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+The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La fille du capitaine
+
+Author: Alexandre Pouchkine
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
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+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Alexandre Pouchkine
+
+LA FILLE DU CAPITAINE
+(1836)
+
+
+Table des matieres
+
+CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
+CHAPITRE II LE GUIDE
+CHAPITRE III LA FORTERESSE
+CHAPITRE IV LE DUEL
+CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
+CHAPITRE VI POUGATCHEFF
+CHAPITRE VII L'ASSAUT
+CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
+CHAPITRE IX LA SEPARATION
+CHAPITRE X LE SIEGE
+CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
+CHAPITRE XII L'ORPHELINE
+CHAPITRE XIII L'ARRESTATION
+CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
+
+
+CHAPITRE I
+_LE SERGENT AUX GARDES_
+
+Mon pere, Andre Petrovitch Grineff, apres avoir servi dans sa
+jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitte l'etat militaire en
+17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
+constamment habite sa terre du gouvernement de Simbirsk, ou il
+epousa Mlle Avdotia, 1ere fille d'un pauvre gentilhomme du
+voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survecus
+seul; tous mes freres et soeurs moururent en bas age. J'avais ete
+inscrit comme sergent dans le regiment Semenofski par la faveur du
+major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
+cense etre en conge jusqu'a la fin de mon education. Alors on nous
+elevait autrement qu'aujourd'hui. Des l'age de cinq ans je fus
+confie au piqueur Saveliitch, que sa sobriete avait rendu digne de
+devenir mon menin. Grace a ses soins, vers l'age de douze ans je
+savais lire et ecrire, et pouvais apprecier avec certitude les
+qualites d'un levrier de chasse. A cette epoque, pour achever de
+m'instruire, mon pere prit a gages un Francais, M. Beaupre, qu'on
+fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d'huile
+de Provence. Son arrivee deplut fort a Saveliitch. "Il semble,
+grace a Dieu, murmurait-il, que l'enfant etait lave, peigne et
+nourri. Ou avait-on besoin de depenser de l'argent et de louer un
+_moussie_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques dans la
+maison?"
+
+Beaupre, dans sa patrie, avait ete coiffeur, puis soldat en
+Prusse, puis il etait venu en Russie pour etre _outchitel_, sans
+trop savoir la signification de ce mot[2]. C'etait un bon garcon,
+mais etonnamment distrait et etourdi. Il n'etait pas, suivant son
+expression, ennemi de la bouteille, c'est-a-dire, pour parler a la
+russe, qu'il aimait a boire. Mais, comme on ne presentait chez
+nous le vin qu'a table, et encore par petits verres, et que, de
+plus, dans ces occasions, on passait _l'outchitel_, mon Beaupre
+s'habitua bien vite a l'eau-de-vie russe, et finit meme par la
+preferer a tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
+Nous devinmes de grands amis, et quoique, d'apres le contrat, il
+se fut engage a m'apprendre _le francais, l'allemand et toutes les
+sciences, _il aima mieux apprendre de moi a babiller le russe tant
+bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre
+amitie etait inalterable, et je ne desirais pas d'autre mentor.
+Mais le destin nous separa bientot, et ce fut a la suite d'un
+evenement que je vais raconter.
+
+Quelqu'un raconta en riant a ma mere que Beaupre s'enivrait
+constamment. Ma mere n'aimait pas a plaisanter sur ce chapitre;
+elle se plaignit a son tour a mon pere, lequel, en homme
+expeditif, manda aussitot cette _canaille de Francais_. On lui
+repondit humblement que le _moussie_ me donnait une lecon. Mon
+pere accourut dans ma chambre. Beaupre dormait sur son lit du
+sommeil de l'innocence. De mon cote, j'etais livre a une
+occupation tres interessante. On m'avait fait venir de Moscou une
+carte de geographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en
+servit, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
+solidite de son papier. J'avais decide d'en faire un cerf-volant,
+et, profitant du sommeil de Beaupre, je m'etais mis a l'ouvrage.
+Mon pere entra dans l'instant meme ou j'attachais une queue au cap
+de Bonne-Esperance. A la vue de mes travaux geographiques, il me
+secoua rudement par l'oreille, s'elanca pres du lit de Beaupre,
+et, reveillant sans precaution, il commenca a l'accabler de
+reproches. Dans son trouble, Beaupre voulut vainement se lever; le
+pauvre _outchitel_ etait ivre mort. Mon pere le souleva par le
+collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
+meme jour, a la joie inexprimable de Saveliitch. C'est ainsi que
+se termina mon education.
+
+Je vivais en fils de famille (_nedorossl_[3]), m'amusant a faire
+tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
+avec les jeunes garcons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au dela
+de seize ans. Mais a cet age ma vie subit un grand changement.
+
+Un jour d'automne, ma mere preparait dans son salon des confitures
+au miel, et moi, tout en me lechant les levres, je regardais le
+bouillonnement de la liqueur. Mon pere, assis pris de la fenetre,
+venait d'ouvrir _l'Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque
+annee. Ce livre exercait sur lui une grande influence; il ne le
+lisait qu'avec une extreme attention, et cette lecture avait le
+don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mere, Qui savait par
+coeur ses habitudes et ses bizarreries, tachait de cacher si bien
+le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
+l'_Almanach de la cour _lui tombat sous les yeux. En revanche,
+quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lachait plus durant
+des heures entieres. Ainsi donc mon pere lisait l'_Almanach de la
+cour _en haussant frequemment les epaules et en murmurant a demi-
+voix: "General!... il a ete sergent dans ma compagnie. Chevalier
+des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?"
+Finalement mon pere lanca l'Almanach loin de lui sur le sofa et
+resta plonge dans une meditation profonde, ce qui ne presageait
+jamais rien de bon.
+
+"Avdotia Vassilieva[4], dit-il brusquement en s'adressant a ma
+mere, quel age a Petroucha[5]?
+
+-- Sa dix-septieme petite annee vient de commencer, repondit ma
+mere. Petroucha est ne la meme annee que notre tante Nastasia
+Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...
+
+-- Bien, bien, reprit mon pere; il est temps de le mettre au
+service."
+
+La pensee d'une separation prochaine fit sur ma mere une telle
+impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
+des larmes coulerent de ses yeux. Quant a moi, il est difficile
+d'exprimer la joie qui me saisit. L'idee du service se confondait
+dans ma tete avec celle de la liberte et des plaisirs qu'offre la
+ville de Saint-Petersbourg. Je me voyais deja officier de la
+garde, ce qui, dans mon opinion, etait le comble de la felicite
+humaine.
+
+Mon pere n'aimait ni a changer ses plans, ni a en remettre
+l'execution. Le jour de mon depart fut a l'instant fixe. La
+veille, mon pere m'annonca qu'il allait me donner une lettre pour
+non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
+
+"N'oublie pas, Andre Petrovitch, dit ma mere, de saluer de ma part
+le prince B...; dis-lui que j'espere qu'il ne refusera pas ses
+graces a mon Petroucha.
+
+-- Quelle betise! s'ecria mon pere en froncant le sourcil;
+pourquoi veux-tu que j'ecrive au prince B...?
+
+-- Mais tu viens d'annoncer que tu daignes ecrire au chef de
+Petroucha.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Mais le chef de Petroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il
+est inscrit au regiment Semenofski.
+
+-- Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?
+Petroucha n'ira pas a Petersbourg. Qu'y apprendrait-il? a depenser
+de l'argent et a faire des folies. Non, qu'il serve a l'armee,
+qu'il flaire la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un
+faineant de la garde, qu'il use les courroies de son sac. Ou est
+son brevet? donne-le-moi."
+
+Ma mere alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette
+avec la chemise que j'avais portee a mon bapteme, et le presenta a
+mon pere d'une main tremblante. Mon pere le lut avec attention, le
+posa devant lui sur la table et commenca sa lettre.
+
+La curiosite me talonnait. "Ou m'envoie-t-on, pensais-je, si ce
+n'est pas a Petersbourg?" Je ne quittai pas des yeux la plume de
+mon pere, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
+sa lettre, la mit avec mon brevet sous le meme couvert, ota ses
+lunettes, n'appela et me dit: "Cette lettre est adressee a Andre
+Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas a Orenbourg[7]
+pour servir sous ses ordres."
+
+Toutes mes brillantes esperances etaient donc evanouies. Au lieu
+de la vie gaie et animee de Petersbourg, c'etait l'ennui qui
+m'attendait dans une contree lointaine et sauvage. Le service
+militaire, auquel, un instant plus tot, je pensais avec delices,
+me semblait une calamite. Mais il n'y avait qu'a se soumettre. Le
+lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenee devant le
+perron. On y placa une malle, une cassette avec un servie a the et
+des serviettes nouees pleines de petits pains et de petits pates,
+derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
+parents me donnerent leur benediction, et mon pere me dit: "Adieu,
+Pierre; sers avec fidelite celui a qui tu as prete serment; obeis
+a tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
+pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
+toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est neuf,
+et de ton honneur pendant qu'il est jeune." Ma mere, tout en
+larmes, me recommanda de veiller a ma sante, et a Saveliitch
+d'avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
+_touloup_[8] de peau de lievre, et, par-dessus, une grande pelisse
+en peau de renard. Je m'assis dans la _kibitka_ avec Saveliitch,
+et partis -pour ma destination en pleurant amerement.
+
+J'arrivai dans la nuit a Sirabirsk, ou je devais rester vingt-
+quatre heures pour diverses emplettes confiees a Saveliitch. Je
+m'etais arrete dans une auberge, tandis que, des le matin,
+Saveliitch avait ete courir les boutiques. Ennuye de regarder par
+les fenetres sur une ruelle sale, je me mis a errer par les
+chambres de l'auberge. J'entrai dans la piece du billard et j'y
+trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'annees, portant de
+longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue a la main
+et une pipe a la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
+verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer
+sous le billard a quatre pattes. Je me mis a les regarder jouer;
+plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades a
+quatre pattes devenaient frequentes, si bien qu'enfin le marqueur
+resta sous le billard. Le monsieur prononca sur lui quelques
+expressions energiques, en guise d'oraison funebre, et me proposa
+de jouer une partie avec lui. Je repondis que je ne savais pas
+jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort etrange. Il me
+regarda avec une sorte de commiseration. Cependant l'entretien
+s'etablit. J'appris qu'il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
+qu'il etait chef d'escadron dans les hussards ***, qu'il se
+trouvait alors a Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il
+avait pris son gite a la meme auberge que moi. Zourine m'invita a
+diner avec lui, a la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
+envoie. J'acceptai avec plaisir; nous nous mimes a table; Zourine
+buvait beaucoup et m'invitait a boire, en me disant qu'il fallait
+m'habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
+qui me faisaient rire a me tenir les cotes, et nous nous levames
+de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m'apprendre
+a jouer au billard. "C'est, dit-il, indispensable pour des soldats
+comme nous. Je suppose, par exemple, qu'on arrive dans une petite
+bourgade; que veux-tu qu'on y fasse? On ne peut pas toujours
+rosser les juifs. Il faut bien, en definitive, aller a l'auberge
+et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer." Ces
+raisons me convainquirent completement, et je me mis a prendre ma
+lecon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait a haute voix;
+il s'etonnait de mes progres rapides, et, apres quelques lecons,
+il me proposa de jouer de l'argent, ne fut-ce qu'une _groch_ (2
+kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
+qui etait, d'apres lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis,
+et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en
+gouter, repetant toujours qu'il fallait m'habituer au service.
+"Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?"
+Je suivis son conseil. Nous continuames a jouer, et plus je
+goutais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
+billes par-dessus les bandes, je me fachais, je disais des
+impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
+comment; j'elevais l'enjeu, enfin je me conduisais comme un petit
+garcon qui vient de prendre la clef des champs. De cette facon, le
+temps passa tres vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l'horloge,
+posa sa queue et me declara que j'avais perdu cent roubles[10].
+Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
+de Saveliitch. Je commencais a marmotter des excuses quand Zourine
+me dit "Mais, mon Dieu, ne t'inquiete pas; je puis attendre".
+
+Nous soupames. Zourine ne cessait de me verser a boire, disant
+toujours qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de
+table, je me tenais a peine sur mes jambes. Zourine me conduisit a
+ma chambre.
+
+Saveliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
+apercut les indices irrecusables de mon zele pour le service.
+
+"Que t'est-il arrive? me dit-il d'une voix lamentable. Ou t'es-tu
+rempli comme un sac? O mon Dieu! jamais un pareil malheur n'etait
+encore arrive.
+
+-- Tais-toi, vieux hibou, lui repondis-je en begayant; je suis sur
+que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi."
+
+Le lendemain, je m'eveillai avec un grand mal de tete. Je me
+rappelais confusement les evenements de la veille. Mes meditations
+furent interrompues par Saveliitch, qui entrait dans ma chambre
+avec une tasse de the. "Tu commences de bonne heure a t'en donner,
+Piotr Andreitch[11], me dit-il en branlant la tete. Eh! de qui
+tiens-tu? Il me semble que ni ton pere ni ton grand-pere n'etaient
+des ivrognes. Il n'y a pas a parler de ta mere, elle n'a rien
+daigne prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepte du
+_kvass_[12]. A qui donc la faute? au maudit _moussie_: il t'a
+appris de belles choses, ce fils de chien, et c'etait bien la
+peine de faire d'un paien ton menin, comme si notre seigneur
+n'avait pas eu assez de ses propres gens!" J'avais honte; je me
+retournai et lui dis: "Va-t'en, Saveliitch, je ne veux pas de
+the". Mais il etait difficile de calmer Saveliitch une fois qu'il
+s'etait mis en train de sermonner. "Vois-tu, vois-tu, Piotr
+Andreitch, ce que c'est que de faire des folies? Tu as mal a la
+tete, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s'enivre n'est bon a
+rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
+un demi-verre d'eau-de-vie, pour te degriser. Qu'en dis-tu?"
+
+Dans ce moment entra un petit garcon qui m'apportait un billet de
+la part de Zourine. Je le depliai et lus ce qui suit:
+
+"Cher Piotr Andreitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon
+garcon, les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement
+besoin d'argent.
+
+Ton devoue,
+
+"Ivan Zourine"
+
+Il n'y avait rien a faire. Je donnai a mon visage une expression
+d'indifference, et, m'adressant a Saveliitch, je lui commandai de
+remettre cent roubles au petit garcon.
+
+"Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
+
+-- Je les lui dois, repondis-je aussi froidement que possible.
+
+-- Tu les lui dois? repartit Saveliitch, dont l'etonnement
+redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
+pareille dette? C'est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
+mais je ne donnerai pas cet argent."
+
+Je me dis alors que si, dans ce moment decisif, je ne forcais pas
+ce vieillard obstine a m'obeir, il me serait difficile dans la
+suite d'echapper a sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
+lui dis: "Je suis ton maitre, tu es mon domestique. L'argent est a
+moi; je l'ai perdu parce que j'ai voulu le perdre. Je te
+conseille, de ne pas faire l'esprit fort et d'obeir quand on te
+commande."
+
+Mes paroles firent une impression si profonde sur Saveliitch,
+qu'il frappa des mains, et resta muet, immobile. "Que fais-tu la
+comme un pieu?" m'ecriai-je avec colere. Saveliitch se mit a
+pleurer. "O mon pere Piotr Andreitch, balbutia-t-il d'une voix
+tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumiere,
+ecoute-moi, moi vieillard; ecris a ce brigand que tu n'as fait que
+plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant d'argent. Cent
+roubles! Dieu de bonte!... Dis-lui que tes parents t'ont
+severement defendu de jouer autre chose que des noisettes.
+
+-- Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec severite; donne
+l'argent ou je te chasse d'ici a coups de poing." Saveliitch me
+regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
+mon argent. J'avais pitie du pauvre vieillard; mais je voulais
+m'emanciper et prouver que je n'etais pas un enfant. Zourine eut
+ses cent roubles. Saveliitch s'empressa de me faire quitter la
+maudite auberge; il entra en m'annoncant que les chevaux etaient
+atteles. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiete et des
+remords silencieux, sans prendre conge de mon maitre et sans
+penser que je dusse le revoir jamais.
+
+
+CHAPITRE II
+_LE GUIDE_
+
+Mes reflexions pendant le voyage n'etaient pas tres agreables.
+D'apres la valeur de l'argent a cette epoque, ma perte etait de
+quelque importance. Je ne pouvais m'empecher de convenir avec moi-
+meme que ma conduite a l'auberge de Simbirsk avait ete des plus
+sottes, et je me sentais coupable envers Saveliitch. Tout cela me
+tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
+sur le devant du traineau, en detournant la tete et en faisant
+entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J'avais
+fermement resolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
+ou commencer. Enfin je lui dis: "Voyons, voyons, Saveliitch,
+finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-meme que je suis
+fautif. J'ai fait hier des betises et je t'ai offense sans raison.
+Je te promets d'etre plus sage a l'avenir et de le mieux ecouter.
+Voyons, ne te fache plus, faisons la paix.
+
+-- Ah! mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il avec un profond
+soupir, je suis fache contre moi-meme, c'est moi qui ai tort par
+tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge?
+Mais que faire? Le diable s'en est mele. L'idee m'est venue
+d'aller voir la femme du diacre qui est ma commere, et voila,
+comme dit le proverbe: j'ai quitte la maison et suis tombe dans la
+prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaitre aux yeux de
+mes maitres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
+buveur et joueur?"
+
+Pour consoler le pauvre Saveliitch, je lui donnai ma parole qu'a
+l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son
+consentement. Il se calma peu a peu, ce qui ne l'empecha point
+cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
+tete: "Cent roubles! c'est facile a dire".
+
+J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'etendait
+un desert triste et sauvage, entrecoupe de petites collines et de
+ravins profonds. Tout etait couvert de neige. Le soleil se
+couchait. Ma _kibitka_ suivait l'etroit chemin, ou plutot la trace
+qu'avaient laissee les traineaux de paysans. Tout a coup mon
+cocher jeta les yeux de cote, et s'adressant a moi: "Seigneur,
+dit-il en otant son bonnet, n'ordonnes-tu pas de retourner en
+arriere?
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Le temps n'est pas sur. Il fait deja un petit vent. Vois-tu
+comme il roule la neige du dessus?
+
+-- Eh bien! qu'est-ce que cela fait?
+
+-- Et vois-tu ce qu'il y a la-bas? (Le cocher montrait avec son
+fouet le cote de l'orient.)
+
+-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
+serein.
+
+-- La, la, regarde... ce petit nuage."
+
+J'apercus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que
+j'avais pris d'abord pour une colline eloignee. Mon cocher
+m'expliqua que ce petit nuage presageait un _bourane_[13].
+
+J'avais oui parler des _chasse-neige_ de ces contrees, et je
+savais qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entieres.
+Saveliitch, d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
+nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j'avais l'esperance
+d'arriver a temps au prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler
+de vitesse.
+
+Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
+du cote de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
+fort. Le petit nuage devint bientot une grande nuee blanche qui
+s'elevait lourdement, croissait, s'etendait, et qui finit par
+envahir le ciel tout entier. Une neige fine commenca a tomber et
+tout a coup se precipita a gros flocons. Le vont se mit a siffler,
+a hurler. C'etait un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
+se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
+Tout disparut. "Malheur a nous, seigneur! s'ecria le cocher; c'est
+un _bourane_."
+
+Je passai la tete hors de la _kibitka;_ tout etait obscurite et
+tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
+feroce, qu'il semblait en etre anime. La neige s'amoncelait sur
+nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
+s'arreterent bientot. "Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher
+avec impatience.
+
+-- Mais ou avancer? repondit-il en descendant du traineau. Dieu
+seul sait ou nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et
+tout est sombre."
+
+Je me mis a le gronder, mais Saveliitch prit sa defense.
+
+"Pourquoi ne l'avoir pas ecoute? me dit-il avec colere. Tu serais
+retourne au relais; tu aurais pris du the; tu aurais dormi
+jusqu'au matin; l'orage se serait calme et nous serions partis. Et
+pourquoi tant de hate? Si c'etait pour aller se marier, passe."
+
+Saveliitch avait raison. Qu'y avait-il a faire? La neige
+continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
+Les chevaux se tenaient immobiles, la tete baissee, et
+tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d'eux,
+rajustant leur harnais, comme s'il n'eut eu autre chose a faire.
+Saveliitch grondait. Je regardais de tous cotes, dans l'esperance
+d'apercevoir quelque indice d'habitation ou de chemin; mais je ne
+pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
+Tout a coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+
+"Hola! cocher, m'ecriai-je, qu'y a-t-il de noir la-bas?"
+
+Le cocher se mit a regarder attentivement du cote que j'indiquais.
+
+"Dieu le sait, seigneur, me repondit-il en reprenant son siege; ce
+n'est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit etre
+un loup ou un homme."
+
+Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint
+aussi a notre rencontre. En deux minutes nous etions arrives sur
+la meme ligne, et je reconnus un homme.
+
+"Hola! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
+le chemin?
+
+-- Le chemin est ici, repondit le passant; je suis sur un endroit
+dur. Mais a quoi diable cela sert-il?
+
+-- Ecoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
+cette contree? Peux-tu nous conduire jusqu'a un gite pour y passer
+la nuit?
+
+-- Cette contree? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai
+parcourue a pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
+quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s'arreter
+ici et attendre; peut-etre l'ouragan cessera. Et le ciel sera
+serein, et nous trouverons le chemin avec les etoiles."
+
+Son sang-froid me donna du courage. Je m'etais deja decide, en
+m'abandonnant a la grace de Dieu, a passer la nuit dans la steppe,
+lorsque tout a coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le
+siege du cocher: "Grace a Dieu, dit-il a celui-ci, une habitation
+n'est pas loin. Tourne a droite et marche.
+
+-- Pourquoi irais-je a droite? repondit mon cocher avec humeur. Ou
+vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux a autrui, harnais
+aussi, fouette sans repit."
+
+Le cocher me semblait avoir raison. "En effet, dis-je au nouveau
+venu, pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?
+
+-- Le vent a souffle de la, repondit-il, et j'ai senti une odeur
+de fumee, preuve qu'une habitation est proche."
+
+Sa sagacite et la finesse de son odorat me remplirent
+d'etonnement. J'ordonnai au cocher d'aller ou l'autre voulait. Les
+chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
+s'avancait avec lenteur, tantot soulevee sur un amas, tantot
+precipitee dans une fosse et se balancant de cote et d'autre. Cela
+ressemblait beaucoup aux mouvements d'une barque sur la mer
+agitee. Saveliitch poussait des gemissements profonds, en tombant
+a chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
+m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, berce par le chant de
+la tempete et le roulis du traineau. J'eus alors un songe que je
+n'ai plus oublie et dans lequel je vois encore quelque chose de
+prophetique, en me rappelant les etranges aventures de ma vie. Le
+lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
+par sa propre experience combien il est naturel a l'homme de
+s'abandonner a la superstition, malgre tout le mepris qu'on
+affiche pour elle.
+
+J'etais dans cette disposition de l'ame ou la realite commence a
+se perdre dans la fantaisie, aux premieres visions incertaines de
+l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
+toujours et que nous errions sur le desert de neige. Tout a coup
+je crus voir une porte cochere, et nous entrames dans la cour de
+notre maison seigneuriale.
+
+Ma premiere idee fut la peur que mon pere ne se fachat de mon
+retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuat
+a une desobeissance calculee. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
+je vois ma mere venir a ma rencontre avec un air de profonde
+tristesse. "Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton pere est a
+l'agonie et desire te dire adieu." Frappe d'effroi, j'entre a sa
+suite dans la chambre a coucher. Je regarde; l'appartement est a
+peine eclaire. Pres du lit se tiennent des gens a la figure triste
+et abattue. Je m'approche sur la pointe du pied. Ma mere souleve
+le rideau et dit: "Andre Petrovitch, Petroucha est de retour; il
+est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta benediction." Je
+me mets a genoux et j'attache mes regards sur le mourant. Mais
+quoi! au lieu de mon pere, j'apercois dans le lit un paysan a
+barbe noire, qui me regarde d'un air de gaiete. Plein de surprise,
+je me tourne vers ma mere: "Qu'est-ce que cela veut dire?
+m'ecriai-je; ce n'est pas mon pere. Pourquoi veux-tu que je
+demande sa benediction a ce paysan? -- C'est la meme chose,
+Petroucha, repondit ma mere; celui-la est ton _pere assis_[15]_;_
+baise-lui la main et qu'il te benisse." Je ne voulais pas y
+consentir. Alors le paysan s'elanca du lit, tira vivement sa hache
+de sa ceinture et se mit a la brandir en tous sens. Je voulus
+m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
+cadavres. Je trebuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
+mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me
+disant: "Ne crains rien, approche, viens que je te benisse".
+L'effroi et la stupeur s'etaient empares de moi...
+
+En ce moment je m'eveillai. Les chevaux etaient arretes;
+Saveliitch me tenait par la main.
+
+"Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrives.
+
+-- Ou sommes-nous arrives? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+-- Au gite; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombes droit
+sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
+rechauffer."
