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+The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La fille du capitaine
+
+Author: Alexandre Pouchkine
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
+
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Alexandre Pouchkine
+
+LA FILLE DU CAPITAINE
+(1836)
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
+CHAPITRE II LE GUIDE
+CHAPITRE III LA FORTERESSE
+CHAPITRE IV LE DUEL
+CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
+CHAPITRE VI POUGATCHEFF
+CHAPITRE VII L’ASSAUT
+CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
+CHAPITRE IX LA SÉPARATION
+CHAPITRE X LE SIÈGE
+CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
+CHAPITRE XII L’ORPHELINE
+CHAPITRE XIII L’ARRESTATION
+CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
+
+
+CHAPITRE I
+_LE SERGENT AUX GARDES_
+
+Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa
+jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté l’état militaire en
+17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
+constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il
+épousa Mlle Avdotia, 1ere fille d’un pauvre gentilhomme du
+voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus
+seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. J’avais été
+inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du
+major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
+censé être en congé jusqu’à la fin de mon éducation. Alors on nous
+élevait autrement qu’aujourd’hui. Dès l’âge de cinq ans je fus
+confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de
+devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers l’âge de douze ans je
+savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les
+qualités d’un lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de
+m’instruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, qu’on
+fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d’huile
+de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble,
+grâce à Dieu, murmurait-il, que l’enfant était lavé, peigné et
+nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l’argent et de louer un
+_moussié_, comme s’il n’y avait pas assez de domestiques dans la
+maison?»
+
+Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en
+Prusse, puis il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans
+trop savoir la signification de ce mot[2]. C’était un bon garçon,
+mais étonnamment distrait et étourdi. Il n’était pas, suivant son
+expression, ennemi de la bouteille, c’est-à-dire, pour parler à la
+russe, qu’il aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez
+nous le vin qu’à table, et encore par petits verres, et que, de
+plus, dans ces occasions, on passait _l’outchitel_, mon Beaupré
+s’habitua bien vite à l’eau-de-vie russe, et finit même par la
+préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
+Nous devînmes de grands amis, et quoique, d’après le contrat, il
+se fût engagé à m’apprendre _le français, l’allemand et toutes les
+sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant
+bien que mal. Chacun de nous s’occupait de ses affaires; notre
+amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d’autre mentor.
+Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d’un
+événement que je vais raconter.
+
+Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivrait
+constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce chapitre;
+elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme
+expéditif, manda aussitôt cette _canaille de Français_. On lui
+répondit humblement que le _moussié_ me donnait une leçon. Mon
+père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du
+sommeil de l’innocence. De mon côté, j’étais livré à une
+occupation très intéressante. On m’avait fait venir de Moscou une
+carte de géographie, qui pendait contre le mur sans qu’on s’en
+servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
+solidité de son papier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant,
+et, profitant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage.
+Mon père entra dans l’instant même où j’attachais une queue au cap
+de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me
+secoua rudement par l’oreille, s’élança près du lit de Beaupré,
+et, réveillant sans précaution, il commença à l’accabler de
+reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le
+pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le
+collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
+même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que
+se termina mon éducation.
+
+Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m’amusant à faire
+tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
+avec les jeunes garçons de la cour. J’arrivai ainsi jusqu’au delà
+de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.
+
+Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des confitures
+au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le
+bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre,
+venait d’ouvrir _l’Almanach de la cour_, qu’il recevait chaque
+année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le
+lisait qu’avec une extrême attention, et cette lecture avait le
+don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par
+coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien
+le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
+l’_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche,
+quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant
+des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l’_Almanach de la
+cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi-
+voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier
+des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?»
+Finalement mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et
+resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait
+jamais rien de bon.
+
+«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s’adressant à ma
+mère, quel âge a Pétroucha[5]?
+
+-- Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma
+mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia
+Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...
+
+-- Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au
+service.»
+
+La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une telle
+impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
+des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile
+d’exprimer la joie qui me saisit. L’idée du service se confondait
+dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs qu’offre la
+ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la
+garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité
+humaine.
+
+Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre
+l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé. La
+veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une lettre pour
+non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
+
+«N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part
+le prince B...; dis-lui que j’espère qu’il ne refusera pas ses
+grâces à mon Pétroucha.
+
+-- Quelle bêtise! s’écria mon père en fronçant le sourcil;
+pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B...?
+
+-- Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef de
+Pétroucha.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu’il
+est inscrit au régiment Séménofski.
+
+-- Inscrit! qu’est-ce que cela me fait qu’il soit inscrit ou non?
+Pétroucha n’ira pas à Pétersbourg. Qu’y apprendrait-il? à dépenser
+de l’argent et à faire des folies. Non, qu’il serve à l’armée,
+qu’il flaire la poudre, qu’il devienne un soldat et non pas un
+fainéant de la garde, qu’il use les courroies de son sac. Où est
+son brevet? donne-le-moi.»
+
+Ma mère alla prendre mon brevet, qu’elle gardait dans une cassette
+avec la chemise que j’avais portée à mon baptême, et le présenta à
+mon père d’une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le
+posa devant lui sur la table et commença sa lettre.
+
+La curiosité me talonnait. «Où m’envoie-t-on, pensais-je, si ce
+n’est pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de
+mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
+sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses
+lunettes, n’appela et me dit: «Cette lettre est adressée à André
+Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7]
+pour servir sous ses ordres.»
+
+Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu
+de la vie gaie et animée de Pétersbourg, c’était l’ennui qui
+m’attendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service
+militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices,
+me semblait une calamité. Mais il n’y avait qu’à se soumettre. Le
+lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenée devant le
+perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et
+des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés,
+derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
+parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu,
+Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis
+à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
+pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
+toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu’il est neuf,
+et de ton honneur pendant qu’il est jeune.» Ma mère, tout en
+larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch
+d’avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
+_touloup_[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse
+en peau de renard. Je m’assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch,
+et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.
+
+J’arrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt-
+quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je
+m’étais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin,
+Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par
+les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les
+chambres de l’auberge. J’entrai dans la pièce du billard et j’y
+trouvai un grand monsieur d’une quarantaine d’années, portant de
+longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main
+et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
+verre d’eau-de-vie s’il gagnait, et, s’il perdait, devait passer
+sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer;
+plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à
+quatre pattes devenaient fréquentes, si bien qu’enfin le marqueur
+resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques
+expressions énergiques, en guise d’oraison funèbre, et me proposa
+de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas
+jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me
+regarda avec une sorte de commisération. Cependant l’entretien
+s’établit. J’appris qu’il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
+qu’il était chef d’escadron dans les hussards ***, qu’il se
+trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu’il
+avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m’invita à
+dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
+envoie. J’acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine
+buvait beaucoup et m’invitait à boire, en me disant qu’il fallait
+m’habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
+qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes
+de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m’apprendre
+à jouer au billard. «C’est, dit-il, indispensable pour des soldats
+comme nous. Je suppose, par exemple, qu’on arrive dans une petite
+bourgade; que veux-tu qu’on y fasse? On ne peut pas toujours
+rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à l’auberge
+et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces
+raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma
+leçon avec beaucoup d’ardeur. Zourine m’encourageait à haute voix;
+il s’étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons,
+il me proposa de jouer de l’argent, ne fût-ce qu’une _groch_ (2
+kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
+qui était, d’après lui, une fort mauvaise habitude. J’y consentis,
+et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d’en
+goûter, répétant toujours qu’il fallait m’habituer au service.
+«Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu’un service sans punch?»
+Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je
+goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
+billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des
+impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
+comment; j’élevais l’enjeu, enfin je me conduisais comme un petit
+garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le
+temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l’horloge,
+posa sa queue et me déclara que j’avais perdu cent roubles[10].
+Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
+de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine
+me dit «Mais, mon Dieu, ne t’inquiète pas; je puis attendre».
+
+Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant
+toujours qu’il fallait m’habituer au service. En me levant de
+table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à
+ma chambre.
+
+Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
+aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.
+
+«Que t’est-il arrivé? me dit-il d’une voix lamentable. Où t’es-tu
+rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n’était
+encore arrivé.
+
+-- Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr
+que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi.»
+
+Le lendemain, je m’éveillai avec un grand mal de tète. Je me
+rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations
+furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre
+avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à t’en donner,
+Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui
+tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père n’étaient
+des ivrognes. Il n’y a pas à parler de ta mère, elle n’a rien
+daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du
+_kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit _moussié_: il t’a
+appris de belles choses, ce fils de chien, et c’était bien la
+peine de faire d’un païen ton menin, comme si notre seigneur
+n’avait pas eu assez de ses propres gens!» J’avais honte; je me
+retournai et lui dis: «Va-t’en, Savéliitch, je ne veux pas de
+thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu’il
+s’était mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr
+Andréitch, ce que c’est que de faire des folies? Tu as mal à la
+tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s’enivre n’est bon à
+rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
+un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. Qu’en dis-tu?»
+
+Dans ce moment entra un petit garçon qui m’apportait un billet de
+la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:
+
+«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m’envoyer, par mon
+garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. J’ai horriblement
+besoin d’argent.
+
+Ton dévoué,
+
+«Ivan Zourine»
+
+Il n’y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression
+d’indifférence, et, m’adressant à Savéliitch, je lui commandai de
+remettre cent roubles au petit garçon.
+
+«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
+
+-- Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.
+
+-- Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l’étonnement
+redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
+pareille dette? C’est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
+mais je ne donnerai pas cet argent.»
+
+Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas
+ce vieillard obstiné à m’obéir, il me serait difficile dans la
+suite d’échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
+lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. L’argent est à
+moi; je l’ai perdu parce que j’ai voulu le perdre. Je te
+conseille, de ne pas faire l’esprit fort et d’obéir quand on te
+commande.»
+
+Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch,
+qu’il frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là
+comme un pieu?» m’écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à
+pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d’une voix
+tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière,
+écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu n’as fait que
+plaisanter, que nous n’avons jamais eu tant d’argent. Cent
+roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t’ont
+sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.
+
+-- Te tairas-tu? lui dis-je en l’interrompant avec sévérité; donne
+l’argent ou je te chasse d’ici à coups de poing.» Savéliitch me
+regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
+mon argent. J’avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais
+m’émanciper et prouver que je n’étais pas un enfant. Zourine eut
+ses cent roubles. Savéliitch s’empressa de me faire quitter la
+maudite auberge; il entra en m’annonçant que les chevaux étaient
+attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des
+remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans
+penser que je dusse le revoir jamais.
+
+
+CHAPITRE II
+_LE GUIDE_
+
+Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréables.
+D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma perte était de
+quelque importance. Je ne pouvais m’empêcher de convenir avec moi-
+même que ma conduite à l’auberge de Simbirsk avait été des plus
+sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me
+tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
+sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant
+entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais
+fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
+où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch,
+finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis
+fautif. J’ai fait hier des bêtises et je t’ai offensé sans raison.
+Je te promets d’être plus sage à l’avenir et de le mieux écouter.
+Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.
+
+-- Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond
+soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qui ai tort par
+tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l’auberge?
+Mais que faire? Le diable s’en est mêlé. L’idée m’est venue
+d’aller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà,
+comme dit le proverbe: j’ai quitté la maison et suis tombé dans la
+prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de
+mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
+buveur et joueur?»
+
+Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu’à
+l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek sans son
+consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’empêcha point
+cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
+tête: «Cent roubles! c’est facile à dire».
+
+J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’étendait
+un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de
+ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se
+couchait. Ma _kibitka_ suivait l’étroit chemin, ou plutôt la trace
+qu’avaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon
+cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi: «Seigneur,
+dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en
+arrière?
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu
+comme il roule la neige du dessus?
+
+-- Eh bien! qu’est-ce que cela fait?
+
+-- Et vois-tu ce qu’il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son
+fouet le côté de l’orient.)
+
+-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
+serein.
+
+-- Là, là, regarde... ce petit nuage.»
+
+J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que
+j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher
+m’expliqua que ce petit nuage présageait un _bourane_[13].
+
+J’avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je
+savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières.
+Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
+nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j’avais l’espérance
+d’arriver à temps au prochain relais: j’ordonnai donc de redoubler
+de vitesse.
+
+Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
+du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
+fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui
+s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par
+envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et
+tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler,
+à hurler. C’était un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
+se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
+Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s’écria le cocher; c’est
+un _bourane_.»
+
+Je passai la tête hors de la _kibitka;_ tout était obscurité et
+tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
+féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’amoncelait sur
+nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
+s’arrêtèrent bientôt. «Pourquoi n’avances-tu pas? dis-je au cocher
+avec impatience.
+
+-- Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu
+seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et
+tout est sombre.»
+
+Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.
+
+«Pourquoi ne l’avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais
+retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi
+jusqu’au matin; l’orage se serait calmé et nous serions partis. Et
+pourquoi tant de hâte? Si c’était pour aller se marier, passe.»
+
+Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire? La neige
+continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
+Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et
+tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d’eux,
+rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu autre chose à faire.
+Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans l’espérance
+d’apercevoir quelque indice d’habitation ou de chemin; mais je ne
+pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
+Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+
+«Holà! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas?»
+
+Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’indiquais.
+
+«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce
+n’est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être
+un loup ou un homme.»
+
+Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu, qui vint
+aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur
+la même ligne, et je reconnus un homme.
+
+«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
+le chemin?
+
+-- Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit
+dur. Mais à quoi diable cela sert-il?
+
+-- Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
+cette contrée? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gîte pour y passer
+la nuit?
+
+-- Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l’ai
+parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
+quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s’arrêter
+ici et attendre; peut-être l’ouragan cessera. Et le ciel sera
+serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»
+
+Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décidé, en
+m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,
+lorsque tout à coup le passant s’assit sur le banc qui faisait le
+siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation
+n’est pas loin. Tourne à droite et marche.
+
+-- Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où
+vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais
+aussi, fouette sans répit.»
+
+Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau
+venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est pas loin?
+
+-- Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une odeur
+de fumée, preuve qu’une habitation est proche.»
+
+Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent
+d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les
+chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
+s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt
+précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela
+ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer
+agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant
+à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
+m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de
+la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je
+n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de
+prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le
+lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
+par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de
+s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on
+affiche pour elle.
+
+J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à
+se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de
+l’assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
+toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup
+je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de
+notre maison seigneuriale.
+
+Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon
+retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât
+à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
+je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde
+tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à
+l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa
+suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à
+peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste
+et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève
+le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il
+est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je
+me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais
+quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à
+barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise,
+je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire?
+m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je
+demande sa bénédiction à ce paysan? -- C’est la même chose,
+Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton _père assis_[15]_;_
+baise-lui la main et qu’il te bénisse.» Je ne voulais pas y
+consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement sa hache
+de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus
+m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
+cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
+mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me
+disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse».
+L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi...
+
+En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés;
+Savéliitch me tenait par la main.
+
+«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.
+
+-- Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+-- Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit
+sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
+réchauffer.»
+
+Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
+moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit,
+se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en
+tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
+introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
+_loutchina_[16] l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une
+longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
+
+Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d’une soixantaine
+d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à
+thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
+n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir.
+
+«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
+
+-- Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d’en haut.
+
+Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
+deux yeux étincelants.
+
+«Eh bien! as-tu froid?
+
+-- Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué?
+J’avais un _touloup;_ mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé
+en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie; le froid ne me
+semblait pas vif.»
+
+En ce moment l’hôte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
+proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de
+la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme
+d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec
+de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses
+grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
+physionomie une expression assez agréable, mais non moins
+malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un
+petit _armak_[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui
+offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites-
+moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
+verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques.»
+
+J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de
+l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant
+regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans
+nos parages! D’où Dieu t’a-t-il amené?»
+
+Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significative et
+répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger;
+il mangeait de la graine de chanvre; la grand’mère lui jeta une
+pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?
+
+-- Comment vont les nôtres? répliqua l’hôtelier en continuant de
+parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la
+femme du pope l’a défendu; le pope est allé en visite et les
+diables sont dans le cimetière.
+
+-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
+la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
+champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
+maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fois), remets ta hache
+derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de
+_Votre Seigneurie_!»
+
+Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
+avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
+la soupente.
+
+Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
+n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des
+affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à
+l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait
+parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux
+tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous
+nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
+de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un
+rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même
+penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me
+divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc; mon vieux
+serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21];
+l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler,
+et moi-même je m’endormis comme un mort.
+
+En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan
+avait cessé. Le soleil brillait; la neige s’étendait au loin comme
+une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai
+l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que
+Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude
+constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à
+fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous
+avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de
+gratification.
+
+Savéliitch fronça le sourcil.
+
+«Un demi-rouble! s’écria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
+daigné toi-même l’amener à l’auberge? Que ta volonté soit faite,
+seigneur; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous
+nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous
+finirons par mourir de faim.».
+
+Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent,
+d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je
+trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme
+qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une
+position fort embarrassante.
+
+«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas
+donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits; il
+est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
+lièvre.
+
+-- Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch;
+qu’a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
+premier cabaret.
