "Si vous en croyez l'autorite des hommes quand il s'agit de +choses occultes, de ces regions du ciel que vous ne pouvez explorer +par l'experience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose, +pourquoi ne pas ceder a la meme autorite, quand il s'agit de Dieu, +l'auteur de tout[239]?" + +[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.] + +III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'ou +vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; +nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans +la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord +toutes ces choses, qui ne servent ni a l'avantage ni a la dignite, +attestent-elles une puissance veritable? Est-ce impuissance de Dieu que +de ne pouvoir pecher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en +a besoin. Cette faculte manifeste en nous un defaut plutot qu'une +puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas etre +attribue a la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments +et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il +ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non +qu'il puisse executer toutes les actions, mais parce que s'il veut +qu'une chose se fasse, rien ne peut resister a sa volonte. + +Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut +que tous les hommes soient sauves (I Tim, II, 4), il faut professer le +salut universel. C'est qu'il a deux manieres de vouloir: il veut dans +l'ordre de sa providence, et alors il delibere, dispose, institue ce +qui posterieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de +l'exhortation et de l'approbation, c'est-a-dire qu'il instruit les +hommes des choses que par sa grace il recompense; ainsi il les exhorte +au salut, mais peu lui obeissent. Il veut la conversion du pecheur, +c'est-a-dire qu'il lui fait connaitre ce qu'il veut recompenser; il +promet sa grace, il annonce les chatiments, il revele sa volonte et nous +laisse le soin de l'accomplir. + +Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait, +pourrait-il renoncer a les faire? L'affirmative ou la negative nous +expose a de grandes anxietes; la premiere oterait beaucoup a sa +souveraine bonte: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il +renonce a un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la +parfaite bonte de Dieu est hors de question, d'ou la consequence que +tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il +ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et +raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non +parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est +point de ceux dont _il est ecrit_: + + Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas. + +Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire +ou de l'abandonner; d'ou il resulte que ce qu'il fait il faut qu'il le +fasse, c'est-a-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste +de faire, il serait injuste de ne le pas faire. + +Quand il s'agit de Dieu, "la ou n'est pas le vouloir manque le pouvoir." +Dieu etant de nature immutable, immutable est sa volonte; il en resulte +que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De la quelques difficultes. En +effet un homme qui doit etre damne peut etre sauve. S'il ne le pouvait, +c'est-a-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le +salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit +ce qu'il ne pourrait executer; mais si, grace a ses oeuvres, il peut +etre sauve, force est de reconnaitre que Dieu peut sauver celui qui +pourtant ne doit jamais etre sauve. + +"Pensez-vous," disait Notre-Seigneur a ses apotres, "que je ne puisse +pas prier mon Pere, et qu'il ne m'enverrait pas aussitot douze legions +d'anges[240]?" Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le +voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demande que +si c'eut ete juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse +faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il +ne faut pas faire. S'il n'empeche pas le mal, est-ce a dire qu'il +consente au peche? non, c'est qu'il est bon que le mal meme ait lieu; +n'est-il pas necessaire que les _scandales arrivent_? "J'estime donc, +bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'ecarte +beaucoup de certains passages des saints, et meme un peu de la raison, +que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il +convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'ou il +resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait reellement." + +[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitee dans cette +question. Elle sert de texte a Fenelon pour combattre dans Malebranche +des idees qui rappellent celles d'Abelard. (_Ref. du Syst. du P. +Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait deja ete cite par +saint Augustin.] + +On oppose que nous, qui lui sommes si inferieurs en puissance, nous +pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous +faisons. Mais assurement nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire +que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de +pecher ne nous a pas ete donnee sans motif; c'etait pour que la gloire +de Dieu parut davantage, la gloire de ne pouvoir pecher; c'etait pour +qu'en fuyant le peche, nous fissions honneur, non a notre nature, mais +a sa grace secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en +effet celui qui doit etre damne peut en effet toujours etre sauve. Il +le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut +consentir a son salut comme a sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu +peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilite serait relative +a la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pecheur ne lui +repugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut etre entendu, cela ne +veut pas dire que quelqu'un soit la qui pourrait l'entendre. Tous les +hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit +donne pourrait etre entendu; mais il n'en resulte pas qu'un individu +quelconque le put entendre. Et ici ne s'applique pas la regle des +philosophes que si le consequent est impossible, c'est que l'antecedent +l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses creees, comme en general +tontes les regles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne +repugne point a la nature des creatures; mais les memes notions de +possibilite ou d'impossibilite ne s'appliquent point au Createur. Ce +semble la meme chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un +individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la +justice n'est pas la meme dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste +que le juge punisse, c'est-a-dire qu'il le doive d'apres la loi, mais +qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou +telle circonstance, comme serait un faux temoignage, est cause que sa +punition ne soit pas meritee. De meme on peut dire d'un pecheur: il est +possible qu'il soit sauve par Dieu, et il est impossible que Dieu le +sauve. + +[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.] + +Ici, il est vrai, nait une objection contre la Providence, c'est-a-dire +contre la volonte de Dieu a l'egard des creatures: si Dieu n'a pu etre +sans ce qu'il a en soi de toute eternite, les choses qu'il a voulues +sont arrivees necessairement. Distinguons encore les deux possibilites. +Dire que Dieu, par sa propre nature, a necessairement l'attribut +d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient +souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle +nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas etre. Quant a +l'objection qu'alors aucunes graces ne lui sont dues, puisqu'il agit par +necessite, non par volonte, cette necessite, qui est sa nature ou plutot +sa bonte meme, n'est pas separable de sa volonte; elle n'est point une +contrainte. Son immortalite meme est aussi une necessite de sa nature: +est-elle donc en opposition avec sa volonte? est-elle une contrainte? ne +veut-il pas etre tout ce qu'il est necessaire qu'il soit? S'il agissait +contre sa volonte, sans doute alors aucunes graces ne lui seraient dues. +Mais de ce que sa bonte est telle qu'il se porte, non malgre lui, mais +spontanement, a faire ce qu'il fait, il n'en doit etre que plus aime, +que plus glorifie. Serions-nous dispenses de gratitude envers l'homme +qui nous aurait secourus, parce que sa bonte serait telle qu'en nous +voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empecher de nous secourir? + +Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la maniere et dans le +temps qu'il le fait. Il n'est pas meme exact de dire qu'il choisisse la +maniere de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonte serait +imparfaite si en tout sa volonte n'etait la meilleure. Il ne faut pas +non plus pretendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut +faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas egale a tous +les moments. Si l'on applique cette determination du temps au faire, non +au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-a-dire qu'il a en soi la +faculte de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher +dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas +prive, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens +qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce +qu'il peut quelquefois, si l'on entend par la qu'il est immutable en +tout. Il a su autrefois que je naitrais un jour, on ne peut dire +qu'il sache aujourd'hui que je naitrai un jour, puisque je suis ne. +S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science +est la meme, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le meme +jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait +point le passe, comme passe, tant que le passe est avenir, ni l'avenir, +comme avenir, quand il est le passe: mais cela ne veut pas dire que sa +science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de meme de sa +puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire apres: +il est possible qu'il se soit incarne, ce n'est point parler d'un fait +different ni d'une possibilite differente, mais d'une meme chose, +d'abord au futur, ensuite au passe. Ainsi, pas plus que la science et +la volonte, la possibilite ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut +dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ote +rien a sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des +convenances variables[242]. + +[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V, +p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.] + +IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec +l'immutabilite. Dieu, apres l'oeuvre de six jours, s'est repose le +septieme; le passage de l'action au repos est en physique un changement. +Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a change, il a +encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes +appellent generation[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen +disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour +lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'operation, passion dans le +travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son eternelle volonte. +Dieu se repose, dit l'Ecriture; ce n'est pas qu'il suspende son +mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommee. En operant, en +cessant d'operer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire +qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui +d'action, car l'action consiste eminemment dans le mouvement. Comme le +soleil, lorsqu'un objet s'echauffe de sa chaleur, n'eprouve en lui-meme +aucun changement, de meme Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa +volonte s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur +d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce +qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un +lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre +les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose +incorporelle s'unisse aux particules, leur continuite n'y perdra rien. +L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne +peut occuper un lieu. + +[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.] + +[Note 244: Ici Abelard dit qu'il a demontre dans sa Grammaire, en +traitant de la quantite, que ce qui est esprit ne peut etre mu. Duchesne +en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette +dialectique ou plutot cette logique, il la publiera au premier jour. +(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il deja dans les +mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne +trouvons pas dans celle-ci la Demonstration annoncee, ni a l'article de +la quantite, ni a l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du +reste la quantite, etant une categorie, a naturellement sa place dans +une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la theorie des Categories peut +aussi figurer dans un traite sur le langage. La demonstration de +l'immobilite de l'esprit a propos de la quantite pouvait donc se +trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre elementaire +qui la commencait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage +de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut +etre d'autant plus exact que le meme nom designe dans la Theologie +chretienne, un ouvrage ou _les categories sont retraitees_. "De hoc (que +le nom de _chose_ ne doit Etre donne qu'a ce qui a en soi une existence +veritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione +praedicamentorum nostra continet grammatica" (I. IV, p. 1341).] + +Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et +quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle +que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout +lui est present; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est +oisive. L'ame elle-meme est dans le corps par une vertu de sa substance, +plus que par une position locale; grace a sa force propre, elle le +vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la +putrefaction; par son pouvoir vegetatif et sensitif, elle est dans tous +les membres, pour que chacun vegete et pour sentir dans chacun. De meme +Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par +quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les +choses dans lesquelles il est, il n'est pas mu lui-meme en elles. Par +l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'etait, il +n'a point encouru la generation. Dire que Dieu est devenu homme, +c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la +substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans +cette personne, il y avait trois choses, la divinite, l'ame, la chair. +Chacune a conserve sa nature propre, aucune ne s'est changee en une +autre. Dans l'homme meme, l'ame ne peut jamais devenir chair, quoique +l'ame et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'ame, +en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une +chose humaine, corporelle et composee de membres. La divinite unie +a l'humanite, c'est-a-dire a une ame et a une chair, unies en une +personne, ne s'est pas non plus changee; elle est restee ce qu'elle +etait; elle a pris notre nature sans deposer la sienne. En quel sens +donc peut-on dire: le Verbe a ete fait chair, Dieu s'est fait homme? +Prises a la lettre, ces expressions conduiraient a dire que l'homme a +ete fait Dieu, et rien ne peut etre Dieu qui ne l'ait ete toujours. +"Israel, n'aie point de nouveau Dieu." Ces expressions signifient donc +que la divine substance s'est associee a la substance humaine, sans etre +convertie en elle. La diversite des natures ne fait pas la diversite des +personnes. C'est le contraire de la Trinite; en Dieu, trois personnes et +une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme +dans une maison le bois s'unit a la pierre sans se confondre avec elle, +comme dans le corps les os adherent a la chair sans s'y absorber, ainsi +la divinite en se joignant a l'humanite, n'a point cesse d'etre ce +qu'elle etait. Quand nos ames reprendront leurs corps, elles ne +deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se +ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanime a l'anime. L'ame +prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-meme immobile. +Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La +creature ne lui peut rien conferer[245]. + +[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.] + +Ici Abelard traite accidentellement une question importante et qui a +toujours ete liee a celle de la Trinite. En effet, une fois qu'il est +etabli que le Fils de Dieu consubstantiel a Dieu est une personne de la +Trinite, il n'est pas indifferent de savoir comment il s'est fait homme. +A-t-il cesse d'etre Dieu pour devenir homme? non, assurement. L'homme +est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps +humain, la divinite etant l'ame unique du corps de Jesus-Christ? Alors +il n'aurait pas ete homme, puisque l'homme est corps et ame. On concoit +que toute erreur sur la Trinite reagit sur le dogme de l'incarnation, et +toute erreur sur l'incarnation peut etendre ses consequences au dogme de +la Trinite. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de +Dieu et de l'homme en Jesus-Christ ne fut qu'apparente, et qu'il y eut +en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutyches, pour +echapper a cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies +au point d'en faire une seule. De la deux heresies celebres; l'Eglise, +qui les condamne, etablit et professe qu'en Jesus-Christ fait homme il +y a deux natures, savoir, la divinite, d'une part, et de l'autre, +l'humanite, corps et ame, et il n'y a qu'une personne, la personne +divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont +unies d'une union _hypostatique_, c'est-a-dire substantielle. C'est +cette doctrine qu'Abelard expose, et d'une maniere que je crois +irreprochable; seulement la comparaison de l'union de l'ame et du corps +dans l'homme pour eclaircir l'union de la divinite et de l'humanite dans +Jesus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas etre prise a la +lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient a ce +raisonnement: admettez que l'homme est uni a Dieu dans le Verbe fait +chair, puisque vous admettez bien que l'ame soit unie au corps dans +la personne humaine. L'orthodoxie d'Abelard sur ce point difficile +et important aurait du prouver a ses accusateurs que s'il a erre sur +quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne +peut etre taxee d'heresie, etant parfaitement exempte de toute intention +d'alterer a un degre quelconque le dogme fondamental de la divinite de +Jesus-Christ. Celui qui reconnait d'une maniere absolue sa divinite sur +la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut etre soupconne de +nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinite dans le ciel, ou +comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a meme, sur +l'article de l'incarnation, soupconne Abelard d'erreur. Pierre Lombard +avait avance que Jesus-Christ, en devenant homme, n'etait pas devenu +quelque chose, ou du moins il avait remarque que si Dieu pouvait etre +quelque chose, quelque chose pourrait etre Dieu, et l'on disait que +Pierre Lombard avait recu cette idee de son maitre Abelard. Cette +erreur, qui s'etait assez repandue, fut examinee en 1163 au concile de +Tours, et condamnee par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a ecrit +une dissertation ou il la discute fort clairement et en fait connaitre +les sources; au nombre des autorites qu'il cite est l'opinion d'Abelard; +il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tire la sienne, mais +qu'il s'etait mepris, Abelard disant positivement qu'il y a dans le +Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius +n'hesite-t-il pas a le tenir pour catholique[246]. + +[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abelard est +conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de +l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir +reduite ou precisee, ou bien tiree de la Theologie chretienne qui manque +de la portion du livre V ou devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs +la doctrine est completement degagee de la comparaison avec l'union de +l'ame et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan. +Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boece, _De +duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ. +Theol._, III, quaest. i-vi.)] + +V. Dieu est sage; sa sagesse a ete appelee verbe, raison, intelligence. +Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la +puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le +present, l'avenir, le passe, et ce qui est inconnu et fortuit dans la +nature est deja certain et determine pour lui. Il y a preordination, il +y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard +et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par +hasard ni sans libre arbitre. La definition du hasard, selon les +philosophes, est l'evenement inopine provenant de causes qui ont +originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopine pour la +Providence. Si les eclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent +que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement, +non fortuitement; c'est un ordre prefix, aussi aurions-nous pu en savoir +quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un tresor, la +decouverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le +tresor, que l'autre ait creuse la terre, chacun dans une intention +differente. Voila un evenement qui n'est point l'oeuvre du libre +arbitre. Je veux aller a l'eglise, et je m'y rends, ce n'est point +la oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non +necessaire. Les philosophes definissent le libre arbitre le jugement +libre de la volonte (_liberum de voluntate judicium_, Boece). L'arbitre +est en effet la deliberation ou la _judication_ de l'ame par laquelle +elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est +libre, lorsqu'elle n'est poussee a ce qu'elle se propose par aucune +force de la nature, et qu'il est egalement en son pouvoir de faire ou +de ne pas faire. La donc ou n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre +n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux etres qui peuvent +changer leur volonte, du meme, suivant quelques-uns, qui peuvent faire +bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester +le libre arbitre a celui qui ne fait que le bien, a Dieu surtout, aux +bienheureux, qui ne peuvent pecher: plus on est eloigne du mal, plus +on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le peche est un +esclavage. D'une maniere generale, reconnaissons le libre arbitre a qui +peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a resolu dans +sa raison: Dieu est donc libre. + +[Note 247: Cette definition est de Boece.--_De Interp., edit. sec._, +I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol. +phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.] + +[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le +c. iv du t. I. Les idees d'Abelard sur la liberte, ses definitions, ses +preuves sont en tres-grande partie empruntees de Boece. (_De Interp., +ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)] + +Quant a lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout +precede, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de +mysteres que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que +si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales +des choses, et non a la souverainete divine. Si Dieu formait encore +aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la cote de l'homme, ce +serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-a-dire que les +causes primordiales y paraitraient insuffisantes; il faudrait que Dieu +imprimat extraordinairement aux choses une force particuliere[249]. +Evidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les creatures +et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de +la toute-puissance; la possibilite et l'impossibilite sont relatives aux +facultes des creatures, et en particulier la regle de la possibilite +de l'antecedent liee a celle du consequent, ne peut s'appliquer qu'aux +choses creees. + +[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.] + +C'est ainsi, dit Abelard, que nous viderons cette _ancienne querelle_ +dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette +question de savoir s'il ne resulte pas de l'immutabilite de Dieu que +tout arrive necessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, "si +habile dans le raisonnement, qu'il a merite d'etre appele le prince des +peripateticiens, c'est-a-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi +refuter les pseudo-philosophes." Ceux-ci disent, pour troubler la +foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive +necessairement, et qu'ainsi le peche ne peut etre evite, car il a ete +prevu de Dieu, et la Providence est infaillible. "Pour rompre cette +souriciere (_muscipulam_), considerons cette forte trame qu'Aristote +ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du +principe de contradiction jusque dans les propositions au futur." Je +n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici +un resume substantiel de la theorie logique des futurs contingents. +"Grace a cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisement +refuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous +dit-on, que la Providence est infaillible[250]...." + +[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist. +_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.] + +Ainsi se termine ce qui nous reste du troisieme livre de l'Introduction +a la Theologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la +suite s'en doit trouver dans la bibliotheque de Bodlei[251], mais si ce +manuscrit existe, il n'a jamais ete publie. Ainsi la discussion d'une +des questions les plus difficiles peut-etre auxquelles donne lieu la +Theodicee est restee suspendue, et par un hasard singulier, dans la +Theologie chretienne, ou sont repris tous les points traites dans +l'Introduction, cette question reste egalement irresolue. Le livre +V, qui repond au troisieme du present ouvrage, s'interrompt aussi +brusquement, et meme plus tot que celui-ci, apres la discussion relative +a la conciliation de la bonte de Dieu avec sa puissance, et il nous +manque la solution du grand probleme si bien prepare par Abelard. On ne +peut renoncer a l'esperance de posseder quelque jour l'Introduction +tout entiere; l'ouvrage etait probablement complet[252], et il peut se +retrouver tel dans quelque manuscrit inedit de quelque bibliotheque +inexploree. Mabillon pensait l'avoir rencontre dans un manuscrit en +trente-sept chapitres conserve en Baviere[253]; M. Rheinwald, dont les +recherches sont plus recentes, soupconne, non sans raison, le docte +benedictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitule: _Petri +Abaelardi Sententiae_ qu'il a publie en l'appelant _Epitome Theologiae +christinae_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences denonce par +saint Bernard, condamne par le concile, desavoue par Abelard. Suivant +lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait ete faux, et Abelard, +qui n'a pas discute pieces en main devant le concile, etait en droit +de desavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il +se pouvait qu'on designat ainsi dans l'usage un ecrit qu'il appelait +autrement, ou meme un extrait fidele de ses doctrines qui ne fut pas +son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255]; +ses conjectures nous paraissent fondees, mais une chose plus certaine +encore, c'est que cet Epitome contient un resume de l'Introduction a +la Theologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a +trente-sept), l'extrait est presque litteral; par la suite, on remarque +quelques variantes, mais elles n'alterent pas le fond de la doctrine. Ce +qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en etant a peu +pres la meme que celle de l'Introduction, il nous donne en substance +ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous +pouvons ici completer brievement notre analyse[256]. + +[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez +aussi l'_Histoire litteraire_, t. XII, p. 126. Les editeurs de la +Theologie Chretienne disent qu'ils n'ont rencontre la suite de +l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p. +1148.] + +[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'apres Mabillon; +cependant M. Rheinwald eleve des doutes specieux.] + +[Note 253: _Iter Germantae_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.] + +[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini, +1836.--M. Rheinwald a trouve cet ouvrage parmi les manuscrits du +monastere de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conserves a la bibliotheque +royale de Munich. (_Praefat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait +deja publie avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize +derniers chapitres de cet Epitome, dans un recueil allemand dont le nom +m'est inconnu.] + +[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet +abrege est d'Abelard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie a +son Commentaire de l'Epitre aux Romains, ou il a, dit-il, traite les +questions relatives a la grace et au merite, et cette citation est +exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)] + +[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.] + +La Providence, c'est-a-dire la prescience ou prevoyance divine, n'impose +aucune necessite aux choses qu'elle prevoit. De ce qu'un char passe et +de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit +necessaire. Or ce que Dieu prevoit, il le voit; sa providence n'est que +sa science eternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est +present; aucune fatalite ne resulte donc de ce qu'il sait tout. Mais +il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses depend de la +disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre +destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La predestination +n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquee +au bien, c'est la preparation de sa grace. + +VI. Apres la sagesse de Dieu vient sa bonte. Celle-ci fait pour les +creatures tout ce qu'il est conforme a sa nature de faire; Dieu ne +connait ni l'envie ni la colere, les expressions contraires qui peuvent +se trouver dans l'Ecriture sont figuratives, elles se rapportent a des +dispositions de sa volonte qui ont pour nous, mais non pour lui, les +effets de la vengeance ou du courroux. + +Ceci conduit a la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le +plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se presente la question +celebre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer +son amour, et ainsi il nous a rachetes du joug du peche, non que nous +fussions, comme quelques-uns le pretendent, en la possession du demon, +mais dans la servitude du peche; le Christ nous en a delivres on +epanchant sur nous son amour, en offrant a Dieu le prix de notre +liberation et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne +l'humilite, et en considerant les tortures du Christ, les martyrs +eux-memes ont appris a ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient +pour le ciel. + +[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traite de +saint Anselme sous le meme nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p. +74). La doctrine du saint sur le mode et la necessite de l'incarnation +ne differe point essentiellement de celle de l'Epitome. La difference ne +roule que sur l'oeuvre meme de la redemption. Du reste, ou l'ordonnance +de l'Epitome s'ecarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce +dernier ouvrage l'auteur revenait a propos de la bonte de Dieu sur un +sujet deja traite a l'occasion de son immutabilite. Voyez ci-dessus p. +235.] + +Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a deja vu, deux natures se sont unies +en une personne. Comme la chair et l'ame sont un seul homme, Dieu et +l'homme sont un seul Christ, similitude consacree par saint Athanase. +Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des +trois personnes de la Trinite, cette personne divine n'est pas ici par +elle-meme, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car +alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe +dans celle de Jesus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le +Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme +l'ame est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les +parties de la personne. + +"On trouve dans les autorites toutes ces locutions: _Dieu est homme; +l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le +fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions +n'est propre, hors une seule. Si la premiere doit etre prise au propre, +si Dieu est vraiment homme, l'eternel est temporel, le simple est +compose, le createur est creature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une +expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive +souvent. Exemple, une ame pour un homme, _videbit omnis caro salutare +Dei_ (Isaie, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est +homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_. +Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni a Dieu_. Il +faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est +homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que +cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-a-dire le Christ +est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ "_Dieu_, +c'est-a-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258]." + +[Note 258: Epitom., c. XXIV, p. 68.] + +Cependant l'unite de la personne ne conduit pas a l'unite de volonte; +la volonte de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, +_hominis assumpti_, ne peut etre identique a celle de Dieu le Pere; +c'est ce que prouve clairement cette parole de Jesus: "Mon Pere, que ce +calice s'eloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non +suivant ma volonte, mais suivant la tienne." (Math., XXVI, 39.) C'est +une humanite veritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de +l'humanite les affections, les souffrances, les volontes, tout, hors +le peche. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugee bonne et +salutaire, mais il ne l'a pas desiree, et sous ce rapport il ne l'a pas +voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines, +autrement elle n'eut pas ete la passion. + +Dans la volonte de Dieu elle-meme, il faut distinguer sa volonte qui +dispose et sa volonte qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de +choses qu'il interdit; il veut qu'on desobeisse souvent a ce qu'il veut, +ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire a sa volonte, il le +permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259]. + +[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.] + +On eleve une question: L'unite de la personne du Christ a-t-elle +ete divisee par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'a la mort de +Jesus-Christ, l'ame a quitte la chair; mais cette ame savait-elle tout +ce que savait le Verbe? Elle aurait ete aussi parfaite que Dieu. Il +parait raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle +voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette +vivification et ce mouvement que la chair tient de l'ame; telle n'etait +pas la vie du Christ: ce que l'ame fait pour le corps, le Verbe le +faisait pour l'ame du Christ, et par elle il donnait le mouvement a son +corps. Les affections naturelles etaient naturellement dans cette ame, +et la force motrice egalement, hormis comme instrument du peche[260]. + +[Note 260: C. XXVII, p. 76.] + +Apres le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu +qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grace +invisible, un signe d'une chose sacree, c'est-a-dire d'un mystere. Le +premier est le Bapteme, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement +de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commemoration +de la passion et de la mort du Christ: il se celebre avec le pain et le +vin; apres la consecration, ce pain est le corps du Christ et ce vin +est son sang[261]. Abelard reproduit sous diverses formes les pures +doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect +et subtilite la merveille et le mystere du sacrement, il n'a pas evite +la censure. On entrevoit ici comment il a pu etre conduit a examiner +des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu +admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent +soumis sur la terre a tous les accidents physiques qui peuvent atteindre +les especes apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de +certains moments, d'y voir, meme apres la consecration, le corps et le +sang reels de Jesus-Christ. Mais les questions etaient pueriles et la +faute n'etait pas serieuse[262]. + +[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au debut de +l'Introduction il est dit que trois choses sont necessaires au salut, la +foi, la charite, les sacrements. Ainsi tout le cadre etait rempli. Voyez +ci-dessus, p. 188. + +[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamne pour avoir dit +que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous +n'avons point la passage de l'Introduction ou cela pouvait se trouver; +mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap. +XXIX de l'Epitome, p. 87: "Si nolumus dicere quod illius corporis +sit haec forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad +occultationem propter praedictam causam carnis et sanguinis reservata, +sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc +quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur +rodere et in ore portare corpus illud, quaeri solet. Sed dicimus quod +Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen +remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam."] + +Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confere proprement aucun don +pour le salut, mais qui est le remede d'un mal, le frein de l'impurete, +la legitimation du lien de l'homme et de la femme. Les regles sur ce +sacrement ont varie; beaucoup de choses ont ete licites qui ne le sont +plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois +seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent +contracter mariage; les pretres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263]. +S'il se trouve dans une eglise qui a admis le voeu de celibat un pretre +qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas +le ministere dans cette eglise, c'est-a-dire qu'il _ne tiendra pas la +paroisse_[264]. Les pretres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de +voeux, recoivent de l'eveque qui les consacre une epouse vierge, qui +ne peut, ainsi qu'eux-memes, etre mariee qu'une fois; il leur est meme +prescrit de chercher une femme dans une race etrangere, et cela pour +l'extension de la charite. Mais celui qui a notoirement prononce le +voeu, comme le moine ou un pretre, ne peut contracter mariage. Les +ordres sont aussi un empechement, a compter du rang d'acolythe +exclusivement, et le mariage entraine la renonciation aux benefices. +Cependant Gregoire a dispense de ces regles les Anglais, a cause de la +nouveaute de leur conversion. + +[Note 263: "Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-etre _votum_), +possunt." P. 91.] + +[Note 264: "Si vero aliquis in ecclesia, quae votum suscepit, fuerit qui +non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non +exercebit, quod est, parochiam non tenebit." p. 91. Tout ceci prouve +que le celibat des pretres, quoique estime et habituellement prescrit, +n'etait pas une regle Commune a toutes les eglises.] + +Le dernier point traite dans l'Epitome, comme apparemment a la fin de +l'Introduction, puisqu'il etait annonce au debut, c'etait la charite. +Elle est l'amour honnete, ou l'amour qui se rapporte a une fin +convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilite, mais non pour +lui-meme, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie eternelle, +non pour lui, mais pour etre delivre de sa presence, ce n'est point un +amour qui tende a sa fin convenable. La fin legitime de l'amour, c'est +Dieu meme. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit repondre a +l'amour de Dieu pour nous-memes. Seulement, tandis que la charite divine +n'est point une affection de l'Etre immuable, mais la disposition que sa +bonte a prise de toute eternite pour le bien de sa creature, notre amour +est un mouvement de l'ame, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; +amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonne a l'amour divin +quand il se porte vers nos semblables. + +La charite etant la premiere des vertus et la base de toutes, nous +devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne +sont vertus qu'a la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si +nous les pratiquons a cause de Dieu. Les philosophes ont distingue et +defini les vertus. Socrate les a ramenees a quatre, la prudence, la +justice, la force, la temperance. Aristote en a separe la prudence, qui +est pour lui une science plutot qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont +des vices pour opposes; ces vices conduisent a des peches. Ce qui fait +la faute dans le peche, c'est le mepris du Createur. Aussi le merite +est-il uniquement dans la bonne volonte. La bonne volonte, c'est la +volonte du bien inspiree par l'amour de Dieu. Ce qu'elle merite, c'est +la vie eternelle, et elle l'obtient par la remission des peches. +Les peches sont remis par la contrition, la confession, la +satisfaction[266]. En finissant, Abelard touche avec clarte et precision +a tous ces points, qu'il considerera plus a loisir dans d'autres +ouvrages plus etendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici +suffit pour nous autoriser a penser que l'Introduction contenait en +substance toutes ses idees sur les divers points de la theologie. Il y +approfondissait surtout le dogme de la Trinite; mais il n'omettait +pas les questions de la redemption, de la grace, du peche, de la +justification, c'est-a-dire tout ce qu'il a traite dans son Commentaire +sur l'Epitre aux Romains et dans sa Morale. + +[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abelard cite ici, p. 99, la +definition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc., +faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il +avait rencontre cette citation?] + +[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.] + +Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines theologiques? +Telle est la question qui se presente a l'esprit et que nous ne +saurions, il faut l'avouer, resoudre avec une entiere certitude. Nous +y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous a dire que ses +contemporains lui ont particulierement impute sa doctrine de la Trinite. +Plus tard, on a surtout remarque ses idees sur le libre arbitre. Parmi +les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est +pas l'allusion souvent citee de l'auteur d'un poeme du XIVe siecle: + + Pierre Abaillard en un chapitre + Ou il parle de franc arbitre, + Nous dit ainsi en verite + Que c'est une habilite + D'une voulente raisonnable + Soit de bien ou de mal prenable, + Par grace est a bien faire encline + Et a mal quand elle descline[267]. + +[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poete anonyme qui vivait +en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).] + +Mais si les idees qu'Abelard exprime sur la nature et la realite du +libre arbitre, et sur la possibilite d'en concilier l'existence avec la +prescience divine, sont en general justes, nous ne pouvons en admettre +la parfaite originalite. Ici, comme en tant d'autres occasions, il +reproduit ses maitres, et l'on risquerait de concevoir une opinion +exageree de la fecondite de son genie, si l'on croyait qu'il a trouve +seul la moitie seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par +exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans +Aristote, et deja developpe dans Boece. Seulement Boece, qui, du moins +lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de +christianisme, ne defend le libre arbitre que contre la fatalite des +stoiciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse +antique. Abelard a le merite de reprendre a fond ces idees, pour les +adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanite dans un +commerce bien plus intime avec la volonte supreme. Tel est en general +son merite. C'est un merite de remaniement. Il remet d'anciennes notions +en rapport avec l'etat nouveau des questions et des esprits. Sur la +liberte, du reste, il avait ete devance. Deja et presque de son +temps, saint Anselme avait expose une doctrine chretienne du libre +arbitre[268]. Abelard, moins net peut-etre et moins affirmatif, +discute plus regulierement, et fait habilement servir la dialectique a +l'exposition des verites metaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions +vu entraine par la logique a des questions sur la nature de l'homme et +l'ordre du monde; et ici la theodicee le ramene a la logique, qui vient +en aide a sa foi troublee. C'est, au reste, la une singularite et une +valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent +exprimee que les scolastiques, soit en metaphysique, soit en theologie, +n'ont eu veritablement en propre que l'invention d'une methode, ou +l'application de la logique a toute la philosophie. + +[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p. +117.--_Tractatus de Concordia praescient, cum lib. arbit. Id.,_ p. +128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.] + +Quant aux conclusions que cette methode lui suggere, on ne saurait les +adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas +qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre +arbitre en lui-meme, il nous parait dans le vrai. Mais quand il passe de +l'exposition du fait a la conciliation de ce fait avec l'ordre du +monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'egare, mais il +s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnee comme absolue par +les theologiens. Sa volonte est la nature des choses, dit saint +Augustin[269]. Il peut etre philosophique de subordonner sa volonte et +sa puissance a sa perfection; mais ce n'est pas une decision qui aille +de soi, et l'on trouverait difficilement un ecrivain ecclesiastique +accredite qui souscrivit a la theorie d'Abelard au moins dans ses +termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose +d'analogue, des qu'on remue les problemes de la prescience et de la +liberte, de la bonte divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine +sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-etre parce que la +contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous +sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont +importantes, et malgre de justes precautions, Abelard n'a point echappe +a l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce +moment qu'il faut le juger. + +[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abelard est +critiquee par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons +sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint +Paul.] + +Nous avons suivi fidelement, dans notre analyse de l'Introduction, +l'ordre des idees de l'auteur, quoiqu'il soit peu methodique. Ainsi, +apres deux livres consacres au dogme de la Trinite, on l'a vu employer +le troisieme a discuter les attributs generaux de Dieu, sa bonte, son +immutabilite, sa toute-puissance, son unite, meme son existence; toutes +questions independantes du dogme chretien et qui paraissent prealables a +la connaissance des trois personnes de la Trinite. Il semble, en effet, +qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaitre sa nature, +ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il +soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi +saint Thomas dans la plus methodique des theologies[270]. Suivant les +idees modernes, tous les objets traites dans le livre III, tel qu'il est +imprime, appartiennent a ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin +d'etre des corollaires ou des appendices du dogme chretien, sont les +principes memes avec lesquels le dogme chretien doit etre confere et +raccorde. Mais les idees modernes ne sont pas celles d'Abelard; quoique +rationaliste parmi les theologiens, il est et veut etre theologien; il +doit donc avant tout poser la Trinite, c'est-a-dire enseigner Dieu, qui +n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chretien. Lorsqu'il cite les +philosophes et les paiens, ce n'est pas pour avoir connu les verites +primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les verites +chretiennes, mais pour avoir pressenti et meme annonce, bien que +sous une forme un peu vague, un peu voilee, les verites chretiennes +elles-memes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes +chretiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce +plan meme, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers +livres n'ont point d'ordre et de clarte. L'ouvrage semble un premier +jet, ou plutot un recueil d'idees et de questions ecrit pour +l'enseignement ou apres l'enseignement, dans l'ordre ou l'improvisation +et la polemique, inseparables de l'enseignement oral, avaient +d'elles-memes dispose les matieres. En effet, lorsqu'au commencement +du second livre, Abelard s'interrompt pour justifier avec tant de soin +l'emploi des autorites profanes et du raisonnement philosophique, il y +est amene par des attaques recentes, et repond a des objections, a des +critiques qui semblent etre survenues depuis le premier livre, ou plutot +depuis les lecons dont le premier livre ne serait que le resume ou le +canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une redaction +d'un cours de theologie d'Abelard, l'oeuvre d'un de ses eleves +peut-etre? L'inegalite du style, les redites, les desordres, et +quelquefois aussi les absurdites et les ellipses, les arguments tantot +developpes avec prolixite, tantot ecourtes brusquement, les citations +parfois indiquees ou tronquees, et qui souvent encombrent le texte, +seraient autant de circonstances favorables a cette conjecture, quoique +assurement les morceaux importants soient de la main du maitre, tels +que le prologue, le debut de l'ouvrage, celui du second livre, et les +principaux articles du troisieme. Quant au fond des idees, au choix des +arguments, des autorites et des exemples, tout est bien de lui, et nous +venons en verite de l'entendre et d'assister a ses lecons. Tel on le +retrouve dans ses autres ecrits; les analogies y sont frappantes; il +aime a se repeter. + +[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quaest. I-XLIV. C'est aussi l'ordre +suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Theologiques_.] + + + +CHAPITRE III. + +SUITE DE LA THEODICEE.--_Theologia Christiana_. + +L'Introduction a la Theologie est ecrite avec la liberte hardie d'un +homme habitue a voir les intelligences plier devant lui et qui ignore +encore les dangers de l'inimitie des pouvoirs intolerants. L'ouvrage +etait fait pour exciter la severite soupconneuse de l'orthodoxie, et +l'existence meme de la Theologie chretienne[271] prouve qu'Abelard eut +a defendre l'Introduction, car le second ouvrage repete et adoucit le +premier; il en contient de longs fragments litteralement reproduits, +mais autrement divises et ranges dans un nouvel ordre. Le style est plus +soigne, la latinite meilleure, la composition plus methodique et moins +aride. L'auteur semble avoir autant a coeur d'eviter que de repousser +les attaques de ses adversaires, et de desarmer la critique que +d'etablir ses idees. Une analyse complete deviendrait fastidieuse, mais +il faut cependant connaitre l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques +passages importants qui modifient ou confirment les propositions les +plus contestees de l'Introduction. + +[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov. +anecd._, t. V, d. 1156-1860.] + +Il parait que trois points surtout avaient provoque le doute ou la +discussion, peut-etre aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur. +Ce sont encore les points qui nous interesseraient le plus aujourd'hui. + +Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractere general de cette +theologie. Il est evident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins +qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorite avec +la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise +n'etait pas entierement nouvelle au temps d'Abelard, mais nul n'y avait +apporte autant de subtilite reelle que lui, ni surtout un aussi grand +renom de dialectique. Sans avoir jamais pretendu a l'heterodoxie, sans +s'etre jamais exterieurement ni, je le crois, interieurement donne pour +un novateur religieux, il s'etait en tout, et meme dans la foi commune, +pique de penser par lui-meme. Il avait eleve sa chaire de sa propre main +et se croyait le createur de sa doctrine. Quoi qu'il fit donc, il etait +suspect: son esprit aurait ete plus modere, plus timide, plus sur, son +coeur aurait ete plus humble, qu'il n'eut pas evite un grand danger, +la defiance de l'Eglise. Il mettait son amour-propre a l'exciter, bien +qu'il n'eut jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait +de la provoquer, en s'empressant de la desarmer des qu'elle le menacait. +C'est donc sur le caractere philosophique de sa theologie qu'il se +montrera d'abord jaloux d'eclairer et de rassurer les fideles. + +L'application de la philosophie a la theologie conduit naturellement a +citer les philosophes autant ou plus que les Peres, qui ne le sont pas +toujours; les philosophes, de leur cote, ne sont pas toujours chretiens. +D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms +de la philosophie. De la, dans notre auteur, un melange necessaire des +lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Peres des +premiers siecles en aient donne l'exemple, assez constamment suivi +par la litterature du moyen age, c'est un usage qui a toujours ete +soupconne, accuse d'etre abusif, et par ceux-la meme qui s'y etaient +quelquefois conformes. Pour Abelard, que l'erudition et la dialectique +conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquite payenne, il +y avait donc grand interet a justifier l'emploi de ces autorites +hasardeuses et a reconcilier enfin la science des Gentils avec les +traditions catholiques. + +Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec +ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'ecarter de l'Eglise, +qui abusaient des sciences du siecle et corrompaient le dogme par la +dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, etait +prevenue d'incredulite et de libertinage; pour lui, comme pour ses +successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux +philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher a se +disculper de son attachement a l'une en s'acharnant contre l'autre. Il +declamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux +qu'il se complait a nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et +plus hardie, et comme pour achever sa pensee, Heloise appelait les +adversaires de son epoux du nom injurieux que saint Paul donnait a ses +calomniateurs: saint Bernard etait pour elle un pseudo-apotre[272]. + +[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p. +42.] + +Quand la dialectique, meme circonscrite dans de certaines bornes par une +intention chretienne, penetre dans le dogme, elle peut toujours alterer +ce qu'elle explique et reduire le mystere a sa plus simple et a sa trop +simple expression, en l'interpretant suivant la science; elle-meme, et +pour son propre compte, elle n'a ete que trop accusee d'etre une science +de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'etre qu'une +orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'energie du terme, +n'etre _chretien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abelard tache de se +preserver; il s'attache a combattre, a detruire toutes les objections +de l'heresie contre la Trinite; il prend soin de separer et meme de +garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. "Quant +on lit aujourd'hui les deux ouvrages incrimines," dit M. Cousin, "on y +trouve la dialectique placee a la tete de la theologie et l'esprit cache +du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les +attaquer directement[273]." En revoyant ses arguments, Abelard semble +avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore apres six ou +sept siecles, et il a pris grand soin d'etablir le caractere orthodoxe +de sa doctrine sur la Trinite. + +[Note 273: _Ouvr. ined. d'Ab._, Introd., p. cxvii.] + +Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou +d'important sur ces trois points: l'autorite des philosophes, l'abus de +la dialectique en matiere de religion, la purete de sa doctrine. + +1. "Si l'autorite des apotres, si celle des Peres, si celle enfin de la +raison ne suffisent pas, meme contre des philosophes qui n'invoquent que +la derniere, il ne nous reste qu'a renvoyer leurs traits a nos ennemis; +en repoussant une a une leurs objections, etouffons les aboiements de +ceux qui cherchent a diffamer aux yeux des fideles tout ce que, dans +une intention sincere, nous avons ecrit pour la defense de la foi. Ils +recusent eux-memes les philosophes comme Gentils, et leur contestent +toute autorite en faveur de la foi, comme etant condamnes par elle..... +Mais tous les philosophes, Gentils peut-etre de nation, ne le furent +point par la foi.... Comment, en effet, devouerions-nous a la damnation +ceux a qui Dieu meme, au temoignage de l'apotre, a revele les secrets de +la foi et les profonds mysteres de la Trinite, et dont les vertus et les +oeuvres sont celebrees par de saints docteurs[274]?" Car peut-on nier +que l'incarnation ne paraisse annoncee dans certains ecrits payens plus +ouvertement que dans quelques livres sacres? Quand Platon dit que Dieu, +en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une a l'autre +dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas +une image du mystere de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus +de l'antiquite, c'est que la loi d'Israel n'avait pas ete donnee pour +tous, comme l'Evangile. "Aucune raison ne nous force donc a douter +du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont, +naturellement et sans loi ecrite, _fait_, selon l'apotre, _ce que veut +la loi_, et qui la montraient _ecrite dans leurs coeurs, leur conscience +rendant temoignage_ pour eux-memes[276]." Il est evident par l'Ecriture +que "la justice a commence par la loi naturelle." Les menaces et les +prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses +descendants. "Ne desesperez du salut de personne ayant, avant le Christ, +vecu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence, +par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnete ont +jadis signale non-seulement les philosophes, mais encore des hommes +illettres!... Que de temoignages nous le redisent, comme pour gourmander +notre negligence et notre faiblesse!... Armes des pages des deux +Testaments, des innombrables ecrits des saints, nous sommes pires... +que ceux a qui Dieu avait refuse la tradition de la loi ecrite et le +spectacle des miracles." + +[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.] + +[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant compose du _meme_, +de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain melange, et l'ayant divise +en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa +longueur, puis croisa ces deux moities l'une sur l'autre en la forme du +X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement. +C'est la creation de l'ame du monde et de la forme spherique de +l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au +christianisme; le croisement a angle aigu est regarde comme une allusion +a la position de l'ecliptique sur l'equateur et n'a point de rapport +avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timee_, ed. de M. H. Martin t. +1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)] + +[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.] + +Quant a la doctrine, des philosophes ont preche l'immortalite de l'ame, +la retribution future, la gloire ou le chatiment; ils s'y appuient pour +nous exhorter a bien faire. Il faut bien qu'en eux-memes ils aient +appris a connaitre ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils +sachent que Dieu en est le principe ou plutot la cause finale, qu'elles +doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de +Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien. +L'humilite de Pythagore semble avoir devine l'humilite chretienne. +Lorsqu'on lit ce que Ciceron dit de la sagesse, on se rappelle cette +parole de Job: _La piete, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu, +c'est le Christ. Si, pour avoir aime le Christ, nous sommes appeles +chretiens, comment refuser le meme nom a ceux qui ont aime la sagesse? +Les preceptes moraux de l'Evangile ne sont qu'une _reformation de la loi +naturelle que les philosophes ont observee_[278]. L'Evangile, comme la +philosophie et a la difference de l'ancienne loi, prefere la justice +interieure a l'exterieure et pese tout d'apres l'intention de l'ame; +aussi quelques platoniciens ont-ils ete emportes jusqu'a ce blaspheme, +que Jesus-Christ avait recu toutes ses maximes de Platon. + +[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la definition de l'orateur: +_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singuliere, rappelle a +l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII, +28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est +sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i), +d'apres le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].] + +[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abelard a commente ailleurs avec +detail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul +deja cites, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et deja il avait +dit dans l'Introduction: "Diximus deum esse potentiam generantem, +et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo +discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse +videtur." (L. II, p. 1101.)] + +Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez +comme ils ont regle la societe: ils semblent lui avoir applique les +preceptes evangeliques. Les regles qu'ils prescrivent aux chefs des +cites sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines. +"La cite est une fraternite.... Les legislateurs de republique ont +l'air d'avoir devance la vie apostolique de la primitive Eglise." +L'interdiction de la propriete, la mise en commun de tous les biens +est le principe de cette parole de Socrate dans le Timee[279]: Que les +femmes soient communes et que nul n'ait des enfants a lui. "Or, mes +freres, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si +grand philosophe, de qui date l'etude de la discipline morale et la +recherche du souverain bien, ait institue une infamie aussi manifeste et +aussi abominable que l'adultere, condamne et par les philosophes, et par +les poetes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au +point que quelques-uns regardent comme adultere l'ardeur passionnee de +l'epoux pour son epouse?" Non, Socrate n'a voulu que detruire jusqu'au +dernier reste de la propriete: il veut que les femmes soient en commun +dans un but, non de plaisir, mais d'utilite. "La vraie republique est +celle dont l'administration est dirigee vers l'utilite commune, et +ceux-la seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union +de corps et de devouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le +psalmiste de la perfection de la primitive Eglise, imitee aujourd'hui +par les congregations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agreable que +les freres habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.) + +[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communaute des +femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timee, le +mariage au contraire y est regle, et d'une maniere assez singuliere. +(_Etud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)] + +Les anciens n'appellent cite qu'une association ou tout a pour but +le bien commun, "association maintenue sans murmure par la charite +sincere." C'est vraiment la definition d'une societe chretienne. +Et tandis qu'ils ont desire introduire une telle severite dans la +republique que Platon veut en bannir jusqu'aux poetes, ils ont prescrit +a ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, "se regardant +comme ses ministres, non comme ses maitres... ils ne doivent pas +craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberte de la +patrie, surs d'atteindre ce sejour de la beatitude celeste qui, selon +Ciceron, fut par revelation promise a Scipion[280]." Ainsi ont fait les +Decius, donnant l'exemple qu'avait donne deja David, aime du Seigneur. +"Qu'ils rougissent a ces souvenirs, les abbes de ce temps-ci, eux a qui +est confie le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent +et reviennent a resipiscence, touches du moins de l'exemple des Gentils, +tandis qu'aux yeux de leurs freres, qui ruminent de vils aliments, +_vilia pulmentorum pabula_, ils devorent impudemment des mets exquis et +nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chretiens, avec quel zele +courageux des Gentils ont embrasse la justice..." Qu'ils songent a ce +Zaleucus qui appliqua a son propre fils la loi que lui-meme avait faite +contre l'adultere. + +[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, a +qui nous devons le Songe de Scipion.] + +Les philosophes ont connu egalement l'abstinence des anachoretes ou des +moines, la sublimite de la vie contemplative, les vertus de la solitude. +La vie solitaire "est celle ou la ferveur extreme de l'amour de Dieu +nous suspend a la contemplation de la vision divine, et nous faisant +abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse, +pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses celestes." Quelques +philosophes grecs, les Esseniens aussi, ont su s'y elever. Faut-il +prouver leur mepris des richesses? citons Pythagore, Crates, Antisthene, +leur mepris de la vie? Socrate "succomba pour la defense de la verite +comme un martyr certain de la remuneration;" le mepris de la douleur? il +eclate dans les stoiciens. Parlerons-nous de leur mepris des voluptes et +de la purete de leur vie? C'est en eux "que commenca cette beaute de la +chastete chretienne ignoree des Juifs." On voit dans les livres quels +soins, quels embarras sont attaches au mariage; Salomon a peint avec la +plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chastete +parait la vertu la plus agreable a Dieu, et l'histoire romaine abonde en +beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrece +et Virginie[281]. + +[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.] + +Quant a la science, les temoignages des saints nous apprennent combien +celle des philosophes nous est necessaire dans l'etude des lettres +sacrees, tant pour resoudre toutes les questions que pour eclaircir les +mysteres allegoriques, dont l'explication est souvent dans les +nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et +l'arithmetique. C'est la poesie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si +un chretien a le gout des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaitre +de fictions vaines? "Quelles sont les formes de style, les beautes +d'expression que ne presente pas la page sacree, _pagina divina_, toute +remplie des enigmes de l'allegorie et de la parabole, et presque partout +abondante en allusions mystiques? Quelles sont les graces d'elocution +que ne nous enseigne pas la langue hebraique, cette mere des +langues?.... Quels mets peuvent manquer a la table spirituelle du +seigneur, c'est-a-dire a l'Ecriture sainte, ou, suivant Gregoire, +_l'elephant nage et l'agneau se promene?