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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:57 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fille du capitaine + +Author: Alexandre Pouchkine + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Alexandre Pouchkine + +LA FILLE DU CAPITAINE +(1836) + + +Table des matieres + +CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES +CHAPITRE II LE GUIDE +CHAPITRE III LA FORTERESSE +CHAPITRE IV LE DUEL +CHAPITRE V LA CONVALESCENCE +CHAPITRE VI POUGATCHEFF +CHAPITRE VII L'ASSAUT +CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE +CHAPITRE IX LA SEPARATION +CHAPITRE X LE SIEGE +CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES +CHAPITRE XII L'ORPHELINE +CHAPITRE XIII L'ARRESTATION +CHAPITRE XIV LE JUGEMENT + + +CHAPITRE I +_LE SERGENT AUX GARDES_ + +Mon pere, Andre Petrovitch Grineff, apres avoir servi dans sa +jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitte l'etat militaire en +17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait +constamment habite sa terre du gouvernement de Simbirsk, ou il +epousa Mlle Avdotia, 1ere fille d'un pauvre gentilhomme du +voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survecus +seul; tous mes freres et soeurs moururent en bas age. J'avais ete +inscrit comme sergent dans le regiment Semenofski par la faveur du +major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus +cense etre en conge jusqu'a la fin de mon education. Alors on nous +elevait autrement qu'aujourd'hui. Des l'age de cinq ans je fus +confie au piqueur Saveliitch, que sa sobriete avait rendu digne de +devenir mon menin. Grace a ses soins, vers l'age de douze ans je +savais lire et ecrire, et pouvais apprecier avec certitude les +qualites d'un levrier de chasse. A cette epoque, pour achever de +m'instruire, mon pere prit a gages un Francais, M. Beaupre, qu'on +fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d'huile +de Provence. Son arrivee deplut fort a Saveliitch. "Il semble, +grace a Dieu, murmurait-il, que l'enfant etait lave, peigne et +nourri. Ou avait-on besoin de depenser de l'argent et de louer un +_moussie_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques dans la +maison?" + +Beaupre, dans sa patrie, avait ete coiffeur, puis soldat en +Prusse, puis il etait venu en Russie pour etre _outchitel_, sans +trop savoir la signification de ce mot[2]. C'etait un bon garcon, +mais etonnamment distrait et etourdi. Il n'etait pas, suivant son +expression, ennemi de la bouteille, c'est-a-dire, pour parler a la +russe, qu'il aimait a boire. Mais, comme on ne presentait chez +nous le vin qu'a table, et encore par petits verres, et que, de +plus, dans ces occasions, on passait _l'outchitel_, mon Beaupre +s'habitua bien vite a l'eau-de-vie russe, et finit meme par la +preferer a tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. +Nous devinmes de grands amis, et quoique, d'apres le contrat, il +se fut engage a m'apprendre _le francais, l'allemand et toutes les +sciences, _il aima mieux apprendre de moi a babiller le russe tant +bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre +amitie etait inalterable, et je ne desirais pas d'autre mentor. +Mais le destin nous separa bientot, et ce fut a la suite d'un +evenement que je vais raconter. + +Quelqu'un raconta en riant a ma mere que Beaupre s'enivrait +constamment. Ma mere n'aimait pas a plaisanter sur ce chapitre; +elle se plaignit a son tour a mon pere, lequel, en homme +expeditif, manda aussitot cette _canaille de Francais_. On lui +repondit humblement que le _moussie_ me donnait une lecon. Mon +pere accourut dans ma chambre. Beaupre dormait sur son lit du +sommeil de l'innocence. De mon cote, j'etais livre a une +occupation tres interessante. On m'avait fait venir de Moscou une +carte de geographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en +servit, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la +solidite de son papier. J'avais decide d'en faire un cerf-volant, +et, profitant du sommeil de Beaupre, je m'etais mis a l'ouvrage. +Mon pere entra dans l'instant meme ou j'attachais une queue au cap +de Bonne-Esperance. A la vue de mes travaux geographiques, il me +secoua rudement par l'oreille, s'elanca pres du lit de Beaupre, +et, reveillant sans precaution, il commenca a l'accabler de +reproches. Dans son trouble, Beaupre voulut vainement se lever; le +pauvre _outchitel_ etait ivre mort. Mon pere le souleva par le +collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le +meme jour, a la joie inexprimable de Saveliitch. C'est ainsi que +se termina mon education. + +Je vivais en fils de famille (_nedorossl_[3]), m'amusant a faire +tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu +avec les jeunes garcons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au dela +de seize ans. Mais a cet age ma vie subit un grand changement. + +Un jour d'automne, ma mere preparait dans son salon des confitures +au miel, et moi, tout en me lechant les levres, je regardais le +bouillonnement de la liqueur. Mon pere, assis pris de la fenetre, +venait d'ouvrir _l'Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque +annee. Ce livre exercait sur lui une grande influence; il ne le +lisait qu'avec une extreme attention, et cette lecture avait le +don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mere, Qui savait par +coeur ses habitudes et ses bizarreries, tachait de cacher si bien +le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que +l'_Almanach de la cour _lui tombat sous les yeux. En revanche, +quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lachait plus durant +des heures entieres. Ainsi donc mon pere lisait l'_Almanach de la +cour _en haussant frequemment les epaules et en murmurant a demi- +voix: "General!... il a ete sergent dans ma compagnie. Chevalier +des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?" +Finalement mon pere lanca l'Almanach loin de lui sur le sofa et +resta plonge dans une meditation profonde, ce qui ne presageait +jamais rien de bon. + +"Avdotia Vassilieva[4], dit-il brusquement en s'adressant a ma +mere, quel age a Petroucha[5]? + +-- Sa dix-septieme petite annee vient de commencer, repondit ma +mere. Petroucha est ne la meme annee que notre tante Nastasia +Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que... + +-- Bien, bien, reprit mon pere; il est temps de le mettre au +service." + +La pensee d'une separation prochaine fit sur ma mere une telle +impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et +des larmes coulerent de ses yeux. Quant a moi, il est difficile +d'exprimer la joie qui me saisit. L'idee du service se confondait +dans ma tete avec celle de la liberte et des plaisirs qu'offre la +ville de Saint-Petersbourg. Je me voyais deja officier de la +garde, ce qui, dans mon opinion, etait le comble de la felicite +humaine. + +Mon pere n'aimait ni a changer ses plans, ni a en remettre +l'execution. Le jour de mon depart fut a l'instant fixe. La +veille, mon pere m'annonca qu'il allait me donner une lettre pour +non chef futur, et me demanda du papier et des plumes. + +"N'oublie pas, Andre Petrovitch, dit ma mere, de saluer de ma part +le prince B...; dis-lui que j'espere qu'il ne refusera pas ses +graces a mon Petroucha. + +-- Quelle betise! s'ecria mon pere en froncant le sourcil; +pourquoi veux-tu que j'ecrive au prince B...? + +-- Mais tu viens d'annoncer que tu daignes ecrire au chef de +Petroucha. + +-- Eh bien! quoi? + +-- Mais le chef de Petroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il +est inscrit au regiment Semenofski. + +-- Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non? +Petroucha n'ira pas a Petersbourg. Qu'y apprendrait-il? a depenser +de l'argent et a faire des folies. Non, qu'il serve a l'armee, +qu'il flaire la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un +faineant de la garde, qu'il use les courroies de son sac. Ou est +son brevet? donne-le-moi." + +Ma mere alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette +avec la chemise que j'avais portee a mon bapteme, et le presenta a +mon pere d'une main tremblante. Mon pere le lut avec attention, le +posa devant lui sur la table et commenca sa lettre. + +La curiosite me talonnait. "Ou m'envoie-t-on, pensais-je, si ce +n'est pas a Petersbourg?" Je ne quittai pas des yeux la plume de +mon pere, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin +sa lettre, la mit avec mon brevet sous le meme couvert, ota ses +lunettes, n'appela et me dit: "Cette lettre est adressee a Andre +Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas a Orenbourg[7] +pour servir sous ses ordres." + +Toutes mes brillantes esperances etaient donc evanouies. Au lieu +de la vie gaie et animee de Petersbourg, c'etait l'ennui qui +m'attendait dans une contree lointaine et sauvage. Le service +militaire, auquel, un instant plus tot, je pensais avec delices, +me semblait une calamite. Mais il n'y avait qu'a se soumettre. Le +lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenee devant le +perron. On y placa une malle, une cassette avec un servie a the et +des serviettes nouees pleines de petits pains et de petits pates, +derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes +parents me donnerent leur benediction, et mon pere me dit: "Adieu, +Pierre; sers avec fidelite celui a qui tu as prete serment; obeis +a tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite +pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle- +toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est neuf, +et de ton honneur pendant qu'il est jeune." Ma mere, tout en +larmes, me recommanda de veiller a ma sante, et a Saveliitch +d'avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court +_touloup_[8] de peau de lievre, et, par-dessus, une grande pelisse +en peau de renard. Je m'assis dans la _kibitka_ avec Saveliitch, +et partis -pour ma destination en pleurant amerement. + +J'arrivai dans la nuit a Sirabirsk, ou je devais rester vingt- +quatre heures pour diverses emplettes confiees a Saveliitch. Je +m'etais arrete dans une auberge, tandis que, des le matin, +Saveliitch avait ete courir les boutiques. Ennuye de regarder par +les fenetres sur une ruelle sale, je me mis a errer par les +chambres de l'auberge. J'entrai dans la piece du billard et j'y +trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'annees, portant de +longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue a la main +et une pipe a la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un +verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer +sous le billard a quatre pattes. Je me mis a les regarder jouer; +plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades a +quatre pattes devenaient frequentes, si bien qu'enfin le marqueur +resta sous le billard. Le monsieur prononca sur lui quelques +expressions energiques, en guise d'oraison funebre, et me proposa +de jouer une partie avec lui. Je repondis que je ne savais pas +jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort etrange. Il me +regarda avec une sorte de commiseration. Cependant l'entretien +s'etablit. J'appris qu'il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine, +qu'il etait chef d'escadron dans les hussards ***, qu'il se +trouvait alors a Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il +avait pris son gite a la meme auberge que moi. Zourine m'invita a +diner avec lui, a la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous +envoie. J'acceptai avec plaisir; nous nous mimes a table; Zourine +buvait beaucoup et m'invitait a boire, en me disant qu'il fallait +m'habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison +qui me faisaient rire a me tenir les cotes, et nous nous levames +de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m'apprendre +a jouer au billard. "C'est, dit-il, indispensable pour des soldats +comme nous. Je suppose, par exemple, qu'on arrive dans une petite +bourgade; que veux-tu qu'on y fasse? On ne peut pas toujours +rosser les juifs. Il faut bien, en definitive, aller a l'auberge +et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer." Ces +raisons me convainquirent completement, et je me mis a prendre ma +lecon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait a haute voix; +il s'etonnait de mes progres rapides, et, apres quelques lecons, +il me proposa de jouer de l'argent, ne fut-ce qu'une _groch_ (2 +kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce +qui etait, d'apres lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, +et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en +gouter, repetant toujours qu'il fallait m'habituer au service. +"Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?" +Je suivis son conseil. Nous continuames a jouer, et plus je +goutais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les +billes par-dessus les bandes, je me fachais, je disais des +impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait +comment; j'elevais l'enjeu, enfin je me conduisais comme un petit +garcon qui vient de prendre la clef des champs. De cette facon, le +temps passa tres vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l'horloge, +posa sa queue et me declara que j'avais perdu cent roubles[10]. +Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains +de Saveliitch. Je commencais a marmotter des excuses quand Zourine +me dit "Mais, mon Dieu, ne t'inquiete pas; je puis attendre". + +Nous soupames. Zourine ne cessait de me verser a boire, disant +toujours qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de +table, je me tenais a peine sur mes jambes. Zourine me conduisit a +ma chambre. + +Saveliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il +apercut les indices irrecusables de mon zele pour le service. + +"Que t'est-il arrive? me dit-il d'une voix lamentable. Ou t'es-tu +rempli comme un sac? O mon Dieu! jamais un pareil malheur n'etait +encore arrive. + +-- Tais-toi, vieux hibou, lui repondis-je en begayant; je suis sur +que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi." + +Le lendemain, je m'eveillai avec un grand mal de tete. Je me +rappelais confusement les evenements de la veille. Mes meditations +furent interrompues par Saveliitch, qui entrait dans ma chambre +avec une tasse de the. "Tu commences de bonne heure a t'en donner, +Piotr Andreitch[11], me dit-il en branlant la tete. Eh! de qui +tiens-tu? Il me semble que ni ton pere ni ton grand-pere n'etaient +des ivrognes. Il n'y a pas a parler de ta mere, elle n'a rien +daigne prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepte du +_kvass_[12]. A qui donc la faute? au maudit _moussie_: il t'a +appris de belles choses, ce fils de chien, et c'etait bien la +peine de faire d'un paien ton menin, comme si notre seigneur +n'avait pas eu assez de ses propres gens!" J'avais honte; je me +retournai et lui dis: "Va-t'en, Saveliitch, je ne veux pas de +the". Mais il etait difficile de calmer Saveliitch une fois qu'il +s'etait mis en train de sermonner. "Vois-tu, vois-tu, Piotr +Andreitch, ce que c'est que de faire des folies? Tu as mal a la +tete, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s'enivre n'est bon a +rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien +un demi-verre d'eau-de-vie, pour te degriser. Qu'en dis-tu?" + +Dans ce moment entra un petit garcon qui m'apportait un billet de +la part de Zourine. Je le depliai et lus ce qui suit: + +"Cher Piotr Andreitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon +garcon, les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement +besoin d'argent. + +Ton devoue, + +"Ivan Zourine" + +Il n'y avait rien a faire. Je donnai a mon visage une expression +d'indifference, et, m'adressant a Saveliitch, je lui commandai de +remettre cent roubles au petit garcon. + +"Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris. + +-- Je les lui dois, repondis-je aussi froidement que possible. + +-- Tu les lui dois? repartit Saveliitch, dont l'etonnement +redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une +pareille dette? C'est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, +mais je ne donnerai pas cet argent." + +Je me dis alors que si, dans ce moment decisif, je ne forcais pas +ce vieillard obstine a m'obeir, il me serait difficile dans la +suite d'echapper a sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je +lui dis: "Je suis ton maitre, tu es mon domestique. L'argent est a +moi; je l'ai perdu parce que j'ai voulu le perdre. Je te +conseille, de ne pas faire l'esprit fort et d'obeir quand on te +commande." + +Mes paroles firent une impression si profonde sur Saveliitch, +qu'il frappa des mains, et resta muet, immobile. "Que fais-tu la +comme un pieu?" m'ecriai-je avec colere. Saveliitch se mit a +pleurer. "O mon pere Piotr Andreitch, balbutia-t-il d'une voix +tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumiere, +ecoute-moi, moi vieillard; ecris a ce brigand que tu n'as fait que +plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant d'argent. Cent +roubles! Dieu de bonte!... Dis-lui que tes parents t'ont +severement defendu de jouer autre chose que des noisettes. + +-- Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec severite; donne +l'argent ou je te chasse d'ici a coups de poing." Saveliitch me +regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher +mon argent. J'avais pitie du pauvre vieillard; mais je voulais +m'emanciper et prouver que je n'etais pas un enfant. Zourine eut +ses cent roubles. Saveliitch s'empressa de me faire quitter la +maudite auberge; il entra en m'annoncant que les chevaux etaient +atteles. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiete et des +remords silencieux, sans prendre conge de mon maitre et sans +penser que je dusse le revoir jamais. + + +CHAPITRE II +_LE GUIDE_ + +Mes reflexions pendant le voyage n'etaient pas tres agreables. +D'apres la valeur de l'argent a cette epoque, ma perte etait de +quelque importance. Je ne pouvais m'empecher de convenir avec moi- +meme que ma conduite a l'auberge de Simbirsk avait ete des plus +sottes, et je me sentais coupable envers Saveliitch. Tout cela me +tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, +sur le devant du traineau, en detournant la tete et en faisant +entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J'avais +fermement resolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par +ou commencer. Enfin je lui dis: "Voyons, voyons, Saveliitch, +finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-meme que je suis +fautif. J'ai fait hier des betises et je t'ai offense sans raison. +Je te promets d'etre plus sage a l'avenir et de le mieux ecouter. +Voyons, ne te fache plus, faisons la paix. + +-- Ah! mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il avec un profond +soupir, je suis fache contre moi-meme, c'est moi qui ai tort par +tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? +Mais que faire? Le diable s'en est mele. L'idee m'est venue +d'aller voir la femme du diacre qui est ma commere, et voila, +comme dit le proverbe: j'ai quitte la maison et suis tombe dans la +prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaitre aux yeux de +mes maitres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est +buveur et joueur?" + +Pour consoler le pauvre Saveliitch, je lui donnai ma parole qu'a +l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son +consentement. Il se calma peu a peu, ce qui ne l'empecha point +cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la +tete: "Cent roubles! c'est facile a dire". + +J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'etendait +un desert triste et sauvage, entrecoupe de petites collines et de +ravins profonds. Tout etait couvert de neige. Le soleil se +couchait. Ma _kibitka_ suivait l'etroit chemin, ou plutot la trace +qu'avaient laissee les traineaux de paysans. Tout a coup mon +cocher jeta les yeux de cote, et s'adressant a moi: "Seigneur, +dit-il en otant son bonnet, n'ordonnes-tu pas de retourner en +arriere? + +-- Pourquoi cela? + +-- Le temps n'est pas sur. Il fait deja un petit vent. Vois-tu +comme il roule la neige du dessus? + +-- Eh bien! qu'est-ce que cela fait? + +-- Et vois-tu ce qu'il y a la-bas? (Le cocher montrait avec son +fouet le cote de l'orient.) + +-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel +serein. + +-- La, la, regarde... ce petit nuage." + +J'apercus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que +j'avais pris d'abord pour une colline eloignee. Mon cocher +m'expliqua que ce petit nuage presageait un _bourane_[13]. + +J'avais oui parler des _chasse-neige_ de ces contrees, et je +savais qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entieres. +Saveliitch, d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur +nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j'avais l'esperance +d'arriver a temps au prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler +de vitesse. + +Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse +du cote de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus +fort. Le petit nuage devint bientot une grande nuee blanche qui +s'elevait lourdement, croissait, s'etendait, et qui finit par +envahir le ciel tout entier. Une neige fine commenca a tomber et +tout a coup se precipita a gros flocons. Le vont se mit a siffler, +a hurler. C'etait un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre +se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. +Tout disparut. "Malheur a nous, seigneur! s'ecria le cocher; c'est +un _bourane_." + +Je passai la tete hors de la _kibitka;_ tout etait obscurite et +tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement +feroce, qu'il semblait en etre anime. La neige s'amoncelait sur +nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils +s'arreterent bientot. "Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher +avec impatience. + +-- Mais ou avancer? repondit-il en descendant du traineau. Dieu +seul sait ou nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et +tout est sombre." + +Je me mis a le gronder, mais Saveliitch prit sa defense. + +"Pourquoi ne l'avoir pas ecoute? me dit-il avec colere. Tu serais +retourne au relais; tu aurais pris du the; tu aurais dormi +jusqu'au matin; l'orage se serait calme et nous serions partis. Et +pourquoi tant de hate? Si c'etait pour aller se marier, passe." + +Saveliitch avait raison. Qu'y avait-il a faire? La neige +continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. +Les chevaux se tenaient immobiles, la tete baissee, et +tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d'eux, +rajustant leur harnais, comme s'il n'eut eu autre chose a faire. +Saveliitch grondait. Je regardais de tous cotes, dans l'esperance +d'apercevoir quelque indice d'habitation ou de chemin; mais je ne +pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_... +Tout a coup je crus distinguer quelque chose de noir. + +"Hola! cocher, m'ecriai-je, qu'y a-t-il de noir la-bas?" + +Le cocher se mit a regarder attentivement du cote que j'indiquais. + +"Dieu le sait, seigneur, me repondit-il en reprenant son siege; ce +n'est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit etre +un loup ou un homme." + +Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint +aussi a notre rencontre. En deux minutes nous etions arrives sur +la meme ligne, et je reconnus un homme. + +"Hola! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas +le chemin? + +-- Le chemin est ici, repondit le passant; je suis sur un endroit +dur. Mais a quoi diable cela sert-il? + +-- Ecoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais +cette contree? Peux-tu nous conduire jusqu'a un gite pour y passer +la nuit? + +-- Cette contree? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai +parcourue a pied et en voiture, en long et en large. Mais vois +quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s'arreter +ici et attendre; peut-etre l'ouragan cessera. Et le ciel sera +serein, et nous trouverons le chemin avec les etoiles." + +Son sang-froid me donna du courage. Je m'etais deja decide, en +m'abandonnant a la grace de Dieu, a passer la nuit dans la steppe, +lorsque tout a coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le +siege du cocher: "Grace a Dieu, dit-il a celui-ci, une habitation +n'est pas loin. Tourne a droite et marche. + +-- Pourquoi irais-je a droite? repondit mon cocher avec humeur. Ou +vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux a autrui, harnais +aussi, fouette sans repit." + +Le cocher me semblait avoir raison. "En effet, dis-je au nouveau +venu, pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin? + +-- Le vent a souffle de la, repondit-il, et j'ai senti une odeur +de fumee, preuve qu'une habitation est proche." + +Sa sagacite et la finesse de son odorat me remplirent +d'etonnement. J'ordonnai au cocher d'aller ou l'autre voulait. Les +chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ +s'avancait avec lenteur, tantot soulevee sur un amas, tantot +precipitee dans une fosse et se balancant de cote et d'autre. Cela +ressemblait beaucoup aux mouvements d'une barque sur la mer +agitee. Saveliitch poussait des gemissements profonds, en tombant +a chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je +m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, berce par le chant de +la tempete et le roulis du traineau. J'eus alors un songe que je +n'ai plus oublie et dans lequel je vois encore quelque chose de +prophetique, en me rappelant les etranges aventures de ma vie. Le +lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute +par sa propre experience combien il est naturel a l'homme de +s'abandonner a la superstition, malgre tout le mepris qu'on +affiche pour elle. + +J'etais dans cette disposition de l'ame ou la realite commence a +se perdre dans la fantaisie, aux premieres visions incertaines de +l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait +toujours et que nous errions sur le desert de neige. Tout a coup +je crus voir une porte cochere, et nous entrames dans la cour de +notre maison seigneuriale. + +Ma premiere idee fut la peur que mon pere ne se fachat de mon +retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuat +a une desobeissance calculee. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et +je vois ma mere venir a ma rencontre avec un air de profonde +tristesse. "Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton pere est a +l'agonie et desire te dire adieu." Frappe d'effroi, j'entre a sa +suite dans la chambre a coucher. Je regarde; l'appartement est a +peine eclaire. Pres du lit se tiennent des gens a la figure triste +et abattue. Je m'approche sur la pointe du pied. Ma mere souleve +le rideau et dit: "Andre Petrovitch, Petroucha est de retour; il +est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta benediction." Je +me mets a genoux et j'attache mes regards sur le mourant. Mais +quoi! au lieu de mon pere, j'apercois dans le lit un paysan a +barbe noire, qui me regarde d'un air de gaiete. Plein de surprise, +je me tourne vers ma mere: "Qu'est-ce que cela veut dire? +m'ecriai-je; ce n'est pas mon pere. Pourquoi veux-tu que je +demande sa benediction a ce paysan? -- C'est la meme chose, +Petroucha, repondit ma mere; celui-la est ton _pere assis_[15]_;_ +baise-lui la main et qu'il te benisse." Je ne voulais pas y +consentir. Alors le paysan s'elanca du lit, tira vivement sa hache +de sa ceinture et se mit a la brandir en tous sens. Je voulus +m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de +cadavres. Je trebuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des +mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me +disant: "Ne crains rien, approche, viens que je te benisse". +L'effroi et la stupeur s'etaient empares de moi... + +En ce moment je m'eveillai. Les chevaux etaient arretes; +Saveliitch me tenait par la main. + +"Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrives. + +-- Ou sommes-nous arrives? demandai-je en me frottant les yeux. + +-- Au gite; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombes droit +sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te +rechauffer." + +Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une +moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, +se crever l'oeil. L'hote nous recut pres de la porte d'entree, en +tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous +introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une +_loutchina_[16] l'eclairait. Au milieu etaient suspendues une +longue carabine et un haut bonnet de Cosaque. + +Notre hote, Cosaque du Iaik[17], etait un paysan d'une soixantaine +d'annees, encore frais et vert. Saveliitch apporta la cassette a +the, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je +n'avais jamais en plus grand besoin. L'hote se hata de le servir. + +"Ou donc est notre guide? demandai-je a Saveliitch. + +-- Ici, Votre Seigneurie", repondit une voix d'en haut. + +Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et +deux yeux etincelants. + +"Eh bien! as-tu froid? + +-- Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troue? +J'avais un _touloup;_ mais, a quoi bon m'en cacher, je l'ai laisse +en gage hier chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me +semblait pas vif." + +En ce moment l'hote rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je +proposai a notre guide une tasse de the. Il descendit aussitot de +la soupente. Son exterieur me parut remarquable. C'etait un homme +d'une quarantaine d'annees, de taille moyenne, maigre, mais avec +de larges epaules. Sa barbe noire commencait a grisonner. Ses +grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la +physionomie une expression assez agreable, mais non moins +malicieuse. Ses cheveux etaient coupes en rond. Il portait un +petit _armak_[19] dechire et de larges pantalons tatars. Je lui +offris une tasse de the, il en gouta et fit la grimace. "Faites- +moi la grace, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un +verre d'eau-de-vie; le the n'est pas notre boisson de Cosaques." + +J'accedai volontiers a son desir. L'hote prit sur un des rayons de +l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant +regarde bien en face: "Eh! Eh! dit-il, te voila de nouveau dans +nos parages! D'ou Dieu t'a-t-il amene?" + +Mon guide cligna de l'oeil d'une facon toute significative et +repondit par le dicton connu: "Le moineau volait dans le verger; +il mangeait de la graine de chanvre; la grand'mere lui jeta une +pierre et le manqua. Et vous, comment vont les votres? + +-- Comment vont les notres? repliqua l'hotelier en continuant de +parler proverbialement. On commencait a sonner les vepres, mais la +femme du pope l'a defendu; le pope est alle en visite et les +diables sont dans le cimetiere. + +-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de +la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des +champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais +maintenant (il cligna de l'oeil une seconde fois), remets ta hache +derriere ton dos[20]; le garde forestier se promene. A la sante de +_Votre Seigneurie_!" + +Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et +avala d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans +la soupente. + +Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce +n'est que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des +affaires de l'armee du Iaik, qui venait seulement d'etre reduite a +l'obeissance apres la revolte de 1772. Saveliitch les ecoutait +parler d'un air fort mecontent et jetait des regards soupconneux +tantot sur l'hote, tantot sur le guide. L'espece d'auberge ou nous +nous etions refugies se trouvait au beau milieu de la steppe, loin +de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup a un +rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas meme +penser a se remettre en route. L'inquietude de Saveliitch me +divertissait beaucoup. Je m'etendis sur un banc; mon vieux +serviteur se decida enfin a monter sur la voute du poele[21]; +l'hote se coucha par terre. Ils se mirent bientot tous a ronfler, +et moi-meme je m'endormis comme un mort. + +En m'eveillant le lendemain assez tard, je m'apercus que l'ouragan +avait cesse. Le soleil brillait; la neige s'etendait au loin comme +une nappe eblouissante. Deja les chevaux etaient atteles. Je payai +l'hote, qui me demanda pour mon ecot une telle misere, que +Saveliitch lui-meme ne le marchanda pas, suivant son habitude +constante. Ses soupcons de la veille s'etaient envoles tout a +fait. J'appelai le guide pour le remercier du service qu'il nous +avait rendu, et dis a Saveliitch de lui donner un demi-rouble de +gratification. + +Saveliitch fronca le sourcil. + +"Un demi-rouble! s'ecria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as +daigne toi-meme l'amener a l'auberge? Que ta volonte soit faite, +seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de trop. Si nous +nous mettons a donner des pourboires a tout le monde, nous +finirons par mourir de faim.". + +Il m'etait impossible de disputer contre Saveliitch; mon argent, +d'apres ma promesse formelle, etait a son entiere discretion. Je +trouvais pourtant desagreable de ne pouvoir recompenser un homme +qui m'avait tire, sinon d'un danger de mort, au moins d'une +position fort embarrassante. + +"Bien, dis-je avec sang-froid a Saveliitch, si tu ne veux pas +donner un demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il +est trop legerement vetu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de +lievre. + +-- Aie pitie de moi, mon pere Piotr Andreitch, s'ecria Saveliitch; +qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le +premier cabaret. + +-- Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le +vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie +me fait la grace d'une pelisse de son epaule[22]; c'est sa volonte +de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais +d'obeir. + +-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Saveliitch d'une +voix fachee. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, +et te voila tout content de le piller, grace a son bon coeur. +Qu'as-tu besoin d'un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas +meme le mettre sur tes maudites grosses epaules. + +-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je a mon menin; +apporte vite le _touloup_. + +-- Oh! Seigneur mon Dieu! s'ecria Saveliitch en gemissant. Un +_touloup_ en peau de lievre et completement neuf encore! A qui le +donne-t-on? A un ivrogne en guenilles." + +Cependant le _touloup_ fut apporte. Le vagabond se mit a l'essayer +aussitot. Le _touloup_, qui etait deja devenu trop petit pour ma +taille, lui etait effectivement beaucoup trop etroit. Cependant il +parvint a le mettre avec peine, en faisant eclater toutes les +coutures. Saveliitch poussa comme un hurlement etouffe lorsqu'il +entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il etait tres +content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu'a ma +_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: "Merci, Votre +Seigneurie; que Dieu vous recompense pour votre vertu. De ma vie +je n'oublierai vos bontes." Il s'en alla de son cote, et je partis +du mien, sans faire attention aux bouderies de Saveliitch. +J'oubliai bientot le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en +peau de lievre. + +Arrive a Orenbourg, je me presentai directement au general. Je +trouvai un homme de haute taille, mais deja courbe par la +vieillesse. Ses longs cheveux etaient tout blancs. Son vieil +uniforme use rappelait un soldat du temps de l'imperatrice Anne, +et ses discours etaient empreints d'une forte prononciation +allemande. Je lui remis la lettre de mon pere. En lisant son nom, +il me jeta un coup d'oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu +de temps qu'Andre Petrovich etait de ton ache; et maintenant, quel +peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps..." + +Il ouvrit la lettre et si mit a la parcourir a demi-voix, en +accompagnant sa lecture de remarques: + +"Monsieur, + +"J'espere que Votre Excellence..." Qu'est-ce que c'est que ces +ceremonies? Fi! comment n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la +discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu'on ecrit a son vieux +camarate?... "Votre Excellence n'aura pas oublie!..." Hein!... +"Eh!... quand... sous feu le feld-marechal Munich...pendant la +campagne... de meme que... nos bonnes parties de cartes." Eh! eh! +_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines? +"Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiegle..." +"Hum!... le tenir avec des gants de porc-epic..." Qu'est-ce que +cela, gants de porc-epic? ce doit etre un proverbe russe... +Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-epic? reprit-il +en se tournant vers moi. + +-- Cela signifie, lui repondis-je avec l'air le plus innocent du +monde, traiter quelqu'un avec bonte, pas trop severement, lui +laisser beaucoup de liberte. Voila ce que signifie tenir avec des +gants de porc-epic. + +-- Hum! je comprends... "Et ne pas lui donner de liberte..." Non, +il parait que gants de porc-epic signifie autre chose... "Ci-joint +son brevet..." Ou donc est-il? Ah! le voici... "L'inscrire au +regiment de Semenofski..." C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il +faut... "Me permettre de vous embrasser sans ceremonie, et... +comme un vieux ami et camarade." Ah! enfin, il s'en est souvenu... +Etc., etc... Allons, mon petit pere, dit-il apres avoir acheve la +lettre et mis mon brevet de cote, tout sera fait; tu seras +officier dans le regiment de***; et pour ne pas perdre de temps, +va des demain dans le fort de Belogorsk, ou tu serviras sous les +ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnete homme. La, tu +serviras veritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n'as +rien a faire a Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour +un jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite a diner avec moi." + +"De mal en pis, pensai-je tout bas; a quoi cela m'aura-t-il servi +d'etre sergent aux gardes des mon enfance? Ou cela m'a-t-il mene? +dans le regiment de*** et dans un fort abandonne sur la frontiere +des steppes kirghises-kaisaks." Je dinai chez Andre Karlovitch, en +compagnie de son vieil aide de camp. La severe economie allemande +regnait a sa table, et je pense que l'effroi de recevoir parfois +un hote de plus a son ordinaire de garcon n'avait pas ete etranger +a mon prompt eloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je +pris conge du general et partis pour le lieu de ma destination. + + +CHAPITRE III +_LA FORTERESSE_ + +La forteresse de Belogorsk etait situee a quarante verstes +d'Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpes +du Iaik. La riviere n'etait pas encore gelee, et ses flots couleur +de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par +la neige. Devant moi s'etendaient les steppes kirghises. Je me +perdais dans mes reflexions, tristes pour la plupart. La vie de +garnison ne m'offrait pas beaucoup d'attraits; je tachais de me +representer mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m'imaginais +un vieillard severe et morose, ne sachant rien en dehors du +service et pret a me mettre aux arrets pour la moindre vetille. Le +crepuscule arrivait; nous allions assez vite. + +"Y a-t-il loin d'ici a la forteresse? demandai-je au cocher. + +-- Mais on la voit d'ici", repondit-il. + +Je me mis a regarder de tous cotes, m'attendant a voir de hauts +bastions, une muraille et un fosse. Mais je ne vis rien qu'un +petit village entoure d'une palissade en bois. D'un cote +s'elevaient trois ou quatre tas de foin, a demi recouverts de +neige; d'un autre, un moulin a vent penche sur le cote, et dont +les ailes, faites de grosse ecorce de tilleul, pendaient +paresseusement. + +"Ou donc est la forteresse? demandai-je etonne. + +-- Mais la voila", repartit le cocher en me montrant le village ou +nous venions de penetrer. + +J'apercus pres de la porte un vieux canon en fer. Les rues etaient +etroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] etaient +couvertes en chaume. J'ordonnai qu'on me menat chez le commandant, +et presque aussitot ma _kibitka_ s'arreta devant une maison en +bois, batie sur une eminence, pres de l'eglise, qui etait en bois +egalement. + +Personne ne vint a ma rencontre. Du perron j'entrai dans +l'antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, etait +occupe a coudre une piece bleue au coude d'un uniforme vert. Je +lui dis de m'annoncer. "Entre, mon petit pere, me dit l'invalide, +les notres sont a la maison." Je penetrai dans une chambre tres +propre, arrangee a la vieille mode. Dans un coin etait dressee une +armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplome +d'officier pendait encadre et sous verre. Autour du cadre etaient +ranges des tableaux d'ecorce[24], qui representaient la _Prise de +Kustrin _et _d'Otchakov_, le _Choix de la fiancee_ et +l'_Enterrement du chat par les souris_. Pres de la fenetre se +tenait assise une vieille femme en mantelet, la tete enveloppee +d'un mouchoir. + + + +Elle etait occupee a devider du fil que tenait, sur ses mains +ecartees, un petit vieillard borgne en habit d'officier. "Que +desirez-vous, mon petit pere?" me dit-elle sans interrompre son +occupation. Je repondis que j'etais venu pour entrer au service, +et que, d'apres la regle, j'accourais me presenter a monsieur le +capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard +borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame +interrompit le discours que j'avais prepare a l'avance. + +"Ivan Kouzmitch[25] n'est pas a la maison, dit-elle. Il est alle en +visite chez le pere Garasim. Mais c'est la meme chose, je suis sa +femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grace[26]. Assieds-toi, +mon petit pere." + +Elle appela une servante et lui dit de faire venir +_l'ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement +de son oeil unique. "Oserais-je vous demander, me dit-il, dans +quel regiment vous avez daigne servir?" Je satisfis sa curiosite. + +"Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez +daigne passer de la garde dans notre garnison?" + +Je repondis que c'etait par ordre de l'autorite. + +"Probablement pour des actions peu seantes a un officier de la +garde? reprit l'infatigable questionneur. + +-- Veux-tu bien cesser de dire des betises? lui dit la femme du +capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigue de la +route. Il a autre chose a faire que de te repondre. Tiens mieux +tes mains. Et toi, mon petit pere, continua-t-elle en se tournant +vers moi, ne t'afflige pas trop de ce qu'on t'ait fourre dans +notre bicoque; tu n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier. +On souffre, mais on s'habitue. Tenez, Chvabrine, Alexei +Ivanitch[28], il y a deja quatre ans qu'on l'a transfere chez nous +pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui etait arrive. Voila +qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils +avaient pris des epees, et ils se mirent a se piquer l'un l'autre, +et Alexei Ivanitch a tue le lieutenant, et encore devant deux +temoins. Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maitre." + +En ce moment entre l_'ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. +"Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement a +monsieur l'officier, et propre. + +-- J'obeis, Vassilissa Iegorovna[29], repondit l'_ouriadnik_ Ne +faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Polejaieff? + +-- Tu radotes, Maximitch, repliqua la commandante; Polejaieff est +deja loge tres a l'etroit; et puis c'est mon compere; et puis il +n'oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur +l'officier... Comment est votre nom, mon petit pere? + +-- Piotr Andreitch. + +-- Conduis Piotr Andreitch chez Simeon Kouzoff. Le coquin a laisse +entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, +Maximitch? + +-- Grace a Dieu, tout est tranquille, repondit le Cosaque; il n'y +a que le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme +Oustinia Pegoulina pour un seau d'eau chaude. + +-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit +vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, +et punis-les tous deux. + +-- C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu. + +-- Piotr Andreitch, Maximitch vous conduira a votre logement." + +Je pris conge; l'_ouriadnik_ me conduisit a une _isba_ qui se +trouvait sur le bord escarpe de la riviere, tout au bout de la +forteresse. La moitie de l'_isba_ etait occupee par la famille de +Simeon Kouzoff, l'autre me fut abandonnee. Cette moitie se +composait d'une chambre assez propre, coupee en deux par une +cloison. Saveliitch commenca a s'y installer, et moi, je regardai +par l'etroite fenetre. Je voyais devant moi s'etendre une steppe +nue et triste; sur le cote s'elevaient des cabanes. Quelques +poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le +perron et tenant une auge a la main, appelait des cochons qui lui +repondaient par un grognement amical. Et voila dans quelle contree +j'etais condamne a passer ma jeunesse!... Une tristesse amere me +saisit; je quittai la fenetre et me couchai sans souper, malgre +les exhortations de Saveliitch, qui ne cessait de repeter avec +angoisse: "O Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait +ma maitresse si l'enfant allait tomber malade?" + +Le lendemain, a peine avais-je commence de m'habiller, que la +porte de ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de +petite taille, de traits peu reguliers, mais dont la figure +basanee avait une vivacite remarquable. + +"Pardonnez-moi, me dit-il en francais, si je viens ainsi sans +ceremonie faire votre connaissance. J'ai appris hier votre +arrivee, et le desir de voir enfin une figure humaine s'est +tellement empare de moi que je n'ai pu y resister plus longtemps. +Vous comprendrez cela quand vous aurez vecu ici quelque temps." + +Je devinai sans peine que c'etait l'officier renvoye de la garde +pour l'affaire du duel. Nous fimes connaissance. Chvabrine avait +beaucoup d'esprit. Sa conversation etait animee, interessante. Il +me depeignit avec beaucoup de verve et de gaiete la famille du +commandant, sa societe et en general toute la contree ou le sort +m'avait jete. Je riais de bon coeur, lorsque ce meme invalide, que +j'avais vu rapiecer son uniforme dans l'antichambre du capitaine, +entra et m'invita a diner de la part de Vassilissa Iegorovna. +Chvabrine declara qu'il m'accompagnait. + +En nous approchant de la maison du commandant, nous vimes sur la +place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues +queues et des chapeaux a trois cornes. Ils etaient ranges en ligne +de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore +vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. +Des qu'il nous apercut, il s'approcha de nous, me dit quelques +mots affables, et se remit a commander l'exercice. Nous allions +nous arreter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d'aller +sur-le-champ chez Vassilissa Iegorovna, promettant qu'il nous +rejoindrait aussitot. "Ici, nous dit-il, vous n'avez vraiment rien +a voir." + +Vassilissa Iegorovna nous recut avec simplicite et bonhomie, et me +traita comme si elle m'eut des longtemps connu. L'invalide et +Palachka mettaient la nappe. + +"Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch a instruire si +longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le +chercher pour diner. Mais ou est donc Macha[31]?" + +A peine avait-elle prononce ce nom, qu'entra dans la chambre une +jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les +cheveux lisses en bandeau et retenus derriere ses oreilles que +rougissaient la pudeur et l'embarras. Elle ne me plut pas +extremement au premier coup d'oeil; je la regardai avec +prevention. Chvabrine m'avait depeint Marie, la fille du +capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla +s'asseoir dans un coin et se mit a coudre. Cependant on avait +apporte le _chtchi_[32]. Vassilissa Iegorovna, ne voyant pas +revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler. + +"Dis au maitre que les visites attendent; le _chtchi_ se +refroidit. Grace a Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout +le temps de s'egosiller a son aise." + +Le capitaine apparut bientot, accompagne du petit vieillard +borgne. + +"Qu'est-ce que cela, mon petit pere? lui dit sa femme. La table +est servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir. + +-- Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, repondit Ivan Kouzmitch, +j'etais occupe de mon service, j'instruisais mes petits soldats. + +-- Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne +leur va pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais du rester a +la maison, a prier le bon Dieu; ca t'irait bien mieux. Mes chers +convives, a table, je vous prie." + +Nous primes place pour diner. Vassilissa Iegorovna ne se taisait +pas un moment et m'accablait de questions; qui etaient mes +parents, s'ils etaient en vie, ou ils demeuraient, quelle etait +leur fortune? Quand elle sut que mon pere avait trois cents +paysans: + +"Voyez-vous! s'ecria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce +monde! Et nous, mon petit pere, en fait d'_ames_[33], nous n'avons +que la servante Palachka. Eh bien, grace a Dieu, nous vivons petit +a petit. Nous n'avons qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il +faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous +vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu'elle trouve +quelque brave homme! sinon, la voila eternellement fille." + +Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle etait devenue +toute rouge, et des larmes roulerent jusque sur son assiette. +J'eus pitie d'elle, et je m'empressai de changer de conversation. + +"J'ai oui dire, m'ecriai-je avec assez d'a-propos, que les +Bachkirs ont l'intention d'attaquer votre forteresse. + +-- Qui t'a dit cela, mon petit pere? reprit Ivan Kouzmitch. + +-- Je l'ai entendu dire a Orenbourg, repondis-je. + +-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas +entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un +peuple intimide, et les Kirghises aussi ont recu de bonnes lecons. +Ils n'oseront pas s'attaquer a nous, et s'ils s'en avisent, je +leur imprimerai une telle terreur, qu'ils ne remueront plus de dix +ans. + +-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant a la femme +du capitaine, de rester dans une forteresse exposee a de tels +dangers? + +-- Affaire d'habitude, mon petit pere, reprit-elle. Il y a de cela +vingt ans, quand on nous transfera du regiment ici, tu ne saurais +croire comme j'avais peur de ces maudits paiens. S'il m'arrivait +parfois de voir leur bonnet a poil, si j'entendais leurs +hurlements, crois bien, mon petit pere, que mon coeur se +resserrait a mourir. Et maintenant j'y suis si bien habituee, que +je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les +brigands rodent autour de la forteresse. + +-- Vassilissa Iegorovna est une dame tres brave, observa gravement +Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose. + +-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de +la douzaine des poltrons. + +-- Et Marie Ivanovna, demandai-je a sa mere, est-elle aussi hardie +que vous? + +-- Macha! repondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'a +present elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans +trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan +Kouzmitch s'imagina, le jour de ma fete, de faire tirer son canon, +elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu'elle manqua de s'en +aller dans l'autre monde. Depuis ce jour-la, nous n'avons plus +tire ce maudit canon." + +Nous nous levames de table; le capitaine et sa femme allerent +dormir la sieste, et j'allai chez Chvabrine, ou nous passames +ensemble la soiree. + + +CHAPITRE IV +_LE DUEL_ + +Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la +forteresse de Belogorsk devint non seulement supportable, mais +agreable meme. J'etais recu comme un membre de la famille dans la +maison du commandant. Le mari et la femme etaient d'excellentes +gens. Ivan Kouzmitch, qui d'enfant de troupe etait parvenu au rang +d'officier, etait un homme tout simple et sans education, mais bon +et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort a +sa paresse naturelle. Vassilissa Iegorovna dirigeait les affaires +du service comme celles de son menage, et commandait dans toute la +forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientot de +se montrer sauvage. Nous fimes plus ample connaissance. Je trouvai +en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu a peu je +m'attachai a cette bonne famille, meme a Ivan Ignatiitch, le +lieutenant borgne. + +Je devins officier. Mon service ne me pesait guere. Dans cette +forteresse benie de Dieu, il n'y avait ni exercice a faire, ni +garde a monter, ni revue a passer. Le commandant instruisait +quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n'etait +pas encore parvenu a leur apprendre quel etait le cote droit, quel +etait le cote gauche. Chvabrine avait quelques livres francais; je +me mis a lire, et le gout de la litterature s'eveilla en moi. Le +matin je lisais, et je m'essayais a des traductions, quelquefois +meme a des compositions en vers. Je dinais presque chaque jour +chez le commandant, ou je passais d'habitude le reste de la +journee. Le soir, le pere Garasim y venait accompagne de sa femme +Akoulina, qui etait la plus forte commere des environs. Il va sans +dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. +Cependant d'heure en heure sa conversation me devenait moins +agreable. Ses perpetuelles plaisanteries sur la famille du +commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de +Marie Ivanovna, me deplaisaient fort. Je n'avais pas d'autre +societe que cette famille dans la forteresse, mais je n'en +desirais pas d'autre. + +Malgre toutes les propheties, les Bachkirs ne se revoltaient pas. +La tranquillite regnait autour de notre forteresse. Mais cette +paix fut troublee subitement par une guerre intestine. + +J'ai deja dit que je m'occupais un peu de litterature. Mes essais +etaient passables pour l'epoque, et Soumarokoff[34] lui-meme leur +rendit justice bien des annees plus tard. Un jour, il m'arriva +d'ecrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, +sous pretexte de demander des conseils, les auteurs cherchent +volontiers un auditeur benevole; je copiai ma petite chanson, et +la portai a Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait +apprecier une oeuvre poetique. + +Apres un court preambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et +lui lus les vers suivants[35]: + +_"Helas! en fuyant Macha, j'espere recouvrer ma liberte!_ +_"Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant +moi._ +_"Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet etat +cruel, prends pitie de ton prisonnier."