+
+-- Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le
+vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
+me fait la grâce d’une pelisse de son épaule[22]; c’est sa volonté
+de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
+d’obéir.
+
+-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une
+voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison,
+et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur.
+Qu’as-tu besoin d’un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
+même le mettre sur tes maudites grosses épaules.
+
+-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin;
+apporte vite le _touloup_.
+
+-- Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un
+_touloup_ en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le
+donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»
+
+Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer
+aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma
+taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il
+parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les
+coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il
+entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très
+content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma
+_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre
+Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie
+je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis
+du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.
+J’oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
+peau de lièvre.
+
+Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je
+trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la
+vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil
+uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne,
+et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation
+allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom,
+il me jeta un coup d’oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
+de temps qu’André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel
+peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»
+
+Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en
+accompagnant sa lecture de remarques:
+
+«Monsieur,
+
+«J’espère que Votre Excellence...» Qu’est-ce que c’est que ces
+cérémonies? Fi! comment n’a-t-il pas de honte? Sans doute, la
+discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux
+camarate?... «Votre Excellence n’aura pas oublié!...» Hein!...
+«Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal Munich...pendant la
+campagne... de même que... nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh!
+_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
+«Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiègle...»
+«Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu’est-ce que
+cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...
+Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il
+en se tournant vers moi.
+
+-- Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du
+monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui
+laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des
+gants de porc-épic.
+
+-- Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non,
+il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint
+son brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L’inscrire au
+régiment de Séménofski...» C’est bon, c’est bon; on fera ce qu’il
+faut... «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et...
+comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il s’en est souvenu...
+Etc., etc... Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la
+lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras
+officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
+va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les
+ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu
+serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as
+rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
+un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi.»
+
+«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m’aura-t-il servi
+d’être sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m’a-t-il mené?
+dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière
+des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en
+compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande
+régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois
+un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger
+à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
+pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.
+
+
+CHAPITRE III
+_LA FORTERESSE_
+
+La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes
+d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés
+du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et ses flots couleur
+de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
+la neige. Devant moi s’étendaient les steppes kirghises. Je me
+perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de
+garnison ne m’offrait pas beaucoup d’attraits; je tâchais de me
+représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais
+un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du
+service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le
+crépuscule arrivait; nous allions assez vite.
+
+«Y a-t-il loin d’ici à la forteresse? demandai-je au cocher.
+
+-- Mais on la voit d’ici», répondit-il.
+
+Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de hauts
+bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu’un
+petit village entouré d’une palissade en bois. D’un côté
+s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de
+neige; d’un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont
+les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient
+paresseusement.
+
+«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.
+
+-- Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où
+nous venions de pénétrer.
+
+J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient
+étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient
+couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât chez le commandant,
+et presque aussitôt ma _kibitka_ s’arrêta devant une maison en
+bois, bâtie sur une éminence, près de l’église, qui était en bois
+également.
+
+Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans
+l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était
+occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme vert. Je
+lui dis de m’annoncer. «Entre, mon petit père, me dit l’invalide,
+les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très
+propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une
+armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme
+d’officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient
+rangés des tableaux d’écorce[24], qui représentaient la _Prise de
+Kustrin _et _d’Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et
+l’_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se
+tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée
+d’un mouchoir.
+
+
+
+Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains
+écartées, un petit vieillard borgne en habit d’officier. «Que
+désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son
+occupation. Je répondis que j’étais venu pour entrer au service,
+et que, d’après la règle, j’accourais me présenter à monsieur le
+capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
+borgne, que j’avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
+interrompit le discours que j’avais préparé à l’avance.
+
+«Ivan Kouzmitch[25] n’est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en
+visite chez le père Garasim. Mais c’est la même chose, je suis sa
+femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi,
+mon petit père.»
+
+Elle appela une servante et lui dit de faire venir
+_l’ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
+de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
+quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.
+
+«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
+daigné passer de la garde dans notre garnison?»
+
+Je répondis que c’était par ordre de l’autorité.
+
+«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la
+garde? reprit l’infatigable questionneur.
+
+-- Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du
+capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la
+route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux
+tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant
+vers moi, ne t’afflige pas trop de ce qu’on t’ait fourré dans
+notre bicoque; tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
+On souffre, mais on s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi
+Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu’on l’a transféré chez nous
+pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà
+qu’un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
+avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l’autre,
+et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux
+témoins. Que veux-tu! contre le malheur il n’y a pas de maître.»
+
+En ce moment entre l_’ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
+«Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à
+monsieur l’officier, et propre.
+
+-- J’obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l’_ouriadnik_ Ne
+faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?
+
+-- Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est
+déjà logé très à l’étroit; et puis c’est mon compère; et puis il
+n’oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
+l’officier... Comment est votre nom, mon petit père?
+
+-- Piôtr Andréitch.
+
+-- Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé
+entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
+Maximitch?
+
+-- Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n’y
+a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bain avec la femme
+Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chaude.
+
+-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
+vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
+et punis-les tous deux.
+
+-- C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu.
+
+-- Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»
+
+Je pris congé; l’_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se
+trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la
+forteresse. La moitié de l’_isba_ était occupée par la famille de
+Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée. Cette moitié se
+composait d’une chambre assez propre, coupée en deux par une
+cloison. Savéliitch commença à s’y installer, et moi, je regardai
+par l’étroite fenêtre. Je voyais devant moi s’étendre une steppe
+nue et triste; sur le côté s’élevaient des cabanes. Quelques
+poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
+perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui
+répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée
+j’étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me
+saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré
+les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec
+angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
+ma maîtresse si l’enfant allait tomber malade?»
+
+Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, que la
+porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune officier, de
+petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure
+basanée avait une vivacité remarquable.
+
+«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans
+cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier votre
+arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine s’est
+tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister plus longtemps.
+Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»
+
+Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de la garde
+pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait
+beaucoup d’esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il
+me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du
+commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort
+m’avait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que
+j’avais vu rapiécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine,
+entra et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna.
+Chvabrine déclara qu’il m’accompagnait.
+
+En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la
+place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
+queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne
+de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
+vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
+Dès qu’il nous aperçut, il s’approcha de nous, me dit quelques
+mots affables, et se remit à commander l’exercice. Nous allions
+nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller
+sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il nous
+rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous n’avez vraiment rien
+à voir.»
+
+Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me
+traita comme si elle m’eût dès longtemps connu. L’invalide et
+Palachka mettaient la nappe.
+
+«Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si
+longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
+chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»
+
+À peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la chambre une
+jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
+cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que
+rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle ne me plut pas
+extrêmement au premier coup d’oeil; je la regardai avec
+prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie, la fille du
+capitaine, sous les traits d’une sotte. Marie Ivanovna alla
+s’asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait
+apporté le _chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas
+revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l’appeler.
+
+«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se
+refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il aura tout
+le temps de s’égosiller à son aise.»
+
+Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard
+borgne.
+
+«Qu’est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table
+est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas te faire venir.
+
+-- Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch,
+j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes petits soldats.
+
+-- Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le service ne
+leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais dû rester à
+la maison, à prier le bon Dieu; ça t’irait bien mieux. Mes chers
+convives, à table, je vous prie.»
+
+Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait
+pas un moment et m’accablait de questions; qui étaient mes
+parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était
+leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents
+paysans:
+
+«Voyez-vous! s’écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
+monde! Et nous, mon petit père, en fait d’_âmes_[33], nous n’avons
+que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit
+à petit. Nous n’avons qu’un souci, c’est Macha, une fille qu’il
+faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
+vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu’elle trouve
+quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.»
+
+Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue
+toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette.
+J’eus pitié d’elle, et je m’empressai de changer de conversation.
+
+«J’ai ouï dire, m’écriai-je avec assez d’à-propos, que les
+Bachkirs ont l’intention d’attaquer votre forteresse.
+
+-- Qui t’a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.
+
+-- Je l’ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.
+
+-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n’en avons pas
+entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
+peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons.
+Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, et s’ils s’en avisent, je
+leur imprimerai une telle terreur, qu’ils ne remueront plus de dix
+ans.
+
+-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m’adressant à la femme
+du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels
+dangers?
+
+-- Affaire d’habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela
+vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais
+croire comme j’avais peur de ces maudits païens. S’il m’arrivait
+parfois de voir leur bonnet à poil, si j’entendais leurs
+hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se
+resserrait à mourir. Et maintenant j’y suis si bien habituée, que
+je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
+brigands rôdent autour de la forteresse.
+
+-- Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
+Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
+
+-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n’est pas de
+la douzaine des poltrons.
+
+-- Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie
+que vous?
+
+-- Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu’à
+présent elle n’a pu entendre le bruit d’un coup de fusil sans
+trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
+Kouzmitch s’imagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon,
+elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu’elle manqua de s’en
+aller dans l’autre monde. Depuis ce jour-là, nous n’avons plus
+tiré ce maudit canon.»
+
+Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent
+dormir la sieste, et j’allai chez Chvabrine, où nous passâmes
+ensemble la soirée.
+
+
+CHAPITRE IV
+_LE DUEL_
+
+Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
+forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais
+agréable même. J’étais reçu comme un membre de la famille dans la
+maison du commandant. Le mari et la femme étaient d’excellentes
+gens. Ivan Kouzmitch, qui d’enfant de troupe était parvenu au rang
+d’officier, était un homme tout simple et sans éducation, mais bon
+et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à
+sa paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires
+du service comme celles de son ménage, et commandait dans toute la
+forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de
+se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai
+en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu à peu je
+m’attachai à cette bonne famille, même à Ivan Ignatiitch, le
+lieutenant borgne.
+
+Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette
+forteresse bénie de Dieu, il n’y avait ni exercice à faire, ni
+garde à monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait
+quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n’était
+pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel
+était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français; je
+me mis à lire, et le goût de la littérature s’éveilla en moi. Le
+matin je lisais, et je m’essayais à des traductions, quelquefois
+même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour
+chez le commandant, où je passais d’habitude le reste de la
+journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de sa femme
+Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans
+dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
+Cependant d’heure en heure sa conversation me devenait moins
+agréable. Ses perpétuelles plaisanteries sur la famille du
+commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
+Marie Ivanovna, me déplaisaient fort. Je n’avais pas d’autre
+société que cette famille dans la forteresse, mais je n’en
+désirais pas d’autre.
+
+Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas.
+La tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette
+paix fut troublée subitement par une guerre intestine.
+
+J’ai déjà dit que je m’occupais un peu de littérature. Mes essais
+étaient passables pour l’époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur
+rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il m’arriva
+d’écrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
+sous prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
+volontiers un auditeur bénévole; je copiai ma petite chanson, et
+la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
+apprécier une oeuvre poétique.
+
+Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
+lui lus les vers suivants[35]:
+
+_»Hélas! en fuyant Macha, j’espère recouvrer ma liberté!_
+_»Mais les yeux qui m’ont fait prisonnier sont toujours devant
+moi._
+_»Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état
+cruel, prends pitié de ton prisonnier.»_
+
+«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une
+louange comme un tribut qui m’était dû.
+
+Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d’ordinaire
+montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne
+valait rien.
+
+«Pourquoi cela? lui demandai-je en m’efforçant de cacher mon
+humeur.
+
+-- Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon
+maître Trédiakofski[36].»
+
+Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser
+impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la
+façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le
+feuillet des mains, je lui déclarai que, de ma vie, je ne lui
+montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
+moins de cette menace.
+
+«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les
+poètes ont besoin d’un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d’un carafon
+d’eau-de-vie avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
+Marie Ivanovna?
+
+-- Ce n’est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil,
+de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
+tes suppositions.
+
+-- Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
+plus en plus. Écoute un conseil d’ami: Macha n’est pas digne de
+devenir ta femme.
+
+-- Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
+effronté!»
+
+Chvabrine changea de visage.
+
+«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
+fortement; vous me donnerez satisfaction.
+
+-- Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce
+moment j’étais prêt à le déchirer.
+
+Je courus à l’instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
+aiguille à la main. D’après l’ordre de la femme de commandant, il
+enfilait des champignons qui devaient sécher pour l’hiver.
+
+«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m’apercevant, soyez le
+bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
+oserais-je vous demander.»
+
+Je lui déclarai en peu de mots que je m’étais pris de querelle
+avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
+d’être mon second. Ivan Ignatiitch m’écouta jusqu’au bout avec une
+grande attention, en écarquillant son oeil unique.
+
+«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi
+Ivanitch, et que j’en suis témoin? c’est là ce que vous voulez
+dire? oserais-je vous demander.
+
+-- Précisément.
+
+-- Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en
+tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh
+bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
+a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
+une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
+troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous
+vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
+bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
+Encore si c’était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
+lui, car je ne l’aime guère. Mais, si c’est lui qui vous perfore,
+vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
+cassés? oserais-je vous demander.»
+
+Les raisonnements du prudent officier ne m’ébranlèrent pas. Je
+restai ferme dans ma résolution.
+
+«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
+plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se
+battent; qu’y a-t-il là d’extraordinaire? oserais-je vous
+demander. Grâce à Dieu, j’ai approché de près les Suédois et les
+Turcs, et j’en ai vu de toutes les couleurs.»
+
+Je tâchai de lui expliquer le mieux qu’il me fut possible quel
+était le devoir d’un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors
+d’état de me comprendre.
+
+«Faites à votre guise, dit-il. Si j’avais à me mêler de cette
+affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les
+règles du service, qu’il se trame dans la forteresse une action
+criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire
+observer au commandant combien il serait désirable qu’il avisât
+aux moyens de prendre les mesures nécessaires...»
+
+J’eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
+commandant. Je parvins à grand’peine à le calmer. Cependant il me
+donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
+
+Comme d’habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je
+m’efforçais de paraître calme et gai, pour n’éveiller aucun
+soupçon et éviter les questions importunes. Mais j’avoue que je
+n’avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
+sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me
+sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me
+plaisait plus qu’à l’ordinaire. L’idée que je la voyais peut-être
+pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante.
+Chvabrine entra. Je le pris a part, et l’informai de mon entretien
+avec Ivan Ignatiitch.
+
+«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons
+d’eux.»
+
+Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le
+lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi
+amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
+
+«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il
+d’un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
+
+-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
+faisait une patience dans un coin; je n’ai pas bien entendu.»
+
+Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
+humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
+répondre. Chvabrine le tira d’embarras.
+
+«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
+
+-- Et avec qui, mon petit père, t’es-tu querellé?
+
+-- Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu’aux gros mots.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Pour une véritable misère, pour une chansonnette.
+
+-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c’est-il
+arrivé?
+
+-- Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson,
+et il s’est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
+mauvaise, Piôtr Andréitch s’est fâché. Mais ensuite il a réfléchi
+que chacun est libre de son opinion et tout est dit.»
+
+L’insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
+ne comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les
+releva. Des poésies, la conversation passa aux poètes en général,
+et le commandant fit l’observation qu’ils étaient tous des
+débauchés et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
+renoncer à la poésie, comme chose contraire au service et ne
+menant à rien de bon.
+
+La présence de Chvabrine m’était insupportable. Je me hâtai de
+dire adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison,
+j’examinai mon épée, j’en essayai la pointe, et me couchai après
+avoir donné l’ordre à Savéliitch de m’éveiller le lendemain à six
+heures.
+
+Le lendemain, à l’heure indiquée, je me trouvais derrière les
+meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à
+paraître. «On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.»
+Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes
+nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
+cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin. Il nous intima
+l’ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obéîmes de
+mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes
+Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
+militaire avec une majestueuse gravité.
+
+Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
+les portes à deux battants, et s’écria avec emphase: «Ils sont
+pris!».
+
+Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:
+
+«Qu’est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
+forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts...
+Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez,
+donnez... Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr
+Andréitch, je n’attendais pas cela de toi; comment n’as-tu pas
+honte? Alexéi Ivanitch, c’est autre chose; il a été transféré de
+la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre-
+Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?»
+
+Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
+de répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les
+duels sont formellement défendus par le code militaire.»
+
+Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait
+emportées au grenier. Je ne pus m’empêcher de rire; Chvabrine
+conserva toute sa gravité.
+
+«Malgré tout le respect que j’ai pour vous, dit-il avec sang-froid
+à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
+observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
+à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c’est son
+affaire.
+
+-- Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du
+commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même
+chair et le même esprit? Ivan Kouzmitch, qu’est-ce que tu
+baguenaudes? Fourre-les à l’instant dans différents coins, au pain
+et à l’eau, pour que cette bête d’idée leur sorte de la tête. Et
+que le père Garasim les mette à la pénitence, pour qu’ils
+demandent pardon à Dieu et aux hommes.»
+
+Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était
+extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du
+capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
+embrasser l’un l’autre. Palachka nous rapporta nos épées. Nous
+sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
+reconduisit.
+
+«Comment n’avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous
+dénoncer au commandant après m’avoir donné votre parole de n’en
+rien faire?
+
+-- Comme Dieu est saint, répondit-il, je n’ai rien dit à Ivan
+Kouzmitch; c’est Vassilissa Iégorovna qui m’a tout soutiré. C’est
+elle qui a pris toutes les mesures nécessaires à l’insu du
+commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!»