_.... Qui, parmi les poetes et +meme parmi les philosophes, a egale saint Jerome pour la gravite de +la diction, saint Gregoire pour la douceur, saint Augustin pour la +subtilite? Dans le premier, vous trouverez l'eloquence de Ciceron, dans +les deux autres la suavite de Boece et la subtilite d'Aristote, et bien +plus encore, si je ne me trompe, en comparant les ecrits de chacun. +Que dire de l'eloquence de Cyprien ou d'Origene et de tant de docteurs +innombrables, tant grecs que latins, tous profondement verses dans +l'etude des arts liberaux?.... Mais comment les eveques et les docteurs +de la religion chretienne n'ecartent-ils pas les poetes de la cite de +Dieu, quand Platon leur interdit la cite du siecle? Bien plus, dans +les jours solennels des grandes fetes qui devraient etre employes +tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent a leur table les +bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils +celebrent jour et nuit la fete et le sabbat en leur compagnie; puis +ils les recompensent par de grands dons, qu'ils derobent aux benefices +ecclesiastiques, aux offrandes des pauvres, evidemment pour sacrifier +aux demons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les herauts +et pour ainsi dire les apotres des demons?.... Oui, ce qui se dit dans +l'eglise fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour +eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les +solennites de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent +sevrer leur langue de propos vains. Toute leur ame brule pour le dehors +et aspire a la cour des demons, aux conventicules d'histrions. C'est +la qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand +silence et la plus grande passion a la predication diabolique. Mais +apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du +sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'eglise de +Dieu les turpitudes de la scene. O douleur! il l'ose. O honte! il +l'accomplit; et devant les autels memes du Christ, toutes les infamies +sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des reunions +des fetes solennelles, sont dedies aux demons, et sous le voile de la +religion et de la priere, tous, hommes et femmes, ne semblent reunis que +pour satisfaire librement leur lascivete; et ainsi sont celebrees les +veilles de Venus[282]." + +[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.] + +Ce morceau offre quelque interet pour l'histoire du theatre. Il +prouve que certains jeux sceniques etaient connus des ce temps-la et +inspiraient un gout tres-vif aux classes superieures de la societe, et +meme aux grands de l'Eglise. Il indique egalement que ces scandaleuses +representations, qui ont longtemps souille les lieux saints, etaient +deja celebrees aux jours de fetes, et que si une partie du clerge +les tolerait, des esprits plus severes ne lui epargnaient pas les +remontrances. Mais on comprend que cette severite meme ne devait pas +ameliorer la position d'Abelard aupres de ceux qu'elle censurait, et ce +n'etait pas une tres-habile maniere de se bien mettre avec l'Eglise; +que d'etablir, pour justifier les philosophes, que bon nombre +d'ecclesiastiques etaient loin de les egaler en purete et en modestie. +Cette apologie qui tourne en invective, decele un esprit toujours pres +de franchir les bornes et de tourner contre le clerge les armes que +devaient un jour saisir les ecrivains reformes et les libres penseurs de +toutes les ecoles. Prise en elle-meme et au fond, l'argumentation est +hardie. Elle tend a mettre la foi philosophique au niveau de la foi +chretienne, en meme temps qu'a placer les moeurs des philosophes +au-dessus de celles des pretres. Si cette argumentation etait seule +et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes serieux sur le +catholicisme d'Abelard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, +et qui temoigne d'une intention sincere d'impartialite chretienne. +Nous allons le voir humilier non moins resolument aux pieds de la foi +l'orgueil et l'egarement de la philosophie. + +II. Au-dessus des ennemis du Christ, heretiques, juifs, gentils, ceux +qui contestent avec le plus de subtilite la sainte Trinite, sont les +professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant railles par Platon, +"ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art." Or cette philosophie est +comme le glaive acere dont "un tyran aveugle se sert pour tout detruire, +mais qui peut servir pour la defense: elle peut faire beaucoup de bien +et beaucoup de mal. On sait que les peripateticiens, que nous appelons +aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, reprime les +heresies tant des stoiciens que des epicuriens." Quant a ceux dont +l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a ete +condamnee, il y a longtemps, par Ciceron dans sa Rhetorique[283]. Saint +Paul s'est prononce maintes fois contre l'esprit contentieux et les +argumentations verbeuses. Et un pape, repetant les paroles de saint +Ambroise, a dit: "Les heretiques mettent dans la discussion toute la +force de leurs poisons[284]." Au temps ou nous sommes, les dialecticiens +s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis +la "meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse." En eux +est ce principe de tout peche qui precipita le premier ange de +la celeste beatitude, l'orgueil. "Les professeurs de dialectique +s'imaginent qu'armes des raisons les plus rares, ils peuvent tout +pretendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent +comprendre et discuter; et, pleins de mepris pour toutes les autorites, +ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que +ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et +l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singuliere, la science ramene a +l'ignorance." En s'attribuant a soi-meme le don que l'on tient de Dieu, +on le perd, et l'on s'egare d'autant plus qu'on avait ete mieux doue. +L'heretique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit +la preference de son jugement, c'est-a-dire qui prefere son propre +esprit a celui de Dieu. "Il devient alors presomptueux, impatient, +contentieux: il se forme a la dispute plus qu'a la discipline et aspire +a la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent +en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinite a la +similitude des corps composes d'elements, moins pour atteindre la verite +que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'elevent point a la +connaissance de celui qui resiste aux superbes et fait grace aux +humbles." Nul ne connait ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu: +nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maitre +interieur qui instruit sans paroles qui il lui plait. Aussi la vie +religieuse sert-elle plus a le comprendre que la subtilite d'esprit. +"Dieu aime mieux la saintete que le genie.... Ceux qui ont la ferveur de +l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et +ne puissent exprimer et demontrer tout ce que l'inspiration divine +leur fait comprendre? Plut a Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui +s'arrogent impudemment la maitrise en ecriture sainte, et qui ne +corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure! +Ils disent que l'intelligence speciale des enigmes divines leur a ete +donnee, que les secrets celestes leur ont ete confies; ils mentent. Ils +semblent se vanter ouvertement d'etre le temple du Saint-Esprit. Que du +moins l'impudence de ces faux chretiens soit ecrasee par les philosophes +gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en +raisonnant qu'en vivant bien." Qu'ils ecoutent Socrate, qui professait +qu'il ne pouvait rien que par la grace divine. "Qu'ils ecoutent les +philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils ecoutent leurs +maitres, eux qui meprisent les saints[285]...." + +[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhetorique est celle _ad +Herennium_, l'ouvrage de Ciceron qu'il cite de preference. Le passage +rapporte est extrait du livre II, XI.] + +[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22, +23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t. +VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.] + +[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.] + +"Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter +rationnellement, la decision de l'autorite n'est pas necessaire; mais ne +doit-il pas suffire a la raison qu'il lui soit demontre que celui qui +surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la +dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fideles +que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait +comprendre?" + +C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits +celestes eux-memes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils +de Dieu, dit Hermes, ne peut etre prononce par une bouche humaine[286]. +Dieu, "c'est-a-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit +nombre ou par les plus grands des sages," est _le Dieu inconnu; Incerti +Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu cache de l'Ecriture, le Dieu +inconnu de l'autel d'Athenes, le meme, ce semble, que cet autel de +la Misericorde, ou ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des +brachmanes, le sacrifice de la priere et des larmes, l'autel dont parle +Stace: + + Nulli concessa potentum + Ara Deum, mitis posuit clementia sedom. + +[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abelard ne cite, je crois, nulle part +Hermes qu'a l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eut +sous les yeux le texte ou la traduction de ces celebres apocryphes, le +Pimandre ou l'Asclepius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052, +etc., et _Sic et Non_, p. 45.] + +"Que repondront a tout cela les professeurs de dialectique, s'ils +veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs +affirment ne pouvoir etre explique? Ils se moqueront de leurs docteurs, +pour n'avoir pas tu la verite que Dieu leur inspirait, verite que +ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour +plus venerable ce qui surpasse davantage la portee de l'intelligence +humaine. Ils ne rougissent pas de declarer qu'ils entendaient et meme +disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des verites qu'ils +ne pouvaient demontrer; et meme ils se plaisaient tellement dans +cette obscurite que, sur les choses qu'ils auraient pu demontrer, ils +etendaient le voile litteral, pour que la verite decouverte et nue ne +fut pas meprisee a cause de la facilite de la comprendre." Les deesses +d'Eleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de +courtisanes, et se plaignirent qu'il les eut arrachees du sanctuaire de +la pudeur, parce qu'il avait donne l'interpretation de leurs mysteres, +"Oh! plut a Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, meme +en songe, detournes de leur presomption, et qu'on les vit cesser de nier +l'existence de l'incomprehensible majeste du Dieu supreme, parce qu'ils +ne l'entendent pas discuter avec une parfaite evidence[287]!" + +[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconte par +Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)] + +Mais voici l'objection: Que sert de dire une verite qu'on ne peut +expliquer? et voici la reponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque +chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excite a l'inquisition; +"l'inquisition enfante l'intelligence, si la devotion l'accompagne." Aux +uns a ete donnee la grace de dire, aux autres celle de comprendre. En +attendant, et tant que la raison ne se devoile pas, l'autorite doit +suffire. "Il faut s'en tenir a la maxime connue: ce qui est admis par +tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas etre +contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer, +d'autant que ce que l'infirmite humaine peut demontrer n'est pas +grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhesion que nous +arrache l'evidence rationnelle. Nul merite aupres de Dieu, quand on ne +croit pas a Dieu, mais a de petits arguments qui trompent souvent, et +qui peuvent a peine etre saisis, meme quand ils sont raisonnables[288]." + +[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec +ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au +precedent chapitre, p. 201 et 205.] + +La derniere objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser +une foi qui ne peut etre defendue, faute de raisons evidentes pour la +soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maitres +qui ont enseigne cette foi. "Nous tenons du seul Boece tout que nous +savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui +que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous +savons que c'est encore lui qui a disserte sur le dogme de la Trinite, +exactement et philosophiquement, en se conformant a la classification +des dix categories[289]. Accuseront-ils le maitre meme de la raison, et +diront-ils qu'il s'est egare dans l'argumentation, celui de qui ils +font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maitre n'aura pas apercu ce +qu'apercoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on +peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne a leur impudence; qu'ils +nous enlevent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point epargner +leurs maitres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que +par les lacs des sophismes ou deja ils sont eux-memes enveloppes, ils +n'entrainent pas les autres dans la fosse ou ils sont tombes. Pour +eviter un tel danger, il ne reste qu'a demander a Dieu un remede contre +la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent +de detruire son temple par les coups redoubles du belier de leurs +arguments. + +[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages theologiques +soient de Boece. (c. 1, p. 160.)] + +"Mais enfin, puisque l'importunite de ces querelleurs ne peut etre +reprimee par l'autorite ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut +absolument leur resister par le raisonnement humain, nous avons resolu +de repondre aux fous suivant la folie, et de pulveriser leurs attaques +par les moyens qui leur servent a nous attaquer[290]." + +[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.] + +Ici Abelard, rentrant peut-etre plus completement dans sa vraie pensee, +revient a l'idee qu'il faut prendre aux incredules leurs armes, et les +confondre par leurs propres arguments. "Si cette obscurite si profonde +aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le +genie, et si a tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne +suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point +pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas +moins en elle-meme, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que +personne ne m'impute a presomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai +pas accompli; mais qu'il pardonne a une intention pieuse qui suffit +aupres de Dieu, si l'habilete fait defaut. Tout ce que nous exposerons +sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non +la verite, une certaine ressemblance et non la chose meme. Quel est le +vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux +raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes +veulent que je m'ecarte de la pensee et du langage catholiques, qu'il me +pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, pret que je suis +toujours a donner toute satisfaction en effacant ou corrigeant tout ce +qui sera mal dit, lorsqu'un fidele m'aura redresse par la vertu de la +raison ou l'autorite de l'Ecriture[291]." + +[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de +l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.] + +III. La trinite des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292]. +"La religion de la foi chretienne tient invariablement, croit +salutairement, affirme constamment, professe sincerement que le Dieu un +est trois personnes, le Pere, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul +dieu et non plusieurs dieux, un seul createur de toutes choses visibles +et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des +personnes." Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois +personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune +soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance +de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une +puissance, une majeste, une gloire, une raison, une operation; en un +mot, la seule exception a l'unite divine est dans la difference des +proprietes; celle d'une personne ne peut jamais etre transportee dans +une autre, car elle ne serait plus propriete, mais communaute. + +[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.] + +Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent etre entendues que +d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est +inengendre, cela ne peut s'entendre que du Pere, car le Saint-Esprit, +qui n'est pas engendre, n'est pas pour cela inengendre. Ce qui n'est pas +juste n'est pas necessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre. +Certaines choses peuvent etre dites de Dieu qui s'appliquent soit +collectivement, soit separement, a toutes les personnes ou a chacune; +ainsi Dieu, Seigneur, Createur, Tout-Puissant, Eternel, etc., cela +peut se dire de toute la Trinite et de chaque personne de la Trinite. +Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom +meme de Trinite: Dieu est la Trinite, Dieu est pere; le Pere n'est pas +la Trinite, Trinite est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y +a un nom, un seul qui convient a chacune d'elles, mais non a toutes +ensemble, c'est le nom meme de personne; il convient a toutes, mais +separement et non simultanement. + +Dans cette trinite des personnes, aucune n'est substantiellement +differente des deux autres, aucune n'en est numeriquement separee; +chacune est differente de chaque autre seulement par la propriete, non, +encore une fois, dissemblable substantiellement ou numeriquement, comme +le croit Arius. Ainsi le Pere n'est pas autre chose (_aliud_) que le +Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas +autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci +n'est pas celui-la, mais il est ce qu'est celui-la. Socrate est +different numeriquement de Platon, c'est-a-dire qu'il est autre par +la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose, +c'est-a-dire qu'il n'est pas substantiellement different, puisque tous +deux sont de meme nature, quant a la communaute de l'espece: l'un et +l'autre est homme. + +"Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu." Car tout ce qui existe dans la +nature ou est eternel, et c'est Dieu, ou a commence, et vient de Dieu; +hors de la, il n'y a que le peche et l'idole, qui sont nos oeuvres et +non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont +Dieu meme. Si l'on pretend que les qualites de Dieu soient en lui, sans +etre ni lui ni creees par lui, mais qu'elles demeurent eternellement en +lui ou sont coeternelles a la divine substance dans laquelle elles +sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou +accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent +la substance de Dieu, elles sont alors anterieures (_priores_) a Dieu, +comme la raison est dite anterieure (_prior_) a l'homme, etant sa forme +constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitue par la +substance de la divinite et la sagesse, il serait un tout compose de +matiere et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les +qualites lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux +accidents, proposition condamnee par tous les philosophes et tous les +catholiques. L'accident peut etre ou ne pas etre, il est mutable, +omissible, il depend de l'alterabilite du sujet; on peut dire qu'il est +la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec +la nature divine? La sagesse ne pouvant etre en Dieu une forme ni +substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de meme la +puissance, et de meme les autres attributs. + +Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique, +incomparable, au dela ou au-dessus de la substance; de meme, les +proprietes qui sont dans cette substance ne peuvent etre regulierement +appelees formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la +distinction des personnes; et cette difference n'est pas celle de la +personne de Socrate a celle de Platon, les trois personnes n'ayant +qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la meme essence +ou la meme substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut +que l'identite d'une substance unique, l'unite indivisible de l'essence, +ne fasse pas obstacle a la diversite des personnes, et ne nous conduise +pas a l'erreur de Sabellius; il faut que la diversite des personnes ne +soit pas un empechement a l'unite de la substance, et ne nous jette pas +dans l'erreur d'Arius. + +On ne voit pas bien comment Abelard conciliera ces idees generales avec +l'attribution de la puissance au Pere, de la sagesse au Fils, de l'amour +au Saint-Esprit, et aucun theologien qui adopte en tout ou en partie +cette repartition ne nous a paru clair et consequent. Abelard ne +l'abandonne pourtant pas, et il presente meme d'une maniere specieuse la +reserve d'une part, eminente dans la puissance en faveur du Pere, car +les autres attributions ne sont pas contestees. Tout ce qui concerne la +puissance est, dit-il, attribue au Pere; d'abord la creation est tiree +du neant, et le Pere cree par son Verbe, non le Verbe par le Pere; c'est +le Pere qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils +(Galat., iv, 4) de qui il est ecrit qu'il s'est rendu obeissant a son +Pere (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Pere que le Fils +invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le +Pere lui a fait. Quant a la sagesse dans le Fils, elle est nommee +textuellement dans l'Ecriture, Saint Jean dit aussi que le Pere a donne +tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_ +est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de +Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; a lui donc +tout ce qui vient de la bonte. Ainsi la distinction des trois proprietes +se justifie. "Le dialecticien peut etre le meme que l'orateur, mais son +attribut comme orateur n'est pas le meme que comme dialecticien[294]." + +[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.] + +[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.] + +Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites necessaires +de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse +merveilleuse de subtilite a derouler devant lui; mais il faudrait la +donner tout entiere, car elle brille surtout par les details, par cette +methode minutieuse qui ne neglige aucune des formes successives du +raisonnement, qui poursuit la meme pensee sous toutes les expressions +possibles de la science. La grandeur manque a cette discussion, mais non +la rigueur, la sagacite, l'opiniatrete; les mathematiques seules offrent +des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable +et superieure encore comme instrument d'analyse a la langue systematique +des peripateticiens du moyen age. + +Nous renoncons a donner, meme par echantillons, cette controverse, qui, +serieuse pour le fond, semblerait puerile de formel mais nous devons +dire qu'elle nous parait embrasser tout l'ensemble des objections +elevees de tout temps contre le dogme par les adversaires du +christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinite au nom de +l'unite; huit, la Trinite admise, sont dirigees contre l'unite; toutes +reviennent a cette argumentation: La Trinite est nominale ou reelle. +Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent +etre donnes a la divinite, autant elle devrait compter de personnes, et +il est etrange que des noms, accidents passagers des langues humaines, +constituent des choses eternelles. Reelle, la Trinite est la triplicite +de substance, car l'unite de substance est la condition de toute +realite: trois personnes reelles ne peuvent etre consubstantielles. Que +devient alors l'unite de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire +qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles different en quelque +chose, et si elles different, l'unite numerique de l'essence est +impossible. La question qu'Abelard resume ainsi, Gregoire de Nazianze la +posait dans ces vers: + + [Grec: + Pos e triazet, e trias palin + Enizet: + (XI, de Vit. sua.)] + +Abelard a raison de dire que toute la difficulte scientifique de ces +objections est celle de concevoir la diversite des personnes, sans leur +assigner aucun des modes de difference admis par les philosophes; mais +il ajoute aussitot que la nature singuliere de la divinite doit bien +exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la +sagesse incarnee seule l'a dit: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Mais +c'est un esprit aupres duquel tout autre est corporel et grossier. Nos +docteurs, "qui ramenent tout a la logique," n'ont pas meme ose mettre +Dieu au nombre des choses, a peu pres par le meme scrupule qui decidait +Platon a inserer entre nulle substance et quelque substance, entre le +neant et les realites actuelles, son _Hyle_, cet etre informe, matiere +universelle qui n'est aucun etre et d'ou tous les dires sont pris, +_materia, mater rerum_. Aux difficultes de la science humaine, il y a +donc une premiere reponse generale dans cette parole de saint Jean: "Ce +qui est de la terre parle de la terre." (III, 34.) Souvenez-vous que, +comme votre science, votre langage est terrestre. Les maitres n'osent +faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, apres +cela, de concilier la divinite et vos dix categories, ou plutot +distinguez profondement l'incree du cree, et tachez d'avoir deux +langages. + +N'imitez pas cependant ces heretiques d'hier, theologiens en titre, qui, +du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut etre +Pere, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les proprietes des +personnes sont necessairement reelles en dehors de son essence, si +l'on ne veut que la Trinite s'evanouisse. Il ne faut pas chercher une +difference plus grande entre Dieu le Pere et Dieu le Fils qu'entre un +homme pere de celui-ci et le meme homme fils de celui-la. S'il est vrai +qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter +un autre nom que Dieu. Les proprietes des personnes sont donc des +relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par +disjonction on dit Dieu le Pere, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est +une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne +s'agit point de relation a une autre personne. Le terme auquel le +premier terme est relatif manque, ou plutot les relations de Dieu sont +a Dieu meme: le Pere est pere de Dieu, le Fils fils de Dieu, le +Saint-Esprit procede de Dieu; aussi la theologie appelle-t-elle les +relations _relations interieures de la divinite_[295]. + +[Note 295: "Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria." +(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La reponse a cette objection repose sur +une difference entre _tres_ et _tria_, conforme egalement au langage +dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte +a _personae_) et au texte de l'Evangile: [Grec: kai outoi oi treis +en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par +malheur en grec [treis] ne peut se rapporter a _personnes_, [Grec: +prosopa].] + +Les trois personnes ne sont pas necessairement trois etres, trois +choses, _tria_; cette expression synthetique _la trinite des personnes_ +n'emporte pas une division necessaire de ses elements, pas plus que _le +vingt et unieme_ n'est separement _le vingtieme et le premier_, pas plus +que _la demi-maison_ n'est divisement _la maison_ et _la demie_, pas +plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou cree. Dieu est trois +en ce sens qu'il est triple de propriete ou de definition; il n'est +multiple qu'en personnes, c'est-a-dire en proprietes personnelles. +La similitude entre les personnes n'entraine aucune distinction +substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses +qui different numeriquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que +par les proprietes, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude? +La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs +rapports, et cependant elles ne sont pas choses separees numeriquement; +elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est a la fois +conclusion et proposition. + +Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu, +essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des +deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs +essences divines. Il faut repondre en contestant ce passage du singulier +au pluriel. Socrate est le frere d'un homme, Platon est le frere d'un +autre; Socrate et Platon sont-ils freres? Deux hommes sont chacun une +intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas +une chose? Chaque etre a sa duree, ou dure son temps; y a-t-il donc des +temps differents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un +homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme; +coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours +qu'un homme. D'ou vient donc que parce que chaque personne de la Trinite +est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait +trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout depend donc de +l'idee qu'on se fait de la difference qui constitue chaque personne. +Il est enseigne que c'est une difference de definition, non d'essence. +L'honnete et l'utile ne sont pas la meme chose, ils se definissent +differemment, quoique l'honnete soit utile. L'orateur et le grammairien +ne sont pas identiques, quoique la meme essence soit le sujet du +grammairien et de l'orateur. Ainsi le Pere et le Fils sont differents +avec la meme substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit +quelquefois _le Pere est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu +comme le Pere, tuais non qu'il soit par les proprietes le meme que +(_idem quod_) le Pere. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux +termes; "encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit +point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans +le sens propre, ni les pousser au dela de ce que prescrit l'usage et +l'autorite." De ce qu'on dit que Dieu ne connait pas les mechants, +doit-on conclure que Dieu ne connait pas tout? Ces mots: _J'adore la +croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportes +des creatures au createur, les noms de pere et de fils acquierent +une signification speciale, expriment une relation qui n'a point +sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discretion, +c'est-a-dire le plus grand effort de discernement, est necessaire. +Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles +d'Athanase, conduire a la confusion des personnes, _neque confundentes +personas_. En vain invoquerait-on la regle du syllogisme: Tout ce qui +s'affirme du predicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B +soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, des qu'une chose +est dite d'une autre chose, tout propre du predicat etait propre du +sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce +corps est ce qui ne s'aneantit pas, cet homme est ce qui ne s'aneantit +pas. Les distinctions du bon sens doivent presider a l'emploi des regles +de l'art. + +La relation qui constitue la propriete de chacune des trois personnes, +a quelque chose de mysterieux; elle ne rentre pas exactement dans les +cadres de la science, elle ne peut donc etre exprimee que par des +similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont +permises, mais il faut s'en defier, aussi les voyons-nous employees dans +cet ouvrage avec beaucoup de reserve. Celle du sceau d'airain fait place +a une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brievete +et precision qu'Abelard en use pour expliquer, en quelque maniere, la +generation du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_), +comme l'espece est du genre, la sagesse divine, etant une certaine +puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens +l'homme est la meme chose que l'animal, l'image de cire la meme chose +que la cire, mais sans reciprocite. Semblablement, le Fils est de la +meme substance que le Pere, la sagesse est essentiellement puissance, +mais il n'y a pas identite absolue. La sagesse est comme une partie +de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est +indivisible. Le Fils est du Pere comme la sagesse est de la puissance, +voila la generation. Quel mode de generation? Le Pere ou la puissance +est-il matiere, cause, principe, antecedent quelconque du Fils ou de +la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit etre prise au propre: la +matiere est assujettie a la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose +l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne +s'applique point a un etre eternel qui a dit de lui-meme: _Principium +qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut etre +l'antecedent de Dieu meme[296]. Aucune priorite d'essence non plus que +de dignite n'est possible entre les personnes divines. Le Pere n'est +point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Pere et +par le Pere; mais cette difference ne constitue aucune superiorite. La +generation ne constitue aucune priorite, parce qu'elle ne suppose aucune +succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-meme et +n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de generation +eternelle: le Fils est engendre toujours (_gignitur_), et toujours il +est engendre (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinite +sont coeternelles[297]. Resterait a examiner ce que c'est qu'etre d'un +autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir +un autre pour cause, principe ou matiere, ou tout au moins si cela +n'exprime pas la generation d'une substance detachee d'une autre +substance; mais c'est la precisement ce qu'Abelard ne discute pas. Il +affirme, et c'est tout. Il pose les expressions recues, consacrees, et +s'abstient de les definir a fond. Ce parti pouvait etre le plus sage, +mais bien plus sage encore il eut ete de dire sans commentaire et comme +axiome, non de la raison, mais de la foi: "Jesus-Christ est le fils de +Dieu et il est Dieu." + +[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Eglise +meme ne l'exige. Plus d'un Pere a, sans encourir aucune censure, employe +des expressions qu'Abelard s'interdit, et il cite ici meme, en les +desapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisement a +l'heresie, par exemple que le pere est _la cause_ de sa sagesse, qu'il +est _le principe_ de la divinite, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)] + +[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a ete conteste. +L'auteur d'une dissertation contre Abelard (_Anonymus Abbas_) trouve +contraire a la dignite du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement +engendre, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendre, +semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl. +Cisterc_. t. IV, p. 251.)] + +Abelard ne s'en est pas tenu la; l'Eglise ne s'en tient pas la. +Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle declare +incomprehensible. Le philosophe etait donc autorise a s'efforcer de +_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des +mysteres. C'est pourquoi il n'a rien neglige pour etablir methodiquement +la foi touchant la Trinite, "cette foi qui lui parait ne manquer a +personne." Independamment des citations des anciens, ceux-memes, dit-il, +qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le pere, Dieu +le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idee. Demandez-leur +s'ils croient a la sagesse de Dieu, s'ils croient a sa bonte: cette +croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus eloignes de +nous. C'est pour eux qu'il est ecrit: "On croit du coeur a la justice." +(Rom. X, 10.) + +"Voila, dit Abelard en finissant, ce que nous avons ose ecrire +touchant la plus haute et incomprehensible philosophie de la Divinite, +incessamment force et provoque par l'importunite des infideles, +n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne pretendant pas enseigner +la verite que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se +glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la verite, +mais le combat. Attaques, si nous pouvons leur resister, il doit suffire +que nous nous defendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne +triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils +nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous +aussi nous avons de preference, recherche celles qu'on ne saurait +pleinement entendre, si l'on n'a consacre ses veilles aux etudes +philosophiques et surtout dialectiques. Il etait vraiment necessaire que +notre resistance a nos adversaires usat des moyens qu'ils acceptent, nul +ne pouvant etre accuse ou refute que sur les points accordes par lui, +pour que ce jugement de la verite fut accompli: _Sur le temoignage de ta +propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298]." + +[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.] + +On ne sait plus guere la theologie; et peut-etre pensera-t-on que ces +distinctions infinies sur la nature de la Trinite sont l'oeuvre speciale +du genie subtil d'Abelard, tout au moins un produit passager de l'esprit +ingenieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une +collection dangereuse d'idees hasardees et d'heresies en germe. Qu'on se +rassure, Abelard a tres-peu invente. Sauf quelques arguments de detail, +il ne sort pas du cercle trace par les theologiens. Des questions qu'il +parcourt, bien peu ont ete inconnues des Peres de l'Eglise; toutes se +sont perpetuees dans les ecoles de theologie. Nous devons meme ajouter +qu'en general les solutions qu'il donne sont legitimes, et que, meme sur +les points abandonnes a l'appreciation des docteurs, sur les _questions_ +restees _ouvertes_, il se decide communement pour le sentiment le plus +correct et le mieux autorise. Il faut ici qu'on daigne nous en croire, +sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas +Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les +docteurs de l'ecole, mais tous les theologiens serieux jusqu'au XVIIIe +siecle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus +de scolastique, on verra que les questions traitees par Abelard, et +bien d'autres non moins subtiles, non moins delicates, font une partie +essentielle de la science theologique, et sont assez souvent resolues +par les meilleures autorites dans le meme sens que par le docteur auquel +saint Bernard disait anatheme. + +Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de +l'orthodoxie, irreprochable dans Abelard. Au reste, on en va mieux +juger. + + + +CHAPITRE IV. + +DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS. + +Arretons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine +d'Abelard touchant la nature de Dieu, a ete jugee, comment nous devons +la juger nous-memes. De toutes ses theories, sa theorie de la Trinite +fut la plus fatale a son repos. Pour elle, il fut condamne a Soissons, +et lorsque vingt ans plus tard il eclairait et completa son premier +ouvrage par un second, c'est encore de ses idees sur la Trinite qu'il +eut principalement a repondre devant le concile de Sens. Contre ce point +capital de sa theologie, les griefs de l'Eglise sont deposes dans les +ecrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier +de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, +le veritable auteur de la perte d'Abelard[299]. C'est la que nous irons +chercher ces griefs pour les exposer et les discuter. + +[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abael, ad vener. +Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr. +Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P. +Abael. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc. +laudun., _Epistola adv. P. Abael_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed. +1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de +Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas ete +publie. Il etait dirige contre Abelard, P. Lombard, Gilbert de la Porree +et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai +en a donnes. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S. +Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr. +error. Abael. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues +et Richard de Saint Victor ont aussi critique ou indirectement refute +certaines opinions d'Abelard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol., +1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II, +para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de +Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des +epitres de saint Anselme soit dirigee contre Abelard; mais c'est une +erreur evidente.] + +I. + +La methode generale d'Abelard etait le premier. Il veut traiter +l'Ecriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry, +et il controle la foi par la raison. Par la, dit Gautier de Mortagne, +il a ramene la foi a n'etre qu'une simple opinion. Et dans la lettre +celebre ou saint Bernard, s'adressant au pape, reunit et discute les +principaux chefs d'accusation, il commence par celui-la[300]. + +[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._, +t. I ep. cxc. et t. II, p 610.] + +"Nous avons en France un theologien nouveau, devenu tel d'ancien maitre +qu'il etait, et qui apres s'etre joue des son premier age dans l'art +dialectique, s'egare maintenant dans la science de l'Ecriture sainte. +Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et deja condamnes, les +siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de +toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre, +il ne daigne rien ignorer, excepte la sainte ignorance (_nihil proeter +solum nescio quid nescire_), il leve la face vers le ciel et scrute les +profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots +ineffables qu'il n'est pas permis a l'homme de prononcer. Et pret a +rendre raison de tout, il presume des choses au-dessus de la raison, +contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet a la +raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de +plus contraire a la foi, que de refuser de croire a rien de ce qu'on ne +peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpreter cette parole +du sage: _Qui croit vite est leger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire +vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon +n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la +credulite mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape +saint Gregoire nie qu'elle ait aucun merite, si la raison humaine +l'appuie de son experience." + +Abelard n'a jamais pretendu surprendre par le raisonnement les secrets +de Dieu, ni sacrifier la foi a la raison. Sans doute il a mal a propos +applique a la foi religieuse une parole de l'Ecclesiastique, qui n'a +trait qu'a la credulite dans les relations des hommes; c'est une maxime +de morale pratique, on meme de prudence humaine, comme il y en a tant +dans les livres du Sage; ce n'est point une regle de foi. Mais quel est +le theologien qui ne s'est jamais empare de passages de l'Ecriture, pour +leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens litteral +et du sens figure semble tout autoriser d'avance. Dans les ecrivains +sacres, dans les predicateurs, bien des citations sont des applications +ingenieuses plutot que des temoignages directs. Il faut donc ecarter +le texte et voir la pensee. Quand Abelard dit qu'on doit comprendre +ce qu'on enseigne, il repete ce que saint Augustin, qu'il cite, avait +exprime presque dans les memes termes[301]. Cette pensee ne cesse d'etre +la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une +methode theologique. Il s'agit alors de la question generale de +l'application de la raison a la foi. + +[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos +chapitres precedents _passim._] + +Faut-il dans l'etude de la theologie mettre la raison humaine en +interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est +apparemment aussi indefectible que l'Eglise, et la foi la plus absolue +maitrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre a la +lettre certains anathemes des saints et meme des apotres, pour professer +en these l'incompatibilite radicale de la raison et la foi, tous les +ecrivains sacres protesteraient a l'envi. Quand tout est calme, quand +on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point +d'apologistes qui ne cherchent a concilier ces deux choses, la foi et la +raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'a un certain point_; +toute la difficulte git dans l'appreciation des droits respectifs, et +dans la fixation des conditions de l'alliance. De la vient qu'on trouve +dans les auteurs des passages contradictoires, et tantot pour, tantot +contre la raison. Tout chretien est rationaliste, tout chretien est +croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison, +temoigne d'une adhesion sincere a la foi chretienne, d'un attachement +scrupuleux a la tradition, nous parait irreprochable, au moins tant +qu'il reste dans les termes generaux. Dans ces termes, nous croyons a +l'entiere innocence d'Abelard. Il s'est bien propose d'enseigner, ou +plutot de _defendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a +declare, la foi des apotres, non une foi nouvelle; voulant expliquer +le dogme plutot que le prouver, le rendre intelligible plutot que +demonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui +tiennent a se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les +raisonneurs infideles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il +parle avec soumission de l'autorite, avec respect de l'Eglise, avec +modestie de son entreprise, avec defiance de ses lumieres[302]. + +[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._, +l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.] + +Mais sortez des termes generaux, et peut-etre concevrez-vous mieux +les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les +consequences auxquelles l'a conduit sa methode etaient fausses ou +dangereuses, sa methode serait suspecte; il faudrait au moins se defier +de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant +immediatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il a +condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'averer jusqu'a quel +point les oeuvres d'Abelard deposent contre sa foi, il faut savoir si +chez lui domine le principe de l'autorite ou le principe de l'examen; +car de la depend l'esprit d'un livre. Les etudes anterieures d'un +ecrivain, ses ouvrages publies, le tour de ses idees, le genre de sa +renommee, tout determine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons +que toutes ces circonstances se reunissaient pour denoncer Abelard, en +quelque sorte, des qu'il s'avisait de theologie. Chretien de coeur, +orthodoxe d'intention, il etait rationaliste par la nature et les +antecedents de son genie; il n'avait touche a rien sans innover en +quelque chose; il s'etait constamment targue de penser sans maitre, ou +meme de faire changer de maitre a l'esprit humain, pretention de mauvais +augure et de funeste consequence. + +Le rationalisme chretien n'est pas formellement defendu ni condamnable +de plein droit. Certaines ecoles theologiques le redoutent et le fuient; +pour toutes, il est sur une pente perilleuse, et l'on ne citera pas, je +crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommande; mais il est +permis, et d'imposantes autorites ne lui manqueraient pas. Parmi les +Peres, Origene, si l'on doit lui donner ce nom, a ete le premier, dans +toute la force du terme, un chretien rationaliste, mais il a failli, +et pour cela peut-etre. Voyez avec quel soin Abelard se justifie de le +citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jerome[303]. Le modele du +philosophe chretien, le type d'une orthodoxie raisonnee, parait etre +saint Augustin; et encore dans notre temps, ou les triomphes et les +exces du rationalisme ont fait verser les ecrivains sacres du cote de +l'autorite, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire +qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus +deteste peut-etre depuis deux siecles par les defenseurs en titre de +l'unite, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'ecrivit n'entendait +certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire, +il a scandalise l'Eglise. Ne nous etonnons donc pas qu'Abelard, qui +met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses +hardiesses, ait pu s'egarer lui-meme, ou du moins commettra la faute +d'inquieter la clerge. D'autres noms sont venus a son aide; il s'est +reclame de saint Jerome, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui, +Bede avait allie la theologie aux connaissances philosophiques; on +celebrait dans l'Eglise la dialectique de Lanfrano de Pavie et de +Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donne une theorie de Dieu et +de la Trinite qu'on n'a point denaturee en la traduisant sous ce titre: +_le Rationalisme chretien_[304]. Mais Abelard a, plus hardiment, plus +librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme +les procedes de la science et les formes de la logique. Les erreurs, +inevitables peut-etre en tout traite de theologie, ne pouvaient donc lui +etre pardonnees; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a +moins condamne sa pensee que son exemple. + +[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p. +1109.] + +[Note 304: _Le Rationalism chretien a la fin du XIe siecle ou Monologium +et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.] + +L'Eglise s'est placee dans une position difficile; elle ne s'en est +pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir a ces deux termes absolus et +contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siecle; elle n'u +pu prononcer un divorce eternel entre la foi et la raison, Comment, +en effet, abjurer l'humanite? Tout homme en lui-meme a deux esprits, +l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu +comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit, +ou pourquoi il veut croire. Le chretien est homme, et a mesure que son +intelligence est plus developpee, il eprouve plus vivement le besoin +de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les +conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de +plus eleve. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent, +a un degre quelconque, en savoir plus que les sages inspires du +Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un +saint Jean, soit pour la purete, la hauteur, l'ordre, la clarte meme de +l'expression, inferieure aux doctrines des ecoles profanes. Il tend +donc a faire de la religion une science, et cette tendance du chretien +eclaire a ete de bonne heure celle de la societe chretienne. Entre +la foi et la philosophie, l'Eglise a place quelque chose qui n'est +absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et +qu'on appelle theologie. La theologie est par sa nature une chose +rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle; +en elle viennent se rencontrer et se developper les deux esprits qui +subsistent dans l'homme et dans l'Eglise; toute theologie est une +certaine alliance de la raison et de la foi. + +Dans les rares instants ou l'Eglise est paisible et ne se croit point +d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, a d'autres +moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilite. +Suivant les temps, les ecoles, les questions, ces deux esprits se font +ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils +transigent ne demeurent point invariables. Des que la guerre se declare, +des que les positions longtemps respectees sont entamees ou paraissent +menacees par le raisonnement, le sein de la theologie se dechire. ta foi +se defend en reduisant autant qu'elle peut la part laissee a la raison; +la raison avance en tachant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concede +a la foi, jusqu'a ce qu'enfin, poussees aux dernieres hostilites, l'une +et l'autre prononcent ce mot insense: Tout ou rien. Pretention vaine, +impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour +reussir, aurait d'abord a changer l'humanite. A la guerre succede +l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complete ni la paix +profonde; toujours deux esprits vivent dans, la societe chretienne; +mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caracterise les temps, les +sectes, les hommes. On distingue toujours deux ecoles et au besoin deux +partis. A quelque age que vous preniez la theologie, dans quelques +limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisee ou +prete a l'etre. Vous entendrez soutenir ici que la foi, superieure a la +raison, accepte a peine son secours et ne peut qu'etre compromise par +son alliance; la, qu'elle n'a rien a redouter de la raison, parce +qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie. +L'autorite spirituelle en general, l'Eglise gouvernante penchera vers +la foi par l'autorite; la pensee isolee du docteur, la meditation de +l'ecole inclinera vers la foi par l'examen. Sans pretendre que l'une +soit toujours entrainee a un superstitieux absolutisme, sans accorder +que l'autre se laisse toujours aller a la revolte et a la licence, je +crois vrai que de chaque cote s'elevent ces funestes ecueils ou si +souvent l'orgueil humain fit echouer la verite; et il faut bien convenir +que l'Eglise, prenant quelquefois l'ecueil pour le port, ne s'est pas +toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie. + +Saint Bernard et Abelard representent les deux esprits au XII siecle. +Mais ni l'un ni l'autre n'a pousse son principe aux dernieres +consequences. Saint Bernard, qui avait peut-etre la tyrannie dans l'ame +comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point +aux extremes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le +philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui. +Abelard, quoiqu'il fut de nature opposante, et qu'un des merites de +son esprit fut l'independance, glissa moins encore sur la point de la +revolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidele sujet de +l'Eglise, il allia les temerites de l'intelligence avec la volonte +sincere de rester dans l'unite. + +La raison peut penetrer dans la theologie, soit pour exposer le dogme, +soit pour en etablir la verite. De la deux nationalismes, l'un plus +reserve, l'autre plus radical. Le premier se borne a faire voir comment +il faut comprendre les dogmes; le second aspire a montrer pourquoi il +faut les croire, et celui-ci risque plus de s'ecarter de la foi que +celui-la. Ce n'est pas que l'un ne se lie a l'autre. Demontrer la foi +due aux dogmes, ne va guere sans dire a quels dogmes; expliquer +comment ils doivent etre compris, c'est les supposer ou les prouver +comprehensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans +un cas, les eclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est evident, +toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de legitimer +la foi, est plus perilleuse, et peut conduire a rendre la religion +justiciable de la philosophie. + +Cette derniere entreprise ne fut pas celle d'Abelard. Sa methode est +essentiellement l'exposition raisonnee des mysteres, non la recherche +de leurs titres a la croyance. Mais, en s'attachant a bien expliquer le +sens des points de foi, il est amene par le procede dialectique a les +rapprocher a un tel degre des verites philosophiques, qu'on dirait +qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable, +_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir +mis en question les verites de la foi, sans avoir affiche la derniere +pretention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en +definitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on pretendre en effet +au dela de cette conclusion derniere: La foi, c'est la raison? + +Cependant ces mots pourraient encore etre entendus chretiennement. Qu'on +y songe, le rationalisme incredule dit: la raison exclut la foi; a +l'autre extremite, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux poles +se placent deux opinions moderees et pourtant divergentes, qui diraient, +l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison. + +Tout ceci prouve que le principe d'Abelard ne peut etre definitivement +juge que par les consequences qu'il en a tirees. + +II. + +Prenons donc qu'il n'a point eleve la question: Faut-il croire les +dogmes? mais, pose qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de +ceux qu'il faut croire? + +Voici la premiere erreur d'interpretation que lui reproche saint +Bernard: "Il etablit que Dieu le Pere est une pleine puissance, le +Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance." A cet +article, place en tete de tous les actes d'accusation[305] Abelard a +toujours repondu par une formelle denegation: "Ce sont paroles que +je repousse et deteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme +heretiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que +leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes ecrits, je me declare +non-seulement heretique, mais heresiarque[306]." + +[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in +Proefat_.--D'Argentre, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p. +19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist. +litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.] + +[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.] + +Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette reponse; un autre censeur, +reste inconnu, est revolte d'un tel mensonge. Des benedictins modernes +s'etonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abelard ait +entendu contester au Pere et au Fils la toute-puissance divine, ce qui +eut ete lui contester la divinite? Il n'y a qu'un Dieu, dit-il, il n'y a +qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est +le Tout-Puissant. Des le concile de Soissons, il avait professe +cette maxime de saint Athanase en presence de son juge incertain et +trouble[308]. Et cependant il a dit: "Posons Dieu le Pere comme la +puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considerons +que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la +puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonte, designee par le +nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse; +etre bon n'est pas etre sage ou puissant.--La sagesse est une certaine +puissance, tandis que l'affection de la charite appartient plus a la +bonte de l'ame qu'a sa puissance.[309]" Que signifient donc ces paroles? +Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle +puissance? Mais la pensee contraire ressort constamment et clairement de +la foi et de la doctrine d'Abelard. Il y aurait injustice, meprise a +lui reprocher une induction eventuelle ou possible, comme une maxime +etablie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation. + +[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_., +t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput. +anon. Abb_., 1, I, p. 240] + +[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p. +1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p. +382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.] + +[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et +1329.] + +Voici son idee generale. Dieu est une seule substance et trois +personnes: les personnes ne sont donc pas differentes de substance, +ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes +autres personnes. Alors elles ne peuvent differer que par leurs +caracteres propres, ou leurs proprietes. Ces proprietes ne sont pas +celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer +par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient +chacune une ou plusieurs proprietes personnelles, ou distinctives de +chaque personne. Cette propriete, c'est au moins pour l'une d'etre +le Pere, pour l'autre le Fils, pour la troisieme le Saint-Esprit. Le +caractere distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout +se reduirait-il a une denomination, non a une designation? Ce parti +incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Eglise. +La regle est de croire le Pere _inengendre_, le Fils _seul engendre_, +le Saint-Esprit _procedant_. Chacun de ces attributs est distinctif, +exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que +cette distinction de personnes dans la Trinite correspond a une certaine +diversite, moins dans les attributs que dans les operations de la +Divinite? L'Eglise ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de +voir eminemment dans le Pere la puissance, dans le Fils la sagesse ou +l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonte ou l'amour. Le Symbole des +apotres nomme _le Pere tout-puissant_; le Fils seul est appele Verbe, +dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Gregoire. +C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou +la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonte[310]. Cette repartition +des attributs divins, Bede, dont l'autorite etait si grande _dans la +latinite_, l'avait admise et propagee. Je conjecture que c'est de lui +surtout qu'Abelard l'avait empruntee. Pierre Lombard l'a plus tard +adoptee, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des +livres a l'etat de lieu-commun[311]. La trouvant recue, Abelard a pu en +inferer qu'elle avait quelque realite, et qu'elle devait concorder +avec la distinction fondamentale de Pere, de Fils, de Saint-Esprit, de +non-generation, de generation, de procession. Substituant donc a ces +trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonte, il a conclu +que, comme on dit: le Fils est engendre du Pere, et le Saint-Esprit +procede du Pere et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est +engendree de la puissance, et la bonte procede de la puissance et de la +sagesse. Consequemment, la sagesse qui est engendree de la puissance, +est de la puissance; l'idee de generation conduit la. Car, en these +generale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une +puissance, une faculte, celle de comprendre et de savoir. Quant a la +bonte, elle procede, elle n'est point engendree: il faut donc que la +procession soit autre chose que la generation. Or, comme ce qui est +engendre de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est +pas engendre de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le +Saint-Esprit ou la bonte qui n'est pas engendree du Pere ou de la +puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la +psychologie morale, la bonte n'est pas une puissance, ni proprement une +faculte. En Dieu, elle procede donc de la puissance et de la sagesse, +c'est-a-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage +s'epanche en charite et se communique par l'amour. Car, pour reprendre +le langage abstrait, la ou il y a puissance et sagesse sans bornes, il y +a necessairement bonte. + +[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev. +pentecost.] + +[Note 311: Voici les termes de Bede: "Potentia dicitur pater.... +sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia +sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a +patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas." Voyez tout le +passage dans le [Grec: Peri didaxeon], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p. +207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom. +_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers +si connus de Voltaire sur la Trinite dans _la Henriade_, vers qui +rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_: + + Le supreme pouvoir, la supreme science + Et le supreme amour unis en trinite + Dans son regne eternel forment sa majeste. + +Cependant en theologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue +pour essentielle. Les seules proprietes fondamentales constitutives, +[Grec: schetikai, hypostatika idiomata, tropoi tes huparxeos], comme ils +disent, sont pour le Pere, la paternite ou d'etre _ingenitus_, pour le +Fils, la filiation ou d'etre _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la +procession ou spiration. Les autres proprietes, [Grec: gnorismata], ne +figurant pas au meme rang, et ne sont guere prises comme les conditions +d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse +pour le Fils, de la charite pour le Saint-Esprit, comme du nom +d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la +sagesse et de la charite sont admises. Quant a la puissance, elle n'est +pas aussi generalement, aussi formellement reconnue au Pere comme +attribution particuliere.] + +Quel juge sincere pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux, +rien d'enorme, et de tendre a defigurer le dogme, soit en brisant +l'unite, soit en abolissant la Trinite? Elle repose sur une idee qui +n'est pas neuve, elle se prevaut d'une distinction d'attributs qui +marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui +risque tout au plus de l'exagerer et d'introduire entre les personnes +une difference qui serait une inegalite. Abelard a proteste contre toute +pensee de ce genre, et sa bonne intention est evidente. Or comme il n'y +a pas d'heresie sans peche, c'est-a-dire sans intention, il echappe au +soupcon d'heresie, surtout il n'a pas merite la moindre des invectives +de son juge. Mais renier positivement les consequences eloignees d'une +doctrine n'est pas les aneantir; par le desaveu, on s'en absout, on ne +les detruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les +modes distinctifs des personnes de la Trinite, comme _inengendre_, +_seul engendre_, _procedant_, ils deviendront egalement exclusifs pour +chacune, et il s'ensuivra que le Pere n'est ni bon ni sage, comme il +n'est ni engendre ni procedant; le Fils ni puissant ni bon, comme il +n'est ni procedant ni inengendre; le Saint-Esprit ni sage ni puissant, +comme il n'est ni engendre ni inengendre. Ces consequences violentes, on +n'en pouvait charger Abelard; ses juges memes ne l'ont pas fait, mais +ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Pere la toute-puissance, +pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle +puissance, et ce qui n'etait qu'une consequence possible de son dire, +ils l'ont accuse de l'avoir dit; ils l'ont accuse d'avoir pense ce qu'on +pouvait objecter contre sa pensee. D'une refutation ils ont fait une +condamnation; meprise trop ordinaire a une juridiction spirituelle, +qui mesure souvent sur les droits de la polemique les pouvoirs d'une +inquisition. + +La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte mene donc a +faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu +de l'attribut commun de la divinite, et depouille ainsi la substance au +profit de la personne: tel est le danger. La reponse serait qu'il faut +supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut +avoir aucun, elle ne repond a rien, si elle ne sert a caracteriser les +personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et apres avoir +admis que le Pere est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit +la bonte, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonte +n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes +de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonte, de sagesse et de +puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction eminente +et non pas exclusive, de cette distinction affirmee d'abord et aussitot +effacee, elle est dans l'enigme meme de la Trinite; on l'expose, on +ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystere de +contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance +en trois personnes. + +Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraitra mieux etablie +et presente un aspect plus scientifique, elle determine d'une maniere +neuve Une idee laissee Jusque-la dans le vague, elle en accroit la +portee, elle cree une difficulte de plus et ajoute au mystere qu'elle +pretend eclaircir. L'Eglise a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas +epouser la doctrine d'Abelard. + +III. + +Saint Bernard poursuit en ces termes: "Il dit que le Fils est au Pere +ce qu'une certaine puissance est a la puissance, l'espece au genre, +le _materie_ a la matiere, l'homme a l'animal, le sceau d'airain a +l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela? +Qui ne se boucherait les oreilles a ces paroles sacrileges? Qui n'aurait +horreur de ces nouveautes profanes par les mots et par le sens[312]?" + +[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._, +Opusc., xi.] + +Ces comparaisons sont en effet dans Abelard, mais a titre de +comparaisons seulement; c'etait le gout du temps et l'usage des +theologiens. Les Peres abondent en similitudes quand ils parlent de la +Trinite. Abelard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve +defectueuses; il presente les siennes comme meilleures, mais cependant +comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la verite_, comme +des necessites de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de +toute ressemblance avec Arius. + +La _Theologie chretienne_ figure dans le recueil des benedictins parmi +beaucoup d'autres ouvrages du meme genre et du meme temps. J'ouvre le +volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un +certain Hugues, archeveque de Rouen, qui les publia au commencement du +meme siecle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands eloges, et +Pierre le Venerable l'avait loue[313]. Dans le premier de ces dialogues, +qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son +interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unite +divine, et il repond: Votre corps et votre ame sont divers en +substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de +Dieu; or l'ame a dans son unite trois choses, elle se comprend, elle se +souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la memoire; de l'une et +de l'autre procede l'amour, car l'ame aime a comprendre ce dont elle se +souvient et a se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses +sont egales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des +personnes de la Trinite. Dire que le Pere engendre le Fils, c'est dire +que la sagesse vient du Pere; dire que le Saint-Esprit procede du Pere +et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connait. Le nom de Pere +designe ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le +Saint-Esprit est sa divinite[314]; car c'est le propre de la Divinite +que cette charite par laquelle elle aime le bien pour le bien. + +[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.] + +[Note 314: D'apres ces mots de l'apotre: "Invisibilia ipsius.... +sempiterna quoque virtus ejus et divinitas." Rom. t, 20, et ailleurs: +"Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd., +Dialog_., t. I, p. 901.] + +Dieu compte par la connaissance (Pere), mesure par la vertu (Fils), pese +par la bonte (Saint-Esprit), et les choses creees ou se trouvent le +poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinite qui les a +faites. L'ame raisonnable mesure et pese en nombrant, nombre et pese en +mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultes de l'ame, dans +les operations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingenieux +archeveque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver +qu'Adam, qui n'a ete precede de rien, n'a point ete engendre, qu'Eve est +sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. "Et +vous savez," ajoute-t-il, "que Dieu le Pere n'est de personne, que le +Fils est ne de l'essence du Pere, et que le Saint-Esprit, procedant de +tous deux, est un cependant[315]." + +[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la +Trinite au nombre, au poids, a la mesure, etait recue dans l'Eglise. +(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le meme recueil renferme un ouvrage du +cardinal Humbert qui la developpe a son tour. (_Id., Adv. Simoniac._, +III, xxiv, p. 810 et 811.)] + +"Le nombre, dit le venerable Othlon, est le grand delateur de la science +divine." Or, tout nombre vient de l'unite, et l'unite subsistante +par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique +tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun +autre, et que nulle creature ne peut exister sans lui. Dieu le pere +n'est engendre d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le +ruisseau, l'etang; et cependant en tous trois est un seul et meme +element, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et meme +substance. + +L'unite ou le nombre un cree tout nombre par le second nombre. Ainsi, +Dieu le Pere cree tout par son Verbe. L'unite s'engendre par elle-meme, +c'est-a-dire qu'elle n'est pas engendree; mais pour engendrer un nombre, +il faut l'unite plus un. Ce second ou le binaire est produit par le +premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il +est toujours unite (puisqu'il n'est que l'unite, plus l'unite). Ainsi +la seconde personne est engendree de la premiere, et cependant elle est +toujours unite. Quant au troisieme nombre, il n'est pas engendre des +deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et +pris deux fois serait quatre). Mais il procede, puisque le troisieme a +besoin des deux autres pour etre le troisieme; il faut deja avoir deux +pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procede et n'est pas engendre. + +Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins +deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois elements de l'unite +_maison_. Dans un cierge allume, il y a la meche, la cire, la lumiere. +C'est la lumiere qui constitue l'unite substantielle, comme le toit +celle de la maison, comme le troisieme un constitue l'unite des deux +autres, comme le Saint-Esprit l'unite de la Trinite, _du Dieu qui vit et +regne avec toi dans l'unite du Saint-Esprit_. Le signe de la croix, +le triangle peuvent aussi etre ramenes a quelque ressemblance de la +Trinite[316]. + +[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quaestionibus_, +c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione +clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p. +203-211 et 411.] + +Or, le venerable Othlon, moine et doyen du monastere imperial de +Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siecle, n'a point appele sur sa +tete les foudres de l'Eglise. Et cependant que d'heresies cachees sous +le luxe de ses metaphores! + +On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot +Erigene, qui compare le Pere a l'intuition, le Fils a la raison, le +Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont la +chez des ecrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent +point un esprit de l'ordre de celui d'Abelard. Il y avait tradition. +Saint Augustin comparait la Trinite a l'ame, a la connaissance et a +l'amour, quelquefois a la memoire, a l'intelligence et a la charite, et +puis enfin a la vision qui se compose de l'image vue, de la vue meme, +et de l'attention ou perception de l'ame. Saint Gregoire de Nysse +assimilait la distinction des personnes a celle de l'ame, de la raison +et de l'intelligence. Tertullien a employe la comparaison du rayon et du +soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de +la semence, pour expliquer la generation du Fils. Gregoire de Nazianze +rappelle comme usitee cette comparaison de la Trinite avec le soleil, +et saint Jean Damascene l'adopte; tous, peut-etre, ignoraient qu'ils +repetaient ainsi une image chere a la philosophie d'Alexandrie. Saint +Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui +procede de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac +sont ensemble et separement le Nil, comme les trois personnes sont Dieu. + +[Note 317: _Scot Erigene et la Philosophie scolastique_, par M. S. Rene +Taillandier, p. 87 et 117.] + +[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et +XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul., +_Adv_. _Prax_., XXI, viii." Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII. +Gregoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des +comparaisons et la necessite de s'en tenir a la foi. (Damasc., _De +Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et +Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c. +xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repousse ces similitudes +metaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier +ouvrage est douteux).] + +Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes +les comparaisons. C'est la vapeur qui s'eleve de la mer, le rayon, _la +splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. "Lorsqu'un +sceau est applique sur de la cire, cette cire, sans rien detacher du +sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entiere et se +l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en separer." C'est comme +l'image dana un miroir, ou plutot c'est comme la production de notre +conception ou de notre pensee, ou nous trouvons _une idee de cette +immaterielle, incorporelle, pure, spirituelle generation que l'Evangile +nous a revelee_. "Entendre et vouloir, connaitre et aimer sont actes +tres-distingues, mais le sont-ils reellement?... Tout cela au fond +n'est autre chose que ma substance affectee, diversifiee, modifiee de +differentes manieres, mais dans son fond toujours la meme... Une +trinite creee que Dieu fait dans nos ames, nous represente la Trinite +increee[319]." + +[Note 319: _Elevations sur les Mysteres_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et +VI.] + +Puisque les similitudes, c'est-a-dire les figures sont admises, il ne +reste au theologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger +et de l'inexactitude inevitable du langage figure en si grave matiere. +Or, ce devoir, Abelard l'a rempli. Seulement son ton accoutume de +confiance et meme de presomption, son ascendant sur ses auditeurs, son +intolerance irritable a la plus simple contradiction l'avaient conduit, +lui et ses disciples, a mettre son explication au-dessus de l'objection +et du doute. Il fut bientot etabli dans son cercle qu'il avait rendu le +dogme clair comme le Jour, et que, grace a lui, le mystere etait devenu +comprehensible. Or, cela meme etait une opinion heterodoxe, dangereuse +pour les fideles, provocante pour ses rivaux. "Est-ce vrai, lui dit le +sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples? +Ils vantent au loin et glorifient votre subtilite et votre sagesse, et +en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez +penetre les profonds mysteres de la Trinite, au point que vous en avez +une connaissance pleine et parfaite. De grace, ecrivez-moi si enfin vous +connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320]." + +[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p. +524.] + +La etait au fond la veritable heresie, elle resultait moins d'excusables +opinions que de la pretention hautaine de les donner pour des verites +dernieres, pretention que semblaient trahir les dedains du maitre et la +jactance des eleves. La peut s'appliquer le mot d'Abelard lui-meme: "Ce +n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, c'est l'orgueil[321]." Mais +quel tribunal humain peut connaitre de ce crime-la? + +[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.] + +IV. + +"Il dit encore," continue saint Bernard[322], "que le Saint-Esprit +procede du Pere et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance +du Pere ou du Fils. D'ou vient-il donc? De rien peut-etre, comme toutes +les choses qui ont ete faites?" Si le Saint-Esprit ne procede point +par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procede par creation +(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisieme maniere, cet +homme toujours en quete de nouveautes, et qui en invente quand il n'en +trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles etaient? +"Mais, dit-il, si le Saint-Esprit etait engendre de la substance du +Pere, le Pere aurait deux fils." + +[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.] + +Comme si ce qui est d'une substance l'avait consequemment pour pere! +Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les +fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers +qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du +bois, pour ne pas etre les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent +leur substance de la substance des etoffes, et n'en tirent pas leur +generation; et beaucoup de choses sont dans le meme cas. Je m'etonne +qu'un homme subtil et quelque peu savant, a ce qu'il croit, ayant +confesse que le Saint-Esprit est consubstantiel au Pere et au Fils, nie +cependant qu'il sorte de la substance du Pere et du Fils, a moins de +vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est +vrai, inoui et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de +leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie, +la consubstantialite?" Autant vaut la nier avec Arius et precher +ouvertement la creation. Toutes ces differences nouvelles, introduites +entre le Fils et le Saint-Esprit, detruisent l'unite. Le Saint-Esprit se +retirant de la substance du Pere et du Fils, ce n'est pas une trinite +qui demeure, mais une dualite; car une personne qui n'aurait en +substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne defigurer +dans la Trinite. Ainsi tout a la fois la Trinite est mutilee et l'unite +divisee. + +Or, voici ce que dit Abelard: Le Fils est engendre du Pere et seul +engendre (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendre, il +procede, et l'Eglise enseigne qu'il procede du Pere et du Fils; ainsi il +y a une difference entre la generation et la procession. "La difference, +c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse +etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite +appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance... Je n'ignore pas +que beaucoup de docteurs ecclesiastiques veulent que le Saint-Esprit +soit aussi de la substance du Pere, c'est-a-dire qu'il soit par lui, +etant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas +proprement qu'il soit de la substance du Pere (_eco substantix patris_), +le Fils seul doit etre dit tel; mais l'Esprit, quoique de meme substance +(_ejusdem substantix_) avec le Pere et le Fils, d'ou la Trinite est dite +_homousios_, c'est-a-dire d'une seule substance, ne doit nullement etre +dit de la substance du Pere ou du Fils a proprement parler, car pour +cela il faut etre engendre[323]." + +[Note 323: _Introd_., p. 1086.] + +Voila l'expression et le delit d'Abelard. Tout se reduit a cette +distinction fugitive: le Fils est de la substance du Pere et le +Saint-Esprit a la meme substance que le Pere, une seule et meme +substance etant commune a toutes les personnes de la Trinite. Voici +comment s'en explique la _Theologie chretienne_: "Quand on dit que +le Fils est de la substance du Pere, _etre de la substance du Pere_ +signifie seulement dans cet endroit _etre engendre du Pere_, par une +translation de ce qui se passe dans la generation humaine... ou quelque +chose de la substance du corps du pere est transporte et converti dans +le corps du fils." Seulement, de peur d'equivoque, on rappelle plus loin +ces mots de saint Jean: "Ce qui est ne de la chair est chair, et ce qui +est ne de l'esprit est esprit[324]." + +[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.] + +Quant au Saint-Esprit lui-meme, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit +a le meme radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il +procede, non qu'il est engendre. "La bonte que le nom de Saint-Esprit +designe n'est pas une puissance ou une sagesse, car etre bon ce n'est +pas etre puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Pere +autant que le Saint-Esprit... la generation differe de la procession en +ce que celui qui est engendre est de la substance meme du Pere, puisque +la sagesse a cela de particulier d'etre une certaine puissance, et que +l'affection de la charite appartient plus a la bonte qu'a la puissance +de l'ame. D'ou l'on dit tres-bien que le Fils est engendre du +Pere, c'est-a-dire est de la substance meme du Pere, tandis que le +Saint-Esprit n'est nullement engendre, mais plutot procede, c'est-a-dire +que par la charite il s'etend vers autrui; car par l'amour on _precede_ +en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325]." + +[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.] + +Evidemment Abelard evite de repeter que le Saint-Esprit ne soit pas de +la substance du Pere (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est +creer une difficulte nouvelle dans la Trinite que d'y inserer une +distinction et une contradiction de plus. Cette subtilite etait +gratuite, et elle a ete rejetee avec juste raison; il fallait se borner +a dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne +parait pas que la troisieme le soit de la meme maniere que la seconde, +puisque l'une est consubstantielle par generation et l'autre par +procession. On pouvait ajouter: la communaute de substance doit se +realiser d'une maniere differente pour chacune des trois personnes. +Quand meme on ecarterait les mots de _generation_ et de _procession_, +celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, etre identiquement +consubstantiel a celui qui est de lui, comme celui qui est du premier +est consubstantiel a celui de qui il est; et ainsi de chaque personne +comparee aux deux autres. Je repete que je parle du mode; la +consubstantialite subsiste, les trois personnes ont une seule et meme +substance, mais elles ne l'ont pas absolument de meme. Quelle est donc +la difference? Elle est impenetrable; elle existe pourtant, la theologie +le veut, puisqu'elle distingue la generation et la procession; mais +cette difference qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort +d'Abelard est d'avoir voulu l'expliquer, et le peril est venu de +la seduction qu'exercaient sur son esprit la distinction des trois +attributs, puissance, sagesse, bonte, et la pensee d'identifier cette +distinction avec les deux autres, celle de Pere, Fils, Esprit, et celle +d'inengendre, engendre, procedant, au point que ces trois _triplicites_ +ne fussent plus que des expressions differentes, substituables les unes +aux autres, comme des notations diverses de memes quantites algebriques. +Or, il est tres-permis de dira en general que la sagesse est puissance +et que la bonte n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise +a la lettre menerait logiquement a penser que le Fils est substance +du Pere et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Pere. La foi +d'Abelard l'a defendu de cette proposition profondement heretique, elle +ne l'a pas preserve du peril d'en approcher, et il ne s'est sauve que +par des inconsequences peut-etre inevitables, quand on traite d'un dogme +que la metaphysique de l'Eglise s'est plu a rendre contradictoire dans +les termes. + +[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecte que ta bonte +n'est qu'une bonne volonte, et que la volonte bonne est une puissance, +"posse bene velle est aliquid posse." (_De trin_., I. V, c. xv.)] + +Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est +obscur et incomprehensible, d'y ajouter de nouvelles difficultes, ou +meme, par des nouveautes d'expression, de diversifier la forme de ses +difficultes necessaires. C'est la faute ou Abelard est tombe. Trop +prevenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et +de la charite, au lieu de ne lui attribuer qu'une verite approximative, +il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a +plus dit: "De meme que le Fils est engendre du Pere, la sagesse est +de la puissance;" il n'a plus dit: "Comme le Saint-Esprit n'est pas +engendre du Pere, on peut remarquer que la bonte n'est pas de la +puissance, quoiqu'elle la suppose et en procede, ainsi qu'on le dit +du Saint-Esprit." Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu +metaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renverse l'ordre de la +comparaison, et il a dit: "Le Fils est engendre, _parce que la sagesse +est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendre, parce que +la bonte n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un +principe, lui qui s'eleve ailleurs contre toute similitude quelle +qu'elle soit." + +Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que prefere +saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien etre de la +substance du Pere, sans etre le fils du Pere, comme le ver est de la +substance du bois? Est-ce la une notion vraie et chretienne de la +procession du Saint-Esprit? La consubstantialite, sans parler de la +convenance, n'est-elle pas aussi profondement attaquee par cette +comparaison que par aucune de celles d'Abelard? Et si l'on tournait +contre le juge son argumentation contre l'accuse, si l'on prenait ses +comparaisons pour des definitions, ne montrerait-on pas a saint Bernard +que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialite, +mais ne tient aucun compte de la difference de l'engendre a +l'inengendre, de la generation a la procession, et attenue, s'il +ne l'efface, au profit de l'unite de substance, la distinction des +personnes? De cette derniere, le saint en veut _sobrement_; c'est son +expression. + +Surement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain a rendre +ce qui excede la raison humaine; mais cette excuse, Abelard l'a souvent +invoquee; qu'elle lui profite egalement. On ne peut condamner comme une +heresie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorite +ne peut regler ses droits sur ceux de la critique. + +Il doit etre permis d'observer que, pour avoir voulu determiner +scientifiquement les elements du dogme de la Trinite, l'Eglise l'a +complique, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrees, +sont devenues une source de difficultes, d'erreurs et d'heresies. A lire +sans prevention les Ecritures, rien ne parait moins indispensable +que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _generation_ et de +_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois +fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les +Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage +d'Isaie, que les interpretes et Philippe lui-meme appliquent au Messie, +et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]? +C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem +ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le +meme radical que celui de generation; et c'est un des textes dont +on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est evident +que l'expression est ici generale, et que tous les mots _origine, +generation, extraction, naissance_, auraient pu etre indifferemment +employes dans ce passage. Jesus-Christ, dans deux autres, est nomme +_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenes uios_])[328]. Sacy traduit +tout simplement _le Fils unique_, et assurement ce mot n'ajoute rien +d'important ni de special a l'idee que nous pouvait deja donner de +l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Temoin le +verset du psaume, souvent cite par les apotres: "Tu es mon fils, je +t'ai engendre aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegenneka se], dans le +Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hebr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de +_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de +l'Evangile selon saint Jean, ou on lit: _Spiritum veritatis qui a patre +procedit_ (XV, 26); "l'esprit de verite qui procede du Pere." Le +mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il +s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme +essentiels a la Trinite, comme identifies au dogme, les deux mots que +nous discutons, et l'on se bornerait a dire et a croire que la Trinite, +c'est le Pere, le Fils unique du Pere, et le Saint-Esprit, qui sort du +Pere et qui recoit du Fils[329]. + +[Note 327: Act. VIII, 33.] + +[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.] + +[Note 329: "_Il recevra de ce qui est a moi._" (_Ille de meo accipiet_.) +Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lephetai], qui sont le +texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Ecriture, +le Saint-Esprit procede du Fils. Jean, XVI, 14.] + +On voit en effet que dans les premiers siecles, l'Eglise n'avait adopte +aucune expression, decrete aucune definition du mode suivant lequel le +Pere produit son Verbe. Il parait que le premier nom qui eut ete donne a +ce mode, a cet acte ineffable, etait en grec celui de [Grec: probole], +litteralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_ +ou _productio_, et remplace aussi par _emanation_[330]. Employe +generalement par ceux qui, n'admettant pas la creation, voulaient +exprimer comment les essences spirituelles etaient sorties de l'essence +divine, ce terme d'emanation paraissait ici bien place; le Fils et le +Saint-Esprit pouvaient etre dits emaner, puisqu'ils sont d'essence +spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Pere, sans en +etre crees, et sans en etre detaches au point de former de nouvelles +essences. Aussi quelques Peres ont-ils emprunte ce mot d'_emanation_ +soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans +le sens catholique qui vient d'etre indique, les autres prenant avec +lui toute la doctrine qui faisait de ces emanations des _eons_ +consubstantiels a Dieu, au sens seulement de l'homogeneite de nature. +Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientot renoncer a +ce langage. On a essaye du mot de _parabole_; on a dit aussi _emission_, +_prolation_, jusqu'a ce qu'enfin on se soit decide a dire _generation_, +en ecartant toute idee d'imperfection qu'emporte ce terme applique a la +nature humaine. Ainsi le fils a ete dit _engendre_ parce qu'il est fils, +a condition que ce mot de _generation_ fut depouille de toute analogie +avec la filiation humaine; et l'emana tion du Saint-Esprit a ete appelee +_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de +Dieu. De sorte que la premiere expression, celle de generation, n'a plus +rien de commun que l'apparence avec le sens litteral, et ne s'etend +pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait ete reduite a l'etat de +pure metaphore. + +[Note 330: [Grec: probole], _projectio, prolatio_, d'abord employe, +mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les +Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Gregoire de +Nazianze et saint Jean Damascene qui nomme le Pere [Grec: dia logou +proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut +aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, ecoulement ou +emanation, compromis par les Sabelliens, rehabilite par Athanase et +Origene. Mais [Grec: probole] est reste plus usite, surtout comme +procession du Saint-Esprit. Celle ci a ete diversement nommee. Comme il +y a toujours eu dans la designation des personnes quelque trace d'une +metaphore qui representait le Pere comme la pensee, le fils comme la +parole, le Saint Esprit comme le souffle, resultat ou lien de la +pensee et de la parole, le mot [Grec: pnoe], _spiratio_, A ete le plus +volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacre par le verset +de l'Evangile qui sert de titre au dogme meme. Mais on dit aussi [Grec: +ekphoitesis], sortie, [Grec: ekpemphis] emission, [Grec: proeinai], +laisser echapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis], +rejeton. C'est ici une des idees chretiennes qu'il est le plus facile de +confondre avec une idee alexandrine. L'expression figuree de _processus_ +a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans +Gregoire de Nazianze que les proprietes des personnes sont [Grec: to +anarchon, e gennesis kai e proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III, +c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec: +ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x +et xi, t. VIII, c. i.)] + +Ces deux mots ont ete consacres pour designer l'une et l'autre relation +principale du Fils au Pere et du Saint-Esprit au Pere et au Fils, et +quand on a voulu attacher une idee a ces mots, les definir, seulement +les comprendre, meme dire que l'un etant different de l'autre, ils ne +pouvaient exprimer tous deux la meme facon _d'etre de la substance_ du +Pere, on est presque immanquablement tombe dans l'heresie. Tout le monde +n'a pas eu la sincerite de saint Augustin, avouant qu'il ignore +comment on doit distinguer la generation du Fils de la procession du +Saint-esprit, et que sa penetration echoue contre cette difficulte[331]. +Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fut +fixee, saint Irenee semblait avoir prevu tous les dangers de cette +terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: "Si quelqu'un nous +demande comment le Fils a ete produit par le Pere, nous lui repondrons +que cette production (_prolatio_), ou generation, _nuncupatio, +adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est +connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose +entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-meme +en voulant devoiler un mystere ineffable[332]." + +[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le meme sens: +"Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe etait veritable +et parfaite generation: ce que c'etait que la procession de son +Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eut rien dans la +nature qui representat une action si substantielle et tout ensemble si +singuliere. C'est un secret reserve a la vision bienheureuse." (_Elev. +sur les Myst._ 2e som. V.)] + +[Note 332: S. Iren., _Contr. Haeres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi +Bergier, _Dict. De Theol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Emanation_, +_Generation_.] + +V. + +La censure de saint Bernard n'a point epargne les similitudes employees +pour representer la Trinite, et notamment cette _execrable similitude +ou plutot dissimilitude_ du genre et de l'espece, ainsi que celle de +l'airain et du sceau d'airain[333]. + +[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.] + +"Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour +etre, exige que la Pere soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le +Pere, mais sans reciprocite, comme le sceau d'airain est airain, parce +que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme +est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans +que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis +cela, tu es heretique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe. +Ou conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces +rapprochements laborieux, cette vaine multiplicite de mots, ces grands +eloges que tu donnes a ta deduction, si les membres n'en peuvent +etre ramenes les uns aux autres dans les proportions regulieres? Ton +entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre +le Pera et le Fils (o'est-a-dire comment le Pere _a_ le Fils)? or, nous +tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais +sans reciprocite, d'apres la regle de dialectique qui veut, non que la +position du genre pose l'espece, mais que la position de l'espece +pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Pere au genre, le Fils a +l'espece, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils +pose, tu nous montres que le Pere est pose, et que la proposition est +sans conversion; de meme que cette proposition: ce qui est homme est +necessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui +est le Fils est necessairement le Pere, sans que la proposition soit +convertible? Mais ici la foi catholique le dement; elle ne souffre pas +plus que celui qui est le Fils soit le Pere qu'elle ne souffre que celui +qui est le Pere soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le +Pere, autre (alius) le Fils, quoique le Pere ne soit pas une autre chose +(aliud) que le Fils; car grace a cette distinction d'autre (adjectif) +et d'autre chose (substantif), la piete de la foi a sa faire un partage +prudent entre les proprietes des personnes et l'unite indivisible de +l'essence, et tenant la ligne intermediaire, marcher dans la vole +royale, sans devier vers la droite en confondant les personnes, ni +vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicite de +la substance divine tu induis que si le Fils est, le Pere est +necessairement, tu n'y gagnes rien, car la regle de la relation veut +que la proposition soit convertible, et que la meme verite accompagne +l'inverse, ce qui ne s'adapte pas a la similitude prise du genre et de +l'espece, de l'airain et du sceau d'airain... + +"Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonte +meme, dit-il, qui est designee par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en +Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un +eclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'egare dans les +choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez, +saint Pere, quelles echelles, ou plutot quels precipices cet homme s'est +prepares pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle +puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur meme suffit, je +pense, pour le refuter. Mais cependant je veux citer un temoignage qui +se presente en ce moment u mon esprit trouble, pour effacer l'injure +faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaie: _l'esprit de sagesse et +l'esprit de force._ (XI, 2.) Par la l'audace de cet homme est assez +clairement convaincue, si elle n'est pas comprimee. O langue grande en +paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Pere ou du Fila +te soit remise, faut-il quelque blaspheme du Saint-Esprit? L'ange +du Seigneur est la qui te coupera par la moitie, car tu as dit: Le +Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de +l'orgueil trebuche quand il attaque[334]." + +[Note 334: "Res superbiae ruit cum irruit."--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p. +283.] + +Cette argumentation, a laquelle ne manque aucune des formes de la +dialectique, montre que le saint abbe n'etait pas si etranger qu'il le +dit aux sciences profanes. Mais ecartant tout ce qu'y vient ajouter la +declamation de sa colere, bornons-nous a la critique des similitude?. +On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Peres ont +apparemment regarde comme utile, pour donner le change a la curiosite de +l'intelligence, de s'adresser a l'imagination. Quelquefois on apaise la +faim en la trompant, et l'on fait macher a l'homme affame des substances +qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La meme +chose se pratique en philosophie; on donne a l'esprit des metaphores en +place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La theologie +a use de cet expedient autant pour le moins que la philosophie, et +quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans reserve une seule +similitude est un moyen sur d'etre heretique, comme s'est un sur moyen +de donner a des adversaires l'apparence de l'heresie que de prendre a la +lettre une similitude donnee par eux comme une analogie ou une figure. +Dans sa refutation d'Abelard, l'abbe de Clairvaux a-t-il bien evite +cette meprise ou cet artifice? + +"Gardez-vous, avait dit Abelard, de ceux qui rapportent en raisonnant la +nature unique et incorporelle de la Divinite a la similitude des corps +composes des elements.... Dans le vrai, la Trinite n'est connue que +d'elle-meme; l'exposition en est difficile, impossible peut-etre a +l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'eloigne des autres +natures qu'elle a creees, moins nous trouvons dans celles-ci de +ressemblances congrues a l'aide desquelles nous puissions satisfaire, +quand il s'agit de celle-la. Les philosophes doivent se contenter de +s'enquerir des natures creees; encore ne peuvent-ils suffire a les +comprendre. En Dieu, aucun mot ne parait conserver son sens primitif.... +Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer +a l'etre singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous +satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons, +surtout pour repousser l'importunite des pseudo-dialecticiens.... +Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous +comparons a l'homme qui est a la fois substance et corps... qui peut +etre a la fois pere et fils... l'identite de substance commune en Dieu +au Pere, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaitra qu'on ne peut +induire de la une similitude integrale, mais quelque similitude +partielle: autrement, nom parlerions d'identite et non de similitude. +Prevoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons +introduit d'autres, tant d'apres les grammairiens que d'apres les +philosophes, et que nous avons jugees plus conformes a notre dessein; +mais celle-la surtout qui est prise des philosophes les plus +raisonnables, et par la moins eloignes de la science de la veritable +philosophie qui est le Christ[335]." + +[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076, +1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.] + +On vient de voir ce qu'Abelard pense des similitudes en general. On peut +se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin, +saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il +tolere. + +I. La premiere est prise du genre et de l'espece[336]. Si l'on veut bien +se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abelard n'entend pas que +la generation de l'espece par le genre soit identique avec celle du Fils +par le Pere, ni meme qu'elle en soit le type. "Nos expressions, dit-il, +transportees a Dieu, contractent de la singularite de la substance +divine une signification egalement singuliere, et quelquefois un sens +singulier par construction. Il ne faut pas etendre des expressions +figuratives et impropres au dela de ce que veulent l'usage et +l'autorite[337]." + +[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1316-1318.] + +[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.] + +Et c'est apres avoir pose cette regle que, revenant sur ces distinctions +de pere et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espece, +de matiere et de _materie_, il dit: "Une grande discretion doit etre +apportee dans ces enonciations qui concernent Dieu[338]." + +[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.] + +Ainsi jamais il n'a dit que le Pere fut un genre et le Fils une espece; +d'abord parce qu'il repete incessamment que Dieu est un etre singulier, +c'est-a-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-meme, et que le Pere +est le Pere, le Fils, le Fils, sans pouvoir etre assimiles a aucun etre +place dans les degres de l'echelle predicamentale; en second lieu, parce +que le plus grand nombre des caracteres qu'il attribue au genre ne +convient pas au Pere, comme de se distribuer en plusieurs especes, comme +de n'exister dans le temps que sous forme d'especes, et meme que sous +forme d'individus; non plus que les caracteres de l'espece ne peuvent +etre pour la plupart attribues au Fils, comme celui de se trouver dans +un nombre illimite d'individus, comme celui de resulter de l'union avec +sa matiere d'une difference qui lui constitue une autre essence que +celle du genre. + +Qu'a donc voulu dire Abelard? Le voici. On fait difficulte de concevoir +la distinction du Pere et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui +engendre, l'autre engendree, dans une meme essence. On ne concoit pas +que comme substance, le Fils soit le meme que le Pere, et que comme +personne, le Fils ne soit pas le meme que le Pere; mais ne se +rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que +deux choses distinctes soient et ne soient pas la meme? Le genre, par +exemple, est distinct de l'espece; cependant on dit que l'espece est _le +meme_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le meme_ de tout point, +sans plus, sans moins, sans formes ou proprietes qui les distinguent; +mais par cette expression: l'espece est _le meme_ que le genre, on +entend que le genre se retrouve dans l'espece, et qu'en un sens +l'essence du genre est commune a l'espece. L'animal est dans l'homme; +on dit hardiment et legitimement: l'homme est animal, ce qui est dire: +l'espece est le genre. Et cependant malgre cette communaute, malgre cet +identite d'essence, l'espece est distincte du genre; on dit meme que +l'espece est engendree du genre. Ainsi, un etre distinct d'un autre +par ses proprietes, et engendre par cet autre, peut avoir une essence +commune avec cet autre, et le mystere de la consubstantialite divine +a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le declarer absurde ou +impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'a signifier que +l'essence du Pere soit dans le Fils de la meme maniere, aux memes +conditions que le genre est dans l'espece, que le Fils soit engendre du +Pere par une generation essentiellement identique a celle qui du genre +fait sortir l'espece. Abelard ne l'a dit nulle part, et meme il a +prevenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongeres, en leur +rappelant que toutes ces locutions etaient _impropres et figuratives_, +qu'elles ne devaient etre admises que _dans une certaine mesure, et +qu'il ne fallait pas entendre une _identite substantielle_ la ou il n'y +avait tout au plus qu'_identite de propriete_[339]. + +[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.] + +II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de +l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie, +et, l'auteur lui-meme semble l'avoir repudiee, on la remplacant dans son +second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle +il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptee. Toutefois +n'exagerons rien; cette comparaison ne differe de la precedente, +qu'ainsi que le particulier du general, On sait quelle liaison unit la +doctrine du genre et de l'espece, et cette maxime d'Aristote que tout se +compose de matiere et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction +et la consubstantialite du Pere et du Fils a la relation du genre et +de l'espece, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer a la +relation dans laquelle une matiere doit a l'intervention de la forme, de +devenir un certain _materie_. On pourra dire, par exemple: l'airain est +la matiere du materie appele sceau d'airain; le sceau d'airain est de +l'airain. Il est le meme que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la +meme substance materielle, ou, comme nous dirions, la meme matiere. +Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain? +Si donc vous m'objectez en theologie que le Fils ne peut etre de meme +substance que le Pere, et par la identique au Pere, sans que l'inverse +soit vraie, sans que le Pere soit le Fils, je repondrai que, si cette +objection est generale, absolue, elle porte a faux: un etre peut etre +consubstantiel a l'etre dont il est forme, engendre, constitue, sans +que celui-ci soit celui-la; c'est ce qui a lieu entre la matiere et le +materie, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire. +Voila quelle est la portee assez restreinte de ces similitudes. Il en +resulte que les fins de non-recevoir absolues doivent etre ecartees, et +qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes, +attaquer la Trinite en elle-meme si on l'ose, en cessant d'invoquer les +regles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est +a ce point qu'Abelard se proposait de reduire ses adversaires. + +Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse +facilement engendrer des idees fausses, et, suivie jusqu'au bout, +entrainer a de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard +a signale quelques-unes de ces mauvaises consequences, et Abelard ne +les a pas toutes evitees. On lui devait epargner tout requisitoire +injurieux; mais on etait en droit de lui dire: Votre comparaison jette +trop peu de lumiere sur la generation du Fils par le Pere pour que vous +puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter +par l'esprit comme une assimilation complete. Si, en effet, vous vous +appesantissez, sur les details d'une analogie superficielle, il peut +arriver qu'apres avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans +que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Pere sans que le +Pere soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'a pretendre que comme +le Pere est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse +est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en +substituant encore les termes, que le Pere n'est pas la sagesse, ce qui +revient a dire que la sagesse manque au Pere. Cette induction serait +fausse, et pourrait etre aisement renversee a l'aide d'une distinction; +mais elle se presenterait naturellement, et c'est a l'aide de ces +consequences qui sont dans les mots plus que dans la pensee, que saint +Bernard a pu motiver ou colorer ses anathemes. + +Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une +superiorite d'un terme sur l'autre, est inapplicable a la Trinite, comme +contraire a l'egalite des personnes. Abelard avait dit: "Chaque personne +est sans principe, parce que chacune est eternelle et le principe de +toutes les autres choses. L'une ne peut etre sans l'autre, mais aucune +n'est anterieure ou superieure sous aucun rapport a l'autre. Cause, +principe, matiere, rien "de tout cela ne peut etre dit proprement de la +relation d'une personne a une autre[340]." + +[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1320-1324.] + +Saint Bernard dit que le Pere est sagesse et le Fils puissance. Abelard +avait dit: "Chacune des personnes, etant de meme substance, est de meme +puissance; le Pere autant que le Saint-Esprit. La Trinite entiere est +sagesse, le Pere autant que le Fils. La Trinite entiere est charite. +Dieu ne peut jamais etre sans sagesse[341]." + +[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.] + +Saint Bernard dit que les noms qui sont donnes aux personnes, leur sont +donnes, non par rapport a elles-memes, mais a chacune par rapport a +l'autre ou aux deux autres. Abelard avait dit: "Dieu le Pere, Dieu +le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas +substantiellement, mais relativement, chacun des predicats relatifs +designant en disjonction le Pere, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en +construction (c'est-a-dire tous reunis en Dieu), ils n'aient plus +d'objet auquel ils soient relatifs[342]." + +[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.] + +Saint Bernard dit que suivant Abelard la puissance entiere a ete +accordee au Pere, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance. +Abelard avait dit: "Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins +tout-puissants que le Pere.... La puissance des trois personnes est la +meme[343]." + +[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.] + +Saint Bernard dit que la foi catholique a leve toutes les difficultes +par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grace a +ce qu'on pourrait appeler la difference adjective et la difference +substantive, concilie l'unite de la substance et la diversite des +personnes. Abelard avait dit: "Le Pere n'est pas autre chose (_aliud_) +que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en +nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas +_celui qui_ est celui-la, mais il est _ce qu'_est celui-la.... On ne +peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu, +soit autre chose qu'une autre, leur unique substance etant absolument +singuliere, et ne comportant aucune diversite de formes, ou de +parties[344]." + +[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et +1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le +masculin est consacree en theologie; elle est dans Gregoire de Nazianze +(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II, +et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append. +du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: "Et ipsum ipsa +quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non +ipsa ipse quae ipsa." (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme +(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre +Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).] + +Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et +qui nous semblerait, a nous, la plus grave; et la voici. Comme etant une +certaine puissance, une espece, un _materie_, le Fils a la propriete +d'_etre par un autre, esse ab alio_, tandis que le Pere n'est que par +lui-meme. Etre par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_, +est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et +definie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en +sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un +sens determine[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut +essentiel, eminent, de la Divinite. L'Etre necessaire est necessairement +par lui-meme; et a parler rigoureusement, refuser a une personne divine +la propriete d'etre par soi-meme, ce serait lui denier la Divinite; il +y aurait atheisme. Les Peres l'ont senti, lorsqu'ils hesitent et se +contredisent, plutot que d'attribuer sans restriction le titre de +principe au Pere a l'exclusion du Fils. Saint Augustin, enoncant cette +proposition: "Le Pere est le principe de toute la Divinite," proposition +repetee par Abelard et presque aussitot par lui restreinte, risque de se +trouver en contradiction avec le verset sacre: "Dans le principe etait +le Verbe" (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpetuel +dans les theologiens, et le notre a bien fait d'ecarter, autant que +possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause, +source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions a des +mysteres[346]. Je crains bien les memes dangers pour cette distinction +entre _etre_ et _n'etre pas par soi-meme_, et j'aimerais mieux les +termes mystiques de l'Evangile que ces abstractions qui soulevent des +nuages au lieu d'apporter la lumiere. Saint Bernard ne s'en preoccupe +guere; la distinction ne l'arrete que parce qu'Abelard en conclut que +Dieu le Pere, qui a l'existence par lui-meme, doit avoir la puissance a +pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme +il a l'existence meme. Mais tout cela est secondaire, a mes yeux, aupres +de cette assertion que le Pere a seul la propriete d'etre par lui-meme. +Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriete d'etre +Dieu. Ni Abelard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers +qui aient parle ainsi; et il faut convenir que des que vous accordez la +paternite, la generation, la procession, vous reconnaissez implicitement +qu'il est possible d'etre Dieu et ne pas etre rigoureusement par +soi-meme[347]. Mais la difference de l'implicite a l'explicite n'est pas +frivole, quand il s'agit des mysteres: c'est souvent la difference de +l'inexplicable a l'absurde, de l'enigme au non-sens. Je puis confesser +que Dieu est pere ou fils, pourvu que j'ajoute aussitot que je ne sais +pas comment il est pere ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute, +un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison +fremisse, affirmer que l'existence par soi-meme ne soit pas une +condition absolue de la Divinite.--Laissons cela[348]. + +[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin +met une difference entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. "Quod enim de +ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc." Ce qui est _ex ipso_ +est cree par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette +distinction n'eclaircit ni ne justifie l'application a la Divinite de +l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_., +c. XXVIX).] + +[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.] + +[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on +traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exelthon], qui au lieu ou ils sont +places, semblent vouloir dire seulement: "Je suis venu de la part de +Dieu" (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: "Le Fils ne +peut rien faire par lui-meme" (_Id_., v. 19). C'est de la qu'on induit +en general qu'il peut y avoir procession au sein de l'etre divin, +c'est-a-dire une difference d'origine entre les personnes (S. Thom., +_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Pere est le +principe de toute la Divinite (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu +dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito +genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui +veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant +d'un principe, tandis que le Pere est un principe sans principe. +"Principium a principio, quod est filius; principium non de principio, +quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a +nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio.... +Divinae essentiae de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto +est ab alio, scilicet a Patre" (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). +L'erreur a laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en +theologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p. +10).] + +[Note 348: Je crois que, pour attenuer un peu cette difficulte, il est +plus sage de substituer a cette expression _esse ab alio_, cette autre +expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint +Thomas et qui distingue les personnes de la Trinite en celles qui +procedent et celles de qui les autres procedent (_Summ_., I, qu. xxvii, +art. 1). On a meme voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et +attribuer au Pere l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint +Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor., +viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction +n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom. +xi. 36. C'est un caractere ou propre, Generalement reconnu au Pere, que +de n'avoir ni auteur ni principe, d'etre [Grec: autogenes, anaitios, +ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'etre par soi-meme ou de +n'etre pas par un autre que par soi. "Proprium est Patris," dit Alcuin, +"quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se." (_Qu. De +Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est "ex Patre, +ab alio," et notamment dans saint Augustin, "de Patre est Filius, non +est de se" (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint +Ambroise: "Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... +et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se" (_De Dign. Cond. hum_., +c. ii). D'ou il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. "Pater +a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a +Patre" (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant +que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialite y +perirait. P. Lombard et saint Thomas ont bien etabli ce point, malgre +les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont +ete plus loin; Calvin, Beze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils +a l'essence et la divinite par lui-meme. "Si a se Deus non est," dit +un docteur, "quomodo Deus erit?" Cependant La doctrine catholique est +formelle. "Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Pere, +meme l'etre, [Grec: kai auto to einai]" (J. Damasc., _De Fid_., I, x). +On explique cette doctrine en developpant ces mots de saint Jean: "Comme +le Pere a la vie en lui-meme, il a donne au Fils d'avoir la vie en +lui-meme" (v. 26). La generation parfaite et divine a cette vertu de +faire que le Fils soit tout ce qu'est le Pere, excepte d'etre le Pere +(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, +c. x, xi et xii).] + +Le point qui parait le plus toucher saint Bernard, est l'attribution +speciale de la bonte au Saint-Esprit. Qui n'en apercoit la raison? +L'Evangile contient ces paroles mysterieuses et terribles: "Tout peche +et tout blaspheme sera remis aux hommes; mais le blaspheme de l'Esprit +ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parle contre le Fils de +l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parle contre le Saint-Esprit, il +ne lui sera remis ni dans ce siecle ni dans le siecle a venir" (Math, +xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est credule +et tremble pieusement des qu'il croit entrevoir l'impiete. Abelard a +dit que le Saint-Esprit etait eminemment l'amour ou la charite divine: +soudain le voila convaincu d'avoir depouille le Saint-Esprit de +puissance et de sagesse; il a commis le peche irremissible, il a +prononce le blaspheme inexpiable. Quant a nous, nous ne rappellerons pas +que, fondee ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est +pour ainsi dire traditionnelle dans l'Eglise[349]. Nous ferons seulement +une citation: "Si nous voulons rechercher plus expressement ce que +signifie la personne en Dieu, elle equivaut a dire que Dieu est ou le +Pere, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la +sagesse divine engendree (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le +_processus_ de la bonte divine[350]." + +[Note 349: Voyez entre mille autorites saint Aug., _De Trin_., VI, v, +XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_ +dit que le Pere est l'esprit supreme (_summum spiritus_); le Fils, +l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la verite +de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit +supreme (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).] + +[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.] + +Une seule question aurait du etre posee, et Abelard eut ete embarrasse +d'y repondre. Si la Trinite est toute-puissante, sage, bonne, a quel +titre et comment la puissance appartient-elle au Pere, la sagesse au +Fils, la bonte au Saint-Esprit, ou plutot comment et dans quelle mesure +ces attributs sont-ils separes ou distingues des autres attributs +divins, tous egalement et semblablement communs a la substance divine et +par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingues de maniere +a devenir eminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, +quelle difference assignez-vous entre la maniere dont appartiennent +les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent +les attributs speciaux ou personnels, les premiers appartenant a la +substance et etant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun +a une des personnes et etant communs a la substance? Certainement, il y +a la une difficulte, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble +est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction +inexprimable. + +VI. + +Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la theorie platonicienne +de l'ame du monde assimilee a la foi dans le Saint-Esprit; negligeons +cette phrase vive et dedaigneuse: "Lorsque Abelard se met en sueur pour +voir comment il fera Platon chretien, il se prouve payen." Venons a +cette censure generale: + + "Il n'est pas etonnant qu'un homme qui ne s'inquiete pas de ce qu'il + dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse + avec si peu de respect les tresors caches de la piete, puisque + sur le fond de la piete meme il ne pense ni en homme pieux, ni en + fidele. Enfin, des l'entree de sa _Theologie_, ou plutot de sa + _Stultilogie_, il definit la foi une _estimation_, comme s'il etait + loisible a chacun de penser et de dire en matiere de foi ce qu'il + lui plait, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus + a des opinions vagues et variables, au lieu d'etre appuyes sur + la verite certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre + esperance, n'est pas vaine? C'etaient donc des sots que nos martyrs, + soutenant de si rudes epreuves pour des choses incertaines, et ne + balancant pas, pour une recompense douteuse, a courir au-devant d'un + long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensee que + dans notre foi et notre esperance il y ait rien, comme il l'imagine, + qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas + fonde sur la verite certaine et solide, divinement prouve par les + oracles et les miracles, etabli et consacre par l'enfantement de + la vierge, par le sang de la redemption, par la gloire de la + resurrection. Ces _temoignages sont devenus trop dignes de foi_ + (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-meme enfin rend + temoignage a notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc + peut-on oser appeler la foi une _estimation_, a moins de n'avoir pas + encore recu ce meme esprit, ou bien d'ignorer l'Evangile, ou de + le regarder comme une fable? _Je sais a quoi j'ai cru et je suis + certain_, s'ecrie l'apotre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles + tout bas: "La foi est une estimation." Dans ton verbiage, tu fais + ambigu ce qui est d'une certitude sans egale; mais Augustin parle + autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur ou elle reside + et pour celui qui la possede comme une conjecture ou une opinion, + elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc, + bien loin de nous de reduire ainsi la foi chretienne. C'est pour les + Academiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de + douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans + la sentence du maitre des nations, et je sais que je ne serai point + confondu. Elle me plait, je l'avoue, sa definition de la foi, + quoique cet homme dirige contre elle une accusation detournee: "_La + foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut esperer, + l'argument des choses non apparentes_ (Heb., xi, 1). La substance + des choses qu'il faut esperer, non la fantaisie de conjectures + enormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans + la foi de penser ou de disputer a ton gre, ni de vaguer ca et la + dans le vide des opinions, dans les detours de l'erreur. Par le mot + de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance + impose; tu es enferme dans des bornes certaines, tu es emprisonne + dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation, + mais une certitude[351]." + +[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.] + +Il semble ici que saint Bernard ait rencontre juste, et une grande +autorite lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voila bien, ce semble, +le point de la discussion entre le philosophe et le fidele. Dans cette +diversite de definition de la foi eclate la difference entre celui qui +veut par la raison arriver a croire, et celui qui commence par croire et +qui raisonne apres. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique +est hasardee. On se rappelle le debut de l'Introduction. A cote de la +foi, l'auteur place l'esperance, et afin d'expliquer pourquoi il confond +l'esperance dans la foi, il generalise la foi qui, comme l'esperance, +est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne +voit pas. Cette definition de la foi est donc generale, et non speciale, +c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chretienne; c'est +un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi a l'opinion ou +estimation. Mais des qu'il s'agit de la foi, "en tant qu'elle interesse +l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage," Abelard revient +a la definition de saint Paul. "Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui +vient avant le reste (la charite et les sacrements), comme etant le +fondement de tous les biens. Que peut-on en effet esperer et que peut-on +aimer de ce qu'on espere, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on +peut croire sans l'esperance et sans l'amour? De la foi, en effet, nait +l'esperance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance +de l'obtenir par la misericorde de Dieu. D'ou l'apotre: "_La foi est la +substance des choses qu'il faut esperer et l'argument des choses qui +n'apparaissent pas_." La substance des choses qu'il faut esperer_, +c'est-a-dire le fondement et l'origine des esperances auxquelles nous +sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les +esperer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela +veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet +personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des +choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a ete remarque, ne se dit +avec entiere propriete que de ce qui n'apparait pas." + +[Note 352: "Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel +suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum +in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson. +_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).] + +Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la +foi qui n'importent pas au salut. Quel peril courons-nous a croire que +Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? "A celui qui vous parle +de la foi pour votre edification, il suffit de traiter et d'enseigner +les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce +sont celles qui appartiennent a la foi catholique. La foi catholique, +c'est-a-dire universelle, est celle qui est tellement necessaire a tous, +que quiconque en est denue ne peut etre sauve[353]." + +[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p. +188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.] + +Y a-t-il en tout cela pretexte a l'indignation de saint Bernard[354]? +Nous croyons parfaitement innocente la definition qu'il incrimine, et +cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours a faire de la +foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne +saurait proscrire la foi formee par le travail de l'intelligence, elle +peut etre aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par +suite tous les dons celestes promis a la foi. Lorsqu'on enseigne +la religion, il est meme impossible de ne point admettre certains +antecedents logiques qui servent de base a la foi, et de ne point +convenir que celle-ci suppose la croyance a certaines verites +prealables, ce qui donne a la foi les apparences d'une deduction. Mais +souvent en fait la foi precede tout raisonnement dont on ait conscience +ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, meme une +vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se +rencontrer dans l'ame et d'y dominer, sans commencement et sans motifs +connus, en vertu d'une adhesion implicite et involontaire. La foi ainsi +concue est en general plus estimee par la religion, elle lui parait +mieux assuree; n'etant pas la creation laborieuse de la raison, elle +semble inspiree, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en +elle-meme plus de merite, le merite qui ne vient pas de nous etant le +seul veritable, et les plus recents apologistes du christianisme se +sont attaches a etablir que les verites, regardees jusqu'ici comme un +preliminaire que la raison demontre pour que la foi prenne naissance, +sont elles-memes connues par la foi avant de l'etre par la raison. +C'est cette foi d'obeissance qui a ete louee dans Abraham. A toutes les +epoques, cette foi a ete distinguee de la foi acquise et raisonnee, et +preferee a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient a une piete +vive l'esprit d'autorite. Cependant l'obeissance raisonnable de saint +Paul reste permise, et c'est celle qu'Abelard enseigne, car c'est la +seule qui puisse etre enseignee. + +[Note 354: Lui-meme avait dit: "Deus... tribus voluti viis est +vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam +et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei +cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia" (_De Consider._, V, 3. +Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).] + + + +CHAPITRE V. + +DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE. + +Considerons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus +general encore la doctrine d'Abelard sur la Trinite. La sentence de +l'orthodoxie contemporaine se trouve developpee dans la lettre de saint +Bernard. Essayons de juger ce jugement. + +Il a ete reproduit, mais avec plus de moderation dans les termes, par +des ecrivains modernes. Ainsi D. Clement regarde, non comme faux, mais +comme dangereux ce principe que la foi doit etre dirigee par la lumiere +naturelle, principe qui conduit a cette autre proposition: "On ne croit +point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est +ainsi, on admet[355]." "Voila," dit le critique, "un principe qui doit +mener loin." Il trouve _naturelles_ les consequences que saint Bernard +infere de la definition de la foi donnee par Abelard. "Cependant loin de +les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois +combattues, meme avec succes; mais ce qu'il ne pouvait desavouer en +aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle methode, c'est que la foi +n'est pas absolument au-dessus de la raison." Enfin les explications et +les comparaisons qu'il donne touchant la Trinite laissent percer tantot +le sabellianisme, tantot l'arianisme. "Nous aimons a nous persuader, et +ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de +l'une et de l'autre de ces erreurs." Mais il n'en a pas moins _brouille +reellement toutes les notions theologiques sur la Trinite_. + +[Note 355: Art. _Abelard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p. +138.