_ + +"Comment trouves-tu cela?" dis-je a Chvabrine, attendant une +louange comme un tribut qui m'etait du. + +Mais, a mon grand mecontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire +montrait de la complaisance, me declara net que ma chanson ne +valait rien. + +"Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforcant de cacher mon +humeur. + +-- Parce que de pareils vers, me repondit-il, sont dignes de mon +maitre Trediakofski[36]." + +Il prit le feuillet de mes mains, et se mit a analyser +impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me dechirant de la +facon la plus maligne. Cela depassa mes forces; je lui arrachai le +feuillet des mains, je lui declarai que, de ma vie, je ne lui +montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas +moins de cette menace. + +"Voyons, me dit-il, si tu seras en etat de tenir ta parole; les +poetes ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon +d'eau-de-vie avant diner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas +Marie Ivanovna? + +-- Ce n'est pas ton affaire, repondis-je en froncant le sourcil, +de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de +tes suppositions. + +-- Oh! oh! poete vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de +plus en plus. Ecoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de +devenir ta femme. + +-- Tu mens, miserable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un +effronte!" + +Chvabrine changea de visage. + +"Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main +fortement; vous me donnerez satisfaction. + +-- Bien, quand tu voudras!" repondis-je avec joie, car dans ce +moment j'etais pret a le dechirer. + +Je courus a l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une +aiguille a la main. D'apres l'ordre de la femme de commandant, il +enfilait des champignons qui devaient secher pour l'hiver. + +"Ah! Piotr Andreitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le +bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? +oserais-je vous demander." + +Je lui declarai en peu de mots que je m'etais pris de querelle +avec Alexei Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, +d'etre mon second. Ivan Ignatiitch m'ecouta jusqu'au bout avec une +grande attention, en ecarquillant son oeil unique. + +"Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexei +Ivanitch, et que j'en suis temoin? c'est la ce que vous voulez +dire? oserais-je vous demander. + +-- Precisement. + +-- Mais, mon Dieu! Piotr Andreitch, quelle folie avez-vous en +tete? Vous vous etes dit des injures avec Alexei Ivanitch; eh +bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous +a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera +une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un +troisieme; et puis allez chacun de votre cote. Dans la suite, nous +vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une +bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander. +Encore si c'etait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec +lui, car je ne l'aime guere. Mais, si c'est lui qui vous perfore, +vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots +casses? oserais-je vous demander." + +Les raisonnements du prudent officier ne m'ebranlerent pas. Je +restai ferme dans ma resolution. + +"Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous +plaira; mais a quoi bon serai-je temoin de votre duel? Des gens se +battent; qu'y a-t-il la d'extraordinaire? oserais-je vous +demander. Grace a Dieu, j'ai approche de pres les Suedois et les +Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs." + +Je tachai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel +etait le devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch etait hors +d'etat de me comprendre. + +"Faites a votre guise, dit-il. Si j'avais a me meler de cette +affaire, ce serait pour aller annoncer a Ivan Kouzmitch, selon les +regles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action +criminelle et contraire aux interets de la couronne, et faire +observer au commandant combien il serait desirable qu'il avisat +aux moyens de prendre les mesures necessaires..." + +J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au +commandant. Je parvins a grand'peine a le calmer. Cependant il me +donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos. + +Comme d'habitude, je passai la soiree chez le commandant. Je +m'efforcais de paraitre calme et gai, pour n'eveiller aucun +soupcon et eviter les questions importunes. Mais j'avoue que je +n'avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se +sont trouvees dans la meme position. Toute cette soiree, je me +sentis dispose a la tendresse, a la sensibilite. Marie Ivanovna me +plaisait plus qu'a l'ordinaire. L'idee que je la voyais peut-etre +pour la derniere fois lui donnait a mes yeux une grace touchante. +Chvabrine entra. Je le pris a part, et l'informai de mon entretien +avec Ivan Ignatiitch. + +"Pourquoi des seconds? me dit-il sechement. Nous nous passerons +d'eux." + +Nous convinmes de nous battre derriere les tas de foin, le +lendemain matin, a six heures. A nous voir causer ainsi +amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir. + +"Il y a longtemps que vous eussiez du faire comme cela, me dit-il +d'un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle. + +-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui +faisait une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu." + +Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise +humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que +repondre. Chvabrine le tira d'embarras. + +"Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite. + +-- Et avec qui, mon petit pere, t'es-tu querelle? + +-- Mais avec Piotr Andreitch, et jusqu'aux gros mots. + +-- Pourquoi cela? + +-- Pour une veritable misere, pour une chansonnette. + +-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il +arrive? + +-- Voici comment. Piotr Andreitch a compose recemment une chanson, +et il s'est mis a me la chanter ce matin. Comme je la trouvais +mauvaise, Piotr Andreitch s'est fache. Mais ensuite il a reflechi +que chacun est libre de son opinion et tout est dit." + +L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi +ne comprit ses grossieres allusions. Personne au moins ne les +releva. Des poesies, la conversation passa aux poetes en general, +et le commandant fit l'observation qu'ils etaient tous des +debauches et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de +renoncer a la poesie, comme chose contraire au service et ne +menant a rien de bon. + +La presence de Chvabrine m'etait insupportable. Je me hatai de +dire adieu au commandant et a sa famille. En rentrant a la maison, +j'examinai mon epee, j'en essayai la pointe, et me couchai apres +avoir donne l'ordre a Saveliitch de m'eveiller le lendemain a six +heures. + +Le lendemain, a l'heure indiquee, je me trouvais derriere les +meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas a +paraitre. "On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hater." +Nous mimes bas nos uniformes, et, restes en gilet, nous tirames +nos epees du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de +cinq invalides, sortit de derriere un tas de foin. Il nous intima +l'ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obeimes de +mauvaise humeur. Les soldats nous entourerent, et nous suivimes +Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas +militaire avec une majestueuse gravite. + +Nous entrames dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit +les portes a deux battants, et s'ecria avec emphase: "Ils sont +pris!". + +Vassilissa Iegorovna accourut a notre rencontre: + +"Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre +forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrets... +Piotr Andreitch, Alexei Ivanitch, donnez vos epees, donnez, +donnez... Palachka, emporte les epees dans le grenier... Piotr +Andreitch, je n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas +honte? Alexei Ivanitch, c'est autre chose; il a ete transfere de +la garde pour avoir fait perir une ame. Il ne croit pas en Notre- +Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?" + +Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant +de repeter: "Vois-tu bien! Vassilissa Iegorovna dit la verite; les +duels sont formellement defendus par le code militaire." + +Cependant Palachka nous avait pris nos epees et les avait +emportees au grenier. Je ne pus m'empecher de rire; Chvabrine +conserva toute sa gravite. + +"Malgre tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid +a la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire +observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant +a votre tribunal. Abandonnez ce soin a Ivan Kouzmitch: c'est son +affaire. + +-- Comment, comment, mon petit pere! repliqua la femme du +commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la meme +chair et le meme esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu +baguenaudes? Fourre-les a l'instant dans differents coins, au pain +et a l'eau, pour que cette bete d'idee leur sorte de la tete. Et +que le pere Garasim les mette a la penitence, pour qu'ils +demandent pardon a Dieu et aux hommes." + +Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna etait +extremement pale. Peu a peu la tempete se calma. La femme du +capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous +embrasser l'un l'autre. Palachka nous rapporta nos epees. Nous +sortimes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous +reconduisit. + +"Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colere, de nous +denoncer au commandant apres m'avoir donne votre parole de n'en +rien faire? + +-- Comme Dieu est saint, repondit-il, je n'ai rien dit a Ivan +Kouzmitch; c'est Vassilissa Iegorovna qui m'a tout soutire. C'est +elle qui a pris toutes les mesures necessaires a l'insu du +commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!" + +Apres cette reponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec +Chvabrine. + +"Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je. + +-- Certainement, repondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang +votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut +feindre pendant quelques jours. Au revoir." + +Et nous nous separames comme s'il ne se fut rien passe. + +De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, pres +de Marie Ivanovna; son pere n'etait pas a la maison; sa mere +s'occupait du menage. Nous parlions a demi-voix. Marie Ivanovna me +reprochait l'inquietude que lui avait causee ma querelle avec +Chvabrine. + +"Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous +alliez vous battre a l'epee. Comme les hommes sont etranges! pour +une parole qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prets +a s'entr'egorger et a sacrifier, non seulement leur vie, mais +encore l'honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sure +que ce n'est pas vous qui avez commence la querelle: c'est Alexei +Ivanitch qui a ete l'agresseur. + +-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna? + +-- Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas +Alexei Ivanitch, il m'est meme desagreable, et cependant je +n'aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m'aurait fort +inquietee. + +-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?" + +Marie Ivanovna se troubla et rougit: "Il me semble, dit-elle +enfin, il me semble que je lui plais. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage. + +-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela? + +-- L'an passe, deux mois avant votre arrivee, + +-- Et vous n'avez pas consenti? + +-- Comme vous voyez. Alexei Ivanitch est certainement un homme +d'esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, a la seule +idee qu'il faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les +assistants... Non, non, pour rien au monde." + +Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et +m'expliquerent beaucoup de choses. Je compris la persistance que +mettait Chvabrine a la poursuivre. Il avait probablement remarque +notre inclination mutuelle, et s'efforcait de nous detourner l'un +de l'autre. Les paroles qui avaient provoque notre querelle me +semblerent d'autant plus infames, quand, au lieu d'une grossiere +et indecente plaisanterie, j'y vis une calomnie calculee. L'envie +de punir le menteur effronte devint encore plus forte en moi, et +j'attendais avec impatience le moment favorable. + +Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'etais occupe a +composer une elegie, et que je mordais ma plume dans l'attente +d'une rime, Chvabrine frappa sous ma fenetre. Je posai la plume, +je pris mon epee, et sortis de la maison. + +"Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous +observe plus. Allons au bord de la riviere; la personne ne nous +empechera." + +Nous partimes en silence, et, apres avoir descendu un sentier +escarpe, nous nous arretames sur le bord de l'eau, et nos epees se +croiserent. + +Chvabrine etait plus adroit que moi dans les armes; mais j'etais +plus fort et plus hardi; et M. Beaupre, qui avait ete entre autres +choses soldat, m'avait donne quelques lecons d'escrime, dont je +profitai. Chvabrine ne s'attendait nullement a trouver en moi un +adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pumes nous +faire aucun mal l'un a l'autre; mais enfin, remarquant que +Chvabrine faiblissait, je l'attaquai vivement, et le fis presque +entrer a reculons dans la riviere. Tout a coup j'entendis mon nom +prononce a haute voix; je tournai rapidement la tete, et j'apercus +Saveliitch qui courait a moi le long du sentier... Dans ce moment +je sentis une forte piqure dans la poitrine, sous l'epaule droite, +et je tombai sans connaissance. + + +CHAPITRE V +_LA CONVALESCENCE_ + +Quand je revins a moi, je restai quelque temps sans comprendre ni +ce qui m'etait arrive, ni ou je me trouvais. J'etais couche sur un +lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. +Saveliitch se tenait devant moi, une lumiere a la main. Quelqu'un +deroulait avec precaution les bandages qui entouraient mon epaule +et ma poitrine. Peu a peu mes idees s'eclaircirent. Je me rappelai +mon duel, et devinai sans peine que j'etais blesse. En cet +instant, la porte gemit faiblement sur ses gonds: + +"Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit +tressaillir. + +-- Toujours dans le meme etat, repondit Saveliitch avec un soupir; +toujours sans connaissance. Voila deja plus de quatre jours." + +Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force. + +"Ou suis-je? Qui est ici?" dis-je avec effort. + +Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur +moi. + +"Comment vous sentez-vous? me dit-elle. + +-- Bien, grace a Dieu, repondis-je d'une voix faible. C'est vous, +Marie Ivanovna; dites-moi..." + +Je ne pus achever. Saveliitch poussa un cri, la joie se peignit +sur son visage. + +"Il revient a lui, il revient a lui, repetait-il; graces te soient +rendues, Seigneur! Mon pere Piotr Andreitch, m'as-tu fait assez +peur? quatre jours! c'est facile a dire..." + +Marie Ivanovna l'interrompit. + +"Ne lui parle pas trop, Saveliitch, dit-elle: il est encore bien +faible." + +Elle sortit et ferma la porte avec precaution. Je me sentais agite +de pensees confuses. J'etais donc dans la maison du commandant, +puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus +interroger Saveliitch; mais le vieillard hocha la tete et se +boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mecontentement, et +m'endormis bientot. + +En m'eveillant, j'appelai Saveliitch; mais, au lieu de lui, je vis +devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne +puis exprimer la sensation delicieuse qui me penetra dans ce +moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en +l'arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout a +coup je sentis sur ma joue l'impression humide et brulante de ses +levres. Un feu rapide parcourut tout mon etre. + +"Chere bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez +a mon bonheur." + + + +Elle reprit sa raison: + +"Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu otant sa main, tous +etes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin +de vous, ... ne fut-ce que pour moi." + +Apres ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. +Je me sentais revenir a la vie. + +Des cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'etait le +barbier du regiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre +medecin dans la forteresse; et grace a Dieu, il ne faisait pas le +docteur. Ma jeunesse et la nature haterent ma guerison. Toute la +famille du commandant m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me +quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la premiere +occasion favorable pour continuer ma declaration interrompue, et, +cette fois, Marie m'ecouta avec plus de patience. Elle me fit +naivement l'aveu de son affection, et ajouta que ses parents +seraient sans doute heureux de son bonheur. "Mais pensez-y bien, +me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des +votres?" + +Ce mot me fit reflechir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma +mere; mais, connaissant le caractere et la facon de penser de mon +pere, je pressentais que mon amitie ne le toucherait pas +extremement, et qu'il la traiterait de folie de jeunesse. Je +l'avouai franchement a Marie Ivanovna; mais neanmoins je resolus +d'ecrire a mon pere aussi eloquemment que possible pour lui +demander sa benediction. Je montrai ma lettre a Marie Ivanovna, +qui la trouva si convaincante et si touchante qu'elle ne douta +plus du succes, et s'abandonna aux sentiments de son coeur avec +toute la confiance de la jeunesse. + +Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma +convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: +"Vois-tu bien, Piotr Andreitch, je devrais a la rigueur te mettre +aux arrets; mais te voila deja puni sans cela. Pour Alexei +Ivanich, il est enferme par mon ordre, et sous bonne garde, dans +le magasin a ble, et son epee est sous clef chez Vassilissa +Iegorovna. Il aura le temps de reflechir a son aise et de se +repentir." + +J'etais trop content pour garder dans mon coeur le moindre +sentiment de rancune. Je me mis a prier pour Chvabrine, et le bon +commandant, avec la permission de sa femme, consentit a lui rendre +la liberte. Chvabrine vint me voir. Il temoigna un profond regret +de tout ce qui etait arrive, avoua que toute la faute etait a lui, +et me pria d'oublier le passe. Etant de ma nature peu rancunier, +je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je +voyais dans sa calomnie l'irritation de la vanite blessee; je +pardonnai donc genereusement a mon rival malheureux. + +Je fus bientot gueri completement, et pus retourner a mon logis. +J'attendais avec impatience la reponse a ma lettre, n'osant pas +esperer, mais tachant d'etouffer en moi de tristes pressentiments. +Je ne m'etais pas encore explique avec Vassilissa Iegorovna et son +mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les etonner: ni moi ni +Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous etions +assures d'avance de leur consentement. + +Enfin, un beau jour, Saveliitch entra chez moi, une lettre a la +main. Je la pris en tremblant. L'adresse etait ecrite de la main +de mon pere. Cette vue me prepara a quelque chose de grave, car, +d'habitude, c'etait ma mere qui m'ecrivait, et lui ne faisait +qu'ajouter quelques lignes a la fin. Longtemps je ne pus me +decider a rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle: +"A mon fils Piotr Andreitch Grineff, gouvernement d'Orenbourg, +forteresse de Belogorsk". Je tachais de decouvrir, a l'ecriture de +mon pere, dans quelle disposition d'esprit il avait ecrit la +lettre. Enfin je me decidai a decacheter, et des les premieres +lignes je vis que toute l'affaire etait au diable. Voici le +contenu de cette lettre: + +"Mon fils Piotr, nous avons recu le 15 de ce mois la lettre dans +laquelle tu nous demandes notre benediction paternelle et notre +consentement a ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. +Et non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma +benediction ni mon consentement, mais encore j'ai l'intention +d'arriver jusqu'a toi et de te bien punir pour tes sottises comme +un petit garcon, malgre ton rang d'officier, parce que tu as +prouve que tu n'es pas digne de porter l'epee qui t'a ete remise +pour la defense de la patrie, et non pour te battre en duel avec +des fous de ton espece. Je vais ecrire a l'instant meme a Andre +Carlovitch pour le prier de te transferer de la forteresse de +Belogorsk dans quelque endroit encore plus eloigne afin de faire +passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mere est +tombee malade de douleur, et maintenant encore elle est alitee. +Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique +je n'ose pas avoir confiance en sa bonte. + +"Ton pere, + +"A. G." + +La lecture de cette lettre eveilla en moi des sentiments divers. +Les dures expressions que mon pere ne m'avait pas menagees me +blessaient profondement; le dedain avec lequel il traitait Marie +Ivanovna me semblait aussi injuste que malseant; enfin l'idee +d'etre renvoye hors de la forteresse de Belogorsk m'epouvantait. +Mais j'etais surtout chagrine de la maladie de ma mere. J'etais +indigne contre Saveliitch, ne doutant pas que ce ne fut lui qui +avait fait connaitre mon duel a mes parents. Apres avoir marche +quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je +m'arretai brusquement devant lui, et lui dis avec colere: "Il +parait qu'il ne t'a pas suffi que, grace a toi, j'aie ete blesse +et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mere". + +Saveliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappe. + +"Aie pitie de moi, seigneur, s'ecria-t-il presque en sanglotant; +qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que +tu as ete blesse? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine +devant toi pour recevoir l'epee d'Alexei Ivanitch. La vieillesse +maudite m'en a seule empeche. Qu'ai-je donc fait a ta mere? + +-- Ce que tu as fait? repondis-je. Qui est-ce qui t'a charge +d'ecrire une denonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis a mon +service pour etre mon espion? + +-- Moi, ecrire une denonciation! repondit Saveliitch tout en +larmes. O Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que +m'ecrit le maitre, et tu verras si je te denoncais." + +En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'il me presenta, et +je lus ce qui suit: + +"Honte a toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien ecrit de mon +fils Piotr Andreitch, malgre mes ordres severes, et de ce que ce +soient des etrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi +que tu remplis ton devoir et la volonte de tes seigneurs? Je +t'enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir cache la +verite et pour ta condescendance envers le jeune homme. A la +reception de cette lettre, je t'ordonne de m'informer +immediatement de l'etat de sa sante, qui, a ce qu'on me mande, +s'ameliore, et de me designer precisement l'endroit ou il a ete +frappe, et s'il a ete bien gueri." + +Evidemment Saveliitch n'avait pas en le moindre tort, et c'etait +moi qui l'avais offense par mes soupcons et mes reproches. Je lui +demandai pardon, mais le vieillard etait inconsolable. + +"Voila jusqu'ou j'ai vecu! repetait-il; voila quelles graces j'ai +meritees de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un +vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je +suis la cause de ta blessure! Non, mon pere Piotr Andreitch, ce +n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit _moussie;_ c'est +lui qui t'a appris a pousser ces broches de fer, en frappant du +pied, comme si a force de pousser et de frapper on pouvait se +garer d'un mauvais homme! C'etait bien necessaire de depenser de +l'argent a louer le _moussie_!" + +Mais qui donc s'etait donne la peine de denoncer ma conduite a mon +pere? Le general? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et +puis, Ivan Kouzmitch n'avait pas cru necessaire de lui faire un +rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupcons +s'arretaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans +cette denonciation, dont la suite pouvait etre mon eloignement de +la forteresse et ma separation d'avec la famille du commandant. +J'allai tout raconter a Marie Ivanovna: elle venait a ma rencontre +sur le perron. + +"Que vous est-il arrive? me dit-elle; comme vous etes pale! + +-- Tout est fini", lui repondis-je, en lui remettant la lettre de +mon pere. + +Ce fut a son tour de palir. Apres avoir lu, elle me rendit la +lettre, et me dit d'une voix emue: "Ce n'a pas ete mon destin. Vos +parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonte de +Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il +n'y a rien a faire, Piotr Andreitch; soyez heureux, vous au moins. + +-- Cela ne sera pas, m'ecriai-je, en la saisissant par la main. Tu +m'aimes, je suis pret a tout. Allons nous jeter aux pieds de tes +parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; +ils nous donneront, eux, leur benediction, nous nous marierons; et +puis, avec le temps, j'en suis sur, nous parviendrons a flechir +mon pere. Ma mere intercedera pour nous, il me pardonnera. + +-- Non, Piotr Andreitch, repondit Marie: je ne t'epouserai pas +sans la benediction de tes parents. Sans leur benediction tu ne +seras pas heureux. Soumettons-nous a la volonte de Dieu. Si tu +rencontres une autre fiancee, si tu l'aimes, que Dieu soit avec +toi[38]. Piotr Andreitch, moi, je prierai pour vous deux." + +Elle se mit a pleurer et se retira. J'avais l'intention de la +suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d'etat de me +posseder et je rentrai a la maison. J'etais assis, plonge dans une +melancolie profonde, lorsque Saveliitch vint tout a coup +interrompre mes reflexions. + +"Voila, seigneur, dit-il en me presentant une feuille de papier +toute couverte d'ecriture; regarde si je suis un espion de mon +maitre et si je tache de brouiller le pere avec le fils." + +Je pris de sa main ce papier; c'etait la reponse de Saveliitch a +la lettre qu'il avait recue. La voici mot pour mot: + +"Seigneur Andre Petrovitch, notre gracieux pere, j'ai recu votre +gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te facher contre moi, +votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les +ordres de mes maitres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, +mais votre serviteur fidele, j'obeis aux ordres de mes maitres; et +je vous ai toujours servi avec zele jusqu'a mes cheveux blancs. Je +ne vous ai rien ecrit de la blessure de Piotr Andreitch, pour ne +pas vous effrayer sans raison; et voila que nous entendons que +notre maitresse, notre mere, Avdotia Vassilievna, est malade de +peur; et je m'en vais prier Dieu pour sa sante. Et Piotr Andreitch +a ete blesse dans la poitrine, sons l'epaule droite, sous une +cote, a la profondeur d'un _verchok_ et demi[39], et il a ete +couche dans la maison du commandant, ou nous l'avons apporte du +rivage: et c'est le barbier d'ici, Stepan Paramonoff, qui l'a +traite; et maintenant Piotr Andreitch, grace a Dieu, se porte +bien; et il n'y a rien que du bien a dire de lui: ses chefs, a ce +qu'on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iegorovna le traite +comme son propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit +arrivee, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a +quatre jambes et il bronche. Et vous daignez ecrire que vous +m'enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonte de +seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'a terre. + +"Votre fidele esclave, + +"Arkhip Savelieff." + + +Je ne pus m'empecher de sourire plusieurs fois pendant la lecture +de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en etat +d'ecrire a mon pere, et, pour calmer ma mere, la lettre de +Saveliitch me semblait suffisante. + +De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait +presque plus et tachait meme de m'eviter. La maison du commandant +me devint insupportable; je m'habituai peu a peu a rester seul +chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iegorovna me fit des +reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en +repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service +l'exigeait. Je n'avais que de tres rares entrevues avec Chvabrine, +qui m'etait devenu d'autant plus antipathique que je croyais +decouvrir en lui une inimitie secrete, ce qui me confirmait +davantage dans mes soupcons. La vie me devint a charge. Je +m'abandonnai a une noire melancolie, qu'alimentaient encore la +solitude et l'inaction. Je perdis toute espece de gout pour la +lecture et les lettres. Je me laissais completement abattre et je +craignais de devenir fou, lorsque des evenements soudains, qui +eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner a mon ame +un ebranlement profond et salutaire. + + +CHAPITRE VI +_POUGATCHEFF_ + +Avant d'entamer le recit des evenements etranges dont je fus le +temoin, je dois dire quelques mots sur la situation ou se trouvait +le gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'annee 1773. Cette +riche et vaste province etait habitee par une foule de peuplades a +demi sauvages, qui venaient recemment de reconnaitre la +souverainete des tsars russes. Leurs revoltes continuelles, leur +impatience de toute loi et de la vie civilisee, leur inconstance +et leur cruaute demandaient, de la part du gouvernement, une +surveillance constante pour les reduire a l'obeissance. On avait +eleve des forteresses dans les lieux favorables, et dans la +plupart on avait etabli a demeure fixe des Cosaques, anciens +possesseurs des rives du Iaik. Mais ces Cosaques eux-memes, qui +auraient du garantir le calme et la securite de ces contrees, +etaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et +dangereux pour le gouvernement imperial. En 1772, une emeute +survint dans leur principale bourgade. Cette emeute fut causee par +les mesures severes qu'avait prises le general Tranbenberg pour +ramener l'armee a l'obeissance. Elles n'eurent d'autre resultat +que le meurtre barbare de Tranbenberg, l'elevation de nouveaux +chefs, et finalement la repression de l'emeute a force de +mitraille et de cruels chatiments. + +Cela s'etait passe peu de temps avant mon arrivee dans la +forteresse de Belogorsk. Alors tout etait ou paraissait +tranquille. Mais l'autorite avait trop facilement prete foi au +feint repentir des revoltes, qui couvaient leur haine en silence, +et n'attendaient qu'une occasion propice pour recommencer la +lutte. + +Je reviens a mon recit. + +Un soir (c'etait au commencement d'octobre 1773), j'etais seul a +la maison, a ecouter le sifflement du vent d'automne et a regarder +les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint +m'appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis a +l'instant meme. J'y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et +l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y avait dans la chambre ni la +femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d'un air +preoccupe. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors +_l'ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et +nous dit: + +"Messieurs les officiers, une nouvelle importante! ecoutez ce +qu'ecrit le general." + +Il mit ses lunettes et lut ce qui suit: + +_"A monsieur le commandant de la forteresse de Belogorsk, +capitaine Mironoff_ (secret). + +"Je vous informe par la presente que le fuyard et schismatique +Cosaque du Don Iemeliane Pougatcheff, apres s'etre rendu coupable +de l'impardonnable insolence d'usurper le nom du defunt empereur +Pierre III, a reuni une troupe de brigands, suscite des troubles +dans les villages du Iaik, et pris et meme detruit plusieurs +forteresses, en commettant partout des brigandages et des +assassinats. En consequence, des la reception de la presente, vous +aurez, monsieur le capitaine, a aviser aux mesures qu'il faut +prendre pour repousser le susdit scelerat et usurpateur, et, s'il +est possible, pour l'exterminer entierement dans le cas ou il +tournerait ses armes contre la forteresse confiee a vos soins." + +"Prendre les mesures necessaires, dit le commandant en otant ses +lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile a +dire. Le scelerat semble fort, et nous n'avons que cent trente +hommes, meme en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas +trop a compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch." + +L'_ouriadnik_ sourit. + +"Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez +ponctuels; placez des sentinelles, etablissez des rondes de nuit; +dans le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les +soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut +aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le +secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le +temps." + +Apres avoir ainsi distribue ses ordres, Ivan Kouzmitch nous +congedia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que +nous venions d'entendre. + +"Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je. + +-- Dieu le sait, repondit-il, nous verrons; jusqu'a present je ne +vois rien de grave. Si cependant..." + +Alors il se mit a rever en sifflant avec distraction un air +francais. + +Malgre toutes nos precautions, la nouvelle de l'apparition de +Pougatcheff se repandit dans la forteresse. Quel que fut le +respect d'Ivan Kouzmitch pour son epouse, il ne lui aurait revele +pour rien au monde un secret confie comme affaire de service. +Apres avoir recu la lettre du general, il s'etait assez +adroitement debarrasse de Vassilissa Iegorovna, en lui disant que +le pere Garasim avait recu d'Orenbourg des nouvelles +extraordinaires qu'il gardait dans le mystere le plus profond. +Vassilissa Iegorovna prit a l'instant meme le desir d'aller rendre +visite a la femme du pope, et, d'apres le conseil d'Ivan +Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissat +s'ennuyer toute seule. + +Reste maitre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur- +le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour +qu'elle ne put nous epier. + +Vassilissa Iegorovna revint a la maison sans avoir rien pu.tirer +de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son +absence, un conseil de guerre s'etait assemble chez Ivan +Kouzmitch, et que Palachka avait ete enfermee sous clef. Elle se +douta que son mari l'avait trompee, et se mit a l'accabler de +questions. Mais Ivan Kouzmitch etait prepare a cette attaque; il +ne se troubla pas le moins du monde, et repondit bravement a sa +curieuse moitie: + +"Vois-tu bien, ma petite mere, les femmes du pays se sont mis en +tete d'allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut etre +cause d'un malheur, j'ai rassemble mes officiers et je leur ai +donne l'ordre de veiller a ce que les femmes ne fassent pas de feu +avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles. + +-- Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa +femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restee dans la cuisine +jusqu'a notre retour?" + +Ivan Kouzmitch ne s'etait pas prepare a une semblable question: il +balbutia quelques mots incoherents. Vassilissa Iegorovna s'apercut +aussitot de la perfidie de son mari; mais, sure qu'elle +n'obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions +et parla des concombres sales d'Akoulina Pamphilovna savait +preparer d'une facon superieure. De toute la nuit, Vassilissa +Iegorovna ne put fermer l'oeil, n'imaginant pas ce que son mari +avait en tete qu'elle ne put savoir. + +Le lendemain, au retour de la messe, elle apercut Ivan Ignatiitch +occupe a oter du canon des guenilles, de petites pierres, des +morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d'ordures que les +petits garcons y avaient fourrees. "Que peuvent signifier ces +preparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu'on +craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il +possible qu'Ivan Kouzmitch me cachat une pareille misere?" Elle +appela Ivan Ignatiitch avec la ferme resolution de savoir de lui +le secret qui tourmentait sa curiosite de femme. + +Vassilissa Iegorovna debuta par lui faire quelques remarques sur +des objets de menage, comme un juge qui commence un interrogatoire +par des questions etrangeres a l'affaire pour rassurer et endormir +la prudence de l'accuse. Puis, apres un silence de quelques +instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la +tete: + +"Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il +de tout cela? + +-- Eh! ma petite mere, repondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est +misericordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; +j'ai nettoye le canon. Peut-etre bien repousserons-nous ce +Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera +personne ici. + +-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?" demanda la femme du +commandant. + +Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parle, et se mordit la +langue. Mais il etait trop tard, Vassilissa Iegorovna le +contraignit a lui tout raconter, apres avoir engage sa parole +qu'elle ne dirait rien a personne. + +Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien a personne, si ce +n'est a la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache +de cette bonne dame, etant encore dans la steppe, pouvait etre +enlevee par les brigands. + +Bientot tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui +couraient sur son compte etaient fort divers. Le commandant envoya +l'_ouriadnik_ avec mission de bien s'enquerir de tout dans les +villages voisins. L'_ouriadnik_ revint apres une absence de deux +jours, et declara qu'il avait dans la steppe, a soixante verstes +de la forteresse, une grande quantite de feux, et qu'il avait oui +dire aux Bachkirs qu'une force innombrable s'avancait. Il ne +pouvait rien dire de plus precis, ayant craint de s'aventurer +davantage. + +On commenca bientot a remarquer une grande agitation parmi les +Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient +par petits groupes, parlaient entre eux a voix basse, et se +dispersaient des qu'ils apercevaient un dragon ou tout autre +soldat russe. On les fit espionner: Ioulai, Kalmouk baptise, fit +au commandant une revelation tres grave. Selon lui, l'_ouriadnik_ +aurait fait de faux rapports; a son retour, le perfide Cosaque +aurait dit a ses camarades qu'il s'etait avance jusque chez les +revoltes, qu'il avait ete presente a leur chef, et que ce chef, +lui ayant donne sa main a baiser, s'etait longuement entretenu +avec lui. Le commandant fit aussitot mettre l'_ouriadnik_ aux +arrets, et designa Ioulai pour le remplacer. Ce changement fut +accueilli par les Cosaques avec un mecontentement visible. Ils +murmuraient a haute voix, et Ivan Ignatiitch, l'executeur de +l'ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire +assez clairement: + +"Attends, attends, rat de garnison!" + +Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le +meme jour; mais l'_ouriadnik_ s'etait echappe, sans doute avec +l'aide de ses complices. + +Un nouvel evenement vint accroitre l'inquietude du capitaine. On +saisit un Bachkir porteur de lettres seditieuses. A cette +occasion, le commandant prit le parti d'assembler derechef ses +officiers, et pour cela il voulut encore eloigner sa femme sous un +pretexte specieux. Mais comme Ivan Kouzmitch etait le plus adroit +et le plus sincere des hommes, il ne trouva pas d'autre moyen que +celui qu'il avait deja employe une premiere fois. + +"Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, lui dit-il en toussant a +plusieurs reprises, le pere Garasim a, dit-on, recu de la ville... + +-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore +rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iemeliane +Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois." + +Ivan Kouzmitch ecarquilla les yeux: "Eh bien, ma petite mere, dit- +il, si tu sais tout, reste, il n'y a rien a faire; nous parlerons +devant toi. + +-- Bien, bien, mon petit pere, repondit-elle, ce n'est pas a toi +de faire le fin. Envoie chercher les officiers." + +Nous nous assemblames de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant +sa femme, la proclamation de Pougatcheff, redigee par quelque +Cosaque a demi lettre. Le brigand nous declarait son intention de +marcher immediatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques +et les soldats a se reunir a lui, et conseillait aux chefs de ne +pas resister, les menacant en ce cas du dernier supplice. La +proclamation etait ecrite en termes grossiers, mais energiques, et +devait produire une grande impression sur les esprits des gens +simples, + +"Quel coquin! s'ecria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose +nous proposer! de sortir a sa rencontre et de deposer a ses pieds +nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous +sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en +avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouve +des commandants assez laches pour obeir a ce bandit! + +-- Ca ne devrait pas etre, repondit Ivan Kouzmitch; cependant on +dit que le scelerat s'est deja empare de plusieurs forteresses. + +-- Il parait qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine. + +-- Nous allons savoir a l'instant sa force reelle, reprit le +commandant; Vassilissa Iegorovna, donne-moi la clef du grenier. +Ivan Ignatiitch, amene le Bachkir, et dis a Ioulai d'apporter des +verges. + +-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant +de son siege; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans +cela elle entendrait, les cris, et ca lui ferait peur. Et moi, +pour dire la verite, je ne suis pas tres curieuse de pareilles +investigations. Au plaisir de vous revoir..." + +La torture etait alors tellement enracinee dans les habitudes de +la justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit +l'abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de +l'accuse etait indispensable a la condamnation, idee non seulement +deraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matiere +juridique; car, si le deni de l'accuse ne s'accepte pas comme +preuve de son innocence, l'aveu qu'on lui arrache doit moins +encore servir de preuve de sa culpabilite. A present meme, il +m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter l'abolition de +cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait +de la necessite de la torture, ni les juges, ni les accuses eux- +memes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'etonna et n'emut +aucun de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui +etait tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu +d'instants apres, on l'amena dans l'antichambre. Le commandant +ordonna qu'on l'introduisit en sa presence. + +Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds +des entraves en bois. Il ota son haut bonnet et s'arreta pres de +la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais +je n'oublierai cet homme: il paraissait age de soixante et dix ans +au moins, et n'avait ni nez, ni oreilles. Sa tete etait rasee; +quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il etait de +petite taille, maigre, courbe; mais ses yeux a la tatare +brillaient encore. + +"Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut a ces terribles indices +un des revoltes punis en 1741, tu es un vieux loup, a ce que je +vois; tu as deja ete pris dans nos pieges. Ce n'est pas la +premiere fois que tu te revoltes, puisque ta tete est si bien +rabotee. Approche-toi, et dis qui t'a envoye." + +Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air +de complete imbecillite. + +"Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que +tu ne comprends pas le russe? Ioulai, demande-lui en votre langue +qui l'a envoye, dans notre forteresse." + +Ioulai repeta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais +le Bachkir le regarda avec la meme expression, et sans repondre un +mot. + +"Iachki[41]! s'ecria le commandant; je te ferai parler. Voyons, +otez-lui sa robe de chambre rayee, sa robe de fou, et mouchetez- +lui les epaules. Voyons, Ioulai, houspille-le comme il faut." + +Deux invalides commencerent a deshabiller le Bachkir. Une vive +inquietude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit +a regarder de tous cotes comme un pauvre petit animal pris par des +enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour +les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses +epaules en se courbant, lorsque Ioulai prit les verges et leva la +main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gemissement faible +et puissant, et, relevant la tete, ouvrit la bouche, ou, au lieu +de langue, s'agitait un court troncon. + +Nous fumes tous frappes d'horreur. + +"Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien +tirer de lui. Ioulai, ramene le Bachkir au grenier; et nous, +messieurs, nous avons encore a causer." + +Nous continuions a debattre notre position, lorsque Vassilissa +Iegorovna se precipita dans la chambre, toute haletante, et avec +un air effare. + +"Que t'est-il arrive? demanda le commandant surpris. + +-- Malheur! malheur! repondit Vassilissa Iegorovna: le fort de +Nijneosern a ete pris ce matin; le garcon du pere Garasim vient de +revenir. Il a vu comment on l'a pris. Le commandant et tous les +officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les +scelerats vont venir ici." + +Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le +commandant de la forteresse de Nijneosern, jeune homme doux et +modeste, m'etait connu. Deux mois auparavant il avait passe, +venant d'Orenbourg avec sa jeune femme, et s'etait arrete chez +Ivan Kouzmitch. La Nijneosernia n'etait situee qu'a vingt-cinq +verstes de notre fort. D'heure en heure il fallait nous attendre a +une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se presenta +vivement a mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant. + +"Ecoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est +de defendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. +Mais il faut songer a la surete des femmes. Envoyez-les a +Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une +forteresse plus eloignee et plus sure, ou les scelerat n'aient pas +encore eu le temps de penetrer." + +Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: "Vois-tu bien! ma mere; en +effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, +jusqu'a ce que nous ayons reduit les rebelles? + +-- Quelle folie! repondit la commandante. Ou est la forteresse que +les balles n'aient pas atteinte? En quoi la Belogorskaia n'est- +elle pas sure? Grace a Dieu, voici plus de vingt et un ans que +nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut- +etre y lasserons-nous Pougatcheff! + +-- Eh bien, ma petite mere, repliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu +peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut- +il faire de Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous +arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?... + -- Eh bien! alors..." + +Mais ici Vassilissa Iegorovna ne put que begayer et se tut, +etouffee par l'emotion. + +"Non, Vassilissa Iegorovna, reprit la commandant, qui remarqua que +ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, +peut-etre pour la premiere fois de sa vie; il ne convient pas que +Macha reste ici. Envoyons-la a Orenbourg chez sa marraine. La il y +a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre. +Et meme a toi j'aurais conseille de t'en aller aussi la-bas; car, +bien que tu sois vieille, pense a ce qui t'arrivera si la +forteresse est prise d'assaut. + +-- C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons +Macha; mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais +rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles annees, de +me separer de toi, et d'aller chercher un tombeau solitaire en +pays etranger. Nous avons vecu ensemble, nous mourrons ensemble. + +-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de +temps a perdre. Va equiper Macha pour la route; demain nous la +ferons partir a la pointe du jour, et nous lui donnerons meme un +convoi, quoique, a vrai dire, nous n'ayons pas ici de gens +superflus. Mais ou donc est-elle? + +-- Chez Akoulina Pamphilovna, repondit la commandante; elle s'est +trouvee mal en apprenant la prise de Nijneosern! je crains qu'elle +ne tombe malade. O Dieu Seigneur! jusqu'ou avons-nous vecu?" + +Vassilissa Iegorovna alla faire les apprets du depart de sa fille. +L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris +plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pale et +les yeux rougis. Nous soupames en silence, et nous nous levames de +table plus tot que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis +apres avoir dit adieu a toute la famille. J'avais oublie mon epee +et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la +presenta. + +"Adieu, Piotr Andreitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie a +Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-etre que Dieu +permettra que nous nous revoyions; si non..." + +Elle se mit a sangloter. + +"Adieu, lui dis-je, adieu, ma chere Marie! Quoi qu'il m'arrive, +sois sure que ma derniere pensee et ma derniere priere seront pour +toi." + +Macha continuait a pleurer. Je sortis precipitamment. + + +CHAPITRE VII +_L'ASSAUT_ + +De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai meme pas mes +habits. J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte +de la forteresse par ou Marie Ivanovna devait partir, pour lui +dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet. +L'agitation de mon ame me semblait moins penible que la noire +melancolie ou j'etais plonge precedemment. Au chagrin de la +separation se melaient en moi des esperances vagues mais douces, +l'attente impatiente des dangers et le sentiment d'une noble +ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, quand ma porte +s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos Cosaques +avaient quitte pendant la nuit la forteresse, emmenant de force +avec eux Ioulai, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des +gens inconnus. L'idee que Marie Ivanovna n'avait pu s'eloigner me +glaca de terreur. Je donnai a la hate quelques instructions au +caporal, et courus chez le commandant. + +Il commencait a faire jour. Je descendais rapidement la rue, +lorsque je m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arretai. + +"Ou allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch +en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie +vous chercher. Le Pougatch[42] est arrive. + +-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement +interieur. + +-- Elle n'en a pas eu le temps, repondit Ivan Ignatiitch, la route +d'Orenbourg est coupee, la forteresse entouree. Cela va mal, Piotr +Andreitch." + +Nous nous rendimes sur le rempart, petite hauteur formee par la +nature et fortifiee d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous +les armes. On y avait traine le canon des la veille. Le commandant +marchait de long en large devant sa petite troupe; l'approche du +danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire. +Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une +vingtaine de cavaliers qui semblaient etre des Cosaques; mais +parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il etait facile de +reconnaitre a leurs bonnets et a leurs carquois. Le commandant +parcourait les rangs de la petite armee, en disant aux soldats: +"Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre mere +l'imperatrice, et faisons voir a tout le monde que nous sommes des +gens braves, fideles a nos serments." + +Les soldats temoignerent a grands cris de leur bonne volonte. +Chvabrine se tenait pres de moi, examinant l'ennemi avec +attention. Les gens qu'on apercevait dans la steppe, voyant sans +doute quelques mouvements dans le fort, se reunirent en groupe et +parlerent entre eux. Le commandant ordonna a Ivan Ignatiitch de +pointer sur eux le canon, et approcha lui-meme la meche. Le boulet +passa en sifflant sur leurs tetes sans leur faire aucun mal. Les +cavaliers se disperserent aussitot, en partant au galop, et la +steppe devint deserte. En ce moment, parut sur le rempart +Vassilissa Iegorovna, suivie de Marie qui n'avait pas voulu la +quitter. + +"Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? ou est +l'ennemi? + +-- L'ennemi n'est pas loin, repondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu +le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur? + +-- Non, papa, repondit Marie; j'ai plus peur seule a la maison." + +Elle me jeta un regard, en s'efforcant de sourire. Je serrai +vivement la garde de mon epee, en me rappelant que je l'avais +recue la veille de ses mains, comme pour sa defense. Mon coeur +brulait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j'avais +soif de lui prouver que j'etais digne de sa confiance, et +j'attendais impatiemment le moment decisif. + +Tout a coup, debouchant d'une hauteur qui se trouvait a huit +verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes +a cheval, et bientot toute la steppe se couvrit de gens armes de +lances et de fleches. Parmi eux, vetu d'un cafetan rouge et le +sabre a la main, se distinguait un homme monte sur un cheval +blanc. C'etait Pougatcheff lui-meme. Il s'arreta, fut entoure, et +bientot, probablement d'apres ses ordres, quatre hommes sortirent +de la foule, et s'approcherent au grand galop jusqu'au rempart. +Nous reconnumes en eux quelques-uns de nos traitres. L'un d'eux +elevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre +portait au bout de sa pique la tete de Ioulai, qu'il nous lanca +par-dessus la palissade. La tete du pauvre Kaimouk roula aux pieds +du commandant. + +Les traitres nous criaient: + +"Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici. + +-- Enfants, feu!" s'ecria le capitaine pour toute reponse. + +Les soldats firent une decharge. Le Cosaque qui tenait la lettre +vacilla et tomba de cheval; les autres s'enfuirent a toute bride. +Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacee de terreur a la +vue de la tete de Ioulai, etourdie du bruit de la decharge, elle +semblait inanimee. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna +d'aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal +sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval +du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut a +voix basse et la dechira en morceaux. Cependant on voyait les +revoltes se preparer a une attaque. Bientot les balles sifflerent +a nos oreilles, et quelques fleches vinrent s'enfoncer autour de +nous dans la terre et dans les pieux de la palissade. + +"Vassilissa Iegorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien a +faire ici. Emmene Macha; tu vois bien que cette fille est plus +morte que vive." + +Vassilissa Iegorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un +regard sur la steppe, ou l'on voyait de grands mouvements parmi la +foule, et dit a son mari: "Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la +mort; benis Macha; Macha, approche de ton pere." Pale et +tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit a genoux et +le salua jusqu'a terre. Le vieux commandant fit sur elle trois +fois le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit +d'une voix alteree par l'emotion: "Eh bien, Macha, sois heureuse; +prie Dieu, il ne t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnete +homme, que Dieu vous donne a tous deux amour et raison. Vivez +ensemble comme nous avons vecu ma femme et moi. Eh bien, adieu, +Macha. Vassilissa Iegorovna, emmene-la donc plus vite." + +Marie se jeta a son cou, et se mit a sangloter. "Embrassons-nous +aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch; +pardonne-moi si je t'ai jamais fache. + +-- Adieu, adieu, ma petite mere, dit le commandant en embrassant +sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en a la maison, et, +si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] a Macha." + +La commandante s'eloigna avec sa fille. Je suivais Marie du +regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tete. + +Ivan Kouzmitch revint a nous, et toute son attention fut tournee +sur l'ennemi. Les rebelles se reunirent autour de leur chef et +tout a coup mirent pied a terre precipitamment. "Tenez-vous bien, +nous dit le commandant, c'est l'assaut qui commence." En ce moment +meme retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles +accouraient a toutes jambes sur la forteresse. Notre canon etait +charge a mitraille. Le commandant les laissa venir a tres petite +distance, et mit de nouveau le feu a sa piece. La mitraille frappa +au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef +seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter +avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cesse, +redoublerent de nouveau. "Maintenant, enfants! s'ecria le +capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant! +Suivez-moi pour une sortie!" + +Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvames en un +instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidee, n'avait pas +bouge de place. "Que faites-vous donc, mes enfants? s'ecria Ivan +Kouzmitch; s'il faut mourir, mourons; affaire de service!" + +En ce moment les rebelles se ruerent sur nous, et forcerent +l'entree de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses +armes. On m'avait renverse par terre; mais je me relevai et +j'entrai pele-mele avec la foule dans la forteresse. Je vis le +commandant blesse a la tete, et presse par une petite troupe de +bandits qui lui demandaient les clefs. J'allais courir a son +secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lierent +avec leurs _kouchaks_[44] en criant: "Attendez, attendez ce qu'on +va faire de vous, traitres au tsar!" + +On nous traina le long des rues. Les habitants sortaient de leurs +maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout a +coup des cris annoncerent que le tsar etait sur la place, +attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la +foule se jeta de ce cote, et nos gardiens nous y trainerent. + +Pougatcheff etait assis dans un fauteuil, sur le perron de la +maison du commandant. Il etait vetu d'un elegant cafetan cosaque, +brode sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orne de +glands d'or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure +ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. + + + +Le pere Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix a la main, +au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les +victimes amenees devant lui. Sur la place meme, on dressait a la +hate une potence. Quand nous approchames, des Bachkirs ecarterent +la foule, et l'on nous presenta a Pougatcheff. Le bruit des +cloches cessa, et le plus profond silence s'etablit. "Qui est le +commandant?" demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des +groupes et designa Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le +vieillard avec une expression terrible et lui dit: "Comment as-tu +ose t'opposer a moi, a ton empereur?" + +Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernieres +forces et repondit d'une voix ferme: "Tu n'es pas mon empereur: tu +es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!" + +Pougatcheff fronca le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitot +plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entrainerent +au gibet. A cheval sur la traverse, apparut le Bachkir defigure +qu'on avait questionne la veille; il tenait une corde a la main, +et je vis un instant apres le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en +l'air. Alors on amena a Pougatcheff Ivan Ignatiitch. + +"Prete serment, lui dit Pougatcheff, a l'empereur Piotr +Fedorovitch[45]. + +-- Tu n'es pas notre empereur, repondit le lieutenant en repetant +les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un +usurpateur." + +Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan +Ignatiitch fut pendu aupres de son ancien chef. C'etait mon tour. +Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'appretant a +repeter la reponse de mes genereux camarades. Alors, a ma surprise +inexprimable, j'apercus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu +le temps de se couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan +de Cosaque. Il s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots +a l'oreille. "Qu'on le pende!" dit Pougatcheff sans daigner me +jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis a reciter +a voix basse une priere, en offrant a Dieu un repentir sincere de +toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui etaient +chers a mon coeur. On m'avait deja conduit sous le gibet. "Ne +crains rien, ne crains rien!" me disaient les assassins, peut-etre +pour me donner du courage. Tout a coup un cri se fit entendre: +"Arretez, maudits". + +Les bourreaux s'arreterent. Je regarde... Saveliitch etait etendu +aux pieds de Pougatcheff. + +"O mon propre pere, lui disait mon pauvre menin, qu'as-tu besoin +de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t'en +donnera une bonne rancon; mais pour l'exemple et pour faire peur +aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard." + +Pougatcheff fit un signe; on me delia aussitot. "Notre pere te +pardonne", me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que +j'etais tres heureux de ma delivrance, mais je ne puis dire non +plus que je la regrettais. Mes sens etaient trop troubles. On +m'amena de nouveau devant l'usurpateur et l'on me fit agenouiller +a ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: "Baise la +main, baise la main!" criait-on autour de moi. Mais j'aurais +prefere le plus atroce supplice a un si infame avilissement. + +"Mon pere Piotr Andreitch, me soufflait Saveliitch, qui se tenait +derriere moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstine; +qu'est-ce que cela te coute? Crache et baise la main du bri... +Baise-lui la main." + +Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: +"Sa Seigneurie est, a ce qu'il parait, toute stupide de joie; +relevez-le". On me releva, et je restai en liberte. Je regardai +alors la continuation de l'infame comedie. + +Les habitants commencerent a preter le serment. Ils approchaient +l'un apres l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. +Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la +compagnie, arme de ses grands ciseaux emousses, leur coupait les +queues. Ils secouaient la tete et approchaient les levres de la +main de Pougatcheff; celui-ci leur declara qu'ils etaient +pardonnes et recus dans ses troupes. Tout cela dura pres de trois +heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le +perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc +richement harnache. Deux Cosaques le prirent par les bras et +l'aiderent a se mettre en selle. Il annonca au pere Garasim qu'il +dinerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques +brigands trainaient sur le perron Vassilissa Iegorovna, echevelee +et demi-nue. L'un d'eux s'etait deja vetu de son mantelet; les +autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les +services a the et toutes sortes d'objets. + +"O mes peres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grace; mes +peres, mes peres, menez-moi a Ivan Kouzmitch." + +Soudain elle apercut le gibet et reconnut son mari. + +"Scelerats, s'ecria-t-elle hors d'elle-meme, qu'en avez-vous fait? +O ma lumiere, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les +baionnettes prussiennes ne t'ont touche, ni les balles turques; et +tu as peri devant un vil condamne fuyard. + +-- Faites taire la vieille sorciere!" dit Pougatcheff. + +Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tete, et elle tomba +morte au bas des degres du perron. Pougatcheff partit; tout le +peuple se jeta sur ses pas. + + +CHAPITRE VIII +_LA VISITE INATTENDUE_ + +La place se trouva vide. Je me tenais au meme endroit, ne pouvant +rassembler mes idees troublees par tant d'emotions terribles. + +Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus +que toute autre chose. "Ou est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle +eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sure?" Rempli de +ces pensees accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. +Tout y etait vide. Les chaises, les tables, les armoires etaient +brulees, la vaisselle en pieces. Un affreux desordre regnait +partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait a +la chambre de Marie Ivanovna, ou j'allais entrer pour la premiere +fois de ma vie. Son lit etait bouleverse, l'armoire ouverte et +devalisee. Une lampe brulait encore devant le _Kivot_[46], vide +egalement. On n'avait pas emporte non plus un petit miroir +accroche entre la porte et la fenetre. Qu'etait devenue l'hotesse +de cette simple et virginale cellule? Une idee terrible me +traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. +Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononcai a haute voix +le nom de mon amante. En ce moment, un leger bruit se fit +entendre, et Palachka, toute pale, sortit de derriere l'armoire. + +"Ah!