+
+Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
+moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit,
+se crever l'oeil. L'hote nous recut pres de la porte d'entree, en
+tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
+introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
+_loutchina_[16] l'eclairait. Au milieu etaient suspendues une
+longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
+
+Notre hote, Cosaque du Iaik[17], etait un paysan d'une soixantaine
+d'annees, encore frais et vert. Saveliitch apporta la cassette a
+the, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
+n'avais jamais en plus grand besoin. L'hote se hata de le servir.
+
+"Ou donc est notre guide? demandai-je a Saveliitch.
+
+-- Ici, Votre Seigneurie", repondit une voix d'en haut.
+
+Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
+deux yeux etincelants.
+
+"Eh bien! as-tu froid?
+
+-- Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troue?
+J'avais un _touloup;_ mais, a quoi bon m'en cacher, je l'ai laisse
+en gage hier chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me
+semblait pas vif."
+
+En ce moment l'hote rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
+proposai a notre guide une tasse de the. Il descendit aussitot de
+la soupente. Son exterieur me parut remarquable. C'etait un homme
+d'une quarantaine d'annees, de taille moyenne, maigre, mais avec
+de larges epaules. Sa barbe noire commencait a grisonner. Ses
+grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
+physionomie une expression assez agreable, mais non moins
+malicieuse. Ses cheveux etaient coupes en rond. Il portait un
+petit _armak_[19] dechire et de larges pantalons tatars. Je lui
+offris une tasse de the, il en gouta et fit la grimace. "Faites-
+moi la grace, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
+verre d'eau-de-vie; le the n'est pas notre boisson de Cosaques."
+
+J'accedai volontiers a son desir. L'hote prit sur un des rayons de
+l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant
+regarde bien en face: "Eh! Eh! dit-il, te voila de nouveau dans
+nos parages! D'ou Dieu t'a-t-il amene?"
+
+Mon guide cligna de l'oeil d'une facon toute significative et
+repondit par le dicton connu: "Le moineau volait dans le verger;
+il mangeait de la graine de chanvre; la grand'mere lui jeta une
+pierre et le manqua. Et vous, comment vont les votres?
+
+-- Comment vont les notres? repliqua l'hotelier en continuant de
+parler proverbialement. On commencait a sonner les vepres, mais la
+femme du pope l'a defendu; le pope est alle en visite et les
+diables sont dans le cimetiere.
+
+-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
+la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
+champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
+maintenant (il cligna de l'oeil une seconde fois), remets ta hache
+derriere ton dos[20]; le garde forestier se promene. A la sante de
+_Votre Seigneurie_!"
+
+Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
+avala d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
+la soupente.
+
+Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
+n'est que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des
+affaires de l'armee du Iaik, qui venait seulement d'etre reduite a
+l'obeissance apres la revolte de 1772. Saveliitch les ecoutait
+parler d'un air fort mecontent et jetait des regards soupconneux
+tantot sur l'hote, tantot sur le guide. L'espece d'auberge ou nous
+nous etions refugies se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
+de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup a un
+rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas meme
+penser a se remettre en route. L'inquietude de Saveliitch me
+divertissait beaucoup. Je m'etendis sur un banc; mon vieux
+serviteur se decida enfin a monter sur la voute du poele[21];
+l'hote se coucha par terre. Ils se mirent bientot tous a ronfler,
+et moi-meme je m'endormis comme un mort.
+
+En m'eveillant le lendemain assez tard, je m'apercus que l'ouragan
+avait cesse. Le soleil brillait; la neige s'etendait au loin comme
+une nappe eblouissante. Deja les chevaux etaient atteles. Je payai
+l'hote, qui me demanda pour mon ecot une telle misere, que
+Saveliitch lui-meme ne le marchanda pas, suivant son habitude
+constante. Ses soupcons de la veille s'etaient envoles tout a
+fait. J'appelai le guide pour le remercier du service qu'il nous
+avait rendu, et dis a Saveliitch de lui donner un demi-rouble de
+gratification.
+
+Saveliitch fronca le sourcil.
+
+"Un demi-rouble! s'ecria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
+daigne toi-meme l'amener a l'auberge? Que ta volonte soit faite,
+seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de trop. Si nous
+nous mettons a donner des pourboires a tout le monde, nous
+finirons par mourir de faim.".
+
+Il m'etait impossible de disputer contre Saveliitch; mon argent,
+d'apres ma promesse formelle, etait a son entiere discretion. Je
+trouvais pourtant desagreable de ne pouvoir recompenser un homme
+qui m'avait tire, sinon d'un danger de mort, au moins d'une
+position fort embarrassante.
+
+"Bien, dis-je avec sang-froid a Saveliitch, si tu ne veux pas
+donner un demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il
+est trop legerement vetu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
+lievre.
+
+-- Aie pitie de moi, mon pere Piotr Andreitch, s'ecria Saveliitch;
+qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
+premier cabaret.
+
+-- Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le
+vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
+me fait la grace d'une pelisse de son epaule[22]; c'est sa volonte
+de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
+d'obeir.
+
+-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Saveliitch d'une
+voix fachee. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison,
+et te voila tout content de le piller, grace a son bon coeur.
+Qu'as-tu besoin d'un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
+meme le mettre sur tes maudites grosses epaules.
+
+-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je a mon menin;
+apporte vite le _touloup_.
+
+-- Oh! Seigneur mon Dieu! s'ecria Saveliitch en gemissant. Un
+_touloup_ en peau de lievre et completement neuf encore! A qui le
+donne-t-on? A un ivrogne en guenilles."
+
+Cependant le _touloup_ fut apporte. Le vagabond se mit a l'essayer
+aussitot. Le _touloup_, qui etait deja devenu trop petit pour ma
+taille, lui etait effectivement beaucoup trop etroit. Cependant il
+parvint a le mettre avec peine, en faisant eclater toutes les
+coutures. Saveliitch poussa comme un hurlement etouffe lorsqu'il
+entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il etait tres
+content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu'a ma
+_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: "Merci, Votre
+Seigneurie; que Dieu vous recompense pour votre vertu. De ma vie
+je n'oublierai vos bontes." Il s'en alla de son cote, et je partis
+du mien, sans faire attention aux bouderies de Saveliitch.
+J'oubliai bientot le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
+peau de lievre.
+
+Arrive a Orenbourg, je me presentai directement au general. Je
+trouvai un homme de haute taille, mais deja courbe par la
+vieillesse. Ses longs cheveux etaient tout blancs. Son vieil
+uniforme use rappelait un soldat du temps de l'imperatrice Anne,
+et ses discours etaient empreints d'une forte prononciation
+allemande. Je lui remis la lettre de mon pere. En lisant son nom,
+il me jeta un coup d'oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
+de temps qu'Andre Petrovich etait de ton ache; et maintenant, quel
+peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps..."
+
+Il ouvrit la lettre et si mit a la parcourir a demi-voix, en
+accompagnant sa lecture de remarques:
+
+"Monsieur,
+
+"J'espere que Votre Excellence..." Qu'est-ce que c'est que ces
+ceremonies? Fi! comment n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la
+discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu'on ecrit a son vieux
+camarate?... "Votre Excellence n'aura pas oublie!..." Hein!...
+"Eh!... quand... sous feu le feld-marechal Munich...pendant la
+campagne... de meme que... nos bonnes parties de cartes." Eh! eh!
+_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
+"Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiegle..."
+"Hum!... le tenir avec des gants de porc-epic..." Qu'est-ce que
+cela, gants de porc-epic? ce doit etre un proverbe russe...
+Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-epic? reprit-il
+en se tournant vers moi.
+
+-- Cela signifie, lui repondis-je avec l'air le plus innocent du
+monde, traiter quelqu'un avec bonte, pas trop severement, lui
+laisser beaucoup de liberte. Voila ce que signifie tenir avec des
+gants de porc-epic.
+
+-- Hum! je comprends... "Et ne pas lui donner de liberte..." Non,
+il parait que gants de porc-epic signifie autre chose... "Ci-joint
+son brevet..." Ou donc est-il? Ah! le voici... "L'inscrire au
+regiment de Semenofski..." C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il
+faut... "Me permettre de vous embrasser sans ceremonie, et...
+comme un vieux ami et camarade." Ah! enfin, il s'en est souvenu...
+Etc., etc... Allons, mon petit pere, dit-il apres avoir acheve la
+lettre et mis mon brevet de cote, tout sera fait; tu seras
+officier dans le regiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
+va des demain dans le fort de Belogorsk, ou tu serviras sous les
+ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnete homme. La, tu
+serviras veritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n'as
+rien a faire a Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
+un jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite a diner avec moi."
+
+"De mal en pis, pensai-je tout bas; a quoi cela m'aura-t-il servi
+d'etre sergent aux gardes des mon enfance? Ou cela m'a-t-il mene?
+dans le regiment de*** et dans un fort abandonne sur la frontiere
+des steppes kirghises-kaisaks." Je dinai chez Andre Karlovitch, en
+compagnie de son vieil aide de camp. La severe economie allemande
+regnait a sa table, et je pense que l'effroi de recevoir parfois
+un hote de plus a son ordinaire de garcon n'avait pas ete etranger
+a mon prompt eloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
+pris conge du general et partis pour le lieu de ma destination.
+
+
+CHAPITRE III
+_LA FORTERESSE_
+
+La forteresse de Belogorsk etait situee a quarante verstes
+d'Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpes
+du Iaik. La riviere n'etait pas encore gelee, et ses flots couleur
+de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
+la neige. Devant moi s'etendaient les steppes kirghises. Je me
+perdais dans mes reflexions, tristes pour la plupart. La vie de
+garnison ne m'offrait pas beaucoup d'attraits; je tachais de me
+representer mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m'imaginais
+un vieillard severe et morose, ne sachant rien en dehors du
+service et pret a me mettre aux arrets pour la moindre vetille. Le
+crepuscule arrivait; nous allions assez vite.
+
+"Y a-t-il loin d'ici a la forteresse? demandai-je au cocher.
+
+-- Mais on la voit d'ici", repondit-il.
+
+Je me mis a regarder de tous cotes, m'attendant a voir de hauts
+bastions, une muraille et un fosse. Mais je ne vis rien qu'un
+petit village entoure d'une palissade en bois. D'un cote
+s'elevaient trois ou quatre tas de foin, a demi recouverts de
+neige; d'un autre, un moulin a vent penche sur le cote, et dont
+les ailes, faites de grosse ecorce de tilleul, pendaient
+paresseusement.
+
+"Ou donc est la forteresse? demandai-je etonne.
+
+-- Mais la voila", repartit le cocher en me montrant le village ou
+nous venions de penetrer.
+
+J'apercus pres de la porte un vieux canon en fer. Les rues etaient
+etroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] etaient
+couvertes en chaume. J'ordonnai qu'on me menat chez le commandant,
+et presque aussitot ma _kibitka_ s'arreta devant une maison en
+bois, batie sur une eminence, pres de l'eglise, qui etait en bois
+egalement.
+
+Personne ne vint a ma rencontre. Du perron j'entrai dans
+l'antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, etait
+occupe a coudre une piece bleue au coude d'un uniforme vert. Je
+lui dis de m'annoncer. "Entre, mon petit pere, me dit l'invalide,
+les notres sont a la maison." Je penetrai dans une chambre tres
+propre, arrangee a la vieille mode. Dans un coin etait dressee une
+armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplome
+d'officier pendait encadre et sous verre. Autour du cadre etaient
+ranges des tableaux d'ecorce[24], qui representaient la _Prise de
+Kustrin _et _d'Otchakov_, le _Choix de la fiancee_ et
+l'_Enterrement du chat par les souris_. Pres de la fenetre se
+tenait assise une vieille femme en mantelet, la tete enveloppee
+d'un mouchoir.
+
+
+
+Elle etait occupee a devider du fil que tenait, sur ses mains
+ecartees, un petit vieillard borgne en habit d'officier. "Que
+desirez-vous, mon petit pere?" me dit-elle sans interrompre son
+occupation. Je repondis que j'etais venu pour entrer au service,
+et que, d'apres la regle, j'accourais me presenter a monsieur le
+capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
+borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
+interrompit le discours que j'avais prepare a l'avance.
+
+"Ivan Kouzmitch[25] n'est pas a la maison, dit-elle. Il est alle en
+visite chez le pere Garasim. Mais c'est la meme chose, je suis sa
+femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grace[26]. Assieds-toi,
+mon petit pere."
+
+Elle appela une servante et lui dit de faire venir
+_l'ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
+de son oeil unique. "Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
+quel regiment vous avez daigne servir?" Je satisfis sa curiosite.
+
+"Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
+daigne passer de la garde dans notre garnison?"
+
+Je repondis que c'etait par ordre de l'autorite.
+
+"Probablement pour des actions peu seantes a un officier de la
+garde? reprit l'infatigable questionneur.
+
+-- Veux-tu bien cesser de dire des betises? lui dit la femme du
+capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigue de la
+route. Il a autre chose a faire que de te repondre. Tiens mieux
+tes mains. Et toi, mon petit pere, continua-t-elle en se tournant
+vers moi, ne t'afflige pas trop de ce qu'on t'ait fourre dans
+notre bicoque; tu n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
+On souffre, mais on s'habitue. Tenez, Chvabrine, Alexei
+Ivanitch[28], il y a deja quatre ans qu'on l'a transfere chez nous
+pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui etait arrive. Voila
+qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
+avaient pris des epees, et ils se mirent a se piquer l'un l'autre,
+et Alexei Ivanitch a tue le lieutenant, et encore devant deux
+temoins. Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maitre."
+
+En ce moment entre l_'ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
+"Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement a
+monsieur l'officier, et propre.
+
+-- J'obeis, Vassilissa Iegorovna[29], repondit l'_ouriadnik_ Ne
+faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Polejaieff?
+
+-- Tu radotes, Maximitch, repliqua la commandante; Polejaieff est
+deja loge tres a l'etroit; et puis c'est mon compere; et puis il
+n'oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
+l'officier... Comment est votre nom, mon petit pere?
+
+-- Piotr Andreitch.
+
+-- Conduis Piotr Andreitch chez Simeon Kouzoff. Le coquin a laisse
+entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
+Maximitch?
+
+-- Grace a Dieu, tout est tranquille, repondit le Cosaque; il n'y
+a que le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme
+Oustinia Pegoulina pour un seau d'eau chaude.
+
+-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
+vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
+et punis-les tous deux.
+
+-- C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.
+
+-- Piotr Andreitch, Maximitch vous conduira a votre logement."
+
+Je pris conge; l'_ouriadnik_ me conduisit a une _isba_ qui se
+trouvait sur le bord escarpe de la riviere, tout au bout de la
+forteresse. La moitie de l'_isba_ etait occupee par la famille de
+Simeon Kouzoff, l'autre me fut abandonnee. Cette moitie se
+composait d'une chambre assez propre, coupee en deux par une
+cloison. Saveliitch commenca a s'y installer, et moi, je regardai
+par l'etroite fenetre. Je voyais devant moi s'etendre une steppe
+nue et triste; sur le cote s'elevaient des cabanes. Quelques
+poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
+perron et tenant une auge a la main, appelait des cochons qui lui
+repondaient par un grognement amical. Et voila dans quelle contree
+j'etais condamne a passer ma jeunesse!... Une tristesse amere me
+saisit; je quittai la fenetre et me couchai sans souper, malgre
+les exhortations de Saveliitch, qui ne cessait de repeter avec
+angoisse: "O Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
+ma maitresse si l'enfant allait tomber malade?"
+
+Le lendemain, a peine avais-je commence de m'habiller, que la
+porte de ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de
+petite taille, de traits peu reguliers, mais dont la figure
+basanee avait une vivacite remarquable.
+
+"Pardonnez-moi, me dit-il en francais, si je viens ainsi sans
+ceremonie faire votre connaissance. J'ai appris hier votre
+arrivee, et le desir de voir enfin une figure humaine s'est
+tellement empare de moi que je n'ai pu y resister plus longtemps.
+Vous comprendrez cela quand vous aurez vecu ici quelque temps."
+
+Je devinai sans peine que c'etait l'officier renvoye de la garde
+pour l'affaire du duel. Nous fimes connaissance. Chvabrine avait
+beaucoup d'esprit. Sa conversation etait animee, interessante. Il
+me depeignit avec beaucoup de verve et de gaiete la famille du
+commandant, sa societe et en general toute la contree ou le sort
+m'avait jete. Je riais de bon coeur, lorsque ce meme invalide, que
+j'avais vu rapiecer son uniforme dans l'antichambre du capitaine,
+entra et m'invita a diner de la part de Vassilissa Iegorovna.
+Chvabrine declara qu'il m'accompagnait.
+
+En nous approchant de la maison du commandant, nous vimes sur la
+place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
+queues et des chapeaux a trois cornes. Ils etaient ranges en ligne
+de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
+vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
+Des qu'il nous apercut, il s'approcha de nous, me dit quelques
+mots affables, et se remit a commander l'exercice. Nous allions
+nous arreter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d'aller
+sur-le-champ chez Vassilissa Iegorovna, promettant qu'il nous
+rejoindrait aussitot. "Ici, nous dit-il, vous n'avez vraiment rien
+a voir."
+
+Vassilissa Iegorovna nous recut avec simplicite et bonhomie, et me
+traita comme si elle m'eut des longtemps connu. L'invalide et
+Palachka mettaient la nappe.
+
+"Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch a instruire si
+longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
+chercher pour diner. Mais ou est donc Macha[31]?"
+
+A peine avait-elle prononce ce nom, qu'entra dans la chambre une
+jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
+cheveux lisses en bandeau et retenus derriere ses oreilles que
+rougissaient la pudeur et l'embarras. Elle ne me plut pas
+extremement au premier coup d'oeil; je la regardai avec
+prevention. Chvabrine m'avait depeint Marie, la fille du
+capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla
+s'asseoir dans un coin et se mit a coudre. Cependant on avait
+apporte le _chtchi_[32]. Vassilissa Iegorovna, ne voyant pas
+revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.
+
+"Dis au maitre que les visites attendent; le _chtchi_ se
+refroidit. Grace a Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout
+le temps de s'egosiller a son aise."
+
+Le capitaine apparut bientot, accompagne du petit vieillard
+borgne.
+
+"Qu'est-ce que cela, mon petit pere? lui dit sa femme. La table
+est servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.
+
+-- Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, repondit Ivan Kouzmitch,
+j'etais occupe de mon service, j'instruisais mes petits soldats.
+
+-- Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne
+leur va pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais du rester a
+la maison, a prier le bon Dieu; ca t'irait bien mieux. Mes chers
+convives, a table, je vous prie."
+
+Nous primes place pour diner. Vassilissa Iegorovna ne se taisait
+pas un moment et m'accablait de questions; qui etaient mes
+parents, s'ils etaient en vie, ou ils demeuraient, quelle etait
+leur fortune? Quand elle sut que mon pere avait trois cents
+paysans:
+
+"Voyez-vous! s'ecria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
+monde! Et nous, mon petit pere, en fait d'_ames_[33], nous n'avons
+que la servante Palachka. Eh bien, grace a Dieu, nous vivons petit
+a petit. Nous n'avons qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il
+faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
+vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu'elle trouve
+quelque brave homme! sinon, la voila eternellement fille."
+
+Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle etait devenue
+toute rouge, et des larmes roulerent jusque sur son assiette.
+J'eus pitie d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.
+
+"J'ai oui dire, m'ecriai-je avec assez d'a-propos, que les
+Bachkirs ont l'intention d'attaquer votre forteresse.
+
+-- Qui t'a dit cela, mon petit pere? reprit Ivan Kouzmitch.
+
+-- Je l'ai entendu dire a Orenbourg, repondis-je.
+
+-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas
+entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
+peuple intimide, et les Kirghises aussi ont recu de bonnes lecons.
+Ils n'oseront pas s'attaquer a nous, et s'ils s'en avisent, je
+leur imprimerai une telle terreur, qu'ils ne remueront plus de dix
+ans.
+
+-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant a la femme
+du capitaine, de rester dans une forteresse exposee a de tels
+dangers?
+
+-- Affaire d'habitude, mon petit pere, reprit-elle. Il y a de cela
+vingt ans, quand on nous transfera du regiment ici, tu ne saurais
+croire comme j'avais peur de ces maudits paiens. S'il m'arrivait
+parfois de voir leur bonnet a poil, si j'entendais leurs
+hurlements, crois bien, mon petit pere, que mon coeur se
+resserrait a mourir. Et maintenant j'y suis si bien habituee, que
+je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
+brigands rodent autour de la forteresse.
+
+-- Vassilissa Iegorovna est une dame tres brave, observa gravement
+Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
+
+-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de
+la douzaine des poltrons.
+
+-- Et Marie Ivanovna, demandai-je a sa mere, est-elle aussi hardie
+que vous?
+
+-- Macha! repondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'a
+present elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans
+trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
+Kouzmitch s'imagina, le jour de ma fete, de faire tirer son canon,
+elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu'elle manqua de s'en
+aller dans l'autre monde. Depuis ce jour-la, nous n'avons plus
+tire ce maudit canon."
+
+Nous nous levames de table; le capitaine et sa femme allerent
+dormir la sieste, et j'allai chez Chvabrine, ou nous passames
+ensemble la soiree.
+
+
+CHAPITRE IV
+_LE DUEL_
+
+Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
+forteresse de Belogorsk devint non seulement supportable, mais
+agreable meme. J'etais recu comme un membre de la famille dans la
+maison du commandant. Le mari et la femme etaient d'excellentes
+gens. Ivan Kouzmitch, qui d'enfant de troupe etait parvenu au rang
+d'officier, etait un homme tout simple et sans education, mais bon
+et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort a
+sa paresse naturelle. Vassilissa Iegorovna dirigeait les affaires
+du service comme celles de son menage, et commandait dans toute la
+forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientot de
+se montrer sauvage. Nous fimes plus ample connaissance. Je trouvai
+en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu a peu je
+m'attachai a cette bonne famille, meme a Ivan Ignatiitch, le
+lieutenant borgne.
+
+Je devins officier. Mon service ne me pesait guere. Dans cette
+forteresse benie de Dieu, il n'y avait ni exercice a faire, ni
+garde a monter, ni revue a passer. Le commandant instruisait
+quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n'etait
+pas encore parvenu a leur apprendre quel etait le cote droit, quel
+etait le cote gauche. Chvabrine avait quelques livres francais; je
+me mis a lire, et le gout de la litterature s'eveilla en moi. Le
+matin je lisais, et je m'essayais a des traductions, quelquefois
+meme a des compositions en vers. Je dinais presque chaque jour
+chez le commandant, ou je passais d'habitude le reste de la
+journee. Le soir, le pere Garasim y venait accompagne de sa femme
+Akoulina, qui etait la plus forte commere des environs. Il va sans
+dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
+Cependant d'heure en heure sa conversation me devenait moins
+agreable. Ses perpetuelles plaisanteries sur la famille du
+commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
+Marie Ivanovna, me deplaisaient fort. Je n'avais pas d'autre
+societe que cette famille dans la forteresse, mais je n'en
+desirais pas d'autre.
+
+Malgre toutes les propheties, les Bachkirs ne se revoltaient pas.
+La tranquillite regnait autour de notre forteresse. Mais cette
+paix fut troublee subitement par une guerre intestine.
+
+J'ai deja dit que je m'occupais un peu de litterature. Mes essais
+etaient passables pour l'epoque, et Soumarokoff[34] lui-meme leur
+rendit justice bien des annees plus tard. Un jour, il m'arriva
+d'ecrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
+sous pretexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
+volontiers un auditeur benevole; je copiai ma petite chanson, et
+la portai a Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
+apprecier une oeuvre poetique.
+
+Apres un court preambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
+lui lus les vers suivants[35]:
+
+_"Helas! en fuyant Macha, j'espere recouvrer ma liberte!_
+_"Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant
+moi._
+_"Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet etat
+cruel, prends pitie de ton prisonnier."_
+
+"Comment trouves-tu cela?" dis-je a Chvabrine, attendant une
+louange comme un tribut qui m'etait du.
+
+Mais, a mon grand mecontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire
+montrait de la complaisance, me declara net que ma chanson ne
+valait rien.
+
+"Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforcant de cacher mon
+humeur.
+
+-- Parce que de pareils vers, me repondit-il, sont dignes de mon
+maitre Trediakofski[36]."
+
+Il prit le feuillet de mes mains, et se mit a analyser
+impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me dechirant de la
+facon la plus maligne. Cela depassa mes forces; je lui arrachai le
+feuillet des mains, je lui declarai que, de ma vie, je ne lui
+montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
+moins de cette menace.
+
+"Voyons, me dit-il, si tu seras en etat de tenir ta parole; les
+poetes ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon
+d'eau-de-vie avant diner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
+Marie Ivanovna?
+
+-- Ce n'est pas ton affaire, repondis-je en froncant le sourcil,
+de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
+tes suppositions.
+
+-- Oh! oh! poete vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
+plus en plus. Ecoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de
+devenir ta femme.
+
+-- Tu mens, miserable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
+effronte!"
+
+Chvabrine changea de visage.
+
+"Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
+fortement; vous me donnerez satisfaction.