--_Introd_., t. II, p. 1060.] + +On le voit, le reproche d'heresie n'est plus profere, il est meme +formellement ecarte[356]; plus de ces mots d'_impiete_, de _blaspheme_, +de _paganisme_, et de la cette consequence qu'on n'etait en droit a +Sens, comme a Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de +condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cesse de +protester de sa soumission a l'Eglise et au saint-siege. + +[Note 356: C'est maintenant une chose generalement accordee. J'en ai +cite plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de +rappeler tous les ouvrages ou les opinions theologiques d'Abelard sont +appreciees (Voy. t. I, p. xxii).] + +A ces critiques ainsi reduites, M. Cousin, fortifiant de son autorite +celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui penetre plus +avant. Il pense qu'Abelard, en introduisant le rationalisme dans la +theologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout +quand il s'agit de la question de la Trinite. Quelques reflexions seront +ici necessaires. + +On l'a deja vu, il y a deux manieres de traiter la theologie, +c'est-a-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que +les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la premiere +court le risque d'incliner a l'heterodoxie, a l'heresie, et de +passer insensiblement du rationalisme theologique au rationalisme +philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou +penche vers une abnegation de tout raisonnement, vers une _misologie_, +comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui +peut transformer l'humilite d'esprit en credulite superstitieuse. Ce +n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que +le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse +absolument aucun role a la raison. Le rationalisme peut etre orthodoxe, +honorer du moins et prescrire la foi; meme dans le rationalisme purement +philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut +s'appeler la foi, c'est-a-dire pour un assentiment non raisonne a des +verites indemontrees et indemontrables, pour une croyance implicite et +necessaire a des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune +philosophie n'est sans mysteres ou sans faits inexplicables, insensibles +et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus +vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire a la foi par +la raison ceux a qui la foi manque, ou plus souvent, la ou il rencontre +la foi, de l'eclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison. +Qu'est-ce donc en general que le rationalisme chretien? Une conciliation +de la foi et de la raison, un eclectisme. + +De meme, dans la doctrine de ceux qui ramenent tout a la foi, prenant a +la lettre et dans un sens absolu les anathemes contre la philosophie, on +ne peut soutenir que la raison n'ait rien a faire. Soit qu'on cherche +a exciter la foi uniquement par des recits ou des menaces, comme de +certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, a +ce besoin d'amour et de priere qui, dit-on, est deja la grace, et qui, +fidelement ecoute, doit attirer la grace definitive de la foi, soit +surtout qu'on invoque le principe de l'autorite contre l'anarchie +des opinions individuelles et les ecarts du libre examen, on recourt +implicitement a la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans +le choix mystique de l'ame preferant la vision a la conception et +l'enthousiasme a la certitude. "C'est, dit avec profondeur saint Clement +d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie +meme pour decider qu'il ne faut pas de philosophie[357]." + +[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.] + +Mais malgre ce qu'il y a de commun entre les deux methodes theologiques, +et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence a laquelle toutes deux +s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce +qu'il y a de commun a toute religion comme a toute philosophie, c'est +l'humanite; il faut reconnaitre que les deux methodes different par +leurs caracteres et par leur tendance. + +La premiere, quoiqu'elle soit celle de presque tous les heretiques, et +necessairement celle de tous les philosophes, et des plus incredules, +n'a jamais en elle-meme ete formellement condamnee par l'Eglise, qui ne +pouvait repudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres. +Les deux methodes, employees concurremment dans tous les ages du +christianisme, ont l'une sur l'autre prevalu tour a tour, suivant les +temps et les questions. Dans le berceau meme de la foi, on les trouve +alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de +ne pas reconnaitre dans saint Jean un caractere philosophique qui manque +a saint Luc; et malgre ses invectives contre les philosophes, saint Paul +porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit +libre et raisonneur qui paraissent etrangers au genie positif et +formaliste de saint Pierre. "Il _discutait dialectiquement_, dit +l'Ecriture, les choses du royaume de Dieu[358]." + +[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai +peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.] + +Depuis les apotres jusqu'aux Peres, depuis les Peres jusqu'aux docteurs +de nos facultes de theologie, les deux methodes se sont perpetuees dans +l'Eglise; et pour avoir choisi entre elles, Abelard n'est point sorti du +saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover +sur aucun point du Symbole. Sa pretention parait s'etre elevee jusque-la +seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme +un peu nouvelle, la croyance chretienne touchant la nature de Dieu, +et soit par un choix dans les doctrines recues, soit par quelques +explications neuves, construire une deduction methodique du dogme de la +Trinite et appuyer d'arguments plus modernes l'adhesion qui lui est +due. Voici dans sa juste mesure la formule generale de ce rationalisme +dogmatique: "Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des +_notions adequates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit explique.... +Nous convenons que les mysteres recoivent une explication, mais +cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque +intelligence analogique_ d'un mystere, tel que la Trinite et que +l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des +paroles entierement destituees de sens: mais il n'est point necessaire +que l'explication aille aussi loin qu'il serait a souhaiter, +c'est-a-dire qu'elle aille jusqu'a la comprehension et au comment[359]." + +[Note 359: _Theodicee_ disc. prel. sec. 54.] + +Mais l'execution a-t-elle parfaitement repondu a l'intention? J'ai +ailleurs decrit comme je me le represente, l'etat religieux de l'ame +d'Abelard. Le jugement de l'esprit d'un siecle par l'esprit d'un +autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisee. Notre epoque a trop +d'impartialite pour manquer de sagacite. Mais quand il faut appliquer ce +jugement general a un individu, penetrer au fond d'une ame a travers les +ages, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit +du temps auquel elle n'echappait pas, et cet esprit de tous les temps +auquel participent tous les philosophes; comment s'y melaient, sans +y disparaitre, les habitudes religieuses, les habitudes logiques, +l'erudition sacree, l'erudition profane, le caractere ecclesiastique, le +talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant +involontaire pour la controverse, le gout de la subtilite, le desir de +l'originalite, l'amour de la gloire enfin; alors la tache devient bien +difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'etre que +des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inseparables +peut-etre de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps a +autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis, +abbe de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Eglise, nous +dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa theologie. C'est +l'oeuvre d'un fidele; mais elle contient plus d'un germe d'infidelite. +Le rationalisme n'a point fait impunement irruption dans le dogme, +et l'on reconnait soit dans l'esprit general, soit dans les opinions +particulieres, plusieurs de ces idees precoces d'ou l'esprit des siecles +a fait sortir quelques-unes des verites et des erreurs les plus grandes +de la philosophie moderne. + +La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail +de rassembler tant de citations et d'autorites contradictoires, ait +exerce une passagere influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu +jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il +n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces +archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_ +des contradictions apparentes, et ce travail a contribue surtout a +developper cette subtilite qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a +pu risquer des opinions qui ont ebranle certaines croyances, enfante de +certains doutes; jamais il ne s'est donne pour sceptique. Seulement, +on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorites, +ordinairement les memes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y +reprend celles qui sont favorables a sa these, et parfois aussi celles +qui sont contraires; il les commente, les developpe, et s'efforce +d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de +conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il +pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une +contradiction entre certaines idees qui sont dans l'esprit ou dans les +livres, et qu'il faut ramener a l'unite, soit en montrant qu'elles +concordent en derniere analyse, soit en faisant evanouir celles qui ne +concordent pas? L'ouvrage d'Abelard nous represente la forme que, dans +un temps de citations et d'autorites, la position de toutes questions +devait prendre naturellement. + +Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner a sa maniere +d'enseigner la theologie, un caractere expressement dialectique, et lui +oter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant +l'objection, et inculquer la verite par ordre. Abelard ne preche pas, +il discute. La polemique avait ete l'exercice de toute sa vie; il avait +pris pour maxime ces mots qu'il attribue a saint Augustin: _Quarite +disputando_[360]. + +[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abelard +dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du +traite (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).] + +Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considerer le pour +et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre etaient vrais ou +soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorites, il a +puise le gout et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien +s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la +cause de la philosophie et lui faire son proces avec une egale vivacite; +marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinite, +et par un retour un peu brusque, retablir sans restriction l'unite +de l'essence et la communaute des attributs; braver en un mot les +contradictions et les resoudre ou les affirmer tour a tour. + +C'est la, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me +parait avoir attache quelques dangereuses consequences a sa methode +theologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de +nominalisme, mais d'autres passages s'en ecartent. Et en effet, le +principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec +M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc +que de ce principe on conclue (la distinction etant bien fugitive, +si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois +personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois +des realites, des unites, et que l'identite de substance qu'on leur +impose est une chimere. Telle parait avoir ete l'erreur de Roscelin: +il a sacrifie la realite de l'unite de Dieu a la realite de l'unite +de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le +permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le tritheisme ou +l'heresie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire +dont Abelard est maintenant accuse; il aurait, dit-on, ramene les +distinctions reelles a des points de vue divers du meme etre, a des +conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des +personnes purement nominale pour sauver l'unite reelle de la substance +divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au +nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de +Roscelin; les individus seuls sont reels, donc les personnes ne sont +rien, ou seules elles sont reelles; voila qui est simple et logique. +Mais Abelard n'a pas dit cela, on lui prete d'avoir dit le contraire. +Pour dire le contraire, il faudrait, a la verite, qu'il eut dementi le +principe meme du nominalisme, en disant: "Il n'y a de reel que ce qui +n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne +sont rien. La Divinite, qui n'est exclusivement aucune personne, la +Divinite seule est reelle." Mais alors il n'eut ete rien moins que +nominaliste, loin de la, il fut tombe dans le realisme extreme, dans +celui qui, refusant la pleine existence a l'individu, annulerait les +personnes de la Trinite, parce qu'elles ne seraient que des individus. + +[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._, +ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c. +xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ. +select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.] + +Abelard, dans sa doctrine de la Trinite, ne me parait avoir ete +precisement ni realiste, ni nominaliste; il s'est efforce de donner aux +choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte +des consequences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eut +dit expressement que Dieu est un genre, sierait-il aux realistes, qui +soutiennent que le genre est reel, d'en conclure qu'il a nie la realite +de la Divinite? De meme, s'il n'a vu dans les personnes que des +proprietes, ceux qui defendent contre Roscelin l'existence reelle +des qualites specifiques seraient mal venus a l'accuser de ruiner +l'existence reelle des personnes. + +Un ecrivain judicieux a remarque avec raison que l'orthodoxie +trinitairienne n'est pas necessairement engagee dans la controverse +sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas reels, +qu'importe a l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni +aucune des personnes n'est donnee comme etant au nombre des universaux, +et la negation des idees generales ne touche en rien l'etre qui ne peut +etre ramene a une simple abstraction. Le principe seul de la realite +exclusive des individus pouvait bien, par une application tout a fait +independante de la fameuse controverse, conduire a trop individualiser +les personnes de la Trinite, et il parait que c'est ainsi que Roscelin a +compromis le nominalisme dans l'heresie et s'est fait blasphemateur, au +jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur +ait ete, comme on l'a dit, de reduire la distinction des personnes a +des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du tritheisme pouvait etre +facilement ecartee par la consideration de _la singularite_ de la nature +divine, et par cette pensee que le mystere consistait precisement dans +l'union de quelques-uns des caracteres de l'individualite dans chaque +personne avec la communaute et l'identite d'essence. Apres tout, les +realistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des +genres ou des especes, et par consequent les nominalistes n'avaient sur +ce point rien a leur dire. Aussi, lorsque Abelard marque avec un peu +d'exageration la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idee de +propriete, et non de la theorie des genres et des especes. Il est vrai +que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait du plutot +etre dirige contre lui, c'est-a-dire qu'il attenuait la distinction des +personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont +juge[363]; mais cette accusation plus specieuse ne nous semble pas plus +exacte. Repetons d'abord que l'intention est irreprochable; puis, quant +a la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre a convertir les +personnes divines en abstractions. C'est le peril commun de toute +metaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de +chose; seulement le lecteur est en general nominaliste, et quand on veut +lui faire separer a un certain degre la substance et la personne, il +penche a n'accorder a la personne qu'une existence nominale, et dans sa +pensee, la doctrine d'Abelard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y +faire? Est-ce Abelard qui a separe la substance de la personne? C'est +l'expression orthodoxe du dogme de la Trinite; quiconque pretendra +discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de +paraitre nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du +raisonnement a conclure contre la realite de l'un ou de l'autre des +elements constitutifs du dogme, c'est-a-dire contre l'unite divine ou +contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel +mystere a une conception rationnelle, la raison involontairement impose +a la nature divine les conditions ordinaires de l'etre, ces conditions +qu'elle est habituee a tenir pour necessaires, et soudain la foi dans +la Trinite s'altere et perit. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi? +C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas; +mais je dis que c'est la consequence inevitable de l'application +methodique du rationalisme a la Trinite. Encore une fois, ce n'est pas +le nominalisme qui fait le danger de la theologie d'Abelard, c'est la +dialectique. + +[Note 362: M. Bouchitte, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mem. +de l'Academie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants +etrangers, p. 463.] + +[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict. +crit._, urt. Abel.--Neander, _S. Bernard et son siecle_, I. III, p. +240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.] + +Dans le dogme theologique, en effet (je ne dis pas le dogme chretien), +il se presente une difficulte capitale. L'essence etant une, et les +personnes etant plusieurs, en quoi celles-ci different-elles? La +meilleure maniere peut-etre de resoudre cette question, c'est de ne la +point poser, et de se dire que les trois personnes different par leurs +noms, et que l'Ecriture enonce, de chacune sous son nom, certaines +choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses +et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosite de l'esprit humain, +celle meme de l'Eglise veulent aller plus loin, et la question se pose. +Les personnes sont plusieurs, donc elles different; mais elles ne +different point par l'essence; elles different donc parles qualites. +Or, ce qui serait les qualites, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle +attributs, et ces attributs appartiennent a l'essence divine ou la +constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de +l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des +attributs propres aux personnes, ou les proprietes. Quelles sont les +proprietes des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant. +Le plus sur serait encore de prendre le nom de chaque personne pour +l'expression de sa propriete, et de dire simplement que la propriete du +Pere est la paternite, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du +Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Peres ont pretendu en dire +davantage. + +[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--"Pater paternitate +est Pater." (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--"Proprium +Patris est quod semper Pater est." (Hil., _De Trin._, XII.) "Nihil habet +Filius nisi natum, nativitate autem est Filius." (_Id., ib.,_ IV.--Cf. +P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).] + +En jugeant Abelard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on +ne considere que ses opinions, sans en connaitre les antecedents donnes +par l'histoire de la theologie, on risque de lui preter une originalite +ou une temerite qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commence a mettre +le dogme de la Trinite aux prises en quelque sorte avec les distinctions +logiques, enseignees au livre des Categories. Ces distinctions +etaient trop familieres a la plupart des Peres, elles avaient trop +universellement passe dans la langue du raisonnement, pour qu'ils +fussent dispenses de rechercher dans quelle mesure elles etaient +compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il +les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle +sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un +sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en +general? En d'autres termes, la distinction de la matiere et de la +forme, de l'essence et de la qualite, de la substance et de l'accident, +du sujet et du mode, du genre et de l'espece, du concret et de +l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable a +la Divinite? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la +theodicee. On pressent que ces problemes qui semblent ne concerner que +des formules techniques, touchent a la nature meme de Dieu, et par +consequent a son action sur le monde. Toute religion est la. Sans +penetrer au sein des questions, bornons-nous a dire que toutes ces +distinctions, dans leur application etroite a la Trinite, peuvent +changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache energiquement aux +termes de l'orthodoxie. + +Le point fondamental, c'est de maintenir l'unite de Dieu, c'est-a-dire +l'unite de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois +personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelee verbe ou +sagesse, une autre amour ou charite, il n'est que trop tentant pour +l'esprit de faire de Dieu le Pere une essence ou un concret, et des deux +autres personnes des qualites ou des abstraits. De cette facon, l'unite +substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicite; il +en est de meme, si l'on emploie les termes de substance et d'accident +ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous a la definition +consacree de la personne en general ou de l'individu substantiel, et +la difficulte se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des +substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est +plus qu'une generalite, une qualite commune, un abstrait. L'heresie +n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unite de Dieu, la gloire +de l'Ancien Testament, est comme abroge par le nouveau. Cette heresie +touche au blaspheme. + +La consequence evidente, c'est qu'il faut se defier en theologie des +definitions scientifiques de la substance et de la personne, et les +approprier avec reserve a l'objet unique et incomparable dont la +theologie entreprend la mysterieuse etude. Aussi est-il en general de +tradition parmi les ecrivains sacres que si la dialectique est utile +a l'explication du dogme et necessaire pour le defendre, elle n'est +integralement et rigoureusement vraie que des choses creees, et que Dieu +est en dehors des categories. + +Abelard se montre fidele, ce me semble, a cette tradition. Une esquisse +generale de la doctrine des Peres sur la Trinite, est necessaire pour +bien juger de la sienne. + +Dieu est l'unite parfaite. Toutes les definitions de l'unite, celle de +Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce +qu'elles ont de vrai. Etre, dit saint Augustin, c'est etre un[365]. +L'etre par excellence est donc l'unite supreme; c'est-a-dire qu'il +est sans nombre, sans succession, sans quantite. Comme il est l'unite +reelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point +applicable. D'ou resulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou +l'essence est une. + +[Note 365: "Nihil est esse quam unum esse." _De Mor. Manich._, c. +VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p. +418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._, +I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII, +Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.] + +[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.] + +Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature +des hypostases, ou dans sa substance des proprietes. Cette distinction +divise-t-elle l'unite? non, l'unite subsiste, la Divinite demeure +indivise dans les divises[367]. Elle est commune aux trois personnes, +identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de +la Divinite, dit saint Gregoire de Nazianze, que d'avoir a la fois la +division et l'unite. "Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint +Augustin, c'est la l'ineffable[368]." Comment est-ce possible? telle est +la question que se posent distinctement les Peres[369]. + +[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois e theotes]. Damasc., _De +Fid._, I, x.] + +[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De +Consid._, V. vii.] + +[Note 369: Notamment les deux Gregoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib. +ad Ablab.] + +La premiere solution de cette question semble etre, l'unite etant +admise comme substantielle, de regarder la division comme purement +intelligible; et les passages ne manquent pas ou il est formellement dit +qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensee, que toutes les +differences y sont rationnelles, ideales, relatives enfin a l'esprit +humain[370]. Mais la consequence serait, que la Trinite, au lieu d'etre +quelque chose de reel, ne serait qu'une conception analytique de la +Divinite, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses +attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce +conceptualisme theologique aneantirait le dogme meme qu'il aurait pour +but d'expliquer, et les termes sacres de Pere, de Fils, de Saint-Esprit +deviendraient des symboles. On aurait donc concede les noms abstraits +des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome +mystiques aux exigences de notre imagination. C'est la le fond de +l'heresie de Sabellius. + +[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat +epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.] + +La foi s'en defend, et la theologie y resiste, d'abord par la definition +des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque +chose de reel. En principe, il n'y a de personnes que les substances. +L'hypostase, en general, c'est la substance realisee, la substance +individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle +(raisonnable), c'est-a-dire de toute substance individuelle +intelligente. Cette definition est a peu pres universellement +admise[371]. + +[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la +definition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor +l'a attaquee sans succes. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.] + +Mais si la preoccupation exclusive de l'unite d'essence incline a +l'heresie de Sabellius, l'insistance sur la realite des personnes penche +vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme +reelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinite une division +essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes +sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des +differences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces +distinctions? elles sont reelles. Dans la personne il y a donc une +substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont +substantielles; seulement elles sont numeriquement diverses, et leur +substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est precisement la le +merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de +l'etre telles que nous les manifestent les choses creees. + +[Note 372: Aussi Gregoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui +employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus pres de l'arionisme, et +ceux qui preferaient le mot de [Grec: prosopon] comme plus voisins du +sabellianisme. (_Or._ XXI.)] + +Telle est au fond la solution de la foi, et, a mon avis, l'unique +solution raisonnable. Les theologiens sont tous obliges d'y revenir, +mais par un detour, et la plupart ne se contentent pas de recuser _a +priori_ la dialectique. Le probleme etant de concilier l'unite de +l'essence avec la realite de certaines distinctions dans l'essence, on +est naturellement conduit a rechercher si dans les etres, ou dans +nos conceptions touchant les etres, il ne se rencontrerait pas des +conditions analogues. Par exemple, tout etre reel est compose de matiere +et de forme. Point de substance individuelle ou la dialectique n'opere +cette distinction, sans cependant que l'unite de l'individu perisse. Si +Dieu etait soumis a cette division _secundum artem_, on dirait qu'il +est compose pour matiere de la substance intelligente et pour forme +de _l'infinite_, ou bien de la substance animee, rationnelle, et de +l'immortalite, ou enfin de la substance indeterminee, plus la divinite. +Or, evidemment cette composition ne serait pas reelle, ou si elle +etait prise comme reelle, elle supposerait qu'une matiere indeterminee +quelconque peut etre la base de l'etre divin, et que la forme de la +divinite n'est point par elle-meme reelle et substantielle; toutes +consequences qui repugnent violemment aux plus simples notions de la +nature de Dieu. De quelque facon que l'on y concoive la conjonction de +la matiere et de la forme, ou detruit l'essence de la Divinite, ou l'on +convertit un de ses attributs necessaires en un accident ou qualite. Or +certains attributs peuvent bien etre concus comme des formes[373]; mais +en realite, ils ne sont pas separables de l'essence, et ce n'est que +par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de +toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en general de perfection +si ce n'est dans le parfait. + +[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.] + +Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on erigerait en formes, ne +peuvent etre des formes proprement dites; car la forme fait d'un etre +ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas +divin, par exemple sa matiere, la forme etant ce qui la divinise, et +partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou +soi-disant telles ne sauraient donc etre que des modes. Or si le mode +est la meme chose que l'accident, Dieu n'a pas reellement de mode; +car l'accident n'est pas necessaire; il est accessoire, additionnel, +adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette +nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour +parler d'une maniere plus generale, tout ce qui depend de la categorie +de la qualite est incompatible avec l'essence divine. Une substance +identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualites; car elle +serait la substance, plus la qualite; elle ne serait donc plus simple. +Aussi dit-on qu'en Dieu etre grand n'est pas distinct de la grandeur. Il +est la grandeur meme, comme il est la bonte, parce que tout en lui est +essentiel[374]. + +[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern. +_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1, +xii et xiii.] + +Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les +theodicees? Qu'est-ce, dans la theologie chretienne, que les proprietes +qui caracterisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas +des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence, +c'est d'etre sujet au changement, c'est de pouvoir etre autre. Or, en +Dieu les attributs sont immutables comme lui-meme; ils participent de +son eternite; ils sont comme l'essence. Il en est de meme des proprietes +soit absolues, soit personnelles; la generation est eternelle dans le +Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection. + +Quelle difference y a-t-il donc entre les proprietes absolues et les +proprietes des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme +la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en +est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou +hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus +particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence +a la personne est celui du commun au non-commun ou du general au +particulier, c'est-a-dire le rapport du genre ou de l'espece au +singulier ou a l'individu; et la consideration de ce rapport amene, pour +ainsi dire, de force dans la theologie la question du realisme et du +nominalisme. + +Saint Jean de Damas n'hesite point: Dieu est dans le genre supreme de +la substance incorporelle dont il est une des premieres especes, et la +Divinite est ainsi l'espece dans laquelle sont les trois personnes[375]. +Et cette opinion, loin d'etre isolee, se retrouve, avec plus ou moins +de developpement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du +christianisme. D'abord c'est une idee presque universelle, que l'essence +est quelque chose de plus general que l'hypostase, et il le faut bien, +l'hypostase etant constituee par le propre, qui, de sa nature et par son +nom meme, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai +que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer +l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Pere, sans distinguer +intellectuellement l'une de l'autre, par cette difference-la[376]. + +[Note 375: [Grec: Periektikon auton edos e uperousios kai akataleptos +theotes] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)] + +[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i +et vii.] + +Quelques Peres ont pousse cette opinion au point de soutenir que la +substance en general etant toujours ce qui est commun aux individus, +l'individu n'etait qu'une collection de proprietes, et que par exemple +la substance _homme_ etait commune a Pierre et a Paul, de sorte que +Pierre et Paul etaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas du dire +qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme +on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois +Dieux_[377]. Ce realisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du +realisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des +accidents, et de faire entrer indument dans la Divinite la distinction +proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unite de Dieu +ne serait plus qu'une unite collective, une simple communaute; les trois +personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or. + +[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In +Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et +xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.] + +Ce qui parait avoir inspire cette doctrine, c'est l'entrainement de la +controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialite +a tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unite reelle et +substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communaute n'est +pas une unite veritable et rigoureuse, une parfaite simplicite; et si +l'unite divine n'etait que celle du genre ou de l'espece, elle rendrait +a chacune des personnes une individuelle unite, trop comparable a celle +des personnes humaines pour admettre la parfaite identite, l'identite +reelle et numerique de nature ou d'essence. Ceux-la meme qui veulent +faire de Dieu un genre on une espece, voient dans l'unite d'une nature +on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensee[378]. +Est-ce donc a cela qu'ils veulent reduire l'essence de Dieu? + +[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.] + +Comment donc eviter que soit l'unite, soit la distinction devienne +nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'ecarter definitivement la +categorie de qualite. Ainsi la substance est une et reelle; chaque +personne en est distincte par la propriete qui la constitue. Cette +propriete n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle +n'est pas une forme ou qualite, car alors elle serait une addition +a l'essence, et Dieu serait compose; elle ne se dit pas _secundum +substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a +entre la substance et l'accident un intermediaire, c'est la relation. +Ou les proprietes de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont +les proprietes essentielles et absolues, qui ne sont separables de +l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad +alterum_, comme la paternite, la generation, la procession, et elles +sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici +ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes eternels? Les +relations des personnes, etant des relations, ne sont pas absolues, mais +elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc +pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans +doute etre concues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse +de notre esprit, qui ne saurait atteindre la realite de l'etre +divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc +_substantiale quippiam_[380]. L'unite absorberait les personnes, si la +relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralite, si +l'unite n'y resistait[381]. + +[Note 379: [Grec: Ouki ousias deloitika, alla tes pros allela scheseois, +kai tou tes huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.] + +[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.] + +[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII, +ii.--Saint Anselme dit: "Trinitatis et relationis consequentiae se +contemperant ut nec pluralitas quae sequitur relationem, transeat ad +ea in quibus praedictae sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat +pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas +amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquae relationis +oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas +inseparabilis." (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont. +Eunom._, II.)] + +C'est par la relation differente, ensemble avec l'essence identique, que +l'hypostase est constituee. + +Ainsi l'hypostase, ou personne, ne designe l'essence qu'indirectement +(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation. +Dans les choses creees, aucune propriete personnelle ne consiste dans la +relation; la relation entre les creatures est accidentelle; en Dieu, au +contraire, dans les personnes increees, la relation est constitutive, et +il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les +noms de Pere, de Fils, de Saint-Esprit ne designent pas des natures en +elles-memes, mais des personnes l'une par rapport a l'autre[382]. Ainsi +le Dieu des chretiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils +n'est pas non plus la multiplicite de dieux des Gentils. De ces deux +erreurs il reste, dit saint Jean Damascene, tout ce qu'il y a d'utile +dans le judaisme, l'unite de la nature divine, et dans l'hellenisme, la +distinction des personnes[383]. C'est la quelque chose d'enigmatique, +comme le dit saint Basile[384]; mais precisement cette condition +mysterieuse est comme la prerogative imparticipable d'une nature unique, +d'une essence increee, de l'etre parfait. + +[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le +P. Petau dit: "Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium." T. II, +l. IV, c. ix, p. 414.] + +[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.] + +[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.] + +On voit que le choix est entre deux manieres d'interpreter +dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutot de representer +l'impenetrable alliance d'une essence unique avec des personnes +distinctes. + +La premiere est celle qui a en general fait une grande fortune dans +l'Eglise grecque. Elle assimile en principe l'essence divine a un +universel, et les personnes a des individus. Pour eviter ou pour +attenuer les consequences de cette assimilation, elle l'affaiblit +ensuite, soit en la donnant comme une maniere necessaire de concevoir +les choses, et en laissant a l'esprit humain la faculte de distribuer a +son choix la realite entre l'universel et l'individu; soit en faisant +remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espece ou +le genre incree n'est pas compose de personnes, mais reside dans les +personnes, que celles-ci ne sont pas separees les unes des autres comme +les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence, +et qu'ainsi aucune diversite, quant au temps de la naissance, n'est +assignable entre elles, aucune difference en acte n'est entre elles +possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'ou il resulte que le +rapport de l'individu incree au genre incree est une communaute tout +autre que le rapport similaire entre les creatures, et que cette +communaute sans pareille n'altere pas l'unite de substance. + +[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est meme, suivant saint Jean +de Damas, ce qui fait que l'espece ou genre est dans la Divinite une +essence simple, une veritable substance, tandis que l'unite d'essence +des individus crees n'est qu'une communaute, une ressemblance. Celle-ci +en Dieu se prend comme reelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai +pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensee, [Grec: +thsoireitai logos chai epinoia]; et reciproquement, tandis que les +individus crees sont percus reellement differents, les differences des +personnes divines ne sont que distinguees par l'intelligence, [Grec: +epinoia to digraemenon.]] + +L'autre interpretation repousse la precedente pour plusieurs raisons. +D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus +n'etant qu'une maniere de comprendre les choses, est de droit +inapplicable a Dieu, c'est-a-dire a l'incomprehensible; puis la +diversite des personnes dans une essence dont l'unite serait collective +accroitrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantite +proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus +d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donne a +chacune des trois personnes de la Trinite, ne cree pas plus trois dieux +que trois fois le nom de soleil ne cree trois soleils[386]. L'unite +de Dieu est, a proprement parler, la singularite[387]. De toutes les +distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation: +il est universellement admis que les proprietes sont des relations; +les personnes n'existent donc que par les relations, et combinees avec +l'identite de l'essence, ces relations la caracterisent sans cependant +la decomposer, et y introduisent une inexprimable difference, seule +compatible avec la parfaite unite[388]. + +[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p. +959.] + +[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoioteta, alla tautoteta], dit Damascene, +qui n'est pas toujours d'accord avec lui-meme. _De Fid_., 1, viii. +"Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in +Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis +hominis, singularitatem." (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)] + +[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.] + +Au reste, ces deux interpretations ont deux caracteres communs; l'un +dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre a faire regarder les +proprietes divines, et particulierement la distinction des personnes, +comme quelque chose d'intellectuel, et plutot comme une condition +de notre esprit que comme une expression vraie et adequate de la +realite[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent +par conclure a une specialite incomparable, a un mystere surnaturel dans +la nature de l'etre divin, qui se trouve place en dehors des donnees +communes de la science et du langage. + +[Note 389: Gregoire le Thaumaturge a ose dire que le Pere et le Fils +etaient deux par la pensee, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men +einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots apres saint +Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre +substance, et qu'etre deux par la pensee signifie n'etre pas deux +essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).] + +Or, maintenant dans quel sens s'est declare Abelard? Il nous semble +qu'il s'est plutot eloigne de l'interpretation des dialecticiens grecs; +il penche evidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature +mysterieuse de Dieu, et qui interdit le plus severement a la science de +la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne, +quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'acces a +l'application de la theorie du genre et de l'espece; elle ne se +rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de +Damas, et parait bien plus pres de celle de saint Anselme, laquelle +devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin. + +Dans la diversite de noms Abelard apercoit d'abord une difference de +generation ou plutot d'origine: le Pere n'est point engendre et le Fils +est engendre; de cette difference resulte pour chaque personne une +relation distinctive comme la paternite, la filiation. Qu'est-ce donc +que les proprietes des personnes? Leurs relations sont-elles les seules +proprietes? Oui, selon le principe pose par Boece: + +"La relation multiplie la Trinite[390]." Ces proprietes ont l'avantage +de ne pas designer seulement un simple attribut, mais la personne +meme; c'est ce qui, en langage d'ecole, s'exprime ainsi: "La relation +constitue l'hypostase." La relation est donc la meme chose que la +propriete; la propriete distingue la personne, et pour nous elle la +definit; elle est la personne. Du Pere retranchez la paternite, reste +Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391]. + +[Note 390: "Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis +numerositas in eo quod est praedicatio relationis." (Boeth., _De Trin. +ad Symac_., p. 961.)] + +[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.] + +Abelard n'a pas raisonne avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les +personnes ne peuvent etre distinguees que par des proprietes. Puis, +ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait a chaque personne de +certains caracteres. Or, ces caracteres ne peuvent etre que communs ou +propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels +sont-ils? aux termes de l'Ecriture, engendrer, etre engendre, proceder; +suivant des auteurs tres-reveres, puissance, sagesse, bonte. Les +premiers sont des actes qui donnent lieu a des relations; mais de telles +relations peuvent bien etre les signes ou les effets des proprietes qui +caracterisent un etre; elles ne sont pas ces proprietes intrinseques qui +le definissent. Si donc il existait entre les relations indiquees par +l'Ecriture et les proprietes assignees par les Peres, un secret rapport, +une intime correspondance, celles-ci pourraient etre les veritables +proprietes personnelles; et voila comme avec un peu d'adresse inductive +la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte devient +la base ou l'equivalent de la distinction du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit. + +L'erreur logique, c'est de n'avoir pas apercu que les proprietes ne +peuvent etre autres que des relations, et d'avoir confondu la categorie +de la relation avec la categorie de la qualite, ou identifie trois +proprietes absolues avec trois proprietes relatives, en faisant equation +entre non-generation (ou paternite), generation (ou filiation), +procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonte. Mais l'emploi +de la categorie de qualite ou l'attribution speciale aux diverses +personnes de ces diverses proprietes n'est point de l'invention +d'Abelard; l'Eglise l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages +ecrivains la repetent tous les jours[392]. Cependant, des qu'on fait +des proprietes personnelles quelque chose d'autre et de plus que +des relations, et qu'on essaie ainsi de penetrer en elle-meme la +personnalite intime du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une +propriete essentielle, c'est-a-dire qu'on touche a l'essence, et il n'y +a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicite. Toutefois +on ne s'arrete pas, et l'on prend pour proprietes personnelles des +attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonte sont en effet +des attributs de l'essence divine. Des theologiens, pour excuser l'usage +de les rapporter chacun a une personne en particulier, disent que +c'est pour mieux faire connaitre la Trinite, en montrant comment +se manifestent specialement les personnes, qui la constituent. Ces +attributs essentiels de la Divinite sont, ajoutent-ils, _appropries_ +ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur etaient +propres, chaque personne deviendrait une veritable forme dont la +substance divine serait la matiere, c'est-a-dire que celle-ci ne serait +pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que +Dieu: ce qui est une heresie manifeste[393]. + +[Note 392: C'est encore comme une certaine realisation de la puissance, +de l'intelligence et de l'amour, realisation successive, non par ordre +de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ a trois +degres dans l'essence divine, qu'un ecrivain tres-recommandable, M. +l'abbe Maret, a presente le dogme de la Trinite. Il est aussi formel +a cet egard qu'il est permis de l'etre. (Voyez l'interessant ouvrage +intitule _Theodicee chretienne_, lecon XIIIe, Paris, 1844.)] + +[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.] + +Cette decouverte subtile entre la propriete et l'appropriation, Abelard +ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensee de ce +genre[394], il ne s'y est pas montre assez fidele, et il est tombe +dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en +proprietes personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il +a rappele que ces mots de proprietes, de difference, etc., ne devaient +plus, quand il s'agit de Dieu, etre pris dans un sens rigoureux et +technique. C'etait indirectement confesser l'abus et le peril de +l'application de la dialectique au dogme. + +[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.] + +La theologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montree beaucoup plus +sage. Que penser de la subtilite qui permet l'appropriation et rejette +la propriete? Les proprietes, a-t-on dit, sont les relations; mais les +relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des +personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idees, des +moyens de concevoir on plutot de raisonner; mais ontologiquement, en +elles-memes, les relations ou proprietes sont-elles davantage? Elles +sont reelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles. +Alors que sont-elles reellement? la relation est la personne meme; la +paternite ne differe pas en realite du Pere, car la distinction de +la matiere et de la forme n'etant point admise dans l'etre divin, +l'abstrait n'y differe pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du +Pere en realite ou substantiellement? L'essence divine en tant que Pere. +Ces mots _en tant que Pere_ sont-ils l'expression d'un accident du +sujet? L'unite divine, cette seule et veritable unite, n'admet pas plus +la composition du sujet et de l'accident que celle de la matiere et de +la forme. Tout ce qui est attribue en predicat a Dieu n'est attribut +qu'en apparence, hypothetiquement, par une loi de notre intelligence; au +vrai, tout ce qui lui est attribue lui est essentiel; tout en lui est +essence. Ainsi, de meme que les relations sont les proprietes, et les +proprietes, les personnes, la personne n'est pas dans la realite autre +chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum +rem_[395]. + +[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.] + +Ainsi la scolastique est obligee, des qu'elle se lance dans l'analyse +logique du dogme, d'ecarter peu a peu toutes les distinctions +scientifiques, en les presentant comme des suppositions de notre +intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes +subjectives, c'est-a-dire que les relations, les proprietes, les +personnes arrivent a n'etre plus qu'ideales, et la Trinite objective +s'evanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait expose les plus purs +principes du sabellianisme philosophique. Voila bien cette fois la +theologie devenue nominaliste. + +Son exemple me ramene donc, comme celui d'Abelard, a cette conclusion: +il n'y a point de science de la Trinite. + +Mais puisque l'Eglise a donne l'exemple d'en essayer une, l'imitation +respectueuse de l'Eglise peut conduire a l'erreur, non a l'heresie; nous +croyons que l'erreur est inevitable, mais elle n'est point criminelle, +c'est-a-dire heretique, lorsqu'elle est presentee avec reserve, +lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abelard, que rien ne doit etre +pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne +s'appliquent exactement a la Trinite. Que devient alors le nominalisme, +le realisme ou tout autre systeme sur les rapports de l'intelligence +humaine et de l'ontologie? Nous sommes engages dans une question en +dehors de tous les systemes, en dehors de toutes les terminologies. Il +n'est donc plus de doctrine speciale dont les consequences puissent etre +tournees contre le dogme; car toute doctrine a ete recusee, des qu'il +s'agit du dogme, et le mystere a ete mis en dehors de la philosophie. + +Faute de cet avertissement prealable, aucune discussion ne serait +innocente ni possible sur le dogme de la Trinite. En vous tenant +strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans heresie +les celebres paroles de Bossuet sur la Trinite dans _le Discours sur +l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas etre entendues en +rigueur, ou elles contiennent la negation des personnes de la Trinite. +Une comparaison psychologique y assimile celles-ci a des phenomenes +intellectuels, a nos facultes, qui n'introduisent aucune difference dans +l'unite de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les +termes. Logiquement, adresse a la doctrine et au langage, le reproche +est irrefragable; adresse a la personne, ce serait une calomnie. Abelard +nous parait avoir ete calomnie ainsi. + +[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystere de la +tres-sainte Trinite, et ci-dessus, p, 315.] + +Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire a ces expositions +metaphysiques du mystere, lesquelles ne sont innocentes qu'a la +condition de passer pour des metaphores philosophiques? Est-il +consequent de traduire le probleme de la nature de Dieu dans la langue +de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas +regulierement? Que dirait-on de celui qui donnerait la theorie +mathematique d'une question a laquelle il aurait declare que les +mathematiques sont inapplicables? Cette inconsequence est celle +d'Abelard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour donnees une seule +substance et trois personnes dans un meme etre, et il entreprend de les +discuter pour les etablir philosophiquement. Defense a lui de vous dire, +pour expliquer quelle est la difference des personnes, que c'est une +difference substantielle; il faut bien alors que ce soit une difference +modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de pretendre savoir sur +quelle difference repose la distinction des personnes. Une fois accorde +qu'il s'agit d'une difference de propriete, ce n'est pas sa faute si +vous vous dites a vous-meme: une propriete n'est pas une chose reelle et +subsistante par elle-meme; donc la personne n'est pas subsistante, elle +n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui etes nominaliste, et +non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son +gre, sabellianiste a son ecole. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle +de vous mettre en defiance contre cette conclusion du general au +particulier et du cree a l'incree. Il ne peut pas vous dire que les +proprietes sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles +ne sont pas reelles; il le penserait, il l'aurait dit anterieurement, +quand il s'agissait des choses de la creation, qu'il s'interdirait de +qualifier de meme ce qui est au-dessus de la creation. Il vous dira au +contraire que la Trinite est, qu'elle est reelle, qu'elle est non +_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _a classer in +vocabulis_ ce que le realisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait +donc de plus un realiste? Pour lui, comme pour toute intelligence +humaine, il le faut, la nature divine doit deroger a toutes les +conditions des autres natures. Si sa doctrine metaphysique lui donnait +les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une meme +substance, il detruirait le mystere, il ferait descendre le ciel sur la +terre, il humaniserait la Divinite. C'est pour lui une loi, comme pour +le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle +specule sur la Trinite, etre emportee a des consequences enormes; c'est +l'enormite de ces consequences, toujours presente, toujours menacante, +qui fait que la Trinite est un mystere, c'est-a-dire un dogme et non un +probleme, un article de foi et non une question philosophique. + +[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.] + +Ce dernier point si important, Abelard le neglige, et comme lui tous +ceux qui, avant ou apres lui, ont essaye une demonstration philosophique +de la Trinite. Aucune des demonstrations que l'Eglise autorise ou tolere +n'echappe peut-etre completement aux critiques que l'orthodoxie peut +diriger contre la sienne. La theorie de saint Thomas, si prudente et +si reguliere, presente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce melange de +science et de dogme, de dialectique et de mysticite, qui tour a tour +excite et paralyse le raisonnement, et ajoute a la difficulte des +mysteres celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous +semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition evangelique +le dogme de la Trinite, et d'en considerer la theorie canonique comme +une regle ecrite, destinee a prevenir toute tentative d'interpretation +et a en tenir la place dans le langage chretien, sans introduire dans +l'esprit une idee de plus. Mais cette sagesse n'etait celle de personne +au temps ou la theologie se formait, et l'on ne peut s'etonner qu'elle +ait manque au curieux Abelard. + +Mais si, dans l'interet de la foi, il a eu tort d'appliquer, meme +avec mesure, la dialectique a l'exposition du dogme de la Trinite, +reconnaissons au nom de la philosophie que cette application etait la +seule forme que de son temps put prendre a sa naissance la theodicee +rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siecle, +que la raison preparat son emancipation. + +Orthodoxe ou heretique, chretienne ou profane, la theologie d'Abelard +est une philosophie en matiere de religion, une theodicee. Qu'en faut-il +penser a ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait +un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et +reprendrait une a une toutes les questions concernant la nature de +Dieu, la creation, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques +observations. + +Les docteurs du moyen age ne sont pas entierement responsables des +principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventee ni +choisie, ils l'ont trouvee toute faite et recue de la tradition. Ce +n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chretienne et dans la mesure +ou elle l'a modifiee, qu'ils peuvent etre juges comme penseurs et +figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur +demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances +communes de l'Eglise; celles-ci constituent une doctrine, une ecole, qui +n'est a vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le +christianisme. Abelard chretien n'a plus d'individualite, par consequent +plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit a ce titre a moins de valeur +que le plus simple, le plus modeste catechisme. N'examinons donc pas, a +propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les +origines on les consequences de ce dogme, et si telle ou telle theorie +catholique porte des traces de platonisme ou ramene, par l'ecole +d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La theologie d'Abelard dans +son essence est celle du monde contemporain. + +Les exceptions sont rares dans l'Eglise; on compte peu de docteurs qui, +en conservant les formes chretiennes, aient innove au fond et introduit, +a la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie etrangere +a la tradition. Dans les premiers siecles et parmi les Peres il se +rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Eglise n'a pas toujours +soupconne la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laisses au +nombre de ses docteurs, quelquefois ranges au nombre de ses saints. +Plus tard, la tradition mieux fixee, la puissance ecclesiastique mieux +etablie, l'instruction et l'originalite philosophique en decadence, +rendent la theologie de plus en plus uniforme et convertissent les +ecrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, +prouvent et defendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par +quelques details, par le choix de certains arguments, par l'emploi de +certaines citations, par l'attachement a certaines autorites, enfin par +leur methode d'exposition, ils se donnent un caractere et manifestent +une tendance. + + Facies non omnibus una, + Non diversa tamen. + +Ils sont chretiens, mais dogmatiques, demonstratifs ou mystiques; et ils +poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit, +soit au quietisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au +rationalisme chretien, si goute de nos peres, soit a l'absolutisme +de principe de l'autorite, exclusivement admis par une ecole de ce +temps-ci. Rarement ces differences importantes ont ete, du VIIe au +XVe siecle, poussees au point d'insinuer dans la foi des doctrines +inconnues, et les heresies meme n'ont presque jamais produit de +veritables nouveautes philosophiques. Dans toute cette longue periode, +il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Erigene, se soient fait +un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie +payenne, l'aient couverte de la robe du levite pour qu'on ne la reconnut +pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans +sortir du giron de l'Eglise, se sont mis a rechercher les fondements +philosophiques des idees religieuses, et a demontrer rationnellement +comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut meme pas tenir toujours grand +compte aux ecrivains de telle ou telle opinion inusitee, de telles ou +telles consequences singulieres, qu'on peut apercevoir ou demeler dans +leurs systemes; ils n'ont pas toujours eu volonte ni conscience de +penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'erudition, ou les livres +etaient rares et les idees plus encore que les livres, on dependait +beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on +copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglement a des ouvrages +contradictoires, a des sectes opposees, des opinions peu conciliables, +dont on meconnaissait la portee, et que recommandait egalement leur +antiquite commune. Le hasard, plus que le mouvement regulier des +esprits, decernait successivement l'autorite a des ecrivains +differents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys +l'Areopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boece +ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'ecole. +Ce serait denaturer les faits que de vouloir assigner une valeur +philosophique a toutes les opinions, que de les representer toutes comme +les phases naturelles, comme les developpements logiques de l'esprit +humain. Pour etre vraie, l'histoire meme des systemes ne doit pas +toujours etre systematique. Le moyen age est rempli de choses fortuites, +de singularites steriles, de tentatives insignifiantes, et les +theologiens abondent en hardiesses qui ne menent a rien, en assertions +graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'egarent point. La foi +domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un +corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'a des poisons +et n'en est pas plus alteree qu'affaiblie. + +Gardons-nous donc d'aller relever dans Abelard tous les passages qui, +logiquement analyses, conduiraient a des consequences auxquelles il n'a +jamais pense; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont +venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions +episodiques qu'il repete sur la foi d'un auteur, sans s'etre jamais +apercu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible +avec la foi. Platonicien quand il cite le Timee, peripateticien quand il +cite Boece, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Eglise +latine, il n'entend pas etre autre chose qu'un philosophe catholique, et +les combinaisons d'idees heterogenes qu'on peut ca et la signaler dans +ses ecrits ressemblent souvent a des centons plutot qu'a un eclectisme. +Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraitre ingenieux, +il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail +porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer +et non completer l'antiquite. Nous aimons a generaliser; nous excellons +aujourd'hui a retrouver la filiation des idees et a voir, comme on dit, +tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer a toutes +les epoques, que d'attribuer retroactivement au temps passe la +clairvoyance et l'universalite qui appartiennent au notre. + +Une fois dit qu'Abelard est un theologien catholique et rationaliste, sa +place est suffisamment marquee, son caractere suffisamment determine; on +sait dans quelle ecole chretienne il doit etre classe, et nous croyons +a cet egard nous etre assez explique. Nous n'ajouterons que deux +observations. + +1º Les Allemands ne se renferment guere dans la reserve que l'on +conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, declare qu'il y a +dans la doctrine d'Abelard un fond de spinozisme, et il donne en preuve +un tableau synoptique dresse par Fessler d'extraits divers d'Abelard +et de Spinoza[398]. On se rappelle que deja Caramuel accusait Abelard +d'avoir retrouve dans les ruines de l'antiquite la philosophie +d'Empedocle, en soutenant que tout etait Dieu et que Dieu etait +tout[399], et en remettant au jour un pantheisme qui, pour cette epoque, +n'avait ete signale qu'en principe dans les doctrines de Bernard de +Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bene, condamne +et, suivant quelques-uns, brule comme heretique, mais place par certains +historiens au nombre des disciples d'Abelard. + +[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec. +16, append. iii.] + +[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._, +III, iii, p. 175.] + +L'accusation de pantheisme est une des plus faciles a lancer contre +toute theologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que +la pensee humaine, manque rarement d'y donner pretexte. Toutefois le +pantheisme s'accorde plus volontiers avec le realisme exagere, et le +principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, parait _a priori_ +inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unite +de la substance universelle. Abelard semblait donc plus qu'un autre a +l'abri de l'accusation de pantheisme. Cependant les incoherences ne +sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait +contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fut invraisemblable. + +Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier +a detache de la seule _Theologie chretienne_ sept passages auxquels il +oppose des passages correspondants et selon lui equivalents, qui sont +les principes memes de l'Ethique de Spinoza. Mais quand l'analogie de +doctrine serait dans ces citations cent fois plus evidente qu'elle ne +nous semble, la demonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y +ait pantheisme, il faut le dessein forme de ramener Dieu et le monde a +l'unite et de nier la dualite qui resulte soit de la coeternite des +deux principes, soit plutot de la creation substantielle; or, rien de +semblable dans Abelard; jamais il n'y a songe, et j'ignore meme s'il +savait bien qu'une telle doctrine eut existe. Il croyait en Dieu et en +la creation; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu +createur, dit-il, "Moise designe le Pere, c'est-a-dire la puissance +divine, par laquelle tout a pu etre cree de rien (_Introd._, lib. 1, p. +987). Le nom de Tout-Puissant est donne par l'Ecriture au Pere, quoique +les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Pere +etant inengendre existe par lui-meme et non par un autre... tandis que +tout le reste ne peut etre que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p. +1165). Il est dit des elements que Dieu les crea et non qu'il les forma, +parce que etre cree se dit de ce qui est produit du non-etre a l'etre" +(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit reellement en +l'incarnation et en la redemption ne peut rien avoir de commun avec +Spinoza. Le pantheisme et le peche impliquent, le pantheisme et la +damnation impliquent, le pantheisme et la remuneration impliquent. A +quelque faible degre qu'un homme soit chretien, il nie _ipso facto_ le +pantheisme. + +Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un theologien, contre son +intention, a son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idees +que l'unite de substance en resulte logiquement? La doctrine chretienne +elle-meme est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui +se pretent a de telles consequences? On n'en peut absoudre, par exemple, +le pere Malebranche, qui dans la sincerite de son coeur execrait le +pantheisme, qui appelait Spinoza un miserable, son Dieu un monstre, son +systeme une epouvantable et ridicule chimere, et qui a dit cependant: +"Dieu n'est pas renferme dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui +et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400]." +Toutefois c'est la une accusation inductive qu'on ne devrait admettre +qu'avec grande reserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle +de la Divinite que l'un ne peut guere raisonner sur l'autre avec un peu +de suite sans laisser echapper des propositions qui semblent receler le +pantheisme. Prenons l'autorite la plus haute: "Je suis l'etre," dit +le Seigneur dans l'Ecriture, "je ne change point" (Exod., III, 14. +--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isoles, que rien +ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les +prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la creation; aucune +subtilite n'y reussira. "La vie est en Dieu," dit saint Jean, "nous +demeurons en lui.... Il nous a donne de son esprit" (I, 4; IV, 13). +"Nous vivons en Dieu," dit saint Paul aux Atheniens, "en lui nous nous +mouvons et nous sommes" (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et +comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait +supposer que l'apotre ait doute de la personnalite humaine et de la +separation substantielle entre le createur et la creature? + +[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Metaphysique_.] + +On rencontrerait dans les Peres, dans les theologiens, dans les +philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catechisme, +des propositions isolees qui presenteraient le meme sens et les memes +dangers. Saint Clement n'a-t-il pas ecrit que Dieu est tout, et saint +Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas meme l'ame humaine, +n'est hors de lui? "Celui qui est est indivisible," dit Bossuet. "Dieu +est tout, dit Fenelon.... Il est souverainement un, et souverainement +tout.... Il est tellement tout etre, qu'il a tout l'etre de chacune de +ses creatures.... O Dieu! il n'y a que vous." "Dieu est tout etre, dit +Malebranche... toutes ses creatures ne sont que des participations +imparfaites de l'Etre divin." "Dieu est infini en tout sens," dit +Bergier, et les catechismes le repetent[401]. Prenez tous ces mots au +sens litteral, et je vous defie d'en deduire la creation et l'homme. +C'est qu'il y a, en matiere de theodicee, un vice peut-etre irremediable +dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le +mensonge de son systeme. + +[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV; +et _de Duab. anim._--Bossuet, _Elev. sur les Myst._, 1re sem., elev. +IV.--Fenelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c. +v.--Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Dieu_, II, 2 deg.--Voyez l'ouvrage +intitule _Theorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c. +XVII.] + +Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle +ressortirait bien plus evidente encore. Croyants fideles pour la +plupart, ils ne s'inquietent guere des extremes consequences de leurs +doctrines, et de meme qu'on les voit, sans premeditation ni scrupule, +donner souvent des armes a l'idealisme ou au scepticisme qui les +inquietent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses +sur l'immensite de l'Etre divin, aneantir innocemment sa personnalite et +sa liberte mysterieuses, et avec elles la personnalite et la liberte +si claires de l'homme. Les preuves se presenteraient en grand nombre. +Bornons-nous a discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler +contre Abelard. + +La premiere est cette proposition que la divine substance est absolument +indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino +informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant a +elle-meme, ayant tout par elle-meme, ne tenant rien d'un autre qu'elle. +Ce sont la, je crois, des propositions recues en theologie, en +philosophie meme; une seule aurait besoin d'explication dans un autre +livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinite est _informe_. +Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matiere et de la +forme est inapplicable a Dieu; et certes il n'y a rien la que de fort +innocent. + + Informis Deus est formarum forma vigorque[402]. + +[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.] + +A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza +definit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se +concoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre +chose. D'ou resulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute +substance est necessairement infinie[403]. + +[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abael. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza, +_Ethiq_., part. t, definit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat. +de Ab. Doct., p. 10.] + +J'avoue que le rapport logique m'echappe. Abelard parle de la substance +divine, Spinoza de la substance en general. Quand ce que dit ce dernier +serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abelard, dont le but +est precisement de specifier la substance divine, de determiner ce +qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre +substance? C'est la substance increee qu'il decrit; car il ajoute +aussitot: "Les creatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles +soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce +besoin atteste leur imperfection" (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abelard +ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique a la substance +en general ce qu'Abelard dit privativement de la substance particuliere +de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre a +peu pres la definition cartesienne de la substance, et en montrant +ou tentant de montrer que cette definition n'admet ni limite, ni +distinction, ni multiplicite, d'en conclure qu'elle suppose une seule +et meme substance pour toute substance, et par consequent une substance +illimitee, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinite et que la +Divinite soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fut +dans Abelard, il faudrait la montrer dans sa definition de la substance +en general qui n'est point ici rapportee, et non dans celle de la +substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui +definissent de meme la premiere, et non que Spinoza definit la seconde a +peu pres comme Abelard definit la premiere. + +Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abelard a repete ce +principe des theologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu meme_, +et que voulant le developper, il ajoute que tout ce qui existe dans la +nature est eternel, et alors c'est Dieu, ou est ne du principe supreme, +qui est Dieu, rien n'etant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or, +Fessler a lu dans l'Ethique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut +etre donnee ou concue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence +des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu +n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais +encore de leur essence[404]. De la resulte pour le critique l'analogie +des doctrines. + +[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abael. _Th. Chr._, p. 1262.