summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/13807.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/13807.txt')
-rw-r--r--old/13807.txt16425
1 files changed, 16425 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13807.txt b/old/13807.txt
new file mode 100644
index 0000000..f69280f
--- /dev/null
+++ b/old/13807.txt
@@ -0,0 +1,16425 @@
+The Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Abelard, Tome II.
+
+Author: Charles de Remusat
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France).
+
+
+
+
+
+
+ABELARD
+
+PAR
+
+CHARLES DE REMUSAT
+
+ Spero equidem quod gloriam eorum
+ qui nunc sunt posteritas celebrabit.
+
+ JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abelard
+ _Metalogicus in prologo_.
+
+
+
+TOME DEUXIEME
+
+DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+DE LA METAPHYSIQUE D'ABELARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION
+DES UNIVERSAUX.
+
+La nature des genres et des especes a donne lieu a la controverse la
+plus longue peut-etre et la plus animee, certainement la plus abstraite,
+qui ait passionne l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins a
+une question pratique, a une de ces questions melees aux interets du
+monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut
+penser de la nature des idees generales. S'il existe une chose qui
+paraisse une simple curiosite scientifique, c'est assurement une
+recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet meme a bien
+des esprits cultives. Cependant la duree de la controverse est un fait
+historique. Elle a commence avant le moyen age, et elle s'est maintenue
+a l'etat de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siecle jusqu'a
+la fin du XVe, c'est-a-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur
+et la violence meme avec lesquelles cette guerre a ete soutenue passe
+toute idee; et si le regne de la scolastique est a bon droit regarde
+comme l'ere des disputes, il en doit la reputation a la question des
+universaux.
+
+Aussi a-t-on pu deriver toute la scolastique de cette unique question.
+C'est Abelard lui-meme qui a dit: "Il semblait que la science residat
+tout entiere dans la doctrine des universaux[1]." Et l'un des hommes
+qui ont decrit avec le plus de vivacite et juge le plus librement
+les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant depeindre la
+presomption de certains docteurs, s'exprime ainsi:
+
+Tout apprenti, des qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient
+et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un systeme
+nouveau touchant les genres et les especes, un systeme inconnu de Boece,
+ignore de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraichement
+de decouvrir dans les mysteres d'Aristote; il est pret a vous resoudre
+une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle
+il a ete consume plus de temps que la maison de Cesar n'en a use a
+gagner et a regir l'empire du monde, pour laquelle il a ete verse plus
+d'argent que n'en a possede Cresus dans toute son opulence. Elle a
+retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que
+cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouve ni cela
+ni autre chose; et c'est peut-etre que leur curiosite ne s'est pas
+contentee de ce qui pouvait etre trouve; car de meme que dans l'ombre
+d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement,
+ainsi dans les intelligibles qui peuvent etre compris universellement,
+mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne
+saurait etre rencontree. User sa vie en de telles recherches, c'est le
+fait d'un homme oisif et qui travaille a vide. Purs nuages de choses
+fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils
+s'evanouissent; les auteurs expedient la question de diverses manieres,
+avec divers langages, et quand ils se sont differemment servis des mots,
+ils semblent avoir trouve des opinions differentes; c'est ainsi qu'ils
+ont laisse ample matiere a disputer aux gens querelleurs...."
+
+[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.]
+
+[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit
+qu'il ne se rappelle pas l'auteur:
+
+ Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,
+ Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.
+
+_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._,
+XIX, t. VI, p. 161 et 163.]
+
+Ainsi parlait un ecrivain qui faisait profession d'etre de l'Academie,
+c'est-a-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables,
+tout en se donnant pour fermement attache au grand Aristote, qu'il
+regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour
+avoir defini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3].
+Jean de Salisbury n'estimait guere la question ni les systemes qu'elle
+avait enfantes; mais il etait frappe de l'importance de fait d'une
+question qui avait donne plus de peine a conduire que l'empire romain.
+Il s'etonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son
+temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle degenerer en combat
+veritable, ni le pugilat et les armes employes a l'aide d'une these de
+dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pave de l'Universite,
+si ce n'est quelquefois sous le fouet des maitres, ni le pouvoir
+spirituel ou temporel deployer ses rigueurs, pour intimider ou punir
+le crime d'errer sur la nature des idees abstraites[4]. Mais il
+reconnaissait dans la question des universaux le theme eternel des
+bruyants debat du monde savant. "La sont," disait-il, "les grandes
+pepinieres de la dispute, et chacun ne songe a recueillir dans les
+auteurs que ce qui peut confirmer son heresie. Jamais on ne s'eloigne de
+cette question; on y ramene, on y rattache tout, de quelque point que
+soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont
+parle un poete, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
+retracer qu'un cypres[5]. C'est la folie de Rufus epris de Nevia, de qui
+rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'a elle, ne parle que d'elle;
+si Nevia n'etait pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose
+la plus commode pour philosopher est celle qui prete le plus a la
+liberte de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulte propre et par
+l'inhabilete des contendants, donne le moins la certitude."
+
+[Note 3: _Toplo._, I, 1.]
+
+[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et
+d'Erasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii).
+Les realistes et les nominaux se sont mutuellement accuses d'avoir fait
+bruler leurs adversaires sous pretexte d'heresie.]
+
+[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.]
+
+[Note 6: Il cite ici une epigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre
+que Martial, de qui une epigramme assez jolie contient ce vers:
+
+ ... Si non sit Navia, mutus erit.
+ (L. I, ep. LXIX.)
+]
+
+Voila donc le fait bien etabli; c'etait un sujet infini, une source
+intarissable de disputes et de systemes. C'etait le seul probleme, le
+premier interet, la grande passion; les docteurs en parlaient sans
+relache, comme les amants ridicules de leur maitresse.
+
+Et nous-memes, ne revenons-nous pas continuellement a cette question
+des universaux? Elle est toujours tellement pres des autres questions
+dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
+le champ de la logique d'Abelard. Deja nous savons comment elle s'est
+introduite dans le monde; comment elle etait a la fois posee et
+compliquee par les antecedents du peripatetisme scolastique; comment
+enfin Abelard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre a
+l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne
+l'avait pas inventee; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a
+passe pour son ouvrage.
+
+On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans
+l'antiquite[7]. Aussitot qu'elle nait, elle doit produire le
+nominalisme; car la premiere fois qu'on entre en doute sur la nature
+des idees generales, ou qu'on se demande a quoi l'on pense lorsqu'on
+prononce un terme general, il est naturel de se dire d'abord que l'etre
+general n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a
+jamais percu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme reelle que
+l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la generalite n'est
+qu'une maniere humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
+(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine
+nous est donne par l'histoire dans l'ecole de Megare. Cette secte avait
+soutenu 1 deg. que la comparaison est impossible, excepte du semblable a
+lui-meme (Euclide); 2 deg. qu'une chose ne peut etre affirmee d'une autre,
+puisqu'elle ne saurait lui etre identique (Stilpon); 3 deg. que celui qui
+dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-la
+(Stilpon)[8]. On voit reparaitre tous ces principes dans la scolastique
+du moyen age; le second surtout se retrouve dans Abelard, qui ne savait
+peut-etre pas que l'ecole megarique eut existe; et ce n'est pas sans
+raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon a
+l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour
+lui oter cette couleur de philosophie negative et ces apparences de
+tendance a l'eristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.
+
+[Note 7: Voyez le c. ii du present livre, t. I, p. 344.]
+
+[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tes paraboles logon anerii, legon etoi
+ex omoisin auton, e ex anomoion synistasthai], etc., Laert., I. II, c.
+x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou me kategoristhai.... oti on oi logoi
+eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechoriothai allelon.]
+Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioe, kai
+elege ton legonta anthropon einai, medena oute gar tonoe legein, oute
+tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.]
+
+Zenon fut le disciple de Stilpon. Plus reserves que les megariens,
+les stoiciens developperent les memes idees, au moins dans le sens du
+conceptualisme, et n'echapperent point au danger d'une logique plus
+ingenieuse que sensee. Aussi a-t-on impute a leur influence tout ce que
+la scolastique presente de sophistique subtilite[9]. Historiquement,
+de tels rapports seraient peut-etre difficiles a prouver, quoique les
+analogies soient reelles; mais on se rencontre sans s'imiter.
+
+[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.]
+
+Enfin, Aristote et Platon avaient etabli chacun une doctrine originale;
+celui-ci, en attenuant et supprimant la difficulte de la question par
+l'attribution d'une existence reelle aux types generaux des choses, aux
+idees invisibles, l'exemplaire et l'objet des idees generales; celui-la,
+en adoptant le principe negatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit
+universel, mais en temperant les consequences de cet individualisme,
+soit par la theorie de l'existence en acte et en puissance, soit par
+la distinction de la forme et de la matiere, soit par l'admission des
+substances secondes et des formes substantielles. De la cependant deux
+doctrines: l'une, le realisme idealiste; l'autre qu'on pourrait appeler
+le formalisme, et qui, en conservant des traces de realisme, pouvait
+mener aux consequences avouees des conceptualistes et des nominaux. Ces
+deux grandes doctrines, protegees par des noms immortels, n'avaient
+jamais ete completement oubliees.
+
+Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur
+la question, qui n'avait pas toujours conserve la meme forme ni la
+meme portee. Comme, parmi les idees, les unes sont des idees de choses
+sensibles, les autres des idees de choses insensibles, cette difference
+avait engendre celle des doctrines et produit les diverses solutions
+d'un probleme unique.
+
+Dans l'antiquite, deux grandes ecoles avaient pris parti contre les
+idees des choses sensibles, en revoquant en doute ces choses memes. La
+secte eleatique niait les choses sensibles, pretendant demontrer leur
+impossibilite rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte a toutes les
+sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer
+qu'une realite imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
+sensation et les idees qu'elle suggere d'une certaine infidelite. Ce qui
+echappe aux sens lui avait paru plus reel que ce que les sens atteignent
+et manifestent.
+
+Mais les idees des choses non sensibles ne sont pas toutes de meme
+espece, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de meme
+nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
+proscription commune, manque de justesse et de penetration. Peut-etre
+Epicure, peut-etre Democrite ont-ils merite ce reproche. L'injustice
+ou l'ignorance pourraient seules l'adresser a cet Aristote qui a tant
+meprise Democrite. Certes il a reconnu comme reelles bien des choses
+non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la
+Metaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
+l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles
+sont les distinctions a faire parmi les idees des choses non sensibles?
+
+[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.]
+
+D'abord, les idees sensibles ou souvenirs des individus donnent
+naissance immediatement a deux sortes d'idees. La premiere se compose
+des idees des qualites percues dans les individus. Ces idees, souvenirs
+de sensations, une fois qu'elles sont detachees de ces souvenirs, ne
+representent plus rien de reellement individuel, ni qui soit accessible
+aux sens en dehors des individus; elles sont donc, a la rigueur et
+prises isolement, des idees de choses non sensibles, quoiqu'elles soient
+les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'experience nous
+temoigne dans les individus. Concues en elles-memes et separement, elles
+representent les qualites abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
+qu'on les appelle communement idees abstraites.
+
+La seconde classe d'idees de choses non sensibles a laquelle donne lieu
+le souvenir des choses sensibles, est celle des idees des qualites
+en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualites,
+considerees dans les etres qui les reunissent, servent a distribuer
+ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et
+les especes. Les idees de ces collections sont des idees de choses non
+sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les
+individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idees soient les
+souvenirs des qualites observees chez les individus que les sens ont
+fait connaitre. Mais, d'un cote, le genre ou l'espece comprennent tous
+les individus, et nul ne peut avoir observe tous les individus. De
+l'autre, les idees de genre ou d'espece font abstraction des individus,
+pour resumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut
+etre percu par les sens hors d'eux-memes. Les idees de genre et d'espece
+ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des
+souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de
+sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu.
+
+Ainsi, meme pour ceux qui n'admettent pas d'autres elements dans les
+idees abstraites ou de qualite et dans les idees universelles ou de
+genre et d'espece que la sensation rappelee, decomposee, generalisee,
+ces idees renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non
+sensible. Elles ne sont pas de pures idees des choses sensibles. Il y a
+dans les idees de genre et d'espece, non-seulement l'idee abstraite
+de qualite; mais encore une induction qui conclut de l'experience
+a l'existence des qualites semblables dans les individus reels ou
+seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette
+induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer a ce qu'on n'a jamais vu,
+a ce qu'on ne verra jamais, a ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que,
+dans ces idees, il y a deja la conception de l'invisible.
+
+Une psychologie un peu severe y verrait bien autre chose, et dans
+la formation des idees de genre et d'espece, dans celle des idees
+abstraites, dans la notion meme des individus observes, elle demelerait
+et constaterait bien d'autres idees, fruits de l'intelligence, et qui ne
+correspondent a rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idees
+d'etre, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore
+celles de cause, d'action, etc. La encore se trouveraient des idees de
+choses non sensibles, dont la theorie de l'abstraction, telle que nous
+venons de la rappeler, ne suffirait pas a expliquer l'origine. Pour la
+production de ces idees, des philosophes ont admis une sorte d'induction
+particuliere; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idees
+de pures qualites ni de genre et d'espece, ce sont des idees abstraites
+d'une nouvelle classe, idees encore plus abstraites, c'est-a-dire encore
+plus eloignees des reelles substances individuelles, que les autres
+idees placees jusqu'ici hors du cercle des idees sensibles.
+
+Enfin, il est des choses substantielles et reelles qui, bien
+qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensee. Dieu n'est pas
+une qualite, un genre, une espece; c'est le nom et l'idee d'un etre
+determine, reel, et pourtant inaccessible aux sens. L'ame est aussi le
+nom d'un de ces etres dont l'existence individuelle peut etre concue et
+affirmee, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas
+non plus une idee abstraite, ni un genre, ni une espece, c'est un tout
+reel et meme individuel qui n'est que concu, et dont le nom exprime une
+idee beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.
+
+Il suit que les idees des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi:
+1 deg. Idees d'etres determines et substantiels, inaccessibles aux sens,
+_Dieu, une ame_, etc. 2 deg. Idees de choses inaccessibles aux sens, mais
+qui ne sont pas aussi necessairement concues comme des substances,
+_force, cause, nature, essence_, etc. 3 deg. Idees de touts dont quelques
+parties ou quelques proprietes seulement sont accessibles aux sens, _le
+ciel, l'espace, le monde_, etc. 4 deg. Idees de collections ou de touts
+partiels dont les elements individuels ne sont pas tous percus, le plus
+grand nombre en etant seulement concu, _regne inorganique, systeme des
+plantes_, etc. 5 deg. Idees des collections fondees sur une essence commune
+ou plutot idees d'essences generiques ou speciales; c'est proprement
+l'idee de genre et d'espece. 6 deg. Idees de qualites ou modes plus ou
+moins voisins ou eloignes des attributs essentiels; ce sont les idees
+abstraites proprement dites.
+
+Toutes ces idees, que la grammaire appelle indistinctement abstraites,
+sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au
+meme titre? Doivent-elles etre rangees sous le meme nom et sous la meme
+loi?
+
+Quelques philosophes l'ont pense; mais leur autorite n'est pas grande.
+Le sensualisme a toujours incline vers cette erreur; l'ideologie pure
+y tend. Cependant tous les sectateurs eclaires de l'ideologie ou du
+sensualisme s'en sont jusqu'a un certain point preserves. Celui qu'on
+leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse etre confondu
+avec eux, Aristote, n'a nie ou meconnu aucune classe d'idees de choses
+non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range
+pas toutes sur la meme ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
+que l'existence determinee, il semble avoir refuse la realite aux objets
+propres et directs des idees qui ne sont pas individuelles. Mais ces
+idees en elles-memes, il les a tenues pour reelles, pour vraies, pour
+valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part
+joue un plus grand role que dans le peripatetisme.
+
+Quatorze siecles apres lui, on a de nouveau examine le fond de ces
+idees; et d'abord on a mis hors de question les idees de substances
+invisibles, comme _Dieu, ange, ame_, et les idees de qualites proprement
+dites, de celles qui n'existent reellement que dans les sujets
+individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les
+substantifs abstraits qui y repondent. Les premieres de ces idees sont
+des etres[11], les secondes des accidents. Il est reste: 1 deg. Les idees
+de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions
+necessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs
+les plus generaux des choses, analogues aux categories ou predicaments
+des aristoteliciens. 2 deg. Les idees de certaines qualites essentielles
+qui sont la base et la condition des essences; ces idees, difficiles
+a exprimer, sont les _formes essentielles_ du peripatetisme et de la
+scolastique. 3 deg. Les idees des essences qui sont le fondement des genres
+et des especes; ce sont les universaux proprement dits. 4 deg. Les idees des
+touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et
+les especes, ou des composes determines de parties formant ensemble une
+unite de conception.
+
+[Note 11: Les premieres n'ont pas ete constamment et sans exception
+mises hors du debat, et nous voyons dans Abelard qu'une secte, observant
+que Dieu ne pouvait etre ni accident, ni espece, ni genre, ni forme,
+etc., soutenait qu'il n'etait rien. Voyez ci-apres I. III, c. ii.]
+
+Toutes ces idees ont un caractere commun: elles sont designees par des
+noms generaux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes etre appelees des
+universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait a
+la rigueur s'elever, car toutes etaient atteintes dans leur realite
+objective immediate par le principe qu'il n'y a de reel que l'individu.
+Cependant c'est sur la troisieme classe d'idees que la querelle a
+surtout eclate. Voici pourquoi. Si l'on decompose le genre ou l'espece,
+on trouve des realites incontestables, lorsqu'on arrive aux individus.
+Cependant la conception du genre ou de l'espece n'est pas celle des
+individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute realite,
+puisqu'elle comprend les individus qui sont reels, et cependant, comme
+elle n'est pas la conception meme des individus qui sont seuls reels,
+elle est la conception de quelque chose qui n'est pas reel. Ainsi les
+idees de genre et d'espece n'ont point de realite immediate, quoique
+mediatement elles soient fondees sur des realites. De la des equivoques
+et des difficultes sans nombre. Les autres idees non sensibles dont
+les objets se resolvaient moins facilement en realites, offraient un
+caractere plus evident d'abstraction; c'etaient ces idees scientifiques
+_d'etre, d'essence, de cause_, au lieu que les idees des genres et
+des especes avaient une face changeante qui piquait la curiosite et
+embarrassait la subtilite.
+
+Or donc, tandis que les universaux avaient ete assez generalement pris
+pour des conceptions formees en consequence plus ou moins eloignee
+de l'existence d'individus reels, deux opinions presque absolues
+se produisirent au moyen age. D'un cote, la doctrine de Platon,
+imparfaitement connue, qui attribuait aux idees universelles des types
+primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de
+l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres memes
+et les especes; ce fut la le realisme. D'un autre cote, la doctrine
+aristotelique, portant que la substance proprement dite est
+necessairement particuliere, et qu'il n'y a point d'existence
+universelle, quoique les universaux soient les conceptions generales
+de realites individuelles, s'exagera a ce point de ne plus meme les
+admettre a titre de conception, et outrant le principe du sensualisme,
+elle les reduisit a de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut la
+le nominalisme.
+
+Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maitre, traita de noms
+et de mots, non-seulement les genres et les especes, mais tout ce
+que l'ideologie appelle idees abstraites. Comme il n'admit que les
+individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que
+formes d'individus, les parties, en tant que n'etant pas des individus
+entiers; de sorte que pour lui des individus reels composaient des touts
+imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus reels.
+Ces exces amenerent l'exces de realisme ou tomba Guillaume de Champeaux,
+du moins au temoignage d'Abelard. Il soutint qu'une seule et meme
+essence existait dans tous les individus, dont la diversite dependait
+tout entiere de la variete des accidents. Dans cette doctrine, la
+diversite des sujets des accidents semble s'aneantir, et comme toutes
+les especes, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi
+bien que les especes, tombent sous la loi commune de la conception
+d'essence, cette doctrine, si elle a ete fidelement representee,
+aurait reduit l'univers a ces termes: unite de substance, diversite de
+phenomenes.
+
+Entre ces deux systemes absolus, Abelard crut trouver la verite en
+prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans etre neuve pour
+le fond, l'etait par quelques details et quelques expressions, et qui
+a ete tour a tour appelee le conceptualisme ou confondue avec le
+nominalisme. En effet, une analyse exacte la reduirait peut-etre
+au premier de ces systemes, lequel lui-meme penche vers le second.
+Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien determiner la
+doctrine d'Abelard; nous essaierons de le faire, apres l'avoir exposee;
+mais de son temps meme, il ne nous parait pas qu'on l'ait bien jugee, et
+comme il combattait vivement le realisme, ou plutot dans le realisme les
+essences generales, il fut compte tout simplement avec les nominalistes.
+
+Voici le jugement de deux contemporains tres-eclaires, tous deux verses
+dans les sciences de leur siecle, et dont aucun ne partageait, meme a un
+faible degre, les prejuges et les passions qui persecuterent Abelard;
+tous deux appartenaient a ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer
+les mots, le parti liberal dans l'Eglise. L'un, Othon, eveque de
+Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frederic
+Barberousse, avait etudie la dialectique a l'ecole de Paris, et il a
+excuse les opinions theologiques qu'on reprochait a Gilbert de la Porree
+d'avoir empruntees d'Abelard. L'autre, Jean de Salisbury, eveque de
+Chartres, ami des lettres, amateur tres-instruit de la dialectique, et
+qui a ecrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
+lecons d'Abelard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui
+que pour egaler les anciens il ne lui manquait que l'autorite[12]. Tous
+deux n'ont vu dans Abelard qu'un nominaliste.
+
+[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.]
+
+"Abelard," dit Othon, "eut d'abord pour precepteur un certain Rozelin
+qui, le premier de notre temps, etablit dans la logique la doctrine des
+mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour
+la doctrine des mots ou des noms, Abelard l'introduisit dans la
+theologie[13]."
+
+[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p.
+685.]
+
+Jean de Salisbury se plait a raconter l'histoire des ecoles de son temps
+et a rattacher toutes leurs pretentions et toutes leurs dissidences a
+la question des universaux; par deux fois il a expose avec detail les
+solutions diverses qu'elles en avaient donnees. Nous avons cite une
+bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un
+autre une citation plus longue et qui paraitra curieuse[14].
+
+[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.]
+
+ "Tous cependant ici veulent penetrer la nature des universaux, et
+ cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
+ s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la
+ resoudre.
+
+ "L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
+ ait aujourd'hui disparu presque entierement aveo Roscelin, son
+ auteur[15].
+
+ [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi:
+ "Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les especes
+ etaient les voix elles-memes; mais cette opinion a ete rejetee et a
+ promptement disparu avec son auteur." (L. VII, c. xii.)]
+
+ "Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y
+ ramene de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part
+ touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa
+ surprendre le peripateticien palatin, notre cher Abelard, qui a
+ laisse beaucoup de sectateurs et de temoins de cette doctrine, et
+ qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, a
+ vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la
+ lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait
+ pitie. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une
+ chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosite et qu'il
+ dise tres-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est
+ bien connu de tous ceux a qui ses ouvrages sont familiers, s'ils
+ veulent etre de bonne foi.
+
+ [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs
+ traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'epouser
+ ouvertement l'auteur ou le systeme, et qui, s'attachant aux noms
+ seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses
+ et aux conceptions." (_Id._, _ibid_.)]
+
+ "Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que
+ les genres et les especes ne sont que cela[17]. Le pretexte est pris
+ de Ciceron et de Boece, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
+ doctrine que les genres et les especes doivent etre regardes comme
+ des notions. "La notion," disent-ils, "est une connaissance de
+ chaque chose, qui resulte de la perception anterieure de sa forme
+ et qui a besoin d'etre eclaircie." Et ailleurs: "La notion est une
+ certaine intelligence et une conception simple de l'ame." Ainsi tous
+ les textes sont detournes pour que le concept ou la notion embrasse
+ l'universalite des universaux.
+
+ [Note 17: "D'autres considerent les conceptions, et affirment que
+ c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux." (_Id_.,
+ _ibid_.)]
+
+ "De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
+ nombreuses et diverses.
+
+ "Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in
+ numero est_, a l'existence numerique), conclut que la chose
+ universelle est une en nombre (existe en unite numerique) ou n'est
+ absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne
+ soient pas, des que ce dont ils sont les substantiels existe, nos
+ gens recueillent finalement les universaux pour les unir en
+ essence aux individus[18]. Dans ce systeme de la _repartition des
+ etats_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que
+ Platon est individu en tant que Platon, espece en tant qu'homme,
+ genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que
+ substance, genre supreme ou des plus generaux (_generalissimum_).
+ Cette opinion a compte quelques defenseurs, mais il y a longtemps
+ que personne ne la professe plus.
+
+ [Note 18: "Se saisissant des sensibles et autres individus, et
+ reconnaissant qu'ils ont seuls l'etre veritable, il les fait passer
+ par differents etats, au moyen desquels il constitue dans les
+ individus memes et ce qui est le plus general et ce qui est le plus
+ special (l'universel et la singulier)." (_Id., ibid_.)]
+
+ [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)]
+
+ "Celui-la soutient les idees; rival de Platon, imitateur de Bernard
+ de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espece ou genre; or,
+ l'idee est, suivant la definition de Seneque, l'exemplaire eternel
+ des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets
+ a la corruption, ni alteres par les mouvements qui meuvent les
+ individus, et qui, se succedant presque a chaque moment, les
+ font ecouler sans cesse differents d'eux-memes, ils doivent etre
+ proprement et veritablement appeles les universaux. En effet, les
+ choses individuelles sont jugees indignes de l'attribution d'un nom
+ substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent meme
+ pas l'appellation, car elles changent tellement de qualites, de
+ temps, de lieux et de proprietes de mille sortes, que toute leur
+ existence parait, non un etat durable, mais une transition mobile.
+ Nous appelons etre, dit Boece, ce qui ni n'augmente par la tension
+ ni ne diminue par la retraction, mais se conserve toujours soutenu
+ par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantites, les
+ qualites, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et
+ tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps.
+ Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent
+ immutables dans leur nature; ainsi les especes des choses demeurent
+ les memes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui
+ coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que
+ c'est le meme fleuve, d'ou ce mot de Seneque, etranger pourtant a ce
+ sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le meme
+ fleuve._ Or ces idees, c'est-a-dire les formes exemplaires, sont les
+ raisons (definitions) primitives des choses, elles ne recoivent ni
+ accroissement ni diminution; stables et perpetuelles, tout le monde
+ corporel perirait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier
+ des choses corporelles subsiste dans ces idees, et ainsi que me
+ semble l'etablir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme
+ elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles
+ perissent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce
+ que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des
+ philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boece et
+ beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus eloigne du
+ sentiment d'Aristote, car lui-meme, on le voit clairement par ses
+ livres, est tres-souvent contraire a ce systeme. Bernard de Chartres
+ et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord
+ entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard
+ et qu'ils ont travaille vainement pour reconcilier des morts qui
+ toute leur vie se sont contredits.
+
+ "Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
+ Gilbert, eveque de Poitiers, l'universalite aux formes natives, et
+ il s'evertue pour expliquer leur uniformite[20]. Or la forme native
+ est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrete pas dans
+ l'esprit de Dieu, mais elle est inherente aux choses creees; elle
+ s'appelle en grec [Grec: eidos], etant a l'idee ce que l'exemple est
+ a l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est concue
+ insensible par l'esprit, singuliere aussi dans les singuliers, mais
+ universelle dans tous.
+
+ [Note 20: "Il en est qui, a la maniere des mathematiciens,
+ abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
+ universaux." (_Id., ibid._.)]
+
+ [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement
+ _exemplum originale_.]
+
+ "Il y en a un qui, avec Joslen, eveque de Soissons, attribue
+ l'universalite aux choses rassemblees en une et la refuse aux
+ individus. Mais quand de la il en a fallu venir a l'explication des
+ autorites, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de
+ passages, supporter la grimace du texte indigne.
+
+ "Il est quelqu'un enfin qui appelle a son aide une nouvelle langue,
+ faute d'etre assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
+ parle de genres et d'especes, tantot il dit qu'il faut entendre
+ par la des choses universelles, tantot il explique que ce sont les
+ _manieres_ des choses. Ou a-t-il trouve ce nom? Dans quel auteur
+ cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou
+ dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici
+ ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses
+ de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs repugne a
+ recevoir ce nom de _maniere_. Et ce nom, l'interpretation ne le peut
+ ramener qu'a ces deux sens: la maniere est ou le nombre des choses
+ ou l'etat permanent de la chose.
+
+ "Et il ne manque pas de gens qui ne considerent que les etats des
+ choses et disent que les etats sont les genres et les especes."
+
+Cette exposition des systemes est interessante, quoique l'on put en
+contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de demontrer les
+titres des partisans de Joslen, ou meme de ceux de Gautier de Mortagne,
+si leurs opinions sont bien rendues, a se voir classer parmi les
+realistes, les uns n'admettant d'universalite que la totalite
+collective, les autres reunissant dans chaque individu tous les
+caracteres et tous les degres de generalite et de particularite. De
+meme, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
+d'Abelard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le
+premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siecle, placant
+entre le conceptualisme que lui-meme professait et le nominalisme
+de Roscelin, Abelard le Palatin, assigne au dernier une doctrine
+intermediaire qui, procedant de l'un et conduisant a l'autre, a pu etre
+successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des
+historiens posterieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la
+doctrine d'Abelard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'ecartait un peu
+de son hypothese_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
+l'hypothese meme d'Abelard et sont parvenus a l'en faire passer pour le
+createur.
+
+[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real.
+init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)]
+
+[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales
+dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.]
+
+Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abelard a
+ete juge du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne
+s'est distingue d'eux qu'en ce qu'il imputait a l'oraison ce qu'ils
+attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le
+meme auteur, seduit Abelard que parce qu'elle etait la plus facile a
+comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idee puerile, une
+doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravite de philosophe_,
+et, suivant le precepte de saint Augustin, il sacrifiait au desir de
+se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons
+que cette fois il n'y aurait pas reussi avec nous, et la nuance de
+nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On
+verra dans l'expose donne par lui-meme si ses sentiments ont ete bien
+fidelement representes; lui aussi il a enumere et discute tous les
+systemes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint
+lui-meme autrement que ses peintres; mais il n'est pas tres-facile a
+reconnaitre.
+
+[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.]
+
+[Note 25: Aucun auteur n'avait encore reussi a s'expliquer les
+expressions de Jean de Salisbury, et a bien saisir la distinction qu'il
+met entre Abelard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_,
+t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c.
+iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la meme incertitude, sans
+le manuscrit que nous analysons au chapitre x.]
+
+Ses traits ont deja ete esquisses. En parlant de la division, il nous a
+dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et la, ce qu'il
+pensait n'etait pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a
+profondement distingue l'intelligence de la sensation, et attribuant a
+la premiere la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions
+qu'une image, il a montre l'intelligence suscitee et secondee par les
+sens, mais produisant spontanement ses idees qui, pour etre valables,
+n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter a des realites
+individuelles. Les universaux, pour etre les notions de quelque chose de
+plus et d'autre que les realites individuelles, ne sont donc des idees
+ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent etre valables et
+solides, sans supposer des essences generales dont la conception est
+toujours equivoque et gratuite. La, il s'est montre conceptualiste, mais
+sans trace de scepticisme: il n'a donc pas ete vrai nominaliste.
+
+Voici maintenant un traite special sur la question. Il est dans nos
+mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et
+Speciebus_[26]. Je suis porte a croire que ce titre n'est pas le
+veritable, ou qu'il n'indique pas completement le sujet de l'ouvrage,
+qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept
+premieres pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un debris
+d'une portion d'ouvrage dirigee contre la doctrine de Roscelin sur le
+tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre
+traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit recemment publie nous
+apprend, ce que temoignait deja plus d'un passage de la Dialectique,
+que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) etaient
+defendues par Abelard contre les atteintes du nominalisme, et ce
+fragment, redige par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
+passages recueillis litteralement a ses lecons, ou extraits de ses
+ecrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les
+bibliotheques un peu riches en manuscrits de l'epoque, nous valussent le
+traite entier ou quelque edition d'un autre traite sur la question qui
+avait le plus exerce son esprit et signale son enseignement. On verra
+que nous avons pu nous-meme consulter sur ce sujet un manuscrit
+d'Abelard que ne mentionne aucun catalogue.
+
+[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et
+Speciebus._ Ouvr. ined., p. 507-550. M. Cousin, qui a publie ce morceau
+precieux et inconnu, l'a decouvert a la bibliotheque du Roi dans un
+manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Pres. (Introd., p. xiv et
+xviii.)]
+
+[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.]
+
+Mais enfin, comme les genres et les especes sont l'origine et le fond
+veritable de la question, et comme nous possedons sur ce point un
+fragment etendu, etudions-le d'abord dans tous ses details. Il commence
+ainsi[28]:
+
+[Note 28: Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.]
+
+ "Sur les genres et les especes, les opinions sont differentes. Les
+ uns, en effet, affirment que les genres et les especes ne sont que
+ les mots, lesquels sont generaux ou particuliers, et ils ne leur
+ assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire,
+ disent qu'il y a des choses generales et des choses speciales,
+ d'universelles et de particulieres, mais ceux-ci memes se divisent
+ entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les
+ individus) sont especes et genres, genres subalternes et genres
+ generalissimes (predicaments), consideres de telle ou telle facon;
+ d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles
+ qu'ils croient etre tout entieres essentiellement dans chaque
+ individu."
+
+Ce bref expose separe d'abord le nominalisme et le realisme, puis
+dans le realisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que
+des individus, voit dans les individus des universaux consideres et
+restreints d'une certaine maniere et plus ou moins particularises;
+c'est l'opinion que Jean de Salisbury prete aux partisans de Gautier
+de Mortagne. L'autre admet, independamment des individus, des essences
+universelles qui resident entierement en chacun d'eux, et c'est
+l'opinion, l'opinion premiere et fonciere de Guillaume de Champeaux.
+
+Abelard entreprend l'examen de ces opinions, en commencant par la
+derniere, dont il donne le developpement.
+
+ "De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
+ subsister, et d'abord enquerons-nous de cette pensee qui se pose
+ ainsi: l'homme est une certaine espece, chose essentiellement une, a
+ laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
+ meme espece ou chose est de la meme maniere _informee_ par les
+ formes qui font Platon et les autres individus de l'espece homme. Il
+ n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matiere
+ pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en meme temps
+ _informe_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensee, on
+ l'applique des especes aux individus et des genres aux especes.
+
+ "Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
+ meme temps a Rome et a Athenes? En effet, ou est Socrate, la est
+ aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantite recu la forme
+ de la _socratite_, car tout ce que recoit la chose universelle elle
+ le garde dans toute sa quantite[29]. Si donc la chose universelle
+ affectee tout entiere de la _socratite_ est dans le meme temps a
+ Rome tout entiere en Platon, il est impossible que dans le meme
+ temps n'y soit pas la _socratite_, qui contenait l'essence tout
+ entiere; or, partout ou la _socratite_, est dans un homme, la est
+ Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable
+ n'a rien a opposer a cela[30].
+
+ [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
+ aussi M. Cousin l'a-t-il attaquee, et il a fait remarquer que plus
+ d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
+ mais successivement, et en etant tout entiere dans chacune de ses
+ manifestations, ne pas les garder a toujours ni s'identifier avec
+ elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
+ contraire une individualite rigoureuse, et ses manifestations ou
+ modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abelard:
+ "L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans
+ sa totalite tout ce qu'elle recoit," est vraie hypothetiquement,
+ c'est-a-dire dans l'hypothese de Guillaume de Champeaux, et si
+ l'essence universelle est integralement dans chaque individu. Elle
+ devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espece n'est pas
+ identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus
+ la, suivant Abelard, la supposition du realisme absolu. (Cousin,
+ Introd., p. cxxxvi.)]
+
+ [Note 30: Aristote en juge comme Abelard: "Il est impossible, selon
+ nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et
+ d'abord, la substance premiere d'un individu, c'est celle qui lui
+ est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
+ au contraire, est commun a plusieurs etres; car ce qu'on nomme
+ universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
+ d'etres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
+ tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
+ cela n'est pas possible. Mais si l'universel etait la substance d'un
+ individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unite
+ de substance et l'unite d'essence constituent l'unite d'etre.
+ D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
+ sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet."
+ (_Metaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)]
+
+ "Autre consequence. La sante et la maladie ont leur fondement dans
+ le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
+ seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
+ affecte de maladie, ce tout, puisqu'il recoit dans toute sa quantite
+ tout ce qu'il recoit, n'est nulle part au meme moment sans la
+ maladie; or ce meme tout est dans Platon, il devrait donc y etre
+ malade, mais il ne l'y est pas. De meme pour la blancheur et la
+ noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas echapper
+ en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
+ accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
+ dans l'interieur[31]. Ceux-la ne font pas attention a l'universalite
+ qui pretendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans
+ l'universalite, quoique malade dans l'inferieur, ils n'entendent
+ point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient
+ l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la
+ singularite; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalite,
+ c'est-a-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent,
+ des qu'il est malade dans l'inferieur, l'animal universel et
+ l'animal dans l'inferieur etant une meme chose[32].
+
+ [Note 31: L'interieur dit le degre metaphysique immediatement
+ au-dessous du precedent; l'inferieur du genre, c'est l'espece. Ici,
+ c'est l'homme et l'homme individuel.]
+
+ [Note 32: Un meme, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence
+ universelle est un universel reel (_Illud universale_) ou _un meme_
+ (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est
+ diversifie que par les formes auxquelles il est combine. Il faut se
+ familiariser avec cette expression.]
+
+ "Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
+ qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant:
+ l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent
+ que ce qui est universel ne lui confere pas la maladie; c'est comme
+ s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car
+ ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en
+ disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire:
+ retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est
+ Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de meme, si vous
+ retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est
+ malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux
+ fois _en tant que_ de la maniere suivante: _en tant qu'_il est
+ universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel.
+
+ "S'ils ont recours a la ressource de l'etat[33] et qu'ils disent:
+ l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'etat
+ universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots:
+ _dans l'etat universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident?
+ Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet
+ accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou
+ d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal
+ n'est pas malade dans une substance autre que lui-meme; si de la
+ substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas
+ malade dans l'etat universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la
+ maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge.
+
+ [Note 33: C'est la proprement le mot introduit, suivant Jean de
+ Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel
+ ou individuel etait une meme substance a differents etats ou a
+ differents degres; au fond, cette doctrine abandonnait le realisme;
+ mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en
+ mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans
+ l'individu.]
+
+ "De meme, toute difference qui advient au genre le plus prochain
+ constitue l'espece, ainsi fait la rationnalite dans l'animal.
+ Aussitot, en effet, que la rationnalite touche cette nature, celle
+ d'animal, aussitot l'espece est produite, et la rationnalite trouve
+ en elle son fondement.
+
+ Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le
+ genre recoit, il le recoit dans toute sa quantite; mais de la meme
+ maniere, l'_irrationnalite_ affecte en meme temps l'animal tout
+ entier; ainsi deux opposes sont dans un meme de la meme maniere
+ (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point
+ inconvenant[34] que deux opposes soient dans un meme universel,
+ parce qu'a cela Porphyre se recrie, niant que dans un meme universel
+ soient des opposes: _Il n'a pas ces opposes_, dit-il en parlant du
+ genre, _car il aurait simultanement des opposes dans un meme_. Et a
+ cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera
+ quelque chose, ni les opposes ne sont en un meme_[35]. Et qu'ils ne
+ croient pas se sauver en disant que la Porphyre ne tient pas pour
+ absurde que deux opposes soient dans un meme, pourvu qu'ils ne
+ soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils
+ sont[36]. Sur ce pied-la, il ne serait pas contradictoire que le
+ blanc et le noir fussent dans un meme, puisqu'ils ne le constituent
+ pas.
+
+ [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui repugne ou
+ ce qui est contradictoire, l'absurde logique.]
+
+ [Note 35: En traitant de la difference, Porphyre dit qu'elle est ce
+ dont l'espece surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
+ (espece) ait de plus que l'animal la rationnalite; car si l'animal
+ avait la rationalite, que resterait-il pour en distinguer l'espece?
+ il faudrait que l'animal eut egalement l'irrationnalite, puisqu'il y
+ a des especes sans raison, c'est-a-dire que l'animal aurait toutes
+ les differences a la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
+ simultanement d'opposees. Et Porphyre ajoute: "Nec enim omnes
+ oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas," et plus bas:
+ "Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita
+ erunt." C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule
+ version de Porphyre que nous croyons qu'Abelard ait eue sous les
+ yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant
+ il cite les deux passages en des termes un peu differents, et qui
+ traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas
+ antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena.......
+ oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto
+ estai.] (_Isag._, III.)]
+
+ [Note 36: Porphyre dit en effet au meme endroit: "_Potestate quidem
+ habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le meme a
+ bien toutes les differences en puissance, mais aucune en acte;"
+ c'est-a-dire que l'animal peut etre l'animal sans raison comme
+ l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait etre actuellement l'un
+ et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'etre le
+ genre. C'est bien en effet de la difference constitutive que parle
+ ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abelard n'en est pas moins
+ plausible.]
+
+ "Il y a plus de simplicite dans ce que disent quelques-uns, que les
+ differences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
+ dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert
+ a soi-meme de sujet[37]. Mais je reponds que l'espece a ete faite
+ du genre et de la difference substantielle, et comme dans la statue
+ l'airain est la matiere et la figure est la forme, de meme le genre
+ est la matiere de l'espece, dont la difference est la forme. C'est
+ la la matiere qui recoit la forme. Ainsi, dans l'espece constituee,
+ le genre soutient la forme, car une fois constituee, l'espece
+ est composee de matiere et de forme, c'est-a-dire de genre et de
+ difference; et ainsi nous revenons au meme point, et la difference a
+ son fondement dans le genre.
+
+ [Note 37: Il faut ajouter pour eclaircir la these: "Et le genre
+ n'est point le sujet fondamental de la difference, car il serait
+ l'espece; donc, n'etant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
+ _per se_."]
+
+ "Mais ils disent: la rationnalite a bien son fondement dans la
+ chair, qui est un genre en dehors de l'espece et non un genre de
+ l'espece homme. Ils admettent donc deux impossibilites: la premiere,
+ c'est que le genre soit hors de l'espece et de ses individus, malgre
+ ce que dit Boece: _La similitude des especes diverses, laquelle ne
+ peut etre que dans les especes et leurs individus, constitue le
+ genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans
+ l'espece, et que la meme chose au meme moment soit le genre hors de
+ l'espece, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement
+ le genre."
+
+ [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice
+ de l'objection est de substituer le corps a l'animal et la chair au
+ corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est
+ pas le genre de l'espece homme, et la chair est une espece du corps.
+ De cette maniere, l'homme etant la raison incarnee et non plus
+ l'animal rationnel, n'est plus une espece composee de la difference
+ pour forme et du genre pour matiere. Abelard n'a pas de peine a
+ montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux regles
+ de l'art.]
+
+ "De plus, si la forme a son fondement dans l'espece (et elle
+ l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalite
+ etait l'humanite meme, en dehors de l'espece composee alors
+ d'humanite et d'animalite), elle a son fondement dans une chose
+ constituee d'elle-meme et du genre, et c'est ainsi le constitue
+ meme qui sert de fondement au constituant; d'ou il suivrait que
+ l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en
+ effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et
+ disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de
+ separer la rationnalite et l'homme, la rationnalite etant renfermee
+ dans l'homme?
+
+ "La rationnalite est quelque chose, elle doit donc etre contenue
+ dans un des membres de la grande division d'Aristote: "Les choses ou
+ sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un
+ sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
+ sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
+ sujet[39]." Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un
+ sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalite est dite d'un
+ sujet, quand on dit _cette rationnalite_; elle est dans un sujet,
+ qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet,
+ _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui
+ soit impossible de subsister sans ce sujet meme:_ car c'est ainsi
+ qu'Aristote definit _etre dans un sujet_; mais elle est partie
+ formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher
+ un sujet dont elle ne soit point partie.
+
+ [Note 39: C'est la grande division des choses etablie au
+ commencement des Categories d'Aristote, II, et dans Boece, _In
+ Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquee
+ dans Abelard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble
+ prouver que nous n'avons pas un ouvrage acheve, mais le canevas d'un
+ ouvrage, ou un memorial d'arguments sur la question.]
+
+ "Mais, diront-ils, la rationnalite est dans l'homme comme dans un
+ sujet, et elle n'est pas en lui comme partie integrale; c'est la
+ seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
+ dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
+ comme partie integrale. S'ils disent que la derniere partie de la
+ definition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit
+ impossible de subsister sans ce sujet meme_, vu qu'il est possible
+ que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inferieurs, non
+ pas actuellement, bien entendu, mais en general; dites-leur la
+ meme chose de la rationnalite, car, suivant eux, quand meme la
+ rationnalite ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
+
+Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalite est dans le sujet homme
+comme une partie qui en peut etre separee, qu'est-ce que le sujet homme
+separe de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle
+en est partie formelle et non integrale, on peut repondre qu'alors
+l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie
+integrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il?
+Si l'on dit que l'animal ne peut etre dans le sujet homme comme la
+rationnalite, parce qu'il est possible de l'en separer sans qu'il cesse
+de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
+font de la rationnalite une essence subsistante n'en doivent-ils pas
+dire la meme chose? Il faut donc admettre que la rationnalite et
+l'animalite sont dans le sujet homme de la meme maniere et sont
+egalement necessaires pour le constituer, et que la rationnalite n'est
+pas plus que l'animalite une essence subsistante en dehors de l'animal
+humain.
+
+L'extrait qu'on vient de lire contient une polemique assez vive contre
+la theorie generale de l'existence propre des essences generiques ou
+speciales, distinctes des individus et cependant residant identiquement
+et integralement dans les individus. La pensee principale d'Abelard,
+c'est que cette theorie etablit, entre les elements constituants des
+etres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie
+logique; ils ne sont plus, en effet, matiere et forme, genre et
+difference. Ou bien il faut admettre des essences hierarchiques, entre
+lesquelles, du moment qu'on les tient pour reelles et subsistantes,
+on ne sait plus quelles relations assigner, car ou est le rapport
+ontologique possible entre une substance universelle et une substance
+individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'etre proprement dit qu'aux
+substances universelles et reduire les differences tant specifiques
+qu'individuelles a de simples accidents, et c'est encore une extremite
+incompatible avec la nature des etres. Mais la theorie peut prendre
+encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abelard en
+parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les
+divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une
+idee a une autre idee, d'une objection a une reponse, et quelquefois il
+ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le developpe
+avec complaisance. Son ouvrage ressemble a un recueil de notes destinees
+a l'enseignement ou a la controverse.
+
+Trois objections detachees qui ne rentrent pas dans l'argumentation
+precedente, s'offrent encore a lui, et il les pose brievement en ces
+termes:
+
+ 1 deg. Tout _materiel_ est constitue completement par sa forme et sa
+ matiere; or la matiere de Socrate est l'espece homme, la forme est
+ la _socratite_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate
+ est aussi compose d'elements, tout corps etant compose des quatre
+ elements; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les
+ elements viennent se reunir dans Socrate, car ou ce sera la matiere,
+ ou une partie de la matiere, ou la forme, ou une partie de la forme.
+ Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas
+ comment ce peut etre la. Quoique la maison soit constituee par le
+ mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en
+ composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut etre en
+ effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties
+ de la maison.
+
+ 2 deg. Les genres et les especes, etant des choses, sont ou createur ou
+ creature: s'ils sont crees, le createur a ete avant la creature;
+ ainsi Dieu a ete avant la justice et la force, qui sont sans aucun
+ doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait ete avant
+ d'etre juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division
+ de createur et creature n'est pas complete, ils preferent celle
+ d'engendre et d'inengendre[40]. Soit, et alors les universaux sont
+ dits inengendres et partant coeternels, auquel cas, chose criminelle
+ a dire, l'ame ne serait point soumise a Dieu, etant coeternelle a
+ Dieu et n'ayant ni origine ni createur. Socrate est compose de deux
+ coeternels a Dieu; toute creation n'est qu'une conjonction nouvelle,
+ car la matiere et la forme sont deux universaux, et en cette qualite
+ elles sont coeternelles a Dieu. La faussete est manifeste.
+
+ [Note 40: La division de toutes choses en createur et creature
+ etait fort connue, et avait ete mise en valeur par Scot Erigene. En
+ l'employant contre le realisme, comme en lui donnant la forme de
+ la division en engendre et inengendre, Abelard argumente contre le
+ systeme des idees eternelles, et par consequent contre Bernard de
+ Chartres et au fond contre le platonisme.]
+
+ 3 deg. Enfin il me vient encore cette objection: c'est une meme essence
+ (l'essence _animalite_) qui fait, avec la rationnalite, l'homme,
+ avec l'irrationnalite, l'ane; comment se fait-il que d'une seule
+ essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que
+ le blanc et le noir fussent a la fois dans le meme doigt, cela ne
+ ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
+ concilier avec cette folie, et nous les developperions en objection,
+ si l'on n'en avait dit assez.
+
+Jusqu'ici, Abelard n'a combattu que la theorie des essences universelles
+residant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui,
+suivant son recit, dominait dans l'ecole episcopale de la Cite,
+lorsqu'il y parut a son tour et contraignit Guillaume de Champeaux a se
+retracter. Voici les termes dont il se sert:
+
+ "Mon precepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant change son
+ ancien habit, se convertit a l'ordre des clercs reguliers... Mais sa
+ conversion ne le fit renoncer ni a la ville de Paris, ni a l'etude
+ habituelle de la philosophie. Dans le monastere meme ou il s'etait
+ transporte pour cause de religion, il tint immediatement ecole a
+ sa maniere accoutumee. Alors moi, revenu a lui pour l'entendre
+ professer la rhetorique, entre autres essais de discussion, je
+ le forcai, par les arguments de controverse les plus evidents, a
+ changer ou plutot a detruire son ancienne doctrine des universaux.
+ Son systeme touchant la communaute des universaux etait d'etablir
+ que la chose totale et identique residait essentiellement et
+ simultanement dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y
+ trouvait aucune diversite dans l'essence, mais seulement une variete
+ causee par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda
+ cette doctrine: il dit desormais que la chose identique l'etait,
+ non pas essentiellement, mais indifferemment, et comme c'est sur ce
+ point des universaux que s'eleve toujours la question capitale entre
+ les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrige ou plutot
+ forcement abandonne sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel
+ delaissement qu'a peine l'admit-on depuis lors a professer la
+ dialectique, comme si la totalite de l'art consistait dans cette
+ question des universaux[41]."
+
+[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.]
+
+La dialectique d'Abelard est le commentaire de ce recit. Nous venons d'y
+lire le resume de l'argumentation par laquelle il forca Guillaume de
+Champeaux a modifier sa these. Il va le poursuivre maintenant dans
+sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de
+l'indifference, _sententia de indifferentia_, et qu'au debut il a
+representee comme n'admettant dans les individus que des universaux
+differemment consideres. On va voir comment il l'a developpee; ici nous
+analysons au lieu de traduire[42].
+
+[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.]
+
+Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu differemment
+considere est et l'espece, et le genre, et ce qu'il y a de plus general
+(genre supreme). Socrate, quant a sa nature accessible aux sens, est un
+individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier
+dans aucun autre homme. La _socratite_ ne donne pas un autre homme que
+Socrate. Mais l'idee de Socrate ne contient pas toujours tout ce
+que designe ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne
+considere en lui que ce qui caracterise l'homme, savoir l'animal
+rationnel mortel, et voila l'espece. Car c'est un nom qui peut etre
+attribue a des etres, divers quant a l'existence, les memes quant a la
+nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces
+mots: c'est un predicable de plusieurs en _quiddite_ de meme etat;
+_predicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de
+plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numeriquement differentes; _en
+quiddite_ (_in quid_), comme predicat ou attribut essentiel; _d'un meme
+etat_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le meme
+degre de l'echelle ontologique[43].
+
+[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idees de Gautier de Mortagne;
+mais il parait qu'elles n'etaient qu'une traduction du systeme modifie
+ou du second systeme de Guillaume de Champeaux dont la subtilite etait
+tres-inventive.]
+
+Puis, si l'intelligence ecarte la rationnalite, et ne considere que ce
+que designe le mot _animal_, Socrate _en cet etat_ devient genre. Enfin,
+si delaissant toutes formes, nous ne considerons en Socrate que la
+substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus
+general, ou generalissime, pur predicament. Et comme vous pourriez
+objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas
+plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque
+l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme
+Socrate lui-meme; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en
+tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un
+autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se
+retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est
+homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui,
+c'est-a-dire, en meme essence que lui. On peut raisonner de meme de
+l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se
+retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant
+que l'on considere l'individu d'une maniere on d'une autre,
+c'est precisement ce qu'on appelle le _non-different_ ou plutot
+l'_indifferent_ (_indifferens_).
+
+Cette doctrine de l'indifference se refute par l'autorite et par la
+raison.
+
+L'autorite, c'est Porphyre. Il dit: "Les choses les plus generales sont
+au nombre de dix; les plus speciales sont en un certain nombre, mais
+non pas infini; les individus sont en nombre infini[44]." Or, dans le
+systeme en question, les individus, en tant que substances, sont les
+choses les plus generales et cessent d'etre en nombre infini.
+
+[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.]
+
+On repond precisement par la non-difference. Oui, dit-on, les genres les
+plus generaux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-a-dire que
+les genres les plus generaux comprennent des essences en nombre infini.
+Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de
+commun, de non-different, d'indifferent, et alors elles ne sont plus que
+dix, les dix genres les plus generaux: ce qu'on exprime en disant que
+ces memes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix
+par l'indifference. Par exemple, autant d'individus de substance, autant
+de substances et par consequent autant de genres les plus generaux;
+et cependant tous ces individus se reduisent a un seul genre le plus
+general, la substance, parce que sous ce rapport ils ne different point,
+_indifferentia sunt_.
+
+Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature
+est l'espece, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se
+dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature a Platon? L'homme
+de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas
+Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus
+sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun?
+
+[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.]
+
+On vous repondra, en recourant a l'indifference (_ad indifferentiam
+currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_)
+Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
+l'essence indifferente de l'homme, et par consequent de tous les hommes.
+Ainsi, comme essence indifferente, Socrate est Platon.
+
+Mais voici toujours Porphyre: "Le genre est ce qui s'affirme de
+plusieurs differents en espece, l'espece ce qui s'affirme de plusieurs
+differents en nombre[46]." Et alors, comme Socrate, _en l'etat_
+d'animal, est un genre, il est inherent a plusieurs especes differentes;
+en l'etat d'homme, il est une espece, et il appartient a plusieurs qui
+different numeriquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme
+qui est Socrate, soit inherent a un autre que lui-meme?
+
+[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.]
+
+Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun etat, c'est-a-dire a
+quelque degre ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_
+a personne qu'a lui; mais que dans l'etat d'homme, c'est-a-dire
+considere comme espece _homme_, on peut dire qu'il est inherent a
+plusieurs, parce que plusieurs lui sont inherents, comme non differents
+de lui, comme indifferents. De meme, si on le prend comme animal. Ici on
+se heurte contre l'autorite de Boece: "L'espece n'est pas autre
+chose qu'une pensee collective qui se recueille de la ressemblance
+substantielle d'individus qui different numeriquement. Le genre est une
+pensee tiree de la ressemblance des especes[47]." Or, ceci ne s'accorde
+pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espece
+qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'etant pas dans plusieurs; et de
+meme pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate
+comme homme se recueille et de soi-meme et de Platon et des autres; que
+tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-meme? mais cela
+est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus
+ou les autres especes; c'est l'inverse. "Les genres et les especes ne
+sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boece[48], mais sont la
+collection ou la conception commune qu'opere l'intelligence de tous les
+individus." Dire que Socrate comme homme est une espece, c'est donc dire
+que l'espece est la collection d'un individu.
+
+[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.]
+
+[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.]
+
+Apres l'autorite, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant
+qu'homme, est une espece, on peut dire de Socrate: "Cet homme est une
+espece; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espece." Le
+syllogisme est regulier[49].
+
+[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la premiere ligure
+(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)]
+
+ "J'argumente. 1 deg. Si Socrate est une espece, Socrate est un
+ universel; 2 deg. s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3 deg.
+ s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On resistera a
+ la seconde consequence, car dans ce systeme tout universel est un
+ singulier, tout singulier est un universel diversement considere. Je
+ reponds: La substance est ou universelle ou singuliere. C'est la, je
+ pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50].
+ Or, comme dit Boece dans le livre _des Divisions_, "celles-ci ont
+ cette regle commune que tout ce qui est ainsi divise doit l'etre
+ en opposes[51]." En sorte que si nous divisons le sujet par les
+ accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont
+ blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais
+ _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres
+ ni noirs ni blancs_. Voici, d'apres cela, comment il faudrait s'y
+ prendre pour nier que cette division "Toute substance est ou
+ universelle ou singuliere," soit suivant l'accident: il faudrait
+ dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier
+ qu'entre blanc et doux.
+
+[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.]
+
+[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.]
+
+ "Ils disent, eux, que Boece n'a point parle de toutes les divisions
+ suivant l'accident, mais des regulieres; si vous leur demandez
+ quelles sont les regulieres, ils repondent: celles auxquelles
+ la regle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque
+ l'autorite dit si clairement, en parlant des divisions selon
+ l'accident: _Celles-ci ont toutes cette regle commune_, etc., ils
+ pretendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais
+ ils ne tiendront pas la, car la-dessus precisement, sur l'universel
+ et le singulier, l'autorite les contredit: aucun universel n'est
+ singulier et aucun singulier n'est universel. Boece, en parlant de
+ cette division: "La substance est ou universelle gu singuliere,"
+ dit dans son commentaire sur les Categories: "Il ne se peut que
+ l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle
+ de l'accident... ni la particularite, ni l'universalite ne passent
+ l'une dans l'autre, car l'universalite peut etre affirmee de
+ la particularite, comme animal de Socrate ou de Platon, et la
+ particularite accepte l'attribution d'universalite, mais non en
+ sorte que l'universalite devienne particularite, ni que ce qui
+ est particulier devienne universalite[52]." _Universalite_ et
+ _particularite_, ces noms sont pris pour l'universel et le
+ particulier, les exemples nous l'apprennent, temoin celui d'animal
+ et de Socrate. A ceci, rien ne peut etre oppose de raisonnable.
+
+[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.]
+
+ "Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
+ Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et
+ reciproquement; mais quand il est universel, le singulier est
+ universel, et reciproquement." Contre cela, voici les paroles que je
+ dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ parait avoir ce sens:
+ aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant
+ universel; ce qui est consequemment faux, car Socrate demeurant
+ Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore
+ avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularite ne confere
+ a aucun singulier d'etre universel, ou bien elle enleve a l'homme
+ singulier l'universalite; ce qui est completement faux entre Socrate
+ et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et
+ n'interdit a aucun singulier d'etre quelque chose d'universel,
+ puisque, suivant eux, tout singulier est universel.
+
+ "De meme, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate,
+ c'est-a-dire dans toute la propriete qui lui vaut d'etre designe par
+ le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-a-dire
+ en toute cette propriete que designent ces mots _c'est un homme_;
+ voila qui est encore faux, car Socrate designe l'homme socratique,
+ et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_.
+
+ "Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriete qui motive
+ la designation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que
+ signifie homme, que pourront-ils conclure de la?... Qu'un autre se
+ charge d'en juger."
+
+D'apres le principe de Porphyre que l'espece est composee du genre et
+de la difference substantielle, comme la statue de l'airain et de la
+figure, la matiere, ainsi que la difference, est une partie de l'espece.
+L'espece elle-meme en est le tout definitif. Ces deux parties sont donc
+correlatives, et opposees l'une a l'autre; et comme un pere n'est pas le
+pere de soi-meme, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose
+que lui-meme, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas
+d'elle-meme, mais du tout qui n'est pas elle.
+
+Mais si l'homme et sa matiere ne font qu'un (ce qui arrive dans
+la doctrine ici combattue; la ou l'espece meme n'est que le genre
+diversement considere, l'espece homme n'est essentiellement que le genre
+animal), si, l'espece etant un tout compose de sa matiere et de sa
+difference, l'espece _homme_ ne fait qu'un avec sa matiere _animal_,
+l'espece sera un tout compose de lui-meme et d'un autre, ce qui est
+impossible. En d'autres termes, si l'espece homme et l'animal, son
+genre, ne font qu'un meme, comme tout genre est inherent a son espece,
+le meme est inherent au meme, ce qui ne peut etre. Que ce qui est soi
+puisse etre inherent a soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit
+Boece[53].
+
+[Note 53: "Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro
+primo." (P. 769.) Voila une preuve qu'Abelard connaissait le commentaire
+de Boece sur les Topiques de Ciceron.]
+
+De cette discussion du realisme, il resulte que les choses generales ne
+sont pas, a proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des
+choses, il semble, d'apres une antithese fort usitee, qu'elles sont des
+mots. On concoit donc que pour avoir conteste aux choses generales
+leur realite, Abelard ait ete accuse d'avoir soutenu le nominalisme.
+L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la
+doctrine ainsi appelee dans l'histoire. Il faut distinguer en effet
+entre ceux qui, par forme de refutation et pour convaincre leurs
+adversaires d'erreur, disent aux ennemis du realisme que, si les
+universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et
+ceux qui etablissent volontairement et dogmatiquement que les universaux
+sont et doivent etre des noms. L'allegation des premiers est une
+critique, une consequence extreme tournee a crime, une accusation. Celle
+des seconds est une doctrine avouee. Les premiers entendent que les
+choses qui ne sont que des idees ne sont que des mots, des sons de la
+voix. Les seconds pretendent que les universaux ne sont pas meme des
+idees, mais des mots sans idees, des noms sans objet meme intellectuel.
+Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait ete negligee,
+doit etre presente a qui veut bien apprecier les opinions et les hommes
+que cette controverse a mis en scene. Ainsi, il est bien permis de
+soutenir encore qu'Abelard a ete nominaliste, si l'on entend par la que
+du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de
+distance qu'on ne veut pas s'y arreter; mais il serait historiquement
+faux de dire que la doctrine d'Abelard ait ete le nominalisme, et qu'il
+n'ait fait que repeter Roscelin. C'est a peu pres ainsi qu'on pretend
+quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que des
+qu'un homme est gallican il est janseniste, et des qu'il est janseniste,
+protestant. Et cependant il y aurait mensonge a pretendre que le
+gallicanisme, le jansenisme, et le protestantisme ne soient pas des
+doctrines et des sectes profondement distinctes.
+
+Attendons-nous donc a voir Abelard, abandonnant le realisme comme
+vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54].
+
+[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.]
+
+ "Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les especes
+ ne soient que des mots universels et particuliers, predicats ou
+ sujets, et non pas des choses.
+
+ "Il faut d'abord citer l'autorite qui affirme quo ce sont des
+ choses. L'espece," avons-nous vu dans Boece[55], "n'est qu'une
+ pensee recueillie de la similitude substantielle d'individus
+ numeriquement dissemblables; le genre est une pensee recueillie de
+ la similitude des especes." Or, qu'il regarde ces similitudes comme
+ des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on
+ disant: "Il y a de telles _choses_ dans les etres corporels et
+ dans les sensibles; l'intelligence en concoit au dela des objets
+ sensibles[56]." Le meme Boece dit encore: "Puisque les premiers
+ genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait necessairement
+ que ce fut aussi le nombre des mots simples qui se diraient des
+ _choses_ simples[57]." Mais eux, par les genres, ils expliquent
+ qu'il faut entendre les _manieres_[58]. Aristote dit dans le _Peri
+ Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres
+ particulieres_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent:
+ "_Les choses_, c'est-a-dire les mots." Quand je parle d'animal, dit
+ Boece, je designe une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
+ cette autorite enonce par la qu'il y a des choses universelles[60],
+ quand il ajoute: "S'affirmer de plusieurs, ce qui est la definition
+ de l'universel," que ce soient des _choses_ prises comme predicats
+ et comme sujets, Boece le reconnait en disant: "La proposition
+ predicative enonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit
+ prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme predicat[61]." Ne
+ pouvant resister raisonnablement a des autorites aussi claires,
+ ils disent que les autorites mentent, ou bien, cherchant a les
+ interpreter, ils font comme ceux qui ne savent pas ecorcher, ils
+ coupent la peau."
+
+[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le precedent. On
+pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens
+qui lui est ici donne, et qu'il signifie que les generalites sont des
+choses. Boece vient de dire que les objets des conceptions generales
+different de ces conceptions, puisque celles-ci representent ces objets
+comme s'ils existaient en eux-memes, tandis qu'il n'en est rien, et il
+se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
+fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il repond qu'il
+arrive sans cesse a l'entendement de considerer les choses autrement
+qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
+l'entendement detache d'une chose une propriete qu'il considere en
+elle-meme, c'est-a-dire autrement qu'elle n'est dans la realite, et il
+reussit ainsi a la mieux connaitre. "Il y a donc de telles choses dans
+les objets corporels et sensibles. Elles se concoivent en dehors des
+sensibles, pour que leur nature puisse etre penetree et leur propriete
+comprise." Le latin dit: "Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus
+atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia,
+ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi." N'est-il pas
+evident que le mot _res_ est employe la pour exprimer ce dont on parle,
+et parce que le langage est involontairement realiste?]
+
+[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.]
+
+[Note 58: Ces diverses citations etaient probablement devenues triviales
+dans la controverse, et ici Abelard fait tres-succinctement allusion aux
+interpretations diverses que les divers systemes en donnaient pour n'en
+point etre embarrasses. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait
+des gens qui par les mots de genres et d'especes entendaient tantot les
+choses universelles, tantot la _maniere des choses, rerum maneriem_.
+C'est probablement ce qu'Abelard appelle ici _manerias_. En tout cas,
+le mot paraissait nouveau et obscur a l'auteur du _Metalogicus_, qui
+trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la
+chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'etymologie
+exprimer que le nombre des choses, ou l'etat dans lequel la chose
+demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens etait probablement le
+veritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui
+croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses
+universelles, [Grec: diamone ton onton]; et cette expression aurait
+ainsi ete conduite peu a peu a un sens approchant du sens moderne,
+_la Maniere d'etre_. "Je ne sais ou l'on a trouve ce mot, dit Jean de
+Salisbury." Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine
+des _manieres_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le realisme, et
+Abelard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p.
+523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit.
+phil._, t. III, p. 909).]
+
+[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il
+semble qu'Abelard avait encore une autre version du _De Interpretatione_
+que la version de Boece, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: "Rerum
+aliae sunt universales, aliae sunt singulares," et il y a dans la
+version de Boece: "Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia."
+Les termes cites Par Abelard sont conformes a la version de Pacius,
+(edit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-meme avait probablement suivi
+quelque traduction anterieure. Dans tous les cas, si la citation a
+quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec,
+[Grec: ton pragmaton].]
+
+[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boece. L'edition
+d'Abelard renvoie a l'ouvrage de ce dernier sur les Categories, p. 131.
+A cette page on cherche en vain les termes cites, mais j'y lis ainsi
+qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des
+substances premieres, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci,
+et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances
+premieres sont individuelles.]
+
+[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.]
+
+Mais alors ni les genres ni les especes, tant universelles que
+singulieres, tant predicats que sujets, ne sont des mots; tout cela
+n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui
+est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots
+sont successifs, les choses et les especes ne peuvent donc pas composer
+des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorite a menti et
+non qu'elle s'est trompee.
+
+En outre, comme la statue est materiellement d'airain, et que la
+figure est sa forme, l'espece a le genre pour matiere et pour forme la
+difference. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont
+ni forme ni matiere. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est
+nullement la matiere d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
+serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier
+n'est pas le second.
+
+Mais on pretend que tout cela est facon de parler figurative. Dire
+que le genre est la matiere de l'espece, reviendrait a dire que la
+signification du genre est la matiere de la signification de l'espece.
+Mais puisque le systeme est que rien n'existe que les individus, et que
+les mots tant universels que particuliers ne designent au fond que des
+individus, homme et animal signifient la meme chose, et par consequent
+on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espece est
+la matiere de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on
+y est bien force, qu'on se defende contre Boece, qui montre que la
+difference du genre au tout git en ceci que le genre est la matiere des
+especes et les parties la matiere du tout[62]. Que si les especes sont
+la matiere des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne
+different plus, ils se confondent.
+
+[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.]
+
+Enfin, la signification du genre ne saurait etre la matiere de la
+signification de l'espece, car le genre et l'espece sont une meme chose
+dans le systeme de l'indifference, et un meme ne recoit pas de forme
+pour se constituer lui-meme. "Mais," dit Boece, "le genre ayant recu la
+difference se transforme en espece[63]." Un meme n'est point partie de
+lui-meme, car si le meme etait a la fois tout et partie, le meme serait
+oppose a lui-meme.
+
+[Note 63: _Id., Ibid_.]
+
+Voila tout ce qu'Abelard dit du nominalisme; mais c'est le cas de
+rappeler ce que nous aurions bien fait peut-etre de reporter ici,
+l'examen approfondi auquel il s'est livre de l'objection prise du tout
+et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaitre
+toute sa polemique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible
+trace.
+
+[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et
+Spec._, p. 517, et dans la present ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.]
+
+Cette refutation du nominalisme est en effet breve et superficielle, et
+quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutot fondee sur des autorites que
+sur la raison.
+
+Un des arguments les plus forts est assurement celui-ci, un mot
+(_animal_) ne peut etre la matiere d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne
+voit que c'est decider la question par la question? Si l'espece n'est
+qu'un nom, c'est-a-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer a
+ce rien les conditions de l'etre et de lui supposer une matiere et une
+forme. Ce n'est qu'a ceux qui regardent le genre ou l'espece comme
+quelque chose, que cette question doit etre posee, et elle ne peut
+embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la deference pour
+l'autorite qui a dit que le genre est la matiere de l'espece et l'espece
+celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorite et non de
+raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment
+adopte la theorie du nominalisme ne soit pas deja resolu a se peu
+soucier des autorites?
+
+L'autre argument, pris encore de l'autorite, plus fort par les mots
+que parle fond, c'est que, d'apres les maitres, tout est substance ou
+accident, et que les genres et les especes, n'etant pas des accidents,
+sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des
+substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment
+des premieres, celles qui leur sont attribuees ou _predites_. Elles sont
+substances, parce qu'elles font connaitre les substances premieres.
+Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent.
+Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne
+decide rien quant a la realite substantielle des universaux; et qu'au
+contraire il ne semble leur etre attribue qu'une realite derivee
+de celle des substances premieres, c'est-a-dire individuelles? Les
+substances premieres ou individuelles sont vraiment substances, en ce
+qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les
+autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore
+substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec:
+kategoreitai][65]) des substances premieres ou individuelles.
+Evidemment, c'est ici la theorie de ce principe des nominalistes,
+la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas
+qu'Aristote ait soutenu la these des nominalistes, si ceux-ci, en
+disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont
+chimeriques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des realites,
+puisqu'il les attribue aux substances memes, et en fait ainsi des
+substances par attribution.
+
+[Note 65: Categ., V.]
+
+L'intervention constante de l'autorite dans les debats scolastiques
+en constitue la plus grande difficulte. Cette autorite est a la fois
+absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour
+soi, multiplier les citations conformes, interpreter les citations
+contraires; travail aussi epineux que sterile. C'est l'incoherence
+des textes qui a produit dans la presente question la multitude et la
+diversite des systemes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de
+Jean de Salisbury: "Dans cette question, dit-il,
+
+ _Magno se judice quisque tuetur_;
+
+et chacun, d'apres les paroles des auteurs qui ont indifferemment mis
+les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa
+doctrine ou plutot son erreur[66]." C'est ainsi que la controverse
+devient souvent une veritable question de mots; et chose curieuse, Jean
+de Salisbury qui a spirituellement discute et en partie refute les
+systemes, tombe a son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il
+produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les
+especes ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque
+les noms sont quelque chose[67]. Evidemment, l'equivoque sur le sens du
+mot _etre_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la
+difficulte. Aristote n'est pas irreprochable en cela; il s'est servi de
+_l'etre_ avec une liberte, une indifference, qu'il fallait remarquer, si
+l'on ne voulait pas tomber dans de frequentes meprises en le lisant et
+le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrive aux scolastiques;
+ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem
+omnes Aristotelem profitentur_[68].
+
+[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.]
+
+[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.]
+
+[Note 68: _Ibid_., c. xix.]
+
+Que de peines Abelard se serait epargnees, si, aussi hardi qu'il etait
+presomptueux, il se fut fie a son orgueil, et si, rejetant les textes,
+il n'eut, pour resoudre un genant probleme, ecoute que sa propre raison!
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+SUITE DU PRECEDENT.
+
+Abelard a combattu le realisme, est-il par consequent nominaliste? Il a
+combattu le nominalisme, est-il neanmoins nominaliste? C'est ce qu'il
+nous reste a decider.
+
+"Montrons a present," dit-il, "avec la permission de Dieu (_Deo
+annuente_), ce qu'il nous parait preferable d'admettre[69]." J'essaierai
+d'expliquer ce systeme assez subtil, en suivant l'ordre des idees du
+philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il
+soit necessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidelite de
+la couleur, de reproduire souvent les termes de l'ecole.
+
+[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.]
+
+Dans aucun systeme, on ne refuse une certaine realite a l'individu;
+s'il ne possede l'etre par privilege, au moins le possede-t-il en
+participation (Platon, Scot Erigene), et personne n'a articule
+formellement que la chose individuelle fut une fiction. Abelard, voulant
+se rendre compte de la constitution des etres, considere l'individu,
+c'est-a-dire qu'il pose le probleme des genres et des especes dans
+ce que les scolastiques ont appele apres lui le probleme de
+l'individuation; c'est la le propre et la nouveaute de sa doctrine. Au
+moins le procede est methodique: l'individu est certain et donne; partir
+de l'individu, c'est aller du connu a l'inconnu, du simple au compose.
+Avant de penetrer dans la constitution de l'espace humaine, etudions
+donc avec Abelard les elements reels de l'espece, ou les individus.
+
+Socrate, comme tout etre individuel, comme toute essence, est un compose
+de matiere et de forme; il est individu, de l'espece, l'homme Socrate,
+homme par la matiere; Socrate par la forme; la matiere est l'_homme_,
+la forme est la _socratite_. Dans Platon egalement, la matiere est
+l'_homme_ et la forme la _platonite_. Ainsi l'essence _homme_ qui
+resulte de l'union de la forme _humanite_ a la matiere _animal_, devient
+dans l'individu la matiere _informee_, par la forme individuelle qui
+fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de la une essence qui est
+tout l'individu. La forme qui, en s'unissant a la matiere _animal_,
+constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurement:
+point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanite_, qui
+devient la matiere de Socrate et comme le sujet de la _socratite_,
+est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la
+matiere, de Platon, mais n'est pas individuellement la meme, elle est
+numeriquement differente, c'est-a-dire que l'une et l'autre font deux:
+il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identite, Or
+cette essence _humanite_, ou l'espece humaine, n'est pas ce qui en est
+dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la reunion de toutes les
+essences pareilles ou analogues, constituees, formellement dans chaque
+individualite. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien
+qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle
+se compose, non pas des memes, mais des semblables; elle est _un_
+universel, _une_ espece, comme un peuple est _un_ peuple.
+
+[Note 70: _Met_., XII, iv et v.]
+
+Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanite_, ou
+l'espece humaine, est constituee, on trouve que dans chacune des
+essences qui la composent elle a pour matiere l'_animal_, et pour forme
+une forme multiple et non pas une, la _rationnalite_, la _mortalite_,
+la _bipedalite_, et les autres formes substantielles de l'humanite,
+c'est-a-dire qu'elle est la collection de toutes les matieres _animal_
+affectees ou _informees_ de toutes ces formes substantielles. Et de meme
+que la matiere _homme_, ou, comme dit Abelard, _ce d'homme_ (_illud
+hominis_), qui soutient l'individualite _Socrate_, n'est pas
+essentiellement la matiere _homme_ qui soutient l'individualite
+_Platon_, de meme la matiere _animal_ (_illud animal_) qui soutient la
+forme _humanite_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu,
+mais son analogue, un non-different d'elle (_indifferens illi_), se
+trouve comme matiere dans chaque individu de l'espece _animal_. Ce
+non-different, ou cet indifferent a toute forme, semblable de nature et
+non identique, ne devient essentiellement different et de plus en plus
+different qu'en etant constitue formellement, d'abord par l'humanite,
+puis par l'individualite.
+
+Si l'on reunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les
+formes des diverses especes _animal_, on aura une collection generique
+ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espece. Celle-ci
+est la collection des sujets des individus humains, celle-la est la
+collection des sujets des differences substantielles des diverses
+especes. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est
+composee materiellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de
+_sensibilite_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve,
+quant a sa matiere, ailleurs que dans chacune des essences qui le
+composent, mais elles ont des analogues ou des non-differents qui
+soutiennent les formes de toutes les especes de corps. A ce degre, c'est
+la _corporeite_ qui est la forme, elle qui etait tout a l'heure comprise
+dans la matiere, _animalite_. De meme qu'il s'est compose un nouveau
+genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la
+reunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre
+_corps_, sera la collection de tous les etres composes materiellement de
+_substance_, formellement de _corporeite_. Telle sera la constitution de
+toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matieres des
+especes du corps, ou bien des substances informees de la _corporeite_.
+Faites abstraction de cette derniere forme, il vous reste des
+substances, c'est-a-dire des non-differents, et c'est la le genre
+le plus general ou supreme. Une espece de ce genre soutient
+l'_incorporeite_, l'_incorporeite_ est sa forme, comme la _corporeite_
+etait tout a l'heure celle des substances, matieres des essences du
+genre _corps_. Ces matieres prises comme essences, independamment de
+la _corporeite_, sont les essences dont la multitude compose le genre
+generalissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement
+simples, on y peut encore decomposer l'etre en deux principes; sa
+matiere serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la
+_susceptibilite des contraires_.
+
+Nous avons atteint ici la matiere premiere de l'etre, mais puisque cette
+matiere premiere est une notion, c'est-a-dire un defini, il faut bien
+que l'on puisse distinguer idealement sa matiere de sa forme, et la
+considerer au moins fictivement comme un genre dont la difference ou
+l'equivalent de la difference consiste uniquement dans la propriete
+d'engendrer des especes. La susceptibilite des contraires, propriete
+de la pure matiere, n'est pas, en effet, une forme realisee, c'est la
+simple possibilite de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indetermine
+ne se realise qu'en se determinant. La definition qu'on vient de lire ne
+donne a l'indetermine d'autre determination que d'etre determinante. Ici
+la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilite
+de l'acte; l'acte indetermine, mais possible, est en effet la seule
+difference qu'il y ait entre l'indetermine pur et le neant. Qu'on y
+songe bien, la matiere ou l'essence qui ne serait pas determinable ne
+contiendrait plus rien de l'etre, et ne serait que le neant sous un faux
+nom.
+
+C'est ainsi qu'Abelard passe en revue les divers degres de la categorie
+de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'echelle
+de l'etre. Il serait possible de faire un travail analogue sur les
+autres categories, quoique la les conditions de l'etre ne soient pas
+aussi reelles, et qu'il ne s'y agisse que des etres improprement dits,
+la qualite, la relation, etc., ne pouvant exister separees d'un sujet.
+Mais, comme le veut Abelard, "que ce qui a ete dit de la substance soit
+entendu des autres predicaments[71]."
+
+[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire
+remarquer combien cette deduction de l'etre dans ses diverses phases
+dialectiques ressemble a l'evolution ontologique de l'etre partant du
+neant, dans la logique d'Hegel, pour s'elever par _le devenir_ a toutes
+les formes de la realite et de la pensee. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,
+t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)]
+
+On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance,
+le mot matiere ne doit pas etre compris dans le sens de l'oppose de
+l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'etre, puisque dans le langage
+d'Abelard, conforme en cela a celui d'Aristote, on pourrait dire que la
+substance est indifferemment la matiere de l'esprit et la matiere du
+corps, ou qu'elle est la matiere, le non-different qui peut recevoir
+la forme de la corporeite ou la forme de l'incorporeite; mais ceci n'a
+d'importance que s'il faut prendre toute cette decomposition d'idees
+comme un denombrement methodique de realites, et non comme une analyse
+de la pensee. Si nous avons fait plus que definir des mots, si nous
+avons decrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait
+un seul et meme etre reel, identique en soi sous des formes contraires,
+comme l'incorporeite et la corporeite, et il n'y aurait plus dans
+le fonds de l'etre de difference substantielle entre la matiere et
+l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins
+une difficulte contre le realisme, et qu'on pourrait traduire d'une
+maniere qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,
+etant reellement la pure essence avec la susceptibilite des contraires,
+pourrait etre indifferemment creee ou creatrice, finie ou infinie; or
+ce sont la certainement des attributs qui impliquent contradiction
+non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul
+demontrerait au moins que le genre substance, libre de toute
+determination, n'est pas une realite.
+
+Mais tout tombe, ou du moins les difficultes se deplacent, si l'on prend
+le parti de nier l'existence objective des genres et des especes, et
+nous sommes ramenes a l'analyse des opinions d'Abelard sur la question;
+il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les
+objections qu'elles peuvent encourir.
+
+Et d'abord, il examine les diverses definitions qu'on peut donner de
+l'espece, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui etre opposee.
+
+1 deg. La premiere designe sous le nom d'espece la multitude des essences
+semblables entre elles. Ainsi l'espece _homme_ comprend la matiere de
+tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude
+humaine se compose de la matiere de Socrate, de celle de Platon, et des
+autres. Or, la matiere est ce qui recoit la forme. L'espece _homme_
+recoit-elle donc la _socratite_, Socrate est-il l'humanite socratique?
+non, c'est ce qu'il y a d'_humanite_, _illud humanitatis_, dans Socrate,
+qui recoit la _socratite_, et non l'espece _humanite_. L'espece comprend
+ce qu'il y a d'humanite dans Socrate et dans tous les autres; elle
+comprend tous les analogues ou _non-differents_. Lorsqu'on dit que
+l'espece est la matiere affectee de toutes les formes individuelles, on
+n'entend pas que toutes les essences de l'espece recoivent en masse la
+forme d'un individu donne, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de
+nature aux autres, analogue de composition elementaire, et en ce sens
+non differente, _indifferente_, prend la forme qui l'individualise. On
+dit que toute l'espece est propre a recevoir la forme individuelle,
+comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet,
+quoiqu'une partie seulement doive etre stylet, une autre partie couteau.
+Ainsi l'espece est reelle comme collection de realites, mais non
+independamment des realites qui la composent; elle n'existe pas
+integralement dans chacune de ces realites individuelles.
+
+2'o On definit aussi l'espece, ce qui est affirme de plusieurs, en vertu
+de la categorie d'essence, ou bien ce qui est attribue a divers a titre
+d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribue a ce titre est
+dit inherent au sujet: or, l'espece humaine, ou la collection des
+essences ou matieres individuelles, n'est pas apparemment inherente a
+Socrate ou a Platon. Une partie seulement de cette collection recoit
+la _socratite_ ou la _platonite_. En ce sens seulement l'humanite est
+inherente a l'un ou a l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un
+mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquees
+ou adherentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armee
+touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de
+cette armee ne le touchent pas. Ainsi l'espece touche les individus,
+s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de
+l'espece qui est reellement dans l'individu, et c'est par extension que
+le langage semble attribuer toute l'espece a l'individu. Lorsqu'on
+dit: Socrate est homme, on ne dit pas evidemment: Socrate est l'espece
+_homme_, mais Socrate est de l'espece _homme_.
+
+3 deg. En effet, voici encore une definition de l'espece: elle est ce qui
+est attribue en essence a l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme
+comme predicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est
+l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_,
+c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique
+a cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme
+seraient une seule et meme chose, et le singulier serait l'universel.
+
+On retomberait ainsi dans l'erreur reprochee aux doctrines opposees.
+Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer
+en essence_ et _etre identique_; mais cette confusion est fautive. De ce
+qu'une chose est le predicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit
+pas que celle-ci soit celle-la, toute celle-la, rien que celle-la.
+S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boece); or les
+genres, les especes, les differences substantielles sont egalement
+dans le cas d'etre attribuees ou affirmees ainsi. Par exemple, la
+_rationnalite_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence a Socrate
+ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la
+rationnalite? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_),
+mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-a-dire Socrate
+est une chose dans laquelle est la raison. De meme par cette proposition
+_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espece
+_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent
+l'espece, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve
+cette espece. L'humanite est en lui, et il n'est pas l'humanite.
+
+Ici Abelard entre dans une discussion d'une subtilite vraiment
+etonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous
+les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilite et un
+aplomb rares a travers les mille detours de la langue et de la theorie
+dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux
+esprits roides et durs encore de cette epoque cette flexibilite d'une
+raison qui se deplie et se replie avec une egale facilite. Mais nous
+n'avons que trop eprouve la patience du lecteur. Remarquons seulement
+que la conclusion generale, apres tant de difficultes adroitement
+denouees, c'est que l'espece est une essence analogue ou identique de
+nature, mais numeriquement diverse comme matiere, et substantiellement
+diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage
+toute la realite des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De la
+une derniere objection.
+
+Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si
+quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance
+premiere ou seconde. Si premiere, elle est individu; si seconde, elle
+est genre ou espece.
+
+La reponse est qu'aucun nom direct ou metaphorique n'a ete donne a cette
+sorte d'essence. Les auteurs n'ont nomme que les natures; or, on a
+vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose
+existante, une substance; le fut-elle, ce ne serait pas une substance
+a laquelle fut applicable la distinction des substances premieres ou
+secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. "Si nous
+l'admettions ici, nous serions conduits dans un defile ou il faudrait
+que cette essence fut l'individu, ou les genres et les especes. Nous ne
+sommes pas les seuls a recuser dans certains cas la distinction de la
+substance premiere ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est
+une substance, et n'est pourtant ni substance premiere, ni substance
+seconde.[72]"
+
+[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.]
+
+Cette derniere objection n'est pas la moins importante, et c'est en la
+discutant qu'Abelard s'approche le plus de la negation des especes.
+En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette
+humanite qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une
+nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut etre une substance
+premiere ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanite ne
+saurait etre substance premiere, car il y aurait contradiction dans
+les termes a dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est
+l'humanite, moins l'individualite. Elle n'est pas substance seconde,
+car elle est l'humanite, moins tout ce qui de l'humanite n'est pas dans
+Socrate, c'est-a-dire moins la presque totalite de l'espece. La nature
+_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence
+speciale qui est en Socrate, n'etant ni l'individu ni l'espece, n'est
+pas une chose qui suppose un acte de creation different, puisqu'elle est
+distinguee de l'individualite qui fait la difference reelle, et separee
+de toutes ses semblables qui, reunies, formeraient seules un ensemble de
+produits d'une certaine creation. Elle n'est donc point une nature; elle
+n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence
+d'un individu soit l'espece. Mais Abelard a oublie de repondre au
+dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanite, qui est
+dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutot en remarquant avec
+tant de soin qu'elle n'a pu etre nommee, parce que le nom n'a ete donne
+qu'aux natures veritables, c'est-a-dire aux choses reelles, il risque
+bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non
+individuel, n'est rien par soi-meme, ne pouvant etre a soi seul une
+substance. Or, l'espece qui est la collection des ressemblances moins
+les differences, serait alors une collection de non-substances, et par
+consequent de neants, si l'on ne la considere comme une collection
+purement intelligible, c'est-a-dire si l'on ne revient au
+conceptualisme.
+
+Mais Abelard semble moins preoccupe des objections que des autorites
+contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprime
+toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi
+Boece a dit: "Quelque nombreuses que soient les especes, le genre est
+un, non que chaque espece prenne une part du genre, mais c'est que
+chacune a en meme temps tout le genre." Comment concilier ces mots
+avec l'idee qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre
+_animal_, est informee par la rationnalite pour faire l'homme, une
+partie par la forme de l'irrationnalite pour faire l'ane, et que jamais
+toute la quantite du genre n'est dans quelqu'une des especes? Mais Boece
+parle ainsi dans le traite ou il soutient que les genres et les especes
+ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. "Dans
+un sophisme le faux est a sa place." On pourrait d'ailleurs observer
+que, quand il nie que les especes prennent une partie du genre, il ne
+s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de
+definition. Exemple: le genre animal est compose du corps pour matiere,
+et de la sensibilite pour forme. Lors donc que, par parties de sa
+quantite, il se distribue en especes, une des especes ne prend pas la
+matiere sans la forme, une autre la forme sans la matiere; mais dans
+chaque espece passent la forme et la matiere du genre. "La difference
+est en effet ce que l'espece a de plus que le genre... Il n'y a donc
+pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties
+noires qu'on puisse choisir et prendre. Considere en soi, le genre n'a
+point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les especes. Tout
+ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais
+dans la totalite de sa grandeur ou dans sa quantite[74]."
+
+[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.]
+
+[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.]
+
+Abelard avoue que dans son systeme une partie du genre _animal_ prend la
+rationnalite, l'autre l'irrationnalite; mais sans que la partie qui
+est touchee par l'une, soit aucunement affectee par l'autre, et
+reciproquement. Autrement, deux opposes seraient unis dans un meme,
+contradiction que ne peuvent eluder ceux qui soutiennent l'_idee du
+grand ane_[75].
+
+[Note 75: Ce devait etre quelque sophisme connu dans l'ecole. Il s'y
+disait couramment que l'animal avec la rationnalite fait l'homme, et
+l'ane avec l'irrationnalite. Or si l'animal tout entier etait dans
+chaque espece, il serait homme et ane a la fois, il contiendrait deux
+opposes dans l'identique. C'etait probablement l'erreur de la theorie
+dite du _grand ane_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)]
+
+Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boece? En disant
+nettement que "ces termes se lisent dans un passage ou il soutient que
+les differences ne sont rien, ou que deux opposes sont dans un meme, ce
+qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du
+faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que
+c'etait faux, mais il voulait conduire a bonne fin son sophisme."
+
+Boece n'a-t-il pas dit encore: "Comme une meme ligne est convexe et
+concave, ainsi le meme peut etre sujet de l'universalite et de la
+particularite[76]." Le singulier serait-il donc universel? nullement,
+particulier n'est point ici pour singulier, mais pour special. Car il
+ajoute: "Les genres et les especes, c'est-a-dire l'universalite et la
+particularite, ont le meme sujet." Sa pensee est donc que comme la meme
+ligne est sujet de la concavite et de la convexite, ses accidents,
+Socrate est le sujet du genre et de l'espece, ses predicats; en d'autres
+termes, il est animal et homme. Dans le phenix, la matiere et l'individu
+sont une seule et meme chose. Cependant la matiere est sujet de
+l'universalite, l'individu de la singularite, sans que le singulier
+soit l'universel, quoique l'un soit le meme que l'autre. "Aux autorites
+contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorites favorables.
+On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir
+un examinateur diligent des ecrits des logiciens[77]." Et plus d'une
+citation deja invoquee reparait, une entre autres ou l'on voit
+que Porphyre regarde l'espece comme _un collectif_ en une seule
+_nature_[78], d'ou il suit que l'espece est une nature collective, sans
+qu'il soit expressement dit que les elements de la collection soient des
+natures. On y voit que Boece est d'avis que les genres et les especes
+sont penses; qu'une ressemblance pensee, une pensee recueillie
+(_collecta_) de divers individus semblables, en est la definition;
+que les universaux sont concus, non pas d'un seul, mais de tous les
+individus reunis; que l'humanite _recueillie_ des individus est comme
+ramenee a un seul concept et a une seule nature[79]. Enfin, on relit
+cette phrase de Boece: "Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas
+dans l'esprit l'homme compose de tous les individus, mais cet individu
+singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme." Et cette derniere
+phrase semble la profession du nominalisme.
+
+[Note 76: _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.]
+
+[Note 78: Voici comme Porphyre est cite: "Collectivum in unam naturam
+species est, et magis id quod genus." Le texte de Boece ajoute
+_multorum_ apres le premier mot, et donne a la fin: _et magis etiam
+genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de
+l'original. (_Isag_., II.)]
+
+[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In
+Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.]
+
+En general, la doctrine qui reduit les idees generales a des idees
+collectives est celle des nominalistes modernes. On sait a quel point
+Locke, surtout Hume et Condillac en ont abuse. Il est remarquable qu'ici
+Abelard l'invoque au moment ou il entend se distinguer des nominalistes,
+et se defendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son
+siecle allaient jusqu'a contester, non pas seulement la realite
+essentielle, mais le fondement reel des genres et des especes, et qu'en
+outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idees est
+tellement changeante que les memes arguments peuvent quelquefois etre
+appeles presque dans les memes termes au secours des theses les plus
+opposees. Apres avoir discute toutes les objections prises de la
+definition de l'espece, Abelard s'en fait une nouvelle, a laquelle il
+attache beaucoup de gravite; c'est l'objection prise des elements, qu'il
+avait lui-meme dirigee contre les systemes des autres. Voici comme on
+peut l'exposer d'apres lui.
+
+Pour constituer une chose quelconque, la matiere et la forme suffisent.
+L'individu se compose de l'espece au dernier degre de specification
+et de la forme qui lui est propre; l'espece se compose du genre pour
+matiere et de la difference pour forme. D'ou procedent les elements
+physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place
+dans l'echelle de l'etre. Car la corporeite, elle, n'est qu'une forme,
+et la matiere sans forme se subtilise et se sublime a ce point qu'elle
+n'est plus en quelque sorte que la matiere mathematique, que l'axe
+des substances, ou un je ne sais quoi ideal qui ne peut qu'en se
+_formalisant_ devenir la matiere consistante ou l'agregat des elements.
+Or, ces elements eux-memes semblent aussi la matiere de tous les corps;
+ils leur sont anterieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont
+l'animal se compose precedent l'animal. Il faut donc admettre que les
+elements des corps ne sont pas anterieurs aux corps, puisqu'ils
+ne peuvent devenir la forme de la matiere qu'en meme temps que la
+corporeite le devient aussi. En d'autres termes, les elements ne sont
+pas les elements du corps, puisqu'ils naissent en meme temps que le
+corps.
+
+Cette difficulte embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil
+d'Abelard. Au fond, c'est, sous une forme particuliere, la difficulte
+connue de conserver la realite solide de la matiere dans l'alambic
+puissant de l'analyse ideologique. Mais notre philosophe semble plutot
+inquiet de tout concilier avec la doctrine des elements d'Aristote
+qu'avec les convictions de l'experience et du sens commun. _Dura est
+haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maitres aient
+donne une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le
+plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80].
+
+[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.]