+
+-- Bien, quand tu voudras!" repondis-je avec joie, car dans ce
+moment j'etais pret a le dechirer.
+
+Je courus a l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
+aiguille a la main. D'apres l'ordre de la femme de commandant, il
+enfilait des champignons qui devaient secher pour l'hiver.
+
+"Ah! Piotr Andreitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le
+bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
+oserais-je vous demander."
+
+Je lui declarai en peu de mots que je m'etais pris de querelle
+avec Alexei Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
+d'etre mon second. Ivan Ignatiitch m'ecouta jusqu'au bout avec une
+grande attention, en ecarquillant son oeil unique.
+
+"Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexei
+Ivanitch, et que j'en suis temoin? c'est la ce que vous voulez
+dire? oserais-je vous demander.
+
+-- Precisement.
+
+-- Mais, mon Dieu! Piotr Andreitch, quelle folie avez-vous en
+tete? Vous vous etes dit des injures avec Alexei Ivanitch; eh
+bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
+a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
+une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
+troisieme; et puis allez chacun de votre cote. Dans la suite, nous
+vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
+bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
+Encore si c'etait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
+lui, car je ne l'aime guere. Mais, si c'est lui qui vous perfore,
+vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
+casses? oserais-je vous demander."
+
+Les raisonnements du prudent officier ne m'ebranlerent pas. Je
+restai ferme dans ma resolution.
+
+"Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
+plaira; mais a quoi bon serai-je temoin de votre duel? Des gens se
+battent; qu'y a-t-il la d'extraordinaire? oserais-je vous
+demander. Grace a Dieu, j'ai approche de pres les Suedois et les
+Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs."
+
+Je tachai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel
+etait le devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch etait hors
+d'etat de me comprendre.
+
+"Faites a votre guise, dit-il. Si j'avais a me meler de cette
+affaire, ce serait pour aller annoncer a Ivan Kouzmitch, selon les
+regles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action
+criminelle et contraire aux interets de la couronne, et faire
+observer au commandant combien il serait desirable qu'il avisat
+aux moyens de prendre les mesures necessaires..."
+
+J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
+commandant. Je parvins a grand'peine a le calmer. Cependant il me
+donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
+
+Comme d'habitude, je passai la soiree chez le commandant. Je
+m'efforcais de paraitre calme et gai, pour n'eveiller aucun
+soupcon et eviter les questions importunes. Mais j'avoue que je
+n'avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
+sont trouvees dans la meme position. Toute cette soiree, je me
+sentis dispose a la tendresse, a la sensibilite. Marie Ivanovna me
+plaisait plus qu'a l'ordinaire. L'idee que je la voyais peut-etre
+pour la derniere fois lui donnait a mes yeux une grace touchante.
+Chvabrine entra. Je le pris a part, et l'informai de mon entretien
+avec Ivan Ignatiitch.
+
+"Pourquoi des seconds? me dit-il sechement. Nous nous passerons
+d'eux."
+
+Nous convinmes de nous battre derriere les tas de foin, le
+lendemain matin, a six heures. A nous voir causer ainsi
+amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
+
+"Il y a longtemps que vous eussiez du faire comme cela, me dit-il
+d'un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
+
+-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
+faisait une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu."
+
+Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
+humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
+repondre. Chvabrine le tira d'embarras.
+
+"Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
+
+-- Et avec qui, mon petit pere, t'es-tu querelle?
+
+-- Mais avec Piotr Andreitch, et jusqu'aux gros mots.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Pour une veritable misere, pour une chansonnette.
+
+-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il
+arrive?
+
+-- Voici comment. Piotr Andreitch a compose recemment une chanson,
+et il s'est mis a me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
+mauvaise, Piotr Andreitch s'est fache. Mais ensuite il a reflechi
+que chacun est libre de son opinion et tout est dit."
+
+L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
+ne comprit ses grossieres allusions. Personne au moins ne les
+releva. Des poesies, la conversation passa aux poetes en general,
+et le commandant fit l'observation qu'ils etaient tous des
+debauches et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
+renoncer a la poesie, comme chose contraire au service et ne
+menant a rien de bon.
+
+La presence de Chvabrine m'etait insupportable. Je me hatai de
+dire adieu au commandant et a sa famille. En rentrant a la maison,
+j'examinai mon epee, j'en essayai la pointe, et me couchai apres
+avoir donne l'ordre a Saveliitch de m'eveiller le lendemain a six
+heures.
+
+Le lendemain, a l'heure indiquee, je me trouvais derriere les
+meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas a
+paraitre. "On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hater."
+Nous mimes bas nos uniformes, et, restes en gilet, nous tirames
+nos epees du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
+cinq invalides, sortit de derriere un tas de foin. Il nous intima
+l'ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obeimes de
+mauvaise humeur. Les soldats nous entourerent, et nous suivimes
+Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
+militaire avec une majestueuse gravite.
+
+Nous entrames dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
+les portes a deux battants, et s'ecria avec emphase: "Ils sont
+pris!".
+
+Vassilissa Iegorovna accourut a notre rencontre:
+
+"Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
+forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrets...
+Piotr Andreitch, Alexei Ivanitch, donnez vos epees, donnez,
+donnez... Palachka, emporte les epees dans le grenier... Piotr
+Andreitch, je n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas
+honte? Alexei Ivanitch, c'est autre chose; il a ete transfere de
+la garde pour avoir fait perir une ame. Il ne croit pas en Notre-
+Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?"
+
+Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
+de repeter: "Vois-tu bien! Vassilissa Iegorovna dit la verite; les
+duels sont formellement defendus par le code militaire."
+
+Cependant Palachka nous avait pris nos epees et les avait
+emportees au grenier. Je ne pus m'empecher de rire; Chvabrine
+conserva toute sa gravite.
+
+"Malgre tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid
+a la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
+observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
+a votre tribunal. Abandonnez ce soin a Ivan Kouzmitch: c'est son
+affaire.
+
+-- Comment, comment, mon petit pere! repliqua la femme du
+commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la meme
+chair et le meme esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu
+baguenaudes? Fourre-les a l'instant dans differents coins, au pain
+et a l'eau, pour que cette bete d'idee leur sorte de la tete. Et
+que le pere Garasim les mette a la penitence, pour qu'ils
+demandent pardon a Dieu et aux hommes."
+
+Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna etait
+extremement pale. Peu a peu la tempete se calma. La femme du
+capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
+embrasser l'un l'autre. Palachka nous rapporta nos epees. Nous
+sortimes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
+reconduisit.
+
+"Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colere, de nous
+denoncer au commandant apres m'avoir donne votre parole de n'en
+rien faire?
+
+-- Comme Dieu est saint, repondit-il, je n'ai rien dit a Ivan
+Kouzmitch; c'est Vassilissa Iegorovna qui m'a tout soutire. C'est
+elle qui a pris toutes les mesures necessaires a l'insu du
+commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!"
+
+Apres cette reponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
+Chvabrine.
+
+"Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
+
+-- Certainement, repondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
+votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
+feindre pendant quelques jours. Au revoir."
+
+Et nous nous separames comme s'il ne se fut rien passe.
+
+De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, pres
+de Marie Ivanovna; son pere n'etait pas a la maison; sa mere
+s'occupait du menage. Nous parlions a demi-voix. Marie Ivanovna me
+reprochait l'inquietude que lui avait causee ma querelle avec
+Chvabrine.
+
+"Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
+alliez vous battre a l'epee. Comme les hommes sont etranges! pour
+une parole qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prets
+a s'entr'egorger et a sacrifier, non seulement leur vie, mais
+encore l'honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sure
+que ce n'est pas vous qui avez commence la querelle: c'est Alexei
+Ivanitch qui a ete l'agresseur.
+
+-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
+
+-- Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas
+Alexei Ivanitch, il m'est meme desagreable, et cependant je
+n'aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m'aurait fort
+inquietee.
+
+-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?"
+
+Marie Ivanovna se troubla et rougit: "Il me semble, dit-elle
+enfin, il me semble que je lui plais.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.
+
+-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
+
+-- L'an passe, deux mois avant votre arrivee,
+
+-- Et vous n'avez pas consenti?
+
+-- Comme vous voyez. Alexei Ivanitch est certainement un homme
+d'esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, a la seule
+idee qu'il faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les
+assistants... Non, non, pour rien au monde."
+
+Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et
+m'expliquerent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
+mettait Chvabrine a la poursuivre. Il avait probablement remarque
+notre inclination mutuelle, et s'efforcait de nous detourner l'un
+de l'autre. Les paroles qui avaient provoque notre querelle me
+semblerent d'autant plus infames, quand, au lieu d'une grossiere
+et indecente plaisanterie, j'y vis une calomnie calculee. L'envie
+de punir le menteur effronte devint encore plus forte en moi, et
+j'attendais avec impatience le moment favorable.
+
+Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'etais occupe a
+composer une elegie, et que je mordais ma plume dans l'attente
+d'une rime, Chvabrine frappa sous ma fenetre. Je posai la plume,
+je pris mon epee, et sortis de la maison.
+
+"Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
+observe plus. Allons au bord de la riviere; la personne ne nous
+empechera."
+
+Nous partimes en silence, et, apres avoir descendu un sentier
+escarpe, nous nous arretames sur le bord de l'eau, et nos epees se
+croiserent.
+
+Chvabrine etait plus adroit que moi dans les armes; mais j'etais
+plus fort et plus hardi; et M. Beaupre, qui avait ete entre autres
+choses soldat, m'avait donne quelques lecons d'escrime, dont je
+profitai. Chvabrine ne s'attendait nullement a trouver en moi un
+adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pumes nous
+faire aucun mal l'un a l'autre; mais enfin, remarquant que
+Chvabrine faiblissait, je l'attaquai vivement, et le fis presque
+entrer a reculons dans la riviere. Tout a coup j'entendis mon nom
+prononce a haute voix; je tournai rapidement la tete, et j'apercus
+Saveliitch qui courait a moi le long du sentier... Dans ce moment
+je sentis une forte piqure dans la poitrine, sous l'epaule droite,
+et je tombai sans connaissance.
+
+
+CHAPITRE V
+_LA CONVALESCENCE_
+
+Quand je revins a moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
+ce qui m'etait arrive, ni ou je me trouvais. J'etais couche sur un
+lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
+Saveliitch se tenait devant moi, une lumiere a la main. Quelqu'un
+deroulait avec precaution les bandages qui entouraient mon epaule
+et ma poitrine. Peu a peu mes idees s'eclaircirent. Je me rappelai
+mon duel, et devinai sans peine que j'etais blesse. En cet
+instant, la porte gemit faiblement sur ses gonds:
+
+"Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
+tressaillir.
+
+-- Toujours dans le meme etat, repondit Saveliitch avec un soupir;
+toujours sans connaissance. Voila deja plus de quatre jours."
+
+Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.
+
+"Ou suis-je? Qui est ici?" dis-je avec effort.
+
+Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur
+moi.
+
+"Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
+
+-- Bien, grace a Dieu, repondis-je d'une voix faible. C'est vous,
+Marie Ivanovna; dites-moi..."
+
+Je ne pus achever. Saveliitch poussa un cri, la joie se peignit
+sur son visage.
+
+"Il revient a lui, il revient a lui, repetait-il; graces te soient
+rendues, Seigneur! Mon pere Piotr Andreitch, m'as-tu fait assez
+peur? quatre jours! c'est facile a dire..."
+
+Marie Ivanovna l'interrompit.
+
+"Ne lui parle pas trop, Saveliitch, dit-elle: il est encore bien
+faible."
+
+Elle sortit et ferma la porte avec precaution. Je me sentais agite
+de pensees confuses. J'etais donc dans la maison du commandant,
+puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
+interroger Saveliitch; mais le vieillard hocha la tete et se
+boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mecontentement, et
+m'endormis bientot.
+
+En m'eveillant, j'appelai Saveliitch; mais, au lieu de lui, je vis
+devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
+puis exprimer la sensation delicieuse qui me penetra dans ce
+moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
+l'arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout a
+coup je sentis sur ma joue l'impression humide et brulante de ses
+levres. Un feu rapide parcourut tout mon etre.
+
+"Chere bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
+a mon bonheur."
+
+
+
+Elle reprit sa raison:
+
+"Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu otant sa main, tous
+etes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
+de vous, ... ne fut-ce que pour moi."
+
+Apres ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
+Je me sentais revenir a la vie.
+
+Des cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'etait le
+barbier du regiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre
+medecin dans la forteresse; et grace a Dieu, il ne faisait pas le
+docteur. Ma jeunesse et la nature haterent ma guerison. Toute la
+famille du commandant m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me
+quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la premiere
+occasion favorable pour continuer ma declaration interrompue, et,
+cette fois, Marie m'ecouta avec plus de patience. Elle me fit
+naivement l'aveu de son affection, et ajouta que ses parents
+seraient sans doute heureux de son bonheur. "Mais pensez-y bien,
+me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des
+votres?"
+
+Ce mot me fit reflechir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
+mere; mais, connaissant le caractere et la facon de penser de mon
+pere, je pressentais que mon amitie ne le toucherait pas
+extremement, et qu'il la traiterait de folie de jeunesse. Je
+l'avouai franchement a Marie Ivanovna; mais neanmoins je resolus
+d'ecrire a mon pere aussi eloquemment que possible pour lui
+demander sa benediction. Je montrai ma lettre a Marie Ivanovna,
+qui la trouva si convaincante et si touchante qu'elle ne douta
+plus du succes, et s'abandonna aux sentiments de son coeur avec
+toute la confiance de la jeunesse.
+
+Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
+convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
+"Vois-tu bien, Piotr Andreitch, je devrais a la rigueur te mettre
+aux arrets; mais te voila deja puni sans cela. Pour Alexei
+Ivanich, il est enferme par mon ordre, et sous bonne garde, dans
+le magasin a ble, et son epee est sous clef chez Vassilissa
+Iegorovna. Il aura le temps de reflechir a son aise et de se
+repentir."
+
+J'etais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
+sentiment de rancune. Je me mis a prier pour Chvabrine, et le bon
+commandant, avec la permission de sa femme, consentit a lui rendre
+la liberte. Chvabrine vint me voir. Il temoigna un profond regret
+de tout ce qui etait arrive, avoua que toute la faute etait a lui,
+et me pria d'oublier le passe. Etant de ma nature peu rancunier,
+je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
+voyais dans sa calomnie l'irritation de la vanite blessee; je
+pardonnai donc genereusement a mon rival malheureux.
+
+Je fus bientot gueri completement, et pus retourner a mon logis.
+J'attendais avec impatience la reponse a ma lettre, n'osant pas
+esperer, mais tachant d'etouffer en moi de tristes pressentiments.
+Je ne m'etais pas encore explique avec Vassilissa Iegorovna et son
+mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les etonner: ni moi ni
+Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous etions
+assures d'avance de leur consentement.
+
+Enfin, un beau jour, Saveliitch entra chez moi, une lettre a la
+main. Je la pris en tremblant. L'adresse etait ecrite de la main
+de mon pere. Cette vue me prepara a quelque chose de grave, car,
+d'habitude, c'etait ma mere qui m'ecrivait, et lui ne faisait
+qu'ajouter quelques lignes a la fin. Longtemps je ne pus me
+decider a rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
+"A mon fils Piotr Andreitch Grineff, gouvernement d'Orenbourg,
+forteresse de Belogorsk". Je tachais de decouvrir, a l'ecriture de
+mon pere, dans quelle disposition d'esprit il avait ecrit la
+lettre. Enfin je me decidai a decacheter, et des les premieres
+lignes je vis que toute l'affaire etait au diable. Voici le
+contenu de cette lettre:
+
+"Mon fils Piotr, nous avons recu le 15 de ce mois la lettre dans
+laquelle tu nous demandes notre benediction paternelle et notre
+consentement a ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
+Et non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma
+benediction ni mon consentement, mais encore j'ai l'intention
+d'arriver jusqu'a toi et de te bien punir pour tes sottises comme
+un petit garcon, malgre ton rang d'officier, parce que tu as
+prouve que tu n'es pas digne de porter l'epee qui t'a ete remise
+pour la defense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
+des fous de ton espece. Je vais ecrire a l'instant meme a Andre
+Carlovitch pour le prier de te transferer de la forteresse de
+Belogorsk dans quelque endroit encore plus eloigne afin de faire
+passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mere est
+tombee malade de douleur, et maintenant encore elle est alitee.
+Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique
+je n'ose pas avoir confiance en sa bonte.
+
+"Ton pere,
+
+"A. G."
+
+La lecture de cette lettre eveilla en moi des sentiments divers.
+Les dures expressions que mon pere ne m'avait pas menagees me
+blessaient profondement; le dedain avec lequel il traitait Marie
+Ivanovna me semblait aussi injuste que malseant; enfin l'idee
+d'etre renvoye hors de la forteresse de Belogorsk m'epouvantait.
+Mais j'etais surtout chagrine de la maladie de ma mere. J'etais
+indigne contre Saveliitch, ne doutant pas que ce ne fut lui qui
+avait fait connaitre mon duel a mes parents. Apres avoir marche
+quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
+m'arretai brusquement devant lui, et lui dis avec colere: "Il
+parait qu'il ne t'a pas suffi que, grace a toi, j'aie ete blesse
+et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mere".
+
+Saveliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappe.
+
+"Aie pitie de moi, seigneur, s'ecria-t-il presque en sanglotant;
+qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que
+tu as ete blesse? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
+devant toi pour recevoir l'epee d'Alexei Ivanitch. La vieillesse
+maudite m'en a seule empeche. Qu'ai-je donc fait a ta mere?
+
+-- Ce que tu as fait? repondis-je. Qui est-ce qui t'a charge
+d'ecrire une denonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis a mon
+service pour etre mon espion?
+
+-- Moi, ecrire une denonciation! repondit Saveliitch tout en
+larmes. O Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
+m'ecrit le maitre, et tu verras si je te denoncais."
+
+En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'il me presenta, et
+je lus ce qui suit:
+
+"Honte a toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien ecrit de mon
+fils Piotr Andreitch, malgre mes ordres severes, et de ce que ce
+soient des etrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
+que tu remplis ton devoir et la volonte de tes seigneurs? Je
+t'enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir cache la
+verite et pour ta condescendance envers le jeune homme. A la
+reception de cette lettre, je t'ordonne de m'informer
+immediatement de l'etat de sa sante, qui, a ce qu'on me mande,
+s'ameliore, et de me designer precisement l'endroit ou il a ete
+frappe, et s'il a ete bien gueri."
+
+Evidemment Saveliitch n'avait pas en le moindre tort, et c'etait
+moi qui l'avais offense par mes soupcons et mes reproches. Je lui
+demandai pardon, mais le vieillard etait inconsolable.
+
+"Voila jusqu'ou j'ai vecu! repetait-il; voila quelles graces j'ai
+meritees de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
+vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
+suis la cause de ta blessure! Non, mon pere Piotr Andreitch, ce
+n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit _moussie;_ c'est
+lui qui t'a appris a pousser ces broches de fer, en frappant du
+pied, comme si a force de pousser et de frapper on pouvait se
+garer d'un mauvais homme! C'etait bien necessaire de depenser de
+l'argent a louer le _moussie_!"
+
+Mais qui donc s'etait donne la peine de denoncer ma conduite a mon
+pere? Le general? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et
+puis, Ivan Kouzmitch n'avait pas cru necessaire de lui faire un
+rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupcons
+s'arretaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
+cette denonciation, dont la suite pouvait etre mon eloignement de
+la forteresse et ma separation d'avec la famille du commandant.
+J'allai tout raconter a Marie Ivanovna: elle venait a ma rencontre
+sur le perron.
+
+"Que vous est-il arrive? me dit-elle; comme vous etes pale!
+
+-- Tout est fini", lui repondis-je, en lui remettant la lettre de
+mon pere.
+
+Ce fut a son tour de palir. Apres avoir lu, elle me rendit la
+lettre, et me dit d'une voix emue: "Ce n'a pas ete mon destin. Vos
+parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonte de
+Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
+n'y a rien a faire, Piotr Andreitch; soyez heureux, vous au moins.
+
+-- Cela ne sera pas, m'ecriai-je, en la saisissant par la main. Tu
+m'aimes, je suis pret a tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
+parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
+ils nous donneront, eux, leur benediction, nous nous marierons; et
+puis, avec le temps, j'en suis sur, nous parviendrons a flechir
+mon pere. Ma mere intercedera pour nous, il me pardonnera.
+
+-- Non, Piotr Andreitch, repondit Marie: je ne t'epouserai pas
+sans la benediction de tes parents. Sans leur benediction tu ne
+seras pas heureux. Soumettons-nous a la volonte de Dieu. Si tu
+rencontres une autre fiancee, si tu l'aimes, que Dieu soit avec
+toi[38]. Piotr Andreitch, moi, je prierai pour vous deux."
+
+Elle se mit a pleurer et se retira. J'avais l'intention de la
+suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d'etat de me
+posseder et je rentrai a la maison. J'etais assis, plonge dans une
+melancolie profonde, lorsque Saveliitch vint tout a coup
+interrompre mes reflexions.
+
+"Voila, seigneur, dit-il en me presentant une feuille de papier
+toute couverte d'ecriture; regarde si je suis un espion de mon
+maitre et si je tache de brouiller le pere avec le fils."
+
+Je pris de sa main ce papier; c'etait la reponse de Saveliitch a
+la lettre qu'il avait recue. La voici mot pour mot:
+
+"Seigneur Andre Petrovitch, notre gracieux pere, j'ai recu votre
+gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te facher contre moi,
+votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
+ordres de mes maitres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
+mais votre serviteur fidele, j'obeis aux ordres de mes maitres; et
+je vous ai toujours servi avec zele jusqu'a mes cheveux blancs. Je
+ne vous ai rien ecrit de la blessure de Piotr Andreitch, pour ne
+pas vous effrayer sans raison; et voila que nous entendons que
+notre maitresse, notre mere, Avdotia Vassilievna, est malade de
+peur; et je m'en vais prier Dieu pour sa sante. Et Piotr Andreitch
+a ete blesse dans la poitrine, sons l'epaule droite, sous une
+cote, a la profondeur d'un _verchok_ et demi[39], et il a ete
+couche dans la maison du commandant, ou nous l'avons apporte du
+rivage: et c'est le barbier d'ici, Stepan Paramonoff, qui l'a
+traite; et maintenant Piotr Andreitch, grace a Dieu, se porte
+bien; et il n'y a rien que du bien a dire de lui: ses chefs, a ce
+qu'on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iegorovna le traite
+comme son propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit
+arrivee, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
+quatre jambes et il bronche. Et vous daignez ecrire que vous
+m'enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonte de
+seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'a terre.
+
+"Votre fidele esclave,
+
+"Arkhip Savelieff."
+
+
+Je ne pus m'empecher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
+de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en etat
+d'ecrire a mon pere, et, pour calmer ma mere, la lettre de
+Saveliitch me semblait suffisante.
+
+De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
+presque plus et tachait meme de m'eviter. La maison du commandant
+me devint insupportable; je m'habituai peu a peu a rester seul
+chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iegorovna me fit des
+reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
+repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
+l'exigeait. Je n'avais que de tres rares entrevues avec Chvabrine,
+qui m'etait devenu d'autant plus antipathique que je croyais
+decouvrir en lui une inimitie secrete, ce qui me confirmait
+davantage dans mes soupcons. La vie me devint a charge. Je
+m'abandonnai a une noire melancolie, qu'alimentaient encore la
+solitude et l'inaction. Je perdis toute espece de gout pour la
+lecture et les lettres. Je me laissais completement abattre et je
+craignais de devenir fou, lorsque des evenements soudains, qui
+eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner a mon ame
+un ebranlement profond et salutaire.
+
+
+CHAPITRE VI
+_POUGATCHEFF_
+
+Avant d'entamer le recit des evenements etranges dont je fus le
+temoin, je dois dire quelques mots sur la situation ou se trouvait
+le gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'annee 1773. Cette
+riche et vaste province etait habitee par une foule de peuplades a
+demi sauvages, qui venaient recemment de reconnaitre la
+souverainete des tsars russes. Leurs revoltes continuelles, leur
+impatience de toute loi et de la vie civilisee, leur inconstance
+et leur cruaute demandaient, de la part du gouvernement, une
+surveillance constante pour les reduire a l'obeissance. On avait
+eleve des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
+plupart on avait etabli a demeure fixe des Cosaques, anciens
+possesseurs des rives du Iaik. Mais ces Cosaques eux-memes, qui
+auraient du garantir le calme et la securite de ces contrees,
+etaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
+dangereux pour le gouvernement imperial. En 1772, une emeute
+survint dans leur principale bourgade. Cette emeute fut causee par
+les mesures severes qu'avait prises le general Tranbenberg pour
+ramener l'armee a l'obeissance. Elles n'eurent d'autre resultat
+que le meurtre barbare de Tranbenberg, l'elevation de nouveaux
+chefs, et finalement la repression de l'emeute a force de
+mitraille et de cruels chatiments.
+
+Cela s'etait passe peu de temps avant mon arrivee dans la
+forteresse de Belogorsk. Alors tout etait ou paraissait
+tranquille. Mais l'autorite avait trop facilement prete foi au
+feint repentir des revoltes, qui couvaient leur haine en silence,
+et n'attendaient qu'une occasion propice pour recommencer la
+lutte.