-Piotr Andreitch, dit-elle en joignant les mains, quelle +journee! quelles horreurs! + +-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie +Ivanovna? + +-- La demoiselle est en vie, repondit Palachka; elle est cachee +chez Akoulina Pamphilovna. + +-- Chez la femme du pope! m'ecriai-je avec terreur. Grand Dieu! +Pougatcheff est la!" + +Je me precipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts +dans la rue, et, tout eperdu, me mis a courir vers la maison du +pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d'eclats de rire. +Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait +suivi. Je l'envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un +moment apres, la femme du pope sortit dans l'antichambre, un +flacon vide a la main. + +"Au nom du ciel, ou est Marie Ivanovna? demandai-je avec une +agitation inexprimable. + +-- Elle est couchee, ma petite colombe, repondit la femme du pope, +sur mon lit, derriere la cloison. Ah! Piotr Andreitch, un malheur +etait bien pres d'arriver. Mais, grace a Dieu, tout s'est +heureusement passe. Le scelerat s'etait a peine assis a table, que +la pauvrette se mit a gemir. Je me sentis mourir de peur. Il +l'entendit: "Qui est-ce qui gemit chez toi, vieille?" Je saluai le +brigand jusqu'a terre: "Ma niece, tsar; elle est malade et alitee +il y a plus d'une semaine. -- Et ta niece est jeune? -- Elle est +jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta niece." Je sentis +le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? "Fort bien, tsar; +mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant +Ta Grace. -- Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-meme la voir." +Et, le croiras-tu? le maudit est alle derriere la cloison. Il tira +le rideau, la regarda de ses yeux d'epervier, et rien de plus; +Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous etions deja prepares, +moi et le pere, a une mort de martyrs? Par bonheur, la petite +colombe ne l'a pas reconnu. O Seigneur Dieu! quelles fetes nous +arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l'aurait cru? Et Vassilissa +Iegorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-la? Et vous, comment +vous a-t-on epargne? Et que direz-vous de Chvabrine, d'Alexei +Ivanitch? Il s'est coupe les cheveux en rond, et le voila qui +bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand +j'ai parle de ma niece malade, croiras-tu qu'il m'a jete un regard +comme s'il eut voulu me percer de son couteau? Cependant il ne +nous a pas trahis. Graces lui soient rendues, au moins pour cela!" + +En ce moment retentirent a la fois les cris avines des convives et +la voix du pere Garasim. Les convives demandaient du vin, et le +pope appelait sa femme. + +"Retournez a la maison, Piotr Andreitch, me dit-elle tout en emoi. +J'ai autre chose a faire qu'a jaser avec vous. Il vous arrivera +malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piotr +Andreitch; ce qui sera sera; peut-etre que Dieu daignera ne pas +nous abandonner." + +La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillise, je +retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs +Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les +bottes aux pendus. Je retins avec peine l'explosion de ma colere, +dont je sentais toute l'inutilite. Les brigands parcouraient la +forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait +partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai a la +maison. Saveliitch me rencontra sur le seuil. + +"Grace a Dieu, s'ecria-t-il en me voyant, je croyais que les +scelerats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon pere Piotr +Andreitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les +habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n'ont rien laisse. +Mais qu'importe? Graces soient rendues a Dieu de ce qu'ils ne +t'ont pas au moins ote la vie! Mais as-tu reconnu, maitre, leur +_ataman_[47]? + +-- Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il? + +-- Comment, mon petit pere! tu as deja oublie l'ivrogne qui t'a +escroque le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de +peau de lievre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes +les coutures en l'endossant." + +Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon +guide etait frappante en effet. Je finis par me persuader que +Pougatcheff et lui etaient bien le meme homme, et je compris alors +la grace qu'il m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'etrange +liaison des evenements. Un _touloup_ d'enfant, donne a un +vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les +cabarets assiegeait des forteresses et ebranlait l'empire. + +"Ne daigneras-tu pas manger? me dit Saveliitch qui etait fidele a +ses habitudes. Il n'y a rien a la maison, il est vrai; mais je +chercherai partout, et je te preparerai quelque chose." + +Reste seul, je me mis a reflechir. Qu'avais-je a faire? Ne pas +quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre a sa +troupe, etait indigne d'un officier. Le devoir voulait que +j'allasse me presenter la ou je pouvais encore etre utile a ma +patrie, dans les critiques circonstances ou elle se trouvait. Mais +mon amour me conseillait avec non moins de force de rester aupres +de Marie Ivanovna pour etre son protecteur et son champion. +Quoique je previsse un changement prochain et inevitable dans la +marche des choses, cependant je ne pouvais me defendre de trembler +en me representant le danger de sa position. + +Mes reflexions furent interrompues par l'arrivee d'un Cosaque qui +accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait aupres de lui. + +"Ou est-il? demandai-je en me preparant a obeir. + +-- Dans la maison du commandant, repondit le Cosaque. Apres diner +notre pere est alle au bain; il repose maintenant. Ah! Votre +Seigneurie, on voit bien que c'est un important personnage; il a +daigne manger a diner deux cochons de lait rotis; et puis il est +monte au plus haut du bain[48], ou il faisait si chaud que Tarass +Kourotchine lui-meme n'a pu le supporter; il a passe le balai a +Bikbaieff, et n'est revenu a lui qu'a force d'eau froide. Il faut +en convenir, toutes ses manieres sont si majestueuses, ... et dans +le bain, a ce qu'on dit, il a montre ses signes de tsar: sur l'un +des seins, un aigle a deux tetes grand comme un _petak_[49]_, _et +sur l'autre, sa propre figure." + +Je ne crus pas necessaire de contredire le Cosaque, et je le +suivis dans la maison du commandant, tachant de me representer a +l'avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle +finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je +n'etais pas pleinement rassure. + +Il commencait a faire sombre quand j'arrivai a la maison du +commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et +terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le +perron, pres duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui +m'avait amene entra pour annoncer mon arrivee; il revint aussitot, +et m'introduisit dans cette chambre ou, la veille, j'avais dit +adieu a Marie Ivanovna. + +Un tableau etrange s'offrit a mes regards. A une table couverte +d'une nappe, et toute chargee de bouteilles et de verres, etait +assis Pougatcheff, entoure d'une dizaine de chefs cosaques, en +bonnets et en chemises de couleur, echauffes par le vin, avec des +visages enflammes et des yeux etincelants. Je ne voyais point +parmi eux les nouveaux affides, les traitres Chvabrine et +l'_ouriadnik_. + +"Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. +Soyez le bienvenu. Honneur a vous et place au banquet!" + +Les convives se serrerent; je m'assis en silence au bout de la +table. Mon voisin, jeune Cosaque elance et de jolie figure, me +versa une rasade d'eau-de-vie, a laquelle je ne touchai pas. +J'etais occupe a considerer curieusement la reunion. Pougatcheff +etait assis a la place d'honneur, accoude sur la table et appuyant +sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, +reguliers et agreables, n'avaient aucune expression farouche. Il +s'adressait souvent a un homme d'une cinquantaine d'annees, en +l'appelant tantot comte, tantot Timofeitch, tantot mon oncle. Tous +se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune +deference bien marquee pour leur chef. Ils parlaient de l'assaut +du matin, du succes de la revolte et de leurs prochaines +operations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses +opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet +etrange conseil de guerre qu'on prit la resolution de marcher sur +Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien pres d'etre couronne de +succes. Le depart fut arrete pour le lendemain. + +Les convives burent encore chacun une rasade, se leverent de +table, et prirent conge de Pougatcheff. Je voulais les suivre, +mais Pougatcheff me dit: + +"Reste la, je veux te parler." + +Nous demeurames en tete-a-tete. + +Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff +me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil +gauche avec une expression indefinissable de ruse et de moquerie. +Enfin, il partit d'un long eclat de rire, et avec une gaiete si +peu feinte, que moi-meme, en le regardant, je me mis a rire sans +savoir pourquoi. + +"Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur +quand mes garcons t'ont jete la corde au cou? je crois que le ciel +t'a paru de la grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais +balance sous la traverse sans ton domestique. J'ai reconnu a +l'instant meme le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pense, Votre +Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au gite dans la steppe +etait le grand tsar lui-meme?" + +En disant ces mots, il prit un air grave et mysterieux. + +"Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait +grace pour ta vertu, et pour m'avoir rendu service quand j'etais +force de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre +chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j'aurai +recouvre mon empire. Promets-tu de me servir avec zele?" + +La question du bandit et son impudence me semblerent si risibles +que je ne pus reprimer un sourire. + +"Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en froncant le sourcil; est-ce +que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? reponds-moi +franchement." + +Je me troublai. Reconnaitre un vagabond pour empereur, je n'en +etais pas capable; cela me semblait une impardonnable lachete. +L'appeler imposteur en face, c'etait me devouer a la mort; et le +sacrifice auquel j'etais pret sous le gibet, en face de tout le +peuple et dans la premiere chaleur de mon indignation, me +paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire. + +Pougatcheff attendait ma reponse dans un silence farouche. Enfin +(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi- +meme) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse +humaine. Je repondis a Pougatcheff: + +"Ecoute, je te dirai toute la verite. Je t'en fais juge. Puis-je +reconnaitre en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais +bien que je mens. + +-- Qui donc suis-je d'apres toi? + +-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu +perilleux." + +Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond: + +"Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! +soit. Est-ce qu'il n'y a pas de reussite pour les gens hardis? +est-ce qu'anciennement Grichka Otrepieff[50] n'a pas regne! Pense +de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te +fait l'un ou l'autre? Qui est pope est pere. Sers-moi fidelement +et je ferai de toi un feld-marechal et un prince. Qu'en dis-tu? + +-- Non, repondis-je avec fermete; je suis gentilhomme; j'ai prete +serment a Sa Majeste l'imperatrice; je ne puis te servir. Si tu me +veux du bien en effet, renvoie-moi a Orenbourg." + +Pougatcheff se mit a reflechir: + +"Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas +porter les armes contre moi? + +-- Comment veux-tu que je te le promette? repondis-je; tu sais +toi-meme que cela ne depend pas de ma volonte. Si l'on m'ordonne +de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef +maintenant, tu veux que tes subordonnes t'obeissent. Comment puis- +je refuser de servir, si l'on a besoin de mon service? Ma tete est +dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais +mourir, que Dieu te juge; mais je t'ai dit la verite." + +Ma franchise plut a Pougatcheff. + +"Soit, dit-il en me frappant sur l'epaule; il faut punir jusqu'au +bout, ou faire grace jusqu'au bout. Va-t'en des quatre cotes, et +fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et +maintenant va te coucher; j'ai sommeil moi-meme." + +Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit etait calme +et froide; la lune et les etoiles, brillant de tout leur eclat, +eclairaient la place et le gibet. Tout etait tranquille et sombre +dans le reste de la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret +ou se voyait de la lumiere et ou s'entendaient les cris des +buveurs attardes. Je jetai un regard sur la maison du pope; les +portes et les volets etaient fermes; tout y semblait parfaitement +tranquille. + +Je rentrai chez moi et trouvai Saveliitch qui deplorait mon +absence. La nouvelle de ma liberte recouvree le combla de joie. + +"Graces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de +la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du +jour, et nous irons a la garde de Dieu. Je t'ai prepare quelque +petite chose; mange, mon pere, et dors jusqu'au matin, tranquille +comme dans la poche du Christ... + +Je suivis son conseil, et, apres avoir soupe de grand appetit, je +m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigue d'esprit que de +corps. + + +CHAPITRE IX +_LA SEPARATION_ + +De tres bonne heure le tambour me reveilla. Je me rendis sur la +place. La, les troupes de Pougatcheff commencaient a se ranger +autour de la potence ou se trouvaient encore attachees les +victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient a cheval; les +soldats de pied, l'arme au bras; les enseignes flottaient. +Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le notre, etaient +poses sur des affuts de campagne. Tous les habitants s'etaient +reunis au meme endroit, attendant l'usurpateur. Devant le perron +de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un +magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le +corps de la commandante; on l'avait pousse de cote et recouvert +d'une mechante natte d'ecorce. Enfin Pougatcheff sortit de la +maison. Toute la foule se decouvrit. Pougatcheff s'arreta sur le +perron, et dit le bonjour a tout le monde. L'un des chefs lui +presenta un sac rempli de pieces de cuivre, qu'il se mit a jeter a +pleines poignees. Le peuple se precipita pour les ramasser, en se +les disputant avec des coups. Les principaux complices de +Pougatcheff l'entourerent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos +regards se rencontrerent, il put lire le mepris dans le mien, et +il detourna les yeux avec une expression de haine veritable et de +feinte moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un +signe de la tete, et m'appela pres de lui. + +"Ecoute, me dit-il, pars a l'instant meme pour Orenbourg. Tu +declareras de ma part au gouverneur et a tous les generaux qu'ils +aient a m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir +avec soumission et amour filial; sinon ils n'eviteront pas un +supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie." + +Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: "Voila, +enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obeissez-lui en toute +chose; il me repond de vous et de la forteresse". + +J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maitre de +la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra- +t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; +il s'elanca rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques +qui s'appretaient a le soutenir. + +En ce moment, je vis sortir de la foule mon Saveliitch; il +s'approcha de Pougatcheff, et lui presenta une feuille de papier. +Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire. + +"Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignite. + +-- Lis, tu daigneras voir", repondit Saveliitch. + +Pougatcheff recut le papier et l'examina longtemps d'un air +d'importance. "Tu ecris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux +lucides[51] ne peuvent rien dechiffrer. Ou est mon secretaire en +chef?" + +Un jeune garcon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de +Pougatcheff. "Lis a haute voix", lui dit l'usurpateur en lui +presentant le papier. J'etais extremement curieux de savoir a quel +propos mon menin s'etait avise d'ecrire a Pougatcheff. Le +secretaire en chef se mit a epeler d'une voix retentissante ce qui +va suivre: + +"Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayee: +six roubles. + +-- Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en +froncant le sourcil. + +-- Ordonne de lire plus loin", repondit Saveliitch avec un calme +parfait. + +Le secretaire en chef continua sa lecture: + +"Un uniforme en fin drap vert: sept roubles. + +"Un pantalon de drap blanc: cinq roubles. + +"Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix +roubles. + +"Une cassette avec un service a the: deux roubles et demi. + +-- Qu'est-ce que toute cette betise? s'ecria Pougatcheff. Que me +font ces cassettes a the et ces pantalons avec des manchettes?" + +Saveliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit a expliquer +la chose: "Cela, mon pere, daigne comprendre que c'est la note du +bien de mon maitre emporte par les scelerats. + +-- Quels scelerats? demanda Pougatcheff d'un air terrible. + +-- Pardon, la langue m'a tourne, repondit Saveliitch; pour des +scelerats, non, ce ne sont pas des scelerats; mais cependant tes +garcons ont bien fouille et bien vole; il faut en convenir. Ne te +fache pas; le cheval a quatre jambes, et pourtant il bronche. +Ordonne de lire jusqu'au bout. + +-- Voyons, lis." + +Le secretaire continua: + +"Une couverture en perse, une autre en taffetas ouate: quatre +roubles. + +"Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante +roubles. + +"Et encore un petit _touloup_ en peau de lievre, dont on a fait +abandon a Ta Grace dans le gite de la steppe: quinze roubles. + +-- Qu'est-ce que cela?" s'ecria Pougatcheff dont les yeux +etincelerent tout a coup. + +J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait +s'embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff +l'interrompit. + +"Comment as-tu bien ose m'importuner de pareilles sottises? +s'ecria-t-il en arrachant le papier des mains du secretaire, et en +le jetant au nez de Saveliitch. Sot vieillard! On vous a +depouilles, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou, +eternellement prier Dieu pour moi et mes garcons, de ce que toi et +ton maitre vous ne pendez pas la-haut avec les autres rebelles... +Un _touloup_ en peau de lievre! je te donnerai un _touloup_ en +peau de lievre! Mais sais-tu bien que je te ferai ecorcher vif +pour qu'on fasse des _touloups_ de ta peau. + +-- Comme il te plaira, repondit Saveliitch; mais je ne suis pas un +homme libre, et je dois repondre du bien de mon seigneur." + +Pougatcheff etait apparemment dans un acces de grandeur d'ame. Il +detourna la tete, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les +chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la +forteresse. Le peuple lui fit cortege. Je restai seul sur la place +avec Saveliitch. Mon menin tenait dans la main son memoire, et le +considerait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale +entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. +Mais sa sage intention ne lui reussit pas. J'allais le gronder +vertement pour ce zele deplace, et je ne pus m'empecher de rire. + +"Ris, seigneur, ris, me dit Saveliitch; mais quand il te faudra +remonter ton menage a neuf, nous verrons si tu auras envie de +rire." + +Je courus a la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme +du pope vint a ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse +nouvelle. Pendant la nuit, la fievre chaude s'etait declaree chez +la pauvre fille. Elle avait le delire. Akoulina Pamphilovna +m'introduisit dans sa chambre. J'approchai doucement du lit. Je +fus frappe de l'effrayant changement de son visage. La malade ne +me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans +entendre le pere Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute +apparence, s'efforcaient de me consoler. De lugubres idees +m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissee seule et +sans defense au pouvoir des scelerats, m'effrayait autant que me +desolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout +m'epouvantait. Reste chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, +dans la forteresse ou se trouvait la malheureuse fille objet de sa +haine, il etait capable de tous les exces. Que devais-je faire? +comment la secourir, comment la delivrer? Un seul moyen restait et +je l'embrassai. C'etait de partir en toute hate pour Orenbourg, +afin de presser la delivrance de Belogorsk, et d'y cooperer, si +c'etait possible. Je pris conge du pope et d'Akoulina Pamphilovna, +en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je +considerais deja comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre +jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes. + +"Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piotr +Andreitch; peut-etre nous reverrons-nous dans un temps meilleur. +Ne nous oubliez pas et ecrivez-nous souvent. Vous excepte, la +pauvre Marie Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur." + +Sorti sur la place, je m'arretai un instant devant le gibet, que +je saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en +compagnie de Saveliitch, qui ne m'abandonnait pas. + +J'allais ainsi, plonge dans mes reflexions, lorsque j'entendis +tout d'un coup derriere moi un galop de chevaux. Je tournai la +tete et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en +main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour +que je l'attendisse. Je m'arretai, et reconnus bientot notre +_ouriadnik_. Apres nous avoir rejoints au galop, il descendit de +son cheval, et me remettant la bride de l'autre: "Votre +Seigneurie, me dit-il, notre pere vous fait don d'un cheval et +d'une pelisse de son epaule." + +A la selle etait attache un simple _touloup_ de peau de mouton. + +"Et de plus, ajouta-t-il en hesitant, il vous donne un demi- +rouble... Mais je l'ai perdu en route; excusez genereusement." + +Saveliitch le regarda de travers: "Tu l'as perdu en route, dit-il; +et qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronte que tu es? + +-- Ce qui sonne dans ma poche! repliqua l'_ouriadnik_ sans se +deconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c'est un mors de bride +et non un demi-rouble. + +-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part +celui qui t'envoie; tache meme de retrouver en t'en allant le +demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire. + + + +-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son +cheval; je prierai eternellement Dieu pour vous." + +A ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et +fut bientot hors de la vue. + +Je mis le _touloup_ et montai a cheval, prenant Saveliitch en +croupe. + +"Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas +inutilement que j'ai presente ma supplique au bandit? Le voleur a +eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de +paysan ne vaillent pas la moitie de ce que ces coquins nous ont +vole et de ce que tu as toi-meme daigne lui donner en present, +cependant ca peut nous etre utile. D'un mechant chien, meme une +poignee de poils." + + +CHAPITRE X +_LE SIEGE_ + +En approchant d'Orenbourg, nous apercumes une foule de forcats +avec les tetes rasees et des visages defigures par les tenailles +du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place +sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns +emportaient sur des brouettes les decombres qui remplissaient le +fosse; d'autres creusaient la terre avec des beches. Des macons +transportaient des briques et reparaient les murailles. Les +sentinelles nous arreterent aux portes pour demander nos +passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse +de Belogorsk, il nous conduisit tout droit chez le general. Je le +trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle +d'automne avait deja depouilles de leurs feuilles, et, avec l'aide +d'un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. +Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la sante. Il +parut tres content de me voir, et se mit a me questionner sur les +terribles evenements dont j'avais ete le temoin. Je le lui +racontai. Le vieillard m'ecoutait avec attention, et, tout en +m'ecoutant, coupait les branches mortes. + +"Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est +tommage, il avait ete pon officier. Et matame Mironoff, elle etait +une ponne tame, et passee maitresse pour saler les champignons. Et +qu'est devenue Macha, la fille du capitaine?" + +Je lui repondis qu'elle etait restee a la forteresse, dans la +maison du pope. + +"Aie! aie! aie! fit le general, c'est mauvais, c'est tres mauvais; +il est tout a fait impossible de compter sur la discipline des +brigands." + +Je lui fis observer que la forteresse de Belogorsk n'etait pas +fort eloignee, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas +a envoyer un detachement de troupes pour en delivrer les pauvres +habitants. Le general hocha la tete avec un air de doute. + +"Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d'en parler. Je te +prie de venir prendre le the chez moi. Il y aura ce soir conseil +de guerre; tu peux nous donner des renseignements precis sur ce +coquin de Pougatcheff et sur son armee. Va te reposer en +attendant." + +J'allai au logis qu'on m'avait designe, et ou deja s'installait +Saveliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixee. Le lecteur +peut bien croire que je n'avais garde de manquer a ce conseil de +guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. +A l'heure indiquee, j'etais chez le general. + +Je trouvai chez lui l'un des employes civils d'Orenbourg, le +directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit +vieillard gros et rouge, vetu d'un habit de soie moiree. Il se mit +a m'interroger sur le sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son +compere, et souvent il m'interrompait par des questions +accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne +prouvaient pas un homme verge dans les choses de la guerre, +montraient en lui de l'esprit naturel et de la finesse. Pendant ce +temps, les autres convies s'etaient reunis. Quand tous eurent pris +place, et qu'on eut offert a chacun une tasse de the, le general +exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l'affaire +en question. + +"Maintenant, messieurs, il nous faut decider de quelle maniere +nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou +defensivement? Chacune de ces deux manieres a ses avantages et ses +desavantages. La guerre offensive presente plus d'espoir d'une +rapide extermination de l'ennemi; mais la guerre defensive est +plus sure et presente moins de dangers. En consequence, nous +recueillerons les voix suivant l'ordre legal, c'est-a-dire en +consultant d'abord les plus jeunes par le rang. Monsieur +l'enseigne, continua-t-il en s'adressant a moi, daignez nous +enoncer votre opinion." + +Je me levai et, apres avoir depeint en peu de mots Pougatcheff et +sa troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'etait pas en etat de +resister a des forces disciplinees. + +Mon opinion fut accueillie par les employes civils avec un visible +mecontentement. Ils y voyaient l'impertinence etourdie d'un jeune +homme. Un murmure s'eleva, et j'entendis distinctement le mot +_suceur de lait_[53] prononce a demi-voix. Le general se tourna de +mon cote et me dit en souriant: + +"Monsieur l'enseigne, les premieres voix dans les conseils de +guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant +nous allons continuer a recueillir les votes. Monsieur le +conseiller de college, dites-nous votre opinion." + +Le petit vieillard en habit d'etoffe moiree se hata d'avaler sa +troisieme tasse de the, qu'il avait melange d'une forte dose de +rhum. + +"Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni +offensivement ni defensivement. + +-- Comment cela, monsieur le conseiller de college? repartit le +general stupefait. La tactique ne presente pas d'autres moyens; il +faut agir offensivement ou defensivement. + +-- Votre Excellence, agissez subornativement[54]. + +-- Eh! oh! votre opinion est tres judicieuse; les actions +subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous +profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tete du +coquin soixante-dix ou meme cent roubles a prendre sur les fonds +secrets. + +-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un +belier kirghise au lieu d'etre un conseiller de college, si ces +voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaine par les pieds et +les mains. + +-- Nous y reflechirons et nous en parlerons encore, reprit le +general. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des +mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre +legal." + +Toutes les opinions furent contraires a la mienne. Les assistants +parlerent a l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, +de l'incertitude du succes, de la necessite de la prudence, et +ainsi de suite. Tous etaient d'avis qu'il valait mieux rester +derriere une forte muraille en pierre, sous la protection du +canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin, +quand toutes les opinions se furent manifestees, le general secoua +la cendre de sa pipe, et prononca le discours suivant: + +"Messieurs, je dois tous declarer que, pour ma part, je suis +entierement de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est +fondee sur les preceptes de la saine tactique, qui prefere presque +toujours les mouvements offensifs aux mouvements defensifs." + +Il s'arreta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon +amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employes +civils, qui chuchotaient entre eux d'un air d'inquietude et de +mecontentement. + +"Mais, messieurs, continua le general en lachant avec un soupir +une longue bouffee de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si +grande responsabilite, quand il s'agit de la surete des provinces +confiees a mes soins par Sa Majeste Imperiale, ma gracieuse +souveraine. C'est pour cela que je me vois contraint de me ranger +a l'avis de la majorite, laquelle a decide que la prudence ainsi +que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siege +qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l'ennemi +par la force de l'artillerie, et, si la possibilite s'en fait +voir, par des sorties bien dirigees." + +Ce fut le tour des employes de me regarder d'un air moqueur. Le +conseil se separa. Je ne pus m'empecher de deplorer la faiblesse +du respectable soldat qui, contrairement a sa propre conviction, +s'etait decide a suivre l'opinion d'ignorants sans experience. + +Plusieurs jours apres ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, +fidele a sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des +murailles de la ville, je pris connaissance de l'armee des +rebelles. Il me sembla que leur nombre avait decuple depuis le +dernier assaut dont j'avais ete temoin. Ils avaient aussi de +l'artillerie enlevee dans les petites forteresses conquises par +Pougatcheff. En me rappelant la decision du conseil, je previs une +longue captivite dans les murs d'Orenbourg, et j'etais pret a +pleurer de depit. + +Loin de moi l'intention de decrire le siege d'Orenbourg, qui +appartient a l'histoire et non a des memoires de famille. Je dirai +donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de +l'autorite, ce siege fut desastreux pour les habitants, qui eurent +a souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie a +Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse +la decision de la destinee. Tous se plaignaient de la disette, qui +etait affreuse. Les habitants finirent par s'habituer aux bombes +qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts memes de Pougatcheff +n'excitait plus une grande emotion. Je mourais d'ennui. Le temps +passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de +Belogorsk, car toutes les routes etaient coupees, et la separation +d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps +consistait a faire des promenades militaires. + +Grace a Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je +partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du +rempart, et j'allais tirailler contre les eclaireurs de +Pougatcheff. Dans ces especes d'escarmouches, l'avantage restait +d'ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment, +et d'excellentes montures. Notre maigre cavalerie n'etait pas en +etat de leur tenir tete. Quelquefois notre infanterie affamee se +mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige +l'empechait d'agir avec succes contre la cavalerie volante de +l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et, +dans la campagne, elle ne pouvait avancer a cause de la faiblesse +des chevaux extenues. Voila quelle etait notre facon de faire la +guerre, et voila ce que les employes d'Orenbourg appelaient +prudence et prevoyance. + +Un jour que nous avions reussi a dissiper et a chasser devant nous +une troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque reste en +arriere, et j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ota +son bonnet, et s'ecria: + +"Bonjour, Piotr Andreitch; comment va votre sante?" + +Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus +content de le voir. + +"Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as +quitte Belogorsk? + +-- Il n'y a pas longtemps, mon petit pere Piotr Andreitch; je ne +suis revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous. + +-- Ou est-elle? m'ecriai-je tout transporte. + +-- Avec moi, repondit Maximitch en mettant la main dans son sein. +J'ai promis a Palachka de tacher de vous la remettre." + +Il me presenta un papier plie, et partit aussitot au galop. Je +l'ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes: + + +"Dieu a voulu me priver tout a coup de mon pere et de ma mere. Je +n'ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours a +vous, parce que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et +que vous etes toujours pret a secourir ceux qui souffrent. Je prie +Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu'a vous. Maximitch m'a +promis de vous la faire parvenir. Palachka a oui dire aussi a +Maximitch qu'il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que +vous ne vous menagez pas, sans penser a ceux qui prient Dieu pour +vous avec des larmes. Je suis restee longtemps malade, et lorsque +enfin j'ai ete guerie, Alexei Ivanitch, qui commande ici a la +place de feu mon pere, a force le pere Garasim de me remettre +entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous +sa garde dans notre maison. Alexei Ivanitch me force a l'epouser. +Il dit qu'il m'a sauve la vie en ne decouvrant pas la ruse +d'Akoulina Pamphilovna quand elle m'a fait passer pres des +brigands pour sa niece; mais il me serait plus facile de mourir +que de devenir la femme d'un homme comme Chvabrine. Il me traite +avec beaucoup de cruaute, et menace, si je ne change pas d'avis, +si je ne consens pas a ses propositions, de me conduire dans le +camp du bandit, ou j'aurai le sort d'Elisabeth Kharloff[55]. J'ai +prie Alexei Ivanitch de me donner quelque temps pour reflechir. Il +m'a accorde trois jours; si, apres trois jours, je ne deviens pas +sa femme, je n'aurai plus de menagement a attendre. O mon pere +Piotr Andreitch, vous etes mon seul protecteur. Defendez-moi, +pauvre fille. Suppliez le general et tous vos chefs de nous +envoyer du secours aussitot que possible, et venez vous-meme si +vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise, + +"Marie Mironoff." + + +Je manquai de devenir fou a la lecture de cette lettre. Je +m'elancai vers la ville, en donnant sans pitie de l'eperon a mon +pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tete mille +projets pour delivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m'arreter +a aucun. Arrive dans la ville, j'allai droit chez le general, et +j'entrai en courant dans sa chambre. + +Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'ecume. +En me voyant, il s'arreta; mon aspect sans doute l'avait frappe, +car il m'interrogea avec une sorte d'anxiete sur la cause de mon +entree si brusque. + + + +"Votre Excellence, lui dis-je, j'accours aupres de vous comme +aupres de mon pauvre pere. Ne repoussez pas ma demande; il y va du +bonheur de toute ma vie. + +-- Qu'est-ce que c'est, mon pere? demanda le general stupefait; +que puis-je faire pour toi? Parle. + +-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de +soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la +forteresse de Belogorsk." + +Le general me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais +perdu la tete, et il ne se trompait pas beaucoup. + +"Comment? comment? balayer la forteresse de Belogorsk! dit-il +enfin. + +-- Je vous reponds du succes, repris-je avec chaleur; laissez-moi +seulement sortir. + +-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tete. Sur une si grande +distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication +avec le principal point strategique, ce qui le mettrait en mesure +de remporter sur vous une victoire complete et decisive. Une +communication interceptee, voyez-vous..." + +Je m'effrayai en le voyant entraine dans des dissertations +militaires, et je me hatai de l'interrompre. + +"La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'ecrire une +lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force a devenir sa +femme. + +-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe +sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et +nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en +attendant, il faut prendre patience. + +-- Prendre patience! m'ecriai-je hors de moi. Mais d'ici la il +fera violence a Marie. + +-- Oh! repondit le general. Mais cependant ce ne serait pas un +grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'etre la femme +de Chvabrine, qui peut maintenant la proteger. Et quand nous +l'aurons fusille, alors, avec l'aide de Dieu, les fiances se +trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps +filles; je veux dire qu'une veuve trouve plus facilement un mari. + +-- J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la ceder a +Chvabrine. + +-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends a present; tu es +probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre +affaire. Pauvre garcon! Mais cependant il ne m'est pas possible de +te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expedition est +deraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilite." + +Je baissai la tete; le desespoir m'accablait. Tout a coup une idee +me traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans +le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers. + + +CHAPITRE XI +_LE CAMP DES REBELLES_ + +Je quittai le general et m'empressai de retourner chez moi. +Saveliitch me recut avec ses remontrances ordinaires. + +"Quel plaisir trouves-tu, seigneur, a batailler contre ces +brigands ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont +pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu +faisais la guerre aux Turcs ou aux Suedois! Mais c'est une honte +de dire a qui tu la fais." + +J'interrompis son discours: + +"Combien ai-je en tout d'argent? + +-- Tu en as encore assez, me repondit-il d'un air satisfait. Les +coquins ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler." + +En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotee +toute remplie de pieces de monnaie d'argent. + +"Bien, Saveliitch, lui dis-je; donne-moi la moitie de ce que tu as +la, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de +Belogorsk. + +-- O mon pere Piotr Andreitch, dit mon bon menin d'une voix +tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te +mettre en route maintenant que tous les passages sont coupes par +les voleurs? Prends du moins pitie de tes parents, si tu n'as pas +pitie de toi-meme. Ou veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les +troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras +aller des quatre cotes." + +Mais ma resolution etait inebranlable. + +"Il est trop tard pour reflechir, dis-je au vieillard, je dois +partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, +Saveliitch, Dieu est plein de misericorde; nous nous reverrons +peut-etre. Je te recommande bien de n'avoir aucune honte de +depenser mon argent, ne fais pas l'avare; achete tout ce qui t'est +necessaire, meme en payant les choses trois fois leur valeur. Je +te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois +jours... + +-- Que dis-tu la, seigneur? interrompit Saveliitch; que je te +laisse aller seul! mais ne pense pas meme a m'en prier. Si tu as +resolu de partir, j'irai avec toi, fut-ce a pied, mais je ne +t'abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derriere une +muraille de pierre! mais j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que +tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas." + +Je savais bien qu'il n'y avait pas a disputer contre Saveliitch, +et je lui permis de se preparer pour le depart. Au bout d'une +demi-heure, j'etais en selle sur mon cheval, et Saveliitch sur une +rosse maigre et boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait +donnee pour rien, n'ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnames +les portes de la ville; les sentinelles nous laisserent passer, et +nous sortimes enfin d'Orenbourg. + +Il commencait a faire nuit. La route que j'avais a suivre passait +devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route +etait encombree et cachee par la neige; mais a travers la steppe +se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelees. +J'allais au grand trot. Saveliitch avait peine a me suivre, et me +criait a chaque instant: + +"Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite +rosse ne peut pas attraper ton diable a longues jambes. Pourquoi +te hates-tu de la sorte? Est-ce que nous allons a un festin? Nous +sommes plutot sous la hache, Piotr Andreitch! O Seigneur Dieu! cet +enfant de boyard perira pour rien." + +Bientot nous vimes etinceler les feux de Berd. Nous approchames +des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles a +la bourgade. Saveliitch, sans rester pourtant en arriere, +n'interrompait pas ses supplications lamentables. J'esperais +passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j'apercus +tout a coup dans l'obscurite cinq paysans armes de gros batons. +C'etait une garde avancee du camp de Pougatcheff. On nous cria: +"Qui vive?" Ne sachant pas le mot d'ordre, je voulais passer +devant eux sans repondre; mais ils m'entourerent a l'instant meme, +et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre, +et frappai le paysan sur la tete. Son bonnet lui sauva la vie; +cependant il chancela et lacha la bride. Les autres s'effrayerent +et se jeterent de cote. Profitant de leur frayeur, je piquai des +deux et partis au galop. L'obscurite de la nuit, qui +s'assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque, +regardant en arriere, je vis que Saveliitch n'etait plus avec moi. +Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n'avait pu se +debarrasser des brigands. Qu'avais-je a faire? Apres avoir attendu +quelques instants, et certain qu'on l'avait arrete, je tournai mon +cheval pour aller a son secours. + +En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la +voix de mon Saveliitch. Hatant le pas, je me trouvai bientot a la +portee des paysans de la garde avancee qui m'avait arrete quelques +minutes auparavant. Saveliitch etait au milieu d'eux. Ils avaient +fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se preparaient +a le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jeterent sur +moi avec de grands cris, et dans un instant je fus a bas de mon +cheval. L'un d'eux, leur chef, a ce qu'il parait, me declara +qu'ils allaient nous conduire devant le tsar. + +"Et notre pere, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre a +l'heure meme, ou si l'on doit attendre la lumiere de Dieu." + +Je ne fis aucune resistance. Saveliitch imita mon exemple, et les +sentinelles nous emmenerent en triomphe. + +Nous traversames le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les +maisons de paysans etaient eclairees. On entendait partout des +cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, +mais personne ne fit attention a nous et ne reconnut en moi un +officier d'Orenbourg. On nous conduisit a une _isba_ qui faisait +l'angle de deux rues. Pres de la porte se trouvaient quelques +tonneaux de vin et deux pieces de canon. + +"Voila le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous +annoncer." + +Il entra dans _l'isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Saveliitch; le +vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prieres. +Nous attendimes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: +"Viens, notre pere a ordonne de faire entrer l'officier". + +J'entrai dans _l'isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le +paysan. Elle etait eclairee par deux chandelles en suif, et les +murs etaient tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, +les bancs, la table, le petit pot a laver les mains suspendu a une +corde, l'essuie-main accroche a un clou, la fourche a enfourner +dressee dans un coin, le rayon en bois charge de pots en terre, +tout etait comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait +assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet, +la main sur la hanche. Autour de lui etaient ranges plusieurs de +ses principaux chefs avec une expression forcee de soumission et +de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivee d'un +officier d'Orenbourg avait eveille une grande curiosite chez les +rebelles, et qu'ils s'etaient prepares a me recevoir avec pompe. +Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravite +disparut tout a coup. + +"Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacite. Comment te +portes-tu? pourquoi Dieu t'amene-t-il ici?" + +Je repondis que je m'etais mis en voyage pour mes propres +affaires, et que ses gens m'avaient arrete. + +"Et pour quelles affaires?" demanda-t-il. + +Je ne savais que repondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne +voulais pas m'expliquer devant temoins, fit signe a ses camarades +de sortir. Tous obeirent, a l'exception de deux qui ne bougerent +pas de leur place. + +"Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien." + +Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de +l'usurpateur. L'un d'eux, petit vieillard chetif et courbe, avec +une maigre barbe grise, n'avait rien de remarquable qu'un large +ruban bleu passe en sautoir sur son cafetan de gros drap gris. +Mais je n'oublierai jamais son compagnon. Il etait de haute +taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans. +Une epaisse barbe rousse, des yeux gris et percants, un nez sans +narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues +donnaient a son large visage couture de petite verole une etrange +et indefinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe +kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le +sus plus tard, etait le caporal deserteur Beloborodoff. L'autre, +Athanase Sokoloff, surnomme Khlopoucha[56], etait un criminel +condamne aux mines de Siberie, d'ou il s'etait evade trois fois. +Malgre les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette +societe ou j'etais jete d'une maniere si inattendue fit sur moi +une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite a +moi-meme par ses questions. + +"Parle; pour quelles affaires as-tu quitte Orenbourg?" + +Une idee singuliere me vint a l'esprit. Il me sembla que la +Providence, en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me +donnait par la l'occasion d'executer mon projet Je me decidai a la +saisir, et sans reflechir longtemps au parti que je prenais, je +repondis a Pougatcheff: + +"J'allais a la forteresse de Belogorsk pour y delivrer une +orpheline qu'on opprime." + +Les yeux de Pougatcheff s'allumerent. + +"Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'ecria-t-il. +Eut-il un front de sept pieds, il n'echapperait point a ma +sentence. Parle, quel est le coupable? + +-- Chvabrine, repondis-je; il tient en esclavage la meme jeune +fille que tu as vue chez la femme du pretre, et il veut la +contraindre a devenir sa femme. + +-- Je vais lui donner une lecon, a Chvabrine, s'ecria Pougatcheff +d'un air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi +a sa tete et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre. + +-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix +enrouee. Tu t'es trop hate de donner a Chvabrine le commandement +de la forteresse, et maintenant tu te hates trop de le pendre. Tu +as deja offense les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour +chef; ne va donc pas offenser a present les gentilshommes en les +suppliciant a la premiere accusation. + +-- Il n'y a ni a les combler de graces ni a les prendre en pitie, +dit a son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de +mal de faire pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de +bien questionner M. l'officier. Pourquoi a-t-il daigne nous rendre +visite? S'il ne te reconnait pas pour tsar, il n'a pas a te +demander justice; et s'il te reconnait, pourquoi est-il reste +jusqu'a present a Orenbourg au milieu de tes ennemis? +N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y +allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grace nous est +envoyee par les generaux d'Orenbourg." + +La logique du vieux scelerat me sembla plausible a moi-meme. Un +frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me +rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff apercut mon +trouble. + +"Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me +semble que mon feld-marechal a raison. Qu'en penses-tu?" + +Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma resolution. Je lui +repondis avec calme que j'etais en sa puissance, et qu'il pouvait +faire de moi ce qu'il voulait. + +"Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel etat est +votre ville. + +-- Grace a Dieu, repondis-je, tout y est en bon ordre. + +-- En bon ordre! repeta Pougatcheff, et le peuple y meurt de +faim." + +L'usurpateur disait la verite; mais d'apres le devoir que +m'imposait mon serment, je l'assurai que c'etait un faux bruit, et +que la place d'Orenbourg etait suffisamment approvisionnee. + +"Tu vois, s'ecria le petit vieillard, qu'il te trompe avec +impudence. Tous les fuyards declarent unanimement que la famine et +la peste sont a Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore +comme un mets d'honneur. Et Sa Grace nous assure que tout est en +abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au meme gibet +ce jeune garcon, pour qu'ils n'aient rien a se reprocher." + +Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ebranle +Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit a contredire son +camarade. + +"Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'a pendre et a +etrangler, il te va bien de faire le heros. A te voir, on ne sait +ou ton ame se tient; tu regardes deja dans la fosse, et tu veux +faire mourir les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur +la conscience? + +-- Mais quel saint es-tu toi-meme? repartit Beloborodoff; d'ou te +vient cette pitie? + +-- Sans doute, repondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pecheur, +et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa +manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable +d'avoir verse du sang chretien. Mais j'ai tue mon ennemi, et non +pas mon hote, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur, +mais non a la maison et derriere le poele, avec la hache et la +massue, et non pas avec des commerages de vieille femme." + +Le vieillard detourna la tete, et grommela entre ses dents: +"Narines arrachees! + +-- Que murmures-tu la, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en +donnerai, des narines arrachees; attends un peu, ton temps viendra +aussi. J'espere en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un +jour, et jusque-la prends garde que je ne t'arrache ta vilaine +barbiche. + +-- Messieurs les generaux, dit Pougatcheff avec dignite, finissez +vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les +chiens galeux d'Orenbourg fretillaient des jambes sous la meme +traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens a nous se +mordaient entre eux." + +Khlopoucha et Beloborodoff ne dirent mot, et echangerent un sombre +regard. Je sentis la necessite de changer le sujet de l'entretien, +qui pouvait se terminer pour moi d'une fort desagreable facon. Me +tournant vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: "Ah! +j'avais oublie de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. +Sans toi je ne serais pas arrive jusqu'a la ville, car je serais +mort de froid pendant le trajet." + +Ma ruse reussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. + +"La beaute de la dette, c'est le payement, me dit-il avec son +habituel clignement d'oeil. Conte-moi maintenant l'histoire; +qu'as-tu a faire avec cette jeune fille que Chvabrine persecute? +n'aurait-elle pas accroche ton jeune coeur, eh? + +-- Elle est ma fiancee, repondis-je a Pougatcheff en m'apercevant +du changement favorable qui s'operait eu lui, et ne voyant aucun +risque a lui dire la verite. + +-- Ta fiancee! s'ecria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit +plus tot? Nous te marierons, et nous nous en donnerons a tes +noces." + +Puis, se tournant vers Beloborodoff: "Ecoute, feld-marechal, lui +dit-il; nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons- +nous a souper. Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le +matin est plus sage que le soir." + +J'aurais refuse de bon coeur l'honneur qui m'etait propose; mais +je ne pouvais m'en defendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants +du maitre de _l'isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche, +apporterent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et +de biere. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois a la table de +Pougatcheff et de ses terribles compagnons. + +L'orgie dont je devins le temoin involontaire continua jusque bien +avant dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des +convives. Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons +se leverent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. +Sur l'ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, +ou je trouvai Saveliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous +clef. Mon menin etait si etonne de tout ce qu'il voyait et de tout +ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me fit pas la moindre +question. Il se coucha dans l'obscurite, et je l'entendis +longtemps gemir et se plaindre. Enfin il se mit a ronfler, et moi, +je m'abandonnai a des reflexions qui ne me laisserent pas fermer +l'oeil un instant de la nuit. + +Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je +me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ +attelee de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. +Pougatcheff, que je rencontrai dans l'antichambre, etait vetu d'un +habit de voyage, d'une pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses +convives de la veille l'entouraient, et avaient pris un air de +soumission qui contrastait fort avec ce que j'avais vu le soir +precedent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m'ordonna de +m'asseoir a ses cotes dans la _kibitka_. + +Nous primes place. + +"A la forteresse de Belogorsk!" dit Pougatcheff au robuste cocher +tatar qui, debout, dirigeait l'attelage. + +Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'elancerent, la +clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige. + +"Arrete! arrete!" s'ecria une voix que je ne connaissais que trop; +et je vis Saveliitch qui courait a notre rencontre. Pougatcheff +fit arreter. + +"O mon pere Piotr Andreitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas +dans mes vieilles annees au milieu de ces scel... + +-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore +rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant. + +-- Merci, tsar, merci, mon propre pere, repondit Saveliitch en +prenant place; que Dieu te donne cent annees de vie pour avoir +rassure un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour +toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lievre." + +Ce _touloup_ de lievre pouvait a la fin facher serieusement +Pougatcheff, Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas +entendre cette mention deplacee. Les chevaux se remirent au galop. +Le peuple s'arretait dans la rue, et chacun nous saluait en se +courbant jusqu'a la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes +de tete a droite et a gauche. En un instant nous sortimes de la +bourgade et primes notre course sur un chemin bien fraye. + +On peut aisement se figurer ce que je ressentais. Dans quelques +heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue a jamais +pour moi. Je me representais le moment de notre reunion; mais +aussi je pensais a l'homme dans les mains duquel se trouvait ma +destinee, et qu'un etrange concours de circonstances attachait a +moi par un lien mysterieux. Je me rappelais la cruaute brusque, et +les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le defenseur de +ma fiancee. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fut la fille du +capitaine Mironoff; Chvabrine, pousse a bout, etait capable de +tout lui reveler, et Pougatcheff pouvait apprendre la verite par +d'autres voies. Alors, que devenait Marie? A cette idee un frisson +subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma +tete. + +Tout a coup Pougatcheff interrompit mes reveries: "A quoi, Votre +Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser? + +-- Comment veux-tu que je ne pense pas? repondis-je; je suis un +officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et +maintenant je voyage avec toi, dans la meme voiture, et tout le +bonheur de ma vie depend de toi. + +-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?" + +Je repondis qu'ayant deja recu de lui grace de la vie, j'esperais, +non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide. + +"Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. +Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore +aujourd'hui, le petit vieux voulait me prouver a toute force que +tu es un espion et qu'il fallait te mettre a la torture, puis te +pendre. Mais je n'y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la +voix de peur que Saveliitch et le Tatar ne l'entendissent, parce +que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu +vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le pretend +ta confrerie." + +Me rappelant la prise de la forteresse de Belogorsk je ne crus pas +devoir le contredire, et ne repondis mot. + +"Que dit-on de moi a Orenbourg? demanda Pougatcheff apres un court +silence. + +-- Mais on dit que tu n'es pas facile a mater. Il faut en +convenir, tu nous as donne de la besogne." + +Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour- +propre. + +"Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. +Connait-on chez vous, a Orenbourg, la bataille de Iouzeieff[58]? +Quarante generaux ont ete tues, quatre armees faites prisonnieres. +Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?" + +La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drole. + +"Qu'en penses-tu toi-meme? lui dis-je; pourrais-tu battre +Frederic? + +-- Fedor Fedorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos +generaux, et vos generaux l'ont battu. Jusqu'a present mes armes +ont ete heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'autres +quand je marcherai sur Moscou. + +-- Et tu comptes marcher sur Moscou?" + +L'usurpateur se mit a reflechir; puis il dit a demi-voix: "Dieu +sait, ... ma rue est etroite, ... j'ai peu de volonte, ... mes +garcons ne m'obeissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me +faut dresser l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs +cous avec ma tete. + +-- Eh bien, dis-je a Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les +abandonner toi-meme avant qu'il ne soit trop tard, et avoir +recours a la clemence de l'imperatrice?" + +Pougatcheff sourit amerement: "Non, dit-il, le temps du repentir +est passe; on ne me fera pas grace; je continuerai comme j'ai +commence. Qui sait?... Peut-etre!... Grichka Otrepieff a bien ete +tsar a Moscou. + +-- Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jete par une fenetre, on +l'a massacre, on l'a brule, on a charge un canon de sa cendre et +on l'a dispersee a tous les vents." + +Le Tatar se mit a fredonner une chanson plaintive; Saveliitch, +tout endormi, vacillait de cote et d'autre. Notre _kibitka_ +glissait rapidement sur le chemin d'hiver... Tout a coup j'apercus +un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un +clocher sur la rive escarpee du Iaik. Un quart d'heure apres, nous +entrions dans la forteresse de Belogorsk. + + +CHAPITRE XII +_L'ORPHELINE_ + +La _kibitka_ s'arreta devant le perron de la maison du commandant. +Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et +etaient accourus en foule. Chvabrine vint a la rencontre de +l'usurpateur; il etait vetu en Cosaque et avait laisse croitre sa +barbe. Le traitre aida Pougatcheff a sortir de voiture, en +exprimant par des paroles obsequieuses son zele et sa joie. A ma +vue il se troubla; mais se remettant bientot: "Tu es avec nous? +dit-il; ce devrait etre depuis longtemps". + +Je detournai la tete sans lui repondre. + +Mon coeur se serra quand nous entrames dans la petite chambre que +je connaissais si bien, ou se voyait encore, contre le mur, le +diplome du defunt commandant, comme une triste epitaphe. +Pougatcheff s'assit sur ce meme sofa ou maintes fois Ivan +Kouzmitch s'etait assoupi au bruit des gronderies de sa femme. +Chvabrine apporta lui-meme de l'eau-de-vie a son chef. Pougatcheff +en but un verre, et lui dit en me designant: "Offres-en un autre a +Sa Seigneurie". + +Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me detournai pour +la seconde fois. Il me semblait hors de lui-meme. Avec sa finesse +ordinaire, il avait devine sans doute que Pougatcheff n'etait pas +content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec mefiance. +Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'etat de la +forteresse, sur ce qu'on disait des troupes de l'imperatrice et +sur d'autres sujets pareils. Puis, tout a coup, et d'une maniere +inattendue: + +"Dis-moi, mon frere, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille +que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi." + +Chvabrine devint pale comme la mort. + +"Tsar, dit-il d'une voix tremblante, tsar, ... elle n'est pas sous +ma garde, elle est au lit dans sa chambre. + +-- Mene-moi chez elle", dit l'usurpateur en se levant. + +Il etait impossible d'hesiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff +dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis. + +Chvabrine s'arreta dans l'escalier: "Tsar, dit-il, vous pouvez +exiger de moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un +etranger entre dans la chambre de ma femme. + +-- Tu es marie! m'ecriai-je, pret a le dechirer. + +-- Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi, +continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas +l'important. Qu'elle soit ta femme ou non, j'amene qui je veux +chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi." + +A la porte de la chambre Chvabrine s'arreta de nouveau et dit +d'une voix entrecoupee: "Tsar, je vous previens qu'elle a la +fievre, et depuis trois jours elle ne cesse de delirer. + +-- Ouvre!" dit Pougatcheff. + +Chvabrine se mit a fouiller dans ses poches et finit par dire +qu'il avait oublie la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; +la serrure ceda, la porte s'ouvrit et nous entrames. + +Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis +m'evanouir. Sur le plancher et dans un grossier vetement de +paysanne, Marie etait assise, pale, maigre, les cheveux epars. +Devant elle se trouvait une cruche d'eau recouverte d'un morceau +de pain. A ma vue elle fremit et poussa un cri percant. Je ne +saurais dire ce que j'eprouvai. + +Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer +sourire: "Ton hopital est en ordre!" + +Puis, s'approchant de Marie: "Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi +ton mari te punit-il ainsi? + +-- Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne +serai sa femme. Je suis resolue a mourir plutot, et je mourrai si +l'on ne me delivre pas." + +Pougatcheff lanca un regard furieux sur Chvabrine: "Tu as ose me +tromper, s'ecria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu merites?" + +Chvabrine tomba a genoux. + +Alors le mepris etouffa en moi tout sentiment de haine et de +vengeance. Je regardai avec degout un gentilhomme se trainer aux +pieds d'un deserteur cosaque. Pougatcheff se laissa flechir. + +"Je te pardonne pour cette fois, dit-il a Chvabrine; mais sache +bien qu'a ta premiere faute je me rappellerai celle-la." + +Puis, s'adressant a Marie, il lui dit avec douceur: "Sors, jolie +fille, je suis le tsar". + +Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que +c'etait l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. +Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans +connaissance. Je me precipitais pour la secourir, lorsque ma +vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre +et s'empressa autour de sa maitresse. Pougatcheff sortit, et nous +descendimes tous trois dans la piece de reception. + +"Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons +delivre la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer +chercher le pope, et lui faire marier sa niece. Si tu veux, je +serai ton _pere assis_, Chvabrine le garcon de noce, puis nous +nous mettrons a boire, et nous fermerons les portes." + +Ce que je redoutais arriva. Des qu'il entendit la proposition de +Pougatcheff, Chvabrine perdit la tete. + +"Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais +Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la niece du +pope: elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a ete supplicie a la +prise de cette forteresse." + +Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants. + +"Qu'est-ce que cela veut dire? s'ecria-t-il avec la surprise de +l'indignation. + +-- Chvabrine t'a dit vrai, repondis-je avec fermete. + +-- Tu ne m'avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage +s'assombrit tout a coup. + +-- Mais sois-en le juge, lui repondis-je; pouvais-je declarer +devant tes gens qu'elle etait la fille de Mironoff? Ils l'eussent +dechiree a belles dents; rien n'aurait pu la sauver. + +-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient +pas epargne cette pauvre fille; ma commere la femme du pope a bien +fait de les tromper. + +-- Ecoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais +comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je +serais pret a te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. +Seulement, ne me demande rien qui soit contraire a mon honneur et +a ma conscience de chretien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu +as commence. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline la ou Dieu +nous amenera. Et nous, quoi qu'il arrive, et ou que tu sois, nous +prierons Dieu chaque jour pour qu'il veille au salut de ton +ame..." + + + +Je parus avoir touche le coeur farouche de Pougatcheff. + +"Qu'il soit fait comme tu le desires, dit-il; il faut punir +jusqu'au bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est la ma coutume. +Prends ta fiancee, emmene-la ou tu veux, et que Dieu vous donne +bonheur et raison." + +Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'ecrire un sauf- +conduit pour toutes les barrieres et forteresses soumises a son +pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme petrifie. +Pougatcheff alla faire l'inspection de la forteresse; Chvabrine le +suivit, et moi je restai, pretextant les preparatifs de voyage. + +Je courus a la chambre de Marie; la porte etait fermee. Je +frappai: + +"Qui est la?" demanda Palachka. + +Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derriere la +porte. + +"Attendez, Piotr Andreitch, dit-elle, je change d'habillement. +Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends a l'instant meme." + +J'obeis et gagnai la maison du pere Garasim. Le pope et sa femme +accoururent a ma rencontre. Saveliitch les avait deja prevenus de +tout ce qui s'etait passe. + +"Bonjour, Piotr Andreitch, me dit la femme du pope. Voila que Dieu +a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment +allez-vous? Nous avons parle de vous chaque jour. Et Marie +Ivanovna, que n'a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite +colombe! Mais dites-moi, mon pere, comment vous en etes-vous tire +avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tue? Eh bien! pour +cela merci au scelerat! + +-- Finis, vieille, interrompit le pete Garasim! ne radote pas sur +tout ce que tu sais; a trop parler, point de salut. Entrez, Piotr +Andreitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous +sommes vus." + +La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la +main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment +Chvabrine les avait contraints a lui livrer Marie Ivanovna; +comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se separer +d'eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles +par l'entremise de Palachka, fille adroite et resolue, qui +faisait, comme on dit, danser _l'ouriadnik_ lui-meme au son de son +flageolet; comment elle avait conseille a Marie Ivanovna de +m'ecrire une lettre, etc. De mon cote, je lui racontai en peu de +mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix +quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient +trompe. + +"Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina +Pamphilovna; que Dieu detourne ce nuage! Bien, Alexei Ivanitch! +bien, fin renard!" + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un +sourire sur son pale visage. Elle avait quitte son vetement de +paysanne, et venait habillee comme de coutume, avec simplicite et +bienseance. + +Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule +parole. Nous gardions tous deux le silence par plenitude de coeur. +Nos hotes sentirent que nous avions autre chose a faire qu'a +causer avec eux; ils nous quitterent. Nous restames seuls. Marie +me raconta tout ce qui lui etait arrive depuis la prise de la +forteresse, me depeignit toute l'horreur de sa situation, tous les +tourments que lui avait fait souffrir l'infame Chvabrine. Nous +rappelames notre heureux passe, en versant tous deux des larmes. +Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui etait +impossible de demeurer dans une forteresse soumise a Pougatcheff +et commandee par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser a me +refugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment +toutes les calamites d'un siege. Marie n'avait plus un seul parent +dans le monde, je lui proposai donc de se rendre a la maison de +campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle +proposition. La mauvaise disposition qu'avait montree mon pere a +son egard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon +pere tiendrait a devoir et a honneur de recevoir chez lui la fille +d'un veteran mort pour sa patrie. + +"Chere Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces +evenements etranges nous ont reunis irrevocablement. Rien au monde +ne saurait plus nous separer." + +Marie Ivanovna m'ecoutait dans un silence digne, sans feinte +timidite, sans minauderies deplacees. Elle sentait, aussi bien que +moi, que sa destinee etait irrevocablement liee a la mienne; mais +elle repeta qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes +parents. Je ne trouvai rien a repliquer. Mon projet devint notre +commune resolution. + +Une heure apres, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le +griffonnage qui servait de signature a Pougatcheff, et m'annonca +que le tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai pret a se mettre +en route. Comment exprimer ce que je ressentais en presence de cet +homme, terrible et cruel pour tous excepte pour moi seul? Et +pourquoi ne pas dire l'entiere verite? Je sentais en ce moment une +forte sympathie m'entrainer vers lui. Je desirais vivement +l'arracher a la horde de bandits dont il etait le chef et sauver +sa tete avant qu'il fut trop tard. La presence de Chvabrine et la +foule qui s'empressait autour de nous m'empecherent de lui +exprimer tous les sentiments dont mon coeur etait plein. + +Nous nous separames en amis. Pougatcheff apercut dans la foule +Akoulina Pamphilovna, et la menaca amicalement du doigt en +clignant de l'oeil d'une maniere significative. Puis il s'assit +dans sa _kibitka_, en donnant l'ordre de retourner a Berd, et +lorsque les chevaux prirent leur elan, il se pencha hors de la +voiture et me cria: "Adieu, Votre Seigneurie; peut-etre que nous +nous reverrons encore." + +En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles +circonstances! + +Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle +glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine +disparut. Je regagnai la maison du pope, ou tout se preparait pour +notre depart. Notre petit bagage avait ete mis dans le vieil +equipage du commandant. En un instant les chevaux furent atteles. +Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, +enterres derriere l'eglise. Je voulais l'y conduire; mais elle me +pria de la laisser aller seule, et revint bientot apres en versant +des larmes silencieuses. Le pere Garasim et sa femme sortirent sur +le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeames a trois dans +l'interieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Saveliitch +se jucha de nouveau sur le devant. + +"Adieu, Marie Ivanovna, notre chere colombe; adieu, Piotr +Andreitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; +bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!" + +Nous partimes. Derriere la fenetre du commandant, j'apercus +Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une +sombre haine. Je ne voulus pas triompher lachement d'un ennemi +humilie, et detournai les yeux. + +Enfin, nous franchimes la barriere principale, et quittames pour +toujours la forteresse de Belogorsk. + + +CHAPITRE XIII +_L'ARRESTATION_ + +Reuni d'une facon si merveilleuse a la jeune fille qui me causait +le matin meme tant d'inquietude douloureuse, je ne pouvais croire +a mon bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'etait arrive +n'etait qu'un songe. Marie regardait d'un air pensif, tantot moi, +tantot la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris +tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs etaient trop +fatigues d'emotions. Au bout de deux heures, nous etions deja +rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi a +Pougatcheff. Nous y changeames de chevaux. A voir la celerite +qu'on mettait a nous servir et le zele empresse du Cosaque barbu +dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'apercus que grace +au babil du postillon qui nous avait amenes, on me prenait pour un +favori du maitre. + +Quand nous nous remimes en route, il commencait a faire sombre. +Nous nous approchames d'une petite ville ou, d'apres le commandant +barbu, devait se trouver un fort detachement qui etait en marche +pour se reunir a l'usurpateur. Les sentinelles nous arreterent, et +au cri de: "Qui vive?" notre postillon repondit a haute voix: "Le +compere du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise." + +Aussitot un detachement de hussards russes nous entoura avec +d'affreux jurements. + +"Sors, compere du diable, me dit un marechal des logis aux +epaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta +bourgeoise." + +Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisit devant +l'autorite. En voyant un officier, les soldats cesserent leurs +imprecations, et le marechal des logis me conduisit chez le major. +Saveliitch me suivait en grommelant: "En voila un, de compere du +tsar! nous tombons du feu dans la flamme. O Seigneur Dieu, comment +cela finira-t-il?" + +La _kibitka_ venait au pas derriere nous. + +En cinq minutes, nous arrivames a une maisonnette tres eclairee. +Le marechal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour +annoncer sa capture. Il revint a l'instant meme et me declara que +Sa Haute Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir, +qu'elle lui avait donne l'ordre de me conduire en prison et de lui +amener ma bourgeoise. + +"Qu'est-ce que cela veut dire? m'ecriai-je furieux; est-il devenu +fou? + +-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, repondit le marechal +des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonne de conduire +Votre Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie a Sa Haute +Seigneurie, Votre Seigneurie." + +Je m'elancai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps +de me retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre ou six +officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la +banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu'apres l'avoir un moment +devisage je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui +m'avait si bien devalise dans l'hotellerie de Simbisrk! + +"Est-ce possible! m'ecriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi? + +-- Ah bah! Piotr Andreitch! Par quel hasard? D'ou viens-tu? +Bonjour, frere; ne veux-tu pas ponter une carte? + +-- Merci; fais-moi plutot donner un logement. + +-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi. + +-- Je ne le puis, je ne suis pas seul. + +-- Eh bien, amene aussi ton camarade. + +-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame. + +-- Avec une dame! ou l'as-tu pechee, frere?" + +Apres avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que +tous les autres se mirent a rire, et je demeurai tout confus. + +"Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien a faire; je te donnerai +un logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches +comme l'autre fois. Hola! garcon, pourquoi n'amene-t-on pas la +commere de Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinee? Dis-lui +qu'elle n'a rien a craindre, que le monsieur qui l'appelle est +tres bon, qu'il ne l'offensera d'aucune maniere, et en meme temps +pousse-la ferme par les epaules. + +-- Que fais-tu la? dis-je a Zourine; de quelle commere de +Pougatcheff parles-tu? c'est la fille du defunt capitaine +Mironoff. Je l'ai delivree de sa captivite et je l'emmene +maintenant a la maison de mon pere, ou je la laisserai. + +-- Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout a +l'heure? Au nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire? + +-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais a present, je t'en +supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont +horriblement effrayee." + +Zourine fit a l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui- +meme dans la rue pour s'excuser aupres de Marie du malentendu +involontaire qu'il avait commis, et donna l'ordre au marechal des +logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai a +coucher chez lui. + +Nous soupames ensemble, et des que je me trouvai seul avec +Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m'ecouta avec +une grande attention, et quand j'eus fini, hochant de la tete: + +"Tout cela est bien, frere, me dit-il; mais il y a une chose qui +n'est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnete +officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois- +moi, je t'en conjure: le mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien a +toi de t'embarrasser d'une femme et de bercer des marmots? Crache +la-dessus. Ecoute-moi, separe-toi de la fille du capitaine. J'ai +nettoye et rendu sure la route de Simbirsk; envoie-la demain a tes +parents, et toi, reste dans mon detachement. Tu n'as que faire de +retourner a Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des +rebelles, il ne te sera pas facile de t'en depetrer encore une +fois. De cette facon, ton amoureuse folie se guerira d'elle-meme, +et tout se passera pour le mieux." + +Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je +sentais que le devoir et l'honneur exigeaient ma presence dans +l'armee de l'imperatrice; je me decidai donc a suivre en cela le +conseil de Zourine, c'est-a-dire a envoyer Marie chez mes parents, +et a rester dans sa troupe. + +Saveliitch se presenta pour me deshabiller. Je lui annoncai qu'il +eut a se tenir pret a partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il +commenca par faire le recalcitrant. + +"Que dis-tu la, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te +servira, et que diront tes parents?" + +Connaissant l'obstination de mon menin, je resolus de le flechir +par ma sincerite et mes caresses. + +"Mon ami Arkhip Saveliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon +bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais +pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En +la servant, tu me sers moi-meme, car je suis fermement decide a +l'epouser des que les circonstances me le permettront." + +Saveliitch croisa les mains avec un air de surprise et de +stupefaction inexprimable. + +"Se marier! repetait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira +ton pere? et ta mere, que pensera-t-elle? + +-- Ils consentiront sans nul doute, repondis-je, des qu'ils +connaitront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-meme. Mon pere et ma +mere ont en toi pleine confiance. Tu intercederas pour nous, +n'est-ce pas?" + +Le vieillard fut touche. + +"O mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il, quoique tu veuilles +te marier trop tot, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, +que ce serait pecher que de laisser passer une occasion pareille. +Je ferai ce que tu desires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, +et je dirai en toute soumission a tes parents qu'une telle fiancee +n'a pas besoin de dot." + +Je remerciai Saveliitch, et allai partager la chambre de Zourine. +Dans mon agitation, je me remis a babiller. D'abord Zourine +m'ecouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus +vagues, puis enfin il repondit a l'une de mes questions par un +ronflement aigu, et j'imitai son exemple. + +Le lendemain, quand je communiquai mes plans a Marie, elle en +reconnut la justesse, et consentit a leur execution. Comme le +detachement de Zourine devait quitter la ville le meme jour, et +qu'il n'y avait plus d'hesitation possible, je me separai de Marie +apres l'avoir confiee a Saveliitch, et lui avoir donne une lettre +pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute eploree; je ne +pus rien lui repondre, ne voulant pas m'abandonner aux sentiments +de mon ame devant les gens qui m'entouraient. Je revins chez +Zourine, silencieux et pensif, il voulut m'egayer, j'esperais me +distraire; nous passames bruyamment la journee, et le lendemain +nous nous mimes en marche. + +C'etait vers la fin du mois de fevrier. L'hiver, qui avait rendu +les manoeuvres difficiles, touchait a son terme, et nos generaux +s'appretaient a une campagne combinee. Pougatcheff avait rassemble +ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. A l'approche de +nos forces, les villages revoltes rentraient dans le devoir. +Bientot le prince Galitzine remporta, une victoire complete sur +Pougatcheff, qui s'etait aventure pres de la forteresse de +Talitcheff: le vainqueur debloqua Orenbourg, et il semblait avoir +porte le coup de grace a la rebellion. Sur ces entrefaites, +Zourine avait ete detache contre des Bachkirs revoltes, qui se +disperserent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le +printemps, qui fit deborder les rivieres et coupa ainsi les +routes, nous surprit dans un petit village tatar, ou nous nous +consolions de notre inaction par l'idee que cette petite guerre +d'escarmouches avec des brigands