+
+Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
+Chvabrine.
+
+«Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
+
+-- Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
+votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
+feindre pendant quelques jours. Au revoir.»
+
+Et nous nous séparâmes comme s’il ne se fût rien passé.
+
+De retour chez le commandant, je m’assis, selon mon habitude, près
+de Marie Ivanovna; son père n’était pas à la maison; sa mère
+s’occupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me
+reprochait l’inquiétude que lui avait causée ma querelle avec
+Chvabrine.
+
+«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
+alliez vous battre à l’épée. Comme les hommes sont étranges! pour
+une parole qu’ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts
+à s’entr’égorger et à sacrifier, non seulement leur vie, mais
+encore l’honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre
+que ce n’est pas vous qui avez commencé la querelle: c’est Alexéi
+Ivanitch qui a été l’agresseur.
+
+-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
+
+-- Mais parce que..., parce qu’il est si moqueur! Je n’aime pas
+Alexéi Ivanitch, il m’est même désagréable, et cependant je
+n’aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m’aurait fort
+inquiétée.
+
+-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»
+
+Marie Ivanovna se troubla et rougit: «Il me semble, dit-elle
+enfin, il me semble que je lui plais.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu’il m’a fait des propositions de mariage.
+
+-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
+
+-- L’an passé, deux mois avant votre arrivée,
+
+-- Et vous n’avez pas consenti?
+
+-- Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme
+d’esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule
+idée qu’il faudrait, sous la couronne, l’embrasser devant tous les
+assistants... Non, non, pour rien au monde.»
+
+Les paroles de Marie Ivanovna m’ouvrirent les yeux et
+m’expliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
+mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probablement remarqué
+notre inclination mutuelle, et s’efforçait de nous détourner l’un
+de l’autre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me
+semblèrent d’autant plus infâmes, quand, au lieu d’une grossière
+et indécente plaisanterie, j’y vis une calomnie calculée. L’envie
+de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et
+j’attendais avec impatience le moment favorable.
+
+Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j’étais occupé à
+composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l’attente
+d’une rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume,
+je pris mon épée, et sortis de la maison.
+
+«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
+observe plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous
+empêchera.»
+
+Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier
+escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de l’eau, et nos épées se
+croisèrent.
+
+Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j’étais
+plus fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres
+choses soldat, m’avait donné quelques leçons d’escrime, dont je
+profitai. Chvabrine ne s’attendait nullement à trouver en moi un
+adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pûmes nous
+faire aucun mal l’un à l’autre; mais enfin, remarquant que
+Chvabrine faiblissait, je l’attaquai vivement, et le fis presque
+entrer à reculons dans la rivière. Tout à coup j’entendis mon nom
+prononcé à haute voix; je tournai rapidement la tête, et j’aperçus
+Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... Dans ce moment
+je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous l’épaule droite,
+et je tombai sans connaissance.
+
+
+CHAPITRE V
+_LA CONVALESCENCE_
+
+Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
+ce qui m’était arrivé, ni où je me trouvais. J’étais couché sur un
+lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
+Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Quelqu’un
+déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule
+et ma poitrine. Peu à peu mes idées s’éclaircirent. Je me rappelai
+mon duel, et devinai sans peine que j’étais blessé. En cet
+instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:
+
+«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
+tressaillir.
+
+-- Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;
+toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»
+
+Je voulus me retourner, mais je n’en eus pas la force.
+
+«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.
+
+Marie Ivanovna s’approcha de mon lit, et se pencha doucement sur
+moi.
+
+«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
+
+-- Bien, grâce à Dieu, répondis-je d’une voix faible. C’est vous,
+Marie Ivanovna; dites-moi...»
+
+Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit
+sur son visage.
+
+«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient
+rendues, Seigneur! Mon père Piotr Andréitch, m’as-tu fait assez
+peur? quatre jours! c’est facile à dire...»
+
+Marie Ivanovna l’interrompit.
+
+«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien
+faible.»
+
+Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité
+de pensées confuses. J’étais donc dans la maison du commandant,
+puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
+interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se
+boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et
+m’endormis bientôt.
+
+En m’éveillant, j’appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis
+devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
+puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce
+moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
+l’arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout à
+coup je sentis sur ma joue l’impression humide et brûlante de ses
+lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être.
+
+«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
+à mon bonheur.»
+
+
+
+Elle reprit sa raison:
+
+«Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa main, tous
+êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
+de vous, ... ne fût-ce que pour moi.»
+
+Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
+Je me sentais revenir à la vie.
+
+Dès cet instant je me sentis mieux d’heure en heure. C’était le
+barbier du régiment qui me pansait, car il n’y avait pas d’autre
+médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le
+docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la
+famille du commandant m’entourait de soins. Marie Ivanovna ne me
+quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première
+occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et,
+cette fois, Marie m’écouta avec plus de patience. Elle me fit
+naïvement l’aveu de son affection, et ajouta que ses parents
+seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien,
+me disait-elle; n’y aura-t-il pas d’obstacles de la part des
+vôtres?»
+
+Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
+mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon
+père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas
+extrêmement, et qu’il la traiterait de folie de jeunesse. Je
+l’avouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus
+d’écrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui
+demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna,
+qui la trouva si convaincante et si touchante qu’elle ne douta
+plus du succès, et s’abandonna aux sentiments de son coeur avec
+toute la confiance de la jeunesse.
+
+Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
+convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
+«Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre
+aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi
+Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans
+le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa
+Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se
+repentir.»
+
+J’étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
+sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon
+commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre
+la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret
+de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui,
+et me pria d’oublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier,
+je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
+voyais dans sa calomnie l’irritation de la vanité blessée; je
+pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
+
+Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis.
+J’attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n’osant pas
+espérer, mais tâchant d’étouffer en moi de tristes pressentiments.
+Je ne m’étais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son
+mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni
+Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions
+assurés d’avance de leur consentement.
+
+Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la
+main. Je la pris en tremblant. L’adresse était écrite de la main
+de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car,
+d’habitude, c’était ma mère qui m’écrivait, et lui ne faisait
+qu’ajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me
+décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
+«À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement d’Orenbourg,
+forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à l’écriture de
+mon père, dans quelle disposition d’esprit il avait écrit la
+lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières
+lignes je vis que toute l’affaire était au diable. Voici le
+contenu de cette lettre:
+
+«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans
+laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre
+consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
+Et non seulement je n’ai pas l’intention de te donner ni ma
+bénédiction ni mon consentement, mais encore j’ai l’intention
+d’arriver jusqu’à toi et de te bien punir pour tes sottises comme
+un petit garçon, malgré ton rang d’officier, parce que tu as
+prouvé que tu n’es pas digne de porter l’épée qui t’a été remise
+pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
+des fous de ton espèce. Je vais écrire à l’instant même à André
+Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de
+Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire
+passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est
+tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée.
+Qu’adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu’il te corrige, quoique
+je n’ose pas avoir confiance en sa bonté.
+
+«Ton père,
+
+«A. G.»
+
+La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers.
+Les dures expressions que mon père ne m’avait pas ménagées me
+blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie
+Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin l’idée
+d’être renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk m’épouvantait.
+Mais j’étais surtout chagriné de la maladie de ma mère. J’étais
+indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui
+avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché
+quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
+m’arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il
+paraît qu’il ne t’a pas suffi que, grâce à toi, j’aie été blessé
+et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».
+
+Savéliitch resta immobile comme si la foudre l’avait frappé.
+
+«Aie pitié de moi, seigneur, s’écria-t-il presque en sanglotant;
+qu’est-ce que tu daignes me dire? C’est moi qui suis la cause que
+tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
+devant toi pour recevoir l’épée d’Alexéi Ivanitch. La vieillesse
+maudite m’en a seule empêché. Qu’ai-je donc fait à ta mère?
+
+-- Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t’a chargé
+d’écrire une dénonciation contre moi? Est-ce qu’on t’a mis à mon
+service pour être mon espion?
+
+-- Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en
+larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
+m’écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.»
+
+En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il me présenta, et
+je lus ce qui suit:
+
+«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m’as rien écrit de mon
+fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce
+soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
+que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je
+t’enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la
+vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la
+réception de cette lettre, je t’ordonne de m’informer
+immédiatement de l’état de sa santé, qui, à ce qu’on me mande,
+s’améliore, et de me désigner précisément l’endroit où il a été
+frappé, et s’il a été bien guéri.»
+
+Évidemment Savéliitch n’avait pas en le moindre tort, et c’était
+moi qui l’avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui
+demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable.
+
+«Voilà jusqu’où j’ai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces j’ai
+méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
+vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
+suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce
+n’est pas moi qui suis fautif, c’est le maudit _moussié;_ c’est
+lui qui t’a appris à pousser ces broches de fer, en frappant du
+pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se
+garer d’un mauvais homme! C’était bien nécessaire de dépenser de
+l’argent à louer le _moussié_!»
+
+Mais qui donc s’était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon
+père? Le général? il ne semblait pas s’occuper beaucoup de moi; et
+puis, Ivan Kouzmitch n’avait pas cru nécessaire de lui faire un
+rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons
+s’arrêtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
+cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de
+la forteresse et ma séparation d’avec la famille du commandant.
+J’allai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre
+sur le perron.
+
+«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!
+
+-- Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de
+mon père.
+
+Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la
+lettre, et me dit d’une voix émue: «Ce n’a pas été mon destin. Vos
+parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de
+Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
+n’y a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.
+
+-- Cela ne sera pas, m’écriai-je, en la saisissant par la main. Tu
+m’aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
+parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
+ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et
+puis, avec le temps, j’en suis sûr, nous parviendrons à fléchir
+mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera.
+
+-- Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t’épouserai pas
+sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne
+seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu
+rencontres une autre fiancée, si tu l’aimes, que Dieu soit avec
+toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»
+
+Elle se mit à pleurer et se retira. J’avais l’intention de la
+suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d’état de me
+posséder et je rentrai à la maison. J’étais assis, plongé dans une
+mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup
+interrompre mes réflexions.
+
+«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier
+toute couverte d’écriture; regarde si je suis un espion de mon
+maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.»
+
+Je pris de sa main ce papier; c’était la réponse de Savéliitch à
+la lettre qu’il avait reçue. La voici mot pour mot:
+
+«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j’ai reçu votre
+gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi,
+votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
+ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
+mais votre serviteur fidèle, j’obéis aux ordres de mes maîtres; et
+je vous ai toujours servi avec zèle jusqu’à mes cheveux blancs. Je
+ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne
+pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que
+notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de
+peur; et je m’en vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch
+a été blessé dans la poitrine, sons l’épaule droite, sous une
+côte, à la profondeur d’un _verchok_ et demi[39], et il a été
+couché dans la maison du commandant, où nous l’avons apporté du
+rivage: et c’est le barbier d’ici, Stépan Paramonoff, qui l’a
+traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte
+bien; et il n’y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce
+qu’on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite
+comme son propre fils; et qu’une pareille _occasion_ lui soit
+arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
+quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous
+m’enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de
+seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu’à terre.
+
+«Votre fidèle esclave,
+
+«Arkhip Savélieff.»
+
+
+Je ne pus m’empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
+de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état
+d’écrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de
+Savéliitch me semblait suffisante.
+
+De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
+presque plus et tâchait même de m’éviter. La maison du commandant
+me devint insupportable; je m’habituai peu à peu à rester seul
+chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des
+reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
+repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
+l’exigeait. Je n’avais que de très rares entrevues avec Chvabrine,
+qui m’était devenu d’autant plus antipathique que je croyais
+découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait
+davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je
+m’abandonnai à une noire mélancolie, qu’alimentaient encore la
+solitude et l’inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la
+lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je
+craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui
+eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme
+un ébranlement profond et salutaire.
+
+
+CHAPITRE VI
+_POUGATCHEFF_
+
+Avant d’entamer le récit des événements étranges dont je fus le
+témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait
+le gouvernement d’Orenbourg vers la fin de l’année 1773. Cette
+riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à
+demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la
+souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur
+impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance
+et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une
+surveillance constante pour les réduire à l’obéissance. On avait
+élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
+plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens
+possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui
+auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées,
+étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
+dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute
+survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par
+les mesures sévères qu’avait prises le général Tranbenberg pour
+ramener l’armée à l’obéissance. Elles n’eurent d’autre résultat
+que le meurtre barbare de Tranbenberg, l’élévation de nouveaux
+chefs, et finalement la répression de l’émeute à force de
+mitraille et de cruels châtiments.
+
+Cela s’était passé peu de temps avant mon arrivée dans la
+forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait
+tranquille. Mais l’autorité avait trop facilement prêté foi au
+feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence,
+et n’attendaient qu’une occasion propice pour recommencer la
+lutte.
+
+Je reviens à mon récit.
+
+Un soir (c’était au commencement d’octobre 1773), j’étais seul à
+la maison, à écouter le sifflement du vent d’automne et à regarder
+les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
+m’appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à
+l’instant même. J’y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
+l’_ouriadnik_ des Cosaques. Il n’y avait dans la chambre ni la
+femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d’un air
+préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
+_l’ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
+nous dit:
+
+«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce
+qu’écrit le général.»
+
+Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
+
+_»À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk,
+capitaine Mironoff_ (secret).
+
+«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique
+Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’être rendu coupable
+de l’impardonnable insolence d’usurper le nom du défunt empereur
+Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles
+dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs
+forteresses, en commettant partout des brigandages et des
+assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous
+aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut
+prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il
+est possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où il
+tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins.»
+
+«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses
+lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c’est facile à
+dire. Le scélérat semble fort, et nous n’avons que cent trente
+hommes, même en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n’y a pas
+trop à compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.»
+
+L’_ouriadnik_ sourit.
+
+«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
+ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit;
+dans le cas d’une attaque, fermez les portes et faites sortir les
+soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
+aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
+secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
+temps.»
+
+Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
+congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
+nous venions d’entendre.
+
+«Qu’en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
+
+-- Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu’à présent je ne
+vois rien de grave. Si cependant...»
+
+Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un air
+français.
+
+Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l’apparition de
+Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le
+respect d’Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé
+pour rien au monde un secret confié comme affaire de service.
+Après avoir reçu la lettre du général, il s’était assez
+adroitement débarrassé de Vassilissa Iégorovna, en lui disant que
+le père Garasim avait reçu d’Orenbourg des nouvelles
+extraordinaires qu’il gardait dans le mystère le plus profond.
+Vassilissa Iégorovna prit à l’instant même le désir d’aller rendre
+visite à la femme du pope, et, d’après le conseil d’Ivan
+Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu’elle ne la laissât
+s’ennuyer toute seule.
+
+Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
+le-champ, et prit soin d’enfermer Palachka dans la cuisine, pour
+qu’elle ne pût nous épier.
+
+Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu.tirer
+de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
+absence, un conseil de guerre s’était assemblé chez Ivan
+Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée sous clef. Elle se
+douta que son mari l’avait trompée, et se mit à l’accabler de
+questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque; il
+ne se troubla pas le moins du monde, et répondit bravement à sa
+curieuse moitié:
+
+«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en
+tête d’allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut être
+cause d’un malheur, j’ai rassemblé mes officiers et je leur ai
+donné l’ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu
+avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
+
+-- Et qu’avais-tu besoin d’enfermer Palachka? lui demanda sa
+femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine
+jusqu’à notre retour?»
+
+Ivan Kouzmitch ne s’était pas préparé à une semblable question: il
+balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s’aperçut
+aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu’elle
+n’obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
+et parla des concombres salés d’Akoulina Pamphilovna savait
+préparer d’une façon supérieure. De toute la nuit, Vassilissa
+Iégorovna ne put fermer l’oeil, n’imaginant pas ce que son mari
+avait en tête qu’elle ne pût savoir.
+
+Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch
+occupé à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des
+morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d’ordures que les
+petits garçons y avaient fourrées. «Que peuvent signifier ces
+préparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu’on
+craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
+possible qu’Ivan Kouzmitch me cachât une pareille misère?» Elle
+appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de lui
+le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.
+
+Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur
+des objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire
+par des questions étrangères à l’affaire pour rassurer et endormir
+la prudence de l’accusé. Puis, après un silence de quelques
+instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
+tête:
+
+«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu’adviendra-t-il
+de tout cela?
+
+-- Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
+miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
+j’ai nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce
+Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
+personne ici.
+
+-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du
+commandant.
+
+Ivan Ignatiitch vit bien qu’il avait trop parlé, et se mordit la
+langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le
+contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole
+qu’elle ne dirait rien à personne.
+
+Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce
+n’est à la femme du pope, et cela par l’unique raison que la vache
+de cette bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être
+enlevée par les brigands.
+
+Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
+couraient sur son compte étaient fort divers. Le commandant envoya
+l’_ouriadnik_ avec mission de bien s’enquérir de tout dans les
+villages voisins. L’_ouriadnik_ revint après une absence de deux
+jours, et déclara qu’il avait dans la steppe, à soixante verstes
+de la forteresse, une grande quantité de feux, et qu’il avait ouï
+dire aux Bachkirs qu’une force innombrable s’avançait. Il ne
+pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s’aventurer
+davantage.