+
+Lorsque les createurs de la physique voulurent s'enquerir de la nature
+des choses, ils considererent d'abord celles qui tombaient sous les
+sens. Celles-ci etant toutes composees, la nature n'en pouvait etre
+pleinement connue que si l'on connaissait les proprietes de leurs
+composants, jusqu'a ce que l'intelligence atteignit ces parties
+excessivement petites qui ne pouvaient etre divisees en parties
+integrantes. L'analyse s'arretant la, il fut naturel de rechercher si
+ces dernieres parties, ces essences minimes, _essentialae_, etaient
+absolument simples, ou se composaient aussi de matiere et de forme. Or,
+la raison trouva qu'elles etaient des corps ou chauds, ou froids, ou
+autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont la, ce semble, les
+elements purs de Platon[81]. On laissa donc de cote les formes, et l'on
+examina la matiere, qui restait seule, pour savoir si elle etait
+simple. Mais cette matiere, c'etait le corps, et le corps est compose
+materiellement de substance, formellement de corporeite. On laissa
+encore de cote la forme de la corporeite, et considerant la matiere,
+c'est-a-dire la substance, on lui trouva pour matiere la pure essence
+(l'existence abstraite des modernes, l'etre pur d'Hegel), et pour
+forme la susceptibilite des contraires. La pure essence fut reconnue
+absolument simple, c'est-a-dire comme n'etant plus composee, et pour
+cette raison, elle fut appelee l'universel ou l'informe, c'est-a-dire,
+non pas ce qui ne recoit point de forme, mais ce qui n'est constitue par
+aucune forme.
+
+[Note 81: On sait que Platon dans le _Timee_ ne donne pas le nom
+d'elements aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considere
+eux-memes comme composes de principes ou elements qu'il reduit a des
+lignes et a des figures, tant il les epure et les rarefie. Ce qu'on a
+appele la geometrie corpusculaire de Platon ne pouvait etre compris
+d'Abelard. (_Timee_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et
+suiv.--Cf. dans l'edition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv.,
+t. II)]
+
+Abelard se fait une objection: l'ame, dira-t-on, ou le principe qui
+anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car ou
+elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal
+consiste materiellement dans le corps, le corps dans la substance, la
+substance dans la pure essence qui est appelee universelle, il faut que
+l'ame consiste materiellement dans l'universel. L'ame disparait donc; ou
+n'est au fond qu'un universel ou un indetermine.
+
+Ainsi, de la theorie aristotelique ou scolastique de l'etre resulterait,
+d'une part, la disparition des elements physiques des corps, de l'autre,
+l'impossibilite d'attribuer une existence substantielle a l'ame. Voici
+comment Abelard se tire de ces deux difficultes.
+
+Le nom d'universel n'a pas ete donne, selon lui, a cette collection
+totale de toutes les essences, laquelle, _informee_ par la
+susceptibilite des contraires, se divise partie en corps, partie en
+esprit, mais seulement a ce qui, dans cette multitude, grace a la
+susceptibilite des contraires, recoit et soutient essentiellement la
+corporeite, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si
+l'on demande comment le meme nom, ce nom d'universel, ne serait donne
+qu'a une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence,
+et non a l'autre partie qui, a ce degre de l'echelle de l'etre, n'en est
+pas differente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection
+sont constituees de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances;
+si l'on ajoute qu'on ne peut imposer a une partie un nom qui signifie
+une chose d'une nature contradictoire a celle de la partie qui,
+generiquement, n'est pas differente de la premiere, regle suivie
+jusque-la dans toute l'echelle, Abelard repond que nul ne peut faire
+qu'en imposant le nom on ait eu egalement dans la pensee les essences
+qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme
+du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses
+sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_
+que l'on s'est eleve a la matiere incorporelle. Ce que le physicien a
+nomme universel, c'est cette matiere de la substance (_ce de matiere,
+illud materiae_) que la pensee rencontre, a titre d'essence, en montant
+du sensible a l'intellectuel, et nullement un principe generiquement
+non-different, un non-different quelconque auquel il n'a peut-etre pas
+songe, dont il n'avait pas a s'occuper (_vel non cogitavit, vel non
+curavit_). "Son office, a lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler,
+comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne
+n'avait traite de cette substance elementaire[83]."
+
+[Note 82: Ceci n'est pas tout a fait conforme a une proposition inseree
+quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre
+extrait. "Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua
+essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus
+indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species,
+sustinent." _De Gen. et Spec._, p. 525.]
+
+[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timee_, trad. de M. Cousin,
+p.160.]
+
+Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils temoignent
+d'un certain mepris pour ses confreres en dialectique, et ce mepris
+cadre mal avec son estime pour la dialectique meme. Ici, comme en
+quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une
+autre philosophie, il l'aurait adoptee. Donnez-lui les ecrits de Platon,
+il etait platonicien.
+
+Quant a son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous
+que la genealogie des especes et des genres avait pour but de donner
+la generation et la classification des etres sensibles; si donc, en
+remontant l'echelle des sensibles, on est arrive a ce point ou l'etre
+cesse d'etre corporel, ce qui est inevitable, on n'a pas cependant cesse
+de se preoccuper uniquement de la constitution de l'etre sensible; c'est
+d'elle seule qu'on a pretendu parler, c'est son principe incorporel,
+ou la matiere premiere, qu'on a pretendu nommer, et ce qu'on a dit
+ne s'appliquait nullement a l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette
+reponse n'est pas forte, et nous parait une excuse plutot qu'une
+solution. Il reste qu'a ce degre de l'abstraction, ce qui demeure de
+la substance corporelle est la notion d'un principe indifferent (_non
+differens_), qui convient aussi bien au corps qu'a l'esprit; tout ce
+qu'on affirme de ce principe devrait donc etre compatible avec la forme
+_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulte est peu serieuse dans
+l'hypothese du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues
+de l'intelligence, ils sont sans consequence, et en abstrayant
+graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui
+repond a l'etendue sensible, pour arriver a l'idee abstraite d'essence
+pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensee ne risque
+pas plus de spiritualiser le corps que de materialiser l'esprit; les
+realites n'ont rien a gagner ni a perdre dans cette analyse des fictions
+de la pensee, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire
+revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abelard n'a jamais
+professe le nominalisme, il vient de le refuter au contraire. C'est un
+sophisme, a-t-il dit, que de pretendre que les genres et les especes
+ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne a une explication qui peut
+servir d'apologie aux physiciens, et il se reserve sur le fond des
+choses.
+
+Il revient donc a l'autre objection, celle qu'il appelle la question des
+elements. C'est elle, en effet, qu'il s'est posee d'abord; celle qui est
+relative a l'ame est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la
+constitution des corps ayant ete ramenee a quelque chose d'incorporel,
+peuvent naitre les elements, les elements physiques. Ils existent, ils
+doivent se composer de general et de special, de matiere et de forme; or
+on ne trouve nulle part dans l'echelle la place qu'ils doivent occuper,
+ces elements anterieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants.
+Au-dessus du corps cesse le corps; les elements seraient donc
+incorporels et tomberaient dans la matiere premiere; comment
+seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulte vient
+evidemment de la notion meme des elements. Si les scolastiques avaient
+vu decidement que les elements, ceux des modernes comme ceux des
+anciens, ne sont eux-memes que des corps, corps composants des corps
+composes, Abelard aurait pu negliger l'objection, mais il est loin de
+ces idees, et il repond:
+
+Un corps individuel a une quantite donnee egale a sa matiere[84]. Les
+formes qu'il est habile a recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les
+quantites. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence
+appelee un universel, qui est en Socrate, se compose integralement d'une
+essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance,
+mais la susceptibilite des contraires; ces contraires l'_informent_,
+et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette
+susceptibilite des contraires affecte aussi bien chacune des parties que
+le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un compose de
+susceptibilite des contraires et de corporeite, et de la une certaine
+essence corporelle. Mais aussitot que la corporeite affecte le tout,
+elle affecte les parties, chacune a sa corporeite, et il se produit
+ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au
+tout et produit une essence de corps anime. Mais ici la scene change,
+l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,
+sont inanimees. De meme, la sensibilite, en affectant le tout, constitue
+une essence d'animal; mais les parties recoivent d'autres formes qui
+produisent plusieurs essences d'autres especes, dont les noms ne nous
+sont pas presents. Enfin le tout recoit la faculte de la science
+(_perceptibilitas disciplinae_), et l'homme existe. Mais chaque particule
+recoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animes.
+Enfin la _socratite_ informe toute cette essence d'humanite et constitue
+Socrate. Mais aussitot d'autres formes affectent les parties de cette
+essence d'humanite; les unes, les couleurs et les formes du feu, en
+affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent a
+d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se
+trouvent ainsi etre feu, eau, air ou terre. De cette maniere, il n'est
+pas plus impossible que Socrate soit compose des elements, que de pieds
+et de mains. Ce sont egalement ses parties composantes. Telle est
+l'origine des elements et l'origine des individus, pour qui trouverait
+absurde que des essences generales et speciales se composassent
+d'elements.
+
+[Note 84: Je traduis ainsi en hesitant cette phrase singuliere:
+"Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet
+fructum." (P. 539.)]
+
+Ce n'est pas qu'on ne put dire aussi que, des que l'animation affecte le
+corps, les formes des elements affectent les essences de ce corps, ou
+du moins, qu'aussitot que la sensibilite affecte le corps anime, ses
+parties deviennent elements. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote,
+que les quatre elements precedent absolument l'animal, et le mot de
+Platon, que les elements viennent de l'_hyle_ (la matiere), et que des
+elements vient tout le reste[85]. Abelard avoue qu'ici il parait avoir
+suivi une marche contraire et renverse la regle generale, qui veut que
+les simples soient anterieurs aux composes.
+
+[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore ou Abelard a pris ces
+deux citations. Quant a la premiere, je vois bien que dans les Topiques
+Aristote dit qu'Empedocle pensait que les quatre elements etaient _ceux
+de tous les corps_, et precedaient l'animal, ou le corps anime (t. 1, o.
+xiv, sec. b). Mais Abelard n'avait point les Topiques. Quant a la pensee
+qu'il attribue a Platon, elle est bien dans la _Timee_ (trad. de M.
+Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il
+emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ule].
+(Not. 134 de la trad. du _Timee_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)]
+
+Il s'arrete la, et, comme on voit, ne se montre pas net et decide. Son
+explication se reduit en effet a distinguer dans chaque essence le tout
+et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence recoit
+les memes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du
+corps anime, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le
+tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une
+espece d'animal est compose de parties qui pourraient etre d'autres
+especes d'animaux. Le tout d'un homme est compose d'atomes qui ne sont
+pas des hommes, mais des elements. Ou bien, si l'on tient a ne pas
+s'ecarter de l'autorite des anciens qui veulent que les elements aient
+precede ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter
+la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment ou le tout d'une
+essence recoit la forme animal ou la forme corps, ses parties recoivent
+simultanement la forme elements. C'est dans cette alternative qu'Abelard
+vous abandonne.
+
+Apres tout, ce n'est la qu'une objection discutee, et la discussion des
+objections et des textes, c'est-a-dire la controverse proprement dite,
+couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine meme. Celle d'Abelard
+est contenue dans la distinction de la matiere et de la forme
+appliquee a la constitution du genre et de l'espece. La est sa pensee
+fondamentale, son systeme, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose etrange,
+ce qu'on loue, ce qu'on blame, ce qu'on discute en lui. En verite,
+lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont
+qualifie et juge son systeme, je me prends a croire qu'ils ne l'ont pas
+connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polemique de ce
+systeme, soit des idees soutenues par lui au temps de sa vie militante;
+tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement compose
+ou revu, temoignage supreme de ses opinions modifiees par l'experience
+et ramenees a leur forme derniere. Ce qui est assure, c'est qu'avec le
+fragment que nous etudions, on ne comprend point comment, par trois
+fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitue l'oraison au
+nom dans la definition des universaux. Nous le comprendrons mieux
+au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait
+beaucoup sur la _predication_ de l'espece. Dire que l'espece se
+i>predit_ ou plutot s'affirme, et rechercher comment et dans quelle
+condition elle est ainsi attribuee, c'est bien en effet l'etudier comme
+element de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme
+inherente, comme attribut essentiel, mais comme designation,
+signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une
+chose puisse etre predicat d'une chose. S'enquerir de la signification
+principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot,
+c'est au moins, quant a la forme, convertir la question en une question
+d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abelard semble souvent rechercher
+uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espece; et,
+sous ce rapport, il tend a tout reduire a une question de langage.
+
+[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le
+chap. suiv.]
+
+Mais, independamment de ce que cette remarque est a peu pres commune
+a toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle
+pourrait a la rigueur et sur les premieres apparences s'appliquer a
+presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des
+mots, et la recherche de toute chose peut se reduire exterieurement a
+l'etude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide;
+c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit meme qu'elle
+signifie des choses dans la pensee de l'auteur. Or assurement ici
+Abelard a entendu donner les conditions memes de l'etre, en le
+decomposant a tous les degres metaphysiques, en matiere et en forme; et
+il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que
+le voulait et l'avouait l'ecole de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai
+qu'il pourrait bien n'avoir remue que des mots; mais c'est ce qui arrive
+a toute theorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser
+meme a Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent
+pas, meme a Bernard de Chartres, si les idees eternelles sont une
+chimere. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'a
+jugement definitif, tenons que le principe d'Abelard, c'est la
+distinction de la matiere et de la forme appliquee a la constitution des
+universaux.
+
+Si l'espece se distingue du genre, c'est par la difference. La
+difference est l'attribut essentiel et caracteristique, et non le simple
+accident; et comme le genre plus la difference ou la matiere plus la
+forme est une nouvelle essence, l'essence specifique, distincte de
+l'essence generique, il est difficile de ne pas regarder la difference
+ou la forme comme quelque chose de reel, comme ou moins un element
+constituant de l'etre. Et en effet, Abelard, lorsqu'il n'argumente pas
+contre le realisme, nous donne cette idee de la difference ou de la
+forme. Cette idee est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire
+par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme
+substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproche a Platon de ne
+pouvoir dire quel est le mode d'existence des idees. Comment repondrait
+un disciple d'Aristote a cette question: Quel est le mode d'existence
+des formes substantielles?
+
+Il y a quelque vue confuse de cette difficulte dans la preoccupation
+ou une autre question jette Abelard. A quel predicament appartient la
+difference? C'est ici un point tres-important de la theorie scolastique.
+Voici comment il le pose: les differences doivent-elles etre rapportees
+a un predicament? Il repond qu'elles doivent etre placees en dehors des
+predicaments.
+
+Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le predicament de
+substance, n'admettant pas que la division de celui de qualite en deux
+especes prochaines divise le genre par difference. Comme l'essence
+d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans
+differer par une forme speciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la
+noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualite, sans qu'il y
+ait difference de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y reponde,
+_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait etre le genre de la
+blancheur, l'une etant aussi simple que l'autre.
+
+On ne doit attention qu'a l'opinion soutenue par des _hommes
+authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les especes, resultant
+toutes de differences, sont toutes dans quelque predicament, car tout ce
+qui est est dans un predicament. Celui des differences est la qualite,
+car elles sont toutes posees comme predicats _in quale_ (et non _in
+quid_) seulement ce sont des predicats de qualite substantielle,
+non accidentelle. Dans ce systeme, la difference serait la qualite
+substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes
+modernes.
+
+Mais c'est une regle de Boece que tout genre est naturellement et
+completement divise en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre
+le plus general ou predicament de qualite, se divise ainsi; les deux
+especes prochaines qui en epuisent la distribution sont, par la vertu
+des differences, constituees chacune en genre proprement dit; or quelles
+sont ces differences constitutives? des qualites, par la supposition.
+Quelles sont ces qualites? elles sont ou la qualite meme (genre le
+plus general, predicament de qualite), ou les especes divisantes, ou
+contenues dans les especes prochaines. Le premier cas est impossible:
+le generalissime, le predicament, ne peut se servir a lui-meme de forme
+pour se constituer en espece; ce serait la matiere devenant sa forme
+essentielle, et qui pourrait alors etre sans elle-meme, la forme etant
+distincte de la matiere. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit
+_a_ et _b_ les especes divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent etre les
+differences _a_ et _b_ c'est-a-dire constituer elles-memes avec
+elles-memes. D'abord ce serait admettre qu'un meme peut etre anterieur
+et posterieur a lui-meme, le constituant etant dans ce cas identique
+au constitue; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du
+predicament qualite, et constituant l'espece _a_, est une partie de
+l'essence de soi-meme, ce qui repugne a la raison; ou bien qu'en
+s'unissant comme forme a la qualite, il constitue _b_, comme _b_
+lui-meme constitue _a_. Des deux cotes impossibilite egale, car si _a_
+est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son
+essence, unie a la qualite, sa matiere. Mais _b_ ne peut plus etre la
+forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie
+formelle unie a la qualite, sa matiere, _b_, qui est un tout definitif
+contenant deja _a_ comme partie de son essence, et reciproquement. En
+d'autres termes, _b_ serait egal a _a_, plus la qualite, c'est-a-dire
+serait plus grand que _a_, et _a_ serait egal a _b_ plus la qualite,
+c'est-a-dire plus grand que _b_. La contradiction est evidente.
+Pretendra-t-on placer aupres de la division de la qualite en _a_ et
+_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire reciproquement des deux
+membres de l'une des divisions les differences de l'autre? Ainsi, parce
+qu'animal est divise soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel
+et immortel, rationnel et irrationnel seraient les differences
+constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et reciproquement!
+L'absurdite de cette combinaison n'a pas besoin de la demonstration
+algebrique.
+
+[Note 87: _De Div._, p. 643.]
+
+Il suit que si vous placez les differences dans la categorie de qualite,
+il n'y aura plus d'autres especes que des especes de qualite; car toute
+espece repose sur une difference, et Aristote a dit: "Des genres divers
+et non subordonnes entre eux, les especes et les differences sont
+diverses[88]."
+
+[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boece, _In Praed._, I, p. 124.]
+
+Abelard conclut de ces objections, qu'il declare insolubles, que les
+differences substantielles ne sont dans aucun predicament. "Elles ne
+sont que de simples formes, n'etant en aucune facon composees de matiere
+et de forme, puisqu'elles viennent dans la matiere du sujet constituer
+une nature sans etre constituees par rien.... Je ne suis point conduit
+la," ajoute-t-il, "par la raison seule." Et il essaie de s'accorder avec
+Boece.
+
+Maintenant il faut songer aux consequences. Un point important doit etre
+evite: _restat grandis labor_, dit Abelard. Il faut prendre garde d'etre
+force a conceder que la matiere de la substance soit un des genres
+les plus generaux, savoir la categorie de la substance, et que la
+susceptibilite des contraires, et en general toutes formes simples,
+soient des especes. Ce serait une consequence grave, parce qu'alors la
+matiere de la substance etant un genre, c'est-a-dire une essence, elle
+en constituerait une autre avec la susceptibilite des contraires; a ce
+point de l'echelle, au lieu d'un seul degre, il y en aurait deux, et la
+substance, au lieu d'etre la derniere expression de l'etre, puisqu'elle
+n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est
+suppose sa matiere ou la pure essence, ne serait plus qu'une espece de
+l'etre. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans precaution la
+theorie de la difference, et que l'on fit de la susceptibilite des
+contraires, comme forme simple, une difference specifique.
+
+Remarquez combien Abelard met de prix a retenir et a sauver les
+caracteres de la substance; il s'en fait une grande tache, _grandis
+labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matiere de la substance parait-elle
+etre un genre? parce qu'elle est attribuable a plusieurs d'espece
+differente, d'essence differente. Elle appartient a plusieurs especes
+dont elle est la matiere, elle peut etre concue de plusieurs especes
+existant comme sujets; c'est-a-dire que les differents sens de la
+definition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que,
+dans dette definition, etre attribuable a plusieurs, c'est l'etre a
+plusieurs especes prochaines ou immediatement subordonnees; or, la
+matiere de la substance n'a point d'especes qui lui soient immediatement
+subordonnees. Le corps et les especes qui viennent les premieres dans le
+predicament de la substance, sont immediatement subordonnees a celle-ci,
+a la substance la plus generale, laquelle n'est pas seulement la matiere
+de la substance, mais cette matiere de la substance ou la pure essence,
+plus la susceptibilite des contraires. Nous pouvons meme dire que cette
+pure essence n'est pas reellement une essence, elle ne suffit pas pour
+qu'on puisse faire une reponse convenable a la question _per quid_,
+c'est-a-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal
+repondre que de repondre a une question ce que parait savoir celui qui
+questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait evidemment
+qu'elle est, puisqu'il pose cette question prealable. Si donc l'on
+demande: qu'est-ce que la substance? repondons: elle est[89]; car on ne
+peut repondre par son nom et dire qu'elle est la substance.
+
+[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. "Si ergo quaeritur: quid est
+substantia? respondeamus: est." Ce passage remarquable conduirait a une
+difficile question, celle de la possibilite d'une distinction entre
+la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel,
+constitutif, ou la Difference, entre ce dernier mode et l'accident.
+Le fond de tout ce qu'enseigne la-dessus la scolastique se trouve ou
+commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B.
+Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la
+Dialectique d'Abelard, p. 174.) Les notions equivalentes ont ete
+exposees sous une forme plus moderne dans les _Principes de la
+Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres
+completes.]
+
+On insistera et l'on dira que si la susceptibilite des contraires a pour
+support la pure essence, elle lui est attribuee a titre de predicat,
+de sorte qu'on peut enoncer cette proposition: la pure essence est
+susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle
+passe dans le predicament de la substance; car si elle est la substance
+elle-meme, elle est le genre le plus general; si elle vient apres la
+substance, si elle est son inferieure, elle est la substance corporelle
+ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un predicament.
+
+Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise
+comme predicat de la matiere dans laquelle elle est, et que le mot
+qui sert de sujet designe necessairement une matiere. De ce que la
+rationnalite est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matiere de
+la forme rationnalite, soit le rationnel lui-meme. En effet, il serait
+l'homme ou Dieu; et s'il etait homme, il serait Socrate ou Platon, et
+alors l'universel serait le singulier, ce qui repugne. Nous n'accordons
+qu'une chose, c'est que rationnel peut etre le predicat d'animal, quand
+animal descend d'un degre et passe a l'inferieur, quand on dit: animal
+est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites meme pas
+que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la
+rationnalite. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalite,
+mais de l'etre qui est constitue par la rationnalite, et ce n'est
+pas l'animal, mais l'homme. De meme, la pure essence, quoique la
+susceptibilite des contraires se realise en elle, n'est pas la
+susceptibilite des contraires: susceptible des contraires est le nom
+des etres constitues par la susceptibilite des contraires. Mais si
+le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la
+substance meme, ou une difference comme la corporeite? Nullement, la
+difference est celle qui divise le genre et constitue l'espece, ce que
+ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'etre a la
+substance, comme la corporeite au corps, voila toute la ressemblance.
+
+Les differences peuvent sans doute etre enoncees comme des qualites. Si
+l'on entend qualite dans un sens vague et general, il est certain que la
+forme peut etre attribuee en predicat a titre de qualite; mais, dans ces
+termes, il en est de meme de la quantite, elle aussi peut etre attribuee
+adjectivement. Or, entendue strictement, la qualite est une categorie
+qui ne doit etre confondue avec nulle autre: un predicat de qualite est
+un attribut au titre de la qualite, et non une modification quelconque
+du sujet. La rationnalite ne parait une espece que parce qu'elle peut
+etre attribuee en essence a des etres numeriquement differents; ainsi
+elle est comme la matiere de telle ou telle rationnalite particuliere,
+toutes rationnalites particulieres qui ne different qu'a raison du
+nombre, et non par une difference substantielle. Mais la rationnalite
+d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matiere,
+n'est la matiere de rien, et par consequent est materiellement nulle.
+Cependant, direz-vous, cette part de rationnalite qui est dans l'un
+n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par consequent
+autant d'individus de rationnalite. Mais en est-il autrement de la part
+d'humanite qui est dans l'un par rapport a celle qui est dans un autre,
+et cependant elle n'est ni genre, ni espece, ni individu d'humanite,
+elle est seulement une des essences dont se compose collectivement
+l'humanite, qui est l'espece. De meme, cette part de rationnalite qui
+est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se
+compose la rationnalite, qui est la difference. Homme est quelque chose
+qui est constitue materiellement de la rationnalite, et qui en est un
+individu, comme Socrate de l'humanite.
+
+On objecte que les differences sont posees comme predicats du sujet
+(Boece). Quels predicats? predicats non _in quale_, mais _in quid_,
+non de qualite, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette
+proposition: certaines differences, attribuees au sujet, le sont en
+predicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette
+expression de _predicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi
+on peut, si l'on veut, donner a l'animal homme la rationnalite comme
+predicat en essence; mais alors au fond rationnalite est pris comme
+essence formelle, animal comme essence materielle. Une forme simple
+n'est jamais attribuee comme predicat en essence qu'aux etres qu'elle
+constitue formellement. Si l'on peut avec verite dire: _Socrate est ce
+rationnel (hoc rationale)_, proposition ou l'individu de rationnalite
+sert de predicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de
+l'individu de rationnalite, ce ne peut etre qu'en posant comme predicat
+une materialite dans une proposition actuelle pour un cas determine.
+Ce n'est pas a titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribue a
+Socrate, car c'est la forme de ta matiere animal et non de Socrate, mais
+on prend cette forme pour predicat dans un cas actuel et particulier.
+Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel a la
+lecture, et la lecture est en predicat.
+
+Il reste enfin a donner une connaissance precise de ce que c'est que les
+formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons
+placer hors des predicaments. Les formes simples, qui ne sont en
+aucun predicament, sont celles qui constituent des natures. Or la
+susceptibilite du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute
+forme predicamentale quelconque ne creent pas une nature en s'adjoignant
+au sujet. Quand la blancheur vient a naitre dans Socrate, il ne se
+produit pas une troisieme nature qui soit autre que Socrate, autre que
+la blancheur, un nouvel etre qui soit le compose Socrate et blancheur.
+C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La
+substance et l'accident ne creent rien.
+
+Mais ces formes simples, dira-t-on peut-etre, precisement parce qu'elles
+sont incomposees, ne sont pas diverses; des essences d'humanite sont
+la meme chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de creation
+differente. Et pourtant ces choses qui ne different de nature ni par la
+matiere ni par la forme, differeraient par leurs effets; elles ne sont
+donc pas de simples formes. La rationnalite, qui n'ayant ni matiere ni
+forme de nature, ne differe a aucun de ces titres de l'irrationnalite,
+produit un different effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle
+nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalite.
+
+Dites de meme alors: ces essences, qui recoivent la rationnalite,
+produisent un autre effet que celles qui sont affectees de
+l'irrationnalite, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les
+antres l'ane, et par consequent elles ne sont pas une meme chose. Or
+certainement la meme essence sert de matiere dans les deux cas, c'est
+l'essence d'animal. C'est que la diversite de l'effet ne provient
+pas des matieres, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la
+rationnalite vint a affecter des essences qui, en realite, ne la
+soutiennent jamais, elle ferait egalement un homme avec celles-ci, comme
+avec les autres l'irrationnalite ferait un ane. Ainsi vous avez vu la
+meme essence corporelle tantot composer l'anime avec l'animation, tantot
+avec l'inanimation l'inanime. On peut donc dire de matieres, qui avec
+des formes differentes sont aptes a produire leurs effets, qu'elles
+sont la meme chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples
+diverses, parce que pour etre la meme chose, il ne faut pas avoir cette
+diversite d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences
+des choses les plus generales[90].
+
+[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement alteree dans le
+texte; la voici: "Diversae vero formae simplices minime dicuntur idem,
+quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris
+essentiis generalissimarum." P. 550.]
+
+Suppose qu'il fut possible que la pure essence, matiere de la qualite la
+plus generale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matiere
+de la substance la plus generale, prit la forme de celle-ci, jamais de
+cette combinaison, c'est-a-dire de la matiere de la substance avec une
+pareille forme, ne resulterait meme la qualite substantielle. Car la
+matiere de la qualite et la susceptibilite des contraires ne feraient
+jamais de Socrate ou la substance ou la qualite, comme de cette meme
+essence de la substance qui avec l'incorporeite constitue l'esprit,
+la corporeite ferait le corps; comme de celle qui tout a l'heure
+constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit.
+
+Et c'est la que finit le _Fragment sur les Genres et les Especes_.
+Cette derniere partie ne tient meme pas essentiellement a la question,
+quoiqu'elle nous eclaire singulierement sur les idees accessoires qui
+devaient la compliquer pour des esprits imbus profondement des principes
+de la scolastique.
+
+Il resulte des dernieres paroles qu'il faut soigneusement distinguer les
+formes et les matieres. On n'a appele notre examen que sur la premiere
+categorie, celle de la substance ou de l'etre proprement dit, celle de
+l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui
+interesse eminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout
+comme des etres, sans cependant tenir tout pour des etres, applique a
+toutes les categories la meme distinction de matiere et de forme. Ainsi
+dans la categorie de qualite se produisent par analogie des genres et
+des especes; la qualite est le genre, dont la couleur est l'espece; la
+qualite est la matiere qui avec la forme de la _colorite_ constitue
+l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie
+qu'on puisse indifferemment assortir les formes de l'echelle de la
+qualite avec les matieres de l'echelle de la substance, ou faire les
+combinaisons inverses? non, l'echelle de l'etre proprement dit est a
+part, et c'est autour de la substance a ses divers degres, mais non dans
+la substance et au meme point d'identification, que peuvent venir se
+placer les divers degres de qualite, de quantite, de relation, enfin
+tous les modes subordonnes aux divers predicaments. "L'etre, dit
+Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou
+bien encore chacun des attributs generaux, la quantite, la qualite et
+tous les autres modes... Il y a de l'etre dans toutes ces choses, mais
+non pas au meme titre, l'une etant un etre premier et les autres ne
+venant qu'a la suite."
+
+[Note 91: _Metaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.]
+
+Admettez donc une premiere diversite, une demarcation profonde entre les
+degres de l'etre et les accidents de l'etre; et ce n'est qu'en suivant
+les degres d'une meme categorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une
+meme race peuvent se former des combinaisons creatrices.
+
+Voulez-vous associer la matiere du premier degre de l'etre avec la forme
+du premier degre de la qualite, Abelard vous dit que vous n'obtiendrez
+ni la qualite substantielle, ni la substance qualitative; car vous
+n'aurez d'un cote qu'un des elements de la substance, de l'autre qu'un
+des elements de la qualite.
+
+Au fond, comme le mot de pure essence est indetermine de sa nature
+et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique
+resultat le premier degre de la categorie dont vous auriez emprunte la
+forme.
+
+Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degres dans diverses
+categories, vous chargerez de modes divers les degres de la premiere;
+mais, suivant Abelard, vous ne creerez pas de veritables especes, de
+veritables genres, parce que vous ne creerez pas des natures. Des
+animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et
+ces distinctions n'engendrent que des genres et des especes improprement
+dites, ou des genres et des especes dans l'ordre de la qualite, non dans
+l'ordre de l'essence. Elles n'inserent pas un anneau de plus dans
+la chaine de l'etre. Les classifications zoologiques ne sont pas
+ontologiques. Cependant, par analogie, on peut operer toutes les
+combinaisons que permet le nombre des graduations et des varietes dans
+les differentes categories.
+
+De meme qu'on peut operer sur les degres de la qualite, comme si
+c'etaient des degres de l'etre, on peut, jusqu'a un certain point,
+traiter les degres de l'etre comme s'ils etaient des nuances de la
+qualite: le langage s'y prete. Dans la proposition, ce qui est affirme
+est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et
+meme en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet
+quelconque avec l'operation qui qualifie une substance. Ces propositions
+_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement
+composees de meme, et le penchant a ne considerer que comme des qualites
+tout ce que nous disons des objets de notre pensee, est un penchant
+naturel et meme assez motive, puisque la substance de l'etre est
+impenetrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne
+se connait. Quand nous voulons definir un objet, nous tombons dans
+l'enumeration de ses modes, et nous ne pouvons guere nous assurer
+d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa veritable
+essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure
+subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions
+attributives suffit pour demontrer la distinction sur laquelle Abelard
+s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal
+fait l'homme, on peut cependant dire egalement: _l'animal est
+raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux
+propositions, attribut ou predicat; mais l'est-il au meme titre? non,
+sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable necessairement comme
+l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc,
+dans chaque proposition, d'une attribution on _predication_ de nature
+differente. C'est dans les deux cas un predicat d'essence; mais, dans
+le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second,
+il constitue l'homme[92]. La seconde proposition enonce donc une
+attribution qui a une vertu propre, et le predicat qu'elle contient est
+quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abelard appelle _forma
+simplex_. Par l'importance qu'il attache a sa distinction, on voit qu'il
+croit toucher a un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est
+loin de reduire la connaissance humaine a une vaine conception logique
+de l'accessoire et de l'apparent. Par la, il est dans un vrai realisme.
+Il met la forme simple, comme element virtuel de la difference
+specifique, en dehors des categories; c'est pour ainsi dire la mettre en
+dehors de l'ideologie. C'est lui donner une valeur unique, et en
+faire comme l'instrument de la creation. On peut trouver gratuite,
+hypothetique, indefinissable l'existence de ce facteur singulier,
+realise par l'abstraction; mais on ne peut meconnaitre la une theorie
+comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les
+philosophes modernes, plus reserves en general, n'ont pas cependant ete
+beaucoup plus lumineux; et il ne reste guere sur cette question que des
+distinctions purement ideologiques. Ainsi verbalement les differences
+specifiques peuvent se presenter comme des modes ordinaires. Elles
+constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins
+le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degre
+de l'essence. Entre ces deux extremes se place une serie de conceptions
+touchant les etres, lesquelles conceptions ont une valeur decroissante,
+depuis celles qui semblent des idees necessaires, jusqu'a celles qui ne
+sont plus que des generalisations de la sensation.
+
+[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette difference, on aurait pu
+dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est a peu pres dans
+la meme sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit
+qu'il _est une_ intelligence.]
+
+Mais ici, dans cette categorie de l'etre, Abelard fait encore une
+distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de
+laquelle les principes ne sont plus les memes. Au-dessus du corps, la
+science ne considere plus que des idees qui peuvent etre vraies, sans
+correspondre a aucune realite distincte; au-dessous du corps, les genres
+et les especes peuvent etre des abstractions, mais elles correspondent a
+des collections de realites. Dans la partie superieure de cette
+serie, les mots de matiere et de forme sont encore employes, mais par
+induction, par symetrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les
+plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unite, qui caracterise
+la raison. Mais cette concordance symetrique n'autoriserait pas a
+accoupler arbitrairement les divers produits de la pensee generatrice,
+et c'est une regle qu'on ne peut franchir un degre pour associer des
+matieres et des formes qui ne sont point immediatement juxtaposees.
+Quant a l'union des matieres a des matieres, ou des formes a des formes,
+il est evident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer
+que telle est la valeur de la difference entre les deux parties de
+l'echelle, qu'Abelard n'a pas hesite a penser que la matiere du premier
+degre ou la pure essence pouvait, en acquerant la susceptibilite
+des contraires, devenir indifferemment la matiere de deux formes
+contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait etre le
+meme que celui du corporel. Cela n'est possible qu'a ce degre de
+l'abstraction; et certes une telle pensee aurait bien merite d'etre
+approfondie au point de vue de la nature reelle des choses. Mais le
+propre de la scolastique est de donner la forme ontologique a tout, et
+de ne considerer l'ontologie veritable que de profil; elle la cotoie
+sans cesse; elle y penetra rarement. Car jamais elle n'a explicitement
+et methodiquement etabli, comme les modernes dialecticiens du
+pantheisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes
+ou les apparences successives de l'etre identique universel.
+
+Voila ce que nous aurions a dire sur cette theorie consideree
+ontologiquement; mais remise a sa place, c'est-a-dire reportee dans la
+controverse des universaux, elle a pour but principal d'etablir que la
+difference n'est ni espece, ni accident, ni essence predicamentale,
+c'est-a-dire relevant d'aucun predicament: elle est la forme simple en
+dehors de toute categorie. Elle est l'element formateur de l'espece, et
+ne peut etre ramenee a la simple propriete, au mode, a l'accident, a
+moins que l'on n'entende par la tout ce qui a besoin d'autre chose que
+soi pour etre. Encore serait-ce un mode a part, incomparable, et qui
+d'ailleurs ne serait le degre d'aucune echelle categorique. D'ou il suit
+tout a la fois, qu'il n'y a point d'essence specifique, ou que ce qui
+fait l'espece n'est pas un etre en soi, et que cependant l'espece n'est
+ni un mot ni un neant; d'ou il suit encore que Buhle a eu raison de dire
+qu'Abelard est realiste a l'egard de Roscelin, et nominaliste a l'egard
+de Guillaume de Champeaux[93].
+
+[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la
+traduction, p. 689.]
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+SUITE DU PRECEDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulae super
+Porphyrium._--RESUME.
+
+Les monuments imprimes ont ete soigneusement interroges, et l'on vient
+de lire tout ce que leurs reponses nous ont appris. Il semble qu'il ne
+resterait plus qu'a conclure, en tirant de ce long examen un jugement
+definitif. Mais un document precieux et inconnu est dans nos mains. Un
+manuscrit d'Abelard, dont l'existence meme n'est indiquee nulle part,
+mais dont l'authenticite ne nous laisse aucun doute[94], donne encore
+sur sa doctrine des lumieres nouvelles, et surtout explique d'une
+maniere certaine ce qui n'avait ete jusqu'ici l'objet que d'inductions
+conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait
+point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empechait de
+puiser a cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre
+modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus interessantes et
+plus developpees que celles qui ont ete deja imprimees, ces gloses
+eclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version
+de Boece; c'est un commentaire a la fois litteral et spirituel. Nous ne
+serions pas etonne que cet ecrit, d'une redaction elliptique et obscure,
+fut une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose
+a la demande, non plus de ces eleves, mais de ses compagnons, disons le
+mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il redige a cette epoque
+interessante, ou maitre de fait, ecolier de nom, il suivait, en les
+discutant les lecons des docteurs de la Cite, et repetait pour son
+compte et a ses pairs les lecons qu'il venait d'entendre avec eux, ne
+s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son
+eloquence?
+
+[Note 94: Ce manuscrit intitule: "Glossulae magistri Petri Baelardi super
+Porphyrium," a ete retrouve par le savant M. Ravaisson, et nous en
+devons la communication a sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions
+trop l'engager a la publier; c'est un fragment precieux pour l'histoire
+de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altere; il n'en a
+que plus besoin d'un editeur tel que M. Ravaisson.]
+
+Les premieres pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener
+la science en general a la science du jugement et a la science de
+l'action. La premiere est celle de la theorie, la seconde est celle
+de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut
+utilement employer a la guerison des infirmites humaines les vertus des
+simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement
+instruire, sans etre capable d'operer ce qu'il enseigne. La philosophie
+est une science theoretique. Tous les savants n'ont pas droit au nom
+de philosophes. Il n'appartient qu'a ceux qui, s'elevant au-dessus des
+autres par la subtilite de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent.
+L'homme doue do cette faculte est celui qui sait comprendre et peser les
+causes secretes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de
+la raison et non pas de l'experience sensible[95].
+
+[Note 95: "Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem
+scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus
+costantum qui subtilitate intelligentiae praeominentes in his quae
+diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum
+comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus
+quae res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum
+investigandum."--Cassiodore avait divise la science en _inspectiva_ et
+en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).]
+
+La philosophie se divise en physique, en ethique et en logique[96]. La
+premiere specule sur les causes des choses naturelles, la seconde est
+la maitresse de la vertu, la troisieme, que nous nommons indifferemment
+dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-a-dire de
+discerner les arguments qui servent a disserter, c'est-a-dire encore a
+discuter; car la logique n'enseigne pas a se servir des arguments ni
+a les composer, mais a les distinguer et a les apprecier. Ceci est
+proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or,
+les arguments etant composes de propositions, et les propositions
+d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par etudier
+d'abord les oraisons simples, puis les composees. De la toute la
+division de la Logique d'Aristote, de la aussi l'Introduction de
+Porphyre, qui conduit aux predicaments du premier.
+
+[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la
+philosophie etait vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle
+vient de Dieu meme et qu'elle est une image de la Trinite, dit qu'on
+l'attribuait a Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulee divise la
+philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La meme
+division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut
+accreditee par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l.
+XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._,
+l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur,
+_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v,
+et _Metal._, t. II, c. ii.)]
+
+[Note 97: "Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id
+est discretio argumentorum per quae disseritur, id est, disputatur.
+Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed
+discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duae argumentorum scientiae;
+une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi
+composita, quam logicam appellamus.--" L'auteur cite ici les Topiques de
+Ciceron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boece. (Boeth. _Op._,
+p.757.)--Voici comment s'exprime Ciceron:
+
+"Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam
+Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem
+videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt,
+judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam
+dialecticen appellant." (_Top._, II.) Bede adopte cette definition de la
+dialectique entendue en general; celle d'Alcuin, que nous avons citee,
+on differe peu, et elle a ete repetee textuellement par Raban Maur.
+(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l.
+III, c. xx.) Au reste c'est la definition que Ramus tirait des Topiques
+de Ciceron pour l'opposer a celle d'Aristote, qui definit la logique la
+science de la demonstration. (Barth. Saint-Hilaire, pref. de la trad. de
+l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)]
+
+Ce preambule amene Abelard a l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est
+pas une glose litterale, une simple interpretation du texte, mais une
+exposition et souvent une critique des principes recus, particulierement
+de quelques opinions de Boece; tout cela suivant que les divisions du
+Traite des cinq voix ramenent les questions sous la plume du subtil
+commentateur.
+
+Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif a notre sujet et
+peut eclaircir les points jusqu'ici demeures obscurs.
+
+La grande question que Porphyre indique en debutant, et qu'il ecarte
+soudain, arrete Abelard, et il est presque oblige de la traiter
+seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se
+prevalent, dit-il, de grandes autorites[98]. Lorsque Aristote parait
+definir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou
+l'attribuable a plusieurs; lorsque Boece dit que la division des genres
+et des especes repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien
+des citations pourraient etre fournies dans le meme sens) qu'il existe
+des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des
+conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se
+divisent aussitot et rapportent ces conceptions aux choses, a la pensee
+ou au discours, et toute la dissidence reparait. Abelard cite a l'appui
+de chacune des trois opinions de nombreuses autorites, dont un grand
+nombre ont ete deja produites, et qu'il serait trop long de rappeler.
+
+[Note 98: "Unusquisque se tuetur auctoritate judice." Nous avons vu que
+Jean de Salisbury dit la meme chose. Voy. c. II et c. VIII.]
+
+Le premier systeme est celui de l'existence des choses universelles. Il
+est plusieurs manieres de l'etablir.
+
+Suivant l'une, il y a naturellement dix choses generales ou communes,
+ce sont les dix categories; de ces universaux primitifs proviennent les
+choses generales qui sont essentiellement dans les choses individuelles,
+grace a des formes differentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est
+substance, est, comme substance animee, sensible dans Socrate ou dans
+Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre
+difference que celle des formes. A ce compte, l'universel serait
+attribuable a plusieurs, en ce sens qu'une meme chose serait en
+plusieurs, diversifiee uniquement par l'opposition des formes,
+et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit
+adjectivement[100].
+
+[Note 99: _In Brunello._]
+
+[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du realisme
+proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p.
+24.]
+
+Ce systeme exige que les formes aient si peu de rapport avec la matiere
+qui leur sert de sujet, que des qu'elles disparaissent, la matiere ne
+differe plus d'une autre matiere sous aucun rapport, et que tous les
+sujets individuels se reduisent a l'unite et a l'identite. Une grave
+heresie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance
+divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est
+necessairement identique a toute substance quelconque ou a la substance
+en general, Or, cette consequence est fausse. Les philosophes tiennent
+que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme,
+suivant les definitions admises, la substance en general est sujette
+a tous les accidents, il faut bien que la substance divine differe de
+toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La
+nature de Dieu a ete enseignee au monde le jour ou le Seigneur a dit a
+la Samaritaine: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est
+substance[101].
+
+[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._]
+
+Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phenix, qui
+est unique, n'est dans ce systeme que la substance pure et simple, sans
+accident, sans propriete, qui, partout la meme, est ainsi la substance
+universelle. C'est la meme substance qui est raisonnable et sans raison,
+absolument comme la meme substance est a la fois blanche et assise; car
+_etre blanc_ et _etre assis_ ne sont que des formes opposees, comme la
+rationnalite et son contraire, et puisque les deux premieres formes
+peuvent notoirement se trouver dans le meme sujet, pourquoi les deux
+secondes ne s'y trouveraient-elles pas egalement?
+
+Est-ce parce que la rationnalite et l'irrationnalite sont contraires?
+Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de
+l'essence de qualite; elles ne le sont point par les adjacents (_per
+adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes a un sujet
+identique. Du moment que la meme substance convient a toutes les formes,
+la contradiction peut se realiser dans un seul et meme etre, et alors
+comment dire qu'une substance est simple, une autre composee, puisqu'il
+ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une
+autre? Comment dire qu'une ame sente, qu'elle eprouve la joie ou la
+douleur, sans le dire en meme temps de toutes les ames, qui sont une
+seule et meme substance? On voit qu'Abelard a parfaitement developpe
+le reproche que Bayle adresse au realisme de conduire a l'identite
+universelle[102].
+
+[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abelard_.]
+
+La seconde maniere de soutenir l'universalite des choses, c'est de
+pretendre que la meme chose est universelle et particuliere; ce n'est
+plus essentiellement, mais indifferemment que la chose commune est en
+divers. Nous connaissons ce systeme, c'est celui de l'indifference: ce
+qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifferent, un semblable,
+_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent
+ou s'accordent entre elles, c'est-a-dire qui sont semblables en nature,
+par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi
+universelles et particulieres, universelles en ce qu'elles sont
+plusieurs en communaute d'attributs essentiels, particulieres, en ce que
+chacune est distincte des autres. La definition du genre (_praedicari
+de pluribus_, s'attribuer a plusieurs) ne s'applique alors aux choses
+qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant
+qu'elles sont individuelles. Ainsi les meme choses ont deux etats, leur
+etat de genre, leur etat d'individus, et, suivant leur etat, elles
+comportent ou ne comportent pas une definition differente.
+
+Mais c'est la ce qui n'est pas soutenable, la definition qui veut que
+le genre soit ce qui est attribuable a plusieurs, a ete donnee a
+l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle definit ne peut en soi etre a
+aucun titre, en aucun etat, individu. Dire qu'une meme chose tour a tour
+comporte et ne comporte pas la definition du genre, c'est dire que cette
+chose est, comme genre, attribuable a plusieurs, mais que, comme genre
+aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable
+a plusieurs serait un genre; par consequent l'assertion est
+contradictoire, ou plutot elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que
+cette proposition: _L'homme se promene_, vraie dans le particulier, est
+fausse de l'espece. Comment maintenir cette distinction, si une meme
+chose est espece et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promene
+pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'etat
+d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se
+promene pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une
+propriete du particulier que de l'universel; le particulier peut,
+comme l'universel, etre concu sans la promenade. L'universalite, la
+particularite, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage
+de l'ecole, sont adjacentes au meme sujet, et s'il se promene, il
+se promene universel et particulier; la distinction de Boece est
+inapplicable[103].
+
+[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus,
+c. viii, p. 20.]
+
+C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux
+accidents le caractere d'attributs essentiels. L'individualite resultant
+de formes accidentelles ne saurait etre l'attribut essentiel d'une
+substance susceptible d'universalite; cependant cette substance, en
+tant que particuliere, distincte de ses semblables, est essentiellement
+individuelle, violation manifeste de la regle de logique qui porte que
+"dans un meme, l'affirmation de l'oppose exclut l'affirmation de l'autre
+oppose." Lorsqu'on dit que le genre est attribuable a plusieurs, on
+parle ou d'attribution essentielle (_praedicari in quid_), ou de toute
+autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie apres
+l'avoir affirme, elle cesse d'etre essentielle, ou elle emporte
+avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in
+adjacentia_), la definition n'est plus exacte, elle ne convient plus a
+tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective.
+Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution
+en general, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement
+d'elle-meme et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et
+Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle
+satisferait a la definition du genre, la blancheur serait un genre.
+
+Enfin on s'y prend d'une troisieme maniere pour soutenir que les
+universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communaute,
+l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singuliere est une
+difference de propriete, la propriete qui consiste a etre universelle,
+la propriete qui consiste a etre singuliere. L'animal, le corps est
+universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais
+dire: _l'animal est universel_, revient a dire: il y a plusieurs choses
+qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un
+seul, on entend qu'un seul, un etre determine est _animal_.
+
+[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.]
+
+La difficulte est toujours de faire cadrer ce systeme avec la definition
+du genre. Il faut que la propriete d'etre attribuable a plusieurs separe
+l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs
+choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal
+serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable a
+plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de
+plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutot tout est
+renverse, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de
+l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme
+de plusieurs, et c'est une pluralite ou chacun s'affirme de plusieurs
+que l'on appelle l'individu. Ce systeme, qu'Abelard explique mal, nous
+parait au fond un veritable nominalisme, qui ne peut etre considere
+nomme admettant la realite des universaux qu'en ce qu'il attribue les
+universaux comme noms particuliers a des individus reels. Il consiste
+a etablir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend
+simplement que cet etre determine est substance animee, sensible, soit
+qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'apres avoir reconnu
+ce caractere particulier dans plusieurs individus determines, on dit de
+plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-a-dire que l'on fait
+collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractere particulier
+l'_animalite_, et qu'ainsi c'est une propriete de chacun d'etre animal,
+une propriete de plusieurs d'etre animaux: voila la propriete de
+l'universel et la propriete du particulier. Ce systeme, qui semble
+un systeme de pur sens commun, serait, et non sans raison, traite de
+nominalisme par les modernes; mais Abelard le classait dans le realisme,
+parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas a fonder les
+noms generaux sur la realite exclusive des individus, mais a dire
+litteralement que les universaux ne sont que des mots.
+
+Abelard oppose et semble preferer a ces doctrines un systeme dont nous
+avons deja entendu parler, mais qui jusqu'ici nous etait inconnu. On a
+vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte
+tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abelard cheri_
+s'y est laisse prendre[105]. Quelle etait cette doctrine? Les auteurs se
+sont pose cette question et n'ont pu la resoudre. Nous-meme, nous
+nous sommes longtemps demande en quoi elle pouvait differer du pur
+nominalisme, extremite qu'Abelard s'est montre si jaloux d'eviter.
+Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore
+confirme par des vers peu connus, mais tres-expressifs. Un manuscrit de
+la bibliotheque d'Oxford contient une epitaphe d'Abelard, dans laquelle,
+apres de grandes louanges, on lit:
+
+ Hic docuit voces cum rebus significare,
+ Et docuit voces res significando notare;
+ Errores generum correxit, ita specierum.
+ Hic genus et species in sola voce locavit,
+ Et genus et species _sermones_ esse notavit.
+ Significativum quid sit, quid significatum,
+ Significans quid sit, prudens diversicavit.
+ Hic quid res essent, quid voces significarent,
+ Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.
+ Sic animal nullumque animal genus esse probatur.
+ Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106].
+
+[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.]
+
+[Note 106: Rawlinson, dans son edition des Lettres, donne l'epitaphe
+d'ou ces vers sont extraite, avec ce titre: "Epitaphium, ex M.S. in
+Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiae S. Swithuni, Winton." (_P. Abael.
+et Helois. epistol._, 1 vol. in-8 deg.. Lond. 1718.)]
+
+C'est bien la, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abelard,
+telle que nous allons la connaitre; mais comment l'existence des choses
+universelles, des qu'elle reside dans les discours, _sermones esse_,
+peut-elle n'etre pas entierement nominale? Le manuscrit, dont nous avons
+donne plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression
+de cette doctrine qu'il trouve plus conforme a la raison, _sermoni
+vicinior_, et qui, n'attribuant la communaute ni aux choses ni aux mots,
+veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels.
+Aristote, au dire d'Abelard, parait l'insinuer clairement, quand il
+definit l'universel ce qui est ne attribuable a plusieurs, _quod de
+pluribus natum est praedicari_[107]. C'est une propriete avec laquelle
+il est ne, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la
+_nativite_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine,
+tandis que l'origine des choses est la creation de leurs natures. Cette
+difference d'origine peut se rencontrer la meme ou il s'agit d'une meme
+essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font
+qu'un_, l'etat de pierre ne peut etre donne a la pierre que par la
+puissance divine, l'etat de statue lui peut etre donne par la main des
+hommes.
+
+[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit
+dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionon pephuche
+kathegoreisthai.] Hermen._, VII.]
+
+Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable a plusieurs, ni
+les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la
+voix, mais le discours, _sermo_, c'est-a-dire l'expression du mot, qui
+est attribuable a divers, et quoique les discours soient des mots, ce
+ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux
+choses, s'il etait vrai qu'une chose put s'affirmer de plusieurs choses,
+une seule et meme chose se retrouverait egalement dans plusieurs, ce qui
+repugne. Voila bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de
+l'ecole d'Abelard l'attribution d'une chose comme predicat a une autre
+chose etait une monstruosite. On peut se rappeler que l'ecole megarienne
+l'avait dit formellement: "Une chose ne peut etre affirmee d'une
+autre[108]."
+
+[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.]
+
+Il est assurement fort difficile aux modernes de saisir une distinction
+entre ce systeme et le pur nominalisme, et nous savons que certains
+contemporains d'Abelard n'en ont decouvert aucune. Quant a lui, il
+en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin etait plus que du
+nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'etait la doctrine
+des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appeles
+_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abelard tenait expressement a les charger de
+cette opinion absolue que les universaux n'etaient que des voix, ou que
+les voix etaient les universaux.
+
+[Note 109: On ne trouve ces noms de realistes et de nominaux que vers le
+milieu du XIIe siecle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II,
+c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La
+distinction entre les deux opinions etait meme plutot exprimee par celle
+de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur,
+abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc,
+a Reg. Roberto_; Bulaeus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi
+plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appele plus tard les nominaux
+_verbales_, _formales_, _connetistae_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l.
+II, c. XIII, p. 73.)
+
+Soit que les adversaires de Roscelin eussent meconnu sa doctrine, soit
+que ce fut un esprit violent, capable d'adopter par reaction et de
+soutenir par entetement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on
+lui a de son temps communement impute un nominalisme hyperbolique, un
+systeme invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des
+sensations des choses individuelles, ne voit de reel dans les genres et
+les especes que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la represente,
+est quelque chose de plus etroit, de plus force qu'aucun nominalisme
+posterieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours
+a la place des voix, Abelard croyait donc se separer reellement de
+Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient
+quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom designe
+surtout dans le mot le son vocal plutot que la pensee ou la chose
+exprimee. Abelard attache donc un grand prix a distinguer le discours
+ou l'oraison, _sermo_, c'est-a-dire l'expression ou le mot en tant
+qu'expressif, de la simple voix, et il croit degager une verite
+importante en n'attribuant l'universalite qu'au discours. Or, ici le
+discours etant surtout considere comme expression de l'idee, il s'ensuit
+que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le
+nominalisme.
+
+[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting.
+Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin.
+vindicat._, p. 12.]
+
+Mais Abelard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle etre
+universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient
+aussi bien a l'une qu'a l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs
+qui different par l'espece; ainsi le decrit Porphyre[111]. Or, la
+description et le decrit doivent convenir a tout sujet quelconque; c'est
+une regle de logique, la regle _De quocumque_[112], et comme le discours
+et les mots ont le meme sujet, ce qui est dit du discours est dit des
+mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre.
+
+[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette
+definition est empruntee aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.]
+
+[Note 112: _De quocumque praedicatur descriptio et descriptum._ Voy.
+ci-dessus c. vi, p. 477.]
+
+Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre etant
+dans le mot, et par consequent s'attribuant a plusieurs comme lui,
+il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la
+description ou definition du genre soit applicable, il faut qu'on
+l'applique a quelque chose qui ait en soi la realite du defini,
+_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la regle _De
+quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient
+pas tout le defini, il n'en a pas toute la comprehension, et il n'est
+attribue a plusieurs, affirme de plusieurs, _praedicatum de pluribus_,
+que parce que le discours est predicable, _est sermo praedicabilis_,
+c'est-a-dire parce que la pensee dispose des mots pour decrire toutes
+choses.
+
+D'ailleurs, a soigneusement examiner la definition du genre, ou du moins
+ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une definition, car elle ne
+signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue a plusieurs, mais
+seulement que le genre est attribuable a plusieurs.
+
+On peut donc dire que le discours etant un genre, et le discours etant
+un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot
+avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot,
+en tant que mot, qui peut etre attribuee a plusieurs; le son vocal qui
+constitue le mot est toujours actuel et particulier a chaque fois qu'on
+le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y
+attache qui est generale, en d'autres termes, c'est la pensee du mot
+ou la conception; toutefois Abelard ne se sert pas de ces dernieres
+expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espece est un
+mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on
+disait que le mot est genre, espece, universel, on attribuerait une
+essence individuelle, celle du mot, a plusieurs, ce qui ne se peut.
+C'est de meme qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est
+cette matiere, la socratite est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est
+quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent etre renversees.
+
+Abelard explique ainsi comment, lors meme que l'on se tait, lorsque les
+noms des genres et des especes, ne sont pas prononces, les genres et les
+especes n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur
+confere rien, seulement je temoigne d'une convention anterieure, d'une
+institution prealable, qui a fixe la valeur du langage.
+
+Ces developpements achevent d'assurer les caracteres du nominalisme a
+la theorie d'Abelard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est
+quelque chose de plus, c'est qu'apres l'avoir exposee, procedant a la
+determination des questions ecartees par la fameuse pretermission de
+Porphyre, il examine a sa maniere la validite des concepts generaux,
+et resout cette question comme il l'a deja resolue dans le _De
+Intellectibus_.[113] Il decide que, bien que ces concepts ne donnent pas
+les choses comme discretes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en
+sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses reelles. De
+sorte qu'il est vrai que les genres et les especes subsistent, en ce
+sens qu'ils se rapportent a des choses subsistantes, car c'est par
+metaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux
+subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances,
+et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux
+universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figure a fait naitre
+sont la seule source des difficultes qui semblent arreter Porphyre[114].
+
+[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.]
+
+[Note 114: Abelard s'attache ainsi a interpreter les expressions de
+Porphyre, ou plutot pretees par Boece a Porphyre, en telle sorte
+qu'il denature parfois la question, et prouve qu'il connaissait
+tres-imparfaitement le caractere et la portee qu'elle avait dans
+l'antiquite entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive
+in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux
+resultent-ils des seuls concepts independamment de la sensation,
+c'est-a-dire, designent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il
+se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend
+_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils
+discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le
+gens figure. Voy. t. I, c. ii, p. 345.]
+
+Abelard reduit ces difficultes a de simples questions de mots. Ainsi
+pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de
+ce que le premier pensait que les genres et les especes subsistent
+par appellation dans les choses sensibles, ou servent a les nommer
+en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces
+choses, en ce sens qu'ils correspondent a des concepts, purs de toutes
+formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, a des
+idees abstraites qui ne donnent pas les objets sous une determination
+percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les especes
+fussent non-seulement concus, mais subsistants hors des sensibles, parce
+que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci
+n'en peuvent pas moins, en tant que concus, etre soumis a de veritables
+jugements, et se soutiennent a titre de conceptions de genres et
+d'especes. "Ainsi," dit Abelard apres cette trop mediocre explication,
+"la difference n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer
+dans les termes." Voila comme il comprend le grand debat sur l'existence
+des idees, ouvert comme un abime entre l'Academie et le Lycee. Au reste,
+je ne sais si l'on trouverait aisement dans quelque philosophe du XVIIIe
+siecle une appreciation plus juste ou plus profonde.
+
+Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abelard nous
+la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractere que lui
+attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste,
+non pas a la maniere de Roscelin, tel du moins qu'il le represente, mais
+dans le sens ou l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont
+plus qu'excuses d'avoir mele Abelard a ceux qui n'ont reconnu qu'une
+existence verbale aux universaux. Cependant ce serait la une expression
+incomplete de sa doctrine. Il est evident, par tous les extraits que
+nous avons donnes, que, s'il rapportait au langage les genres et les
+especes, c'etait au langage en tant qu'expression choisie et convenue
+d'une pensee humaine[115], et par consequent, il est a proprement parler
+conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il
+traite de la difference, de la forme, de la maniere enfin dont se
+produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe
+borner a dresser une echelle intellectuelle; ce sont les noms des genres
+et des especes, et non les etres, bases des conceptions, des genres et
+des especes, non la nature de ces etres, qu'il traite d'abstraction; et
+il y a dans toute se philosophie une distinction toujours presente entre
+la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont
+que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est
+pour lui plus transcendante qu'experimentale, qui est se veritable
+ontologie, les genres et les especes se fondent sur la maniere dont
+les etres sont reellement produits et constitues[116]. Enfin, entre
+la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science
+mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, ou Abelard recherche
+comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette genealogie
+intellectuelle des etres, tableau ou symbole de leur hierarchie et de
+leur existence reelle[117]. On concoit donc que les historiens et les
+critiques se soient quelquefois mepris en exposant et classant sa
+doctrine. Elle est complexe et ambigue, et presente plus d'un aspect a
+qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette
+question soit difficile a saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de
+tout temps caracterise sur ce point les sectes et leurs chefs, est un
+fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abelard et Jean de Salisbury
+rattacher la meme doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au
+realisme[118]. Le dernier, qui dedaigne les nominaux, en separe Abelard,
+et lui reconnait cependant une doctrine qui se distingue malaisement
+de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on reduise a les
+universaux a des noms ou a des pensees, et il les considere, d'apres
+Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de
+la realite, se declarant en cette matiere, non pour la doctrine la plus
+vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui
+montre le dernier mepris pour les nominaux, attaque le realisme dans
+Gilbert de la Porree, qu'il place au meme rang qu'Abelard, et traite
+d'insenses les disciples d'Alberic, le plus ardent adversaire du
+nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'eleve d'Abelard, _ce chef
+des nominaux_, est appele _le prince des realistes_. Amaury de Chartres,
+condamne au concile de Paris pour avoir renouvele les erreurs d'Abelard,
+avait soutenu des idees empreintes du realisme particulier de Scot
+Erigene, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddee les
+derive d'Aristote. Ce meme Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury,
+traite de realiste Joslen de Soissons, que Dom Clement soupconne de
+nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le
+realisme, il semblait quelquefois refuter Abelard. Il ne faut donc pas
+s'etonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurite dans
+le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine
+definitive du maitre d'Heloise. Un grand nombre, avec Othon de
+Frisingen, l'assimilent a la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le
+conceptualisme, que Brucker regarde comme une deviation de l'hypothese
+d'Abelard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme
+inconsequent; c'est presqu'un realisme pour M. Rousselot qui, ainsi
+que Buhle, croit Abelard plus pres de Guillaume de Champeaux que de
+Roscelin. Caramuel, outrant la meme idee, l'avait accuse d'avoir
+ressuscite le pantheisme[120]. Ainsi Abelard, au gre des critiques et
+des interpretes, aurait parcouru tons les degres de toutes les doctrines
+sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-etre ces
+jugements si divers ont-ils tous quelque verite.
+
+[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et
+1320.--_Glossulae sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap.
+III, t. 1, p. 305.]
+
+[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431,
+et la fin du c. ix.]
+
+[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du present ouvrage.]
+
+[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.]
+
+[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c.
+xii.--Meiners a tres-bien montre que Jean de Salisbury se contredit
+sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p.
+33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)]
+
+[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi,
+_Philosophia nominal. vindicata_, praefat.--Brucker, _Hist. crit.
+philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv,
+p. 197.--_Hist. litter._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._,
+introd., sect. iii, p. 689.--Degerando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi
+et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Etudes sur la philos. du
+moyen age_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.]
+
+Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent etre extraites
+des fragments de controverse analyses dans ces trois chapitres.
+
+1 deg. Les genres et les especes ne sont pas des essences generales qui
+soient essentiellement et integralement dans les individus, et dont
+l'identite n'admette d'autre diversite que celle des modes individuels
+ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de
+ces modes etant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule
+substance, et l'humanite serait un seul homme. (Contre le realisme.)
+
+2 deg. L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable
+et sans nulle difference, en chaque individu; car alors chaque individu
+serait l'espece. En d'autres termes, l'espace n'existe pas a titre
+d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espece; car
+alors toute espece serait le genre, tout individu serait l'espece.
+(Contre le realisme.)
+
+3 deg. Le genre ou l'espece ne peut etre une essence proprement dite,
+c'est-a-dire une chose reelle; car l'espece ou le genre se dit de
+l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut
+etre affirmee d'une autre chose, car ce serait pretendre qu'une
+chose est une autre chose qu'elle-meme. _Res de re non praedicatur_.
+(Nominalisme.)
+
+4 deg. Si les genres et les especes ne sont pas des essences universelles
+tout entieres dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas
+pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal
+n'est pas l'essence du genre ou de l'espece. Le mot, en tant que mot,
+a des proprietes qui repugnent a la nature du genre on de l'espece. La
+definition du mot en lui-meme ne peut etre celle du genre ou de l'espece
+on elle-meme. (Contre le nominalisme.)
+
+5 deg. Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les
+especes, lorsqu'on prononce, ou meme que l'on concoit les noms generaux,
+on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or
+ce qui s'affirme de plusieurs etant la definition de l'universel, il
+s'ensuit que les genres et les especes sont des noms d'institution
+humaine et que les universaux dependent du langage. (Nominalisme.)
+
+6 deg. Mais ce langage est l'expression de la pensee, les universaux sont
+donc des pensees: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit
+ramene les semblables a l'unite, en faisant abstraction de leurs
+differences. La conception des choses universelles est une des
+prerogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)
+
+7 deg. Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unites
+intellectuelles representent des choses qui ne sont pas, ou qui sont
+autrement dans la realite quo dans la pensee, puisque le concret differe
+de l'abstrait, et ils ne decrivent les objets que tels que les veut
+l'esprit. (Nominalisme.)
+
+8 deg. Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des
+caracteres communs de certaines multitudes, ils sont eux-memes des
+notions collectives. (Conceptualisme.)
+
+9 deg. Ces notions collectives sont prises des caracteres reels d'individus
+reels; ces concepts, sans etre parfaitement identiques a toute la
+realite, se fondent sur la realite. (Realisme.)
+
+10 deg. Pour connaitre ce qu'il y a de realite dans les universaux, il
+faut les etudier dans les realites incontestees dont ils sont,
+les collections; ces realites sont les individus. En etudiant, en
+decomposant l'individu, on atteindra les elements reels de l'espece et
+du genre. (Probleme de l'individuation.)
+
+11 deg. L'individu est compose de forme et de matiere; la matiere de l'homme
+est l'humanite, la forme l'individualite. Celle-ci n'existe pas hors de
+l'individu, puisque des qu'elle existe, elle le realise; elle n'existe
+que combinee a la matiere. La matiere, qui peut egalement exister avec
+telle ou telle indivirtualite, n'existe cependant pas actuellement
+sans aucune; elle se retrouve, non pas la meme, mais analogue, non pas
+identique, mais semblable, dans tous les individus de meme nature, et
+c'est sa similitude qui constitue toute l'identite de l'espece, comme
+c'est la forme individuelle qui diversifie la matiere de l'espece.
+(Theorie de l'individuation.)
+
+12 deg. La collection de toutes les matieres, de toutes les formes
+individuelles est une collection de realites qui n'existent point par
+elles-memes isolement et separement; elle n'en est donc pas, dans la
+realite actuelle, exclusivement composee, de telle sorte que, composee
+de realites, ou reelle dans ses elements propres, elle n'y peut etre
+reduite que par la pensee et n'existe ainsi reduite qu'a l'etat de
+conception et d'expression. (Conceptualisme realiste.)
+
+13 deg. L'individnation est le type de la constitution des especes, de celle
+des genres; partout matiere semblable en nature, mais numeriquement
+diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus,
+la matiere est l'espece, collection des matieres _individualisees_;
+dans les especes, la matiere est le genre, collection des matieres
+_specifiees_; dans le genre, la matiere est un genre superieur ou
+supreme, collection des matieres _generalisees_.
+
+14 deg. A chaque degre, cette matiere similaire, mais non pas numeriquement
+identique, est le veritable universel, universel reel, en puissance reel
+a lui seul, en acte reel en combinaison. (Realisme.)
+
+15 deg. Comment l'etre que par la pensee nous concevons ainsi constitue
+est-il reellement et physiquement constitue? Les elements, principes
+immediats de tous les etres, sont-ils dans la matiere, sont-ils dans
+la forme; sont-ils a la fois matiere et forme, et, dans tous ces cas,
+comment peuvent-ils encore etre avec propriete appeles elements? Les
+particules plus ou moins simples concues par l'analyse ne sont que des
+elements improprement dits, des elements provisoires. Ce sent des corps
+composants affectes de certaines proprietes non communes a tout compose.
+Le veritable element de la matiere du corps, c'est la pure essence,
+celle-la est proprement un universel, car elle est informe et
+indeterminee. Mais tout ceci n'est dit et ne doit etre entendu que des
+choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles
+dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.)
+
+16 deg. Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte
+a toutes les formes, recoit ces formes dans toutes ses parties, et ces
+parties, chacune ainsi composee, constituent un tout compose. Ce tout
+est successivement affecte de certaines formes qui le font passer a
+l'etat de genre, d'espece, d'individu. Mais, en meme temps, ses parties
+sont affectees les unes de certaines formes, les autre de certaines
+autres, qui ne sont pas celles de la totalite, et qui font des parties
+elementaires differentes de nature. (Physique ou ontologie.)
+
+17 deg. La forme, qui on se joignant a la matiere, produit successivement le
+genre, l'espece, l'individu, est en general la difference qui diversifie
+le semblable. C'est surtout a ce qui transforme le genre en espece que
+s'applique ce nom de difference. La difference n'est pas une simple
+qualite, elle n'est pas non plus par elle-meme une substance, car il n'y
+a point de substance sans matiere. Elle est la forme simple, la forme
+proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature.
+(Idealisme platonique.)
+
+18 deg. La matiere de la substance est la pure essence, etre en puissance,
+indetermine pur, universel sans forme, et accessible a toutes les
+formes. L'essence de la substance, c'est d'etre; elle n'a pas d'autre
+_quiddite_. (Idealisme au point de vue logique, spinozisme au point
+de vue ontologique; hegelianisme au point de vue de la doctrine de
+l'identite de la logique et de l'ontologie.)
+
+Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incoherent ensemble de doctrines
+dans la tete d'un seul homme, et la philosophie d'Abelard est-elle
+le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les necessites de la
+polemique l'entrainent parfois a des assertions peu conciliables entre
+elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme
+avec des signes d'algebre, perd souvent de vue la realite, a pu souvent
+lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans
+application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous
+parait cependant que la coherence se retablit entre ses idees, si l'on y
+retablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans
+lesquels il s'est place pour considerer la question. Ces distinctions,
+il ne s'en rendait peut-etre pas bien compte; cet ordre, il n'aurait
+peut-etre pas su l'etablir par lui-meme. La methode etait inconnue aux
+philosophes de cet age, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour
+eclaircir et justifier l'eclectisme qu'il a porte dans la discussion
+des universaux. Refutant tout, empruntant de tout, Abelard me parait en
+effet avoir procede en eclectique.
+
+Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les
+universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le
+langage et expriment des conventions de l'esprit.
+
+Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit concoit
+les objets qu'il a percus, en ramene la diversite a l'unite par les
+ressemblances, et recueille dans les individus la pensee commune qui est
+le genre et l'espece.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que
+la realite en acte est toujours particuliere, et que la substance
+proprement dite n'est jamais en fait universelle.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans le realisme, c'est que les genres et les
+especes sont des collections formees d'individus reels en vertu de leur
+reelle communaute de nature.
+
+Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifference, c'est qu'il
+existe dans tous les individus d'une meme nature un element commun, la
+matiere, ce non-different ou ce semblable dans tous, diversifie par les
+formes individuelles.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est
+que cette matiere, semblable dans tous les etres, et qui ne differe que
+numeriquement, est par la communaute de ses caracteres, par l'identite
+de ses effets, un universel reel, quoiqu'il ne soit jamais separe d'une
+forme qui le particularise.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'idealisme[121], c'est que la forme qui n'est
+ni matiere, ni genre, ni substance, est cependant l'element, reel et
+formateur de l'essence, et subsiste avec un caractere de determination,
+une constance d'efficacite qui suppose une permanence superieure aux
+changements et aux accidents successifs de la matiere sensible; tandis
+que la matiere premiere ou la pure essence, base primitive de toute
+matiere posterieure, subsiste comme quelque chose de durable,
+d'identique, d'indetermine, d'inaccessible aux sens en dehors des
+formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible a toutes les formes
+et de necessaire indistinctement a toutes les choses existantes.
+
+[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine
+existence a des dires indefinissables qui n'etaient ni abstraction, ni
+substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique
+etait sans cesse portee a realiser; doctrine qu'on peut egalement
+appeler un platonisme altere, ou un aristotelisme imparfait.]
+
+Voila en substance ce qu'Abelard a recueilli dans tous les systemes
+qu'il a critiques; c'est bien la un eclectisme, seulement l'auteur n'en
+a pas une conscience distincte, il ne l'etablit pas systematiquement; on
+y rencontre meme ca et la des lacunes ou des incoherences, car un esprit
+qui peche par la methode et par l'observation psychologique ne s'eleve
+pas toujours, malgre ses efforts, a l'eclectisme et s'arrete au
+syncretisme. Cependant il y a plus que de la sagacite, il y a de
+l'etendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les
+doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et degager
+une idee originale qui en distingue et caracterise l'auteur entre tous
+les chefs d'ecole qu'il a soumis a sa pressante inquisition.
+
+Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous
+refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la
+renommee philosophique d'Abelard, et peut-etre tout le malheur de sa
+theologie. Il nous est a coeur de faire bien saisir sa pensee et la
+notre, et de fixer le caractere definitif de sa doctrine.
+
+Suivant les meilleures autorites, ce caractere est, a tout prendre,
+celui du nominalisme. Faut-il souscrire a ce jugement? Non, Abelard ne
+fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'etre, croire avec Roscelin qu'il
+n'y a dans le genre et l'espece que des noms, et que rien n'est reel
+dans l'individu que l'individualite; s'il faut croire que les qualites,
+pour n'etre pas materiellement, objectivement separables des substances
+individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties,
+quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines
+que les especes et les qualites; s'il faut croire enfin que hors du
+langage aucune abstraction n'est rien.
+
+Mais il fut nominaliste, si, pour meriter ce titre, il suffit de
+n'etre pas realiste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine
+platonicienne des idees, s'il suffit de ne pas admettre des essences
+generales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit
+integralement et distinctement dans les individus, et de regarder
+qu'entre Dieu, l'ame et les individus, il n'y a de numeriquement reel
+que des conceptions, qui sont des faits et non des etres; s'il suffit
+enfin d'imputer aux facultes et aux besoins de l'esprit humain
+l'existence de genres, de qualites, d'abstractions de toute sorte,
+posees separement et independamment des sujets effectifs qui ont donne
+naissance a ces creations intellectuelles.
+
+La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de
+la peine a se defendre de penser comme lui sur ce dernier point, et
+seraient fort embarrasses d'attribuer une existence distincte a aucune
+des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se
+defendent du nominalisme et donnent tort a Abelard dans sa grande
+controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus
+du realisme. Si nous pressons bien leur pensee, nous avouerons qu'elle
+nous echappe, et nous osons soupconner que celle d'Abelard aurait bien
+pu leur echapper en partie.
+
+Certes, M. Cousin ne confond point Abelard avec Roscelin; il veut bien
+accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties etait
+trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnait que le nihilisme a peu
+pres avoue des nominalistes absolus etait etranger a sa pensee, mais
+il laisse entendre qu'en derniere analyse ce nihilisme aurait bien pu
+devenir, a l'insu d'Abelard, le produit net de sa theorie, et il ne voit
+dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempere, sinon deguise.
+
+Voici toutefois son principal argument: "Le principe de l'ecole realiste
+est la distinction en chaque chose d'un element general et d'un element
+particulier. Ici les deux extremites egalement fausses sont ces deux
+hypotheses: ou la distinction de l'element general et de l'element
+particulier portee jusqu'a leur separation, ou leur non-separation
+portee jusqu'a l'abolition de leur difference, et la verite est que ces
+deux elements sont a la fois distincts et inseparablement unis. Toute
+realite est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun
+de ses actes, meme de chacune de ses facultes, quoiqu'il n'en soit pas
+separe. Le genre humain soutient le meme rapport avec les individus qui
+le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui
+les constitue. L'humanite est essentiellement tout entiere et en meme
+temps dans chacun de nous.... L'humanite n'existe que dans les individus
+et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se
+ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanite, que
+par l'unite de l'humanite qui est en chacun d'eux. Voici donc la reponse
+que nous ferions au probleme de Porphyre: [Grec: poteron chorista
+(gene) e en tois aisthetois.] Distincts, oui; separes, non; separables,
+peut-etre; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la
+realite actuelle[122]."
+
+[Note 122: Ouvr. ined., introd., p. cxxxvi.]
+
+Ou notre meprise est grande, ou cette objection se reduit a ceci: les
+differences qui separent les hommes des autres animaux sont reelles, ou,
+ce qui revient au meme, les ressemblances qui unissent les hommes et
+manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec
+les autres animaux, sont egalement reelles. Il y a donc une nature
+humaine, l'idee de la nature humaine n'est point une hypothese, une
+chimere; elle est fondee sur des realites, et puisqu'il y a des realites
+au fond des idees de cette sorte, c'est-a-dire au fond des idees de
+genres et d'especes, il y a un certain realisme.
+
+Cela est vrai, si le realisme signifie cette opinion meme, savoir que
+les idees de genres et d'especes, loin d'etre des fictions ou de pures
+conditions subjectives de notre pensee, sont l'expression intellectuelle
+de faits positifs et certains. Ce realisme-la n'est que le contraire
+du scepticisme et de l'idealisme. Sur ce point, le sens commun est
+realiste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas la
+le realisme. Le realisme etait plus hardi. Les idees de genres et
+d'especes, etant fondees sur des faits reels, peuvent etre appelees des
+idees reelles, et en ce sens il est tout simple de dire abreviativement
+que les genres et les especes sont reels. Mais sont-ils en eux-memes des
+realites, c'est-a-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les
+faits reels manifestes dans les individus, de l'autre, les conclusions
+legitimes que nous induisons de ces faits reels, generalisations
+necessaires de l'intelligence. Le realisme est alle jusqu'a regarder
+les idees de genre et d'espece comme correspondant objectivement a des
+essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles
+se manifestent.
+
+Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une
+reserve generale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression
+d'une louable crainte de donner acces ou pretexte au scepticisme. Mais
+ce n'est en definitive qu'une reclamation incontestable en faveur de la
+verite de l'idee d'essence.
+
+Oui, il y a dans les etres individuels autre chose que de
+l'individualite. On peut, on doit dire sans subtilite: il n'y a que
+des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualites.
+Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanite que des hommes, il est une
+essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se
+realise que dans les individus; des que l'essence arrive a l'existence,
+elle s'individualise. L'etre en puissance peut etre general, l'etre en
+acte est individu.
+
+Or maintenant, cette realite des faits sur lesquels se fondent les idees
+de genre et d'espace, cette verite de l'idee d'essence, Abelard l'a-t-il
+niee? Le conceptualisme est-il condamne a la nier? je ne le pense pas.
+Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des
+individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible
+que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit
+Abelard. Il y a en effet deux hypotheses egalement fausses, la
+separation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur
+difference. Le realisme est tombe dans la premiere, et le nominalisme
+dans la seconde. Mais Abelard n'a rien fait de cela; ce n'est certes
+pas lui qui abolit la difference. Il n'a nie comme faits aucun des
+fondements de la distinction des genres et des especes. Suivant lui, les
+seules unites sensibles, les seules essences distinctes et reelles sont
+en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est
+commun a tous les animaux, c'est la matiere ou le genre; il y a de plus
+ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun a tous
+les hommes: c'est la difference specifique ou la forme essentielle de
+l'humanite: de la l'espece. La matiere et la forme sont les elements
+reels de l'humanite. D'ou il resulte que la distinction des genres
+et des especes est reelle, et l'on voit que loin de meconnaitre les
+caracteres communs qui decelent et constituent dans les individus une
+essence on une nature speciale, Abelard realise, sous le nom de forme
+essentielle, cet element integrant et constitutif sans lequel il n'y
+aurait qu'une matiere indeterminee, ou des fragments infinis en nombre,
+sans liaison, sans caractere assignable, une creation sans ordre, qui
+echapperait a la raison humaine.
+
+En effet, il y a ici, pour le repeter encore, deux ecueils a eviter:
+l'un, le realisme absolu qui absorberait l'individu dans l'etre
+universel, et que je n'hesiterais pas a nommer, avec Bayle, un
+spinozisme non developpe; l'autre, un nominalisme radical qui serait au
+fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: "Il
+n'existe que des substances distinguees par des accidents propres."
+Alors les caracteres de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des
+accidents fortuits de ces fragments, ou plutot de ces agregats isoles
+que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre
+esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait
+ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de
+reel que leurs noms, et nous ne cederions, en les formant, qu'a un
+penchant, a une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que
+des substances et des accidents. Est-ce la le conceptualisme d'Abelard?
+nullement; il a repete jusqu'a satiete que de la substance en general
+a l'individu il y a des degres, et que ce n'est point par les simples
+accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est empare d'une idee
+aristotelique, la distinction de la matiere et de la forme, sans l'une
+ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a pose comme realites,
+comme elements necessaires de l'etre, la matiere (genre); la forme
+specifique (difference, espece); enfin la forme propre (individu); mais
+toutes ces choses ne sont separables qu'en puissance.
+
+Un contemporain, et probablement un disciple d'Abelard, a decrit dans
+quelques fragments precieux la vraie doctrine de son maitre. Il l'a
+ramenee avec, raison a un seul point, la forme. C'est la place et le
+role qu'Abelard donne a la forme, qui font le caractere et la valeur de
+son systeme. Nous la resumerons une derniere fois d'apres cet interprete
+anonyme[123].
+
+[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404]
+
+Un principe a ete pose: "Tout ce qui est est ou substance ou accident."
+Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme
+on dit en logique, c'est-a-dire qui n'embrasse pas toute la realite.
+Si elle etait complete, en effet, il faudrait que la rationnalite, qui
+apparemment n'est pas substance, fut accident. Accident, son absence ou
+sa presence dans l'homme serait indifferente, et par consequent l'homme
+reduit a l'animal sans raison serait encore un homme. La division
+exprimee par le principe ne serait donc plausible qu'a la condition
+d'entendre l'accident d'une maniere large, et de donner ce nom a tout ce
+qui est attribut de la substance a un titre quelconque. Alors la forme,
+le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer
+parmi ces accidents, et l'on serait oblige de designer certains
+d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels.
+
+Telle serait la rationnalite. Elle est mieux distinguee, quand on dit
+qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le
+retranchement,--je parle le langage aristotelique,--_corrompt_ la
+substance dont elle est un des constituants; c'est-a-dire fait sortir
+une substance de la classe ou elle est placee pour la faire passer dans
+une autre. Retranchez la raison a l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez
+_denature_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son
+essence.
+
+Ceci amene et eclaire la question suivante: les formes sont-elles des
+essences?
+
+Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais
+alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il
+a l'unite. L'unite de Socrate est une, elle a donc l'unite pour forme
+substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi a l'infini. On s'en
+tire en admettant je ne sais quelle reciprocite, _nescio quam
+reciprocicationem_. L'unite de Socrate est la forme de celle de Platon,
+celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-a-dire qu'on ne peut
+eviter ou qu'une seule et meme essence soit la forme individualisee de
+plusieurs, ou qu'elle soit reciproquement ce qui recoit et ce qui donne
+la forme. Enfin, toutes les formes etant des essences, chaque individu,
+un par lui-meme, a son unite, ou chaque unite sujet a son unite forme,
+c'est-a-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est
+aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unites que de semblables;
+or, il doit y avoir autant de semblables que d'unites. Mais si l'on
+ajoute les semblables des unites formes, qui, etant essences, doivent
+aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables
+que d'unites; et le tout donne un resultat absurde. Car il s'ensuivrait
+qu'il y a plus d'unites que d'unites, et plus de semblables que de
+semblables. Tout cela est un non-sens.
+
+Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance;
+ceux-ci seront obliges de dire, et peut-etre avec raison, que les
+vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux
+sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre.
+
+Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisieme opinion; c'est celle
+qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres
+non. "Ainsi le veulent Abelard et les siens, qui portent la clarte dans
+l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent
+avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui
+soient des essences sont certaines qualites[125] qui sont dans les
+conditions suivantes. 1 deg. Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle
+sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple,
+le sujet suffit a l'existence des quantites. 2 deg. Qu'une disposition de
+parties ne soit pas necessaire a leur existence, comme il faut une
+disposition de parties, reciproque entre les parties du doigt pour qu'il
+soit courbe, commune au sujet et au siege pour qu'un homme soit assis.
+3 deg. Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grace a quelque objet
+extrinseque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la
+propriete qui consiste pour un homme a posseder un boeuf ou un cheval.
+4 deg. Que pour les ecarter, il ne soit pas necessaire d'ajouter une
+substance au sujet, comme pour ecarter l'inanimation, il faut ajouter au
+sujet une substance, l'ame."
+
+[Note 124: "Sicut Abaelardus et sui, qui artem dialecticam non
+obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant." (P. 490.)]
+
+[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualites_ doit etre entendu ici
+largement, a la maniere moderne, dans le sens de modes en general, et
+non dans le sens technique d'especes de la categorie de _qualite_.]
+
+Voila les quatre conditions auxquelles une qualite ou plutot un attribut
+du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot,
+une forme essentielle.
+
+Cet expose remarquable montre que, loin d'etre nominaliste, ou meme
+conceptualiste a la maniere des modernes, Abelard admet qu'il y a
+essence et realite meme hors de la substance, n'entendant par ce dernier
+mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il
+admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance etant
+la matiere, c'est-a-dire ici le fond de l'etre, il faut a ce fond une
+forme pour qu'il ait une nature speciale; cette forme qui en fait
+l'essence est elle-meme une essence. Toutes les formes ne sont pas dans
+ce cas. La forme essentielle est celle-la seulement que le sujet
+ne produit pas de lui-meme, et qui n'a besoin pour etre, d'aucune
+disposition, d'aucun objet etranger, pour s'aneantir, de l'addition
+d'aucune substance.
+
+La difference specifique est une forme essentielle, mais elle ne forme
+de veritables especes que dans la categorie de la substance, sans etre
+elle-meme une espece de cette categorie. Aux divers degres de cette
+categorie sont les divers degres de l'etre veritable, par lesquels
+la substance, etre en puissance, arrive a l'etre en acte. Ces degres
+forment la gradation des essences.
+
+Un dernier jugement sur cette doctrine.
+
+Si l'on s'arrete au langage, elle se defendra mal. La distinction de la
+matiere et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce
+qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'etre est cela? Le
+mode d'existence en est pour le moins aussi difficile a concevoir que
+celui des idees de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses
+formes qu'a l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais
+de l'etre en puissance, cela se resout au vrai dans les conditions de
+l'etre, par consequent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions
+de l'esprit fondamentales, necessaires, primordiales, qu'est-ce autre
+chose que des idees eternelles? On peut dire, a mon sens, contre
+Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les
+modernes sont plus conceptualistes qu'Abelard.
+
+Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?
+
+Ecartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-etre que
+sa doctrine serait aujourd'hui exposee dans ces termes. L'experience ne
+manifeste, l'intelligence ne concoit que des etres individuels, comme
+etant en pleine possession de l'existence. Les genres, les especes ne
+sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le
+sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle;
+elle est substance, c'est-a-dire qu'elle est l'un et l'etre, pour dire
+comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _etre_ est-elle? Elle est
+telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son
+essence. La substance, consideree en elle-meme, par abstraction ou en
+puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en realite, mais des
+qu'elle existe, elle a ou plutot elle est une essence. Point de
+substance sans essence. Tout ceci repond a la theorie de la matiere et
+de la forme.
+
+L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne
+la connait pas, se represente comme une qualite. _Quid_ n'est connu que
+comme _quale_, mais est concu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour
+cela la qualite en general, ou se compose-t-elle de toutes les qualites
+du sujet de l'existence?
+
+Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est la
+l'individualite; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette
+nature determinee ne se determine pour nous que par les qualites que
+nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualites diverses ne
+peuvent etre ni confondues entre elles, ni rangees sur la meme ligne:
+elles sont toutes reelles, mais il en est de constitutives, il en est
+d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes a un
+plus grand nombre d'etres, les autres a un nombre moindre. Il y en a
+d'universelles, c'est-a-dire de communes a tous les etres; il y en a
+de tellement particulieres qu'elles sont exclusives. Entre ces deux
+extremes se placent divers degres; a ces degres correspondent de
+certains groupes de qualites constitutives; les qualites constitutives
+sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.
+
+Les qualites sont donc essentielles ou ne le sont pas.
+
+Lorsque l'esprit embrasse tous les etres dans leur universalite, il leur
+trouve un certain nombre de caracteres communs; ces caracteres sont
+plus que des modes, plus meme que des attributs. Si nous les appelons
+attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connait
+directement les etres que par leurs qualites; mais ces attributs
+improprement dits sont plutot des conditions ou des principes
+d'existence determinee. C'est par eux que tes etres sont des etres.
+
+Dans cette universalite des etres, des differences apparaissent,
+c'est-a-dire des attributs differents, et cependant communs encore
+a plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs apres les
+conditions universelles constituent les essences plus generales. Entre
+ces caracteres communs, on distingue encore de certaines differences, et
+l'on concoit des essences moins generales; ainsi d'essences en essences,
+on arrive a l'essence la moins generale, a savoir la substance
+individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des
+caracteres communs a bien d'autres substances individuelles, elle a de
+nombreuses ressemblances. De meme que la consideration des differences
+nous a fait descendre de l'universalite des etres a l'individualite
+de l'etre, la consideration des ressemblances nous ferait remonter de
+l'individualite a l'universalite.
+
+C'est ainsi que les etres se representent a l'esprit humain, qui en
+forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont
+certainement concues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative
+serait la reponse insensee du scepticisme. Ne lui on deplaise, ces
+classes sont certainement fondees sur des faits reels. Ni l'observation,
+ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce
+n'est pas tout que de porter sur des faits reels; les conceptions des
+essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulieres,
+donnent lieu a une distinction fondamentale. Il en est qui, sans etre
+illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci
+reposent sur les caracteres dominants dont l'ensemble forme dans notre
+pensee la nature des etres. Ces differences fondamentales revelent
+et constituent les veritables essences, ou les grandes et naturelles
+divisions de l'ensemble des etres. Ces differences sont assez
+nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici.
+Dans l'ensemble des etres accessibles aux sens d'abord se montrent
+certains caracteres generaux, communs a tous, et auxquels participe
+toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce
+qui est plus general qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible
+et que Descartes a nomme l'etendue. Si vous en retranchez la masse
+inorganique, vous aurez le regne organique (espece dont l'etre etendu
+est le genre); si vous en retranchez tout l'etre inanime, il vous reste
+l'etre anime (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les
+animes, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable
+ou l'homme (espece humaine); et si, dans la totalite des animaux
+raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez
+l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence
+determinee par chaque groupe d'attributs communs, une nature etendue,
+une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature
+individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps
+d'Abelard on appelait genre ou espece, matiere ou forme; mais le fond
+des idees n'a pas sensiblement varie.
+
+Et lorsqu'il essaie, pour profondement distinguer l'espece de tout le
+reste, de determiner a quelles conditions la forme est une essence, il
+entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes
+modernes qui se sont bien hasardes (non pas tous) a reconnaitre qu'il y
+a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventure a dire
+ce que c'est. Ajouter, comme Abelard, que les essences veritables ne
+se rencontrent que dans la categorie de la substance, et que la forme
+specifique est en dehors de toute categorie, et surtout n'est a aucun
+titre dans celle de la qualite, c'est assurement traduire, avec
+l'exactitude scientifique de son art, cette pensee, que les qualites
+essentielles sont irrevocablement distinctes des qualites accidentelles,
+et que les essences ne sont pas de pures conceptions.
+
+Nous avons peut-etre passe la mesure dans cette exposition de la
+doctrine d'Abelard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait
+encore incompletement connue, faute d'avoir ete completement restituee.
+Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les
+opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de
+philosophes, dont le nom ait ete plus celebre et les doctrines plus
+oubliees. Le temps n'a respecte que sa gloire. Soit que l'envie, le
+despotisme ou la peur aient detruit ou laisse se perdre ses livres, soit
+que ceux qui ont profite de ses idees aient pris soin d'en dissimuler
+l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laisse
+d'ecole, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exerce une influence
+predominante sur l'enseignement, sur les etudes, sur la destinee de la
+philosophie, il n'a point fonde de philosophie. D'innombrables sectes
+ont aussitot apres lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parle
+de lui que comme on parle d'un brillant meteore qui eblouit et qui
+s'eteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe
+siecle on voit la querelle des universaux se perpetuer, mais aussi
+s'eclaircir et s'etendre, on peut aisement retrouver plus d'une idee,
+plus d'un raisonnement qui vient d'Abelard, ou que ses successeurs ont
+laborieusement decouvert apres lui au lieu de le lui emprunter. On sait
+que les realistes et les nominaux se ravirent alternativement le credit
+et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des
+premiere surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en
+general qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent realistes, et
+leurs partisans venaient s'allier a Jean Duns Scot lui-meme, lorsqu'il
+fallait combattre les nominaux. Peut-etre que ceux-ci auraient succombe,
+si Occam n'eut glorieusement releve leur drapeau, et, donnant au systeme
+l'ordre et la clarte, n'eut decidement retabli leur influence, reconnue
+enfin et assuree par la protection du pouvoir politique. Les maitres de
+l'ecole de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126].
+
+[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c.
+II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert
+etait moins realiste que conceptualiste a la maniere d'Abelard. (_Etudes
+sur la philos. du moyen age_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est
+moins heureux, lorsqu'il essaie la meme demonstration a l'endroit de
+Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question
+des idees, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV,
+et LXXXV.) Le realisme de Scot ne peut etre nie. (Rousselot, t. III, c.
+XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p.
+37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)]
+
+Il est remarquable que cette doctrine, quoique toleree souvent, et
+parfois protegee par l'Eglise, lui redevenait de temps en temps et comme
+periodiquement suspecte, au point d'etre persecutee par le saint-siege,
+et qu'elle s'allia maintes fois avec une maniere libre de penser, soit
+sur les matieres de theologie, soit au moins sur les doctrines de la
+cour de Rome. L'esprit d'Abelard, a travers beaucoup de transformations,
+se reconnait et s'apercoit encore dans les ecoles gallicanes, et, osons
+le dire, dans la philosophie nationale.
+
+La science moderne peut, en general, etre regardee, comme nominaliste.