+
+Je reviens a mon recit.
+
+Un soir (c'etait au commencement d'octobre 1773), j'etais seul a
+la maison, a ecouter le sifflement du vent d'automne et a regarder
+les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
+m'appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis a
+l'instant meme. J'y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
+l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y avait dans la chambre ni la
+femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d'un air
+preoccupe. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
+_l'ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
+nous dit:
+
+"Messieurs les officiers, une nouvelle importante! ecoutez ce
+qu'ecrit le general."
+
+Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
+
+_"A monsieur le commandant de la forteresse de Belogorsk,
+capitaine Mironoff_ (secret).
+
+"Je vous informe par la presente que le fuyard et schismatique
+Cosaque du Don Iemeliane Pougatcheff, apres s'etre rendu coupable
+de l'impardonnable insolence d'usurper le nom du defunt empereur
+Pierre III, a reuni une troupe de brigands, suscite des troubles
+dans les villages du Iaik, et pris et meme detruit plusieurs
+forteresses, en commettant partout des brigandages et des
+assassinats. En consequence, des la reception de la presente, vous
+aurez, monsieur le capitaine, a aviser aux mesures qu'il faut
+prendre pour repousser le susdit scelerat et usurpateur, et, s'il
+est possible, pour l'exterminer entierement dans le cas ou il
+tournerait ses armes contre la forteresse confiee a vos soins."
+
+"Prendre les mesures necessaires, dit le commandant en otant ses
+lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile a
+dire. Le scelerat semble fort, et nous n'avons que cent trente
+hommes, meme en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas
+trop a compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch."
+
+L'_ouriadnik_ sourit.
+
+"Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
+ponctuels; placez des sentinelles, etablissez des rondes de nuit;
+dans le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les
+soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
+aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
+secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
+temps."
+
+Apres avoir ainsi distribue ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
+congedia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
+nous venions d'entendre.
+
+"Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
+
+-- Dieu le sait, repondit-il, nous verrons; jusqu'a present je ne
+vois rien de grave. Si cependant..."
+
+Alors il se mit a rever en sifflant avec distraction un air
+francais.
+
+Malgre toutes nos precautions, la nouvelle de l'apparition de
+Pougatcheff se repandit dans la forteresse. Quel que fut le
+respect d'Ivan Kouzmitch pour son epouse, il ne lui aurait revele
+pour rien au monde un secret confie comme affaire de service.
+Apres avoir recu la lettre du general, il s'etait assez
+adroitement debarrasse de Vassilissa Iegorovna, en lui disant que
+le pere Garasim avait recu d'Orenbourg des nouvelles
+extraordinaires qu'il gardait dans le mystere le plus profond.
+Vassilissa Iegorovna prit a l'instant meme le desir d'aller rendre
+visite a la femme du pope, et, d'apres le conseil d'Ivan
+Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissat
+s'ennuyer toute seule.
+
+Reste maitre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
+le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour
+qu'elle ne put nous epier.
+
+Vassilissa Iegorovna revint a la maison sans avoir rien pu.tirer
+de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
+absence, un conseil de guerre s'etait assemble chez Ivan
+Kouzmitch, et que Palachka avait ete enfermee sous clef. Elle se
+douta que son mari l'avait trompee, et se mit a l'accabler de
+questions. Mais Ivan Kouzmitch etait prepare a cette attaque; il
+ne se troubla pas le moins du monde, et repondit bravement a sa
+curieuse moitie:
+
+"Vois-tu bien, ma petite mere, les femmes du pays se sont mis en
+tete d'allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut etre
+cause d'un malheur, j'ai rassemble mes officiers et je leur ai
+donne l'ordre de veiller a ce que les femmes ne fassent pas de feu
+avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
+
+-- Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa
+femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restee dans la cuisine
+jusqu'a notre retour?"
+
+Ivan Kouzmitch ne s'etait pas prepare a une semblable question: il
+balbutia quelques mots incoherents. Vassilissa Iegorovna s'apercut
+aussitot de la perfidie de son mari; mais, sure qu'elle
+n'obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
+et parla des concombres sales d'Akoulina Pamphilovna savait
+preparer d'une facon superieure. De toute la nuit, Vassilissa
+Iegorovna ne put fermer l'oeil, n'imaginant pas ce que son mari
+avait en tete qu'elle ne put savoir.
+
+Le lendemain, au retour de la messe, elle apercut Ivan Ignatiitch
+occupe a oter du canon des guenilles, de petites pierres, des
+morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d'ordures que les
+petits garcons y avaient fourrees. "Que peuvent signifier ces
+preparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu'on
+craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
+possible qu'Ivan Kouzmitch me cachat une pareille misere?" Elle
+appela Ivan Ignatiitch avec la ferme resolution de savoir de lui
+le secret qui tourmentait sa curiosite de femme.
+
+Vassilissa Iegorovna debuta par lui faire quelques remarques sur
+des objets de menage, comme un juge qui commence un interrogatoire
+par des questions etrangeres a l'affaire pour rassurer et endormir
+la prudence de l'accuse. Puis, apres un silence de quelques
+instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
+tete:
+
+"Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il
+de tout cela?
+
+-- Eh! ma petite mere, repondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
+misericordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
+j'ai nettoye le canon. Peut-etre bien repousserons-nous ce
+Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
+personne ici.
+
+-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?" demanda la femme du
+commandant.
+
+Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parle, et se mordit la
+langue. Mais il etait trop tard, Vassilissa Iegorovna le
+contraignit a lui tout raconter, apres avoir engage sa parole
+qu'elle ne dirait rien a personne.
+
+Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien a personne, si ce
+n'est a la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache
+de cette bonne dame, etant encore dans la steppe, pouvait etre
+enlevee par les brigands.
+
+Bientot tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
+couraient sur son compte etaient fort divers. Le commandant envoya
+l'_ouriadnik_ avec mission de bien s'enquerir de tout dans les
+villages voisins. L'_ouriadnik_ revint apres une absence de deux
+jours, et declara qu'il avait dans la steppe, a soixante verstes
+de la forteresse, une grande quantite de feux, et qu'il avait oui
+dire aux Bachkirs qu'une force innombrable s'avancait. Il ne
+pouvait rien dire de plus precis, ayant craint de s'aventurer
+davantage.
+
+On commenca bientot a remarquer une grande agitation parmi les
+Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient
+par petits groupes, parlaient entre eux a voix basse, et se
+dispersaient des qu'ils apercevaient un dragon ou tout autre
+soldat russe. On les fit espionner: Ioulai, Kalmouk baptise, fit
+au commandant une revelation tres grave. Selon lui, l'_ouriadnik_
+aurait fait de faux rapports; a son retour, le perfide Cosaque
+aurait dit a ses camarades qu'il s'etait avance jusque chez les
+revoltes, qu'il avait ete presente a leur chef, et que ce chef,
+lui ayant donne sa main a baiser, s'etait longuement entretenu
+avec lui. Le commandant fit aussitot mettre l'_ouriadnik_ aux
+arrets, et designa Ioulai pour le remplacer. Ce changement fut
+accueilli par les Cosaques avec un mecontentement visible. Ils
+murmuraient a haute voix, et Ivan Ignatiitch, l'executeur de
+l'ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
+assez clairement:
+
+"Attends, attends, rat de garnison!"
+
+Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le
+meme jour; mais l'_ouriadnik_ s'etait echappe, sans doute avec
+l'aide de ses complices.
+
+Un nouvel evenement vint accroitre l'inquietude du capitaine. On
+saisit un Bachkir porteur de lettres seditieuses. A cette
+occasion, le commandant prit le parti d'assembler derechef ses
+officiers, et pour cela il voulut encore eloigner sa femme sous un
+pretexte specieux. Mais comme Ivan Kouzmitch etait le plus adroit
+et le plus sincere des hommes, il ne trouva pas d'autre moyen que
+celui qu'il avait deja employe une premiere fois.
+
+"Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, lui dit-il en toussant a
+plusieurs reprises, le pere Garasim a, dit-on, recu de la ville...
+
+-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
+rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iemeliane
+Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois."
+
+Ivan Kouzmitch ecarquilla les yeux: "Eh bien, ma petite mere, dit-
+il, si tu sais tout, reste, il n'y a rien a faire; nous parlerons
+devant toi.
+
+-- Bien, bien, mon petit pere, repondit-elle, ce n'est pas a toi
+de faire le fin. Envoie chercher les officiers."
+
+Nous nous assemblames de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
+sa femme, la proclamation de Pougatcheff, redigee par quelque
+Cosaque a demi lettre. Le brigand nous declarait son intention de
+marcher immediatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
+et les soldats a se reunir a lui, et conseillait aux chefs de ne
+pas resister, les menacant en ce cas du dernier supplice. La
+proclamation etait ecrite en termes grossiers, mais energiques, et
+devait produire une grande impression sur les esprits des gens
+simples,
+
+"Quel coquin! s'ecria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose
+nous proposer! de sortir a sa rencontre et de deposer a ses pieds
+nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
+sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
+avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouve
+des commandants assez laches pour obeir a ce bandit!
+
+-- Ca ne devrait pas etre, repondit Ivan Kouzmitch; cependant on
+dit que le scelerat s'est deja empare de plusieurs forteresses.
+
+-- Il parait qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.
+
+-- Nous allons savoir a l'instant sa force reelle, reprit le
+commandant; Vassilissa Iegorovna, donne-moi la clef du grenier.
+Ivan Ignatiitch, amene le Bachkir, et dis a Ioulai d'apporter des
+verges.
+
+-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
+de son siege; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
+cela elle entendrait, les cris, et ca lui ferait peur. Et moi,
+pour dire la verite, je ne suis pas tres curieuse de pareilles
+investigations. Au plaisir de vous revoir..."
+
+La torture etait alors tellement enracinee dans les habitudes de
+la justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
+l'abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de
+l'accuse etait indispensable a la condamnation, idee non seulement
+deraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matiere
+juridique; car, si le deni de l'accuse ne s'accepte pas comme
+preuve de son innocence, l'aveu qu'on lui arrache doit moins
+encore servir de preuve de sa culpabilite. A present meme, il
+m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter l'abolition de
+cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
+de la necessite de la torture, ni les juges, ni les accuses eux-
+memes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'etonna et n'emut
+aucun de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui
+etait tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
+d'instants apres, on l'amena dans l'antichambre. Le commandant
+ordonna qu'on l'introduisit en sa presence.
+
+Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
+des entraves en bois. Il ota son haut bonnet et s'arreta pres de
+la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
+je n'oublierai cet homme: il paraissait age de soixante et dix ans
+au moins, et n'avait ni nez, ni oreilles. Sa tete etait rasee;
+quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il etait de
+petite taille, maigre, courbe; mais ses yeux a la tatare
+brillaient encore.
+
+"Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut a ces terribles indices
+un des revoltes punis en 1741, tu es un vieux loup, a ce que je
+vois; tu as deja ete pris dans nos pieges. Ce n'est pas la
+premiere fois que tu te revoltes, puisque ta tete est si bien
+rabotee. Approche-toi, et dis qui t'a envoye."
+
+Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
+de complete imbecillite.
+
+"Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
+tu ne comprends pas le russe? Ioulai, demande-lui en votre langue
+qui l'a envoye, dans notre forteresse."
+
+Ioulai repeta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais
+le Bachkir le regarda avec la meme expression, et sans repondre un
+mot.
+
+"Iachki[41]! s'ecria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
+otez-lui sa robe de chambre rayee, sa robe de fou, et mouchetez-
+lui les epaules. Voyons, Ioulai, houspille-le comme il faut."
+
+Deux invalides commencerent a deshabiller le Bachkir. Une vive
+inquietude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
+a regarder de tous cotes comme un pauvre petit animal pris par des
+enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour
+les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
+epaules en se courbant, lorsque Ioulai prit les verges et leva la
+main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gemissement faible
+et puissant, et, relevant la tete, ouvrit la bouche, ou, au lieu
+de langue, s'agitait un court troncon.
+
+Nous fumes tous frappes d'horreur.
+
+"Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
+tirer de lui. Ioulai, ramene le Bachkir au grenier; et nous,
+messieurs, nous avons encore a causer."
+
+Nous continuions a debattre notre position, lorsque Vassilissa
+Iegorovna se precipita dans la chambre, toute haletante, et avec
+un air effare.
+
+"Que t'est-il arrive? demanda le commandant surpris.
+
+-- Malheur! malheur! repondit Vassilissa Iegorovna: le fort de
+Nijneosern a ete pris ce matin; le garcon du pere Garasim vient de
+revenir. Il a vu comment on l'a pris. Le commandant et tous les
+officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
+scelerats vont venir ici."
+
+Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
+commandant de la forteresse de Nijneosern, jeune homme doux et
+modeste, m'etait connu. Deux mois auparavant il avait passe,
+venant d'Orenbourg avec sa jeune femme, et s'etait arrete chez
+Ivan Kouzmitch. La Nijneosernia n'etait situee qu'a vingt-cinq
+verstes de notre fort. D'heure en heure il fallait nous attendre a
+une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se presenta
+vivement a mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.
+
+"Ecoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
+de defendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend.
+Mais il faut songer a la surete des femmes. Envoyez-les a
+Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
+forteresse plus eloignee et plus sure, ou les scelerat n'aient pas
+encore eu le temps de penetrer."
+
+Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: "Vois-tu bien! ma mere; en
+effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
+jusqu'a ce que nous ayons reduit les rebelles?
+
+-- Quelle folie! repondit la commandante. Ou est la forteresse que
+les balles n'aient pas atteinte? En quoi la Belogorskaia n'est-
+elle pas sure? Grace a Dieu, voici plus de vingt et un ans que
+nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
+etre y lasserons-nous Pougatcheff!
+
+-- Eh bien, ma petite mere, repliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
+peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
+il faire de Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous
+arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
+ -- Eh bien! alors..."
+
+Mais ici Vassilissa Iegorovna ne put que begayer et se tut,
+etouffee par l'emotion.
+
+"Non, Vassilissa Iegorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
+ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
+peut-etre pour la premiere fois de sa vie; il ne convient pas que
+Macha reste ici. Envoyons-la a Orenbourg chez sa marraine. La il y
+a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
+Et meme a toi j'aurais conseille de t'en aller aussi la-bas; car,
+bien que tu sois vieille, pense a ce qui t'arrivera si la
+forteresse est prise d'assaut.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons
+Macha; mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais
+rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles annees, de
+me separer de toi, et d'aller chercher un tombeau solitaire en
+pays etranger. Nous avons vecu ensemble, nous mourrons ensemble.
+
+-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de
+temps a perdre. Va equiper Macha pour la route; demain nous la
+ferons partir a la pointe du jour, et nous lui donnerons meme un
+convoi, quoique, a vrai dire, nous n'ayons pas ici de gens
+superflus. Mais ou donc est-elle?
+
+-- Chez Akoulina Pamphilovna, repondit la commandante; elle s'est
+trouvee mal en apprenant la prise de Nijneosern! je crains qu'elle
+ne tombe malade. O Dieu Seigneur! jusqu'ou avons-nous vecu?"
+
+Vassilissa Iegorovna alla faire les apprets du depart de sa fille.
+L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris
+plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pale et
+les yeux rougis. Nous soupames en silence, et nous nous levames de
+table plus tot que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
+apres avoir dit adieu a toute la famille. J'avais oublie mon epee
+et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
+presenta.
+
+"Adieu, Piotr Andreitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie a
+Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-etre que Dieu
+permettra que nous nous revoyions; si non..."
+
+Elle se mit a sangloter.
+
+"Adieu, lui dis-je, adieu, ma chere Marie! Quoi qu'il m'arrive,
+sois sure que ma derniere pensee et ma derniere priere seront pour
+toi."
+
+Macha continuait a pleurer. Je sortis precipitamment.
+
+
+CHAPITRE VII
+_L'ASSAUT_
+
+De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai meme pas mes
+habits. J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte
+de la forteresse par ou Marie Ivanovna devait partir, pour lui
+dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
+L'agitation de mon ame me semblait moins penible que la noire
+melancolie ou j'etais plonge precedemment. Au chagrin de la
+separation se melaient en moi des esperances vagues mais douces,
+l'attente impatiente des dangers et le sentiment d'une noble
+ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, quand ma porte
+s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos Cosaques
+avaient quitte pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
+avec eux Ioulai, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des
+gens inconnus. L'idee que Marie Ivanovna n'avait pu s'eloigner me
+glaca de terreur. Je donnai a la hate quelques instructions au
+caporal, et courus chez le commandant.
+
+Il commencait a faire jour. Je descendais rapidement la rue,
+lorsque je m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arretai.
+
+"Ou allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
+en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie
+vous chercher. Le Pougatch[42] est arrive.
+
+-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
+interieur.
+
+-- Elle n'en a pas eu le temps, repondit Ivan Ignatiitch, la route
+d'Orenbourg est coupee, la forteresse entouree. Cela va mal, Piotr
+Andreitch."
+
+Nous nous rendimes sur le rempart, petite hauteur formee par la
+nature et fortifiee d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous
+les armes. On y avait traine le canon des la veille. Le commandant
+marchait de long en large devant sa petite troupe; l'approche du
+danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
+Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
+vingtaine de cavaliers qui semblaient etre des Cosaques; mais
+parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il etait facile de
+reconnaitre a leurs bonnets et a leurs carquois. Le commandant
+parcourait les rangs de la petite armee, en disant aux soldats:
+"Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre mere
+l'imperatrice, et faisons voir a tout le monde que nous sommes des
+gens braves, fideles a nos serments."
+
+Les soldats temoignerent a grands cris de leur bonne volonte.
+Chvabrine se tenait pres de moi, examinant l'ennemi avec
+attention. Les gens qu'on apercevait dans la steppe, voyant sans
+doute quelques mouvements dans le fort, se reunirent en groupe et
+parlerent entre eux. Le commandant ordonna a Ivan Ignatiitch de
+pointer sur eux le canon, et approcha lui-meme la meche. Le boulet
+passa en sifflant sur leurs tetes sans leur faire aucun mal. Les
+cavaliers se disperserent aussitot, en partant au galop, et la
+steppe devint deserte. En ce moment, parut sur le rempart
+Vassilissa Iegorovna, suivie de Marie qui n'avait pas voulu la
+quitter.
+
+"Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? ou est
+l'ennemi?
+
+-- L'ennemi n'est pas loin, repondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
+le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
+
+-- Non, papa, repondit Marie; j'ai plus peur seule a la maison."
+
+Elle me jeta un regard, en s'efforcant de sourire. Je serrai
+vivement la garde de mon epee, en me rappelant que je l'avais
+recue la veille de ses mains, comme pour sa defense. Mon coeur
+brulait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j'avais
+soif de lui prouver que j'etais digne de sa confiance, et
+j'attendais impatiemment le moment decisif.
+
+Tout a coup, debouchant d'une hauteur qui se trouvait a huit
+verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes
+a cheval, et bientot toute la steppe se couvrit de gens armes de
+lances et de fleches. Parmi eux, vetu d'un cafetan rouge et le
+sabre a la main, se distinguait un homme monte sur un cheval
+blanc. C'etait Pougatcheff lui-meme. Il s'arreta, fut entoure, et
+bientot, probablement d'apres ses ordres, quatre hommes sortirent
+de la foule, et s'approcherent au grand galop jusqu'au rempart.
+Nous reconnumes en eux quelques-uns de nos traitres. L'un d'eux
+elevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
+portait au bout de sa pique la tete de Ioulai, qu'il nous lanca
+par-dessus la palissade. La tete du pauvre Kaimouk roula aux pieds
+du commandant.
+
+Les traitres nous criaient:
+
+"Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
+
+-- Enfants, feu!" s'ecria le capitaine pour toute reponse.
+
+Les soldats firent une decharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
+vacilla et tomba de cheval; les autres s'enfuirent a toute bride.
+Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacee de terreur a la
+vue de la tete de Ioulai, etourdie du bruit de la decharge, elle
+semblait inanimee. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
+d'aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
+sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
+du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut a
+voix basse et la dechira en morceaux. Cependant on voyait les
+revoltes se preparer a une attaque. Bientot les balles sifflerent
+a nos oreilles, et quelques fleches vinrent s'enfoncer autour de
+nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
+
+"Vassilissa Iegorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien a
+faire ici. Emmene Macha; tu vois bien que cette fille est plus
+morte que vive."
+
+Vassilissa Iegorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
+regard sur la steppe, ou l'on voyait de grands mouvements parmi la
+foule, et dit a son mari: "Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
+mort; benis Macha; Macha, approche de ton pere." Pale et
+tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit a genoux et
+le salua jusqu'a terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
+fois le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit
+d'une voix alteree par l'emotion: "Eh bien, Macha, sois heureuse;
+prie Dieu, il ne t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnete
+homme, que Dieu vous donne a tous deux amour et raison. Vivez
+ensemble comme nous avons vecu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
+Macha. Vassilissa Iegorovna, emmene-la donc plus vite."
+
+Marie se jeta a son cou, et se mit a sangloter. "Embrassons-nous
+aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
+pardonne-moi si je t'ai jamais fache.
+
+-- Adieu, adieu, ma petite mere, dit le commandant en embrassant
+sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en a la maison, et,
+si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] a Macha."
+
+La commandante s'eloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
+regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tete.
+
+Ivan Kouzmitch revint a nous, et toute son attention fut tournee
+sur l'ennemi. Les rebelles se reunirent autour de leur chef et
+tout a coup mirent pied a terre precipitamment. "Tenez-vous bien,
+nous dit le commandant, c'est l'assaut qui commence." En ce moment
+meme retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
+accouraient a toutes jambes sur la forteresse. Notre canon etait
+charge a mitraille. Le commandant les laissa venir a tres petite
+distance, et mit de nouveau le feu a sa piece. La mitraille frappa
+au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
+seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
+avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cesse,
+redoublerent de nouveau. "Maintenant, enfants! s'ecria le
+capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
+Suivez-moi pour une sortie!"
+
+Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvames en un
+instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidee, n'avait pas
+bouge de place. "Que faites-vous donc, mes enfants? s'ecria Ivan
+Kouzmitch; s'il faut mourir, mourons; affaire de service!"
+
+En ce moment les rebelles se ruerent sur nous, et forcerent
+l'entree de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
+armes. On m'avait renverse par terre; mais je me relevai et
+j'entrai pele-mele avec la foule dans la forteresse. Je vis le
+commandant blesse a la tete, et presse par une petite troupe de
+bandits qui lui demandaient les clefs. J'allais courir a son
+secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lierent
+avec leurs _kouchaks_[44] en criant: "Attendez, attendez ce qu'on
+va faire de vous, traitres au tsar!"
+
+On nous traina le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
+maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout a
+coup des cris annoncerent que le tsar etait sur la place,
+attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
+foule se jeta de ce cote, et nos gardiens nous y trainerent.
+
+Pougatcheff etait assis dans un fauteuil, sur le perron de la
+maison du commandant. Il etait vetu d'un elegant cafetan cosaque,
+brode sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orne de
+glands d'or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
+ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient.
+
+
+
+Le pere Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix a la main,
+au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
+victimes amenees devant lui. Sur la place meme, on dressait a la
+hate une potence. Quand nous approchames, des Bachkirs ecarterent
+la foule, et l'on nous presenta a Pougatcheff. Le bruit des
+cloches cessa, et le plus profond silence s'etablit. "Qui est le
+commandant?" demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
+groupes et designa Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
+vieillard avec une expression terrible et lui dit: "Comment as-tu
+ose t'opposer a moi, a ton empereur?"
+
+Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernieres
+forces et repondit d'une voix ferme: "Tu n'es pas mon empereur: tu
+es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!"
+
+Pougatcheff fronca le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitot
+plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entrainerent
+au gibet. A cheval sur la traverse, apparut le Bachkir defigure
+qu'on avait questionne la veille; il tenait une corde a la main,
+et je vis un instant apres le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
+l'air. Alors on amena a Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
+
+"Prete serment, lui dit Pougatcheff, a l'empereur Piotr
+Fedorovitch[45].
+
+-- Tu n'es pas notre empereur, repondit le lieutenant en repetant
+les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
+usurpateur."
+
+Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
+Ignatiitch fut pendu aupres de son ancien chef. C'etait mon tour.
+Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'appretant a
+repeter la reponse de mes genereux camarades. Alors, a ma surprise
+inexprimable, j'apercus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
+le temps de se couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan
+de Cosaque. Il s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
+a l'oreille. "Qu'on le pende!" dit Pougatcheff sans daigner me
+jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis a reciter
+a voix basse une priere, en offrant a Dieu un repentir sincere de
+toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui etaient
+chers a mon coeur. On m'avait deja conduit sous le gibet. "Ne
+crains rien, ne crains rien!" me disaient les assassins, peut-etre
+pour me donner du courage. Tout a coup un cri se fit entendre:
+"Arretez, maudits".
+
+Les bourreaux s'arreterent. Je regarde... Saveliitch etait etendu
+aux pieds de Pougatcheff.