+
+On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les
+Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s’assemblaient
+par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se
+dispersaient dès qu’ils apercevaient un dragon ou tout autre
+soldat russe. On les fit espionner: Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit
+au commandant une révélation très grave. Selon lui, l’_ouriadnik_
+aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque
+aurait dit à ses camarades qu’il s’était avancé jusque chez les
+révoltés, qu’il avait été présenté à leur chef, et que ce chef,
+lui ayant donné sa main à baiser, s’était longuement entretenu
+avec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l’_ouriadnik_ aux
+arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut
+accueilli par les Cosaques avec un mécontentement visible. Ils
+murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l’exécuteur de
+l’ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
+assez clairement:
+
+«Attends, attends, rat de garnison!»
+
+Le commandant avait eu l’intention d’interroger son prisonnier le
+même jour; mais l’_ouriadnik_ s’était échappé, sans doute avec
+l’aide de ses complices.
+
+Un nouvel événement vint accroître l’inquiétude du capitaine. On
+saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette
+occasion, le commandant prit le parti d’assembler derechef ses
+officiers, et pour cela il voulut encore éloigner sa femme sous un
+prétexte spécieux. Mais comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit
+et le plus sincère des hommes, il ne trouva pas d’autre moyen que
+celui qu’il avait déjà employé une première fois.
+
+«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à
+plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...
+
+-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
+rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane
+Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.»
+
+Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-
+il, si tu sais tout, reste, il n’y a rien à faire; nous parlerons
+devant toi.
+
+-- Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n’est pas à toi
+de faire le fin. Envoie chercher les officiers.»
+
+Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
+sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque
+Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de
+marcher immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
+et les soldats à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne
+pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice. La
+proclamation était écrite en termes grossiers, mais énergiques, et
+devait produire une grande impression sur les esprits des gens
+simples,
+
+«Quel coquin! s’écria la femme du commandant. Voyez ce qu’il ose
+nous proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds
+nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
+sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
+avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu’il se soit trouvé
+des commandants assez lâches pour obéir à ce bandit!
+
+-- Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on
+dit que le scélérat s’est déjà emparé de plusieurs forteresses.
+
+-- Il paraît qu’il est fort, en effet, observa Chvabrine.
+
+-- Nous allons savoir à l’instant sa force réelle, reprit le
+commandant; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier.
+Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d’apporter des
+verges.
+
+-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
+de son siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
+cela elle entendrait, les cris, et ça lui ferait peur. Et moi,
+pour dire la vérité, je ne suis pas très curieuse de pareilles
+investigations. Au plaisir de vous revoir...»
+
+La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de
+la justice, que l’ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
+l’abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l’aveu de
+l’accusé était indispensable à la condamnation, idée non seulement
+déraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matière
+juridique; car, si le déni de l’accusé ne s’accepte pas comme
+preuve de son innocence, l’aveu qu’on lui arrache doit moins
+encore servir de preuve de sa culpabilité. À présent même, il
+m’arrive encore d’entendre de vieux juges regretter l’abolition de
+cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
+de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés eux-
+mêmes. C’est pourquoi l’ordre du commandant n’étonna et n’émut
+aucun de nous. Ivan Ignatiitch s’en alla chercher le Bachkir, qui
+était tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
+d’instants après, on l’amena dans l’antichambre. Le commandant
+ordonna qu’on l’introduisit en sa présence.
+
+Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
+des entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s’arrêta près de
+la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
+je n’oublierai cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans
+au moins, et n’avait ni nez, ni oreilles. Sa tête était rasée;
+quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il était de
+petite taille, maigre, courbé; mais ses yeux à la tatare
+brillaient encore.
+
+«Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut à ces terribles indices
+un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux loup, à ce que je
+vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce n’est pas la
+première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si bien
+rabotée. Approche-toi, et dis qui t’a envoyé.»
+
+Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
+de complète imbécillité.
+
+«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
+tu ne comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue
+qui l’a envoyé, dans notre forteresse.»
+
+Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmitch. Mais
+le Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un
+mot.
+
+«Iachki[41]! s’écria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
+ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-
+lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»
+
+Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive
+inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
+à regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des
+enfants. Mais lorsqu’un des invalides lui saisit les mains pour
+les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
+épaules en se courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la
+main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gémissement faible
+et puissant, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu
+de langue, s’agitait un court tronçon.
+
+Nous fûmes tous frappés d’horreur.
+
+«Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
+tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier; et nous,
+messieurs, nous avons encore à causer.»
+
+Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa
+Iégorovna se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec
+un air effaré.
+
+«Que t’est-il arrivé? demanda le commandant surpris.
+
+-- Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de
+Nijnéosern a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de
+revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le commandant et tous les
+officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
+scélérats vont venir ici.»
+
+Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
+commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et
+modeste, m’était connu. Deux mois auparavant il avait passé,
+venant d’Orenbourg avec sa jeune femme, et s’était arrêté chez
+Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’était située qu’à vingt-cinq
+verstes de notre fort. D’heure en heure il fallait nous attendre à
+une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta
+vivement à mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.
+
+«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
+de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir, cela s’entend.
+Mais il faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à
+Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
+forteresse plus éloignée et plus sûre, où les scélérat n’aient pas
+encore eu le temps de pénétrer.»
+
+Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en
+effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
+jusqu’à ce que nous ayons réduit les rebelles?
+
+-- Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que
+les balles n’aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n’est-
+elle pas sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que
+nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
+être y lasserons-nous Pougatcheff!
+
+-- Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
+peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
+il faire de Macha? C’est bien si nous le lassons, ou s’il nous
+arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
+ -- Eh bien! alors...»
+
+Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut,
+étouffée par l’émotion.
+
+«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
+ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
+peut-être pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que
+Macha reste ici. Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y
+a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
+Et même à toi j’aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas; car,
+bien que tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la
+forteresse est prise d’assaut.
+
+-- C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renverrons
+Macha; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je n’en ferais
+rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles années, de
+me séparer de toi, et d’aller chercher un tombeau solitaire en
+pays étranger. Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble.
+
+-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pas de
+temps à perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la
+ferons partir à la pointe du jour, et nous lui donnerons même un
+convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayons pas ici de gens
+superflus. Mais où donc est-elle?
+
+-- Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s’est
+trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu’elle
+ne tombe malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu’où avons-nous vécu?»
+
+Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.
+L’entretien chez le commandant continua encore; mais je n’y pris
+plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et
+les yeux rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de
+table plus tôt que d’ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
+après avoir dit adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée
+et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
+présenta.
+
+«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m’envoie à
+Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu
+permettra que nous nous revoyions; si non...»
+
+Elle se mit à sangloter.
+
+«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu’il m’arrive,
+sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour
+toi.»
+
+Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.
+
+
+CHAPITRE VII
+_L’ASSAUT_
+
+De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes
+habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand matin la porte
+de la forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui
+dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
+L’agitation de mon âme me semblait moins pénible que la noire
+mélancolie où j’étais plongé précédemment. Au chagrin de la
+séparation se mêlaient en moi des espérances vagues mais douces,
+l’attente impatiente des dangers et le sentiment d’une noble
+ambition. La nuit passa vite. J’allais sortir, quand ma porte
+s’ouvrit, et le caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques
+avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
+avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaient des
+gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu s’éloigner me
+glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au
+caporal, et courus chez le commandant.
+
+Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue,
+lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrêtai.
+
+«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
+en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m’envoie
+vous chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.
+
+-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
+intérieur.
+
+-- Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route
+d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr
+Andréitch.»
+
+Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la
+nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’y trouvait sous
+les armes. On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant
+marchait de long en large devant sa petite troupe; l’approche du
+danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
+Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
+vingtaine de cavaliers qui semblaient être des Cosaques; mais
+parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de
+reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commandant
+parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux soldats:
+«Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hui pour notre mère
+l’impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des
+gens braves, fidèles à nos serments.»
+
+Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté.
+Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi avec
+attention. Les gens qu’on apercevait dans la steppe, voyant sans
+doute quelques mouvements dans le fort, se réunirent en groupe et
+parlèrent entre eux. Le commandant ordonna à Ivan Ignatiitch de
+pointer sur eux le canon, et approcha lui-même la mèche. Le boulet
+passa en sifflant sur leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les
+cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la
+steppe devint déserte. En ce moment, parut sur le rempart
+Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la
+quitter.
+
+«Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? où est
+l’ennemi?
+
+-- L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
+le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
+
+-- Non, papa, répondit Marie; j’ai plus peur seule à la maison.»
+
+Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je serrai
+vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je l’avais
+reçue la veille de ses mains, comme pour sa défense. Mon coeur
+brûlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j’avais
+soif de lui prouver que j’étais digne de sa confiance, et
+j’attendais impatiemment le moment décisif.
+
+Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à huit
+verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d’hommes
+à cheval, et bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de
+lances et de flèches. Parmi eux, vêtu d’un cafetan rouge et le
+sabre à la main, se distinguait un homme monté sur un cheval
+blanc. C’était Pougatcheff lui-même. Il s’arrêta, fut entouré, et
+bientôt, probablement d’après ses ordres, quatre hommes sortirent
+de la foule, et s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart.
+Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux
+élevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
+portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu’il nous lança
+par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kaimouk roula aux pieds
+du commandant.
+
+Les traîtres nous criaient:
+
+«Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
+
+-- Enfants, feu!» s’écria le capitaine pour toute réponse.
+
+Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
+vacilla et tomba de cheval; les autres s’enfuirent à toute bride.
+Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la
+vue de la tête de Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle
+semblait inanimée. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
+d’aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
+sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
+du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut à
+voix basse et la déchira en morceaux. Cependant on voyait les
+révoltés se préparer à une attaque. Bientôt les balles sifflèrent
+à nos oreilles, et quelques flèches vinrent s’enfoncer autour de
+nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
+
+«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’ont rien à
+faire ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus
+morte que vive.»
+
+Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
+regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouvements parmi la
+foule, et dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
+mort; bénis Macha; Macha, approche de ton père.» Pâle et
+tremblante, Marie s’approcha d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et
+le salua jusqu’à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
+fois le signe de la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit
+d’une voix altérée par l’émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse;
+prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve un honnête
+homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et raison. Vivez
+ensemble comme nous avons vécu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
+Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la donc plus vite.»
+
+Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. «Embrassons-nous
+aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
+pardonne-moi si je t’ai jamais fâché.
+
+-- Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant
+sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et,
+si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.»
+
+La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
+regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tête.
+
+Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée
+sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et
+tout à coup mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien,
+nous dit le commandant, c’est l’assaut qui commence.» En ce moment
+même retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
+accouraient à toutes jambes sur la forteresse. Notre canon était
+chargé à mitraille. Le commandant les laissa venir à très petite
+distance, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frappa
+au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
+seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
+avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,
+redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s’écria le
+capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
+Suivez-moi pour une sortie!»
+
+Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un
+instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n’avait pas
+bougé de place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s’écria Ivan
+Kouzmitch; s’il faut mourir, mourons; affaire de service!»
+
+En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent
+l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
+armes. On m’avait renversé par terre; mais je me relevai et
+j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la forteresse. Je vis le
+commandant blessé à la tête, et pressé par une petite troupe de
+bandits qui lui demandaient les clefs. J’allais courir à son
+secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lièrent
+avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez, attendez ce qu’on
+va faire de vous, traîtres au tsar!»
+
+On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
+maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à
+coup des cris annoncèrent que le tsar était sur la place,
+attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
+foule se jeta de ce côté, et nos gardiens nous y traînèrent.
+
+Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la
+maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant cafetan cosaque,
+brodé sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de
+glands d’or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
+ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l’entouraient.
+
+
+
+Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à la main,
+au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
+victimes amenées devant lui. Sur la place même, on dressait à la
+hâte une potence. Quand nous approchâmes, des Bachkirs écartèrent
+la foule, et l’on nous présenta à Pougatcheff. Le bruit des
+cloches cessa, et le plus profond silence s’établit. «Qui est le
+commandant?» demanda l’usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
+groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
+vieillard avec une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu
+osé t’opposer à moi, à ton empereur?»
+
+Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières
+forces et répondit d’une voix ferme: «Tu n’es pas mon empereur: tu
+es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»
+
+Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt
+plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l’entraînèrent
+au gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré
+qu’on avait questionné la veille; il tenait une corde à la main,
+et je vis un instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
+l’air. Alors on amena à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
+
+«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr
+Fédorovitch[45].
+
+-- Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant
+les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
+usurpateur.»
+
+Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
+Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C’était mon tour.
+Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m’apprêtant à
+répéter la réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise
+inexprimable, j’aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
+le temps de se couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan
+de Cosaque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
+à l’oreille. «Qu’on le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me
+jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis à réciter
+à voix basse une prière, en offrant à Dieu un repentir sincère de
+toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui étaient
+chers à mon coeur. On m’avait déjà conduit sous le gibet. «Ne
+crains rien, ne crains rien!» me disaient les assassins, peut-être
+pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre:
+«Arrêtez, maudits».
+
+Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu
+aux pieds de Pougatcheff.
+
+«Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-tu besoin
+de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t’en
+donnera une bonne rançon; mais pour l’exemple et pour faire peur
+aux autres, ordonne qu’on me pende, moi, vieillard.»
+
+Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te
+pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
+j’étais très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non
+plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On
+m’amena de nouveau devant l’usurpateur et l’on me fit agenouiller
+à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: «Baise la
+main, baise la main!» criait-on autour de moi. Mais j’aurais
+préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement.
+
+«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait
+derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l’obstiné;
+qu’est-ce que cela te coûte? Crache et baise la main du bri...
+Baise-lui la main.»
+
+Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
+«Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute stupide de joie;
+relevez-le». On me releva, et je restai en liberté. Je regardai
+alors la continuation de l’infâme comédie.
+
+Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient
+l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaient l’usurpateur.
+Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
+compagnie, armé de ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les
+queues. Ils secouaient la tête et approchaient les lèvres de la
+main de Pougatcheff; celui-ci leur déclara qu’ils étaient
+pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois
+heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
+perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
+richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et
+l’aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu’il
+dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
+brigands traînaient sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée
+et demi-nue. L’un d’eux s’était déjà vêtu de son mantelet; les
+autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
+services à thé et toutes sortes d’objets.
+
+«Ô mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes
+pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»
+
+Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari.
+
+«Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-vous fait?
+Ô ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
+baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni les balles turques; et
+tu as péri devant un vil condamné fuyard.
+
+-- Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.
+
+Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba
+morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le
+peuple se jeta sur ses pas.
+
+
+CHAPITRE VIII
+_LA VISITE INATTENDUE_
+
+La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant
+rassembler mes idées troublées par tant d’émotions terribles.
+
+Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
+que toute autre chose. «Où est-elle? qu’est-elle devenue? a-t-elle
+eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de
+ces pensées accablantes, j’entrai dans la maison du commandant.
+Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient
+brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait
+partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à
+la chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la première
+fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire ouverte et
+dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le _Kivot_[46], vide
+également. On n’avait pas emporté non plus un petit miroir
+accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’était devenue l’hôtesse
+de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me
+traversait l’esprit. J’imaginai Marie dans les mains des brigands.
+Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix
+le nom de mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit
+entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire.
+
+«Ah!-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
+journée! quelles horreurs!
+
+-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
+Ivanovna?
+
+-- La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée
+chez Akoulina Pamphilovna.
+
+-- Chez la femme du pope! m’écriai-je avec terreur. Grand Dieu!
+Pougatcheff est là!»
+
+Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
+dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du
+pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d’éclats de rire.
+Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m’avait
+suivi. Je l’envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
+moment après, la femme du pope sortit dans l’antichambre, un
+flacon vide à la main.
+
+«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
+agitation inexprimable.
+
+-- Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope,
+sur mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur
+était bien près d’arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s’est
+heureusement passé. Le scélérat s’était à peine assis à table, que
+la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. Il
+l’entendit: «Qui est-ce qui gémit chez toi, vieille?» Je saluai le
+brigand jusqu’à terre: «Ma nièce, tsar; elle est malade et alitée
+il y a plus d’une semaine. -- Et ta nièce est jeune? -- Elle est
+jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je sentis
+le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;
+mais la fille n’aura pas la force de se lever et de venir devant
+Ta Grâce. -- Ce n’est rien, vieille; j’irai moi-même la voir.»
+Et, le croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira
+le rideau, la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus;
+Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés,
+moi et le père, à une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
+colombe ne l’a pas reconnu. Ô Seigneur Dieu! quelles fêtes nous
+arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’aurait cru? Et Vassilissa
+Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-là? Et vous, comment
+vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi
+Ivanitch? Il s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui
+bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
+j’ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un regard
+comme s’il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
+nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»
+
+En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et
+la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
+pope appelait sa femme.
+
+«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi.
+J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous. Il vous arrivera
+malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr
+Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas
+nous abandonner.»