+"La secte des nominaux," dit Leibnitz, "est la plus profonde des sectes
+scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la methode de la
+philosophie reformee de nos jours." Descartes ne place point "hors de
+notre "pensee toutes ces idees generales que dans l'ecole on comprend
+sous le nom d'universaux." Locke et son ecole ont professe le
+nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur;
+et, sur ce point, les Ecossais, surtout Dugald Stewart, ont encheri sur
+les opinions de Locke, eux qui se separent de lui si volontiers[127]. Le
+conceptualisme est peut-etre le vrai nom de la doctrine de Kant, et
+ce n'est qu'apres lui que la philosophie allemande a pris ces formes
+alexandrines qui la rapprochent du realisme du moyen age. La doctrine de
+l'identite absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de
+l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les
+universaux, en confondant l'etre et la pensee, le particulier et le
+general, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de
+renouveler le spinozisme qu'on imputait au realisme pour l'accabler;
+Hegel a courageusement erige les degres logiques en phases de l'etre, et
+professe que toute pensee realise, au point que l'etre n'est pleinement
+reel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute
+opposition entre les differents, que dis-je! entre les contradictoires,
+n'est qu'une passagere apparence. Mais il faut convenir que rien plus
+qu'une telle doctrine n'a ete jusqu'a ces derniers temps contraire aux
+methodes en honneur depuis deux siecles, et l'on peut dire qu'en general
+l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il
+s'y trouve souvent eclairci et tempere par des idees etrangeres aux
+nominaux du XIIe siecle, et qui le preservent ou le delivrent des exces
+et des erreurs, infaillible chatiment de toute doctrine absolue.
+
+[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. praefat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv.
+Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec.
+59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c.
+VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultes de l'esprit humain_,
+ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect.
+II, III et IV.]
+
+[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigees par
+Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre
+la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient
+precisement les idees dont s'empare Hegel pour edifier sa doctrine.
+(Voy. Bayle, art, _Abelard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der
+Philosophie_, t. III, p. 168.)]
+
+Abelard a donc triomphe; car, malgre les graves restrictions qu'une
+critique clairvoyante decouvre dans le nominalisme ou le conceptualisme
+qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne a son origine. Il
+l'annonce, il le devance, il le promet. La lumiere qui blanchit au matin
+l'horizon est deja celle de l'astre encore invisible qui doit eclairer
+le monde.
+
+En parlant ainsi, je n'eviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne
+demande qu'a la restreindre dans les limites suivantes.
+
+L'essence est reelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais
+l'essence ne se rencontre reellement que dans l'etre determine, parce
+que l'etre n'existe que determine. Cependant la determination n'est pas
+une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matiere
+etendue, par exemple, est la conception de l'etre percevable, la plus
+indeterminee, ou, si l'on veut, la moins determinee que nous puissions
+former. Quand nous divisons la matiere ou la voyons divisee, ses
+divisions sont des parties qui sont quelquefois appelees individus, et
+qui devraient plutot s'appeler fragments, car ces parties ne meritent
+proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions,
+l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de
+creation divine, qui ne peut en general etre divise sans changer de
+nature. Quoi qu'il en soit, l'etre va toujours se determinant davantage.
+Ces determinations successives divisent reellement l'universalite de la
+substance, et comme ces divisions correspondent a des substances, unes,
+distinctes, d'origine naturelle, l'universalite de la substance est dans
+le fait, est actuellement la totalite des substances.
+
+Chaque substance a une essence, c'est-a-dire une nature stable qui se
+reconnait a ses attributs permanents et invariables, et nous avons
+raison de croire a l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours
+cite, il y a une essence qui s'appelle legitimement la nature humaine.
+Elle ne peut etre confondue avec aucune autre, ni produite de toutes
+pieces par aucune operation humaine, ni modifiee dans ses elements
+constitutifs, sans etre detruite. _Substantialis differentia abesse non
+potest, quin corrumpat_[129].
+
+[Note 129: _De Intellect_., p. 492.]
+
+L'idee d'essence est une idee necessaire de l'esprit humain, et l'idee
+d'essence est vraie et legitime, non-seulement fondee sur quelque chose
+de reel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure a cette
+realite objective, parce que les idees necessaires expriment les
+conditions memes de la realite. Mais pour etre conforme a la realite,
+cette idee ne lui est point adequate, parce que notre connaissance,
+certaine dans ce qu'elle a de necessaire, est toujours et necessairement
+incomplete.
+
+L'essence est une condition de l'etre. Mais cette condition qui ne peut
+etre ni eludee, ni alteree, ni reproduite a volonte, cette loi qui n'est
+expliquee par aucun phenomene naturel, par aucune des forces connues ou
+appreciables, ou meme supposables de la nature, est un des temoignages
+les plus certains a mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une
+intelligence supremes. Pour exister, il faut que l'essence ait ete
+concue et voulue. C'est par la que je l'eleve au-dessus meme de ce
+qu'il y a de plus eleve en ce monde, les idees necessaires de la raison
+humaine. C'est en ce sens que je suis pret a reconnaitre le dogme
+platonicien, et a nommer l'essence une idee de Dieu.
+
+
+
+LIVRE III.
+
+DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.
+
+
+
+CHAPITRE 1er.
+
+DE LA THEOLOGIE SCOLASTIQUE EN GENERAL.--CARACTERE DE CELLE
+D'ABELARD.--LE _Sic et Non._
+
+On dit que le moyen age fut l'empire romain du christianisme. C'est
+alors, suivant des autorites qui s'accordent peu sur d'autres points,
+que l'esprit catholique a le plus profondement penetre dans les
+institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De la
+l'unite et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignees tour a tour
+comme caracteres a cet age de l'humanite. Accusations ou louanges, il y
+aurait beaucoup a rabattre, et l'on montrerait aisement qu'elle devait
+encourir deux jugements opposes, cette etrange et obscure epoque, si
+pleine de contrastes, et qui, seule peut-etre entre toutes celles de
+l'histoire, a reuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans
+les idees.
+
+Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins
+encore la religion doit-elle etre rendue responsable de tout ce qu'il y
+eut au moyen age de grossierete et d'oppression. Elle est loin d'avoir
+toujours ete souveraine maitresse. Dans l'ordre politique, apres avoir
+parfois resiste jusqu'a l'heroisme, aux passions mondaines, elle leur a
+souvent cede, complu meme au point de s'en faire l'instrument doctrinal
+et l'apologiste sophistique. De meme aussi, dans l'ordre intellectuel,
+tantot elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain,
+tantot elle s'est alliee avec les sciences profanes au point de
+s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas reussi a maintenir son
+unite aussi rigoureusement qu'on le pretend. Elle a eu ses dissidences,
+ses changements, ou, si l'on veut, ses progres. C'etait un lieu commun
+des temps de la scolastique que la philosophie devait etre la servante
+de la theologie, _ancilla theologiae_[130] mais a force de vivre avec sa
+servante, la maitresse finissait par prendre son langage et ses allures,
+et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passe du cote
+de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen age le christianisme
+regnait en maitre absolu, il faut soutenir que la scolastique est
+la vraie et la seule philosophie chretienne; et pourtant comment
+s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer
+quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres
+detours de cette foret magique appelee la philosophie moderne?
+
+[Note 130: On trouve cette metaphore partout. L'origine en est peut-etre
+dans un passage de saint Jean Damascene qui veut que, comme une reine a
+des suivantes, la verite se serve des sciences humaines ainsi que de ses
+esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation
+d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la
+theologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_
+lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog.
+Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)]
+
+Pour l'histoire, l'unite tant vantee du moyen age est une apparence qui
+cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les
+idees, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du
+Midi, le caractere germain et la civilisation romaine, il y eut
+alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la
+philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclesiastique et du
+pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-meme deux autorites,
+l'antiquite et la religion, et ces autorites s'accorderent ou se
+combattirent tour a tour. Tantot Aristote devint chretien, et l'Evangile
+revetit le peripatetisme; tantot, rompant tout commerce, la theologie
+repoussa la philosophie, proscrivit son alliee de la veille, ou fit
+alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle delaissait.
+Elle appelait alors Platon a son secours contre Aristote; et puis, quand
+le platonisme au genie libre, au mysticisme independant, avec l'ampleur
+de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres etroits ou l'on
+voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide a la theologie, et,
+l'armant de ses formules, de ses precisions severes, des subtilites
+puissantes de son etreignante dialectique, il l'aidait a garrotter son
+maitre, et a reprendre les formes immuables d'une croyance didactique
+et d'une science exacte, jusqu'au jour ou, lasse enfin de ses alliances
+diverses, elle secouait un joug etranger, et, dans son ingratitude,
+anathematisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de
+l'heresie.
+
+Ces disparates et ces contradictions se montrent a chaque pas dans
+l'histoire intellectuelle du moyen age, et la philosophie depuis
+Descartes, c'est-a-dire depuis qu'elle s'est secularisee, n'a pas
+eprouve peut-etre plus de changements que la theologie depuis Alcuin
+jusqu'a la reformation.
+
+La raison dans la liberte de la reflexion est restee le caractere
+dominant, le perpetuel drapeau de la science philosophique, dans
+quelques mains qu'il ait passe, quels que soient les armees qui l'ont
+suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberte n'etait
+surement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu preter un voile
+a la philosophie, emousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler
+sa nature, on n'a pas pu la detruire. La scolastique n'a jamais cesse
+d'etre une science rationnelle, meme lorsqu'elle s'est le plus attachee
+a demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unite de doctrine,
+c'est-a-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus
+cesse d'etre en general le but et la pretention permanente de toutes
+les ecoles theologiques; encore faut-il exclure celles d'ou s'elanca la
+reforme; mais s'il n'en est guere qui aient fait ouvertement profession
+de sortir de l'Eglise, toutes ont maintes fois change de direction,
+sans cesse oscille entre le raisonnement, la tradition, l'autorite
+des philosophes, celle de l'Ecriture, la foi, la dialectique et la
+mysticite. La theologie meriterait bien aussi d'avoir son histoire des
+variations.
+
+Abelard nous offre un frappant exemple de la maniere dont la philosophie
+et la religion, devenues la dialectique et la theologie, s'alteraient
+et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour a
+tour. Avant lui, dans le moyen age, nul philosophe peut-etre n'avait
+ete autant theologien, nul theologien aussi philosophe. Aucun n'avait
+realise au meme degre cette union des deux sciences et des deux genies,
+eminent qu'il etait dans l'ecole d'Aristote et dans celle de Paul[131].
+Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotte
+des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberte a la
+soumission, sa vie fut tour a tour jouet ou victime de l'empire de la
+philosophie et de la puissance de l'Eglise. Vainement poursuivit-il
+incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour
+la vie, de la liberte et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix,
+ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux
+hommes[132]; son genie troubla son ame ainsi que sa destinee, et la
+renommee lui apporta le malheur.
+
+[Note 131: "In Paulo." _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.]
+
+[Note 132: "Odiosum me mundo reddidit logica." _Ibid._, et ci-dessus, l.
+I, t. 1, p. 230.]
+
+Ce n'est pas qu'il ait le premier essaye de mener ensemble la
+philosophie et la religion. Cette alliance a seduit de bonne heure tous
+les grands esprits nes au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant
+dans l'ecole d'Athenes, donna un memorable exemple. Lorsqu'il planta la
+croix du Sauveur pres du tombeau de Socrate, on eut dit que l'Evangile
+venait chercher la philosophie, non pour la detruire, mais pour en faire
+la conquete. L'apotre des gentils offre dans ce titre meme un symbole
+de l'union de la parole de Dieu a la parole antique, et malgre ses
+imprecations contre les egarements des sages de son temps, il reconnait
+a la raison humaine les droits imprescriptibles d'une revelation
+eternelle. Au IIe siecle, le troisieme ecrivain de christianisme, le
+premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de
+vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irenee,
+qui presque au meme temps manifesta l'intention contraire, et voulut
+delivrer la foi de cette mesalliance, ne sut rien de mieux que de donner
+au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis
+des sciences humaines, les Peres des premiers siecles raisonnaient tous,
+les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les
+autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus celebres
+ont accepte le titre de philosophes chretiens, quelquefois ils ont
+appele la religion meme philosophie. Pour Gregoire de Nazianze, le
+philosophe, c'est le chretien; pour saint Clement, le gnostique,
+c'est le theologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montres
+rationalistes, a un egal degre. Origene ou Augustin sont autrement
+philosophes qu'Ambroise ou Jerome; mais enfin la theologie a toujours
+produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpetuellement
+maintenu, a cote des simples predicateurs du dogme, une secte orthodoxe
+de scrutateurs et de demonstrateurs qui pretendaient conduire a la foi
+par la raison.
+
+[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.]
+
+Cet exemple, constamment donne dans le monde chretien, ne fut pas
+delaisse dans le Nord et l'Occident. Bede le Venerable etait surtout un
+erudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la theologie et la
+philosophie; s'il ne les mela pas, du moins il les rapprocha, et ses
+lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union,
+il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot
+Erigene interesse egalement la raison et la foi: c'est un christianisme
+alexandrin. Cependant la theologie chez ses successeurs resta eminemment
+dogmatique, jusqu'au temps ou la dialectique penetra davantage encore
+dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une veritable
+revolution.
+
+Ce mouvement donna l'etre a la theologie scolastique. L'origine en
+parait d'abord obscure, malgre de savantes recherches et des conjectures
+diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? a quelles
+sources a-t-elle puise? quels sont ceux qui l'ont decouverte ou
+accreditee? Toutes ces questions curieuses paraitront d'une solution
+moins difficile, grace a ce que nous savons deja de l'histoire de la
+philosophie. Le meme esprit qui, dans la science humaine, avait produit
+la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacree, enfante
+la theologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotelisme du moyen
+age, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquee
+a l'enseignement du dogme: c'est la theologie rationnelle ou la
+philosophie religieuse de l'epoque, c'est pour le temps enfin le
+christianisme selon la science[134].
+
+[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec.,
+Jenae, 1719. C. A. Heumanni praef., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et
+seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post.,
+c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p.
+175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traite des etudes monastiques_,
+part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii,
+passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chret._, t. II de la trad.,
+passim.]
+
+Si l'on veut eclaircir les commencements de cette ecole theologique,
+dont le glorieux centre fut a Paris et qui se developpait au XIIe
+siecle, il faut remonter bien plus haut que le moyen age. Nous venons
+de dire que des qu'il y a des livres chretiens autres que les livres
+divins, et peut-etre dans ceux-ci memes, au moins dans les Epitres, on
+voit a la tradition de l'Evangile se meler un element philosophique. En
+pouvait-il etre autrement? Les premiers Peres ecrivent, ils sont donc a
+quelque degre des lettres; leur education, si modeste qu'on la suppose,
+a laisse dans leur esprit des idees et des expressions originaires de
+la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une
+forme tant soit peu litteraire sans qu'aussitot les souvenirs de la
+Grece s'y viennent unir. Une religion, des qu'elle se traite dans
+les livres, ressemble fort a un systeme de philosophie. Elle prend
+necessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle
+qu'elle est faite, la science au point ou elle en est venue. Tous les
+Peres sont donc plus ou moins philosophes, meme ceux qui n'en ont aucune
+envie; mais quelques-uns mettent du prix a l'etre et font expressement
+a la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la
+philosophie scolastique, ni meme la philosophie peripateticienne; ce qui
+domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple
+de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques
+lambeaux de la pourpre athenienne restent attaches, comme des ornements
+oublies, a la robe de lin sans tache des catechumenes; non que le dogme
+chretien, comme on l'a pretendu, soit tout platonique, mais le dogme
+emprunte a l'Academie des idees de detail, des metaphores, des
+hypotheses, des explications theoretiques dont l'Ecriture n'offre aucune
+trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi.
+Aristote contribue pour peu de chose a ces developpements additionnels
+de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'ecole,
+quelques formes dialectiques, inseparables de toute discussion, viennent
+seulement attester que l'etude, ou du moins une teinture de sa logique
+etait une condition necessaire de la culture de l'esprit.
+
+Des lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans
+rencontrer de resistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des
+censures; tous les Peres s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une
+maniere absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres
+la fuient ou la repoussent. La crainte se mele au gout meme qu'elle
+inspire. Beaucoup se declarent resolument contre elle et la proscrivent
+avec severite; d'autres, apres l'avoir celebree, recommandent de ne
+la suivre qu'avec prudence, les anathemes de saint Paul contre _les
+surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science
+humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de
+l'apotre; ils craignent d'etre de ceux _qui s'egarent dans leurs propres
+raisonnements_; ils se croient toujours en presence de cette _gnose
+pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antitheses profanes_ sont
+interdites a Timothee[135].
+
+[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.]
+
+Toutefois, dans les quatre premiers siecles surtout, plusieurs Peres,
+non les moindres par le genie, offrent quelques caracteres de l'esprit
+philosophique. Justin, Athenagore, Clement, Origene, les trois premiers
+Gregoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point a fermer
+les yeux a la lumiere de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur
+la meme ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un
+disciple d'Aristote; un eclectisme flottant qui tend au platonisme se
+retrouve dans presque tous leurs ecrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en
+ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animes de l'esprit
+qui inspire l'ecole d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la
+refutation, ne leur est pas etrangere, ils la regardent, d'apres
+Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres ecrivains
+sacres s'elevent des lors contre les dangers et les temerites de la
+dialectique; les plus philosophes songent a s'en preserver. Saint Justin
+lui-meme a soin de rappeler que la religion chretienne est la
+seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite
+philosophie, dit saint Clement[138]. Gregoire le Thaumaturge et
+Gregoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles
+contentions, deplorant le jour ou l'art pervers d'Aristote s'est glisse
+dans l'Eglise[139]. L'eclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant
+sur les levres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses lecons et
+non de celles des divines Ecritures[140]. Avant lui, Athenagore avait
+demande avec hauteur si ceux qui resolvent les syllogismes, ceux qui
+expliquent l'equivoque et le synonyme, le sujet et le predicat, avaient
+le coeur assez pur pour enseigner la charite et la beatitude[141].
+Gregoire de Nysse enfin, ce metaphysicien idealiste, se vante d'ignorer
+les artifices des rheteurs et de ne point diriger contre ses adversaires
+l'arme redoutable de la subtilite dialectique[142]. Moins engages encore
+dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement,
+d'autres Peres eclatent avec plus de vehemence. Tertullien ne peut trop
+s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui detruit tout
+ce qu'il edifie, contre cette sagesse athenienne _qui feint et interpole
+la verite_, contre un christianisme stoique, platonique ou dialectique;
+les philosophes sont a ses yeux les _patriarches de l'heresie_, et sans
+prevoir combien son exclamation eut, mille ans plus tard, scandalise
+l'Eglise, il s'ecrie: "Miserable Aristote[143]!"
+
+[Note 136: [Grec: Osper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1
+et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Ciceron avait dit aussi en parlant des
+connaissances fondamentales de la raison: "Haec omnia quasi sepimento
+aliquo vallabit a disserendi ratione." _Legg._ I, 23.--Cf. Justin.,
+_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV,
+passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.]
+
+[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.]
+
+[Note 138: _Strom.,_ II.]
+
+[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz.
+_Or._ xxv.]
+
+[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.]
+
+[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.]
+
+[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.]
+
+[Note 143: "Miserum Aristotelem." _De praesc. haeret._, VII.--_Adv.
+Hermog._, VIII.]
+
+Ce fut meme une doctrine recue que les heresies procedaient de l'esprit
+philosophique. Epiphane s'en prend a l'imitation d'Aristote de l'erreur
+d'Aetius[144]; celle des Agnoetes passe pour venir de Themistius,
+denonce, comme une des gloires du peripatetisme; saint Basile, saint
+Augustin et deux Gregoire imputent a Eunomius une methode syllogistique,
+_echo retentissant d'Aristote;_ Arius lui-meme est accuse de
+dialectique. Enfin il a ete ecrit qu'il n'est pas d'heresie dont Platon
+lui-meme n'ait fourni l'assaisonnement[145].
+
+[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.]
+
+[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I,
+_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont.
+Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII.
+C'est l'opinion d'un theologien de grande erudition, le P. Petau,
+_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c.
+III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p.
+918, c. VII, p. 1142.]
+
+Telles etaient les opinions des Peres, opinions qui dans leur
+incoherence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps
+meme ou l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Eglise grecque.
+On sait que c'est vers le milieu du Ve siecle que le christianisme,
+envisage comme un corps de doctrine, recut la forme generale que lui ont
+a peu pres conservee les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin
+que d'Origene, et l'Eglise latine, qui prit alors le dessus jusque dans
+la science, est naturellement la source et la regle du catholicisme
+romain. Le christianisme oriental fut toujours plus speculatif, celui de
+l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une theorie sacree, l'autre
+d'une politique religieuse. En toutes choses, meme dans la foi, l'art
+est le lot de la Grece; le partage de Rome, c'est le gouvernement.
+
+Au temps des Jerome, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental
+est definitivement etabli, c'est l'autorite de l'Eglise en matiere
+de foi, c'est la subordination de la raison a la tradition, et de la
+science a l'autorite. A compter de ce moment surtout, la question
+essentielle ne doit plus etre: Quelle est en soi la verite? mais:
+Quel est de fait l'enseignement de l'Eglise? Aussi la philosophie
+semble-t-elle irrevocablement condamnee. Les heretiques, dit Ambroise,
+abandonnent l'apotre pour suivre Aristote; quant a nous, nous n'avons
+que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle
+est la troisieme plaie de l'Egypte, fait-on dire a saint Jerome, celle
+qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit
+de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage
+avec eclat et se termine par la defaite de la premiere. L'issue du
+combat parait longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions,
+les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour a tour de l'un on
+l'autre cote. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques;
+son esprit est eleve, subtil, meme un peu paradoxal; mais il ramene
+et immole tout a l'Eglise; et apres avoir dit que si les sages de
+l'antiquite revenaient, ils auraient a changer peu de mots et peu
+d'idees pour devenir chretiens, il finit par les accuser d'avoir retenu
+la verite dans l'Iniquite, parce qu'ils ont philosophe sans mediateur.
+Nous verrons Abelard s'appuyer tour a tour, en sens divers, des
+contradictions de saint Augustin, qui croyait connaitre Platon, et
+qui, n'ayant guere lu que Ciceron, etait devenu, comme lui, _magnus
+opinator_[148]. Un scepticisme academique doit aboutir chez un chretien
+au sacrifice de la philosophie.
+
+[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._,
+I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.]
+
+[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.]
+
+[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII,
+XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et
+XVIII.
+
+Nous ne voyons pas poindre encore la theologie scolastique; c'est la
+philosophie en general qui succombe: le peripatetisme n'est pas seul en
+cause; le stoicisme, avec sa logique aigue et disputeuse, ne jouit
+pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques
+louanges hors du giron de l'Eglise; d'autant qu'on ne le distinguait pas
+bien du neo-platonisme qui, tantot par l'audace de sa polemique directe,
+tantot par la seduction de ses dogmes eleves et de sa mysticite
+sublime, menacait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne
+rencontrait une resistance energique, lui debaucher ses plus grands
+genies.
+
+Durant les cinq premiers siecles, la part du peripatetisme se reduit
+communement a l'emploi de quelques formules isolees qui ont passe dans
+la circulation, a l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est
+pas une opinion, mais une necessite de la controverse et meme de la
+raison, au maintien de la distinction de la matiere et de la forme,
+distinction, au reste, commune a Platon et a son rival, enfin a
+l'application des categories a toutes les questions qui concernent
+l'etre. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'ame, les
+categories sont presque toujours rappelees et discutees; toutefois, du
+sein meme de ces discussions, s'echappe presque toujours le principe que
+Dieu est hors de toutes les categories[149].
+
+[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr.
+cite, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.]
+
+C'est plus tard que l'on voit decidement passer l'empire du cote du
+peripatetisme, mais alors la metaphysique decroit et cede la place a
+la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le
+formalisme_, commence a prevaloir dans la science. Chez les paiens, on a
+reconcilie Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses
+s'eteignent; on ne songe plus qu'a ordonner les idees, qu'a les exposer
+systematiquement. Chez les chretiens, meme tendance. De tout temps, et
+notamment en Asie, Aristote avait eu de devoues commentateurs, mais la
+plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de meme aux Ve et
+VIe siecles. On distingue parmi eux David d'Armenie, qui avait etudie
+sous les derniers neo-platoniciens. Deja, au jugement de Ritter,
+l'esprit d'Aristote avait inspire Nemesius, de qui nous possedons un
+precieux ouvrage. Jean Philopon, surnomme _le Grammairien_, subit plus
+manifestement encore la meme influence. Il avait ete commentateur du
+prince des peripateticiens avant d'ecrire sur la theologie, et ses
+doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'heresie des tritheistes,
+qu'on peut rattacher a son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu a
+peu conduits a voir naitre et grandir, au VIIIe siecle, l'aristotelisme
+chretien.
+
+[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et
+457.]
+
+L'Arabe Mansur, que l'Eglise sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou
+Damascene, est designe comme le createur de la theologie scolastique.
+Son ouvrage, du moins, en est le premier monument.
+
+Ce livre, intitule _Source de la Science_, se compose de trois traites
+distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort
+claire de l'introduction de Porphyre et des Categories d'Aristote avec
+une definition generale de la philosophie; le second, un expose
+sommaire des diverses doctrines ou _heresies_ de l'antiquite en matiere
+religieuse, et le troisieme, un grand traite _de la foi orthodoxe_ ou
+les dogmes fondamentaux sont concus et traduits dans la forme et
+la langue de la logique, avec une lucidite et une rigueur que les
+theologiens de l'Occident ont rarement egalees. L'ouvrage n'a peut-etre
+pas une grande profondeur, ni une veritable originalite. Mais il est
+ecrit avec une precision qui ne manque point d'elegance, et l'auteur
+y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique,
+l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui
+donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce
+qu'il leur fut connu. S'il est vrai que la troisieme partie de son livre
+ait ete, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la
+premiere fois par ordre du pape Eugene III[152], ce ne fut qu'apres la
+mort d'Abelard dont les ecrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent
+nulle part le nom de saint Jean Damascene. La theologie scolastique est
+donc nee en dehors de l'influence de ce Pere; il en a ete le precurseur
+plutot que le createur; mais apres qu'elle fut venue au monde, il a
+puissamment influe sur ses destinees; il est devenu une de ses autorites
+favorites, et on a regarde son traite comme le type du celebre livre de
+Pierre Lombard. Aussi a-t-il partage dans l'opinion du monde le sort des
+scolastiques. Exalte avec eux, avec eux deprime, il a merite que leurs
+grands adversaires calvinistes fissent un reproche a Melanchton de
+l'avoir imite, et que leur plus violent ennemi, Luther, dit de lui: "Il
+fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153]."
+
+[Note 151: [Grec: Pege gnosios], _Fons scientiae_. Dans une dedicace au
+pere Goeme, eveque de Maiuine, il dit qu'il a commence par recueillir
+tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie,
+objet du premier traite intitule Dialectique. Le second, [Grec: Peri
+aireston], n'est guere qu'un denombrement de systemes assez sec et fort
+peu exact pour la partie philosophique. Le troisieme, [Grec: Ekdotis
+akrizes tes orthodoxes Pistios], est un ouvrage en quatre livres qui
+peut se lire encore avec fruit et meme avec plaisir. On a accuse
+l'auteur de pelagianisme et de nouveaute dangereuse dans la phraseologie
+qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les
+docteurs calvinistes le censurent severement. Mais il ne me parait
+Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il
+se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc.
+_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)]
+
+[Note 152: Ritter, Ouvr. cite., _ibid._, p. 505. Eugene III devint
+pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette
+traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitot
+apres il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet
+passe pour s'etre modele sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De
+Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)]
+
+[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.]
+
+Apres Jean de Damas, l'Eglise a laquelle il appartient devient sterile,
+et la theologie orthodoxe s'eteint dans l'Orient. Il est le dernier des
+Peres grecs et le premier des nominalistes chretiens.
+
+En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La litterature
+latine n'eut plus qu'un seul representant de quelque renommee. C'est ce
+Boece que nous avons tant cite. On le compte ordinairement parmi les
+chretiens, et l'on inscrit son nom a la suite de la liste des Peres. Le
+moyen age le placait pour le moins au meme rang qu'eux. Cependant
+la plupart des ecrits de Boece sont des versions d'Aristote, ou des
+commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y declare chretien, et
+dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on
+peut rencontrer ca et la les sentiments, mais non les croyances de
+l'Evangile. Une tradition tres-contestable reunit, il est vrai, a ses
+ecrits authentiques quelques traites de theologie, et la mort que lui
+infligea Theodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un
+martyr[154]; on montre meme son tombeau dans une eglise de Pavie. Cette
+reputation bien on mal gagnee d'orthodoxie a consacre dans les ages
+suivants son autorite philosophique. La theologie a invoque son
+temoignage en pleine securite de conscience, et nul n'a ete plus
+frequemment, plus hardiment cite dans les ecoles clericales. On peut
+dire qu'il termine avec Cassiodore la litterature latine de l'antiquite
+et commence belle du moyen age. Il n'est pas le createur de la
+scolastique, mais l'intermediaire necessaire entre les temps passes et
+les temps nouveaux.
+
+[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.]
+
+Nous arrivons au moyen age. La naissance de la theologie de la
+scolastique ne nous paraitra plus un mystere, a nous qui avons vu naitre
+sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la
+Gaule. C'est en France que les deux elements exotiques, le christianisme
+et la philosophie, se sont unis, et que le genie du moyen age, croyant
+et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recompose cette science
+methodique et dominatrice que le libre genie des Orientaux avait bien
+pu, comme tout le reste, decouvrir en se jouant, mais a laquelle il ne
+se fut jamais enchaine. Cette renovation de la theologie date pour nous
+du XIe siecle.
+
+Les ecrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux
+usurpations de Gregoire VII, a la codification des fausses decretales, a
+l'etablissement des ordres monastiques, enfin a toutes les choses qu'ils
+detestent comme elle. Ils veulent faire de la theologie scolastique un
+des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale.
+C'est une erreur. Cette theologie put s'unir aux institutions, se meler
+aux evenements, mais son histoire appartient surtout a l'histoire
+de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre desinteressee et le
+developpement spontane. La scolastique merite son nom, elle vient des
+ecoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase
+de la science humaine, qui s'explique par des antecedents eminemment
+litteraires et academiques, et il etait impossible qu'elle ne reagit pas
+tot ou tard sur la theologie. Loin d'avoir ete inventee pour le service
+de l'Eglise ou de la papaute, la theologie scolastique est devenue
+souvent suspecte a l'une et a l'autre, quoiqu'elle ait enfin reussi a
+s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonte les
+defiances de la portion la plus gouvernementale du clerge. A la longue
+sans doute elle a domine l'enseignement ecclesiastique, et c'est
+pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de
+cette autorite en matiere de pensee, contre laquelle devait se soulever
+un jour, a des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de
+reformation ou de philosophie.
+
+[Note 155: Buddee, Tribbechovius, Heumann, etc.]
+
+Mais au debut, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant
+etaient, nous l'avons vu" des novateurs. Quelques auteurs veulent que le
+premier d'entre eux ait ete Lanfrano de Pavie, archeveque de Canterbery,
+ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine
+qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre
+de Hales. Une opinion intermediaire fait dater de Roscelin la
+philosophie scolastique, et d'Abelard la theologie[156]. "C'est depuis
+Abelard," dit le docte abbe Tritheme, qui certes n'entend pas lui donner
+un eloge, "que la philosophie seculiere a commence de souiller la
+theologie sacree par son inutile curiosite[157]."
+
+[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In
+praef. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abael.,_ sec. 64,
+etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon,
+_Des etud. monast.,_ part. II, c. vi.]
+
+[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.]
+
+Suivant Mabillon, le premier pas avait ete la composition des sommes
+de theologie, c'est-a-dire des resumes ou compilations systematiques;
+Vincent de Lerins, Isidore de Seville, saint Jean de Damas, un eveque de
+Saragosse au VIIe siecle, nomme Tayon, avaient donne cet exemple[158].
+Mais les controverses de la fin du XIe siecle sont, a mon avis, le
+veritable foyer ou la scolastique a pris feu. Berenger de Tours forca
+Lanfrane a la dialectique; toutefois le saint eveque l'employa comme a
+regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante meme de la bien connaitre, il
+prend soin d'en deguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il,
+de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Verite et l'autorite
+des Peres[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la
+discussion n'y est pas reguliere, non plus qu'approfondie, et bien qu'on
+ait donne a l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160],
+nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la theologie scolastique.
+
+[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post.,
+c. i, p. 367.]
+
+[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._,
+Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.]
+
+[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gen. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p.
+34.]
+
+Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le genie d'un metaphysien, saint
+Anselme, si superieur a Lanfranc, tout en exposant avec une elevation et
+une profondeur singulieres les principes d'une theodicee platonique et
+chretienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes
+avec Roscelin et d'autres sectaires, il reduisit souvent la theologie
+a une controverse en forme. Mais il ne fut guere qu'un ecrivain, il
+n'enseigna point une methode, il n'eut point d'ecole.
+
+Alors cependant la science fit evidemment un grand effort, sinon
+un grand progres, et, se concentrant presque tout entiere dans la
+dialectique, elle acquit un surcroit de vogue et de puissance. Tout
+aussitot elle alla chercher la theologie ou la theologie vint la
+prendre, toutes deux s'attachant a se soutenir et a se completer
+mutuellement, toutes deux travaillant bientot a se mutuellement dominer;
+et soudain ce commerce, cet echange entre les deux etudes fit eclore,
+avec de nouvelles questions, avec des theories nouvelles qui semblaient
+enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit.
+Tandis que la dialectique venait armer la theologie, qui pretendait
+la proteger, celle-ci entrait sans cesse en defiance de son exigeante
+auxiliaire, et demelant en elle une independance cachee, elle craignait
+le sort des monarques asservis ou effaces par leur ministre: elle
+croyait voir un maitre du palais s'asseoir pres du trone d'un roi
+faineant[161].
+
+[Note 161: La creation de la theologie moderne ou la transformation de
+la religion en une science abstraite et bientot scolastique, est exposee
+avec autant d'instruction que de sagacite dans un ouvrage remarquable,
+intitule _The scholastic philosophy considered in its relation to
+christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de theologie
+a l'universite d'Oxford, nous a souvent instruit et guide, et son livre
+meriterait d'etre traduit. (1 vol. in--8 deg., 2 deg. ed. Londres, 1837.)]
+
+Il n'est donc pas douteux que les heresies de Berenger et de Roscelin
+n'eussent excite des debats favorables aux progres generaux de l'esprit
+dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines
+doctrines dans la science, avait determine les uns a modifier ces
+doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement
+de l'Eglise, les autres a s'instruire plus a fond des ressources de la
+logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer
+le concours a l'orthodoxie. On connait tres-imparfaitement les systemes
+d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres,
+mais sans nul doute chacun d'eux a travaille dans son genre a rendre
+la theologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard
+platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du
+dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le
+premier il avait rendu la theologie contentieuse[162].
+
+[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t.
+III, c. ix.]
+
+Mais aucun n'a brille dans l'ecole d'autant d'eclat qu'Abelard; nul n'a
+porte dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilite
+plus facile, une lucidite plus eblouissante. Il passait pour avoir une
+intelligence particuliere des secrets d'Aristote, et en meme temps il
+s'attachait a rendre son art accessible et populaire. Lors donc que,
+vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la theologie, ce fut
+comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison
+qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gre des preventions
+diverses, que la verite chretienne rencontrait son defenseur ou son
+conquerant le plus redoutable. Peut-etre les deux opinions etaient-elles
+plausibles, il y avait en lui de quoi repondre a bien des esperances
+et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit,
+je crois, avec une entiere sincerite, il venait faconner la foi a la
+dialectique et la premunir contre la dialectique meme. Nous le verrons
+soutenir en meme temps que les chretiens n'ont pas d'appuis plus fermes
+ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble
+attaquer l'abus que l'heresie fait de la logique, et les dedains que
+l'orthodoxie lui temoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il
+se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour a tour exigeant
+comme un critique et docile comme un fidele, et qu'il s'efforca de
+realiser en lui-meme ce personnage eclectique, le chretien rationaliste.
+
+Contre lui s'eleverent bientot tontes les accusations que la philosophie
+a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa memoire. Nous pourrions
+multiplier les citations, et l'on verrait, a partir d'Abelard, la
+theologie scolastique continuer sa route et ses succes au milieu des
+plaintes et quelquefois des maledictions d'une partie de l'Eglise,
+jusqu'au jour ou c'est la raison aussi qui reclame et ose attaquer
+Aristote lui-meme a travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand,
+Averroes, Abelard; mais restons au XIIe siecle. Alors, ce qui devait un
+jour devenir un prejuge paraissait une nouveaute, et la temerite etait
+du cote des scolastiques. Malgre leur soumission au dogme et a l'Eglise
+en general le caractere philosophique dominait en eux, et l'expression
+de theologie scolastique equivalait, dans le langage du temps, a celle
+de philosophie de la theologie. C'est avec ces idees qu'il faut se
+representer Abelard, et que son siecle l'a considere. L'opinion commune
+du clerge sur son compte est celle de Baronius[163]: "Pierre Abelard a
+soumis les Ecritures aux philosophes, principalement a Aristote, et
+il traite les Peres d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils
+disaient."
+
+[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_.,
+lib. post., c. VII, p. 1126, etc.]
+
+On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procede
+dans les questions epineuses etait d'exposer les diverses opinions, et
+de les soumettre a un examen analytique, sous le double controle du
+raisonnement et de l'autorite. Toutes les citations que la lecture avait
+pu lui fournir, etaient passees en revue, discutees, interpretees; puis
+il produisait son avis, en le raccordant a son tour avec ces citations
+memes, qu'il parvenait a ramener subtilement a une apparence d'unite.
+Cette methode exigeait une connaissance detaillee, tant des doctrines
+des auteurs que des passages de leurs ecrits qui pouvaient etre invoques
+pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues
+en these, ou favorisees en passant par des propositions isolees,
+s'appelaient des sentences, _sententiae_. L'art de la controverse etant
+d'opposer les autorites aux autorites, et de deconcerter une proposition
+par une citation imprevue, tout esprit qui voulait briller dans cette
+sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes
+dont il pouvait avoir a diriger ou a repousser les coups; et c'est
+pour cela que des recueils de citations etaient indispensables aux
+philosophes de l'ecole, afin que la soudainete de leurs objections fut
+egale a l'a-propos de leurs reponses.
+
+Ce fut donc un titre assez commun parmi les ecrits du temps que celui de
+livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus celebre recueil
+qui ait porte ce nom, est le manuel theologique de Pierre Lombard, qui
+fut eveque de Paris sept ans apres la mort d'Abelard. Ce livre exerca
+pendant plusieurs siecles une grande autorite: il devint la base de
+renseignement theologique dans l'Universite de Paris, et l'on cite
+ordinairement le docte prelat comme le chef et le fondateur de cette
+ecole de theologiens appeles les docteurs sententiaires (_doctores
+sententiarii_), par opposition a ceux qui portent le nom de docteurs
+bibliques (_biblici_). Ce fut une ecole nouvelle, plus savante, plus
+logique, plus aristotelique que l'ecole ancienne qui, discutant moins,
+approfondissait moins peut-etre, mais aussi ne provoquait ni le doute ni
+la dispute, et qui, fidele a son enseignement synthetique, voyait avec
+inquietude une eristique toute profane envahir le domaine entier de la
+science sacree[164].
+
+[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.]
+
+Il y eut donc, au XIIe siecle, deux theologies, l'une biblique dont
+Hildebert, eveque du Mans, etait, dit-on, la lumiere, et a laquelle on
+peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues
+et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et proteger saint Bernard;
+l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribue a former, sans
+prevoir que, bientot depasse, il serait lui-meme effraye des
+consequences de son oeuvre, et verrait le sein de la science dechire par
+ses enfants. Les theologiens de cette nuance sont designes aussi par
+le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches
+speculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers,
+qu'on a nommes _practici_, s'adonnaient surtout a la propagation de
+la foi et a la predication. La theologie des uns fut la theologie
+scolastique par excellence, et celle des autres, la theologie mystique.
+C'est la premiere qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est
+celle-la dont on a donne Pierre Lombard pour le createur, parce que nul
+avant lui ne l'avait enseignee avec la meme autorite. Le premier il la
+professa publiquement, c'est-a-dire avec un caractere officiel dans
+l'Academie de Paris. Abelard, qui avant lui l'avait inauguree au meme
+lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement,
+surtout son enseignement theologique, de fait si accredite, en realite
+si puissant, parait n'avoir jamais ete qu'un enseignement prive[165].
+Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'ecole, il
+n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne
+furent pas son ouvrage. Les liberateurs ne gouvernent pas.
+
+[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann,
+_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.]
+
+Cette methode sententiaire, a laquelle l'eveque Pierre Lombard vint
+preter posterieurement l'influence de sa dignite, je n'hesite point a en
+regarder Abelard comme le createur veritable; ce fut lui qui donna a la
+philosophie sacree sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et
+surtout dans les academies de Paris propagea ou suivit de pres ou de
+loin le mouvement scientifique et rationnel de la theologie, a selon
+moi procede de l'enseignement d'Abelard. En lui se retrouvent tous les
+caracteres de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'elance,
+soit lorsqu'il s'arrete, dans sa reserve comme dans sa temerite. Car ce
+maitre fut tout ensemble modere et hardi, il eut toutes les tendances et
+voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite
+n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce
+qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit
+raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce cote de son genie et de
+son systeme que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se
+porter aux dernieres extremites, il a encourage par son exemple et son
+impulsion le rationalisme a tous les degres [166].
+
+[Note 166: "Abelard," dit M. l'abbe Ratisbonne, "posa le principe du
+rationalisme qui dans son premier developpement exerca sur la foule
+passionnee l'espece de fascination que le protestantisme produisit trois
+siecles plus tard, et que le liberalisme a renouvele de nos jours
+avec un succes non moins eclatant." (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c.
+XXVIII.)]
+
+C'est a l'influence d'Abelard qu'on peut rattacher les noms qui
+illustrent la premiere periode de la scolastique; la seconde commence
+avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porree,
+Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de
+Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant
+d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abelard, lui doivent peut-etre
+leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne parait
+lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre
+Lombard, c'est Abelard parvenu; c'est Abelard eveque, investi de
+l'autorite, depositaire des grands interets de l'unite ecclesiastique,
+calme et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la
+responsabilite, un peu enerve par une ambition satisfaite, mais
+instituant cependant l'esprit de son ecole dans la chaire episcopale et
+donnant a la theologie, pour charte octroyee, le _Livre des Sentences_.
+Abelard n'a point ecrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu
+meriter; mais il a ete le maitre du _Maitre des Sentences_. C'est une
+tradition que Pierre Lombard avait ete son eleve et disait que le _Sic
+et Non_ etait son breviaire[168].
+
+[Note 167: Cette division est generalement recue. Brucker, _Hist.
+crit._, t. III, p. 731.]
+
+[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p.
+1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.]
+
+_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable
+d'un ouvrage important dans la serie des ecrits theologiques d'Abelard.
+Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la these du pyrrhonisme;
+ca ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chretien.
+L'ouvrage peut bien suggerer le doute, il n'a pas ete fait pour
+l'etablir: mais le titre seul devait a bon droit alarmer les vigilants
+defenseurs de l'integrite de la foi catholique. Si jamais Abelard
+a publie cet ecrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unite de
+croyance, sans danger pour lui-meme. Il suffisait, au reste, qu'on sut
+que l'ouvrage existait, c'etait assez pour compromettre l'auteur. Plus
+inconnu, le livre en etait plus suspect; les denonciateurs d'Abelard au
+concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'a l'epoque ou le texte
+meme est enfin sorti des tenebres, la posterite meme a du supposer qu'il
+contenait le mystere de l'incredulite cachee d'un philosophe hypocrite.
+
+Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouve ce livre celebre et ignore,
+et nous lui en devons la publication[169].
+
+[Note 169: _Ouvr. ined. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre
+de cet ouvrage, mentionne dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry,
+etait tout ce qu'on en connaissait. Les benedictins, editeurs du
+_Thesaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils
+avaient cet ecrit a leur disposition, et que c'etait un tissu de
+contradictions. M. Cousin l'a publie en 1836 sur deux manuscrits, l'un
+de la bibliotheque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p.
+CLXXXVI.)]
+
+Pour en apprecier la pensee, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur
+y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les ecrits
+des saints, quelques propositions different et meme se combattent.
+Cependant, ajoute-t-il aussitot, il ne faut pas juger temerairement ceux
+qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupconner d'erreur, nous
+devons nous defier de notre infirmite d'esprit. "La grace doit plutot
+nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manque pour ecrire."
+Leur langage est parfois inusite, le sens des mots varie, chacun parle
+sa langue, et comme l'uniformite est, au dire de Ciceron, mere de la
+satiete, on ne doit pas presenter toutes choses dans la nudite de
+l'expression vulgaire.
+
+Mais d'un autre cote, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints
+beaucoup d'apocryphes, et que meme dans les ecrits authentiques, et
+jusque dans les divins testaments, des passages ont ete alteres par les
+copistes; c'est ainsi que l'Evangile de saint Mathieu cite Isaie pour
+Asaph, et Jeremie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le
+Seigneur fut crucifie a la troisieme heure, et Jean et Mathieu a la
+sixieme[171].
+
+[Note 170: Il n'y a point Isaie dans saint Mathieu au passage indique
+(xii, 35), mais seulement _le prophete_, et comme il s'agit d'un renvoi
+a un psaume, cette designation indique suffisamment David le roi
+prophete. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps,
+77.) Quant a Jeremie, cite pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii,
+9).]
+
+[Note 171: Cette diversite existe egalement (Marc, xv, 25.--Math. xxvii,
+45.--Jean, xix, 14.)]
+
+Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des
+ecrivains sacres, qu'il leur est arrive de se retracter, ainsi que l'a
+fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui
+nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les
+adopter, les opinions des autres a titre de documents. Il se peut aussi
+qu'ils imitent l'Ecriture, laquelle se conforme souvent aux idees
+communes ou aux apparences exterieures. Joseph est appele, dans
+l'Evangile le pere de Jesus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que
+le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est etoile ou
+qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans
+l'etat reel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide,
+quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air.
+Les philosophes eux-memes font des concessions a l'apparence. Il y en a
+de telles dans Boece.
+
+[Note 172: Luc, II, 48.]
+
+Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les
+Peres, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Etre les causes
+de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des
+intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les differents sens
+d'un meme mot dans les differentes autorites, on arrivera facilement a
+la solution de la difficulte. Mais lorsqu'enfin la contradiction est
+trop manifeste, il faut comparer les autorites et choisir. Ainsi, par
+exemple, il est admis que les prophetes n'ont pas eu a tous les moments
+le don de prophetie, saint Pierre lui-meme s'est trompe au sujet de
+certains rites de l'ancienne loi, et il a ete publiquement repris par
+saint Paul. Saint Paul se trompe a son tour, quand il annonce dans son
+Epitre aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne
+faut pas traiter de mensonges les faussetes qui peuvent se rencontrer
+dans les ecrivains ecclesiastiques; le mensonge implique l'intention de
+tromper, "et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout
+peser, en considerant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on
+le fait." Seulement on peut supposer l'erreur, et "il faut lire les
+docteur, non avec la necessite de croire, mais avec la liberte de
+juger."
+
+[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans
+aucun recit que saint Paul soit alle en Espagne.]
+
+Faites une distinction entre l'autorite canonique de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament et celle des livres posterieurs. Si dans l'Ecriture
+quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou
+vous-meme; ce serait heresie que de supposer rien de plus. Mais dans
+les livres qui sont venus apres, il n'en est pas ainsi: saint Jerome
+ne semble commander une confiance absolue que pour les opuscules de
+Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres,
+il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia
+probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.)
+
+[Note 174: Dans une lettre pour l'education d'une jeune fille, il dit
+en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii
+epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abelard repete _opuscula_ pour
+Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S.
+Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)]
+
+"Apres ces observations prealables, je veux accomplir mon projet et
+recueillir les diverses maximes des saints Peres qui s'offriront a ma
+memoire et qui entraineront avec elles quelque question, par suite de
+la dissonance qu'elles paraitront presenter. Elles exciteront de jeunes
+lecteurs a s'exercer plus specialement a la recherche de la Verite, et
+les rendront plus penetrants par l'inquisition. L'inquisition est en
+effet la premiere clef de la science[175], c'est a l'interrogation
+assidument ou frequemment pratiquee que le plus perspicace des
+philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec
+passion, quand il dit, en parlant de la Categorie de la relation:
+_Peut-etre est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles
+choses, a moins qu'on ne les ait retraitees souvent. Le doute sur
+chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en
+effet, que nous arrivons a l'inquisition, et par l'inquisition que nous
+atteignons la verite, suivant cette parole de la verite meme: _Cherchez
+et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner
+la lecon morale de son propre exemple, celui qui fut cette meme verite
+voulut, vers la douzieme annee de son age, s'asseoir au milieu des
+docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation
+l'image d'un disciple qui questionne plutot que celle d'un maitre qui
+enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite
+sagesse.
+
+[Note 175: "Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis
+dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem
+perciptimus." (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles
+de Cyrille: [Grec: Arche matheseos xetesis, kai riza tes epi tisin
+ognodumenois suniseos e peri auton epaporesis.] (_Comm. in Johan, ev._,
+I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)]
+
+[Note 176: Categ. VII. "Dubitare autem de singulis non erit inutile."
+Ainsi est citee la version de Boece, ou il y a _dubitasse_ et non
+_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit "Il n'est pas inutile
+d'avoir discute chacune de ces questions" (T. 1, p. 93.) Le mot du texte
+est [Grec: dieporekenai].]
+
+"Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Ecritures sont produites, elles
+ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer a la recherche de la
+verite, suivant que l'ecrit est recommande par une autorite plus grande.
+C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, ou sont compilees en un
+seul volume les maximes des saints, a la regle decretee par le pape
+Gelase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien
+citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans
+les divines Ecritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est a
+raison de cette contrariete que cette compilation de sentences est
+appelee _Le Oui et le Non (Sic et Non)_."
+
+[Note 177: "Sententiae ex divinis scripturis collectae." _Les divines
+ecritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient
+aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et
+les Peres. _Divin_ Exprimait alors le sacre par opposition au profane.
+La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la
+theologie. Les _ecritures_ designaient aussi les _ecrits_, et non
+l'Ecriture sainte. Tout ce qui etait anciennement ecrit etait une
+autorite, Ciceron, Virgile, Macrobe, etc; l'Ecriture sainte s'appelait
+_divina pagina_.]
+
+Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations enoncant le
+pour et le contre, et distribuees en cent cinquante-sept questions
+d'une importance fort inegale. Naturellement la premiere est celle que
+l'existence du livre donnait pour resolue dans l'esprit de
+l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le
+contraire_[178]. Si Abelard n'eut pas ete decide pour l'affirmative,
+aurait-il jamais ecrit son ouvrage?
+
+[Note 178: "Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra."
+(I, p. 17.) C'est a peu pres la question de saint Thomas: "Utrum sacra
+doctrina sit argumentativa." (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)]
+
+La collection de passages qu'il a places ici en regard les uns des
+autres est encore precieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez
+considerable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les
+lettres sacrees. Elle serait utile comme specimen du catalogue de la
+bibliotheque ecclesiastique des savants de Paris au XIIe siecle, quoique
+je soupconne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui
+les ont ecrits, mais qui les ont cites, et notamment dans saint Jerome
+et saint Augustin[179].
+
+[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chretiens
+cites dans le _Sic et Non_: Origene, Cyprien, Eusebe, Hilaire, Prudence,
+Athanase, Ephrem, Ambroise, Jean Chrysostome, Jerome, Augustin, Leon,
+pape, Prosper, Maxime, eveque de Turin, Gennade, pretre de Marseille qui
+Ecrivait vers la fin du Ve siecle, Hormisdas, pape, Boece, Gregoire le
+Grand, Isidore de Seville, Bede, Ambroise Autpert, abbe de Saint-Vincent
+pres Benevent, auteur au VIIIe siecle d'un commentaire sur l'Apocalypse,
+Haimon, eveque d'Halberstadt en 841, et qui a commente les Ecritures et
+redige un abrege de l'histoire de l'Eglise, Nicolas Ier, pape, et Remi,
+moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique a
+Paris au commencement du Xe siecle, et qui a commente les psaumes.
+On peut soupconner que ce qui est cite des Peres grecs, notamment
+d'Origene, de saint Ephrem, et de saint Jean Chrysostome, vient de
+seconde main. Abelard pouvait avoir une traduction d'Eusebe, et quant a
+saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traite de la
+Trinite, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a ete faussement attribue.
+(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y
+a aussi quelques rares citations des paiens, savoir Aristote, Ciceron,
+Seneque et Macrobe.]
+
+Cet ouvrage fut apparemment une des premieres compositions theologiques
+d'Abelard; il doit etre anterieur au concile de Soissons, et sans doute
+il l'ecrivit ou le commenca a l'epoque ou, delaissant Anselme de Laon,
+il s'erigea definitivement en professeur de theologie. C'est, comme
+l'a dit tres-bien M. Cousin, "la table des matieres de ses traites
+dogmatiques de theologie et de morale[180]." Mais il peut avoir ete
+termine beaucoup plus tard, et par sa nature c'etait un recueil qui
+pouvait n'etre jamais acheve; aussi est-il permis de douter qu'il ait
+jamais ete reellement publie. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le
+tenait cache[181]. Il pouvait etre connu des disciples d'Abelard, il
+avait du leur etre communique, et son existence etait ainsi devenue
+publique, sans qu'il en fut de meme de son contenu. Une telle
+composition n'en devait paraitre que plus suspecte, et je ne m'etonne
+pas que l'abbe de Saint-Thierry, en denoncant Abelard, rapporte des
+passages de ses autres ecrits theologiques et cite seulement comme
+monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'etait attacher a toute la
+doctrine d'Abelard l'etiquette du scepticisme religieux.
+
+[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.]
+
+[Note 181: "Nec etiam quaesita inveniuntur." (Guill. S. Theod., _ad
+Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)]
+
+[Note 182: "_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quaedam, de quibus timeo
+ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis."
+(_Id., ibid._)]
+
+Cependant un tel soupcon etait injuste. L'esprit d'examen, on le dit du
+moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme,
+et il n'y conduit pas toujours. Abelard etait chretien; il a pu tomber
+dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements,
+altere la foi, jamais il n'a pretendu l'affaiblir. Il se defiait
+d'autant moins de sa methode, il la jugeait d'autant moins dangereuse
+pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et
+qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son
+orthodoxie seule peut etre mise en question.
+
+Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses ecrits
+l'esprit dogmatique, et qu'il y a professe hardiment le rationalisme,
+au risque d'ebranler ce qui etait pour lui inebranlable. Charme de ses
+idees, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune
+en la demontrant a sa mode, et elle lui devenait plus chere et plus
+sacree, quand elle etait devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre
+de l'auteur ajoutait a la conviction du fidele. Mais il ouvrait ainsi la
+voie sans terme ou devait marcher desormais a plus ou moins grands pas
+la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient
+de siecle en siecle repondre tous les esprits opposants; il sonnait le
+reveil de la liberte de penser.
+
+Nous retrouverons ce caractere dans tonte sa theologie. Ici bornons-nous
+a remarquer que le _Sic et Non_ peut etre regarde comme le point
+de depart naturel de l'esprit d'examen applique a la theologie,
+c'est-a-dire a la tradition ecrite des doctrines chretiennes. C'etait
+en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne
+pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorites. Cette
+opposition systematique des textes avait, dans un cercle plus restreint
+et sous toutes reserves d'une soumission generale et implicite a
+l'Ecriture, quelque chose du doute prealable de Descartes, quelque chose
+des antinomies de Kant; c'etait un choix offert a la raison.
+
+Abelard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas
+sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le meme plan; nous
+concevons qu'on lui ait dispute cet ouvrage, et qu'avant de connaitre
+rien de plus que le titre de celui d'Abelard, on ait pu croire
+quelquefois que Pierre Lombard le lui avait derobe[183]. On sait que
+les _Quatre Livres des sentences_ sont divises en chapitre intitules
+_Distinctions;_ c'est-a-dire que chaque question y est successivement
+posee; puis les autorites et les arguments contraires sont presentes
+sur chacune, et la solution est etablie presque toujours a l'aide d'une
+distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette
+coincidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard
+n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maitre?
+L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinite et la
+Providence, est absolument celle de l'Introduction a la theologie;
+et bien que le docte eveque evite et parfois combatte les opinions
+contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa methode et
+nourri de sa science.
+
+[Note 183: "Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille
+per plagum surripuerit." (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p.
+88.)]
+
+Enfin cette maniere de proceder et de poser hardiment le pour et le
+contre, sauf a conclure, devint la forme permanente de la theologie
+scolastique. L'ecole dogmatique de forme comme de fond, celle qui
+enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins
+en moins ecoutee; et lorsque, pres de cent ans plus tard, saint Thomas
+d'Aquin resuma toute la theologie dans son admirable livre, il posa
+intrepidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous
+les articles des questions, et, divisant a l'infini les objections et
+les reponses, opposant une par une, autorite a autorite, raisonnement a
+raisonnement, il ecrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter,
+un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par
+l'exposition. _La Somme theologique_ presente la religion tout entiere
+comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit
+toujours par avoir raison. C'est la negation la plus franche et la pins
+developpee de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la theologie scolastique,
+etudiee dans l'esprit de la foi, mais enseignee comme une science, est
+devenue, avec le temps, la theologie proprement dite; avec le temps, il
+n'y en a guere eu d'autre dans les ecoles. C'est essentiellement celle
+qui s'est perpetuee dans les seminaires. Au XVIIe siecle, le P.
+Petau, en composant son remarquable traite des dogmes theologiques,
+reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et
+saint Thomas, et quand l'Eglise veut reellement enseigner, il faut bien,
+de gre ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore
+en France d'autre theologie reconnue.
+
+Cependant les ames ferventes, les esprits simples et pratiques, les
+hommes de gouvernement dans l'Eglise sont loin d'avoir toujours porte
+une grande confiance a ce genre d'enseignement. Chose singuliere! il a
+souvent alarme tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le
+vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractere imperatif
+que donne a la parole de Dieu le pretre qui se sent revetu d'une mission
+de commandement, et croit representer celui dont il est ecrit: _Tanquam
+potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique,
+soit comme homme d'Etat, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la
+transformation dialectique de la predication religieuse, Aujourd'hui
+meme il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la
+theologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si
+reserve en matiere de raisonnement, que si la chose etait a faire, je
+ne sais si le clerge donnerait les mains a l'invention de la theologie
+didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir
+peu a se louer de la philosophie du moyen age; car c'est sous cette
+forme que le rationalisme est rentre dans son sein. Quant a ceux qui ont
+ouvert la route, qui se sont montres particulierement philosophes dans
+la religion, qui ont appuye sur le cote scientifique de la theologie,
+qui ont enfin fonde la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus
+prudent des philosophes modernes:
+
+ "La question de la conformite de la foi avec la raison, a toujours
+ ete un grand probleme. Dans la primitive Eglise, les plus habiles
+ auteurs chretiens s'accommodaient des pensees des platoniciens qui
+ leur revenaient le plus et qui etaient le plus en vogue alors. Peu a
+ peu Aristote prit la place de Platon, lorsque le gout des systemes
+ commenca a regner, et lorsque la theologie meme devint plus
+ systematique par les decisions des conciles generaux, qui
+ fournissaient des formulaires precis et positifs. Saint Augustin,
+ Boece et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans
+ l'Orient, ont contribue le plus a reduire la theologie en forme de
+ science, sans parler de Bede, Alouin, saint Anselme, et quelques
+ autres theologiens verses dans la philosophie, Jusqu'a ce qu'enfin
+ les scolastiques survinrent et que le loisir des cloitres donnant
+ carriere aux speculations, aidees par la philosophie d'Aristote,
+ traduite de l'arabe, on acheva de faire un compose de theologie et
+ de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du
+ soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison."
+
+Abelard fut un des premiers de ces scolastiques qui preparaient ce
+_compose de theologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la
+foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant meme que les
+Arabes et l'empereur Frederic II eussent fait connaitre Aristote tout
+entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: "Je plains les
+habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur
+zele. Il est arrive quelque chose de semblable autrefois a Pierre
+Abelard.... et a quelques autres qui se sont trop enfonces dans
+l'explication des mysteres[184]."
+
+[Note 184: Disc., prel. de la Theodicee, 6 et 86.]
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--_Introductio ad theologiam_.
+
+Abelard raconte qu'avant d'ecrire sur la theologie il laissa ses
+ecoliers lui demander "une _somme_ de l'erudition sacree qui fut
+comme une introduction a l'Ecriture sainte[185]." Ils avaient lu,
+continue-t-il, et goute ses nombreux ecrits sur la philosophie, sur les
+lettres seculieres; il leur semblait qu'il serait bien plus facile a son
+esprit de penetrer le sens de l'Ecriture sainte et les raisons de notre
+foi qu'il ne le lui avait ete de tarir, comme ils le disaient, les puits
+de l'abime philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne
+devait-il pas etre, en definitive, l'etude de Dieu, a qui tout doit etre
+rapporte? Pourquoi a-t-il ete permis aux fideles d'etudier les arts
+profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et
+ces formes de langage, et ces procedes de raisonnement, et cette
+connaissance prealable de la nature des choses, qui peuvent servir soit
+a comprendre et a orner la sainte Ecriture, soit a en etablir et a
+en defendre la verite? Plus la foi chretienne semble embarrassee de
+questions ardues, plus elle doit etre munie d'un rempart de fortes
+raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'etre
+philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre
+les solutions difficiles, plus elle est propre a troubler la simplicite
+de notre foi. Ils ont donc, ces ecoliers, juge capable de resoudre
+toutes ces controverses celui que l'experience leur a fait connaitre
+pour verse des le berceau dans l'etude de la philosophie et
+principalement de la dialectique, cette maitresse en tout raisonnement,
+et ils l'ont unanimement supplie de faire valoir le talent que Dieu lui
+a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte
+avec les interets. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient a
+l'age et a la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit,
+de travaux, prefere desormais les choses divines aux choses humaines
+et delaisse le siecle pour se donner tout a Dieu. Apres avoir jadis
+embrasse l'etude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir
+maintenant a gagner des ames: c'est bien le moins que de venir a la
+onzieme heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces frequentes instances
+de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas
+pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces,
+ou plutot avec l'aide suppletive de la grace divine, ne promettant pas
+tant de dire la verite que d'exposer, comme on le lui demande, le sens
+de ses opinions.
+
+[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.]
+
+"Que si dans cet ouvrage," ajoute-t-il, "mes fautes veulent, ce qu'a
+Dieu ne plaise, que je m'ecarte de la pensee ou de l'expression
+catholique, que celui-la me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention;
+je serai toujours pret a donner satisfaction sur toute erreur en
+corrigeant ou en effacant ce que j'aurai mal dit, quand un fidele
+me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorite de
+l'Ecriture.... Eclaire par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si
+grand homme a retracte ou corrige beaucoup de choses dans ses ecrits, si
+j'avance quelques erreurs, je n'en defendrai rien par dedain, je n'en
+soutiendrai rien par presomption. Si je ne suis pas exempt du defaut de
+l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'heresie, car
+ce n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, mais l'obstination de
+l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, desirant se faire un nom par
+quelque nouveaute, met sa gloire a avancer des choses extraordinaires
+qu'il s'efforce mal a propos de maintenir contre tous, pour paraitre
+superieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous
+de personne[186]."
+
+[Note 186: C'est a peu pres le debut de l'Introduction a la theologie.
+Dans son autre theologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov.
+anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec etendue sur les declarations
+qui terminent ce preambule; il y dit que c'est une grande impiete que de
+corrompre par le peche le premier don de Dieu, la science, et de faire
+participer a ses fautes un art innocent et irreprochable, la logique; et
+il s'eleve contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force
+qui prouve combien il avait a coeur de n'en etre pas accuse. (Lib. III,
+p. 1245-1258.)]
+
+Ce preambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il
+appartient. Abelard raconte qu'apres sa prise d'habit au couvent de
+Saint-Denis, il rouvrit un cours de theologie, et qu'a la demande de ses
+eleves il composa sur l'unite et la trinite divine un traite destine
+a faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traite, qui fut
+avidement lu et qui, defere au synode de Soissons, y fut condamne et
+brule, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction a la theologie_,[188]
+veritable resume de son enseignement, le plus important de ses ouvrages
+theologiques; car ses principales opinions en ces matieres y sont
+developpees ou indiquees, et c'est en general sur ce livre qu'il a ete
+juge par ses contemporains et la posterite. Plus tard, cependant, soit
+que la redaction n'en fut pas definitive, et en effet elle laisse
+beaucoup a desirer pour l'ordre, la proportion, l'elegance; soit qu'il
+n'avouat pas un texte irregulierement publie, et qui d'ailleurs n'est
+parvenu jusqu'a nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence
+ou la reflexion eut modifie ses idees ou son caractere, il a traite de
+nouveau le meme sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance parait meilleure
+et la diction plus travaillee; c'est la _Theologie chretienne_, que nous
+n'avons pas non plus tout entiere. Mais lorsque vers 1140, c'est-a-dire
+dix-huit ou vingt ans apres la composition de l'Introduction, Guillaume
+de Saint-Thierry en denonca l'auteur a saint Bernard, c'est sur cet
+ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprit
+la Theologie chretienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou
+plutot des precautions de doctrine que celle-ci pouvait presenter, il ne
+voit entre les deux livres qu'une difference de volume: l'un, dit-il,
+contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que
+saint Bernard parait avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a
+surtout condamnee, du moins en ce qui concerne la Trinite ou la nature
+de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaitre, comme le
+plus propre a reveler la theologie d'Abelard.
+
+[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du present ouvrage, p.
+75.]
+
+[Note 188: Mag. P, Abael, nannetensis Introductio ad theologiam divin in
+III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)]
+
+[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112,
+et ci-dessus, t. I, p. 183.]
+
+Malheureusement, quoique etendu, il n'est pas complet, mais il en a
+ete retrouve recemment un abrege compose, selon toute apparence,
+par Abelard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons retablir la
+substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal.
+
+Le salut de l'homme, suivant notre auteur, depend de trois choses, la
+foi, la charite, le sacrement. La foi, qui contient l'esperance,
+comme le genre contient l'espece, est l'estimation des choses qui
+n'apparaissent pas[190], c'est-a-dire qui ne sont pas soumises aux sens
+du corps.
+
+[Note 190: "Existimatio rerum non apparentium." _Introd_, p. 977. Le mot
+d'_existimatio_ repond a celui de saint Paul [Grec: Elenchos],
+traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par
+_convictio_. C'est cette derniere Idee que voulait rendre Abelard; on
+a vu que pour lui estimation, Equivalent d'_opinio_, [Grec: doxa],
+s'alliait naturellement, d'apres l'autorite d'Aristote, a l'idee de foi
+ou de croyance. (Hebr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i.
+I, p. 400.)]
+
+La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne
+les croit pas, on les connait; le merite et le propre de la foi est
+de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaitre, nous ne
+connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne
+voit pas. Qu'est-ce que la verite? voir ce que l'on croit. Car la foi
+est la croyance aux choses memes et non aux mots. Ainsi la foi dans
+l'Evangile contient la foi aux choses de l'Evangile. Les philosophes
+ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du
+doute soit par la pensee, soit par l'experience. L'argument est ce qui
+fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Ciceron). Il y a donc
+plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou
+improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux
+choses apparentes.
+
+[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.]
+
+Parmi les verites de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes
+n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au
+salut se placent celles qui sont relatives d'abord a la nature de Dieu,
+puis a ses dispensations ou dispositions necessaires.
+
+"La religion chretienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non
+plusieurs, seul Seigneur de tous, seul createur, seul principe, seule
+lumiere, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul
+tout-puissant, seul eternel, substance une ou essence absolument
+immutable et simple, en qui ne peuvent etre aucunes parties ni rien
+qui ne soit elle-meme, seule veritable unite en tout, hors en ce qui
+concerne la pluralite des personnes divines. Car en cette substance si
+simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout
+coegales et coeternelles, et qui ne different point numeriquement,
+c'est-a-dire comme des choses numeriquement diverses, mais seulement par
+la diversite des proprietes, une etant Dieu le pere, une etant Dieu le
+fils, une etant Dieu esprit de Dieu, procedant du Pere et du Fils. Une
+de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre.
+Ainsi le Pere n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le
+Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Pere, et le Saint-Esprit
+egalement. Dieu est autant le Pere que le Fils ou le Saint-Esprit, etant
+un en nature, un numeriquement autant que substantiellement. Mais de la
+diversite des proprietes nait la distinction des personnes; elle est
+telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette
+personne-la; comme un homme differe d'un homme personnellement et non
+substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-la, quoiqu'etant
+ce qu'est celui-la, c'est-a-dire identique de substance et non de
+personne[192]."
+
+[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir la un realisme
+tres-prononce, car Abelard semble admettre ici l'identite de substance
+entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identite de nature, et
+non l'identite numerique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus
+exacte par rapport a la Trinite; mais, comme on le verra, elle est recue
+et presque triviale dans la question et ne doit pas etre reprochee a
+notre auteur.]
+
+Le propre du Pere est d'etre inengendre (improduit, _ingenitus_),
+c'est-a-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du
+Fils est d'etre engendre, et du Saint-Esprit, non pas d'etre engendre,
+mais de proceder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou
+crees. Le Pere est donc le principe de la divinite. (Saint Augustin, _De
+Trin._, IV, xx.) Mais sa divinite est dans chacune des trois personnes,
+chacune est Dieu, Seigneur, Createur; en ce sens, la Trinite est
+indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois
+personnes n'etant l'une ou l'autre personne, une seulement etant dite
+inengendree, une engendree, une procedant, il suit qu'il n'y a pas en
+elles pluralite de choses ou pluralite substantielle, mais pluralite
+de proprietes: chacune est personne, mais point de la meme maniere que
+chacune est Dieu. Tout ce qui appartient a la personne est propre, tout
+ce qui appartient a Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun
+a toutes, comme la gloire, la volonte, l'operation. "Tel est," dit
+Abelard, "le resume de la foi touchant l'unite et la trinite, qu'il
+nous faut etablir et fortifier par des exemples et des similitudes
+convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en
+effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne
+peut etre expose de facon a etre compris[193]?"
+
+[Note 193: Ces idees generales sur la Trinite n'ont rien d'original, non
+plus que de hasarde. Abelard les emprunte surtout a saint Augustin qui
+lui-meme les a plutot remaniees qu'inventees. On peut les retrouver
+exposees avec soin et developpement dans la _Somme_ de saint Thomas.
+(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une difference seule doit etre
+remarquee. Abelard, guide en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus
+aux differences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinite avec la
+generalite des etres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae
+numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne
+sont pas des substances. Cependant comment etre trois sans difference
+numerique? Aussi saint Jean Damascene avait-il admis cette difference,
+et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve
+plus prudent de s'en tenir a la difference de propriete, Jean Damascene,
+suivant lui, etait plus frappe des ressemblances que des differences.
+(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._
+I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de
+la Trinite soient choses numeriques diverses, admet cependant que le
+nombre, _termini numerales_, s'applique a la divinite. Il considere la
+multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il
+dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi,
+a. 1.)Les modernes n'hesitent pas a dire que les trois personnes sont
+"trois etres individuels subsistant reellement en eux-memes, qui sont
+chacun un principe d'action." (Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Trinite
+et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abelard nous parait plus sage.
+Il suit du reste une opinion exprimee dans un ouvrage qu'il croyait de
+Boece, savoir que le nombre reel n'en pas applicable a la divinite, mais
+seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p.
+958.)]
+
+Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes?
+Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une
+trinite personnelle? De la deux points "a defendre contre les attaques
+vehementes des philosophes."
+
+La distinction des personnes doit nous servir a mieux concevoir la
+divinite, c'est-a-dire dans la divinite le bien supreme et la perfection
+absolue. Ainsi le nom du Pere designe la puissance divine: Dieu est
+tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce
+qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, etant
+lui-meme la supreme justice. Le nom du Fils designe la sagesse: Dieu est
+sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni etre trompe. Le nom du
+Saint-Esprit enfin designe la charite ou la bonte: Dieu est bon, car
+il veut que tout soit dispose pour le mieux, que tout arrive le mieux
+possible, et il conduit tout a la meilleure fin. La ou s'unissent ces
+trois choses, puissance, sagesse et bonte parfaites, le bien parfait est
+realise.
+
+Le nom du Pere exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le pere
+tout-puissant, dit le Symbole des apotres. "Comme Dieu, innascible,
+comme pere, inengendre (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant,
+la plenitude de la force," dit l'eveque Maxime[194], "car il
+est tout-puissant par la divinite inengendree, et pere par la
+toute-puissance." La _divinite inengendree_ signifie que seul des trois
+personnes il est inengendre, seul il n'est point par un autre que lui,
+_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont
+par lui, _ab ipso sunt_. _Pere par la toute-puissance_, cela veut dire
+evidemment que la puissance divine lui appartient, specialement, comme
+propriete, de meme que celle d'etre inengendre, bien que chacune des
+autres personnes, etant de meme substance, soit de meme puissance. "En
+effet, les proprietes des trois personnes etant distinctes, certaines
+choses sont d'ordinaire dites ou admises specialement et comme
+proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'apres
+leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union a chacune
+d'elles[195]." Le Pere et le Saint-Esprit, la Trinite entiere est
+sagesse; le Pere et le Fils, la Trinite entiere est charite. Seulement,
+a raison des proprietes des personnes, certaines oeuvres sont
+specialement attribuees a chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient
+dites oeuvres indivises de la Trinite, et que tout ce qui est fait par
+une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est
+assignee au Fils; ainsi il est dit que la regeneration s'accomplit par
+l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinite opere
+tout entiere. L'usage est donc d'attribuer en propriete specialement
+et principalement au Pere ce qui concerne la puissance, son nom le
+designant surtout, par ce fait qu'etant inengendre, il subsiste par
+lui-meme, non par un autre; d'ou il resulte que, comme mode substantiel,
+la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Pere puisse
+faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus
+qu'il existe seul par lui-meme et n'a pas besoin d'un antre pour
+etre. Neanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins
+tout-puissant que le Pere: les oeuvres de la Trinite sont indivises on
+communes, tout ce que fait la puissance etant regle par la sagesse,
+accompli par la bonte; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Pere, et au
+Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inseparables pour la
+priere comme dans l'operation divine. Mais pour que la tonte-puissance
+qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est
+pas necessaire que chacune soit absolument comme les deux autres,
+puisqu'elles different par les proprietes, la non-generation, la
+generation, la procession. Sans doute il y a egalite entre elles; il n'y
+a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au
+temps, a la puissance, a la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est
+pas ne de lui-meme et que le Pere l'a engendre. Mais _ce seul plus ou
+moins_ qui est dans le Fils, de n'etre pas par lui-meme comme le Pere,
+s'applique-t-il au mode de l'operation, comme au mode de l'existence?
+De cette puissance propre au Pere de subsister par soi ou d'exister
+de soi-meme, et non par un autre, il suit necessairement que les deux
+autres personnes de la Trinite sont par lui et n'ont pas la propriete de
+subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode
+de l'existence qu'a celui de l'operation, nous trouverons que la
+toute-puissance appartient au Pere proprement et specialement, en sorte
+que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes,
+mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et
+consequemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres
+personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles
+veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: "Je ne puis rien faire par
+moi-meme." (Jean, v, 30.) Et ailleurs: "Je ne fais rien par moi-meme, ou
+je ne parle point par moi-meme." (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre
+du Pere par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est
+comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en
+ce sens que tout ce qui appartient a la puissance, quant a l'operation
+comme a l'existence, lui est attribue en propre par l'eveque Maxime.
+
+[Note 194: Maxime, eveque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec
+Maxime le moine a laisse des homelies. La citation d'Abelard en dans
+l'homelie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)]
+
+[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis
+attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abelard parait marquer ici avec beaucoup
+de soin le caractere mixte de ces attributions qui sont _appropriees_
+sans etre _propres_. Le point original comme aussi le point hasarde est
+le parti qu'il a tire de ces attributions que l'Eglise en general
+ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne deduit pas de
+consequences importantes. Nous touchons ici a la nouveaute principale de
+toute la doctrine, et a l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous
+y reviendrons.]
+
+Peut-etre serait-il plus exact de dire que le Pere, par la
+toute-puissance qui lui est attribuee en propre, engendre la sagesse,
+comme un fils, la sagesse divine etant quelque chose de la divine
+toute-puissance, etant elle-meme une certaine puissance; car elle est
+une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de
+connaitre tout parfaitement.
+
+L'Ecriture en divers passages parait prouver que nommer la puissance
+du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'ou est nee la divine
+sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, nee de la
+divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charite de la
+bonte divine, qui procede pareillement du Pere et du Fils[196].
+
+[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.]
+
+Mais a ces temoignages des ecrivains sacres, il plait a Abelard d'unir
+ceux des philosophes, "puisque c'est a des philosophes qu'il a affaire,
+a ceux du moins qui tachent d'attaquer notre foi par des citations
+philosophiques. Nul, en effet, ne peut etre accuse et persuade que par
+des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'etre vaincu par
+ou l'on esperait vaincre." D'ailleurs les vertus des philosophes ont ete
+louees par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont eleves a une
+vie pure, mais encore a l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorites
+ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier a son ouvrage.
+Ne put-on les citer comme des modeles de la vie, on pourrait encore
+s'instruire a leurs lecons. Dieu peut nous vouloir eclairer par
+l'intermediaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos
+esprits et nos coeurs. "S'il ne faisait les grandes choses que par les
+grands hommes, la reconnaissance s'adresserait a eux plus qu'a lui." (P.
+1006.) D'ailleurs saint Jerome nous dit de ne pas desesperer du salut de
+tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment
+saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du
+culte qui lui est du, de la priere qui l'invoque, de la vertu qui lui
+plait, en des termes qui semblent indiquer une sorte de revelation de sa
+divinite sainte. On peut dire meme que l'incarnation a ete annoncee
+par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des
+prophetes, et l'on ne saurait s'etonner que _le plus grand de tous
+les philosophes_ ait paru atteindre l'idee essentielle de la Trinite,
+lorsqu'au Dieu supreme il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous]
+ne de Dieu et coeternel a lui, et cette ame du monde qui est la vie et
+le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaitre la le Verbe
+et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette ame
+du monde, nee de Dieu et de son intelligence. "Dans le vrai, la Trinite
+divine n'est bien connue que d'elle-meme." Nous ne pouvons la dignement
+concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent
+donc etre prises pour une image de la Trinite, des la seulement qu'elles
+lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'ame ou de
+Dieu, ils etaient souvent obliges de voiler leur pensee. Nomment-ils ce
+Dieu supreme, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette
+intelligence eternelle qui contient les types originels des choses ou
+les idees, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller
+plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison
+prescrit donc de chercher le sens cache de leurs expressions et de
+leurs emblemes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mysterieux est
+enveloppe dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des
+philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment
+serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des
+sages a la foi chretienne? Le Saint-Esprit a profere par la voix de
+Caiphe une prophetie a laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la
+prononcait attachaient un sens fort different. (Jean, xi, 54.) Saint
+Gregoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne repugne pas a la
+foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours
+accordee avec le dogme de la Trinite, et si les abeilles deposerent
+le miel sur les levres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce
+prodige n'annoncait pas la douceur de son eloquence, mais bien plutot
+que Dieu revelerait par sa bouche les mysteres de sa divinite. Il
+fallait, en effet, qu'a la plus grande sagesse, qui est Jesus-Christ, ce
+fut le plus grand des philosophes qui rendit temoignage[199].
+
+[Note 197: L'abrege dont nous avons parle p. 188, et qu'a publie M.
+Rheinwald, suit exactement jusqu'a ce point (p. 1007) le texte de
+l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier repond au
+chap. xv du liv. I de la seconde. A partir de ce point, le chap. xii de
+l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.]
+
+[Note 198: Gregoire le Grand dans une lettre a Domition imetropolitain,
+et non comme le dit Abelard a Janvier, eveque de Calahorra. (_Epist.
+Regist_., t. III, ep. LXVII.)]
+
+[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p.
+1200, et V, p. 1955, Abelard en s'appuyant ici de l'autorite de Platon
+ne fait que suivre les Peres _platonisants. De tout temps, on a raisonne
+dans l'Eglise sur l'analogie de l'idee de la trinite platonique avec
+le dogme de la sainte Trinite. Les passages du philosophe grec
+habituellement cites sont ceux du _Timee_, qu'Abelard connaissait (t.
+XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments
+douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les neo-platoniens
+d'Alexandrie ont developpe davantage cette idee de la trinite, et d'une
+maniere plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui
+seduit Abelard est tenue generalement pour dangereuse et n'est plus
+guere usitee. Mais elle n'en est pas moins autorisee par de Grands
+exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautes de la religion
+chretienne. (Voyez surtout saint Clement d'Alexandrie, _Stromat_. IV et
+VII.--Et saint Augustin lui-meme, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII,
+ix.--Euseb, _Praepar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill.
+_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I
+et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinite_.--Genie du
+christianisme_, part. I, t. I, c. III.)]
+
+Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abelard
+commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de
+faire des autorites philosophiques et des citations paiennes avait ete
+critique; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint
+Paul cite Epimenide, Menandre, Aratus; pour convertir les Atheniens, il
+s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravee sur un autel[200].
+On voit dans le Deuteronome qu'il faut raser la tete d'une captive et
+qu'ensuite on peut l'epouser. "Ainsi," dit Abelard, "j'aime la science
+profane pour sa grace et sa beaute, et d'une esclave, d'une captive
+etrangere, je veux faire une Israelite." Si j'ai emprunte a Origene,
+j'ai neglige ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le
+Confesseur. Si Dieu a dicte la prophetie de Balaam, n'a-t-il pu faire
+parler, et la sibylle, et Virgile le Poete[201]? La voix miraculeuse des
+demons n'a-t-elle pas ete employee pour annoncer la verite? Les choses
+materielles et inanimees elles-memes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps.
+XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraitront etrangers
+ou hostiles a notre foi, plus leur autorite en sa faveur sera grande:
+la deposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami.
+"Apres tout, les temoignages que j'ai empruntes aux philosophes, je les
+ai recueillis, non dans leurs ecrits, _j'en connais fort peu_, mais dans
+les livres des Peres[202]."
+
+[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.]
+
+[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La
+croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir ete
+fabriquee vers le IIe siecle, s'est maintenue longtemps dans l'Eglise,
+et bien des Peres l'ont toleree ou partagee.--Frerot, _Mem. de
+l'Academie des inscriptions,_ t. XXIII.]
+
+[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il;
+et dans la Theologie chretienne, exprimant la meme idee, il dit qu'il
+n'a peut-etre jamais vu les ecrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a
+recueilli leurs temoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._,
+I. Il, p. 1902.)[
+
+Ceux qu'il entasse a la fin du premier livre de l'introduction et au
+commencement du second sont tres nombreux et tres-divers; et il y a la
+un luxe de citations dont il serait interessant de verifier l'origine,
+afin de bien tracer les limites de l'erudition de cette epoque; car
+Abelard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir
+dans le nord des Gaules.
+
+Apres les temoignages viendront les arguments. En toute chose, mais
+principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de surete a s'appuyer
+sur l'autorite que sur le jugement humain.
+
+"La foi dans la Trinite est le fondement de tous biens, on ce sens que
+l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu.
+Qui reussirait a ebranler ce fondement ne nous laisserait rien a edifier
+de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer a un si grand peril le
+bouclier tant de l'autorite que de la raison, nous confiant dans celui
+par l'appui duquel le petit David a immole l'enorme et fier Goliath avec
+son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et
+les heretiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous
+combattent, nous detruisons la force et l'armee de leurs arguments
+contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins presomptueux dans leurs
+attaques contra la simplicite des fideles, on se voyant refutes sur les
+points ou il leur parait le moins possible de leur repondre, savoir
+cette diversite de personnes dans une substance simple et indivisible,
+la generation du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous
+promettions d'enseigner la verite sur tout cela; nous ne croyons pas
+que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins
+voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la
+raison humaine, et qui ne fut pas contraire a la foi, a ceux qui se font
+gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touches
+que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent
+facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes etant de
+nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la
+pensee que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas dispose
+egalement bien les arts qui sont des dons de la grace, pour qu'ils
+servissent aussi a soutenir sa divine majeste. Les arts du siecle, et
+enfin la dialectique elle-meme ont ete juges par saint Augustin et tes
+autres docteurs ecclesiastiques fort necessaires a l'Ecriture sainte.
+Sans doute on peut trouver des autorites contraires; aux passages
+formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort
+differents de saint Jerome..... Mais le synode du pape Eugene au temps
+de Louis[203] a positivement ordonne l'etude et l'enseignement des
+lettres et des arts liberaux..... et si saint Jerome a ete repris et
+_flagelle_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Ciceron,
+c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par gout pour
+l'eloquence[204].
+
+[Note 203: _Synodus Eugenii papae tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.)
+C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugene II au temps de Louis
+le Debonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: "In universis
+episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas
+occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores
+constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta
+habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina
+manifestatur atque declarantur mandata." (_Sac. Concil_., t. VII, p.
+1557, et t. VIII, p. 112.)]
+
+[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une epitre a Eustochius
+que saint Jerome raconte cette singuliere histoire, et il ne souffre
+pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'a son
+reveil il se ressentait des coups qu'il avait recus, et que son corps
+on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De
+custodia virginatis_.)]
+
+"Pour moi donc, je pense que l'etude d'aucun art ne doit etre interdite
+a un homme religieux, a moins qu'elle ne l'empeche de se livrer a
+quelque chose de plus utile, d'apres la regle commune dans les lettres
+qu'il faut interrompre ou meme abandonner ce qui est moins important
+pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni faussete dans la
+doctrine, ni deshonnetete dans l'expression, comment n'y aurait-il
+aucune utilite dans la science? comment meriter des reproches pour
+l'avoir apprise ou enseignee, si, comme il vient d'etre dit, rien de
+meilleur n'a ete neglige ou delaisse pour elle? Personne en effet ne
+pretendra qu'une science soit une mauvaise chose, meme celle du mal,
+laquelle est necessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois
+pour se premunir contre le mal connu d'avance par la pensee. Ce n'est
+pas un mal que de connaitre le dol ou l'adultere, mais de les commettre;
+car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise,
+et nul ne peche en connaissant le peche, mais en le commettant. Si la
+science etait un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal
+de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui
+sait tout; car la plenitude des sciences est en celui-la seul de qui
+toute science est un don. La science est la comprehension de tout ce qui
+existe, et elle discerne, selon la verite, toutes choses, se rendant
+en quelque sorte presentes celles meme qui ne sont pas; voila pourquoi
+quand on enumere les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de
+science. Or, de meme que la science du mal est bonne, etant necessaire
+pour eviter le mal, il est certain que la puissance ou faculte du mal
+est egalement bonne, etant necessaire pour meriter, Si nous ne pouvions
+pecher, nous n'aurions aucun merite a ne le point faire; a celui qui
+manque du libre arbitre, aucune recompense n'est due pour des actions
+forcees.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque
+mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science,
+et regle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences;
+mais nous resistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose
+qu'aucun homme verse dans les lettres saintes n'ignore que les nommes
+spirituels ont fait plus de progres dans la doctrine sacree par l'etude
+de la science que par le merite religieux, et que plus un homme parmi
+eux a ete docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les
+choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apotre en
+merite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin,
+cependant l'un et l'autre apres leur conversion recurent d'autant
+plus largement la grace de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient
+davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation
+de Dieu, ce qui recommande l'elude des lettres profanes, ce n'est pas
+seulement l'utilite qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne
+paraissent pas etrangeres aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il
+ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de
+l'apotre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui
+doit precisement la convaincre d'etre une bonne chose, c'est qu'elle
+entraine au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posseder.
+Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent a certains egards
+du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La
+penitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent
+le mat commis au point d'en avoir besoin pour naitre. L'envie et
+l'orgueil, qui sont de tres-mauvaises choses, proviennent des bonnes.
+Ce Lucifer, etoile du matin, fut d'autant plus enclin a l'orgueil qu'il
+etait superieur aux esprits angeliques par l'eclat de sa sagesse ou de
+sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des
+choses qu'il avait recue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler
+mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal use. (Isaie, xiv, 42.)
+Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous
+ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais
+il faut peser chaque chose en elle-meme, pour ne pas encourir par un
+jugement imprudent cette malediction prophetique: _Malheur a ceux qui
+disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumiere pour les tenebres
+et les tenebres pour la lumiere!_ Que ce peu de mots nous suffisent
+contre ceux qui, cherchant une consolation a leur inhabilite, murmurent
+aussitot que, pour eclaircir notre pensee, nous empruntons des exemples
+ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est ecrit:
+_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous
+devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il
+faut chercher non l'eloquence, mais l'evidence. Qu'importe la perfection
+du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui
+l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous
+voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]?
+Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir
+a ete ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait etre
+ouvert: la Trinite, est un mystere ineffable. Sans doute, mais pourtant
+qu'ont donc fait les Peres qui nous ont laisse tant de traites sur la
+Trinite? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigne, pourquoi sont-ils
+venus ecrire l'un apres l'autre, et celui-ci a-t-il tente de rouvrir ce
+qu'avait deja ouvert celui-la? Si les enseignements existants suffisent,
+comment se fait-il que les heresies repullulent sans cesse, que
+les doutes subsistent encore?... Jusqu'a quand l'Eglise actuelle
+contiendra-t-elle indistinctement melee la paille avec le grain, et
+l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer
+l'ivraie? jusqu'a la fin des siecles apparemment, ou les moissonneurs,
+anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes.
+Les schismatiques, les heretiques ne peuvent manquer, et le chemin ne
+sera jamais sur entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour
+exciter et eprouver les fideles, l'Eglise, notre mere, verra renaitre
+ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antechrists.... Enfin....
+les heretiques doivent etre contenus par la raison plutot que par la
+puissance[207]."
+
+[Note 205: Cela est _ecrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.]
+
+[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.]
+
+[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. "Ratione potius quam
+potestate eos coerceri."]
+
+La discussion exerce et eclaire les fideles; elle les rend plus
+vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donne
+l'exemple de raisonner sur les matieres de foi et de poursuivre et de
+combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si
+l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'a
+nous livrer a ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint
+Gregoire a bien dit que si l'operation divine est comprise par la
+raison, elle cesse d'etre merveilleuse, et que la foi est sans merite,
+quand la raison humaine lui prete ses preuves[209]. L'on en conclut
+que rien de ce qui appartient a la foi ne doit etre soumis aux
+investigations de la raison, et qu'il faut croire immediatement a
+l'autorite, meme dans les choses qui paraissent le plus eloignees de la
+raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposees dans les
+Peres, Jerome, Hilaire, Augustin, Isidore et Gregoire lui-meme. Leur
+exemple a tous est une autorite contraire. Comment, d'ailleurs, eclairer
+un idolatre, convertir un incredule? Dans toute discussion, on commence
+par persuader au nom de la raison.
+
+[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs,
+_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.]
+
+[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II.,
+Parla, 1705. Cette opinion de saint Gregoire a ete souvent citee ci
+discutee. Saint Thomas decide que la raison inductive (c'est son
+expression) diminue ou detruit le merite de la foi, lorsqu'elle est
+invoquee pour la determiner, mais non quand elle sert a l'eclairer et a
+l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)]
+
+"On ne croit point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce
+que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi,
+et s'ils n'ont absolument aucun merite, on ne peut cependant declarer
+inutile une foi bientot suivie de la charite, qui lui donne ce qui lui
+manque. Il est ecrit dans l'Ecclesiastique: _Qui croit vite est leger de
+coeur et sera diminue._ (XIX, 4.) Celui-la croit vite ou aisement qui
+acquiesce sans discernement et sans prevoyance aux premieres choses
+qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient
+d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacite,
+qu'apres avoir essaye d'enseigner en matiere de foi des choses
+intelligibles et s'etre trouve insuffisant, on recommande cette ferveur
+de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si
+elles en valent la peine.
+
+"C'est principalement de la nature de la divinite et de la distinction
+des personnes de la Trinite qu'on dit qu'elles ne peuvent etre comprises
+en cette vie, et que les comprendre, c'est precisement le partage de
+la vie eternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum
+verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis
+meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou
+croire, autre est _connaitre_ ou _manifester_. La foi est une estimation
+des choses non apparentes; la connaissance est l'experience des choses
+memes, grace a leur presence.... Penser qu'on ne peut des cette vie
+comprendre ce qui se dit de la Trinite, c'est tomber dans l'heresie de
+Montanus... qui veut que les prophetes aient parle dans l'extase, sans
+savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas ete des
+sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du
+coeur et porte son intelligence sur ses levres. Paul veut que l'on
+comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: "Que celui qui parle une
+langue demande a Dieu le don de l'interpreter." Tout le chapitre XIV de
+la premiere Epitre aux Corinthiens roule sur cette idee. C'est la qu'il
+dit "que celui qui n'est pas interprete doit se taire dans l'Eglise ou
+ne parler qu'a lui-meme et a Dieu[210]." Lorsqu'il parle de _la vertu de
+la voix_, qu'entend l'apotre, si ce n'est l'intelligence de ce que la
+voix dit, pour laquelle elle a ete inventee?... Qu'il n'imagine point
+de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;
+qu'il s'adresse a Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il
+prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proferer
+vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il
+cesse de precher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas
+savoir; enseigner alors est une impudence presomptueuse. N'ecoutez pas
+ces maitres des lettres saintes qui enseignent aux enfants a
+prononcer des mots, non a comprendre.... Lire sans intelligence est
+negligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui
+veut en instruire un autre, interroge s'il comprend ce qu'il enseigne,
+repondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?
+Quels eclats moqueurs eussent excite chez les philosophes et les Grecs
+chercheurs de sagesse les apotres prechant le fils de Dieu, si des le
+debut de leur predication ils avaient pu etre reduits a la confusion
+d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers precher
+et enseigner! Ne presumons d'ailleurs rien de nous-memes. La verite a
+promis le Saint-Esprit a qui enseigne. Si nous avons precedemment expose
+quelques-uns des mysteres de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutot
+que nous-memes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggere et nous
+exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-memes, les mysteres
+de Dieu et de la Trinite....
+
+[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout differemment
+ce verset, et Sacy traduit: "S'il n'y a point d'interprete, _que celui
+qui a se don_ se taise dans l'Eglise." (I. Cor., XIV, 28.)]