+
+"O mon propre pere, lui disait mon pauvre menin, qu'as-tu besoin
+de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t'en
+donnera une bonne rancon; mais pour l'exemple et pour faire peur
+aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard."
+
+Pougatcheff fit un signe; on me delia aussitot. "Notre pere te
+pardonne", me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
+j'etais tres heureux de ma delivrance, mais je ne puis dire non
+plus que je la regrettais. Mes sens etaient trop troubles. On
+m'amena de nouveau devant l'usurpateur et l'on me fit agenouiller
+a ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: "Baise la
+main, baise la main!" criait-on autour de moi. Mais j'aurais
+prefere le plus atroce supplice a un si infame avilissement.
+
+"Mon pere Piotr Andreitch, me soufflait Saveliitch, qui se tenait
+derriere moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstine;
+qu'est-ce que cela te coute? Crache et baise la main du bri...
+Baise-lui la main."
+
+Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
+"Sa Seigneurie est, a ce qu'il parait, toute stupide de joie;
+relevez-le". On me releva, et je restai en liberte. Je regardai
+alors la continuation de l'infame comedie.
+
+Les habitants commencerent a preter le serment. Ils approchaient
+l'un apres l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur.
+Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
+compagnie, arme de ses grands ciseaux emousses, leur coupait les
+queues. Ils secouaient la tete et approchaient les levres de la
+main de Pougatcheff; celui-ci leur declara qu'ils etaient
+pardonnes et recus dans ses troupes. Tout cela dura pres de trois
+heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
+perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
+richement harnache. Deux Cosaques le prirent par les bras et
+l'aiderent a se mettre en selle. Il annonca au pere Garasim qu'il
+dinerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
+brigands trainaient sur le perron Vassilissa Iegorovna, echevelee
+et demi-nue. L'un d'eux s'etait deja vetu de son mantelet; les
+autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
+services a the et toutes sortes d'objets.
+
+"O mes peres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grace; mes
+peres, mes peres, menez-moi a Ivan Kouzmitch."
+
+Soudain elle apercut le gibet et reconnut son mari.
+
+"Scelerats, s'ecria-t-elle hors d'elle-meme, qu'en avez-vous fait?
+O ma lumiere, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
+baionnettes prussiennes ne t'ont touche, ni les balles turques; et
+tu as peri devant un vil condamne fuyard.
+
+-- Faites taire la vieille sorciere!" dit Pougatcheff.
+
+Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tete, et elle tomba
+morte au bas des degres du perron. Pougatcheff partit; tout le
+peuple se jeta sur ses pas.
+
+
+CHAPITRE VIII
+_LA VISITE INATTENDUE_
+
+La place se trouva vide. Je me tenais au meme endroit, ne pouvant
+rassembler mes idees troublees par tant d'emotions terribles.
+
+Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
+que toute autre chose. "Ou est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle
+eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sure?" Rempli de
+ces pensees accablantes, j'entrai dans la maison du commandant.
+Tout y etait vide. Les chaises, les tables, les armoires etaient
+brulees, la vaisselle en pieces. Un affreux desordre regnait
+partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait a
+la chambre de Marie Ivanovna, ou j'allais entrer pour la premiere
+fois de ma vie. Son lit etait bouleverse, l'armoire ouverte et
+devalisee. Une lampe brulait encore devant le _Kivot_[46], vide
+egalement. On n'avait pas emporte non plus un petit miroir
+accroche entre la porte et la fenetre. Qu'etait devenue l'hotesse
+de cette simple et virginale cellule? Une idee terrible me
+traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands.
+Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononcai a haute voix
+le nom de mon amante. En ce moment, un leger bruit se fit
+entendre, et Palachka, toute pale, sortit de derriere l'armoire.
+
+"Ah!-Piotr Andreitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
+journee! quelles horreurs!
+
+-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
+Ivanovna?
+
+-- La demoiselle est en vie, repondit Palachka; elle est cachee
+chez Akoulina Pamphilovna.
+
+-- Chez la femme du pope! m'ecriai-je avec terreur. Grand Dieu!
+Pougatcheff est la!"
+
+Je me precipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
+dans la rue, et, tout eperdu, me mis a courir vers la maison du
+pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d'eclats de rire.
+Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait
+suivi. Je l'envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
+moment apres, la femme du pope sortit dans l'antichambre, un
+flacon vide a la main.
+
+"Au nom du ciel, ou est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
+agitation inexprimable.
+
+-- Elle est couchee, ma petite colombe, repondit la femme du pope,
+sur mon lit, derriere la cloison. Ah! Piotr Andreitch, un malheur
+etait bien pres d'arriver. Mais, grace a Dieu, tout s'est
+heureusement passe. Le scelerat s'etait a peine assis a table, que
+la pauvrette se mit a gemir. Je me sentis mourir de peur. Il
+l'entendit: "Qui est-ce qui gemit chez toi, vieille?" Je saluai le
+brigand jusqu'a terre: "Ma niece, tsar; elle est malade et alitee
+il y a plus d'une semaine. -- Et ta niece est jeune? -- Elle est
+jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta niece." Je sentis
+le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? "Fort bien, tsar;
+mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant
+Ta Grace. -- Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-meme la voir."
+Et, le croiras-tu? le maudit est alle derriere la cloison. Il tira
+le rideau, la regarda de ses yeux d'epervier, et rien de plus;
+Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous etions deja prepares,
+moi et le pere, a une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
+colombe ne l'a pas reconnu. O Seigneur Dieu! quelles fetes nous
+arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l'aurait cru? Et Vassilissa
+Iegorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-la? Et vous, comment
+vous a-t-on epargne? Et que direz-vous de Chvabrine, d'Alexei
+Ivanitch? Il s'est coupe les cheveux en rond, et le voila qui
+bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
+j'ai parle de ma niece malade, croiras-tu qu'il m'a jete un regard
+comme s'il eut voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
+nous a pas trahis. Graces lui soient rendues, au moins pour cela!"
+
+En ce moment retentirent a la fois les cris avines des convives et
+la voix du pere Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
+pope appelait sa femme.
+
+"Retournez a la maison, Piotr Andreitch, me dit-elle tout en emoi.
+J'ai autre chose a faire qu'a jaser avec vous. Il vous arrivera
+malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piotr
+Andreitch; ce qui sera sera; peut-etre que Dieu daignera ne pas
+nous abandonner."
+
+La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillise, je
+retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
+Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
+bottes aux pendus. Je retins avec peine l'explosion de ma colere,
+dont je sentais toute l'inutilite. Les brigands parcouraient la
+forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
+partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai a la
+maison. Saveliitch me rencontra sur le seuil.
+
+"Grace a Dieu, s'ecria-t-il en me voyant, je croyais que les
+scelerats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon pere Piotr
+Andreitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
+habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n'ont rien laisse.
+Mais qu'importe? Graces soient rendues a Dieu de ce qu'ils ne
+t'ont pas au moins ote la vie! Mais as-tu reconnu, maitre, leur
+_ataman_[47]?
+
+-- Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?
+
+-- Comment, mon petit pere! tu as deja oublie l'ivrogne qui t'a
+escroque le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
+peau de lievre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
+les coutures en l'endossant."
+
+Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
+guide etait frappante en effet. Je finis par me persuader que
+Pougatcheff et lui etaient bien le meme homme, et je compris alors
+la grace qu'il m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'etrange
+liaison des evenements. Un _touloup_ d'enfant, donne a un
+vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
+cabarets assiegeait des forteresses et ebranlait l'empire.
+
+"Ne daigneras-tu pas manger? me dit Saveliitch qui etait fidele a
+ses habitudes. Il n'y a rien a la maison, il est vrai; mais je
+chercherai partout, et je te preparerai quelque chose."
+
+Reste seul, je me mis a reflechir. Qu'avais-je a faire? Ne pas
+quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre a sa
+troupe, etait indigne d'un officier. Le devoir voulait que
+j'allasse me presenter la ou je pouvais encore etre utile a ma
+patrie, dans les critiques circonstances ou elle se trouvait. Mais
+mon amour me conseillait avec non moins de force de rester aupres
+de Marie Ivanovna pour etre son protecteur et son champion.
+Quoique je previsse un changement prochain et inevitable dans la
+marche des choses, cependant je ne pouvais me defendre de trembler
+en me representant le danger de sa position.
+
+Mes reflexions furent interrompues par l'arrivee d'un Cosaque qui
+accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait aupres de lui.
+
+"Ou est-il? demandai-je en me preparant a obeir.
+
+-- Dans la maison du commandant, repondit le Cosaque. Apres diner
+notre pere est alle au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
+Seigneurie, on voit bien que c'est un important personnage; il a
+daigne manger a diner deux cochons de lait rotis; et puis il est
+monte au plus haut du bain[48], ou il faisait si chaud que Tarass
+Kourotchine lui-meme n'a pu le supporter; il a passe le balai a
+Bikbaieff, et n'est revenu a lui qu'a force d'eau froide. Il faut
+en convenir, toutes ses manieres sont si majestueuses, ... et dans
+le bain, a ce qu'on dit, il a montre ses signes de tsar: sur l'un
+des seins, un aigle a deux tetes grand comme un _petak_[49]_, _et
+sur l'autre, sa propre figure."
+
+Je ne crus pas necessaire de contredire le Cosaque, et je le
+suivis dans la maison du commandant, tachant de me representer a
+l'avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
+finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
+n'etais pas pleinement rassure.
+
+Il commencait a faire sombre quand j'arrivai a la maison du
+commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
+terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
+perron, pres duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
+m'avait amene entra pour annoncer mon arrivee; il revint aussitot,
+et m'introduisit dans cette chambre ou, la veille, j'avais dit
+adieu a Marie Ivanovna.
+
+Un tableau etrange s'offrit a mes regards. A une table couverte
+d'une nappe, et toute chargee de bouteilles et de verres, etait
+assis Pougatcheff, entoure d'une dizaine de chefs cosaques, en
+bonnets et en chemises de couleur, echauffes par le vin, avec des
+visages enflammes et des yeux etincelants. Je ne voyais point
+parmi eux les nouveaux affides, les traitres Chvabrine et
+l'_ouriadnik_.
+
+"Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
+Soyez le bienvenu. Honneur a vous et place au banquet!"
+
+Les convives se serrerent; je m'assis en silence au bout de la
+table. Mon voisin, jeune Cosaque elance et de jolie figure, me
+versa une rasade d'eau-de-vie, a laquelle je ne touchai pas.
+J'etais occupe a considerer curieusement la reunion. Pougatcheff
+etait assis a la place d'honneur, accoude sur la table et appuyant
+sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
+reguliers et agreables, n'avaient aucune expression farouche. Il
+s'adressait souvent a un homme d'une cinquantaine d'annees, en
+l'appelant tantot comte, tantot Timofeitch, tantot mon oncle. Tous
+se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
+deference bien marquee pour leur chef. Ils parlaient de l'assaut
+du matin, du succes de la revolte et de leurs prochaines
+operations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
+opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet
+etrange conseil de guerre qu'on prit la resolution de marcher sur
+Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien pres d'etre couronne de
+succes. Le depart fut arrete pour le lendemain.
+
+Les convives burent encore chacun une rasade, se leverent de
+table, et prirent conge de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
+mais Pougatcheff me dit:
+
+"Reste la, je veux te parler."
+
+Nous demeurames en tete-a-tete.
+
+Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
+me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
+gauche avec une expression indefinissable de ruse et de moquerie.
+Enfin, il partit d'un long eclat de rire, et avec une gaiete si
+peu feinte, que moi-meme, en le regardant, je me mis a rire sans
+savoir pourquoi.
+
+"Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
+quand mes garcons t'ont jete la corde au cou? je crois que le ciel
+t'a paru de la grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais
+balance sous la traverse sans ton domestique. J'ai reconnu a
+l'instant meme le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pense, Votre
+Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au gite dans la steppe
+etait le grand tsar lui-meme?"
+
+En disant ces mots, il prit un air grave et mysterieux.
+
+"Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait
+grace pour ta vertu, et pour m'avoir rendu service quand j'etais
+force de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
+chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j'aurai
+recouvre mon empire. Promets-tu de me servir avec zele?"
+
+La question du bandit et son impudence me semblerent si risibles
+que je ne pus reprimer un sourire.
+
+"Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en froncant le sourcil; est-ce
+que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? reponds-moi
+franchement."
+
+Je me troublai. Reconnaitre un vagabond pour empereur, je n'en
+etais pas capable; cela me semblait une impardonnable lachete.
+L'appeler imposteur en face, c'etait me devouer a la mort; et le
+sacrifice auquel j'etais pret sous le gibet, en face de tout le
+peuple et dans la premiere chaleur de mon indignation, me
+paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
+
+Pougatcheff attendait ma reponse dans un silence farouche. Enfin
+(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
+meme) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
+humaine. Je repondis a Pougatcheff:
+
+"Ecoute, je te dirai toute la verite. Je t'en fais juge. Puis-je
+reconnaitre en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais
+bien que je mens.
+
+-- Qui donc suis-je d'apres toi?
+
+-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
+perilleux."
+
+Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
+
+"Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien!
+soit. Est-ce qu'il n'y a pas de reussite pour les gens hardis?
+est-ce qu'anciennement Grichka Otrepieff[50] n'a pas regne! Pense
+de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te
+fait l'un ou l'autre? Qui est pope est pere. Sers-moi fidelement
+et je ferai de toi un feld-marechal et un prince. Qu'en dis-tu?
+
+-- Non, repondis-je avec fermete; je suis gentilhomme; j'ai prete
+serment a Sa Majeste l'imperatrice; je ne puis te servir. Si tu me
+veux du bien en effet, renvoie-moi a Orenbourg."
+
+Pougatcheff se mit a reflechir:
+
+"Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
+porter les armes contre moi?
+
+-- Comment veux-tu que je te le promette? repondis-je; tu sais
+toi-meme que cela ne depend pas de ma volonte. Si l'on m'ordonne
+de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
+maintenant, tu veux que tes subordonnes t'obeissent. Comment puis-
+je refuser de servir, si l'on a besoin de mon service? Ma tete est
+dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
+mourir, que Dieu te juge; mais je t'ai dit la verite."
+
+Ma franchise plut a Pougatcheff.
+
+"Soit, dit-il en me frappant sur l'epaule; il faut punir jusqu'au
+bout, ou faire grace jusqu'au bout. Va-t'en des quatre cotes, et
+fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
+maintenant va te coucher; j'ai sommeil moi-meme."
+
+Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit etait calme
+et froide; la lune et les etoiles, brillant de tout leur eclat,
+eclairaient la place et le gibet. Tout etait tranquille et sombre
+dans le reste de la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret
+ou se voyait de la lumiere et ou s'entendaient les cris des
+buveurs attardes. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
+portes et les volets etaient fermes; tout y semblait parfaitement
+tranquille.
+
+Je rentrai chez moi et trouvai Saveliitch qui deplorait mon
+absence. La nouvelle de ma liberte recouvree le combla de joie.
+
+"Graces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
+la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
+jour, et nous irons a la garde de Dieu. Je t'ai prepare quelque
+petite chose; mange, mon pere, et dors jusqu'au matin, tranquille
+comme dans la poche du Christ...
+
+Je suivis son conseil, et, apres avoir soupe de grand appetit, je
+m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigue d'esprit que de
+corps.
+
+
+CHAPITRE IX
+_LA SEPARATION_
+
+De tres bonne heure le tambour me reveilla. Je me rendis sur la
+place. La, les troupes de Pougatcheff commencaient a se ranger
+autour de la potence ou se trouvaient encore attachees les
+victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient a cheval; les
+soldats de pied, l'arme au bras; les enseignes flottaient.
+Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le notre, etaient
+poses sur des affuts de campagne. Tous les habitants s'etaient
+reunis au meme endroit, attendant l'usurpateur. Devant le perron
+de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
+magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
+corps de la commandante; on l'avait pousse de cote et recouvert
+d'une mechante natte d'ecorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
+maison. Toute la foule se decouvrit. Pougatcheff s'arreta sur le
+perron, et dit le bonjour a tout le monde. L'un des chefs lui
+presenta un sac rempli de pieces de cuivre, qu'il se mit a jeter a
+pleines poignees. Le peuple se precipita pour les ramasser, en se
+les disputant avec des coups. Les principaux complices de
+Pougatcheff l'entourerent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
+regards se rencontrerent, il put lire le mepris dans le mien, et
+il detourna les yeux avec une expression de haine veritable et de
+feinte moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
+signe de la tete, et m'appela pres de lui.
+
+"Ecoute, me dit-il, pars a l'instant meme pour Orenbourg. Tu
+declareras de ma part au gouverneur et a tous les generaux qu'ils
+aient a m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
+avec soumission et amour filial; sinon ils n'eviteront pas un
+supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie."
+
+Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: "Voila,
+enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obeissez-lui en toute
+chose; il me repond de vous et de la forteresse".
+
+J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maitre de
+la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
+t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
+il s'elanca rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques
+qui s'appretaient a le soutenir.
+
+En ce moment, je vis sortir de la foule mon Saveliitch; il
+s'approcha de Pougatcheff, et lui presenta une feuille de papier.
+Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
+
+"Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignite.
+
+-- Lis, tu daigneras voir", repondit Saveliitch.
+
+Pougatcheff recut le papier et l'examina longtemps d'un air
+d'importance. "Tu ecris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
+lucides[51] ne peuvent rien dechiffrer. Ou est mon secretaire en
+chef?"
+
+Un jeune garcon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de
+Pougatcheff. "Lis a haute voix", lui dit l'usurpateur en lui
+presentant le papier. J'etais extremement curieux de savoir a quel
+propos mon menin s'etait avise d'ecrire a Pougatcheff. Le
+secretaire en chef se mit a epeler d'une voix retentissante ce qui
+va suivre:
+
+"Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayee:
+six roubles.
+
+-- Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
+froncant le sourcil.
+
+-- Ordonne de lire plus loin", repondit Saveliitch avec un calme
+parfait.
+
+Le secretaire en chef continua sa lecture:
+
+"Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
+
+"Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
+
+"Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
+roubles.
+
+"Une cassette avec un service a the: deux roubles et demi.
+
+-- Qu'est-ce que toute cette betise? s'ecria Pougatcheff. Que me
+font ces cassettes a the et ces pantalons avec des manchettes?"
+
+Saveliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit a expliquer
+la chose: "Cela, mon pere, daigne comprendre que c'est la note du
+bien de mon maitre emporte par les scelerats.
+
+-- Quels scelerats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.
+
+-- Pardon, la langue m'a tourne, repondit Saveliitch; pour des
+scelerats, non, ce ne sont pas des scelerats; mais cependant tes
+garcons ont bien fouille et bien vole; il faut en convenir. Ne te
+fache pas; le cheval a quatre jambes, et pourtant il bronche.
+Ordonne de lire jusqu'au bout.
+
+-- Voyons, lis."
+
+Le secretaire continua:
+
+"Une couverture en perse, une autre en taffetas ouate: quatre
+roubles.
+
+"Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
+roubles.
+
+"Et encore un petit _touloup_ en peau de lievre, dont on a fait
+abandon a Ta Grace dans le gite de la steppe: quinze roubles.
+
+-- Qu'est-ce que cela?" s'ecria Pougatcheff dont les yeux
+etincelerent tout a coup.
+
+J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
+s'embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
+l'interrompit.
+
+"Comment as-tu bien ose m'importuner de pareilles sottises?
+s'ecria-t-il en arrachant le papier des mains du secretaire, et en
+le jetant au nez de Saveliitch. Sot vieillard! On vous a
+depouilles, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
+eternellement prier Dieu pour moi et mes garcons, de ce que toi et
+ton maitre vous ne pendez pas la-haut avec les autres rebelles...
+Un _touloup_ en peau de lievre! je te donnerai un _touloup_ en
+peau de lievre! Mais sais-tu bien que je te ferai ecorcher vif
+pour qu'on fasse des _touloups_ de ta peau.
+
+-- Comme il te plaira, repondit Saveliitch; mais je ne suis pas un
+homme libre, et je dois repondre du bien de mon seigneur."
+
+Pougatcheff etait apparemment dans un acces de grandeur d'ame. Il
+detourna la tete, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
+chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
+forteresse. Le peuple lui fit cortege. Je restai seul sur la place
+avec Saveliitch. Mon menin tenait dans la main son memoire, et le
+considerait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
+entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
+Mais sa sage intention ne lui reussit pas. J'allais le gronder
+vertement pour ce zele deplace, et je ne pus m'empecher de rire.
+
+"Ris, seigneur, ris, me dit Saveliitch; mais quand il te faudra
+remonter ton menage a neuf, nous verrons si tu auras envie de
+rire."
+
+Je courus a la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
+du pope vint a ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse
+nouvelle. Pendant la nuit, la fievre chaude s'etait declaree chez
+la pauvre fille. Elle avait le delire. Akoulina Pamphilovna
+m'introduisit dans sa chambre. J'approchai doucement du lit. Je
+fus frappe de l'effrayant changement de son visage. La malade ne
+me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
+entendre le pere Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
+apparence, s'efforcaient de me consoler. De lugubres idees
+m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissee seule et
+sans defense au pouvoir des scelerats, m'effrayait autant que me
+desolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
+m'epouvantait. Reste chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur,
+dans la forteresse ou se trouvait la malheureuse fille objet de sa
+haine, il etait capable de tous les exces. Que devais-je faire?
+comment la secourir, comment la delivrer? Un seul moyen restait et
+je l'embrassai. C'etait de partir en toute hate pour Orenbourg,
+afin de presser la delivrance de Belogorsk, et d'y cooperer, si
+c'etait possible. Je pris conge du pope et d'Akoulina Pamphilovna,
+en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
+considerais deja comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
+jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
+
+"Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piotr
+Andreitch; peut-etre nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
+Ne nous oubliez pas et ecrivez-nous souvent. Vous excepte, la
+pauvre Marie Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur."
+
+Sorti sur la place, je m'arretai un instant devant le gibet, que
+je saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en
+compagnie de Saveliitch, qui ne m'abandonnait pas.
+
+J'allais ainsi, plonge dans mes reflexions, lorsque j'entendis
+tout d'un coup derriere moi un galop de chevaux. Je tournai la
+tete et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
+main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
+que je l'attendisse. Je m'arretai, et reconnus bientot notre
+_ouriadnik_. Apres nous avoir rejoints au galop, il descendit de
+son cheval, et me remettant la bride de l'autre: "Votre
+Seigneurie, me dit-il, notre pere vous fait don d'un cheval et
+d'une pelisse de son epaule."
+
+A la selle etait attache un simple _touloup_ de peau de mouton.
+
+"Et de plus, ajouta-t-il en hesitant, il vous donne un demi-
+rouble... Mais je l'ai perdu en route; excusez genereusement."
+
+Saveliitch le regarda de travers: "Tu l'as perdu en route, dit-il;
+et qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronte que tu es?
+
+-- Ce qui sonne dans ma poche! repliqua l'_ouriadnik_ sans se
+deconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c'est un mors de bride
+et non un demi-rouble.
+
+-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
+celui qui t'envoie; tache meme de retrouver en t'en allant le
+demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
+
+
+
+-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
+cheval; je prierai eternellement Dieu pour vous."
+
+A ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
+fut bientot hors de la vue.
+
+Je mis le _touloup_ et montai a cheval, prenant Saveliitch en
+croupe.
+
+"Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas
+inutilement que j'ai presente ma supplique au bandit? Le voleur a
+eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
+paysan ne vaillent pas la moitie de ce que ces coquins nous ont
+vole et de ce que tu as toi-meme daigne lui donner en present,
+cependant ca peut nous etre utile. D'un mechant chien, meme une
+poignee de poils."
+
+
+CHAPITRE X
+_LE SIEGE_
+
+En approchant d'Orenbourg, nous apercumes une foule de forcats
+avec les tetes rasees et des visages defigures par les tenailles
+du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
+sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
+emportaient sur des brouettes les decombres qui remplissaient le
+fosse; d'autres creusaient la terre avec des beches. Des macons
+transportaient des briques et reparaient les murailles. Les
+sentinelles nous arreterent aux portes pour demander nos
+passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
+de Belogorsk, il nous conduisit tout droit chez le general. Je le
+trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
+d'automne avait deja depouilles de leurs feuilles, et, avec l'aide
+d'un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
+Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la sante. Il
+parut tres content de me voir, et se mit a me questionner sur les
+terribles evenements dont j'avais ete le temoin. Je le lui
+racontai. Le vieillard m'ecoutait avec attention, et, tout en
+m'ecoutant, coupait les branches mortes.
+
+"Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est
+tommage, il avait ete pon officier. Et matame Mironoff, elle etait
+une ponne tame, et passee maitresse pour saler les champignons. Et
+qu'est devenue Macha, la fille du capitaine?"
+
+Je lui repondis qu'elle etait restee a la forteresse, dans la
+maison du pope.
+
+"Aie! aie! aie! fit le general, c'est mauvais, c'est tres mauvais;
+il est tout a fait impossible de compter sur la discipline des
+brigands."
+
+Je lui fis observer que la forteresse de Belogorsk n'etait pas
+fort eloignee, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
+a envoyer un detachement de troupes pour en delivrer les pauvres
+habitants. Le general hocha la tete avec un air de doute.