--_Ethiq._, +part. I, prop. 14, 15, 24, 25.] + +Il me semble qu'il en resulte leur difference. D'abord, la citation +d'Abelard est tronquee. Ce qui vient apres le principe _rien n'est en +Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinee a prouver ce +principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le +philosophe, toute chose ou est eternelle, c'est-a-dire Dieu meme, ou a +commence et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la +puissance ou tout autre attribut de Dieu a commence, Dieu a pu etre sans +la sagesse, sans la puissance, ce qui repugne; les attributs de Dieu +sont donc eternels, c'est-a-dire qu'ils sont Dieu meme. (_Ibid._, p. +1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance a +identifier toute substance en Dieu, et a conclure que Dieu est la cause +de l'essence des choses, de ce que rien et par consequent aucune essence +ne peut etre concue sans Dieu[405]? Car cette derniere proposition est +la preuve donnee par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que +la division d'Abelard entre ce qui est eternel et ce qui a commence +ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses +particulieres, n'etant que les modes par lesquels les attributs de Dieu +s'expriment d'une facon determinee, sont une dependance necessaire de +ces attributs eux-memes coeternels et consubstantiels a Dieu; on en +est le maitre, a la charge pourtant de rencontrer de redoutables +contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de +l'avoir niee celui qui l'a etablie, c'est une argumentation etrange, +et nulle preuve meme apparente n'est donnee qu'Abelard ait confondu +la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le +pantheisme. + +[Note 405: _Ethiq._, part. I, prop, 15.] + +2 deg. Passons a une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre +le principe de l'unite de substance, c'est une consequence forcee que +cette substance constamment identique a elle-meme, immutable pour toute +cause externe, soumise a sa nature comme a sa loi, soit necessairement +tout ce qu'elle est, fasse necessairement tout ce qu'elle fait; d'ou il +suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause necessaire, +et grace a l'unite de substance, toute liberte disparait du monde: +conclusion inevitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons +pas ces principes dans Abelard; nous n'y devons pas retrouver les +consequences. + +Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limite la liberte de +Dieu par sa propre nature, et hasarde sur ce sujet difficile diverses +propositions dont a toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais +elles ne sont pas dans Abelard au nom des memes principes; ce n'est pas +l'axiome eleatique de l'Un et de l'Etre qui lui a inspire l'espece de +fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberte de +Dieu souffre en effet quelques difficultes independantes des principes +du pantheisme. L'etre immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait? +L'etre infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est +infiniment juste? L'etre parfait ne fait-il pas toujours le mieux +a faire? Et par consequent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa +toute-puissance, de son immutabilite, de toutes ses perfections, que +tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne +pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait +est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme a +sa sagesse, a sa justice, a sa bonte? La nature de Dieu etant la +perfection, il ne saurait agir que conformement a sa nature ou a la +perfection; et comme il est toujours egal a lui-meme, son oeuvre est +digne de lui. + +Ce raisonnement a evidemment touche Abelard, et sans rapporter les +cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement +analyse la theodicee de notre auteur pour qu'on s'en rappelle a cet +egard les remarquables conclusions; mais loin de proceder du spinozisme, +elles decoulent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute +religion donne de la Divinite. Il est certain qu'Abelard reconnait ces +deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il +fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible, +_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_. + +Mais ce n'est point cette fois a Spinoza qu'il faut comparer Abelard, +c'est a Malebranche et a Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le pantheisme, +mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: "Dieu peut ne point agir, +mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se regle sur lui-meme, sur la loi +qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage +le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite +aussi bien que son ouvrage porte le caractere de ses attributs.... Dieu +lui-meme est la sagesse; la raison souveraine lui est coeternelle et +consubstantielle, il l'aime necessairement, et quoiqu'il soit oblige de +la suivre, il demeure independant[406]." + +[Note 406: Malebranche, IXe entret., n deg. 8, 10 et 13. Voyez aussi, X, +_Eclaircissement sur les idees_.] + +C'est Leibnitz qui a dit: "La supreme sagesse jointe a une bonte +qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le +meilleur.... Il y aurait quelque chose a corriger dans les actions +de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le +meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait +produit aucun[407]." + +[Note 407: Leibnitz, _Essais de Theodicee_, part. I, n deg. 8.] + +Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admiree de ceux qui la +combattent. L'exemple d'Abelard qui lui-meme ne l'avait pas inventee, +mais qui l'a remarquablement exposee, nous prouve qu'elle n'est pas +entierement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections +qu'elle encourt. On s'est etonne avec raison que saint Bernard ne l'ait +pas comprise dans ses vehementes censures. Mais le concile l'avait +condamnee, car Abelard a l'air de la retracter dans son Apologie[408]. +Il parait en effet aussi difficile de la concilier chretiennement avec +la liberte et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine +opposee avec sa perfection, sa justice et sa bonte. L'Eglise n'a +point resolu par un ensemble de decisions canoniques ces questions +redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorise les solutions +d'Abelard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'elevent +contre sa doctrine, "doctrine," dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor, +"que des esprits enfles d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui +d'accrediter;" et l'autre, qui fut peut-etre son disciple et qui a fait +aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait tres-bien demander +comment Dieu etant immutable, les efforts des saints peuvent servir a +les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre +reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultes et de plus grandes +encore pourraient etre developpees, si nous traitions le fond de la +question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre +arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-a-dire le +plus formidable probleme et de la religion et de la philosophie. Il +nous suffit d'avoir rappele comment Abelard le considere et le croit +resoudre. L'analyse ulterieure de ses ouvrages nous fera connaitre plus +profondement encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle +est digne des plus nobles esprits, et elle ne depare paa les doctrines +du philosophe infortune qui, sous les coups d'une destinee cruelle, +proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu reflechie dans son +oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au +souvenir peut-etre d'Heloise, disait encore: "Tout est bien." + +[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab. +Op._, Apolog., p. 331.] + +[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p. +430.--_Hist. Litter._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars +i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr. +cite_, t. II, app. iii, B.] + + + +CHAPITRE VI. + +SUITE DE LA THEODICEE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad +Romanos._ + +La Trinite est l'idee la plus haute que le christianisme ait mise +dans le monde. Les questions ordinaires de la theodicee ne touchent +generalement les attributs divins que dans leurs rapports avec la +creation, et surtout avec l'humanite. Mais la Trinite est, pour ainsi +parler, une question plus desinteressee, ou l'esprit semble aspirer a +connaitre la Divinite pour elle-meme; ce n'est qu'a _posteriori_ que des +reflexions ulterieures ou les enseignements de l'Eglise nous revelent +comment des distinctions, d'abord toutes speculatives entre les +personnes divines, peuvent se lier tant a l'action de Dieu sur le monde +et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission +du Christ; et alors des questions metaphysiques l'esprit passe peu a peu +aux questions morales. Avant d'etudier l'ouvrage qu'Abelard a consacre a +celles-ci, ou son _Ethique_, recherchons comment il a traite et resolu +les questions intermediaires. Nous avons vu ses deux grandes Theologies +aboutir a une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre +des idees amene ici naturellement la question generale du salut par la +redemption, antecedent necessaire de la morale, et cette question est +etudiee dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante, +mais qui abonde en vues singulieres et en opinions caracteristiques, +C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de +l'epitre aux Romains. Ici est la place de cet ecrit, car l'Introduction +a la Theologie s'y trouve rappelee, et la theologie morale, ou +l'Ethique, a laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncee[410]. + +[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli +Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis +des auteurs de l'Histoire litteraire (t. XII, p. 117). Abelard reserve +une question, celle de la difference entre le vice de l'ame et le peche, +a son Ethique, et elle y est en effet traitee. (_Comm. in ep. ad Rom._, +I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent +sa Theologie comme un ouvrage anterieur, p. 513, 515, 516, etc., et les +citations meme indiquent que cette Theologie est l'Introduction. Nous +supposons que ce commentaire a ete compose apres l'Introduction, mais +avant les cinq livres de la Theologie chretienne] + +L'ouvrage ne saurait etre methodique. Les questions y viennent comme les +presente le texte de saint Paul; l'auteur entremele la philosophie, la +theologie, la morale, l'interpretation du texte, et meme les remarques +historiques. Nous elaguerons les details pour isoler quelques points +essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-meme. + +Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Ecriture-Sainte +veut instruire ou emouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament. +Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les +livres de propheties, d'histoires, et tout le reste, ont pour +but d'exhorter a suivre ces commandements, mais les uns par des +avertissements, les autres par des exemples. De meme dans le Nouveau +Testament, "l'Evangile est la loi, il enseigne la forme de la +veritable et parfaite justice." Les Epitres et l'Apocalypse excitent a +l'obeissance a l'Evangile. Les Actes des apotres, ainsi que la narration +evangelique, contiennent les recits sacres. Ainsi les Epitres sont +plutot encore un conseil qu'un enseignement. "Dans une cite, il est des +biens qui tendent a la conservation, d'autres a l'accroissement. Ainsi +le remarque Jules a la fin du second livre de sa Rhetorique[411]. A la +conservation appartiennent les choses necessaires, les champs, les bois. +Les autres sont moins necessaires, mais plus belles, comme les edifices, +les tresors, la puissance meme." Ainsi peut-etre, avec ce qu'enseignent +les evangiles sur la foi, la charite et les sacrements (sujet de +l'Introduction a la theologie), le salut etait assure; meme, sans y +ajouter ce qu'ont etabli les apotres, ni les canons, ni les decrets, +ni les regles monastiques, ni les ecrits des saints. Mais Dieu a voulu +toutes ces choses pour orner, "pour agrandir l'Eglise, qui est comme sa +cite, et pour garantir plus surement encore le salut de ses citoyens." + +[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un +peu avant Sidoine Apollinaire, ou meme sous Adrien. Il avait compose un +ouvrage intitule: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui +Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier, +un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p. +759.)] + +L'epitre aux Romains a pour objet de "rappeler les Romains, anciens +gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se +disputaient le premier rang, a la veritable humilite et a la concorde +fraternelle." Ce qu'elle fait de deux manieres, en amplifiant les dons +de la grace divine, en attenuant les merites de nos oeuvres; et cette +epitre a ete placee la premiere, parce qu'elle est dirigee contre le +premier des vices, l'orgueil[412]. + +[Note 412: Prolog., p. 491-498.] + +L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent +composes dans ces temps-la, prouve qu'au moyen age l'Ecriture etait +loin d'etre negligee comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs +n'etaient pas tellement infatues des autorites de seconde main, qu'ils +n'eprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures +de la parole divine. Abelard en particulier a toujours paru attacher +le plus haut prix a la lecture des saints livres. Dans une longue et +curieuse lettre ou il donne a l'abbesse du Paraclet des instructions +pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent a cette etude. +"L'Ecriture-Sainte est le miroir de l'ame. Celui qui vit en la lisant, +qui profite en la comprenant, s'habitue a connaitre la beaute de ses +moeurs ou a en decouvrir la difformite, et s'attache ainsi a accroitre +l'une comme a ecarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Ecriture +sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un +miroir ou il ne peut se reconnaitre. Il ne cherche pas dans l'Ecriture +cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un +ane attache a une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est a +jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de +Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne +porte point a sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en +sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que +former des mots par le souffle de ses levres, et n'y ajoute pas +l'intelligence mentale.... L'oraison meme est alors sans fruit.... il +faut que celui qui prie soit penetre et enflamme par l'intelligence des +paroles qu'il adresse a Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi +des hommes que dans nos monasteres on ne fait aucune etude pour +l'intelligence des Ecritures; on n'y apprend qu'a chanter et a former +des mots articules, non a les comprendre, comme s'il etait plus utile de +faire beler les brebis que de les faire paitre[413]." + +[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy. +aussi l'epitre aux filles du Paraclet pour les exhorter a l'etude des +lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)] + +Suivant l'epitre aux Romains, si les juifs ont recu l'ancienne loi, les +oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a +manque aux Gentils, une autre etait gravee dans leurs coeurs, qu'ils +devaient connaitre et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur +revelation, et a tous Jesus-Christ a ete necessaire. Ce theme conduit +a faire ressortir l'eclat de la lumiere naturelle, comme a montrer ce +qu'il peut y avoir d'etroit et d'impuissant dans les formalites d'un +culte exterieur, pratique sans intelligence et sans vertu. C'est la le +cote philosophique de cette epitre, comme du genie de saint Paul. Par la +il est l'apotre des Gentils, c'est-a-dire au fond l'apotre de la raison +humaine et le promoteur d'une certaine liberte religieuse. Le cote +purement chretien, c'est le tableau des egarements de la raison humaine, +infidele a sa revelation primitive, et de la degradation morale ou est +tombe le monde paien, ses philosophes en tete; c'est le developpement +des causes qui rendent necessaire de se donner a Dieu et a la verite, +sans ecouter l'irreflexion presomptueuse de ceux qui croient trouver +dans les pratiques prescrites aux Hebreux l'infaillible moyen de se +sauver a peu de frais. Ainsi s'elevent sur les ruines d'un double +orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement +imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la redemption et la vertu +tutelaire de la foi. + +C'est bien la de la religion raisonnee; l'epitre aux Romains est un des +plus beaux monuments du veritable rationalisme chretien. L'accusation +dirigee contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une +apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abelard, moins +reprehensibles, ou meme tout a fait excusables, de n'avoir pas servi +Dieu, qu'ils ne pouvaient connaitre, faute d'une loi ecrite. Mais le +Seigneur, sans que rien fut ecrit, leur etait connu precedemment par la +loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-meme, et +par la raison qu'il leur avait donnee, et par ses oeuvres visibles. Ils +avaient donc pu savoir et penser la verite. "On trouve dans les ouvrages +des philosophes qui etaient les _maitres des nations_, beaucoup de +temoignages evidents en faveur de la Trinite, que les SS. Peres ont +soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques +des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporte la plupart de ces +temoignages dans notre petit ouvrage de theologie[414]." En effet, la +creation avait manifeste ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-a-dire +l'unite et la Trinite; car par la qualite d'un ouvrage on peut juger de +l'habilete d'un ouvrier. Or, l'habilete de Dieu, c'est-a-dire les dons +ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unite +de sa nature, attestee par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la +puissance, la sagesse et la bonte, "qui sont les trois choses dans +lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire." +Remarquez que saint Paul dit: "Ce qui se connait de Dieu est revele en +eux; Dieu le leur a revele (I, 19)." Le _revele_, c'est la raison; le +_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a +manifeste la creation; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible +en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance eternelle et sa +divinite, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415]. + +[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le +petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction a la theologie_.] + +[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni meme le +developpement auquel se livre Abelard, ne fait ressortir du spectacle +du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint +Paul ait pense que la Trinite fut revelee aux paiens. Le verset parait +signifier seulement que la creation du monde a du manifester a la +connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance eternelle et +sa divinite, c'est-a-dire qu'il y a une puissance eternelle et que la +puissance eternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, +par divinite, [Grec: theiotes], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p. +312.)] + +Insensibles a cette revelation universelle, les Gentils n'ont point +glorifie Dieu, et Dieu les a livres a leurs passions. "Ce n'est pas +cependant de tous les philosophes soumis a la seule loi naturelle que +doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant ete +dignes d'etre recus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs, +comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-etre des philosophes qui +menerent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur." C'est pour +eux, selon saint Jerome, qu'a ete dite cette parole, que _Dieu moissonne +ou il n'a pas seme_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il +prononce une condamnation generale contre tous ceux qui ont trop presume +de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui +suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de +Dieu, et que ces maitres memes de la foi, _magistros fidei_, avaient +gravement failli, au point de tomber dans l'idolatrie. + +[Note 416: Job etait gentil, c'est-a-dire d'une nation autre que le +peuple de Dieu. On croit qu'il etait Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_, +XVIII, xlvii.)] + +Ces idees sont hardies, et Abelard semble devancer les raisonnements du +XVIIIe siecle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurele. Au reste, il a +regne longtemps sur ce point dans l'Eglise une assez grande liberte de +penser, et peut-etre les temps modernes se sont-ils montres plus rigides +que les premiers siecles. Ne citons pas les Peres, Clement d'Alexandrie, +saint Justin, saint Augustin lui-meme; mais au temps d'Abelard, Richard +de Saint-Victor, qui enseignait dans une ecole opposee, pensait que la +raison naturelle pouvait s'elever jusqu'a la Trinite; on a vu ailleurs +qu'un autre de ses contemporains, l'archeveque Hugues, donnait la meme +portee au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute a +son tour, resout par l'affirmative la question que saint Thomas decide +en sens contraire: La Trinite peut-elle etre connue par la raison +naturelle[417]? + +[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._, +t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu. +xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.] + +C'est donc un principe a la fois chretien et philosophique qu'une +revelation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse +en etendue, en clarte, en puissance, a, pour ainsi dire, embrasse +l'humanite entiere, et que, devant cette loi universelle, l'humanite est +universellement, bien qu'inegalement responsable des violations qu'elle +en a commises. Je doute que ce principe, meme dans les termes ou le pose +Abelard, eut ete de tout temps accepte par l'Eglise; mais il a reparu a +diverses epoques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'apres +avoir ete au dernier siecle, sous la forme philosophique de religion +naturelle, dirige comme une arme offensive contre le christianisme, il +est maintenant employe souvent comme une arme defensive par les recents +apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur +l'Indifference_, et l'on sait que ce livre a fait ecole. Mais on ne +saurait meconnaitre que le meme principe puisse etre tourne en des sens +bien divers, et donner naissance a des consequences opposees. Abelard +est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incredulite; il est +loin de le savoir pourtant, et ne pretend que fortifier la foi par un +double caractere d'universalite et de perpetuite. Il croit avoir donne +une base plus large a la doctrine du salut. C'est en effet cette +doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de +questions qu'elle souleve, et qu'il traite ou qu'il ajourne a d'autres +ouvrages[418]. Son idee fondamentale, c'est que chacun est juge selon +la verite, loi identique de tous, et selon sa participation a la +connaissance de cette divine verite. Les oeuvres ne sont que des preuves +de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant +Dieu elle est reputee pour le fait. L'issue du jugement est inconnue +en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun a la mort, il se +prononcera pour tous a la fin du monde. Cependant ceux qui ont ete +trouves purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite, +acquittes avant ce jour supreme, seront assis aupres du Christ; ils +partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-memes, ils +jugeront les autres. Mais c'est a la condition d'avoir observe, non par +des oeuvres purement exterieures, mais de coeur et de volonte, soit la +loi naturelle, soit la loi ecrite. Il est vrai que, depuis l'Evangile, +en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est +promise, c'est-a-dire que la justice ne vient pas de nos merites, +mais de la grace de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la +redemption a ceux qui croiront en lui. + +[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont +indiquees, qui toutes sont relatives a la possibilite du peche et de la +punition, de la responsabilite, de la grace, mais dont les solutions +sont renvoyees a la Theologie. Elles ne s'y trouvent pas expressement.] + +Ici s'eleve la plus grande question. Qu'est-ce que cette redemption +par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui +semblerions plus punissables, apres avoir commis le crime du serviteur +infidele, le crime de la mort du Seigneur innocent? + + "Et d'abord par quelle necessite Dieu s'est-il fait homme pour + nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il + rachetes, comme d'un maitre qui nous tint captifs par justice ou + par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il + affranchis? Qui a-t-il preche pour le decider a nous relacher? + On dit qu'il nous a rachetes de la puissance du diable. Par la + transgression du premier homme, qui s'etait volontairement soumis + a son obeissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le + tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait + encore si le liberateur n'etait venu. Mais puisque le Seigneur a + delivre les seuls elus, quand le diable les a-t-il possedes? + Jamais, ni dans le siecle du Messie, ni dans le siecle futur, ni + aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce + que le diable le torturait comme le riche damne, et quand meme il + l'aurait tourmente moins, avait-il domination sur Abraham lui-meme + et le reste des elus?... Ce droit de possession sur l'homme, le + diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait recu l'homme + pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou meme le lui ayant livre. + D'ou viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave + d'un maitre seduisait un de ses compagnons, l'entrainait a la + desobeissance, le seducteur ne serait-il pas plus coupable aux + yeux du maitre que le seduit, et par quelle injustice la premier + acquerrait-il privilege et domination sur le second? Il serait plus + juste que ce fut celui-ci qui eut sur l'autre un droit de vengeance. + D'ailleurs le diable n'a pu donner a l'homme cette immortalite qu'il + lui a promise pour le seduire, comment donc aurait-il le droit de le + retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui + lui aurait livre l'homme comme a son geolier ou a son bourreau. + + "L'homme n'avait peche que contre le Seigneur; or, si le Seigneur + voulait lui remettre le peche, comme il l'a fait pour la vierge + Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup + d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il + dire a l'executeur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas + que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le + supplice, aucun droit ne restait a l'executeur; s'il s'etait plaint, + s'il avait murmure, il eut ete convenable que le Seigneur lui + repondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_ + (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque + de la masse pecheresse il a pris une chair pure et s'est fait un + homme exempt de tout peche; cette conception sans peche, cet homme + ne l'a pas obtenue par ses merites, mais par la grace du Seigneur, + qui s'est revetu de son humanite. Est-ce que la meme grace, si elle + avait voulu remettre aux autres hommes leur peche, n'aurait pu les + liberer ainsi de leur peine?... Quelle necessite donc, ou quelle + raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione + sua_) la misericorde divine aurait pu delivrer l'homme des mains du + diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le + fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres, + le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la + croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des mechants? + Comment aussi l'apotre dit-il que nous sommes justifies ou + reconcilies avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait du + se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient + ete plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le + paradis son premier commandement en goutant un seul fruit?... Que si + ce peche d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir etre expie que par + la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre + le Christ et tant et de si grands attentats consommes contre lui et + contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement + plu a Dieu qu'elle l'ait reconcilie avec nous, qui avons commis le + peche, cause de la mort de ce fils innocent?... + + Donc, a moins que ce peche, le plus grand de tous, ne fut commis, + il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la + multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fut fait. En + quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes + que nous ne l'etions auparavant, pour etre des lors liberes du + chatiment? A qui le prix du sang a-t-il ete donne pour qu'il y eut + redemption, si ce n'est a celui au pouvoir duquel nous etions, + c'est-a-dire a ce Dieu meme qui, ainsi qu'il vient d'etre dit, nous + avait livres a son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais + les seigneurs et maitres des captifs qui composent ou acceptent + la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, + relache ses captifs, si lui-meme, auparavant n'avait exige et fixe + ce meme prix auquel il les relachait? Or, combien parait cruel et + injuste que l'on reclame pour prix le sang de l'innocent, ou que + l'on se plaise en facon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus + encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si + agreable, que par elle il ait ete reconcilie avec le monde entier! + +[Note 419: "Componunt aut suscipiunt." (p. 552.) On connait l'usage du +temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour +un delit, on pouvait se racheter moyennent un prix paye a celui qui en +avait souffert, et peu a peu il avait ete egalement etabli qu'un prix +serait paye a celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique, +c'est-a-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini +captivorum_. C'etaient ceux au pouvoir desquels passaient les +delinquants.] + + "La solution de cette question, qui _n'est pas mediocre_, parait + etre que nous sommes justifies dans le sang de Jesus-Christ et + reconcilies avec Dieu, en ce que par cette grace singuliere qu'il + nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris + notre nature et qui a persiste jusqu'a la mort a nous instruire sous + cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus etroitement + attaches a lui du lien de l'amour, et qu'enflammee par un tel + bienfait de la grace divine, la vraie charite ne doit redouter pour + lui aucune souffrance.... Apres la passion, l'homme est devenu + plus juste, c'est-a-dire plus aimant Dieu. Notre redempt + c'est l'amour supreme du Christ pour nous, qui par sa passion + non-seulement nous a delivres de la servitude du peche, mais encore + nous a acquis la liberte des fils de Dieu, afin que desormais nous + accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui + nous a fait une grace si grande, qu'une plus grande, a son propre + temoignage, ne saurait etre inventee." (Jean, xv, 43[420]). + +[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abelard dit ici +qu'il expose _succinctement le mode_ de la redemption, et il renvoie +a sa Theologie: on y trouve, il est vrai, la meme doctrine, mais +plus _succinctement_ encore exprimee. (_Theol. Christ._, t. IV, p. +1307-1308.)] + +Nous touchons ici a une theorie de la redemption, de toutes les pensees +d'Abelard la plus temeraire. Avant d'y insister, parcourons diverses +questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache. + +I. C'est le Fils qui a ete incarne, mais l'a-t-il ete seul? Tout dans +l'Evangile semble montrer le Fils separe un moment, par sa mission, du +Pere qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la +Trinite la substance est unique et les oeuvres communes. Abelard a +deja dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule +personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le +Pere, le Fils et le Saint-Esprit le font, et reciproquement[421]. +Cependant il ne pretend pas que le Pere et le Saint-Esprit se soient +faits chair, aient eprouve l'incarnation ou la passion, ce qui serait +l'erreur de Praxeas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que +dans l'incarnation et le Pere et le Saint-Esprit ont opere, la puissance +et la bonte divine ne pouvant etre exclues de la Divinite. Lorsqu'un +homme s'habille ou s'arme, beaucoup y cooperent qui ne sont ni habilles +ni armes. C'est a l'ame, comme motrice du corps, que sont rapportees +toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne +peuvent etre attribues a l'ame en predicats. On ne peut dire que l'ame +mange ou se promene. C'est par cette subtilite qu'Abelard evite une +heresie contre laquelle il a proteste hautement[422]. + +[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1309-1311.] + +[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p. +193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question +dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'editeur des oeuvres +remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer +un ouvrage d'Abelard tout a fait inconnu. L'Anthropologie etait, je +crois, en ce temps la, la science du Dieu fait homme ou la solution de +la question _Cur Deus homo_? Peut-etre ce mot n'indique-t-il qu'une +partie speciale de l'une des Theologies.] + +II. Une seconde question qui depend de la redemption, cette premiere des +graces de Dieu, serait celle de la grace en general et du merite des +hommes. Et d'abord en quoi reside le merite? Dans la volonte seule ou +dans la volonte et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'ethique, +et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423]. + +[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Ethique_ et ci-apres, c. +VII, p. 464.] + +III. Heureux celui a qui Dieu n'a point impute de peche, dit l'apotre +(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que +pour les circoncis; l'exemple d'Abraham repond. Sa foi lui fut imputee a +justice avant qu'il eut recu la circoncision; mais il avait la foi, et +de la nait une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui +mouraient sous l'ancienne loi avant le huitieme jour, celui ou la +circoncision etait permise? C'est la meme question qui s'eleverait au +sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne put les baptiser, +parce que l'eau manquerait. "La sentence de damnation en ce cas parait +cruelle... mais nous en ce remettant a la Providence de tout ce qu'elle +dispose, a la providence de celui qui seul sait pourquoi il a elu +celui-ci, reprouve celui-la, nous tenons pour immuable l'autorite de +l'Ecriture qu'il nous a donnee[424]." + +[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.] + +IV. Toutes ces questions en supposent resolue une bien plus grande. +"Maintenant il nous faut en venir a cette vieille querelle du genre +humain[425], a cette question infinie (_interminatam quoestionem_), +savoir, celle du peche originel, qui retombe, ainsi que le rappelle +l'apotre, de notre premier pere sur sa posterite, et il faut, comme nous +pourrons, travailler a la resoudre. + +[Note 425: P. 591-601. Il s'est deja servi de cette expression, +_veterem humani generis querelam_; mais pour designer la question de +l'immutabilite de la Providence et de la liberte, _Introd._, t. III, p. +1184.] + +"Il est demande d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le peche originel +avec lequel chaque homme est procree? Puis, par quelle justice le +fils innocent est-il, pour le peche du pere, traduit devant le plus +misericordieux des juges, ce qui ne serait pas approuve devant des juges +du siecle; et comment le peche que nous croyons deja remis a celui qui +l'a commis, ou deja efface dans les autres par le bapteme, est-il puni +dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au peche? Comment ceux +qui ne sont pas dans les liens de leur propre peche sont-ils damnes +par le peche d'autrui, et comment l'iniquite du premier pere les +entraine-t-elle plus surement a la damnation que de plus graves +iniquites de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel +et contraire a la bonte de Dieu, qui aime mieux sauver les ames que les +perdre, de condamner pour le peche du pere le fils que pour le sien +propre sa justice ne sauverait pas[426]!" + +[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.] + +Par le peche originel il faut entendre la peine du peche, car le peche +en lui-meme, celui de la volonte, n'est point imputable a qui ne peut +encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la +definition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculte de +l'esprit de deliberer et de determiner ce qu'il veut faire. Celui qui +ne delibere pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte a deliberer, ne +manque pas du libre arbitre. Mais cette faculte, nul ne niera qu'elle ne +manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi +ne sont-ils pas meme soumis aux lois humaines. La justice, en effet, +consiste a rendre a chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il +n'a merite. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a +ete merite, c'est grace plutot que justice. Or, maintenant, "qu'elle est +grande, la cruaute que Dieu parait montrer a l'egard des petits enfants, +auxquels, sans trouver qu'ils aient rien merite, il inflige la peine la +plus grave, celle du feu infernal!" Saint Augustin ne permet pas d'en +douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la derniere +injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre +injure, mais Dieu a dit: "A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai +justice." (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas +injustice a sa creature, de quelque facon qu'il la traite, ou bien les +animaux, crees pour travailler dans l'obeissance des hommes, pourraient +se plaindre et murmurer contre le createur. Mais l'Evangile leur +repondrait: "Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?" +(Math., XX, 15.) Et l'apotre dirait: "Homme, qui es-tu, pour repondre a +Dieu? Le vase se plaint-il au potier?" (IX, 20.) + +[Note 427: Cette opinion, quoique tres-accreditee dans l'Eglise, n'est +pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interpretation plus +douce. La foi oblige seulement a croire que les enfants morts sans +bapteme sont prives du royaume des cieux. Au reste le passage donne +comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus +attribue, mais a l'eveque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI, +append.) Il s'exprime autrement et plus moderement ailleurs. Ep. 28, _ad +Heron.--Cont. Jul._, V, XI.] + +"D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit +suivant la volonte de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal +que par la conformite avec cette volonte meme." Aussi est-il des choses +qui semblent tres-mal, que nul ne s'ingere de condamner, parce que le +Seigneur les a ordonnees, comme la spoliation des Egyptiens par les +Hebreux. "Sans un ordre semblable, ceux qui tuerent leurs plus chers +parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient +pour des homicides plutot que pour des vengeurs[428]. La distinction du +bien et du mal reside tellement dans le decret de la volonte divine, que +notre cri de tous les jours est: _Que votre volonte soit faite!_ C'est +lui dire: que tout soit ordonne pour le mieux; en sorte que le mal ou +le bien depend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il +defend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande veneration, +sont maintenant abominables." + +[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)] + +"Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la +damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part a sa bonte." +Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est reservee est la plus +douce de toutes. Ils _souffriront les tenebres_, dit saint Augustin, ce +qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de +penser que la mort avant le bapteme n'emporte que ceux dont Dieu a prevu +la mechancete future? Cette severite envers des creatures qui n'ont rien +fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pecheurs, et ne peut-il +pas y avoir des raisons de famille, _familiares causae_, qui rendent cet +exemple necessaire a leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande +excitation a la continence, que la pensee que "leur concupiscence envoie +incessamment tant d'ames en enfer?" + +Le peche originel en lui-meme est la dette de damnation dont nous sommes +tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous peche en +Adam, au sens du moins ou l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants. + + "Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point peche, grande + iniquite; punir ceux qui ne l'ont pas merite, grande atrocite. Oui, + pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser + Dieu pour avoir enveloppe les petits enfants dans la peine du deluge + ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction + et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment + enfin a-t-il livre a la mort son fils unique? Vous repondez par une + dispensation tres-avantageuse de sa grace. Bien et finement dit! Les + hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence, + peuvent egalement affliger les innocents comme des coupables, et + ne point pecher. Ainsi par exemple, a cause de la mechancete d'un + tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont + entraines a faire du mal a de bons et fideles sujets, lies a leurs + maitres par la possession et non par l'intention, le tout afin de + pourvoir a l'utilite du plus grand nombre par le dommage du petit. + Il peut aussi arriver que de faux temoins que nous ne pouvons + confondre, imputent un crime a un homme que nous savons innocent, + et ces temoignages, si toutes les formalites ont ete remplies, nous + forcent a frapper un innocent, afin, chose assez singuliere, qu'en + obeissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas + justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, apres + deliberation competente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand + nombre en epargnant un seul homme. De meme, la damnation des petits + enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans + la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons + assignees.... Dieu est egalement irrite contre eux, ils ont ete + concus dans le peche de la concupiscence charnelle, ou sont tombes + les peres eux-memes par la premiere transgression; une absolution + speciale est necessaire a chacun d'eux, et la plus facile assurement + a ete instituee dans le bapteme, sacrement ou la foi d'autrui et + la confession des parrains intercedent pour le peche d'autrui dans + lequel les enfants sont engages. Celui qui est ne dans le peche + et qui ne peut encore satisfaire par lui-meme est purifie par le + sacrement de la grace divine. Mais on doit trouver tout simple que + ce qui est remis aux parents soit exige des enfants, puisque la + generation de la concupiscence charnelle transmet le peche et merite + la colere.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui + aurait donne sa personne et ses enfants a un seigneur vint ensuite a + gagner, par quelque acte de vertu ou a quelque prix, sa liberte + et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit + quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de + l'olivier sauvage, il nait un olivier sauvage, ainsi que de la chair + du juste, comme de celle du pecheur, il nait un pecheur; du froment + purge sans la paille, il nait un froment non purge avec la paille; + ainsi de parents purifies du peche par le sacrement aucun enfant ne + nait exempt de peche.... + + "Voila pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le peche + originel, moins a titre d'assertion que de simple opinion[429]." + +[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit +ici notre auteur du peche originel, quoiqu'une partie de ces idees ne +soit point consacree par l'Eglise.] + +V. Du peche originel il faut passer au peche actuel. Saint Paul fait +entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorise le peche, +c'est-a-dire apparemment a multiplie les occasions de le commettre. Mais +comment la loi pouvait-elle etre dite sainte et le commandement juste et +bon, puisque meme en les observant on ne pouvait etre sauve? C'est +qu'a un peuple indocile et grossier ne pouvaient etre donnes des +commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre a obeir. +Quand nous domptons des betes de somme, nous ne commencons point par +les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui +observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient +par une revelation speciale ce qui pouvait leur manquer en perfection. +En effet, l'inspiration a rendu evangeliques plusieurs hommes spirituels +de l'ancien peuple, et ils ont preche ou pratique le commandement de la +loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement +nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous +ai aimes. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit etre desinteresse. +"Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand +meme il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charite +ne devrait pas etre prononce, si nous aimions Dieu a cause de nous, +c'est-a-dire pour notre utilite et pour cette felicite que nous esperons +dans son royaume, plutot que pour lui-meme; nous placerions en nous, non +dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels +sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que +la grace." C'est contre eux qu'il est dit: "Si vous aimez ceux qui vous +aiment, quelle recompense aurez-vous?" (Math., v, 46.) Aucune, car vous +en aimeriez d'autres davantage s'ils vous etaient plus utiles, vous +cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'esperer. Dieu ne doit +pas etre moins aime de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que +justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu meme; il est +lui-meme la recompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour +serait pur et sincere, en effet, si nous pensions moins a ce qu'il donne +qu'a ce qu'il vaut. "Telle est l'affection veritable d'un pere pour son +fils, d'une chaste epouse pour son epoux, de tous ceux qui aiment plus +ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilite +plus grande. Si leur amour les expose a quelques maux, il n'en est pas +diminue. La cause de cet amour subsiste tout entiere dans ceux qu'ils +aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornelie +sa femme, Pompee vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as +aime_[430]." + +[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu +Abelard opposer aux pleurs d'Heloise. Voyez t. I, p. 155, ou cette +citation est mal indiquee.] + +"Souvent meme les hommes d'un coeur liberal poursuivent l'honnete plus +que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils +n'esperent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus +grande qu'a leurs propres esclaves, de qui ils recoivent des services +journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincere +qui nous le ferait plutot aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous +est utile!" Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse, +la charite en est la consommation[431]. + +[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abelard lit comme saint +Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)] + +Voila encore une opinion particuliere a notre theologien. Si cet +ascetisme de la charite n'est point condamnable, il est dangereux. Le +concile de Sens ne l'a pas blame, mais un docteur dont le principal +ouvrage semble parfois n'etre qu'une refutation implicite des sentiments +d'Abelard, Hugues de Saint-Victor, une des lumieres de cette celebre +ecole si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine +de l'amour de Dieu pour Dieu meme, et s'est joue de ce platonisme d'un +nouveau genre qui peut affaiblir la piete meritante et le zele pratique +pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les +biographes benedictins qui le vantent n'ont, ce me semble, apercu, +c'est que la doctrine d'Abelard, tout sur la revelation anterieure au +christianisme que sur l'oeuvre de la redemption, l'entrainait a exagerer +le role de l'amour dans la pratique des vertus chretiennes. Quand +on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission +terrestre, s'est surtout propose d'attendrir l'humanite afin de la +sauver, et quand on ecarte les idees de redevance et d'acquittement, de +crime et d'expiation, on est oblige de substituer l'amour au devoir, +ou plutot de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce +principe en etudiant la morale[433]. + +[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii; +Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.] + +[Note 433: Voyez le chapitre suivant.] + +VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte +contra la charite. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal +que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le peche est involontaire? +Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le +mal._ Je ne voudrais pas ceder a la concupiscence, mais j'y cede +volontairement et meme avec amour. Tout peche est volontaire, ce qui +doit s'entendre de l'acte du peche, non de la concupiscence qui porte +a le commettre. L'acte est volontaire, c'est-a-dire qu'il n'est pas +necessaire, en ce qu'il resulte d'une volonte prealable. Si en jetant +une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte resulte de la volonte +de jeter une pierre, et non de la volonte de tuer un homme; ce n'est +donc pas le peche d'homicide volontaire. Celui qui, force de se +defendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir +voulu. "S'il seduit la femme d'un autre, c'est la volupte qui lui plait, +non l'adultere, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin +de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien +mieux que la femme ne fut point mariee. Ainsi ce qui plait et ce qui +deplait, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se +trouver dans le meme acte." Il arrive donc a l'homme de consentir a la +loi par la raison et d'y resister par la concupiscence; l'esprit et la +chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre a la bonne volonte le +fait. J'ai cette volonte naturellement, car par moi-meme j'ai la raison, +j'ai ete cree raisonnable; mais par moi-meme je n'ai pas la puissance +de faire le bien, si quelque grace ne m'est donnee. La loi me plait, +c'est-a-dire plait a ma raison, a l'_homme interieur_, a cette image +spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'ame; mais _je sens +une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du peche de la +chair, les aiguillons de la concupiscence, a laquelle j'obeis dans ma +faiblesse ainsi qu'a une loi; cette loi regne dans le corps, instrument +des passions[434]. + +[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez +sur le meme sujet l'Ethique au chap. suivant.] + +VII. Quand Dieu a revetu l'humanite, a-t-il revetu le libre arbitre, ou +plutot cet homme qui etait en Jesus-Christ uni a la Divinite, avait-il +une volonte libre, c'est-a-dire la faculte de pecher? Une fois uni, et +en tant qu'uni a la Divinite, sans contredit, il ne pouvait pecher, +comme le predestine, en tant qu'il est predestine, ne peut etre damne. +Mais si l'on disait d'une maniere absolue qu'il ne pouvait pecher, le +doute serait possible, car alors ou serait le merite d'eviter le peche? +Prive du libre arbitre, le Christ aurait evite le peche par necessite +plus que par volonte. Cependant c'etait un homme compose de chair et +d'ame, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-meme, +autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait +au-dessous de l'humanite; existant par lui-meme, pourquoi n'aurait-il +pas pu pecher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition +absolue d'une proposition determinee par de certaines conditions. En +proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est predestine ne +peut aucunement etre damne; mais si la proposition est determinee, si +l'on parle du predestine comme predestine, sa damnation est impossible. +_Celui qui est ampute_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est +bipede, mais l'_ampute_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a ete uni +a Dieu pouvait donc pecher, mais apres qu'il a ete uni, et tant qu'il a +ete uni, cela etait impossible: le Christ, Dieu et homme a la fois, ne +pouvait absolument pecher[435]. + +[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.] + +La conclusion est orthodoxe, bien que precedee de distinctions qui ne le +sont pas. L'Eglise professe l'impeccabilite de l'homme dans le Christ, +cependant elle admet que Dieu s'etant fait homme a necessairement pris +le libre arbitre avec l'humanite. Ces deux croyances sont difficiles +a concilier; on les concilie en disant que bien que la volonte de +l'Homme-Dieu fut determinee au bien, il etait libre en ce qu'il pouvait +choisir tel ou tel bien. Dans le systeme d'Abelard, l'impeccabilite +du Christ serait une impeccabilite purement morale, c'est-a-dire que +Jesus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la +faculte de pecher, sans le peche originel, sans aucun peche actuel, +quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion +serait plus conforme a la pensee fondamentale de l'incarnation, mais +elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinite a conduit l'Eglise a +penser que l'humanite qui lui avait ete unie etait absolument incapable +de pecher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que +faculte de faire le mal. Mais l'erreur d'Abelard est legere et n'est pas +celle de Nestorius, qui, dans Jesus-Christ, distinguait deux personnes, +ni celle d'Eutyches, qui absorbait l'humanite du Christ dans sa +divinite. Suivant la theologie, il y a en Jesus-Christ, ou dans +l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontes[436]. + +[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier, +aux mots _humanite, incarnation, nature_.] + +VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la +predestination, ou, en termes plus generaux, avec la Providence divine? +La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est +adultere, elle a prevu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas +l'etre. S'il ne peut pas l'eviter, il n'est pas condamnable pour +une action inevitable, et tous les maux doivent etre renvoyes a la +Providence comme a leur cause premiere. Mais il faut encore distinguer +ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit etre adultere +l'est necessairement, en tant que Dieu l'a prevu; mais on ne peut dire +d'une maniere absolue qu'il soit necessairement adultere. Abelard +renvoie cette question a sa Theologie[437]. + +[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entierement +resolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la +_Theologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le +chapitre suivant.] + +Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement +prevu, mais permis. Une question se presente aussitot. Ce que Dieu +permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et +le mal qui arrive a l'homme? Cette terrible question, Abelard ne +l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultes, et ne les +leve guere que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a +tout bien ordonne, meme le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de +Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Pere, le Fils +et Judas ont coopere; et c'est parce que le Seigneur a ete livre, que le +monde a ete rachete. "Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne +permet pas que rien se fasse d'une maniere inutile ou superflue." On +peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti +meme les philosophes paiens, et Platon dit dans le Timee que rien ne se +fait, sans une cause legitime, sans une raison prealable. Seulement ces +causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438]. + +[Note 438: Allusion a ce passage du Timee: "Tout ce qui nait doit de +toute necessite naitre d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre +naissance." (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici +parler de causes productrice; et Abelard s'exprime comme s'il s'agissait +de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652, +683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._, +p. 1398, 1399.] + +L'iniquite n'en doit pas moins etre imputee a ses auteurs. Sans doute si +elle ne pouvait etre evitee sans la grace, et si la grace a ete refusee, +on comprend difficilement comment elle entraine punition. On dit bien +que, si Dieu n'a pas donne la grace, il l'a offerte, et que c'est +l'homme qui l'a refusee. Mais ce don lui-meme ne peut etre accepte sans +une grace divine. Supposez qu'un malade fut trop faible pour prendre un +medicament, que diriez-vous d'un medecin qui se vanterait de lui avoir +offert le medicament, s'il ne l'avait pas aide a le prendre? C'est qu'il +n'est pas vrai, a la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle +grace soit necessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grace +egalement, tous n'en profitent pas egalement, et ceux memes qui en ont +recu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme +puissant etale ses richesses devant des pauvres et les promette en +recompense a celui qui executera le mieux ses ordres, l'un sera plein +d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera +le plus actif. L'offre est egale, le riche n'a rien fait de plus pour +l'un que pour l'autre, toute la difference vient de ceux memes a qui +il s'adresse. Ainsi Dieu offre a tous le royaume des cieux. Pour nous +exciter a le desirer, il n'a pas d'autre grace a nous faire que de nous +instruire, et il l'offre ainsi aux reprouves memes, puisque la verite +leur est revelee comme aux elus. Mais les hommes different de courage et +d'ardeur. + +"La grace de Dieu est celle qui previent tout elu pour qu'il commence +a bien vouloir, et qui suit le debut de la bonne volonte pour que la +volonte meme persevere; et il n'est pas necessaire qu'a chacune des +oeuvres nouvelles qui se succedent, Dieu accorde une autre grace que la +foi meme, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une +si grande recompense. Car les negociants du siecle qui endurent tant de +fatigues dans la seule esperance concue des l'origine d'une recompense +terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs operations, +ne changent point d'esperance, et cedent a une seule et meme +impulsion[439]." + +[Note 439: _Comm._, p. 654.] + +Ainsi, d'un cote, le mal vient de celui qui le commet, c'est-a-dire +de sa volonte, et non pas de Dieu, car alors la volonte ne serait pas +libre. Et de l'autre cote, Dieu ne doit rien a sa creature, ou du moins +sa justice est impenetrable, et tout ce qu'il fait est necessairement +bien. + +Il suit que le peche est tout dans l'intention. "Le Seigneur, qui sonde +les reins et les coeurs, pese tout, en regardant moins a ce qu'on fait +qu'a l'esprit dans lequel on le fait." C'est pourquoi, quand l'ignorance +est invincible, il parait que le peche doit etre beaucoup excuse[440]. +Il suit egalement que l'amour pur est l'abrege de toute la morale, ou, +pour parler theologiquement, que la somme de tous nos merites est dans +l'amour de Dieu et du prochain. Resterait a savoir si, sous ce nom de +prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont +pas predestines a la vie; si nous devons les aimer, si les saints les +aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait +embrasser les membres du diable. Ce n'est point la un amour raisonnable, +pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons +cependant, quoique nous sachions qu'il y a tres-peu d'elus et que notre +bonne volonte et notre priere n'auront aucun effet. C'est que la charite +ne connait pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous +inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut +universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est +un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux +qui cooperent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion +renvoyee a l'Ethique[441]. + +[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem. +Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.] + +[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne +voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.] + +L'examen de toutes ces opinions epuiserait et au dela le temps qui nous +reste. Observons seulement que parmi les plus hasardees il n'en est +peut-etre aucune qui ne se justifie jusqu'a un certain point par les +premisses que posaient concurremment et meme un peu contradictoirement +dans l'esprit d'Abelard, la philosophie et la foi. La liberte de l'un et +la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans +son vain et opiniatre desir de les concilier, se plaire a lutter avec +l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont +hardies; il eleve tranquillement, et je crois sans arriere-pensee, +quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armee +l'incredulite moderne, et qui, si l'on exige une solution demonstrative, +peuvent ebranler toute croyance. Ces objections, il va tres-loin, quand +il les pose; puis, il les laisse sans reponse, ou, s'il repond, c'est +en rentrant dans les bornes d'ou il est sorti par la question meme. Il +releve les barrieres qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne +voit pas combien il est inutile de les relever derriere celui qui les +a depassees. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu, +sont d'une consequence illimitee, d'une difficulte que je crois +insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme +on dirait a l'entendre qu'il doit y avoir reponse a tout, il autorise a +comparer les solutions aux problemes, a remarquer la disproportion +des unes aux autres, a concevoir les doutes memes qu'il ne parait pas +ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la +theologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'heterodoxie +involontaire, et voila pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir +chretien, la philosophie le revendique et la religion ne le reclame pas. + +Une seule idee fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa +theorie de la redemption; la theodicee d'Abelard nous apparaitra sous un +jour nouveau, et nous verrons comment une hypothese speculative sur +la Trinite peut alterer le dogme du salut et renouveler la morale +religieuse elle-meme. + +"Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maitre qui +retranchait tout le prix de la redemption.... Le Christ, en effet, dans +sa passion, a propose trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la +vertu, l'excitation a l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de +la redemption. Si l'on elimine le dernier, comme le voulait le maitre +Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: +"Vous devorerez la tete de l'agneau avec ses pieds" (Exod. XII, 9), le +maitre Pierre, en supprimant la tete, devorait tout aussitot les pieds +et les entrailles." + +[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliotheque de +Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Resurrection de J.-C. par +Geoffroi, quatrieme abbe de Clairvaux, et elles ont probablement servi +a lui faire attribuer la dissertation de l'abbe anonyme contre Abelard +(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le meme nom dans une chronique +du Recueil des Historiens francais (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p. +700).] + +La doctrine de la redemption, en effet, telle que la professe le commun +des fideles, repose sur cette idee, qu'avant la venue du Christ, +l'homme, engage dans les liens du peche, etait separe du salut par un +obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une +corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient +detruire ses efforts les plus heroiques, ses sacrifices les plus +meritoires, la fidelite la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la +loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque +chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont +expie. Cette rancon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payee. Il +a ainsi libere, rachete, _redime_ l'homme; voila la _redemption_. Elle +n'a pas donne le salut, elle en a fait cesser l'impossibilite. L'homme +etait esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est +pas sauve, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui nait, et qui +n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au +berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la +redemption lui soit applique, est sauve; car, n'ayant d'autre souillure +que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonte de +Dieu de le sauver, des qu'elle est effacee et qu'il n'a pu en contracter +une nouvelle. Apres la naissance, apres le bapteme, le salut est +possible, mais comme il a ete rendu possible par l'expiation seule +de Jesus-Christ, le bienfait n'en peut etre accorde qu'a ceux qui +reconnaissent qu'ils le doivent, non a eux-memes, mais a Jesus-Christ, +non a leurs merites, mais a ses merites, et qui observent, non-seulement +les preceptes de la loi naturelle ou les regles de la loi juive restees +en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui resultent pour l'homme de la +venue du Messie, c'est-a-dire les commandements que Dieu nous a faits en +prenant la vie et la parole au milieu de nous. + +Mais cette etrange et mysterieuse impossibilite du salut avant +l'incarnation, quelle en etait la cause? ou, en d'autres termes, de quoi +la redemption nous a-t-elle rachetes? Cette question est d'un interet +plus pressant encore que celles qui touchent la Trinite. La Trinite est +un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable, +que, pourvu qu'on adhere fortement a la lettre et a l'esprit du Symbole, +une pensee trop subtile, une locution inexacte ou exageree, peut +paraitre sans consequence. Mais la matiere de la redemption, quoique +obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne, +interesse le sort de l'humanite et les rapports de Dieu a l'homme. Nous +concevons donc l'attention severe que montre ici saint Bernard. Il a +raison de dire, quand il y arrive: "Laissons les bagatelles et venons +a des choses plus serieuses, _Noenias... praetereo, venio ad +graviora_[443]." + +[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.] + + "Abordant le mystere de notre redemption, continue-t-il, scrutateur + temeraire de la majeste divine, il dit des le debut de sa discussion + qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclesiastiques sur + ce sujet; il l'expose, la dedaigne et se vante d'en avoir une + meilleure, ne craignant pas, contre le precepte du sage, de + transgresser les limites antiques que nos peres ont posees[444]. + (J'omets ici un resume de la doctrine d'Abelard.) Qu'y a-t-il dans + ses paroles de plus intolerable, le blaspheme ou l'arrogance? Qu'y + a-t-il de plus damnable, la temerite ou l'impiete? Est-ce qu'il ne + serait pas plus juste de briser avec des batons la bouche qui parle + ainsi que de la refuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas + contre lui-meme les mains de tous, celui qui leve les mains contre + tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi? + Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel + secret ton orgueil aurait-il recu la revelation, secret qui aurait + ete inconnu aux saints, qui aurait echappe aux sages? Cet homme + apparemment va nous apporter les eaux derobees et les pains caches. + Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, a toi et a nul autre: est-ce + que le Fils de Dieu n'a pas revetu l'humanite pour delivrer l'homme? + Personne absolument ne pense le contraire, toi excepte; c'est a toi + de repondre de ce que tu en penses, car tu n'as recu ta lecon ni du + sage, ni du prophete, ni de l'apotre, ni enfin du Seigneur lui-meme. + Le maitre des Gentils a recu du Seigneur ce qu'il nous a transmis. + Le maitre de tous avoue que sa doctrine n'est pas a lui, car, + dit-il, je ne parle pas d'apres moi-meme; mais toi, tu nous donnes + du tien et ce que tu n'as recu de personne. Celui qui ment donne + du sien: que ce qui vient de toi reste a toi. Moi j'ecoute les + prophetes et les apotres, j'obeis a l'Evangile, mais non a + l'Evangile selon Pierre; toi, tu nous etablis un nouvel Evangile: + l'Eglise n'admet pas un cinquieme evangeliste. Qu'est-ce que la loi, + les prophetes, les apotres, les hommes apostoliques nous prechent, + si ce n'est ce que tu es seul a nier, savoir, Dieu fait homme pour + delivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous precher un autre + Evangile, qu'il soit anatheme. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et + te delivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de + quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fut de celle du diable, + ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonte ni la mienne qui + peuvent l'empocher.... Ceux-la le savent et le disent qui ont ete + rachetes par le Seigneur, ceux qu'il a rachetes de la main de + l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'etais toi-meme sous la main + de l'ennemi; tu ne peux rendre grace avec les rachetes, toi qui n'es + pas rachete. Celui qui les a rachetes les a reunis de toutes les + contrees; l'ennemi etait unique, les contrees nombreuses. Quel est + ce redempteur si puissant, qui commande non a une seule contree, + mais a toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre + prophete a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'etonne pas? Les + fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des + prophetes, citons les apotres: "Afin que Dieu," dit saint Paul, + "leur donne la penitence pour connaitre la verite, de sorte + qu'ils s'echappent des lacs du diable, qui les tient captifs a sa + discretion[445]...." Ce n'est pas de la puissance en elle-meme, mais + de la volonte que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le + diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non legitimement, + criminellement usurpe, et cependant justement permis. Ainsi l'homme + etait tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice + n'etait ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement + asservi, l'homme a ete misericordieusement delivre.... Que pouvait + faire de lui-meme pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme + esclave du peche, aux fers du diable? Il a ete attribue une justice + qui venait d'un autre a celui qui n'en avait point a lui, et la + voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouve dans + le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur + l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait tres-justement, quand celui + qui ne doit rien a la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauve + celui qui etait justement soumis a la dette de la mort et a la + domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il ete + exige d'un second homme? Un homme a du, un homme a paye; car si un + seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la + satisfaction d'un seul fut imputee a tous, de meme qu'un seul avait + porte le peche de tous.... Le Christ est la tete et le corps; la + tete a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles.... + Si l'on me dit: Ton pere t'a engage, je repondrai: Mais mon frere + m'a rachete. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, + quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, + soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la + faute aussi soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... + Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifies dans le + Christ.... Si j'appartiens a l'un par la chair, j'appartiens a + l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur + n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner a l'homme la + lecon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant + la borne de la charite; ainsi il aurait enseigne la justice et ne + l'aurait pas donnee! Il aurait montre la charite et ne l'aurait pas + inspiree!" + +[Note 444: Je ne vois point qu'Abelard dise que les docteurs soient +unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion. +Il se sert meme d'une expression qui ne releve pas beaucoup l'importance +de l'opinion qu'il combat: "Et quod dicitur, etc." "Et quant a ce qu'on +dit que nous avons ete rachetes de la puissance du diable, etc." S'il a +dit en effet on commencant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis +les apotres, "omnes doctores nostri post apostolos conveniunt," ce debut +de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en +effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain +"Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et +dans une exposition de l'Epitre aux Romains." Dans l'Epitome que nous +penchons a regarder comme l'ouvrage appelle "Livre des Sentences." Il y +a seulement: "Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus." +(c. XXIII, p. 63.) Peut-etre les expressions cites par saint Bernard se +trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte a ce +chapitre de l'Epitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a +ete quelquefois designee par ce titre commun au moyen age de "Liber +Sententiarum." (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)] + +[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres +citations tres-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21; +xxii, 53.--Coloss. I, 13.] + +[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et a toutes ses oeuvres qui +dans tout ce passage sont attribuees au demon dont il etait _un membre_, +c'est-a-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.] + +Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_, +d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystere, qu'il +est accessible a tous, a l'impur, a l'incirconcis; tout est facile; le +saint a ete donne aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en +peut etre ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification +par l'esprit; l'homme animal ne peut penetrer si aisement ce qui +appartient a l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont caches, +l'Evangile est voile. (II Cor., iv, 3.) + +On demande comment, puisque le Christ n'a delivre que les elus, il se +pouvait que, soit dans le siecle, soit dans l'avenir, ils fussent plus +qu'aujourd'hui au pouvoir du demon. C'est parce qu'il les possedait +_captifs a sa volonte_, dit l'apotre, qu'un liberateur a ete necessaire. +Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-meme et +les autres elus, le demon ne les tourmentait pas; mais il les aurait +possedes, s'ils n'avaient du etre delivres par la foi. "Le sang de +Jesus-Christ, meme avant sa mort, tombait en rosee sur Lazare, et +l'empechait de sentir les flammes." Si l'on objecte que Dieu pouvait +tout aneantir d'une parole, sans qu'il fut besoin de l'incarnation ni de +la passion, il faut repondre que cette necessite vint de nous qui etions +assis dans les tenebres. "C'etait un besoin de nous, de Dieu, des anges; +de nous, pour que le joug de notre captivite nous fut enleve; de Dieu, +pour que le dessein de sa volonte fut rempli; des anges, pour que leur +nombre fut complete.... Qui nie que le Tout-Puissant eut sous la main +bien d'autres moyens de liberation? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang +ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-meme. Il m'est +permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi.... +Mais tout cela lui parait folie; il ne peut retenir ses rires; +entendez-vous ses eclats?" Il ne comprend pas comment le crime plus +grand de la mort de Jesus a pu calmer le courroux excite par la faute +moins grave de notre premier pere; comme si, dans un seul et meme fait, +l'iniquite des coupables n'avait pu deplaire, pendant que la piete de la +victime plaisait a Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu a Dieu, mais le +devouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, precieuse expiation +du peche, ne pouvait s'accomplir sans un peche. Ainsi, Dieu, usant bien, +sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamne la mort par la mort, +et le peche par le peche. Que signifie, en effet, cette lecon de charite +qu'on pretend que Dieu nous a donnes? "Que sert qu'il nous ait instruits +(_instituit_), s'il ne nous a pas regeneres (_restituit_)? Notre +instruction n'est-elle pas vaine, sans une prealable destruction, celle +du corps du peche qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis +qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'a dire: Adam ne +nous a nui qu'en nous montrant le peche." Mais, a moins de donner dans +l'heresie de Pelage, nous "professons que le peche d'Adam nous a ete +transmis, non par instruction, mais par generation, et avec le peche, la +mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitue la +justice, non par instruction, mais par regeneration, et avec la justice, +la vie." Accordons que la venue du Christ puisse servir a ceux qui +savent regler leur vie sur la sienne et repondre par leur amour au sien. +De quoi servira-t-elle aux petits enfants? "Comment s'eleveront-ils +a l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs meres?" +Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de regeneration, la generation +d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'egare avec +Pelage. En definitive, de quelque facon qu'on l'interprete, la doctrine +en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle +aneantit le mystere. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix, +non dans le prix du sang; mais dans les progres de notre conversion. +Elle est condamnee par ces mots memes: "A Dieu ne plaise que je me +glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jesus-Christ +(Galat., vi, 14)!" Retrancher de la redemption le sacrement, le mystere, +la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple +d'humilite et de charite, c'est "peindre sur le vide[447]." + +[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.] + +Il y a plus d'eloquence peut-etre que de methode dans cette refutation, +essayons d'etre plus precis. L'Eglise catholique croit et professe +qu'Adam, par son peche, a non-seulement encouru la colere de Dieu, la +mort, la captivite sous l'empire du demon, mais qu'il a degrade la +nature humaine et transmis les effets de ce peche et ce peche meme +a tous ses descendants, en sorte que ce peche est devenu propre et +personnel a tous; c'est la le peche originel[448]. Les effets et la +peine du peche originel sont: 1 deg. la privation de la grace sanctifiante +et du droit au bonheur eternel; 2 deg. le dereglement de la concupiscence, +ou l'inclination au mal; 3 deg. l'assujettissement aux souffrances et a la +mort. + +[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.] + +Toutes ces blessures, dont Adam etait exempt au moment de son peche, +et que nous avons recues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre +propre peche qui nous les a faites, il est naturel et consequent que ce +ne soit pas notre propre merite qui puisse les guerir. Puisqu'en Adam et +par Adam ce n'est pas sa personnalite seule, mais la nature humaine qui +a ete degradee, puisqu'il nous l'a des lors transmise, non plus telle +qu'il l'avait recue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut +que cette nature reste telle, independamment de nos efforts et de notre +volonte, et qu'elle demeure indefiniment en etat de peche originel, si +un secours exterieur et surhumain, si une revolution extraordinaire et +miraculeuse ne vient la changer et la restaurer. + +Si l'on demande pourquoi cela etait ainsi, on pose une question en +dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonte de Dieu doit etre +acceptee comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours +raisonnable[449]. + +[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.] + +Il fallait donc un secours et une revolution; or, la premiere +degradation ayant ete consommee par un homme unique, comparable a nul +autre, c'etait une raisonnable analogie qu'elle fut effacee par un homme +egalement unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse +ou superieure au pouvoir de l'homme, et qui fut a lui seul capable de +sauver toute la race qu'a lui seul Adam avait perdue. + +C'est ainsi que par la doctrine du peche originel on arrive a la +necessite d'un mediateur; ce mediateur a existe; il devait etre homme, +il a ete homme; il devait etre unique, extraordinaire, miraculeusement +puissant, il a ete tout cela, et a un degre infini. Il a ete plus +qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui separe la divinite +de l'humanite, il a ete Dieu. Ce mediateur, homme et Dieu, le fils de +l'homme et le fils de Dieu, c'est Jesus-Christ. Le mediateur a donc +repare les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte +passe sous la puissance du mal; l'homme naissait pecheur, non, pas +seulement, entendons-nous bien, capable de pecher, il l'est encore, mais +pecheur, c'est-a-dire dans l'etat de peche. Or, si l'on dit que l'homme +etait dans les liens du peche, on dira que la venue du mediateur a ete +la remission des peches; si l'homme avait merite la colere ou +offense Dieu, le mediateur a ete le reconciliateur ou la victime de +propitiation; si l'homme etait souille, le mediateur est l'agneau sans +tache qui efface les peches du monde; si l'homme etait mort, mort par le +peche, le mediateur est la vie; si l'homme etait esclave du peche, le +mediateur l'a delivre; si l'homme etait vendu au peche, le mediateur +l'a rachete. Et en effet tout cela a ete dit, et Jesus-Christ est le +mediateur, le reparateur, la vie, la victime, l'agneau, le liberateur, +le redempteur[450]. + +[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii, +20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I +Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i, +18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.] + +Maintenant! si a ses mots: le mal, le peche, la mort, on veut substituer +cette personnification du mal, de la mort et du peche, que la theologie +produit ou retire a volonte, et appeler tout cela le diable ou le demon, +on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chretienne +permet de rapporter au demon, comme a sa cause, tout ce mal qui ailleurs +est presente d'une maniere plus abstraite, comme la corruption de la +chair on le dereglement de la concupiscence; en second lieu, parce que +le peche d'Adam, source funeste du peche originel, est formellement +presente comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes +memes de l'Ecriture se pretent litteralement a cette traduction. On y +voit _l'homme tenu captif a la volonte du diable_; Jesus-Christ dit +qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du +monde_. Saint Paul dit que Jesus-Christ a _desarme les principautes et +les puissances; que par sa mort il a detruit celui qui etait le prince +de la mort, c'est-a-dire le diable_[451]. Si donc il plait de dire que +l'homme, en etant esclave du mal et vendu au peche, etait sous l'empire +du demon, il n'y a rien la que de chretien, c'est le langage regulier de +la foi. + +[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii, +15.--Hebr. ii, 14.] + +Telle elle etait au temps d'Abelard comme au notre, quoique les +objections qu'il eleve eussent ete plus d'une fois produites[452]. Les +pelagiens ont des premiers pris la redemption dans un sens metaphorique, +et soutenu que Jesus-Christ ne nous a rachetes du mal, c'est-a-dire +sauves de la damnation, que par ses lecons, son exemple, ses bienfaits +et sa misericorde; mais aussi ils niaient le peche originel, du moins +en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'etait une +consequence naturelle de ne plus attribuer a la redemption qu'une vertu +morale. Mais comme Abelard croit au peche originel, il est plus reserve +et moins consequent que Pelage. Lui qui reconnait le mal, d'ou vient +qu'il affaiblit le remede? En effet, tout en opposant les notions de +commune justice au peche originel, il l'admet et meme le justifie, si +c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament +d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine +et la justice humaine, et que de declarer d'une maniere absolue que le +createur ne doit rien a sa creature, et qu'apres tout les notions du +bien et du mal resultent pour nous de sa volonte. Remarquez la situation +contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument? +C'est que si le peche originel parait injuste, il y a bien d'autres +injustices dans la Bible; il en faudrait inferer que les recits de la +Bible doivent etre enveloppes dans les memes doutes, mais ces recits, +concus en termes directs, sont couverts par l'autorite inattaquable de +la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les +faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer a la question du +peche originel les notions de commune justice, pourquoi reclamer contre +ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable +a raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire +du seducteur sur le seduit, dans le courroux celeste desarme par le sang +innocent, dans le crime d'Adam lave par un nouvel et plus grand crime? +Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la +bonte, la raison humaine sont competentes pour juger ce qui est juste, +bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante a se +placer dans cette hypothese pour attaquer la redemption, et a en sortir +pour defendre le peche originel. + +[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi +P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline +visiblement vers la theorie de la redemption suivant Abelard.] + +On ne peut nier le peche originel sans cesser en quelque sorte d'etre +chretien. Abelard reconnait le peche originel. Mais il apercoit dans +saint Paul cette doctrine qui creuse un abime entre le regne de la +crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui +semble donner a la foi en Jesus-Christ, a l'amour de l'homme pour le +Dieu qui l'a tant aime, la plus grande part dans le salut. Par la les +conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles +rentrent dans le coeur de l'homme, et depouillent presque tout caractere +d'un miracle exterieur et en quelque sorte materiel. Cette maniere de +concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurement plus +philosophique. Abelard s'en empare, et faisant de ce qui est une des +idees composantes du christianisme, une idee principale, d'une idee +principale une idee exclusive, il l'agrandit, il l'exagere, et comme +en elle-meme elle est conforme a la lettre ainsi qu'a l'esprit de la +religion, il l'erige sans scrupule en systeme et s'applaudit d'avoir +donne une theorie rationnelle du christianisme, en ramenant la +redemption a une grande et divine manifestation de la loi morale sur +la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonte. Telle est la +Trinite. Ce n'est pas seulement l'Ecriture qui nous l'apprend, c'est la +raison. La Trinite est une tradition chretienne et philosophique. De la +des devoirs pour le philosophe et pour le chretien, devoirs reveles a +l'un sous la forme de la loi naturelle, a l'autre sous celle de la +loi evangelique, qui n'est que la reforme de la premiere. Or, +l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes +ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la +Trinite, et qui ont accompli la loi pour obeir et pour plaire a Dieu, +dans la mesure de leur science et de leurs lumieres. Ainsi, meme avant +la venue du Christ, quelques-uns ont pu etre sauves. L'Ecriture le +dit d'Abraham; la tradition et les Peres le disent d'autres encore. +Cependant le peche originel subsistait. Par une dispensation insondable +de la justice divine, l'homme etait tenu d'une dette de damnation +contractee par le peche d'Adam. C'est-a-dire que l'etat de degradation, +d'impuissance, d'ignorance, engendre par le peche originel, etait +invincible en general aux forces de la raison et de la conscience +humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumieres et vertus, +tout etait faible, obscur: l'humanite etait condamnee. + +Un tel etat n'etait pas digne de la celeste bonte. Dieu fit misericorde +au genre humain, et dans sa charite ineffable, il lui envoya son fils, +pour le racheter de l'esclavage de la chair et du peche, pour le +purifier, pour le delivrer, c'est-a-dire pour lui donner le secours +indispensable et merveilleux sans lequel l'humanite ne serait jamais +sortie de son etat d'abaissement, de corruption et de misere. + +L'homme ne peut rien pour son salut sans la grace, c'est-a-dire sans +l'inspiration, c'est-a-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne +l'aide a croire et a aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a ete la +plus grande grace que Dieu ait faite a l'homme. Elle a eu pour objet +principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine +elle-meme. Ainsi, Dieu a passe sur la terre pour lui enseigner une loi +plus parfaite d'une maniere plus precise et plus puissante. Il lui a +enseigne surtout le precepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a +fait en lui donnant de l'amour le plus pathetique exemple, en le +lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voila comme la +redemption a donne a l'homme des lumieres, des idees, des forces +nouvelles. Voila comme elle a vaincu le mal, lave le peche originel, +affranchi l'esprit. Voila la revolution miraculeuse qu'elle a operee, +par des signes visibles sans doute, par des manifestations materielles, +mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irresistible +don de la grace que Dieu ait fait aux hommes, et par la, renouvelant le +principe meme du devoir, de la vertu, de la religion, il a inaugure au +ciel et sur la terre le regne de la charite. + +Tel est le christianisme d'Abelard. On peut voir qu'en conservant +les faits positifs qui sont comme le materiel de la religion, il en +simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant +qu'il le peut, dans l'ordre moral les phenomenes constitutifs de la +revolution chretienne, et lui donne un caractere plus exclusivement +spirituel que celui qui lui est assigne par la tradition de l'Eglise. + +Tout cela est une consequence de sa doctrine de la Trinite. La nature de +Dieu, telle qu'il l'a concue, conduit necessairement a ses idees sur +le salut. Sa Trinite est eminemment une Trinite morale, dont l'action +s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette +revelation sensible qui parle, dans la creation, soit par cette +revelation interieure qui semble sortir du sein de la raison meme. La +connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumiere amene la chaleur +avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour +objet que d'accroitre et la connaissance et l'amour. De la le judaisme, +la philosophie, le christianisme. + +Ce systeme est beau, et pour qu'il fut plus consequent, il faudrait en +faire disparaitre ce qui reste de mysterieux dans le peche originel. Au +fond, le peche originel pour Abelard est plutot un etat d'ignorance +et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification +substantielle de l'humanite; pour lui, le peche originel, s'il osait +eclaircir sa pensee, ne serait qu'un etat moral qu'ameliorent, egalement +par un effet moral, la predication et le martyre du Christ. Bien souvent +sans doute, meme chez les chretiens les plus orthodoxes, une semblable +croyance revient a leur insu et prevaut sur la croyance au miraculeux; +mais ce systeme n'explique pas comment un etat moral de toute une race a +pu etre le resultat d'une transgression unique, d'une faute particuliere +d'un seul homme, et comment l'imputabilite de cette faute a ete +transmise par generation aux descendants de cet homme. Abelard a fait +ce que fait tout philosophe chretien qui ne veut cesser ni d'etre +philosophe ni d'etre chretien. Il y a dans le christianisme deux sortes +de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces +miracles materiels qui frappent surtout les imaginations et contre +lesquels s'eleve facilement l'incredulite vulgaire: la peche +miraculeuse, l'eau changee en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscite, +la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la resurrection de +Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus +embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un +merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquieter davantage. + +Tel est le peche originel; telles la damnation, la redemption, la grace; +toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms +metaphoriques donnes a de purs phenomenes moraux. Ce sont des realites +indefinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est +substantielles et materielles; ce sont au moins des faits subsistants, +et non de simples manieres de considerer et de representer la nature +humaine dans ses rapports avec l'eternelle verite et l'eternelle +justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit +philosophique doit necessairement etre entraine. C'est meme la pente +actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chretien se laisse +aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure +et traduit tous les phenomenes du monde dogmatique. Tout esprit +philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte +de naturalisme evangelique, vers une interpretation toute rationnelle +des faits reveles, meme avec une foi absolue dans ces faits. Il lui +en coute beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits, +c'est-a-dire les derogations aux lois ordinaires de la nature physique, +s'il peut faire disparaitre les miracles purement intelligibles, +c'est-a-dire les derogations aux donnees de la nature morale; les +premiers ne seront plus a ses yeux que des moyens dont s'est servie la +Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de +l'homme, pour eclairer sa raison, epurer sa conscience, toucher son +coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est +faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto]. + +Abelard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue +de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke, +Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il ecrit au XIIe siecle. + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA MORALE D'ABELARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +Les questions agitees dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une +transition de la theodicee a la morale. Quelques-unes sont deja de la +morale. Nous trouvons la morale meme dans un ouvrage d'Abelard, qui +n'est pas le moins celebre; c'est l'_Ethique_, ou _le Connais-toi +toi-meme_[453]. + +[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez, +benedictin et bibliothecaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage +intitule _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se +trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a ete imprime que cette +fois.] + +Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'ame qui nous +rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les defauts ou +vices sont contraires aux vertus, comme la lachete a la fermete, +l'injustice a la justice. L'ame a des defauts et de bonnes qualites +qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude +d'esprit, le manque de memoire ou la memoire; mais les defauts appeles +vices sont ceux qui portent la volonte a quelque chose qu'il ne convient +pas de faire. + +Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le peche. On est colere, sans +etre en colere; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus +de se combattre soi-meme; car la victoire du vice sur notre ame est plus +honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps. +Par le vice, nous sommes ainsi inclines a consentir a ce qui ne convient +pas; c'est ce consentement qui est le peche, etant un mepris de Dieu, +une offense a Dieu. Mepriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, +a cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre a cause +de lui. En definissant le peche negativement, en disant _omettre_ ou _ne +pas faire_, on montre que la substance du peche n'existe pas. "Car elle +est dans le nom plutot que dans l'etre; c'est comme si, pour definir +les tenebres, nous disions l'absence de lumiere, la ou la lumiere a eu +l'etre[454]." + +[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine recue, +que le mal n'est qu'une privation. "Mali nulla natura est, dit saint +Augustin, amissio boni mali nomen accepit." _De Civ. Del_, XI, IX.] + +N'objectez pas que le peche, etant dans la mauvaise volonte, est quelque +chose de positif, _est dans l'etre_ comme elle. D'abord nous pechons +quelquefois sans mauvaise volonte. Un maitre cruel me poursuit une epee +nue a la main; apres avoir fui longtemps, et contraint par l'extreme +peril, je le tue pour n'etre pas tue. La mauvaise volonte du meurtre +n'existait pas; il n'y avait que la volonte de sauver ma vie. Cependant +j'ai peche en consentant a ce meurtre meme par contrainte; car la Verite +dit: "Tous ceux qui prendront l'epee, periront par l'epee" (Math., XXVI, +52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonte. "Ce que +l'on veut dans une grande douleur de l'ame, est passion plutot que +volonte." + +Mais dans les cas ou il n'y a nulle sorte de contrainte, le peche +n'est-il pas la volonte mauvaise? Un homme voit une femme et forme un +desir coupable. N'est-ce pas la le peche? Si la volonte est refrenee +par la vertu, sans toutefois etre eteinte, si elle resiste, si elle est +vaincue sans perir, il ne reste qu'a recueillir le prix de la victoire. +"Dieu en recompensant juge le coeur plus que l'action." Or, le coeur +consent ou resiste, il prefere ou sacrifie la volonte de Dieu a la +sienne propre. Le peche n'est donc pas dans la mauvaise volonte; le +peche, c'est d'y ceder. Ce n'est pas le desir, c'est le consentement +au desir. Celui-la est deja criminel devant Dieu qui a fait tous ses +efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il etait en lui. Il est +aussi criminel que s'il avait ete surpris a l'oeuvre. + +Mais si nous pechons quelquefois malgre nous, si la volonte n'est pas le +peche, peut-on dire que tout peche soit volontaire? Distinguons. Si le +peche est le mepris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mepriser +Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit etre +puni, n'est pas vouloir etre puni[455]. + +[Note 455: "La peine qui est juste deplait, l'action qui est injuste +plait. Souvent aussi il arriva que, lorsque seduit par la figure d'une +femme que nous savons mariee, nous voudrions la posseder, nous ne +voudrions pourtant nullement commettre l'adultere, puisque nous +voudrions qu'elle fut libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent +leur gloire a convoiter les femmes des hommes puissants, a cause meme de +leurs maris, et plus que si elles etaient libres; ceux-la aiment mieux +l'adultere que la fornication, c'est-a-dire faillir plus que moins. +Il en est qui se sentent tout a fait malheureux d'etre entraines a +consentir a la concupiscence ou a la mauvaise volonte, forces qu'ils +sont par l'infirmite de la chair a vouloir ce qu'ils ne voudraient pas. +Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il +dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonte l'exclusion +de necessaire; aucun peche en effet n'est inevitable. Ou bien nous +appellerons volontaire tout ce qui procede de quelque volonte. Celui qui +tue un homme pour eviter la mort n'a pas la volonte de tuer, mais il a +quelque volonte d'eviter la mort." (_Eth_., c. III, p. 635.)] + +"Quelques-uns ne sont pas mediocrement emus de nous entendre dire que +la consommation du peche n'ajoute rien au crime, a la damnation devant +Dieu. Suivant eux, l'acte du peche est accompagne d'un certain plaisir +qui augmente le peche.... Mais il faudrait prouver que le plaisir +charnel est le peche et qu'il ne peut etre goute sans peche." Or c'est +ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage, +les repas; Dieu lui-meme ne serait pas irreprochable, lui qui a cree les +aliments et les corps, d'avoir attache aux aliments une saveur qui nous +causerait un plaisir force, un peche necessaire. "Evidemment aucun +plaisir naturel de la chair ne doit etre impute a peche, et ce ne peut +etre une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagne d'un +sentiment de plaisir[456]." L'ancienne loi a defendu des actes que la +nouvelle a permis. Le plaisir attache a ces actes n'a point cesse avec +la prohibition; ce n'etait donc pas le plaisir qui en faisait des +peches. Il est vrai que David dit qu'il a ete concu dans les iniquites: +mais il ne s'agit la que de l'iniquite du peche originel qui se transmet +par la generation, ou plutot de la peine de ce peche que nos premiers +parents ont leguee a leur posterite. + +[Note 456: Ici Abelard examine la situation d'un religieux expose +immediatement a des tentations qu'on peut deviner, et decide que les +impressions involontaires des sens ne peuvent etre imputables, recherche +et decision qui montrent que les scandales reproches a la casuistique ne +sont pas nouveaux, et sont peut-etre en partie inevitables.] + +Ainsi le consentement est vraiment le peche, savoir le consentement a +la volonte du mal, ou meme le consentement au mal, sans mauvaise +concupiscence. Quant a l'action, elle est si peu le peche que si la +violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable. +"Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui +a cru par quelque erreur passer la nuit avec son epouse est innocent. +Desirer la femme d'autrui ou la posseder, ce n'est pas le peche, le +peche est plutot de consentir a ce desir ou a cette action." Quand Moise +ecrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que +ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque +d'une part nous ne pouvons l'eviter, et que de l'autre nous ne pechons +point par elle; c'est donc l'assentiment a la concupiscence. + +"Evidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement +de faire, sont egalement faites par les bons et par les mechants; ce +qui les separe, c'est l'intention." Dans le meme acte par lequel notre +Seigneur a ete livre, nous voyons cooperer Dieu le Pere, notre Seigneur +Jesus-Christ et le traitre Judas. Dieu a livre son Fils, Jesus s'est +livre lui-meme, Judas a livre son maitre: c'est un meme fait. En quoi +l'action differe-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que +par la permission de Dieu; mais quand il punit un mechant, il le +fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la +punition. "Qui parmi les elus peut pour les oeuvres etre egale aux +hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de +Dieu, que ceux-la par desir de la louange humaine?" Dieu a defendu +de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de +l'humilite, et ceux a qui il le defendait n'en etaient que plus +empresses a les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils +transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur +donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires. + +En resume, il faut distinguer: 1 deg. le vice de l'ame qui porte au peche; +2 deg. le peche en lui-meme qui est le consentement au mal ou le mepris de +Dieu; 3 deg. puis la volonte du mal; 4 deg. enfin, l'accomplissement du mal. +Comme vouloir n'est pas la meme chose qu'accomplir sa volonte, pecher +n'est pas la meme chose que consommer le peche. L'un designe le +consentement de l'ame en quoi nous pechons, l'autre, l'operation +effective qui realise ce a quoi nous avons consenti. On dit que le peche +ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le +consentement. La premiere est par exemple la persuasion du diable qui +seduisit Eve, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre +et le fruit si beau qu'elle sentit le desir s'allumer; elle aurait du le +reprimer, elle consentit, et ce fut le peche. La suggestion, au lieu de +venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle +n'est pas autre chose que le plaisir ou plutot la tentation du plaisir. +La tentation en general est toute inclination de l'ame a faire une +chose qui ne convient pas, soit par volonte, soit par consentement. La +_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inseparable +ou a peine separable de l'infirmite humaine, par exemple le desir d'une +nourriture agreable, tout desir enfin dont je ne puis etre exempt +qu'avec la fin de ma vie. Le precepte est de n'y pas ceder pour le mal. +Par quelle vertu le pourrons-nous? "Par le Dieu fidele qui ne souffre +pas que nous soyons tentes au dela de notre puissance. Confions-nous +dans sa misericorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est +_fidele_, ayons _foi_ en lui[457]." + +[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.] + +Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles +des demons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la +subtilite de leur esprit que par leur longue experience. Ils connaissent +les vertus naturelles qui peuvent aisement pousser la faiblesse humaine +a la luxure, ou a d'autres emportements. En Egypte, il leur fut permis +d'operer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses +contre Moise. Ils employaient les forces de la nature, ils ne creaient +rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant +la chair d'un taureau, a produire des abeilles, "ne serait pas un +createur d'abeilles, mais un preparateur de la nature." Les demons +excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance +des secrets qu'ils possedent. "Il y a en effet, soit dans les herbes, +soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des +pierres, de nombreuses forces propres a exciter ou a calmer nos ames, +et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement +produire cet effet[458]." + +[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamne par saint Bernard et +le Concile de Sens.] + +D'autres s'emeuvent egalement de nous entendre dire que l'oeuvre du +peche n'est pas le peche, ou du moins n'aggrave pas le peche, au point +d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction +est souvent prononcee la ou il n'y a pas de faute, et nous devons +quelquefois punir les innocents. "Voila une pauvre femme qui a un enfant +a la mamelle, et elle n'a pas assez de vetements pour le couvrir dans +son berceau, et se couvrir elle-meme suffisamment. Emue de compassion +pour ce petit enfant, elle le met pres d'elle pour le rechauffer de ses +propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de +la nature, elle etouffe malgre elle cet etre qu'elle aime d'un extreme +amour. _Aie la charite_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_. +Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant +l'eveque, une peine grave est prononcee contre elle, non pour la faute +qu'elle a commise, mais pour qu'a l'avenir les autres femmes mettent +plus de precaution dans leurs soins maternels." De meme un juge peut +etre force par de faux temoins qu'il ne peut recuser, a condamner +legalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc +qu'une peine peut etre raisonnablement infligee, sans aucune faute +prealable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle +pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la +vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est cache, mais ce qui est +manifeste. Ils ne pesent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de +l'oeuvre. Dieu seul juge veritablement le crime dans l'intention meme. + +[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.] + +Quoique les peches viennent de l'ame et non de la chair, il y en a de +spirituels et de charnels, c'est-a-dire que les uns viennent des vices +de l'ame et les autres de l'infirmite de la chair, et quoique la +concupiscence dans les deux cas soit dans l'ame comme la volonte, on +distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul +en est juge, tandis que nous cherchons a punir moins ce qui nuit a l'ame +du pecheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout a +prevenir les dommages publics; nous veillons surtout a l'exemple, et nos +punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'interet commun. +Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la +fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu. + +Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre +est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonte, celle de l'intention. Si nous +disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas +de deux bontes; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonte de +l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la +bonte de l'oeuvre ajoute a la recompense meritee par la bonte de +l'intention; la reunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des +deux prise separement, comme le bois et le fer unis valent plus que le +bois seul, mais c'est indifferent pour la remuneration. Ce n'est par +l'oeuvre qui merite la remuneration, c'est nous-memes, et quant a nous, +l'oeuvre, ne dependant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait +ajouter a notre merite. Deux hommes ont forme le projet de fonder des +maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est +empeche, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enleve; +leur merite a tous deux est-il different devant Dieu? Si dans cette +vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la retribution des +recompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention +augmentee de l'oeuvre etait meilleure que l'une sans l'autre, on +pourrait en inferer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne +etaient quelque chose de meilleur que la divinite ou l'humanite du +Christ; car on sait que l'humanite dans le Christ etait bonne; dans +un homme egalement, la substance corporelle peut etre aussi bonne que +l'incorporelle, sans que la bonte du corps contribue a la dignite ou au +merite de l'ame. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui +est appele Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude, +quelle qu'elle soit, n'est preferable au souverain bien. "Quoique pour +faire une chose certaines choses paraissent tellement necessaires +que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des +conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle +que soit la grandeur des choses, ne peut etre dit meilleur que Dieu. +Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il resulte une bonte +multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science etait +repandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences +augmentait, la science de chacun ne croitrait pas de maniere a etre plus +grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et cree d'innombrables +choses qui n'ont l'etre et la bonte que par lui; la bonte est par lui +dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et +pourtant aucune bonte ne peut etre preferee ou egalee a la sienne. La +bonte est dans l'homme et la bonte est en Dieu, et comme les substances +ou natures dans lesquelles est la bonte sont diverses, la bonte de nulle +chose ne peut etre preferee ou egalee a la bonte divine; on ne peut donc +dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou +meme egal a Dieu[460]." + +[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.] + +Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonte de +celle-ci procede de la bonte de celle-la, le nombre des _bontes_ ou des +bonnes choses n'est pas augmente; donc nulle necessite d'augmenter la +recompense. Un homme fait la meme chose en des temps divers, et suivant +son intention qui change, la meme chose est bonne ou mauvaise et semble +changer. C'est ainsi que cette meme proposition: _Socrate est assis_, +change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se leve[461]. + +[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.] + +Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on +croit bien faire et plaire a Dieu, mais l'intention peut etre erronee, +le zele peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. +"Autrement, les infideles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes +oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous etre sauves par +leurs oeuvres et plaire a Dieu[462]." + +[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.] + +De la nait une objection. Si le peche est le mepris de Dieu, atteste par +le consentement a ce qu'il defend, comment les persecuteurs des martyrs, +ceux meme du Christ, ont-ils peche, eux qui ignoraient Dieu et ses +commandements? Comment l'ignorance ou meme l'infidelite incompatible +avec le salut est-elle un peche? L'apotre a dit: "Si notre coeur ne nous +condamne point, nous avons confiance en Dieu." (I Jean, iii, 21.) Or, +le coeur des Gentils et des idolatres ne les condamne point, quand ils +manquent a la loi chretienne. Cependant Jesus-Christ priait pour ses +bourreaux, et Etienne demandait a Dieu de ne point _compter ce peche_ a +ceux qui le lapidaient. + +Abelard repond qu'Etienne ne demandait que la remise de toute peine +corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux mechants des +afflictions, soit pour faire eclater sa justice, soit pour effrayer ceux +qui les voudraient imiter; c'est, a cela que pensait le premier des +martyrs. + +"Quant aux paroles du Seigneur: _Pere, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34), +elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, meme par une +peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, meme sans +faute prealable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela +reconnussent au chatiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas +bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de +cette priere, nous exhortat a la vertu de la patience et a l'imitation +du supreme amour, afin que son propre exemple nous montrat en action ce +qu'il nous avait enseigne en precepte, savoir, qu'il faut prier pour +ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regarde a +quelques fautes prealables, a quelques mepris de Dieu, mais a la raison +qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivee, meme sans +une faute preexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauves sans +merite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines +corporelles qu'ils n'ont point meritees, comme les petits enfants morts +sans le bapteme, comme tant d'innocents frappes d'affliction. Qu'y +aurait-il d'etonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, +pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute, +encouru quelque peine temporelle?" + +Pas plus que l'ignorance, l'infidelite qui ferme aux adultes +raisonnables l'entree du ciel, ne peut etre appelee mepris de Dieu. Il +suffit pour la damnation de ne pas croire a l'Evangile, d'ignorer le +Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Eglise, et cela moins par +malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est deja juge_. (Jean, +iii, 18.) _Celui qui ne connait pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv, +38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], reciprocite dans les relatifs, si +la relation n'a ete bien etablie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans +l'attribution. Si, par exemple, on a presente comme une relation _l'aile +d'un oiseau_, il n'y a pas reciprocite, on ne peut dire l'oiseau d'une +aile. Si donc nous appelons peche tout acte vicieux ou contraire au +salut, l'infidelite et l'ignorance deviennent des peches, meme sans +mepris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler +peche ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. "Or, +ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres memes qui ne sont pas bonnes, +tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la +predication n'est pas venue jusqu'a vous, quelle faute vous imputer pour +n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Evangile? L'apotre n'a-t-il pas +dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler? +Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur preche?_ +(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir ete +instruit par Pierre, et quoique pour avoir precedemment connu et aime +Dieu par la loi naturelle, il ait merite que sa priere fut ecoutee et +que Dieu acceptat ses aumones, si cependant il lui fut arrive de quitter +la lumiere avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui +garantir la vie eternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et +nous le compterions plutot parmi les infideles que parmi les fideles, +de quelque zele pour le salut qu'il fut anime. Beaucoup de jugements +de Dieu sont un abime....." Il reprouva celui qui s'offrait en disant: +_Maitre, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv, +19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit: +"_Malheur a toi, Corozaim; malheur a toi, Bethsaide! car si dans Tyr et +dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous, +des longtemps deja elles auraient fait penitence dans le cilice et +la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa predication et ses +miracles aux villes dont il prevoyait l'incredulite, et ces villes des +Gentils qu'il savait toutes pretes pour la foi, il ne les a pas jugees +dignes de sa presence. Si pour avoir ete prives de sa parole, quelques +hommes tout disposes a croire ont peri dans ces villes, qui pourra dire +que c'est leur faute? Et pourtant cette infidelite dans laquelle ils +sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique +la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnes ne nous +apparaisse guere." + +[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Praedicam._, II, p. 160.] + +[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cite par Fenelon dans une +question analogue. (_Refut. du systeme du P. Malebranche, c. v.)] + +"Assurement, si l'on veut appeler leur aveuglement un peche sans faute, +on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnes sans peche. Nous +pourtant, nous ne placons proprement le peche que dans la faute de +negligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit +son age, sans qu'il merite la damnation. Je ne vois pas, au contraire, +comment imputer a faute l'infidelite des petits enfants ou de ceux a qui +l'Evangile n'a point ete annonce, non plus que tout ce qui resulte d'une +ignorance invincible ou d'une impossibilite de prevoir un fait; autant +incriminer celui qui, dans une foret, frappe un homme d'une fleche qu'il +croyait lancer contre un oiseau." + +Ainsi, quand on emploie ces mots: pecher par ignorance ou pecher en +pensee, on prend le peche dans un sens large; c'est l'action qu'il ne +convient pas de faire. Dans le peche d'ignorance, point de faute; pecher +en pensee ou par la volonte, en parole ou en action, c'est faire ou dire +ce qu'on ne doit pas, quand meme cela nous arriverait a notre insu ou +malgre nous. "Ainsi, ceux memes qui persecutaient le Christ ou les +siens, qu'ils croyaient devoir etre persecutes, sont dits avoir peche +en action (_in operatione_); ils auraient cependant peche par une faute +plus grave, s'ils les avaient epargnes contre leur conscience[465]." + +[Note 465: _Eth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas necessaire +de remarquer que cette assertion doit etre condamnee par l'Eglise. +Bayle, et apres lui, les auteurs de l'_Histoire litteraire_, pensent +reconnaitre ici une doctrine de relachement, reprochee plus tard aux +jesuites. On les a vivement attaques pour une these soutenue en 1686, +dans leur college de Dijon, et qui etablissait une distinction entre +le peche philosophique ou moral et le peche theologique. Suivant cette +distinction, tandis que l'un est le peche mortel ou la transgression +libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme +a la nature raisonnable et a la droite raison. Quoique grave, il ne +serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement +a lui, une offense envers Dieu, digne de la peine eternelle. Arnauld a +ecrit cinq _Denonciations_ etendues contre cette doctrine qu'il presente +comme tres-ancienne dans la Societe. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. +litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, ed. +de 1780.) L'editeur de l'_Ethique_, B. Pez, pense qu'Abelard peut bien +avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible +excusent le peche formel, comme on l'enseigne dans les ecoles. +(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)] + +On demande si tout peche est interdit, c'est-a-dire si l'impossible nous +est prescrit; car la vie ne peut se passer sans peches au moins veniels. +Qui peut, par exemple, se preserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii, +9.) Et cependant un joug doux, un fardeau leger nous a ete promis. Mais +cette difficulte n'en est une que si l'on entend largement par peche +tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la peche n'est +que le mepris de Dieu, cette vie peut reellement se passer sans peche, +_quoique avec la plus grande difficulte_, et il est vrai que tout peche +est interdit. + +Parmi les peches, les uns sont veniels (graciables) ou legers, les +autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui +rendraient leurs auteurs infames ou accusables de crime s'ils venaient a +etre connus. Les peches sont veniels, lorsque nous consentons au mal par +oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. +On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances +subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient +pas stupide pour redevenir un sage en s'eveillant; les peches veniels +sont donc des peches d'oubli. + +Quelques-uns ont pretendu qu'il etait mieux de s'abstenir des peches +veniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y +faut plus d'attention; mais Ciceron a dit: _Ce qui est laborieux n'est +pas pour cela glorieux_. Il est plus penible d'obeir a la crainte qu'a +l'amour; est-il donc plus meritoire de porter le joug de la loi ancienne +que de vivre dans la liberte de l'Evangile? Il est plus difficile de se +defendre d'une puce que d'un ennemi et d'eviter une petite pierre qu'une +grande; mais ce qu'il est plus difficile d'eviter fait moins de mal. +L'amour se defend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on +pretend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques +philosophes que tous les peches sont egaux, soit; mais alors il faut +s'abstenir de tous egalement, et non pas des veniels plus que des +criminels[466]. + +[Note 466: Allusion a une maxime fort connue des stoiciens.--_Eth._, c. +xv et xvi, p. 659-663.] + +Apres avoir ainsi decouvert la plaie de l'ame, il est temps de montrer +le remede. C'est la reconciliation qui s'opere par la penitence, la +confession, la satisfaction. + +La penitence est la douleur de l'ame pour avoir failli: elle provient +tantot de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantot de +quelque dommage eprouve, et alors elle est sans fruit. Telle est la +penitence des damnes, "de tous ceux qui au moment de quitter la vie, +se repentent de leurs crimes et poussent les gemissements de la +componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offense, non par haine du +peche qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils +apprehendent d'etre precipites.... Combien nous en voyons tous les jours +gemir profondement au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures, +de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont +commises, et pour tout reparer consulter un pretre! Alors si, comme il +le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possedent, et +de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain +confesser par leur reponse combien leur penitence est vaine. De quoi +donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je a mes fils, a ma +femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O miserable, o le plus +miserable des miserables! le plus insense des insenses! tu ne t'occupes +pas de ce qui te restera a toi, mais de ce que tu auras amasse pour les +autres! Par quelle presomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment +d'etre emporte devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre +les tiens plus favorables, en les enrichissant de la depouille des +pauvres? Qui ne rirait de toi, a t'entendre esperer que les autres te +seront plus utiles que toi-meme? Tu te confies dans les aumones des +tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues heritiers +de ton iniquite, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la +rapine.... Dans ta piete malheureuse envers les tiens, cruel envers +toi-meme et envers Dieu, qu'attends-tu du juge equitable devant lequel +tu cours malgre toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais +d'une parole inutile?" + +Apres un tableau anime et satirique des mecomptes qui attendent les +calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une epouse, et de l'oubli +des heritiers, Abelard ajoute un reproche qui monte plus haut. "Et +comme, dit-il, l'avarice du pretre n'est pas moindre que celle du +peuple, d'apres cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osee, +iv, 9), bien des mourants sont abuses par la cupidite des pretres qui +leur promettent une vaine securite, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les +sacrifices, et achetent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_; +marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif +fixe d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel, +quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit +de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole: +_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime +le fils sous les yeux du pere_." (Eccl., xxxiv, 24.) + +La penitence fructueuse est celle qui nait du regret d'avoir "offense +Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste." Il n'est pas comme les +princes de la terre qui ne savent pas differer leur vengeance; mais +plus la sienne a ete retardee, plus elle est terrible. Nous craignons +d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne +savons-nous pas que Dieu est partout present? "L'affection de la +chair nous entraine a faire ou a supporter tant de choses, et si peu +l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu a qui nous +devons tout, faire et supporter autant que pour une epouse, des enfants +ou quelque courtisane!" + +Ceux qui sont salutairement touches de la bonte, de la patiente +longanimite de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des +peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est +la penitence fructueuse, le peche disparait. Le gemissement sincere de +la charite ou de l'amour nous reconcilie avec Dieu. Si, a l'article de +la mort, quelque necessite empeche un homme de venir a confession et +d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gemissement du +coeur, il n'encourt pas la gehenne eternelle. Obtenir le pardon du +peche, c'est etre tel que l'ame cesse de meriter, pour le peche +anterieur, l'eternel chatiment; car lorsque Dieu pardonne le peche aux +penitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine +eternelle. Ceux qui, prevenus par la mort, n'ont pu accomplir la +satisfaction de la penitence en cette vie, sont reserves aux peines +purgatoires et non damnatoires. + +Cette definition de la penitence repond a ceux qui ont demande si l'on +pouvait se repentir d'un peche et ne pas se repentir d'un autre. La +penitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui +persiste dans un seul mepris de Dieu. + +Mais dire que Dieu pardonne un peche, n'est-ce pas dire que Dieu ne +prononce pas la condamnation, et qu'il a par consequent decrete de ne la +point prononcer? "Dieu ne regle ni ne dispose rien recemment; de toute +eternite, ce qu'il doit faire est arrete dans sa predestination et +prefixe dans sa providence, tant le pardon d'un peche quelconque, que +tout ce qui se fait. Il nous parait donc mieux d'entendre par ces mots: +Dieu pardonne le peche, qu'il rend un pecheur digne d'indulgence en lui +inspirant le gemissement de la penitence, c'est-a-dire qu'il le rend tel +que la damnation cesse de lui etre due, et ne lui sera jamais due, s'il +persevere[467]." + +[Note 467: _Eth._, c. xix et xx, p. 667-671.] + +Il y a toutefois un peche irremissible, c'est le _blaspheme_ ou la +_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31). +Quelques-uns disent que ce peche est le desespoir de pardon, l'acte de +celui qui, trouble parla grandeur de ses fautes, se defie radicalement +de la bonte de Dieu. Quant au peche contre le Fils, c'est l'acte de +celui qui attaque l'excellence de l'humanite du Christ, et qui, par +exemple, nie qu'elle ait ete concue sans peche, ou que Dieu l'ait prise +a cause de l'infirmite visible de la chair. Ce peche est remissible, +parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire +la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une revelation divine. +Blasphemer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une +grace manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait +la bonte dans sa misericorde; c'est dire l'Esprit mechant, ou que Dieu +est le diable. "Ce peche ne merite aucune indulgence; nous ne disons pas +cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient etre sauves, s'ils +avaient la penitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront +pas la penitence[468]." + +[Note 468: Cette opinion sur le peche contre le Saint-Esprit est celle +de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Peluse et +beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les +docteurs catholiques se partagent en general entre cette opinion et +celle de saint Augustin, qui veut que le peche contre le Saint-Esprit +soit l'impenitence finale. Saint Hilaire croyait que le peche contre le +Saint-Esprit consistait a nier la divinite du Fils, ce qui parait peu +probable, ce peche etant precisement oppose par, l'Evangile au peche +ou au blaspheme contre le Fils. L'Eglise n'a rien decide concernant la +nature du peche contre le Saint-Esprit. Quoique deux evangelistes disent +qu'il ne _sera pas remis_, l'Eglise en general n'entend pas a la +rigueur cette irremissibilite; il n'y a donc ni erreur, ni temerite, ni +relachement dans ce que dit Abelard du peche irremissible. (Bible de +Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)] + +On demandera peut-etre si ceux qui se retirent de cette vie avec le +gemissement du coeur, continueront de gemir et d'etre tristes de +leurs peches dans la vie celeste. Sans aucun doute, comme les peches +deplaisent a Dieu et aux anges, independamment de la douleur qu'ils +causent, les notres continueront de noua deplaire. "Quant a la question +de savoir si dans cette vie-la nous voudrions avoir fait ou non des +choses qui, nous le savons, ont ete bien ordonnees de Dieu, et ont +coopere a notre bien, d'apres ce mot de saint Paul: "Nous savons que +tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est +une autre question que nous avons, selon nos forces, resolue dans le +troisieme livre de notre Theologie[469]." + +[Note 469: _Eth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de +la Theologie, c'est-a-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen +direct de cette question; mais il n'est pas termine, et d'ailleurs il y +est explique comment tout, le mal meme, est ordonne pour le mieux. (C. +ii, p. 228.)] + +La seconde condition de la reconciliation est la confession. On dit +que les Grecs se confessent a Dieu; mais quelle est la valeur d'une +confession a Dieu qui sait tout? "Confessez-vous les uns aux autres +(Jac. v, 16)." D'abord, c'est un acte d'humilite qui fait deja une +grande partie de la satisfaction; puis, les pretres a qui l'on se +confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la penitence. Le +penitent se rassure en pensant qu'il obeit a ses superieurs et qu'il +suit leur volonte et non la sienne. + +Mais il faut se confesser sincerement et ne rien taire par honte de +l'aveu. Je sais bien que Pierre, apres sa faute, s'est tu et qu'il a +pleure; pourquoi ne l'a-t-il pas confessee? Peut-etre a-t-il craint de +causer quelque dommage, quelque deshonneur a cette Eglise dont il devait +etre un jour constitue le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais +prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses +freres a repousser son autorite et a desapprouver le dessein de Dieu +qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier. +C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou meme l'omettre +absolument sans peche, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible +qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu differer sa confession, quand la foi de +l'Eglise etait encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser +sa faute, pour qu'elle restat ecrite dans l'Evangile. Mais on ne peut +alleguer qu'etant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de superieur a +qui confier son ame; rien n'empeche les prelats de s'adresser, pour la +confession, a des subordonnes, afin que la satisfaction leur soit rendue +plus facile par ce surcroit d'humilite. "Comme il y a beaucoup de +medecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les +malades; parmi les prelats de l'Eglise, il s'en trouve beaucoup qui ne +sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont legers a decouvrir +les peches de ceux qu'ils confessent. A ceux-la il est non-seulement +inutile, mais perilleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs a +prier et ne meritent pas d'etre ecoutes dans leurs prieres. Ignorant les +dispositions canoniques et n'ayant pas de regle dans la fixation des +satisfactions, ils promettent souvent une vaine securite et trompent les +pecheurs par une esperance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_." +(Math., xv, 14.) En revelant les peches, ils scandalisent l'Eglise, +indignent les penitents, les detournent de la confession, les exposent +meme a des perils. Aussi ceux que ces inconvenients ont decides a +eviter leurs prelats et a chercher des confesseurs plus convenables, +doivent-ils etre approuves. S'ils pouvant obtenir le consentement des +prelats eux-memes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse +ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de +chercher le meilleur medecin et se soumette au meilleur conseil. "Car +personne, apres s'etre apercu qu'il lui a ete donne un guide aveugle, +ne doit le suivre dans le fosse." Ce n'est pas qu'on doive mepriser les +lecons de ceux qui prechent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de +ceux-la seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas +d'ailleurs desesperer du salut de ceux qui s'abandonnent a la decision +de leurs aveugles prelats, l'erreur des uns ne doit point damner les +autres. + +"Il est quelques pretres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur +que par cupidite, et qui remettent ou allegent les peines de la +satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques ecus.... Le +Seigneur dit par la bouche du prophete: _Mes pretres n'ont pas dit: Ou +est le Seigneur_? (Jerem., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Ou est l'ecu? +Et non-seulement des pretres, mais je connais des princes des pretres, +des eveques si impudemment consumes de cette cupidite-la, que lorsqu'aux +dedicaces d'eglises, aux benedictions de cimetieres, aux consecrations +d'autels, a quelques solennites enfin, ils ont de grandes reunions de +peuple dont ils attendent des oblations considerables, ils se montrent +faciles a la relaxation des penitences; ils accordent a tout le monde +tantot le tiers, tantot le quart de la penitence, sous quelque pretexte +de charite, mais reellement par une extreme cupidite.... + +Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a delegue +et que le ciel est depose dans leurs mains. En verite, ce sont de grands +impies de ne point absoudre tous leurs subordonnes de tous peches et de +permettre qu'il y en ait un seul de damne.... Desire qui voudra, mais +non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres +plus que soi-meme, et qui permet de sauver l'ame d'autrui plutot que +la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment +contraire[470]." + +[Note 470: _Eth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.] + +Il y a beaucoup d'eveques sans religion ni discernement, ils ont +cependant la puissance episcopale. Quelle est a leur egard la portee du +pouvoir delegue aux apotres de lier et de delier? (Jean, xx, 23.) S'ils +veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou attenuer la peine du +peche, leur pouvoir va-t-il jusque-la que Dieu regle les peines sur leur +jugement? Si la colere ou la haine ont dicte la sentence d'un eveque, +Dieu la confirmera-t-il?---La delegation annoncee par saint Jean ne +semble pas adressee a tous les eveques en general, mais seulement a la +personne des apotres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles: +"_Vous etes la lumiere du monde, vous etes le sel de la terre_. (Math., +v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas a tous; cette prudence et cette +saintete que le Seigneur avait donnees aux apotres, il ne les a pas +accordees egalement a tous leurs successeurs." En prononcant les paroles +evangeliques, Jesus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc +parler que des seuls apotres elus; peut-etre faut-il en dire autant de +la delegation du pouvoir de lier et de delier. Saint Jerome, Origene, +paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des eveques qui s'ecartent +de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu a leur propre iniquite +et le rendre semblable a eux-memes? Saint Augustin, eveque lui-meme, a +dit ces paroles: "Vous liez sur la terre, songez a lier justement, car +la justice rompra les liens injustes." Saint Gregoire fait le meme aveu. +Les memes idees s'appliquent a ceux qu'une sentence a prives de la +communion; aussi lit-on dans les decrets du concile d'Afrique: "Que +l'eveque ne prive temerairement personne de la communion et tant que +l'eveque refuse la communion, a son excommunie, que les autres eveques +ne l'accordent pas a ce meme eveque, afin que l'eveque prenne plus garde +de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres temoignages que le +sien[471]." + +[Note 471: _Eth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porte sous +le n deg. cxxxiii au Code des canons de l'Eglise d'Afrique. C'est un des +decrets du septieme Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)] + +Apres cette citation singuliere, on lit _Explicit_, le mot qui annonce +la fin de tous les livres du moyen age. Je doute que l'ouvrage soit +complet. Apres la penitence et la confession, l'auteur devait traiter +encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la +penitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-meme +quelque chose de mystique et ne peut etre entendue comme une simple +expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-etre Abelard l'aurait +presentee. Son spiritualisme s'accommode peu des mysteres. + +De graves accusations se sont elevees contre la morale d'Abelard. "Lisez +le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, ecrit saint Bernard aux +eveques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs +et de sacrileges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de delier, +du peche originel, de la concupiscence, du peche de plaisir, du peche +d'infirmite, du peche d'ignorance, de l'oeuvre du peche, de la volonte +de pecher[472]!" Et parmi les quatorze condamnations prononcees par le +concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites +en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considerons dans son +caractere general la morale d'Abelard. + +[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.] + +Le principe auquel il s'est attache et qui n'est point faux en lui-meme, +c'est que la moralite de l'action est dans l'intention, ou comme il +dit, que _le peche consiste dans la mauvaise volonte; et, en effet, +les hommes de bonne volonte_ sont les honnetes gens de la religion. +Ce principe sainement compris parait irreprochable. Cependant on peut +remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent +d'une maniere absolue, tendent vers un certain relachement. J'essaierai +de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la +morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi, +dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgre tout ce qu'il a de +vrai, a des maximes dangereuses ou du moins hasardees. + +Les actions des hommes sont leurs volontes rendues visibles, ou +realisees en dehors d'eux-memes. + +Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par +leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par +ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violee, l'action +est jugee mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en general, que prononce +l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guere apercevoir et +atteindre que l'exterieur de l'action. Cependant, un examen plus +attentif nous apprend bientot que ce n'est point la toujours un signe +fidele de la moralite; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne +semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible +certitude ce que l'agent a voulu, et c'est la le mal opere dans +l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a +voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonte; sur +ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions +injuste, inhumaine, odieuse, une action a laquelle la volonte n'aurait +point de part. Le jugement prononce d'apres les apparences de l'action +peut donc se trouver trop severe; mais il peut aussi se trouver trop +indulgent. La volonte mauvaise peut avoir echoue dans l'accomplissement +du mal; le succes ne l'ayant point divulguee, elle reste inconnue, mais +n'en est pas moins reelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tente, +mais qui n'a pas reussi, a ete impuissant; il n'est pas innocent. Il +suit que l'oeuvre, si par la on veut entendre l'acte realise en dehors +de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou +mauvaise volonte. La bonne ou mauvaise volonte ne peut etre jugee sur +ses effets; et consequemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les +effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la +volonte. + +C'est la une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou +mechant que par la volonte; il n'y a que les actions volontaires qui +soient bonnes ou mauvaises. + +Il s'ensuit plusieurs consequences pratiques. 