+
+[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette
+maxime est extraite de ce recueil de preceptes, connu sous le nom de
+_Distiques de Caton_, compose, dit-on, au IIe siecle et dont le moyen
+age faisait si grand Usage, les attribuant a Caton d'Utique et non a
+Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme.
+Voyez le _Livre des Proverbes francais,_ par M. Leroux de Liney,
+introd., p. XIIV.]
+
+"Vous demanderez peut-etre a quoi ont servi tant de traites sur la foi,
+s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas ete satisfait;
+ecoutez ce mot d'un poete:
+
+ Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)
+
+Il a suffi aux Peres de resoudre les questions qu'on agitait alors,
+de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple a la
+posterite.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi
+nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poete:
+
+ Nondum libi defait hostis. (Lucain.)
+
+Ici Abelard fait une enumeration interessante des recentes heresies qui
+ont porte la guerre civile dans l'Eglise. Jamais, dit-il, on n'avait
+entendu parler d'une si grande demence. Un de nos contemporains a ete
+assez insense pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter
+comme tel, et l'on dit que le peuple seduit lui a eleve un temple[212].
+Un autre a dernierement, en Provence, force les gens a un nouveau
+bapteme, proscrit la signe venerable de la croix du Seigneur et soutenu
+qu'on ne doit plus celebrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des
+maitres memes en theologie sont assis dans la chaire empestee[214]. Un
+d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la
+foi dans le Messie, ont vecu avant son incarnation, seront sauves; que
+Notre-Seigneur Jesus-Christ est ne dans le sein d'une femme de la
+meme maniere que les autres humains, sauf qu'il a ete concu sans la
+participation d'un homme; et quant a la nature de la divinite et a la
+distinction des personnes, il est assez presomptueux dans ses assertions
+pour avancer que puisque Dieu le Pere a engendre le Fils, is s'est
+engendre lui-meme. Erreur, ou plutot heresie que saint Augustin refute
+dans le livre Ier de son _Traite de la Trinite._"
+
+[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de desordres
+en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et meme des
+soldats. On dit qu'il prechait sur la place devant la cathedrale
+d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tue par un
+pretre en 1115.]
+
+[Note 213: Le pretre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il etait ne en
+Dauphine et fut l'auteur de l'heresie des petrobusiens, combattue par
+Pierre le Venerable. Il avait commence ses predications en 1110, et fut
+brule par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm,
+_Hist. Eccl. XIIe siecle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des heresies
+contemporaines est precieux pour l'histoire ecclesiastique. Abelard l'a
+reproduit et un peu developpe dans Sa Theologie chretienne. (_Introd.,
+t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)]
+
+[Note 214: _Pestilentiae; cathedras_. Racine traduit _la chaire
+empestee_. On dit aussi _chaires de pestilence_.]
+
+On croit qu'Abelard veut ici designer Alberic de Reims, et en effet,
+dans sa Theologie chretienne, developpant sa critique, il ajoute: "Le
+docteur qui se prefere a tous les maitres en la divine Ecriture et qui
+incrimine avec vehemence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est
+en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concede, s'egare bien
+plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la
+substance meme. Car de la il a ete pousse, je l'ai entendu en personne,
+a confesser que Dieu est engendre de lui-meme, parce que le Fils a
+ete engendre du Pere." Ceci semble se rapporter bien exactement a
+l'altercation qu'au synode de Soissons Abelard eut sur ce point avec
+son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par
+oui-dire des erreurs d'Alberic; mais plus tard, lorsqu'il ecrit la
+Theologie chretienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se
+complait dans les details, et il finit par dire avec amertume: "Et c'est
+le plus arrogant des hommes qui appelle heretiques tous ceux qui ne
+pensent pas comme lui[215]!"
+
+[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la
+_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.]
+
+Un autre, en Bourgogne, etablit que les trois proprietes, base de la
+distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des
+personnes memes que de la nature divine, en sorte que la paternite, la
+filiation, la procession seraient des choses differentes de Dieu meme.
+C'est lui qui n'admet pas que le corps de Notre-Seigneur ait pris sa
+croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit
+au berceau, soit dans le sein de sa mere, la meme grandeur qu'au
+moment ou il a ete mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les
+religieuses, meme apres leur profession publique, meme dans les liens
+de la benediction et de la consecration, peuvent contracter mariage, et
+malgre la violation de leur voeu, leur union ne doit pas etre rompue,
+et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font penitence. Ce
+docteur, dit ailleurs Abelard, est le compatriote des autres (_eorum
+patriota_) et un des plus celebres theologiens [216].
+
+[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.]
+
+Un troisieme, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou,
+non-seulement etablit les proprietes des personnes comme autant de
+choses differentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice,
+sa misericorde, sa colere, enfin tout ce que la langage humain lui
+attribue, soient des choses ou qualites differentes de Dieu, comme en
+nous-memes la justice est differente de l'homme juste. Il realise dans
+la divinite des formes essentielles ainsi que dans la creature, les
+multipliant autant que les noms qu'on donne a Dieu, et cela parce que
+la grammaire a decide que le nom exprime la substance et la qualite, et
+sert a distribuer aux sujets corporels les qualites propres ou communes:
+comme si, dit saint Gregoire, la parole celeste se soumettait aux regles
+de Donat!
+
+Un quatrieme enfin, qui n'est pas sans renommee, enseigne au pays de
+Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a
+prevues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais ete toleree chez
+les Gentils les plus infideles. A ce denombrement, notre censeur ajoute
+dans sa Theologie deux freres qu'il connait, qui se comptent parmi
+les plus grands maitres, dont l'un pretend que les mots du Sacrement
+conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les
+profere, et qu'une femme peut consacrer en prononcant les paroles du
+Seigneur; l'autre se fie tellement a ses systemes philosophiques qu'il
+professe que Dieu n'a aucune priorite d'existence sur le monde[217];
+"sans compter une quantite innombrable d'autres opinions dont le recit
+me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arreter, meme en
+brulant les gens dont il peut s'emparer[218]." Voila dans quels termes
+le rationaliste du XIIe siecle prouve la necessite de donner une
+demonstration philosophique de la Trinite.
+
+[Note 217: On croit que ces deux freres sont Bernard et Thierry, deux
+clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilite. (Voy.
+ci-dessus, i. I, p.103.)]
+
+[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.]
+
+Nous atteignons a cette demonstration. C'est ici le point
+dangereux[219].
+
+[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102.
+
+Dieu est indivisible. "La purete de la substance divine n'admet ni
+accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boece, et ne peut
+etre soumise a aucune forme[220]." Dieu est immutable.
+
+ Stabilisque menens das cuneta moveri[221].
+
+[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe
+convenu que la distinction de la forme et de la matiere n'est pas
+applicable a la divinite. Dans Aristote, la divinite est l'acte pur. En
+disant qu'elle est forme, Boece entend qu'elle a en elle-meme toute la
+vertu de la forme, c'est-a-dire l'essence formatrice.]
+
+[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.]
+
+Or, maintenant, comment dans l'etre simple, pur, identique, immutable,
+sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point
+de multitude reelle[222]; la substance est une. Point de nombre reel,
+ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de
+diversite; elle est identique et invariable. Comment donc admettre
+la pluralite, la diversite des personnes? Comment une personne
+differe-t-elle d'une personne, sans differer de la Trinite meme? "C'est
+une exposition difficile peut-etre, impossible meme a l'homme, surtout
+quand on s'efforce de satisfaire a la raison humaine, et qu'on veut, en
+examinant une chose pour en determiner la propriete, s'appuyer de la
+comparaison avec les proprietes de la generalite des choses.... La
+nature divine n'eloigne trop de toutes les autres natures qu'elle
+a formees, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes
+convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont juge
+que sa nature depassait tellement la pensee humaine, qu'ils n'ont ose
+l'atteindre ni tente de la definir; et le plus grand de tous, Platon,
+n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent
+savoir quel il est[223]." Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait
+ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en
+sorte qu'ils ont semble pretendre que Dieu n'etait rien. Toute chose,
+en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses generales qu'on
+appelle predicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis
+les substances, ne peut subsister par elle-meme; seules les substances
+existent par elles-memes, seules elles persevereraient apres la
+destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont
+_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont
+anterieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le
+principe de l'etre, ne saurait donc etre au nombre des choses qui ne
+sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de
+la substance est d'etre, en restant une et la meme, susceptible d'un
+certain nombre de contraires, Comment cette propriete serait-elle
+compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui
+n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut
+point assimiler _la majeste supreme_ aux natures des choses distribuees
+entre les dix categories, et que les regles et les enseignements de la
+philosophie ne montent point jusqu'a cette ineffable sublimite. Les
+philosophes doivent se contenter de s'enquerir des natures creees.
+Encore ne peuvent-ils suffire a les comprendre et a les discuter
+rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur
+la terre, a la portee de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour
+atteindre a celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout
+le langage humain est concu pour les creatures; cette partie d'oraison
+la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui
+commenca avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses
+temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est anterieur au monde, ou
+qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un
+sens humain, et comment dire que Dieu a existe dans le temps passe avant
+que le temps n'existat? Appliquees a la nature unique de la divinite,
+nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui
+surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence
+de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence
+que les langues ont ete faites. Comment s'etonner qu'etant au-dessus
+de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'etonner qu'il
+transgresse par sa nature les regles et les exemples des philosophes,
+lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se
+conforment pas a la physique d'Aristote[224]. "Quoi donc? celui qui, au
+temoignage de Job, ou plutot au temoignage du Seigneur, est le seul
+qui proprement soit, serait demontre n'etre absolument rien, selon la
+science des docteurs du siecle!... Remarquez, mes freres et mes verbeux
+amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les
+traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes
+charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrees et les
+lettres profanes, et ne condamnez pas en juges temeraires quand la foi
+prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue a vos sciences,
+L'homme a invente la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et
+comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas du oser le nommer de son
+vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens
+originel." Tout ce qu'on dit de lui est enveloppe de metaphores et
+d'enigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous
+peuvent jamais completement satisfaire. "Cependant nous essaierons
+l'oeuvre suivant nos forces, pour nous debarrasser de l'importunite des
+pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleure leurs
+sciences, et nous nous sommes assez avance dans leurs etudes pour avoir
+la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les
+raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons
+les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils
+cultivent, et les appropriant a leurs objections[226]."
+
+[Note 222: "Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo,
+nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul
+ulla earum diversitas?" P.1070.]
+
+[Note 223: _Timee_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et
+1048.]
+
+[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est
+remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idees
+etait entierement neuf. On verra au chapitre v qu'Abelard invente loi
+tres-peu; il a du reste ete admis de tout temps en theologie que
+les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient
+qu'imparfaitement a la nature de Dieu. Abelard adopte cette these d'une
+maniere a peu pres absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux.
+Elle est restee admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I,
+dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic
+et Non_, p. 37).]
+
+[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de
+l'ame et de l'esprit etait usitee depuis les premiers siecles, et les
+gnostiques, pour deprecier les chretiens, les appelaient des hommes
+psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour etre mieux
+compris; mais ce n'est pas le sens veritable, (_Introd._, p. 1075.)]
+
+[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-a-dire au chapitre XII du livre
+II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence a
+marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y
+ait analogie dans le fond des idees et souvent dans l'expression, ce
+n'est plus un abrege du texte meme que l'on trouve dans l'_Epitome_
+comme precedemment.]
+
+1 deg. On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente
+admet cette diversite de proprietes qui constitue la Trinite des
+personnes? On peut etre different de trois manieres au moins. Il y a
+difference essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela,
+comme un homme et une main; difference numerique, quand les essences
+sont separees de facon a pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut
+les compter. Enfin, la difference de propriete on de definition est
+celle de deux choses qui, bien que dans la meme essence, ont en propre,
+l'une ceci, l'autre cela, et doivent etre exprimees chacune par sa
+definition propre. La definition est propre, quand elle exprime ce que
+la chose est integralement; ainsi, le corps est la substance corporelle.
+Maintenant il y a des choses qui different ainsi et qui cependant ne
+peuvent etre opposees l'une a l'autre dans une division reguliere. Dans
+l'animal, le raisonnable et le bipede different de propriete ou
+de definition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou
+raisonnables, ou bipedes; la meme essence etant ou pouvant etre
+raisonnable et bipede. De meme (et tout ceci est emprunte a Boece), la
+proposition, la question, la conclusion ont une definition propre, et la
+dialectique les distingue par leurs proprietes; cependant elles ne sont
+qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que
+l'on conclut, sont on peuvent etre une seule et meme proposition[227].
+On peut donc tres-bien concevoir une chose qui soit et demeure une
+essentiellement et numeriquement, et dans laquelle se trouvent des
+proprietes constituant une difference, non pas numerique, mais de
+definition, et telle que les memes choses recoivent des noms differents;
+car c'est une regle de dialectique: "Les choses dont les termes
+different sont differentes," Par exemple, un _homme_ est _substance_,
+corps, _anime_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut
+etre _blanc_, _crepu_, et sujet a mille accidents, et malgre tant
+de differences de proprietes qui supposent autant de definitions
+differentes, il est numeriquement et essentiellement le meme. Il
+peut meme encore, en sus de ces predicats, etre le sujet de diverses
+relations; par exemple, pere et fils. De meme, en Dieu, quoique Pere,
+Fils et Saint-Esprit aient la meme essence, autre est la propriete du
+Pere en tant qu'il engendre, autre la propriete du Fils en tant qu'il
+est engendre, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procede.
+Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complete, mais
+qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de
+similitude, mais d'identite.
+
+[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signale ces
+passages comme etant de ceux qui annulent le mystere de la Trinite, en
+reduisant les trois personnes qui les composent a des points de vue
+d'une meme chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble,
+n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut
+prouver qu'un point tres-general; c'est que la difference de definition
+ou de propriete n'exclut pas l'identite d'essence; et on en donne des
+exemples, mais non comme equivalents, ou meme comme similitudes de la
+Trinite. On verra plus tard si Abelard reduit en effet la difference des
+personnes divines a etre une difference de Definition du meme sujet, ni
+plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont presentees comme des
+assimilations. (Cousin, _Ouvr, ined., Introd_., p. cxcviii.--Voyez
+ci-apres c, iv.)]
+
+2 deg. Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la
+premiere qui parle, la seconde a qui l'on parle, la troisieme dont on
+parle; c'est une difference de proprietes. La premiere personne est
+comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la
+premiere et la seconde sont le principe de la troisieme. En effet, il
+faut une premiere personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde a
+qui l'on parle, et sans les deux premieres, comment y en aurait-il une
+troisieme de qui elles parlent? Cependant le meme etre peut etre tour a
+tour et simultanement les trois personnes, bien qu'en tant que personne
+grammaticale l'une ne soit pas l'autre.
+
+3 deg. Les choses en general se composent de matiere et de forme. L'airain,
+par exemple, est une chose dont l'operation d'un artiste fait un sceau,
+en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour
+sceller les lettres. L'airain est la matiere, la figure royale est la
+forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les proprietes de
+l'airain et du sceau sont si differentes que le propre de l'un n'est pas
+le propre de l'autre, et malgre une meme essence, on doit dire que le
+sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matiere du sceau,
+non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut etre la
+matiere de lui-meme, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-meme est
+airain. Le sceau, une fois fait, est propre a sceller, quoiqu'il ne
+scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans
+la cire trois choses diverses de propriete, savoir: l'airain, le
+sceau, ou ce qui est propre a sceller (sigillabile), et le scellant
+(sigillans); le propre a sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le
+scellant resulte de l'airain et du sceau. Toutes ces proprietes diverses
+sont dans une meme essence.
+
+"En rapportant," dit Abelard, "ces distinctions en de justes
+proportions a la Trinite, nous pouvons refuter, par les raisonnements
+philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le
+sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendre de
+l'airain, ainsi le Fils tient l'etre de la substance de Dieu le Pere" et
+c'est pour cela qu'il est dit engendre. On a vu que toute sagesse est
+puissance, puissance de resister ou d'echapper a l'ignorance et a
+l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau
+d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse
+tient son etre de la puissance" comme le sceau de l'airain, comme
+l'espece du genre, le genre etant comme la matiere de l'espece. Le sceau
+exige necessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige
+necessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la
+reciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et a
+d'autres choses, la puissance sert a discerner, mais aussi a operer, et
+comme le sceau d'airain est dit etre de la substance ou de l'essence de
+l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite
+de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine
+puissance, ce qui revient a dire que le Fils est de la substance du Pere
+ou qu'il est engendre par lui. Les philosophes disaient, en effet, que
+l'espece est engendree ou creee du genre en ce sens qu'elle en tient
+l'etre; il ne s'ensuit pas necessairement que le genre precede ses
+especes dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive
+a l'existence qu'en quelque espece; il n'y a point d'animal qui existe
+sans etre ou raisonnable ou denue deraison. Il est de la nature de
+certaines especes d'exister simultanement avec leurs genres, comme
+la quantite et l'unite, ou le nombre et le binaire[228]; de meme, la
+sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a
+point ete precedee par elle, Dieu ne pouvant aucunement etre sans
+sagesse.
+
+[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.
+
+On a egalement compare la Trinite au soleil, qui n'est ni la splendeur
+ni la chaleur, la splendeur etant comme le Fils, la chaleur comme le
+Saint-Esprit, et Abelard pense que pour designer la Trinite, Platon
+s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les
+philosophes, ce n'est pas la substance meme du soleil qui est sa
+splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas a la fois du
+soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment
+exacte. Il y a une comparaison plus familiere qu'Anselme de Cantorbery a
+prise a saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du
+lac. Mais cette similitude est defectueuse par rapport a l'identite de
+substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac
+n'est la meme que successivement, et aucune succession de temps ne peut
+etre admise entre les personnes eternelles de la Trinite[231].
+
+[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timee_; mais elle
+est frequente dans les Alexandrins.]
+
+[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib.
+de fid. Trin., c. VIII, p. 48.]
+
+[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p.
+1310.]
+
+A la generation du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le
+Saint-Esprit, c'est la bonte; la bonte ou charite n'est pas en Dieu
+puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charite
+envers soi-meme. Dieu procede, c'est-a-dire s'etend en quelque sorte par
+l'amour vers ce qu'il aime. "Aussi, quoique le Fils soit du Pere autant
+que le Saint-Esprit, l'un est engendre, l'autre procede; la difference,
+c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse
+etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite
+appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance..... Quoique
+beaucoup de docteurs ecclesiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est
+aussi de la substance du Pere, e'est-a-dire qu'il est tellement par
+le Pere qu'il est de seule et meme substance avec lui, il n'est pas
+proprement de la substance du Pere; on ne doit parler ainsi que du
+Fils[232]. L'Esprit, quoique de meme substance avec le Pere et le
+Fils, d'ou la Trinite est dite _homousios_, c'est-a-dire d'une seule
+substance, n'est pas, a proprement parler, de la substance du Pere ou
+du Fils, il faudrait qu'il en fut engendre, et il en procede
+seulement[233]."
+
+[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la meme
+substance que le Pere, [Grec: omoousion], il procede de la substance du
+Pere,[Grec: ek tes ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De
+Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du pere,
+[Grec: ek tes ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de
+la particule, Grec: ek] est reservee a celui qui est engendre, au Fils.
+C'est la une subtilite verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est
+indigne; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c.
+XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochees
+Origene.]
+
+[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abelard insiste fortement sur la
+difference de la procession a la generation. Mais si la generation n'a
+jamais ete appliquee au Saint-Esprit, la procession l'a ete au Fils.
+Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinite, le
+Fils et le Saint-Esprit _procedent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.)
+Les deux citations directes que l'on donne a l'appui, sont pour le fils:
+_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_
+Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour
+_processi_ le grec porte [Grec: exelzon] et pour _procedit, [Grec:
+ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui
+procede_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase
+ou le Fils parle de lui-meme, le mot _processi doive avoir le sens
+special et sacramental que la theologie attache a la procession du
+Saint-Esprit. Si en effet la procession etait commune a deux personnes
+de la Trinite, elle serait le genre, et la generation serait l'espece,
+et la difficulte s'accroitrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut
+mieux tenir pour distinctes la generation et la procession, et qu'elles
+soient les deux especes d'un genre inconnu.]
+
+Il est dit que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils, parce que
+toute volonte de bonte et d'amour dans la divinite entraine le pouvoir
+de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la
+sagesse. Le sceau tient l'etre de l'airain, et le _scellant_ de l'airain
+et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y
+est gravee. Ainsi le Fils seul est dit etre _dans la forme de Dieu, et
+la figure de sa substance_ [234], en l'image meme du Pere; il lui est
+uni d'une telle parente, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement
+de meme substance, mais de sa substance meme. Puis, comme le sceau
+_procede_, c'est-a-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un
+corps mou pour lui donner la forme de l'image qui etait deja dans sa
+substance, le Saint-Esprit se communique a nous par la distribution de
+ses dons, et il y reforme l'image effacee de Dieu [235].
+
+[Note 234: "Jesus-Christ," dit saint Paul, "_qui ayant la forme et la
+nature de Dieu, [Grec: en morphe Theou]_, n'a point cru que ce fut pour
+lui une usurpation d'etre egal a Dieu." (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.)
+Bergier veut qu'on traduise: _etant une personne divine_. (Art.
+_Trinite_, sec.1.) Quant a ces mots, _figura substantiae ejus_ (Heb. I,
+3.), Bossuet les traduit ainsi: "Le fils de de Dieu est le caractere
+et l'empreinte de sa substance." Et il en induit la comparaison avec
+l'empreinte du sceau gravee dans la cire. (_Elev. sur les Myst.,_ sem
+II, elev. III.)]
+
+[Note 235: Abelard dans le texte resume ici en termes formels et
+scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en resulte
+qu'ainsi que le _materie_ est de sa matiere et que le sceau est
+d'airain, la sagesse divine tient l'etre de la puissance divine, _ex
+divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identite de
+substance, mais non de propriete, entre les deux personnes. On peut donc
+et on ne peut pas dire: le Pere est le Fils, le Fils est le Pere, comme
+on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse;
+il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous parait
+plus sagement traite dans la theologie chretienne (t. IV, p. 1311).]
+
+Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de
+l'Ecriture: _L'Esprit qui procede du Pere_. (Jean, xv, 26.) Rien
+de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres
+canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinite soient
+coeternelles et coegales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit
+point que Pilate s'appelat Ponce, ou que l'ame du Christ fut descendue
+aux enfers. Beaucoup de choses necessaires a la foi ont ete depuis
+l'Evangile ajoutees par les apotres et les hommes apostoliques; par
+exemple, la virginite de la mere du Seigneur perpetuellement conservee
+apres la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double
+procession n'est pas denue d'autorites graves, mois rappelez-vous
+seulement cette theorie philosophique de Platon: Dieu est semblable a un
+grand artiste, il premedite tout ce qu'il fait, et sa pensee devance
+son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idees, types et modeles
+qu'il realise ensuite, ses ouvrages n'etant que l'accomplissement des
+conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout
+effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procede donc du Fils, puisque
+les oeuvres de la bonte de Dieu doivent d'abord avoir passe par sa
+providence eternelle. Ainsi Dieu est la premiere cause, il tire de
+lui-meme son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procede
+l'ame. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle,
+toute ame, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie;
+il est l'ame des ames, il est l'esprit eternel qui anime dans le temps,
+qui anime le monde; il est ainsi l'ame temporelle du monde. Platon et
+les siens, ne considerant l'esprit que comme ame, ont cru qu'il etait
+cree et non pas eternel. Saint Jean lui-meme dit que le Verbe a tout
+fait, tout cree, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne reserver
+l'eternite qu'a Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarque
+saint Augustin que le commencement de son evangile est tout rempli de la
+langue platonicienne[237].
+
+[Note 236: Cette remarque sur la difference de la foi de l'Eglise a la
+foi evangelique pourrait avoir de grandes consequences. Mais a cette
+epoque on etait si loin de tirer de l'examen les consequences de
+l'incredulite que ce message N'a point ete releve par les censeurs.
+Quant aux exemples cites, nous devons dire que le texte de l'Ecriture
+concorde avec le dogme, se prete a l'enseignement de l'Eglise sur la
+Trinite plutot qu'il n'etablit ce dogme formellement et _in terminis_;
+et c'est ce que veut dire Abelard. Il se Trompe relativement a Pilate.
+Si son prenom manque dans trois evangelistes, on le trouve dans saint
+Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jesus-Christ aux enfers, elle
+est attestee par le Symbole; mais l'Evangile n'en parle pas. On l'induit
+seulement de deux versets de la premiere epitre de saint Pierre: "Dieu
+etant mort en sa chair, mais etant ressuscite par l'esprit, par lequel
+"aussi il alla precher aux esprits qui etaient retenus en prison,
+(ni, 18 "et 19.)" Quant a la virginite perpetuelle de Marie, apres la
+naissance Du Sauveur, l'Ecriture se tait. Les protestants ont meme
+soutenu que le texte de certains passages y etait contraire. Mais c'est
+un point que l'Eglise a decide il y a longtemps, contre les Ebionites.]
+
+[Note 237: L'opinion de Platon sur l'ame du monde est exprimee dans le
+_Timee_: "Dieu mit l'intelligence dans l'ame, l'ame dans le corps, et il
+organisa l'univers de maniere a ce qu'il fut par sa constitution meme
+l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme
+Vraisemblable que ce monde est un animal veritablement doue d'une ame
+et d'une intelligence par la providence divine." (_Trad. de Cousin_, t.
+XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idee de considerer la
+doctrine de l'ame du monde comme un pressentiment ou meme une expression
+du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusebe, qui un des premiers
+a compare a la Trinite chretienne la trinite platonique, croit que la
+troisieme personne de celle-ci est l'ame du monde (_Proep. evangel._
+II). Frerichs dit que l'opinion d'Abelard se trouva deja dans Theophile
+d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17).
+Bede la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._,
+t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timee_ de M. H.
+Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abelard, comme
+on l'a deja vu (t. I, p. 405), a retracte formellement cette opinion
+(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est
+anterieure a la Dialectique. Dans la Theologie chretienne, l'adoption de
+la pensee de Platon comme identique a la foi dans le Saint-Esprit est
+encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans
+l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est presente, non comme l'ame du monde,
+mais comme le principe d'ou vient toute ame, d'ou vient tout ce
+qui anime les etres vivants. C'est Dieu en tant que createur de
+l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle etait bien la pensee
+d'Abelard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensee,
+il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinite du
+Saint-Esprit.]
+
+Le Saint-Esprit etant concu comme l'amour envers les creatures, et
+celles-ci n'etant pas necessaires, on a pu craindre qu'un doute s'elevat
+sur la necessite de l'existence du Saint-Esprit; de la cette opinion
+plausible que le Pere aime le Fils, que le Fils aime le Pere, et que de
+cette charite ineffable et mutuelle resulte le Saint-Esprit. Mais quand
+les creatures ne seraient pas necessaires, l'amour de Dieu pour elles
+le serait comme etant dans sa nature: sa bonte est un attribut
+indefectible. Cela suffit. Sans etre ni moindre ni plus grande, elle est
+parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Pere donne son amour au Fils
+et le Fils au Pere: rien ne peut etre donne a celui a qui rien ne peut
+manquer[238].
+
+[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de
+l'Introduction repond a celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).]
+
+Le troisieme livre de l'Introduction a la Theologie a pour objet
+d'approfondir la connaissance de la divinite, en eclaircissant tous les
+points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus
+dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien,
+mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons defendu
+notre profession de foi, il faut maintenant la developper.
+
+I. Mais d'abord la sublimite divine peut-elle etre l'objet des
+recherches de l'humaine raison, et le Createur peut-il par elle se faire
+connaitre de sa creature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par
+quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant
+sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Createur
+invisible s'est visiblement revele dans le paradis terrestre. Mais le
+propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses
+insensibles; plus une chose est de nature subtile et superieure au sens,
+plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'etude de la
+raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de
+Dieu, et il n'est rien que la raison doive etre plus propre a concevoir
+que ce dont elle a recu la ressemblance. Il est facile de conclure
+des semblables aux semblables, et chacun doit connaitre aisement par
+l'examen de soi-meme ce qui a une nature semblable a la sienne." Si
+d'ailleurs le secours des sens parait necessaire, si l'on veut s'elever
+du sensible a l'intelligible, reste le spectacle admirable de la
+creation et de l'ordonnance universelle. "A la qualite de l'ouvrage,
+nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent."
+
+II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve
+egalement son unite; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble.
+Dieu est le souverain bien, le souverain bien est necessairement unique;
+Dieu est concu comme parfait, c'est-a-dire qu'il suffit a tout par
+lui-meme, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre createur
+ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien,
+la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu etant le souverain
+bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait a une
+infinite de dieux, infinite qui echapperait alors a la science de Dieu
+meme. Il cesserait d'etre le bien supreme, car il y aurait quelque chose
+de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de
+ces dieux. La rarete en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de
+gloire a etre unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu
+que sa _singularite_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales,
+ce qu'Abelard appelle les _raisons honnetes_; elles valent mieux que les
+_raisons necessaires_, car ce qui est honnete nous plait et nous attire.
+La conscience suggere a tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverne
+par une intelligence que par le hasard. "Quelle sollicitude nous
+resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe,
+ce Dieu que nous venerons par la crainte et l'amour? Quelle esperance
+refrenerait la malice des puissants ou les pousserait a bien faire, si
+la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les etres
+etait vaine?" Accordons que des arguments d'une verite necessaire
+nous fissent defaut pour fermer la bouche a l'incredule opiniatre, ne
+serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il
+resterait du moins qu'il ne peut detruire ce qu'il attaque, et qu'il a
+contre lui l'honnetete et l'utilite. D'un cote, point de demonstration
+rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre cote, pas
+une raison. "Si vous en croyez l'autorite des hommes quand il s'agit de
+choses occultes, de ces regions du ciel que vous ne pouvez explorer
+par l'experience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose,
+pourquoi ne pas ceder a la meme autorite, quand il s'agit de Dieu,
+l'auteur de tout[239]?"
+
+[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.]
+
+III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'ou
+vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas;
+nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans
+la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord
+toutes ces choses, qui ne servent ni a l'avantage ni a la dignite,
+attestent-elles une puissance veritable? Est-ce impuissance de Dieu que
+de ne pouvoir pecher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en
+a besoin. Cette faculte manifeste en nous un defaut plutot qu'une
+puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas etre
+attribue a la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments
+et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il
+ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non
+qu'il puisse executer toutes les actions, mais parce que s'il veut
+qu'une chose se fasse, rien ne peut resister a sa volonte.
+
+Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut
+que tous les hommes soient sauves (I Tim, II, 4), il faut professer le
+salut universel. C'est qu'il a deux manieres de vouloir: il veut dans
+l'ordre de sa providence, et alors il delibere, dispose, institue ce
+qui posterieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de
+l'exhortation et de l'approbation, c'est-a-dire qu'il instruit les
+hommes des choses que par sa grace il recompense; ainsi il les exhorte
+au salut, mais peu lui obeissent. Il veut la conversion du pecheur,
+c'est-a-dire qu'il lui fait connaitre ce qu'il veut recompenser; il
+promet sa grace, il annonce les chatiments, il revele sa volonte et nous
+laisse le soin de l'accomplir.
+
+Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait,
+pourrait-il renoncer a les faire? L'affirmative ou la negative nous
+expose a de grandes anxietes; la premiere oterait beaucoup a sa
+souveraine bonte: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il
+renonce a un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la
+parfaite bonte de Dieu est hors de question, d'ou la consequence que
+tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il
+ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et
+raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non
+parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est
+point de ceux dont _il est ecrit_:
+
+ Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
+
+Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire
+ou de l'abandonner; d'ou il resulte que ce qu'il fait il faut qu'il le
+fasse, c'est-a-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste
+de faire, il serait injuste de ne le pas faire.
+
+Quand il s'agit de Dieu, "la ou n'est pas le vouloir manque le pouvoir."
+Dieu etant de nature immutable, immutable est sa volonte; il en resulte
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De la quelques difficultes. En
+effet un homme qui doit etre damne peut etre sauve. S'il ne le pouvait,
+c'est-a-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le
+salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit
+ce qu'il ne pourrait executer; mais si, grace a ses oeuvres, il peut
+etre sauve, force est de reconnaitre que Dieu peut sauver celui qui
+pourtant ne doit jamais etre sauve.
+
+"Pensez-vous," disait Notre-Seigneur a ses apotres, "que je ne puisse
+pas prier mon Pere, et qu'il ne m'enverrait pas aussitot douze legions
+d'anges[240]?" Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le
+voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demande que
+si c'eut ete juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse
+faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il
+ne faut pas faire. S'il n'empeche pas le mal, est-ce a dire qu'il
+consente au peche? non, c'est qu'il est bon que le mal meme ait lieu;
+n'est-il pas necessaire que les _scandales arrivent_? "J'estime donc,
+bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'ecarte
+beaucoup de certains passages des saints, et meme un peu de la raison,
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il
+convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'ou il
+resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait reellement."
+
+[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitee dans cette
+question. Elle sert de texte a Fenelon pour combattre dans Malebranche
+des idees qui rappellent celles d'Abelard. (_Ref. du Syst. du P.
+Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait deja ete cite par
+saint Augustin.]
+
+On oppose que nous, qui lui sommes si inferieurs en puissance, nous
+pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous
+faisons. Mais assurement nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire
+que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de
+pecher ne nous a pas ete donnee sans motif; c'etait pour que la gloire
+de Dieu parut davantage, la gloire de ne pouvoir pecher; c'etait pour
+qu'en fuyant le peche, nous fissions honneur, non a notre nature, mais
+a sa grace secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en
+effet celui qui doit etre damne peut en effet toujours etre sauve. Il
+le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut
+consentir a son salut comme a sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu
+peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilite serait relative
+a la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pecheur ne lui
+repugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut etre entendu, cela ne
+veut pas dire que quelqu'un soit la qui pourrait l'entendre. Tous les
+hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit
+donne pourrait etre entendu; mais il n'en resulte pas qu'un individu
+quelconque le put entendre. Et ici ne s'applique pas la regle des
+philosophes que si le consequent est impossible, c'est que l'antecedent
+l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses creees, comme en general
+tontes les regles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne
+repugne point a la nature des creatures; mais les memes notions de
+possibilite ou d'impossibilite ne s'appliquent point au Createur. Ce
+semble la meme chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un
+individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la
+justice n'est pas la meme dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste
+que le juge punisse, c'est-a-dire qu'il le doive d'apres la loi, mais
+qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou
+telle circonstance, comme serait un faux temoignage, est cause que sa
+punition ne soit pas meritee. De meme on peut dire d'un pecheur: il est
+possible qu'il soit sauve par Dieu, et il est impossible que Dieu le
+sauve.
+
+[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.]
+
+Ici, il est vrai, nait une objection contre la Providence, c'est-a-dire
+contre la volonte de Dieu a l'egard des creatures: si Dieu n'a pu etre
+sans ce qu'il a en soi de toute eternite, les choses qu'il a voulues
+sont arrivees necessairement. Distinguons encore les deux possibilites.
+Dire que Dieu, par sa propre nature, a necessairement l'attribut
+d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient
+souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle
+nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas etre. Quant a
+l'objection qu'alors aucunes graces ne lui sont dues, puisqu'il agit par
+necessite, non par volonte, cette necessite, qui est sa nature ou plutot
+sa bonte meme, n'est pas separable de sa volonte; elle n'est point une
+contrainte. Son immortalite meme est aussi une necessite de sa nature:
+est-elle donc en opposition avec sa volonte? est-elle une contrainte? ne
+veut-il pas etre tout ce qu'il est necessaire qu'il soit? S'il agissait
+contre sa volonte, sans doute alors aucunes graces ne lui seraient dues.
+Mais de ce que sa bonte est telle qu'il se porte, non malgre lui, mais
+spontanement, a faire ce qu'il fait, il n'en doit etre que plus aime,
+que plus glorifie. Serions-nous dispenses de gratitude envers l'homme
+qui nous aurait secourus, parce que sa bonte serait telle qu'en nous
+voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empecher de nous secourir?
+
+Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la maniere et dans le
+temps qu'il le fait. Il n'est pas meme exact de dire qu'il choisisse la
+maniere de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonte serait
+imparfaite si en tout sa volonte n'etait la meilleure. Il ne faut pas
+non plus pretendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut
+faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas egale a tous
+les moments. Si l'on applique cette determination du temps au faire, non
+au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-a-dire qu'il a en soi la
+faculte de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher
+dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas
+prive, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens
+qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce
+qu'il peut quelquefois, si l'on entend par la qu'il est immutable en
+tout. Il a su autrefois que je naitrais un jour, on ne peut dire
+qu'il sache aujourd'hui que je naitrai un jour, puisque je suis ne.
+S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science
+est la meme, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le meme
+jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait
+point le passe, comme passe, tant que le passe est avenir, ni l'avenir,
+comme avenir, quand il est le passe: mais cela ne veut pas dire que sa
+science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de meme de sa
+puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire apres:
+il est possible qu'il se soit incarne, ce n'est point parler d'un fait
+different ni d'une possibilite differente, mais d'une meme chose,
+d'abord au futur, ensuite au passe. Ainsi, pas plus que la science et
+la volonte, la possibilite ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut
+dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ote
+rien a sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des
+convenances variables[242].
+
+[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V,
+p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.]
+
+IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec
+l'immutabilite. Dieu, apres l'oeuvre de six jours, s'est repose le
+septieme; le passage de l'action au repos est en physique un changement.
+Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a change, il a
+encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes
+appellent generation[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen
+disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour
+lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'operation, passion dans le
+travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son eternelle volonte.
+Dieu se repose, dit l'Ecriture; ce n'est pas qu'il suspende son
+mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommee. En operant, en
+cessant d'operer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire
+qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui
+d'action, car l'action consiste eminemment dans le mouvement. Comme le
+soleil, lorsqu'un objet s'echauffe de sa chaleur, n'eprouve en lui-meme
+aucun changement, de meme Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa
+volonte s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur
+d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce
+qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un
+lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre
+les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose
+incorporelle s'unisse aux particules, leur continuite n'y perdra rien.
+L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne
+peut occuper un lieu.
+
+[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.]
+
+[Note 244: Ici Abelard dit qu'il a demontre dans sa Grammaire, en
+traitant de la quantite, que ce qui est esprit ne peut etre mu. Duchesne
+en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette
+dialectique ou plutot cette logique, il la publiera au premier jour.
+(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il deja dans les
+mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne
+trouvons pas dans celle-ci la Demonstration annoncee, ni a l'article de
+la quantite, ni a l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du
+reste la quantite, etant une categorie, a naturellement sa place dans
+une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la theorie des Categories peut
+aussi figurer dans un traite sur le langage. La demonstration de
+l'immobilite de l'esprit a propos de la quantite pouvait donc se
+trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre elementaire
+qui la commencait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage
+de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut
+etre d'autant plus exact que le meme nom designe dans la Theologie
+chretienne, un ouvrage ou _les categories sont retraitees_. "De hoc (que
+le nom de _chose_ ne doit Etre donne qu'a ce qui a en soi une existence
+veritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione
+praedicamentorum nostra continet grammatica" (I. IV, p. 1341).]
+
+Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et
+quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle
+que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout
+lui est present; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est
+oisive. L'ame elle-meme est dans le corps par une vertu de sa substance,
+plus que par une position locale; grace a sa force propre, elle le
+vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la
+putrefaction; par son pouvoir vegetatif et sensitif, elle est dans tous
+les membres, pour que chacun vegete et pour sentir dans chacun. De meme
+Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par
+quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les
+choses dans lesquelles il est, il n'est pas mu lui-meme en elles. Par
+l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'etait, il
+n'a point encouru la generation. Dire que Dieu est devenu homme,
+c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la
+substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans
+cette personne, il y avait trois choses, la divinite, l'ame, la chair.
+Chacune a conserve sa nature propre, aucune ne s'est changee en une
+autre. Dans l'homme meme, l'ame ne peut jamais devenir chair, quoique
+l'ame et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'ame,
+en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une
+chose humaine, corporelle et composee de membres. La divinite unie
+a l'humanite, c'est-a-dire a une ame et a une chair, unies en une
+personne, ne s'est pas non plus changee; elle est restee ce qu'elle
+etait; elle a pris notre nature sans deposer la sienne. En quel sens
+donc peut-on dire: le Verbe a ete fait chair, Dieu s'est fait homme?
+Prises a la lettre, ces expressions conduiraient a dire que l'homme a
+ete fait Dieu, et rien ne peut etre Dieu qui ne l'ait ete toujours.
+"Israel, n'aie point de nouveau Dieu." Ces expressions signifient donc
+que la divine substance s'est associee a la substance humaine, sans etre
+convertie en elle. La diversite des natures ne fait pas la diversite des
+personnes. C'est le contraire de la Trinite; en Dieu, trois personnes et
+une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme
+dans une maison le bois s'unit a la pierre sans se confondre avec elle,
+comme dans le corps les os adherent a la chair sans s'y absorber, ainsi
+la divinite en se joignant a l'humanite, n'a point cesse d'etre ce
+qu'elle etait. Quand nos ames reprendront leurs corps, elles ne
+deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se
+ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanime a l'anime. L'ame
+prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-meme immobile.
+Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La
+creature ne lui peut rien conferer[245].
+
+[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.]
+
+Ici Abelard traite accidentellement une question importante et qui a
+toujours ete liee a celle de la Trinite. En effet, une fois qu'il est
+etabli que le Fils de Dieu consubstantiel a Dieu est une personne de la
+Trinite, il n'est pas indifferent de savoir comment il s'est fait homme.
+A-t-il cesse d'etre Dieu pour devenir homme? non, assurement. L'homme
+est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps
+humain, la divinite etant l'ame unique du corps de Jesus-Christ? Alors
+il n'aurait pas ete homme, puisque l'homme est corps et ame. On concoit
+que toute erreur sur la Trinite reagit sur le dogme de l'incarnation, et
+toute erreur sur l'incarnation peut etendre ses consequences au dogme de
+la Trinite. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de
+Dieu et de l'homme en Jesus-Christ ne fut qu'apparente, et qu'il y eut
+en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutyches, pour
+echapper a cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies
+au point d'en faire une seule. De la deux heresies celebres; l'Eglise,
+qui les condamne, etablit et professe qu'en Jesus-Christ fait homme il
+y a deux natures, savoir, la divinite, d'une part, et de l'autre,
+l'humanite, corps et ame, et il n'y a qu'une personne, la personne
+divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont
+unies d'une union _hypostatique_, c'est-a-dire substantielle. C'est
+cette doctrine qu'Abelard expose, et d'une maniere que je crois
+irreprochable; seulement la comparaison de l'union de l'ame et du corps
+dans l'homme pour eclaircir l'union de la divinite et de l'humanite dans
+Jesus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas etre prise a la
+lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient a ce
+raisonnement: admettez que l'homme est uni a Dieu dans le Verbe fait
+chair, puisque vous admettez bien que l'ame soit unie au corps dans
+la personne humaine. L'orthodoxie d'Abelard sur ce point difficile
+et important aurait du prouver a ses accusateurs que s'il a erre sur
+quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne
+peut etre taxee d'heresie, etant parfaitement exempte de toute intention
+d'alterer a un degre quelconque le dogme fondamental de la divinite de
+Jesus-Christ. Celui qui reconnait d'une maniere absolue sa divinite sur
+la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut etre soupconne de
+nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinite dans le ciel, ou
+comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a meme, sur
+l'article de l'incarnation, soupconne Abelard d'erreur. Pierre Lombard
+avait avance que Jesus-Christ, en devenant homme, n'etait pas devenu
+quelque chose, ou du moins il avait remarque que si Dieu pouvait etre
+quelque chose, quelque chose pourrait etre Dieu, et l'on disait que
+Pierre Lombard avait recu cette idee de son maitre Abelard. Cette
+erreur, qui s'etait assez repandue, fut examinee en 1163 au concile de
+Tours, et condamnee par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a ecrit
+une dissertation ou il la discute fort clairement et en fait connaitre
+les sources; au nombre des autorites qu'il cite est l'opinion d'Abelard;
+il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tire la sienne, mais
+qu'il s'etait mepris, Abelard disant positivement qu'il y a dans le
+Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius
+n'hesite-t-il pas a le tenir pour catholique[246].
+
+[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abelard est
+conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de
+l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir
+reduite ou precisee, ou bien tiree de la Theologie chretienne qui manque
+de la portion du livre V ou devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs
+la doctrine est completement degagee de la comparaison avec l'union de
+l'ame et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan.
+Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boece, _De
+duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ.
+Theol._, III, quaest. i-vi.)]
+
+V. Dieu est sage; sa sagesse a ete appelee verbe, raison, intelligence.
+Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la
+puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le
+present, l'avenir, le passe, et ce qui est inconnu et fortuit dans la
+nature est deja certain et determine pour lui. Il y a preordination, il
+y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard
+et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par
+hasard ni sans libre arbitre. La definition du hasard, selon les
+philosophes, est l'evenement inopine provenant de causes qui ont
+originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopine pour la
+Providence. Si les eclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent
+que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,
+non fortuitement; c'est un ordre prefix, aussi aurions-nous pu en savoir
+quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un tresor, la
+decouverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le
+tresor, que l'autre ait creuse la terre, chacun dans une intention
+differente. Voila un evenement qui n'est point l'oeuvre du libre
+arbitre. Je veux aller a l'eglise, et je m'y rends, ce n'est point
+la oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non
+necessaire. Les philosophes definissent le libre arbitre le jugement
+libre de la volonte (_liberum de voluntate judicium_, Boece). L'arbitre
+est en effet la deliberation ou la _judication_ de l'ame par laquelle
+elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est
+libre, lorsqu'elle n'est poussee a ce qu'elle se propose par aucune
+force de la nature, et qu'il est egalement en son pouvoir de faire ou
+de ne pas faire. La donc ou n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre
+n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux etres qui peuvent
+changer leur volonte, du meme, suivant quelques-uns, qui peuvent faire
+bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester
+le libre arbitre a celui qui ne fait que le bien, a Dieu surtout, aux
+bienheureux, qui ne peuvent pecher: plus on est eloigne du mal, plus
+on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le peche est un
+esclavage. D'une maniere generale, reconnaissons le libre arbitre a qui
+peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a resolu dans
+sa raison: Dieu est donc libre.
+
+[Note 247: Cette definition est de Boece.--_De Interp., edit. sec._,
+I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol.
+phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.]
+
+[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le
+c. iv du t. I. Les idees d'Abelard sur la liberte, ses definitions, ses
+preuves sont en tres-grande partie empruntees de Boece. (_De Interp.,
+ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)]
+
+Quant a lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout
+precede, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de
+mysteres que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que
+si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales
+des choses, et non a la souverainete divine. Si Dieu formait encore
+aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la cote de l'homme, ce
+serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-a-dire que les
+causes primordiales y paraitraient insuffisantes; il faudrait que Dieu
+imprimat extraordinairement aux choses une force particuliere[249].
+Evidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les creatures
+et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de
+la toute-puissance; la possibilite et l'impossibilite sont relatives aux
+facultes des creatures, et en particulier la regle de la possibilite
+de l'antecedent liee a celle du consequent, ne peut s'appliquer qu'aux
+choses creees.
+
+[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.]
+
+C'est ainsi, dit Abelard, que nous viderons cette _ancienne querelle_
+dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette
+question de savoir s'il ne resulte pas de l'immutabilite de Dieu que
+tout arrive necessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, "si
+habile dans le raisonnement, qu'il a merite d'etre appele le prince des
+peripateticiens, c'est-a-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi
+refuter les pseudo-philosophes." Ceux-ci disent, pour troubler la
+foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive
+necessairement, et qu'ainsi le peche ne peut etre evite, car il a ete
+prevu de Dieu, et la Providence est infaillible. "Pour rompre cette
+souriciere (_muscipulam_), considerons cette forte trame qu'Aristote
+ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du
+principe de contradiction jusque dans les propositions au futur." Je
+n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici
+un resume substantiel de la theorie logique des futurs contingents.
+"Grace a cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisement
+refuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous
+dit-on, que la Providence est infaillible[250]...."
+
+[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist.
+_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.]
+
+Ainsi se termine ce qui nous reste du troisieme livre de l'Introduction
+a la Theologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la
+suite s'en doit trouver dans la bibliotheque de Bodlei[251], mais si ce
+manuscrit existe, il n'a jamais ete publie. Ainsi la discussion d'une
+des questions les plus difficiles peut-etre auxquelles donne lieu la
+Theodicee est restee suspendue, et par un hasard singulier, dans la
+Theologie chretienne, ou sont repris tous les points traites dans
+l'Introduction, cette question reste egalement irresolue. Le livre
+V, qui repond au troisieme du present ouvrage, s'interrompt aussi
+brusquement, et meme plus tot que celui-ci, apres la discussion relative
+a la conciliation de la bonte de Dieu avec sa puissance, et il nous
+manque la solution du grand probleme si bien prepare par Abelard. On ne
+peut renoncer a l'esperance de posseder quelque jour l'Introduction
+tout entiere; l'ouvrage etait probablement complet[252], et il peut se
+retrouver tel dans quelque manuscrit inedit de quelque bibliotheque
+inexploree. Mabillon pensait l'avoir rencontre dans un manuscrit en
+trente-sept chapitres conserve en Baviere[253]; M. Rheinwald, dont les
+recherches sont plus recentes, soupconne, non sans raison, le docte
+benedictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitule: _Petri
+Abaelardi Sententiae_ qu'il a publie en l'appelant _Epitome Theologiae
+christinae_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences denonce par
+saint Bernard, condamne par le concile, desavoue par Abelard. Suivant
+lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait ete faux, et Abelard,
+qui n'a pas discute pieces en main devant le concile, etait en droit
+de desavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il
+se pouvait qu'on designat ainsi dans l'usage un ecrit qu'il appelait
+autrement, ou meme un extrait fidele de ses doctrines qui ne fut pas
+son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255];
+ses conjectures nous paraissent fondees, mais une chose plus certaine
+encore, c'est que cet Epitome contient un resume de l'Introduction a
+la Theologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a
+trente-sept), l'extrait est presque litteral; par la suite, on remarque
+quelques variantes, mais elles n'alterent pas le fond de la doctrine. Ce
+qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en etant a peu
+pres la meme que celle de l'Introduction, il nous donne en substance
+ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous
+pouvons ici completer brievement notre analyse[256].
+
+[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez
+aussi l'_Histoire litteraire_, t. XII, p. 126. Les editeurs de la
+Theologie Chretienne disent qu'ils n'ont rencontre la suite de
+l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p.
+1148.]
+
+[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'apres Mabillon;
+cependant M. Rheinwald eleve des doutes specieux.]
+
+[Note 253: _Iter Germantae_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.]
+
+[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini,
+1836.--M. Rheinwald a trouve cet ouvrage parmi les manuscrits du
+monastere de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conserves a la bibliotheque
+royale de Munich. (_Praefat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait
+deja publie avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize
+derniers chapitres de cet Epitome, dans un recueil allemand dont le nom
+m'est inconnu.]
+
+[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet
+abrege est d'Abelard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie a
+son Commentaire de l'Epitre aux Romains, ou il a, dit-il, traite les
+questions relatives a la grace et au merite, et cette citation est
+exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)]
+
+[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.]
+
+La Providence, c'est-a-dire la prescience ou prevoyance divine, n'impose
+aucune necessite aux choses qu'elle prevoit. De ce qu'un char passe et
+de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit
+necessaire. Or ce que Dieu prevoit, il le voit; sa providence n'est que
+sa science eternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est
+present; aucune fatalite ne resulte donc de ce qu'il sait tout. Mais
+il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses depend de la
+disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre
+destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La predestination
+n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquee
+au bien, c'est la preparation de sa grace.
+
+VI. Apres la sagesse de Dieu vient sa bonte. Celle-ci fait pour les
+creatures tout ce qu'il est conforme a sa nature de faire; Dieu ne
+connait ni l'envie ni la colere, les expressions contraires qui peuvent
+se trouver dans l'Ecriture sont figuratives, elles se rapportent a des
+dispositions de sa volonte qui ont pour nous, mais non pour lui, les
+effets de la vengeance ou du courroux.
+
+Ceci conduit a la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le
+plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se presente la question
+celebre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer
+son amour, et ainsi il nous a rachetes du joug du peche, non que nous
+fussions, comme quelques-uns le pretendent, en la possession du demon,
+mais dans la servitude du peche; le Christ nous en a delivres on
+epanchant sur nous son amour, en offrant a Dieu le prix de notre
+liberation et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne
+l'humilite, et en considerant les tortures du Christ, les martyrs
+eux-memes ont appris a ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient
+pour le ciel.
+
+[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traite de
+saint Anselme sous le meme nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p.
+74). La doctrine du saint sur le mode et la necessite de l'incarnation
+ne differe point essentiellement de celle de l'Epitome. La difference ne
+roule que sur l'oeuvre meme de la redemption. Du reste, ou l'ordonnance
+de l'Epitome s'ecarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce
+dernier ouvrage l'auteur revenait a propos de la bonte de Dieu sur un
+sujet deja traite a l'occasion de son immutabilite. Voyez ci-dessus p.
+235.]
+
+Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a deja vu, deux natures se sont unies
+en une personne. Comme la chair et l'ame sont un seul homme, Dieu et
+l'homme sont un seul Christ, similitude consacree par saint Athanase.
+Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des
+trois personnes de la Trinite, cette personne divine n'est pas ici par
+elle-meme, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car
+alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe
+dans celle de Jesus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le
+Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme
+l'ame est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les
+parties de la personne.
+
+"On trouve dans les autorites toutes ces locutions: _Dieu est homme;
+l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le
+fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions
+n'est propre, hors une seule. Si la premiere doit etre prise au propre,
+si Dieu est vraiment homme, l'eternel est temporel, le simple est
+compose, le createur est creature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une
+expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive
+souvent. Exemple, une ame pour un homme, _videbit omnis caro salutare
+Dei_ (Isaie, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est
+homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_.
+Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni a Dieu_. Il
+faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est
+homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que
+cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-a-dire le Christ
+est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ "_Dieu_,
+c'est-a-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258]."
+
+[Note 258: Epitom., c. XXIV, p. 68.]
+
+Cependant l'unite de la personne ne conduit pas a l'unite de volonte;
+la volonte de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption,
+_hominis assumpti_, ne peut etre identique a celle de Dieu le Pere;
+c'est ce que prouve clairement cette parole de Jesus: "Mon Pere, que ce
+calice s'eloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non
+suivant ma volonte, mais suivant la tienne." (Math., XXVI, 39.) C'est
+une humanite veritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de
+l'humanite les affections, les souffrances, les volontes, tout, hors
+le peche. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugee bonne et
+salutaire, mais il ne l'a pas desiree, et sous ce rapport il ne l'a pas
+voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,
+autrement elle n'eut pas ete la passion.
+
+Dans la volonte de Dieu elle-meme, il faut distinguer sa volonte qui
+dispose et sa volonte qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de
+choses qu'il interdit; il veut qu'on desobeisse souvent a ce qu'il veut,
+ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire a sa volonte, il le
+permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259].
+
+[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.]
+
+On eleve une question: L'unite de la personne du Christ a-t-elle
+ete divisee par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'a la mort de
+Jesus-Christ, l'ame a quitte la chair; mais cette ame savait-elle tout
+ce que savait le Verbe? Elle aurait ete aussi parfaite que Dieu. Il
+parait raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle
+voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette
+vivification et ce mouvement que la chair tient de l'ame; telle n'etait
+pas la vie du Christ: ce que l'ame fait pour le corps, le Verbe le
+faisait pour l'ame du Christ, et par elle il donnait le mouvement a son
+corps. Les affections naturelles etaient naturellement dans cette ame,
+et la force motrice egalement, hormis comme instrument du peche[260].
+
+[Note 260: C. XXVII, p. 76.]
+
+Apres le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu
+qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grace
+invisible, un signe d'une chose sacree, c'est-a-dire d'un mystere. Le
+premier est le Bapteme, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement
+de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commemoration
+de la passion et de la mort du Christ: il se celebre avec le pain et le
+vin; apres la consecration, ce pain est le corps du Christ et ce vin
+est son sang[261]. Abelard reproduit sous diverses formes les pures
+doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect
+et subtilite la merveille et le mystere du sacrement, il n'a pas evite
+la censure. On entrevoit ici comment il a pu etre conduit a examiner
+des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu
+admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent
+soumis sur la terre a tous les accidents physiques qui peuvent atteindre
+les especes apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de
+certains moments, d'y voir, meme apres la consecration, le corps et le
+sang reels de Jesus-Christ. Mais les questions etaient pueriles et la
+faute n'etait pas serieuse[262].
+
+[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au debut de
+l'Introduction il est dit que trois choses sont necessaires au salut, la
+foi, la charite, les sacrements. Ainsi tout le cadre etait rempli. Voyez
+ci-dessus, p. 188.
+
+[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamne pour avoir dit
+que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous
+n'avons point la passage de l'Introduction ou cela pouvait se trouver;
+mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.
+XXIX de l'Epitome, p. 87: "Si nolumus dicere quod illius corporis
+sit haec forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad
+occultationem propter praedictam causam carnis et sanguinis reservata,
+sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc
+quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur
+rodere et in ore portare corpus illud, quaeri solet. Sed dicimus quod
+Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen
+remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam."]
+
+Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confere proprement aucun don
+pour le salut, mais qui est le remede d'un mal, le frein de l'impurete,
+la legitimation du lien de l'homme et de la femme. Les regles sur ce
+sacrement ont varie; beaucoup de choses ont ete licites qui ne le sont
+plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois
+seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent
+contracter mariage; les pretres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263].
+S'il se trouve dans une eglise qui a admis le voeu de celibat un pretre
+qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas
+le ministere dans cette eglise, c'est-a-dire qu'il _ne tiendra pas la
+paroisse_[264]. Les pretres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de
+voeux, recoivent de l'eveque qui les consacre une epouse vierge, qui
+ne peut, ainsi qu'eux-memes, etre mariee qu'une fois; il leur est meme
+prescrit de chercher une femme dans une race etrangere, et cela pour
+l'extension de la charite. Mais celui qui a notoirement prononce le
+voeu, comme le moine ou un pretre, ne peut contracter mariage. Les
+ordres sont aussi un empechement, a compter du rang d'acolythe
+exclusivement, et le mariage entraine la renonciation aux benefices.
+Cependant Gregoire a dispense de ces regles les Anglais, a cause de la
+nouveaute de leur conversion.
+
+[Note 263: "Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-etre _votum_),
+possunt." P. 91.]
+
+[Note 264: "Si vero aliquis in ecclesia, quae votum suscepit, fuerit qui
+non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non
+exercebit, quod est, parochiam non tenebit." p. 91. Tout ceci prouve
+que le celibat des pretres, quoique estime et habituellement prescrit,
+n'etait pas une regle Commune a toutes les eglises.]
+
+Le dernier point traite dans l'Epitome, comme apparemment a la fin de
+l'Introduction, puisqu'il etait annonce au debut, c'etait la charite.
+Elle est l'amour honnete, ou l'amour qui se rapporte a une fin
+convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilite, mais non pour
+lui-meme, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie eternelle,
+non pour lui, mais pour etre delivre de sa presence, ce n'est point un
+amour qui tende a sa fin convenable. La fin legitime de l'amour, c'est
+Dieu meme. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit repondre a
+l'amour de Dieu pour nous-memes. Seulement, tandis que la charite divine
+n'est point une affection de l'Etre immuable, mais la disposition que sa
+bonte a prise de toute eternite pour le bien de sa creature, notre amour
+est un mouvement de l'ame, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain;
+amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonne a l'amour divin
+quand il se porte vers nos semblables.
+
+La charite etant la premiere des vertus et la base de toutes, nous
+devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne
+sont vertus qu'a la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si
+nous les pratiquons a cause de Dieu. Les philosophes ont distingue et
+defini les vertus. Socrate les a ramenees a quatre, la prudence, la
+justice, la force, la temperance. Aristote en a separe la prudence, qui
+est pour lui une science plutot qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont
+des vices pour opposes; ces vices conduisent a des peches. Ce qui fait
+la faute dans le peche, c'est le mepris du Createur. Aussi le merite
+est-il uniquement dans la bonne volonte. La bonne volonte, c'est la
+volonte du bien inspiree par l'amour de Dieu. Ce qu'elle merite, c'est
+la vie eternelle, et elle l'obtient par la remission des peches.
+Les peches sont remis par la contrition, la confession, la
+satisfaction[266]. En finissant, Abelard touche avec clarte et precision
+a tous ces points, qu'il considerera plus a loisir dans d'autres
+ouvrages plus etendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici
+suffit pour nous autoriser a penser que l'Introduction contenait en
+substance toutes ses idees sur les divers points de la theologie. Il y
+approfondissait surtout le dogme de la Trinite; mais il n'omettait
+pas les questions de la redemption, de la grace, du peche, de la
+justification, c'est-a-dire tout ce qu'il a traite dans son Commentaire
+sur l'Epitre aux Romains et dans sa Morale.
+
+[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abelard cite ici, p. 99, la
+definition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc.,
+faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il
+avait rencontre cette citation?]
+
+[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.]
+
+Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines theologiques?
+Telle est la question qui se presente a l'esprit et que nous ne
+saurions, il faut l'avouer, resoudre avec une entiere certitude. Nous
+y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous a dire que ses
+contemporains lui ont particulierement impute sa doctrine de la Trinite.
+Plus tard, on a surtout remarque ses idees sur le libre arbitre. Parmi
+les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est
+pas l'allusion souvent citee de l'auteur d'un poeme du XIVe siecle:
+
+ Pierre Abaillard en un chapitre
+ Ou il parle de franc arbitre,
+ Nous dit ainsi en verite
+ Que c'est une habilite
+ D'une voulente raisonnable
+ Soit de bien ou de mal prenable,
+ Par grace est a bien faire encline
+ Et a mal quand elle descline[267].
+
+[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poete anonyme qui vivait
+en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).]
+
+Mais si les idees qu'Abelard exprime sur la nature et la realite du
+libre arbitre, et sur la possibilite d'en concilier l'existence avec la
+prescience divine, sont en general justes, nous ne pouvons en admettre
+la parfaite originalite. Ici, comme en tant d'autres occasions, il
+reproduit ses maitres, et l'on risquerait de concevoir une opinion
+exageree de la fecondite de son genie, si l'on croyait qu'il a trouve
+seul la moitie seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par
+exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans
+Aristote, et deja developpe dans Boece. Seulement Boece, qui, du moins
+lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de
+christianisme, ne defend le libre arbitre que contre la fatalite des
+stoiciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse
+antique. Abelard a le merite de reprendre a fond ces idees, pour les
+adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanite dans un
+commerce bien plus intime avec la volonte supreme. Tel est en general
+son merite. C'est un merite de remaniement. Il remet d'anciennes notions
+en rapport avec l'etat nouveau des questions et des esprits. Sur la
+liberte, du reste, il avait ete devance. Deja et presque de son
+temps, saint Anselme avait expose une doctrine chretienne du libre
+arbitre[268]. Abelard, moins net peut-etre et moins affirmatif,
+discute plus regulierement, et fait habilement servir la dialectique a
+l'exposition des verites metaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions
+vu entraine par la logique a des questions sur la nature de l'homme et
+l'ordre du monde; et ici la theodicee le ramene a la logique, qui vient
+en aide a sa foi troublee. C'est, au reste, la une singularite et une
+valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent
+exprimee que les scolastiques, soit en metaphysique, soit en theologie,
+n'ont eu veritablement en propre que l'invention d'une methode, ou
+l'application de la logique a toute la philosophie.
+
+[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p.
+117.--_Tractatus de Concordia praescient, cum lib. arbit. Id.,_ p.
+128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.]
+
+Quant aux conclusions que cette methode lui suggere, on ne saurait les
+adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas
+qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre
+arbitre en lui-meme, il nous parait dans le vrai. Mais quand il passe de
+l'exposition du fait a la conciliation de ce fait avec l'ordre du
+monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'egare, mais il
+s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnee comme absolue par
+les theologiens. Sa volonte est la nature des choses, dit saint
+Augustin[269]. Il peut etre philosophique de subordonner sa volonte et
+sa puissance a sa perfection; mais ce n'est pas une decision qui aille
+de soi, et l'on trouverait difficilement un ecrivain ecclesiastique
+accredite qui souscrivit a la theorie d'Abelard au moins dans ses
+termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose
+d'analogue, des qu'on remue les problemes de la prescience et de la
+liberte, de la bonte divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine
+sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-etre parce que la
+contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous
+sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont
+importantes, et malgre de justes precautions, Abelard n'a point echappe
+a l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce
+moment qu'il faut le juger.
+
+[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abelard est
+critiquee par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons
+sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint
+Paul.]
+
+Nous avons suivi fidelement, dans notre analyse de l'Introduction,
+l'ordre des idees de l'auteur, quoiqu'il soit peu methodique. Ainsi,
+apres deux livres consacres au dogme de la Trinite, on l'a vu employer
+le troisieme a discuter les attributs generaux de Dieu, sa bonte, son
+immutabilite, sa toute-puissance, son unite, meme son existence; toutes
+questions independantes du dogme chretien et qui paraissent prealables a
+la connaissance des trois personnes de la Trinite. Il semble, en effet,
+qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaitre sa nature,
+ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il
+soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi
+saint Thomas dans la plus methodique des theologies[270]. Suivant les
+idees modernes, tous les objets traites dans le livre III, tel qu'il est
+imprime, appartiennent a ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin
+d'etre des corollaires ou des appendices du dogme chretien, sont les
+principes memes avec lesquels le dogme chretien doit etre confere et
+raccorde. Mais les idees modernes ne sont pas celles d'Abelard; quoique
+rationaliste parmi les theologiens, il est et veut etre theologien; il
+doit donc avant tout poser la Trinite, c'est-a-dire enseigner Dieu, qui
+n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chretien. Lorsqu'il cite les
+philosophes et les paiens, ce n'est pas pour avoir connu les verites
+primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les verites
+chretiennes, mais pour avoir pressenti et meme annonce, bien que
+sous une forme un peu vague, un peu voilee, les verites chretiennes
+elles-memes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes
+chretiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce
+plan meme, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers
+livres n'ont point d'ordre et de clarte. L'ouvrage semble un premier
+jet, ou plutot un recueil d'idees et de questions ecrit pour
+l'enseignement ou apres l'enseignement, dans l'ordre ou l'improvisation
+et la polemique, inseparables de l'enseignement oral, avaient
+d'elles-memes dispose les matieres. En effet, lorsqu'au commencement
+du second livre, Abelard s'interrompt pour justifier avec tant de soin
+l'emploi des autorites profanes et du raisonnement philosophique, il y
+est amene par des attaques recentes, et repond a des objections, a des
+critiques qui semblent etre survenues depuis le premier livre, ou plutot
+depuis les lecons dont le premier livre ne serait que le resume ou le
+canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une redaction
+d'un cours de theologie d'Abelard, l'oeuvre d'un de ses eleves
+peut-etre? L'inegalite du style, les redites, les desordres, et
+quelquefois aussi les absurdites et les ellipses, les arguments tantot
+developpes avec prolixite, tantot ecourtes brusquement, les citations
+parfois indiquees ou tronquees, et qui souvent encombrent le texte,
+seraient autant de circonstances favorables a cette conjecture, quoique
+assurement les morceaux importants soient de la main du maitre, tels
+que le prologue, le debut de l'ouvrage, celui du second livre, et les
+principaux articles du troisieme. Quant au fond des idees, au choix des
+arguments, des autorites et des exemples, tout est bien de lui, et nous
+venons en verite de l'entendre et d'assister a ses lecons. Tel on le
+retrouve dans ses autres ecrits; les analogies y sont frappantes; il
+aime a se repeter.
+
+[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quaest. I-XLIV. C'est aussi l'ordre
+suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Theologiques_.]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+SUITE DE LA THEODICEE.--_Theologia Christiana_.
+
+L'Introduction a la Theologie est ecrite avec la liberte hardie d'un
+homme habitue a voir les intelligences plier devant lui et qui ignore
+encore les dangers de l'inimitie des pouvoirs intolerants. L'ouvrage
+etait fait pour exciter la severite soupconneuse de l'orthodoxie, et
+l'existence meme de la Theologie chretienne[271] prouve qu'Abelard eut
+a defendre l'Introduction, car le second ouvrage repete et adoucit le
+premier; il en contient de longs fragments litteralement reproduits,
+mais autrement divises et ranges dans un nouvel ordre. Le style est plus
+soigne, la latinite meilleure, la composition plus methodique et moins
+aride. L'auteur semble avoir autant a coeur d'eviter que de repousser
+les attaques de ses adversaires, et de desarmer la critique que
+d'etablir ses idees. Une analyse complete deviendrait fastidieuse, mais
+il faut cependant connaitre l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques
+passages importants qui modifient ou confirment les propositions les
+plus contestees de l'Introduction.
+
+[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov.
+anecd._, t. V, d. 1156-1860.]
+
+Il parait que trois points surtout avaient provoque le doute ou la
+discussion, peut-etre aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur.
+Ce sont encore les points qui nous interesseraient le plus aujourd'hui.
+
+Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractere general de cette
+theologie. Il est evident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins
+qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorite avec
+la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise
+n'etait pas entierement nouvelle au temps d'Abelard, mais nul n'y avait
+apporte autant de subtilite reelle que lui, ni surtout un aussi grand
+renom de dialectique. Sans avoir jamais pretendu a l'heterodoxie, sans
+s'etre jamais exterieurement ni, je le crois, interieurement donne pour
+un novateur religieux, il s'etait en tout, et meme dans la foi commune,
+pique de penser par lui-meme. Il avait eleve sa chaire de sa propre main
+et se croyait le createur de sa doctrine. Quoi qu'il fit donc, il etait
+suspect: son esprit aurait ete plus modere, plus timide, plus sur, son
+coeur aurait ete plus humble, qu'il n'eut pas evite un grand danger,
+la defiance de l'Eglise. Il mettait son amour-propre a l'exciter, bien
+qu'il n'eut jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait
+de la provoquer, en s'empressant de la desarmer des qu'elle le menacait.
+C'est donc sur le caractere philosophique de sa theologie qu'il se
+montrera d'abord jaloux d'eclairer et de rassurer les fideles.
+
+L'application de la philosophie a la theologie conduit naturellement a
+citer les philosophes autant ou plus que les Peres, qui ne le sont pas
+toujours; les philosophes, de leur cote, ne sont pas toujours chretiens.
+D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms
+de la philosophie. De la, dans notre auteur, un melange necessaire des
+lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Peres des
+premiers siecles en aient donne l'exemple, assez constamment suivi
+par la litterature du moyen age, c'est un usage qui a toujours ete
+soupconne, accuse d'etre abusif, et par ceux-la meme qui s'y etaient
+quelquefois conformes. Pour Abelard, que l'erudition et la dialectique
+conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquite payenne, il
+y avait donc grand interet a justifier l'emploi de ces autorites
+hasardeuses et a reconcilier enfin la science des Gentils avec les
+traditions catholiques.
+
+Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec
+ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'ecarter de l'Eglise,
+qui abusaient des sciences du siecle et corrompaient le dogme par la
+dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, etait
+prevenue d'incredulite et de libertinage; pour lui, comme pour ses
+successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux
+philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher a se
+disculper de son attachement a l'une en s'acharnant contre l'autre. Il
+declamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux
+qu'il se complait a nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et
+plus hardie, et comme pour achever sa pensee, Heloise appelait les
+adversaires de son epoux du nom injurieux que saint Paul donnait a ses
+calomniateurs: saint Bernard etait pour elle un pseudo-apotre[272].
+
+[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p.
+42.]
+
+Quand la dialectique, meme circonscrite dans de certaines bornes par une
+intention chretienne, penetre dans le dogme, elle peut toujours alterer
+ce qu'elle explique et reduire le mystere a sa plus simple et a sa trop
+simple expression, en l'interpretant suivant la science; elle-meme, et
+pour son propre compte, elle n'a ete que trop accusee d'etre une science
+de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'etre qu'une
+orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'energie du terme,
+n'etre _chretien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abelard tache de se
+preserver; il s'attache a combattre, a detruire toutes les objections
+de l'heresie contre la Trinite; il prend soin de separer et meme de
+garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. "Quant
+on lit aujourd'hui les deux ouvrages incrimines," dit M. Cousin, "on y
+trouve la dialectique placee a la tete de la theologie et l'esprit cache
+du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les
+attaquer directement[273]." En revoyant ses arguments, Abelard semble
+avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore apres six ou
+sept siecles, et il a pris grand soin d'etablir le caractere orthodoxe
+de sa doctrine sur la Trinite.
+
+[Note 273: _Ouvr. ined. d'Ab._, Introd., p. cxvii.]
+
+Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou
+d'important sur ces trois points: l'autorite des philosophes, l'abus de
+la dialectique en matiere de religion, la purete de sa doctrine.
+
+1. "Si l'autorite des apotres, si celle des Peres, si celle enfin de la
+raison ne suffisent pas, meme contre des philosophes qui n'invoquent que
+la derniere, il ne nous reste qu'a renvoyer leurs traits a nos ennemis;
+en repoussant une a une leurs objections, etouffons les aboiements de
+ceux qui cherchent a diffamer aux yeux des fideles tout ce que, dans
+une intention sincere, nous avons ecrit pour la defense de la foi. Ils
+recusent eux-memes les philosophes comme Gentils, et leur contestent
+toute autorite en faveur de la foi, comme etant condamnes par elle.....
+Mais tous les philosophes, Gentils peut-etre de nation, ne le furent
+point par la foi.... Comment, en effet, devouerions-nous a la damnation
+ceux a qui Dieu meme, au temoignage de l'apotre, a revele les secrets de
+la foi et les profonds mysteres de la Trinite, et dont les vertus et les
+oeuvres sont celebrees par de saints docteurs[274]?" Car peut-on nier
+que l'incarnation ne paraisse annoncee dans certains ecrits payens plus
+ouvertement que dans quelques livres sacres? Quand Platon dit que Dieu,
+en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une a l'autre
+dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas
+une image du mystere de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus
+de l'antiquite, c'est que la loi d'Israel n'avait pas ete donnee pour
+tous, comme l'Evangile. "Aucune raison ne nous force donc a douter
+du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont,
+naturellement et sans loi ecrite, _fait_, selon l'apotre, _ce que veut
+la loi_, et qui la montraient _ecrite dans leurs coeurs, leur conscience
+rendant temoignage_ pour eux-memes[276]." Il est evident par l'Ecriture
+que "la justice a commence par la loi naturelle." Les menaces et les
+prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses
+descendants. "Ne desesperez du salut de personne ayant, avant le Christ,
+vecu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence,
+par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnete ont
+jadis signale non-seulement les philosophes, mais encore des hommes
+illettres!... Que de temoignages nous le redisent, comme pour gourmander
+notre negligence et notre faiblesse!... Armes des pages des deux
+Testaments, des innombrables ecrits des saints, nous sommes pires...
+que ceux a qui Dieu avait refuse la tradition de la loi ecrite et le
+spectacle des miracles."
+
+[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.]
+
+[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant compose du _meme_,
+de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain melange, et l'ayant divise
+en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa
+longueur, puis croisa ces deux moities l'une sur l'autre en la forme du
+X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement.
+C'est la creation de l'ame du monde et de la forme spherique de
+l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au
+christianisme; le croisement a angle aigu est regarde comme une allusion
+a la position de l'ecliptique sur l'equateur et n'a point de rapport
+avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timee_, ed. de M. H. Martin t.
+1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)]
+
+[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.]
+
+Quant a la doctrine, des philosophes ont preche l'immortalite de l'ame,
+la retribution future, la gloire ou le chatiment; ils s'y appuient pour
+nous exhorter a bien faire. Il faut bien qu'en eux-memes ils aient
+appris a connaitre ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils
+sachent que Dieu en est le principe ou plutot la cause finale, qu'elles
+doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de
+Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien.
+L'humilite de Pythagore semble avoir devine l'humilite chretienne.
+Lorsqu'on lit ce que Ciceron dit de la sagesse, on se rappelle cette
+parole de Job: _La piete, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu,
+c'est le Christ. Si, pour avoir aime le Christ, nous sommes appeles
+chretiens, comment refuser le meme nom a ceux qui ont aime la sagesse?
+Les preceptes moraux de l'Evangile ne sont qu'une _reformation de la loi
+naturelle que les philosophes ont observee_[278]. L'Evangile, comme la
+philosophie et a la difference de l'ancienne loi, prefere la justice
+interieure a l'exterieure et pese tout d'apres l'intention de l'ame;
+aussi quelques platoniciens ont-ils ete emportes jusqu'a ce blaspheme,
+que Jesus-Christ avait recu toutes ses maximes de Platon.
+
+[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la definition de l'orateur:
+_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singuliere, rappelle a
+l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII,
+28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est
+sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i),
+d'apres le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].]
+
+[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abelard a commente ailleurs avec
+detail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul
+deja cites, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et deja il avait
+dit dans l'Introduction: "Diximus deum esse potentiam generantem,
+et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo
+discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse
+videtur." (L. II, p. 1101.)]
+
+Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez
+comme ils ont regle la societe: ils semblent lui avoir applique les
+preceptes evangeliques. Les regles qu'ils prescrivent aux chefs des
+cites sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines.
+"La cite est une fraternite.... Les legislateurs de republique ont
+l'air d'avoir devance la vie apostolique de la primitive Eglise."
+L'interdiction de la propriete, la mise en commun de tous les biens
+est le principe de cette parole de Socrate dans le Timee[279]: Que les
+femmes soient communes et que nul n'ait des enfants a lui. "Or, mes
+freres, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si
+grand philosophe, de qui date l'etude de la discipline morale et la
+recherche du souverain bien, ait institue une infamie aussi manifeste et
+aussi abominable que l'adultere, condamne et par les philosophes, et par
+les poetes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au
+point que quelques-uns regardent comme adultere l'ardeur passionnee de
+l'epoux pour son epouse?" Non, Socrate n'a voulu que detruire jusqu'au
+dernier reste de la propriete: il veut que les femmes soient en commun
+dans un but, non de plaisir, mais d'utilite. "La vraie republique est
+celle dont l'administration est dirigee vers l'utilite commune, et
+ceux-la seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union
+de corps et de devouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le
+psalmiste de la perfection de la primitive Eglise, imitee aujourd'hui
+par les congregations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agreable que
+les freres habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.)
+
+[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communaute des
+femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timee, le
+mariage au contraire y est regle, et d'une maniere assez singuliere.
+(_Etud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)]
+
+Les anciens n'appellent cite qu'une association ou tout a pour but
+le bien commun, "association maintenue sans murmure par la charite
+sincere." C'est vraiment la definition d'une societe chretienne.
+Et tandis qu'ils ont desire introduire une telle severite dans la
+republique que Platon veut en bannir jusqu'aux poetes, ils ont prescrit
+a ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, "se regardant
+comme ses ministres, non comme ses maitres... ils ne doivent pas
+craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberte de la
+patrie, surs d'atteindre ce sejour de la beatitude celeste qui, selon
+Ciceron, fut par revelation promise a Scipion[280]." Ainsi ont fait les
+Decius, donnant l'exemple qu'avait donne deja David, aime du Seigneur.
+"Qu'ils rougissent a ces souvenirs, les abbes de ce temps-ci, eux a qui
+est confie le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent
+et reviennent a resipiscence, touches du moins de l'exemple des Gentils,
+tandis qu'aux yeux de leurs freres, qui ruminent de vils aliments,
+_vilia pulmentorum pabula_, ils devorent impudemment des mets exquis et
+nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chretiens, avec quel zele
+courageux des Gentils ont embrasse la justice..." Qu'ils songent a ce
+Zaleucus qui appliqua a son propre fils la loi que lui-meme avait faite
+contre l'adultere.
+
+[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, a
+qui nous devons le Songe de Scipion.]
+
+Les philosophes ont connu egalement l'abstinence des anachoretes ou des
+moines, la sublimite de la vie contemplative, les vertus de la solitude.
+La vie solitaire "est celle ou la ferveur extreme de l'amour de Dieu
+nous suspend a la contemplation de la vision divine, et nous faisant
+abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse,
+pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses celestes." Quelques
+philosophes grecs, les Esseniens aussi, ont su s'y elever. Faut-il
+prouver leur mepris des richesses? citons Pythagore, Crates, Antisthene,
+leur mepris de la vie? Socrate "succomba pour la defense de la verite
+comme un martyr certain de la remuneration;" le mepris de la douleur? il
+eclate dans les stoiciens. Parlerons-nous de leur mepris des voluptes et
+de la purete de leur vie? C'est en eux "que commenca cette beaute de la
+chastete chretienne ignoree des Juifs." On voit dans les livres quels
+soins, quels embarras sont attaches au mariage; Salomon a peint avec la
+plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chastete
+parait la vertu la plus agreable a Dieu, et l'histoire romaine abonde en
+beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrece
+et Virginie[281].
+
+[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.]
+
+Quant a la science, les temoignages des saints nous apprennent combien
+celle des philosophes nous est necessaire dans l'etude des lettres
+sacrees, tant pour resoudre toutes les questions que pour eclaircir les
+mysteres allegoriques, dont l'explication est souvent dans les
+nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et
+l'arithmetique. C'est la poesie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si
+un chretien a le gout des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaitre
+de fictions vaines? "Quelles sont les formes de style, les beautes
+d'expression que ne presente pas la page sacree, _pagina divina_, toute
+remplie des enigmes de l'allegorie et de la parabole, et presque partout
+abondante en allusions mystiques? Quelles sont les graces d'elocution
+que ne nous enseigne pas la langue hebraique, cette mere des
+langues?.... Quels mets peuvent manquer a la table spirituelle du
+seigneur, c'est-a-dire a l'Ecriture sainte, ou, suivant Gregoire,
+_l'elephant nage et l'agneau se promene?_.... Qui, parmi les poetes et
+meme parmi les philosophes, a egale saint Jerome pour la gravite de
+la diction, saint Gregoire pour la douceur, saint Augustin pour la
+subtilite? Dans le premier, vous trouverez l'eloquence de Ciceron, dans
+les deux autres la suavite de Boece et la subtilite d'Aristote, et bien
+plus encore, si je ne me trompe, en comparant les ecrits de chacun.
+Que dire de l'eloquence de Cyprien ou d'Origene et de tant de docteurs
+innombrables, tant grecs que latins, tous profondement verses dans
+l'etude des arts liberaux?.... Mais comment les eveques et les docteurs
+de la religion chretienne n'ecartent-ils pas les poetes de la cite de
+Dieu, quand Platon leur interdit la cite du siecle? Bien plus, dans
+les jours solennels des grandes fetes qui devraient etre employes
+tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent a leur table les
+bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils
+celebrent jour et nuit la fete et le sabbat en leur compagnie; puis
+ils les recompensent par de grands dons, qu'ils derobent aux benefices
+ecclesiastiques, aux offrandes des pauvres, evidemment pour sacrifier
+aux demons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les herauts
+et pour ainsi dire les apotres des demons?.... Oui, ce qui se dit dans
+l'eglise fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour
+eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les
+solennites de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent
+sevrer leur langue de propos vains. Toute leur ame brule pour le dehors
+et aspire a la cour des demons, aux conventicules d'histrions. C'est
+la qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand
+silence et la plus grande passion a la predication diabolique. Mais
+apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du
+sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'eglise de
+Dieu les turpitudes de la scene. O douleur! il l'ose. O honte! il
+l'accomplit; et devant les autels memes du Christ, toutes les infamies
+sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des reunions
+des fetes solennelles, sont dedies aux demons, et sous le voile de la
+religion et de la priere, tous, hommes et femmes, ne semblent reunis que
+pour satisfaire librement leur lascivete; et ainsi sont celebrees les
+veilles de Venus[282]."
+
+[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.]
+
+Ce morceau offre quelque interet pour l'histoire du theatre. Il
+prouve que certains jeux sceniques etaient connus des ce temps-la et
+inspiraient un gout tres-vif aux classes superieures de la societe, et
+meme aux grands de l'Eglise. Il indique egalement que ces scandaleuses
+representations, qui ont longtemps souille les lieux saints, etaient
+deja celebrees aux jours de fetes, et que si une partie du clerge
+les tolerait, des esprits plus severes ne lui epargnaient pas les
+remontrances. Mais on comprend que cette severite meme ne devait pas
+ameliorer la position d'Abelard aupres de ceux qu'elle censurait, et ce
+n'etait pas une tres-habile maniere de se bien mettre avec l'Eglise;
+que d'etablir, pour justifier les philosophes, que bon nombre
+d'ecclesiastiques etaient loin de les egaler en purete et en modestie.
+Cette apologie qui tourne en invective, decele un esprit toujours pres
+de franchir les bornes et de tourner contre le clerge les armes que
+devaient un jour saisir les ecrivains reformes et les libres penseurs de
+toutes les ecoles. Prise en elle-meme et au fond, l'argumentation est
+hardie. Elle tend a mettre la foi philosophique au niveau de la foi
+chretienne, en meme temps qu'a placer les moeurs des philosophes
+au-dessus de celles des pretres. Si cette argumentation etait seule
+et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes serieux sur le
+catholicisme d'Abelard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,
+et qui temoigne d'une intention sincere d'impartialite chretienne.
+Nous allons le voir humilier non moins resolument aux pieds de la foi
+l'orgueil et l'egarement de la philosophie.
+
+II. Au-dessus des ennemis du Christ, heretiques, juifs, gentils, ceux
+qui contestent avec le plus de subtilite la sainte Trinite, sont les
+professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant railles par Platon,
+"ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art." Or cette philosophie est
+comme le glaive acere dont "un tyran aveugle se sert pour tout detruire,
+mais qui peut servir pour la defense: elle peut faire beaucoup de bien
+et beaucoup de mal. On sait que les peripateticiens, que nous appelons
+aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, reprime les
+heresies tant des stoiciens que des epicuriens." Quant a ceux dont
+l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a ete
+condamnee, il y a longtemps, par Ciceron dans sa Rhetorique[283]. Saint
+Paul s'est prononce maintes fois contre l'esprit contentieux et les
+argumentations verbeuses. Et un pape, repetant les paroles de saint
+Ambroise, a dit: "Les heretiques mettent dans la discussion toute la
+force de leurs poisons[284]." Au temps ou nous sommes, les dialecticiens
+s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis
+la "meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse." En eux
+est ce principe de tout peche qui precipita le premier ange de
+la celeste beatitude, l'orgueil. "Les professeurs de dialectique
+s'imaginent qu'armes des raisons les plus rares, ils peuvent tout
+pretendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent
+comprendre et discuter; et, pleins de mepris pour toutes les autorites,
+ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que
+ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et
+l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singuliere, la science ramene a
+l'ignorance." En s'attribuant a soi-meme le don que l'on tient de Dieu,
+on le perd, et l'on s'egare d'autant plus qu'on avait ete mieux doue.
+L'heretique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit
+la preference de son jugement, c'est-a-dire qui prefere son propre
+esprit a celui de Dieu. "Il devient alors presomptueux, impatient,
+contentieux: il se forme a la dispute plus qu'a la discipline et aspire
+a la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent
+en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinite a la
+similitude des corps composes d'elements, moins pour atteindre la verite
+que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'elevent point a la
+connaissance de celui qui resiste aux superbes et fait grace aux
+humbles." Nul ne connait ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu:
+nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maitre
+interieur qui instruit sans paroles qui il lui plait. Aussi la vie
+religieuse sert-elle plus a le comprendre que la subtilite d'esprit.
+"Dieu aime mieux la saintete que le genie.... Ceux qui ont la ferveur de
+l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et
+ne puissent exprimer et demontrer tout ce que l'inspiration divine
+leur fait comprendre? Plut a Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui
+s'arrogent impudemment la maitrise en ecriture sainte, et qui ne
+corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure!
+Ils disent que l'intelligence speciale des enigmes divines leur a ete
+donnee, que les secrets celestes leur ont ete confies; ils mentent. Ils
+semblent se vanter ouvertement d'etre le temple du Saint-Esprit. Que du
+moins l'impudence de ces faux chretiens soit ecrasee par les philosophes
+gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en
+raisonnant qu'en vivant bien." Qu'ils ecoutent Socrate, qui professait
+qu'il ne pouvait rien que par la grace divine. "Qu'ils ecoutent les
+philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils ecoutent leurs
+maitres, eux qui meprisent les saints[285]...."
+
+[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhetorique est celle _ad
+Herennium_, l'ouvrage de Ciceron qu'il cite de preference. Le passage
+rapporte est extrait du livre II, XI.]
+
+[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22,
+23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t.
+VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.]
+
+[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.]
+
+"Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter
+rationnellement, la decision de l'autorite n'est pas necessaire; mais ne
+doit-il pas suffire a la raison qu'il lui soit demontre que celui qui
+surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la
+dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fideles
+que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait
+comprendre?"
+
+C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits
+celestes eux-memes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils
+de Dieu, dit Hermes, ne peut etre prononce par une bouche humaine[286].
+Dieu, "c'est-a-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit
+nombre ou par les plus grands des sages," est _le Dieu inconnu; Incerti
+Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu cache de l'Ecriture, le Dieu
+inconnu de l'autel d'Athenes, le meme, ce semble, que cet autel de
+la Misericorde, ou ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des
+brachmanes, le sacrifice de la priere et des larmes, l'autel dont parle
+Stace:
+
+ Nulli concessa potentum
+ Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.
+
+[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abelard ne cite, je crois, nulle part
+Hermes qu'a l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eut
+sous les yeux le texte ou la traduction de ces celebres apocryphes, le
+Pimandre ou l'Asclepius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052,
+etc., et _Sic et Non_, p. 45.]
+
+"Que repondront a tout cela les professeurs de dialectique, s'ils
+veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs
+affirment ne pouvoir etre explique? Ils se moqueront de leurs docteurs,
+pour n'avoir pas tu la verite que Dieu leur inspirait, verite que
+ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour
+plus venerable ce qui surpasse davantage la portee de l'intelligence
+humaine. Ils ne rougissent pas de declarer qu'ils entendaient et meme
+disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des verites qu'ils
+ne pouvaient demontrer; et meme ils se plaisaient tellement dans
+cette obscurite que, sur les choses qu'ils auraient pu demontrer, ils
+etendaient le voile litteral, pour que la verite decouverte et nue ne
+fut pas meprisee a cause de la facilite de la comprendre." Les deesses
+d'Eleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de
+courtisanes, et se plaignirent qu'il les eut arrachees du sanctuaire de
+la pudeur, parce qu'il avait donne l'interpretation de leurs mysteres,
+"Oh! plut a Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, meme
+en songe, detournes de leur presomption, et qu'on les vit cesser de nier
+l'existence de l'incomprehensible majeste du Dieu supreme, parce qu'ils
+ne l'entendent pas discuter avec une parfaite evidence[287]!"
+
+[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconte par
+Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)]
+
+Mais voici l'objection: Que sert de dire une verite qu'on ne peut
+expliquer? et voici la reponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque
+chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excite a l'inquisition;
+"l'inquisition enfante l'intelligence, si la devotion l'accompagne." Aux
+uns a ete donnee la grace de dire, aux autres celle de comprendre. En
+attendant, et tant que la raison ne se devoile pas, l'autorite doit
+suffire. "Il faut s'en tenir a la maxime connue: ce qui est admis par
+tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas etre
+contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer,
+d'autant que ce que l'infirmite humaine peut demontrer n'est pas
+grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhesion que nous
+arrache l'evidence rationnelle. Nul merite aupres de Dieu, quand on ne
+croit pas a Dieu, mais a de petits arguments qui trompent souvent, et
+qui peuvent a peine etre saisis, meme quand ils sont raisonnables[288]."
+
+[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec
+ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au
+precedent chapitre, p. 201 et 205.]
+
+La derniere objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser
+une foi qui ne peut etre defendue, faute de raisons evidentes pour la
+soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maitres
+qui ont enseigne cette foi. "Nous tenons du seul Boece tout que nous
+savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui
+que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous
+savons que c'est encore lui qui a disserte sur le dogme de la Trinite,
+exactement et philosophiquement, en se conformant a la classification
+des dix categories[289]. Accuseront-ils le maitre meme de la raison, et
+diront-ils qu'il s'est egare dans l'argumentation, celui de qui ils
+font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maitre n'aura pas apercu ce
+qu'apercoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on
+peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne a leur impudence; qu'ils
+nous enlevent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point epargner
+leurs maitres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que
+par les lacs des sophismes ou deja ils sont eux-memes enveloppes, ils
+n'entrainent pas les autres dans la fosse ou ils sont tombes. Pour
+eviter un tel danger, il ne reste qu'a demander a Dieu un remede contre
+la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent
+de detruire son temple par les coups redoubles du belier de leurs
+arguments.
+
+[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages theologiques
+soient de Boece. (c. 1, p. 160.)]
+
+"Mais enfin, puisque l'importunite de ces querelleurs ne peut etre
+reprimee par l'autorite ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut
+absolument leur resister par le raisonnement humain, nous avons resolu
+de repondre aux fous suivant la folie, et de pulveriser leurs attaques
+par les moyens qui leur servent a nous attaquer[290]."
+
+[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.]
+
+Ici Abelard, rentrant peut-etre plus completement dans sa vraie pensee,
+revient a l'idee qu'il faut prendre aux incredules leurs armes, et les
+confondre par leurs propres arguments. "Si cette obscurite si profonde
+aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le
+genie, et si a tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne
+suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point
+pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas
+moins en elle-meme, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que
+personne ne m'impute a presomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai
+pas accompli; mais qu'il pardonne a une intention pieuse qui suffit
+aupres de Dieu, si l'habilete fait defaut. Tout ce que nous exposerons
+sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non
+la verite, une certaine ressemblance et non la chose meme. Quel est le
+vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux
+raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes
+veulent que je m'ecarte de la pensee et du langage catholiques, qu'il me
+pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, pret que je suis
+toujours a donner toute satisfaction en effacant ou corrigeant tout ce
+qui sera mal dit, lorsqu'un fidele m'aura redresse par la vertu de la
+raison ou l'autorite de l'Ecriture[291]."
+
+[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de
+l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.]
+
+III. La trinite des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292].
+"La religion de la foi chretienne tient invariablement, croit
+salutairement, affirme constamment, professe sincerement que le Dieu un
+est trois personnes, le Pere, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul
+dieu et non plusieurs dieux, un seul createur de toutes choses visibles
+et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des
+personnes." Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois
+personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune
+soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance
+de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une
+puissance, une majeste, une gloire, une raison, une operation; en un
+mot, la seule exception a l'unite divine est dans la difference des
+proprietes; celle d'une personne ne peut jamais etre transportee dans
+une autre, car elle ne serait plus propriete, mais communaute.