+
+"Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d'en parler. Je te
+prie de venir prendre le the chez moi. Il y aura ce soir conseil
+de guerre; tu peux nous donner des renseignements precis sur ce
+coquin de Pougatcheff et sur son armee. Va te reposer en
+attendant."
+
+J'allai au logis qu'on m'avait designe, et ou deja s'installait
+Saveliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixee. Le lecteur
+peut bien croire que je n'avais garde de manquer a ce conseil de
+guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
+A l'heure indiquee, j'etais chez le general.
+
+Je trouvai chez lui l'un des employes civils d'Orenbourg, le
+directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
+vieillard gros et rouge, vetu d'un habit de soie moiree. Il se mit
+a m'interroger sur le sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son
+compere, et souvent il m'interrompait par des questions
+accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
+prouvaient pas un homme verge dans les choses de la guerre,
+montraient en lui de l'esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
+temps, les autres convies s'etaient reunis. Quand tous eurent pris
+place, et qu'on eut offert a chacun une tasse de the, le general
+exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l'affaire
+en question.
+
+"Maintenant, messieurs, il nous faut decider de quelle maniere
+nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
+defensivement? Chacune de ces deux manieres a ses avantages et ses
+desavantages. La guerre offensive presente plus d'espoir d'une
+rapide extermination de l'ennemi; mais la guerre defensive est
+plus sure et presente moins de dangers. En consequence, nous
+recueillerons les voix suivant l'ordre legal, c'est-a-dire en
+consultant d'abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
+l'enseigne, continua-t-il en s'adressant a moi, daignez nous
+enoncer votre opinion."
+
+Je me levai et, apres avoir depeint en peu de mots Pougatcheff et
+sa troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'etait pas en etat de
+resister a des forces disciplinees.
+
+Mon opinion fut accueillie par les employes civils avec un visible
+mecontentement. Ils y voyaient l'impertinence etourdie d'un jeune
+homme. Un murmure s'eleva, et j'entendis distinctement le mot
+_suceur de lait_[53] prononce a demi-voix. Le general se tourna de
+mon cote et me dit en souriant:
+
+"Monsieur l'enseigne, les premieres voix dans les conseils de
+guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
+nous allons continuer a recueillir les votes. Monsieur le
+conseiller de college, dites-nous votre opinion."
+
+Le petit vieillard en habit d'etoffe moiree se hata d'avaler sa
+troisieme tasse de the, qu'il avait melange d'une forte dose de
+rhum.
+
+"Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni
+offensivement ni defensivement.
+
+-- Comment cela, monsieur le conseiller de college? repartit le
+general stupefait. La tactique ne presente pas d'autres moyens; il
+faut agir offensivement ou defensivement.
+
+-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].
+
+-- Eh! oh! votre opinion est tres judicieuse; les actions
+subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
+profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tete du
+coquin soixante-dix ou meme cent roubles a prendre sur les fonds
+secrets.
+
+-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
+belier kirghise au lieu d'etre un conseiller de college, si ces
+voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaine par les pieds et
+les mains.
+
+-- Nous y reflechirons et nous en parlerons encore, reprit le
+general. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
+mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre
+legal."
+
+Toutes les opinions furent contraires a la mienne. Les assistants
+parlerent a l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes,
+de l'incertitude du succes, de la necessite de la prudence, et
+ainsi de suite. Tous etaient d'avis qu'il valait mieux rester
+derriere une forte muraille en pierre, sous la protection du
+canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
+quand toutes les opinions se furent manifestees, le general secoua
+la cendre de sa pipe, et prononca le discours suivant:
+
+"Messieurs, je dois tous declarer que, pour ma part, je suis
+entierement de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est
+fondee sur les preceptes de la saine tactique, qui prefere presque
+toujours les mouvements offensifs aux mouvements defensifs."
+
+Il s'arreta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
+amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employes
+civils, qui chuchotaient entre eux d'un air d'inquietude et de
+mecontentement.
+
+"Mais, messieurs, continua le general en lachant avec un soupir
+une longue bouffee de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si
+grande responsabilite, quand il s'agit de la surete des provinces
+confiees a mes soins par Sa Majeste Imperiale, ma gracieuse
+souveraine. C'est pour cela que je me vois contraint de me ranger
+a l'avis de la majorite, laquelle a decide que la prudence ainsi
+que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siege
+qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l'ennemi
+par la force de l'artillerie, et, si la possibilite s'en fait
+voir, par des sorties bien dirigees."
+
+Ce fut le tour des employes de me regarder d'un air moqueur. Le
+conseil se separa. Je ne pus m'empecher de deplorer la faiblesse
+du respectable soldat qui, contrairement a sa propre conviction,
+s'etait decide a suivre l'opinion d'ignorants sans experience.
+
+Plusieurs jours apres ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
+fidele a sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des
+murailles de la ville, je pris connaissance de l'armee des
+rebelles. Il me sembla que leur nombre avait decuple depuis le
+dernier assaut dont j'avais ete temoin. Ils avaient aussi de
+l'artillerie enlevee dans les petites forteresses conquises par
+Pougatcheff. En me rappelant la decision du conseil, je previs une
+longue captivite dans les murs d'Orenbourg, et j'etais pret a
+pleurer de depit.
+
+Loin de moi l'intention de decrire le siege d'Orenbourg, qui
+appartient a l'histoire et non a des memoires de famille. Je dirai
+donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
+l'autorite, ce siege fut desastreux pour les habitants, qui eurent
+a souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie a
+Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
+la decision de la destinee. Tous se plaignaient de la disette, qui
+etait affreuse. Les habitants finirent par s'habituer aux bombes
+qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts memes de Pougatcheff
+n'excitait plus une grande emotion. Je mourais d'ennui. Le temps
+passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
+Belogorsk, car toutes les routes etaient coupees, et la separation
+d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
+consistait a faire des promenades militaires.
+
+Grace a Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
+partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
+rempart, et j'allais tirailler contre les eclaireurs de
+Pougatcheff. Dans ces especes d'escarmouches, l'avantage restait
+d'ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
+et d'excellentes montures. Notre maigre cavalerie n'etait pas en
+etat de leur tenir tete. Quelquefois notre infanterie affamee se
+mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
+l'empechait d'agir avec succes contre la cavalerie volante de
+l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
+dans la campagne, elle ne pouvait avancer a cause de la faiblesse
+des chevaux extenues. Voila quelle etait notre facon de faire la
+guerre, et voila ce que les employes d'Orenbourg appelaient
+prudence et prevoyance.
+
+Un jour que nous avions reussi a dissiper et a chasser devant nous
+une troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque reste en
+arriere, et j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ota
+son bonnet, et s'ecria:
+
+"Bonjour, Piotr Andreitch; comment va votre sante?"
+
+Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
+content de le voir.
+
+"Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
+quitte Belogorsk?
+
+-- Il n'y a pas longtemps, mon petit pere Piotr Andreitch; je ne
+suis revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.
+
+-- Ou est-elle? m'ecriai-je tout transporte.
+
+-- Avec moi, repondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
+J'ai promis a Palachka de tacher de vous la remettre."
+
+Il me presenta un papier plie, et partit aussitot au galop. Je
+l'ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
+
+
+"Dieu a voulu me priver tout a coup de mon pere et de ma mere. Je
+n'ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours a
+vous, parce que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et
+que vous etes toujours pret a secourir ceux qui souffrent. Je prie
+Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu'a vous. Maximitch m'a
+promis de vous la faire parvenir. Palachka a oui dire aussi a
+Maximitch qu'il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
+vous ne vous menagez pas, sans penser a ceux qui prient Dieu pour
+vous avec des larmes. Je suis restee longtemps malade, et lorsque
+enfin j'ai ete guerie, Alexei Ivanitch, qui commande ici a la
+place de feu mon pere, a force le pere Garasim de me remettre
+entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
+sa garde dans notre maison. Alexei Ivanitch me force a l'epouser.
+Il dit qu'il m'a sauve la vie en ne decouvrant pas la ruse
+d'Akoulina Pamphilovna quand elle m'a fait passer pres des
+brigands pour sa niece; mais il me serait plus facile de mourir
+que de devenir la femme d'un homme comme Chvabrine. Il me traite
+avec beaucoup de cruaute, et menace, si je ne change pas d'avis,
+si je ne consens pas a ses propositions, de me conduire dans le
+camp du bandit, ou j'aurai le sort d'Elisabeth Kharloff[55]. J'ai
+prie Alexei Ivanitch de me donner quelque temps pour reflechir. Il
+m'a accorde trois jours; si, apres trois jours, je ne deviens pas
+sa femme, je n'aurai plus de menagement a attendre. O mon pere
+Piotr Andreitch, vous etes mon seul protecteur. Defendez-moi,
+pauvre fille. Suppliez le general et tous vos chefs de nous
+envoyer du secours aussitot que possible, et venez vous-meme si
+vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
+
+"Marie Mironoff."
+
+
+Je manquai de devenir fou a la lecture de cette lettre. Je
+m'elancai vers la ville, en donnant sans pitie de l'eperon a mon
+pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tete mille
+projets pour delivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m'arreter
+a aucun. Arrive dans la ville, j'allai droit chez le general, et
+j'entrai en courant dans sa chambre.
+
+Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'ecume.
+En me voyant, il s'arreta; mon aspect sans doute l'avait frappe,
+car il m'interrogea avec une sorte d'anxiete sur la cause de mon
+entree si brusque.
+
+
+
+"Votre Excellence, lui dis-je, j'accours aupres de vous comme
+aupres de mon pauvre pere. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
+bonheur de toute ma vie.
+
+-- Qu'est-ce que c'est, mon pere? demanda le general stupefait;
+que puis-je faire pour toi? Parle.
+
+-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
+soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
+forteresse de Belogorsk."
+
+Le general me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais
+perdu la tete, et il ne se trompait pas beaucoup.
+
+"Comment? comment? balayer la forteresse de Belogorsk! dit-il
+enfin.
+
+-- Je vous reponds du succes, repris-je avec chaleur; laissez-moi
+seulement sortir.
+
+-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tete. Sur une si grande
+distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication
+avec le principal point strategique, ce qui le mettrait en mesure
+de remporter sur vous une victoire complete et decisive. Une
+communication interceptee, voyez-vous..."
+
+Je m'effrayai en le voyant entraine dans des dissertations
+militaires, et je me hatai de l'interrompre.
+
+"La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'ecrire une
+lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force a devenir sa
+femme.
+
+-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe
+sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
+nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
+attendant, il faut prendre patience.
+
+-- Prendre patience! m'ecriai-je hors de moi. Mais d'ici la il
+fera violence a Marie.
+
+-- Oh! repondit le general. Mais cependant ce ne serait pas un
+grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'etre la femme
+de Chvabrine, qui peut maintenant la proteger. Et quand nous
+l'aurons fusille, alors, avec l'aide de Dieu, les fiances se
+trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
+filles; je veux dire qu'une veuve trouve plus facilement un mari.
+
+-- J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la ceder a
+Chvabrine.
+
+-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends a present; tu es
+probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre
+affaire. Pauvre garcon! Mais cependant il ne m'est pas possible de
+te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expedition est
+deraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilite."
+
+Je baissai la tete; le desespoir m'accablait. Tout a coup une idee
+me traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans
+le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
+
+
+CHAPITRE XI
+_LE CAMP DES REBELLES_
+
+Je quittai le general et m'empressai de retourner chez moi.
+Saveliitch me recut avec ses remontrances ordinaires.
+
+"Quel plaisir trouves-tu, seigneur, a batailler contre ces
+brigands ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont
+pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
+faisais la guerre aux Turcs ou aux Suedois! Mais c'est une honte
+de dire a qui tu la fais."
+
+J'interrompis son discours:
+
+"Combien ai-je en tout d'argent?
+
+-- Tu en as encore assez, me repondit-il d'un air satisfait. Les
+coquins ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler."
+
+En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotee
+toute remplie de pieces de monnaie d'argent.
+
+"Bien, Saveliitch, lui dis-je; donne-moi la moitie de ce que tu as
+la, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
+Belogorsk.
+
+-- O mon pere Piotr Andreitch, dit mon bon menin d'une voix
+tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
+mettre en route maintenant que tous les passages sont coupes par
+les voleurs? Prends du moins pitie de tes parents, si tu n'as pas
+pitie de toi-meme. Ou veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
+troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
+aller des quatre cotes."
+
+Mais ma resolution etait inebranlable.
+
+"Il est trop tard pour reflechir, dis-je au vieillard, je dois
+partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
+Saveliitch, Dieu est plein de misericorde; nous nous reverrons
+peut-etre. Je te recommande bien de n'avoir aucune honte de
+depenser mon argent, ne fais pas l'avare; achete tout ce qui t'est
+necessaire, meme en payant les choses trois fois leur valeur. Je
+te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
+jours...
+
+-- Que dis-tu la, seigneur? interrompit Saveliitch; que je te
+laisse aller seul! mais ne pense pas meme a m'en prier. Si tu as
+resolu de partir, j'irai avec toi, fut-ce a pied, mais je ne
+t'abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derriere une
+muraille de pierre! mais j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que
+tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas."
+
+Je savais bien qu'il n'y avait pas a disputer contre Saveliitch,
+et je lui permis de se preparer pour le depart. Au bout d'une
+demi-heure, j'etais en selle sur mon cheval, et Saveliitch sur une
+rosse maigre et boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait
+donnee pour rien, n'ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnames
+les portes de la ville; les sentinelles nous laisserent passer, et
+nous sortimes enfin d'Orenbourg.
+
+Il commencait a faire nuit. La route que j'avais a suivre passait
+devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
+etait encombree et cachee par la neige; mais a travers la steppe
+se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelees.
+J'allais au grand trot. Saveliitch avait peine a me suivre, et me
+criait a chaque instant:
+
+"Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
+rosse ne peut pas attraper ton diable a longues jambes. Pourquoi
+te hates-tu de la sorte? Est-ce que nous allons a un festin? Nous
+sommes plutot sous la hache, Piotr Andreitch! O Seigneur Dieu! cet
+enfant de boyard perira pour rien."
+
+Bientot nous vimes etinceler les feux de Berd. Nous approchames
+des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles a
+la bourgade. Saveliitch, sans rester pourtant en arriere,
+n'interrompait pas ses supplications lamentables. J'esperais
+passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j'apercus
+tout a coup dans l'obscurite cinq paysans armes de gros batons.
+C'etait une garde avancee du camp de Pougatcheff. On nous cria:
+"Qui vive?" Ne sachant pas le mot d'ordre, je voulais passer
+devant eux sans repondre; mais ils m'entourerent a l'instant meme,
+et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
+et frappai le paysan sur la tete. Son bonnet lui sauva la vie;
+cependant il chancela et lacha la bride. Les autres s'effrayerent
+et se jeterent de cote. Profitant de leur frayeur, je piquai des
+deux et partis au galop. L'obscurite de la nuit, qui
+s'assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
+regardant en arriere, je vis que Saveliitch n'etait plus avec moi.
+Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n'avait pu se
+debarrasser des brigands. Qu'avais-je a faire? Apres avoir attendu
+quelques instants, et certain qu'on l'avait arrete, je tournai mon
+cheval pour aller a son secours.
+
+En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la
+voix de mon Saveliitch. Hatant le pas, je me trouvai bientot a la
+portee des paysans de la garde avancee qui m'avait arrete quelques
+minutes auparavant. Saveliitch etait au milieu d'eux. Ils avaient
+fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se preparaient
+a le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jeterent sur
+moi avec de grands cris, et dans un instant je fus a bas de mon
+cheval. L'un d'eux, leur chef, a ce qu'il parait, me declara
+qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
+
+"Et notre pere, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre a
+l'heure meme, ou si l'on doit attendre la lumiere de Dieu."
+
+Je ne fis aucune resistance. Saveliitch imita mon exemple, et les
+sentinelles nous emmenerent en triomphe.
+
+Nous traversames le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
+maisons de paysans etaient eclairees. On entendait partout des
+cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
+mais personne ne fit attention a nous et ne reconnut en moi un
+officier d'Orenbourg. On nous conduisit a une _isba_ qui faisait
+l'angle de deux rues. Pres de la porte se trouvaient quelques
+tonneaux de vin et deux pieces de canon.
+
+"Voila le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous
+annoncer."
+
+Il entra dans _l'isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Saveliitch; le
+vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prieres.
+Nous attendimes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
+"Viens, notre pere a ordonne de faire entrer l'officier".
+
+J'entrai dans _l'isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le
+paysan. Elle etait eclairee par deux chandelles en suif, et les
+murs etaient tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles,
+les bancs, la table, le petit pot a laver les mains suspendu a une
+corde, l'essuie-main accroche a un clou, la fourche a enfourner
+dressee dans un coin, le rayon en bois charge de pots en terre,
+tout etait comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
+assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
+la main sur la hanche. Autour de lui etaient ranges plusieurs de
+ses principaux chefs avec une expression forcee de soumission et
+de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivee d'un
+officier d'Orenbourg avait eveille une grande curiosite chez les
+rebelles, et qu'ils s'etaient prepares a me recevoir avec pompe.
+Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravite
+disparut tout a coup.
+
+"Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacite. Comment te
+portes-tu? pourquoi Dieu t'amene-t-il ici?"
+
+Je repondis que je m'etais mis en voyage pour mes propres
+affaires, et que ses gens m'avaient arrete.
+
+"Et pour quelles affaires?" demanda-t-il.
+
+Je ne savais que repondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne
+voulais pas m'expliquer devant temoins, fit signe a ses camarades
+de sortir. Tous obeirent, a l'exception de deux qui ne bougerent
+pas de leur place.
+
+"Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien."
+
+Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
+l'usurpateur. L'un d'eux, petit vieillard chetif et courbe, avec
+une maigre barbe grise, n'avait rien de remarquable qu'un large
+ruban bleu passe en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
+Mais je n'oublierai jamais son compagnon. Il etait de haute
+taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
+Une epaisse barbe rousse, des yeux gris et percants, un nez sans
+narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
+donnaient a son large visage couture de petite verole une etrange
+et indefinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
+kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
+sus plus tard, etait le caporal deserteur Beloborodoff. L'autre,
+Athanase Sokoloff, surnomme Khlopoucha[56], etait un criminel
+condamne aux mines de Siberie, d'ou il s'etait evade trois fois.
+Malgre les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette
+societe ou j'etais jete d'une maniere si inattendue fit sur moi
+une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite a
+moi-meme par ses questions.
+
+"Parle; pour quelles affaires as-tu quitte Orenbourg?"
+
+Une idee singuliere me vint a l'esprit. Il me sembla que la
+Providence, en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
+donnait par la l'occasion d'executer mon projet Je me decidai a la
+saisir, et sans reflechir longtemps au parti que je prenais, je
+repondis a Pougatcheff:
+
+"J'allais a la forteresse de Belogorsk pour y delivrer une
+orpheline qu'on opprime."
+
+Les yeux de Pougatcheff s'allumerent.
+
+"Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'ecria-t-il.
+Eut-il un front de sept pieds, il n'echapperait point a ma
+sentence. Parle, quel est le coupable?
+
+-- Chvabrine, repondis-je; il tient en esclavage la meme jeune
+fille que tu as vue chez la femme du pretre, et il veut la
+contraindre a devenir sa femme.
+
+-- Je vais lui donner une lecon, a Chvabrine, s'ecria Pougatcheff
+d'un air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi
+a sa tete et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
+
+-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix
+enrouee. Tu t'es trop hate de donner a Chvabrine le commandement
+de la forteresse, et maintenant tu te hates trop de le pendre. Tu
+as deja offense les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
+chef; ne va donc pas offenser a present les gentilshommes en les
+suppliciant a la premiere accusation.
+
+-- Il n'y a ni a les combler de graces ni a les prendre en pitie,
+dit a son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de
+mal de faire pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de
+bien questionner M. l'officier. Pourquoi a-t-il daigne nous rendre
+visite? S'il ne te reconnait pas pour tsar, il n'a pas a te
+demander justice; et s'il te reconnait, pourquoi est-il reste
+jusqu'a present a Orenbourg au milieu de tes ennemis?
+N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y
+allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grace nous est
+envoyee par les generaux d'Orenbourg."
+
+La logique du vieux scelerat me sembla plausible a moi-meme. Un
+frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
+rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff apercut mon
+trouble.
+
+"Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me
+semble que mon feld-marechal a raison. Qu'en penses-tu?"
+
+Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma resolution. Je lui
+repondis avec calme que j'etais en sa puissance, et qu'il pouvait
+faire de moi ce qu'il voulait.
+
+"Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel etat est
+votre ville.
+
+-- Grace a Dieu, repondis-je, tout y est en bon ordre.
+
+-- En bon ordre! repeta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
+faim."
+
+L'usurpateur disait la verite; mais d'apres le devoir que
+m'imposait mon serment, je l'assurai que c'etait un faux bruit, et
+que la place d'Orenbourg etait suffisamment approvisionnee.
+
+"Tu vois, s'ecria le petit vieillard, qu'il te trompe avec
+impudence. Tous les fuyards declarent unanimement que la famine et
+la peste sont a Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore
+comme un mets d'honneur. Et Sa Grace nous assure que tout est en
+abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au meme gibet
+ce jeune garcon, pour qu'ils n'aient rien a se reprocher."
+
+Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ebranle
+Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit a contredire son
+camarade.
+
+"Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'a pendre et a
+etrangler, il te va bien de faire le heros. A te voir, on ne sait
+ou ton ame se tient; tu regardes deja dans la fosse, et tu veux
+faire mourir les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur
+la conscience?
+
+-- Mais quel saint es-tu toi-meme? repartit Beloborodoff; d'ou te
+vient cette pitie?
+
+-- Sans doute, repondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pecheur,
+et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
+manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
+d'avoir verse du sang chretien. Mais j'ai tue mon ennemi, et non
+pas mon hote, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
+mais non a la maison et derriere le poele, avec la hache et la
+massue, et non pas avec des commerages de vieille femme."
+
+Le vieillard detourna la tete, et grommela entre ses dents:
+"Narines arrachees!
+
+-- Que murmures-tu la, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en
+donnerai, des narines arrachees; attends un peu, ton temps viendra
+aussi. J'espere en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
+jour, et jusque-la prends garde que je ne t'arrache ta vilaine
+barbiche.
+
+-- Messieurs les generaux, dit Pougatcheff avec dignite, finissez
+vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
+chiens galeux d'Orenbourg fretillaient des jambes sous la meme
+traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens a nous se
+mordaient entre eux."
+
+Khlopoucha et Beloborodoff ne dirent mot, et echangerent un sombre
+regard. Je sentis la necessite de changer le sujet de l'entretien,
+qui pouvait se terminer pour moi d'une fort desagreable facon. Me
+tournant vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: "Ah!
+j'avais oublie de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
+Sans toi je ne serais pas arrive jusqu'a la ville, car je serais
+mort de froid pendant le trajet."
+
+Ma ruse reussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
+
+"La beaute de la dette, c'est le payement, me dit-il avec son
+habituel clignement d'oeil. Conte-moi maintenant l'histoire;
+qu'as-tu a faire avec cette jeune fille que Chvabrine persecute?
+n'aurait-elle pas accroche ton jeune coeur, eh?
+
+-- Elle est ma fiancee, repondis-je a Pougatcheff en m'apercevant
+du changement favorable qui s'operait eu lui, et ne voyant aucun
+risque a lui dire la verite.
+
+-- Ta fiancee! s'ecria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit
+plus tot? Nous te marierons, et nous nous en donnerons a tes
+noces."
+
+Puis, se tournant vers Beloborodoff: "Ecoute, feld-marechal, lui
+dit-il; nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
+nous a souper. Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le
+matin est plus sage que le soir."
+
+J'aurais refuse de bon coeur l'honneur qui m'etait propose; mais
+je ne pouvais m'en defendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
+du maitre de _l'isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche,
+apporterent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
+de biere. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois a la table de
+Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
+
+L'orgie dont je devins le temoin involontaire continua jusque bien
+avant dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des
+convives. Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons
+se leverent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
+Sur l'ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
+ou je trouvai Saveliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous
+clef. Mon menin etait si etonne de tout ce qu'il voyait et de tout
+ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me fit pas la moindre
+question. Il se coucha dans l'obscurite, et je l'entendis
+longtemps gemir et se plaindre. Enfin il se mit a ronfler, et moi,
+je m'abandonnai a des reflexions qui ne me laisserent pas fermer
+l'oeil un instant de la nuit.
+
+Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je
+me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
+attelee de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
+Pougatcheff, que je rencontrai dans l'antichambre, etait vetu d'un
+habit de voyage, d'une pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses
+convives de la veille l'entouraient, et avaient pris un air de
+soumission qui contrastait fort avec ce que j'avais vu le soir
+precedent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m'ordonna de
+m'asseoir a ses cotes dans la _kibitka_.
+
+Nous primes place.
+
+"A la forteresse de Belogorsk!" dit Pougatcheff au robuste cocher
+tatar qui, debout, dirigeait l'attelage.