allait bientot se terminer. + +Mais Pougatcheff n'avait pas ete pris: il reparut bientot dans les +forges de la Siberie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et +recommenca ses brigandages. Nous apprimes bientot la destruction +des forteresses de Siberie, puis la prise de Khasan, puis la +marche audacieuse de l'usurpateur sur Moscou. Zourine recut +l'ordre de passer la Volga. + +Je ne m'arreterai pas au recit des evenements de la guerre. +Seulement je dirai que les calamites furent portees au comble. Les +gentilshommes se cachaient dans les bois; l'autorite n'avait plus +de force nulle part; les chefs des detachements isoles punissaient +ou faisaient grace sans rendre compte de leur conduite. Tout ce +vaste et beau pays etait mis a feu et a sang. Que Dieu ne nous +fasse plus voir une revolte aussi insensee et aussi impitoyable! + +Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint a fuir de +nouveau. Zourine recut, bientot apres, la nouvelle de la prise du +bandit et l'ordre de s'arreter. La guerre etait finie. Il m'etait +donc enfin possible de retourner chez mes parents. L'idee de les +embrasser et de revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me +remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et +me disait en haussant les epaules: "Attends, attends que tu sois +marie; tu verras que tout ira au diable". + +Et cependant, je dois en convenir, un sentiment etrange +empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de +tant de victimes innocentes et l'idee du supplice qui l'attendait +ne me laissaient pas de repos. "Iemela[62], Iemela, me disais-je +avec depit, pourquoi ne t'es-tu pas jete sur les baionnettes ou +offert aux coups de la mitraille? C'est ce que tu avais de mieux a +faire[63]." + +Cependant Zourine me donna un conge. Quelques jours plus tard, +j'allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de +tonnerre imprevu vint me frapper. + +Le jour de mon depart, au moment ou j'allais me mettre en route, +Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier a la main et d'un +air soucieux. Je sentis une piqure au coeur; j'eus peur sans +savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m'annonca +qu'il avait a me parler. + +"Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquietude. + +-- Un petit desagrement, repondit-il en me tendant son papier. Lis +ce que je viens de recevoir." + +C'etait un ordre secret adresse a tous les chefs de detachements +d'avoir a m'arreter partout ou je me trouverais, et de m'envoyer +sous bonne garde a Khasan devant la commission d'enquete creee +pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me +tomba des mains. + +"Allons, dit Zourine, mon devoir est d'executer l'ordre. +Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l'intimite de +Pougatcheff est parvenu jusqu'a l'autorite. J'espere bien que +l'affaire n'aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras +devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars a +l'instant." + +Ma conscience etait tranquille; mais l'idee que notre reunion +etait reculee pour quelques mois encore me serrait le coeur. Apres +avoir recu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma +_telega_[64], deux hussards s'assirent a mes cotes, le sabre nu, et +nous primes la route de Khasan. + + +CHAPITRE XIV +_LE JUGEMENT_ + +Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon +eloignement sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisement +me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas defendu de +faire des sorties contre l'ennemi, mais on nous y encourageait. +Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient etre +prouvees par une foule de temoins et devaient paraitre au moins +suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires +que j'allais subir et arrangeais mentalement mes reponses. Je me +decidai a declarer devant les juges la verite toute pure et tout +entiere, bien convaincu que c'etait a la fois le moyen le plus +simple et le plus sur de me justifier. + +J'arrivai a Khasan, malheureuse ville que je trouvai devastee et +presque reduite en cendres. Le long des rues, a la place des +maisons, se voyaient des amas de matieres calcinees et des +murailles sans fenetres ni toitures. Voila la trace que +Pougatcheff y avait laissee. On m'amena a la forteresse, qui etait +restee, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre +les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler un marechal +ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant a froid. De +la, on me conduisit dans le batiment de la prison, ou je restai +seul dans un etroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre +murs et une petite lucarne garnie de barres de fer. + +Un pareil debut ne presageait rien de bon. Cependant je ne perdis +ni mon courage ni l'esperance. J'eus recours a la consolation de +tous ceux qui souffrent, et, apres avoir goute pour la premiere +fois la douceur d'une priere elancee d'un coeur innocent et plein +d'angoisses, je m'endormis paisiblement, sans penser a ce qui +adviendrait de moi. + +Le lendemain, le geolier vint m'eveiller en m'annoncant que la +commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, a +travers une cour, a la demeure du commandant, s'arreterent dans +l'antichambre et me laisserent gagner seul les appartements +interieurs. + +J'entrai dans un salon assez vaste. Derriere la table, couverte de +papiers, se tenaient deux personnages, un general avance en age, +d'un aspect froid et severe, et un jeune officier aux gardes, +ayant au plus une trentaine d'annees, d'un exterieur agreable et +degage; pres de la fenetre, devant une autre table, etait assis un +secretaire, la plume sur l'oreille et courbe sur le papier, pret a +inscrire mes depositions. + +L'interrogatoire commenca. On me demanda mon nom et mon etat. Le +general s'informa si je n'etais pas le fils d'Andre Petrovitch +Grineff, et, sur ma reponse affirmative, il s'ecria severement: +"C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement +indigne de lui!" + +Je repondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations +qui pesaient sur moi, j'esperais les dissiper sans peine par un +aveu sincere de la verite. Mon assurance lui deplut. + +"Tu es un hardi compere, me dit-il en froncant le sourcil; mais +nous en avons vu bien d'autres." + +Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et a quelle +epoque j'etais entre au service de Pougatcheff, et a quelles +sortes d'affaires il m'avait employe. + +Je repondis avec, indignation qu'etant officier et gentilhomme, je +n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne +m'avait charge d'aucune sorte d'affaires. + +"Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le +gentilhomme ait ete seul gracie par l'usurpateur, pendant que tous +ses camarades etaient lachement assassines? Comment, s'est-il fait +que le meme officier et gentilhomme ait pu vivre en fete et +amicalement avec les rebelles, et recevoir du scelerat en chef des +cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble? +D'ou provient une si etrange intimite? et sur quoi peut-elle etre +fondee, si ce n'est sur la trahison, ou tout au moins sur une +lachete criminelle et impardonnable?" + +Les paroles de l'officier aux gardes me blesserent profondement, +et je commencai avec chaleur ma justification. Je racontai comment +s'etait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au +milieu d'un ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grace a la +prise de la forteresse de Belogorsk. Je convins qu'en effet +j'avais accepte de l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais +j'avais defendu la forteresse de Belogorsk contre le scelerat +jusqu'a la derniere extremite. Enfin, j'invoquai le nom de mon +general, qui pouvait temoigner de mon zele pendant le siege +desastreux d'Orenbourg. + +Le severe vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se +mit a lire a haute voix: + +"En reponse a la question de Votre Excellence, sur le compte de +l'enseigne Grineff, qui se serait mele aux troubles et serait +entre en relations avec le brigand, relations reprouvees par la +loi du service et contraires a tous les devoirs du serment, j'ai +l'honneur, de declarer que ledit enseigne Grineff s'est trouve au +service a Orenbourg, depuis le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 +fevrier de la presente annee, jour auquel il s'absenta de la +ville, et depuis lequel il ne s'est plus represente. Cependant, on +a oui dire aux deserteurs ennemis qu'il s'etait rendu au camp de +Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagne a la forteresse de +Belogorsk, ou il avait ete precedemment en garnison. D'un autre +cote, par rapport a sa conduite, je puis..." + +Ici le general interrompit sa lecture, et me dit avec durete: + +"Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?" + +J'allais continuer comme j'avais commence et reveler ma liaison +avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis +soudain un degout invincible a faire une telle declaration. Il me +vint a l'esprit que, si je la nommais, la commission la ferait +comparaitre; et l'idee d'exposer son nom a tous les propos +scandaleux des scelerats interroges, et de la mettre elle-meme en +leur presence, cette horrible idee me frappa tellement que je me +troublai, balbutiai et finis par me taire. + +Mes juges, qui semblaient ecouter mes reponses avec une certaine +bienveillance, furent de nouveau prevenus contre moi par la vue de +mon trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronte +avec le principal denonciateur. Le general ordonna d'appeler le +_coquin d'hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour +attendre l'apparition de mon accusateur. Quelques moments apres, +on entendit resonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus +frappe du changement qui s'etait opere en lui. Il etait pale et +maigre. Ses cheveux, naguere noirs comme du jais, commencaient a +grisonner. Sa longue barbe etait en desordre. Il repeta toutes ses +accusations d'une voix faible, mais ferme. D'apres lui, j'avais +ete envoye par Pougatcheff en espion a Orenbourg; je sortais tous +les jours jusqu'a la ligne des tirailleurs pour transmettre des +nouvelle ecrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin +j'etais decidement passe du cote de l'usurpateur, allant avec lui +de forteresse en forteresse, et tachant, par tous les moyens, de +nuire a mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs +places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l'ecoutai +jusqu'au bout en silence, et me rejouis d'une seule chose: il +n'avait pas prononce le nom de Marie. Est-ce parce que son amour- +propre souffrait a la pensee de celle qui l'avait dedaigneusement +repousse, ou bien est-ce que dans son coeur brulait encore une +etincelle du sentiment qui me faisait taire moi-meme? Quoi que ce +fut, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la fille du +commandant de Belogorsk. J'en fus encore mieux confirme dans la +resolution que j'avais prise, et, quand les juges me demanderent +ce que j'avais a repondre aux inculpations de Chvabrine, je me +bornai a dire que je m'en tenais a ma declaration premiere, et que +je n'avais rien a ajouter a ma justification. Le general ordonna +que nous fussions emmenes; nous sortimes ensemble. Je regardai +Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d'un +sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas +pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je +n'eus plus a subir de nouvel interrogatoire. + +Je ne fus pas temoin de tout ce qui me reste a apprendre au +lecteur; mais j'en ai entendu si souvent le recit, que les plus +petites particularites en sont restees gravees dans ma memoire, et +qu'il me semble que j'y ai moi-meme assiste. + +Marie fut recue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui +distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur +etait offerte de donner asile a une pauvre orpheline, ils voyaient +une grace de Dieu. Bientot ils s'attacherent sincerement a elle, +car on ne pouvait la connaitre sans l'aimer. Mon amour ne semblait +plus une folie meme a mon pere, et ma mere ne revait plus que +l'union de son Petroucha a la fille du capitaine. + +La nouvelle de mon arrestation frappa d'epouvante toute ma +famille. Cependant, Marie avait raconte si naivement a mes parents +l'origine de mon etrange liaison avec Pougatcheff, que, non +seulement ils ne s'en etaient pas inquietes, mais que cela les +avait fait rire de bon coeur. Mon pere ne voulait pas croire que +je pusse etre mele dans une revolte infame dont l'objet etait le +renversement du trone et l'extermination de la race des +gentilshommes. Il fit subir a Saveliitch un severe interrogatoire, +dans lequel mon menin confessa que son maitre avait ete l'hote de +Pougatcheff, et que le scelerat, certes, s'etait montre genereux a +son egard. Mais en meme temps il affirma, sous un serment +solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. +Les vieux parents se calmerent un peu et attendirent avec +impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle etait +tres agitee, et ne se taisait que par modestie et par prudence. + +Plusieurs semaines se passerent ainsi. Tout a coup mon pere recoit +de Petersbourg une lettre de notre parent le prince B... Apres les +premiers compliments d'usage, il lui annoncait que les soupcons +qui s'etaient eleves sur ma participation aux complots des rebelle +ne s'etaient trouves que trop fondes, ajoutant qu'un supplice +exemplaire aurait du m'atteindre, mais que l'imperatrice, par +consideration pour les loyaux services et les cheveux blancs de +mon pere, avait daigne faire grace a un fils criminel; et qu'en +lui faisant remise d'un supplice infamant, elle avait ordonne +qu'il fut envoye au fond de la Siberie pour y subir un exil +perpetuel. + +Ce coup imprevu faillit tuer mon pere. Il perdit sa fermete +habituelle, et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plainte +ameres. "Comment! ne cessait-il de repeter tout hors de lui-meme, +comment! mon fils a participe aux complots de Pougatcheff? Dieu +juste! jusqu'ou ai-je vecu? L'imperatrice lui fait grace de la +vie; mais est-ce plus facile a supporter pour moi? Ce n'est pas le +supplice qui est horrible; mon aieul a peri sur l'echafaud pour la +defense de ce qu'il venerait dans le sanctuaire de sa +conscience[65], mon pere a ete frappe avec les martyrs Volynski et +Khouchlchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son serment, +qu'il s'unisse a des bandits, a des scelerats, a des esclaves +revoltes, ... honte, honte eternelle a notre race!" + +Effrayee de son desespoir, ma mere n'osait pas pleurer en sa +presence et s'efforcait de lui rendre du courage en parlant des +incertitudes et de l'injustice de l'opinion; mais mon pere etait +inconsolable. + +Marie se desolait plus que personne. Bien persuadee que j'aurais +pu me justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui +me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes +infortunes. Elle cachait a tous les yeux ses souffrances, mais ne +cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son +sofa, mon pere feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses +idees etaient bien loin de la, et la lecture de ce livre ne +produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une +vieille marche. Ma mere tricotait en silence, et ses larmes +tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui +travaillait dans la meme chambre, declara tout a coup a mes +parents qu'elle etait forcee de partir pour Petersbourg, et +qu'elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mere se montra +tres affligee de cette resolution. + +"Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller a Petersbourg? Toi aussi, +tu veux donc nous abandonner?" + +Marie repondit que son sort dependait de ce voyage, et qu'elle +allait chercher aide et protection aupres des gens en faveur, +comme fille d'un homme qui avait peri victime de sa fidelite. + +Mon pere baissa la tete. Chaque parole qui lui rappelait le crime +suppose de son fils lui semblait un reproche poignant. + +"Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre +obstacle a ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnete +homme, et non pas un traitre tache d'infamie!" + +Il se leva et quitta la chambre. + +Restee seule avec ma mere, Marie lui confia une partie de ses +projets: ma mere l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui +accorder une heureuse reussite. Peu de jours apres, Marie partit +avec Palachka et le fidele Saveliitch, qui, forcement separe de +moi, se consolait en pensant qu'il etait au service de ma fiancee. + +Marie arriva heureusement jusqu'a Sofia, et, apprenant que la cour +habitait en ce moment le palais d'ete de Tsars-koie-Selo, elle +resolut de s'y arreter. Dans la maison de poste on lui donna un +petit cabinet derriere une cloison. La femme du maitre de poste +vint aussitot babiller avec elle, lui annonca pompeusement qu'elle +etait la niece d'un chauffeur de poeles attache a la cour, et +l'initia a tous les mysteres du palais. Elle lui dit a quelle +heure l'imperatrice se levait, prenait le cafe, allait a la +promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors aupres de sa +personne; ce qu'elle avait daigne dire la veille a table; qui elle +recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna Vlassievna[67] +semblait une page arrachee aux memoires du temps, et serait tres +precieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'ecoutait avec grande +attention. Elles allerent ensemble au jardin imperial, ou Anna +Vlassievna raconta a Marie l'histoire de chaque allee et de chaque +petit pont. Toutes les doux regagnerent ensuite la maison, +enchantees l'une de l'autre. + +Le lendemain, de tres bonne heure, Marie s'habilla et retourna +dans le jardin imperial. La matinee etait superbe. Le soleil +dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu'avait deja jaunis +la fraiche haleine de l'automne. Le large lac etincelait immobile. +Les cygnes, qui venaient de s'eveiller, sortaient gravement des +buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d'une +charmante prairie ou l'on venait d'eriger un monument en l'honneur +des recentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout a coup un +petit chien de race anglaise courut a sa rencontre en aboyant. +Marie s'arreta effrayee. En ce moment resonna une agreable voix de +femme. + +"N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas." + +Marie apercut une dame assise sur un petit banc champetre vis-a- +vis du monument, et alla s'asseoir elle-meme a l'autre bout du +siege. La dame l'examinait avec attention, et, de son cote, apres +lui avoir jete un regard a la derobee, Marie put la voir a son +aise. Elle etait en peignoir blanc du matin, en bonnet leger et en +petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa +figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une +gravite temperee par le doux regard de ses jeux bleus et son +charmant sourire. Elle rompit la premiere le silence: + +"Vous n'etes sans doute pas d'ici? dit-elle. + +-- Il est vrai, madame; je suis arrivee hier de la province. + +-- Vous etes arrivee avec vos parents? + +-- Non, madame, seule. + +-- Seule! mais vous etes bien jeune pour voyager seule. + +-- Je n'ai ni pere ni mere. + +-- Vous etes ici pour affaires? + +-- Oui, madame; je suis venue presenter une supplique a +l'imperatrice. + +-- Vous etes orpheline; probablement vous avez a vous plaindre +d'une injustice ou d'une offense? + +-- Non, madame; je suis venue demander grace et non justice. + +-- Permettez-moi une question: qui etes-vous? + +-- Je suis la fille du capitaine Mironoff. + +-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des +forteresses de la province d'Orenbourg? + +-- Oui; madame." + +La dame parut emue. + +"Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de +me meler de vos affaires. Mais je vais a la cour; expliquez-moi +l'objet de votre demande; peut-etre me sera-t-il possible de vous +aider." + +Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue, +l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. +Marie prit dans sa poche un papier plie; elle le presenta a sa +protectrice inconnue qui le parcourut a voix basse. + +Elle commenca par lire d'un air attentif et bienveillant; mais +soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux +tous ses mouvements, fut effrayee de l'expression severe de ce +visage si calme et si gracieux un instant auparavant. + +"Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glace. +L'imperatrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passe a +l'usurpateur, non comme un ignorant credule, mais comme un vaurien +deprave et dangereux. + +-- Ce n'est pas vrai! s'ecria Marie. + +-- Comment! ce n'est pas vrai? repliqua la dame qui rougit +jusqu'aux yeux. + +-- Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais +tout, je vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est +expose a tous les malheurs qui l'ont frappe. Et s'il ne s'est pas +disculpe devant la justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je +fusse melee a cette affaire." + +Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait deja. + +La dame l'ecoutait avec une attention profonde. + +"Ou vous etes-vous logee?" demanda-t-elle quand la jeune fille eut +termine son recit. + +Et en apprenant que c'etait chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec +un sourire: + +"Ah! je sais. Adieu; ne parlez a personne de notre rencontre. +J'espere que vous n'attendrez pas longtemps la reponse a votre +lettre." + +A ces mots elle se leva et s'eloigna par une allee couverte. Marie +Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante esperance. + +Son hotesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait- +elle, pendant l'automne, a la sante d'une jeune fille. Elle +apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de the, elle allait +reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture +armoriee s'arreta devant le perron. Un laquais a la livree +imperiale entra dans la chambre, annoncant que l'imperatrice +daignait mander en sa presence la fille du capitaine Mironoff. + +Anna Vlassievna fut toute bouleversee par cette nouvelle. + +"Ah! Mon Dieu, s'ecria-t-elle, l'imperatrice vous demande a la +cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivee? et comment vous +presenterez-vous a l'imperatrice, ma petite mere? Je crois que +vous ne savez meme pas marcher a la mode de la cour. Je devrais +vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripiere, +pour qu'elle vous pretat sa robe jaune a falbalas?" + +Mais le laquais declara que l'imperatrice voulait que Marie +Ivanovna vint seule et dans le costume ou on la trouverait. Il n'y +avait qu'a obeir, et Marie Ivanovna partit. + +Elle pressentait que notre destinee allait s'accomplir; son coeur +battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse +s'arreta devant le palais, et Marie, apres avoir traverse une +longue suite d'appartements vides et somptueux, fut enfin +introduite dans le boudoir de l'imperatrice. Quelques seigneurs, +qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement +passage a la jeune fille. L'imperatrice, dans laquelle Marie +reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement: + +"Je suis enchantee de pouvoir exaucer votre priere. J'ai fait tout +regler, convaincue de l'innocence de votre fiance. Voila une +lettre que vous remettrez a votre futur beau-pere." + +Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'imperatrice, qui la +releva et la baisa sur le front. + +"Je sais, dit-elle, que vous n'etes pas riche, mais j'ai une dette +a acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez +tranquille sur votre avenir." + +Apres avoir comble de caresses la pauvre orpheline, l'imperatrice +la congedia, et Marie repartit le meme jour pour la campagne de +mon pere, sans avoir eu seulement la curiosite de jeter un regard +sur Petersbourg. + +* * * + +Ici se terminent les memoires de Piotr Andreitch Grineff; mais on +sait, par des traditions de famille, qu'il fut delivre de sa +captivite vers la fin de l'annee 1774, qu'il assista au supplice +de Pougatcheff, et que celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, +lui fit un dernier signe avec la tete qui, un instant plus tard, +fut montree au peuple, inanimee et sanglante. Bientot apres, Piotr +Andreitch devint l'epoux de Marie Ivanovna. Leur descendance +habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison +seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de +Catherine II, encadree sous une glace. Elle est adressee au pere +de Piotr Andreitch, et contient, avec la justification de son +fils, des eloges donnes a l'intelligence et au bon coeur de la +fille du capitaine. + + + + [1] Celebre general de Pierre le Grand et de l'imperatrice +Anne. + [2] Qui veut dire maitre, pedagogue. Les instituteurs +etrangers l'ont adopte pour nommer leur profession. + [3] Ce mot signifie qui n'a pas encore sa croissance. On +appelle ainsi les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de +service. + [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom +patronymique est inseparable du prenom, et bien plus usite que le +nom de famille. + [5] Diminutif de Piotr, Pierre. + [6] Anastasie, fille de Garasim. + [7] Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de +la Russie d'Europe, et qui s'etend meme en Asie. + [8] Pelisse courte n'atteignant pas le genou. + [9] Jean, fils de Jean. + [10] Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble +d'argent, quatre francs de notre monnaie. + [11] Pierre, fils d'Andre. + [12] Espece de cidre qui fait la boisson commune des Russes. + [13] Ouragan de neige. + [14] Tapis fait de la seconde ecorce du tilleul et qui couvre +la capote d'une kibitka. + [15] Parrain du mariage. + [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle. + [17] Fleuve qui se jette dans l'Oural. + [18] Bouilloire a the + [19] Cafetan court. + [20] Les paysans russes portent la hache passee dans la +ceinture ou derriere le dos. + [21] Lit ordinaire des paysans russes. + [22] Allusion aux recompenses faites par les anciens tsars a +leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse. + [23] Maisons de paysans. + [24] Grossieres gravures enluminees. + [25] Jean, fils de Kouzma. + [26] Formule de politesse affable. + [27] Officier subalterne de Cosaques. + [28] Alexis, fils de Jean. + [29] Basile (au feminin), fille d'Iegor. + [30] Jean, fils d'Ignace. + [31] Diminutif de Maria. + [32] Soupe russe faite de viande et de legumes. + [33] En russe, on dit tant d'ames pour tant de paysans. + [34] Poete celebre alors, oublie depuis. + [35] Ils sont ecrits dans le style suranne de l'epoque. + [36] Poete ridicule, dont Catherine II s'est moquee jusque +dans son _Reglement de l'ermitage_. + [37] Maniere meprisante d'ecrire le nom patronymique. + [38] Formule de consentement. + [39] Environ trois pouces. + [40] De Catherine II. + [41] Jurement tatar. + [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie epouvantail. + [43] Robe paree; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer +les morts dans leurs plus riches habits. + [44] Ceintures que portent tous les paysans russes. + [45] Pierre III. + [46] Petite armoire plate et vitree ou l'on enferme les +saintes images, et qui forme un autel domestique. + [47] Chef militaire chez les Cosaques. + [48] A vapeur. + [49] Piece de cinq kopeks en cuivre. + [50] Le premier des faux Demetrius. + [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressees +au tsar: "Je frappe la terre du front, et je presente ma supplique +a tes yeux lucides...". + [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume +barbare a ete abolie par l'empereur Alexandre. + [53] Blanc bec. + [54] Il y a egalement dans le russe un mot forge avec le verbe +"suborner". + [55] Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua +Pougatcheff. + [56] Nom d'un celebre bandit du siecle precedent, qui a lutte +longtemps contre les troupes imperiales. + [57] Pour la torture. + [58] Legere escarmouche ou l'avantage etait reste a +Pougatcheff + [59] Nom donne a Frederic le Grand par les soldats russes. + [60] Titre d'un officier superieur. + [61] Nom general des etablissements metallurgiques de l'Oural. + [62] Diminutif de Iemeliane. + [63] Apres s'etre avance jusqu'aux portes de Moscou, qu'il +aurait peut-etre enleve si son audace n'eut faibli au dernier +moment, Pougatcheff, battu, avait ete livre par ses compagnons +pour cent mille roubles. Enferme dans une cage de fer et conduit a +Moscou, il fut execute en 1775. + [64] Petit chariot d'ete. + [65] Un aieul de Pouschkine fut condamne a mort par Pierre le +Grand. + [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l'imperatrice +Anne; ils furent tous deux supplicies avec barbarie. + [67] Anne, fille de Blaise. + [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs a Larga et a Kagoul en +1772. + + + + + +End of Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + +***** This file should be named 13798.txt or 13798.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13798/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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