+
+[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.]
+
+Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent etre entendues que
+d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est
+inengendre, cela ne peut s'entendre que du Pere, car le Saint-Esprit,
+qui n'est pas engendre, n'est pas pour cela inengendre. Ce qui n'est pas
+juste n'est pas necessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre.
+Certaines choses peuvent etre dites de Dieu qui s'appliquent soit
+collectivement, soit separement, a toutes les personnes ou a chacune;
+ainsi Dieu, Seigneur, Createur, Tout-Puissant, Eternel, etc., cela
+peut se dire de toute la Trinite et de chaque personne de la Trinite.
+Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom
+meme de Trinite: Dieu est la Trinite, Dieu est pere; le Pere n'est pas
+la Trinite, Trinite est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y
+a un nom, un seul qui convient a chacune d'elles, mais non a toutes
+ensemble, c'est le nom meme de personne; il convient a toutes, mais
+separement et non simultanement.
+
+Dans cette trinite des personnes, aucune n'est substantiellement
+differente des deux autres, aucune n'en est numeriquement separee;
+chacune est differente de chaque autre seulement par la propriete, non,
+encore une fois, dissemblable substantiellement ou numeriquement, comme
+le croit Arius. Ainsi le Pere n'est pas autre chose (_aliud_) que le
+Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas
+autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci
+n'est pas celui-la, mais il est ce qu'est celui-la. Socrate est
+different numeriquement de Platon, c'est-a-dire qu'il est autre par
+la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose,
+c'est-a-dire qu'il n'est pas substantiellement different, puisque tous
+deux sont de meme nature, quant a la communaute de l'espece: l'un et
+l'autre est homme.
+
+"Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu." Car tout ce qui existe dans la
+nature ou est eternel, et c'est Dieu, ou a commence, et vient de Dieu;
+hors de la, il n'y a que le peche et l'idole, qui sont nos oeuvres et
+non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont
+Dieu meme. Si l'on pretend que les qualites de Dieu soient en lui, sans
+etre ni lui ni creees par lui, mais qu'elles demeurent eternellement en
+lui ou sont coeternelles a la divine substance dans laquelle elles
+sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou
+accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent
+la substance de Dieu, elles sont alors anterieures (_priores_) a Dieu,
+comme la raison est dite anterieure (_prior_) a l'homme, etant sa forme
+constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitue par la
+substance de la divinite et la sagesse, il serait un tout compose de
+matiere et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les
+qualites lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux
+accidents, proposition condamnee par tous les philosophes et tous les
+catholiques. L'accident peut etre ou ne pas etre, il est mutable,
+omissible, il depend de l'alterabilite du sujet; on peut dire qu'il est
+la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec
+la nature divine? La sagesse ne pouvant etre en Dieu une forme ni
+substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de meme la
+puissance, et de meme les autres attributs.
+
+Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique,
+incomparable, au dela ou au-dessus de la substance; de meme, les
+proprietes qui sont dans cette substance ne peuvent etre regulierement
+appelees formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la
+distinction des personnes; et cette difference n'est pas celle de la
+personne de Socrate a celle de Platon, les trois personnes n'ayant
+qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la meme essence
+ou la meme substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut
+que l'identite d'une substance unique, l'unite indivisible de l'essence,
+ne fasse pas obstacle a la diversite des personnes, et ne nous conduise
+pas a l'erreur de Sabellius; il faut que la diversite des personnes ne
+soit pas un empechement a l'unite de la substance, et ne nous jette pas
+dans l'erreur d'Arius.
+
+On ne voit pas bien comment Abelard conciliera ces idees generales avec
+l'attribution de la puissance au Pere, de la sagesse au Fils, de l'amour
+au Saint-Esprit, et aucun theologien qui adopte en tout ou en partie
+cette repartition ne nous a paru clair et consequent. Abelard ne
+l'abandonne pourtant pas, et il presente meme d'une maniere specieuse la
+reserve d'une part, eminente dans la puissance en faveur du Pere, car
+les autres attributions ne sont pas contestees. Tout ce qui concerne la
+puissance est, dit-il, attribue au Pere; d'abord la creation est tiree
+du neant, et le Pere cree par son Verbe, non le Verbe par le Pere; c'est
+le Pere qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils
+(Galat., iv, 4) de qui il est ecrit qu'il s'est rendu obeissant a son
+Pere (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Pere que le Fils
+invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le
+Pere lui a fait. Quant a la sagesse dans le Fils, elle est nommee
+textuellement dans l'Ecriture, Saint Jean dit aussi que le Pere a donne
+tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_
+est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de
+Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; a lui donc
+tout ce qui vient de la bonte. Ainsi la distinction des trois proprietes
+se justifie. "Le dialecticien peut etre le meme que l'orateur, mais son
+attribut comme orateur n'est pas le meme que comme dialecticien[294]."
+
+[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.]
+
+[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.]
+
+Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites necessaires
+de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse
+merveilleuse de subtilite a derouler devant lui; mais il faudrait la
+donner tout entiere, car elle brille surtout par les details, par cette
+methode minutieuse qui ne neglige aucune des formes successives du
+raisonnement, qui poursuit la meme pensee sous toutes les expressions
+possibles de la science. La grandeur manque a cette discussion, mais non
+la rigueur, la sagacite, l'opiniatrete; les mathematiques seules offrent
+des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable
+et superieure encore comme instrument d'analyse a la langue systematique
+des peripateticiens du moyen age.
+
+Nous renoncons a donner, meme par echantillons, cette controverse, qui,
+serieuse pour le fond, semblerait puerile de formel mais nous devons
+dire qu'elle nous parait embrasser tout l'ensemble des objections
+elevees de tout temps contre le dogme par les adversaires du
+christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinite au nom de
+l'unite; huit, la Trinite admise, sont dirigees contre l'unite; toutes
+reviennent a cette argumentation: La Trinite est nominale ou reelle.
+Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent
+etre donnes a la divinite, autant elle devrait compter de personnes, et
+il est etrange que des noms, accidents passagers des langues humaines,
+constituent des choses eternelles. Reelle, la Trinite est la triplicite
+de substance, car l'unite de substance est la condition de toute
+realite: trois personnes reelles ne peuvent etre consubstantielles. Que
+devient alors l'unite de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire
+qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles different en quelque
+chose, et si elles different, l'unite numerique de l'essence est
+impossible. La question qu'Abelard resume ainsi, Gregoire de Nazianze la
+posait dans ces vers:
+
+ [Grec:
+ Pos e triazet, e trias palin
+ Enizet:
+ (XI, de Vit. sua.)]
+
+Abelard a raison de dire que toute la difficulte scientifique de ces
+objections est celle de concevoir la diversite des personnes, sans leur
+assigner aucun des modes de difference admis par les philosophes; mais
+il ajoute aussitot que la nature singuliere de la divinite doit bien
+exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la
+sagesse incarnee seule l'a dit: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Mais
+c'est un esprit aupres duquel tout autre est corporel et grossier. Nos
+docteurs, "qui ramenent tout a la logique," n'ont pas meme ose mettre
+Dieu au nombre des choses, a peu pres par le meme scrupule qui decidait
+Platon a inserer entre nulle substance et quelque substance, entre le
+neant et les realites actuelles, son _Hyle_, cet etre informe, matiere
+universelle qui n'est aucun etre et d'ou tous les dires sont pris,
+_materia, mater rerum_. Aux difficultes de la science humaine, il y a
+donc une premiere reponse generale dans cette parole de saint Jean: "Ce
+qui est de la terre parle de la terre." (III, 34.) Souvenez-vous que,
+comme votre science, votre langage est terrestre. Les maitres n'osent
+faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, apres
+cela, de concilier la divinite et vos dix categories, ou plutot
+distinguez profondement l'incree du cree, et tachez d'avoir deux
+langages.
+
+N'imitez pas cependant ces heretiques d'hier, theologiens en titre, qui,
+du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut etre
+Pere, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les proprietes des
+personnes sont necessairement reelles en dehors de son essence, si
+l'on ne veut que la Trinite s'evanouisse. Il ne faut pas chercher une
+difference plus grande entre Dieu le Pere et Dieu le Fils qu'entre un
+homme pere de celui-ci et le meme homme fils de celui-la. S'il est vrai
+qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter
+un autre nom que Dieu. Les proprietes des personnes sont donc des
+relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par
+disjonction on dit Dieu le Pere, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est
+une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne
+s'agit point de relation a une autre personne. Le terme auquel le
+premier terme est relatif manque, ou plutot les relations de Dieu sont
+a Dieu meme: le Pere est pere de Dieu, le Fils fils de Dieu, le
+Saint-Esprit procede de Dieu; aussi la theologie appelle-t-elle les
+relations _relations interieures de la divinite_[295].
+
+[Note 295: "Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria."
+(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La reponse a cette objection repose sur
+une difference entre _tres_ et _tria_, conforme egalement au langage
+dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte
+a _personae_) et au texte de l'Evangile: [Grec: kai outoi oi treis
+en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par
+malheur en grec [treis] ne peut se rapporter a _personnes_, [Grec:
+prosopa].]
+
+Les trois personnes ne sont pas necessairement trois etres, trois
+choses, _tria_; cette expression synthetique _la trinite des personnes_
+n'emporte pas une division necessaire de ses elements, pas plus que _le
+vingt et unieme_ n'est separement _le vingtieme et le premier_, pas plus
+que _la demi-maison_ n'est divisement _la maison_ et _la demie_, pas
+plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou cree. Dieu est trois
+en ce sens qu'il est triple de propriete ou de definition; il n'est
+multiple qu'en personnes, c'est-a-dire en proprietes personnelles.
+La similitude entre les personnes n'entraine aucune distinction
+substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses
+qui different numeriquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que
+par les proprietes, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude?
+La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs
+rapports, et cependant elles ne sont pas choses separees numeriquement;
+elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est a la fois
+conclusion et proposition.
+
+Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu,
+essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des
+deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs
+essences divines. Il faut repondre en contestant ce passage du singulier
+au pluriel. Socrate est le frere d'un homme, Platon est le frere d'un
+autre; Socrate et Platon sont-ils freres? Deux hommes sont chacun une
+intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas
+une chose? Chaque etre a sa duree, ou dure son temps; y a-t-il donc des
+temps differents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un
+homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme;
+coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours
+qu'un homme. D'ou vient donc que parce que chaque personne de la Trinite
+est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait
+trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout depend donc de
+l'idee qu'on se fait de la difference qui constitue chaque personne.
+Il est enseigne que c'est une difference de definition, non d'essence.
+L'honnete et l'utile ne sont pas la meme chose, ils se definissent
+differemment, quoique l'honnete soit utile. L'orateur et le grammairien
+ne sont pas identiques, quoique la meme essence soit le sujet du
+grammairien et de l'orateur. Ainsi le Pere et le Fils sont differents
+avec la meme substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit
+quelquefois _le Pere est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu
+comme le Pere, tuais non qu'il soit par les proprietes le meme que
+(_idem quod_) le Pere. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux
+termes; "encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit
+point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans
+le sens propre, ni les pousser au dela de ce que prescrit l'usage et
+l'autorite." De ce qu'on dit que Dieu ne connait pas les mechants,
+doit-on conclure que Dieu ne connait pas tout? Ces mots: _J'adore la
+croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportes
+des creatures au createur, les noms de pere et de fils acquierent
+une signification speciale, expriment une relation qui n'a point
+sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discretion,
+c'est-a-dire le plus grand effort de discernement, est necessaire.
+Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles
+d'Athanase, conduire a la confusion des personnes, _neque confundentes
+personas_. En vain invoquerait-on la regle du syllogisme: Tout ce qui
+s'affirme du predicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B
+soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, des qu'une chose
+est dite d'une autre chose, tout propre du predicat etait propre du
+sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce
+corps est ce qui ne s'aneantit pas, cet homme est ce qui ne s'aneantit
+pas. Les distinctions du bon sens doivent presider a l'emploi des regles
+de l'art.
+
+La relation qui constitue la propriete de chacune des trois personnes,
+a quelque chose de mysterieux; elle ne rentre pas exactement dans les
+cadres de la science, elle ne peut donc etre exprimee que par des
+similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont
+permises, mais il faut s'en defier, aussi les voyons-nous employees dans
+cet ouvrage avec beaucoup de reserve. Celle du sceau d'airain fait place
+a une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brievete
+et precision qu'Abelard en use pour expliquer, en quelque maniere, la
+generation du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_),
+comme l'espece est du genre, la sagesse divine, etant une certaine
+puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens
+l'homme est la meme chose que l'animal, l'image de cire la meme chose
+que la cire, mais sans reciprocite. Semblablement, le Fils est de la
+meme substance que le Pere, la sagesse est essentiellement puissance,
+mais il n'y a pas identite absolue. La sagesse est comme une partie
+de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est
+indivisible. Le Fils est du Pere comme la sagesse est de la puissance,
+voila la generation. Quel mode de generation? Le Pere ou la puissance
+est-il matiere, cause, principe, antecedent quelconque du Fils ou de
+la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit etre prise au propre: la
+matiere est assujettie a la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose
+l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne
+s'applique point a un etre eternel qui a dit de lui-meme: _Principium
+qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut etre
+l'antecedent de Dieu meme[296]. Aucune priorite d'essence non plus que
+de dignite n'est possible entre les personnes divines. Le Pere n'est
+point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Pere et
+par le Pere; mais cette difference ne constitue aucune superiorite. La
+generation ne constitue aucune priorite, parce qu'elle ne suppose aucune
+succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-meme et
+n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de generation
+eternelle: le Fils est engendre toujours (_gignitur_), et toujours il
+est engendre (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinite
+sont coeternelles[297]. Resterait a examiner ce que c'est qu'etre d'un
+autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir
+un autre pour cause, principe ou matiere, ou tout au moins si cela
+n'exprime pas la generation d'une substance detachee d'une autre
+substance; mais c'est la precisement ce qu'Abelard ne discute pas. Il
+affirme, et c'est tout. Il pose les expressions recues, consacrees, et
+s'abstient de les definir a fond. Ce parti pouvait etre le plus sage,
+mais bien plus sage encore il eut ete de dire sans commentaire et comme
+axiome, non de la raison, mais de la foi: "Jesus-Christ est le fils de
+Dieu et il est Dieu."
+
+[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Eglise
+meme ne l'exige. Plus d'un Pere a, sans encourir aucune censure, employe
+des expressions qu'Abelard s'interdit, et il cite ici meme, en les
+desapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisement a
+l'heresie, par exemple que le pere est _la cause_ de sa sagesse, qu'il
+est _le principe_ de la divinite, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)]
+
+[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a ete conteste.
+L'auteur d'une dissertation contre Abelard (_Anonymus Abbas_) trouve
+contraire a la dignite du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement
+engendre, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendre,
+semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl.
+Cisterc_. t. IV, p. 251.)]
+
+Abelard ne s'en est pas tenu la; l'Eglise ne s'en tient pas la.
+Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle declare
+incomprehensible. Le philosophe etait donc autorise a s'efforcer de
+_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des
+mysteres. C'est pourquoi il n'a rien neglige pour etablir methodiquement
+la foi touchant la Trinite, "cette foi qui lui parait ne manquer a
+personne." Independamment des citations des anciens, ceux-memes, dit-il,
+qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le pere, Dieu
+le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idee. Demandez-leur
+s'ils croient a la sagesse de Dieu, s'ils croient a sa bonte: cette
+croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus eloignes de
+nous. C'est pour eux qu'il est ecrit: "On croit du coeur a la justice."
+(Rom. X, 10.)
+
+"Voila, dit Abelard en finissant, ce que nous avons ose ecrire
+touchant la plus haute et incomprehensible philosophie de la Divinite,
+incessamment force et provoque par l'importunite des infideles,
+n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne pretendant pas enseigner
+la verite que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se
+glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la verite,
+mais le combat. Attaques, si nous pouvons leur resister, il doit suffire
+que nous nous defendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne
+triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils
+nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous
+aussi nous avons de preference, recherche celles qu'on ne saurait
+pleinement entendre, si l'on n'a consacre ses veilles aux etudes
+philosophiques et surtout dialectiques. Il etait vraiment necessaire que
+notre resistance a nos adversaires usat des moyens qu'ils acceptent, nul
+ne pouvant etre accuse ou refute que sur les points accordes par lui,
+pour que ce jugement de la verite fut accompli: _Sur le temoignage de ta
+propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298]."
+
+[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.]
+
+On ne sait plus guere la theologie; et peut-etre pensera-t-on que ces
+distinctions infinies sur la nature de la Trinite sont l'oeuvre speciale
+du genie subtil d'Abelard, tout au moins un produit passager de l'esprit
+ingenieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une
+collection dangereuse d'idees hasardees et d'heresies en germe. Qu'on se
+rassure, Abelard a tres-peu invente. Sauf quelques arguments de detail,
+il ne sort pas du cercle trace par les theologiens. Des questions qu'il
+parcourt, bien peu ont ete inconnues des Peres de l'Eglise; toutes se
+sont perpetuees dans les ecoles de theologie. Nous devons meme ajouter
+qu'en general les solutions qu'il donne sont legitimes, et que, meme sur
+les points abandonnes a l'appreciation des docteurs, sur les _questions_
+restees _ouvertes_, il se decide communement pour le sentiment le plus
+correct et le mieux autorise. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,
+sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas
+Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les
+docteurs de l'ecole, mais tous les theologiens serieux jusqu'au XVIIIe
+siecle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus
+de scolastique, on verra que les questions traitees par Abelard, et
+bien d'autres non moins subtiles, non moins delicates, font une partie
+essentielle de la science theologique, et sont assez souvent resolues
+par les meilleures autorites dans le meme sens que par le docteur auquel
+saint Bernard disait anatheme.
+
+Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de
+l'orthodoxie, irreprochable dans Abelard. Au reste, on en va mieux
+juger.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS.
+
+Arretons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine
+d'Abelard touchant la nature de Dieu, a ete jugee, comment nous devons
+la juger nous-memes. De toutes ses theories, sa theorie de la Trinite
+fut la plus fatale a son repos. Pour elle, il fut condamne a Soissons,
+et lorsque vingt ans plus tard il eclairait et completa son premier
+ouvrage par un second, c'est encore de ses idees sur la Trinite qu'il
+eut principalement a repondre devant le concile de Sens. Contre ce point
+capital de sa theologie, les griefs de l'Eglise sont deposes dans les
+ecrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier
+de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard,
+le veritable auteur de la perte d'Abelard[299]. C'est la que nous irons
+chercher ces griefs pour les exposer et les discuter.
+
+[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abael, ad vener.
+Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr.
+Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P.
+Abael. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc.
+laudun., _Epistola adv. P. Abael_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed.
+1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de
+Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas ete
+publie. Il etait dirige contre Abelard, P. Lombard, Gilbert de la Porree
+et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai
+en a donnes. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S.
+Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr.
+error. Abael. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues
+et Richard de Saint Victor ont aussi critique ou indirectement refute
+certaines opinions d'Abelard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol.,
+1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II,
+para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de
+Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des
+epitres de saint Anselme soit dirigee contre Abelard; mais c'est une
+erreur evidente.]
+
+I.
+
+La methode generale d'Abelard etait le premier. Il veut traiter
+l'Ecriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry,
+et il controle la foi par la raison. Par la, dit Gautier de Mortagne,
+il a ramene la foi a n'etre qu'une simple opinion. Et dans la lettre
+celebre ou saint Bernard, s'adressant au pape, reunit et discute les
+principaux chefs d'accusation, il commence par celui-la[300].
+
+[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._,
+t. I ep. cxc. et t. II, p 610.]
+
+"Nous avons en France un theologien nouveau, devenu tel d'ancien maitre
+qu'il etait, et qui apres s'etre joue des son premier age dans l'art
+dialectique, s'egare maintenant dans la science de l'Ecriture sainte.
+Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et deja condamnes, les
+siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de
+toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre,
+il ne daigne rien ignorer, excepte la sainte ignorance (_nihil proeter
+solum nescio quid nescire_), il leve la face vers le ciel et scrute les
+profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots
+ineffables qu'il n'est pas permis a l'homme de prononcer. Et pret a
+rendre raison de tout, il presume des choses au-dessus de la raison,
+contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet a la
+raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de
+plus contraire a la foi, que de refuser de croire a rien de ce qu'on ne
+peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpreter cette parole
+du sage: _Qui croit vite est leger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire
+vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon
+n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la
+credulite mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape
+saint Gregoire nie qu'elle ait aucun merite, si la raison humaine
+l'appuie de son experience."
+
+Abelard n'a jamais pretendu surprendre par le raisonnement les secrets
+de Dieu, ni sacrifier la foi a la raison. Sans doute il a mal a propos
+applique a la foi religieuse une parole de l'Ecclesiastique, qui n'a
+trait qu'a la credulite dans les relations des hommes; c'est une maxime
+de morale pratique, on meme de prudence humaine, comme il y en a tant
+dans les livres du Sage; ce n'est point une regle de foi. Mais quel est
+le theologien qui ne s'est jamais empare de passages de l'Ecriture, pour
+leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens litteral
+et du sens figure semble tout autoriser d'avance. Dans les ecrivains
+sacres, dans les predicateurs, bien des citations sont des applications
+ingenieuses plutot que des temoignages directs. Il faut donc ecarter
+le texte et voir la pensee. Quand Abelard dit qu'on doit comprendre
+ce qu'on enseigne, il repete ce que saint Augustin, qu'il cite, avait
+exprime presque dans les memes termes[301]. Cette pensee ne cesse d'etre
+la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une
+methode theologique. Il s'agit alors de la question generale de
+l'application de la raison a la foi.
+
+[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos
+chapitres precedents _passim._]
+
+Faut-il dans l'etude de la theologie mettre la raison humaine en
+interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est
+apparemment aussi indefectible que l'Eglise, et la foi la plus absolue
+maitrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre a la
+lettre certains anathemes des saints et meme des apotres, pour professer
+en these l'incompatibilite radicale de la raison et la foi, tous les
+ecrivains sacres protesteraient a l'envi. Quand tout est calme, quand
+on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point
+d'apologistes qui ne cherchent a concilier ces deux choses, la foi et la
+raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'a un certain point_;
+toute la difficulte git dans l'appreciation des droits respectifs, et
+dans la fixation des conditions de l'alliance. De la vient qu'on trouve
+dans les auteurs des passages contradictoires, et tantot pour, tantot
+contre la raison. Tout chretien est rationaliste, tout chretien est
+croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison,
+temoigne d'une adhesion sincere a la foi chretienne, d'un attachement
+scrupuleux a la tradition, nous parait irreprochable, au moins tant
+qu'il reste dans les termes generaux. Dans ces termes, nous croyons a
+l'entiere innocence d'Abelard. Il s'est bien propose d'enseigner, ou
+plutot de _defendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a
+declare, la foi des apotres, non une foi nouvelle; voulant expliquer
+le dogme plutot que le prouver, le rendre intelligible plutot que
+demonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui
+tiennent a se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les
+raisonneurs infideles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il
+parle avec soumission de l'autorite, avec respect de l'Eglise, avec
+modestie de son entreprise, avec defiance de ses lumieres[302].
+
+[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._,
+l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.]
+
+Mais sortez des termes generaux, et peut-etre concevrez-vous mieux
+les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les
+consequences auxquelles l'a conduit sa methode etaient fausses ou
+dangereuses, sa methode serait suspecte; il faudrait au moins se defier
+de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant
+immediatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il a
+condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'averer jusqu'a quel
+point les oeuvres d'Abelard deposent contre sa foi, il faut savoir si
+chez lui domine le principe de l'autorite ou le principe de l'examen;
+car de la depend l'esprit d'un livre. Les etudes anterieures d'un
+ecrivain, ses ouvrages publies, le tour de ses idees, le genre de sa
+renommee, tout determine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons
+que toutes ces circonstances se reunissaient pour denoncer Abelard, en
+quelque sorte, des qu'il s'avisait de theologie. Chretien de coeur,
+orthodoxe d'intention, il etait rationaliste par la nature et les
+antecedents de son genie; il n'avait touche a rien sans innover en
+quelque chose; il s'etait constamment targue de penser sans maitre, ou
+meme de faire changer de maitre a l'esprit humain, pretention de mauvais
+augure et de funeste consequence.
+
+Le rationalisme chretien n'est pas formellement defendu ni condamnable
+de plein droit. Certaines ecoles theologiques le redoutent et le fuient;
+pour toutes, il est sur une pente perilleuse, et l'on ne citera pas, je
+crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommande; mais il est
+permis, et d'imposantes autorites ne lui manqueraient pas. Parmi les
+Peres, Origene, si l'on doit lui donner ce nom, a ete le premier, dans
+toute la force du terme, un chretien rationaliste, mais il a failli,
+et pour cela peut-etre. Voyez avec quel soin Abelard se justifie de le
+citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jerome[303]. Le modele du
+philosophe chretien, le type d'une orthodoxie raisonnee, parait etre
+saint Augustin; et encore dans notre temps, ou les triomphes et les
+exces du rationalisme ont fait verser les ecrivains sacres du cote de
+l'autorite, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire
+qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus
+deteste peut-etre depuis deux siecles par les defenseurs en titre de
+l'unite, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'ecrivit n'entendait
+certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire,
+il a scandalise l'Eglise. Ne nous etonnons donc pas qu'Abelard, qui
+met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses
+hardiesses, ait pu s'egarer lui-meme, ou du moins commettra la faute
+d'inquieter la clerge. D'autres noms sont venus a son aide; il s'est
+reclame de saint Jerome, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui,
+Bede avait allie la theologie aux connaissances philosophiques; on
+celebrait dans l'Eglise la dialectique de Lanfrano de Pavie et de
+Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donne une theorie de Dieu et
+de la Trinite qu'on n'a point denaturee en la traduisant sous ce titre:
+_le Rationalisme chretien_[304]. Mais Abelard a, plus hardiment, plus
+librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme
+les procedes de la science et les formes de la logique. Les erreurs,
+inevitables peut-etre en tout traite de theologie, ne pouvaient donc lui
+etre pardonnees; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a
+moins condamne sa pensee que son exemple.
+
+[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p.
+1109.]
+
+[Note 304: _Le Rationalism chretien a la fin du XIe siecle ou Monologium
+et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.]
+
+L'Eglise s'est placee dans une position difficile; elle ne s'en est
+pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir a ces deux termes absolus et
+contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siecle; elle n'u
+pu prononcer un divorce eternel entre la foi et la raison, Comment,
+en effet, abjurer l'humanite? Tout homme en lui-meme a deux esprits,
+l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu
+comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit,
+ou pourquoi il veut croire. Le chretien est homme, et a mesure que son
+intelligence est plus developpee, il eprouve plus vivement le besoin
+de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les
+conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de
+plus eleve. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,
+a un degre quelconque, en savoir plus que les sages inspires du
+Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un
+saint Jean, soit pour la purete, la hauteur, l'ordre, la clarte meme de
+l'expression, inferieure aux doctrines des ecoles profanes. Il tend
+donc a faire de la religion une science, et cette tendance du chretien
+eclaire a ete de bonne heure celle de la societe chretienne. Entre
+la foi et la philosophie, l'Eglise a place quelque chose qui n'est
+absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et
+qu'on appelle theologie. La theologie est par sa nature une chose
+rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle;
+en elle viennent se rencontrer et se developper les deux esprits qui
+subsistent dans l'homme et dans l'Eglise; toute theologie est une
+certaine alliance de la raison et de la foi.
+
+Dans les rares instants ou l'Eglise est paisible et ne se croit point
+d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, a d'autres
+moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilite.
+Suivant les temps, les ecoles, les questions, ces deux esprits se font
+ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils
+transigent ne demeurent point invariables. Des que la guerre se declare,
+des que les positions longtemps respectees sont entamees ou paraissent
+menacees par le raisonnement, le sein de la theologie se dechire. ta foi
+se defend en reduisant autant qu'elle peut la part laissee a la raison;
+la raison avance en tachant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concede
+a la foi, jusqu'a ce qu'enfin, poussees aux dernieres hostilites, l'une
+et l'autre prononcent ce mot insense: Tout ou rien. Pretention vaine,
+impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour
+reussir, aurait d'abord a changer l'humanite. A la guerre succede
+l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complete ni la paix
+profonde; toujours deux esprits vivent dans, la societe chretienne;
+mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caracterise les temps, les
+sectes, les hommes. On distingue toujours deux ecoles et au besoin deux
+partis. A quelque age que vous preniez la theologie, dans quelques
+limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisee ou
+prete a l'etre. Vous entendrez soutenir ici que la foi, superieure a la
+raison, accepte a peine son secours et ne peut qu'etre compromise par
+son alliance; la, qu'elle n'a rien a redouter de la raison, parce
+qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie.
+L'autorite spirituelle en general, l'Eglise gouvernante penchera vers
+la foi par l'autorite; la pensee isolee du docteur, la meditation de
+l'ecole inclinera vers la foi par l'examen. Sans pretendre que l'une
+soit toujours entrainee a un superstitieux absolutisme, sans accorder
+que l'autre se laisse toujours aller a la revolte et a la licence, je
+crois vrai que de chaque cote s'elevent ces funestes ecueils ou si
+souvent l'orgueil humain fit echouer la verite; et il faut bien convenir
+que l'Eglise, prenant quelquefois l'ecueil pour le port, ne s'est pas
+toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie.
+
+Saint Bernard et Abelard representent les deux esprits au XII siecle.
+Mais ni l'un ni l'autre n'a pousse son principe aux dernieres
+consequences. Saint Bernard, qui avait peut-etre la tyrannie dans l'ame
+comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point
+aux extremes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le
+philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui.
+Abelard, quoiqu'il fut de nature opposante, et qu'un des merites de
+son esprit fut l'independance, glissa moins encore sur la point de la
+revolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidele sujet de
+l'Eglise, il allia les temerites de l'intelligence avec la volonte
+sincere de rester dans l'unite.
+
+La raison peut penetrer dans la theologie, soit pour exposer le dogme,
+soit pour en etablir la verite. De la deux nationalismes, l'un plus
+reserve, l'autre plus radical. Le premier se borne a faire voir comment
+il faut comprendre les dogmes; le second aspire a montrer pourquoi il
+faut les croire, et celui-ci risque plus de s'ecarter de la foi que
+celui-la. Ce n'est pas que l'un ne se lie a l'autre. Demontrer la foi
+due aux dogmes, ne va guere sans dire a quels dogmes; expliquer
+comment ils doivent etre compris, c'est les supposer ou les prouver
+comprehensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans
+un cas, les eclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est evident,
+toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de legitimer
+la foi, est plus perilleuse, et peut conduire a rendre la religion
+justiciable de la philosophie.
+
+Cette derniere entreprise ne fut pas celle d'Abelard. Sa methode est
+essentiellement l'exposition raisonnee des mysteres, non la recherche
+de leurs titres a la croyance. Mais, en s'attachant a bien expliquer le
+sens des points de foi, il est amene par le procede dialectique a les
+rapprocher a un tel degre des verites philosophiques, qu'on dirait
+qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,
+_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir
+mis en question les verites de la foi, sans avoir affiche la derniere
+pretention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en
+definitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on pretendre en effet
+au dela de cette conclusion derniere: La foi, c'est la raison?
+
+Cependant ces mots pourraient encore etre entendus chretiennement. Qu'on
+y songe, le rationalisme incredule dit: la raison exclut la foi; a
+l'autre extremite, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux poles
+se placent deux opinions moderees et pourtant divergentes, qui diraient,
+l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.
+
+Tout ceci prouve que le principe d'Abelard ne peut etre definitivement
+juge que par les consequences qu'il en a tirees.
+
+II.
+
+Prenons donc qu'il n'a point eleve la question: Faut-il croire les
+dogmes? mais, pose qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de
+ceux qu'il faut croire?
+
+Voici la premiere erreur d'interpretation que lui reproche saint
+Bernard: "Il etablit que Dieu le Pere est une pleine puissance, le
+Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance." A cet
+article, place en tete de tous les actes d'accusation[305] Abelard a
+toujours repondu par une formelle denegation: "Ce sont paroles que
+je repousse et deteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme
+heretiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que
+leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes ecrits, je me declare
+non-seulement heretique, mais heresiarque[306]."
+
+[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in
+Proefat_.--D'Argentre, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p.
+19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist.
+litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.]
+
+[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.]
+
+Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette reponse; un autre censeur,
+reste inconnu, est revolte d'un tel mensonge. Des benedictins modernes
+s'etonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abelard ait
+entendu contester au Pere et au Fils la toute-puissance divine, ce qui
+eut ete lui contester la divinite? Il n'y a qu'un Dieu, dit-il, il n'y a
+qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est
+le Tout-Puissant. Des le concile de Soissons, il avait professe
+cette maxime de saint Athanase en presence de son juge incertain et
+trouble[308]. Et cependant il a dit: "Posons Dieu le Pere comme la
+puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considerons
+que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la
+puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonte, designee par le
+nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse;
+etre bon n'est pas etre sage ou puissant.--La sagesse est une certaine
+puissance, tandis que l'affection de la charite appartient plus a la
+bonte de l'ame qu'a sa puissance.[309]" Que signifient donc ces paroles?
+Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle
+puissance? Mais la pensee contraire ressort constamment et clairement de
+la foi et de la doctrine d'Abelard. Il y aurait injustice, meprise a
+lui reprocher une induction eventuelle ou possible, comme une maxime
+etablie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation.
+
+[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_.,
+t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput.
+anon. Abb_., 1, I, p. 240]
+
+[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p.
+1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p.
+382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.]
+
+[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et
+1329.]
+
+Voici son idee generale. Dieu est une seule substance et trois
+personnes: les personnes ne sont donc pas differentes de substance,
+ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes
+autres personnes. Alors elles ne peuvent differer que par leurs
+caracteres propres, ou leurs proprietes. Ces proprietes ne sont pas
+celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer
+par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient
+chacune une ou plusieurs proprietes personnelles, ou distinctives de
+chaque personne. Cette propriete, c'est au moins pour l'une d'etre
+le Pere, pour l'autre le Fils, pour la troisieme le Saint-Esprit. Le
+caractere distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout
+se reduirait-il a une denomination, non a une designation? Ce parti
+incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Eglise.
+La regle est de croire le Pere _inengendre_, le Fils _seul engendre_,
+le Saint-Esprit _procedant_. Chacun de ces attributs est distinctif,
+exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que
+cette distinction de personnes dans la Trinite correspond a une certaine
+diversite, moins dans les attributs que dans les operations de la
+Divinite? L'Eglise ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de
+voir eminemment dans le Pere la puissance, dans le Fils la sagesse ou
+l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonte ou l'amour. Le Symbole des
+apotres nomme _le Pere tout-puissant_; le Fils seul est appele Verbe,
+dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Gregoire.
+C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou
+la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonte[310]. Cette repartition
+des attributs divins, Bede, dont l'autorite etait si grande _dans la
+latinite_, l'avait admise et propagee. Je conjecture que c'est de lui
+surtout qu'Abelard l'avait empruntee. Pierre Lombard l'a plus tard
+adoptee, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des
+livres a l'etat de lieu-commun[311]. La trouvant recue, Abelard a pu en
+inferer qu'elle avait quelque realite, et qu'elle devait concorder
+avec la distinction fondamentale de Pere, de Fils, de Saint-Esprit, de
+non-generation, de generation, de procession. Substituant donc a ces
+trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonte, il a conclu
+que, comme on dit: le Fils est engendre du Pere, et le Saint-Esprit
+procede du Pere et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est
+engendree de la puissance, et la bonte procede de la puissance et de la
+sagesse. Consequemment, la sagesse qui est engendree de la puissance,
+est de la puissance; l'idee de generation conduit la. Car, en these
+generale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une
+puissance, une faculte, celle de comprendre et de savoir. Quant a la
+bonte, elle procede, elle n'est point engendree: il faut donc que la
+procession soit autre chose que la generation. Or, comme ce qui est
+engendre de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est
+pas engendre de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le
+Saint-Esprit ou la bonte qui n'est pas engendree du Pere ou de la
+puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la
+psychologie morale, la bonte n'est pas une puissance, ni proprement une
+faculte. En Dieu, elle procede donc de la puissance et de la sagesse,
+c'est-a-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage
+s'epanche en charite et se communique par l'amour. Car, pour reprendre
+le langage abstrait, la ou il y a puissance et sagesse sans bornes, il y
+a necessairement bonte.
+
+[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev.
+pentecost.]
+
+[Note 311: Voici les termes de Bede: "Potentia dicitur pater....
+sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia
+sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a
+patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas." Voyez tout le
+passage dans le [Grec: Peri didaxeon], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p.
+207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom.
+_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers
+si connus de Voltaire sur la Trinite dans _la Henriade_, vers qui
+rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_:
+
+ Le supreme pouvoir, la supreme science
+ Et le supreme amour unis en trinite
+ Dans son regne eternel forment sa majeste.
+
+Cependant en theologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue
+pour essentielle. Les seules proprietes fondamentales constitutives,
+[Grec: schetikai, hypostatika idiomata, tropoi tes huparxeos], comme ils
+disent, sont pour le Pere, la paternite ou d'etre _ingenitus_, pour le
+Fils, la filiation ou d'etre _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la
+procession ou spiration. Les autres proprietes, [Grec: gnorismata], ne
+figurant pas au meme rang, et ne sont guere prises comme les conditions
+d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse
+pour le Fils, de la charite pour le Saint-Esprit, comme du nom
+d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la
+sagesse et de la charite sont admises. Quant a la puissance, elle n'est
+pas aussi generalement, aussi formellement reconnue au Pere comme
+attribution particuliere.]
+
+Quel juge sincere pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux,
+rien d'enorme, et de tendre a defigurer le dogme, soit en brisant
+l'unite, soit en abolissant la Trinite? Elle repose sur une idee qui
+n'est pas neuve, elle se prevaut d'une distinction d'attributs qui
+marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui
+risque tout au plus de l'exagerer et d'introduire entre les personnes
+une difference qui serait une inegalite. Abelard a proteste contre toute
+pensee de ce genre, et sa bonne intention est evidente. Or comme il n'y
+a pas d'heresie sans peche, c'est-a-dire sans intention, il echappe au
+soupcon d'heresie, surtout il n'a pas merite la moindre des invectives
+de son juge. Mais renier positivement les consequences eloignees d'une
+doctrine n'est pas les aneantir; par le desaveu, on s'en absout, on ne
+les detruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les
+modes distinctifs des personnes de la Trinite, comme _inengendre_,
+_seul engendre_, _procedant_, ils deviendront egalement exclusifs pour
+chacune, et il s'ensuivra que le Pere n'est ni bon ni sage, comme il
+n'est ni engendre ni procedant; le Fils ni puissant ni bon, comme il
+n'est ni procedant ni inengendre; le Saint-Esprit ni sage ni puissant,
+comme il n'est ni engendre ni inengendre. Ces consequences violentes, on
+n'en pouvait charger Abelard; ses juges memes ne l'ont pas fait, mais
+ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Pere la toute-puissance,
+pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle
+puissance, et ce qui n'etait qu'une consequence possible de son dire,
+ils l'ont accuse de l'avoir dit; ils l'ont accuse d'avoir pense ce qu'on
+pouvait objecter contre sa pensee. D'une refutation ils ont fait une
+condamnation; meprise trop ordinaire a une juridiction spirituelle,
+qui mesure souvent sur les droits de la polemique les pouvoirs d'une
+inquisition.
+
+La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte mene donc a
+faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu
+de l'attribut commun de la divinite, et depouille ainsi la substance au
+profit de la personne: tel est le danger. La reponse serait qu'il faut
+supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut
+avoir aucun, elle ne repond a rien, si elle ne sert a caracteriser les
+personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et apres avoir
+admis que le Pere est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit
+la bonte, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonte
+n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes
+de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonte, de sagesse et de
+puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction eminente
+et non pas exclusive, de cette distinction affirmee d'abord et aussitot
+effacee, elle est dans l'enigme meme de la Trinite; on l'expose, on
+ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystere de
+contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance
+en trois personnes.
+
+Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraitra mieux etablie
+et presente un aspect plus scientifique, elle determine d'une maniere
+neuve Une idee laissee Jusque-la dans le vague, elle en accroit la
+portee, elle cree une difficulte de plus et ajoute au mystere qu'elle
+pretend eclaircir. L'Eglise a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas
+epouser la doctrine d'Abelard.
+
+III.
+
+Saint Bernard poursuit en ces termes: "Il dit que le Fils est au Pere
+ce qu'une certaine puissance est a la puissance, l'espece au genre,
+le _materie_ a la matiere, l'homme a l'animal, le sceau d'airain a
+l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela?
+Qui ne se boucherait les oreilles a ces paroles sacrileges? Qui n'aurait
+horreur de ces nouveautes profanes par les mots et par le sens[312]?"
+
+[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._,
+Opusc., xi.]
+
+Ces comparaisons sont en effet dans Abelard, mais a titre de
+comparaisons seulement; c'etait le gout du temps et l'usage des
+theologiens. Les Peres abondent en similitudes quand ils parlent de la
+Trinite. Abelard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve
+defectueuses; il presente les siennes comme meilleures, mais cependant
+comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la verite_, comme
+des necessites de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de
+toute ressemblance avec Arius.
+
+La _Theologie chretienne_ figure dans le recueil des benedictins parmi
+beaucoup d'autres ouvrages du meme genre et du meme temps. J'ouvre le
+volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un
+certain Hugues, archeveque de Rouen, qui les publia au commencement du
+meme siecle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands eloges, et
+Pierre le Venerable l'avait loue[313]. Dans le premier de ces dialogues,
+qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son
+interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unite
+divine, et il repond: Votre corps et votre ame sont divers en
+substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de
+Dieu; or l'ame a dans son unite trois choses, elle se comprend, elle se
+souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la memoire; de l'une et
+de l'autre procede l'amour, car l'ame aime a comprendre ce dont elle se
+souvient et a se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses
+sont egales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des
+personnes de la Trinite. Dire que le Pere engendre le Fils, c'est dire
+que la sagesse vient du Pere; dire que le Saint-Esprit procede du Pere
+et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connait. Le nom de Pere
+designe ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
+Saint-Esprit est sa divinite[314]; car c'est le propre de la Divinite
+que cette charite par laquelle elle aime le bien pour le bien.
+
+[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.]
+
+[Note 314: D'apres ces mots de l'apotre: "Invisibilia ipsius....
+sempiterna quoque virtus ejus et divinitas." Rom. t, 20, et ailleurs:
+"Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd.,
+Dialog_., t. I, p. 901.]
+
+Dieu compte par la connaissance (Pere), mesure par la vertu (Fils), pese
+par la bonte (Saint-Esprit), et les choses creees ou se trouvent le
+poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinite qui les a
+faites. L'ame raisonnable mesure et pese en nombrant, nombre et pese en
+mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultes de l'ame, dans
+les operations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingenieux
+archeveque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver
+qu'Adam, qui n'a ete precede de rien, n'a point ete engendre, qu'Eve est
+sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. "Et
+vous savez," ajoute-t-il, "que Dieu le Pere n'est de personne, que le
+Fils est ne de l'essence du Pere, et que le Saint-Esprit, procedant de
+tous deux, est un cependant[315]."
+
+[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la
+Trinite au nombre, au poids, a la mesure, etait recue dans l'Eglise.
+(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le meme recueil renferme un ouvrage du
+cardinal Humbert qui la developpe a son tour. (_Id., Adv. Simoniac._,
+III, xxiv, p. 810 et 811.)]
+
+"Le nombre, dit le venerable Othlon, est le grand delateur de la science
+divine." Or, tout nombre vient de l'unite, et l'unite subsistante
+par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique
+tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun
+autre, et que nulle creature ne peut exister sans lui. Dieu le pere
+n'est engendre d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le
+ruisseau, l'etang; et cependant en tous trois est un seul et meme
+element, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et meme
+substance.
+
+L'unite ou le nombre un cree tout nombre par le second nombre. Ainsi,
+Dieu le Pere cree tout par son Verbe. L'unite s'engendre par elle-meme,
+c'est-a-dire qu'elle n'est pas engendree; mais pour engendrer un nombre,
+il faut l'unite plus un. Ce second ou le binaire est produit par le
+premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il
+est toujours unite (puisqu'il n'est que l'unite, plus l'unite). Ainsi
+la seconde personne est engendree de la premiere, et cependant elle est
+toujours unite. Quant au troisieme nombre, il n'est pas engendre des
+deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et
+pris deux fois serait quatre). Mais il procede, puisque le troisieme a
+besoin des deux autres pour etre le troisieme; il faut deja avoir deux
+pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procede et n'est pas engendre.
+
+Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins
+deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois elements de l'unite
+_maison_. Dans un cierge allume, il y a la meche, la cire, la lumiere.
+C'est la lumiere qui constitue l'unite substantielle, comme le toit
+celle de la maison, comme le troisieme un constitue l'unite des deux
+autres, comme le Saint-Esprit l'unite de la Trinite, _du Dieu qui vit et
+regne avec toi dans l'unite du Saint-Esprit_. Le signe de la croix,
+le triangle peuvent aussi etre ramenes a quelque ressemblance de la
+Trinite[316].
+
+[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quaestionibus_,
+c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione
+clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p.
+203-211 et 411.]
+
+Or, le venerable Othlon, moine et doyen du monastere imperial de
+Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siecle, n'a point appele sur sa
+tete les foudres de l'Eglise. Et cependant que d'heresies cachees sous
+le luxe de ses metaphores!
+
+On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot
+Erigene, qui compare le Pere a l'intuition, le Fils a la raison, le
+Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont la
+chez des ecrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent
+point un esprit de l'ordre de celui d'Abelard. Il y avait tradition.
+Saint Augustin comparait la Trinite a l'ame, a la connaissance et a
+l'amour, quelquefois a la memoire, a l'intelligence et a la charite, et
+puis enfin a la vision qui se compose de l'image vue, de la vue meme,
+et de l'attention ou perception de l'ame. Saint Gregoire de Nysse
+assimilait la distinction des personnes a celle de l'ame, de la raison
+et de l'intelligence. Tertullien a employe la comparaison du rayon et du
+soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de
+la semence, pour expliquer la generation du Fils. Gregoire de Nazianze
+rappelle comme usitee cette comparaison de la Trinite avec le soleil,
+et saint Jean Damascene l'adopte; tous, peut-etre, ignoraient qu'ils
+repetaient ainsi une image chere a la philosophie d'Alexandrie. Saint
+Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
+procede de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac
+sont ensemble et separement le Nil, comme les trois personnes sont Dieu.
+
+[Note 317: _Scot Erigene et la Philosophie scolastique_, par M. S. Rene
+Taillandier, p. 87 et 117.]
+
+[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et
+XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul.,
+_Adv_. _Prax_., XXI, viii." Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII.
+Gregoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des
+comparaisons et la necessite de s'en tenir a la foi. (Damasc., _De
+Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et
+Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c.
+xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repousse ces similitudes
+metaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier
+ouvrage est douteux).]
+
+Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes
+les comparaisons. C'est la vapeur qui s'eleve de la mer, le rayon, _la
+splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. "Lorsqu'un
+sceau est applique sur de la cire, cette cire, sans rien detacher du
+sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entiere et se
+l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en separer." C'est comme
+l'image dana un miroir, ou plutot c'est comme la production de notre
+conception ou de notre pensee, ou nous trouvons _une idee de cette
+immaterielle, incorporelle, pure, spirituelle generation que l'Evangile
+nous a revelee_. "Entendre et vouloir, connaitre et aimer sont actes
+tres-distingues, mais le sont-ils reellement?... Tout cela au fond
+n'est autre chose que ma substance affectee, diversifiee, modifiee de
+differentes manieres, mais dans son fond toujours la meme... Une
+trinite creee que Dieu fait dans nos ames, nous represente la Trinite
+increee[319]."
+
+[Note 319: _Elevations sur les Mysteres_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et
+VI.]
+
+Puisque les similitudes, c'est-a-dire les figures sont admises, il ne
+reste au theologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger
+et de l'inexactitude inevitable du langage figure en si grave matiere.
+Or, ce devoir, Abelard l'a rempli. Seulement son ton accoutume de
+confiance et meme de presomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
+intolerance irritable a la plus simple contradiction l'avaient conduit,
+lui et ses disciples, a mettre son explication au-dessus de l'objection
+et du doute. Il fut bientot etabli dans son cercle qu'il avait rendu le
+dogme clair comme le Jour, et que, grace a lui, le mystere etait devenu
+comprehensible. Or, cela meme etait une opinion heterodoxe, dangereuse
+pour les fideles, provocante pour ses rivaux. "Est-ce vrai, lui dit le
+sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples?
+Ils vantent au loin et glorifient votre subtilite et votre sagesse, et
+en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez
+penetre les profonds mysteres de la Trinite, au point que vous en avez
+une connaissance pleine et parfaite. De grace, ecrivez-moi si enfin vous
+connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320]."
+
+[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p.
+524.]
+
+La etait au fond la veritable heresie, elle resultait moins d'excusables
+opinions que de la pretention hautaine de les donner pour des verites
+dernieres, pretention que semblaient trahir les dedains du maitre et la
+jactance des eleves. La peut s'appliquer le mot d'Abelard lui-meme: "Ce
+n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, c'est l'orgueil[321]." Mais
+quel tribunal humain peut connaitre de ce crime-la?
+
+[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.]
+
+IV.
+
+"Il dit encore," continue saint Bernard[322], "que le Saint-Esprit
+procede du Pere et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance
+du Pere ou du Fils. D'ou vient-il donc? De rien peut-etre, comme toutes
+les choses qui ont ete faites?" Si le Saint-Esprit ne procede point
+par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procede par creation
+(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisieme maniere, cet
+homme toujours en quete de nouveautes, et qui en invente quand il n'en
+trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles etaient?
+"Mais, dit-il, si le Saint-Esprit etait engendre de la substance du
+Pere, le Pere aurait deux fils."
+
+[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.]
+
+Comme si ce qui est d'une substance l'avait consequemment pour pere!
+Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les
+fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers
+qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du
+bois, pour ne pas etre les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent
+leur substance de la substance des etoffes, et n'en tirent pas leur
+generation; et beaucoup de choses sont dans le meme cas. Je m'etonne
+qu'un homme subtil et quelque peu savant, a ce qu'il croit, ayant
+confesse que le Saint-Esprit est consubstantiel au Pere et au Fils, nie
+cependant qu'il sorte de la substance du Pere et du Fils, a moins de
+vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est
+vrai, inoui et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de
+leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie,
+la consubstantialite?" Autant vaut la nier avec Arius et precher
+ouvertement la creation. Toutes ces differences nouvelles, introduites
+entre le Fils et le Saint-Esprit, detruisent l'unite. Le Saint-Esprit se
+retirant de la substance du Pere et du Fils, ce n'est pas une trinite
+qui demeure, mais une dualite; car une personne qui n'aurait en
+substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne defigurer
+dans la Trinite. Ainsi tout a la fois la Trinite est mutilee et l'unite
+divisee.
+
+Or, voici ce que dit Abelard: Le Fils est engendre du Pere et seul
+engendre (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendre, il
+procede, et l'Eglise enseigne qu'il procede du Pere et du Fils; ainsi il
+y a une difference entre la generation et la procession. "La difference,
+c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse
+etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite
+appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance... Je n'ignore pas
+que beaucoup de docteurs ecclesiastiques veulent que le Saint-Esprit
+soit aussi de la substance du Pere, c'est-a-dire qu'il soit par lui,
+etant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas
+proprement qu'il soit de la substance du Pere (_eco substantix patris_),
+le Fils seul doit etre dit tel; mais l'Esprit, quoique de meme substance
+(_ejusdem substantix_) avec le Pere et le Fils, d'ou la Trinite est dite
+_homousios_, c'est-a-dire d'une seule substance, ne doit nullement etre
+dit de la substance du Pere ou du Fils a proprement parler, car pour
+cela il faut etre engendre[323]."
+
+[Note 323: _Introd_., p. 1086.]
+
+Voila l'expression et le delit d'Abelard. Tout se reduit a cette
+distinction fugitive: le Fils est de la substance du Pere et le
+Saint-Esprit a la meme substance que le Pere, une seule et meme
+substance etant commune a toutes les personnes de la Trinite. Voici
+comment s'en explique la _Theologie chretienne_: "Quand on dit que
+le Fils est de la substance du Pere, _etre de la substance du Pere_
+signifie seulement dans cet endroit _etre engendre du Pere_, par une
+translation de ce qui se passe dans la generation humaine... ou quelque
+chose de la substance du corps du pere est transporte et converti dans
+le corps du fils." Seulement, de peur d'equivoque, on rappelle plus loin
+ces mots de saint Jean: "Ce qui est ne de la chair est chair, et ce qui
+est ne de l'esprit est esprit[324]."
+
+[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.]
+
+Quant au Saint-Esprit lui-meme, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit
+a le meme radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il
+procede, non qu'il est engendre. "La bonte que le nom de Saint-Esprit
+designe n'est pas une puissance ou une sagesse, car etre bon ce n'est
+pas etre puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Pere
+autant que le Saint-Esprit... la generation differe de la procession en
+ce que celui qui est engendre est de la substance meme du Pere, puisque
+la sagesse a cela de particulier d'etre une certaine puissance, et que
+l'affection de la charite appartient plus a la bonte qu'a la puissance
+de l'ame. D'ou l'on dit tres-bien que le Fils est engendre du
+Pere, c'est-a-dire est de la substance meme du Pere, tandis que le
+Saint-Esprit n'est nullement engendre, mais plutot procede, c'est-a-dire
+que par la charite il s'etend vers autrui; car par l'amour on _precede_
+en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325]."
+
+[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.]
+
+Evidemment Abelard evite de repeter que le Saint-Esprit ne soit pas de
+la substance du Pere (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est
+creer une difficulte nouvelle dans la Trinite que d'y inserer une
+distinction et une contradiction de plus. Cette subtilite etait
+gratuite, et elle a ete rejetee avec juste raison; il fallait se borner
+a dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne
+parait pas que la troisieme le soit de la meme maniere que la seconde,
+puisque l'une est consubstantielle par generation et l'autre par
+procession. On pouvait ajouter: la communaute de substance doit se
+realiser d'une maniere differente pour chacune des trois personnes.
+Quand meme on ecarterait les mots de _generation_ et de _procession_,
+celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, etre identiquement
+consubstantiel a celui qui est de lui, comme celui qui est du premier
+est consubstantiel a celui de qui il est; et ainsi de chaque personne
+comparee aux deux autres. Je repete que je parle du mode; la
+consubstantialite subsiste, les trois personnes ont une seule et meme
+substance, mais elles ne l'ont pas absolument de meme. Quelle est donc
+la difference? Elle est impenetrable; elle existe pourtant, la theologie
+le veut, puisqu'elle distingue la generation et la procession; mais
+cette difference qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort
+d'Abelard est d'avoir voulu l'expliquer, et le peril est venu de
+la seduction qu'exercaient sur son esprit la distinction des trois
+attributs, puissance, sagesse, bonte, et la pensee d'identifier cette
+distinction avec les deux autres, celle de Pere, Fils, Esprit, et celle
+d'inengendre, engendre, procedant, au point que ces trois _triplicites_
+ne fussent plus que des expressions differentes, substituables les unes
+aux autres, comme des notations diverses de memes quantites algebriques.
+Or, il est tres-permis de dira en general que la sagesse est puissance
+et que la bonte n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise
+a la lettre menerait logiquement a penser que le Fils est substance
+du Pere et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Pere. La foi
+d'Abelard l'a defendu de cette proposition profondement heretique, elle
+ne l'a pas preserve du peril d'en approcher, et il ne s'est sauve que
+par des inconsequences peut-etre inevitables, quand on traite d'un dogme
+que la metaphysique de l'Eglise s'est plu a rendre contradictoire dans
+les termes.
+
+[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecte que ta bonte
+n'est qu'une bonne volonte, et que la volonte bonne est une puissance,
+"posse bene velle est aliquid posse." (_De trin_., I. V, c. xv.)]
+
+Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est
+obscur et incomprehensible, d'y ajouter de nouvelles difficultes, ou
+meme, par des nouveautes d'expression, de diversifier la forme de ses
+difficultes necessaires. C'est la faute ou Abelard est tombe. Trop
+prevenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et
+de la charite, au lieu de ne lui attribuer qu'une verite approximative,
+il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a
+plus dit: "De meme que le Fils est engendre du Pere, la sagesse est
+de la puissance;" il n'a plus dit: "Comme le Saint-Esprit n'est pas
+engendre du Pere, on peut remarquer que la bonte n'est pas de la
+puissance, quoiqu'elle la suppose et en procede, ainsi qu'on le dit
+du Saint-Esprit." Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu
+metaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renverse l'ordre de la
+comparaison, et il a dit: "Le Fils est engendre, _parce que la sagesse
+est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendre, parce que
+la bonte n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un
+principe, lui qui s'eleve ailleurs contre toute similitude quelle
+qu'elle soit."
+
+Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que prefere
+saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien etre de la
+substance du Pere, sans etre le fils du Pere, comme le ver est de la
+substance du bois? Est-ce la une notion vraie et chretienne de la
+procession du Saint-Esprit? La consubstantialite, sans parler de la
+convenance, n'est-elle pas aussi profondement attaquee par cette
+comparaison que par aucune de celles d'Abelard? Et si l'on tournait
+contre le juge son argumentation contre l'accuse, si l'on prenait ses
+comparaisons pour des definitions, ne montrerait-on pas a saint Bernard
+que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialite,
+mais ne tient aucun compte de la difference de l'engendre a
+l'inengendre, de la generation a la procession, et attenue, s'il
+ne l'efface, au profit de l'unite de substance, la distinction des
+personnes? De cette derniere, le saint en veut _sobrement_; c'est son
+expression.
+
+Surement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain a rendre
+ce qui excede la raison humaine; mais cette excuse, Abelard l'a souvent
+invoquee; qu'elle lui profite egalement. On ne peut condamner comme une
+heresie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorite
+ne peut regler ses droits sur ceux de la critique.
+
+Il doit etre permis d'observer que, pour avoir voulu determiner
+scientifiquement les elements du dogme de la Trinite, l'Eglise l'a
+complique, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrees,
+sont devenues une source de difficultes, d'erreurs et d'heresies. A lire
+sans prevention les Ecritures, rien ne parait moins indispensable
+que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _generation_ et de
+_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois
+fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les
+Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage
+d'Isaie, que les interpretes et Philippe lui-meme appliquent au Messie,
+et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]?
+C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem
+ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le
+meme radical que celui de generation; et c'est un des textes dont
+on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est evident
+que l'expression est ici generale, et que tous les mots _origine,
+generation, extraction, naissance_, auraient pu etre indifferemment
+employes dans ce passage. Jesus-Christ, dans deux autres, est nomme
+_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenes uios_])[328]. Sacy traduit
+tout simplement _le Fils unique_, et assurement ce mot n'ajoute rien
+d'important ni de special a l'idee que nous pouvait deja donner de
+l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Temoin le
+verset du psaume, souvent cite par les apotres: "Tu es mon fils, je
+t'ai engendre aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegenneka se], dans le
+Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hebr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de
+_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de
+l'Evangile selon saint Jean, ou on lit: _Spiritum veritatis qui a patre
+procedit_ (XV, 26); "l'esprit de verite qui procede du Pere." Le
+mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il
+s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme
+essentiels a la Trinite, comme identifies au dogme, les deux mots que
+nous discutons, et l'on se bornerait a dire et a croire que la Trinite,
+c'est le Pere, le Fils unique du Pere, et le Saint-Esprit, qui sort du
+Pere et qui recoit du Fils[329].
+
+[Note 327: Act. VIII, 33.]
+
+[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.]
+
+[Note 329: "_Il recevra de ce qui est a moi._" (_Ille de meo accipiet_.)
+Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lephetai], qui sont le
+texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Ecriture,
+le Saint-Esprit procede du Fils. Jean, XVI, 14.]
+
+On voit en effet que dans les premiers siecles, l'Eglise n'avait adopte
+aucune expression, decrete aucune definition du mode suivant lequel le
+Pere produit son Verbe. Il parait que le premier nom qui eut ete donne a
+ce mode, a cet acte ineffable, etait en grec celui de [Grec: probole],
+litteralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_
+ou _productio_, et remplace aussi par _emanation_[330]. Employe
+generalement par ceux qui, n'admettant pas la creation, voulaient
+exprimer comment les essences spirituelles etaient sorties de l'essence
+divine, ce terme d'emanation paraissait ici bien place; le Fils et le
+Saint-Esprit pouvaient etre dits emaner, puisqu'ils sont d'essence
+spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Pere, sans en
+etre crees, et sans en etre detaches au point de former de nouvelles
+essences. Aussi quelques Peres ont-ils emprunte ce mot d'_emanation_
+soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans
+le sens catholique qui vient d'etre indique, les autres prenant avec
+lui toute la doctrine qui faisait de ces emanations des _eons_
+consubstantiels a Dieu, au sens seulement de l'homogeneite de nature.
+Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientot renoncer a
+ce langage. On a essaye du mot de _parabole_; on a dit aussi _emission_,
+_prolation_, jusqu'a ce qu'enfin on se soit decide a dire _generation_,
+en ecartant toute idee d'imperfection qu'emporte ce terme applique a la
+nature humaine. Ainsi le fils a ete dit _engendre_ parce qu'il est fils,
+a condition que ce mot de _generation_ fut depouille de toute analogie
+avec la filiation humaine; et l'emana tion du Saint-Esprit a ete appelee
+_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de
+Dieu. De sorte que la premiere expression, celle de generation, n'a plus
+rien de commun que l'apparence avec le sens litteral, et ne s'etend
+pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait ete reduite a l'etat de
+pure metaphore.
+
+[Note 330: [Grec: probole], _projectio, prolatio_, d'abord employe,
+mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les
+Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Gregoire de
+Nazianze et saint Jean Damascene qui nomme le Pere [Grec: dia logou
+proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut
+aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, ecoulement ou
+emanation, compromis par les Sabelliens, rehabilite par Athanase et
+Origene. Mais [Grec: probole] est reste plus usite, surtout comme
+procession du Saint-Esprit. Celle ci a ete diversement nommee. Comme il
+y a toujours eu dans la designation des personnes quelque trace d'une
+metaphore qui representait le Pere comme la pensee, le fils comme la
+parole, le Saint Esprit comme le souffle, resultat ou lien de la
+pensee et de la parole, le mot [Grec: pnoe], _spiratio_, A ete le plus
+volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacre par le verset
+de l'Evangile qui sert de titre au dogme meme. Mais on dit aussi [Grec:
+ekphoitesis], sortie, [Grec: ekpemphis] emission, [Grec: proeinai],
+laisser echapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis],
+rejeton. C'est ici une des idees chretiennes qu'il est le plus facile de
+confondre avec une idee alexandrine. L'expression figuree de _processus_
+a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans
+Gregoire de Nazianze que les proprietes des personnes sont [Grec: to
+anarchon, e gennesis kai e proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III,
+c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec:
+ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x
+et xi, t. VIII, c. i.)]
+
+Ces deux mots ont ete consacres pour designer l'une et l'autre relation
+principale du Fils au Pere et du Saint-Esprit au Pere et au Fils, et
+quand on a voulu attacher une idee a ces mots, les definir, seulement
+les comprendre, meme dire que l'un etant different de l'autre, ils ne
+pouvaient exprimer tous deux la meme facon _d'etre de la substance_ du
+Pere, on est presque immanquablement tombe dans l'heresie. Tout le monde
+n'a pas eu la sincerite de saint Augustin, avouant qu'il ignore
+comment on doit distinguer la generation du Fils de la procession du
+Saint-esprit, et que sa penetration echoue contre cette difficulte[331].
+Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fut
+fixee, saint Irenee semblait avoir prevu tous les dangers de cette
+terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: "Si quelqu'un nous
+demande comment le Fils a ete produit par le Pere, nous lui repondrons
+que cette production (_prolatio_), ou generation, _nuncupatio,
+adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est
+connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose
+entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-meme
+en voulant devoiler un mystere ineffable[332]."
+
+[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le meme sens:
+"Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe etait veritable
+et parfaite generation: ce que c'etait que la procession de son
+Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eut rien dans la
+nature qui representat une action si substantielle et tout ensemble si
+singuliere. C'est un secret reserve a la vision bienheureuse." (_Elev.
+sur les Myst._ 2e som. V.)]
+
+[Note 332: S. Iren., _Contr. Haeres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi
+Bergier, _Dict. De Theol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Emanation_,
+_Generation_.]
+
+V.
+
+La censure de saint Bernard n'a point epargne les similitudes employees
+pour representer la Trinite, et notamment cette _execrable similitude
+ou plutot dissimilitude_ du genre et de l'espece, ainsi que celle de
+l'airain et du sceau d'airain[333].
+
+[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.]
+
+"Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour
+etre, exige que la Pere soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le
+Pere, mais sans reciprocite, comme le sceau d'airain est airain, parce
+que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme
+est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans
+que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis
+cela, tu es heretique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe.
+Ou conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces
+rapprochements laborieux, cette vaine multiplicite de mots, ces grands
+eloges que tu donnes a ta deduction, si les membres n'en peuvent
+etre ramenes les uns aux autres dans les proportions regulieres? Ton
+entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre
+le Pera et le Fils (o'est-a-dire comment le Pere _a_ le Fils)? or, nous
+tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais
+sans reciprocite, d'apres la regle de dialectique qui veut, non que la
+position du genre pose l'espece, mais que la position de l'espece
+pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Pere au genre, le Fils a
+l'espece, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils
+pose, tu nous montres que le Pere est pose, et que la proposition est
+sans conversion; de meme que cette proposition: ce qui est homme est
+necessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui
+est le Fils est necessairement le Pere, sans que la proposition soit
+convertible? Mais ici la foi catholique le dement; elle ne souffre pas
+plus que celui qui est le Fils soit le Pere qu'elle ne souffre que celui
+qui est le Pere soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le
+Pere, autre (alius) le Fils, quoique le Pere ne soit pas une autre chose
+(aliud) que le Fils; car grace a cette distinction d'autre (adjectif)
+et d'autre chose (substantif), la piete de la foi a sa faire un partage
+prudent entre les proprietes des personnes et l'unite indivisible de
+l'essence, et tenant la ligne intermediaire, marcher dans la vole
+royale, sans devier vers la droite en confondant les personnes, ni
+vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicite de
+la substance divine tu induis que si le Fils est, le Pere est
+necessairement, tu n'y gagnes rien, car la regle de la relation veut
+que la proposition soit convertible, et que la meme verite accompagne
+l'inverse, ce qui ne s'adapte pas a la similitude prise du genre et de
+l'espece, de l'airain et du sceau d'airain...
+
+"Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonte
+meme, dit-il, qui est designee par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en
+Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un
+eclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'egare dans les
+choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez,
+saint Pere, quelles echelles, ou plutot quels precipices cet homme s'est
+prepares pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle
+puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur meme suffit, je
+pense, pour le refuter. Mais cependant je veux citer un temoignage qui
+se presente en ce moment u mon esprit trouble, pour effacer l'injure
+faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaie: _l'esprit de sagesse et
+l'esprit de force._ (XI, 2.) Par la l'audace de cet homme est assez
+clairement convaincue, si elle n'est pas comprimee. O langue grande en
+paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Pere ou du Fila
+te soit remise, faut-il quelque blaspheme du Saint-Esprit? L'ange
+du Seigneur est la qui te coupera par la moitie, car tu as dit: Le
+Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de
+l'orgueil trebuche quand il attaque[334]."
+
+[Note 334: "Res superbiae ruit cum irruit."--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p.
+283.]
+
+Cette argumentation, a laquelle ne manque aucune des formes de la
+dialectique, montre que le saint abbe n'etait pas si etranger qu'il le
+dit aux sciences profanes. Mais ecartant tout ce qu'y vient ajouter la
+declamation de sa colere, bornons-nous a la critique des similitude?.
+On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Peres ont
+apparemment regarde comme utile, pour donner le change a la curiosite de
+l'intelligence, de s'adresser a l'imagination. Quelquefois on apaise la
+faim en la trompant, et l'on fait macher a l'homme affame des substances
+qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La meme
+chose se pratique en philosophie; on donne a l'esprit des metaphores en
+place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La theologie
+a use de cet expedient autant pour le moins que la philosophie, et
+quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans reserve une seule
+similitude est un moyen sur d'etre heretique, comme s'est un sur moyen
+de donner a des adversaires l'apparence de l'heresie que de prendre a la
+lettre une similitude donnee par eux comme une analogie ou une figure.
+Dans sa refutation d'Abelard, l'abbe de Clairvaux a-t-il bien evite
+cette meprise ou cet artifice?
+
+"Gardez-vous, avait dit Abelard, de ceux qui rapportent en raisonnant la
+nature unique et incorporelle de la Divinite a la similitude des corps
+composes des elements.... Dans le vrai, la Trinite n'est connue que
+d'elle-meme; l'exposition en est difficile, impossible peut-etre a
+l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'eloigne des autres
+natures qu'elle a creees, moins nous trouvons dans celles-ci de
+ressemblances congrues a l'aide desquelles nous puissions satisfaire,
+quand il s'agit de celle-la. Les philosophes doivent se contenter de
+s'enquerir des natures creees; encore ne peuvent-ils suffire a les
+comprendre. En Dieu, aucun mot ne parait conserver son sens primitif....
+Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer
+a l'etre singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous
+satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons,
+surtout pour repousser l'importunite des pseudo-dialecticiens....
+Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous
+comparons a l'homme qui est a la fois substance et corps... qui peut
+etre a la fois pere et fils... l'identite de substance commune en Dieu
+au Pere, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaitra qu'on ne peut
+induire de la une similitude integrale, mais quelque similitude
+partielle: autrement, nom parlerions d'identite et non de similitude.
+Prevoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons
+introduit d'autres, tant d'apres les grammairiens que d'apres les
+philosophes, et que nous avons jugees plus conformes a notre dessein;
+mais celle-la surtout qui est prise des philosophes les plus
+raisonnables, et par la moins eloignes de la science de la veritable
+philosophie qui est le Christ[335]."
+
+[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,
+1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.]
+
+On vient de voir ce qu'Abelard pense des similitudes en general. On peut
+se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin,
+saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il
+tolere.
+
+I. La premiere est prise du genre et de l'espece[336]. Si l'on veut bien
+se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abelard n'entend pas que
+la generation de l'espece par le genre soit identique avec celle du Fils
+par le Pere, ni meme qu'elle en soit le type. "Nos expressions, dit-il,
+transportees a Dieu, contractent de la singularite de la substance
+divine une signification egalement singuliere, et quelquefois un sens
+singulier par construction. Il ne faut pas etendre des expressions
+figuratives et impropres au dela de ce que veulent l'usage et
+l'autorite[337]."
+
+[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1316-1318.]
+
+[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.]
+
+Et c'est apres avoir pose cette regle que, revenant sur ces distinctions
+de pere et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espece,
+de matiere et de _materie_, il dit: "Une grande discretion doit etre
+apportee dans ces enonciations qui concernent Dieu[338]."
+
+[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.]
+
+Ainsi jamais il n'a dit que le Pere fut un genre et le Fils une espece;
+d'abord parce qu'il repete incessamment que Dieu est un etre singulier,
+c'est-a-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-meme, et que le Pere
+est le Pere, le Fils, le Fils, sans pouvoir etre assimiles a aucun etre
+place dans les degres de l'echelle predicamentale; en second lieu, parce
+que le plus grand nombre des caracteres qu'il attribue au genre ne
+convient pas au Pere, comme de se distribuer en plusieurs especes, comme
+de n'exister dans le temps que sous forme d'especes, et meme que sous
+forme d'individus; non plus que les caracteres de l'espece ne peuvent
+etre pour la plupart attribues au Fils, comme celui de se trouver dans
+un nombre illimite d'individus, comme celui de resulter de l'union avec
+sa matiere d'une difference qui lui constitue une autre essence que
+celle du genre.
+
+Qu'a donc voulu dire Abelard? Le voici. On fait difficulte de concevoir
+la distinction du Pere et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui
+engendre, l'autre engendree, dans une meme essence. On ne concoit pas
+que comme substance, le Fils soit le meme que le Pere, et que comme
+personne, le Fils ne soit pas le meme que le Pere; mais ne se
+rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que
+deux choses distinctes soient et ne soient pas la meme? Le genre, par
+exemple, est distinct de l'espece; cependant on dit que l'espece est _le
+meme_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le meme_ de tout point,
+sans plus, sans moins, sans formes ou proprietes qui les distinguent;
+mais par cette expression: l'espece est _le meme_ que le genre, on
+entend que le genre se retrouve dans l'espece, et qu'en un sens
+l'essence du genre est commune a l'espece. L'animal est dans l'homme;
+on dit hardiment et legitimement: l'homme est animal, ce qui est dire:
+l'espece est le genre. Et cependant malgre cette communaute, malgre cet
+identite d'essence, l'espece est distincte du genre; on dit meme que
+l'espece est engendree du genre. Ainsi, un etre distinct d'un autre
+par ses proprietes, et engendre par cet autre, peut avoir une essence
+commune avec cet autre, et le mystere de la consubstantialite divine
+a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le declarer absurde ou
+impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'a signifier que
+l'essence du Pere soit dans le Fils de la meme maniere, aux memes
+conditions que le genre est dans l'espece, que le Fils soit engendre du
+Pere par une generation essentiellement identique a celle qui du genre
+fait sortir l'espece. Abelard ne l'a dit nulle part, et meme il a
+prevenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongeres, en leur
+rappelant que toutes ces locutions etaient _impropres et figuratives_,
+qu'elles ne devaient etre admises que _dans une certaine mesure, et
+qu'il ne fallait pas entendre une _identite substantielle_ la ou il n'y
+avait tout au plus qu'_identite de propriete_[339].
+
+[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.]
+
+II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de
+l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie,
+et, l'auteur lui-meme semble l'avoir repudiee, on la remplacant dans son
+second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle
+il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptee. Toutefois
+n'exagerons rien; cette comparaison ne differe de la precedente,
+qu'ainsi que le particulier du general, On sait quelle liaison unit la
+doctrine du genre et de l'espece, et cette maxime d'Aristote que tout se
+compose de matiere et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction
+et la consubstantialite du Pere et du Fils a la relation du genre et
+de l'espece, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer a la
+relation dans laquelle une matiere doit a l'intervention de la forme, de
+devenir un certain _materie_. On pourra dire, par exemple: l'airain est
+la matiere du materie appele sceau d'airain; le sceau d'airain est de
+l'airain. Il est le meme que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la
+meme substance materielle, ou, comme nous dirions, la meme matiere.
+Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain?
+Si donc vous m'objectez en theologie que le Fils ne peut etre de meme
+substance que le Pere, et par la identique au Pere, sans que l'inverse
+soit vraie, sans que le Pere soit le Fils, je repondrai que, si cette
+objection est generale, absolue, elle porte a faux: un etre peut etre
+consubstantiel a l'etre dont il est forme, engendre, constitue, sans
+que celui-ci soit celui-la; c'est ce qui a lieu entre la matiere et le
+materie, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire.
+Voila quelle est la portee assez restreinte de ces similitudes. Il en
+resulte que les fins de non-recevoir absolues doivent etre ecartees, et
+qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes,
+attaquer la Trinite en elle-meme si on l'ose, en cessant d'invoquer les
+regles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est
+a ce point qu'Abelard se proposait de reduire ses adversaires.
+
+Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse
+facilement engendrer des idees fausses, et, suivie jusqu'au bout,
+entrainer a de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard
+a signale quelques-unes de ces mauvaises consequences, et Abelard ne
+les a pas toutes evitees. On lui devait epargner tout requisitoire
+injurieux; mais on etait en droit de lui dire: Votre comparaison jette
+trop peu de lumiere sur la generation du Fils par le Pere pour que vous
+puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter
+par l'esprit comme une assimilation complete. Si, en effet, vous vous
+appesantissez, sur les details d'une analogie superficielle, il peut
+arriver qu'apres avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans
+que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Pere sans que le
+Pere soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'a pretendre que comme
+le Pere est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse
+est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en
+substituant encore les termes, que le Pere n'est pas la sagesse, ce qui
+revient a dire que la sagesse manque au Pere. Cette induction serait
+fausse, et pourrait etre aisement renversee a l'aide d'une distinction;
+mais elle se presenterait naturellement, et c'est a l'aide de ces
+consequences qui sont dans les mots plus que dans la pensee, que saint
+Bernard a pu motiver ou colorer ses anathemes.
+
+Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une
+superiorite d'un terme sur l'autre, est inapplicable a la Trinite, comme
+contraire a l'egalite des personnes. Abelard avait dit: "Chaque personne
+est sans principe, parce que chacune est eternelle et le principe de
+toutes les autres choses. L'une ne peut etre sans l'autre, mais aucune
+n'est anterieure ou superieure sous aucun rapport a l'autre. Cause,
+principe, matiere, rien "de tout cela ne peut etre dit proprement de la
+relation d'une personne a une autre[340]."
+
+[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1320-1324.]
+
+Saint Bernard dit que le Pere est sagesse et le Fils puissance. Abelard
+avait dit: "Chacune des personnes, etant de meme substance, est de meme
+puissance; le Pere autant que le Saint-Esprit. La Trinite entiere est
+sagesse, le Pere autant que le Fils. La Trinite entiere est charite.
+Dieu ne peut jamais etre sans sagesse[341]."
+
+[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.]
+
+Saint Bernard dit que les noms qui sont donnes aux personnes, leur sont
+donnes, non par rapport a elles-memes, mais a chacune par rapport a
+l'autre ou aux deux autres. Abelard avait dit: "Dieu le Pere, Dieu
+le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas
+substantiellement, mais relativement, chacun des predicats relatifs
+designant en disjonction le Pere, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en
+construction (c'est-a-dire tous reunis en Dieu), ils n'aient plus
+d'objet auquel ils soient relatifs[342]."
+
+[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.]
+
+Saint Bernard dit que suivant Abelard la puissance entiere a ete
+accordee au Pere, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance.
+Abelard avait dit: "Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins
+tout-puissants que le Pere.... La puissance des trois personnes est la
+meme[343]."
+
+[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.]
+
+Saint Bernard dit que la foi catholique a leve toutes les difficultes
+par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grace a
+ce qu'on pourrait appeler la difference adjective et la difference
+substantive, concilie l'unite de la substance et la diversite des
+personnes. Abelard avait dit: "Le Pere n'est pas autre chose (_aliud_)
+que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en
+nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas
+_celui qui_ est celui-la, mais il est _ce qu'_est celui-la.... On ne
+peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu,
+soit autre chose qu'une autre, leur unique substance etant absolument
+singuliere, et ne comportant aucune diversite de formes, ou de
+parties[344]."
+
+[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et
+1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le
+masculin est consacree en theologie; elle est dans Gregoire de Nazianze
+(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II,
+et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append.
+du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: "Et ipsum ipsa
+quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non
+ipsa ipse quae ipsa." (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme
+(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre
+Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).]
+
+Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et
+qui nous semblerait, a nous, la plus grave; et la voici. Comme etant une
+certaine puissance, une espece, un _materie_, le Fils a la propriete
+d'_etre par un autre, esse ab alio_, tandis que le Pere n'est que par
+lui-meme. Etre par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_,
+est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et
+definie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en
+sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un
+sens determine[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut
+essentiel, eminent, de la Divinite. L'Etre necessaire est necessairement
+par lui-meme; et a parler rigoureusement, refuser a une personne divine
+la propriete d'etre par soi-meme, ce serait lui denier la Divinite; il
+y aurait atheisme. Les Peres l'ont senti, lorsqu'ils hesitent et se
+contredisent, plutot que d'attribuer sans restriction le titre de
+principe au Pere a l'exclusion du Fils. Saint Augustin, enoncant cette
+proposition: "Le Pere est le principe de toute la Divinite," proposition
+repetee par Abelard et presque aussitot par lui restreinte, risque de se
+trouver en contradiction avec le verset sacre: "Dans le principe etait
+le Verbe" (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpetuel
+dans les theologiens, et le notre a bien fait d'ecarter, autant que
+possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause,
+source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions a des
+mysteres[346]. Je crains bien les memes dangers pour cette distinction
+entre _etre_ et _n'etre pas par soi-meme_, et j'aimerais mieux les
+termes mystiques de l'Evangile que ces abstractions qui soulevent des
+nuages au lieu d'apporter la lumiere. Saint Bernard ne s'en preoccupe
+guere; la distinction ne l'arrete que parce qu'Abelard en conclut que
+Dieu le Pere, qui a l'existence par lui-meme, doit avoir la puissance a
+pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme
+il a l'existence meme. Mais tout cela est secondaire, a mes yeux, aupres
+de cette assertion que le Pere a seul la propriete d'etre par lui-meme.
+Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriete d'etre
+Dieu. Ni Abelard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers
+qui aient parle ainsi; et il faut convenir que des que vous accordez la
+paternite, la generation, la procession, vous reconnaissez implicitement
+qu'il est possible d'etre Dieu et ne pas etre rigoureusement par
+soi-meme[347]. Mais la difference de l'implicite a l'explicite n'est pas
+frivole, quand il s'agit des mysteres: c'est souvent la difference de
+l'inexplicable a l'absurde, de l'enigme au non-sens. Je puis confesser
+que Dieu est pere ou fils, pourvu que j'ajoute aussitot que je ne sais
+pas comment il est pere ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute,
+un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison
+fremisse, affirmer que l'existence par soi-meme ne soit pas une
+condition absolue de la Divinite.--Laissons cela[348].
+
+[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin
+met une difference entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. "Quod enim de
+ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc." Ce qui est _ex ipso_
+est cree par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette
+distinction n'eclaircit ni ne justifie l'application a la Divinite de
+l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_.,
+c. XXVIX).]
+
+[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.]
+
+[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on
+traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exelthon], qui au lieu ou ils sont
+places, semblent vouloir dire seulement: "Je suis venu de la part de
+Dieu" (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: "Le Fils ne
+peut rien faire par lui-meme" (_Id_., v. 19). C'est de la qu'on induit
+en general qu'il peut y avoir procession au sein de l'etre divin,
+c'est-a-dire une difference d'origine entre les personnes (S. Thom.,
+_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Pere est le
+principe de toute la Divinite (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu
+dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito
+genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui
+veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant
+d'un principe, tandis que le Pere est un principe sans principe.
+"Principium a principio, quod est filius; principium non de principio,
+quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a
+nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio....
+Divinae essentiae de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto
+est ab alio, scilicet a Patre" (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).
+L'erreur a laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en
+theologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p.
+10).]
+
+[Note 348: Je crois que, pour attenuer un peu cette difficulte, il est
+plus sage de substituer a cette expression _esse ab alio_, cette autre
+expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint
+Thomas et qui distingue les personnes de la Trinite en celles qui
+procedent et celles de qui les autres procedent (_Summ_., I, qu. xxvii,
+art. 1). On a meme voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et
+attribuer au Pere l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint
+Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor.,
+viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction
+n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom.
+xi. 36. C'est un caractere ou propre, Generalement reconnu au Pere, que
+de n'avoir ni auteur ni principe, d'etre [Grec: autogenes, anaitios,
+ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'etre par soi-meme ou de
+n'etre pas par un autre que par soi. "Proprium est Patris," dit Alcuin,
+"quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se." (_Qu. De
+Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est "ex Patre,
+ab alio," et notamment dans saint Augustin, "de Patre est Filius, non
+est de se" (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint
+Ambroise: "Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia....
+et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se" (_De Dign. Cond. hum_.,
+c. ii). D'ou il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. "Pater
+a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a
+Patre" (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant
+que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialite y
+perirait. P. Lombard et saint Thomas ont bien etabli ce point, malgre
+les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont
+ete plus loin; Calvin, Beze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils
+a l'essence et la divinite par lui-meme. "Si a se Deus non est," dit
+un docteur, "quomodo Deus erit?" Cependant La doctrine catholique est
+formelle. "Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Pere,
+meme l'etre, [Grec: kai auto to einai]" (J. Damasc., _De Fid_., I, x).
+On explique cette doctrine en developpant ces mots de saint Jean: "Comme
+le Pere a la vie en lui-meme, il a donne au Fils d'avoir la vie en
+lui-meme" (v. 26). La generation parfaite et divine a cette vertu de
+faire que le Fils soit tout ce qu'est le Pere, excepte d'etre le Pere
+(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI,
+c. x, xi et xii).]
+
+Le point qui parait le plus toucher saint Bernard, est l'attribution
+speciale de la bonte au Saint-Esprit. Qui n'en apercoit la raison?
+L'Evangile contient ces paroles mysterieuses et terribles: "Tout peche
+et tout blaspheme sera remis aux hommes; mais le blaspheme de l'Esprit
+ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parle contre le Fils de
+l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parle contre le Saint-Esprit, il
+ne lui sera remis ni dans ce siecle ni dans le siecle a venir" (Math,
+xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est credule
+et tremble pieusement des qu'il croit entrevoir l'impiete. Abelard a
+dit que le Saint-Esprit etait eminemment l'amour ou la charite divine:
+soudain le voila convaincu d'avoir depouille le Saint-Esprit de
+puissance et de sagesse; il a commis le peche irremissible, il a
+prononce le blaspheme inexpiable. Quant a nous, nous ne rappellerons pas
+que, fondee ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est
+pour ainsi dire traditionnelle dans l'Eglise[349]. Nous ferons seulement
+une citation: "Si nous voulons rechercher plus expressement ce que
+signifie la personne en Dieu, elle equivaut a dire que Dieu est ou le
+Pere, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la
+sagesse divine engendree (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le
+_processus_ de la bonte divine[350]."
+
+[Note 349: Voyez entre mille autorites saint Aug., _De Trin_., VI, v,
+XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_
+dit que le Pere est l'esprit supreme (_summum spiritus_); le Fils,
+l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la verite
+de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit
+supreme (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).]
+
+[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.]
+
+Une seule question aurait du etre posee, et Abelard eut ete embarrasse
+d'y repondre. Si la Trinite est toute-puissante, sage, bonne, a quel
+titre et comment la puissance appartient-elle au Pere, la sagesse au
+Fils, la bonte au Saint-Esprit, ou plutot comment et dans quelle mesure
+ces attributs sont-ils separes ou distingues des autres attributs
+divins, tous egalement et semblablement communs a la substance divine et
+par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingues de maniere
+a devenir eminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,
+quelle difference assignez-vous entre la maniere dont appartiennent
+les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent
+les attributs speciaux ou personnels, les premiers appartenant a la
+substance et etant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun
+a une des personnes et etant communs a la substance? Certainement, il y
+a la une difficulte, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble
+est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction
+inexprimable.
+
+VI.
+
+Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la theorie platonicienne
+de l'ame du monde assimilee a la foi dans le Saint-Esprit; negligeons
+cette phrase vive et dedaigneuse: "Lorsque Abelard se met en sueur pour
+voir comment il fera Platon chretien, il se prouve payen." Venons a
+cette censure generale:
+
+ "Il n'est pas etonnant qu'un homme qui ne s'inquiete pas de ce qu'il
+ dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
+ avec si peu de respect les tresors caches de la piete, puisque
+ sur le fond de la piete meme il ne pense ni en homme pieux, ni en
+ fidele. Enfin, des l'entree de sa _Theologie_, ou plutot de sa
+ _Stultilogie_, il definit la foi une _estimation_, comme s'il etait
+ loisible a chacun de penser et de dire en matiere de foi ce qu'il
+ lui plait, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus
+ a des opinions vagues et variables, au lieu d'etre appuyes sur
+ la verite certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre
+ esperance, n'est pas vaine? C'etaient donc des sots que nos martyrs,
+ soutenant de si rudes epreuves pour des choses incertaines, et ne
+ balancant pas, pour une recompense douteuse, a courir au-devant d'un
+ long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensee que
+ dans notre foi et notre esperance il y ait rien, comme il l'imagine,
+ qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas
+ fonde sur la verite certaine et solide, divinement prouve par les
+ oracles et les miracles, etabli et consacre par l'enfantement de
+ la vierge, par le sang de la redemption, par la gloire de la
+ resurrection. Ces _temoignages sont devenus trop dignes de foi_
+ (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-meme enfin rend
+ temoignage a notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc
+ peut-on oser appeler la foi une _estimation_, a moins de n'avoir pas
+ encore recu ce meme esprit, ou bien d'ignorer l'Evangile, ou de
+ le regarder comme une fable? _Je sais a quoi j'ai cru et je suis
+ certain_, s'ecrie l'apotre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles
+ tout bas: "La foi est une estimation." Dans ton verbiage, tu fais
+ ambigu ce qui est d'une certitude sans egale; mais Augustin parle
+ autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur ou elle reside
+ et pour celui qui la possede comme une conjecture ou une opinion,
+ elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc,
+ bien loin de nous de reduire ainsi la foi chretienne. C'est pour les
+ Academiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de
+ douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans
+ la sentence du maitre des nations, et je sais que je ne serai point
+ confondu. Elle me plait, je l'avoue, sa definition de la foi,
+ quoique cet homme dirige contre elle une accusation detournee: "_La
+ foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut esperer,
+ l'argument des choses non apparentes_ (Heb., xi, 1). La substance
+ des choses qu'il faut esperer, non la fantaisie de conjectures
+ enormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans
+ la foi de penser ou de disputer a ton gre, ni de vaguer ca et la
+ dans le vide des opinions, dans les detours de l'erreur. Par le mot
+ de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance
+ impose; tu es enferme dans des bornes certaines, tu es emprisonne
+ dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation,
+ mais une certitude[351]."
+
+[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.]
+
+Il semble ici que saint Bernard ait rencontre juste, et une grande
+autorite lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voila bien, ce semble,
+le point de la discussion entre le philosophe et le fidele. Dans cette
+diversite de definition de la foi eclate la difference entre celui qui
+veut par la raison arriver a croire, et celui qui commence par croire et
+qui raisonne apres. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique
+est hasardee. On se rappelle le debut de l'Introduction. A cote de la
+foi, l'auteur place l'esperance, et afin d'expliquer pourquoi il confond
+l'esperance dans la foi, il generalise la foi qui, comme l'esperance,
+est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne
+voit pas. Cette definition de la foi est donc generale, et non speciale,
+c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chretienne; c'est
+un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi a l'opinion ou
+estimation. Mais des qu'il s'agit de la foi, "en tant qu'elle interesse
+l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage," Abelard revient
+a la definition de saint Paul. "Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui
+vient avant le reste (la charite et les sacrements), comme etant le
+fondement de tous les biens. Que peut-on en effet esperer et que peut-on
+aimer de ce qu'on espere, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on
+peut croire sans l'esperance et sans l'amour? De la foi, en effet, nait
+l'esperance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance
+de l'obtenir par la misericorde de Dieu. D'ou l'apotre: "_La foi est la
+substance des choses qu'il faut esperer et l'argument des choses qui
+n'apparaissent pas_." La substance des choses qu'il faut esperer_,
+c'est-a-dire le fondement et l'origine des esperances auxquelles nous
+sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
+esperer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela
+veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet
+personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des
+choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a ete remarque, ne se dit
+avec entiere propriete que de ce qui n'apparait pas."
+
+[Note 352: "Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel
+suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum
+in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson.
+_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).]
+
+Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la
+foi qui n'importent pas au salut. Quel peril courons-nous a croire que
+Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? "A celui qui vous parle
+de la foi pour votre edification, il suffit de traiter et d'enseigner
+les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce
+sont celles qui appartiennent a la foi catholique. La foi catholique,
+c'est-a-dire universelle, est celle qui est tellement necessaire a tous,
+que quiconque en est denue ne peut etre sauve[353]."
+
+[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p.
+188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.]
+
+Y a-t-il en tout cela pretexte a l'indignation de saint Bernard[354]?
+Nous croyons parfaitement innocente la definition qu'il incrimine, et
+cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours a faire de la
+foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne
+saurait proscrire la foi formee par le travail de l'intelligence, elle
+peut etre aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par
+suite tous les dons celestes promis a la foi. Lorsqu'on enseigne
+la religion, il est meme impossible de ne point admettre certains
+antecedents logiques qui servent de base a la foi, et de ne point
+convenir que celle-ci suppose la croyance a certaines verites
+prealables, ce qui donne a la foi les apparences d'une deduction. Mais
+souvent en fait la foi precede tout raisonnement dont on ait conscience
+ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, meme une
+vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se
+rencontrer dans l'ame et d'y dominer, sans commencement et sans motifs
+connus, en vertu d'une adhesion implicite et involontaire. La foi ainsi
+concue est en general plus estimee par la religion, elle lui parait
+mieux assuree; n'etant pas la creation laborieuse de la raison, elle
+semble inspiree, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en
+elle-meme plus de merite, le merite qui ne vient pas de nous etant le
+seul veritable, et les plus recents apologistes du christianisme se
+sont attaches a etablir que les verites, regardees jusqu'ici comme un
+preliminaire que la raison demontre pour que la foi prenne naissance,
+sont elles-memes connues par la foi avant de l'etre par la raison.
+C'est cette foi d'obeissance qui a ete louee dans Abraham. A toutes les
+epoques, cette foi a ete distinguee de la foi acquise et raisonnee, et
+preferee a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient a une piete
+vive l'esprit d'autorite. Cependant l'obeissance raisonnable de saint
+Paul reste permise, et c'est celle qu'Abelard enseigne, car c'est la
+seule qui puisse etre enseignee.
+
+[Note 354: Lui-meme avait dit: "Deus... tribus voluti viis est
+vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam
+et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei
+cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia" (_De Consider._, V, 3.
+Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE.
+
+Considerons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus
+general encore la doctrine d'Abelard sur la Trinite. La sentence de
+l'orthodoxie contemporaine se trouve developpee dans la lettre de saint
+Bernard. Essayons de juger ce jugement.
+
+Il a ete reproduit, mais avec plus de moderation dans les termes, par
+des ecrivains modernes. Ainsi D. Clement regarde, non comme faux, mais
+comme dangereux ce principe que la foi doit etre dirigee par la lumiere
+naturelle, principe qui conduit a cette autre proposition: "On ne croit
+point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est
+ainsi, on admet[355]." "Voila," dit le critique, "un principe qui doit
+mener loin." Il trouve _naturelles_ les consequences que saint Bernard
+infere de la definition de la foi donnee par Abelard. "Cependant loin de
+les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois
+combattues, meme avec succes; mais ce qu'il ne pouvait desavouer en
+aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle methode, c'est que la foi
+n'est pas absolument au-dessus de la raison." Enfin les explications et
+les comparaisons qu'il donne touchant la Trinite laissent percer tantot
+le sabellianisme, tantot l'arianisme. "Nous aimons a nous persuader, et
+ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de
+l'une et de l'autre de ces erreurs." Mais il n'en a pas moins _brouille
+reellement toutes les notions theologiques sur la Trinite_.