+
+Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'elancerent, la
+clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.
+
+"Arrete! arrete!" s'ecria une voix que je ne connaissais que trop;
+et je vis Saveliitch qui courait a notre rencontre. Pougatcheff
+fit arreter.
+
+"O mon pere Piotr Andreitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas
+dans mes vieilles annees au milieu de ces scel...
+
+-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
+rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
+
+-- Merci, tsar, merci, mon propre pere, repondit Saveliitch en
+prenant place; que Dieu te donne cent annees de vie pour avoir
+rassure un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
+toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lievre."
+
+Ce _touloup_ de lievre pouvait a la fin facher serieusement
+Pougatcheff, Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas
+entendre cette mention deplacee. Les chevaux se remirent au galop.
+Le peuple s'arretait dans la rue, et chacun nous saluait en se
+courbant jusqu'a la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
+de tete a droite et a gauche. En un instant nous sortimes de la
+bourgade et primes notre course sur un chemin bien fraye.
+
+On peut aisement se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
+heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue a jamais
+pour moi. Je me representais le moment de notre reunion; mais
+aussi je pensais a l'homme dans les mains duquel se trouvait ma
+destinee, et qu'un etrange concours de circonstances attachait a
+moi par un lien mysterieux. Je me rappelais la cruaute brusque, et
+les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le defenseur de
+ma fiancee. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fut la fille du
+capitaine Mironoff; Chvabrine, pousse a bout, etait capable de
+tout lui reveler, et Pougatcheff pouvait apprendre la verite par
+d'autres voies. Alors, que devenait Marie? A cette idee un frisson
+subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
+tete.
+
+Tout a coup Pougatcheff interrompit mes reveries: "A quoi, Votre
+Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
+
+-- Comment veux-tu que je ne pense pas? repondis-je; je suis un
+officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
+maintenant je voyage avec toi, dans la meme voiture, et tout le
+bonheur de ma vie depend de toi.
+
+-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?"
+
+Je repondis qu'ayant deja recu de lui grace de la vie, j'esperais,
+non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
+
+"Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur.
+Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
+aujourd'hui, le petit vieux voulait me prouver a toute force que
+tu es un espion et qu'il fallait te mettre a la torture, puis te
+pendre. Mais je n'y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
+voix de peur que Saveliitch et le Tatar ne l'entendissent, parce
+que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
+vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le pretend
+ta confrerie."
+
+Me rappelant la prise de la forteresse de Belogorsk je ne crus pas
+devoir le contredire, et ne repondis mot.
+
+"Que dit-on de moi a Orenbourg? demanda Pougatcheff apres un court
+silence.
+
+-- Mais on dit que tu n'es pas facile a mater. Il faut en
+convenir, tu nous as donne de la besogne."
+
+Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-
+propre.
+
+"Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier.
+Connait-on chez vous, a Orenbourg, la bataille de Iouzeieff[58]?
+Quarante generaux ont ete tues, quatre armees faites prisonnieres.
+Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?"
+
+La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drole.
+
+"Qu'en penses-tu toi-meme? lui dis-je; pourrais-tu battre
+Frederic?
+
+-- Fedor Fedorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
+generaux, et vos generaux l'ont battu. Jusqu'a present mes armes
+ont ete heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'autres
+quand je marcherai sur Moscou.
+
+-- Et tu comptes marcher sur Moscou?"
+
+L'usurpateur se mit a reflechir; puis il dit a demi-voix: "Dieu
+sait, ... ma rue est etroite, ... j'ai peu de volonte, ... mes
+garcons ne m'obeissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
+faut dresser l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs
+cous avec ma tete.
+
+-- Eh bien, dis-je a Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
+abandonner toi-meme avant qu'il ne soit trop tard, et avoir
+recours a la clemence de l'imperatrice?"
+
+Pougatcheff sourit amerement: "Non, dit-il, le temps du repentir
+est passe; on ne me fera pas grace; je continuerai comme j'ai
+commence. Qui sait?... Peut-etre!... Grichka Otrepieff a bien ete
+tsar a Moscou.
+
+-- Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jete par une fenetre, on
+l'a massacre, on l'a brule, on a charge un canon de sa cendre et
+on l'a dispersee a tous les vents."
+
+Le Tatar se mit a fredonner une chanson plaintive; Saveliitch,
+tout endormi, vacillait de cote et d'autre. Notre _kibitka_
+glissait rapidement sur le chemin d'hiver... Tout a coup j'apercus
+un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
+clocher sur la rive escarpee du Iaik. Un quart d'heure apres, nous
+entrions dans la forteresse de Belogorsk.
+
+
+CHAPITRE XII
+_L'ORPHELINE_
+
+La _kibitka_ s'arreta devant le perron de la maison du commandant.
+Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
+etaient accourus en foule. Chvabrine vint a la rencontre de
+l'usurpateur; il etait vetu en Cosaque et avait laisse croitre sa
+barbe. Le traitre aida Pougatcheff a sortir de voiture, en
+exprimant par des paroles obsequieuses son zele et sa joie. A ma
+vue il se troubla; mais se remettant bientot: "Tu es avec nous?
+dit-il; ce devrait etre depuis longtemps".
+
+Je detournai la tete sans lui repondre.
+
+Mon coeur se serra quand nous entrames dans la petite chambre que
+je connaissais si bien, ou se voyait encore, contre le mur, le
+diplome du defunt commandant, comme une triste epitaphe.
+Pougatcheff s'assit sur ce meme sofa ou maintes fois Ivan
+Kouzmitch s'etait assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
+Chvabrine apporta lui-meme de l'eau-de-vie a son chef. Pougatcheff
+en but un verre, et lui dit en me designant: "Offres-en un autre a
+Sa Seigneurie".
+
+Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me detournai pour
+la seconde fois. Il me semblait hors de lui-meme. Avec sa finesse
+ordinaire, il avait devine sans doute que Pougatcheff n'etait pas
+content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec mefiance.
+Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'etat de la
+forteresse, sur ce qu'on disait des troupes de l'imperatrice et
+sur d'autres sujets pareils. Puis, tout a coup, et d'une maniere
+inattendue:
+
+"Dis-moi, mon frere, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
+que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi."
+
+Chvabrine devint pale comme la mort.
+
+"Tsar, dit-il d'une voix tremblante, tsar, ... elle n'est pas sous
+ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
+
+-- Mene-moi chez elle", dit l'usurpateur en se levant.
+
+Il etait impossible d'hesiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
+dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
+
+Chvabrine s'arreta dans l'escalier: "Tsar, dit-il, vous pouvez
+exiger de moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un
+etranger entre dans la chambre de ma femme.
+
+-- Tu es marie! m'ecriai-je, pret a le dechirer.
+
+-- Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,
+continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
+l'important. Qu'elle soit ta femme ou non, j'amene qui je veux
+chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi."
+
+A la porte de la chambre Chvabrine s'arreta de nouveau et dit
+d'une voix entrecoupee: "Tsar, je vous previens qu'elle a la
+fievre, et depuis trois jours elle ne cesse de delirer.
+
+-- Ouvre!" dit Pougatcheff.
+
+Chvabrine se mit a fouiller dans ses poches et finit par dire
+qu'il avait oublie la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
+la serrure ceda, la porte s'ouvrit et nous entrames.
+
+Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis
+m'evanouir. Sur le plancher et dans un grossier vetement de
+paysanne, Marie etait assise, pale, maigre, les cheveux epars.
+Devant elle se trouvait une cruche d'eau recouverte d'un morceau
+de pain. A ma vue elle fremit et poussa un cri percant. Je ne
+saurais dire ce que j'eprouvai.
+
+Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
+sourire: "Ton hopital est en ordre!"
+
+Puis, s'approchant de Marie: "Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
+ton mari te punit-il ainsi?
+
+-- Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne
+serai sa femme. Je suis resolue a mourir plutot, et je mourrai si
+l'on ne me delivre pas."
+
+Pougatcheff lanca un regard furieux sur Chvabrine: "Tu as ose me
+tromper, s'ecria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu merites?"
+
+Chvabrine tomba a genoux.
+
+Alors le mepris etouffa en moi tout sentiment de haine et de
+vengeance. Je regardai avec degout un gentilhomme se trainer aux
+pieds d'un deserteur cosaque. Pougatcheff se laissa flechir.
+
+"Je te pardonne pour cette fois, dit-il a Chvabrine; mais sache
+bien qu'a ta premiere faute je me rappellerai celle-la."
+
+Puis, s'adressant a Marie, il lui dit avec douceur: "Sors, jolie
+fille, je suis le tsar".
+
+Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que
+c'etait l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux.
+Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
+connaissance. Je me precipitais pour la secourir, lorsque ma
+vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
+et s'empressa autour de sa maitresse. Pougatcheff sortit, et nous
+descendimes tous trois dans la piece de reception.
+
+"Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
+delivre la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
+chercher le pope, et lui faire marier sa niece. Si tu veux, je
+serai ton _pere assis_, Chvabrine le garcon de noce, puis nous
+nous mettrons a boire, et nous fermerons les portes."
+
+Ce que je redoutais arriva. Des qu'il entendit la proposition de
+Pougatcheff, Chvabrine perdit la tete.
+
+"Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
+Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la niece du
+pope: elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a ete supplicie a la
+prise de cette forteresse."
+
+Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
+
+"Qu'est-ce que cela veut dire? s'ecria-t-il avec la surprise de
+l'indignation.
+
+-- Chvabrine t'a dit vrai, repondis-je avec fermete.
+
+-- Tu ne m'avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
+s'assombrit tout a coup.
+
+-- Mais sois-en le juge, lui repondis-je; pouvais-je declarer
+devant tes gens qu'elle etait la fille de Mironoff? Ils l'eussent
+dechiree a belles dents; rien n'aurait pu la sauver.
+
+-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient
+pas epargne cette pauvre fille; ma commere la femme du pope a bien
+fait de les tromper.
+
+-- Ecoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
+comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
+serais pret a te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
+Seulement, ne me demande rien qui soit contraire a mon honneur et
+a ma conscience de chretien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
+as commence. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline la ou Dieu
+nous amenera. Et nous, quoi qu'il arrive, et ou que tu sois, nous
+prierons Dieu chaque jour pour qu'il veille au salut de ton
+ame..."
+
+
+
+Je parus avoir touche le coeur farouche de Pougatcheff.
+
+"Qu'il soit fait comme tu le desires, dit-il; il faut punir
+jusqu'au bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est la ma coutume.
+Prends ta fiancee, emmene-la ou tu veux, et que Dieu vous donne
+bonheur et raison."
+
+Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'ecrire un sauf-
+conduit pour toutes les barrieres et forteresses soumises a son
+pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme petrifie.
+Pougatcheff alla faire l'inspection de la forteresse; Chvabrine le
+suivit, et moi je restai, pretextant les preparatifs de voyage.
+
+Je courus a la chambre de Marie; la porte etait fermee. Je
+frappai:
+
+"Qui est la?" demanda Palachka.
+
+Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derriere la
+porte.
+
+"Attendez, Piotr Andreitch, dit-elle, je change d'habillement.
+Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends a l'instant meme."
+
+J'obeis et gagnai la maison du pere Garasim. Le pope et sa femme
+accoururent a ma rencontre. Saveliitch les avait deja prevenus de
+tout ce qui s'etait passe.
+
+"Bonjour, Piotr Andreitch, me dit la femme du pope. Voila que Dieu
+a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
+allez-vous? Nous avons parle de vous chaque jour. Et Marie
+Ivanovna, que n'a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
+colombe! Mais dites-moi, mon pere, comment vous en etes-vous tire
+avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tue? Eh bien! pour
+cela merci au scelerat!
+
+-- Finis, vieille, interrompit le pete Garasim! ne radote pas sur
+tout ce que tu sais; a trop parler, point de salut. Entrez, Piotr
+Andreitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus."
+
+La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la
+main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
+Chvabrine les avait contraints a lui livrer Marie Ivanovna;
+comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se separer
+d'eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
+par l'entremise de Palachka, fille adroite et resolue, qui
+faisait, comme on dit, danser _l'ouriadnik_ lui-meme au son de son
+flageolet; comment elle avait conseille a Marie Ivanovna de
+m'ecrire une lettre, etc. De mon cote, je lui racontai en peu de
+mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
+quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient
+trompe.
+
+"Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
+Pamphilovna; que Dieu detourne ce nuage! Bien, Alexei Ivanitch!
+bien, fin renard!"
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
+sourire sur son pale visage. Elle avait quitte son vetement de
+paysanne, et venait habillee comme de coutume, avec simplicite et
+bienseance.
+
+Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
+parole. Nous gardions tous deux le silence par plenitude de coeur.
+Nos hotes sentirent que nous avions autre chose a faire qu'a
+causer avec eux; ils nous quitterent. Nous restames seuls. Marie
+me raconta tout ce qui lui etait arrive depuis la prise de la
+forteresse, me depeignit toute l'horreur de sa situation, tous les
+tourments que lui avait fait souffrir l'infame Chvabrine. Nous
+rappelames notre heureux passe, en versant tous deux des larmes.
+Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui etait
+impossible de demeurer dans une forteresse soumise a Pougatcheff
+et commandee par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser a me
+refugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
+toutes les calamites d'un siege. Marie n'avait plus un seul parent
+dans le monde, je lui proposai donc de se rendre a la maison de
+campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle
+proposition. La mauvaise disposition qu'avait montree mon pere a
+son egard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
+pere tiendrait a devoir et a honneur de recevoir chez lui la fille
+d'un veteran mort pour sa patrie.
+
+"Chere Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
+evenements etranges nous ont reunis irrevocablement. Rien au monde
+ne saurait plus nous separer."
+
+Marie Ivanovna m'ecoutait dans un silence digne, sans feinte
+timidite, sans minauderies deplacees. Elle sentait, aussi bien que
+moi, que sa destinee etait irrevocablement liee a la mienne; mais
+elle repeta qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes
+parents. Je ne trouvai rien a repliquer. Mon projet devint notre
+commune resolution.
+
+Une heure apres, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le
+griffonnage qui servait de signature a Pougatcheff, et m'annonca
+que le tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai pret a se mettre
+en route. Comment exprimer ce que je ressentais en presence de cet
+homme, terrible et cruel pour tous excepte pour moi seul? Et
+pourquoi ne pas dire l'entiere verite? Je sentais en ce moment une
+forte sympathie m'entrainer vers lui. Je desirais vivement
+l'arracher a la horde de bandits dont il etait le chef et sauver
+sa tete avant qu'il fut trop tard. La presence de Chvabrine et la
+foule qui s'empressait autour de nous m'empecherent de lui
+exprimer tous les sentiments dont mon coeur etait plein.
+
+Nous nous separames en amis. Pougatcheff apercut dans la foule
+Akoulina Pamphilovna, et la menaca amicalement du doigt en
+clignant de l'oeil d'une maniere significative. Puis il s'assit
+dans sa _kibitka_, en donnant l'ordre de retourner a Berd, et
+lorsque les chevaux prirent leur elan, il se pencha hors de la
+voiture et me cria: "Adieu, Votre Seigneurie; peut-etre que nous
+nous reverrons encore."
+
+En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
+circonstances!
+
+Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
+glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
+disparut. Je regagnai la maison du pope, ou tout se preparait pour
+notre depart. Notre petit bagage avait ete mis dans le vieil
+equipage du commandant. En un instant les chevaux furent atteles.
+Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
+enterres derriere l'eglise. Je voulais l'y conduire; mais elle me
+pria de la laisser aller seule, et revint bientot apres en versant
+des larmes silencieuses. Le pere Garasim et sa femme sortirent sur
+le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeames a trois dans
+l'interieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Saveliitch
+se jucha de nouveau sur le devant.
+
+"Adieu, Marie Ivanovna, notre chere colombe; adieu, Piotr
+Andreitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
+bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!"
+
+Nous partimes. Derriere la fenetre du commandant, j'apercus
+Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
+sombre haine. Je ne voulus pas triompher lachement d'un ennemi
+humilie, et detournai les yeux.
+
+Enfin, nous franchimes la barriere principale, et quittames pour
+toujours la forteresse de Belogorsk.
+
+
+CHAPITRE XIII
+_L'ARRESTATION_
+
+Reuni d'une facon si merveilleuse a la jeune fille qui me causait
+le matin meme tant d'inquietude douloureuse, je ne pouvais croire
+a mon bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'etait arrive
+n'etait qu'un songe. Marie regardait d'un air pensif, tantot moi,
+tantot la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
+tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs etaient trop
+fatigues d'emotions. Au bout de deux heures, nous etions deja
+rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi a
+Pougatcheff. Nous y changeames de chevaux. A voir la celerite
+qu'on mettait a nous servir et le zele empresse du Cosaque barbu
+dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'apercus que grace
+au babil du postillon qui nous avait amenes, on me prenait pour un
+favori du maitre.
+
+Quand nous nous remimes en route, il commencait a faire sombre.
+Nous nous approchames d'une petite ville ou, d'apres le commandant
+barbu, devait se trouver un fort detachement qui etait en marche
+pour se reunir a l'usurpateur. Les sentinelles nous arreterent, et
+au cri de: "Qui vive?" notre postillon repondit a haute voix: "Le
+compere du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise."
+
+Aussitot un detachement de hussards russes nous entoura avec
+d'affreux jurements.
+
+"Sors, compere du diable, me dit un marechal des logis aux
+epaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
+bourgeoise."
+
+Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisit devant
+l'autorite. En voyant un officier, les soldats cesserent leurs
+imprecations, et le marechal des logis me conduisit chez le major.
+Saveliitch me suivait en grommelant: "En voila un, de compere du
+tsar! nous tombons du feu dans la flamme. O Seigneur Dieu, comment
+cela finira-t-il?"
+
+La _kibitka_ venait au pas derriere nous.
+
+En cinq minutes, nous arrivames a une maisonnette tres eclairee.
+Le marechal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
+annoncer sa capture. Il revint a l'instant meme et me declara que
+Sa Haute Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir,
+qu'elle lui avait donne l'ordre de me conduire en prison et de lui
+amener ma bourgeoise.
+
+"Qu'est-ce que cela veut dire? m'ecriai-je furieux; est-il devenu
+fou?
+
+-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, repondit le marechal
+des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonne de conduire
+Votre Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie a Sa Haute
+Seigneurie, Votre Seigneurie."
+
+Je m'elancai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps
+de me retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre ou six
+officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
+banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu'apres l'avoir un moment
+devisage je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
+m'avait si bien devalise dans l'hotellerie de Simbisrk!
+
+"Est-ce possible! m'ecriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
+
+-- Ah bah! Piotr Andreitch! Par quel hasard? D'ou viens-tu?
+Bonjour, frere; ne veux-tu pas ponter une carte?
+
+-- Merci; fais-moi plutot donner un logement.
+
+-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
+
+-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.
+
+-- Eh bien, amene aussi ton camarade.
+
+-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
+
+-- Avec une dame! ou l'as-tu pechee, frere?"
+
+Apres avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que
+tous les autres se mirent a rire, et je demeurai tout confus.
+
+"Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien a faire; je te donnerai
+un logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches
+comme l'autre fois. Hola! garcon, pourquoi n'amene-t-on pas la
+commere de Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinee? Dis-lui
+qu'elle n'a rien a craindre, que le monsieur qui l'appelle est
+tres bon, qu'il ne l'offensera d'aucune maniere, et en meme temps
+pousse-la ferme par les epaules.
+
+-- Que fais-tu la? dis-je a Zourine; de quelle commere de
+Pougatcheff parles-tu? c'est la fille du defunt capitaine
+Mironoff. Je l'ai delivree de sa captivite et je l'emmene
+maintenant a la maison de mon pere, ou je la laisserai.
+
+-- Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout a
+l'heure? Au nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais a present, je t'en
+supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
+horriblement effrayee."
+
+Zourine fit a l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
+meme dans la rue pour s'excuser aupres de Marie du malentendu
+involontaire qu'il avait commis, et donna l'ordre au marechal des
+logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai a
+coucher chez lui.
+
+Nous soupames ensemble, et des que je me trouvai seul avec
+Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m'ecouta avec
+une grande attention, et quand j'eus fini, hochant de la tete:
+
+"Tout cela est bien, frere, me dit-il; mais il y a une chose qui
+n'est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnete
+officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
+moi, je t'en conjure: le mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien a
+toi de t'embarrasser d'une femme et de bercer des marmots? Crache
+la-dessus. Ecoute-moi, separe-toi de la fille du capitaine. J'ai
+nettoye et rendu sure la route de Simbirsk; envoie-la demain a tes
+parents, et toi, reste dans mon detachement. Tu n'as que faire de
+retourner a Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
+rebelles, il ne te sera pas facile de t'en depetrer encore une
+fois. De cette facon, ton amoureuse folie se guerira d'elle-meme,
+et tout se passera pour le mieux."
+
+Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
+sentais que le devoir et l'honneur exigeaient ma presence dans
+l'armee de l'imperatrice; je me decidai donc a suivre en cela le
+conseil de Zourine, c'est-a-dire a envoyer Marie chez mes parents,
+et a rester dans sa troupe.
+
+Saveliitch se presenta pour me deshabiller. Je lui annoncai qu'il
+eut a se tenir pret a partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
+commenca par faire le recalcitrant.
+
+"Que dis-tu la, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
+servira, et que diront tes parents?"
+
+Connaissant l'obstination de mon menin, je resolus de le flechir
+par ma sincerite et mes caresses.
+
+"Mon ami Arkhip Saveliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
+bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais
+pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
+la servant, tu me sers moi-meme, car je suis fermement decide a
+l'epouser des que les circonstances me le permettront."
+
+Saveliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
+stupefaction inexprimable.
+
+"Se marier! repetait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira
+ton pere? et ta mere, que pensera-t-elle?
+
+-- Ils consentiront sans nul doute, repondis-je, des qu'ils
+connaitront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-meme. Mon pere et ma
+mere ont en toi pleine confiance. Tu intercederas pour nous,
+n'est-ce pas?"
+
+Le vieillard fut touche.
+
+"O mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il, quoique tu veuilles
+te marier trop tot, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
+que ce serait pecher que de laisser passer une occasion pareille.
+Je ferai ce que tu desires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
+et je dirai en toute soumission a tes parents qu'une telle fiancee
+n'a pas besoin de dot."
+
+Je remerciai Saveliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
+Dans mon agitation, je me remis a babiller. D'abord Zourine
+m'ecouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
+vagues, puis enfin il repondit a l'une de mes questions par un
+ronflement aigu, et j'imitai son exemple.
+
+Le lendemain, quand je communiquai mes plans a Marie, elle en
+reconnut la justesse, et consentit a leur execution. Comme le
+detachement de Zourine devait quitter la ville le meme jour, et
+qu'il n'y avait plus d'hesitation possible, je me separai de Marie
+apres l'avoir confiee a Saveliitch, et lui avoir donne une lettre
+pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute eploree; je ne
+pus rien lui repondre, ne voulant pas m'abandonner aux sentiments
+de mon ame devant les gens qui m'entouraient. Je revins chez
+Zourine, silencieux et pensif, il voulut m'egayer, j'esperais me
+distraire; nous passames bruyamment la journee, et le lendemain
+nous nous mimes en marche.
+
+C'etait vers la fin du mois de fevrier. L'hiver, qui avait rendu
+les manoeuvres difficiles, touchait a son terme, et nos generaux
+s'appretaient a une campagne combinee. Pougatcheff avait rassemble
+ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. A l'approche de
+nos forces, les villages revoltes rentraient dans le devoir.
+Bientot le prince Galitzine remporta, une victoire complete sur
+Pougatcheff, qui s'etait aventure pres de la forteresse de
+Talitcheff: le vainqueur debloqua Orenbourg, et il semblait avoir
+porte le coup de grace a la rebellion. Sur ces entrefaites,
+Zourine avait ete detache contre des Bachkirs revoltes, qui se
+disperserent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
+printemps, qui fit deborder les rivieres et coupa ainsi les
+routes, nous surprit dans un petit village tatar, ou nous nous
+consolions de notre inaction par l'idee que cette petite guerre
+d'escarmouches avec des brigands allait bientot se terminer.
+
+Mais Pougatcheff n'avait pas ete pris: il reparut bientot dans les
+forges de la Siberie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
+recommenca ses brigandages. Nous apprimes bientot la destruction
+des forteresses de Siberie, puis la prise de Khasan, puis la
+marche audacieuse de l'usurpateur sur Moscou. Zourine recut
+l'ordre de passer la Volga.
+
+Je ne m'arreterai pas au recit des evenements de la guerre.
+Seulement je dirai que les calamites furent portees au comble. Les
+gentilshommes se cachaient dans les bois; l'autorite n'avait plus
+de force nulle part; les chefs des detachements isoles punissaient
+ou faisaient grace sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
+vaste et beau pays etait mis a feu et a sang. Que Dieu ne nous
+fasse plus voir une revolte aussi insensee et aussi impitoyable!
+
+Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint a fuir de
+nouveau. Zourine recut, bientot apres, la nouvelle de la prise du
+bandit et l'ordre de s'arreter. La guerre etait finie. Il m'etait
+donc enfin possible de retourner chez mes parents. L'idee de les
+embrasser et de revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me
+remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
+me disait en haussant les epaules: "Attends, attends que tu sois
+marie; tu verras que tout ira au diable".