+
+La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je
+retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
+Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
+bottes aux pendus. Je retins avec peine l’explosion de ma colère,
+dont je sentais toute l’inutilité. Les brigands parcouraient la
+forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
+partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la
+maison. Savéliitch me rencontra sur le seuil.
+
+«Grâce à Dieu, s’écria-t-il en me voyant, je croyais que les
+scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr
+Andréitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
+habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n’ont rien laissé.
+Mais qu’importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu’ils ne
+t’ont pas au moins ôté la vie! Mais as-tu reconnu, maître, leur
+_ataman_[47]?
+
+-- Non, je ne l’ai pas reconnu; qui donc est-il?
+
+-- Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l’ivrogne qui t’a
+escroqué le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
+peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
+les coutures en l’endossant.»
+
+Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
+guide était frappante en effet. Je finis par me persuader que
+Pougatcheff et lui étaient bien le même homme, et je compris alors
+la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pus assez admirer l’étrange
+liaison des événements. Un _touloup_ d’enfant, donné à un
+vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
+cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait l’empire.
+
+«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à
+ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il est vrai; mais je
+chercherai partout, et je te préparerai quelque chose.»
+
+Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire? Ne pas
+quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa
+troupe, était indigne d’un officier. Le devoir voulait que
+j’allasse me présenter là où je pouvais encore être utile à ma
+patrie, dans les critiques circonstances où elle se trouvait. Mais
+mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprès
+de Marie Ivanovna pour être son protecteur et son champion.
+Quoique je prévisse un changement prochain et inévitable dans la
+marche des choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler
+en me représentant le danger de sa position.
+
+Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cosaque qui
+accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait auprès de lui.
+
+«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.
+
+-- Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner
+notre père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
+Seigneurie, on voit bien que c’est un important personnage; il a
+daigné manger à dîner deux cochons de lait rôtis; et puis il est
+monté au plus haut du bain[48], où il faisait si chaud que Tarass
+Kourotchine lui-même n’a pu le supporter; il a passé le balai à
+Bikbaïeff, et n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut
+en convenir, toutes ses manières sont si majestueuses, ... et dans
+le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar: sur l’un
+des seins, un aigle à deux têtes grand comme un _pétak_[49]_, _et
+sur l’autre, sa propre figure.»
+
+Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le
+suivis dans la maison du commandant, tâchant de me représenter à
+l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
+finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
+n’étais pas pleinement rassuré.
+
+Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison du
+commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
+terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
+perron, près duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
+m’avait amené entra pour annoncer mon arrivée; il revint aussitôt,
+et m’introduisit dans cette chambre où, la veille, j’avais dit
+adieu à Marie Ivanovna.
+
+Un tableau étrange s’offrit à mes regards. À une table couverte
+d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était
+assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de chefs cosaques, en
+bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des
+visages enflammés et des yeux étincelants. Je ne voyais point
+parmi eux les nouveaux affidés, les traîtres Chvabrine et
+l’_ouriadnik_.
+
+«Ah! ah! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
+Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»
+
+Les convives se serrèrent; je m’assis en silence au bout de la
+table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me
+versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas.
+J’étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff
+était assis à la place d’honneur, accoudé sur la table et appuyant
+sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
+réguliers et agréables, n’avaient aucune expression farouche. Il
+s’adressait souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en
+l’appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tous
+se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
+déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l’assaut
+du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines
+opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
+opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c’est dans cet
+étrange conseil de guerre qu’on prit la résolution de marcher sur
+Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien près d’être couronné de
+succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain.
+
+Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de
+table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
+mais Pougatcheff me dit:
+
+«Reste là, je veux te parler.»
+
+Nous demeurâmes en tête-à-tête.
+
+Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
+me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
+gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie.
+Enfin, il partit d’un long éclat de rire, et avec une gaieté si
+peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans
+savoir pourquoi.
+
+«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
+quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel
+t’a paru de la grandeur d’une peau de mouton. Et tu te serais
+balancé sous la traverse sans ton domestique. J’ai reconnu à
+l’instant même le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pensé, Votre
+Seigneurie, que l’homme qui t’a conduit au gîte dans la steppe
+était le grand tsar lui-même?»
+
+En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.
+
+«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai fait
+grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service quand j’étais
+forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
+chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j’aurai
+recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?»
+
+La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles
+que je ne pus réprimer un sourire.
+
+«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce
+que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi
+franchement.»
+
+Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n’en
+étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté.
+L’appeler imposteur en face, c’était me dévouer à la mort; et le
+sacrifice auquel j’étais prêt sous le gibet, en face de tout le
+peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me
+paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
+
+Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin
+(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
+même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
+humaine. Je répondis à Pougatcheff:
+
+«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge. Puis-je
+reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d’esprit; tu verrais
+bien que je mens.
+
+-- Qui donc suis-je d’après toi?
+
+-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
+périlleux.»
+
+Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
+
+«Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre? Eh bien!
+soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les gens hardis?
+est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff[50] n’a pas régné! Pense
+de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu’est-ce que te
+fait l’un ou l’autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement
+et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu?
+
+-- Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j’ai prêté
+serment à Sa Majesté l’impératrice; je ne puis te servir. Si tu me
+veux du bien en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»
+
+Pougatcheff se mit à réfléchir:
+
+«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
+porter les armes contre moi?
+
+-- Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais
+toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l’on m’ordonne
+de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
+maintenant, tu veux que tes subordonnés t’obéissent. Comment puis-
+je refuser de servir, si l’on a besoin de mon service? Ma tête est
+dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
+mourir, que Dieu te juge; mais je t’ai dit la vérité.»
+
+Ma franchise plut à Pougatcheff.
+
+«Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule; il faut punir jusqu’au
+bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des quatre côtés, et
+fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
+maintenant va te coucher; j’ai sommeil moi-même.»
+
+Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme
+et froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat,
+éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre
+dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret
+où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des
+buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
+portes et les volets étaient fermés; tout y semblait parfaitement
+tranquille.
+
+Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon
+absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.
+
+«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
+la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
+jour, et nous irons à la garde de Dieu. Je t’ai préparé quelque
+petite chose; mange, mon père, et dors jusqu’au matin, tranquille
+comme dans la poche du Christ...
+
+Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je
+m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d’esprit que de
+corps.
+
+
+CHAPITRE IX
+_LA SÉPARATION_
+
+De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la
+place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger
+autour de la potence où se trouvaient encore attachées les
+victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les
+soldats de pied, l’arme au bras; les enseignes flottaient.
+Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient
+posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s’étaient
+réunis au même endroit, attendant l’usurpateur. Devant le perron
+de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
+magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
+corps de la commandante; on l’avait poussé de côté et recouvert
+d’une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
+maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’arrêta sur le
+perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’un des chefs lui
+présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu’il se mit à jeter à
+pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se
+les disputant avec des coups. Les principaux complices de
+Pougatcheff l’entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
+regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et
+il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de
+feinte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
+signe de la tête, et m’appela près de lui.
+
+«Écoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg. Tu
+déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu’ils
+aient à m’attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
+avec soumission et amour filial; sinon ils n’éviteront pas un
+supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»
+
+Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà,
+enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute
+chose; il me répond de vous et de la forteresse».
+
+J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de
+la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
+t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
+il s’élança rapidement en selle, sans attendre l’aide des Cosaques
+qui s’apprêtaient à le soutenir.
+
+En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il
+s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier.
+Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
+
+«Qu’est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.
+
+-- Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.
+
+Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’un air
+d’importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
+lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en
+chef?»
+
+Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en courant de
+Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l’usurpateur en lui
+présentant le papier. J’étais extrêmement curieux de savoir à quel
+propos mon menin s’était avisé d’écrire à Pougatcheff. Le
+secrétaire en chef se mit à épeler d’une voix retentissante ce qui
+va suivre:
+
+«Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soie rayée:
+six roubles.
+
+-- Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
+fronçant le sourcil.
+
+-- Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme
+parfait.
+
+Le secrétaire en chef continua sa lecture:
+
+«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
+
+«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
+
+«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
+roubles.
+
+«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.
+
+-- Qu’est-ce que toute cette bêtise? s’écria Pougatcheff. Que me
+font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»
+
+Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer
+la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c’est la note du
+bien de mon maître emporté par les scélérats.
+
+-- Quels scélérats? demanda Pougatcheff d’un air terrible.
+
+-- Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch; pour des
+scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant tes
+garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te
+fâche pas; le cheval à quatre jambes, et pourtant il bronche.
+Ordonne de lire jusqu’au bout.
+
+-- Voyons, lis.»
+
+Le secrétaire continua:
+
+«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre
+roubles.
+
+«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
+roubles.
+
+«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait
+abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.
+
+-- Qu’est-ce que cela?» s’écria Pougatcheff dont les yeux
+étincelèrent tout à coup.
+
+J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
+s’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
+l’interrompit.
+
+«Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottises?
+s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en
+le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a
+dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
+éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et
+ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles...
+Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_ en
+peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif
+pour qu’on fasse des _touloups_ de ta peau.
+
+-- Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un
+homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»
+
+Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d’âme. Il
+détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
+chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
+forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place
+avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le
+considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
+entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
+Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder
+vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire.
+
+«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra
+remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de
+rire.»
+
+Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
+du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une douloureuse
+nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s’était déclarée chez
+la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna
+m’introduisit dans sa chambre. J’approchai doucement du lit. Je
+fus frappé de l’effrayant changement de son visage. La malade ne
+me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
+entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
+apparence, s’efforçaient de me consoler. De lugubres idées
+m’agitaient. La position d’une triste orpheline, laissée seule et
+sans défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que me
+désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
+m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l’usurpateur,
+dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa
+haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire?
+comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et
+je l’embrassai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg,
+afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, si
+c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pamphilovna,
+en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
+considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
+jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
+
+«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
+Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
+Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la
+pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni soutien ni consolateur.»
+
+Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gibet, que
+je saluai respectueusement, et je pris la route d’Orenbourg, en
+compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnait pas.
+
+J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’entendis
+tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la
+tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
+main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
+que je l’attendisse. Je m’arrêtai, et reconnus bientôt notre
+_ouriadnik_. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de
+son cheval, et me remettant la bride de l’autre: «Votre
+Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d’un cheval et
+d’une pelisse de son épaule.»
+
+À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton.
+
+«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-
+rouble... Mais je l’ai perdu en route; excusez généreusement.»
+
+Savéliitch le regarda de travers: «Tu l’as perdu en route, dit-il;
+et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?
+
+-- Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l’_ouriadnik_ sans se
+déconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c’est un mors de bride
+et non un demi-rouble.
+
+-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
+celui qui t’envoie; tâche même de retrouver en t’en allant le
+demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
+
+
+
+-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
+cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.»
+
+À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
+fut bientôt hors de la vue.
+
+Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en
+croupe.
+
+«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’est pas
+inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a
+eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
+paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont
+volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent,
+cependant ça peut nous être utile. D’un méchant chien, même une
+poignée de poils.»
+
+
+CHAPITRE X
+_LE SIÈGE_
+
+En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats
+avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles
+du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
+sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
+emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le
+fossé; d’autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons
+transportaient des briques et réparaient les murailles. Les
+sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos
+passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
+de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le
+trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
+d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l’aide
+d’un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
+Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il
+parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les
+terribles événements dont j’avais été le témoin. Je le lui
+racontai. Le vieillard m’écoutait avec attention, et, tout en
+m’écoutant, coupait les branches mortes.
+
+«Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste histoire! c’est
+tommage, il avait été pon officier. Et matame Mironoff, elle était
+une ponne tame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et
+qu’est devenue Macha, la fille du capitaine?»
+
+Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dans la
+maison du pope.
+
+«Aie! aie! aie! fit le général, c’est mauvais, c’est très mauvais;
+il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des
+brigands.»
+
+Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’était pas
+fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
+à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres
+habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute.
+
+«Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d’en parler. Je te
+prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil
+de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce
+coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en
+attendant.»
+
+J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’installait
+Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée. Le lecteur
+peut bien croire que je n’avais garde de manquer à ce conseil de
+guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
+À l’heure indiquée, j’étais chez le général.
+
+Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg, le
+directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
+vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie moirée. Il se mit
+à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzmitch, qu’il appelait son
+compère, et souvent il m’interrompait par des questions
+accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
+prouvaient pas un homme vergé dans les choses de la guerre,
+montraient en lui de l’esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
+temps, les autres conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris
+place, et qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général
+exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’affaire
+en question.
+
+«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière
+nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
+défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses
+désavantages. La guerre offensive présente plus d’espoir d’une
+rapide extermination de l’ennemi; mais la guerre défensive est
+plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous
+recueillerons les voix suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en
+consultant d’abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
+l’enseigne, continua-t-il en s’adressant à moi, daignez nous
+énoncer votre opinion.»
+
+Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et
+sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pas en état de
+résister à des forces disciplinées.
+
+Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
+mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence étourdie d’un jeune
+homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis distinctement le mot
+_suceur de lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de
+mon côté et me dit en souriant:
+
+«Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les conseils de
+guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
+nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le
+conseiller de collège, dites-nous votre opinion.»
+
+Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’avaler sa
+troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une forte dose de
+rhum.
+
+«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir ni
+offensivement ni défensivement.
+
+-- Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le
+général stupéfait. La tactique ne présente pas d’autres moyens; il
+faut agir offensivement ou défensivement.
+
+-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].
+
+-- Eh! oh! votre opinion est très judicieuse; les actions
+subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
+profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du
+coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds
+secrets.
+
+-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
+bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de collège, si ces
+voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et
+les mains.
+
+-- Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le
+général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
+mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l’ordre
+légal.»
+
+Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants
+parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspiraient les troupes,
+de l’incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et
+ainsi de suite. Tous étaient d’avis qu’il valait mieux rester
+derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du
+canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
+quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua
+la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant:
+
+«Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je suis
+entièrement de l’avis de M. l’enseigne; car cette opinion est
+fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque
+toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»
+
+Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
+amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur les employés
+civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’inquiétude et de
+mécontentement.
+
+«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir
+une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre sur moi une si
+grande responsabilité, quand il s’agit de la sûreté des provinces
+confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse
+souveraine. C’est pour cela que je me vois contraint de me ranger
+à l’avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi
+que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège
+qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi
+par la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait
+voir, par des sorties bien dirigées.»
+
+Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moqueur. Le
+conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer la faiblesse
+du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction,
+s’était décidé à suivre l’opinion d’ignorants sans expérience.
+
+Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
+fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du haut des
+murailles de la ville, je pris connaissance de l’armée des
+rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le
+dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils avaient aussi de
+l’artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par
+Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une
+longue captivité dans les murs d’Orenbourg, et j’étais prêt à
+pleurer de dépit.
+
+Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg, qui
+appartient à l’histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai
+donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
+l’autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent
+à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à
+Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
+la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui
+était affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bombes
+qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff
+n’excitait plus une grande émotion. Je mourais d’ennui. Le temps
+passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
+Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation
+d’avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
+consistait à faire des promenades militaires.
+
+Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec lequel je
+partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
+rempart, et j’allais tirailler contre les éclaireurs de
+Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches, l’avantage restait
+d’ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
+et d’excellentes montures. Notre maigre cavalerie n’était pas en
+état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se
+mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
+l’empêchait d’agir avec succès contre la cavalerie volante de
+l’ennemi. L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
+dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse
+des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la
+guerre, et voilà ce que les employés d’Orenbourg appelaient
+prudence et prévoyance.
+
+Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous
+une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaque resté en
+arrière, et j’allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu’il ôta
+son bonnet, et s’écria:
+
+«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»
+
+Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
+content de le voir.
+
+«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
+quitté Bélogorsk?
+
+-- Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne
+suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous.
+
+-- Où est-elle? m’écriai-je tout transporté.
+
+-- Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
+J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.»
+
+Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je
+l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
+
+
+«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je
+n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à
+vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et
+que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie
+Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a
+promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à
+Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
+vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour
+vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque
+enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la
+place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre
+entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
+sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser.
+Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse
+d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des
+brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir
+que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite
+avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis,
+si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le
+camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff[55]. J’ai
+prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il
+m’a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas
+sa femme, je n’aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père
+Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,
+pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous
+envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si
+vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
+
+«Marie Mironoff.»
+
+
+Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je
+m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éperon à mon
+pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille
+projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m’arrêter
+à aucun. Arrivé dans la ville, j’allai droit chez le général, et
+j’entrai en courant dans sa chambre.
+
+Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume.
+En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé,
+car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon
+entrée si brusque.
+
+
+
+«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme
+auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
+bonheur de toute ma vie.
+
+-- Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait;
+que puis-je faire pour toi? Parle.
+
+-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
+soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
+forteresse de Bélogorsk.»
+
+Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais
+perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
+
+«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il
+enfin.
+
+-- Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi
+seulement sortir.
+
+-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande
+distance, l’ennemi vous couperait facilement toute communication
+avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure
+de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une
+communication interceptée, voyez-vous...»
+
+Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations
+militaires, et je me hâtai de l’interrompre.