+
+[Note 355: Art. _Abelard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p.
+138.--_Introd_., t. II, p. 1060.]
+
+On le voit, le reproche d'heresie n'est plus profere, il est meme
+formellement ecarte[356]; plus de ces mots d'_impiete_, de _blaspheme_,
+de _paganisme_, et de la cette consequence qu'on n'etait en droit a
+Sens, comme a Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de
+condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cesse de
+protester de sa soumission a l'Eglise et au saint-siege.
+
+[Note 356: C'est maintenant une chose generalement accordee. J'en ai
+cite plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de
+rappeler tous les ouvrages ou les opinions theologiques d'Abelard sont
+appreciees (Voy. t. I, p. xxii).]
+
+A ces critiques ainsi reduites, M. Cousin, fortifiant de son autorite
+celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui penetre plus
+avant. Il pense qu'Abelard, en introduisant le rationalisme dans la
+theologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout
+quand il s'agit de la question de la Trinite. Quelques reflexions seront
+ici necessaires.
+
+On l'a deja vu, il y a deux manieres de traiter la theologie,
+c'est-a-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que
+les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la premiere
+court le risque d'incliner a l'heterodoxie, a l'heresie, et de
+passer insensiblement du rationalisme theologique au rationalisme
+philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou
+penche vers une abnegation de tout raisonnement, vers une _misologie_,
+comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui
+peut transformer l'humilite d'esprit en credulite superstitieuse. Ce
+n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que
+le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse
+absolument aucun role a la raison. Le rationalisme peut etre orthodoxe,
+honorer du moins et prescrire la foi; meme dans le rationalisme purement
+philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut
+s'appeler la foi, c'est-a-dire pour un assentiment non raisonne a des
+verites indemontrees et indemontrables, pour une croyance implicite et
+necessaire a des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune
+philosophie n'est sans mysteres ou sans faits inexplicables, insensibles
+et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus
+vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire a la foi par
+la raison ceux a qui la foi manque, ou plus souvent, la ou il rencontre
+la foi, de l'eclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison.
+Qu'est-ce donc en general que le rationalisme chretien? Une conciliation
+de la foi et de la raison, un eclectisme.
+
+De meme, dans la doctrine de ceux qui ramenent tout a la foi, prenant a
+la lettre et dans un sens absolu les anathemes contre la philosophie, on
+ne peut soutenir que la raison n'ait rien a faire. Soit qu'on cherche
+a exciter la foi uniquement par des recits ou des menaces, comme de
+certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, a
+ce besoin d'amour et de priere qui, dit-on, est deja la grace, et qui,
+fidelement ecoute, doit attirer la grace definitive de la foi, soit
+surtout qu'on invoque le principe de l'autorite contre l'anarchie
+des opinions individuelles et les ecarts du libre examen, on recourt
+implicitement a la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans
+le choix mystique de l'ame preferant la vision a la conception et
+l'enthousiasme a la certitude. "C'est, dit avec profondeur saint Clement
+d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie
+meme pour decider qu'il ne faut pas de philosophie[357]."
+
+[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.]
+
+Mais malgre ce qu'il y a de commun entre les deux methodes theologiques,
+et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence a laquelle toutes deux
+s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce
+qu'il y a de commun a toute religion comme a toute philosophie, c'est
+l'humanite; il faut reconnaitre que les deux methodes different par
+leurs caracteres et par leur tendance.
+
+La premiere, quoiqu'elle soit celle de presque tous les heretiques, et
+necessairement celle de tous les philosophes, et des plus incredules,
+n'a jamais en elle-meme ete formellement condamnee par l'Eglise, qui ne
+pouvait repudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres.
+Les deux methodes, employees concurremment dans tous les ages du
+christianisme, ont l'une sur l'autre prevalu tour a tour, suivant les
+temps et les questions. Dans le berceau meme de la foi, on les trouve
+alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de
+ne pas reconnaitre dans saint Jean un caractere philosophique qui manque
+a saint Luc; et malgre ses invectives contre les philosophes, saint Paul
+porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit
+libre et raisonneur qui paraissent etrangers au genie positif et
+formaliste de saint Pierre. "Il _discutait dialectiquement_, dit
+l'Ecriture, les choses du royaume de Dieu[358]."
+
+[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai
+peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.]
+
+Depuis les apotres jusqu'aux Peres, depuis les Peres jusqu'aux docteurs
+de nos facultes de theologie, les deux methodes se sont perpetuees dans
+l'Eglise; et pour avoir choisi entre elles, Abelard n'est point sorti du
+saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover
+sur aucun point du Symbole. Sa pretention parait s'etre elevee jusque-la
+seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme
+un peu nouvelle, la croyance chretienne touchant la nature de Dieu,
+et soit par un choix dans les doctrines recues, soit par quelques
+explications neuves, construire une deduction methodique du dogme de la
+Trinite et appuyer d'arguments plus modernes l'adhesion qui lui est
+due. Voici dans sa juste mesure la formule generale de ce rationalisme
+dogmatique: "Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des
+_notions adequates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit explique....
+Nous convenons que les mysteres recoivent une explication, mais
+cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque
+intelligence analogique_ d'un mystere, tel que la Trinite et que
+l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des
+paroles entierement destituees de sens: mais il n'est point necessaire
+que l'explication aille aussi loin qu'il serait a souhaiter,
+c'est-a-dire qu'elle aille jusqu'a la comprehension et au comment[359]."
+
+[Note 359: _Theodicee_ disc. prel. sec. 54.]
+
+Mais l'execution a-t-elle parfaitement repondu a l'intention? J'ai
+ailleurs decrit comme je me le represente, l'etat religieux de l'ame
+d'Abelard. Le jugement de l'esprit d'un siecle par l'esprit d'un
+autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisee. Notre epoque a trop
+d'impartialite pour manquer de sagacite. Mais quand il faut appliquer ce
+jugement general a un individu, penetrer au fond d'une ame a travers les
+ages, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit
+du temps auquel elle n'echappait pas, et cet esprit de tous les temps
+auquel participent tous les philosophes; comment s'y melaient, sans
+y disparaitre, les habitudes religieuses, les habitudes logiques,
+l'erudition sacree, l'erudition profane, le caractere ecclesiastique, le
+talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant
+involontaire pour la controverse, le gout de la subtilite, le desir de
+l'originalite, l'amour de la gloire enfin; alors la tache devient bien
+difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'etre que
+des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inseparables
+peut-etre de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps a
+autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis,
+abbe de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Eglise, nous
+dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa theologie. C'est
+l'oeuvre d'un fidele; mais elle contient plus d'un germe d'infidelite.
+Le rationalisme n'a point fait impunement irruption dans le dogme,
+et l'on reconnait soit dans l'esprit general, soit dans les opinions
+particulieres, plusieurs de ces idees precoces d'ou l'esprit des siecles
+a fait sortir quelques-unes des verites et des erreurs les plus grandes
+de la philosophie moderne.
+
+La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail
+de rassembler tant de citations et d'autorites contradictoires, ait
+exerce une passagere influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu
+jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il
+n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces
+archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_
+des contradictions apparentes, et ce travail a contribue surtout a
+developper cette subtilite qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a
+pu risquer des opinions qui ont ebranle certaines croyances, enfante de
+certains doutes; jamais il ne s'est donne pour sceptique. Seulement,
+on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorites,
+ordinairement les memes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y
+reprend celles qui sont favorables a sa these, et parfois aussi celles
+qui sont contraires; il les commente, les developpe, et s'efforce
+d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de
+conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il
+pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une
+contradiction entre certaines idees qui sont dans l'esprit ou dans les
+livres, et qu'il faut ramener a l'unite, soit en montrant qu'elles
+concordent en derniere analyse, soit en faisant evanouir celles qui ne
+concordent pas? L'ouvrage d'Abelard nous represente la forme que, dans
+un temps de citations et d'autorites, la position de toutes questions
+devait prendre naturellement.
+
+Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner a sa maniere
+d'enseigner la theologie, un caractere expressement dialectique, et lui
+oter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant
+l'objection, et inculquer la verite par ordre. Abelard ne preche pas,
+il discute. La polemique avait ete l'exercice de toute sa vie; il avait
+pris pour maxime ces mots qu'il attribue a saint Augustin: _Quarite
+disputando_[360].
+
+[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abelard
+dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du
+traite (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).]
+
+Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considerer le pour
+et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre etaient vrais ou
+soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorites, il a
+puise le gout et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien
+s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la
+cause de la philosophie et lui faire son proces avec une egale vivacite;
+marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinite,
+et par un retour un peu brusque, retablir sans restriction l'unite
+de l'essence et la communaute des attributs; braver en un mot les
+contradictions et les resoudre ou les affirmer tour a tour.
+
+C'est la, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me
+parait avoir attache quelques dangereuses consequences a sa methode
+theologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de
+nominalisme, mais d'autres passages s'en ecartent. Et en effet, le
+principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec
+M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc
+que de ce principe on conclue (la distinction etant bien fugitive,
+si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois
+personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois
+des realites, des unites, et que l'identite de substance qu'on leur
+impose est une chimere. Telle parait avoir ete l'erreur de Roscelin:
+il a sacrifie la realite de l'unite de Dieu a la realite de l'unite
+de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le
+permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le tritheisme ou
+l'heresie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire
+dont Abelard est maintenant accuse; il aurait, dit-on, ramene les
+distinctions reelles a des points de vue divers du meme etre, a des
+conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des
+personnes purement nominale pour sauver l'unite reelle de la substance
+divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au
+nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de
+Roscelin; les individus seuls sont reels, donc les personnes ne sont
+rien, ou seules elles sont reelles; voila qui est simple et logique.
+Mais Abelard n'a pas dit cela, on lui prete d'avoir dit le contraire.
+Pour dire le contraire, il faudrait, a la verite, qu'il eut dementi le
+principe meme du nominalisme, en disant: "Il n'y a de reel que ce qui
+n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne
+sont rien. La Divinite, qui n'est exclusivement aucune personne, la
+Divinite seule est reelle." Mais alors il n'eut ete rien moins que
+nominaliste, loin de la, il fut tombe dans le realisme extreme, dans
+celui qui, refusant la pleine existence a l'individu, annulerait les
+personnes de la Trinite, parce qu'elles ne seraient que des individus.
+
+[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._,
+ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c.
+xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ.
+select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.]
+
+Abelard, dans sa doctrine de la Trinite, ne me parait avoir ete
+precisement ni realiste, ni nominaliste; il s'est efforce de donner aux
+choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte
+des consequences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eut
+dit expressement que Dieu est un genre, sierait-il aux realistes, qui
+soutiennent que le genre est reel, d'en conclure qu'il a nie la realite
+de la Divinite? De meme, s'il n'a vu dans les personnes que des
+proprietes, ceux qui defendent contre Roscelin l'existence reelle
+des qualites specifiques seraient mal venus a l'accuser de ruiner
+l'existence reelle des personnes.
+
+Un ecrivain judicieux a remarque avec raison que l'orthodoxie
+trinitairienne n'est pas necessairement engagee dans la controverse
+sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas reels,
+qu'importe a l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni
+aucune des personnes n'est donnee comme etant au nombre des universaux,
+et la negation des idees generales ne touche en rien l'etre qui ne peut
+etre ramene a une simple abstraction. Le principe seul de la realite
+exclusive des individus pouvait bien, par une application tout a fait
+independante de la fameuse controverse, conduire a trop individualiser
+les personnes de la Trinite, et il parait que c'est ainsi que Roscelin a
+compromis le nominalisme dans l'heresie et s'est fait blasphemateur, au
+jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur
+ait ete, comme on l'a dit, de reduire la distinction des personnes a
+des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du tritheisme pouvait etre
+facilement ecartee par la consideration de _la singularite_ de la nature
+divine, et par cette pensee que le mystere consistait precisement dans
+l'union de quelques-uns des caracteres de l'individualite dans chaque
+personne avec la communaute et l'identite d'essence. Apres tout, les
+realistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des
+genres ou des especes, et par consequent les nominalistes n'avaient sur
+ce point rien a leur dire. Aussi, lorsque Abelard marque avec un peu
+d'exageration la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idee de
+propriete, et non de la theorie des genres et des especes. Il est vrai
+que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait du plutot
+etre dirige contre lui, c'est-a-dire qu'il attenuait la distinction des
+personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont
+juge[363]; mais cette accusation plus specieuse ne nous semble pas plus
+exacte. Repetons d'abord que l'intention est irreprochable; puis, quant
+a la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre a convertir les
+personnes divines en abstractions. C'est le peril commun de toute
+metaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de
+chose; seulement le lecteur est en general nominaliste, et quand on veut
+lui faire separer a un certain degre la substance et la personne, il
+penche a n'accorder a la personne qu'une existence nominale, et dans sa
+pensee, la doctrine d'Abelard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y
+faire? Est-ce Abelard qui a separe la substance de la personne? C'est
+l'expression orthodoxe du dogme de la Trinite; quiconque pretendra
+discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de
+paraitre nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du
+raisonnement a conclure contre la realite de l'un ou de l'autre des
+elements constitutifs du dogme, c'est-a-dire contre l'unite divine ou
+contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel
+mystere a une conception rationnelle, la raison involontairement impose
+a la nature divine les conditions ordinaires de l'etre, ces conditions
+qu'elle est habituee a tenir pour necessaires, et soudain la foi dans
+la Trinite s'altere et perit. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi?
+C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas;
+mais je dis que c'est la consequence inevitable de l'application
+methodique du rationalisme a la Trinite. Encore une fois, ce n'est pas
+le nominalisme qui fait le danger de la theologie d'Abelard, c'est la
+dialectique.
+
+[Note 362: M. Bouchitte, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mem.
+de l'Academie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants
+etrangers, p. 463.]
+
+[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict.
+crit._, urt. Abel.--Neander, _S. Bernard et son siecle_, I. III, p.
+240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.]
+
+Dans le dogme theologique, en effet (je ne dis pas le dogme chretien),
+il se presente une difficulte capitale. L'essence etant une, et les
+personnes etant plusieurs, en quoi celles-ci different-elles? La
+meilleure maniere peut-etre de resoudre cette question, c'est de ne la
+point poser, et de se dire que les trois personnes different par leurs
+noms, et que l'Ecriture enonce, de chacune sous son nom, certaines
+choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses
+et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosite de l'esprit humain,
+celle meme de l'Eglise veulent aller plus loin, et la question se pose.
+Les personnes sont plusieurs, donc elles different; mais elles ne
+different point par l'essence; elles different donc parles qualites.
+Or, ce qui serait les qualites, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle
+attributs, et ces attributs appartiennent a l'essence divine ou la
+constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de
+l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des
+attributs propres aux personnes, ou les proprietes. Quelles sont les
+proprietes des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant.
+Le plus sur serait encore de prendre le nom de chaque personne pour
+l'expression de sa propriete, et de dire simplement que la propriete du
+Pere est la paternite, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du
+Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Peres ont pretendu en dire
+davantage.
+
+[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--"Pater paternitate
+est Pater." (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--"Proprium
+Patris est quod semper Pater est." (Hil., _De Trin._, XII.) "Nihil habet
+Filius nisi natum, nativitate autem est Filius." (_Id., ib.,_ IV.--Cf.
+P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).]
+
+En jugeant Abelard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on
+ne considere que ses opinions, sans en connaitre les antecedents donnes
+par l'histoire de la theologie, on risque de lui preter une originalite
+ou une temerite qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commence a mettre
+le dogme de la Trinite aux prises en quelque sorte avec les distinctions
+logiques, enseignees au livre des Categories. Ces distinctions
+etaient trop familieres a la plupart des Peres, elles avaient trop
+universellement passe dans la langue du raisonnement, pour qu'ils
+fussent dispenses de rechercher dans quelle mesure elles etaient
+compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il
+les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle
+sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un
+sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en
+general? En d'autres termes, la distinction de la matiere et de la
+forme, de l'essence et de la qualite, de la substance et de l'accident,
+du sujet et du mode, du genre et de l'espece, du concret et de
+l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable a
+la Divinite? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la
+theodicee. On pressent que ces problemes qui semblent ne concerner que
+des formules techniques, touchent a la nature meme de Dieu, et par
+consequent a son action sur le monde. Toute religion est la. Sans
+penetrer au sein des questions, bornons-nous a dire que toutes ces
+distinctions, dans leur application etroite a la Trinite, peuvent
+changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache energiquement aux
+termes de l'orthodoxie.
+
+Le point fondamental, c'est de maintenir l'unite de Dieu, c'est-a-dire
+l'unite de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois
+personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelee verbe ou
+sagesse, une autre amour ou charite, il n'est que trop tentant pour
+l'esprit de faire de Dieu le Pere une essence ou un concret, et des deux
+autres personnes des qualites ou des abstraits. De cette facon, l'unite
+substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicite; il
+en est de meme, si l'on emploie les termes de substance et d'accident
+ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous a la definition
+consacree de la personne en general ou de l'individu substantiel, et
+la difficulte se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des
+substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est
+plus qu'une generalite, une qualite commune, un abstrait. L'heresie
+n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unite de Dieu, la gloire
+de l'Ancien Testament, est comme abroge par le nouveau. Cette heresie
+touche au blaspheme.
+
+La consequence evidente, c'est qu'il faut se defier en theologie des
+definitions scientifiques de la substance et de la personne, et les
+approprier avec reserve a l'objet unique et incomparable dont la
+theologie entreprend la mysterieuse etude. Aussi est-il en general de
+tradition parmi les ecrivains sacres que si la dialectique est utile
+a l'explication du dogme et necessaire pour le defendre, elle n'est
+integralement et rigoureusement vraie que des choses creees, et que Dieu
+est en dehors des categories.
+
+Abelard se montre fidele, ce me semble, a cette tradition. Une esquisse
+generale de la doctrine des Peres sur la Trinite, est necessaire pour
+bien juger de la sienne.
+
+Dieu est l'unite parfaite. Toutes les definitions de l'unite, celle de
+Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce
+qu'elles ont de vrai. Etre, dit saint Augustin, c'est etre un[365].
+L'etre par excellence est donc l'unite supreme; c'est-a-dire qu'il
+est sans nombre, sans succession, sans quantite. Comme il est l'unite
+reelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point
+applicable. D'ou resulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou
+l'essence est une.
+
+[Note 365: "Nihil est esse quam unum esse." _De Mor. Manich._, c.
+VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p.
+418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._,
+I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII,
+Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.]
+
+[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.]
+
+Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature
+des hypostases, ou dans sa substance des proprietes. Cette distinction
+divise-t-elle l'unite? non, l'unite subsiste, la Divinite demeure
+indivise dans les divises[367]. Elle est commune aux trois personnes,
+identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de
+la Divinite, dit saint Gregoire de Nazianze, que d'avoir a la fois la
+division et l'unite. "Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint
+Augustin, c'est la l'ineffable[368]." Comment est-ce possible? telle est
+la question que se posent distinctement les Peres[369].
+
+[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois e theotes]. Damasc., _De
+Fid._, I, x.]
+
+[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De
+Consid._, V. vii.]
+
+[Note 369: Notamment les deux Gregoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib.
+ad Ablab.]
+
+La premiere solution de cette question semble etre, l'unite etant
+admise comme substantielle, de regarder la division comme purement
+intelligible; et les passages ne manquent pas ou il est formellement dit
+qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensee, que toutes les
+differences y sont rationnelles, ideales, relatives enfin a l'esprit
+humain[370]. Mais la consequence serait, que la Trinite, au lieu d'etre
+quelque chose de reel, ne serait qu'une conception analytique de la
+Divinite, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses
+attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce
+conceptualisme theologique aneantirait le dogme meme qu'il aurait pour
+but d'expliquer, et les termes sacres de Pere, de Fils, de Saint-Esprit
+deviendraient des symboles. On aurait donc concede les noms abstraits
+des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome
+mystiques aux exigences de notre imagination. C'est la le fond de
+l'heresie de Sabellius.
+
+[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat
+epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.]
+
+La foi s'en defend, et la theologie y resiste, d'abord par la definition
+des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque
+chose de reel. En principe, il n'y a de personnes que les substances.
+L'hypostase, en general, c'est la substance realisee, la substance
+individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle
+(raisonnable), c'est-a-dire de toute substance individuelle
+intelligente. Cette definition est a peu pres universellement
+admise[371].
+
+[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la
+definition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor
+l'a attaquee sans succes. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.]
+
+Mais si la preoccupation exclusive de l'unite d'essence incline a
+l'heresie de Sabellius, l'insistance sur la realite des personnes penche
+vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme
+reelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinite une division
+essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes
+sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des
+differences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces
+distinctions? elles sont reelles. Dans la personne il y a donc une
+substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont
+substantielles; seulement elles sont numeriquement diverses, et leur
+substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est precisement la le
+merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de
+l'etre telles que nous les manifestent les choses creees.
+
+[Note 372: Aussi Gregoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui
+employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus pres de l'arionisme, et
+ceux qui preferaient le mot de [Grec: prosopon] comme plus voisins du
+sabellianisme. (_Or._ XXI.)]
+
+Telle est au fond la solution de la foi, et, a mon avis, l'unique
+solution raisonnable. Les theologiens sont tous obliges d'y revenir,
+mais par un detour, et la plupart ne se contentent pas de recuser _a
+priori_ la dialectique. Le probleme etant de concilier l'unite de
+l'essence avec la realite de certaines distinctions dans l'essence, on
+est naturellement conduit a rechercher si dans les etres, ou dans
+nos conceptions touchant les etres, il ne se rencontrerait pas des
+conditions analogues. Par exemple, tout etre reel est compose de matiere
+et de forme. Point de substance individuelle ou la dialectique n'opere
+cette distinction, sans cependant que l'unite de l'individu perisse. Si
+Dieu etait soumis a cette division _secundum artem_, on dirait qu'il
+est compose pour matiere de la substance intelligente et pour forme
+de _l'infinite_, ou bien de la substance animee, rationnelle, et de
+l'immortalite, ou enfin de la substance indeterminee, plus la divinite.
+Or, evidemment cette composition ne serait pas reelle, ou si elle
+etait prise comme reelle, elle supposerait qu'une matiere indeterminee
+quelconque peut etre la base de l'etre divin, et que la forme de la
+divinite n'est point par elle-meme reelle et substantielle; toutes
+consequences qui repugnent violemment aux plus simples notions de la
+nature de Dieu. De quelque facon que l'on y concoive la conjonction de
+la matiere et de la forme, ou detruit l'essence de la Divinite, ou l'on
+convertit un de ses attributs necessaires en un accident ou qualite. Or
+certains attributs peuvent bien etre concus comme des formes[373]; mais
+en realite, ils ne sont pas separables de l'essence, et ce n'est que
+par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de
+toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en general de perfection
+si ce n'est dans le parfait.
+
+[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.]
+
+Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on erigerait en formes, ne
+peuvent etre des formes proprement dites; car la forme fait d'un etre
+ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas
+divin, par exemple sa matiere, la forme etant ce qui la divinise, et
+partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou
+soi-disant telles ne sauraient donc etre que des modes. Or si le mode
+est la meme chose que l'accident, Dieu n'a pas reellement de mode;
+car l'accident n'est pas necessaire; il est accessoire, additionnel,
+adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette
+nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour
+parler d'une maniere plus generale, tout ce qui depend de la categorie
+de la qualite est incompatible avec l'essence divine. Une substance
+identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualites; car elle
+serait la substance, plus la qualite; elle ne serait donc plus simple.
+Aussi dit-on qu'en Dieu etre grand n'est pas distinct de la grandeur. Il
+est la grandeur meme, comme il est la bonte, parce que tout en lui est
+essentiel[374].
+
+[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern.
+_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1,
+xii et xiii.]
+
+Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les
+theodicees? Qu'est-ce, dans la theologie chretienne, que les proprietes
+qui caracterisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas
+des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence,
+c'est d'etre sujet au changement, c'est de pouvoir etre autre. Or, en
+Dieu les attributs sont immutables comme lui-meme; ils participent de
+son eternite; ils sont comme l'essence. Il en est de meme des proprietes
+soit absolues, soit personnelles; la generation est eternelle dans le
+Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection.
+
+Quelle difference y a-t-il donc entre les proprietes absolues et les
+proprietes des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme
+la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en
+est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou
+hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus
+particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence
+a la personne est celui du commun au non-commun ou du general au
+particulier, c'est-a-dire le rapport du genre ou de l'espece au
+singulier ou a l'individu; et la consideration de ce rapport amene, pour
+ainsi dire, de force dans la theologie la question du realisme et du
+nominalisme.
+
+Saint Jean de Damas n'hesite point: Dieu est dans le genre supreme de
+la substance incorporelle dont il est une des premieres especes, et la
+Divinite est ainsi l'espece dans laquelle sont les trois personnes[375].
+Et cette opinion, loin d'etre isolee, se retrouve, avec plus ou moins
+de developpement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du
+christianisme. D'abord c'est une idee presque universelle, que l'essence
+est quelque chose de plus general que l'hypostase, et il le faut bien,
+l'hypostase etant constituee par le propre, qui, de sa nature et par son
+nom meme, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai
+que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer
+l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Pere, sans distinguer
+intellectuellement l'une de l'autre, par cette difference-la[376].
+
+[Note 375: [Grec: Periektikon auton edos e uperousios kai akataleptos
+theotes] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)]
+
+[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i
+et vii.]
+
+Quelques Peres ont pousse cette opinion au point de soutenir que la
+substance en general etant toujours ce qui est commun aux individus,
+l'individu n'etait qu'une collection de proprietes, et que par exemple
+la substance _homme_ etait commune a Pierre et a Paul, de sorte que
+Pierre et Paul etaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas du dire
+qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme
+on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois
+Dieux_[377]. Ce realisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du
+realisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des
+accidents, et de faire entrer indument dans la Divinite la distinction
+proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unite de Dieu
+ne serait plus qu'une unite collective, une simple communaute; les trois
+personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or.
+
+[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In
+Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et
+xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.]
+
+Ce qui parait avoir inspire cette doctrine, c'est l'entrainement de la
+controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialite
+a tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unite reelle et
+substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communaute n'est
+pas une unite veritable et rigoureuse, une parfaite simplicite; et si
+l'unite divine n'etait que celle du genre ou de l'espece, elle rendrait
+a chacune des personnes une individuelle unite, trop comparable a celle
+des personnes humaines pour admettre la parfaite identite, l'identite
+reelle et numerique de nature ou d'essence. Ceux-la meme qui veulent
+faire de Dieu un genre on une espece, voient dans l'unite d'une nature
+on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensee[378].
+Est-ce donc a cela qu'ils veulent reduire l'essence de Dieu?
+
+[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.]
+
+Comment donc eviter que soit l'unite, soit la distinction devienne
+nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'ecarter definitivement la
+categorie de qualite. Ainsi la substance est une et reelle; chaque
+personne en est distincte par la propriete qui la constitue. Cette
+propriete n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle
+n'est pas une forme ou qualite, car alors elle serait une addition
+a l'essence, et Dieu serait compose; elle ne se dit pas _secundum
+substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a
+entre la substance et l'accident un intermediaire, c'est la relation.
+Ou les proprietes de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont
+les proprietes essentielles et absolues, qui ne sont separables de
+l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad
+alterum_, comme la paternite, la generation, la procession, et elles
+sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici
+ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes eternels? Les
+relations des personnes, etant des relations, ne sont pas absolues, mais
+elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc
+pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans
+doute etre concues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse
+de notre esprit, qui ne saurait atteindre la realite de l'etre
+divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc
+_substantiale quippiam_[380]. L'unite absorberait les personnes, si la
+relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralite, si
+l'unite n'y resistait[381].
+
+[Note 379: [Grec: Ouki ousias deloitika, alla tes pros allela scheseois,
+kai tou tes huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.]
+
+[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.]
+
+[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII,
+ii.--Saint Anselme dit: "Trinitatis et relationis consequentiae se
+contemperant ut nec pluralitas quae sequitur relationem, transeat ad
+ea in quibus praedictae sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat
+pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas
+amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquae relationis
+oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas
+inseparabilis." (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont.
+Eunom._, II.)]
+
+C'est par la relation differente, ensemble avec l'essence identique, que
+l'hypostase est constituee.
+
+Ainsi l'hypostase, ou personne, ne designe l'essence qu'indirectement
+(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation.
+Dans les choses creees, aucune propriete personnelle ne consiste dans la
+relation; la relation entre les creatures est accidentelle; en Dieu, au
+contraire, dans les personnes increees, la relation est constitutive, et
+il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les
+noms de Pere, de Fils, de Saint-Esprit ne designent pas des natures en
+elles-memes, mais des personnes l'une par rapport a l'autre[382]. Ainsi
+le Dieu des chretiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils
+n'est pas non plus la multiplicite de dieux des Gentils. De ces deux
+erreurs il reste, dit saint Jean Damascene, tout ce qu'il y a d'utile
+dans le judaisme, l'unite de la nature divine, et dans l'hellenisme, la
+distinction des personnes[383]. C'est la quelque chose d'enigmatique,
+comme le dit saint Basile[384]; mais precisement cette condition
+mysterieuse est comme la prerogative imparticipable d'une nature unique,
+d'une essence increee, de l'etre parfait.
+
+[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le
+P. Petau dit: "Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium." T. II,
+l. IV, c. ix, p. 414.]
+
+[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.]
+
+[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+On voit que le choix est entre deux manieres d'interpreter
+dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutot de representer
+l'impenetrable alliance d'une essence unique avec des personnes
+distinctes.
+
+La premiere est celle qui a en general fait une grande fortune dans
+l'Eglise grecque. Elle assimile en principe l'essence divine a un
+universel, et les personnes a des individus. Pour eviter ou pour
+attenuer les consequences de cette assimilation, elle l'affaiblit
+ensuite, soit en la donnant comme une maniere necessaire de concevoir
+les choses, et en laissant a l'esprit humain la faculte de distribuer a
+son choix la realite entre l'universel et l'individu; soit en faisant
+remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espece ou
+le genre incree n'est pas compose de personnes, mais reside dans les
+personnes, que celles-ci ne sont pas separees les unes des autres comme
+les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence,
+et qu'ainsi aucune diversite, quant au temps de la naissance, n'est
+assignable entre elles, aucune difference en acte n'est entre elles
+possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'ou il resulte que le
+rapport de l'individu incree au genre incree est une communaute tout
+autre que le rapport similaire entre les creatures, et que cette
+communaute sans pareille n'altere pas l'unite de substance.
+
+[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est meme, suivant saint Jean
+de Damas, ce qui fait que l'espece ou genre est dans la Divinite une
+essence simple, une veritable substance, tandis que l'unite d'essence
+des individus crees n'est qu'une communaute, une ressemblance. Celle-ci
+en Dieu se prend comme reelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai
+pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensee, [Grec:
+thsoireitai logos chai epinoia]; et reciproquement, tandis que les
+individus crees sont percus reellement differents, les differences des
+personnes divines ne sont que distinguees par l'intelligence, [Grec:
+epinoia to digraemenon.]]
+
+L'autre interpretation repousse la precedente pour plusieurs raisons.
+D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus
+n'etant qu'une maniere de comprendre les choses, est de droit
+inapplicable a Dieu, c'est-a-dire a l'incomprehensible; puis la
+diversite des personnes dans une essence dont l'unite serait collective
+accroitrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantite
+proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus
+d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donne a
+chacune des trois personnes de la Trinite, ne cree pas plus trois dieux
+que trois fois le nom de soleil ne cree trois soleils[386]. L'unite
+de Dieu est, a proprement parler, la singularite[387]. De toutes les
+distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation:
+il est universellement admis que les proprietes sont des relations;
+les personnes n'existent donc que par les relations, et combinees avec
+l'identite de l'essence, ces relations la caracterisent sans cependant
+la decomposer, et y introduisent une inexprimable difference, seule
+compatible avec la parfaite unite[388].
+
+[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p.
+959.]
+
+[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoioteta, alla tautoteta], dit Damascene,
+qui n'est pas toujours d'accord avec lui-meme. _De Fid_., 1, viii.
+"Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in
+Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis
+hominis, singularitatem." (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)]
+
+[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+Au reste, ces deux interpretations ont deux caracteres communs; l'un
+dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre a faire regarder les
+proprietes divines, et particulierement la distinction des personnes,
+comme quelque chose d'intellectuel, et plutot comme une condition
+de notre esprit que comme une expression vraie et adequate de la
+realite[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent
+par conclure a une specialite incomparable, a un mystere surnaturel dans
+la nature de l'etre divin, qui se trouve place en dehors des donnees
+communes de la science et du langage.
+
+[Note 389: Gregoire le Thaumaturge a ose dire que le Pere et le Fils
+etaient deux par la pensee, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men
+einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots apres saint
+Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre
+substance, et qu'etre deux par la pensee signifie n'etre pas deux
+essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).]
+
+Or, maintenant dans quel sens s'est declare Abelard? Il nous semble
+qu'il s'est plutot eloigne de l'interpretation des dialecticiens grecs;
+il penche evidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature
+mysterieuse de Dieu, et qui interdit le plus severement a la science de
+la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne,
+quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'acces a
+l'application de la theorie du genre et de l'espece; elle ne se
+rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de
+Damas, et parait bien plus pres de celle de saint Anselme, laquelle
+devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.
+
+Dans la diversite de noms Abelard apercoit d'abord une difference de
+generation ou plutot d'origine: le Pere n'est point engendre et le Fils
+est engendre; de cette difference resulte pour chaque personne une
+relation distinctive comme la paternite, la filiation. Qu'est-ce donc
+que les proprietes des personnes? Leurs relations sont-elles les seules
+proprietes? Oui, selon le principe pose par Boece:
+
+"La relation multiplie la Trinite[390]." Ces proprietes ont l'avantage
+de ne pas designer seulement un simple attribut, mais la personne
+meme; c'est ce qui, en langage d'ecole, s'exprime ainsi: "La relation
+constitue l'hypostase." La relation est donc la meme chose que la
+propriete; la propriete distingue la personne, et pour nous elle la
+definit; elle est la personne. Du Pere retranchez la paternite, reste
+Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391].
+
+[Note 390: "Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis
+numerositas in eo quod est praedicatio relationis." (Boeth., _De Trin.
+ad Symac_., p. 961.)]
+
+[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.]
+
+Abelard n'a pas raisonne avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les
+personnes ne peuvent etre distinguees que par des proprietes. Puis,
+ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait a chaque personne de
+certains caracteres. Or, ces caracteres ne peuvent etre que communs ou
+propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels
+sont-ils? aux termes de l'Ecriture, engendrer, etre engendre, proceder;
+suivant des auteurs tres-reveres, puissance, sagesse, bonte. Les
+premiers sont des actes qui donnent lieu a des relations; mais de telles
+relations peuvent bien etre les signes ou les effets des proprietes qui
+caracterisent un etre; elles ne sont pas ces proprietes intrinseques qui
+le definissent. Si donc il existait entre les relations indiquees par
+l'Ecriture et les proprietes assignees par les Peres, un secret rapport,
+une intime correspondance, celles-ci pourraient etre les veritables
+proprietes personnelles; et voila comme avec un peu d'adresse inductive
+la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte devient
+la base ou l'equivalent de la distinction du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit.
+
+L'erreur logique, c'est de n'avoir pas apercu que les proprietes ne
+peuvent etre autres que des relations, et d'avoir confondu la categorie
+de la relation avec la categorie de la qualite, ou identifie trois
+proprietes absolues avec trois proprietes relatives, en faisant equation
+entre non-generation (ou paternite), generation (ou filiation),
+procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonte. Mais l'emploi
+de la categorie de qualite ou l'attribution speciale aux diverses
+personnes de ces diverses proprietes n'est point de l'invention
+d'Abelard; l'Eglise l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages
+ecrivains la repetent tous les jours[392]. Cependant, des qu'on fait
+des proprietes personnelles quelque chose d'autre et de plus que
+des relations, et qu'on essaie ainsi de penetrer en elle-meme la
+personnalite intime du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une
+propriete essentielle, c'est-a-dire qu'on touche a l'essence, et il n'y
+a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicite. Toutefois
+on ne s'arrete pas, et l'on prend pour proprietes personnelles des
+attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonte sont en effet
+des attributs de l'essence divine. Des theologiens, pour excuser l'usage
+de les rapporter chacun a une personne en particulier, disent que
+c'est pour mieux faire connaitre la Trinite, en montrant comment
+se manifestent specialement les personnes, qui la constituent. Ces
+attributs essentiels de la Divinite sont, ajoutent-ils, _appropries_
+ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur etaient
+propres, chaque personne deviendrait une veritable forme dont la
+substance divine serait la matiere, c'est-a-dire que celle-ci ne serait
+pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que
+Dieu: ce qui est une heresie manifeste[393].
+
+[Note 392: C'est encore comme une certaine realisation de la puissance,
+de l'intelligence et de l'amour, realisation successive, non par ordre
+de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ a trois
+degres dans l'essence divine, qu'un ecrivain tres-recommandable, M.
+l'abbe Maret, a presente le dogme de la Trinite. Il est aussi formel
+a cet egard qu'il est permis de l'etre. (Voyez l'interessant ouvrage
+intitule _Theodicee chretienne_, lecon XIIIe, Paris, 1844.)]
+
+[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.]
+
+Cette decouverte subtile entre la propriete et l'appropriation, Abelard
+ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensee de ce
+genre[394], il ne s'y est pas montre assez fidele, et il est tombe
+dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en
+proprietes personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il
+a rappele que ces mots de proprietes, de difference, etc., ne devaient
+plus, quand il s'agit de Dieu, etre pris dans un sens rigoureux et
+technique. C'etait indirectement confesser l'abus et le peril de
+l'application de la dialectique au dogme.
+
+[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.]
+
+La theologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montree beaucoup plus
+sage. Que penser de la subtilite qui permet l'appropriation et rejette
+la propriete? Les proprietes, a-t-on dit, sont les relations; mais les
+relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des
+personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idees, des
+moyens de concevoir on plutot de raisonner; mais ontologiquement, en
+elles-memes, les relations ou proprietes sont-elles davantage? Elles
+sont reelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles.
+Alors que sont-elles reellement? la relation est la personne meme; la
+paternite ne differe pas en realite du Pere, car la distinction de
+la matiere et de la forme n'etant point admise dans l'etre divin,
+l'abstrait n'y differe pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du
+Pere en realite ou substantiellement? L'essence divine en tant que Pere.
+Ces mots _en tant que Pere_ sont-ils l'expression d'un accident du
+sujet? L'unite divine, cette seule et veritable unite, n'admet pas plus
+la composition du sujet et de l'accident que celle de la matiere et de
+la forme. Tout ce qui est attribue en predicat a Dieu n'est attribut
+qu'en apparence, hypothetiquement, par une loi de notre intelligence; au
+vrai, tout ce qui lui est attribue lui est essentiel; tout en lui est
+essence. Ainsi, de meme que les relations sont les proprietes, et les
+proprietes, les personnes, la personne n'est pas dans la realite autre
+chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum
+rem_[395].
+
+[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.]
+
+Ainsi la scolastique est obligee, des qu'elle se lance dans l'analyse
+logique du dogme, d'ecarter peu a peu toutes les distinctions
+scientifiques, en les presentant comme des suppositions de notre
+intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes
+subjectives, c'est-a-dire que les relations, les proprietes, les
+personnes arrivent a n'etre plus qu'ideales, et la Trinite objective
+s'evanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait expose les plus purs
+principes du sabellianisme philosophique. Voila bien cette fois la
+theologie devenue nominaliste.
+
+Son exemple me ramene donc, comme celui d'Abelard, a cette conclusion:
+il n'y a point de science de la Trinite.
+
+Mais puisque l'Eglise a donne l'exemple d'en essayer une, l'imitation
+respectueuse de l'Eglise peut conduire a l'erreur, non a l'heresie; nous
+croyons que l'erreur est inevitable, mais elle n'est point criminelle,
+c'est-a-dire heretique, lorsqu'elle est presentee avec reserve,
+lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abelard, que rien ne doit etre
+pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne
+s'appliquent exactement a la Trinite. Que devient alors le nominalisme,
+le realisme ou tout autre systeme sur les rapports de l'intelligence
+humaine et de l'ontologie? Nous sommes engages dans une question en
+dehors de tous les systemes, en dehors de toutes les terminologies. Il
+n'est donc plus de doctrine speciale dont les consequences puissent etre
+tournees contre le dogme; car toute doctrine a ete recusee, des qu'il
+s'agit du dogme, et le mystere a ete mis en dehors de la philosophie.
+
+Faute de cet avertissement prealable, aucune discussion ne serait
+innocente ni possible sur le dogme de la Trinite. En vous tenant
+strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans heresie
+les celebres paroles de Bossuet sur la Trinite dans _le Discours sur
+l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas etre entendues en
+rigueur, ou elles contiennent la negation des personnes de la Trinite.
+Une comparaison psychologique y assimile celles-ci a des phenomenes
+intellectuels, a nos facultes, qui n'introduisent aucune difference dans
+l'unite de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les
+termes. Logiquement, adresse a la doctrine et au langage, le reproche
+est irrefragable; adresse a la personne, ce serait une calomnie. Abelard
+nous parait avoir ete calomnie ainsi.
+
+[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystere de la
+tres-sainte Trinite, et ci-dessus, p, 315.]
+
+Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire a ces expositions
+metaphysiques du mystere, lesquelles ne sont innocentes qu'a la
+condition de passer pour des metaphores philosophiques? Est-il
+consequent de traduire le probleme de la nature de Dieu dans la langue
+de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas
+regulierement? Que dirait-on de celui qui donnerait la theorie
+mathematique d'une question a laquelle il aurait declare que les
+mathematiques sont inapplicables? Cette inconsequence est celle
+d'Abelard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour donnees une seule
+substance et trois personnes dans un meme etre, et il entreprend de les
+discuter pour les etablir philosophiquement. Defense a lui de vous dire,
+pour expliquer quelle est la difference des personnes, que c'est une
+difference substantielle; il faut bien alors que ce soit une difference
+modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de pretendre savoir sur
+quelle difference repose la distinction des personnes. Une fois accorde
+qu'il s'agit d'une difference de propriete, ce n'est pas sa faute si
+vous vous dites a vous-meme: une propriete n'est pas une chose reelle et
+subsistante par elle-meme; donc la personne n'est pas subsistante, elle
+n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui etes nominaliste, et
+non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son
+gre, sabellianiste a son ecole. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle
+de vous mettre en defiance contre cette conclusion du general au
+particulier et du cree a l'incree. Il ne peut pas vous dire que les
+proprietes sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles
+ne sont pas reelles; il le penserait, il l'aurait dit anterieurement,
+quand il s'agissait des choses de la creation, qu'il s'interdirait de
+qualifier de meme ce qui est au-dessus de la creation. Il vous dira au
+contraire que la Trinite est, qu'elle est reelle, qu'elle est non
+_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _a classer in
+vocabulis_ ce que le realisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait
+donc de plus un realiste? Pour lui, comme pour toute intelligence
+humaine, il le faut, la nature divine doit deroger a toutes les
+conditions des autres natures. Si sa doctrine metaphysique lui donnait
+les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une meme
+substance, il detruirait le mystere, il ferait descendre le ciel sur la
+terre, il humaniserait la Divinite. C'est pour lui une loi, comme pour
+le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle
+specule sur la Trinite, etre emportee a des consequences enormes; c'est
+l'enormite de ces consequences, toujours presente, toujours menacante,
+qui fait que la Trinite est un mystere, c'est-a-dire un dogme et non un
+probleme, un article de foi et non une question philosophique.
+
+[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.]
+
+Ce dernier point si important, Abelard le neglige, et comme lui tous
+ceux qui, avant ou apres lui, ont essaye une demonstration philosophique
+de la Trinite. Aucune des demonstrations que l'Eglise autorise ou tolere
+n'echappe peut-etre completement aux critiques que l'orthodoxie peut
+diriger contre la sienne. La theorie de saint Thomas, si prudente et
+si reguliere, presente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce melange de
+science et de dogme, de dialectique et de mysticite, qui tour a tour
+excite et paralyse le raisonnement, et ajoute a la difficulte des
+mysteres celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous
+semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition evangelique
+le dogme de la Trinite, et d'en considerer la theorie canonique comme
+une regle ecrite, destinee a prevenir toute tentative d'interpretation
+et a en tenir la place dans le langage chretien, sans introduire dans
+l'esprit une idee de plus. Mais cette sagesse n'etait celle de personne
+au temps ou la theologie se formait, et l'on ne peut s'etonner qu'elle
+ait manque au curieux Abelard.
+
+Mais si, dans l'interet de la foi, il a eu tort d'appliquer, meme
+avec mesure, la dialectique a l'exposition du dogme de la Trinite,
+reconnaissons au nom de la philosophie que cette application etait la
+seule forme que de son temps put prendre a sa naissance la theodicee
+rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siecle,
+que la raison preparat son emancipation.
+
+Orthodoxe ou heretique, chretienne ou profane, la theologie d'Abelard
+est une philosophie en matiere de religion, une theodicee. Qu'en faut-il
+penser a ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait
+un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et
+reprendrait une a une toutes les questions concernant la nature de
+Dieu, la creation, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques
+observations.
+
+Les docteurs du moyen age ne sont pas entierement responsables des
+principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventee ni
+choisie, ils l'ont trouvee toute faite et recue de la tradition. Ce
+n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chretienne et dans la mesure
+ou elle l'a modifiee, qu'ils peuvent etre juges comme penseurs et
+figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur
+demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances
+communes de l'Eglise; celles-ci constituent une doctrine, une ecole, qui
+n'est a vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le
+christianisme. Abelard chretien n'a plus d'individualite, par consequent
+plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit a ce titre a moins de valeur
+que le plus simple, le plus modeste catechisme. N'examinons donc pas, a
+propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les
+origines on les consequences de ce dogme, et si telle ou telle theorie
+catholique porte des traces de platonisme ou ramene, par l'ecole
+d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La theologie d'Abelard dans
+son essence est celle du monde contemporain.
+
+Les exceptions sont rares dans l'Eglise; on compte peu de docteurs qui,
+en conservant les formes chretiennes, aient innove au fond et introduit,
+a la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie etrangere
+a la tradition. Dans les premiers siecles et parmi les Peres il se
+rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Eglise n'a pas toujours
+soupconne la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laisses au
+nombre de ses docteurs, quelquefois ranges au nombre de ses saints.
+Plus tard, la tradition mieux fixee, la puissance ecclesiastique mieux
+etablie, l'instruction et l'originalite philosophique en decadence,
+rendent la theologie de plus en plus uniforme et convertissent les
+ecrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent,
+prouvent et defendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par
+quelques details, par le choix de certains arguments, par l'emploi de
+certaines citations, par l'attachement a certaines autorites, enfin par
+leur methode d'exposition, ils se donnent un caractere et manifestent
+une tendance.
+
+ Facies non omnibus una,
+ Non diversa tamen.
+
+Ils sont chretiens, mais dogmatiques, demonstratifs ou mystiques; et ils
+poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit,
+soit au quietisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au
+rationalisme chretien, si goute de nos peres, soit a l'absolutisme
+de principe de l'autorite, exclusivement admis par une ecole de ce
+temps-ci. Rarement ces differences importantes ont ete, du VIIe au
+XVe siecle, poussees au point d'insinuer dans la foi des doctrines
+inconnues, et les heresies meme n'ont presque jamais produit de
+veritables nouveautes philosophiques. Dans toute cette longue periode,
+il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Erigene, se soient fait
+un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie
+payenne, l'aient couverte de la robe du levite pour qu'on ne la reconnut
+pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans
+sortir du giron de l'Eglise, se sont mis a rechercher les fondements
+philosophiques des idees religieuses, et a demontrer rationnellement
+comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut meme pas tenir toujours grand
+compte aux ecrivains de telle ou telle opinion inusitee, de telles ou
+telles consequences singulieres, qu'on peut apercevoir ou demeler dans
+leurs systemes; ils n'ont pas toujours eu volonte ni conscience de
+penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'erudition, ou les livres
+etaient rares et les idees plus encore que les livres, on dependait
+beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on
+copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglement a des ouvrages
+contradictoires, a des sectes opposees, des opinions peu conciliables,
+dont on meconnaissait la portee, et que recommandait egalement leur
+antiquite commune. Le hasard, plus que le mouvement regulier des
+esprits, decernait successivement l'autorite a des ecrivains
+differents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys
+l'Areopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boece
+ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'ecole.
+Ce serait denaturer les faits que de vouloir assigner une valeur
+philosophique a toutes les opinions, que de les representer toutes comme
+les phases naturelles, comme les developpements logiques de l'esprit
+humain. Pour etre vraie, l'histoire meme des systemes ne doit pas
+toujours etre systematique. Le moyen age est rempli de choses fortuites,
+de singularites steriles, de tentatives insignifiantes, et les
+theologiens abondent en hardiesses qui ne menent a rien, en assertions
+graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'egarent point. La foi
+domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un
+corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'a des poisons
+et n'en est pas plus alteree qu'affaiblie.
+
+Gardons-nous donc d'aller relever dans Abelard tous les passages qui,
+logiquement analyses, conduiraient a des consequences auxquelles il n'a
+jamais pense; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont
+venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions
+episodiques qu'il repete sur la foi d'un auteur, sans s'etre jamais
+apercu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible
+avec la foi. Platonicien quand il cite le Timee, peripateticien quand il
+cite Boece, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Eglise
+latine, il n'entend pas etre autre chose qu'un philosophe catholique, et
+les combinaisons d'idees heterogenes qu'on peut ca et la signaler dans
+ses ecrits ressemblent souvent a des centons plutot qu'a un eclectisme.
+Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraitre ingenieux,
+il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail
+porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer
+et non completer l'antiquite. Nous aimons a generaliser; nous excellons
+aujourd'hui a retrouver la filiation des idees et a voir, comme on dit,
+tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer a toutes
+les epoques, que d'attribuer retroactivement au temps passe la
+clairvoyance et l'universalite qui appartiennent au notre.
+
+Une fois dit qu'Abelard est un theologien catholique et rationaliste, sa
+place est suffisamment marquee, son caractere suffisamment determine; on
+sait dans quelle ecole chretienne il doit etre classe, et nous croyons
+a cet egard nous etre assez explique. Nous n'ajouterons que deux
+observations.
+
+1º Les Allemands ne se renferment guere dans la reserve que l'on
+conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, declare qu'il y a
+dans la doctrine d'Abelard un fond de spinozisme, et il donne en preuve
+un tableau synoptique dresse par Fessler d'extraits divers d'Abelard
+et de Spinoza[398]. On se rappelle que deja Caramuel accusait Abelard
+d'avoir retrouve dans les ruines de l'antiquite la philosophie
+d'Empedocle, en soutenant que tout etait Dieu et que Dieu etait
+tout[399], et en remettant au jour un pantheisme qui, pour cette epoque,
+n'avait ete signale qu'en principe dans les doctrines de Bernard de
+Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bene, condamne
+et, suivant quelques-uns, brule comme heretique, mais place par certains
+historiens au nombre des disciples d'Abelard.
+
+[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec.
+16, append. iii.]
+
+[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._,
+III, iii, p. 175.]
+
+L'accusation de pantheisme est une des plus faciles a lancer contre
+toute theologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que
+la pensee humaine, manque rarement d'y donner pretexte. Toutefois le
+pantheisme s'accorde plus volontiers avec le realisme exagere, et le
+principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, parait _a priori_
+inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unite
+de la substance universelle. Abelard semblait donc plus qu'un autre a
+l'abri de l'accusation de pantheisme. Cependant les incoherences ne
+sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait
+contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fut invraisemblable.
+
+Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier
+a detache de la seule _Theologie chretienne_ sept passages auxquels il
+oppose des passages correspondants et selon lui equivalents, qui sont
+les principes memes de l'Ethique de Spinoza. Mais quand l'analogie de
+doctrine serait dans ces citations cent fois plus evidente qu'elle ne
+nous semble, la demonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y
+ait pantheisme, il faut le dessein forme de ramener Dieu et le monde a
+l'unite et de nier la dualite qui resulte soit de la coeternite des
+deux principes, soit plutot de la creation substantielle; or, rien de
+semblable dans Abelard; jamais il n'y a songe, et j'ignore meme s'il
+savait bien qu'une telle doctrine eut existe. Il croyait en Dieu et en
+la creation; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu
+createur, dit-il, "Moise designe le Pere, c'est-a-dire la puissance
+divine, par laquelle tout a pu etre cree de rien (_Introd._, lib. 1, p.
+987). Le nom de Tout-Puissant est donne par l'Ecriture au Pere, quoique
+les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Pere
+etant inengendre existe par lui-meme et non par un autre... tandis que
+tout le reste ne peut etre que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p.
+1165). Il est dit des elements que Dieu les crea et non qu'il les forma,
+parce que etre cree se dit de ce qui est produit du non-etre a l'etre"
+(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit reellement en
+l'incarnation et en la redemption ne peut rien avoir de commun avec
+Spinoza. Le pantheisme et le peche impliquent, le pantheisme et la
+damnation impliquent, le pantheisme et la remuneration impliquent. A
+quelque faible degre qu'un homme soit chretien, il nie _ipso facto_ le
+pantheisme.
+
+Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un theologien, contre son
+intention, a son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idees
+que l'unite de substance en resulte logiquement? La doctrine chretienne
+elle-meme est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui
+se pretent a de telles consequences? On n'en peut absoudre, par exemple,
+le pere Malebranche, qui dans la sincerite de son coeur execrait le
+pantheisme, qui appelait Spinoza un miserable, son Dieu un monstre, son
+systeme une epouvantable et ridicule chimere, et qui a dit cependant:
+"Dieu n'est pas renferme dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui
+et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400]."
+Toutefois c'est la une accusation inductive qu'on ne devrait admettre
+qu'avec grande reserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle
+de la Divinite que l'un ne peut guere raisonner sur l'autre avec un peu
+de suite sans laisser echapper des propositions qui semblent receler le
+pantheisme. Prenons l'autorite la plus haute: "Je suis l'etre," dit
+le Seigneur dans l'Ecriture, "je ne change point" (Exod., III, 14.
+--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isoles, que rien
+ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les
+prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la creation; aucune
+subtilite n'y reussira. "La vie est en Dieu," dit saint Jean, "nous
+demeurons en lui.... Il nous a donne de son esprit" (I, 4; IV, 13).
+"Nous vivons en Dieu," dit saint Paul aux Atheniens, "en lui nous nous
+mouvons et nous sommes" (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et
+comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait
+supposer que l'apotre ait doute de la personnalite humaine et de la
+separation substantielle entre le createur et la creature?
+
+[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Metaphysique_.]
+
+On rencontrerait dans les Peres, dans les theologiens, dans les
+philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catechisme,
+des propositions isolees qui presenteraient le meme sens et les memes
+dangers. Saint Clement n'a-t-il pas ecrit que Dieu est tout, et saint
+Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas meme l'ame humaine,
+n'est hors de lui? "Celui qui est est indivisible," dit Bossuet. "Dieu
+est tout, dit Fenelon.... Il est souverainement un, et souverainement
+tout.... Il est tellement tout etre, qu'il a tout l'etre de chacune de
+ses creatures.... O Dieu! il n'y a que vous." "Dieu est tout etre, dit
+Malebranche... toutes ses creatures ne sont que des participations
+imparfaites de l'Etre divin." "Dieu est infini en tout sens," dit
+Bergier, et les catechismes le repetent[401]. Prenez tous ces mots au
+sens litteral, et je vous defie d'en deduire la creation et l'homme.
+C'est qu'il y a, en matiere de theodicee, un vice peut-etre irremediable
+dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le
+mensonge de son systeme.
+
+[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV;
+et _de Duab. anim._--Bossuet, _Elev. sur les Myst._, 1re sem., elev.
+IV.--Fenelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c.
+v.--Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Dieu_, II, 2 deg.--Voyez l'ouvrage
+intitule _Theorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c.
+XVII.]
+
+Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle
+ressortirait bien plus evidente encore. Croyants fideles pour la
+plupart, ils ne s'inquietent guere des extremes consequences de leurs
+doctrines, et de meme qu'on les voit, sans premeditation ni scrupule,
+donner souvent des armes a l'idealisme ou au scepticisme qui les
+inquietent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses
+sur l'immensite de l'Etre divin, aneantir innocemment sa personnalite et
+sa liberte mysterieuses, et avec elles la personnalite et la liberte
+si claires de l'homme. Les preuves se presenteraient en grand nombre.
+Bornons-nous a discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler
+contre Abelard.
+
+La premiere est cette proposition que la divine substance est absolument
+indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino
+informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant a
+elle-meme, ayant tout par elle-meme, ne tenant rien d'un autre qu'elle.
+Ce sont la, je crois, des propositions recues en theologie, en
+philosophie meme; une seule aurait besoin d'explication dans un autre
+livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinite est _informe_.
+Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matiere et de la
+forme est inapplicable a Dieu; et certes il n'y a rien la que de fort
+innocent.
+
+ Informis Deus est formarum forma vigorque[402].
+
+[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.]
+
+A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza
+definit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se
+concoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre
+chose. D'ou resulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute
+substance est necessairement infinie[403].
+
+[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abael. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza,
+_Ethiq_., part. t, definit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat.
+de Ab. Doct., p. 10.]
+
+J'avoue que le rapport logique m'echappe. Abelard parle de la substance
+divine, Spinoza de la substance en general. Quand ce que dit ce dernier
+serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abelard, dont le but
+est precisement de specifier la substance divine, de determiner ce
+qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre
+substance? C'est la substance increee qu'il decrit; car il ajoute
+aussitot: "Les creatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles
+soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce
+besoin atteste leur imperfection" (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abelard
+ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique a la substance
+en general ce qu'Abelard dit privativement de la substance particuliere
+de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre a
+peu pres la definition cartesienne de la substance, et en montrant
+ou tentant de montrer que cette definition n'admet ni limite, ni
+distinction, ni multiplicite, d'en conclure qu'elle suppose une seule
+et meme substance pour toute substance, et par consequent une substance
+illimitee, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinite et que la
+Divinite soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fut
+dans Abelard, il faudrait la montrer dans sa definition de la substance
+en general qui n'est point ici rapportee, et non dans celle de la
+substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui
+definissent de meme la premiere, et non que Spinoza definit la seconde a
+peu pres comme Abelard definit la premiere.
+
+Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abelard a repete ce
+principe des theologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu meme_,
+et que voulant le developper, il ajoute que tout ce qui existe dans la
+nature est eternel, et alors c'est Dieu, ou est ne du principe supreme,
+qui est Dieu, rien n'etant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or,
+Fessler a lu dans l'Ethique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut
+etre donnee ou concue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence
+des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu
+n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais
+encore de leur essence[404]. De la resulte pour le critique l'analogie
+des doctrines.
+
+[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abael. _Th. Chr._, p. 1262.--_Ethiq._,
+part. I, prop. 14, 15, 24, 25.]
+
+Il me semble qu'il en resulte leur difference. D'abord, la citation
+d'Abelard est tronquee. Ce qui vient apres le principe _rien n'est en
+Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinee a prouver ce
+principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le
+philosophe, toute chose ou est eternelle, c'est-a-dire Dieu meme, ou a
+commence et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la
+puissance ou tout autre attribut de Dieu a commence, Dieu a pu etre sans
+la sagesse, sans la puissance, ce qui repugne; les attributs de Dieu
+sont donc eternels, c'est-a-dire qu'ils sont Dieu meme. (_Ibid._, p.
+1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance a
+identifier toute substance en Dieu, et a conclure que Dieu est la cause
+de l'essence des choses, de ce que rien et par consequent aucune essence
+ne peut etre concue sans Dieu[405]? Car cette derniere proposition est
+la preuve donnee par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que
+la division d'Abelard entre ce qui est eternel et ce qui a commence
+ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses
+particulieres, n'etant que les modes par lesquels les attributs de Dieu
+s'expriment d'une facon determinee, sont une dependance necessaire de
+ces attributs eux-memes coeternels et consubstantiels a Dieu; on en
+est le maitre, a la charge pourtant de rencontrer de redoutables
+contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de
+l'avoir niee celui qui l'a etablie, c'est une argumentation etrange,
+et nulle preuve meme apparente n'est donnee qu'Abelard ait confondu
+la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le
+pantheisme.
+
+[Note 405: _Ethiq._, part. I, prop, 15.]
+
+2 deg. Passons a une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre
+le principe de l'unite de substance, c'est une consequence forcee que
+cette substance constamment identique a elle-meme, immutable pour toute
+cause externe, soumise a sa nature comme a sa loi, soit necessairement
+tout ce qu'elle est, fasse necessairement tout ce qu'elle fait; d'ou il
+suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause necessaire,
+et grace a l'unite de substance, toute liberte disparait du monde:
+conclusion inevitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons
+pas ces principes dans Abelard; nous n'y devons pas retrouver les
+consequences.
+
+Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limite la liberte de
+Dieu par sa propre nature, et hasarde sur ce sujet difficile diverses
+propositions dont a toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais
+elles ne sont pas dans Abelard au nom des memes principes; ce n'est pas
+l'axiome eleatique de l'Un et de l'Etre qui lui a inspire l'espece de
+fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberte de
+Dieu souffre en effet quelques difficultes independantes des principes
+du pantheisme. L'etre immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait?
+L'etre infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est
+infiniment juste? L'etre parfait ne fait-il pas toujours le mieux
+a faire? Et par consequent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa
+toute-puissance, de son immutabilite, de toutes ses perfections, que
+tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne
+pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait
+est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme a
+sa sagesse, a sa justice, a sa bonte? La nature de Dieu etant la
+perfection, il ne saurait agir que conformement a sa nature ou a la
+perfection; et comme il est toujours egal a lui-meme, son oeuvre est
+digne de lui.
+
+Ce raisonnement a evidemment touche Abelard, et sans rapporter les
+cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement
+analyse la theodicee de notre auteur pour qu'on s'en rappelle a cet
+egard les remarquables conclusions; mais loin de proceder du spinozisme,
+elles decoulent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute
+religion donne de la Divinite. Il est certain qu'Abelard reconnait ces
+deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il
+fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible,
+_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_.
+
+Mais ce n'est point cette fois a Spinoza qu'il faut comparer Abelard,
+c'est a Malebranche et a Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le pantheisme,
+mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: "Dieu peut ne point agir,
+mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se regle sur lui-meme, sur la loi
+qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage
+le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite
+aussi bien que son ouvrage porte le caractere de ses attributs.... Dieu
+lui-meme est la sagesse; la raison souveraine lui est coeternelle et
+consubstantielle, il l'aime necessairement, et quoiqu'il soit oblige de
+la suivre, il demeure independant[406]."
+
+[Note 406: Malebranche, IXe entret., n deg. 8, 10 et 13. Voyez aussi, X,
+_Eclaircissement sur les idees_.]
+
+C'est Leibnitz qui a dit: "La supreme sagesse jointe a une bonte
+qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le
+meilleur.... Il y aurait quelque chose a corriger dans les actions
+de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le
+meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait
+produit aucun[407]."
+
+[Note 407: Leibnitz, _Essais de Theodicee_, part. I, n deg. 8.]
+
+Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admiree de ceux qui la
+combattent. L'exemple d'Abelard qui lui-meme ne l'avait pas inventee,
+mais qui l'a remarquablement exposee, nous prouve qu'elle n'est pas
+entierement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections
+qu'elle encourt. On s'est etonne avec raison que saint Bernard ne l'ait
+pas comprise dans ses vehementes censures. Mais le concile l'avait
+condamnee, car Abelard a l'air de la retracter dans son Apologie[408].
+Il parait en effet aussi difficile de la concilier chretiennement avec
+la liberte et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine
+opposee avec sa perfection, sa justice et sa bonte. L'Eglise n'a
+point resolu par un ensemble de decisions canoniques ces questions
+redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorise les solutions
+d'Abelard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'elevent
+contre sa doctrine, "doctrine," dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor,
+"que des esprits enfles d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui
+d'accrediter;" et l'autre, qui fut peut-etre son disciple et qui a fait
+aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait tres-bien demander
+comment Dieu etant immutable, les efforts des saints peuvent servir a
+les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre
+reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultes et de plus grandes
+encore pourraient etre developpees, si nous traitions le fond de la
+question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre
+arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-a-dire le
+plus formidable probleme et de la religion et de la philosophie. Il
+nous suffit d'avoir rappele comment Abelard le considere et le croit
+resoudre. L'analyse ulterieure de ses ouvrages nous fera connaitre plus
+profondement encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle
+est digne des plus nobles esprits, et elle ne depare paa les doctrines
+du philosophe infortune qui, sous les coups d'une destinee cruelle,
+proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu reflechie dans son
+oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au
+souvenir peut-etre d'Heloise, disait encore: "Tout est bien."
+
+[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab.
+Op._, Apolog., p. 331.]
+
+[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p.
+430.--_Hist. Litter._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars
+i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr.
+cite_, t. II, app. iii, B.]
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+SUITE DE LA THEODICEE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad
+Romanos._
+
+La Trinite est l'idee la plus haute que le christianisme ait mise
+dans le monde. Les questions ordinaires de la theodicee ne touchent
+generalement les attributs divins que dans leurs rapports avec la
+creation, et surtout avec l'humanite. Mais la Trinite est, pour ainsi
+parler, une question plus desinteressee, ou l'esprit semble aspirer a
+connaitre la Divinite pour elle-meme; ce n'est qu'a _posteriori_ que des
+reflexions ulterieures ou les enseignements de l'Eglise nous revelent
+comment des distinctions, d'abord toutes speculatives entre les
+personnes divines, peuvent se lier tant a l'action de Dieu sur le monde
+et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission
+du Christ; et alors des questions metaphysiques l'esprit passe peu a peu
+aux questions morales. Avant d'etudier l'ouvrage qu'Abelard a consacre a
+celles-ci, ou son _Ethique_, recherchons comment il a traite et resolu
+les questions intermediaires. Nous avons vu ses deux grandes Theologies
+aboutir a une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre
+des idees amene ici naturellement la question generale du salut par la
+redemption, antecedent necessaire de la morale, et cette question est
+etudiee dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante,
+mais qui abonde en vues singulieres et en opinions caracteristiques,
+C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de
+l'epitre aux Romains. Ici est la place de cet ecrit, car l'Introduction
+a la Theologie s'y trouve rappelee, et la theologie morale, ou
+l'Ethique, a laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncee[410].
+
+[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli
+Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis
+des auteurs de l'Histoire litteraire (t. XII, p. 117). Abelard reserve
+une question, celle de la difference entre le vice de l'ame et le peche,
+a son Ethique, et elle y est en effet traitee. (_Comm. in ep. ad Rom._,
+I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent
+sa Theologie comme un ouvrage anterieur, p. 513, 515, 516, etc., et les
+citations meme indiquent que cette Theologie est l'Introduction. Nous
+supposons que ce commentaire a ete compose apres l'Introduction, mais
+avant les cinq livres de la Theologie chretienne]
+
+L'ouvrage ne saurait etre methodique. Les questions y viennent comme les
+presente le texte de saint Paul; l'auteur entremele la philosophie, la
+theologie, la morale, l'interpretation du texte, et meme les remarques
+historiques. Nous elaguerons les details pour isoler quelques points
+essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-meme.
+
+Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Ecriture-Sainte
+veut instruire ou emouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament.
+Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les
+livres de propheties, d'histoires, et tout le reste, ont pour
+but d'exhorter a suivre ces commandements, mais les uns par des
+avertissements, les autres par des exemples. De meme dans le Nouveau
+Testament, "l'Evangile est la loi, il enseigne la forme de la
+veritable et parfaite justice." Les Epitres et l'Apocalypse excitent a
+l'obeissance a l'Evangile. Les Actes des apotres, ainsi que la narration
+evangelique, contiennent les recits sacres. Ainsi les Epitres sont
+plutot encore un conseil qu'un enseignement. "Dans une cite, il est des
+biens qui tendent a la conservation, d'autres a l'accroissement. Ainsi
+le remarque Jules a la fin du second livre de sa Rhetorique[411]. A la
+conservation appartiennent les choses necessaires, les champs, les bois.
+Les autres sont moins necessaires, mais plus belles, comme les edifices,
+les tresors, la puissance meme." Ainsi peut-etre, avec ce qu'enseignent
+les evangiles sur la foi, la charite et les sacrements (sujet de
+l'Introduction a la theologie), le salut etait assure; meme, sans y
+ajouter ce qu'ont etabli les apotres, ni les canons, ni les decrets,
+ni les regles monastiques, ni les ecrits des saints. Mais Dieu a voulu
+toutes ces choses pour orner, "pour agrandir l'Eglise, qui est comme sa
+cite, et pour garantir plus surement encore le salut de ses citoyens."
+
+[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un
+peu avant Sidoine Apollinaire, ou meme sous Adrien. Il avait compose un
+ouvrage intitule: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui
+Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier,
+un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p.
+759.)]
+
+L'epitre aux Romains a pour objet de "rappeler les Romains, anciens
+gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se
+disputaient le premier rang, a la veritable humilite et a la concorde
+fraternelle." Ce qu'elle fait de deux manieres, en amplifiant les dons
+de la grace divine, en attenuant les merites de nos oeuvres; et cette
+epitre a ete placee la premiere, parce qu'elle est dirigee contre le
+premier des vices, l'orgueil[412].
+
+[Note 412: Prolog., p. 491-498.]
+
+L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent
+composes dans ces temps-la, prouve qu'au moyen age l'Ecriture etait
+loin d'etre negligee comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs
+n'etaient pas tellement infatues des autorites de seconde main, qu'ils
+n'eprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures
+de la parole divine. Abelard en particulier a toujours paru attacher
+le plus haut prix a la lecture des saints livres. Dans une longue et
+curieuse lettre ou il donne a l'abbesse du Paraclet des instructions
+pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent a cette etude.
+"L'Ecriture-Sainte est le miroir de l'ame. Celui qui vit en la lisant,
+qui profite en la comprenant, s'habitue a connaitre la beaute de ses
+moeurs ou a en decouvrir la difformite, et s'attache ainsi a accroitre
+l'une comme a ecarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Ecriture
+sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un
+miroir ou il ne peut se reconnaitre. Il ne cherche pas dans l'Ecriture
+cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un
+ane attache a une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est a
+jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de
+Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne
+porte point a sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en
+sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que
+former des mots par le souffle de ses levres, et n'y ajoute pas
+l'intelligence mentale.... L'oraison meme est alors sans fruit.... il
+faut que celui qui prie soit penetre et enflamme par l'intelligence des
+paroles qu'il adresse a Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi
+des hommes que dans nos monasteres on ne fait aucune etude pour
+l'intelligence des Ecritures; on n'y apprend qu'a chanter et a former
+des mots articules, non a les comprendre, comme s'il etait plus utile de
+faire beler les brebis que de les faire paitre[413]."
+
+[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy.
+aussi l'epitre aux filles du Paraclet pour les exhorter a l'etude des
+lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)]
+
+Suivant l'epitre aux Romains, si les juifs ont recu l'ancienne loi, les
+oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a
+manque aux Gentils, une autre etait gravee dans leurs coeurs, qu'ils
+devaient connaitre et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur
+revelation, et a tous Jesus-Christ a ete necessaire. Ce theme conduit
+a faire ressortir l'eclat de la lumiere naturelle, comme a montrer ce
+qu'il peut y avoir d'etroit et d'impuissant dans les formalites d'un
+culte exterieur, pratique sans intelligence et sans vertu. C'est la le
+cote philosophique de cette epitre, comme du genie de saint Paul. Par la
+il est l'apotre des Gentils, c'est-a-dire au fond l'apotre de la raison
+humaine et le promoteur d'une certaine liberte religieuse. Le cote
+purement chretien, c'est le tableau des egarements de la raison humaine,
+infidele a sa revelation primitive, et de la degradation morale ou est
+tombe le monde paien, ses philosophes en tete; c'est le developpement
+des causes qui rendent necessaire de se donner a Dieu et a la verite,
+sans ecouter l'irreflexion presomptueuse de ceux qui croient trouver
+dans les pratiques prescrites aux Hebreux l'infaillible moyen de se
+sauver a peu de frais. Ainsi s'elevent sur les ruines d'un double
+orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement
+imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la redemption et la vertu
+tutelaire de la foi.
+
+C'est bien la de la religion raisonnee; l'epitre aux Romains est un des
+plus beaux monuments du veritable rationalisme chretien. L'accusation
+dirigee contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une
+apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abelard, moins
+reprehensibles, ou meme tout a fait excusables, de n'avoir pas servi
+Dieu, qu'ils ne pouvaient connaitre, faute d'une loi ecrite. Mais le
+Seigneur, sans que rien fut ecrit, leur etait connu precedemment par la
+loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-meme, et
+par la raison qu'il leur avait donnee, et par ses oeuvres visibles. Ils
+avaient donc pu savoir et penser la verite. "On trouve dans les ouvrages
+des philosophes qui etaient les _maitres des nations_, beaucoup de
+temoignages evidents en faveur de la Trinite, que les SS. Peres ont
+soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques
+des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporte la plupart de ces
+temoignages dans notre petit ouvrage de theologie[414]." En effet, la
+creation avait manifeste ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-a-dire
+l'unite et la Trinite; car par la qualite d'un ouvrage on peut juger de
+l'habilete d'un ouvrier. Or, l'habilete de Dieu, c'est-a-dire les dons
+ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unite
+de sa nature, attestee par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la
+puissance, la sagesse et la bonte, "qui sont les trois choses dans
+lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire."
+Remarquez que saint Paul dit: "Ce qui se connait de Dieu est revele en
+eux; Dieu le leur a revele (I, 19)." Le _revele_, c'est la raison; le
+_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a
+manifeste la creation; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible
+en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance eternelle et sa
+divinite, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415].
+
+[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le
+petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction a la theologie_.]
+
+[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni meme le
+developpement auquel se livre Abelard, ne fait ressortir du spectacle
+du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint
+Paul ait pense que la Trinite fut revelee aux paiens. Le verset parait
+signifier seulement que la creation du monde a du manifester a la
+connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance eternelle et
+sa divinite, c'est-a-dire qu'il y a une puissance eternelle et que la
+puissance eternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur,
+par divinite, [Grec: theiotes], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p.
+312.)]
+
+Insensibles a cette revelation universelle, les Gentils n'ont point
+glorifie Dieu, et Dieu les a livres a leurs passions. "Ce n'est pas
+cependant de tous les philosophes soumis a la seule loi naturelle que
+doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant ete
+dignes d'etre recus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs,
+comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-etre des philosophes qui
+menerent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur." C'est pour
+eux, selon saint Jerome, qu'a ete dite cette parole, que _Dieu moissonne
+ou il n'a pas seme_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il
+prononce une condamnation generale contre tous ceux qui ont trop presume
+de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui
+suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de
+Dieu, et que ces maitres memes de la foi, _magistros fidei_, avaient
+gravement failli, au point de tomber dans l'idolatrie.
+
+[Note 416: Job etait gentil, c'est-a-dire d'une nation autre que le
+peuple de Dieu. On croit qu'il etait Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_,
+XVIII, xlvii.)]
+
+Ces idees sont hardies, et Abelard semble devancer les raisonnements du
+XVIIIe siecle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurele. Au reste, il a
+regne longtemps sur ce point dans l'Eglise une assez grande liberte de
+penser, et peut-etre les temps modernes se sont-ils montres plus rigides
+que les premiers siecles. Ne citons pas les Peres, Clement d'Alexandrie,
+saint Justin, saint Augustin lui-meme; mais au temps d'Abelard, Richard
+de Saint-Victor, qui enseignait dans une ecole opposee, pensait que la
+raison naturelle pouvait s'elever jusqu'a la Trinite; on a vu ailleurs
+qu'un autre de ses contemporains, l'archeveque Hugues, donnait la meme
+portee au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute a
+son tour, resout par l'affirmative la question que saint Thomas decide
+en sens contraire: La Trinite peut-elle etre connue par la raison
+naturelle[417]?
+
+[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._,
+t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu.
+xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.]
+
+C'est donc un principe a la fois chretien et philosophique qu'une
+revelation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse
+en etendue, en clarte, en puissance, a, pour ainsi dire, embrasse
+l'humanite entiere, et que, devant cette loi universelle, l'humanite est
+universellement, bien qu'inegalement responsable des violations qu'elle
+en a commises. Je doute que ce principe, meme dans les termes ou le pose
+Abelard, eut ete de tout temps accepte par l'Eglise; mais il a reparu a
+diverses epoques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'apres
+avoir ete au dernier siecle, sous la forme philosophique de religion
+naturelle, dirige comme une arme offensive contre le christianisme, il
+est maintenant employe souvent comme une arme defensive par les recents
+apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur
+l'Indifference_, et l'on sait que ce livre a fait ecole. Mais on ne
+saurait meconnaitre que le meme principe puisse etre tourne en des sens
+bien divers, et donner naissance a des consequences opposees. Abelard
+est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incredulite; il est
+loin de le savoir pourtant, et ne pretend que fortifier la foi par un
+double caractere d'universalite et de perpetuite. Il croit avoir donne
+une base plus large a la doctrine du salut. C'est en effet cette
+doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de
+questions qu'elle souleve, et qu'il traite ou qu'il ajourne a d'autres
+ouvrages[418]. Son idee fondamentale, c'est que chacun est juge selon
+la verite, loi identique de tous, et selon sa participation a la
+connaissance de cette divine verite. Les oeuvres ne sont que des preuves
+de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant
+Dieu elle est reputee pour le fait. L'issue du jugement est inconnue
+en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun a la mort, il se
+prononcera pour tous a la fin du monde. Cependant ceux qui ont ete
+trouves purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite,
+acquittes avant ce jour supreme, seront assis aupres du Christ; ils
+partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-memes, ils
+jugeront les autres. Mais c'est a la condition d'avoir observe, non par
+des oeuvres purement exterieures, mais de coeur et de volonte, soit la
+loi naturelle, soit la loi ecrite. Il est vrai que, depuis l'Evangile,
+en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est
+promise, c'est-a-dire que la justice ne vient pas de nos merites,
+mais de la grace de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la
+redemption a ceux qui croiront en lui.
+
+[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont
+indiquees, qui toutes sont relatives a la possibilite du peche et de la
+punition, de la responsabilite, de la grace, mais dont les solutions
+sont renvoyees a la Theologie. Elles ne s'y trouvent pas expressement.]
+
+Ici s'eleve la plus grande question. Qu'est-ce que cette redemption
+par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui
+semblerions plus punissables, apres avoir commis le crime du serviteur
+infidele, le crime de la mort du Seigneur innocent?
+
+ "Et d'abord par quelle necessite Dieu s'est-il fait homme pour
+ nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il
+ rachetes, comme d'un maitre qui nous tint captifs par justice ou
+ par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il
+ affranchis? Qui a-t-il preche pour le decider a nous relacher?
+ On dit qu'il nous a rachetes de la puissance du diable. Par la
+ transgression du premier homme, qui s'etait volontairement soumis
+ a son obeissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le
+ tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait
+ encore si le liberateur n'etait venu. Mais puisque le Seigneur a
+ delivre les seuls elus, quand le diable les a-t-il possedes?
+ Jamais, ni dans le siecle du Messie, ni dans le siecle futur, ni
+ aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce
+ que le diable le torturait comme le riche damne, et quand meme il
+ l'aurait tourmente moins, avait-il domination sur Abraham lui-meme
+ et le reste des elus?... Ce droit de possession sur l'homme, le
+ diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait recu l'homme
+ pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou meme le lui ayant livre.
+ D'ou viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave
+ d'un maitre seduisait un de ses compagnons, l'entrainait a la
+ desobeissance, le seducteur ne serait-il pas plus coupable aux
+ yeux du maitre que le seduit, et par quelle injustice la premier
+ acquerrait-il privilege et domination sur le second? Il serait plus
+ juste que ce fut celui-ci qui eut sur l'autre un droit de vengeance.
+ D'ailleurs le diable n'a pu donner a l'homme cette immortalite qu'il
+ lui a promise pour le seduire, comment donc aurait-il le droit de le
+ retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui
+ lui aurait livre l'homme comme a son geolier ou a son bourreau.
+
+ "L'homme n'avait peche que contre le Seigneur; or, si le Seigneur
+ voulait lui remettre le peche, comme il l'a fait pour la vierge
+ Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup
+ d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il
+ dire a l'executeur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas
+ que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le
+ supplice, aucun droit ne restait a l'executeur; s'il s'etait plaint,
+ s'il avait murmure, il eut ete convenable que le Seigneur lui
+ repondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_
+ (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque
+ de la masse pecheresse il a pris une chair pure et s'est fait un
+ homme exempt de tout peche; cette conception sans peche, cet homme
+ ne l'a pas obtenue par ses merites, mais par la grace du Seigneur,
+ qui s'est revetu de son humanite. Est-ce que la meme grace, si elle
+ avait voulu remettre aux autres hommes leur peche, n'aurait pu les
+ liberer ainsi de leur peine?... Quelle necessite donc, ou quelle
+ raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione
+ sua_) la misericorde divine aurait pu delivrer l'homme des mains du
+ diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le
+ fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres,
+ le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la
+ croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des mechants?
+ Comment aussi l'apotre dit-il que nous sommes justifies ou
+ reconcilies avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait du
+ se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient
+ ete plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le
+ paradis son premier commandement en goutant un seul fruit?... Que si
+ ce peche d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir etre expie que par
+ la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre
+ le Christ et tant et de si grands attentats consommes contre lui et
+ contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement
+ plu a Dieu qu'elle l'ait reconcilie avec nous, qui avons commis le
+ peche, cause de la mort de ce fils innocent?...
+
+ Donc, a moins que ce peche, le plus grand de tous, ne fut commis,
+ il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la
+ multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fut fait. En
+ quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes
+ que nous ne l'etions auparavant, pour etre des lors liberes du
+ chatiment? A qui le prix du sang a-t-il ete donne pour qu'il y eut
+ redemption, si ce n'est a celui au pouvoir duquel nous etions,
+ c'est-a-dire a ce Dieu meme qui, ainsi qu'il vient d'etre dit, nous
+ avait livres a son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais
+ les seigneurs et maitres des captifs qui composent ou acceptent
+ la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix,
+ relache ses captifs, si lui-meme, auparavant n'avait exige et fixe
+ ce meme prix auquel il les relachait? Or, combien parait cruel et
+ injuste que l'on reclame pour prix le sang de l'innocent, ou que
+ l'on se plaise en facon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus
+ encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si
+ agreable, que par elle il ait ete reconcilie avec le monde entier!
+
+[Note 419: "Componunt aut suscipiunt." (p. 552.) On connait l'usage du
+temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour
+un delit, on pouvait se racheter moyennent un prix paye a celui qui en
+avait souffert, et peu a peu il avait ete egalement etabli qu'un prix
+serait paye a celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique,
+c'est-a-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini
+captivorum_. C'etaient ceux au pouvoir desquels passaient les
+delinquants.]
+
+ "La solution de cette question, qui _n'est pas mediocre_, parait
+ etre que nous sommes justifies dans le sang de Jesus-Christ et
+ reconcilies avec Dieu, en ce que par cette grace singuliere qu'il
+ nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris
+ notre nature et qui a persiste jusqu'a la mort a nous instruire sous
+ cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus etroitement
+ attaches a lui du lien de l'amour, et qu'enflammee par un tel
+ bienfait de la grace divine, la vraie charite ne doit redouter pour
+ lui aucune souffrance.... Apres la passion, l'homme est devenu
+ plus juste, c'est-a-dire plus aimant Dieu. Notre redempt
+ c'est l'amour supreme du Christ pour nous, qui par sa passion
+ non-seulement nous a delivres de la servitude du peche, mais encore
+ nous a acquis la liberte des fils de Dieu, afin que desormais nous
+ accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui
+ nous a fait une grace si grande, qu'une plus grande, a son propre
+ temoignage, ne saurait etre inventee." (Jean, xv, 43[420]).
+
+[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abelard dit ici
+qu'il expose _succinctement le mode_ de la redemption, et il renvoie
+a sa Theologie: on y trouve, il est vrai, la meme doctrine, mais
+plus _succinctement_ encore exprimee. (_Theol. Christ._, t. IV, p.
+1307-1308.)]
+
+Nous touchons ici a une theorie de la redemption, de toutes les pensees
+d'Abelard la plus temeraire. Avant d'y insister, parcourons diverses
+questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.
+
+I. C'est le Fils qui a ete incarne, mais l'a-t-il ete seul? Tout dans
+l'Evangile semble montrer le Fils separe un moment, par sa mission, du
+Pere qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la
+Trinite la substance est unique et les oeuvres communes. Abelard a
+deja dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule
+personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le
+Pere, le Fils et le Saint-Esprit le font, et reciproquement[421].
+Cependant il ne pretend pas que le Pere et le Saint-Esprit se soient
+faits chair, aient eprouve l'incarnation ou la passion, ce qui serait
+l'erreur de Praxeas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que
+dans l'incarnation et le Pere et le Saint-Esprit ont opere, la puissance
+et la bonte divine ne pouvant etre exclues de la Divinite. Lorsqu'un
+homme s'habille ou s'arme, beaucoup y cooperent qui ne sont ni habilles
+ni armes. C'est a l'ame, comme motrice du corps, que sont rapportees
+toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne
+peuvent etre attribues a l'ame en predicats. On ne peut dire que l'ame
+mange ou se promene. C'est par cette subtilite qu'Abelard evite une
+heresie contre laquelle il a proteste hautement[422].
+
+[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1309-1311.]
+
+[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p.
+193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question
+dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'editeur des oeuvres
+remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer
+un ouvrage d'Abelard tout a fait inconnu. L'Anthropologie etait, je
+crois, en ce temps la, la science du Dieu fait homme ou la solution de
+la question _Cur Deus homo_? Peut-etre ce mot n'indique-t-il qu'une
+partie speciale de l'une des Theologies.]
+
+II. Une seconde question qui depend de la redemption, cette premiere des
+graces de Dieu, serait celle de la grace en general et du merite des
+hommes. Et d'abord en quoi reside le merite? Dans la volonte seule ou
+dans la volonte et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'ethique,
+et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423].
+
+[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Ethique_ et ci-apres, c.
+VII, p. 464.]
+
+III. Heureux celui a qui Dieu n'a point impute de peche, dit l'apotre
+(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que
+pour les circoncis; l'exemple d'Abraham repond. Sa foi lui fut imputee a
+justice avant qu'il eut recu la circoncision; mais il avait la foi, et
+de la nait une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui
+mouraient sous l'ancienne loi avant le huitieme jour, celui ou la
+circoncision etait permise? C'est la meme question qui s'eleverait au
+sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne put les baptiser,
+parce que l'eau manquerait. "La sentence de damnation en ce cas parait
+cruelle... mais nous en ce remettant a la Providence de tout ce qu'elle
+dispose, a la providence de celui qui seul sait pourquoi il a elu
+celui-ci, reprouve celui-la, nous tenons pour immuable l'autorite de
+l'Ecriture qu'il nous a donnee[424]."
+
+[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.]
+
+IV. Toutes ces questions en supposent resolue une bien plus grande.
+"Maintenant il nous faut en venir a cette vieille querelle du genre
+humain[425], a cette question infinie (_interminatam quoestionem_),
+savoir, celle du peche originel, qui retombe, ainsi que le rappelle
+l'apotre, de notre premier pere sur sa posterite, et il faut, comme nous
+pourrons, travailler a la resoudre.
+
+[Note 425: P. 591-601. Il s'est deja servi de cette expression,
+_veterem humani generis querelam_; mais pour designer la question de
+l'immutabilite de la Providence et de la liberte, _Introd._, t. III, p.
+1184.]
+
+"Il est demande d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le peche originel
+avec lequel chaque homme est procree? Puis, par quelle justice le
+fils innocent est-il, pour le peche du pere, traduit devant le plus
+misericordieux des juges, ce qui ne serait pas approuve devant des juges
+du siecle; et comment le peche que nous croyons deja remis a celui qui
+l'a commis, ou deja efface dans les autres par le bapteme, est-il puni
+dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au peche? Comment ceux
+qui ne sont pas dans les liens de leur propre peche sont-ils damnes
+par le peche d'autrui, et comment l'iniquite du premier pere les
+entraine-t-elle plus surement a la damnation que de plus graves
+iniquites de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel
+et contraire a la bonte de Dieu, qui aime mieux sauver les ames que les
+perdre, de condamner pour le peche du pere le fils que pour le sien
+propre sa justice ne sauverait pas[426]!"
+
+[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.]
+
+Par le peche originel il faut entendre la peine du peche, car le peche
+en lui-meme, celui de la volonte, n'est point imputable a qui ne peut
+encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la
+definition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculte de
+l'esprit de deliberer et de determiner ce qu'il veut faire. Celui qui
+ne delibere pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte a deliberer, ne
+manque pas du libre arbitre. Mais cette faculte, nul ne niera qu'elle ne
+manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi
+ne sont-ils pas meme soumis aux lois humaines. La justice, en effet,
+consiste a rendre a chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il
+n'a merite. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a
+ete merite, c'est grace plutot que justice. Or, maintenant, "qu'elle est
+grande, la cruaute que Dieu parait montrer a l'egard des petits enfants,
+auxquels, sans trouver qu'ils aient rien merite, il inflige la peine la
+plus grave, celle du feu infernal!" Saint Augustin ne permet pas d'en
+douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la derniere
+injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre
+injure, mais Dieu a dit: "A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai
+justice." (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas
+injustice a sa creature, de quelque facon qu'il la traite, ou bien les
+animaux, crees pour travailler dans l'obeissance des hommes, pourraient
+se plaindre et murmurer contre le createur. Mais l'Evangile leur
+repondrait: "Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?"
+(Math., XX, 15.) Et l'apotre dirait: "Homme, qui es-tu, pour repondre a
+Dieu? Le vase se plaint-il au potier?" (IX, 20.)
+
+[Note 427: Cette opinion, quoique tres-accreditee dans l'Eglise, n'est
+pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interpretation plus
+douce. La foi oblige seulement a croire que les enfants morts sans
+bapteme sont prives du royaume des cieux. Au reste le passage donne
+comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus
+attribue, mais a l'eveque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI,
+append.) Il s'exprime autrement et plus moderement ailleurs. Ep. 28, _ad
+Heron.--Cont. Jul._, V, XI.]
+
+"D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit
+suivant la volonte de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal
+que par la conformite avec cette volonte meme." Aussi est-il des choses
+qui semblent tres-mal, que nul ne s'ingere de condamner, parce que le
+Seigneur les a ordonnees, comme la spoliation des Egyptiens par les
+Hebreux. "Sans un ordre semblable, ceux qui tuerent leurs plus chers
+parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient
+pour des homicides plutot que pour des vengeurs[428]. La distinction du
+bien et du mal reside tellement dans le decret de la volonte divine, que
+notre cri de tous les jours est: _Que votre volonte soit faite!_ C'est
+lui dire: que tout soit ordonne pour le mieux; en sorte que le mal ou
+le bien depend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il
+defend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande veneration,
+sont maintenant abominables."
+
+[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)]
+
+"Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la
+damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part a sa bonte."
+Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est reservee est la plus
+douce de toutes. Ils _souffriront les tenebres_, dit saint Augustin, ce
+qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de
+penser que la mort avant le bapteme n'emporte que ceux dont Dieu a prevu
+la mechancete future? Cette severite envers des creatures qui n'ont rien
+fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pecheurs, et ne peut-il
+pas y avoir des raisons de famille, _familiares causae_, qui rendent cet
+exemple necessaire a leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande
+excitation a la continence, que la pensee que "leur concupiscence envoie
+incessamment tant d'ames en enfer?"
+
+Le peche originel en lui-meme est la dette de damnation dont nous sommes
+tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous peche en
+Adam, au sens du moins ou l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants.
+
+ "Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point peche, grande
+ iniquite; punir ceux qui ne l'ont pas merite, grande atrocite. Oui,
+ pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser
+ Dieu pour avoir enveloppe les petits enfants dans la peine du deluge
+ ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction
+ et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment
+ enfin a-t-il livre a la mort son fils unique? Vous repondez par une
+ dispensation tres-avantageuse de sa grace. Bien et finement dit! Les
+ hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence,
+ peuvent egalement affliger les innocents comme des coupables, et
+ ne point pecher. Ainsi par exemple, a cause de la mechancete d'un
+ tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont
+ entraines a faire du mal a de bons et fideles sujets, lies a leurs
+ maitres par la possession et non par l'intention, le tout afin de
+ pourvoir a l'utilite du plus grand nombre par le dommage du petit.
+ Il peut aussi arriver que de faux temoins que nous ne pouvons
+ confondre, imputent un crime a un homme que nous savons innocent,
+ et ces temoignages, si toutes les formalites ont ete remplies, nous
+ forcent a frapper un innocent, afin, chose assez singuliere, qu'en
+ obeissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas
+ justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, apres
+ deliberation competente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand
+ nombre en epargnant un seul homme. De meme, la damnation des petits
+ enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans
+ la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons
+ assignees.... Dieu est egalement irrite contre eux, ils ont ete
+ concus dans le peche de la concupiscence charnelle, ou sont tombes
+ les peres eux-memes par la premiere transgression; une absolution
+ speciale est necessaire a chacun d'eux, et la plus facile assurement
+ a ete instituee dans le bapteme, sacrement ou la foi d'autrui et
+ la confession des parrains intercedent pour le peche d'autrui dans
+ lequel les enfants sont engages. Celui qui est ne dans le peche
+ et qui ne peut encore satisfaire par lui-meme est purifie par le
+ sacrement de la grace divine. Mais on doit trouver tout simple que
+ ce qui est remis aux parents soit exige des enfants, puisque la
+ generation de la concupiscence charnelle transmet le peche et merite
+ la colere.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui
+ aurait donne sa personne et ses enfants a un seigneur vint ensuite a
+ gagner, par quelque acte de vertu ou a quelque prix, sa liberte
+ et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit
+ quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de
+ l'olivier sauvage, il nait un olivier sauvage, ainsi que de la chair
+ du juste, comme de celle du pecheur, il nait un pecheur; du froment
+ purge sans la paille, il nait un froment non purge avec la paille;
+ ainsi de parents purifies du peche par le sacrement aucun enfant ne
+ nait exempt de peche....
+
+ "Voila pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le peche
+ originel, moins a titre d'assertion que de simple opinion[429]."
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit
+ici notre auteur du peche originel, quoiqu'une partie de ces idees ne
+soit point consacree par l'Eglise.]
+
+V. Du peche originel il faut passer au peche actuel. Saint Paul fait
+entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorise le peche,
+c'est-a-dire apparemment a multiplie les occasions de le commettre. Mais
+comment la loi pouvait-elle etre dite sainte et le commandement juste et
+bon, puisque meme en les observant on ne pouvait etre sauve? C'est
+qu'a un peuple indocile et grossier ne pouvaient etre donnes des
+commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre a obeir.