1 deg. L'effet de la volonte +est indifferent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une +presomption a l'appui de la bonne ou mauvaise volonte; mais en soi +l'oeuvre exterieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralite +depend de la volonte de celui qui l'a faite. 2 deg. Il faut que la volonte +soit pleine et entiere, pour que la bonte ou la mechancete de l'action +soit pleine et entiere. Selon que la volonte est plus ou moins libre, +l'action est bonne ou mauvaise a un plus ou moins haut degre. Tout ce +qui annule, contraint, entrave ou seulement gene la volonte dans le sens +du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonte +ou la mechancete de l'action. 3 deg. La volonte n'est pas pleine et entiere, +quand elle est sans discernement. La volonte sans discernement n'est +qu'une force aveugle. La moralite des actions est donc en proportion du +discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliene, ne font ni bien +ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4 deg. Ainsi la contrainte +absolue, l'ignorance invincible detruisent le merite ou le demerite de +l'agent. + +Dans ces termes, les consequences de la maxime que le bien et mal +ne resident que dans les actions volontaires, sont evidentes, +inattaquables. Elles sont la regle de toute equite, de toute loi juste, +de tout juge honnete et eclaire. + +Mais si l'on approfondit l'idee contenue dans cette maxime, voici ce +qu'on peut y decouvrir. La moralite est dans l'agent, elle n'est pas +dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-memes, puisque +c'est la volonte seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une +volonte bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonte des actes bons ou +mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni +l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou +le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. +En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit +volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle +est l'oeuvre d'une volonte plus libre et plus eclairee. La liberte et +le discernement sont necessaires, puisque la contrainte absolue ou +l'ignorance invincible enlevent la responsabilite morale. Or, la liberte +peut etre atteinte de bien des manieres. Supprimee par l'age ou la +maladie, elle emporte avec elle le merite ou le demerite. Diminuee par +une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le merite ou le +demerite. Mille circonstances genent, limitent, ou modifient la volonte; +l'exemple, la tentation, le temperament, l'habitude sont autant de +restrictions ou d'obstacles a la liberte absolue de la volonte. Les +passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne +laissent pas a la liberte sa plenitude. Ainsi toutes ces causes agissent +comme aggravantes ou attenuantes sur le demerite ou le merite; et l'on +est peu a peu conduit a cette consequence, les passions sont une excuse. +Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irresistible; vous +pourriez arriver a la destruction du bien et du mal moral. C'est ce +qu'on appelle, dans les ecoles de philosophie, la morale sentimentale. + +Ce n'est pas tout. Le discernement a ete pose comme une condition de la +moralite; c'est-a-dire qu'il faut, pour qu'une volonte soit bonne ou +mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment +le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en +elles-memes, puisqu'il ne s'agit que d'un phenomene interne dont lui +seul est juge et temoin? Sa volonte n'etant mauvaise que s'il la sait +mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se +transforme: tel homme qui agit de telle ou telle facon, et qui a voulu +son action, trouvait-il qu'elle etait bonne, ou qu'elle etait mauvaise? +qu'il eut tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il +pense. Or, ce qu'il pense est determine par son education, par ses +opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une +action, sa volonte n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et +le mal deviennent completement subjectifs. La volonte se croyant bonne +ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le +bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on erige souvent en +principe absolu de toute la morale. + +Or, comme l'intention en ce sens depend d'une foule de circonstances +externes, independantes au moins de la volonte, comme celle-ci est +soumise, je ne dis plus a des contraintes actuellement et passagerement +exercees sur elle, mais a une foule de circonstances anterieures, +permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de +notre destinee, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la +subjectivite absolue de la moralite de nos actes, la regle de ces actes +ou la morale meme s'evanouit. + +Assurement, il est possible, facile meme de repondre a cette deduction, +et d'y demeler le vrai du faux. C'est en morale la meme erreur qui sert +de titre et de base au scepticisme en metaphysique; et cette erreur, je +sais comment elle se refute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute +morale qui place en premiere ligne, sans restriction, sans explication, +non pas l'existence absolue et l'invariabilite de la loi, mais la +responsabilite intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine +relachee et dangereuse, et n'en est preservee que par cette puissance +du sens commun qui resiste presque toujours en nous aux consequences +extremes d'un principe absolu. + +Voila pour la morale philosophique; quant a la morale religieuse, on +en pourrait dire a peu pres autant. D'abord il suffirait de rappeler a +quels exces la doctrine de l'intention a conduit des casuistes celebres; +et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation. +Mais en these generale, montrons quelle forme le meme principe peut +prendre en theologie rationnelle. + +Tout peche est volontaire; c'est-a-dire qu'il n'y a peche que la ou il +y a volonte du mal. Pour qu'il y ait volonte du mal, il ne suffit pas +qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y +ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est +ce qu'Abelard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les +oeuvres, en tant qu'oeuvres exterieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises +par elles memes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonte +bonne ou mauvaise. Et cette volonte qui les produit, n'est pas elle-meme +bonne ou mauvaise a raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces +oeuvres ne sont pas en elles-memes le bien ou le mal. La preuve, +c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires. +Celles-la, je parle de celles qui sont dans la loi ecrite, ont donc ete +bonnes, indifferentes, mauvaises, suivant qu'elles ont ete prescrites, +permises, defendues. En elles-memes, elles sont indifferentes; elles ne +sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisees. En quoi +donc la volonte qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou +pecheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal, +puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle neglige +ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la desobeissance. + +Mais cependant il y a des oeuvres toujours defendues, des oeuvres +toujours approuvees. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste, +injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice meme; cependant je vois +qu'il a commande dans l'Ancien Testament des actes contraires aux +notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les +infideles qui n'ont pu etre eclaires, des peines terribles. Le mal est +non-seulement tolere par la Providence, mais il entre dans ses vues. +Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal +n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la +damnation ne paraissent pas attaches uniquement au bien ou au mal qu'on +a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irresistiblement, +fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours +libres d'echapper aux causes de l'une, de realiser les conditions de +l'autre. Car par exemple il ne depend pas de l'homme de naitre chretien, +ou, ne chretien, de vivre assez pour etre baptise. Qu'en conclure? +Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces +oeuvres dont nous parlions tout a l'heure et qui sont indifferentes en +elles-memes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier +en leur merite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que +voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne +pour le salut, c'est qu'elle n'a de merite, que lorsqu'elle est faite +dans une bonne volonte. Cette bonne volonte consiste a vouloir a cause +de Dieu. Or pour vouloir une action a cause de Dieu, il faut savoir et +croire que cette action lui plait. Vous le voyez, le bien en morale +religieuse, c'est-a-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le +merite, a pour principale condition, la foi. + +Ainsi les oeuvres purement exterieures sont indifferentes, elles n'ont +qu'un merite, celui de l'obeissance, et l'obeissance suppose la volonte +de plaire a Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la +foi; il en est de meme des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour +le salut, si elles ne sont accompagnees ou plutot determinees par la +connaissance et la foi. La foi qui obeit, la foi qui veut plaire, c'est +la foi qui aime. Ainsi, la substance meme du bien, ce qui fait la +volonte bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au +sens chretien, c'est l'amour, c'est la charite. + +Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux +et dernier recours ouvert a quiconque aura entrepris de faire passer par +l'epreuve du raisonnement les divers principes engages dans la theorie +chretienne du salut. Je suis loin de blamer Abelard. Quiconque raisonne +comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance a ce point dans +la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme +deplorable, dans une cruelle incertitude sur la regle des devoirs, s'il +ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'eleve, sur les ruines +amoncelees par la lutte du dogme et de la raison, l'etendard consolateur +de la charite. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose +de touchant et de philosophique en meme temps dans cette inspiration +d'Abelard malheureux et diffame, qui dedie l'institut qu'il fonde au +Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse, +mais de l'amour et de la charite. Il rendait ainsi hommage au seul dogme +qui lui fut reste, apres l'ebranlement de presque tous les autres, et +qui suffisait a lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen +et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui. + +Mais ce qui absout Abelard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et +n'a-t-elle pas des consequences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le +crois. + +1 deg. Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la +moralite religieuse, ou meme seulement comme la condition principale +du salut, en fait reposer l'edifice sur une base mobile. Il entre dans +l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'eprouve pas qui veut. Il y a dans +ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et +partant de purement subjectif, et nous retrouvons le meme vice, le meme +danger apercu deja dans le principe de la morale sentimentale. La raison +peut etre convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour +gagner le ciel, et posseder sur la volonte assez d'empire pour la +determiner a observer tous ses commandements, sans que le principe +d'action soit la charite. La crainte, la puissance de la conviction, la +beaute severe du dogme chretien, la lassitude ou le mepris des systemes +incredules, le desir austere de conformer sa vie aux prescriptions de +la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'ame d'un +chretien un role superieur a l'amour de Dieu proprement dit; et +la doctrine d'Abelard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de +substantiellement bon, d'absolument vrai dans la regle chretienne des +devoirs, rend incertaine et flottante la morale meme que sa foi proclame +et qu'il voudrait epurer et raffermir. + +Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obeissance, de l'amour, +suppose la connaissance, et le peche d'ignorance cesse en quelque sorte +d'etre un peche, ou plutot il reste un peche, en ce sens qu'il est un +acte qui entraine la damnation; mais il cesse d'etre une faute, +etant exempt de la volonte du mal, du consentement au mal, puisqu'il +s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu etre accompagne d'un +desir de plaire a Dieu, a Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par +les moyens qu'on lui croyait agreables. Alors il faut hardiment declarer +que l'acte qui encourt la damnation, peut n'etre pas une faute; il faut +aller jusqu'a dire qu'un acte moins damnable aurait pu etre plus mauvais +encore; il faut en venir a confesser audacieusement que les Juifs qui +ont crucifie Jesus-Christ, sont excuses de la faute par l'ignorance, +qu'ils auraient pu etre corporellement punis pour l'exemple, sans etre +pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eut ete bien plus +grand d'epargner Jesus-Christ contre leur propre conscience. + +2 deg. De ce mepris pour les oeuvres, de cette reduction successive de +tous les elements de la moralite a un seul, que l'on n'est pas meme +absolument maitre de se donner a un degre convenable, il resulte que +non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre exterieure, mais les +passions, les tentations, les desirs, sont amnisties et presentes comme +indifferents a peu pres de la meme maniere que les oeuvres; de la un +nuage jete sur de grandes verites religieuses. C'est un article de foi +que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-meme, que le mal a +penetre sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence +sont sans cesse maudits et anathematises comme etant le peche en +puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liee a celle +du peche originel, et si le peche n'est que le consentement au mal, +c'est-a-dire la mauvaise volonte envers Dieu, il se trouve que le peche +originel est un peche sans consentement, sans volonte, c'est-a-dire un +peche sans peche. Je sais bien qu'Abelard cite l'objection en disant que +le peche originel est une expression qui signifie _la peine_ du peche +originel; mais cette interpretation, quoiqu'elle se trouve dans saint +Augustin, n'est pas approuvee par l'Eglise, et elle detruit ou diminue +ce qu'il y a de mysterieux dans l'existence essentielle de ce peche au +sein de notre nature actuellement corrompue, et le reduit en quelque +sorte a une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous +ni cause ni effet, c'est-a-dire a une decheance de situation, a une +impossibilite, exterieure a nous et qui ne nous est pas propre, de nous +sauver tant que l'arret n'est pas rapporte. Or, c'est la certainement +une erreur grave; elle consiste a prendre figurativement la transmission +du peche par la generation, et a concevoir seulement qu'a cause du peche +d'Adam Dieu a condamne la race d'Adam, sans qu'il en soit resulte de +changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, a peu pres +comme autrefois pour les enfants non rehabilites d'un condamne degrade +de noblesse; ils n'en etaient ni meilleurs ni pires, mais ils etaient +frappes de certaines incapacites qui n'etaient pas de leur fait. + +En second lieu, independamment du peche originel, et meme apres qu'il a +ete lave dans les eaux du bapteme, la religion n'admet point que l'homme +soit pur. En vain l'Evangile l'a eclaire et guide, en vain la grace de +Dieu toujours presente le soutient et le sollicite; il subsiste en +lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais desir, la +concupiscence enfin, qui est loin d'etre innocente par elle-meme. Sans +aucun doute, celui qui y cede est le vrai pecheur, et celui qui resiste +se justifie; mais sa justification meme prouve qu'il avait le mal dans +son propre sein, et la religion admet et condamne le peche par desir et +le peche par pensee. L'homme est _la chair du peche_, comme dit saint +Paul, et il n'entend point parler seulement du peche originel efface par +le bapteme; _la chair convoite contre l'esprit_. "C'est la son fond," +dit Bossuet, "depuis la corruption de notre nature."--"_Le bien n'habite +pas en moi, c'est-a-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui +me fait apercevoir que le mal m'est attache..... Tout ce qui est dans +la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et +orgueil de la vie._"--"Voila," dit encore Bossuet, "une image veritable +de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps +qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous +nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature +corporelle, nous qui etions nes pour la commander. Telle est donc +l'extremite de notre chute[473]." Ainsi les effets corrupteurs du peche +originel survivent a la damnation inevitable qui en etait la suite et +qui est abolie par le bapteme. + +[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traite de la +Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet, +_ibid._, c. xv.] + +Et quand il serait vrai que l'ascetisme de la morale religieuse passat +les bornes et allat jusqu'a s'attaquer a d'invincibles conditions de +la nature humaine, il serait vrai egalement que toute morale qui ne +condamne absolument que le consentement aux mauvais desirs, deroge a +la morale orthodoxe. Le premier inconvenient, et le plus grave, c'est +qu'elle peut conduire aux egarements de la casuistique, a l'erreur du +molinisme. + +Ce n'est pas tout. Comme la resistance au mauvais desir n'a guere +d'autre principe, dans Abelard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour +reside ainsi la vraie vertu chretienne, et que d'ailleurs concupiscence, +desir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une consequence +assez plausible, on peut pretendre que l'amour en lui-meme et a lui seul +est l'unique devoir, l'unique merite, l'unique salut. Abelard dit, en +effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout +calcul d'interet meme spirituel, que la piete pour cause de salut est +mercenaire, et nous voila bien pres des chimeres du quietisme. + +Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abelard devait inquieter +l'Eglise, et comment, suivie dans ses consequences, elle aurait pu +conduire a des exces qui, du reste, etaient bien loin de la pensee de +son auteur. + +Conclurons-nous cependant a la condamnation absolue de la morale +contenue, dans l'_Ethique_? non, cette morale est incomplete, elle ne +s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin +elle est incoherente, parce qu'elle est a la fois rationnelle et +mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison +devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique. + +Aucun ouvrage d'Abelard ne nous parait au fond plus que son Ethique +empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui +rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne +convenir qu'a la casuistique, il cache en effet des idees originales, +des nouveautes de sens commun dont peut-etre il n'apercevait pas toute +la portee, et qui, par leurs consequences, touchent a un haut degre la +philosophie et la theologie. Ces consequence s'etendent de la theorie a +la pratique et finissent par interesser la dispensation des sacrements +et la conduite du clerge. Sous tous ces rapports, Abelard s'exprime avec +une singuliere hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux: +en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en theologie, la +predestination et la grace; en pratique, le sacrement de penitence, le +pouvoir des clefs, les indulgences. + +1. Nous avons de bonne heure rencontre les idees d'Abelard sur le libre +arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est +explique une premiere fois[474]. Depuis qu'Aristote, oblige, +dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de +l'universelle, et dans celle-la celle qui touche le present ou le passe +de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette derniere +l'affirmation ou la negation n'etait pas necessairement vraie ou fausse, +parce que dans un avenir indetermine les deux cas de l'alternative +etaient possibles; cette question, appelee par les anciens la question +des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents, +a toujours trouve sa place dons la logique, et c'est la qu'elle a ete +par anticipation traitee en dehors de la psychologie et de la morale. +"_Obscura quaestio est_" disait Ciceron, "_quam_ [Grec: peri dunaton] +_philosophi appellant; totaque est logicae_[475]." Cependant Aristote +avait resolu la question en respectant le libre arbitre, que par la il +consacrait de nouveau. Les stoiciens, fort subtils a leur ordinaire sur +cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et +Chrysippe, en pretendant sauver la liberte humaine, n'avait reussi qu'a +river les anneaux de la chaine eternelle du destin[476]. Ciceron, qui +veut pourtant ramener la question a la morale, prend parti pour +le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que +deviendrait la fortune[477]? Boece a developpe contre les stoiciens la +doctrine aristotelique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre, +et lorsque Abelard traite la question en dialectique, il suit Boece. +Il tenait Boece pour chretien, meme pour theologien, et plus tard, +retrouvant la question dans la theodicee, dans la morale, il se sert des +principes etablis en dialectique, il les maintient, il demeure fidele +a lui-meme. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les +theologiens, defend l'existence du libre arbitre au moins en principe, +a combattu le stoicisme dans la personne de Ciceron[478]. Toute morale +suppose le libre arbitre, la morale chretienne aussi bien que la morale +philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter +dommage a la liberte. Voici donc sur la question les antecedents +qu'Abelard reconnait, Aristote, Boece, saint Augustin[479]; on doit +ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, +parle d'apres lui-meme, sans s'ecarter de la tradition, et reussit a se +creer une orthodoxie individuelle[480]. + +[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237 +et seq.] + +[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_, +I.] + +[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.] + +[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.] + +[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.] + +[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p. +860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et +_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Praedest. +sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M. +Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberte et la Providence_, +Paris, 1843.] + +[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib. +Arb._, p. 117. _De Concord. praesc. et praed._, p. 123.] + +Abelard s'est donc fait une idee saine du libre arbitre. "C'est," +dit-il, "la deliberation ou la _dijudication_ de l'esprit par +laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette +_dijudication_ est libre[481]." Puisqu'elle est libre, c'est-a-dire +puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre, +ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraine +donc la puissance de faire bien ou mal. + +[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p. +538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.] + +La liberte est attaquee ou amoindrie par diverses sortes d'objections. +D'abord, elle est niee au nom de la nature humaine qu'on represente +comme maitrisee par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la +poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberte +serait opposee a la contrainte. Abelard n'a point a s'occuper beaucoup +de cet ordre d'objections qui dans la theologie chretienne prennent une +autre forme. On conteste en second lieu la liberte au nom de l'ordre +general qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchainement des causes et +des effets doit etre constitue de sorte que celui qui connaitrait toutes +les unes, pourrait infailliblement prevoir tous les autres. Or celui-la +existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui +doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle, +elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc +necessairement comme Dieu l'a prevu. Entre Dieu et la creation, il n'y +a point de place pour la liberte. Nous avons vu Abelard aux prises avec +cette objection; il la repousse par les arguments usites. Ce sont a peu +pres ceux qu'avait developpes saint Anselme[482]. Les determinations +libres de l'homme sont prevues aussi bien que leurs effets; elles sont +prevues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira apres +deliberation, cela n'empeche point que l'homme ne delibere; et l'on ne +voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-meme, parce +qu'elle est connue de celui qui la prevoit et ne l'empeche pas. La +question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il etre +libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutot: comment +l'etre qui peut tout et qui fait tout, a-t-il cree l'homme libre? +question fort differente, et qui regarde la toute-puissance divine et +l'existence du mal, question qui subsiste tout entiere en presence de +la liberte humaine. Celle-ci, consideree comme nous venons de la +considerer, est opposee a la necessite, et Abelard en ce sens ne l'a ni +meconnue ni affaiblie. + +[Note 482: "Deus praescit esse libere futurum quod aliundo non est ex +necessitate futurum."--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.] + +Mais en theologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et +une gravite nouvelles. + +La religion est en general severe pour la nature humaine. Elle l'humilie +sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption +profonde; elle lui raconte sa decheance et toutes ses miseres. Elle en +conclut que le libre arbitre dans l'homme est dechu comme tout le reste, +ou qu'il est domine ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplement +pour le retablir, ou un remede pour le guerir. Ces deux doctrines sont +alternativement ou confusement prechees, mais elles conduisent a la meme +consequence, la necessite d'un reparateur qui par des moyens surnaturels +rende a l'homme sa liberte ou la redresse. Les metaphores diverses +qu'emploie le langage de l'Eglise, permettent ces deux interpretations +qui l'une et l'autre tendent a affaiblir le principe de la liberte +humaine. + +En general, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de +libre arbitre. On peut entendre par la le pouvoir de choisir, pouvoir +qui n'est pas absolu, c'est-a-dire completement independant, que la +raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste +aussi longtemps que l'ame humaine conserve la plenitude de ses facultes. +En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculte du bien +comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la +raison de l'homme cede a l'empire de ses sens ou de ses passions; le +mauvais choix a toujours les caracteres de l'entrainement et de la +faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi +a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme etait libre dans le bien, +esclave dans le mal; sa liberte a ete proportionnee a sa vertu; _nihil +liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la +liberte humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir +instrumental, elle se confond avec la volonte qui dispose d'elle, avec +la raison qui dirige la volonte. + +[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.] + +Il est rare que les theologiens ne prennent pas le mot liberte +successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint +Augustin[484]. + +[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.] + +Si le libre arbitre est la faculte du bien, l'homme depuis le peche a +perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baisse, et il +est devenu incapable de se relever par lui-meme et d'atteindre au +bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le peche comme +auparavant, mais il est assujetti a un principe de corruption qui ne le +detruit pas, mais qui le domine, et pour n'etre employe qu'au bien, il +a besoin qu'une force superieure penetre dans la nature humaine et la +releve. Dans les deux cas, la consequence pratique et religieuse est la +meme, et la doctrine du peche originel subsiste tout entiere. + +Par le libre arbitre, Abelard a generalement entendu la faculte de +se resoudre au mal comme au bien; et certes cette interpretation est +permise. La difficulte est seulement d'expliquer alors comment les +saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-meme +peut etre libre[485]. Mais, dans les creatures, la faculte de faire le +mal cesse d'etre une imperfection, des qu'on cesse de le jamais vouloir; +tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales +n'a pu jamais exister qu'en puissance la ou l'impeccabilite etait en +acte, et quant a Dieu, Abelard repond assez nettement que la liberte de +Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va +pas jusqu'a impliquer la faculte de cesser d'etre le souverain bien. En +Dieu, la liberte est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le +meilleur. A la verite, il en resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il +fait et que tout ce qui est, n'etant que par lui, est le mieux possible. +Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abelard a ose la soutenir. D'ou +lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce +une de ces grandes idees des ecoles d'Alexandrie, qui par l'influence +d'Origene ou des siens auraient penetre dans la christianisme, et s'y +seraient perpetuees, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non +condamnees, tolerees comme un passe-temps pour l'intelligence, avant +d'etre defendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutot n'est-ce +pas un mot de Platon dans le Timee, qui, donnant l'eveil a la raison +d'Abelard, lui aura prematurement inspire la pensee qui devait un jour +illustrer Leibnitz[487]? + +[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute creature bonne +ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis a la +necessite. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre +cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. +200.)] + +[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._ +V, t. V, c. XII.] + +[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117, +118, etc.--Malebranche, _Medit. Chret._, VII, 17, 18, 19; et Fenelon +lui-meme, quand il le refute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux +de sauver la libre volonte de Dieu, est oblige de dire: "Ce qui +est determine invinciblement par l'ordre immuable et necessaire, +c'est-a-dire par l'essence meme de Dieu, ne peut jamais en aucun sens +arriver autrement que comme l'ordre l'a regle."] + +Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultes, puisees dans la faible +nature de l'homme, contre la liberte, s'accroissent, en theologie, de +l'existence du peche originel. + +Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en +theologie, du dogme de la predestination. + +Preoccupe de la corruption de la nature et des suites du peche, l'esprit +est conduit a frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les +vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grace, +toutes d'origine celeste, peuvent seules sauver notre indignite. Elles +seules, en d'autres termes, ont un merite aux regards de Dieu. Reste +a savoir quelle est la part de la liberte humaine dans ces vertus. Si +cette part est nulle, la liberte est comme si elle n'etait pas, et le +salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalites. +Mais si le libre arbitre nous sert a nous approprier les merites de +Jesus-Christ, nos resolutions ne sont pas sans quelque merite. Soit +que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue a la +justification, il n'est donc point annule; nous ne l'avons point perdu. +Cependant, en ce cas meme, il ne se tourne au bien que par la grace, et +comme Dieu souffle sa grace ou il lui plait, sa justice ne cesse pas +d'etre un redoutable mystere. Si tous, si beaucoup sont appeles, peu +sont elus; et celui qui elit est celui qui appelle, et qui savait +lesquels seraient elus au moment qu'il les appelait tous. La prescience +divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la +predestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en theologie, +le probleme tout a l'heure indique sous la forme philosophique. + +[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.] + +II. On sait que le dogme de la predestination peut etre entendu de telle +maniere que toute vertu morale, tout merite humain, tout effort du +libre arbitre se reduise a neant. Cet exces de doctrine s'appelle le +_predestinatianisme_, et ceux qui y sont tombes ont toujours essaye de +se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand evoque, +Abelard n'est pourtant pas _predestinatien_, c'est-a-dire que le dogme +de la predestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit +sur l'idee necessaire et l'indestructible sentiment de la liberte +humaine. Il ne reproduit son maitre saint Augustin que par le cote ou +ce Pere confinait aux semi-pelagiens tout en les combattant[491]. On ne +doit pas compter Abelard dans le parti du christianisme qui peut etre +plausiblement ou specieusement accuse de fatalisme, qui incline enfin +dans le sens de la predestination plus que dans le sens de la liberte. +Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la +stoicienne, qui n'ont pas ete franches sur la question de la liberte, +et qui, par la, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute +morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire +a quelquefois verse dans le relachement[492]; et nous avons vu que +l'exemple d'Abelard ne dement pas cette observation. Il pose donc le +libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais reelle +ou l'on voudrait que le tint l'existence meme de la Providence. Tout +cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il presente, nulle +part le libre arbitre comme dechu, corrompu, incline au mal, ainsi que +le veulent beaucoup d'ecrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal +qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou +d'un langage inexact. Si le libre arbitre est mechant, il n'est pas le +libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses determinations +dependent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est +pas a lui qu'il faut s'en prendre, c'est a l'infirmite de notre nature, +a celle de notre raison, comme principe de nos resolutions. Le libre +arbitre en lui-meme subsiste dans la creature la plus fragile, la plus +entrainee, la plus passionnee; ce n'est pas lui qui est mauvais, la +liberte n'est pas le peche. L'homme ne pourrait pecher sans etre libre; +mais il pourrait etre libre sans pecher. La liberte est une condition du +peche, et n'en est pas la source[493]. + +[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c. +VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chret._, t. II, t. VI, c. V, et +surtout la These de M. Bersot] + +[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et +seq.; t. III, p. 641, 649, 652.] + +[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635] + +[Note 492: Voici, je crois, les noms des principales sectes rangees +suivant une echelle ascendante de rigidite dans la question de la grace +et de la liberte; Sociniens, pelagiens, semi-pelagiens, molinistes, +congruistes, thomistes, augustiniens, jansenistes, calvinistes. Parmi +les reformes, le calvinisme et meme le lutheranisme pur sont pour +l'opinion la plus severe. On distingue pourtant deux partis: dans le +sens du relachement, armeniens, universalistes, etc.; dan celui de la +rigidite, gomaristes, predestinatiens, Predestinateurs, particularistes, +etc.] + +[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberte entre le bien et le +mal, est loin d'etre heterodoxe. Elle est conforme aux definitions de la +liberte donnees par saint Jean Damascene (_Instit. element. ad dogm._, +c. X), par saint Jerome (_In Jovinian._, II), par saint Augustin +lui-meme, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De +duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et +lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y acceder, lorsqu'il dit que, +prise en general, la liberte est contraire a la necessite, qu'entre deux +opposes elle est indifferente au choix; mais il fait une distinction: +comme il faut que la definition du libre arbitre convienne a Dieu ainsi +qu'a l'homme, il ne veut pas que la faculte de pecher soit supposee +par cette definition; il dit donc que la liberte dans un sens plus +restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la +volonte affranchie de ce qui la subjugue, il definit le libre arbitre +"potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem." +(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. praedest. cum lib. arb._, +qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on +le peut, et toute equivoque disparaitra.] + +De la, comme on l'a vu, plusieurs difficultes. Et d'abord, la +predestination[494]. La predestination, au sens special du mot, est la +disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute +eternite destines au salut eternel. La predestination est toujours une +grace; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune +prevision du merite de ceux a qui elle s'applique n'entre dans le decret +qui les a choisis; elle n'est qu'une grace si Dieu, en les elisant, a +prevu leurs merites, c'est-a-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils +feraient des graces qu'il accorde a tous. Dans le premier cas, Dieu, par +sa grace, les justifie, parce qu'il les a elus; dans le second, il ne +les elit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiee par sa grace. +Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la premiere, la plus +severe, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour +elle, des le IXe siecle, s'etait declare le moine Gothescale, alors que +l'archeveque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes +de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutot du cote de Gothescale; mais +les Romains, et notamment les jesuites, ont tenu pour la doctrine +d'Hinemar, quoique en general une opinion plus rigide et plus voisine +de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prevalu dans le clerge +francais, opinion approuvee aussi par Rome et qui s'honore de la +preference de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prevoit bien que +ceux qu'il predestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs +oeuvres, mats en ce sens que, par un decret infaillible, par une volonte +absolue et efficace, et non dans la prevoyance et a la condition de +leurs merites, il a decide qu'ils auraient le royaume des cieux. Le +nombre des predestines est fixe et immuable; les protestants ont ete +jusqu'a soutenir qu'il n'y avait pas d'autres elus que les predestines, +auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appeles; etre +appele signifierait seulement ignorer si l'on est ou non predestine. +Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des +predestines elle admet des elus, c'est-a-dire des appeles qui seront +elus, grace au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais meme +elle est allee jusqu'a distinguer la predestination a la gloire et la +predestination a la grace. La premiere est la predestination proprement +dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonte absolue d'accorder +a telles de ses creatures les dons et les graces necessaires pour +arriver au salut, soit qu'il prevoie qu'elles y parviendront en effet, +soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois +pas qu'il fut heretique de soutenir que, sans la predestination a la +grace, on puisse encore etre sauve, c'est-a-dire obtenir de Dieu les +dons et les graces auxquels on n'etait pas predestine; ou, ce qui +reviendrait au meme, que tous les chretiens, et dans une certaine mesure +tous les hommes, soient predestines a la grace; mais c'est sur +ces points-la qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le +catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'elus, les uns obliges, les +autres facultatifs. Cette predestination, dogme singulier, inexplicable, +et qui vient ajouter une difficulte nouvelle aux difficultes deja +si grandes des questions qui touchent a la justice de Dieu, a la +prescience, a la liberte humaine, ce dogme dont les Peres grecs semblent +avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on +n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les +principaux titres[496], ce dogme si important pour nos esperances et qui +l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, theoriquement, a engendre +d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut enerver le +principe de la responsabilite morale, ce dogme etrange, Abelard ne +l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre +la predestination dans un sens general et la confondre avec la +prescience[497], il l'admet cependant au sens special[498], et reconnait +qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par election et en vertu d'un +decret particulier et anterieur[499]. Comment cette croyance est-elle +conciliable avec l'idee de merite et de demerite, meme restreinte a la +foi et a la charite? C'est une autre question sur laquelle il hasarde +quelques conjectures[500], mais dont les theologiens n'ont pas droit +de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulte +contre le dogme lui-meme. + +[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb., +_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l. +IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Predestination_.] + +[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traite du +lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.] + +[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.] + +[Note 497: _Ab. Op._, p. 641] + +[Note 498: _Ibid._, p. 623] + +[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.] + +[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jeremie, de saint Jean-Baptiste et de +Lazare, p. 221] + +Une contradiction parait inevitable, quand on traite de la +predestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice meme, +et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'apres nos idees; en d'autres +termes, que la justice parfaite doit etre contraire a la notre, parce +qu'elle lui est superieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre +d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu +que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abelard; mais quel +theologien s'en est preserve? + +[Note 501: Voyez contre cette idee Leibnitz (_Theodic., Disc. prelim._, +sec. 4).] + +III. La predestination suppose la grace. On ne dispute guere dans le +sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins +de Dieu, la predestination est anterieure a la prevision des merites +engendres par la grace, et partant absolument independante de ces +memes merites, ou bien si elle est posterieure a la resolution divine +d'accorder a celui qui en est l'objet toute la grace necessaire au +salut. C'est rechercher si la predestination est a nos yeux absolument +arbitraire ou en quelque maniere conditionnelle (ce qui reporterait la +question sur la grace meme, dont on pourrait demander alors si elle est +ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, predestines, elus, +simples appeles, chretiens et infideles; tous ont besoin de la grace, et +tous ont, a des degres differents, la grace de Dieu: c'est encore la une +doctrine catholique. + +La grace est-elle incompatible avec la liberte? non, en general. On peut +admettre, toujours d'une maniere generale, que l'homme est si faible, si +mobile, meme si corrompu, qu'a lui seul et sans la grace il ne saurait +meriter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore +que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le meriterait pas +sans la grace. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est +point par defaut ni par exces de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre +cas, l'homme aurait besoin de la grace. Dans le premier cas, elle +l'aiderait a faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle +rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien +de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abelard +en juge ainsi, et va jusqu'a pretendre que l'existence du libre arbitre +a pour objet de manifester l'effet de la grace; c'est dire qu'il tient +la grace pour puissante, necessaire, universelle. Il la juge puissante; +car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la +juge necessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer, +agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, des qu'il +estime que Dieu offre a tous ce qui est necessaire pour croire en lui, +l'aimer, et desirer le royaume des cieux[502]. + +[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p. +654] + +Sur tous ces points, et si l'on ne penetre pas en de plus subtiles +distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie +que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas a lui-meme pour le +bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la +valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument; +mais il a besoin d'un regulateur qui n'est pas lui-meme, et c'est ce +regulateur qui le determine au bien ou au mal; le libre arbitre +n'est que la faculte de determination; c'est le pouvoir executif du +regulateur. "La raison," dit saint Bernard, "a ete donnee a la liberte +pour l'instruire et non la detruire[503]." C'est a tort que le concile +de Sens condamne Abelard sur cet article. + +[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.] + +Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et +d'expressement contraire a ces paroles de Bossuet: "C'est par son libre +arbitre que l'ame croit, qu'elle espere, qu'elle aime, qu'elle consent a +la grace, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est +propre en quelque facon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans +songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prepares, +diriges, excites, conserves par une operation propre et speciale de Dieu +qui nous fait faire, de la maniere qu'il sait, tout le bien que nous +faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberte, qu'il a +faite et dont il opere encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien +de ce qui depend le plus de nous qu'il ne faille demander a Dieu et lui +en rendre grace[504]." + +[Note 504: _Traite de ta Concupiscence_, c. XXIII.] + +Mais voici le point delicat. Si la grace est necessaire, soit pour +amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix, +quel merite reste-t-il a l'homme? la grace est au moins la condition ou +plutot la source du merite; tel est le fond de la doctrine de l'Eglise. +Les vertus humaines, dans lesquelles la grace n'entre ou n'entrerait +pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun merite. Dans le +systeme de l'Eglise, ce que nous avons appele le regulateur ne se suffit +pas a lui-meme pour le bien, ou tres-certainement au moins pour le +merite. + +Abelard, en termes generaux, ne s'ecarte pas de ce systeme; mais +d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une separation +entre le bien et te merite, entre la faute et le demerite. Le merite, le +demerite, c'est ce qui, chretiennement parlant, obtient la recompense ou +le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours +juge digne de recompense, ni la faute digne de chatiment. Il y a une +difference entre le merite au sens theologique et le bien au sens +purement moral, comme entre le demerite et la faute sous les memes +distinctions. Cette observation, que parait faire Abelard, mais dont il +ne tire pas toutes les consequences, interesse gravement l'application +des notions humaines de justice a la theodicee[505], et par la elle est +comme un premier pas dans la voie du rationalisme. + +[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.] + +En second lieu, qu'est-ce que la grace? un secours surnaturel. Est-ce +donc la bonte generale et eternelle de Dieu, son action paternelle sur +le monde, cette merveille perpetuelle que la raison reconnait et adore +aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes. +Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Peres des premiers +temps une autre idee que cette idee philosophique et familiere. Le +mot de grace, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans +recevoir habituellement le sens special que l'Eglise lui assigne dans +les epitres de saint Paul. Mais tous les catechismes nous apprennent +aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens litteral et miraculeux. +La grace est une action interne, indefinissable de sa nature, mais +reelle et directe, du createur sur la creature, action qui l'aide, +la dispose, la pousse, la determine au bien avec plus ou moins de +puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abelard, la grace +risque fort d'etre quelque chose de plus general et de plus abstrait. +Sur la meme ligne que les dons de la grace proprement dite, il semble +ranger toutes les dispositions de l'eternelle sagesse, qu'on peut +appeler a juste titre des graces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes +ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces revelations qui +reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en +un mot tout ce qui temoigne au philosophe comme au chretien la +bonte infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle, +l'incarnation, la predication, la mort du Christ, sont a bien plus +forte raison pour Abelard des graces de Dieu et les plus grandes qui se +puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grace; c'est-a-dire des +actes efficaces et puissants par lesquels Dieu eclaire notre esprit, +touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et +nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas ete autrement, de +croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous +sauver. C'est en general a ces graces, aux graces de Dieu ainsi +entendues, qu'Abelard attribue l'influence et les effets qu'on reserve +d'ordinaire a la grace proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je +ne me rappelle point de passages ou il la designe specialement, ni meme +de propositions qui en supposent necessairement l'existence; souvent, au +contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de +temoignages divers de la bonte de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit a +ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions +reviennent absolument a cela, quoique je sois porte a le soupconner; +mais je dis que c'est la le sens general et dominant de ses idees sur la +grace divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire, +nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prevenus par me +operation propre et speciale_. Cette grace _propre et speciale_, +cette grace qui previent, ne ressort pas clairement des expressions +d'Abelard[506]. Les theologiens distinguent les graces dans l'ordre +naturel de celles qui concernent le salut; les premieres sont les bontes +generales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il +s'agit particulierement des dernieres dans les controverses sur la +grace. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les graces exterieures, +c'est-a-dire tous les secours exterieure qui peuvent nous porter au +bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la predication de +l'Evangile; puis on admet les graces interieures, ou plutot la grace +interieure, celle qui touche interieurement le coeur de l'homme. C'est a +celle-la que pense saint Paul, quand il parle de la grace qu'il tient de +Dieu[507]. C'est sur cette grace interieure et surnaturelle que +roulent les grandes discussions theologiques; c'est elle qui est dite +habituelle, actuelle, adjacente, operante, suffisante, efficace, +prevenante, subsequente, etc. Or, les pelagiens ont ete accuses de +ne reconnaitre d'abord que les graces de l'ordre naturel; puis, dans +l'ordre surnaturel, que les graces exterieures. Abelard ne se distingue +peut-etre pas assez nettement des pelagiens[508]; il parait souvent +confondre les graces exterieures et les graces interieures, ou, selon la +distinction de saint Thomas d'Aquin, la grace gratuite, _gratis data_, +et la grace qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle +qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse a l'humanite tout +entiere par les propheties et les miracles; l'autre plus intime, plus +individuelle, plus elective, surpasse la premiere en excellence, en +noblesse, en dignite, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend +le libre arbitre capable du bien, la volonte capable de merite; elle a +Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse a l'humanite que +l'honneur d'aider a son action. C'est cette distinction fondamentale qui +etablit une difference substantielle entre la morale philosophique et la +morale chretienne, quant aux moyens de rendre la vertu agreable a Dieu; +et lorsqu'on meconnait et qu'on efface cette distinction, on fait pour +la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cede tout a la +vertu humaine comme lui a l'humaine raison. C'est une faible ressource +que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grace est +surtout necessaire a la charite; precisement parce que la charite ne +peut etre le fruit ni de la reflexion, ni de l'instinct, ni de la +crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la +conscience, elle est eminemment l'inspiration de la grace[509]. + +[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grace +prealable comme necessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez +ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sur qu'il n'entende point +parler de cette grace bienveillante du createur qui precede tous ses +dons actuels.] + +[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. "Ce +n'est pas moi qui agit, mais la grace de Dieu, qui est avec moi." I Cor. +XV, 10.] + +[Note 508: Il prend le mot de grace dans un sens tellement general qu'il +attribue l'existence du mal qui arrive a la grace de Dieu, appelant +ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonte. (_Introd_., t. III, +p. 1118.)] + +[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.] + +C'est aux theologiens de voir si Abelard est dans la regle, mais +c'est aux philosophes de reconnaitre combien sa doctrine se rapproche +davantage des notions rationnelles, ou plutot des notions du sens commun +sur les rapports de la volonte divine avec la volonte humaine et de la +justice eternelle avec la vertu. + +IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement +a ces idees qui, nous l'avons vu, jouent un si grand role dans la morale +d'Abelard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonte. Tout +peche est volontaire en ce que la condition du peche est la volonte +du mal; cette volonte n'est pas celle de l'acte exterieur qui realise +effectivement le peche, mais du mal moral accompli en nous par cet acte +exterieur. L'acte exterieur ou l'oeuvre est chose indifferente, il en +est de meme de la volonte de l'oeuvre. La volonte mauvaise est donc le +consentement au mal qui est, ou serait, ou peut etre dans l'oeuvre; le +consentement etant un acte volontaire, et le peche n'etant que dans la +volonte, il n'y a point de peche dans ce qui n'est point volontaire: +le desir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est +involontaire, il n'y a point de peche dans tout cela. + +Nous avons vu les inconvenients possibles de ces idees; ils +disparaitraient cependant devant une bonne reponse a cette question: +Qu'est-ce que le mal? Abelard le sent confusement, il entrevoit que +la est le point difficile; on l'apercoit, lorsqu'il dit qu'il veut +n'appeler peche que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu +sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien +invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du +moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le +souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas concu en Dieu +ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestee comme +loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulte a +la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de +la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportees par la +theologie a la Divinite, soit avec la distribution telle qu'il nous +l'enseigne des peines et des recompenses; il la jette donc de cote, et +il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dependant de la volonte +de Dieu, le bien meritant ou la vertu, le mal demeritant ou le peche, +c'est l'obeissance ou la desobeissance. Le principe moral, c'est donc +l'amour de Dieu. + +[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.] + +Toute autre solution etait impossible, ou du moins n'etait possible que +s'il eut fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherche le +bien en lui-meme, sauf a le realiser ensuite dans la substance de la +Divinite. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas +absolument inconnue d'Abelard, car Platon avait transpire jusqu'a lui, +mais qui depassait trop la hardiesse de sa pensee et les forces de +sa methode pour qu'il put la pleinement concevoir, lui aurait paru +d'ailleurs plus difficile encore a concilier avec les croyances communes +de l'Eglise. + +V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore +une consequence du principe general de la morale d'Abelard, c'est sa +critique du sacerdoce dans la direction des ames. Si la volonte est +seule coupable, si les oeuvres sont indifferentes, s'il faut chercher +dans l'ame du pecheur la source du bien et du mal, du merite ou du +demerite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par +elles-memes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on +les accomplit. Il faut alors de la part des pretres qui dirigent les +consciences beaucoup de piete et de penetration; il importe qu'ils +n'attribuent pas aux signes exterieurs, meme aux formalites +sacramentelles, une importance et une puissance independantes de la +partie morale de la confession. Que les penitents se gardent donc de +mettre toute leur securite dans la fidelite exterieure a certaines +observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession +sans reparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent +pas porter une confiance illimitee a des confesseurs aveugles ou +superficiels, ils doivent chercher des juges serieux, sinceres, +clairvoyants; car le pouvoir de lier et de delier n'est pas comme les +pouvoirs de ce monde, dont les decisions ont leur effet pourvu qu'elles +soient en forme. Le pretre, l'eveque meme qui neglige les points +essentiels de la penitence et de la confession, ou la componction, +l'humilite, la priere, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout, +quand il condamne, meme quand il excommunie. L'erreur on la legerete en +ces matieres representent bientot les formalites comme si exclusivement +necessaires, et l'autorite sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine +qu'un sacrifice quelconque fonde un droit a la remission des peches, +et qu'une absolution donnee n'importe a quel prix est ratifiee dans le +ciel. De la la vente des messes et des indulgences. + +Abelard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a +vu, severe sur ce point, et sa severite ne peut qu'etre approuvee; elle +n'est peut-etre pas ce qui lui a le moins aliene l'Eglise. Quelques-uns +des abus qu'il attaque etaient deja bien etablis, bien generaux, et +partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractere du clerge de ne +pas souffrir qu'on blame ce qu'il desapprouve dans son propre sein. +Abelard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les prejuges des +pretres de son temps, et sa severite se passionne tout a coup. Ses +ouvrages abondent en traits d'une satire amere contre les moines ou meme +contre le clerge seculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois +il s'attaque jusqu'aux eveques, c'etait provoquer a coup sur une +condamnation. + +[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportes ou pourrait ajouter +D'autres preuves tres-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; +comme dans le sermon xxviii, preche en l'honneur de sainte Suzanne +devant les religieuses du Paraclet. Il y declame fortement contre les +desordres des ecclesiastiques, dont il compare la conduite a celle des +deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il preconise, +et il s'ecrie: "Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium +vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis +familiaritate qualibet adhaerentes, tanto a Deo longius receditis, quanto +eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia +celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, saepo, ut audio, earum ori +hostias porrigitis manibus illis quibus..." Je ne veux pas exprimer meme +en latin le reproche que la rude franchise du predicateur proferait en +chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)] + +Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de +l'_Histoire litteraire_; il n'etait pas condamnable pour avoir dit que +le pouvoir de lier et de delier n'avait ete donne qu'aux apotres et +non a leurs successeurs. Sa pensee, bien que l'expression prete a +l'equivoque, est que les apotres seuls ont eu le pouvoir reellement et +absolument efficace, c'est-a-dire la certitude de l'exercer avec un +effet infaillible. Quant a ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme +attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage. +"En suivant le fil de son raisonnement, disent les benedictins, on +voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de +juridiction[512]." + +[Note 512: _Hist. litter._, t. XII, p. 128.] + +Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance +generale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir +ecclesiastique toute action mysterieuse qui remonterait de la terre au +ciel, et reduire sa prerogative a une presomption de discernement, a +une autorite morale de science, d'experience et de piete, garantie +temporellement par le caractere exterieur du sacerdoce. Dans tous ses +chapitres sur la penitence et la confession, il est parle d'humilite, de +priere, d'amour de Dieu, de remords de lui deplaire, de _gemissement +du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement, +c'est-a-dire d'une communication mysterieuse, invisible et actuelle +de la saintete et de la justice, realisee et constituee par un signe +visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout ou s'avance Abelard, +le merveilleux recule; encore une fois, c'est la le rationalisme. Son +Ethique en est plus profondement empreinte que sa theologie dogmatique; +nous n'hesitons pas a la regarder comme son ouvrage le plus original. + + + +CHAPITRE VIII. + +OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum, +judaeum et christianum._ + +Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Ecriture sainte que le +commencement de la Genese. Rien n'aurait plus besoin d'interpretation, +si l'esprit humain pouvait elever ses conjectures a l'egal des +difficultes de la creation. Cependant les philosophes chretiens n'ont +pas recule devant cette tache audacieuse; et plusieurs, a l'exemple de +saint Jerome, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des +six jours est moins penetrable qu'aucun probleme purement rationnel, si +obscur qu'il puisse etre; le fait ici est encore plus mysterieux que +l'idee, et il est peut-etre moins temeraire de se hasarder a dire +comment de l'essence de Dieu devait naitre le monde que de raconter +comment il est ne. Mais Heloise ne croyait pas qu'aucune question fut +au-dessus d'Abelard. + +"Ma soeur Heloise, chere autrefois dans le siecle, plus chere +aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et meme tu me supplies +de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que +l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour +toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie a mon tour, +puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant +Dieu la puissance d'y reussir. Je commencerai par la tete; que vos +prieres me soutiennent dans l'etude de cet exorde de la Genese.... Si +vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apotre: "Je +suis devenu insense, vous m'y avez contraint." (II Cor. XII, 11.) Sur +l'ordre d'Heloise, et guide par saint Augustin, il entreprend donc une +exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre etait en +quelque sorte consacre, et l'oeuvre des six jours avait ete l'objet de +plus d'une recherche[514]. Abelard en promet une explication historique, +morale et mystique. + +[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t. +V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-etre de +l'Ecriture, le commencement de la Genese, le Cantique des Cantiques et +la prophetie d'Ezechiel. Il ne parait avoir traite que de la premiere +partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminee.] + +[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de +saint Ambroise et d'autres Peres.] + +L'ouvrage repond peu a ces promesses. C'est une glose qui suit le texte +ligne a ligne, et l'explique tantot suivant la lettre, tantot suivant +l'esprit, sans unite et par remarques detachees. Ainsi, dans ces mots: +_Dieu crea... l'esprit du Seigneur etait porte sur les eaux.... Dieu +dit...._ Abelard retrouve la premiere expression du dogme de la Trinite, +le Pere, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots +de la version latine aux mots correspondants en hebreu, et c'est grace +a ces passages qu'il s'est donne facilement la reputation de savoir la +langue hebraique. Je conjecture que presque toute sa science a cet egard +etait puisee dans le Commentaire de saint Jerome. + +Ailleurs il s'attache a concilier le recit mosaique avec la theorie des +quatre elements, et il exprime, ca et la, des vues de cosmogonie et +de physique generale d'un tres mediocre interet. Ainsi, rencontrant +l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrieme jour, +c'est-a-dire avant la creation du soleil, il recherche comment la +vegetation pouvait preceder l'existence de cet astre bienfaisant, et +suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilite +par elle-meme, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant +que le monde fut acheve, tout etait soumis a l'action de la volonte +immediate de Dieu et non a l'empire, des lois de la nature. Quand les +astres sont crees, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec, +beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques evenements, ce ne +peut etre que des evenements naturels, comme le cours des saisons et les +accidents meteorologiques. Il penche bien a penser avec Platon et saint +Augustin que les astres sont animes; mais il ne prend plus ici, comme +dans l'_Introduction a la theologie_, le Saint-Esprit pour l'ame ou le +principe de l'ame du monde materiel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas a +croire tout simplement que le mouvement regulier et stable des +planetes peut etre rapporte a la volonte de Dieu qui, dans les causes +primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idee est +grande, et tot ou tard la science humaine y est ramenee. + +L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet +pas qu'elle puisse servir a prevoir les futurs contingents, c'est-a-dire +les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple, +tous ceux qui dependent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont +determines dans leurs causes, Ils peuvent se predire; la mort suivra +le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la secheresse ou l'humidite +excessive amenera la sterilite. Plus d'un fait est connu de la nature, +_cognitum naturae_, sans etre connu encore de nous. Ainsi le nombre des +astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit +est susceptible d'etre entendu, meme quand personne n'est la pour +l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne +pour le cultiver. "Mais l'astronomie etant une espece de la physique, +c'est-a-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes +pourraient-ils decouvrir par elle ce qui est inconnu a la nature meme?" +Seulement, comme les medecins peuvent, de la constitution des corps, +tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans +la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien +des notions utiles a l'agriculture et a la medecine. Mais ceux qui, sur +la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les +futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais +diabolique. Pour la mettre a l'epreuve, interrogez-les sur une chose +qu'il depende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront +repondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable +_qu'ils consultent[515]. + +[Note 515: "Diabolus quam consulunt." _Hexam_., p. 1384-1388.] + +Abelard rencontre en passant quelque chose qui interesse la creation des +especes. C'est a ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque +motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela +signifie, dit notre commentateur, que Dieu crea toute ame, c'est-a-dire +_tout anime_ en telles ou telles especes (_tales in species_); c'est +comme s'il etait dit que Dieu a cree tout anime, quant a l'espece et non +quant au nombre, toutes les especes et non tous les individus. Lorsqu'il +est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de +creer, non des individus, mais des especes, celles-ci etant desormais +toutes preparees. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse +qu'aux individus. Le sixieme jour, Dieu dit: "_Producat terra animam +viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la creation des +animaux terrestres; _toute ame vivante en son genre_ equivaut a tout +anime vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur +genre, bien qu'ils meurent comme individus. "Ils vivent dans leur genre, +c'est-a-dire dans leur espece, ceux qui furent crees les premiers, +quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran +mort qu'il vit dans ses enfants[516]." Ceci est-il du realisme ou du +nominalisme? + +[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.] + +Quant a la creation de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons +l'homme, _faciamus hominem_; et aussitot Dieu crea l'homme, _creavit +Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinite +tout entiere qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en +quelque sorte par cette parole les trois personnes a la creation de +l'etre qui reproduira au plus haut degre la puissance, la sagesse +et l'amour; c'est-a-dire qui retracera le mieux les trois personnes +divines. + +"Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles etaient +tres-bonnes, _valde bonae_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eut rien a +corriger en elles. Elles avaient recu toute la perfection qu'elles +pouvaient recevoir; il n'etait pas convenable qu'elles en recussent +davantage, suivant cette pensee de Platon que le monde ayant ete fait +par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu etre fait +meilleur[517]. C'est ce que Moise a considere quand il a dit que +toutes les choses creees etaient bonnes, quoiqu'il n'ait ete accorde a +personne, pas meme a lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas +les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont +tres-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi, +mais toutes les choses prises ensemble sont _tres-bonnes_. Car celles +qui, considerees en elles-memes, paraissent ne valoir rien ou valoir +peu, sont tres-necessaires dans l'ensemble general." S'il y a de +mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le +peche de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges +ni l'homme n'avaient ete crees mauvais. "Tous les ouvrages de Dieu sont +bons et toute creature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni peche par +son origine de creation. Dieu accorde a chacune ce qui lui convient, +en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais +excellente, c'est-a-dire tres-bonne, _valde bona_, et non-seulement par +la premiere creation, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet +des causes primordiales, elles naissent et se multiplient." La +desobeissance premiere de l'homme a seule altere cet ensemble de la +creation. Aussi le premier devoir est-il encore l'obeissance a Dieu. + +[Note 517: _Timee_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.] + +Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518]. +Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont tres-courts et assez +insignifiants. De la l'auteur passe au second chapitre de la Genese, et +nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien a +remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la +topographie du paradis et ses consequences geographiques, soit sur la +question de savoir si l'arbre de vie etait un figuier ou une vigne[519], +soit enfin sur la langue que Dieu parla a l'homme et le serpent a la +femme, n'ont pas meme un merite de singularite. + +[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.] + +[Note 519: Il est porte a croire que c'etait une vigne. (_Hexam._, p. +1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)] + +En tout, nous ne pouvons souscrire aux eloges que quelques auteurs ont +donne a l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siecles +auparavant, Bede avait donne du commencement de la Genese nous parait +superieur; celui de Scot Erigene s'eleve a une tout autre hauteur, et il +etonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que +nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingenieux dans tout ce que +suggere a notre interprete le merveilleux recit qu'il prend pour texte; +ce commentaire ne nous parait avoir de prix que par les preuves qu'il +fournit de l'instruction variee de l'auteur. Encore serait-il possible, +je crois, de decouvrir les sources de cette instruction, et de trouver +ca et la dans saint Augustin, saint Jerome et Boece, les principaux +passages dont il a compose le pastiche de sa science. Mais cela meme +serait curieux et donnerait lieu a d'interessantes recherches sur +l'origine et l'etat des connaissances a cette epoque du moyen age. + +[Note 520: Entre autres les editeurs de l'ouvrage, Durand et Martene. +(_Observ. praer_., p. 1361.)] + +Quant a celle ou l'ouvrage fut compose, elle est, d'apres le prologue, +evidemment posterieure a l'installation d'Heloise au Paraclet. Je +crois meme qu'elle l'est a la rupture d'Abelard avec le couvent de +Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernieres annees de sa vie. +Les benedictins, qui l'ont publie, pensent meme, qu'il fut ecrit a +Cluni. Cette conjecture nous parait denuee de preuves et exempte +d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'ame du monde, +Abelard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient la qu'il +etait converti et corrige, mais il pouvait avoir change d'avis sur ce +point, avant que le concile de Sens eut pris soin de le condamner; nous +voyons dans la Dialectique une retractation formelle de cette opinion; +et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait ete composee a +Cluni. Rien n'empeche cependant de lui donner cette date[521]. + +[Note 521: _Hexam. Obs. praev._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1, +c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.] + +Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abelard qui +completent la serie de ses ouvrages publies sur la theologie. Il avait +ecrit aux filles du Paraclet une epitre ou exhortation a l'etude des +lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte +ensemble et le prix de l'etude, et l'utilite des langues, et la +necessite de l'instruction litteraire pour l'intelligence de la foi, et +l'erudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait a voir la +science renaitre avec eclat chez les religieuses, lorsqu'elle a peri +chez les moines. Nous avons deja cite un fragment de cette epitre +qui merite d'etre lue. Elle excita la curiosite et l'emulation des +religieuses et de leur superieure, qui, en leur nom, ecrivit au maitre +pour lui soumettre les questions de leur ignorance. "Toi, qui es aime de +beaucoup, mais le plus aime parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous +dois et ne tarde pas a t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et +tes filles spirituelles, tu nous a reunies dans ton propre oratoire, et +enchainees au service divin; sans cesse tu nous exhortes a nous occuper +de la parole divine et a faire des lectures sacrees. Tu nous as bien +souvent recommande la science de l'Ecriture sainte comme etant le miroir +de l'ame; l'ame, disais-tu, y voit sa beaute ou sa difformite, et tu ne +permettais pas a une epouse du Christ de manquer de ce miroir-la, si +elle avait a coeur de plaire a celui a qui elle s'etait vouee; et tu +ajoutais que la lecture des Ecritures non comprise etait comme le miroir +place devant les yeux d'un aveugle. Excitees par tes conseils, mes +soeurs et moi, en cherchant a "t'obeir... nous avons ete troublees par +une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile; +plus nous ignorons, moins nous aimons...." Et elle soumet a son maitre +quarante-deux questions qui ont ete recueillies avec les reponses sous +ce titre: _Heloissae paraclitensis diaconissae problemata, cum mag. +P. Abaelardi solutionibus_[523]. Ces problemes sont des difficultes +suggerees par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent +que sur le texte ou sur quelques evenements du recit evangelique. Un +petit nombre ont une importance doctrinale. + +[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.] + +[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.] + +Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1 deg. La question XIII, +touchant le peche contre le Saint-Esprit.---Abelard pense que le peche +remissible contre le Fils est celui qui consiste a lui contester sa +divinite, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que +le peche irremissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui, +sciemment et mechamment, retire a la bonte de Dieu, c'est-a-dire a +l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue a un malin esprit. C'est un peche plus +grave que celui du diable meme. Car le diable, dans son orgueil, ne +parait pas etre alle jusqu'a ce blaspheme, d'accuser Dieu de mechancete; +un tel crime ne merite point de grace, tandis "qu'il convient a la +piete comme a la raison que tout homme qui, par la loi naturelle, +reconnaissant un Dieu createur et remunerateur, s'attache a lui +d'un zele assez grand pour ne chercher jamais a l'offenser par ce +consentement qui est proprement le peche, ne puisse etre juge digne de +damnation. Ce qu'il est necessaire qu'il apprenne pour son salut lui est +revele avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message +qui lui est envoye, comme nous le lisons du centurion Corneille[524]." + +[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, +p. 471.)] + +2 deg. La question XIV sur les sept beatitudes[525].---Abelard pense que la +beatitude est promise a celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce +que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc +pas que le _pauvre d'esprit_ soit par la meme un bienheureux. Rien au +monde, je crois, ne l'eut determine a faire une vertu ni une grace +divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-la, selon lui, sont _pauperes +spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-a-dire qui, dedaignant +les voluptes corporelles, s'elevent par l'esprit au-dessus des richesses +mondaines, et s'en depouillent spirituellement en les foulant aux pieds; +et je doute que cette interpretation ne soit pas la meilleure. + +[Note 525: _Ibid._, p. 408.] + +3 deg. Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives a la +difference de la loi ancienne a la loi nouvelle.---Dans ses reponses, +Abelard developpe le theme connu que la nouvelle loi est une loi +de perfection morale, qui regle l'interieur de l'homme, tandis que +l'ancienne s'adressait surtout a l'homme, exterieur, et qui punit +l'intention et non pas seulement l'acte materiel; d'ou il suit que le +peche est dans le consentement de l'esprit, et que l'ame est absoute par +la bonne volonte ou par l'ignorance invincible. + +[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.] + +Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposees +dans les grands ouvrages d'Abelard. + +Ses autres ecrits theologiques sont trois expositions de l'Oraison +dominicale, du Symbole des apotres et du Symbole d'Athanase; on lui +attribue egalement, mais a tort suivant les auteurs de l'_Histoire +litteraire_, un resume des diverses heresies et des textes auxquels +elles sont contraires, _Adversus haereses liber_[527], ainsi qu'un +catechisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les +ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans +interet notre travail que de s'arreter a des ecrits detaches qui, lors +meme qu'ils sont authentiques, ne temoignent guere que de l'ardente +activite d'esprit de leur auteur. + +[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p. +137.] + +[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianae theologiae +coniplectens._ Il en existait dans les bibliotheques anglaises deux +manuscrits, l'un en latin, l'autre en francais (ce dernier pourrait +avoir un certain prix litteraire) sous le nom de saint Anselme; et +l'ouvrage a ete imprime dans l'edition des oeuvres de ce saint donnee +a Cologne en 1573. D. Gerberon a du l'inserer dans la sienne _inter +spuria_ (p. 457 de l'ed. de 1721). Tritheme l'attribue a Honore d'Autun. +Durand et Martene disent en avoir vu, dans un couvent du diocese de +Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abaelardi Elucidarium_ (_Thes._, +t. V, p. 1361). C'est un catechisme fort incomplet, dont le style ne +ressemble nullement a celui d'Abelard et ou ne se retrouve presque +aucune de ses opinions caracteristiques. Le passage le plus remarquable +est un tableau assez piquant des diverses professions de la societe +et de leurs chances de salut eternel (c. XVIII, _De variis laicorum +statibus_, p. 474). En voici quelques traits. "Milites? parvi +boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores? +nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum +irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolae? ex magna parte salvantur, +quia simpliciter vivunt." Les auteurs de l'_Histoire litteraire_ +adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Tritheme (t. IX, p. +443, et t. XII, p. 133 et 167).] + +Les sermons inspireraient plus d'interet[529], S'ils contiennent peu +d'idees saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art +de la chaire au XIIe siecle; a ce titre, ils appartiennent a l'histoire +de la litterature. Ils renferment aussi, bien qu'en tres-petit nombre, +des traits de moeurs dignes d'etre recueillis, des allusions aux usages +ou aux evenements du temps; mais on y chercherait vainement l'eloquence +ou meme un art veritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte +Suzanne, nous parait offrir quelques traces de talent. L'heroine du +sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes +qui ont porte ce nom depuis l'Evangile, mais la Suzanne de l'Ancien +Testament, la chaste Suzanne elle-meme, dont la fete se celebrait alors +probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du +recit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution +de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre +l'indignite et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend +occasion du crime des vieillards pour denoncer avec une singuliere +rudesse les scandales de certains membres du clerge[530]. Un panegyrique +de saint Jean-Baptiste lui sert egalement de texte pour depeindre par de +claires allusions et pour attaquer avec severite la vie des moines, +leur sottise et leurs desordres, en opposant a ce tableau l'eloge des +philosophes[531]. En general, Abelard porte dans ses sermons l'esprit +de liberte et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique +la plupart aient ete prononces au Paraclet, on est etonne des choses +serieuses ou hardies qu'il entremele aux exhortations dogmatiques +destinees a d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout +auditeur etait un disciple. Heloise n'avait-elle pas commence ainsi? + +[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.] + +[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935. +L'Eglise celebre aujourd'hui la fete de sainte Suzanne, vierge et +martyre, le 11 aout; mais on ne sait pas generalement que Suzanne de +Babylone a ete assimilee aux saintes de l'Evangile. Les Bollandistes ne +parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fetee le +26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)] + +[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.] + +Nous devons a l'erudition allemande une publication interessante qui +nous arretera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons deja cite le +recueil d'ecrits inedits sur l'histoire ecclesiastique, a decouvert dans +la bibliotheque de Vienne et publie, avec l'assentiment de M. Neander, +qui occupe en Allemagne une place si elevee dans la science theologique, +un ouvrage d'Abelard dont l'existence etait vaguement connue. C'est un +dialogue sur la verite de la religion chretienne entre un philosophe, un +juif et un chretien[532]. L'editeur n'hesite pas a voir dans cet ouvrage +une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abelard avait +sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du +dernier point. Platon etait connu a peine des savants de Paris dans la +premiere partie du XIIe siecle, et le texte en eut ete vainement +mis sous les yeux d'Abelard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il +connaissait une version du Timee, peut-etre avait-il lu dans Boece +deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus; +peut-etre quelques-uns des ouvrages philosophiques de Ciceron ayant la +meme forme etaient-ils tombes dans ses mains, et d'ailleurs cette forme +avait ete des longtemps introduite dans la controverse chretienne. Des +le IIe siecle, saint Justin, le premier des apologistes, avait ecrit +son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connait les dialogues +theologiques d'Athanase, de Gregoire de Nazianze, de saint Augustin. Au +Ve siecle, on citait les compositions du meme genre qu'Evagrius +avait donnees sous le titre d'_Altercation du chretien Zacchee_. La +litterature neo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que +le grand traite de Scot Erigene sur la division de la nature. Dans +plus d'un ouvrage on a fait comparaitre et discuter la philosophie, +le judaisme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces +conversations fictives ou l'on introduit un juif, un incredule ou un +heretique qui vient soutenir assez gauchement sa these en presence d'un +docteur aisement victorieux[534]. Les beaux traites de saint Anselme ont +souvent la forme de dialogues, et Abelard parait avoir mis plus d'une +fois dans ce cadre ses idees dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs +dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la +composition en est trop soignee pour que nous nous bornions a en averer +l'existence. Voici le debut: + +[Note 532: P. Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et +christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald, +pars 1. Berol. 1831.] + +[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.] + +[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme +l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues +theologiques: _Altercatio inter christianum et judaeum; Hugonis archiep. +Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiae et Synagogae; Dialogus +inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et +paternum haereticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues +authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribues sans preuve, et +ou figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513 +et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient +souvent avoir lieu dans la realite, et on lit dans Gregoire de Tours +le curieux recit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en +presence du roi Chilperic. (_Recits des temps merovingiens_, par M. Aug. +Thierry, t. II, 6e recit.)] + +[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.] + + "Je regardais dans la nuit[536], et voila que trois hommes, venant + chacun par un sentier different, s'arreterent devant moi. Aussitot, + comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession + ou pourquoi ils viennent a moi. Nous sommes des hommes, disent-ils, + attaches a diverses sectes religieuses, car nous faisons profession + d'etre tous egalement adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous + le servons avec une foi differente et par une vie qui n'est pas la + meme. Un de nous, gentil, de ceux-la qu'on nomme philosophes, se + contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois ecrites; + l'un est appele juif, l'autre chretien. Depuis longtemps nous + conferons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et + nous sommes convenus de nous soumettre a ton jugement. + + [Note 536: "Aspiciebam in visu noctis." _Dialog._, p. 1.] + + "A ces mots, fortement etonne, je leur demande qui les a decides et + reunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour + juge. Le philosophe se charge de me repondre: C'est par mes + soins, dit-il, que ce dessein a ete arrete; car c'est le fort des + philosophes que de chercher la verite par le raisonnement et de + suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la + raison. Attentif de coeur aux lecons de nos ecoles philosophique, + une fois instruit tant des raisons que des autorites qu'on y donne, + je me suis ensuite applique a la philosophie morale, qui est la fin + de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il + faut gouter de tout le reste. Eclaire par elle suivant les forces + de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le + souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou miserable, + j'ai des lors examine a part moi les sectes diverses entre + lesquelles le monde est aujourd'hui divise, et apres les avoir + etudiees et comparees, j'ai resolu de suivre ce qui serait le plus + conforme a la raison. Je me suis donc adresse a la doctrine des + juifs et des chretiens, et discutant la foi, les lois et les + arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs etaient + des sots, les chretiens des insenses; souffre que je parle ainsi, + toi qu'on dit chretien. J'ai confere longtemps avec eux, et notre + discussion n'etant point arrivee a son terme, nous avons resolu de + deferer a ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, + en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les + monuments des deux lois ecrites ne te sont inconnus.... Puis, comme + s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'epanchat sur ma + tete, il ajouta: Plus la renommee vante la penetration de ton esprit + et te dit eminent dans la science de tout ce qui est ecrit, plus + assurement tu es habile a prononcer un jugement dans cette cause, + soit pour le demandeur, soit pour le defendeur, et a faire cesser la + resistance de chacun de nous. Combien est grande cette penetration + de ton esprit, combien le tresor de ta memoire abonde en idees + philosophiques ou sacrees; c'est ce que prouvent tes travaux + continuels dans tes ecoles, ou l'on t'a vu briller dans les deux + sciences plus que tous les maitres, plus que les tiens, plus que les + ecrivains meme a qui nous devons la decouverte des sciences; et nous + en trouvons encore l'assure temoignage dans cet admirable ouvrage + de theologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a + su detruire, mais dont elle a augmente la gloire par la + persecution[537]. + + [Note 537: "Gloriosius persequendo effecit." _Dialog._, p. 3.] + + Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous + m'honorez, quand, ecartant les sages, vous choisissez pour juge + celui qui ne l'est pas; car je suis semblable a vous. Accoutume aux + contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui + sont de celles ou j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, + philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi ecrite, te soumets aux + seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de + paraitre l'emporter dans la lutte; car a ce combat tu apportes + deux epees, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les + attaquer tant par l'Ecriture que par le raisonnement; eux, au + contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis + aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement + que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique + plus complete. Cependant, puisque vous etes d'accord, votre + resolution peut m'embarrasser, mais elle n'eprouvera pas de moi un + refus; j'espere trop retirer quelque instruction de ce debat; car + si, comme l'a dit un des notres, nulle doctrine n'est si fausse + qu'il ne s'y mele quelque verite, je pense qu'aucune dispute n'est + si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement." + +La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux +adversaires. Son argumentation est connue; les siecles ne l'ont point +changee. La loi naturelle, dit-il, a tout precede; elle est une loi +purement morale; le reste est superflu. D'ou vient qu'on y ajoute ou +qu'on lui prefere une loi ecrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de +son enfance. Chose etrange! L'intelligence humaine avance avec l'age en +toute chose; dans la foi seule, ou l'erreur est si dangereuse, elle ne +fait nul progres. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de +n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degre ce +que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que, +condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les declare dechus +de la misericorde divine. + +Le juif repond le premier, comme etant en possession de la loi la plus +ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnee, +comment seraient-ils coupables de la suivre? Des generations nombreuses +ont passe, depuis que le peuple saint a recu le saint Testament; elles +en ont religieusement conserve et transmis le depot. Si l'on ne peut +forcer les incredules a recevoir cette tradition, on les defie de la +detruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme a la bonte de Dieu que ce soin +qu'il aurait pris de donner une regle a ses creatures? Si la Providence +regit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer +ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi +juive? Aussi, voyez le devouement qu'elle obtient et la fidelite qu'elle +inspire. Ici se place une peinture vive et pathetique de la condition +terrible que les juifs ont acceptee pour demeurer attaches a la loi +divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen age, et +certainement un des plus beaux morceaux qu'Abelard ait ecrits[538]. + +[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.] + +Le philosophe rend justice au zele des Hebreux; mais la question est de +savoir si ce zele est conforme a la raison. Point de secte qui ne pense +obeir a Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit +dans le vrai. Or, avant que la loi fut donnee sur le Sinai, les saints +patriarches, bornes a la loi naturelle, etaient agreables a Dieu; et +tandis que la loi mosaique ne leur promet que des biens terrestres, ils +ont perdu les biens terrestres en y demeurant fideles. La critique que +le philosophe dirige contre cette loi est vive et developpee. + +Le juif repond par une apologie tres-etendue. Discutant en detail textes +et arguments, il s'attache a prouver que si l'accomplissement de la loi +efface les peches, elle detruit necessairement le seul obstacle a la +beatitude. + +La replique du philosophe est une nouvelle censure des formalites +oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion +est l'impossibilite de prouver que de telles additions a la loi +naturelle soient legitimes et efficaces. Il cherche a les decrier par +des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui separe les +sentiments du coeur humain des prescriptions materielles d'une loi de +chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant +de prononcer, dit qu'il veut entendre le chretien. + +"Et maintenant, chretien, je t'interpelle," dit le philosophe, "une loi +posterieure doit etre plus parfaite." Mais le chretien l'arrete, et lui +demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout a +l'heure un insense. Et pourtant cette folie des chretiens a persuade les +savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument +du chretien: Si deux lois ne peuvent etre conservees en meme temps, il +faut maintenir la plus importante; de la, la condamnation de la loi +juive. Le philosophe parait jusqu'a un certain point souscrire a cette +proposition, et le chretien poursuit en defendant sa loi. Ce que vous +appelez ethique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il +demande une bonne definition de la loi morale. + +Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de +cette loi ou la philosophie n'est, en definitive, que la science du +souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester a la raison +d'etre l'unique guide dans cette precieuse science. Le christianisme +rejette la foi qui n'est pas fondee sur la raison; et il est sans cesse +force de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments a la +maniere de la philosophie. Et le chretien s'empresse de reconnaitre +qu'il n'est pas en effet de meilleure methode pour amener un philosophe +a la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent +a la recherche du souverain bien. + +Ici, adoptant un procede assez analogue a celui de Socrate dans Platon, +le chretien amene le philosophe par des questions dont la conclusion +reste cachee, a conceder, pour arriver a definir le souverain bien, un +certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord +que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnete homme est la +beatitude de la vie future a laquelle nous conduisent les vertus. Or, +s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette beatitude, +ce reproche ne peut certes s'adresser a la loi de Jesus-Christ. La +difference entre la philosophie et la foi, c'est que la premiere tend a +une beatitude humaine, et l'autre a une beatitude divine. Une beatitude +humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et +non relatif a l'homme qu'il faut se preoccuper. + +Apres quelques contestations sur ce point, le philosophe, somme de +definir les vertus qui donnent le souverain bien, developpe, suivant les +idees de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice, +la force et la temperance. Puis, passant aux especes de ces quatre +genres, il rattache a la justice le respect par lequel on rend soit a +Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est du, la bienfaisance, qui +vient au secours des souffrances humaines, la veracite, qui nous inspire +la fidelite a nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou +la ferme disposition a vouloir que le mal commis porte sa peine. Un +principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun +en est la regle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice +dans l'ame du stoicien, dans l'ame de Caton. La justice, au reste, +repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif. + +La force se divise en magnanimite et en tolerance; la magnanimite est +la disposition a tenter le difficile pour une cause raisonnable; la +tolerance supporte les epreuves de la tentative et y persevere. + +La temperance se decompose en humilite, en frugalite, en douceur, en +chastete, en sobriete. + +La prudence est necessaire a toutes ces vertus; elle les dirige et les +eclaire[539]. + +Le chretien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant a la +recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce +qu'il pense du souverain mal. Comme il resulte de la reponse que le +souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde a +venir l'homme qui les a merites, le chretien veut savoir comment, si ce +chatiment est juste, il peut etre un mal; car ce qui est juste est bon, +et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine +peut etre bonne sans etre un bien, est pousse a cette contradiction +qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chretien acheve +de ruiner, en observant que la faute, qui amene la peine est un plus +grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par consequent etre +appelee le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le +souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs +et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte a lui plaire, ce qui nous +pousse a lui deplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la +haine souveraine. Les degres s'en mesurent sur ceux de la _vision de +Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connait, on le comprend +plus ou moins, et l'amour croit avec l'intelligence. + +[Note 539: _Dialog._, p 83.] + +Ici le philosophe, qui n'a pas oublie sa dialectique, demande +brusquement si le supreme amour de Dieu etant un accident de l'homme, +le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine +du siecle et de la terre, s'ecrie le chretien, qui se repait de ces +distinctions. Elles importent peu a la vie celeste. Comment d'ailleurs +decider la question, sans l'experience; et qui a l'experience de la vie +celeste? Il est indifferent a la beatitude d'etre accident ou substance; +puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une +fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'etre, elle n'est pas accident. +Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu meme; Dieu est proprement le souverain +bien, et participer a la vision, a la connaissance de Dieu, est +veritablement la beatitude. + +Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est +bornee localement, et comme il lui est repondu que partout ou sont les +ames, elles peuvent trouver la beatitude dans la participation a la +vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la beatitude est-elle releguee +dans le ciel? c'est au ciel qu'est monte _votre Christ_, et l'Ecriture a +plus d'un passage ou une place est donnee a Dieu. Le souverain bien est +dans le ciel, le souverain mal est en enfer. + +Le chretien repond par la distinction du sens litteral et du sens +figure; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans +le recit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une +seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce +que c'est que mal; il entraine ainsi le chretien dans le labyrinthe des +definitions. Apres quelques reflexions sur la difficulte de definir, +celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et +il reproduit quelques-unes des idees que nous avons rencontrees dans le +_Scito te ipsum_, ce qui le conduit a la question tant de fois abordee: +Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le +sentiment d'Abelard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas +change. + +A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point +decisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni +la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort +regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est ecrit +avec une liberte philosophique et une elegance litteraire qui lui +donnent un veritable prix; la question est fondamentale; elle est +traitee hardiment, et l'on aurait aime a voir Abelard prononcer a la fin +un jugement net et motive entre le juif, le philosophe et le chretien. +Il est probable que son arret etait une conciliation, en ce sens que +l'identite pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait +ete declaree. On eut accorde au philosophe que, par la raison, la +science et la vertu, il pouvait s'elever a cette purete d'ame et de vie +qui plait a Dieu, et qui, etant le meilleur fruit de l'amour qu'on +lui porte, prejuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette +concession ne lui eut ete faite qu'a condition de reconnaitre que la +loi de Dieu selon l'Evangile, plus parfaite, plus authentique, plus +explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice +du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'acheve et la +remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir +separee de la foi des chretiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne +sais trop quelle aurait ete sa part; je crains bien que ce ne fut lui +qui payat les frais du proces. Tout au plus lui aurait-on accorde que +la loi mosaique avait ete une traduction, meme un complement de la loi +universelle, appropriee a un peuple, necessaire pour un temps, mais +qu'elle devait se fondre et disparaitre dans le sein de la loi +chretienne. C'est du moins la l'opinion que deja nous avons entendu +soutenir par Abelard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il +l'eut abandonnee[540]. + +[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts +fragments que M. Rheinwald a publies. L'un est une exhortation adressee +par un maitre a son eleve qu'il appelle son fils cheri, et qu'il loue +d'avoir remarque dans le Dialogue du maitre Pierre ce qui y est dit du +souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de +nouvelles recherches et redige quelque dissertation. L'autre fragment +est une partie, ou de cette dissertation meme, ou plutot d'une note sur +la meme question, que le maitre en finissant a promise a son eleve. Le +tout semble un travail d'ecole. (_Dialog_., p. 125-180.)] + +Tous les principes d'Abelard sont respectes ou reproduits dans cet +ouvrage. Rien donc, pour le fond des idees, n'empeche de le lui +attribuer. La forme est nouvelle; le style differe de celui auquel il +nous a habitues. Le ton est plus degage et l'expression plus vive et +plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire ou il place la controverse, +il a pu prendre une liberte d'allure qu'il s'interdit, dans ses ecrits +didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et +rajeunir son talent. Il serait bien severe, parce qu'un ouvrage est +mieux ecrit que les autres, de le contester a celui dont il porte le +nom, et nous consentons a en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de +l'authenticite de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, etre ebranlee, +il faudrait au moins considerer cette composition comme une fiction +litteraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abelard, comme +Platon fait parler Socrate, comme Ciceron introduit Brutus ou Caton. + +Le monde dure, les siecles passent, l'esprit humain change de croyance, +de methode ou de langage. Cependant, qui ne reconnait dans ce dialogue +si longtemps ignore, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps +couverts de la poudre des ans, les idees memes et les paroles par ou +commencerait encore aujourd'hui une controverse serieuse sur la verite +de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui meconnaissent les +revolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a +qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en presence des +questions eternelle, il ne change pas. + + + +CHAPITRE IX. + +REFLEXIONS GENERALES. + +J'ai raconte l'histoire d'un seul homme, et j'ai passe en revue ses +ecrits. Si le vrai ne m'est point echappe, il doit etre facile a present +de juger son caractere, son talent, son esprit, et avec tout cela +son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien. +Peut-etre me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont +j'ai donne les elements, et qui se rencontrent ca et la indiquees dans +cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, developper ici +la pensee generale que doit laisser ce livre a ceux qui auront eu le +courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie +et de la theologie scolastiques. + +On peut remarquer que personne n'a parle dedaigneusement ou meme +froidement d'Abelard. Tout le monde sait quelle etait la severite de +Condillac pour tout ce qui n'etait pas le XVIIIe siecle, et voici +pourtant ce qu'il ecrit: "Une ame avide de gloire se hate de prendre +son essor. Quelquefois elle se sent comme genee par la reflexion, et ne +suivant plus que son instinct, elle s'elance, et ne voit que le terme ou +elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de +grands biens, et elle differe en cela des ames communes qui ne sont pas +seulement capables d'une grande folie. + +Telle etait l'ame d'Abelard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilite +vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser +a la gloire, qui se montra sous le fantome de la dialectique; elle ne +put pas non plus se refuser a l'amour, qui, s'offrant sous les traits +d'Heloise, se fit un jeu de la dialectique meme; et vous prevoyez que +l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541]." + +[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.] + +Peut-etre trouvera-t-on le nom d'Abelard plus grand que lui-meme; mais +son influence, je le crois, n'a pas ete inferieure a sa renommee. +Libre a tout esprit serieux de condamner ce melange de temerite et de +timidite, d'orgueil et de faiblesse, de secheresse et d'ardeur, de +passion et d'egoisme, qui s'apercoit au fond de cette ame. Nous tolerons +tout jugement severe, pourvu qu'en le prononcant on se souvienne que la +nature a tire plus d'une copie de ce modele, et que si les hommes d'une +grande intelligence sont sujets parfois a toutes ces miseres, ils ne +sont pas les seuls. Je ne consens a me montrer juste avec rigueur envers +la superiorite, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne +voudrais rien oter a la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra +jamais. + +Comme ecrivain, Abelard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il +n'y avait pas d'ecrivains au moyen age, par l'excellente raison qu'il +n'y avait pas de langue. Le francais n'etait pas ne, et le latin +etait deja une langue morte qu'on employait par necessite, mais sans +inspiration. Ce latin plus rude que simple, denue d'ornements, de grace +et de clarte, ne semblait se preter en aucune facon a l'imagination +dans le style. Il n'y a peut-etre pas dix expressions remarquables +dans l'oeuvre volumineuse d'Abelard; la beaute de la forme y manque +constamment a celle de la pensee; et sans la forme, la pensee a bien de +la peine a etre belle. Ne demandez pas au XIIe siecle l'art savant ou +plutot l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes +furent exploitees vers la renaissance. Chose singuliere! on vantait, on +lisait alors les grands ecrits de l'antiquite, et le gout ne se formait +pas; on les admirait sans parvenir a les sentir. On y cherchait plutot +des autorites que des modeles. + +Sans le style, que devient le talent? celui d'Abelard triomphe trop +rarement des formes obscures, tourmentees ou pedantesques de la diction. +Seulement de temps a autre, s'echappent quelques traits d'esprit +et brille quelque antithese ingenieuse. Plus rarement, la parole +s'echauffe, et l'emotion passe de l'ame dans les mots. De courts +passages, en tres-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une +exhortation pathetique a la resignation et a la piete adressee a celle +qui meprisait l'une et desesperait de l'autre, une peinture animee des +dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des +miseres incroyables de la condition des juifs au XIIe siecle, quelques +invectives passionnees contre les desordres du clerge, enfin une ou deux +prieres empreintes de tendresse et de douleur, et ca et la quelques vers +ou respire une certaine grace dans la tristesse, voila peut-etre tout +ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait +aujourd'hui le talent d'Abelard. Presque constamment, il ecrit avec +une prolixite toute didactique, avec une abondance de mots et des +complications de tours qui laissent subsister la clarte, mais non la +facilite du style. L'auteur concoit, divise, developpe ses idees dans un +ordre exact, avec une surete de raisonnement qui ne se dement point. Il +se comprend parfaitement, et sa pensee peut paraitre faible ou fausse, +jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit. +Son style ressemble a une algebre sans elegance, comme parlent les +geometres; mais c'est une algebre, et malgre la multiplicite un peu +confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa maniere +d'ecrire tient etroitement a sa maniere de penser, mais beaucoup moins +a sa maniere de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce +rapport, il est bien inferieur a saint Bernard. C'est l'homme d'autorite +qui etait l'homme d'imagination. + +L'esprit est le grand cote d'Abelard. Subtil et penetrant, il excelle +par l'exactitude, et il ne manque pas d'etendue ni d'abondance. Il est +original au moins par le choix de ses idees; il est fecond en details, +en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve +sa force par sa persistance dans une methode d'exposition deductive, ou +brillent tour a tour les distinctions et les analogies. Encyclopedique +pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur mediocre; +et, puisque l'on applique metaphoriquement a l'esprit les dimensions de +l'etendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abelard +etait singulierement propre a captiver et a remplir les intelligences +qui venaient comme faire cortege a la sienne; ce qui parait longueur +quand il ecrit, semblait richesse dans son improvisation. On concoit que +son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder, +tout emporter autour de lui. + +Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement +a l'esprit humain. Ce grand novateur a peu invente, mais beaucoup +renouvele. Les idees qu'il s'approprie se completent dans ses mains, +et se convertissent en doctrines liees, definies et saisissables. Une +verite sans consequences en acquiert avec lui; ce qui etait vague +devient precis, un apercu hasarde se change en proposition fondamentale, +une distinction ingenieuse en classification methodique. Une forme +scientifique en meme temps qu'elementaire vient envelopper, fortifier, +et pour ainsi dire armer sa pensee. Tout ce qu'il pense se demontre, et +jusqu'a ses reveries prennent les apparences d'un systeme. + +C'est ce tour d'esprit peut-etre qui aujourd'hui est, au bon comme au +mauvais sens du mot, considere comme eminemment scolastique. Mais soit +qu'il deplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou +definitivement sterile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique +n'ait ete une des transformations memorables de cette identite flexible, +de cet indestructible Protee qu'on appelle l'esprit humain. Et comme +cette forme domine dans Abelard, comme nul monument ne la montre portee +au meme degre dans aucun autre avant lui, comme nulle renommee ne fut du +XIe au XVe siecle superieure a la sienne, on est en droit de dire que +l'esprit d'Abelard fut la source principale de l'esprit scolastique, en +d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq +siecles a l'esprit humain. C'est la une certaine creation; par la +Abelard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de +fait et pour la duree de la puissance. Enfin on le peut compter dans +le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient +point paru au monde, les destinees de l'esprit humain n'auraient pas ete +les memes. + +Je lui donne cet eloge, et je le limite aussitot, en le motivant sur son +influence plus que sur son genie, et dans l'influence, il y a souvent +de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul a la +meriter. Abelard fonda plutot qu'il ne crea la philosophie de l'ecole +francaise. Trouvant les idees toutes faites, il les reduisit en systeme, +et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il resulta de son +passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensees, +quelque chose d'imperissable quant a la methode. + +Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformite du procede, une +tendance a tout resoudre logiquement, un besoin constant de se bien +comprendre et d'etre bien compris, une resistance raisonnee aux +generalites synthetiques, aux hypotheses posees en axiomes, aux +solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague, +l'amour de l'ordre, de l'evidence, et grace a cette pretention de +demonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu etroite, +convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'epuise rien, +simplifie souvent au risque d'attenuer, et s'empare de la raison sans +s'egaler a la verite, ne peut-on pas dire que ces caracteres du genie et +du systeme philosophiques d'Abelard rappellent ceux du genie national, +et surtout dans la philosophie? Serons-nous expose a trouver beaucoup +d'incredules en avancant que l'esprit francais s'est toujours souvenu +d'avoir ete, dans sa laborieuse enfance, eleve sous l'austere discipline +de la scolastique? + +Le role que par la scolastique Abelard a joue dans la theologie, +attesterait a lui seul que tout dans cette philosophie n'etait pas +formalite vaine, entrave methodique pour la raison. C'est dans la +theologie peut-etre qu'il a le plus innove, non que ses opinions en +elles-memes aient laisse beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a +dictees, le procede par lequel il les a etablies, les consequences +auxquelles elles devaient mener, tout appartient a ce qu'on pourrait +appeler le mouvement liberal de l'esprit humain. C'est la une gloire +reelle encore que perilleuse; la raison doit beaucoup a _ces habiles +gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son +equite[542]. Abelard fit deux choses: il voulut rendre la theologie +systematique, a l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les +formes de la dialectique, et par la il fut comme le Jean Damascene de +son siecle. En meme temps et par cette revolution dans la forme, il +servit l'esprit general du rationalisme. + +[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.] + +Il ebranla profondement la tyrannie de l'autorite tout en l'invoquant +sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement +recueillies et les Peres et les docteurs entre eux, il conduisit +forcement les esprits a reconnaitre l'arbitrage de la raison. + +C'est par ces motifs et dans cette mesure que le genie d'Abelard +peut meriter, soit comme eloge, soit comme blame, le titre de genie +_revolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa methode; +le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais +cependant celles-ci sont en general dans le sens de la liberte de +penser, et si nous les resumons encore une fois dans leur ensemble, on +reconnaitra peut-etre, mieux que dans nos analyses speciales, combien +sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent +avec les idees modernes. + +[Note 543: Cousin, Ouvrages ined. d'Abelard, _Introd._, p. v.] + +Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne +naissance a l'idee ou conception. Dans la sensation, la sensibilite +connait par l'intermediaire d'un organe. Dans la conception, +l'intelligence connait la nature de la chose percue dans la sensation, +ou representee par l'imagination. + +Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni meme de la realite +sensible pour concevoir, car elle concoit ce qui n'est pas sensible, le +general, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le +jugement; comme regulatrice de son action et d'elle-meme, elle est la +raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit. + +L'esprit est dans l'ame ou plutot il est l'ame en tant qu'intellective, +rationnelle, pensante. L'ame est aussi vegetative, sensitive, +_animatrice_; c'est-a-dire qu'elle est necessaire a la vie animale et a +la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui +peche, comme c'est elle qui percoit et qui pense. Ce sont la en elle des +fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une ame, substance +simple, unite sans parties; elle est spirituelle. + +C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure, +c'est-a-dire libre des sens et de l'imagination, et par la analogue ou +semblable a l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son +intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanement. +Par la meditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'eleve et +s'assimile en quelque sorte a l'esprit de Dieu. + +Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'ame discerne et +decide. Elle decide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle +est la volonte inseparable de la raison. La volonte est le choix de la +raison. Le libre arbitre est le jugement libre. + +L'homme ainsi fait a la _perceptibilite de la discipline_; il est +capable de la science, toute science depend d'une science superieure, +theoretique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du +ressort de la raison et non de l'experience; c'est la philosophie. La +philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche +et determinant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la +dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles +qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses +telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se resout dans la +dialectique; car en traitant des conditions et des regles de la raison, +la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matiere et de +la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des +especes, c'est-a-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et +general dans les choses, et qui dans l'ordre reel est constitue en +individus. + +Ce qui existe reellement, physiquement, ce qui constitue l'individu +ou l'etre, c'est en general la matiere et la forme. Il n'y a point de +substance qui ne soit essence, et toute essence ou etre est composee de +matiere et de forme; sa matiere est ce dont elle est, sa forme est ce +qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle. +Elle est generique, lorsqu'elle transforme la categorie en genre; +specifique, lorsqu'elle fait du genre une espece; individuelle, +lorsqu'elle distingue un individu de l'espece. La forme est l'element +createur, le moyen actuel de la creation de l'etre, ce qui le fait +passer de la puissance a l'acte. Elle vient de Dieu. + +Mais les essences ne sont pas en elles-memes et par elles-memes +generales et speciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les +choses, qui existent independamment des individus. A ce titre, comme +generales ou speciales, elles ne sont que des universaux, c'est-a-dire +des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception +de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les +abstractions ne sont pas des realites. + +La proposition, la division, la definition se calquent sur ces +distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que +la logique ou dialectique donne, dans l'interpretation et l'analyse, ou +dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des +choses. + +Un seul etre, Dieu, deroge par sa nature aux regles de cette science. +Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du +sujet, et Dieu etant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a +pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'etre, et +Dieu n'est pas compose; mais il est forme comme etant une essence +determinee. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est +relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en +ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est +infini. + +Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance +philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne +saurait etre contraire a celle-la; en d'autres termes, la religion +ne saurait etre contraire a la philosophie; car la verite n'est pas +contraire a la verite. Il y a une foi de la raison. Toute croyance +aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or, +l'adhesion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument +n'etant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi +philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurement aussi ce +qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu, +et la conviction s'opere par l'intelligence. + +La philosophie a pu, en consequence, s'elever aux memes idees, aux +memes verites que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison, +l'intelligence sont communes a la religion et a la philosophie. Si la +raison et l'intelligence sont necessaires a la foi pour la produire, la +legitimer et l'affermir; la ou elles existaient sans la foi, elles ont +du produire par elles-memes au moins tout ce qu'elles ajoutent a la foi. +En d'autres termes, Dieu s'est revele a toute intelligence. Ainsi les +philosophes avant l'incarnation ont connu les verites fondamentales de +la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mysteres, +pressenti les mysteres eux-memes, pratique les vertus chretiennes. La +foi n'est donc qu'une reformation de la loi naturelle, et il faut croire +au salut de ceux qui avaient observe cette loi avec discernement et avec +amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545]. + +[Note 544: Rom. I, 19, 21.] + +[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.] + +Il suit qu'il faut employer la raison contre les infideles et les +heretiques, et donner, quoique avec precaution, a la religion, les +formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la +force contre l'erreur. Puis, la verite n'est acceptable, dans les +temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut +convaincre, sur les points ou l'on est en dissidence, qu'a l'aide des +points sur lesquels on s'accorde. + +Toutefois, comme l'esprit des creatures est inegal a la conception et +a l'expression de l'incree, de meme, que les philosophes ont enveloppe +leur pensee et cherche des equivalents et des images pour rendre, les +verites religieuses, les verites chretiennes ne peuvent etre exposees +qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre, +quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer a une +propriete rigoureuse. La theologie rationnelle ne fait qu'approcher de +la verite. Elle en donne une ombre. + +On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les regles et les +expressions de la science sont defectueuses par quelque endroit. Il y a +dans l'Etre unique un mystere necessaire. Dieu est un; son unite ne peut +se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est +encore corporel, c'est-a-dire compose, en comparaison de lui. Il ne +peut donc y avoir en lui de diversite que par l'operation et non par +l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversite de proprietes. + +Les proprietes fondamentales de la Divinite sont la puissance, la +sagesse, la bonte. Mais tous ces attributs sont coeternels a Dieu, egaux +les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine +est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonte. + +Dieu est le souverain bien, le bien supreme, la plenitude ou la +perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le +bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce +qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il +ne peut vouloir que le bien. Sa puissance repond donc a sa volonte. Sa +puissance en elle-meme est illimitee; mais sa volonte est l'instrument +d'une intelligence parfaite et d'une bonte infinie. Il ne peut pas +tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa +toute-puissance est donc regle necessairement par sa volonte, par +sa sagesse, par sa bonte. Il n'y a de superieur a sa puissance que +lui-meme. + +Neanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa supreme +intelligence connait que le bien est le bien. La liberte consiste a +faire ce qui plait; mais parce que ce qui plait depend de notre nature, +nous ne cessons pas d'etre libres en cela. Parce que la nature de +Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. +Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce +qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal meme a un +bon but; tout a une raison. + +Toutes ces verites accessibles a la raison n'ont jamais ete manifestees +d'une maniere aussi complete, aussi saisissante, aussi pratique que par +les faits miraculeux et dans les livres sacres du christianisme. Il est +donc la vraie religion dans sa plenitude. Il est la revelation de Dieu +et de tous ses attributs, par la mediation de Dieu meme. + +Par l'incarnation, par l'Evangile, l'exemple a ete donne et le +temoignage a ete rendu; les verites sont devenues aussi claires que la +lumiere, les vertus plus parfaites, plus necessaires, plus faciles. Car +l'amour a ete excite par la grace. C'est en effet la plus grande grace +de Dieu que la redemption, Elle a delivre l'homme de l'empire du mal, en +eclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la +religion est ainsi devenue une loi d'amour. + +L'amour est donc le principe de la piete comme de la vertu. Dieu doit +etre aime parce qu'il est le bien meme. L'amour est du a sa bonte. La +volonte de lui plaire fait tout le merite de nos actions a ses yeux. +Le peche n'est que le mepris de Dieu, il suit que le bien et le mal +ne resident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir +l'intention du bien; pour meriter le salut, il faut vouloir le bien, par +amour pour Dieu meme. Le mal commis sans volonte ou sans connaissance +qu'il est mal, cesse d'etre le mal. Le bien accompli sans amour est le +bien, mais il est sans merite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs +et non les actions. + +Arretons-nous ici. Ces pensees ainsi generalisees n'ont pas assurement +l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes +vraies, elles offrent toutes le caractere libre et philosophique d'une +foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur +lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir des lors blanchir a +l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps +modernes? + +Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos +moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, a ce que nous savons +du passe, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais +pense ce que nous pensons. L'homme, a nous en croire, a change d'esprit, +et la verite est une decouverte de ces derniers jours. Portons-nous +au contraire une attention plus penetrante dans l'examen d'une epoque +ancienne mais curieuse, dans l'etude d'un grand esprit d'un autre +siecle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaitre dans +nos peres, et toute difference semble s'aneantir entre le passe et le +present. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a +rien trouve. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est leve et couche +sans cesse, mais c'est le meme soleil, et le monde est tour a tour +assombri des memes nuages, eclaire des memes rayons. + +Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour +etre tout a fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans +le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non, +les hommes du passe ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que +nous aurions ete. Le monde est uniforme et divers, et le temps developpe +tout, s'il ne cree rien. L'histoire de l'humanite ne se pourrait +comprendre, si l'humanite n'etait la meme, et n'aurait rien a nous +apprendre, si l'humanite ne changeait pas. + +Mais il y a des temps ou l'on est plus frappe des differences que des +ressemblances. Ainsi, dans le demi-siecle qui vient de s'ecouler, c'est +aux premieres que l'attention semble surtout s'etre attachee. On n'a +cesse de remarquer tout ce que le passe offrait de singulier, peut-etre +dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des +epoques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie. + +Je ne serais pas etonne qu'apres avoir releve jusqu'a l'exageration +les differences des epoques, nous ne fussions maintenant enclins a +en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'experience engendre +l'impartialite, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle +desabuse, sont portes a conclure qu'en definitive tout se ressemble, et +qu'il y a sur la terre moins a faire qu'on n'avait dit. On termine avec +des souvenirs ce qu'on a commence avec des idees, et parce qu'on a +rencontre dans l'homme quelque chose de refractaire qui ne se plie pas +a tous les caprices des theories, on veut que tout soit vanite, idees, +esperances, theories, et, par consequent, efforts et devouements. Tout +est vanite, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse, +qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_. + +On dit que la politique s'applaudira de ce retour a la tradition; mais +nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain, +toutes les fois qu'on creuse un peu profondement, on trouve, pour ainsi +parler, un sol identique; c'est un terrain de premiere formation qui a +porte toutes les revolutions superficielles. Il en doit etre ainsi. La +philosophie recherche des verites qui ne sont d'aucune epoque, et elle +les cherche dans l'esprit humain, le meme aujourd'hui qu'au moment +supreme ou l'esprit infini le souffla sur la face de l'etre qu'il se +donna pour spectateur et pour temoin. Cette double identite, la verite +eternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie +pas, est le fond meme de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur +incomparable de cette science. Mais si la verite ne change point, il +n'en est pas de meme de la connaissance de la verite. On en sait plus +ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultes comme en idees, se +developpe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est +bon, il est necessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir +au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'interet de l'etude, le +charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule +resterait immobile. Le mot de science lui-meme suppose une distinction +entre ce qui connait et ce qui est connu, et la conscience de notre +nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'egaler la +connaissance a l'inconnu. Ainsi de ce que l'eternel est dans l'objet +de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile, +qu'elle ait la stabilite fondamentale de son objet. Elle cesserait +aussitot de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unite +d'essence, et le systeme de l'identite universelle serait realise. C'est +le monde reel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'eternel et le +mobile, que celui ou tout s'attire au lieu de se confondre, ou regne la +relation et non l'identite, ou l'unite n'est qu'harmonie. Resignons-nous +donc a croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous +fier aux apparences. Sachons la verite eternelle, croyons la science +mobile. Concevons la stabilite des essences, de l'essence de l'esprit +humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il +le semble, c'est-a-dire que le temps existe pour lui. Les illusions +necessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des +choses, et la pensee coincide avec ce qui est. S'il n'en etait pas +ainsi, elle n'aurait ni mysteres, ni lacunes; si elle se trompait +elle-meme, elle serait contente d'elle-meme. Il n'y aurait point de +doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la +verite, qu'on s'apercoit qu'on ne sait pas la verite tout entiere. + +C'est a la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considerer +l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses heros, ses +triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de meme famille. +La diversite des doctrines et des langages couvre un fonds d'idees +communes. La variete des esprits se produit dans celle des points de vue +et des methodes; mais ces esprits consacres a une meme science, tendent +au meme but, et marchent a pas inegaux, sous des dehors differents, dans +une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systemes, vous +vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science +de toute epoque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des +esprits divers penetrent plus ou moins profondement dans des questions +identiques; et de meme que dans les mathematiques il y a des questions +qu'on peut egalement aborder et representer ou resoudre par des nombres, +par des lignes, par des notations algebriques ou infinitesimales, les +memes problemes philosophiques ne sont pas toujours poses, exprimes, +traites dans un meme langage, et ces changements ne sont indifferents +ni a la clarte, ni meme a la verite des solutions. Dans quel ordre ces +changements se succedent-ils? suivant quelles lois se reglent la marche +de la science et la transformation des methodes? c'est en cherchant cela +qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie. + +L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu a qui voudra +considerer l'origine d'une grande epoque de cette histoire dans un de +ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment, +dans ce point du XIIe siecle, la part du variable et de l'invariable, et +de renouer le fil de la causalite entre ce qui precede et ce qui suit +l'ecole d'Abelard. + +L'hellenisme et le christianisme sont les sources de la philosophie +du moyen age, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde +moderne. Dans Abelard, l'un de ces elements se borne a quelques +traditions isolees et vagues de platonisme et de neoplatonisme et a +l'aristotelisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le +christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces +elements, il applique un esprit decidement rationaliste, et de plus +subtilement dialectique, et compose une doctrine ou domine toujours +la foi en Dieu et en la raison. Qu'etait cette doctrine? on l'a vu +peut-etre dans ce livre. Qu'en a tire l'esprit humain? Il me semble +qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de +l'ecole de Paris. + + + + +FIN DU TOME SECOND ET DERNIER. + + + +TABLE. + + +SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abelard. + +CHAPITRE VIII.--De la Metaphysique d'Abelard.--_De generibus et +speciebus_. Question des universaux. + +CHAP. IX.--Suite du precedent. + +CHAP. X.--Suite du precedent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super +Porphyrium_.--Resume. + +LIVRE III.--De la Theologie d'Abelard. + +CHAPITRE Ier.--De la Theologie scolastique en general.--Caracteres de +celle d'Abelard.--Le _Sic et Non_. + +CHAP. II.--De la Theodicee d'Abelard.--_Introduction ad Theologiam_. + +CHAP. III.--Suite de la Theodicee.--_Theologia christiana_. + +CHAP. IV.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Objections des +contemporains. + +CHAP. V.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Examen +philosophique. + +CHAP. VI.--Suite de la Theodicee.--_Commentarii super S. Pauli epistolam +ad Romanos_. + +CHAP. VII.--De la Morale d'Abelard.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus +inter Philosophum, Judaeum et Christianum_. + +CHAP. IX.--Reflexions generales. + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. *** + +***** This file should be named 13807.txt or 13807.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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