+
+«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une
+lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa
+femme.
+
+-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe
+sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
+nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
+attendant, il faut prendre patience.
+
+-- Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il
+fera violence à Marie.
+
+-- Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un
+grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme
+de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous
+l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se
+trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
+filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari.
+
+-- J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à
+Chvabrine.
+
+-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es
+probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre
+affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de
+te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est
+déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»
+
+Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée
+me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans
+le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
+
+
+CHAPITRE XI
+_LE CAMP DES REBELLES_
+
+Je quittai le général et m’empressai de retourner chez moi.
+Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.
+
+«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces
+brigands ivres? Est-ce l’affaire d’un boyard? Les heures ne sont
+pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
+faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c’est une honte
+de dire à qui tu la fais.»
+
+J’interrompis son discours:
+
+«Combien ai-je en tout d’argent?
+
+-- Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfait. Les
+coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le leur souffler.»
+
+En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée
+toute remplie de pièces de monnaie d’argent.
+
+«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as
+là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
+Bélogorsk.
+
+-- Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voix
+tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
+mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par
+les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n’as pas
+pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
+troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
+aller des quatre côtés.»
+
+Mais ma résolution était inébranlable.
+
+«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois
+partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
+Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons
+peut-être. Je te recommande bien de n’avoir aucune honte de
+dépenser mon argent, ne fais pas l’avare; achète tout ce qui t’est
+nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je
+te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
+jours...
+
+-- Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te
+laisse aller seul! mais ne pense pas même à m’en prier. Si tu as
+résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne
+t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une
+muraille de pierre! mais j’aurais donc perdu l’esprit. Fais ce que
+tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.»
+
+Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savéliitch,
+et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d’une
+demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une
+rosse maigre et boiteuse, qu’un habitant de la ville lui avait
+donnée pour rien, n’ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes
+les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et
+nous sortîmes enfin d’Orenbourg.
+
+Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre passait
+devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
+était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe
+se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées.
+J’allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me
+criait à chaque instant:
+
+«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
+rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi
+te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous
+sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet
+enfant de boyard périra pour rien.»
+
+Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes
+des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à
+la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière,
+n’interrompait pas ses supplications lamentables. J’espérais
+passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j’aperçus
+tout à coup dans l’obscurité cinq paysans armés de gros bâtons.
+C’était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria:
+«Qui vive?» Ne sachant pas le mot d’ordre, je voulais passer
+devant eux sans répondre; mais ils m’entourèrent à l’instant même,
+et l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
+et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie;
+cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s’effrayèrent
+et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des
+deux et partis au galop. L’obscurité de la nuit, qui
+s’assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
+regardant en arrière, je vis que Savéliitch n’était plus avec moi.
+Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n’avait pu se
+débarrasser des brigands. Qu’avais-je à faire? Après avoir attendu
+quelques instants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon
+cheval pour aller à son secours.
+
+En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confus et la
+voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la
+portée des paysans de la garde avancée qui m’avait arrêté quelques
+minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d’eux. Ils avaient
+fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient
+à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur
+moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon
+cheval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclara
+qu’ils allaient nous conduire devant le tsar.
+
+«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pendre à
+l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière de Dieu.»
+
+Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les
+sentinelles nous emmenèrent en triomphe.
+
+Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
+maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des
+cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
+mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un
+officier d’Orenbourg. On nous conduisit à une _isba_ qui faisait
+l’angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques
+tonneaux de vin et deux pièces de canon.
+
+«Voilà le palais, dit l’un des paysans; nous allons vous
+annoncer.»
+
+Il entra dans _l’isba_. Je jetai un coup d’oeil sur Savéliitch; le
+vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières.
+Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
+«Viens, notre père a ordonné de faire entrer l’officier».
+
+J’entrai dans _l’isba_, ou dans le palais, comme l’appelait le
+paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les
+murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, tous les meubles,
+les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une
+corde, l’essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner
+dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre,
+tout était comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
+assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
+la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de
+ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et
+de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’arrivée d’un
+officier d’Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les
+rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à me recevoir avec pompe.
+Pougatcheff me reconnut au premier coup d’oeil. Sa feinte gravité
+disparut tout à coup.
+
+«Ah! c’est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te
+portes-tu? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici?»
+
+Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres
+affaires, et que ses gens m’avaient arrêté.
+
+«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.
+
+Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que je ne
+voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades
+de sortir. Tous obéirent, à l’exception de deux qui ne bougèrent
+pas de leur place.
+
+«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»
+
+Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
+l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé, avec
+une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable qu’un large
+ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
+Mais je n’oublierai jamais son compagnon. Il était de haute
+taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
+Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans
+narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
+donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange
+et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
+kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
+sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L’autre,
+Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel
+condamné aux mines de Sibérie, d’où il s’était évadé trois fois.
+Malgré les sentiments qui m’agitaient alors sans partage, cette
+société où j’étais jeté d’une manière si inattendue fit sur moi
+une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à
+moi-même par ses questions.
+
+«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»
+
+Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que la
+Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
+donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet Je me décidai à la
+saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je
+répondis à Pougatcheff:
+
+«J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une
+orpheline qu’on opprime.»
+
+Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent.
+
+«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s’écria-t-il.
+Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait point à ma
+sentence. Parle, quel est le coupable?
+
+-- Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune
+fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la
+contraindre à devenir sa femme.
+
+-- Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Pougatcheff
+d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que de faire chez moi
+à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
+
+-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’une voix
+enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement
+de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu
+as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
+chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les
+suppliciant à la première accusation.
+
+-- Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié,
+dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n’y a pas de
+mal de faire pendre Chvabrine; mais il n’y aurait pas de mal de
+bien questionner M. l’officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre
+visite? S’il ne te reconnaît pas pour tsar, il n’a pas à te
+demander justice; et s’il te reconnaît, pourquoi est-il resté
+jusqu’à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis?
+N’ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d’y
+allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est
+envoyée par les généraux d’Orenbourg.»
+
+La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un
+frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
+rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon
+trouble.
+
+«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oeil, il me
+semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en penses-tu?»
+
+Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui
+répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu’il pouvait
+faire de moi ce qu’il voulait.
+
+«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est
+votre ville.
+
+-- Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.
+
+-- En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
+faim.»
+
+L’usurpateur disait la vérité; mais d’après le devoir que
+m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux bruit, et
+que la place d’Orenbourg était suffisamment approvisionnée.
+
+«Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te trompe avec
+impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et
+la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange de la charogne, et encore
+comme un mets d’honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en
+abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet
+ce jeune garçon, pour qu’ils n’aient rien à se reprocher.»
+
+Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé
+Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son
+camarade.
+
+«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pendre et à
+étrangler, il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait
+où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux
+faire mourir les autres. Est-ce que tu n’as pas assez de sang sur
+la conscience?
+
+-- Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d’où te
+vient cette pitié?
+
+-- Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur,
+et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
+manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
+d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai tué mon ennemi, et non
+pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
+mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la
+massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»
+
+Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents:
+«Narines arrachées!
+
+-- Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t’en
+donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra
+aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
+jour, et jusque-là prends garde que je ne t’arrache ta vilaine
+barbiche.
+
+-- Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez
+vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
+chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des jambes sous la même
+traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se
+mordaient entre eux.»
+
+Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre
+regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l’entretien,
+qui pouvait se terminer pour moi d’une fort désagréable façon. Me
+tournant vers Pougatcheff, je lui dis d’un air souriant: «Ah!
+j’avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
+Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais
+mort de froid pendant le trajet.»
+
+Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
+
+«La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il avec son
+habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’histoire;
+qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute?
+n’aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?
+
+-- Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’apercevant
+du changement favorable qui s’opérait eu lui, et ne voyant aucun
+risque à lui dire la vérité.
+
+-- Ta fiancée! s’écria Pougatcheff; pourquoi ne l’as-tu pas dit
+plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes
+noces.»
+
+Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui
+dit-il; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
+nous à souper. Demain nous verrons ce qu’il faut faire de lui; le
+matin est plus sage que le soir.»
+
+J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était proposé; mais
+je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
+du maître de _l’isba_, couvrirent la table d’une nappe blanche,
+apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
+de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de
+Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
+
+L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien
+avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par triompher des
+convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place, et ses compagnons
+se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
+Sur l’ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
+où je trouvai Savéliitch, et l’on me laissa seul avec lui sous
+clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout
+ce qui se passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre
+question. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis
+longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi,
+je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer
+l’oeil un instant de la nuit.
+
+Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougatcheff. Je
+me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
+attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
+Pougatcheff, que je rencontrai dans l’antichambre, était vêtu d’un
+habit de voyage, d’une pelisse et d’un bonnet kirghises. Ses
+convives de la veille l’entouraient, et avaient pris un air de
+soumission qui contrastait fort avec ce que j’avais vu le soir
+précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de
+m’asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.
+
+Nous prîmes place.
+
+«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher
+tatar qui, debout, dirigeait l’attelage.
+
+Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la
+clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.
+
+«Arrête! arrête!» s’écria une voix que je ne connaissais que trop;
+et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff
+fit arrêter.
+
+«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’abandonne pas
+dans mes vieilles années au milieu de ces scél...
+
+-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
+rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
+
+-- Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en
+prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir
+rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
+toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lièvre.»
+
+Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement
+Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta de ne pas
+entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop.
+Le peuple s’arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se
+courbant jusqu’à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
+de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la
+bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.
+
+On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
+heures je devais revoir celle que j’avais crue perdue à jamais
+pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais
+aussi je pensais à l’homme dans les mains duquel se trouvait ma
+destinée, et qu’un étrange concours de circonstances attachait à
+moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et
+les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de
+ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du
+capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de
+tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par
+d’autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson
+subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
+tête.
+
+Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre
+Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
+
+-- Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un
+officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
+maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le
+bonheur de ma vie dépend de toi.
+
+-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»
+
+Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’espérais,
+non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
+
+«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usurpateur.
+Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
+aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que
+tu es un espion et qu’il fallait te mettre à la torture, puis te
+pendre. Mais je n’y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
+voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l’entendissent, parce
+que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
+vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend
+ta confrérie.»
+
+Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas
+devoir le contredire, et ne répondis mot.
+
+«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court
+silence.
+
+-- Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en
+convenir, tu nous as donné de la besogne.»
+
+Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’amour-
+propre.
+
+«Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guerrier.
+Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]?
+Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières.
+Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»
+
+La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle.
+
+«Qu’en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre
+Frédéric?
+
+-- Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
+généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes armes
+ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d’autres
+quand je marcherai sur Moscou.
+
+-- Et tu comptes marcher sur Moscou?»
+
+L’usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu
+sait, ... ma rue est étroite, ... j’ai peu de volonté, ... mes
+garçons ne m’obéissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
+faut dresser l’oreille... Au premier revers ils sauveront leurs
+cous avec ma tête.
+
+-- Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
+abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard, et avoir
+recours à la clémence de l’impératrice?»
+
+Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir
+est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j’ai
+commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été
+tsar à Moscou.
+
+-- Mais sais-tu comment il a fini? On l’a jeté par une fenêtre, on
+l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et
+on l’a dispersée à tous les vents.»
+
+Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch,
+tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre _kibitka_
+glissait rapidement sur le chemin d’hiver... Tout à coup j’aperçus
+un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
+clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d’heure après, nous
+entrions dans la forteresse de Bélogorsk.
+
+
+CHAPITRE XII
+_L’ORPHELINE_
+
+La _kibitka_ s’arrêta devant le perron de la maison du commandant.
+Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
+étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de
+l’usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa
+barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en
+exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma
+vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous?
+dit-il; ce devrait être depuis longtemps».
+
+Je détournai la tête sans lui répondre.
+
+Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que
+je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le
+diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe.
+Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan
+Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
+Chvabrine apporta lui-même de l’eau-de-vie à son chef. Pougatcheff
+en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à
+Sa Seigneurie».
+
+Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour
+la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse
+ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n’était pas
+content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.
+Pougatcheff lui fit quelques questions sur l’état de la
+forteresse, sur ce qu’on disait des troupes de l’impératrice et
+sur d’autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière
+inattendue:
+
+«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
+que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»
+
+Chvabrine devint pâle comme la mort.
+
+«Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, ... elle n’est pas sous
+ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
+
+-- Mène-moi chez elle», dit l’usurpateur en se levant.
+
+Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
+dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
+
+Chvabrine s’arrêta dans l’escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez
+exiger de moi ce qu’il vous plaira; mais ne permettez pas qu’un
+étranger entre dans la chambre de ma femme.
+
+-- Tu es marié! m’écriai-je, prêt à le déchirer.
+
+-- Silence! interrompit Pougatcheff, c’est mon affaire. Et toi,
+continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
+l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amène qui je veux
+chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.»
+
+À la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et dit
+d’une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu’elle a la
+fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer.
+
+-- Ouvre!» dit Pougatcheff.
+
+Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire
+qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
+la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous entrâmes.
+
+Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis
+m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de
+paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars.
+Devant elle se trouvait une cruche d’eau recouverte d’un morceau
+de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne
+saurais dire ce que j’éprouvai.
+
+Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
+sourire: «Ton hôpital est en ordre!»
+
+Puis, s’approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
+ton mari te punit-il ainsi?
+
+-- Mon mari! reprit-elle; il n’est pas mon mari; jamais je ne
+serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si
+l’on ne me délivre pas.»
+
+Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me
+tromper, s’écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»
+
+Chvabrine tomba à genoux.
+
+Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de
+vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux
+pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.
+
+«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache
+bien qu’à ta première faute je me rappellerai celle-là.»
+
+Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie
+fille, je suis le tsar».
+
+Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina que
+c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant les yeux.
+Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
+connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma
+vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
+et s’empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous
+descendîmes tous trois dans la pièce de réception.
+
+«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
+délivré la jolie fille; qu’en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
+chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je
+serai ton _père assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous
+nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes.»
+
+Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposition de
+Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.
+
+«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
+Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’est pas la nièce du
+pope: elle est la fille d’Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la
+prise de cette forteresse.»
+
+Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
+
+«Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria-t-il avec la surprise de
+l’indignation.
+
+-- Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté.
+
+-- Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
+s’assombrit tout à coup.
+
+-- Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer
+devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff? Ils l’eussent
+déchirée à belles dents; rien n’aurait pu la sauver.
+
+-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’auraient
+pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien
+fait de les tromper.
+
+-- Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
+comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
+serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
+Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et
+à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
+as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu
+nous amènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nous
+prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de ton
+âme...»
+
+
+
+Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.
+
+«Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir
+jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout; c’est là ma coutume.
+Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne
+bonheur et raison.»
+
+Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire un sauf-
+conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son
+pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié.
+Pougatcheff alla faire l’inspection de la forteresse; Chvabrine le
+suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage.
+
+Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je
+frappai:
+
+«Qui est là?» demanda Palachka.
+
+Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la
+porte.
+
+«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habillement.
+Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m’y rends à l’instant même.»
+
+J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme
+accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de
+tout ce qui s’était passé.
+
+«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu
+a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
+allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie
+Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
+colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré
+avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour
+cela merci au scélérat!
+
+-- Finis, vieille, interrompit le pète Garasim! ne radote pas sur
+tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr
+Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus.»
+
+La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait sous la
+main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
+Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna;
+comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer
+d’eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
+par l’entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui
+faisait, comme on dit, danser _l’ouriadnik_ lui-même au son de son
+flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de
+m’écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de
+mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
+quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’avaient
+trompé.
+
+«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
+Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch!
+bien, fin renard!»
+
+En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
+sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de
+paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et
+bienséance.
+
+Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
+parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur.
+Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu’à
+causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie
+me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la
+forteresse, me dépeignit toute l’horreur de sa situation, tous les
+tourments que lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous
+rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes.
+Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était
+impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff
+et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me
+réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
+toutes les calamités d’un siège. Marie n’avait plus un seul parent
+dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de
+campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d’une telle
+proposition. La mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à
+son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
+père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille
+d’un vétéran mort pour sa patrie.
+
+«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
+événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde
+ne saurait plus nous séparer.»
+
+Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans feinte
+timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que
+moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais
+elle répéta qu’elle ne serait ma femme que de l’aveu de mes
+parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre
+commune résolution.
+
+Une heure après, l’_ouriadnik_ m’apporta mon sauf-conduit avec le
+griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m’annonça
+que le tsar m’attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre
+en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet
+homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et
+pourquoi ne pas dire l’entière vérité? Je sentais en ce moment une
+forte sympathie m’entraîner vers lui. Je désirais vivement
+l’arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver
+sa tête avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la
+foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de lui
+exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.
+
+Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule
+Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en
+clignant de l’oeil d’une manière significative. Puis il s’assit
+dans sa _kibitka_, en donnant l’ordre de retourner à Berd, et
+lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la
+voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous
+nous reverrons encore.»
+
+En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
+circonstances!
+
+Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
+glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
+disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour
+notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil
+équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés.
+Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
+enterrés derrière l’église. Je voulais l’y conduire; mais elle me
+pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant
+des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur
+le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans
+l’intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch
+se jucha de nouveau sur le devant.