+Quand nous domptons des betes de somme, nous ne commencons point par
+les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui
+observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient
+par une revelation speciale ce qui pouvait leur manquer en perfection.
+En effet, l'inspiration a rendu evangeliques plusieurs hommes spirituels
+de l'ancien peuple, et ils ont preche ou pratique le commandement de la
+loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement
+nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous
+ai aimes. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit etre desinteresse.
+"Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand
+meme il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charite
+ne devrait pas etre prononce, si nous aimions Dieu a cause de nous,
+c'est-a-dire pour notre utilite et pour cette felicite que nous esperons
+dans son royaume, plutot que pour lui-meme; nous placerions en nous, non
+dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels
+sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que
+la grace." C'est contre eux qu'il est dit: "Si vous aimez ceux qui vous
+aiment, quelle recompense aurez-vous?" (Math., v, 46.) Aucune, car vous
+en aimeriez d'autres davantage s'ils vous etaient plus utiles, vous
+cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'esperer. Dieu ne doit
+pas etre moins aime de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que
+justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu meme; il est
+lui-meme la recompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour
+serait pur et sincere, en effet, si nous pensions moins a ce qu'il donne
+qu'a ce qu'il vaut. "Telle est l'affection veritable d'un pere pour son
+fils, d'une chaste epouse pour son epoux, de tous ceux qui aiment plus
+ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilite
+plus grande. Si leur amour les expose a quelques maux, il n'en est pas
+diminue. La cause de cet amour subsiste tout entiere dans ceux qu'ils
+aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornelie
+sa femme, Pompee vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as
+aime_[430]."
+
+[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu
+Abelard opposer aux pleurs d'Heloise. Voyez t. I, p. 155, ou cette
+citation est mal indiquee.]
+
+"Souvent meme les hommes d'un coeur liberal poursuivent l'honnete plus
+que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils
+n'esperent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus
+grande qu'a leurs propres esclaves, de qui ils recoivent des services
+journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincere
+qui nous le ferait plutot aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous
+est utile!" Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse,
+la charite en est la consommation[431].
+
+[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abelard lit comme saint
+Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)]
+
+Voila encore une opinion particuliere a notre theologien. Si cet
+ascetisme de la charite n'est point condamnable, il est dangereux. Le
+concile de Sens ne l'a pas blame, mais un docteur dont le principal
+ouvrage semble parfois n'etre qu'une refutation implicite des sentiments
+d'Abelard, Hugues de Saint-Victor, une des lumieres de cette celebre
+ecole si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine
+de l'amour de Dieu pour Dieu meme, et s'est joue de ce platonisme d'un
+nouveau genre qui peut affaiblir la piete meritante et le zele pratique
+pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les
+biographes benedictins qui le vantent n'ont, ce me semble, apercu,
+c'est que la doctrine d'Abelard, tout sur la revelation anterieure au
+christianisme que sur l'oeuvre de la redemption, l'entrainait a exagerer
+le role de l'amour dans la pratique des vertus chretiennes. Quand
+on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission
+terrestre, s'est surtout propose d'attendrir l'humanite afin de la
+sauver, et quand on ecarte les idees de redevance et d'acquittement, de
+crime et d'expiation, on est oblige de substituer l'amour au devoir,
+ou plutot de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce
+principe en etudiant la morale[433].
+
+[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii;
+Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.]
+
+[Note 433: Voyez le chapitre suivant.]
+
+VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte
+contra la charite. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal
+que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le peche est involontaire?
+Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le
+mal._ Je ne voudrais pas ceder a la concupiscence, mais j'y cede
+volontairement et meme avec amour. Tout peche est volontaire, ce qui
+doit s'entendre de l'acte du peche, non de la concupiscence qui porte
+a le commettre. L'acte est volontaire, c'est-a-dire qu'il n'est pas
+necessaire, en ce qu'il resulte d'une volonte prealable. Si en jetant
+une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte resulte de la volonte
+de jeter une pierre, et non de la volonte de tuer un homme; ce n'est
+donc pas le peche d'homicide volontaire. Celui qui, force de se
+defendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir
+voulu. "S'il seduit la femme d'un autre, c'est la volupte qui lui plait,
+non l'adultere, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin
+de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien
+mieux que la femme ne fut point mariee. Ainsi ce qui plait et ce qui
+deplait, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se
+trouver dans le meme acte." Il arrive donc a l'homme de consentir a la
+loi par la raison et d'y resister par la concupiscence; l'esprit et la
+chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre a la bonne volonte le
+fait. J'ai cette volonte naturellement, car par moi-meme j'ai la raison,
+j'ai ete cree raisonnable; mais par moi-meme je n'ai pas la puissance
+de faire le bien, si quelque grace ne m'est donnee. La loi me plait,
+c'est-a-dire plait a ma raison, a l'_homme interieur_, a cette image
+spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'ame; mais _je sens
+une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du peche de la
+chair, les aiguillons de la concupiscence, a laquelle j'obeis dans ma
+faiblesse ainsi qu'a une loi; cette loi regne dans le corps, instrument
+des passions[434].
+
+[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez
+sur le meme sujet l'Ethique au chap. suivant.]
+
+VII. Quand Dieu a revetu l'humanite, a-t-il revetu le libre arbitre, ou
+plutot cet homme qui etait en Jesus-Christ uni a la Divinite, avait-il
+une volonte libre, c'est-a-dire la faculte de pecher? Une fois uni, et
+en tant qu'uni a la Divinite, sans contredit, il ne pouvait pecher,
+comme le predestine, en tant qu'il est predestine, ne peut etre damne.
+Mais si l'on disait d'une maniere absolue qu'il ne pouvait pecher, le
+doute serait possible, car alors ou serait le merite d'eviter le peche?
+Prive du libre arbitre, le Christ aurait evite le peche par necessite
+plus que par volonte. Cependant c'etait un homme compose de chair et
+d'ame, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-meme,
+autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait
+au-dessous de l'humanite; existant par lui-meme, pourquoi n'aurait-il
+pas pu pecher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition
+absolue d'une proposition determinee par de certaines conditions. En
+proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est predestine ne
+peut aucunement etre damne; mais si la proposition est determinee, si
+l'on parle du predestine comme predestine, sa damnation est impossible.
+_Celui qui est ampute_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est
+bipede, mais l'_ampute_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a ete uni
+a Dieu pouvait donc pecher, mais apres qu'il a ete uni, et tant qu'il a
+ete uni, cela etait impossible: le Christ, Dieu et homme a la fois, ne
+pouvait absolument pecher[435].
+
+[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.]
+
+La conclusion est orthodoxe, bien que precedee de distinctions qui ne le
+sont pas. L'Eglise professe l'impeccabilite de l'homme dans le Christ,
+cependant elle admet que Dieu s'etant fait homme a necessairement pris
+le libre arbitre avec l'humanite. Ces deux croyances sont difficiles
+a concilier; on les concilie en disant que bien que la volonte de
+l'Homme-Dieu fut determinee au bien, il etait libre en ce qu'il pouvait
+choisir tel ou tel bien. Dans le systeme d'Abelard, l'impeccabilite
+du Christ serait une impeccabilite purement morale, c'est-a-dire que
+Jesus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la
+faculte de pecher, sans le peche originel, sans aucun peche actuel,
+quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion
+serait plus conforme a la pensee fondamentale de l'incarnation, mais
+elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinite a conduit l'Eglise a
+penser que l'humanite qui lui avait ete unie etait absolument incapable
+de pecher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que
+faculte de faire le mal. Mais l'erreur d'Abelard est legere et n'est pas
+celle de Nestorius, qui, dans Jesus-Christ, distinguait deux personnes,
+ni celle d'Eutyches, qui absorbait l'humanite du Christ dans sa
+divinite. Suivant la theologie, il y a en Jesus-Christ, ou dans
+l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontes[436].
+
+[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier,
+aux mots _humanite, incarnation, nature_.]
+
+VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la
+predestination, ou, en termes plus generaux, avec la Providence divine?
+La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est
+adultere, elle a prevu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas
+l'etre. S'il ne peut pas l'eviter, il n'est pas condamnable pour
+une action inevitable, et tous les maux doivent etre renvoyes a la
+Providence comme a leur cause premiere. Mais il faut encore distinguer
+ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit etre adultere
+l'est necessairement, en tant que Dieu l'a prevu; mais on ne peut dire
+d'une maniere absolue qu'il soit necessairement adultere. Abelard
+renvoie cette question a sa Theologie[437].
+
+[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entierement
+resolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la
+_Theologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le
+chapitre suivant.]
+
+Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement
+prevu, mais permis. Une question se presente aussitot. Ce que Dieu
+permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et
+le mal qui arrive a l'homme? Cette terrible question, Abelard ne
+l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultes, et ne les
+leve guere que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a
+tout bien ordonne, meme le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de
+Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Pere, le Fils
+et Judas ont coopere; et c'est parce que le Seigneur a ete livre, que le
+monde a ete rachete. "Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne
+permet pas que rien se fasse d'une maniere inutile ou superflue." On
+peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti
+meme les philosophes paiens, et Platon dit dans le Timee que rien ne se
+fait, sans une cause legitime, sans une raison prealable. Seulement ces
+causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438].
+
+[Note 438: Allusion a ce passage du Timee: "Tout ce qui nait doit de
+toute necessite naitre d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre
+naissance." (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici
+parler de causes productrice; et Abelard s'exprime comme s'il s'agissait
+de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652,
+683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._,
+p. 1398, 1399.]
+
+L'iniquite n'en doit pas moins etre imputee a ses auteurs. Sans doute si
+elle ne pouvait etre evitee sans la grace, et si la grace a ete refusee,
+on comprend difficilement comment elle entraine punition. On dit bien
+que, si Dieu n'a pas donne la grace, il l'a offerte, et que c'est
+l'homme qui l'a refusee. Mais ce don lui-meme ne peut etre accepte sans
+une grace divine. Supposez qu'un malade fut trop faible pour prendre un
+medicament, que diriez-vous d'un medecin qui se vanterait de lui avoir
+offert le medicament, s'il ne l'avait pas aide a le prendre? C'est qu'il
+n'est pas vrai, a la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle
+grace soit necessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grace
+egalement, tous n'en profitent pas egalement, et ceux memes qui en ont
+recu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme
+puissant etale ses richesses devant des pauvres et les promette en
+recompense a celui qui executera le mieux ses ordres, l'un sera plein
+d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera
+le plus actif. L'offre est egale, le riche n'a rien fait de plus pour
+l'un que pour l'autre, toute la difference vient de ceux memes a qui
+il s'adresse. Ainsi Dieu offre a tous le royaume des cieux. Pour nous
+exciter a le desirer, il n'a pas d'autre grace a nous faire que de nous
+instruire, et il l'offre ainsi aux reprouves memes, puisque la verite
+leur est revelee comme aux elus. Mais les hommes different de courage et
+d'ardeur.
+
+"La grace de Dieu est celle qui previent tout elu pour qu'il commence
+a bien vouloir, et qui suit le debut de la bonne volonte pour que la
+volonte meme persevere; et il n'est pas necessaire qu'a chacune des
+oeuvres nouvelles qui se succedent, Dieu accorde une autre grace que la
+foi meme, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une
+si grande recompense. Car les negociants du siecle qui endurent tant de
+fatigues dans la seule esperance concue des l'origine d'une recompense
+terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs operations,
+ne changent point d'esperance, et cedent a une seule et meme
+impulsion[439]."
+
+[Note 439: _Comm._, p. 654.]
+
+Ainsi, d'un cote, le mal vient de celui qui le commet, c'est-a-dire
+de sa volonte, et non pas de Dieu, car alors la volonte ne serait pas
+libre. Et de l'autre cote, Dieu ne doit rien a sa creature, ou du moins
+sa justice est impenetrable, et tout ce qu'il fait est necessairement
+bien.
+
+Il suit que le peche est tout dans l'intention. "Le Seigneur, qui sonde
+les reins et les coeurs, pese tout, en regardant moins a ce qu'on fait
+qu'a l'esprit dans lequel on le fait." C'est pourquoi, quand l'ignorance
+est invincible, il parait que le peche doit etre beaucoup excuse[440].
+Il suit egalement que l'amour pur est l'abrege de toute la morale, ou,
+pour parler theologiquement, que la somme de tous nos merites est dans
+l'amour de Dieu et du prochain. Resterait a savoir si, sous ce nom de
+prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont
+pas predestines a la vie; si nous devons les aimer, si les saints les
+aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait
+embrasser les membres du diable. Ce n'est point la un amour raisonnable,
+pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons
+cependant, quoique nous sachions qu'il y a tres-peu d'elus et que notre
+bonne volonte et notre priere n'auront aucun effet. C'est que la charite
+ne connait pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous
+inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut
+universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est
+un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux
+qui cooperent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion
+renvoyee a l'Ethique[441].
+
+[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem.
+Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.]
+
+[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne
+voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.]
+
+L'examen de toutes ces opinions epuiserait et au dela le temps qui nous
+reste. Observons seulement que parmi les plus hasardees il n'en est
+peut-etre aucune qui ne se justifie jusqu'a un certain point par les
+premisses que posaient concurremment et meme un peu contradictoirement
+dans l'esprit d'Abelard, la philosophie et la foi. La liberte de l'un et
+la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans
+son vain et opiniatre desir de les concilier, se plaire a lutter avec
+l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont
+hardies; il eleve tranquillement, et je crois sans arriere-pensee,
+quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armee
+l'incredulite moderne, et qui, si l'on exige une solution demonstrative,
+peuvent ebranler toute croyance. Ces objections, il va tres-loin, quand
+il les pose; puis, il les laisse sans reponse, ou, s'il repond, c'est
+en rentrant dans les bornes d'ou il est sorti par la question meme. Il
+releve les barrieres qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne
+voit pas combien il est inutile de les relever derriere celui qui les
+a depassees. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu,
+sont d'une consequence illimitee, d'une difficulte que je crois
+insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme
+on dirait a l'entendre qu'il doit y avoir reponse a tout, il autorise a
+comparer les solutions aux problemes, a remarquer la disproportion
+des unes aux autres, a concevoir les doutes memes qu'il ne parait pas
+ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la
+theologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'heterodoxie
+involontaire, et voila pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir
+chretien, la philosophie le revendique et la religion ne le reclame pas.
+
+Une seule idee fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa
+theorie de la redemption; la theodicee d'Abelard nous apparaitra sous un
+jour nouveau, et nous verrons comment une hypothese speculative sur
+la Trinite peut alterer le dogme du salut et renouveler la morale
+religieuse elle-meme.
+
+"Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maitre qui
+retranchait tout le prix de la redemption.... Le Christ, en effet, dans
+sa passion, a propose trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la
+vertu, l'excitation a l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de
+la redemption. Si l'on elimine le dernier, comme le voulait le maitre
+Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit:
+"Vous devorerez la tete de l'agneau avec ses pieds" (Exod. XII, 9), le
+maitre Pierre, en supprimant la tete, devorait tout aussitot les pieds
+et les entrailles."
+
+[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliotheque de
+Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Resurrection de J.-C. par
+Geoffroi, quatrieme abbe de Clairvaux, et elles ont probablement servi
+a lui faire attribuer la dissertation de l'abbe anonyme contre Abelard
+(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le meme nom dans une chronique
+du Recueil des Historiens francais (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p.
+700).]
+
+La doctrine de la redemption, en effet, telle que la professe le commun
+des fideles, repose sur cette idee, qu'avant la venue du Christ,
+l'homme, engage dans les liens du peche, etait separe du salut par un
+obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une
+corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient
+detruire ses efforts les plus heroiques, ses sacrifices les plus
+meritoires, la fidelite la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la
+loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque
+chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont
+expie. Cette rancon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payee. Il
+a ainsi libere, rachete, _redime_ l'homme; voila la _redemption_. Elle
+n'a pas donne le salut, elle en a fait cesser l'impossibilite. L'homme
+etait esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est
+pas sauve, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui nait, et qui
+n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au
+berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la
+redemption lui soit applique, est sauve; car, n'ayant d'autre souillure
+que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonte de
+Dieu de le sauver, des qu'elle est effacee et qu'il n'a pu en contracter
+une nouvelle. Apres la naissance, apres le bapteme, le salut est
+possible, mais comme il a ete rendu possible par l'expiation seule
+de Jesus-Christ, le bienfait n'en peut etre accorde qu'a ceux qui
+reconnaissent qu'ils le doivent, non a eux-memes, mais a Jesus-Christ,
+non a leurs merites, mais a ses merites, et qui observent, non-seulement
+les preceptes de la loi naturelle ou les regles de la loi juive restees
+en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui resultent pour l'homme de la
+venue du Messie, c'est-a-dire les commandements que Dieu nous a faits en
+prenant la vie et la parole au milieu de nous.
+
+Mais cette etrange et mysterieuse impossibilite du salut avant
+l'incarnation, quelle en etait la cause? ou, en d'autres termes, de quoi
+la redemption nous a-t-elle rachetes? Cette question est d'un interet
+plus pressant encore que celles qui touchent la Trinite. La Trinite est
+un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable,
+que, pourvu qu'on adhere fortement a la lettre et a l'esprit du Symbole,
+une pensee trop subtile, une locution inexacte ou exageree, peut
+paraitre sans consequence. Mais la matiere de la redemption, quoique
+obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne,
+interesse le sort de l'humanite et les rapports de Dieu a l'homme. Nous
+concevons donc l'attention severe que montre ici saint Bernard. Il a
+raison de dire, quand il y arrive: "Laissons les bagatelles et venons
+a des choses plus serieuses, _Noenias... praetereo, venio ad
+graviora_[443]."
+
+[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.]
+
+ "Abordant le mystere de notre redemption, continue-t-il, scrutateur
+ temeraire de la majeste divine, il dit des le debut de sa discussion
+ qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclesiastiques sur
+ ce sujet; il l'expose, la dedaigne et se vante d'en avoir une
+ meilleure, ne craignant pas, contre le precepte du sage, de
+ transgresser les limites antiques que nos peres ont posees[444].
+ (J'omets ici un resume de la doctrine d'Abelard.) Qu'y a-t-il dans
+ ses paroles de plus intolerable, le blaspheme ou l'arrogance? Qu'y
+ a-t-il de plus damnable, la temerite ou l'impiete? Est-ce qu'il ne
+ serait pas plus juste de briser avec des batons la bouche qui parle
+ ainsi que de la refuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas
+ contre lui-meme les mains de tous, celui qui leve les mains contre
+ tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi?
+ Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel
+ secret ton orgueil aurait-il recu la revelation, secret qui aurait
+ ete inconnu aux saints, qui aurait echappe aux sages? Cet homme
+ apparemment va nous apporter les eaux derobees et les pains caches.
+ Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, a toi et a nul autre: est-ce
+ que le Fils de Dieu n'a pas revetu l'humanite pour delivrer l'homme?
+ Personne absolument ne pense le contraire, toi excepte; c'est a toi
+ de repondre de ce que tu en penses, car tu n'as recu ta lecon ni du
+ sage, ni du prophete, ni de l'apotre, ni enfin du Seigneur lui-meme.
+ Le maitre des Gentils a recu du Seigneur ce qu'il nous a transmis.
+ Le maitre de tous avoue que sa doctrine n'est pas a lui, car,
+ dit-il, je ne parle pas d'apres moi-meme; mais toi, tu nous donnes
+ du tien et ce que tu n'as recu de personne. Celui qui ment donne
+ du sien: que ce qui vient de toi reste a toi. Moi j'ecoute les
+ prophetes et les apotres, j'obeis a l'Evangile, mais non a
+ l'Evangile selon Pierre; toi, tu nous etablis un nouvel Evangile:
+ l'Eglise n'admet pas un cinquieme evangeliste. Qu'est-ce que la loi,
+ les prophetes, les apotres, les hommes apostoliques nous prechent,
+ si ce n'est ce que tu es seul a nier, savoir, Dieu fait homme pour
+ delivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous precher un autre
+ Evangile, qu'il soit anatheme. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et
+ te delivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de
+ quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fut de celle du diable,
+ ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonte ni la mienne qui
+ peuvent l'empocher.... Ceux-la le savent et le disent qui ont ete
+ rachetes par le Seigneur, ceux qu'il a rachetes de la main de
+ l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'etais toi-meme sous la main
+ de l'ennemi; tu ne peux rendre grace avec les rachetes, toi qui n'es
+ pas rachete. Celui qui les a rachetes les a reunis de toutes les
+ contrees; l'ennemi etait unique, les contrees nombreuses. Quel est
+ ce redempteur si puissant, qui commande non a une seule contree,
+ mais a toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre
+ prophete a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'etonne pas? Les
+ fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des
+ prophetes, citons les apotres: "Afin que Dieu," dit saint Paul,
+ "leur donne la penitence pour connaitre la verite, de sorte
+ qu'ils s'echappent des lacs du diable, qui les tient captifs a sa
+ discretion[445]...." Ce n'est pas de la puissance en elle-meme, mais
+ de la volonte que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le
+ diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non legitimement,
+ criminellement usurpe, et cependant justement permis. Ainsi l'homme
+ etait tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice
+ n'etait ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement
+ asservi, l'homme a ete misericordieusement delivre.... Que pouvait
+ faire de lui-meme pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme
+ esclave du peche, aux fers du diable? Il a ete attribue une justice
+ qui venait d'un autre a celui qui n'en avait point a lui, et la
+ voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouve dans
+ le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur
+ l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait tres-justement, quand celui
+ qui ne doit rien a la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauve
+ celui qui etait justement soumis a la dette de la mort et a la
+ domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il ete
+ exige d'un second homme? Un homme a du, un homme a paye; car si un
+ seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la
+ satisfaction d'un seul fut imputee a tous, de meme qu'un seul avait
+ porte le peche de tous.... Le Christ est la tete et le corps; la
+ tete a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles....
+ Si l'on me dit: Ton pere t'a engage, je repondrai: Mais mon frere
+ m'a rachete. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre,
+ quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on,
+ soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la
+ faute aussi soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?...
+ Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifies dans le
+ Christ.... Si j'appartiens a l'un par la chair, j'appartiens a
+ l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur
+ n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner a l'homme la
+ lecon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant
+ la borne de la charite; ainsi il aurait enseigne la justice et ne
+ l'aurait pas donnee! Il aurait montre la charite et ne l'aurait pas
+ inspiree!"
+
+[Note 444: Je ne vois point qu'Abelard dise que les docteurs soient
+unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion.
+Il se sert meme d'une expression qui ne releve pas beaucoup l'importance
+de l'opinion qu'il combat: "Et quod dicitur, etc." "Et quant a ce qu'on
+dit que nous avons ete rachetes de la puissance du diable, etc." S'il a
+dit en effet on commencant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis
+les apotres, "omnes doctores nostri post apostolos conveniunt," ce debut
+de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en
+effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain
+"Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et
+dans une exposition de l'Epitre aux Romains." Dans l'Epitome que nous
+penchons a regarder comme l'ouvrage appelle "Livre des Sentences." Il y
+a seulement: "Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus."
+(c. XXIII, p. 63.) Peut-etre les expressions cites par saint Bernard se
+trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte a ce
+chapitre de l'Epitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a
+ete quelquefois designee par ce titre commun au moyen age de "Liber
+Sententiarum." (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)]
+
+[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres
+citations tres-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21;
+xxii, 53.--Coloss. I, 13.]
+
+[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et a toutes ses oeuvres qui
+dans tout ce passage sont attribuees au demon dont il etait _un membre_,
+c'est-a-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.]
+
+Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_,
+d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystere, qu'il
+est accessible a tous, a l'impur, a l'incirconcis; tout est facile; le
+saint a ete donne aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en
+peut etre ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification
+par l'esprit; l'homme animal ne peut penetrer si aisement ce qui
+appartient a l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont caches,
+l'Evangile est voile. (II Cor., iv, 3.)
+
+On demande comment, puisque le Christ n'a delivre que les elus, il se
+pouvait que, soit dans le siecle, soit dans l'avenir, ils fussent plus
+qu'aujourd'hui au pouvoir du demon. C'est parce qu'il les possedait
+_captifs a sa volonte_, dit l'apotre, qu'un liberateur a ete necessaire.
+Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-meme et
+les autres elus, le demon ne les tourmentait pas; mais il les aurait
+possedes, s'ils n'avaient du etre delivres par la foi. "Le sang de
+Jesus-Christ, meme avant sa mort, tombait en rosee sur Lazare, et
+l'empechait de sentir les flammes." Si l'on objecte que Dieu pouvait
+tout aneantir d'une parole, sans qu'il fut besoin de l'incarnation ni de
+la passion, il faut repondre que cette necessite vint de nous qui etions
+assis dans les tenebres. "C'etait un besoin de nous, de Dieu, des anges;
+de nous, pour que le joug de notre captivite nous fut enleve; de Dieu,
+pour que le dessein de sa volonte fut rempli; des anges, pour que leur
+nombre fut complete.... Qui nie que le Tout-Puissant eut sous la main
+bien d'autres moyens de liberation? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang
+ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-meme. Il m'est
+permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi....
+Mais tout cela lui parait folie; il ne peut retenir ses rires;
+entendez-vous ses eclats?" Il ne comprend pas comment le crime plus
+grand de la mort de Jesus a pu calmer le courroux excite par la faute
+moins grave de notre premier pere; comme si, dans un seul et meme fait,
+l'iniquite des coupables n'avait pu deplaire, pendant que la piete de la
+victime plaisait a Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu a Dieu, mais le
+devouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, precieuse expiation
+du peche, ne pouvait s'accomplir sans un peche. Ainsi, Dieu, usant bien,
+sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamne la mort par la mort,
+et le peche par le peche. Que signifie, en effet, cette lecon de charite
+qu'on pretend que Dieu nous a donnes? "Que sert qu'il nous ait instruits
+(_instituit_), s'il ne nous a pas regeneres (_restituit_)? Notre
+instruction n'est-elle pas vaine, sans une prealable destruction, celle
+du corps du peche qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis
+qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'a dire: Adam ne
+nous a nui qu'en nous montrant le peche." Mais, a moins de donner dans
+l'heresie de Pelage, nous "professons que le peche d'Adam nous a ete
+transmis, non par instruction, mais par generation, et avec le peche, la
+mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitue la
+justice, non par instruction, mais par regeneration, et avec la justice,
+la vie." Accordons que la venue du Christ puisse servir a ceux qui
+savent regler leur vie sur la sienne et repondre par leur amour au sien.
+De quoi servira-t-elle aux petits enfants? "Comment s'eleveront-ils
+a l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs meres?"
+Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de regeneration, la generation
+d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'egare avec
+Pelage. En definitive, de quelque facon qu'on l'interprete, la doctrine
+en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle
+aneantit le mystere. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix,
+non dans le prix du sang; mais dans les progres de notre conversion.
+Elle est condamnee par ces mots memes: "A Dieu ne plaise que je me
+glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jesus-Christ
+(Galat., vi, 14)!" Retrancher de la redemption le sacrement, le mystere,
+la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple
+d'humilite et de charite, c'est "peindre sur le vide[447]."
+
+[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.]
+
+Il y a plus d'eloquence peut-etre que de methode dans cette refutation,
+essayons d'etre plus precis. L'Eglise catholique croit et professe
+qu'Adam, par son peche, a non-seulement encouru la colere de Dieu, la
+mort, la captivite sous l'empire du demon, mais qu'il a degrade la
+nature humaine et transmis les effets de ce peche et ce peche meme
+a tous ses descendants, en sorte que ce peche est devenu propre et
+personnel a tous; c'est la le peche originel[448]. Les effets et la
+peine du peche originel sont: 1 deg. la privation de la grace sanctifiante
+et du droit au bonheur eternel; 2 deg. le dereglement de la concupiscence,
+ou l'inclination au mal; 3 deg. l'assujettissement aux souffrances et a la
+mort.
+
+[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.]
+
+Toutes ces blessures, dont Adam etait exempt au moment de son peche,
+et que nous avons recues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre
+propre peche qui nous les a faites, il est naturel et consequent que ce
+ne soit pas notre propre merite qui puisse les guerir. Puisqu'en Adam et
+par Adam ce n'est pas sa personnalite seule, mais la nature humaine qui
+a ete degradee, puisqu'il nous l'a des lors transmise, non plus telle
+qu'il l'avait recue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut
+que cette nature reste telle, independamment de nos efforts et de notre
+volonte, et qu'elle demeure indefiniment en etat de peche originel, si
+un secours exterieur et surhumain, si une revolution extraordinaire et
+miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.
+
+Si l'on demande pourquoi cela etait ainsi, on pose une question en
+dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonte de Dieu doit etre
+acceptee comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours
+raisonnable[449].
+
+[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.]
+
+Il fallait donc un secours et une revolution; or, la premiere
+degradation ayant ete consommee par un homme unique, comparable a nul
+autre, c'etait une raisonnable analogie qu'elle fut effacee par un homme
+egalement unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse
+ou superieure au pouvoir de l'homme, et qui fut a lui seul capable de
+sauver toute la race qu'a lui seul Adam avait perdue.
+
+C'est ainsi que par la doctrine du peche originel on arrive a la
+necessite d'un mediateur; ce mediateur a existe; il devait etre homme,
+il a ete homme; il devait etre unique, extraordinaire, miraculeusement
+puissant, il a ete tout cela, et a un degre infini. Il a ete plus
+qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui separe la divinite
+de l'humanite, il a ete Dieu. Ce mediateur, homme et Dieu, le fils de
+l'homme et le fils de Dieu, c'est Jesus-Christ. Le mediateur a donc
+repare les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte
+passe sous la puissance du mal; l'homme naissait pecheur, non, pas
+seulement, entendons-nous bien, capable de pecher, il l'est encore, mais
+pecheur, c'est-a-dire dans l'etat de peche. Or, si l'on dit que l'homme
+etait dans les liens du peche, on dira que la venue du mediateur a ete
+la remission des peches; si l'homme avait merite la colere ou
+offense Dieu, le mediateur a ete le reconciliateur ou la victime de
+propitiation; si l'homme etait souille, le mediateur est l'agneau sans
+tache qui efface les peches du monde; si l'homme etait mort, mort par le
+peche, le mediateur est la vie; si l'homme etait esclave du peche, le
+mediateur l'a delivre; si l'homme etait vendu au peche, le mediateur
+l'a rachete. Et en effet tout cela a ete dit, et Jesus-Christ est le
+mediateur, le reparateur, la vie, la victime, l'agneau, le liberateur,
+le redempteur[450].
+
+[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii,
+20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I
+Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i,
+18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.]
+
+Maintenant! si a ses mots: le mal, le peche, la mort, on veut substituer
+cette personnification du mal, de la mort et du peche, que la theologie
+produit ou retire a volonte, et appeler tout cela le diable ou le demon,
+on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chretienne
+permet de rapporter au demon, comme a sa cause, tout ce mal qui ailleurs
+est presente d'une maniere plus abstraite, comme la corruption de la
+chair on le dereglement de la concupiscence; en second lieu, parce que
+le peche d'Adam, source funeste du peche originel, est formellement
+presente comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes
+memes de l'Ecriture se pretent litteralement a cette traduction. On y
+voit _l'homme tenu captif a la volonte du diable_; Jesus-Christ dit
+qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du
+monde_. Saint Paul dit que Jesus-Christ a _desarme les principautes et
+les puissances; que par sa mort il a detruit celui qui etait le prince
+de la mort, c'est-a-dire le diable_[451]. Si donc il plait de dire que
+l'homme, en etant esclave du mal et vendu au peche, etait sous l'empire
+du demon, il n'y a rien la que de chretien, c'est le langage regulier de
+la foi.
+
+[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii,
+15.--Hebr. ii, 14.]
+
+Telle elle etait au temps d'Abelard comme au notre, quoique les
+objections qu'il eleve eussent ete plus d'une fois produites[452]. Les
+pelagiens ont des premiers pris la redemption dans un sens metaphorique,
+et soutenu que Jesus-Christ ne nous a rachetes du mal, c'est-a-dire
+sauves de la damnation, que par ses lecons, son exemple, ses bienfaits
+et sa misericorde; mais aussi ils niaient le peche originel, du moins
+en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'etait une
+consequence naturelle de ne plus attribuer a la redemption qu'une vertu
+morale. Mais comme Abelard croit au peche originel, il est plus reserve
+et moins consequent que Pelage. Lui qui reconnait le mal, d'ou vient
+qu'il affaiblit le remede? En effet, tout en opposant les notions de
+commune justice au peche originel, il l'admet et meme le justifie, si
+c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament
+d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine
+et la justice humaine, et que de declarer d'une maniere absolue que le
+createur ne doit rien a sa creature, et qu'apres tout les notions du
+bien et du mal resultent pour nous de sa volonte. Remarquez la situation
+contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument?
+C'est que si le peche originel parait injuste, il y a bien d'autres
+injustices dans la Bible; il en faudrait inferer que les recits de la
+Bible doivent etre enveloppes dans les memes doutes, mais ces recits,
+concus en termes directs, sont couverts par l'autorite inattaquable de
+la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les
+faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer a la question du
+peche originel les notions de commune justice, pourquoi reclamer contre
+ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable
+a raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire
+du seducteur sur le seduit, dans le courroux celeste desarme par le sang
+innocent, dans le crime d'Adam lave par un nouvel et plus grand crime?
+Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la
+bonte, la raison humaine sont competentes pour juger ce qui est juste,
+bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante a se
+placer dans cette hypothese pour attaquer la redemption, et a en sortir
+pour defendre le peche originel.
+
+[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi
+P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline
+visiblement vers la theorie de la redemption suivant Abelard.]
+
+On ne peut nier le peche originel sans cesser en quelque sorte d'etre
+chretien. Abelard reconnait le peche originel. Mais il apercoit dans
+saint Paul cette doctrine qui creuse un abime entre le regne de la
+crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui
+semble donner a la foi en Jesus-Christ, a l'amour de l'homme pour le
+Dieu qui l'a tant aime, la plus grande part dans le salut. Par la les
+conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles
+rentrent dans le coeur de l'homme, et depouillent presque tout caractere
+d'un miracle exterieur et en quelque sorte materiel. Cette maniere de
+concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurement plus
+philosophique. Abelard s'en empare, et faisant de ce qui est une des
+idees composantes du christianisme, une idee principale, d'une idee
+principale une idee exclusive, il l'agrandit, il l'exagere, et comme
+en elle-meme elle est conforme a la lettre ainsi qu'a l'esprit de la
+religion, il l'erige sans scrupule en systeme et s'applaudit d'avoir
+donne une theorie rationnelle du christianisme, en ramenant la
+redemption a une grande et divine manifestation de la loi morale sur
+la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonte. Telle est la
+Trinite. Ce n'est pas seulement l'Ecriture qui nous l'apprend, c'est la
+raison. La Trinite est une tradition chretienne et philosophique. De la
+des devoirs pour le philosophe et pour le chretien, devoirs reveles a
+l'un sous la forme de la loi naturelle, a l'autre sous celle de la
+loi evangelique, qui n'est que la reforme de la premiere. Or,
+l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes
+ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la
+Trinite, et qui ont accompli la loi pour obeir et pour plaire a Dieu,
+dans la mesure de leur science et de leurs lumieres. Ainsi, meme avant
+la venue du Christ, quelques-uns ont pu etre sauves. L'Ecriture le
+dit d'Abraham; la tradition et les Peres le disent d'autres encore.
+Cependant le peche originel subsistait. Par une dispensation insondable
+de la justice divine, l'homme etait tenu d'une dette de damnation
+contractee par le peche d'Adam. C'est-a-dire que l'etat de degradation,
+d'impuissance, d'ignorance, engendre par le peche originel, etait
+invincible en general aux forces de la raison et de la conscience
+humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumieres et vertus,
+tout etait faible, obscur: l'humanite etait condamnee.
+
+Un tel etat n'etait pas digne de la celeste bonte. Dieu fit misericorde
+au genre humain, et dans sa charite ineffable, il lui envoya son fils,
+pour le racheter de l'esclavage de la chair et du peche, pour le
+purifier, pour le delivrer, c'est-a-dire pour lui donner le secours
+indispensable et merveilleux sans lequel l'humanite ne serait jamais
+sortie de son etat d'abaissement, de corruption et de misere.
+
+L'homme ne peut rien pour son salut sans la grace, c'est-a-dire sans
+l'inspiration, c'est-a-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne
+l'aide a croire et a aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a ete la
+plus grande grace que Dieu ait faite a l'homme. Elle a eu pour objet
+principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine
+elle-meme. Ainsi, Dieu a passe sur la terre pour lui enseigner une loi
+plus parfaite d'une maniere plus precise et plus puissante. Il lui a
+enseigne surtout le precepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a
+fait en lui donnant de l'amour le plus pathetique exemple, en le
+lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voila comme la
+redemption a donne a l'homme des lumieres, des idees, des forces
+nouvelles. Voila comme elle a vaincu le mal, lave le peche originel,
+affranchi l'esprit. Voila la revolution miraculeuse qu'elle a operee,
+par des signes visibles sans doute, par des manifestations materielles,
+mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irresistible
+don de la grace que Dieu ait fait aux hommes, et par la, renouvelant le
+principe meme du devoir, de la vertu, de la religion, il a inaugure au
+ciel et sur la terre le regne de la charite.
+
+Tel est le christianisme d'Abelard. On peut voir qu'en conservant
+les faits positifs qui sont comme le materiel de la religion, il en
+simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant
+qu'il le peut, dans l'ordre moral les phenomenes constitutifs de la
+revolution chretienne, et lui donne un caractere plus exclusivement
+spirituel que celui qui lui est assigne par la tradition de l'Eglise.
+
+Tout cela est une consequence de sa doctrine de la Trinite. La nature de
+Dieu, telle qu'il l'a concue, conduit necessairement a ses idees sur
+le salut. Sa Trinite est eminemment une Trinite morale, dont l'action
+s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette
+revelation sensible qui parle, dans la creation, soit par cette
+revelation interieure qui semble sortir du sein de la raison meme. La
+connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumiere amene la chaleur
+avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour
+objet que d'accroitre et la connaissance et l'amour. De la le judaisme,
+la philosophie, le christianisme.
+
+Ce systeme est beau, et pour qu'il fut plus consequent, il faudrait en
+faire disparaitre ce qui reste de mysterieux dans le peche originel. Au
+fond, le peche originel pour Abelard est plutot un etat d'ignorance
+et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification
+substantielle de l'humanite; pour lui, le peche originel, s'il osait
+eclaircir sa pensee, ne serait qu'un etat moral qu'ameliorent, egalement
+par un effet moral, la predication et le martyre du Christ. Bien souvent
+sans doute, meme chez les chretiens les plus orthodoxes, une semblable
+croyance revient a leur insu et prevaut sur la croyance au miraculeux;
+mais ce systeme n'explique pas comment un etat moral de toute une race a
+pu etre le resultat d'une transgression unique, d'une faute particuliere
+d'un seul homme, et comment l'imputabilite de cette faute a ete
+transmise par generation aux descendants de cet homme. Abelard a fait
+ce que fait tout philosophe chretien qui ne veut cesser ni d'etre
+philosophe ni d'etre chretien. Il y a dans le christianisme deux sortes
+de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces
+miracles materiels qui frappent surtout les imaginations et contre
+lesquels s'eleve facilement l'incredulite vulgaire: la peche
+miraculeuse, l'eau changee en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscite,
+la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la resurrection de
+Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus
+embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un
+merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquieter davantage.
+
+Tel est le peche originel; telles la damnation, la redemption, la grace;
+toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms
+metaphoriques donnes a de purs phenomenes moraux. Ce sont des realites
+indefinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est
+substantielles et materielles; ce sont au moins des faits subsistants,
+et non de simples manieres de considerer et de representer la nature
+humaine dans ses rapports avec l'eternelle verite et l'eternelle
+justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit
+philosophique doit necessairement etre entraine. C'est meme la pente
+actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chretien se laisse
+aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure
+et traduit tous les phenomenes du monde dogmatique. Tout esprit
+philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte
+de naturalisme evangelique, vers une interpretation toute rationnelle
+des faits reveles, meme avec une foi absolue dans ces faits. Il lui
+en coute beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits,
+c'est-a-dire les derogations aux lois ordinaires de la nature physique,
+s'il peut faire disparaitre les miracles purement intelligibles,
+c'est-a-dire les derogations aux donnees de la nature morale; les
+premiers ne seront plus a ses yeux que des moyens dont s'est servie la
+Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de
+l'homme, pour eclairer sa raison, epurer sa conscience, toucher son
+coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est
+faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto].
+
+Abelard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue
+de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke,
+Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il ecrit au XIIe siecle.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA MORALE D'ABELARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+Les questions agitees dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une
+transition de la theodicee a la morale. Quelques-unes sont deja de la
+morale. Nous trouvons la morale meme dans un ouvrage d'Abelard, qui
+n'est pas le moins celebre; c'est l'_Ethique_, ou _le Connais-toi
+toi-meme_[453].
+
+[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez,
+benedictin et bibliothecaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage
+intitule _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se
+trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a ete imprime que cette
+fois.]
+
+Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'ame qui nous
+rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les defauts ou
+vices sont contraires aux vertus, comme la lachete a la fermete,
+l'injustice a la justice. L'ame a des defauts et de bonnes qualites
+qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude
+d'esprit, le manque de memoire ou la memoire; mais les defauts appeles
+vices sont ceux qui portent la volonte a quelque chose qu'il ne convient
+pas de faire.
+
+Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le peche. On est colere, sans
+etre en colere; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus
+de se combattre soi-meme; car la victoire du vice sur notre ame est plus
+honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps.
+Par le vice, nous sommes ainsi inclines a consentir a ce qui ne convient
+pas; c'est ce consentement qui est le peche, etant un mepris de Dieu,
+une offense a Dieu. Mepriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre,
+a cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre a cause
+de lui. En definissant le peche negativement, en disant _omettre_ ou _ne
+pas faire_, on montre que la substance du peche n'existe pas. "Car elle
+est dans le nom plutot que dans l'etre; c'est comme si, pour definir
+les tenebres, nous disions l'absence de lumiere, la ou la lumiere a eu
+l'etre[454]."
+
+[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine recue,
+que le mal n'est qu'une privation. "Mali nulla natura est, dit saint
+Augustin, amissio boni mali nomen accepit." _De Civ. Del_, XI, IX.]
+
+N'objectez pas que le peche, etant dans la mauvaise volonte, est quelque
+chose de positif, _est dans l'etre_ comme elle. D'abord nous pechons
+quelquefois sans mauvaise volonte. Un maitre cruel me poursuit une epee
+nue a la main; apres avoir fui longtemps, et contraint par l'extreme
+peril, je le tue pour n'etre pas tue. La mauvaise volonte du meurtre
+n'existait pas; il n'y avait que la volonte de sauver ma vie. Cependant
+j'ai peche en consentant a ce meurtre meme par contrainte; car la Verite
+dit: "Tous ceux qui prendront l'epee, periront par l'epee" (Math., XXVI,
+52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonte. "Ce que
+l'on veut dans une grande douleur de l'ame, est passion plutot que
+volonte."
+
+Mais dans les cas ou il n'y a nulle sorte de contrainte, le peche
+n'est-il pas la volonte mauvaise? Un homme voit une femme et forme un
+desir coupable. N'est-ce pas la le peche? Si la volonte est refrenee
+par la vertu, sans toutefois etre eteinte, si elle resiste, si elle est
+vaincue sans perir, il ne reste qu'a recueillir le prix de la victoire.
+"Dieu en recompensant juge le coeur plus que l'action." Or, le coeur
+consent ou resiste, il prefere ou sacrifie la volonte de Dieu a la
+sienne propre. Le peche n'est donc pas dans la mauvaise volonte; le
+peche, c'est d'y ceder. Ce n'est pas le desir, c'est le consentement
+au desir. Celui-la est deja criminel devant Dieu qui a fait tous ses
+efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il etait en lui. Il est
+aussi criminel que s'il avait ete surpris a l'oeuvre.
+
+Mais si nous pechons quelquefois malgre nous, si la volonte n'est pas le
+peche, peut-on dire que tout peche soit volontaire? Distinguons. Si le
+peche est le mepris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mepriser
+Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit etre
+puni, n'est pas vouloir etre puni[455].
+
+[Note 455: "La peine qui est juste deplait, l'action qui est injuste
+plait. Souvent aussi il arriva que, lorsque seduit par la figure d'une
+femme que nous savons mariee, nous voudrions la posseder, nous ne
+voudrions pourtant nullement commettre l'adultere, puisque nous
+voudrions qu'elle fut libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent
+leur gloire a convoiter les femmes des hommes puissants, a cause meme de
+leurs maris, et plus que si elles etaient libres; ceux-la aiment mieux
+l'adultere que la fornication, c'est-a-dire faillir plus que moins.
+Il en est qui se sentent tout a fait malheureux d'etre entraines a
+consentir a la concupiscence ou a la mauvaise volonte, forces qu'ils
+sont par l'infirmite de la chair a vouloir ce qu'ils ne voudraient pas.
+Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il
+dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonte l'exclusion
+de necessaire; aucun peche en effet n'est inevitable. Ou bien nous
+appellerons volontaire tout ce qui procede de quelque volonte. Celui qui
+tue un homme pour eviter la mort n'a pas la volonte de tuer, mais il a
+quelque volonte d'eviter la mort." (_Eth_., c. III, p. 635.)]
+
+"Quelques-uns ne sont pas mediocrement emus de nous entendre dire que
+la consommation du peche n'ajoute rien au crime, a la damnation devant
+Dieu. Suivant eux, l'acte du peche est accompagne d'un certain plaisir
+qui augmente le peche.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
+charnel est le peche et qu'il ne peut etre goute sans peche." Or c'est
+ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage,
+les repas; Dieu lui-meme ne serait pas irreprochable, lui qui a cree les
+aliments et les corps, d'avoir attache aux aliments une saveur qui nous
+causerait un plaisir force, un peche necessaire. "Evidemment aucun
+plaisir naturel de la chair ne doit etre impute a peche, et ce ne peut
+etre une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagne d'un
+sentiment de plaisir[456]." L'ancienne loi a defendu des actes que la
+nouvelle a permis. Le plaisir attache a ces actes n'a point cesse avec
+la prohibition; ce n'etait donc pas le plaisir qui en faisait des
+peches. Il est vrai que David dit qu'il a ete concu dans les iniquites:
+mais il ne s'agit la que de l'iniquite du peche originel qui se transmet
+par la generation, ou plutot de la peine de ce peche que nos premiers
+parents ont leguee a leur posterite.
+
+[Note 456: Ici Abelard examine la situation d'un religieux expose
+immediatement a des tentations qu'on peut deviner, et decide que les
+impressions involontaires des sens ne peuvent etre imputables, recherche
+et decision qui montrent que les scandales reproches a la casuistique ne
+sont pas nouveaux, et sont peut-etre en partie inevitables.]
+
+Ainsi le consentement est vraiment le peche, savoir le consentement a
+la volonte du mal, ou meme le consentement au mal, sans mauvaise
+concupiscence. Quant a l'action, elle est si peu le peche que si la
+violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable.
+"Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui
+a cru par quelque erreur passer la nuit avec son epouse est innocent.
+Desirer la femme d'autrui ou la posseder, ce n'est pas le peche, le
+peche est plutot de consentir a ce desir ou a cette action." Quand Moise
+ecrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que
+ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque
+d'une part nous ne pouvons l'eviter, et que de l'autre nous ne pechons
+point par elle; c'est donc l'assentiment a la concupiscence.
+
+"Evidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement
+de faire, sont egalement faites par les bons et par les mechants; ce
+qui les separe, c'est l'intention." Dans le meme acte par lequel notre
+Seigneur a ete livre, nous voyons cooperer Dieu le Pere, notre Seigneur
+Jesus-Christ et le traitre Judas. Dieu a livre son Fils, Jesus s'est
+livre lui-meme, Judas a livre son maitre: c'est un meme fait. En quoi
+l'action differe-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que
+par la permission de Dieu; mais quand il punit un mechant, il le
+fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la
+punition. "Qui parmi les elus peut pour les oeuvres etre egale aux
+hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de
+Dieu, que ceux-la par desir de la louange humaine?" Dieu a defendu
+de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de
+l'humilite, et ceux a qui il le defendait n'en etaient que plus
+empresses a les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils
+transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur
+donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires.
+
+En resume, il faut distinguer: 1 deg. le vice de l'ame qui porte au peche;
+2 deg. le peche en lui-meme qui est le consentement au mal ou le mepris de
+Dieu; 3 deg. puis la volonte du mal; 4 deg. enfin, l'accomplissement du mal.
+Comme vouloir n'est pas la meme chose qu'accomplir sa volonte, pecher
+n'est pas la meme chose que consommer le peche. L'un designe le
+consentement de l'ame en quoi nous pechons, l'autre, l'operation
+effective qui realise ce a quoi nous avons consenti. On dit que le peche
+ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le
+consentement. La premiere est par exemple la persuasion du diable qui
+seduisit Eve, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre
+et le fruit si beau qu'elle sentit le desir s'allumer; elle aurait du le
+reprimer, elle consentit, et ce fut le peche. La suggestion, au lieu de
+venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle
+n'est pas autre chose que le plaisir ou plutot la tentation du plaisir.
+La tentation en general est toute inclination de l'ame a faire une
+chose qui ne convient pas, soit par volonte, soit par consentement. La
+_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inseparable
+ou a peine separable de l'infirmite humaine, par exemple le desir d'une
+nourriture agreable, tout desir enfin dont je ne puis etre exempt
+qu'avec la fin de ma vie. Le precepte est de n'y pas ceder pour le mal.
+Par quelle vertu le pourrons-nous? "Par le Dieu fidele qui ne souffre
+pas que nous soyons tentes au dela de notre puissance. Confions-nous
+dans sa misericorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est
+_fidele_, ayons _foi_ en lui[457]."
+
+[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.]
+
+Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles
+des demons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la
+subtilite de leur esprit que par leur longue experience. Ils connaissent
+les vertus naturelles qui peuvent aisement pousser la faiblesse humaine
+a la luxure, ou a d'autres emportements. En Egypte, il leur fut permis
+d'operer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
+contre Moise. Ils employaient les forces de la nature, ils ne creaient
+rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant
+la chair d'un taureau, a produire des abeilles, "ne serait pas un
+createur d'abeilles, mais un preparateur de la nature." Les demons
+excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance
+des secrets qu'ils possedent. "Il y a en effet, soit dans les herbes,
+soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des
+pierres, de nombreuses forces propres a exciter ou a calmer nos ames,
+et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement
+produire cet effet[458]."
+
+[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamne par saint Bernard et
+le Concile de Sens.]
+
+D'autres s'emeuvent egalement de nous entendre dire que l'oeuvre du
+peche n'est pas le peche, ou du moins n'aggrave pas le peche, au point
+d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
+est souvent prononcee la ou il n'y a pas de faute, et nous devons
+quelquefois punir les innocents. "Voila une pauvre femme qui a un enfant
+a la mamelle, et elle n'a pas assez de vetements pour le couvrir dans
+son berceau, et se couvrir elle-meme suffisamment. Emue de compassion
+pour ce petit enfant, elle le met pres d'elle pour le rechauffer de ses
+propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de
+la nature, elle etouffe malgre elle cet etre qu'elle aime d'un extreme
+amour. _Aie la charite_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_.
+Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant
+l'eveque, une peine grave est prononcee contre elle, non pour la faute
+qu'elle a commise, mais pour qu'a l'avenir les autres femmes mettent
+plus de precaution dans leurs soins maternels." De meme un juge peut
+etre force par de faux temoins qu'il ne peut recuser, a condamner
+legalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc
+qu'une peine peut etre raisonnablement infligee, sans aucune faute
+prealable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle
+pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
+vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est cache, mais ce qui est
+manifeste. Ils ne pesent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de
+l'oeuvre. Dieu seul juge veritablement le crime dans l'intention meme.
+
+[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.]
+
+Quoique les peches viennent de l'ame et non de la chair, il y en a de
+spirituels et de charnels, c'est-a-dire que les uns viennent des vices
+de l'ame et les autres de l'infirmite de la chair, et quoique la
+concupiscence dans les deux cas soit dans l'ame comme la volonte, on
+distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul
+en est juge, tandis que nous cherchons a punir moins ce qui nuit a l'ame
+du pecheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout a
+prevenir les dommages publics; nous veillons surtout a l'exemple, et nos
+punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'interet commun.
+Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la
+fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.
+
+Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre
+est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonte, celle de l'intention. Si nous
+disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas
+de deux bontes; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonte de
+l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la
+bonte de l'oeuvre ajoute a la recompense meritee par la bonte de
+l'intention; la reunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des
+deux prise separement, comme le bois et le fer unis valent plus que le
+bois seul, mais c'est indifferent pour la remuneration. Ce n'est par
+l'oeuvre qui merite la remuneration, c'est nous-memes, et quant a nous,
+l'oeuvre, ne dependant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
+ajouter a notre merite. Deux hommes ont forme le projet de fonder des
+maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est
+empeche, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enleve;
+leur merite a tous deux est-il different devant Dieu? Si dans cette
+vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la retribution des
+recompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention
+augmentee de l'oeuvre etait meilleure que l'une sans l'autre, on
+pourrait en inferer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne
+etaient quelque chose de meilleur que la divinite ou l'humanite du
+Christ; car on sait que l'humanite dans le Christ etait bonne; dans
+un homme egalement, la substance corporelle peut etre aussi bonne que
+l'incorporelle, sans que la bonte du corps contribue a la dignite ou au
+merite de l'ame. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui
+est appele Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude,
+quelle qu'elle soit, n'est preferable au souverain bien. "Quoique pour
+faire une chose certaines choses paraissent tellement necessaires
+que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des
+conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle
+que soit la grandeur des choses, ne peut etre dit meilleur que Dieu.
+Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il resulte une bonte
+multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science etait
+repandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences
+augmentait, la science de chacun ne croitrait pas de maniere a etre plus
+grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et cree d'innombrables
+choses qui n'ont l'etre et la bonte que par lui; la bonte est par lui
+dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et
+pourtant aucune bonte ne peut etre preferee ou egalee a la sienne. La
+bonte est dans l'homme et la bonte est en Dieu, et comme les substances
+ou natures dans lesquelles est la bonte sont diverses, la bonte de nulle
+chose ne peut etre preferee ou egalee a la bonte divine; on ne peut donc
+dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou
+meme egal a Dieu[460]."
+
+[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.]
+
+Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonte de
+celle-ci procede de la bonte de celle-la, le nombre des _bontes_ ou des
+bonnes choses n'est pas augmente; donc nulle necessite d'augmenter la
+recompense. Un homme fait la meme chose en des temps divers, et suivant
+son intention qui change, la meme chose est bonne ou mauvaise et semble
+changer. C'est ainsi que cette meme proposition: _Socrate est assis_,
+change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se leve[461].
+
+[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.]
+
+Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on
+croit bien faire et plaire a Dieu, mais l'intention peut etre erronee,
+le zele peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
+"Autrement, les infideles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes
+oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous etre sauves par
+leurs oeuvres et plaire a Dieu[462]."
+
+[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.]
+
+De la nait une objection. Si le peche est le mepris de Dieu, atteste par
+le consentement a ce qu'il defend, comment les persecuteurs des martyrs,
+ceux meme du Christ, ont-ils peche, eux qui ignoraient Dieu et ses
+commandements? Comment l'ignorance ou meme l'infidelite incompatible
+avec le salut est-elle un peche? L'apotre a dit: "Si notre coeur ne nous
+condamne point, nous avons confiance en Dieu." (I Jean, iii, 21.) Or,
+le coeur des Gentils et des idolatres ne les condamne point, quand ils
+manquent a la loi chretienne. Cependant Jesus-Christ priait pour ses
+bourreaux, et Etienne demandait a Dieu de ne point _compter ce peche_ a
+ceux qui le lapidaient.
+
+Abelard repond qu'Etienne ne demandait que la remise de toute peine
+corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux mechants des
+afflictions, soit pour faire eclater sa justice, soit pour effrayer ceux
+qui les voudraient imiter; c'est, a cela que pensait le premier des
+martyrs.
+
+"Quant aux paroles du Seigneur: _Pere, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34),
+elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, meme par une
+peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, meme sans
+faute prealable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela
+reconnussent au chatiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas
+bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de
+cette priere, nous exhortat a la vertu de la patience et a l'imitation
+du supreme amour, afin que son propre exemple nous montrat en action ce
+qu'il nous avait enseigne en precepte, savoir, qu'il faut prier pour
+ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regarde a
+quelques fautes prealables, a quelques mepris de Dieu, mais a la raison
+qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivee, meme sans
+une faute preexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauves sans
+merite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines
+corporelles qu'ils n'ont point meritees, comme les petits enfants morts
+sans le bapteme, comme tant d'innocents frappes d'affliction. Qu'y
+aurait-il d'etonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
+pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute,
+encouru quelque peine temporelle?"
+
+Pas plus que l'ignorance, l'infidelite qui ferme aux adultes
+raisonnables l'entree du ciel, ne peut etre appelee mepris de Dieu. Il
+suffit pour la damnation de ne pas croire a l'Evangile, d'ignorer le
+Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Eglise, et cela moins par
+malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est deja juge_. (Jean,
+iii, 18.) _Celui qui ne connait pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv,
+38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], reciprocite dans les relatifs, si
+la relation n'a ete bien etablie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans
+l'attribution. Si, par exemple, on a presente comme une relation _l'aile
+d'un oiseau_, il n'y a pas reciprocite, on ne peut dire l'oiseau d'une
+aile. Si donc nous appelons peche tout acte vicieux ou contraire au
+salut, l'infidelite et l'ignorance deviennent des peches, meme sans
+mepris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler
+peche ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. "Or,
+ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres memes qui ne sont pas bonnes,
+tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la
+predication n'est pas venue jusqu'a vous, quelle faute vous imputer pour
+n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Evangile? L'apotre n'a-t-il pas
+dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler?
+Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur preche?_
+(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir ete
+instruit par Pierre, et quoique pour avoir precedemment connu et aime
+Dieu par la loi naturelle, il ait merite que sa priere fut ecoutee et
+que Dieu acceptat ses aumones, si cependant il lui fut arrive de quitter
+la lumiere avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui
+garantir la vie eternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et
+nous le compterions plutot parmi les infideles que parmi les fideles,
+de quelque zele pour le salut qu'il fut anime. Beaucoup de jugements
+de Dieu sont un abime....." Il reprouva celui qui s'offrait en disant:
+_Maitre, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv,
+19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit:
+"_Malheur a toi, Corozaim; malheur a toi, Bethsaide! car si dans Tyr et
+dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous,
+des longtemps deja elles auraient fait penitence dans le cilice et
+la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa predication et ses
+miracles aux villes dont il prevoyait l'incredulite, et ces villes des
+Gentils qu'il savait toutes pretes pour la foi, il ne les a pas jugees
+dignes de sa presence. Si pour avoir ete prives de sa parole, quelques
+hommes tout disposes a croire ont peri dans ces villes, qui pourra dire
+que c'est leur faute? Et pourtant cette infidelite dans laquelle ils
+sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique
+la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnes ne nous
+apparaisse guere."
+
+[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Praedicam._, II, p. 160.]
+
+[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cite par Fenelon dans une
+question analogue. (_Refut. du systeme du P. Malebranche, c. v.)]
+
+"Assurement, si l'on veut appeler leur aveuglement un peche sans faute,
+on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnes sans peche. Nous
+pourtant, nous ne placons proprement le peche que dans la faute de
+negligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit
+son age, sans qu'il merite la damnation. Je ne vois pas, au contraire,
+comment imputer a faute l'infidelite des petits enfants ou de ceux a qui
+l'Evangile n'a point ete annonce, non plus que tout ce qui resulte d'une
+ignorance invincible ou d'une impossibilite de prevoir un fait; autant
+incriminer celui qui, dans une foret, frappe un homme d'une fleche qu'il
+croyait lancer contre un oiseau."
+
+Ainsi, quand on emploie ces mots: pecher par ignorance ou pecher en
+pensee, on prend le peche dans un sens large; c'est l'action qu'il ne
+convient pas de faire. Dans le peche d'ignorance, point de faute; pecher
+en pensee ou par la volonte, en parole ou en action, c'est faire ou dire
+ce qu'on ne doit pas, quand meme cela nous arriverait a notre insu ou
+malgre nous. "Ainsi, ceux memes qui persecutaient le Christ ou les
+siens, qu'ils croyaient devoir etre persecutes, sont dits avoir peche
+en action (_in operatione_); ils auraient cependant peche par une faute
+plus grave, s'ils les avaient epargnes contre leur conscience[465]."
+
+[Note 465: _Eth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas necessaire
+de remarquer que cette assertion doit etre condamnee par l'Eglise.
+Bayle, et apres lui, les auteurs de l'_Histoire litteraire_, pensent
+reconnaitre ici une doctrine de relachement, reprochee plus tard aux
+jesuites. On les a vivement attaques pour une these soutenue en 1686,
+dans leur college de Dijon, et qui etablissait une distinction entre
+le peche philosophique ou moral et le peche theologique. Suivant cette
+distinction, tandis que l'un est le peche mortel ou la transgression
+libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
+a la nature raisonnable et a la droite raison. Quoique grave, il ne
+serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement
+a lui, une offense envers Dieu, digne de la peine eternelle. Arnauld a
+ecrit cinq _Denonciations_ etendues contre cette doctrine qu'il presente
+comme tres-ancienne dans la Societe. (Bayle, art. _Foulque.--Hist.
+litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, ed.
+de 1780.) L'editeur de l'_Ethique_, B. Pez, pense qu'Abelard peut bien
+avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible
+excusent le peche formel, comme on l'enseigne dans les ecoles.
+(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)]
+
+On demande si tout peche est interdit, c'est-a-dire si l'impossible nous
+est prescrit; car la vie ne peut se passer sans peches au moins veniels.
+Qui peut, par exemple, se preserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii,
+9.) Et cependant un joug doux, un fardeau leger nous a ete promis. Mais
+cette difficulte n'en est une que si l'on entend largement par peche
+tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la peche n'est
+que le mepris de Dieu, cette vie peut reellement se passer sans peche,
+_quoique avec la plus grande difficulte_, et il est vrai que tout peche
+est interdit.
+
+Parmi les peches, les uns sont veniels (graciables) ou legers, les
+autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui
+rendraient leurs auteurs infames ou accusables de crime s'ils venaient a
+etre connus. Les peches sont veniels, lorsque nous consentons au mal par
+oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
+On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances
+subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient
+pas stupide pour redevenir un sage en s'eveillant; les peches veniels
+sont donc des peches d'oubli.
+
+Quelques-uns ont pretendu qu'il etait mieux de s'abstenir des peches
+veniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y
+faut plus d'attention; mais Ciceron a dit: _Ce qui est laborieux n'est
+pas pour cela glorieux_. Il est plus penible d'obeir a la crainte qu'a
+l'amour; est-il donc plus meritoire de porter le joug de la loi ancienne
+que de vivre dans la liberte de l'Evangile? Il est plus difficile de se
+defendre d'une puce que d'un ennemi et d'eviter une petite pierre qu'une
+grande; mais ce qu'il est plus difficile d'eviter fait moins de mal.
+L'amour se defend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on
+pretend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques
+philosophes que tous les peches sont egaux, soit; mais alors il faut
+s'abstenir de tous egalement, et non pas des veniels plus que des
+criminels[466].
+
+[Note 466: Allusion a une maxime fort connue des stoiciens.--_Eth._, c.
+xv et xvi, p. 659-663.]
+
+Apres avoir ainsi decouvert la plaie de l'ame, il est temps de montrer
+le remede. C'est la reconciliation qui s'opere par la penitence, la
+confession, la satisfaction.
+
+La penitence est la douleur de l'ame pour avoir failli: elle provient
+tantot de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantot de
+quelque dommage eprouve, et alors elle est sans fruit. Telle est la
+penitence des damnes, "de tous ceux qui au moment de quitter la vie,
+se repentent de leurs crimes et poussent les gemissements de la
+componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offense, non par haine du
+peche qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils
+apprehendent d'etre precipites.... Combien nous en voyons tous les jours
+gemir profondement au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures,
+de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont
+commises, et pour tout reparer consulter un pretre! Alors si, comme il
+le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possedent, et
+de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain
+confesser par leur reponse combien leur penitence est vaine. De quoi
+donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je a mes fils, a ma
+femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O miserable, o le plus
+miserable des miserables! le plus insense des insenses! tu ne t'occupes
+pas de ce qui te restera a toi, mais de ce que tu auras amasse pour les
+autres! Par quelle presomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment
+d'etre emporte devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre
+les tiens plus favorables, en les enrichissant de la depouille des
+pauvres? Qui ne rirait de toi, a t'entendre esperer que les autres te
+seront plus utiles que toi-meme? Tu te confies dans les aumones des
+tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues heritiers
+de ton iniquite, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la
+rapine.... Dans ta piete malheureuse envers les tiens, cruel envers
+toi-meme et envers Dieu, qu'attends-tu du juge equitable devant lequel
+tu cours malgre toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais
+d'une parole inutile?"
+
+Apres un tableau anime et satirique des mecomptes qui attendent les
+calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une epouse, et de l'oubli
+des heritiers, Abelard ajoute un reproche qui monte plus haut. "Et
+comme, dit-il, l'avarice du pretre n'est pas moindre que celle du
+peuple, d'apres cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osee,
+iv, 9), bien des mourants sont abuses par la cupidite des pretres qui
+leur promettent une vaine securite, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les
+sacrifices, et achetent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_;
+marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif
+fixe d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel,
+quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit
+de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole:
+_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime
+le fils sous les yeux du pere_." (Eccl., xxxiv, 24.)
+
+La penitence fructueuse est celle qui nait du regret d'avoir "offense
+Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste." Il n'est pas comme les
+princes de la terre qui ne savent pas differer leur vengeance; mais
+plus la sienne a ete retardee, plus elle est terrible. Nous craignons
+d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne
+savons-nous pas que Dieu est partout present? "L'affection de la
+chair nous entraine a faire ou a supporter tant de choses, et si peu
+l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu a qui nous
+devons tout, faire et supporter autant que pour une epouse, des enfants
+ou quelque courtisane!"
+
+Ceux qui sont salutairement touches de la bonte, de la patiente
+longanimite de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des
+peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est
+la penitence fructueuse, le peche disparait. Le gemissement sincere de
+la charite ou de l'amour nous reconcilie avec Dieu. Si, a l'article de
+la mort, quelque necessite empeche un homme de venir a confession et
+d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gemissement du
+coeur, il n'encourt pas la gehenne eternelle. Obtenir le pardon du
+peche, c'est etre tel que l'ame cesse de meriter, pour le peche
+anterieur, l'eternel chatiment; car lorsque Dieu pardonne le peche aux
+penitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine
+eternelle. Ceux qui, prevenus par la mort, n'ont pu accomplir la
+satisfaction de la penitence en cette vie, sont reserves aux peines
+purgatoires et non damnatoires.
+
+Cette definition de la penitence repond a ceux qui ont demande si l'on
+pouvait se repentir d'un peche et ne pas se repentir d'un autre. La
+penitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui
+persiste dans un seul mepris de Dieu.
+
+Mais dire que Dieu pardonne un peche, n'est-ce pas dire que Dieu ne
+prononce pas la condamnation, et qu'il a par consequent decrete de ne la
+point prononcer? "Dieu ne regle ni ne dispose rien recemment; de toute
+eternite, ce qu'il doit faire est arrete dans sa predestination et
+prefixe dans sa providence, tant le pardon d'un peche quelconque, que
+tout ce qui se fait. Il nous parait donc mieux d'entendre par ces mots:
+Dieu pardonne le peche, qu'il rend un pecheur digne d'indulgence en lui
+inspirant le gemissement de la penitence, c'est-a-dire qu'il le rend tel
+que la damnation cesse de lui etre due, et ne lui sera jamais due, s'il
+persevere[467]."
+
+[Note 467: _Eth._, c. xix et xx, p. 667-671.]
+
+Il y a toutefois un peche irremissible, c'est le _blaspheme_ ou la
+_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31).
+Quelques-uns disent que ce peche est le desespoir de pardon, l'acte de
+celui qui, trouble parla grandeur de ses fautes, se defie radicalement
+de la bonte de Dieu. Quant au peche contre le Fils, c'est l'acte de
+celui qui attaque l'excellence de l'humanite du Christ, et qui, par
+exemple, nie qu'elle ait ete concue sans peche, ou que Dieu l'ait prise
+a cause de l'infirmite visible de la chair. Ce peche est remissible,
+parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire
+la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une revelation divine.
+Blasphemer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une
+grace manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
+la bonte dans sa misericorde; c'est dire l'Esprit mechant, ou que Dieu
+est le diable. "Ce peche ne merite aucune indulgence; nous ne disons pas
+cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient etre sauves, s'ils
+avaient la penitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront
+pas la penitence[468]."
+
+[Note 468: Cette opinion sur le peche contre le Saint-Esprit est celle
+de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Peluse et
+beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les
+docteurs catholiques se partagent en general entre cette opinion et
+celle de saint Augustin, qui veut que le peche contre le Saint-Esprit
+soit l'impenitence finale. Saint Hilaire croyait que le peche contre le
+Saint-Esprit consistait a nier la divinite du Fils, ce qui parait peu
+probable, ce peche etant precisement oppose par, l'Evangile au peche
+ou au blaspheme contre le Fils. L'Eglise n'a rien decide concernant la
+nature du peche contre le Saint-Esprit. Quoique deux evangelistes disent
+qu'il ne _sera pas remis_, l'Eglise en general n'entend pas a la
+rigueur cette irremissibilite; il n'y a donc ni erreur, ni temerite, ni
+relachement dans ce que dit Abelard du peche irremissible. (Bible de
+Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)]
+
+On demandera peut-etre si ceux qui se retirent de cette vie avec le
+gemissement du coeur, continueront de gemir et d'etre tristes de
+leurs peches dans la vie celeste. Sans aucun doute, comme les peches
+deplaisent a Dieu et aux anges, independamment de la douleur qu'ils
+causent, les notres continueront de noua deplaire. "Quant a la question
+de savoir si dans cette vie-la nous voudrions avoir fait ou non des
+choses qui, nous le savons, ont ete bien ordonnees de Dieu, et ont
+coopere a notre bien, d'apres ce mot de saint Paul: "Nous savons que
+tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est
+une autre question que nous avons, selon nos forces, resolue dans le
+troisieme livre de notre Theologie[469]."
+
+[Note 469: _Eth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de
+la Theologie, c'est-a-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen
+direct de cette question; mais il n'est pas termine, et d'ailleurs il y
+est explique comment tout, le mal meme, est ordonne pour le mieux. (C.
+ii, p. 228.)]
+
+La seconde condition de la reconciliation est la confession. On dit
+que les Grecs se confessent a Dieu; mais quelle est la valeur d'une
+confession a Dieu qui sait tout? "Confessez-vous les uns aux autres
+(Jac. v, 16)." D'abord, c'est un acte d'humilite qui fait deja une
+grande partie de la satisfaction; puis, les pretres a qui l'on se
+confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la penitence. Le
+penitent se rassure en pensant qu'il obeit a ses superieurs et qu'il
+suit leur volonte et non la sienne.
+
+Mais il faut se confesser sincerement et ne rien taire par honte de
+l'aveu. Je sais bien que Pierre, apres sa faute, s'est tu et qu'il a
+pleure; pourquoi ne l'a-t-il pas confessee? Peut-etre a-t-il craint de
+causer quelque dommage, quelque deshonneur a cette Eglise dont il devait
+etre un jour constitue le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais
+prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses
+freres a repousser son autorite et a desapprouver le dessein de Dieu
+qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
+C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou meme l'omettre
+absolument sans peche, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible
+qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu differer sa confession, quand la foi de
+l'Eglise etait encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser
+sa faute, pour qu'elle restat ecrite dans l'Evangile. Mais on ne peut
+alleguer qu'etant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de superieur a
+qui confier son ame; rien n'empeche les prelats de s'adresser, pour la
+confession, a des subordonnes, afin que la satisfaction leur soit rendue
+plus facile par ce surcroit d'humilite. "Comme il y a beaucoup de
+medecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les
+malades; parmi les prelats de l'Eglise, il s'en trouve beaucoup qui ne
+sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont legers a decouvrir
+les peches de ceux qu'ils confessent. A ceux-la il est non-seulement
+inutile, mais perilleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs a
+prier et ne meritent pas d'etre ecoutes dans leurs prieres. Ignorant les
+dispositions canoniques et n'ayant pas de regle dans la fixation des
+satisfactions, ils promettent souvent une vaine securite et trompent les
+pecheurs par une esperance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_."
+(Math., xv, 14.) En revelant les peches, ils scandalisent l'Eglise,
+indignent les penitents, les detournent de la confession, les exposent
+meme a des perils. Aussi ceux que ces inconvenients ont decides a
+eviter leurs prelats et a chercher des confesseurs plus convenables,
+doivent-ils etre approuves. S'ils pouvant obtenir le consentement des
+prelats eux-memes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse
+ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de
+chercher le meilleur medecin et se soumette au meilleur conseil. "Car
+personne, apres s'etre apercu qu'il lui a ete donne un guide aveugle,
+ne doit le suivre dans le fosse." Ce n'est pas qu'on doive mepriser les
+lecons de ceux qui prechent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de
+ceux-la seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas
+d'ailleurs desesperer du salut de ceux qui s'abandonnent a la decision
+de leurs aveugles prelats, l'erreur des uns ne doit point damner les
+autres.
+
+"Il est quelques pretres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur
+que par cupidite, et qui remettent ou allegent les peines de la
+satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques ecus.... Le
+Seigneur dit par la bouche du prophete: _Mes pretres n'ont pas dit: Ou
+est le Seigneur_? (Jerem., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Ou est l'ecu?
+Et non-seulement des pretres, mais je connais des princes des pretres,
+des eveques si impudemment consumes de cette cupidite-la, que lorsqu'aux
+dedicaces d'eglises, aux benedictions de cimetieres, aux consecrations
+d'autels, a quelques solennites enfin, ils ont de grandes reunions de
+peuple dont ils attendent des oblations considerables, ils se montrent
+faciles a la relaxation des penitences; ils accordent a tout le monde
+tantot le tiers, tantot le quart de la penitence, sous quelque pretexte
+de charite, mais reellement par une extreme cupidite....
+
+Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a delegue
+et que le ciel est depose dans leurs mains. En verite, ce sont de grands
+impies de ne point absoudre tous leurs subordonnes de tous peches et de
+permettre qu'il y en ait un seul de damne.... Desire qui voudra, mais
+non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres
+plus que soi-meme, et qui permet de sauver l'ame d'autrui plutot que
+la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment
+contraire[470]."
+
+[Note 470: _Eth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.]
+
+Il y a beaucoup d'eveques sans religion ni discernement, ils ont
+cependant la puissance episcopale. Quelle est a leur egard la portee du
+pouvoir delegue aux apotres de lier et de delier? (Jean, xx, 23.) S'ils
+veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou attenuer la peine du
+peche, leur pouvoir va-t-il jusque-la que Dieu regle les peines sur leur
+jugement? Si la colere ou la haine ont dicte la sentence d'un eveque,
+Dieu la confirmera-t-il?---La delegation annoncee par saint Jean ne
+semble pas adressee a tous les eveques en general, mais seulement a la
+personne des apotres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles:
+"_Vous etes la lumiere du monde, vous etes le sel de la terre_. (Math.,
+v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas a tous; cette prudence et cette
+saintete que le Seigneur avait donnees aux apotres, il ne les a pas
+accordees egalement a tous leurs successeurs." En prononcant les paroles
+evangeliques, Jesus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc
+parler que des seuls apotres elus; peut-etre faut-il en dire autant de
+la delegation du pouvoir de lier et de delier. Saint Jerome, Origene,
+paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des eveques qui s'ecartent
+de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu a leur propre iniquite
+et le rendre semblable a eux-memes? Saint Augustin, eveque lui-meme, a
+dit ces paroles: "Vous liez sur la terre, songez a lier justement, car
+la justice rompra les liens injustes." Saint Gregoire fait le meme aveu.
+Les memes idees s'appliquent a ceux qu'une sentence a prives de la
+communion; aussi lit-on dans les decrets du concile d'Afrique: "Que
+l'eveque ne prive temerairement personne de la communion et tant que
+l'eveque refuse la communion, a son excommunie, que les autres eveques
+ne l'accordent pas a ce meme eveque, afin que l'eveque prenne plus garde
+de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres temoignages que le
+sien[471]."
+
+[Note 471: _Eth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porte sous
+le n deg. cxxxiii au Code des canons de l'Eglise d'Afrique. C'est un des
+decrets du septieme Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)]
+
+Apres cette citation singuliere, on lit _Explicit_, le mot qui annonce
+la fin de tous les livres du moyen age. Je doute que l'ouvrage soit
+complet. Apres la penitence et la confession, l'auteur devait traiter
+encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la
+penitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-meme
+quelque chose de mystique et ne peut etre entendue comme une simple
+expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-etre Abelard l'aurait
+presentee. Son spiritualisme s'accommode peu des mysteres.
+
+De graves accusations se sont elevees contre la morale d'Abelard. "Lisez
+le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, ecrit saint Bernard aux
+eveques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs
+et de sacrileges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de delier,
+du peche originel, de la concupiscence, du peche de plaisir, du peche
+d'infirmite, du peche d'ignorance, de l'oeuvre du peche, de la volonte
+de pecher[472]!" Et parmi les quatorze condamnations prononcees par le
+concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites
+en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considerons dans son
+caractere general la morale d'Abelard.
+
+[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.]
+
+Le principe auquel il s'est attache et qui n'est point faux en lui-meme,
+c'est que la moralite de l'action est dans l'intention, ou comme il
+dit, que _le peche consiste dans la mauvaise volonte; et, en effet,
+les hommes de bonne volonte_ sont les honnetes gens de la religion.
+Ce principe sainement compris parait irreprochable. Cependant on peut
+remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
+d'une maniere absolue, tendent vers un certain relachement. J'essaierai
+de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la
+morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi,
+dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgre tout ce qu'il a de
+vrai, a des maximes dangereuses ou du moins hasardees.
+
+Les actions des hommes sont leurs volontes rendues visibles, ou
+realisees en dehors d'eux-memes.
+
+Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par
+leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par
+ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violee, l'action
+est jugee mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en general, que prononce
+l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guere apercevoir et
+atteindre que l'exterieur de l'action. Cependant, un examen plus
+attentif nous apprend bientot que ce n'est point la toujours un signe
+fidele de la moralite; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne
+semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible
+certitude ce que l'agent a voulu, et c'est la le mal opere dans
+l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a
+voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonte; sur
+ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions
+injuste, inhumaine, odieuse, une action a laquelle la volonte n'aurait
+point de part. Le jugement prononce d'apres les apparences de l'action
+peut donc se trouver trop severe; mais il peut aussi se trouver trop
+indulgent. La volonte mauvaise peut avoir echoue dans l'accomplissement
+du mal; le succes ne l'ayant point divulguee, elle reste inconnue, mais
+n'en est pas moins reelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tente,
+mais qui n'a pas reussi, a ete impuissant; il n'est pas innocent. Il
+suit que l'oeuvre, si par la on veut entendre l'acte realise en dehors
+de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou
+mauvaise volonte. La bonne ou mauvaise volonte ne peut etre jugee sur
+ses effets; et consequemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les
+effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la
+volonte.
+
+C'est la une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou
+mechant que par la volonte; il n'y a que les actions volontaires qui
+soient bonnes ou mauvaises.
+
+Il s'ensuit plusieurs consequences pratiques. 1 deg. L'effet de la volonte
+est indifferent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une
+presomption a l'appui de la bonne ou mauvaise volonte; mais en soi
+l'oeuvre exterieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralite
+depend de la volonte de celui qui l'a faite. 2 deg. Il faut que la volonte
+soit pleine et entiere, pour que la bonte ou la mechancete de l'action
+soit pleine et entiere. Selon que la volonte est plus ou moins libre,
+l'action est bonne ou mauvaise a un plus ou moins haut degre. Tout ce
+qui annule, contraint, entrave ou seulement gene la volonte dans le sens
+du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonte
+ou la mechancete de l'action. 3 deg. La volonte n'est pas pleine et entiere,
+quand elle est sans discernement. La volonte sans discernement n'est
+qu'une force aveugle. La moralite des actions est donc en proportion du
+discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliene, ne font ni bien
+ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4 deg. Ainsi la contrainte
+absolue, l'ignorance invincible detruisent le merite ou le demerite de
+l'agent.
+
+Dans ces termes, les consequences de la maxime que le bien et mal
+ne resident que dans les actions volontaires, sont evidentes,
+inattaquables. Elles sont la regle de toute equite, de toute loi juste,
+de tout juge honnete et eclaire.
+
+Mais si l'on approfondit l'idee contenue dans cette maxime, voici ce
+qu'on peut y decouvrir. La moralite est dans l'agent, elle n'est pas
+dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-memes, puisque
+c'est la volonte seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une
+volonte bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonte des actes bons ou
+mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni
+l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou
+le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne.
+En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
+volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle
+est l'oeuvre d'une volonte plus libre et plus eclairee. La liberte et
+le discernement sont necessaires, puisque la contrainte absolue ou
+l'ignorance invincible enlevent la responsabilite morale. Or, la liberte
+peut etre atteinte de bien des manieres. Supprimee par l'age ou la
+maladie, elle emporte avec elle le merite ou le demerite. Diminuee par
+une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le merite ou le
+demerite. Mille circonstances genent, limitent, ou modifient la volonte;
+l'exemple, la tentation, le temperament, l'habitude sont autant de
+restrictions ou d'obstacles a la liberte absolue de la volonte. Les
+passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne
+laissent pas a la liberte sa plenitude. Ainsi toutes ces causes agissent
+comme aggravantes ou attenuantes sur le demerite ou le merite; et l'on
+est peu a peu conduit a cette consequence, les passions sont une excuse.
+Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irresistible; vous
+pourriez arriver a la destruction du bien et du mal moral. C'est ce
+qu'on appelle, dans les ecoles de philosophie, la morale sentimentale.
+
+Ce n'est pas tout. Le discernement a ete pose comme une condition de la
+moralite; c'est-a-dire qu'il faut, pour qu'une volonte soit bonne ou
+mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment
+le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en
+elles-memes, puisqu'il ne s'agit que d'un phenomene interne dont lui
+seul est juge et temoin? Sa volonte n'etant mauvaise que s'il la sait
+mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se
+transforme: tel homme qui agit de telle ou telle facon, et qui a voulu
+son action, trouvait-il qu'elle etait bonne, ou qu'elle etait mauvaise?
+qu'il eut tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il
+pense. Or, ce qu'il pense est determine par son education, par ses
+opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
+action, sa volonte n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et
+le mal deviennent completement subjectifs. La volonte se croyant bonne
+ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le
+bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on erige souvent en
+principe absolu de toute la morale.
+
+Or, comme l'intention en ce sens depend d'une foule de circonstances
+externes, independantes au moins de la volonte, comme celle-ci est
+soumise, je ne dis plus a des contraintes actuellement et passagerement
+exercees sur elle, mais a une foule de circonstances anterieures,
+permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de
+notre destinee, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la
+subjectivite absolue de la moralite de nos actes, la regle de ces actes
+ou la morale meme s'evanouit.
+
+Assurement, il est possible, facile meme de repondre a cette deduction,
+et d'y demeler le vrai du faux. C'est en morale la meme erreur qui sert
+de titre et de base au scepticisme en metaphysique; et cette erreur, je
+sais comment elle se refute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute
+morale qui place en premiere ligne, sans restriction, sans explication,
+non pas l'existence absolue et l'invariabilite de la loi, mais la
+responsabilite intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine
+relachee et dangereuse, et n'en est preservee que par cette puissance
+du sens commun qui resiste presque toujours en nous aux consequences
+extremes d'un principe absolu.
+
+Voila pour la morale philosophique; quant a la morale religieuse, on
+en pourrait dire a peu pres autant. D'abord il suffirait de rappeler a
+quels exces la doctrine de l'intention a conduit des casuistes celebres;
+et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation.
+Mais en these generale, montrons quelle forme le meme principe peut
+prendre en theologie rationnelle.
+
+Tout peche est volontaire; c'est-a-dire qu'il n'y a peche que la ou il
+y a volonte du mal. Pour qu'il y ait volonte du mal, il ne suffit pas
+qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y
+ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est
+ce qu'Abelard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les
+oeuvres, en tant qu'oeuvres exterieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises
+par elles memes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonte
+bonne ou mauvaise. Et cette volonte qui les produit, n'est pas elle-meme
+bonne ou mauvaise a raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces
+oeuvres ne sont pas en elles-memes le bien ou le mal. La preuve,
+c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires.
+Celles-la, je parle de celles qui sont dans la loi ecrite, ont donc ete
+bonnes, indifferentes, mauvaises, suivant qu'elles ont ete prescrites,
+permises, defendues. En elles-memes, elles sont indifferentes; elles ne
+sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisees. En quoi
+donc la volonte qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou
+pecheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal,
+puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle neglige
+ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la desobeissance.
+
+Mais cependant il y a des oeuvres toujours defendues, des oeuvres
+toujours approuvees. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste,
+injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice meme; cependant je vois
+qu'il a commande dans l'Ancien Testament des actes contraires aux
+notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les
+infideles qui n'ont pu etre eclaires, des peines terribles. Le mal est
+non-seulement tolere par la Providence, mais il entre dans ses vues.
+Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal
+n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la
+damnation ne paraissent pas attaches uniquement au bien ou au mal qu'on
+a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irresistiblement,
+fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
+libres d'echapper aux causes de l'une, de realiser les conditions de
+l'autre. Car par exemple il ne depend pas de l'homme de naitre chretien,
+ou, ne chretien, de vivre assez pour etre baptise. Qu'en conclure?
+Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces
+oeuvres dont nous parlions tout a l'heure et qui sont indifferentes en
+elles-memes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier
+en leur merite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que
+voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne
+pour le salut, c'est qu'elle n'a de merite, que lorsqu'elle est faite
+dans une bonne volonte. Cette bonne volonte consiste a vouloir a cause
+de Dieu. Or pour vouloir une action a cause de Dieu, il faut savoir et
+croire que cette action lui plait. Vous le voyez, le bien en morale
+religieuse, c'est-a-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le
+merite, a pour principale condition, la foi.
+
+Ainsi les oeuvres purement exterieures sont indifferentes, elles n'ont
+qu'un merite, celui de l'obeissance, et l'obeissance suppose la volonte
+de plaire a Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la
+foi; il en est de meme des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour
+le salut, si elles ne sont accompagnees ou plutot determinees par la
+connaissance et la foi. La foi qui obeit, la foi qui veut plaire, c'est
+la foi qui aime. Ainsi, la substance meme du bien, ce qui fait la
+volonte bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au
+sens chretien, c'est l'amour, c'est la charite.
+
+Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux
+et dernier recours ouvert a quiconque aura entrepris de faire passer par
+l'epreuve du raisonnement les divers principes engages dans la theorie
+chretienne du salut. Je suis loin de blamer Abelard. Quiconque raisonne
+comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance a ce point dans
+la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme
+deplorable, dans une cruelle incertitude sur la regle des devoirs, s'il
+ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'eleve, sur les ruines
+amoncelees par la lutte du dogme et de la raison, l'etendard consolateur
+de la charite. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
+de touchant et de philosophique en meme temps dans cette inspiration
+d'Abelard malheureux et diffame, qui dedie l'institut qu'il fonde au
+Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse,
+mais de l'amour et de la charite. Il rendait ainsi hommage au seul dogme
+qui lui fut reste, apres l'ebranlement de presque tous les autres, et
+qui suffisait a lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen
+et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui.
+
+Mais ce qui absout Abelard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et
+n'a-t-elle pas des consequences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le
+crois.
+
+1 deg. Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la
+moralite religieuse, ou meme seulement comme la condition principale
+du salut, en fait reposer l'edifice sur une base mobile. Il entre dans
+l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'eprouve pas qui veut. Il y a dans
+ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et
+partant de purement subjectif, et nous retrouvons le meme vice, le meme
+danger apercu deja dans le principe de la morale sentimentale. La raison
+peut etre convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour
+gagner le ciel, et posseder sur la volonte assez d'empire pour la
+determiner a observer tous ses commandements, sans que le principe
+d'action soit la charite. La crainte, la puissance de la conviction, la
+beaute severe du dogme chretien, la lassitude ou le mepris des systemes
+incredules, le desir austere de conformer sa vie aux prescriptions de
+la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'ame d'un
+chretien un role superieur a l'amour de Dieu proprement dit; et
+la doctrine d'Abelard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de
+substantiellement bon, d'absolument vrai dans la regle chretienne des
+devoirs, rend incertaine et flottante la morale meme que sa foi proclame
+et qu'il voudrait epurer et raffermir.
+
+Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obeissance, de l'amour,
+suppose la connaissance, et le peche d'ignorance cesse en quelque sorte
+d'etre un peche, ou plutot il reste un peche, en ce sens qu'il est un
+acte qui entraine la damnation; mais il cesse d'etre une faute,
+etant exempt de la volonte du mal, du consentement au mal, puisqu'il
+s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu etre accompagne d'un
+desir de plaire a Dieu, a Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par
+les moyens qu'on lui croyait agreables. Alors il faut hardiment declarer
+que l'acte qui encourt la damnation, peut n'etre pas une faute; il faut
+aller jusqu'a dire qu'un acte moins damnable aurait pu etre plus mauvais
+encore; il faut en venir a confesser audacieusement que les Juifs qui
+ont crucifie Jesus-Christ, sont excuses de la faute par l'ignorance,
+qu'ils auraient pu etre corporellement punis pour l'exemple, sans etre
+pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eut ete bien plus
+grand d'epargner Jesus-Christ contre leur propre conscience.
+
+2 deg. De ce mepris pour les oeuvres, de cette reduction successive de
+tous les elements de la moralite a un seul, que l'on n'est pas meme
+absolument maitre de se donner a un degre convenable, il resulte que
+non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre exterieure, mais les
+passions, les tentations, les desirs, sont amnisties et presentes comme
+indifferents a peu pres de la meme maniere que les oeuvres; de la un
+nuage jete sur de grandes verites religieuses. C'est un article de foi
+que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-meme, que le mal a
+penetre sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence
+sont sans cesse maudits et anathematises comme etant le peche en
+puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liee a celle
+du peche originel, et si le peche n'est que le consentement au mal,
+c'est-a-dire la mauvaise volonte envers Dieu, il se trouve que le peche
+originel est un peche sans consentement, sans volonte, c'est-a-dire un
+peche sans peche. Je sais bien qu'Abelard cite l'objection en disant que
+le peche originel est une expression qui signifie _la peine_ du peche
+originel; mais cette interpretation, quoiqu'elle se trouve dans saint
+Augustin, n'est pas approuvee par l'Eglise, et elle detruit ou diminue
+ce qu'il y a de mysterieux dans l'existence essentielle de ce peche au
+sein de notre nature actuellement corrompue, et le reduit en quelque
+sorte a une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
+ni cause ni effet, c'est-a-dire a une decheance de situation, a une
+impossibilite, exterieure a nous et qui ne nous est pas propre, de nous
+sauver tant que l'arret n'est pas rapporte. Or, c'est la certainement
+une erreur grave; elle consiste a prendre figurativement la transmission
+du peche par la generation, et a concevoir seulement qu'a cause du peche
+d'Adam Dieu a condamne la race d'Adam, sans qu'il en soit resulte de
+changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, a peu pres
+comme autrefois pour les enfants non rehabilites d'un condamne degrade
+de noblesse; ils n'en etaient ni meilleurs ni pires, mais ils etaient
+frappes de certaines incapacites qui n'etaient pas de leur fait.
+
+En second lieu, independamment du peche originel, et meme apres qu'il a
+ete lave dans les eaux du bapteme, la religion n'admet point que l'homme
+soit pur. En vain l'Evangile l'a eclaire et guide, en vain la grace de
+Dieu toujours presente le soutient et le sollicite; il subsiste en
+lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais desir, la
+concupiscence enfin, qui est loin d'etre innocente par elle-meme. Sans
+aucun doute, celui qui y cede est le vrai pecheur, et celui qui resiste
+se justifie; mais sa justification meme prouve qu'il avait le mal dans
+son propre sein, et la religion admet et condamne le peche par desir et
+le peche par pensee. L'homme est _la chair du peche_, comme dit saint
+Paul, et il n'entend point parler seulement du peche originel efface par
+le bapteme; _la chair convoite contre l'esprit_. "C'est la son fond,"
+dit Bossuet, "depuis la corruption de notre nature."--"_Le bien n'habite
+pas en moi, c'est-a-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui
+me fait apercevoir que le mal m'est attache..... Tout ce qui est dans
+la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et
+orgueil de la vie._"--"Voila," dit encore Bossuet, "une image veritable
+de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps
+qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous
+nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature
+corporelle, nous qui etions nes pour la commander. Telle est donc
+l'extremite de notre chute[473]." Ainsi les effets corrupteurs du peche
+originel survivent a la damnation inevitable qui en etait la suite et
+qui est abolie par le bapteme.
+
+[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traite de la
+Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet,
+_ibid._, c. xv.]
+
+Et quand il serait vrai que l'ascetisme de la morale religieuse passat
+les bornes et allat jusqu'a s'attaquer a d'invincibles conditions de
+la nature humaine, il serait vrai egalement que toute morale qui ne
+condamne absolument que le consentement aux mauvais desirs, deroge a
+la morale orthodoxe. Le premier inconvenient, et le plus grave, c'est
+qu'elle peut conduire aux egarements de la casuistique, a l'erreur du
+molinisme.
+
+Ce n'est pas tout. Comme la resistance au mauvais desir n'a guere
+d'autre principe, dans Abelard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour
+reside ainsi la vraie vertu chretienne, et que d'ailleurs concupiscence,
+desir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une consequence
+assez plausible, on peut pretendre que l'amour en lui-meme et a lui seul
+est l'unique devoir, l'unique merite, l'unique salut. Abelard dit, en
+effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout
+calcul d'interet meme spirituel, que la piete pour cause de salut est
+mercenaire, et nous voila bien pres des chimeres du quietisme.
+
+Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abelard devait inquieter
+l'Eglise, et comment, suivie dans ses consequences, elle aurait pu
+conduire a des exces qui, du reste, etaient bien loin de la pensee de
+son auteur.
+
+Conclurons-nous cependant a la condamnation absolue de la morale
+contenue, dans l'_Ethique_? non, cette morale est incomplete, elle ne
+s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin
+elle est incoherente, parce qu'elle est a la fois rationnelle et
+mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison
+devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique.