+
+Et cependant, je dois en convenir, un sentiment etrange
+empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
+tant de victimes innocentes et l'idee du supplice qui l'attendait
+ne me laissaient pas de repos. "Iemela[62], Iemela, me disais-je
+avec depit, pourquoi ne t'es-tu pas jete sur les baionnettes ou
+offert aux coups de la mitraille? C'est ce que tu avais de mieux a
+faire[63]."
+
+Cependant Zourine me donna un conge. Quelques jours plus tard,
+j'allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de
+tonnerre imprevu vint me frapper.
+
+Le jour de mon depart, au moment ou j'allais me mettre en route,
+Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier a la main et d'un
+air soucieux. Je sentis une piqure au coeur; j'eus peur sans
+savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m'annonca
+qu'il avait a me parler.
+
+"Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquietude.
+
+-- Un petit desagrement, repondit-il en me tendant son papier. Lis
+ce que je viens de recevoir."
+
+C'etait un ordre secret adresse a tous les chefs de detachements
+d'avoir a m'arreter partout ou je me trouverais, et de m'envoyer
+sous bonne garde a Khasan devant la commission d'enquete creee
+pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
+tomba des mains.
+
+"Allons, dit Zourine, mon devoir est d'executer l'ordre.
+Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l'intimite de
+Pougatcheff est parvenu jusqu'a l'autorite. J'espere bien que
+l'affaire n'aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
+devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars a
+l'instant."
+
+Ma conscience etait tranquille; mais l'idee que notre reunion
+etait reculee pour quelques mois encore me serrait le coeur. Apres
+avoir recu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
+_telega_[64], deux hussards s'assirent a mes cotes, le sabre nu, et
+nous primes la route de Khasan.
+
+
+CHAPITRE XIV
+_LE JUGEMENT_
+
+Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
+eloignement sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisement
+me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas defendu de
+faire des sorties contre l'ennemi, mais on nous y encourageait.
+Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient etre
+prouvees par une foule de temoins et devaient paraitre au moins
+suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
+que j'allais subir et arrangeais mentalement mes reponses. Je me
+decidai a declarer devant les juges la verite toute pure et tout
+entiere, bien convaincu que c'etait a la fois le moyen le plus
+simple et le plus sur de me justifier.
+
+J'arrivai a Khasan, malheureuse ville que je trouvai devastee et
+presque reduite en cendres. Le long des rues, a la place des
+maisons, se voyaient des amas de matieres calcinees et des
+murailles sans fenetres ni toitures. Voila la trace que
+Pougatcheff y avait laissee. On m'amena a la forteresse, qui etait
+restee, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
+les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler un marechal
+ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant a froid. De
+la, on me conduisit dans le batiment de la prison, ou je restai
+seul dans un etroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre
+murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
+
+Un pareil debut ne presageait rien de bon. Cependant je ne perdis
+ni mon courage ni l'esperance. J'eus recours a la consolation de
+tous ceux qui souffrent, et, apres avoir goute pour la premiere
+fois la douceur d'une priere elancee d'un coeur innocent et plein
+d'angoisses, je m'endormis paisiblement, sans penser a ce qui
+adviendrait de moi.
+
+Le lendemain, le geolier vint m'eveiller en m'annoncant que la
+commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, a
+travers une cour, a la demeure du commandant, s'arreterent dans
+l'antichambre et me laisserent gagner seul les appartements
+interieurs.
+
+J'entrai dans un salon assez vaste. Derriere la table, couverte de
+papiers, se tenaient deux personnages, un general avance en age,
+d'un aspect froid et severe, et un jeune officier aux gardes,
+ayant au plus une trentaine d'annees, d'un exterieur agreable et
+degage; pres de la fenetre, devant une autre table, etait assis un
+secretaire, la plume sur l'oreille et courbe sur le papier, pret a
+inscrire mes depositions.
+
+L'interrogatoire commenca. On me demanda mon nom et mon etat. Le
+general s'informa si je n'etais pas le fils d'Andre Petrovitch
+Grineff, et, sur ma reponse affirmative, il s'ecria severement:
+"C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement
+indigne de lui!"
+
+Je repondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
+qui pesaient sur moi, j'esperais les dissiper sans peine par un
+aveu sincere de la verite. Mon assurance lui deplut.
+
+"Tu es un hardi compere, me dit-il en froncant le sourcil; mais
+nous en avons vu bien d'autres."
+
+Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et a quelle
+epoque j'etais entre au service de Pougatcheff, et a quelles
+sortes d'affaires il m'avait employe.
+
+Je repondis avec, indignation qu'etant officier et gentilhomme, je
+n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne
+m'avait charge d'aucune sorte d'affaires.
+
+"Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le
+gentilhomme ait ete seul gracie par l'usurpateur, pendant que tous
+ses camarades etaient lachement assassines? Comment, s'est-il fait
+que le meme officier et gentilhomme ait pu vivre en fete et
+amicalement avec les rebelles, et recevoir du scelerat en chef des
+cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
+D'ou provient une si etrange intimite? et sur quoi peut-elle etre
+fondee, si ce n'est sur la trahison, ou tout au moins sur une
+lachete criminelle et impardonnable?"
+
+Les paroles de l'officier aux gardes me blesserent profondement,
+et je commencai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
+s'etait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
+milieu d'un ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grace a la
+prise de la forteresse de Belogorsk. Je convins qu'en effet
+j'avais accepte de l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
+j'avais defendu la forteresse de Belogorsk contre le scelerat
+jusqu'a la derniere extremite. Enfin, j'invoquai le nom de mon
+general, qui pouvait temoigner de mon zele pendant le siege
+desastreux d'Orenbourg.
+
+Le severe vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se
+mit a lire a haute voix:
+
+"En reponse a la question de Votre Excellence, sur le compte de
+l'enseigne Grineff, qui se serait mele aux troubles et serait
+entre en relations avec le brigand, relations reprouvees par la
+loi du service et contraires a tous les devoirs du serment, j'ai
+l'honneur, de declarer que ledit enseigne Grineff s'est trouve au
+service a Orenbourg, depuis le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24
+fevrier de la presente annee, jour auquel il s'absenta de la
+ville, et depuis lequel il ne s'est plus represente. Cependant, on
+a oui dire aux deserteurs ennemis qu'il s'etait rendu au camp de
+Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagne a la forteresse de
+Belogorsk, ou il avait ete precedemment en garnison. D'un autre
+cote, par rapport a sa conduite, je puis..."
+
+Ici le general interrompit sa lecture, et me dit avec durete:
+
+"Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?"
+
+J'allais continuer comme j'avais commence et reveler ma liaison
+avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
+soudain un degout invincible a faire une telle declaration. Il me
+vint a l'esprit que, si je la nommais, la commission la ferait
+comparaitre; et l'idee d'exposer son nom a tous les propos
+scandaleux des scelerats interroges, et de la mettre elle-meme en
+leur presence, cette horrible idee me frappa tellement que je me
+troublai, balbutiai et finis par me taire.
+
+Mes juges, qui semblaient ecouter mes reponses avec une certaine
+bienveillance, furent de nouveau prevenus contre moi par la vue de
+mon trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronte
+avec le principal denonciateur. Le general ordonna d'appeler le
+_coquin d'hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
+attendre l'apparition de mon accusateur. Quelques moments apres,
+on entendit resonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
+frappe du changement qui s'etait opere en lui. Il etait pale et
+maigre. Ses cheveux, naguere noirs comme du jais, commencaient a
+grisonner. Sa longue barbe etait en desordre. Il repeta toutes ses
+accusations d'une voix faible, mais ferme. D'apres lui, j'avais
+ete envoye par Pougatcheff en espion a Orenbourg; je sortais tous
+les jours jusqu'a la ligne des tirailleurs pour transmettre des
+nouvelle ecrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
+j'etais decidement passe du cote de l'usurpateur, allant avec lui
+de forteresse en forteresse, et tachant, par tous les moyens, de
+nuire a mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
+places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l'ecoutai
+jusqu'au bout en silence, et me rejouis d'une seule chose: il
+n'avait pas prononce le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
+propre souffrait a la pensee de celle qui l'avait dedaigneusement
+repousse, ou bien est-ce que dans son coeur brulait encore une
+etincelle du sentiment qui me faisait taire moi-meme? Quoi que ce
+fut, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la fille du
+commandant de Belogorsk. J'en fus encore mieux confirme dans la
+resolution que j'avais prise, et, quand les juges me demanderent
+ce que j'avais a repondre aux inculpations de Chvabrine, je me
+bornai a dire que je m'en tenais a ma declaration premiere, et que
+je n'avais rien a ajouter a ma justification. Le general ordonna
+que nous fussions emmenes; nous sortimes ensemble. Je regardai
+Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d'un
+sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
+pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
+n'eus plus a subir de nouvel interrogatoire.
+
+Je ne fus pas temoin de tout ce qui me reste a apprendre au
+lecteur; mais j'en ai entendu si souvent le recit, que les plus
+petites particularites en sont restees gravees dans ma memoire, et
+qu'il me semble que j'y ai moi-meme assiste.
+
+Marie fut recue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
+distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur
+etait offerte de donner asile a une pauvre orpheline, ils voyaient
+une grace de Dieu. Bientot ils s'attacherent sincerement a elle,
+car on ne pouvait la connaitre sans l'aimer. Mon amour ne semblait
+plus une folie meme a mon pere, et ma mere ne revait plus que
+l'union de son Petroucha a la fille du capitaine.
+
+La nouvelle de mon arrestation frappa d'epouvante toute ma
+famille. Cependant, Marie avait raconte si naivement a mes parents
+l'origine de mon etrange liaison avec Pougatcheff, que, non
+seulement ils ne s'en etaient pas inquietes, mais que cela les
+avait fait rire de bon coeur. Mon pere ne voulait pas croire que
+je pusse etre mele dans une revolte infame dont l'objet etait le
+renversement du trone et l'extermination de la race des
+gentilshommes. Il fit subir a Saveliitch un severe interrogatoire,
+dans lequel mon menin confessa que son maitre avait ete l'hote de
+Pougatcheff, et que le scelerat, certes, s'etait montre genereux a
+son egard. Mais en meme temps il affirma, sous un serment
+solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison.
+Les vieux parents se calmerent un peu et attendirent avec
+impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle etait
+tres agitee, et ne se taisait que par modestie et par prudence.
+
+Plusieurs semaines se passerent ainsi. Tout a coup mon pere recoit
+de Petersbourg une lettre de notre parent le prince B... Apres les
+premiers compliments d'usage, il lui annoncait que les soupcons
+qui s'etaient eleves sur ma participation aux complots des rebelle
+ne s'etaient trouves que trop fondes, ajoutant qu'un supplice
+exemplaire aurait du m'atteindre, mais que l'imperatrice, par
+consideration pour les loyaux services et les cheveux blancs de
+mon pere, avait daigne faire grace a un fils criminel; et qu'en
+lui faisant remise d'un supplice infamant, elle avait ordonne
+qu'il fut envoye au fond de la Siberie pour y subir un exil
+perpetuel.
+
+Ce coup imprevu faillit tuer mon pere. Il perdit sa fermete
+habituelle, et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plainte
+ameres. "Comment! ne cessait-il de repeter tout hors de lui-meme,
+comment! mon fils a participe aux complots de Pougatcheff? Dieu
+juste! jusqu'ou ai-je vecu? L'imperatrice lui fait grace de la
+vie; mais est-ce plus facile a supporter pour moi? Ce n'est pas le
+supplice qui est horrible; mon aieul a peri sur l'echafaud pour la
+defense de ce qu'il venerait dans le sanctuaire de sa
+conscience[65], mon pere a ete frappe avec les martyrs Volynski et
+Khouchlchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son serment,
+qu'il s'unisse a des bandits, a des scelerats, a des esclaves
+revoltes, ... honte, honte eternelle a notre race!"
+
+Effrayee de son desespoir, ma mere n'osait pas pleurer en sa
+presence et s'efforcait de lui rendre du courage en parlant des
+incertitudes et de l'injustice de l'opinion; mais mon pere etait
+inconsolable.
+
+Marie se desolait plus que personne. Bien persuadee que j'aurais
+pu me justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui
+me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
+infortunes. Elle cachait a tous les yeux ses souffrances, mais ne
+cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
+sofa, mon pere feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
+idees etaient bien loin de la, et la lecture de ce livre ne
+produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une
+vieille marche. Ma mere tricotait en silence, et ses larmes
+tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
+travaillait dans la meme chambre, declara tout a coup a mes
+parents qu'elle etait forcee de partir pour Petersbourg, et
+qu'elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mere se montra
+tres affligee de cette resolution.
+
+"Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller a Petersbourg? Toi aussi,
+tu veux donc nous abandonner?"
+
+Marie repondit que son sort dependait de ce voyage, et qu'elle
+allait chercher aide et protection aupres des gens en faveur,
+comme fille d'un homme qui avait peri victime de sa fidelite.
+
+Mon pere baissa la tete. Chaque parole qui lui rappelait le crime
+suppose de son fils lui semblait un reproche poignant.
+
+"Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
+obstacle a ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnete
+homme, et non pas un traitre tache d'infamie!"
+
+Il se leva et quitta la chambre.
+
+Restee seule avec ma mere, Marie lui confia une partie de ses
+projets: ma mere l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
+accorder une heureuse reussite. Peu de jours apres, Marie partit
+avec Palachka et le fidele Saveliitch, qui, forcement separe de
+moi, se consolait en pensant qu'il etait au service de ma fiancee.
+
+Marie arriva heureusement jusqu'a Sofia, et, apprenant que la cour
+habitait en ce moment le palais d'ete de Tsars-koie-Selo, elle
+resolut de s'y arreter. Dans la maison de poste on lui donna un
+petit cabinet derriere une cloison. La femme du maitre de poste
+vint aussitot babiller avec elle, lui annonca pompeusement qu'elle
+etait la niece d'un chauffeur de poeles attache a la cour, et
+l'initia a tous les mysteres du palais. Elle lui dit a quelle
+heure l'imperatrice se levait, prenait le cafe, allait a la
+promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors aupres de sa
+personne; ce qu'elle avait daigne dire la veille a table; qui elle
+recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna Vlassievna[67]
+semblait une page arrachee aux memoires du temps, et serait tres
+precieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'ecoutait avec grande
+attention. Elles allerent ensemble au jardin imperial, ou Anna
+Vlassievna raconta a Marie l'histoire de chaque allee et de chaque
+petit pont. Toutes les doux regagnerent ensuite la maison,
+enchantees l'une de l'autre.
+
+Le lendemain, de tres bonne heure, Marie s'habilla et retourna
+dans le jardin imperial. La matinee etait superbe. Le soleil
+dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu'avait deja jaunis
+la fraiche haleine de l'automne. Le large lac etincelait immobile.
+Les cygnes, qui venaient de s'eveiller, sortaient gravement des
+buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d'une
+charmante prairie ou l'on venait d'eriger un monument en l'honneur
+des recentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout a coup un
+petit chien de race anglaise courut a sa rencontre en aboyant.
+Marie s'arreta effrayee. En ce moment resonna une agreable voix de
+femme.
+
+"N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas."
+
+Marie apercut une dame assise sur un petit banc champetre vis-a-
+vis du monument, et alla s'asseoir elle-meme a l'autre bout du
+siege. La dame l'examinait avec attention, et, de son cote, apres
+lui avoir jete un regard a la derobee, Marie put la voir a son
+aise. Elle etait en peignoir blanc du matin, en bonnet leger et en
+petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
+figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
+gravite temperee par le doux regard de ses jeux bleus et son
+charmant sourire. Elle rompit la premiere le silence:
+
+"Vous n'etes sans doute pas d'ici? dit-elle.
+
+-- Il est vrai, madame; je suis arrivee hier de la province.
+
+-- Vous etes arrivee avec vos parents?
+
+-- Non, madame, seule.
+
+-- Seule! mais vous etes bien jeune pour voyager seule.
+
+-- Je n'ai ni pere ni mere.
+
+-- Vous etes ici pour affaires?
+
+-- Oui, madame; je suis venue presenter une supplique a
+l'imperatrice.
+
+-- Vous etes orpheline; probablement vous avez a vous plaindre
+d'une injustice ou d'une offense?
+
+-- Non, madame; je suis venue demander grace et non justice.
+
+-- Permettez-moi une question: qui etes-vous?
+
+-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.
+
+-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
+forteresses de la province d'Orenbourg?
+
+-- Oui; madame."
+
+La dame parut emue.
+
+"Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de
+me meler de vos affaires. Mais je vais a la cour; expliquez-moi
+l'objet de votre demande; peut-etre me sera-t-il possible de vous
+aider."
+
+Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
+l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
+Marie prit dans sa poche un papier plie; elle le presenta a sa
+protectrice inconnue qui le parcourut a voix basse.
+
+Elle commenca par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
+soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
+tous ses mouvements, fut effrayee de l'expression severe de ce
+visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
+
+"Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glace.
+L'imperatrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passe a
+l'usurpateur, non comme un ignorant credule, mais comme un vaurien
+deprave et dangereux.
+
+-- Ce n'est pas vrai! s'ecria Marie.
+
+-- Comment! ce n'est pas vrai? repliqua la dame qui rougit
+jusqu'aux yeux.
+
+-- Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais
+tout, je vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est
+expose a tous les malheurs qui l'ont frappe. Et s'il ne s'est pas
+disculpe devant la justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je
+fusse melee a cette affaire."
+
+Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait deja.
+
+La dame l'ecoutait avec une attention profonde.
+
+"Ou vous etes-vous logee?" demanda-t-elle quand la jeune fille eut
+termine son recit.
+
+Et en apprenant que c'etait chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
+un sourire:
+
+"Ah! je sais. Adieu; ne parlez a personne de notre rencontre.
+J'espere que vous n'attendrez pas longtemps la reponse a votre
+lettre."
+
+A ces mots elle se leva et s'eloigna par une allee couverte. Marie
+Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante esperance.
+
+Son hotesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
+elle, pendant l'automne, a la sante d'une jeune fille. Elle
+apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de the, elle allait
+reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture
+armoriee s'arreta devant le perron. Un laquais a la livree
+imperiale entra dans la chambre, annoncant que l'imperatrice
+daignait mander en sa presence la fille du capitaine Mironoff.
+
+Anna Vlassievna fut toute bouleversee par cette nouvelle.
+
+"Ah! Mon Dieu, s'ecria-t-elle, l'imperatrice vous demande a la
+cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivee? et comment vous
+presenterez-vous a l'imperatrice, ma petite mere? Je crois que
+vous ne savez meme pas marcher a la mode de la cour. Je devrais
+vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripiere,
+pour qu'elle vous pretat sa robe jaune a falbalas?"
+
+Mais le laquais declara que l'imperatrice voulait que Marie
+Ivanovna vint seule et dans le costume ou on la trouverait. Il n'y
+avait qu'a obeir, et Marie Ivanovna partit.
+
+Elle pressentait que notre destinee allait s'accomplir; son coeur
+battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
+s'arreta devant le palais, et Marie, apres avoir traverse une
+longue suite d'appartements vides et somptueux, fut enfin
+introduite dans le boudoir de l'imperatrice. Quelques seigneurs,
+qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
+passage a la jeune fille. L'imperatrice, dans laquelle Marie
+reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
+
+"Je suis enchantee de pouvoir exaucer votre priere. J'ai fait tout
+regler, convaincue de l'innocence de votre fiance. Voila une
+lettre que vous remettrez a votre futur beau-pere."
+
+Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'imperatrice, qui la
+releva et la baisa sur le front.
+
+"Je sais, dit-elle, que vous n'etes pas riche, mais j'ai une dette
+a acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
+tranquille sur votre avenir."
+
+Apres avoir comble de caresses la pauvre orpheline, l'imperatrice
+la congedia, et Marie repartit le meme jour pour la campagne de
+mon pere, sans avoir eu seulement la curiosite de jeter un regard
+sur Petersbourg.
+
+* * *
+
+Ici se terminent les memoires de Piotr Andreitch Grineff; mais on
+sait, par des traditions de famille, qu'il fut delivre de sa
+captivite vers la fin de l'annee 1774, qu'il assista au supplice
+de Pougatcheff, et que celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule,
+lui fit un dernier signe avec la tete qui, un instant plus tard,
+fut montree au peuple, inanimee et sanglante. Bientot apres, Piotr
+Andreitch devint l'epoux de Marie Ivanovna. Leur descendance
+habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
+seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
+Catherine II, encadree sous une glace. Elle est adressee au pere
+de Piotr Andreitch, et contient, avec la justification de son
+fils, des eloges donnes a l'intelligence et au bon coeur de la
+fille du capitaine.
+
+
+
+ [1] Celebre general de Pierre le Grand et de l'imperatrice
+Anne.
+ [2] Qui veut dire maitre, pedagogue. Les instituteurs
+etrangers l'ont adopte pour nommer leur profession.
+ [3] Ce mot signifie qui n'a pas encore sa croissance. On
+appelle ainsi les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de
+service.
+ [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom
+patronymique est inseparable du prenom, et bien plus usite que le
+nom de famille.
+ [5] Diminutif de Piotr, Pierre.
+ [6] Anastasie, fille de Garasim.
+ [7] Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de
+la Russie d'Europe, et qui s'etend meme en Asie.
+ [8] Pelisse courte n'atteignant pas le genou.
+ [9] Jean, fils de Jean.
+ [10] Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble
+d'argent, quatre francs de notre monnaie.
+ [11] Pierre, fils d'Andre.
+ [12] Espece de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
+ [13] Ouragan de neige.
+ [14] Tapis fait de la seconde ecorce du tilleul et qui couvre
+la capote d'une kibitka.
+ [15] Parrain du mariage.
+ [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
+ [17] Fleuve qui se jette dans l'Oural.
+ [18] Bouilloire a the
+ [19] Cafetan court.
+ [20] Les paysans russes portent la hache passee dans la
+ceinture ou derriere le dos.
+ [21] Lit ordinaire des paysans russes.
+ [22] Allusion aux recompenses faites par les anciens tsars a
+leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
+ [23] Maisons de paysans.
+ [24] Grossieres gravures enluminees.
+ [25] Jean, fils de Kouzma.
+ [26] Formule de politesse affable.
+ [27] Officier subalterne de Cosaques.
+ [28] Alexis, fils de Jean.
+ [29] Basile (au feminin), fille d'Iegor.
+ [30] Jean, fils d'Ignace.
+ [31] Diminutif de Maria.
+ [32] Soupe russe faite de viande et de legumes.
+ [33] En russe, on dit tant d'ames pour tant de paysans.
+ [34] Poete celebre alors, oublie depuis.
+ [35] Ils sont ecrits dans le style suranne de l'epoque.
+ [36] Poete ridicule, dont Catherine II s'est moquee jusque
+dans son _Reglement de l'ermitage_.
+ [37] Maniere meprisante d'ecrire le nom patronymique.
+ [38] Formule de consentement.
+ [39] Environ trois pouces.
+ [40] De Catherine II.
+ [41] Jurement tatar.
+ [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie epouvantail.
+ [43] Robe paree; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer
+les morts dans leurs plus riches habits.
+ [44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
+ [45] Pierre III.
+ [46] Petite armoire plate et vitree ou l'on enferme les
+saintes images, et qui forme un autel domestique.
+ [47] Chef militaire chez les Cosaques.
+ [48] A vapeur.
+ [49] Piece de cinq kopeks en cuivre.
+ [50] Le premier des faux Demetrius.
+ [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressees
+au tsar: "Je frappe la terre du front, et je presente ma supplique
+a tes yeux lucides...".
+ [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
+barbare a ete abolie par l'empereur Alexandre.
+ [53] Blanc bec.
+ [54] Il y a egalement dans le russe un mot forge avec le verbe
+"suborner".
+ [55] Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua
+Pougatcheff.
+ [56] Nom d'un celebre bandit du siecle precedent, qui a lutte
+longtemps contre les troupes imperiales.
+ [57] Pour la torture.
+ [58] Legere escarmouche ou l'avantage etait reste a
+Pougatcheff
+ [59] Nom donne a Frederic le Grand par les soldats russes.
+ [60] Titre d'un officier superieur.
+ [61] Nom general des etablissements metallurgiques de l'Oural.
+ [62] Diminutif de Iemeliane.
+ [63] Apres s'etre avance jusqu'aux portes de Moscou, qu'il
+aurait peut-etre enleve si son audace n'eut faibli au dernier
+moment, Pougatcheff, battu, avait ete livre par ses compagnons
+pour cent mille roubles. Enferme dans une cage de fer et conduit a
+Moscou, il fut execute en 1775.
+ [64] Petit chariot d'ete.
+ [65] Un aieul de Pouschkine fut condamne a mort par Pierre le
+Grand.
+ [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l'imperatrice
+Anne; ils furent tous deux supplicies avec barbarie.
+ [67] Anne, fille de Blaise.
+ [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs a Larga et a Kagoul en
+1772.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.