+
+«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr
+Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
+bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»
+
+Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperçus
+Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
+sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d’un ennemi
+humilié, et détournai les yeux.
+
+Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour
+toujours la forteresse de Bélogorsk.
+
+
+CHAPITRE XIII
+_L’ARRESTATION_
+
+Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait
+le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire
+à mon bonheur, et je m’imaginais que tout ce qui m’était arrivé
+n’était qu’un songe. Marie regardait d’un air pensif, tantôt moi,
+tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
+tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop
+fatigués d’émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà
+rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à
+Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité
+qu’on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu
+dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçus que grâce
+au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un
+favori du maître.
+
+Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre.
+Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’après le commandant
+barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche
+pour se réunir à l’usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et
+au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix: «Le
+compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»
+
+Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec
+d’affreux jurements.
+
+«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux
+épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
+bourgeoise.»
+
+Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu’on me conduisit devant
+l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs
+imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.
+Savéliitch me suivait en grommelant: «En voilà un, de compère du
+tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment
+cela finira-t-il?»
+
+La _kibitka_ venait au pas derrière nous.
+
+En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée.
+Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
+annoncer sa capture. Il revint à l’instant même et me déclara que
+Sa Haute Seigneurie[60] n’avait pas le temps de me recevoir,
+qu’elle lui avait donné l’ordre de me conduire en prison et de lui
+amener ma bourgeoise.
+
+«Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je furieux; est-il devenu
+fou?
+
+-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal
+des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire
+Votre Seigneurie en prison, et d’amener Sa Seigneurie à Sa Haute
+Seigneurie, Votre Seigneurie.»
+
+Je m’élançai sur le perron! les sentinelles n’eurent pas le temps
+de me retenir, et j’entrai tout droit dans la chambre où six
+officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
+banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu’après l’avoir un moment
+dévisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
+m’avait si bien dévalisé dans l’hôtellerie de Simbisrk!
+
+«Est-ce possible! m’écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
+
+-- Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D’où viens-tu?
+Bonjour, frère; ne veux-tu pas ponter une carte?
+
+-- Merci; fais-moi plutôt donner un logement.
+
+-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
+
+-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.
+
+-- Eh bien, amène aussi ton camarade.
+
+-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
+
+-- Avec une dame! où l’as-tu pêchée, frère?»
+
+Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d’un ton si railleur que
+tous les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.
+
+«Eh bien, continua Zourine, il n’y a rien à faire; je te donnerai
+un logement. Mais c’est dommage; nous aurions fait nos bamboches
+comme l’autre fois. Holà! garçon, pourquoi n’amène-t-on pas la
+commère de Pougatcheff? Est-ce qu’elle ferait l’obstinée? Dis-lui
+qu’elle n’a rien à craindre, que le monsieur qui l’appelle est
+très bon, qu’il ne l’offensera d’aucune manière, et en même temps
+pousse-la ferme par les épaules.
+
+-- Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de
+Pougatcheff parles-tu? c’est la fille du défunt capitaine
+Mironoff. Je l’ai délivrée de sa captivité et je l’emmène
+maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.
+
+-- Comment! c’est donc toi qu’on est venu m’annoncer tout à
+l’heure? Au nom du ciel, qu’est-ce que cela veut dire?
+
+-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t’en
+supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
+horriblement effrayée.»
+
+Zourine fit à l’instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
+même dans la rue pour s’excuser auprès de Marie du malentendu
+involontaire qu’il avait commis, et donna l’ordre au maréchal des
+logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai à
+coucher chez lui.
+
+Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec
+Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m’écouta avec
+une grande attention, et quand j’eus fini, hochant de la tête:
+
+«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui
+n’est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête
+officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
+moi, je t’en conjure: le mariage n’est qu’une folie. Est-ce bien à
+toi de t’embarrasser d’une femme et de bercer des marmots? Crache
+là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J’ai
+nettoyé et rendu sûre la route de Simbirsk; envoie-la demain à tes
+parents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n’as que faire de
+retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
+rebelles, il ne te sera pas facile de t’en dépêtrer encore une
+fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d’elle-même,
+et tout se passera pour le mieux.»
+
+Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
+sentais que le devoir et l’honneur exigeaient ma présence dans
+l’armée de l’impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le
+conseil de Zourine, c’est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents,
+et à rester dans sa troupe.
+
+Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu’il
+eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
+commença par faire le récalcitrant.
+
+«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
+servira, et que diront tes parents?»
+
+Connaissant l’obstination de mon menin, je résolus de le fléchir
+par ma sincérité et mes caresses.
+
+«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
+bienfaiteur. Ici je n’ai nul besoin de domestique, et je ne serais
+pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
+la servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à
+l’épouser dès que les circonstances me le permettront.»
+
+Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
+stupéfaction inexprimable.
+
+«Se marier! répétait-il, l’enfant veut se marier! Mais que dira
+ton père? et ta mère, que pensera-t-elle?
+
+-- Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu’ils
+connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma
+mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéderas pour nous,
+n’est-ce pas?»
+
+Le vieillard fut touché.
+
+«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles
+te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
+que ce serait pécher que de laisser passer une occasion pareille.
+Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
+et je dirai en toute soumission à tes parents qu’une telle fiancée
+n’a pas besoin de dot.»
+
+Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
+Dans mon agitation, je me remis à babiller. D’abord Zourine
+m’écouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
+vagues, puis enfin il répondit à l’une de mes questions par un
+ronflement aigu, et j’imitai son exemple.
+
+Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en
+reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le
+détachement de Zourine devait quitter la ville le même jour, et
+qu’il n’y avait plus d’hésitation possible, je me séparai de Marie
+après l’avoir confiée à Savéliitch, et lui avoir donné une lettre
+pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute éplorée; je ne
+pus rien lui répondre, ne voulant pas m’abandonner aux sentiments
+de mon âme devant les gens qui m’entouraient. Je revins chez
+Zourine, silencieux et pensif, il voulut m’égayer, j’espérais me
+distraire; nous passâmes bruyamment la journée, et le lendemain
+nous nous mîmes en marche.
+
+C’était vers la fin du mois de février. L’hiver, qui avait rendu
+les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux
+s’apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé
+ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l’approche de
+nos forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir.
+Bientôt le prince Galitzine remporta, une victoire complète sur
+Pougatcheff, qui s’était aventuré près de la forteresse de
+Talitcheff: le vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir
+porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites,
+Zourine avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se
+dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
+printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les
+routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous
+consolions de notre inaction par l’idée que cette petite guerre
+d’escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.
+
+Mais Pougatcheff n’avait pas été pris: il reparut bientôt dans les
+forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
+recommença ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction
+des forteresses de Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la
+marche audacieuse de l’usurpateur sur Moscou. Zourine reçut
+l’ordre de passer la Volga.
+
+Je ne m’arrêterai pas au récit des événements de la guerre.
+Seulement je dirai que les calamités furent portées au comble. Les
+gentilshommes se cachaient dans les bois; l’autorité n’avait plus
+de force nulle part; les chefs des détachements isolés punissaient
+ou faisaient grâce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
+vaste et beau pays était mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous
+fasse plus voir une révolte aussi insensée et aussi impitoyable!
+
+Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de
+nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du
+bandit et l’ordre de s’arrêter. La guerre était finie. Il m’était
+donc enfin possible de retourner chez mes parents. L’idée de les
+embrasser et de revoir Marie, dont je n’avais aucune nouvelle, me
+remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
+me disait en haussant les épaules: «Attends, attends que tu sois
+marié; tu verras que tout ira au diable».
+
+Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange
+empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
+tant de victimes innocentes et l’idée du supplice qui l’attendait
+ne me laissaient pas de repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je
+avec dépit, pourquoi ne t’es-tu pas jeté sur les baïonnettes ou
+offert aux coups de la mitraille? C’est ce que tu avais de mieux à
+faire[63].»
+
+Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard,
+j’allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu’un coup de
+tonnerre imprévu vint me frapper.
+
+Le jour de mon départ, au moment où j’allais me mettre en route,
+Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d’un
+air soucieux. Je sentis une piqûre au coeur; j’eus peur sans
+savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m’annonça
+qu’il avait à me parler.
+
+«Qu’y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.
+
+-- Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis
+ce que je viens de recevoir.»
+
+C’était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements
+d’avoir à m’arrêter partout où je me trouverais, et de m’envoyer
+sous bonne garde à Khasan devant la commission d’enquête créée
+pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
+tomba des mains.
+
+«Allons, dit Zourine, mon devoir est d’exécuter l’ordre.
+Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l’intimité de
+Pougatcheff est parvenu jusqu’à l’autorité. J’espère bien que
+l’affaire n’aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
+devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à
+l’instant.»
+
+Ma conscience était tranquille; mais l’idée que notre réunion
+était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après
+avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
+_téléga_[64], deux hussards s’assirent à mes côtés, le sabre nu, et
+nous prîmes la route de Khasan.
+
+
+CHAPITRE XIV
+_LE JUGEMENT_
+
+Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
+éloignement sans permission d’Orenbourg. Je pouvais donc aisément
+me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de
+faire des sorties contre l’ennemi, mais on nous y encourageait.
+Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être
+prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins
+suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
+que j’allais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me
+décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout
+entière, bien convaincu que c’était à la fois le moyen le plus
+simple et le plus sûr de me justifier.
+
+J’arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et
+presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des
+maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des
+murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que
+Pougatcheff y avait laissée. On m’amena à la forteresse, qui était
+restée, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
+les mains de l’officier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal
+ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De
+là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai
+seul dans un étroit et sombre cachot qui n’avait que les quatre
+murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
+
+Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis
+ni mon courage ni l’espérance. J’eus recours à la consolation de
+tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première
+fois la douceur d’une prière élancée d’un coeur innocent et plein
+d’angoisses, je m’endormis paisiblement, sans penser à ce qui
+adviendrait de moi.
+
+Le lendemain, le geôlier vint m’éveiller en m’annonçant que la
+commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à
+travers une cour, à la demeure du commandant, s’arrêtèrent dans
+l’antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements
+intérieurs.
+
+J’entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de
+papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge,
+d’un aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes,
+ayant au plus une trentaine d’années, d’un extérieur agréable et
+dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un
+secrétaire, la plume sur l’oreille et courbé sur le papier, prêt à
+inscrire mes dépositions.
+
+L’interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le
+général s’informa si je n’étais pas le fils d’André Pétrovitch
+Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s’écria sévèrement:
+«C’est bien dommage qu’un homme si honorable ait un fils tellement
+indigne de lui!»
+
+Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
+qui pesaient sur moi, j’espérais les dissiper sans peine par un
+aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.
+
+«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais
+nous en avons vu bien d’autres.»
+
+Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle
+époque j’étais entre au service de Pougatcheff, et à quelles
+sortes d’affaires il m’avait employé.
+
+Je répondis avec, indignation qu’étant officier et gentilhomme, je
+n’avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu’il ne
+m’avait chargé d’aucune sorte d’affaires.
+
+«Comment donc s’est-il fait, reprit mon juge, que l’officier et le
+gentilhomme ait été seul gracié par l’usurpateur, pendant que tous
+ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment, s’est-il fait
+que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et
+amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des
+cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
+D’où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être
+fondée, si ce n’est sur la trahison, ou tout au moins sur une
+lâcheté criminelle et impardonnable?»
+
+Les paroles de l’officier aux gardes me blessèrent profondément,
+et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
+s’était faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
+milieu d’un ouragan; comment il m’avait reconnu et fait grâce à la
+prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins qu’en effet
+j’avais accepté de l’usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
+j’avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat
+jusqu’à la dernière extrémité. Enfin, j’invoquai le nom de mon
+général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège
+désastreux d’Orenbourg.
+
+Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu’il se
+mit à lire à haute voix:
+
+«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de
+l’enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait
+entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la
+loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j’ai
+l’honneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff s’est trouvé au
+service à Orenbourg, depuis le mois d’octobre 1773 jusqu’au 24
+février de la présente année, jour auquel il s’absenta de la
+ville, et depuis lequel il ne s’est plus représenté. Cependant, on
+a ouï dire aux déserteurs ennemis qu’il s’était rendu au camp de
+Pougatcheff, et qu’il l’avait accompagné à la forteresse de
+Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D’un autre
+coté, par rapport à sa conduite, je puis...»
+
+Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:
+
+«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»
+
+J’allais continuer comme j’avais commencé et révéler ma liaison
+avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
+soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me
+vint à l’esprit que, si je la nommais, la commission la ferait
+comparaître; et l’idée d’exposer son nom à tous les propos
+scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en
+leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me
+troublai, balbutiai et finis par me taire.
+
+Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine
+bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de
+mon trouble. L’officier aux gardes demanda que je fusse confronté
+avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d’appeler le
+_coquin d’hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
+attendre l’apparition de mon accusateur. Quelques moments après,
+on entendit résonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
+frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et
+maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à
+grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses
+accusations d’une voix faible, mais ferme. D’après lui, j’avais
+été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous
+les jours jusqu’à la ligne des tirailleurs pour transmettre des
+nouvelle écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
+j’étais décidément passé du côté de l’usurpateur, allant avec lui
+de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de
+nuire à mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
+places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l’écoutai
+jusqu’au bout en silence, et me réjouis d’une seule chose: il
+n’avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
+propre souffrait à la pensée de celle qui l’avait dédaigneusement
+repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur brûlait encore une
+étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce
+fût, la commission n’entendit pas prononcer le nom de la fille du
+commandant de Bélogorsk. J’en fus encore mieux confirmé dans la
+résolution que j’avais prise, et, quand les juges me demandèrent
+ce que j’avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me
+bornai à dire que je m’en tenais à ma déclaration première, et que
+je n’avais rien à ajouter à ma justification. Le général ordonna
+que nous fussions emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai
+Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d’un
+sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
+pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
+n’eus plus à subir de nouvel interrogatoire.
+
+Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au
+lecteur; mais j’en ai entendu si souvent le récit, que les plus
+petites particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et
+qu’il me semble que j’y ai moi-même assisté.
+
+Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
+distinguait les gens d’autrefois. Dans cette occasion qui leur
+était offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient
+une grâce de Dieu. Bientôt ils s’attachèrent sincèrement à elle,
+car on ne pouvait la connaître sans l’aimer. Mon amour ne semblait
+plus une folie même à mon père, et ma mère ne rêvait plus que
+l’union de son Pétroucha à la fille du capitaine.
+
+La nouvelle de mon arrestation frappa d’épouvante toute ma
+famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents
+l’origine de mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non
+seulement ils ne s’en étaient pas inquiétés, mais que cela les
+avait fait rire de bon coeur. Mon père ne voulait pas croire que
+je pusse être mêlé dans une révolte infâme dont l’objet était le
+renversement du trône et l’extermination de la race des
+gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire,
+dans lequel mon menin confessa que son maître avait été l’hôte de
+Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s’était montré généreux à
+son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment
+solennel, que jamais il n’avait entendu parler d’aucune trahison.
+Les vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec
+impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était
+très agitée, et ne se taisait que par modestie et par prudence.
+
+Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit
+de Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les
+premiers compliments d’usage, il lui annonçait que les soupçons
+qui s’étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelle
+ne s’étaient trouvés que trop fondés, ajoutant qu’un supplice
+exemplaire aurait dû m’atteindre, mais que l’impératrice, par
+considération pour les loyaux services et les cheveux blancs de
+mon père, avait daigné faire grâce à un fils criminel; et qu’en
+lui faisant remise d’un supplice infamant, elle avait ordonné
+qu’il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil
+perpétuel.
+
+Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté
+habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala en plainte
+amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même,
+comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu
+juste! jusqu’où ai-je vécu? L’impératrice lui fait grâce de la
+vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n’est pas le
+supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la
+défense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa
+conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et
+Khouchlchoff[66]; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment,
+qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves
+révoltés, ... honte, honte éternelle à notre race!»
+
+Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en sa
+présence et s’efforçait de lui rendre du courage en parlant des
+incertitudes et de l’injustice de l’opinion; mais mon père était
+inconsolable.
+
+Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j’aurais
+pu me justifier si je l’avais voulu, elle se doutait du motif qui
+me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
+infortunes. Elle cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne
+cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
+sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
+idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre ne
+produisait pas sur lui l’impression ordinaire. Il sifflait une
+vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes
+tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
+travaillait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes
+parents qu’elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et
+qu’elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra
+très affligée de cette résolution.
+
+«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi,
+tu veux donc nous abandonner?»
+
+Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu’elle
+allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur,
+comme fille d’un homme qui avait péri victime de sa fidélité.
+
+Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime
+supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.
+
+«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
+obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête
+homme, et non pas un traître taché d’infamie!»
+
+Il se leva et quitta la chambre.
+
+Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses
+projets: ma mère l’embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
+accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit
+avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de
+moi, se consolait en pensant qu’il était au service de ma fiancée.