+
+Aucun ouvrage d'Abelard ne nous parait au fond plus que son Ethique
+empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui
+rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne
+convenir qu'a la casuistique, il cache en effet des idees originales,
+des nouveautes de sens commun dont peut-etre il n'apercevait pas toute
+la portee, et qui, par leurs consequences, touchent a un haut degre la
+philosophie et la theologie. Ces consequence s'etendent de la theorie a
+la pratique et finissent par interesser la dispensation des sacrements
+et la conduite du clerge. Sous tous ces rapports, Abelard s'exprime avec
+une singuliere hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux:
+en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en theologie, la
+predestination et la grace; en pratique, le sacrement de penitence, le
+pouvoir des clefs, les indulgences.
+
+1. Nous avons de bonne heure rencontre les idees d'Abelard sur le libre
+arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est
+explique une premiere fois[474]. Depuis qu'Aristote, oblige,
+dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de
+l'universelle, et dans celle-la celle qui touche le present ou le passe
+de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette derniere
+l'affirmation ou la negation n'etait pas necessairement vraie ou fausse,
+parce que dans un avenir indetermine les deux cas de l'alternative
+etaient possibles; cette question, appelee par les anciens la question
+des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents,
+a toujours trouve sa place dons la logique, et c'est la qu'elle a ete
+par anticipation traitee en dehors de la psychologie et de la morale.
+"_Obscura quaestio est_" disait Ciceron, "_quam_ [Grec: peri dunaton]
+_philosophi appellant; totaque est logicae_[475]." Cependant Aristote
+avait resolu la question en respectant le libre arbitre, que par la il
+consacrait de nouveau. Les stoiciens, fort subtils a leur ordinaire sur
+cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et
+Chrysippe, en pretendant sauver la liberte humaine, n'avait reussi qu'a
+river les anneaux de la chaine eternelle du destin[476]. Ciceron, qui
+veut pourtant ramener la question a la morale, prend parti pour
+le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que
+deviendrait la fortune[477]? Boece a developpe contre les stoiciens la
+doctrine aristotelique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre,
+et lorsque Abelard traite la question en dialectique, il suit Boece.
+Il tenait Boece pour chretien, meme pour theologien, et plus tard,
+retrouvant la question dans la theodicee, dans la morale, il se sert des
+principes etablis en dialectique, il les maintient, il demeure fidele
+a lui-meme. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les
+theologiens, defend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
+a combattu le stoicisme dans la personne de Ciceron[478]. Toute morale
+suppose le libre arbitre, la morale chretienne aussi bien que la morale
+philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter
+dommage a la liberte. Voici donc sur la question les antecedents
+qu'Abelard reconnait, Aristote, Boece, saint Augustin[479]; on doit
+ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses,
+parle d'apres lui-meme, sans s'ecarter de la tradition, et reussit a se
+creer une orthodoxie individuelle[480].
+
+[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237
+et seq.]
+
+[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_,
+I.]
+
+[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.]
+
+[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.]
+
+[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.]
+
+[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p.
+860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et
+_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Praedest.
+sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M.
+Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberte et la Providence_,
+Paris, 1843.]
+
+[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib.
+Arb._, p. 117. _De Concord. praesc. et praed._, p. 123.]
+
+Abelard s'est donc fait une idee saine du libre arbitre. "C'est,"
+dit-il, "la deliberation ou la _dijudication_ de l'esprit par
+laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette
+_dijudication_ est libre[481]." Puisqu'elle est libre, c'est-a-dire
+puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre,
+ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraine
+donc la puissance de faire bien ou mal.
+
+[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p.
+538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.]
+
+La liberte est attaquee ou amoindrie par diverses sortes d'objections.
+D'abord, elle est niee au nom de la nature humaine qu'on represente
+comme maitrisee par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la
+poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberte
+serait opposee a la contrainte. Abelard n'a point a s'occuper beaucoup
+de cet ordre d'objections qui dans la theologie chretienne prennent une
+autre forme. On conteste en second lieu la liberte au nom de l'ordre
+general qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchainement des causes et
+des effets doit etre constitue de sorte que celui qui connaitrait toutes
+les unes, pourrait infailliblement prevoir tous les autres. Or celui-la
+existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui
+doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
+elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc
+necessairement comme Dieu l'a prevu. Entre Dieu et la creation, il n'y
+a point de place pour la liberte. Nous avons vu Abelard aux prises avec
+cette objection; il la repousse par les arguments usites. Ce sont a peu
+pres ceux qu'avait developpes saint Anselme[482]. Les determinations
+libres de l'homme sont prevues aussi bien que leurs effets; elles sont
+prevues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira apres
+deliberation, cela n'empeche point que l'homme ne delibere; et l'on ne
+voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-meme, parce
+qu'elle est connue de celui qui la prevoit et ne l'empeche pas. La
+question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il etre
+libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutot: comment
+l'etre qui peut tout et qui fait tout, a-t-il cree l'homme libre?
+question fort differente, et qui regarde la toute-puissance divine et
+l'existence du mal, question qui subsiste tout entiere en presence de
+la liberte humaine. Celle-ci, consideree comme nous venons de la
+considerer, est opposee a la necessite, et Abelard en ce sens ne l'a ni
+meconnue ni affaiblie.
+
+[Note 482: "Deus praescit esse libere futurum quod aliundo non est ex
+necessitate futurum."--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.]
+
+Mais en theologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et
+une gravite nouvelles.
+
+La religion est en general severe pour la nature humaine. Elle l'humilie
+sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption
+profonde; elle lui raconte sa decheance et toutes ses miseres. Elle en
+conclut que le libre arbitre dans l'homme est dechu comme tout le reste,
+ou qu'il est domine ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplement
+pour le retablir, ou un remede pour le guerir. Ces deux doctrines sont
+alternativement ou confusement prechees, mais elles conduisent a la meme
+consequence, la necessite d'un reparateur qui par des moyens surnaturels
+rende a l'homme sa liberte ou la redresse. Les metaphores diverses
+qu'emploie le langage de l'Eglise, permettent ces deux interpretations
+qui l'une et l'autre tendent a affaiblir le principe de la liberte
+humaine.
+
+En general, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de
+libre arbitre. On peut entendre par la le pouvoir de choisir, pouvoir
+qui n'est pas absolu, c'est-a-dire completement independant, que la
+raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste
+aussi longtemps que l'ame humaine conserve la plenitude de ses facultes.
+En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculte du bien
+comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la
+raison de l'homme cede a l'empire de ses sens ou de ses passions; le
+mauvais choix a toujours les caracteres de l'entrainement et de la
+faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi
+a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme etait libre dans le bien,
+esclave dans le mal; sa liberte a ete proportionnee a sa vertu; _nihil
+liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la
+liberte humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir
+instrumental, elle se confond avec la volonte qui dispose d'elle, avec
+la raison qui dirige la volonte.
+
+[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.]
+
+Il est rare que les theologiens ne prennent pas le mot liberte
+successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint
+Augustin[484].
+
+[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.]
+
+Si le libre arbitre est la faculte du bien, l'homme depuis le peche a
+perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baisse, et il
+est devenu incapable de se relever par lui-meme et d'atteindre au
+bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le peche comme
+auparavant, mais il est assujetti a un principe de corruption qui ne le
+detruit pas, mais qui le domine, et pour n'etre employe qu'au bien, il
+a besoin qu'une force superieure penetre dans la nature humaine et la
+releve. Dans les deux cas, la consequence pratique et religieuse est la
+meme, et la doctrine du peche originel subsiste tout entiere.
+
+Par le libre arbitre, Abelard a generalement entendu la faculte de
+se resoudre au mal comme au bien; et certes cette interpretation est
+permise. La difficulte est seulement d'expliquer alors comment les
+saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-meme
+peut etre libre[485]. Mais, dans les creatures, la faculte de faire le
+mal cesse d'etre une imperfection, des qu'on cesse de le jamais vouloir;
+tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales
+n'a pu jamais exister qu'en puissance la ou l'impeccabilite etait en
+acte, et quant a Dieu, Abelard repond assez nettement que la liberte de
+Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va
+pas jusqu'a impliquer la faculte de cesser d'etre le souverain bien. En
+Dieu, la liberte est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le
+meilleur. A la verite, il en resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il
+fait et que tout ce qui est, n'etant que par lui, est le mieux possible.
+Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abelard a ose la soutenir. D'ou
+lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce
+une de ces grandes idees des ecoles d'Alexandrie, qui par l'influence
+d'Origene ou des siens auraient penetre dans la christianisme, et s'y
+seraient perpetuees, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non
+condamnees, tolerees comme un passe-temps pour l'intelligence, avant
+d'etre defendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutot n'est-ce
+pas un mot de Platon dans le Timee, qui, donnant l'eveil a la raison
+d'Abelard, lui aura prematurement inspire la pensee qui devait un jour
+illustrer Leibnitz[487]?
+
+[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute creature bonne
+ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis a la
+necessite. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre
+cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p.
+200.)]
+
+[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._
+V, t. V, c. XII.]
+
+[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117,
+118, etc.--Malebranche, _Medit. Chret._, VII, 17, 18, 19; et Fenelon
+lui-meme, quand il le refute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux
+de sauver la libre volonte de Dieu, est oblige de dire: "Ce qui
+est determine invinciblement par l'ordre immuable et necessaire,
+c'est-a-dire par l'essence meme de Dieu, ne peut jamais en aucun sens
+arriver autrement que comme l'ordre l'a regle."]
+
+Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultes, puisees dans la faible
+nature de l'homme, contre la liberte, s'accroissent, en theologie, de
+l'existence du peche originel.
+
+Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en
+theologie, du dogme de la predestination.
+
+Preoccupe de la corruption de la nature et des suites du peche, l'esprit
+est conduit a frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les
+vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grace,
+toutes d'origine celeste, peuvent seules sauver notre indignite. Elles
+seules, en d'autres termes, ont un merite aux regards de Dieu. Reste
+a savoir quelle est la part de la liberte humaine dans ces vertus. Si
+cette part est nulle, la liberte est comme si elle n'etait pas, et le
+salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalites.
+Mais si le libre arbitre nous sert a nous approprier les merites de
+Jesus-Christ, nos resolutions ne sont pas sans quelque merite. Soit
+que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue a la
+justification, il n'est donc point annule; nous ne l'avons point perdu.
+Cependant, en ce cas meme, il ne se tourne au bien que par la grace, et
+comme Dieu souffle sa grace ou il lui plait, sa justice ne cesse pas
+d'etre un redoutable mystere. Si tous, si beaucoup sont appeles, peu
+sont elus; et celui qui elit est celui qui appelle, et qui savait
+lesquels seraient elus au moment qu'il les appelait tous. La prescience
+divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la
+predestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en theologie,
+le probleme tout a l'heure indique sous la forme philosophique.
+
+[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.]
+
+II. On sait que le dogme de la predestination peut etre entendu de telle
+maniere que toute vertu morale, tout merite humain, tout effort du
+libre arbitre se reduise a neant. Cet exces de doctrine s'appelle le
+_predestinatianisme_, et ceux qui y sont tombes ont toujours essaye de
+se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand evoque,
+Abelard n'est pourtant pas _predestinatien_, c'est-a-dire que le dogme
+de la predestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit
+sur l'idee necessaire et l'indestructible sentiment de la liberte
+humaine. Il ne reproduit son maitre saint Augustin que par le cote ou
+ce Pere confinait aux semi-pelagiens tout en les combattant[491]. On ne
+doit pas compter Abelard dans le parti du christianisme qui peut etre
+plausiblement ou specieusement accuse de fatalisme, qui incline enfin
+dans le sens de la predestination plus que dans le sens de la liberte.
+Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
+stoicienne, qui n'ont pas ete franches sur la question de la liberte,
+et qui, par la, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute
+morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
+a quelquefois verse dans le relachement[492]; et nous avons vu que
+l'exemple d'Abelard ne dement pas cette observation. Il pose donc le
+libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais reelle
+ou l'on voudrait que le tint l'existence meme de la Providence. Tout
+cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il presente, nulle
+part le libre arbitre comme dechu, corrompu, incline au mal, ainsi que
+le veulent beaucoup d'ecrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal
+qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou
+d'un langage inexact. Si le libre arbitre est mechant, il n'est pas le
+libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses determinations
+dependent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est
+pas a lui qu'il faut s'en prendre, c'est a l'infirmite de notre nature,
+a celle de notre raison, comme principe de nos resolutions. Le libre
+arbitre en lui-meme subsiste dans la creature la plus fragile, la plus
+entrainee, la plus passionnee; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
+liberte n'est pas le peche. L'homme ne pourrait pecher sans etre libre;
+mais il pourrait etre libre sans pecher. La liberte est une condition du
+peche, et n'en est pas la source[493].
+
+[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c.
+VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chret._, t. II, t. VI, c. V, et
+surtout la These de M. Bersot]
+
+[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et
+seq.; t. III, p. 641, 649, 652.]
+
+[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635]
+
+[Note 492: Voici, je crois, les noms des principales sectes rangees
+suivant une echelle ascendante de rigidite dans la question de la grace
+et de la liberte; Sociniens, pelagiens, semi-pelagiens, molinistes,
+congruistes, thomistes, augustiniens, jansenistes, calvinistes. Parmi
+les reformes, le calvinisme et meme le lutheranisme pur sont pour
+l'opinion la plus severe. On distingue pourtant deux partis: dans le
+sens du relachement, armeniens, universalistes, etc.; dan celui de la
+rigidite, gomaristes, predestinatiens, Predestinateurs, particularistes,
+etc.]
+
+[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberte entre le bien et le
+mal, est loin d'etre heterodoxe. Elle est conforme aux definitions de la
+liberte donnees par saint Jean Damascene (_Instit. element. ad dogm._,
+c. X), par saint Jerome (_In Jovinian._, II), par saint Augustin
+lui-meme, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De
+duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et
+lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y acceder, lorsqu'il dit que,
+prise en general, la liberte est contraire a la necessite, qu'entre deux
+opposes elle est indifferente au choix; mais il fait une distinction:
+comme il faut que la definition du libre arbitre convienne a Dieu ainsi
+qu'a l'homme, il ne veut pas que la faculte de pecher soit supposee
+par cette definition; il dit donc que la liberte dans un sens plus
+restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la
+volonte affranchie de ce qui la subjugue, il definit le libre arbitre
+"potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem."
+(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. praedest. cum lib. arb._,
+qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on
+le peut, et toute equivoque disparaitra.]
+
+De la, comme on l'a vu, plusieurs difficultes. Et d'abord, la
+predestination[494]. La predestination, au sens special du mot, est la
+disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute
+eternite destines au salut eternel. La predestination est toujours une
+grace; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune
+prevision du merite de ceux a qui elle s'applique n'entre dans le decret
+qui les a choisis; elle n'est qu'une grace si Dieu, en les elisant, a
+prevu leurs merites, c'est-a-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils
+feraient des graces qu'il accorde a tous. Dans le premier cas, Dieu, par
+sa grace, les justifie, parce qu'il les a elus; dans le second, il ne
+les elit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiee par sa grace.
+Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la premiere, la plus
+severe, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour
+elle, des le IXe siecle, s'etait declare le moine Gothescale, alors que
+l'archeveque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes
+de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutot du cote de Gothescale; mais
+les Romains, et notamment les jesuites, ont tenu pour la doctrine
+d'Hinemar, quoique en general une opinion plus rigide et plus voisine
+de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prevalu dans le clerge
+francais, opinion approuvee aussi par Rome et qui s'honore de la
+preference de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prevoit bien que
+ceux qu'il predestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs
+oeuvres, mats en ce sens que, par un decret infaillible, par une volonte
+absolue et efficace, et non dans la prevoyance et a la condition de
+leurs merites, il a decide qu'ils auraient le royaume des cieux. Le
+nombre des predestines est fixe et immuable; les protestants ont ete
+jusqu'a soutenir qu'il n'y avait pas d'autres elus que les predestines,
+auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appeles; etre
+appele signifierait seulement ignorer si l'on est ou non predestine.
+Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des
+predestines elle admet des elus, c'est-a-dire des appeles qui seront
+elus, grace au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais meme
+elle est allee jusqu'a distinguer la predestination a la gloire et la
+predestination a la grace. La premiere est la predestination proprement
+dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonte absolue d'accorder
+a telles de ses creatures les dons et les graces necessaires pour
+arriver au salut, soit qu'il prevoie qu'elles y parviendront en effet,
+soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois
+pas qu'il fut heretique de soutenir que, sans la predestination a la
+grace, on puisse encore etre sauve, c'est-a-dire obtenir de Dieu les
+dons et les graces auxquels on n'etait pas predestine; ou, ce qui
+reviendrait au meme, que tous les chretiens, et dans une certaine mesure
+tous les hommes, soient predestines a la grace; mais c'est sur
+ces points-la qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le
+catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'elus, les uns obliges, les
+autres facultatifs. Cette predestination, dogme singulier, inexplicable,
+et qui vient ajouter une difficulte nouvelle aux difficultes deja
+si grandes des questions qui touchent a la justice de Dieu, a la
+prescience, a la liberte humaine, ce dogme dont les Peres grecs semblent
+avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on
+n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les
+principaux titres[496], ce dogme si important pour nos esperances et qui
+l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, theoriquement, a engendre
+d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut enerver le
+principe de la responsabilite morale, ce dogme etrange, Abelard ne
+l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre
+la predestination dans un sens general et la confondre avec la
+prescience[497], il l'admet cependant au sens special[498], et reconnait
+qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par election et en vertu d'un
+decret particulier et anterieur[499]. Comment cette croyance est-elle
+conciliable avec l'idee de merite et de demerite, meme restreinte a la
+foi et a la charite? C'est une autre question sur laquelle il hasarde
+quelques conjectures[500], mais dont les theologiens n'ont pas droit
+de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulte
+contre le dogme lui-meme.
+
+[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb.,
+_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l.
+IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Predestination_.]
+
+[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traite du
+lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.]
+
+[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.]
+
+[Note 497: _Ab. Op._, p. 641]
+
+[Note 498: _Ibid._, p. 623]
+
+[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.]
+
+[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jeremie, de saint Jean-Baptiste et de
+Lazare, p. 221]
+
+Une contradiction parait inevitable, quand on traite de la
+predestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice meme,
+et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'apres nos idees; en d'autres
+termes, que la justice parfaite doit etre contraire a la notre, parce
+qu'elle lui est superieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre
+d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu
+que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abelard; mais quel
+theologien s'en est preserve?
+
+[Note 501: Voyez contre cette idee Leibnitz (_Theodic., Disc. prelim._,
+sec. 4).]
+
+III. La predestination suppose la grace. On ne dispute guere dans le
+sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins
+de Dieu, la predestination est anterieure a la prevision des merites
+engendres par la grace, et partant absolument independante de ces
+memes merites, ou bien si elle est posterieure a la resolution divine
+d'accorder a celui qui en est l'objet toute la grace necessaire au
+salut. C'est rechercher si la predestination est a nos yeux absolument
+arbitraire ou en quelque maniere conditionnelle (ce qui reporterait la
+question sur la grace meme, dont on pourrait demander alors si elle est
+ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, predestines, elus,
+simples appeles, chretiens et infideles; tous ont besoin de la grace, et
+tous ont, a des degres differents, la grace de Dieu: c'est encore la une
+doctrine catholique.
+
+La grace est-elle incompatible avec la liberte? non, en general. On peut
+admettre, toujours d'une maniere generale, que l'homme est si faible, si
+mobile, meme si corrompu, qu'a lui seul et sans la grace il ne saurait
+meriter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore
+que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le meriterait pas
+sans la grace. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est
+point par defaut ni par exces de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre
+cas, l'homme aurait besoin de la grace. Dans le premier cas, elle
+l'aiderait a faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle
+rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien
+de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abelard
+en juge ainsi, et va jusqu'a pretendre que l'existence du libre arbitre
+a pour objet de manifester l'effet de la grace; c'est dire qu'il tient
+la grace pour puissante, necessaire, universelle. Il la juge puissante;
+car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la
+juge necessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer,
+agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, des qu'il
+estime que Dieu offre a tous ce qui est necessaire pour croire en lui,
+l'aimer, et desirer le royaume des cieux[502].
+
+[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p.
+654]
+
+Sur tous ces points, et si l'on ne penetre pas en de plus subtiles
+distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie
+que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas a lui-meme pour le
+bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la
+valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument;
+mais il a besoin d'un regulateur qui n'est pas lui-meme, et c'est ce
+regulateur qui le determine au bien ou au mal; le libre arbitre
+n'est que la faculte de determination; c'est le pouvoir executif du
+regulateur. "La raison," dit saint Bernard, "a ete donnee a la liberte
+pour l'instruire et non la detruire[503]." C'est a tort que le concile
+de Sens condamne Abelard sur cet article.
+
+[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.]
+
+Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et
+d'expressement contraire a ces paroles de Bossuet: "C'est par son libre
+arbitre que l'ame croit, qu'elle espere, qu'elle aime, qu'elle consent a
+la grace, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est
+propre en quelque facon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
+songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prepares,
+diriges, excites, conserves par une operation propre et speciale de Dieu
+qui nous fait faire, de la maniere qu'il sait, tout le bien que nous
+faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberte, qu'il a
+faite et dont il opere encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien
+de ce qui depend le plus de nous qu'il ne faille demander a Dieu et lui
+en rendre grace[504]."
+
+[Note 504: _Traite de ta Concupiscence_, c. XXIII.]
+
+Mais voici le point delicat. Si la grace est necessaire, soit pour
+amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix,
+quel merite reste-t-il a l'homme? la grace est au moins la condition ou
+plutot la source du merite; tel est le fond de la doctrine de l'Eglise.
+Les vertus humaines, dans lesquelles la grace n'entre ou n'entrerait
+pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun merite. Dans le
+systeme de l'Eglise, ce que nous avons appele le regulateur ne se suffit
+pas a lui-meme pour le bien, ou tres-certainement au moins pour le
+merite.
+
+Abelard, en termes generaux, ne s'ecarte pas de ce systeme; mais
+d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une separation
+entre le bien et te merite, entre la faute et le demerite. Le merite, le
+demerite, c'est ce qui, chretiennement parlant, obtient la recompense ou
+le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours
+juge digne de recompense, ni la faute digne de chatiment. Il y a une
+difference entre le merite au sens theologique et le bien au sens
+purement moral, comme entre le demerite et la faute sous les memes
+distinctions. Cette observation, que parait faire Abelard, mais dont il
+ne tire pas toutes les consequences, interesse gravement l'application
+des notions humaines de justice a la theodicee[505], et par la elle est
+comme un premier pas dans la voie du rationalisme.
+
+[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.]
+
+En second lieu, qu'est-ce que la grace? un secours surnaturel. Est-ce
+donc la bonte generale et eternelle de Dieu, son action paternelle sur
+le monde, cette merveille perpetuelle que la raison reconnait et adore
+aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes.
+Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Peres des premiers
+temps une autre idee que cette idee philosophique et familiere. Le
+mot de grace, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans
+recevoir habituellement le sens special que l'Eglise lui assigne dans
+les epitres de saint Paul. Mais tous les catechismes nous apprennent
+aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens litteral et miraculeux.
+La grace est une action interne, indefinissable de sa nature, mais
+reelle et directe, du createur sur la creature, action qui l'aide,
+la dispose, la pousse, la determine au bien avec plus ou moins de
+puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abelard, la grace
+risque fort d'etre quelque chose de plus general et de plus abstrait.
+Sur la meme ligne que les dons de la grace proprement dite, il semble
+ranger toutes les dispositions de l'eternelle sagesse, qu'on peut
+appeler a juste titre des graces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes
+ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces revelations qui
+reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en
+un mot tout ce qui temoigne au philosophe comme au chretien la
+bonte infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle,
+l'incarnation, la predication, la mort du Christ, sont a bien plus
+forte raison pour Abelard des graces de Dieu et les plus grandes qui se
+puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grace; c'est-a-dire des
+actes efficaces et puissants par lesquels Dieu eclaire notre esprit,
+touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et
+nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas ete autrement, de
+croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
+sauver. C'est en general a ces graces, aux graces de Dieu ainsi
+entendues, qu'Abelard attribue l'influence et les effets qu'on reserve
+d'ordinaire a la grace proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je
+ne me rappelle point de passages ou il la designe specialement, ni meme
+de propositions qui en supposent necessairement l'existence; souvent, au
+contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de
+temoignages divers de la bonte de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit a
+ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
+reviennent absolument a cela, quoique je sois porte a le soupconner;
+mais je dis que c'est la le sens general et dominant de ses idees sur la
+grace divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire,
+nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prevenus par me
+operation propre et speciale_. Cette grace _propre et speciale_,
+cette grace qui previent, ne ressort pas clairement des expressions
+d'Abelard[506]. Les theologiens distinguent les graces dans l'ordre
+naturel de celles qui concernent le salut; les premieres sont les bontes
+generales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il
+s'agit particulierement des dernieres dans les controverses sur la
+grace. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les graces exterieures,
+c'est-a-dire tous les secours exterieure qui peuvent nous porter au
+bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la predication de
+l'Evangile; puis on admet les graces interieures, ou plutot la grace
+interieure, celle qui touche interieurement le coeur de l'homme. C'est a
+celle-la que pense saint Paul, quand il parle de la grace qu'il tient de
+Dieu[507]. C'est sur cette grace interieure et surnaturelle que
+roulent les grandes discussions theologiques; c'est elle qui est dite
+habituelle, actuelle, adjacente, operante, suffisante, efficace,
+prevenante, subsequente, etc. Or, les pelagiens ont ete accuses de
+ne reconnaitre d'abord que les graces de l'ordre naturel; puis, dans
+l'ordre surnaturel, que les graces exterieures. Abelard ne se distingue
+peut-etre pas assez nettement des pelagiens[508]; il parait souvent
+confondre les graces exterieures et les graces interieures, ou, selon la
+distinction de saint Thomas d'Aquin, la grace gratuite, _gratis data_,
+et la grace qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle
+qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse a l'humanite tout
+entiere par les propheties et les miracles; l'autre plus intime, plus
+individuelle, plus elective, surpasse la premiere en excellence, en
+noblesse, en dignite, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend
+le libre arbitre capable du bien, la volonte capable de merite; elle a
+Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse a l'humanite que
+l'honneur d'aider a son action. C'est cette distinction fondamentale qui
+etablit une difference substantielle entre la morale philosophique et la
+morale chretienne, quant aux moyens de rendre la vertu agreable a Dieu;
+et lorsqu'on meconnait et qu'on efface cette distinction, on fait pour
+la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cede tout a la
+vertu humaine comme lui a l'humaine raison. C'est une faible ressource
+que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grace est
+surtout necessaire a la charite; precisement parce que la charite ne
+peut etre le fruit ni de la reflexion, ni de l'instinct, ni de la
+crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la
+conscience, elle est eminemment l'inspiration de la grace[509].
+
+[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grace
+prealable comme necessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez
+ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sur qu'il n'entende point
+parler de cette grace bienveillante du createur qui precede tous ses
+dons actuels.]
+
+[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. "Ce
+n'est pas moi qui agit, mais la grace de Dieu, qui est avec moi." I Cor.
+XV, 10.]
+
+[Note 508: Il prend le mot de grace dans un sens tellement general qu'il
+attribue l'existence du mal qui arrive a la grace de Dieu, appelant
+ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonte. (_Introd_., t. III,
+p. 1118.)]
+
+[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.]
+
+C'est aux theologiens de voir si Abelard est dans la regle, mais
+c'est aux philosophes de reconnaitre combien sa doctrine se rapproche
+davantage des notions rationnelles, ou plutot des notions du sens commun
+sur les rapports de la volonte divine avec la volonte humaine et de la
+justice eternelle avec la vertu.
+
+IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement
+a ces idees qui, nous l'avons vu, jouent un si grand role dans la morale
+d'Abelard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonte. Tout
+peche est volontaire en ce que la condition du peche est la volonte
+du mal; cette volonte n'est pas celle de l'acte exterieur qui realise
+effectivement le peche, mais du mal moral accompli en nous par cet acte
+exterieur. L'acte exterieur ou l'oeuvre est chose indifferente, il en
+est de meme de la volonte de l'oeuvre. La volonte mauvaise est donc le
+consentement au mal qui est, ou serait, ou peut etre dans l'oeuvre; le
+consentement etant un acte volontaire, et le peche n'etant que dans la
+volonte, il n'y a point de peche dans ce qui n'est point volontaire:
+le desir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est
+involontaire, il n'y a point de peche dans tout cela.
+
+Nous avons vu les inconvenients possibles de ces idees; ils
+disparaitraient cependant devant une bonne reponse a cette question:
+Qu'est-ce que le mal? Abelard le sent confusement, il entrevoit que
+la est le point difficile; on l'apercoit, lorsqu'il dit qu'il veut
+n'appeler peche que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu
+sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien
+invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
+moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le
+souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas concu en Dieu
+ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestee comme
+loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulte a
+la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de
+la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportees par la
+theologie a la Divinite, soit avec la distribution telle qu'il nous
+l'enseigne des peines et des recompenses; il la jette donc de cote, et
+il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dependant de la volonte
+de Dieu, le bien meritant ou la vertu, le mal demeritant ou le peche,
+c'est l'obeissance ou la desobeissance. Le principe moral, c'est donc
+l'amour de Dieu.
+
+[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.]
+
+Toute autre solution etait impossible, ou du moins n'etait possible que
+s'il eut fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherche le
+bien en lui-meme, sauf a le realiser ensuite dans la substance de la
+Divinite. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas
+absolument inconnue d'Abelard, car Platon avait transpire jusqu'a lui,
+mais qui depassait trop la hardiesse de sa pensee et les forces de
+sa methode pour qu'il put la pleinement concevoir, lui aurait paru
+d'ailleurs plus difficile encore a concilier avec les croyances communes
+de l'Eglise.
+
+V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore
+une consequence du principe general de la morale d'Abelard, c'est sa
+critique du sacerdoce dans la direction des ames. Si la volonte est
+seule coupable, si les oeuvres sont indifferentes, s'il faut chercher
+dans l'ame du pecheur la source du bien et du mal, du merite ou du
+demerite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par
+elles-memes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on
+les accomplit. Il faut alors de la part des pretres qui dirigent les
+consciences beaucoup de piete et de penetration; il importe qu'ils
+n'attribuent pas aux signes exterieurs, meme aux formalites
+sacramentelles, une importance et une puissance independantes de la
+partie morale de la confession. Que les penitents se gardent donc de
+mettre toute leur securite dans la fidelite exterieure a certaines
+observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession
+sans reparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent
+pas porter une confiance illimitee a des confesseurs aveugles ou
+superficiels, ils doivent chercher des juges serieux, sinceres,
+clairvoyants; car le pouvoir de lier et de delier n'est pas comme les
+pouvoirs de ce monde, dont les decisions ont leur effet pourvu qu'elles
+soient en forme. Le pretre, l'eveque meme qui neglige les points
+essentiels de la penitence et de la confession, ou la componction,
+l'humilite, la priere, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout,
+quand il condamne, meme quand il excommunie. L'erreur on la legerete en
+ces matieres representent bientot les formalites comme si exclusivement
+necessaires, et l'autorite sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine
+qu'un sacrifice quelconque fonde un droit a la remission des peches,
+et qu'une absolution donnee n'importe a quel prix est ratifiee dans le
+ciel. De la la vente des messes et des indulgences.
+
+Abelard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a
+vu, severe sur ce point, et sa severite ne peut qu'etre approuvee; elle
+n'est peut-etre pas ce qui lui a le moins aliene l'Eglise. Quelques-uns
+des abus qu'il attaque etaient deja bien etablis, bien generaux, et
+partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractere du clerge de ne
+pas souffrir qu'on blame ce qu'il desapprouve dans son propre sein.
+Abelard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les prejuges des
+pretres de son temps, et sa severite se passionne tout a coup. Ses
+ouvrages abondent en traits d'une satire amere contre les moines ou meme
+contre le clerge seculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois
+il s'attaque jusqu'aux eveques, c'etait provoquer a coup sur une
+condamnation.
+
+[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportes ou pourrait ajouter
+D'autres preuves tres-vives, et les prendre jusque dans ses sermons;
+comme dans le sermon xxviii, preche en l'honneur de sainte Suzanne
+devant les religieuses du Paraclet. Il y declame fortement contre les
+desordres des ecclesiastiques, dont il compare la conduite a celle des
+deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il preconise,
+et il s'ecrie: "Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium
+vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis
+familiaritate qualibet adhaerentes, tanto a Deo longius receditis, quanto
+eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia
+celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, saepo, ut audio, earum ori
+hostias porrigitis manibus illis quibus..." Je ne veux pas exprimer meme
+en latin le reproche que la rude franchise du predicateur proferait en
+chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)]
+
+Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de
+l'_Histoire litteraire_; il n'etait pas condamnable pour avoir dit que
+le pouvoir de lier et de delier n'avait ete donne qu'aux apotres et
+non a leurs successeurs. Sa pensee, bien que l'expression prete a
+l'equivoque, est que les apotres seuls ont eu le pouvoir reellement et
+absolument efficace, c'est-a-dire la certitude de l'exercer avec un
+effet infaillible. Quant a ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme
+attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage.
+"En suivant le fil de son raisonnement, disent les benedictins, on
+voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de
+juridiction[512]."
+
+[Note 512: _Hist. litter._, t. XII, p. 128.]
+
+Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance
+generale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir
+ecclesiastique toute action mysterieuse qui remonterait de la terre au
+ciel, et reduire sa prerogative a une presomption de discernement, a
+une autorite morale de science, d'experience et de piete, garantie
+temporellement par le caractere exterieur du sacerdoce. Dans tous ses
+chapitres sur la penitence et la confession, il est parle d'humilite, de
+priere, d'amour de Dieu, de remords de lui deplaire, de _gemissement
+du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
+c'est-a-dire d'une communication mysterieuse, invisible et actuelle
+de la saintete et de la justice, realisee et constituee par un signe
+visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout ou s'avance Abelard,
+le merveilleux recule; encore une fois, c'est la le rationalisme. Son
+Ethique en est plus profondement empreinte que sa theologie dogmatique;
+nous n'hesitons pas a la regarder comme son ouvrage le plus original.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum,
+judaeum et christianum._
+
+Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Ecriture sainte que le
+commencement de la Genese. Rien n'aurait plus besoin d'interpretation,
+si l'esprit humain pouvait elever ses conjectures a l'egal des
+difficultes de la creation. Cependant les philosophes chretiens n'ont
+pas recule devant cette tache audacieuse; et plusieurs, a l'exemple de
+saint Jerome, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des
+six jours est moins penetrable qu'aucun probleme purement rationnel, si
+obscur qu'il puisse etre; le fait ici est encore plus mysterieux que
+l'idee, et il est peut-etre moins temeraire de se hasarder a dire
+comment de l'essence de Dieu devait naitre le monde que de raconter
+comment il est ne. Mais Heloise ne croyait pas qu'aucune question fut
+au-dessus d'Abelard.
+
+"Ma soeur Heloise, chere autrefois dans le siecle, plus chere
+aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et meme tu me supplies
+de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que
+l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour
+toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie a mon tour,
+puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant
+Dieu la puissance d'y reussir. Je commencerai par la tete; que vos
+prieres me soutiennent dans l'etude de cet exorde de la Genese.... Si
+vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apotre: "Je
+suis devenu insense, vous m'y avez contraint." (II Cor. XII, 11.) Sur
+l'ordre d'Heloise, et guide par saint Augustin, il entreprend donc une
+exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre etait en
+quelque sorte consacre, et l'oeuvre des six jours avait ete l'objet de
+plus d'une recherche[514]. Abelard en promet une explication historique,
+morale et mystique.
+
+[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t.
+V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-etre de
+l'Ecriture, le commencement de la Genese, le Cantique des Cantiques et
+la prophetie d'Ezechiel. Il ne parait avoir traite que de la premiere
+partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminee.]
+
+[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de
+saint Ambroise et d'autres Peres.]
+
+L'ouvrage repond peu a ces promesses. C'est une glose qui suit le texte
+ligne a ligne, et l'explique tantot suivant la lettre, tantot suivant
+l'esprit, sans unite et par remarques detachees. Ainsi, dans ces mots:
+_Dieu crea... l'esprit du Seigneur etait porte sur les eaux.... Dieu
+dit...._ Abelard retrouve la premiere expression du dogme de la Trinite,
+le Pere, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots
+de la version latine aux mots correspondants en hebreu, et c'est grace
+a ces passages qu'il s'est donne facilement la reputation de savoir la
+langue hebraique. Je conjecture que presque toute sa science a cet egard
+etait puisee dans le Commentaire de saint Jerome.
+
+Ailleurs il s'attache a concilier le recit mosaique avec la theorie des
+quatre elements, et il exprime, ca et la, des vues de cosmogonie et
+de physique generale d'un tres mediocre interet. Ainsi, rencontrant
+l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrieme jour,
+c'est-a-dire avant la creation du soleil, il recherche comment la
+vegetation pouvait preceder l'existence de cet astre bienfaisant, et
+suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilite
+par elle-meme, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant
+que le monde fut acheve, tout etait soumis a l'action de la volonte
+immediate de Dieu et non a l'empire, des lois de la nature. Quand les
+astres sont crees, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec,
+beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques evenements, ce ne
+peut etre que des evenements naturels, comme le cours des saisons et les
+accidents meteorologiques. Il penche bien a penser avec Platon et saint
+Augustin que les astres sont animes; mais il ne prend plus ici, comme
+dans l'_Introduction a la theologie_, le Saint-Esprit pour l'ame ou le
+principe de l'ame du monde materiel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas a
+croire tout simplement que le mouvement regulier et stable des
+planetes peut etre rapporte a la volonte de Dieu qui, dans les causes
+primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idee est
+grande, et tot ou tard la science humaine y est ramenee.
+
+L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet
+pas qu'elle puisse servir a prevoir les futurs contingents, c'est-a-dire
+les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,
+tous ceux qui dependent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont
+determines dans leurs causes, Ils peuvent se predire; la mort suivra
+le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la secheresse ou l'humidite
+excessive amenera la sterilite. Plus d'un fait est connu de la nature,
+_cognitum naturae_, sans etre connu encore de nous. Ainsi le nombre des
+astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit
+est susceptible d'etre entendu, meme quand personne n'est la pour
+l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne
+pour le cultiver. "Mais l'astronomie etant une espece de la physique,
+c'est-a-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes
+pourraient-ils decouvrir par elle ce qui est inconnu a la nature meme?"
+Seulement, comme les medecins peuvent, de la constitution des corps,
+tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans
+la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien
+des notions utiles a l'agriculture et a la medecine. Mais ceux qui, sur
+la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les
+futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais
+diabolique. Pour la mettre a l'epreuve, interrogez-les sur une chose
+qu'il depende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront
+repondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable
+_qu'ils consultent[515].
+
+[Note 515: "Diabolus quam consulunt." _Hexam_., p. 1384-1388.]
+
+Abelard rencontre en passant quelque chose qui interesse la creation des
+especes. C'est a ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque
+motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela
+signifie, dit notre commentateur, que Dieu crea toute ame, c'est-a-dire
+_tout anime_ en telles ou telles especes (_tales in species_); c'est
+comme s'il etait dit que Dieu a cree tout anime, quant a l'espece et non
+quant au nombre, toutes les especes et non tous les individus. Lorsqu'il
+est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de
+creer, non des individus, mais des especes, celles-ci etant desormais
+toutes preparees. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse
+qu'aux individus. Le sixieme jour, Dieu dit: "_Producat terra animam
+viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la creation des
+animaux terrestres; _toute ame vivante en son genre_ equivaut a tout
+anime vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur
+genre, bien qu'ils meurent comme individus. "Ils vivent dans leur genre,
+c'est-a-dire dans leur espece, ceux qui furent crees les premiers,
+quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran
+mort qu'il vit dans ses enfants[516]." Ceci est-il du realisme ou du
+nominalisme?
+
+[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.]
+
+Quant a la creation de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons
+l'homme, _faciamus hominem_; et aussitot Dieu crea l'homme, _creavit
+Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinite
+tout entiere qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en
+quelque sorte par cette parole les trois personnes a la creation de
+l'etre qui reproduira au plus haut degre la puissance, la sagesse
+et l'amour; c'est-a-dire qui retracera le mieux les trois personnes
+divines.
+
+"Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles etaient
+tres-bonnes, _valde bonae_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eut rien a
+corriger en elles. Elles avaient recu toute la perfection qu'elles
+pouvaient recevoir; il n'etait pas convenable qu'elles en recussent
+davantage, suivant cette pensee de Platon que le monde ayant ete fait
+par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu etre fait
+meilleur[517]. C'est ce que Moise a considere quand il a dit que
+toutes les choses creees etaient bonnes, quoiqu'il n'ait ete accorde a
+personne, pas meme a lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas
+les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont
+tres-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi,
+mais toutes les choses prises ensemble sont _tres-bonnes_. Car celles
+qui, considerees en elles-memes, paraissent ne valoir rien ou valoir
+peu, sont tres-necessaires dans l'ensemble general." S'il y a de
+mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le
+peche de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges
+ni l'homme n'avaient ete crees mauvais. "Tous les ouvrages de Dieu sont
+bons et toute creature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni peche par
+son origine de creation. Dieu accorde a chacune ce qui lui convient,
+en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais
+excellente, c'est-a-dire tres-bonne, _valde bona_, et non-seulement par
+la premiere creation, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet
+des causes primordiales, elles naissent et se multiplient." La
+desobeissance premiere de l'homme a seule altere cet ensemble de la
+creation. Aussi le premier devoir est-il encore l'obeissance a Dieu.
+
+[Note 517: _Timee_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.]
+
+Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518].
+Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont tres-courts et assez
+insignifiants. De la l'auteur passe au second chapitre de la Genese, et
+nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien a
+remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la
+topographie du paradis et ses consequences geographiques, soit sur la
+question de savoir si l'arbre de vie etait un figuier ou une vigne[519],
+soit enfin sur la langue que Dieu parla a l'homme et le serpent a la
+femme, n'ont pas meme un merite de singularite.
+
+[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.]
+
+[Note 519: Il est porte a croire que c'etait une vigne. (_Hexam._, p.
+1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)]
+
+En tout, nous ne pouvons souscrire aux eloges que quelques auteurs ont
+donne a l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siecles
+auparavant, Bede avait donne du commencement de la Genese nous parait
+superieur; celui de Scot Erigene s'eleve a une tout autre hauteur, et il
+etonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que
+nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingenieux dans tout ce que
+suggere a notre interprete le merveilleux recit qu'il prend pour texte;
+ce commentaire ne nous parait avoir de prix que par les preuves qu'il
+fournit de l'instruction variee de l'auteur. Encore serait-il possible,
+je crois, de decouvrir les sources de cette instruction, et de trouver
+ca et la dans saint Augustin, saint Jerome et Boece, les principaux
+passages dont il a compose le pastiche de sa science. Mais cela meme
+serait curieux et donnerait lieu a d'interessantes recherches sur
+l'origine et l'etat des connaissances a cette epoque du moyen age.
+
+[Note 520: Entre autres les editeurs de l'ouvrage, Durand et Martene.
+(_Observ. praer_., p. 1361.)]
+
+Quant a celle ou l'ouvrage fut compose, elle est, d'apres le prologue,
+evidemment posterieure a l'installation d'Heloise au Paraclet. Je
+crois meme qu'elle l'est a la rupture d'Abelard avec le couvent de
+Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernieres annees de sa vie.
+Les benedictins, qui l'ont publie, pensent meme, qu'il fut ecrit a
+Cluni. Cette conjecture nous parait denuee de preuves et exempte
+d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'ame du monde,
+Abelard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient la qu'il
+etait converti et corrige, mais il pouvait avoir change d'avis sur ce
+point, avant que le concile de Sens eut pris soin de le condamner; nous
+voyons dans la Dialectique une retractation formelle de cette opinion;
+et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait ete composee a
+Cluni. Rien n'empeche cependant de lui donner cette date[521].
+
+[Note 521: _Hexam. Obs. praev._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1,
+c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.]
+
+Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abelard qui
+completent la serie de ses ouvrages publies sur la theologie. Il avait
+ecrit aux filles du Paraclet une epitre ou exhortation a l'etude des
+lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte
+ensemble et le prix de l'etude, et l'utilite des langues, et la
+necessite de l'instruction litteraire pour l'intelligence de la foi, et
+l'erudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait a voir la
+science renaitre avec eclat chez les religieuses, lorsqu'elle a peri
+chez les moines. Nous avons deja cite un fragment de cette epitre
+qui merite d'etre lue. Elle excita la curiosite et l'emulation des
+religieuses et de leur superieure, qui, en leur nom, ecrivit au maitre
+pour lui soumettre les questions de leur ignorance. "Toi, qui es aime de
+beaucoup, mais le plus aime parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous
+dois et ne tarde pas a t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et
+tes filles spirituelles, tu nous a reunies dans ton propre oratoire, et
+enchainees au service divin; sans cesse tu nous exhortes a nous occuper
+de la parole divine et a faire des lectures sacrees. Tu nous as bien
+souvent recommande la science de l'Ecriture sainte comme etant le miroir
+de l'ame; l'ame, disais-tu, y voit sa beaute ou sa difformite, et tu ne
+permettais pas a une epouse du Christ de manquer de ce miroir-la, si
+elle avait a coeur de plaire a celui a qui elle s'etait vouee; et tu
+ajoutais que la lecture des Ecritures non comprise etait comme le miroir
+place devant les yeux d'un aveugle. Excitees par tes conseils, mes
+soeurs et moi, en cherchant a "t'obeir... nous avons ete troublees par
+une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile;
+plus nous ignorons, moins nous aimons...." Et elle soumet a son maitre
+quarante-deux questions qui ont ete recueillies avec les reponses sous
+ce titre: _Heloissae paraclitensis diaconissae problemata, cum mag.
+P. Abaelardi solutionibus_[523]. Ces problemes sont des difficultes
+suggerees par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent
+que sur le texte ou sur quelques evenements du recit evangelique. Un
+petit nombre ont une importance doctrinale.
+
+[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.]
+
+[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.]
+
+Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1 deg. La question XIII,
+touchant le peche contre le Saint-Esprit.---Abelard pense que le peche
+remissible contre le Fils est celui qui consiste a lui contester sa
+divinite, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que
+le peche irremissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,
+sciemment et mechamment, retire a la bonte de Dieu, c'est-a-dire a
+l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue a un malin esprit. C'est un peche plus
+grave que celui du diable meme. Car le diable, dans son orgueil, ne
+parait pas etre alle jusqu'a ce blaspheme, d'accuser Dieu de mechancete;
+un tel crime ne merite point de grace, tandis "qu'il convient a la
+piete comme a la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,
+reconnaissant un Dieu createur et remunerateur, s'attache a lui
+d'un zele assez grand pour ne chercher jamais a l'offenser par ce
+consentement qui est proprement le peche, ne puisse etre juge digne de
+damnation. Ce qu'il est necessaire qu'il apprenne pour son salut lui est
+revele avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message
+qui lui est envoye, comme nous le lisons du centurion Corneille[524]."
+
+[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII,
+p. 471.)]
+
+2 deg. La question XIV sur les sept beatitudes[525].---Abelard pense que la
+beatitude est promise a celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce
+que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc
+pas que le _pauvre d'esprit_ soit par la meme un bienheureux. Rien au
+monde, je crois, ne l'eut determine a faire une vertu ni une grace
+divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-la, selon lui, sont _pauperes
+spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-a-dire qui, dedaignant
+les voluptes corporelles, s'elevent par l'esprit au-dessus des richesses
+mondaines, et s'en depouillent spirituellement en les foulant aux pieds;
+et je doute que cette interpretation ne soit pas la meilleure.
+
+[Note 525: _Ibid._, p. 408.]
+
+3 deg. Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives a la
+difference de la loi ancienne a la loi nouvelle.---Dans ses reponses,
+Abelard developpe le theme connu que la nouvelle loi est une loi
+de perfection morale, qui regle l'interieur de l'homme, tandis que
+l'ancienne s'adressait surtout a l'homme, exterieur, et qui punit
+l'intention et non pas seulement l'acte materiel; d'ou il suit que le
+peche est dans le consentement de l'esprit, et que l'ame est absoute par
+la bonne volonte ou par l'ignorance invincible.
+
+[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.]
+
+Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposees
+dans les grands ouvrages d'Abelard.
+
+Ses autres ecrits theologiques sont trois expositions de l'Oraison
+dominicale, du Symbole des apotres et du Symbole d'Athanase; on lui
+attribue egalement, mais a tort suivant les auteurs de l'_Histoire
+litteraire_, un resume des diverses heresies et des textes auxquels
+elles sont contraires, _Adversus haereses liber_[527], ainsi qu'un
+catechisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les
+ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans
+interet notre travail que de s'arreter a des ecrits detaches qui, lors
+meme qu'ils sont authentiques, ne temoignent guere que de l'ardente
+activite d'esprit de leur auteur.
+
+[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p.
+137.]
+
+[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianae theologiae
+coniplectens._ Il en existait dans les bibliotheques anglaises deux
+manuscrits, l'un en latin, l'autre en francais (ce dernier pourrait
+avoir un certain prix litteraire) sous le nom de saint Anselme; et
+l'ouvrage a ete imprime dans l'edition des oeuvres de ce saint donnee
+a Cologne en 1573. D. Gerberon a du l'inserer dans la sienne _inter
+spuria_ (p. 457 de l'ed. de 1721). Tritheme l'attribue a Honore d'Autun.
+Durand et Martene disent en avoir vu, dans un couvent du diocese de
+Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abaelardi Elucidarium_ (_Thes._,
+t. V, p. 1361). C'est un catechisme fort incomplet, dont le style ne
+ressemble nullement a celui d'Abelard et ou ne se retrouve presque
+aucune de ses opinions caracteristiques. Le passage le plus remarquable
+est un tableau assez piquant des diverses professions de la societe
+et de leurs chances de salut eternel (c. XVIII, _De variis laicorum
+statibus_, p. 474). En voici quelques traits. "Milites? parvi
+boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores?
+nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum
+irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolae? ex magna parte salvantur,
+quia simpliciter vivunt." Les auteurs de l'_Histoire litteraire_
+adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Tritheme (t. IX, p.
+443, et t. XII, p. 133 et 167).]
+
+Les sermons inspireraient plus d'interet[529], S'ils contiennent peu
+d'idees saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art
+de la chaire au XIIe siecle; a ce titre, ils appartiennent a l'histoire
+de la litterature. Ils renferment aussi, bien qu'en tres-petit nombre,
+des traits de moeurs dignes d'etre recueillis, des allusions aux usages
+ou aux evenements du temps; mais on y chercherait vainement l'eloquence
+ou meme un art veritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte
+Suzanne, nous parait offrir quelques traces de talent. L'heroine du
+sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes
+qui ont porte ce nom depuis l'Evangile, mais la Suzanne de l'Ancien
+Testament, la chaste Suzanne elle-meme, dont la fete se celebrait alors
+probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du
+recit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution
+de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre
+l'indignite et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend
+occasion du crime des vieillards pour denoncer avec une singuliere
+rudesse les scandales de certains membres du clerge[530]. Un panegyrique
+de saint Jean-Baptiste lui sert egalement de texte pour depeindre par de
+claires allusions et pour attaquer avec severite la vie des moines,
+leur sottise et leurs desordres, en opposant a ce tableau l'eloge des
+philosophes[531]. En general, Abelard porte dans ses sermons l'esprit
+de liberte et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique
+la plupart aient ete prononces au Paraclet, on est etonne des choses
+serieuses ou hardies qu'il entremele aux exhortations dogmatiques
+destinees a d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout
+auditeur etait un disciple. Heloise n'avait-elle pas commence ainsi?
+
+[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.]
+
+[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935.
+L'Eglise celebre aujourd'hui la fete de sainte Suzanne, vierge et
+martyre, le 11 aout; mais on ne sait pas generalement que Suzanne de
+Babylone a ete assimilee aux saintes de l'Evangile. Les Bollandistes ne
+parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fetee le
+26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)]
+
+[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.]
+
+Nous devons a l'erudition allemande une publication interessante qui
+nous arretera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons deja cite le
+recueil d'ecrits inedits sur l'histoire ecclesiastique, a decouvert dans
+la bibliotheque de Vienne et publie, avec l'assentiment de M. Neander,
+qui occupe en Allemagne une place si elevee dans la science theologique,
+un ouvrage d'Abelard dont l'existence etait vaguement connue. C'est un
+dialogue sur la verite de la religion chretienne entre un philosophe, un
+juif et un chretien[532]. L'editeur n'hesite pas a voir dans cet ouvrage
+une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abelard avait
+sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du
+dernier point. Platon etait connu a peine des savants de Paris dans la
+premiere partie du XIIe siecle, et le texte en eut ete vainement
+mis sous les yeux d'Abelard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il
+connaissait une version du Timee, peut-etre avait-il lu dans Boece
+deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus;
+peut-etre quelques-uns des ouvrages philosophiques de Ciceron ayant la
+meme forme etaient-ils tombes dans ses mains, et d'ailleurs cette forme
+avait ete des longtemps introduite dans la controverse chretienne. Des
+le IIe siecle, saint Justin, le premier des apologistes, avait ecrit
+son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connait les dialogues
+theologiques d'Athanase, de Gregoire de Nazianze, de saint Augustin. Au
+Ve siecle, on citait les compositions du meme genre qu'Evagrius
+avait donnees sous le titre d'_Altercation du chretien Zacchee_. La
+litterature neo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que
+le grand traite de Scot Erigene sur la division de la nature. Dans
+plus d'un ouvrage on a fait comparaitre et discuter la philosophie,
+le judaisme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces
+conversations fictives ou l'on introduit un juif, un incredule ou un
+heretique qui vient soutenir assez gauchement sa these en presence d'un
+docteur aisement victorieux[534]. Les beaux traites de saint Anselme ont
+souvent la forme de dialogues, et Abelard parait avoir mis plus d'une
+fois dans ce cadre ses idees dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs
+dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la
+composition en est trop soignee pour que nous nous bornions a en averer
+l'existence. Voici le debut:
+
+[Note 532: P. Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et
+christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald,
+pars 1. Berol. 1831.]
+
+[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.]
+
+[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme
+l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues
+theologiques: _Altercatio inter christianum et judaeum; Hugonis archiep.
+Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiae et Synagogae; Dialogus
+inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et
+paternum haereticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues
+authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribues sans preuve, et
+ou figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513
+et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient
+souvent avoir lieu dans la realite, et on lit dans Gregoire de Tours
+le curieux recit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en
+presence du roi Chilperic. (_Recits des temps merovingiens_, par M. Aug.
+Thierry, t. II, 6e recit.)]
+
+[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.]
+
+ "Je regardais dans la nuit[536], et voila que trois hommes, venant
+ chacun par un sentier different, s'arreterent devant moi. Aussitot,
+ comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession
+ ou pourquoi ils viennent a moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,
+ attaches a diverses sectes religieuses, car nous faisons profession
+ d'etre tous egalement adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous
+ le servons avec une foi differente et par une vie qui n'est pas la
+ meme. Un de nous, gentil, de ceux-la qu'on nomme philosophes, se
+ contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois ecrites;
+ l'un est appele juif, l'autre chretien. Depuis longtemps nous
+ conferons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et
+ nous sommes convenus de nous soumettre a ton jugement.
+
+ [Note 536: "Aspiciebam in visu noctis." _Dialog._, p. 1.]
+
+ "A ces mots, fortement etonne, je leur demande qui les a decides et
+ reunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour
+ juge. Le philosophe se charge de me repondre: C'est par mes
+ soins, dit-il, que ce dessein a ete arrete; car c'est le fort des
+ philosophes que de chercher la verite par le raisonnement et de
+ suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la
+ raison. Attentif de coeur aux lecons de nos ecoles philosophique,
+ une fois instruit tant des raisons que des autorites qu'on y donne,
+ je me suis ensuite applique a la philosophie morale, qui est la fin
+ de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il
+ faut gouter de tout le reste. Eclaire par elle suivant les forces
+ de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le
+ souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou miserable,
+ j'ai des lors examine a part moi les sectes diverses entre
+ lesquelles le monde est aujourd'hui divise, et apres les avoir
+ etudiees et comparees, j'ai resolu de suivre ce qui serait le plus
+ conforme a la raison. Je me suis donc adresse a la doctrine des
+ juifs et des chretiens, et discutant la foi, les lois et les
+ arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs etaient
+ des sots, les chretiens des insenses; souffre que je parle ainsi,
+ toi qu'on dit chretien. J'ai confere longtemps avec eux, et notre
+ discussion n'etant point arrivee a son terme, nous avons resolu de
+ deferer a ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons,
+ en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les
+ monuments des deux lois ecrites ne te sont inconnus.... Puis, comme
+ s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'epanchat sur ma
+ tete, il ajouta: Plus la renommee vante la penetration de ton esprit
+ et te dit eminent dans la science de tout ce qui est ecrit, plus
+ assurement tu es habile a prononcer un jugement dans cette cause,
+ soit pour le demandeur, soit pour le defendeur, et a faire cesser la
+ resistance de chacun de nous. Combien est grande cette penetration
+ de ton esprit, combien le tresor de ta memoire abonde en idees
+ philosophiques ou sacrees; c'est ce que prouvent tes travaux
+ continuels dans tes ecoles, ou l'on t'a vu briller dans les deux
+ sciences plus que tous les maitres, plus que les tiens, plus que les
+ ecrivains meme a qui nous devons la decouverte des sciences; et nous
+ en trouvons encore l'assure temoignage dans cet admirable ouvrage
+ de theologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a
+ su detruire, mais dont elle a augmente la gloire par la
+ persecution[537].
+
+ [Note 537: "Gloriosius persequendo effecit." _Dialog._, p. 3.]
+
+ Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous
+ m'honorez, quand, ecartant les sages, vous choisissez pour juge
+ celui qui ne l'est pas; car je suis semblable a vous. Accoutume aux
+ contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui
+ sont de celles ou j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant,
+ philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi ecrite, te soumets aux
+ seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de
+ paraitre l'emporter dans la lutte; car a ce combat tu apportes
+ deux epees, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les
+ attaquer tant par l'Ecriture que par le raisonnement; eux, au
+ contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis
+ aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement
+ que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique
+ plus complete. Cependant, puisque vous etes d'accord, votre
+ resolution peut m'embarrasser, mais elle n'eprouvera pas de moi un
+ refus; j'espere trop retirer quelque instruction de ce debat; car
+ si, comme l'a dit un des notres, nulle doctrine n'est si fausse
+ qu'il ne s'y mele quelque verite, je pense qu'aucune dispute n'est
+ si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement."
+
+La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux
+adversaires. Son argumentation est connue; les siecles ne l'ont point
+changee. La loi naturelle, dit-il, a tout precede; elle est une loi
+purement morale; le reste est superflu. D'ou vient qu'on y ajoute ou
+qu'on lui prefere une loi ecrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de
+son enfance. Chose etrange! L'intelligence humaine avance avec l'age en
+toute chose; dans la foi seule, ou l'erreur est si dangereuse, elle ne
+fait nul progres. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de
+n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degre ce
+que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que,
+condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les declare dechus
+de la misericorde divine.
+
+Le juif repond le premier, comme etant en possession de la loi la plus
+ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnee,
+comment seraient-ils coupables de la suivre? Des generations nombreuses
+ont passe, depuis que le peuple saint a recu le saint Testament; elles
+en ont religieusement conserve et transmis le depot. Si l'on ne peut
+forcer les incredules a recevoir cette tradition, on les defie de la
+detruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme a la bonte de Dieu que ce soin
+qu'il aurait pris de donner une regle a ses creatures? Si la Providence
+regit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer
+ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi
+juive? Aussi, voyez le devouement qu'elle obtient et la fidelite qu'elle
+inspire. Ici se place une peinture vive et pathetique de la condition
+terrible que les juifs ont acceptee pour demeurer attaches a la loi
+divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen age, et
+certainement un des plus beaux morceaux qu'Abelard ait ecrits[538].
+
+[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.]
+
+Le philosophe rend justice au zele des Hebreux; mais la question est de
+savoir si ce zele est conforme a la raison. Point de secte qui ne pense
+obeir a Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit
+dans le vrai. Or, avant que la loi fut donnee sur le Sinai, les saints
+patriarches, bornes a la loi naturelle, etaient agreables a Dieu; et
+tandis que la loi mosaique ne leur promet que des biens terrestres, ils
+ont perdu les biens terrestres en y demeurant fideles. La critique que
+le philosophe dirige contre cette loi est vive et developpee.
+
+Le juif repond par une apologie tres-etendue. Discutant en detail textes
+et arguments, il s'attache a prouver que si l'accomplissement de la loi
+efface les peches, elle detruit necessairement le seul obstacle a la
+beatitude.
+
+La replique du philosophe est une nouvelle censure des formalites
+oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion
+est l'impossibilite de prouver que de telles additions a la loi
+naturelle soient legitimes et efficaces. Il cherche a les decrier par
+des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui separe les
+sentiments du coeur humain des prescriptions materielles d'une loi de
+chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant
+de prononcer, dit qu'il veut entendre le chretien.
+
+"Et maintenant, chretien, je t'interpelle," dit le philosophe, "une loi
+posterieure doit etre plus parfaite." Mais le chretien l'arrete, et lui
+demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout a
+l'heure un insense. Et pourtant cette folie des chretiens a persuade les
+savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument
+du chretien: Si deux lois ne peuvent etre conservees en meme temps, il
+faut maintenir la plus importante; de la, la condamnation de la loi
+juive. Le philosophe parait jusqu'a un certain point souscrire a cette
+proposition, et le chretien poursuit en defendant sa loi. Ce que vous
+appelez ethique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il
+demande une bonne definition de la loi morale.
+
+Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de
+cette loi ou la philosophie n'est, en definitive, que la science du
+souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester a la raison
+d'etre l'unique guide dans cette precieuse science. Le christianisme
+rejette la foi qui n'est pas fondee sur la raison; et il est sans cesse
+force de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments a la
+maniere de la philosophie. Et le chretien s'empresse de reconnaitre
+qu'il n'est pas en effet de meilleure methode pour amener un philosophe
+a la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent
+a la recherche du souverain bien.
+
+Ici, adoptant un procede assez analogue a celui de Socrate dans Platon,
+le chretien amene le philosophe par des questions dont la conclusion
+reste cachee, a conceder, pour arriver a definir le souverain bien, un
+certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord
+que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnete homme est la
+beatitude de la vie future a laquelle nous conduisent les vertus. Or,
+s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette beatitude,
+ce reproche ne peut certes s'adresser a la loi de Jesus-Christ. La
+difference entre la philosophie et la foi, c'est que la premiere tend a
+une beatitude humaine, et l'autre a une beatitude divine. Une beatitude
+humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et
+non relatif a l'homme qu'il faut se preoccuper.
+
+Apres quelques contestations sur ce point, le philosophe, somme de
+definir les vertus qui donnent le souverain bien, developpe, suivant les
+idees de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice,
+la force et la temperance. Puis, passant aux especes de ces quatre
+genres, il rattache a la justice le respect par lequel on rend soit a
+Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est du, la bienfaisance, qui
+vient au secours des souffrances humaines, la veracite, qui nous inspire
+la fidelite a nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou
+la ferme disposition a vouloir que le mal commis porte sa peine. Un
+principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun
+en est la regle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice
+dans l'ame du stoicien, dans l'ame de Caton. La justice, au reste,
+repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif.
+
+La force se divise en magnanimite et en tolerance; la magnanimite est
+la disposition a tenter le difficile pour une cause raisonnable; la
+tolerance supporte les epreuves de la tentative et y persevere.
+
+La temperance se decompose en humilite, en frugalite, en douceur, en
+chastete, en sobriete.
+
+La prudence est necessaire a toutes ces vertus; elle les dirige et les
+eclaire[539].
+
+Le chretien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant a la
+recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce
+qu'il pense du souverain mal. Comme il resulte de la reponse que le
+souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde a
+venir l'homme qui les a merites, le chretien veut savoir comment, si ce
+chatiment est juste, il peut etre un mal; car ce qui est juste est bon,
+et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine
+peut etre bonne sans etre un bien, est pousse a cette contradiction
+qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chretien acheve
+de ruiner, en observant que la faute, qui amene la peine est un plus
+grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par consequent etre
+appelee le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le
+souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs
+et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte a lui plaire, ce qui nous
+pousse a lui deplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la
+haine souveraine. Les degres s'en mesurent sur ceux de la _vision de
+Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connait, on le comprend
+plus ou moins, et l'amour croit avec l'intelligence.
+
+[Note 539: _Dialog._, p 83.]
+
+Ici le philosophe, qui n'a pas oublie sa dialectique, demande
+brusquement si le supreme amour de Dieu etant un accident de l'homme,
+le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine
+du siecle et de la terre, s'ecrie le chretien, qui se repait de ces
+distinctions. Elles importent peu a la vie celeste. Comment d'ailleurs
+decider la question, sans l'experience; et qui a l'experience de la vie
+celeste? Il est indifferent a la beatitude d'etre accident ou substance;
+puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une
+fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'etre, elle n'est pas accident.
+Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu meme; Dieu est proprement le souverain
+bien, et participer a la vision, a la connaissance de Dieu, est
+veritablement la beatitude.
+
+Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est
+bornee localement, et comme il lui est repondu que partout ou sont les
+ames, elles peuvent trouver la beatitude dans la participation a la
+vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la beatitude est-elle releguee
+dans le ciel? c'est au ciel qu'est monte _votre Christ_, et l'Ecriture a
+plus d'un passage ou une place est donnee a Dieu. Le souverain bien est
+dans le ciel, le souverain mal est en enfer.
+
+Le chretien repond par la distinction du sens litteral et du sens
+figure; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans
+le recit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une
+seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce
+que c'est que mal; il entraine ainsi le chretien dans le labyrinthe des
+definitions. Apres quelques reflexions sur la difficulte de definir,
+celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et
+il reproduit quelques-unes des idees que nous avons rencontrees dans le
+_Scito te ipsum_, ce qui le conduit a la question tant de fois abordee:
+Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le
+sentiment d'Abelard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas
+change.
+
+A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point
+decisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni
+la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort
+regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est ecrit
+avec une liberte philosophique et une elegance litteraire qui lui
+donnent un veritable prix; la question est fondamentale; elle est
+traitee hardiment, et l'on aurait aime a voir Abelard prononcer a la fin
+un jugement net et motive entre le juif, le philosophe et le chretien.
+Il est probable que son arret etait une conciliation, en ce sens que
+l'identite pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait
+ete declaree. On eut accorde au philosophe que, par la raison, la
+science et la vertu, il pouvait s'elever a cette purete d'ame et de vie
+qui plait a Dieu, et qui, etant le meilleur fruit de l'amour qu'on
+lui porte, prejuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette
+concession ne lui eut ete faite qu'a condition de reconnaitre que la
+loi de Dieu selon l'Evangile, plus parfaite, plus authentique, plus
+explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice
+du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'acheve et la
+remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir
+separee de la foi des chretiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne
+sais trop quelle aurait ete sa part; je crains bien que ce ne fut lui
+qui payat les frais du proces. Tout au plus lui aurait-on accorde que
+la loi mosaique avait ete une traduction, meme un complement de la loi
+universelle, appropriee a un peuple, necessaire pour un temps, mais
+qu'elle devait se fondre et disparaitre dans le sein de la loi
+chretienne. C'est du moins la l'opinion que deja nous avons entendu
+soutenir par Abelard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il
+l'eut abandonnee[540].
+
+[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts
+fragments que M. Rheinwald a publies. L'un est une exhortation adressee
+par un maitre a son eleve qu'il appelle son fils cheri, et qu'il loue
+d'avoir remarque dans le Dialogue du maitre Pierre ce qui y est dit du
+souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de
+nouvelles recherches et redige quelque dissertation. L'autre fragment
+est une partie, ou de cette dissertation meme, ou plutot d'une note sur
+la meme question, que le maitre en finissant a promise a son eleve. Le
+tout semble un travail d'ecole. (_Dialog_., p. 125-180.)]
+
+Tous les principes d'Abelard sont respectes ou reproduits dans cet
+ouvrage. Rien donc, pour le fond des idees, n'empeche de le lui
+attribuer. La forme est nouvelle; le style differe de celui auquel il
+nous a habitues. Le ton est plus degage et l'expression plus vive et
+plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire ou il place la controverse,
+il a pu prendre une liberte d'allure qu'il s'interdit, dans ses ecrits
+didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et
+rajeunir son talent. Il serait bien severe, parce qu'un ouvrage est
+mieux ecrit que les autres, de le contester a celui dont il porte le
+nom, et nous consentons a en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de
+l'authenticite de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, etre ebranlee,
+il faudrait au moins considerer cette composition comme une fiction
+litteraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abelard, comme
+Platon fait parler Socrate, comme Ciceron introduit Brutus ou Caton.
+
+Le monde dure, les siecles passent, l'esprit humain change de croyance,
+de methode ou de langage. Cependant, qui ne reconnait dans ce dialogue
+si longtemps ignore, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps
+couverts de la poudre des ans, les idees memes et les paroles par ou
+commencerait encore aujourd'hui une controverse serieuse sur la verite
+de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui meconnaissent les
+revolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a
+qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en presence des
+questions eternelle, il ne change pas.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+REFLEXIONS GENERALES.
+
+J'ai raconte l'histoire d'un seul homme, et j'ai passe en revue ses
+ecrits. Si le vrai ne m'est point echappe, il doit etre facile a present
+de juger son caractere, son talent, son esprit, et avec tout cela
+son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien.
+Peut-etre me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont
+j'ai donne les elements, et qui se rencontrent ca et la indiquees dans
+cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, developper ici
+la pensee generale que doit laisser ce livre a ceux qui auront eu le
+courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie
+et de la theologie scolastiques.
+
+On peut remarquer que personne n'a parle dedaigneusement ou meme
+froidement d'Abelard. Tout le monde sait quelle etait la severite de
+Condillac pour tout ce qui n'etait pas le XVIIIe siecle, et voici
+pourtant ce qu'il ecrit: "Une ame avide de gloire se hate de prendre
+son essor. Quelquefois elle se sent comme genee par la reflexion, et ne
+suivant plus que son instinct, elle s'elance, et ne voit que le terme ou
+elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de
+grands biens, et elle differe en cela des ames communes qui ne sont pas
+seulement capables d'une grande folie.
+
+Telle etait l'ame d'Abelard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilite
+vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser
+a la gloire, qui se montra sous le fantome de la dialectique; elle ne
+put pas non plus se refuser a l'amour, qui, s'offrant sous les traits
+d'Heloise, se fit un jeu de la dialectique meme; et vous prevoyez que
+l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541]."
+
+[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.]
+
+Peut-etre trouvera-t-on le nom d'Abelard plus grand que lui-meme; mais
+son influence, je le crois, n'a pas ete inferieure a sa renommee.
+Libre a tout esprit serieux de condamner ce melange de temerite et de
+timidite, d'orgueil et de faiblesse, de secheresse et d'ardeur, de
+passion et d'egoisme, qui s'apercoit au fond de cette ame. Nous tolerons
+tout jugement severe, pourvu qu'en le prononcant on se souvienne que la
+nature a tire plus d'une copie de ce modele, et que si les hommes d'une
+grande intelligence sont sujets parfois a toutes ces miseres, ils ne
+sont pas les seuls. Je ne consens a me montrer juste avec rigueur envers
+la superiorite, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne
+voudrais rien oter a la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra
+jamais.
+
+Comme ecrivain, Abelard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il
+n'y avait pas d'ecrivains au moyen age, par l'excellente raison qu'il
+n'y avait pas de langue. Le francais n'etait pas ne, et le latin
+etait deja une langue morte qu'on employait par necessite, mais sans
+inspiration. Ce latin plus rude que simple, denue d'ornements, de grace
+et de clarte, ne semblait se preter en aucune facon a l'imagination
+dans le style. Il n'y a peut-etre pas dix expressions remarquables
+dans l'oeuvre volumineuse d'Abelard; la beaute de la forme y manque
+constamment a celle de la pensee; et sans la forme, la pensee a bien de
+la peine a etre belle. Ne demandez pas au XIIe siecle l'art savant ou
+plutot l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes
+furent exploitees vers la renaissance. Chose singuliere! on vantait, on
+lisait alors les grands ecrits de l'antiquite, et le gout ne se formait
+pas; on les admirait sans parvenir a les sentir. On y cherchait plutot
+des autorites que des modeles.
+
+Sans le style, que devient le talent? celui d'Abelard triomphe trop
+rarement des formes obscures, tourmentees ou pedantesques de la diction.
+Seulement de temps a autre, s'echappent quelques traits d'esprit
+et brille quelque antithese ingenieuse. Plus rarement, la parole
+s'echauffe, et l'emotion passe de l'ame dans les mots. De courts
+passages, en tres-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une
+exhortation pathetique a la resignation et a la piete adressee a celle
+qui meprisait l'une et desesperait de l'autre, une peinture animee des
+dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des
+miseres incroyables de la condition des juifs au XIIe siecle, quelques
+invectives passionnees contre les desordres du clerge, enfin une ou deux
+prieres empreintes de tendresse et de douleur, et ca et la quelques vers
+ou respire une certaine grace dans la tristesse, voila peut-etre tout
+ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait
+aujourd'hui le talent d'Abelard. Presque constamment, il ecrit avec
+une prolixite toute didactique, avec une abondance de mots et des
+complications de tours qui laissent subsister la clarte, mais non la
+facilite du style. L'auteur concoit, divise, developpe ses idees dans un
+ordre exact, avec une surete de raisonnement qui ne se dement point. Il
+se comprend parfaitement, et sa pensee peut paraitre faible ou fausse,
+jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit.
+Son style ressemble a une algebre sans elegance, comme parlent les
+geometres; mais c'est une algebre, et malgre la multiplicite un peu
+confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa maniere
+d'ecrire tient etroitement a sa maniere de penser, mais beaucoup moins
+a sa maniere de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce
+rapport, il est bien inferieur a saint Bernard. C'est l'homme d'autorite
+qui etait l'homme d'imagination.
+
+L'esprit est le grand cote d'Abelard. Subtil et penetrant, il excelle
+par l'exactitude, et il ne manque pas d'etendue ni d'abondance. Il est
+original au moins par le choix de ses idees; il est fecond en details,
+en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve
+sa force par sa persistance dans une methode d'exposition deductive, ou
+brillent tour a tour les distinctions et les analogies. Encyclopedique
+pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur mediocre;
+et, puisque l'on applique metaphoriquement a l'esprit les dimensions de
+l'etendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abelard
+etait singulierement propre a captiver et a remplir les intelligences
+qui venaient comme faire cortege a la sienne; ce qui parait longueur
+quand il ecrit, semblait richesse dans son improvisation. On concoit que
+son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder,
+tout emporter autour de lui.
+
+Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement
+a l'esprit humain. Ce grand novateur a peu invente, mais beaucoup
+renouvele. Les idees qu'il s'approprie se completent dans ses mains,
+et se convertissent en doctrines liees, definies et saisissables. Une
+verite sans consequences en acquiert avec lui; ce qui etait vague
+devient precis, un apercu hasarde se change en proposition fondamentale,
+une distinction ingenieuse en classification methodique. Une forme
+scientifique en meme temps qu'elementaire vient envelopper, fortifier,
+et pour ainsi dire armer sa pensee. Tout ce qu'il pense se demontre, et
+jusqu'a ses reveries prennent les apparences d'un systeme.
+
+C'est ce tour d'esprit peut-etre qui aujourd'hui est, au bon comme au
+mauvais sens du mot, considere comme eminemment scolastique. Mais soit
+qu'il deplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou
+definitivement sterile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique
+n'ait ete une des transformations memorables de cette identite flexible,
+de cet indestructible Protee qu'on appelle l'esprit humain. Et comme
+cette forme domine dans Abelard, comme nul monument ne la montre portee
+au meme degre dans aucun autre avant lui, comme nulle renommee ne fut du
+XIe au XVe siecle superieure a la sienne, on est en droit de dire que
+l'esprit d'Abelard fut la source principale de l'esprit scolastique, en
+d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq
+siecles a l'esprit humain. C'est la une certaine creation; par la
+Abelard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de
+fait et pour la duree de la puissance. Enfin on le peut compter dans
+le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient
+point paru au monde, les destinees de l'esprit humain n'auraient pas ete
+les memes.
+
+Je lui donne cet eloge, et je le limite aussitot, en le motivant sur son
+influence plus que sur son genie, et dans l'influence, il y a souvent
+de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul a la
+meriter. Abelard fonda plutot qu'il ne crea la philosophie de l'ecole
+francaise. Trouvant les idees toutes faites, il les reduisit en systeme,
+et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il resulta de son
+passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensees,
+quelque chose d'imperissable quant a la methode.
+
+Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformite du procede, une
+tendance a tout resoudre logiquement, un besoin constant de se bien
+comprendre et d'etre bien compris, une resistance raisonnee aux
+generalites synthetiques, aux hypotheses posees en axiomes, aux
+solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague,
+l'amour de l'ordre, de l'evidence, et grace a cette pretention de
+demonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu etroite,
+convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'epuise rien,
+simplifie souvent au risque d'attenuer, et s'empare de la raison sans
+s'egaler a la verite, ne peut-on pas dire que ces caracteres du genie et
+du systeme philosophiques d'Abelard rappellent ceux du genie national,
+et surtout dans la philosophie? Serons-nous expose a trouver beaucoup
+d'incredules en avancant que l'esprit francais s'est toujours souvenu
+d'avoir ete, dans sa laborieuse enfance, eleve sous l'austere discipline
+de la scolastique?
+
+Le role que par la scolastique Abelard a joue dans la theologie,
+attesterait a lui seul que tout dans cette philosophie n'etait pas
+formalite vaine, entrave methodique pour la raison. C'est dans la
+theologie peut-etre qu'il a le plus innove, non que ses opinions en
+elles-memes aient laisse beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a
+dictees, le procede par lequel il les a etablies, les consequences
+auxquelles elles devaient mener, tout appartient a ce qu'on pourrait
+appeler le mouvement liberal de l'esprit humain. C'est la une gloire
+reelle encore que perilleuse; la raison doit beaucoup a _ces habiles
+gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son
+equite[542]. Abelard fit deux choses: il voulut rendre la theologie
+systematique, a l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les
+formes de la dialectique, et par la il fut comme le Jean Damascene de
+son siecle. En meme temps et par cette revolution dans la forme, il
+servit l'esprit general du rationalisme.
+
+[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.]
+
+Il ebranla profondement la tyrannie de l'autorite tout en l'invoquant
+sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement
+recueillies et les Peres et les docteurs entre eux, il conduisit
+forcement les esprits a reconnaitre l'arbitrage de la raison.
+
+C'est par ces motifs et dans cette mesure que le genie d'Abelard
+peut meriter, soit comme eloge, soit comme blame, le titre de genie
+_revolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa methode;
+le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais
+cependant celles-ci sont en general dans le sens de la liberte de
+penser, et si nous les resumons encore une fois dans leur ensemble, on
+reconnaitra peut-etre, mieux que dans nos analyses speciales, combien
+sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent
+avec les idees modernes.
+
+[Note 543: Cousin, Ouvrages ined. d'Abelard, _Introd._, p. v.]
+
+Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne
+naissance a l'idee ou conception. Dans la sensation, la sensibilite
+connait par l'intermediaire d'un organe. Dans la conception,
+l'intelligence connait la nature de la chose percue dans la sensation,
+ou representee par l'imagination.
+
+Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni meme de la realite
+sensible pour concevoir, car elle concoit ce qui n'est pas sensible, le
+general, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le
+jugement; comme regulatrice de son action et d'elle-meme, elle est la
+raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit.
+
+L'esprit est dans l'ame ou plutot il est l'ame en tant qu'intellective,
+rationnelle, pensante. L'ame est aussi vegetative, sensitive,
+_animatrice_; c'est-a-dire qu'elle est necessaire a la vie animale et a
+la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui
+peche, comme c'est elle qui percoit et qui pense. Ce sont la en elle des
+fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une ame, substance
+simple, unite sans parties; elle est spirituelle.
+
+C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure,
+c'est-a-dire libre des sens et de l'imagination, et par la analogue ou
+semblable a l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son
+intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanement.
+Par la meditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'eleve et
+s'assimile en quelque sorte a l'esprit de Dieu.
+
+Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'ame discerne et
+decide. Elle decide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle
+est la volonte inseparable de la raison. La volonte est le choix de la
+raison. Le libre arbitre est le jugement libre.
+
+L'homme ainsi fait a la _perceptibilite de la discipline_; il est
+capable de la science, toute science depend d'une science superieure,
+theoretique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du
+ressort de la raison et non de l'experience; c'est la philosophie. La
+philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche
+et determinant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la
+dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles
+qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses
+telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se resout dans la
+dialectique; car en traitant des conditions et des regles de la raison,
+la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matiere et de
+la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des
+especes, c'est-a-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et
+general dans les choses, et qui dans l'ordre reel est constitue en
+individus.
+
+Ce qui existe reellement, physiquement, ce qui constitue l'individu
+ou l'etre, c'est en general la matiere et la forme. Il n'y a point de
+substance qui ne soit essence, et toute essence ou etre est composee de
+matiere et de forme; sa matiere est ce dont elle est, sa forme est ce
+qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle.
+Elle est generique, lorsqu'elle transforme la categorie en genre;
+specifique, lorsqu'elle fait du genre une espece; individuelle,
+lorsqu'elle distingue un individu de l'espece. La forme est l'element
+createur, le moyen actuel de la creation de l'etre, ce qui le fait
+passer de la puissance a l'acte. Elle vient de Dieu.
+
+Mais les essences ne sont pas en elles-memes et par elles-memes
+generales et speciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les
+choses, qui existent independamment des individus. A ce titre, comme
+generales ou speciales, elles ne sont que des universaux, c'est-a-dire
+des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception
+de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les
+abstractions ne sont pas des realites.
+
+La proposition, la division, la definition se calquent sur ces
+distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que
+la logique ou dialectique donne, dans l'interpretation et l'analyse, ou
+dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des
+choses.
+
+Un seul etre, Dieu, deroge par sa nature aux regles de cette science.
+Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du
+sujet, et Dieu etant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a
+pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'etre, et
+Dieu n'est pas compose; mais il est forme comme etant une essence
+determinee. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est
+relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en
+ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est
+infini.
+
+Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance
+philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne
+saurait etre contraire a celle-la; en d'autres termes, la religion
+ne saurait etre contraire a la philosophie; car la verite n'est pas
+contraire a la verite. Il y a une foi de la raison. Toute croyance
+aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or,
+l'adhesion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument
+n'etant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi
+philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurement aussi ce
+qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,
+et la conviction s'opere par l'intelligence.
+
+La philosophie a pu, en consequence, s'elever aux memes idees, aux
+memes verites que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison,
+l'intelligence sont communes a la religion et a la philosophie. Si la
+raison et l'intelligence sont necessaires a la foi pour la produire, la
+legitimer et l'affermir; la ou elles existaient sans la foi, elles ont
+du produire par elles-memes au moins tout ce qu'elles ajoutent a la foi.
+En d'autres termes, Dieu s'est revele a toute intelligence. Ainsi les
+philosophes avant l'incarnation ont connu les verites fondamentales de
+la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mysteres,
+pressenti les mysteres eux-memes, pratique les vertus chretiennes. La
+foi n'est donc qu'une reformation de la loi naturelle, et il faut croire
+au salut de ceux qui avaient observe cette loi avec discernement et avec
+amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545].
+
+[Note 544: Rom. I, 19, 21.]
+
+[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.]
+
+Il suit qu'il faut employer la raison contre les infideles et les
+heretiques, et donner, quoique avec precaution, a la religion, les
+formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la
+force contre l'erreur. Puis, la verite n'est acceptable, dans les
+temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut
+convaincre, sur les points ou l'on est en dissidence, qu'a l'aide des
+points sur lesquels on s'accorde.
+
+Toutefois, comme l'esprit des creatures est inegal a la conception et
+a l'expression de l'incree, de meme, que les philosophes ont enveloppe
+leur pensee et cherche des equivalents et des images pour rendre, les
+verites religieuses, les verites chretiennes ne peuvent etre exposees
+qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre,
+quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer a une
+propriete rigoureuse. La theologie rationnelle ne fait qu'approcher de
+la verite. Elle en donne une ombre.
+
+On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les regles et les
+expressions de la science sont defectueuses par quelque endroit. Il y a
+dans l'Etre unique un mystere necessaire. Dieu est un; son unite ne peut
+se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est
+encore corporel, c'est-a-dire compose, en comparaison de lui. Il ne
+peut donc y avoir en lui de diversite que par l'operation et non par
+l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversite de proprietes.
+
+Les proprietes fondamentales de la Divinite sont la puissance, la
+sagesse, la bonte. Mais tous ces attributs sont coeternels a Dieu, egaux
+les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine
+est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonte.
+
+Dieu est le souverain bien, le bien supreme, la plenitude ou la
+perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le
+bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce
+qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il
+ne peut vouloir que le bien. Sa puissance repond donc a sa volonte. Sa
+puissance en elle-meme est illimitee; mais sa volonte est l'instrument
+d'une intelligence parfaite et d'une bonte infinie. Il ne peut pas
+tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa
+toute-puissance est donc regle necessairement par sa volonte, par
+sa sagesse, par sa bonte. Il n'y a de superieur a sa puissance que
+lui-meme.
+
+Neanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa supreme
+intelligence connait que le bien est le bien. La liberte consiste a
+faire ce qui plait; mais parce que ce qui plait depend de notre nature,
+nous ne cessons pas d'etre libres en cela. Parce que la nature de
+Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement.
+Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce
+qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal meme a un
+bon but; tout a une raison.
+
+Toutes ces verites accessibles a la raison n'ont jamais ete manifestees
+d'une maniere aussi complete, aussi saisissante, aussi pratique que par
+les faits miraculeux et dans les livres sacres du christianisme. Il est
+donc la vraie religion dans sa plenitude. Il est la revelation de Dieu
+et de tous ses attributs, par la mediation de Dieu meme.
+
+Par l'incarnation, par l'Evangile, l'exemple a ete donne et le
+temoignage a ete rendu; les verites sont devenues aussi claires que la
+lumiere, les vertus plus parfaites, plus necessaires, plus faciles. Car
+l'amour a ete excite par la grace. C'est en effet la plus grande grace
+de Dieu que la redemption, Elle a delivre l'homme de l'empire du mal, en
+eclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la
+religion est ainsi devenue une loi d'amour.
+
+L'amour est donc le principe de la piete comme de la vertu. Dieu doit
+etre aime parce qu'il est le bien meme. L'amour est du a sa bonte. La
+volonte de lui plaire fait tout le merite de nos actions a ses yeux.
+Le peche n'est que le mepris de Dieu, il suit que le bien et le mal
+ne resident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir
+l'intention du bien; pour meriter le salut, il faut vouloir le bien, par
+amour pour Dieu meme. Le mal commis sans volonte ou sans connaissance
+qu'il est mal, cesse d'etre le mal. Le bien accompli sans amour est le
+bien, mais il est sans merite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs
+et non les actions.
+
+Arretons-nous ici. Ces pensees ainsi generalisees n'ont pas assurement
+l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes
+vraies, elles offrent toutes le caractere libre et philosophique d'une
+foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur
+lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir des lors blanchir a
+l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps
+modernes?
+
+Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos
+moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, a ce que nous savons
+du passe, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais
+pense ce que nous pensons. L'homme, a nous en croire, a change d'esprit,
+et la verite est une decouverte de ces derniers jours. Portons-nous
+au contraire une attention plus penetrante dans l'examen d'une epoque
+ancienne mais curieuse, dans l'etude d'un grand esprit d'un autre
+siecle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaitre dans
+nos peres, et toute difference semble s'aneantir entre le passe et le
+present. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a
+rien trouve. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est leve et couche
+sans cesse, mais c'est le meme soleil, et le monde est tour a tour
+assombri des memes nuages, eclaire des memes rayons.
+
+Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour
+etre tout a fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans
+le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non,
+les hommes du passe ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que
+nous aurions ete. Le monde est uniforme et divers, et le temps developpe
+tout, s'il ne cree rien. L'histoire de l'humanite ne se pourrait
+comprendre, si l'humanite n'etait la meme, et n'aurait rien a nous
+apprendre, si l'humanite ne changeait pas.
+
+Mais il y a des temps ou l'on est plus frappe des differences que des
+ressemblances. Ainsi, dans le demi-siecle qui vient de s'ecouler, c'est
+aux premieres que l'attention semble surtout s'etre attachee. On n'a
+cesse de remarquer tout ce que le passe offrait de singulier, peut-etre
+dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des
+epoques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie.
+
+Je ne serais pas etonne qu'apres avoir releve jusqu'a l'exageration
+les differences des epoques, nous ne fussions maintenant enclins a
+en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'experience engendre
+l'impartialite, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle
+desabuse, sont portes a conclure qu'en definitive tout se ressemble, et
+qu'il y a sur la terre moins a faire qu'on n'avait dit. On termine avec
+des souvenirs ce qu'on a commence avec des idees, et parce qu'on a
+rencontre dans l'homme quelque chose de refractaire qui ne se plie pas
+a tous les caprices des theories, on veut que tout soit vanite, idees,
+esperances, theories, et, par consequent, efforts et devouements. Tout
+est vanite, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,
+qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_.
+
+On dit que la politique s'applaudira de ce retour a la tradition; mais
+nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain,
+toutes les fois qu'on creuse un peu profondement, on trouve, pour ainsi
+parler, un sol identique; c'est un terrain de premiere formation qui a
+porte toutes les revolutions superficielles. Il en doit etre ainsi. La
+philosophie recherche des verites qui ne sont d'aucune epoque, et elle
+les cherche dans l'esprit humain, le meme aujourd'hui qu'au moment
+supreme ou l'esprit infini le souffla sur la face de l'etre qu'il se
+donna pour spectateur et pour temoin. Cette double identite, la verite
+eternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie
+pas, est le fond meme de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur
+incomparable de cette science. Mais si la verite ne change point, il
+n'en est pas de meme de la connaissance de la verite. On en sait plus
+ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultes comme en idees, se
+developpe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est
+bon, il est necessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir
+au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'interet de l'etude, le
+charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule
+resterait immobile. Le mot de science lui-meme suppose une distinction
+entre ce qui connait et ce qui est connu, et la conscience de notre
+nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'egaler la
+connaissance a l'inconnu. Ainsi de ce que l'eternel est dans l'objet
+de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile,
+qu'elle ait la stabilite fondamentale de son objet. Elle cesserait
+aussitot de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unite
+d'essence, et le systeme de l'identite universelle serait realise. C'est
+le monde reel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'eternel et le
+mobile, que celui ou tout s'attire au lieu de se confondre, ou regne la
+relation et non l'identite, ou l'unite n'est qu'harmonie. Resignons-nous
+donc a croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous
+fier aux apparences. Sachons la verite eternelle, croyons la science
+mobile. Concevons la stabilite des essences, de l'essence de l'esprit
+humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il
+le semble, c'est-a-dire que le temps existe pour lui. Les illusions
+necessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des
+choses, et la pensee coincide avec ce qui est. S'il n'en etait pas
+ainsi, elle n'aurait ni mysteres, ni lacunes; si elle se trompait
+elle-meme, elle serait contente d'elle-meme. Il n'y aurait point de
+doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la
+verite, qu'on s'apercoit qu'on ne sait pas la verite tout entiere.
+
+C'est a la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considerer
+l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses heros, ses
+triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de meme famille.
+La diversite des doctrines et des langages couvre un fonds d'idees
+communes. La variete des esprits se produit dans celle des points de vue
+et des methodes; mais ces esprits consacres a une meme science, tendent
+au meme but, et marchent a pas inegaux, sous des dehors differents, dans
+une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systemes, vous
+vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science
+de toute epoque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des
+esprits divers penetrent plus ou moins profondement dans des questions
+identiques; et de meme que dans les mathematiques il y a des questions
+qu'on peut egalement aborder et representer ou resoudre par des nombres,
+par des lignes, par des notations algebriques ou infinitesimales, les
+memes problemes philosophiques ne sont pas toujours poses, exprimes,
+traites dans un meme langage, et ces changements ne sont indifferents
+ni a la clarte, ni meme a la verite des solutions. Dans quel ordre ces
+changements se succedent-ils? suivant quelles lois se reglent la marche
+de la science et la transformation des methodes? c'est en cherchant cela
+qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie.
+
+L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu a qui voudra
+considerer l'origine d'une grande epoque de cette histoire dans un de
+ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,
+dans ce point du XIIe siecle, la part du variable et de l'invariable, et
+de renouer le fil de la causalite entre ce qui precede et ce qui suit
+l'ecole d'Abelard.
+
+L'hellenisme et le christianisme sont les sources de la philosophie
+du moyen age, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde
+moderne. Dans Abelard, l'un de ces elements se borne a quelques
+traditions isolees et vagues de platonisme et de neoplatonisme et a
+l'aristotelisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le
+christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces
+elements, il applique un esprit decidement rationaliste, et de plus
+subtilement dialectique, et compose une doctrine ou domine toujours
+la foi en Dieu et en la raison. Qu'etait cette doctrine? on l'a vu
+peut-etre dans ce livre. Qu'en a tire l'esprit humain? Il me semble
+qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de
+l'ecole de Paris.
+
+
+
+
+FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.
+
+
+
+TABLE.
+
+
+SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abelard.
+
+CHAPITRE VIII.--De la Metaphysique d'Abelard.--_De generibus et
+speciebus_. Question des universaux.
+
+CHAP. IX.--Suite du precedent.
+
+CHAP. X.--Suite du precedent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super
+Porphyrium_.--Resume.
+
+LIVRE III.--De la Theologie d'Abelard.
+
+CHAPITRE Ier.--De la Theologie scolastique en general.--Caracteres de
+celle d'Abelard.--Le _Sic et Non_.
+
+CHAP. II.--De la Theodicee d'Abelard.--_Introduction ad Theologiam_.
+
+CHAP. III.--Suite de la Theodicee.--_Theologia christiana_.
+
+CHAP. IV.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Objections des
+contemporains.
+
+CHAP. V.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Examen
+philosophique.
+
+CHAP. VI.--Suite de la Theodicee.--_Commentarii super S. Pauli epistolam
+ad Romanos_.
+
+CHAP. VII.--De la Morale d'Abelard.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus
+inter Philosophum, Judaeum et Christianum_.
+
+CHAP. IX.--Reflexions generales.
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. ***
+
+***** This file should be named 13807.txt or 13807.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France).
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.