+
+Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant que la cour
+habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-koïé-Sélo, elle
+résolut de s’y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un
+petit cabinet derrière une cloison. La femme du maître de poste
+vint aussitôt babiller avec elle, lui annonça pompeusement qu’elle
+était la nièce d’un chauffeur de poêles attaché à la cour, et
+l’initia à tous les mystères du palais. Elle lui dit à quelle
+heure l’impératrice se levait, prenait le café, allait à la
+promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de sa
+personne; ce qu’elle avait daigné dire la veille à table; qui elle
+recevait le soir; en un mot, l’entretien d’Anna Vlassievna[67]
+semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et serait très
+précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l’écoutait avec grande
+attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna
+Vlassievna raconta à Marie l’histoire de chaque allée et de chaque
+petit pont. Toutes les doux regagnèrent ensuite la maison,
+enchantées l’une de l’autre.
+
+Le lendemain, de très bonne heure, Marie s’habilla et retourna
+dans le jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil
+dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu’avait déjà jaunis
+la fraîche haleine de l’automne. Le large lac étincelait immobile.
+Les cygnes, qui venaient de s’éveiller, sortaient gravement des
+buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d’une
+charmante prairie où l’on venait d’ériger un monument en l’honneur
+des récentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout à coup un
+petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en aboyant.
+Marie s’arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix de
+femme.
+
+«N’ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
+
+Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-
+vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’autre bout du
+siège. La dame l’examinait avec attention, et, de son côté, après
+lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son
+aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en
+petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
+figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
+gravité tempérée par le doux regard de ses jeux bleus et son
+charmant sourire. Elle rompit la première le silence:
+
+«Vous n’êtes sans doute pas d’ici? dit-elle.
+
+-- Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
+
+-- Vous êtes arrivée avec vos parents?
+
+-- Non, madame, seule.
+
+-- Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
+
+-- Je n’ai ni père ni mère.
+
+-- Vous êtes ici pour affaires?
+
+-- Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à
+l’impératrice.
+
+-- Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre
+d’une injustice ou d’une offense?
+
+-- Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
+
+-- Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
+
+-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.
+
+-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
+forteresses de la province d’Orenbourg?
+
+-- Oui; madame.»
+
+La dame parut émue.
+
+«Pardonnez-moi, continua-t-elle d’une voix encore plus douce, de
+me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi
+l’objet de votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous
+aider.»
+
+Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
+l’attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
+Marie prit dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa
+protectrice inconnue qui le parcourut à voix basse.
+
+Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant; mais
+soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
+tous ses mouvements, fut effrayée de l’expression sévère de ce
+visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
+
+«Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé.
+L’impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à
+l’usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien
+dépravé et dangereux.
+
+-- Ce n’est pas vrai! s’écria Marie.
+
+-- Comment! ce n’est pas vrai? répliqua la dame qui rougit
+jusqu’aux yeux.
+
+-- Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai. Je sais
+tout, je vous conterai tout; c’est pour moi seule qu’il s’est
+exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé. Et s’il ne s’est pas
+disculpé devant la justice, c’est parce qu’il n’a pas voulu que je
+fusse mêlée à cette affaire.»
+
+Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
+
+La dame l’écoutait avec une attention profonde.
+
+«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
+terminé son récit.
+
+Et en apprenant que c’était chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
+un sourire:
+
+«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre.
+J’espère que vous n’attendrez pas longtemps la réponse à votre
+lettre.»
+
+À ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couverte. Marie
+Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante espérance.
+
+Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
+elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fille. Elle
+apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait
+reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu’une voiture
+armoriée s’arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée
+impériale entra dans la chambre, annonçant que l’impératrice
+daignait mander en sa présence la fille du capitaine Mironoff.
+
+Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.
+
+«Ah! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous demande à la
+cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous
+présenterez-vous à l’impératrice, ma petite mère? Je crois que
+vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais
+vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière,
+pour qu’elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?»
+
+Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Marie
+Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouverait. Il n’y
+avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit.
+
+Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir; son coeur
+battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
+s’arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une
+longue suite d’appartements vides et somptueux, fut enfin
+introduite dans le boudoir de l’impératrice. Quelques seigneurs,
+qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
+passage à la jeune fille. L’impératrice, dans laquelle Marie
+reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
+
+«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J’ai fait tout
+régler, convaincue de l’innocence de votre fiancé. Voilà une
+lettre que vous remettrez à votre futur beau-père.»
+
+Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice, qui la
+releva et la baisa sur le front.
+
+«Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai une dette
+à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
+tranquille sur votre avenir.»
+
+Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’impératrice
+la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de
+mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard
+sur Pétersbourg.
+
+* * *
+
+Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on
+sait, par des traditions de famille, qu’il fut délivré de sa
+captivité vers la fin de l’année 1774, qu’il assista au supplice
+de Pougatcheff, et que celui-ci, l’ayant reconnu dans la foule,
+lui fit un dernier signe avec la tête qui, un instant plus tard,
+fut montrée au peuple, inanimée et sanglante. Bientôt après, Piôtr
+Andréitch devint l’époux de Marie Ivanovna. Leur descendance
+habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
+seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
+Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père
+de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
+fils, des éloges donnés à l’intelligence et au bon coeur de la
+fille du capitaine.
+
+
+
+ [1] Célèbre général de Pierre le Grand et de l’impératrice
+Anne.
+ [2] Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs
+étrangers l’ont adopté pour nommer leur profession.
+ [3] Ce mot signifie qui n’a pas encore sa croissance. On
+appelle ainsi les gentilshommes qui n’ont pas encore pris de
+service.
+ [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu’en Russie le nom
+patronymique est inséparable du prénom, et bien plus usité que le
+nom de famille.
+ [5] Diminutif de Piôtr, Pierre.
+ [6] Anastasie, fille de Garasim.
+ [7] Chef-lieu du gouvernement d’Orenbourg, le plus oriental de
+la Russie d’Europe, et qui s’étend même en Asie.
+ [8] Pelisse courte n’atteignant pas le genou.
+ [9] Jean, fils de Jean.
+ [10] Le rouble valait alors, comme aujourd’hui le rouble
+d’argent, quatre francs de notre monnaie.
+ [11] Pierre, fils d’André.
+ [12] Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
+ [13] Ouragan de neige.
+ [14] Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre
+la capote d’une kibitka.
+ [15] Parrain du mariage.
+ [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
+ [17] Fleuve qui se jette dans l’Oural.
+ [18] Bouilloire à thé
+ [19] Cafetan court.
+ [20] Les paysans russes portent la hache passée dans la
+ceinture ou derrière le dos.
+ [21] Lit ordinaire des paysans russes.
+ [22] Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à
+leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
+ [23] Maisons de paysans.
+ [24] Grossières gravures enluminées.
+ [25] Jean, fils de Kouzma.
+ [26] Formule de politesse affable.
+ [27] Officier subalterne de Cosaques.
+ [28] Alexis, fils de Jean.
+ [29] Basile (au féminin), fille d’Iégor.
+ [30] Jean, fils d’Ignace.
+ [31] Diminutif de Maria.
+ [32] Soupe russe faite de viande et de légumes.
+ [33] En russe, on dit tant d’âmes pour tant de paysans.
+ [34] Poète célèbre alors, oublié depuis.
+ [35] Ils sont écrits dans le style suranné de l’époque.
+ [36] Poète ridicule, dont Catherine II s’est moquée jusque
+dans son _Règlement de l’ermitage_.
+ [37] Manière méprisante d’écrire le nom patronymique.
+ [38] Formule de consentement.
+ [39] Environ trois pouces.
+ [40] De Catherine II.
+ [41] Jurement tatar.
+ [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.
+ [43] Robe parée; c’est l’usage, chez les Russes, d’enterrer
+les morts dans leurs plus riches habits.
+ [44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
+ [45] Pierre III.
+ [46] Petite armoire plate et vitrée où l’on enferme les
+saintes images, et qui forme un autel domestique.
+ [47] Chef militaire chez les Cosaques.
+ [48] À vapeur.
+ [49] Pièce de cinq kopeks en cuivre.
+ [50] Le premier des faux Démétrius.
+ [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées
+au tsar: «Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique
+à tes yeux lucides...».
+ [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
+barbare a été abolie par l’empereur Alexandre.
+ [53] Blanc bec.
+ [54] Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
+«suborner».
+ [55] Fille d’un autre commandant de forteresse, que tua
+Pougatcheff.
+ [56] Nom d’un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté
+longtemps contre les troupes impériales.
+ [57] Pour la torture.
+ [58] Légère escarmouche où l’avantage était resté à
+Pougatcheff
+ [59] Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.
+ [60] Titre d’un officier supérieur.
+ [61] Nom général des établissements métallurgiques de l’Oural.
+ [62] Diminutif de Iéméliane.
+ [63] Après s’être avancé jusqu’aux portes de Moscou, qu’il
+aurait peut-être enlevé si son audace n’eût faibli au dernier
+moment, Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons
+pour cent mille roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à
+Moscou, il fut exécuté en 1775.
+ [64] Petit chariot d’été.
+ [65] Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le
+Grand.
+ [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l’impératrice
+Anne; ils furent tous deux suppliciés avec barbarie.
+ [67] Anne, fille de Blaise.
+ [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul en
+1772.
+
+
+
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+
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+{\subject la_fille_du_capitaine}{\author Alexandre Pouchkine}{\operator Dachshund}{\creatim\yr2005\mo3\dy8\hr3\min33}{\revtim\yr2005\mo3\dy12\hr9\min8}{\version5}{\edmins7}{\nofpages148}{\nofwords35425}{\nofchars201926}{\*\company WIRE}{\nofcharsws247979}
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+The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: La fille du capitaine
+\par
+\par Author: Alexandre Pouchkine
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+\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #13798]
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
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+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par Mobipocket Reader format, eReader format and A}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 robat Reader format.}{\fs44
+\par \page Alexandre Pouchkine
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+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
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+ PAGEREF _Toc98016135 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310033003500000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul LE GUIDE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016136 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310033003600000000}}}{\fldrslt {14}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul LA FORTERESSE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016137 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310033003700000000}}}{\fldrslt {27}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul LE DUEL}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016138 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310033003800000000}}}{\fldrslt {37}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul LA CONVALESCENCE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016139 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310033003900000000}}}{\fldrslt {48}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul POUGATCHEFF}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016140 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003000000000}}}{\fldrslt {58}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul L\rquote ASSAUT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016141 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003100000000}}}{\fldrslt {71}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul LA VISITE INATTENDUE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016142 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003200000000}}}{\fldrslt {81}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98016143"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310036003100340033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE IX }{
+\cs15\i\ul LA S\'c9PARATION}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016143 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003300000000}}}{\fldrslt {91}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98016144"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310036003100340034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE X }{
+\cs15\i\ul LE SI\'c8GE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016144 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003400000000}}}{\fldrslt {99}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul LE CAMP DES REBELLES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016145 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003500000000}}}{\fldrslt {110}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul L\rquote ORPHELINE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016146 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003600000000}}}{\fldrslt {124}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\i\ul L\rquote ARRESTATION}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016147 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003700000000}}}{\fldrslt {134}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98016148"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310036003100340038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XIV }{
+\cs15\i\ul LE JUGEMENT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016148 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600310034003800000000}}}{\fldrslt {143}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016135}CHAPITRE I\line }{\b0\i LE SERGENT AUX GARDES}{{\*\bkmkend _Toc98016135}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mon p\'e8re, Andr\'e9 P\'e9trovitch Grineff, apr\'e8s avoir servi dans sa jeunesse sous le comte Munich}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ C\'e9l\'e8bre g\'e9n\'e9ral de Pierre le Grand et de l\rquote imp\'e9ratrice Anne.}}}{, avait quitt\'e9 l\rquote \'e9tat militaire en 17\'85 avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habit\'e9
+ sa terre du gouvernement de Simbirsk, o\'f9 il \'e9pousa Mlle Avdotia, 1}{\super ere}{ fille d\rquote un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je surv\'e9cus seul\~; tous mes fr\'e8res et s\'9curs moururent en bas \'e2
+ge. J\rquote avais \'e9t\'e9 inscrit comme sergent dans le r\'e9giment S\'e9m\'e9nofski par la faveur du major de la garde, le prince B\'85, notre proche parent. Je fus cens\'e9 \'eatre en cong\'e9 jusqu\rquote \'e0 la fin de mon \'e9
+ducation. Alors on nous \'e9levait autrement qu\rquote aujourd\rquote hui. D\'e8s l\rquote \'e2ge de cinq ans je fus confi\'e9 au piqueur Sav\'e9liitch, que sa sobri\'e9t\'e9 avait rendu digne de devenir mon menin. Gr\'e2ce \'e0 ses soins, vers l\rquote
+\'e2ge de douze ans je savais lire et \'e9crire, et pouvais appr\'e9cier avec certitude les qualit\'e9s d\rquote un l\'e9vrier de chasse. \'c0 cette \'e9poque, pour achever de m\rquote instruire, mon p\'e8re prit \'e0 gages un Fran\'e7ais, M.\~Beaupr\'e9
+, qu\rquote on fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d\rquote huile de Provence. Son arriv\'e9e d\'e9plut fort \'e0 Sav\'e9liitch. \'ab\~Il semble, gr\'e2ce \'e0 Dieu, murmurait-il, que l\rquote enfant \'e9tait lav\'e9, peign\'e9
+ et nourri. O\'f9 avait-on besoin de d\'e9penser de l\rquote argent et de louer un }{\i moussi\'e9}{, comme s\rquote il n\rquote y avait pas assez de domestiques dans la maison\~?\~\'bb
+\par
+\par Beaupr\'e9, dans sa patrie, avait \'e9t\'e9 coiffeur, puis soldat en Prusse, puis il \'e9tait venu en Russie pour \'eatre }{\i outchitel}{, sans trop savoir la signification de ce mot}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs30 Qui veut dire ma\'eetre, p\'e9dagogue. Les instituteurs \'e9trangers l\rquote ont adopt\'e9 pour nommer leur profession.}}}{. C\rquote \'e9
+tait un bon gar\'e7on, mais \'e9tonnamment distrait et \'e9tourdi. Il n\rquote \'e9tait pas, suivant son expression, ennemi de la bouteille, c\rquote est-\'e0-dire, pour parler \'e0 la russe, qu\rquote il aimait \'e0 boire. Mais, comme on ne pr\'e9
+sentait chez nous le vin qu\rquote \'e0 table, et encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on passait }{\i l\rquote outchitel}{, mon Beaupr\'e9 s\rquote habitua bien vite \'e0 l\rquote eau-de-vie russe, et finit m\'eame par la pr\'e9
+f\'e9rer \'e0 tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. Nous dev\'eenmes de grands amis, et quoique, d\rquote apr\'e8s le contrat, il se f\'fbt engag\'e9 \'e0 m\rquote apprendre }{\i le fran\'e7ais, l\rquote allemand et toutes les sciences,
+}{il aima mieux apprendre de moi \'e0 babiller le russe tant bien que mal. Chacun de nous s\rquote occupait de ses affaires\~; notre amiti\'e9 \'e9tait inalt\'e9rable, et je ne d\'e9sirais pas d\rquote autre mentor. Mais le destin nous s\'e9para bient\'f4
+t, et ce fut \'e0 la suite d\rquote un \'e9v\'e9nement que je vais raconter.
+\par
+\par Quelqu\rquote un raconta en riant \'e0 ma m\'e8re que Beaupr\'e9 s\rquote enivrait constamment. Ma m\'e8re n\rquote aimait pas \'e0 plaisanter sur ce chapitre\~; elle se plaignit \'e0 son tour \'e0 mon p\'e8re, lequel, en homme exp\'e9ditif, manda aussit
+\'f4t cette }{\i canaille de Fran\'e7ais}{. On lui r\'e9pondit humblement que le }{\i moussi\'e9}{ me donnait une le\'e7on. Mon p\'e8re accourut dans ma chambre. Beaupr\'e9 dormait sur son lit du sommeil de l\rquote innocence. De mon c\'f4t\'e9, j\rquote
+\'e9tais livr\'e9 \'e0 une occupation tr\'e8s int\'e9ressante. On m\rquote avait fait venir de Moscou une carte de g\'e9ographie, qui pendait contre le mur sans qu\rquote on s\rquote en serv\'ee
+t, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidit\'e9 de son papier. J\rquote avais d\'e9cid\'e9 d\rquote en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de Beaupr\'e9, je m\rquote \'e9tais mis \'e0 l\rquote ouvrage. Mon p\'e8
+re entra dans l\rquote instant m\'eame o\'f9 j\rquote attachais une queue au cap de Bonne-Esp\'e9rance. \'c0 la vue de mes travaux g\'e9ographiques, il me secoua rudement par l\rquote oreille, s\rquote \'e9lan\'e7a pr\'e8s du lit de Beaupr\'e9, et, r\'e9
+veillant sans pr\'e9caution, il commen\'e7a \'e0 l\rquote accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupr\'e9 voulut vainement se lever\~; le pauvre }{\i outchitel}{ \'e9tait ivre mort. Mon p\'e8
+re le souleva par le collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le m\'eame jour, \'e0 la joie inexprimable de Sav\'e9liitch. C\rquote est ainsi que se termina mon \'e9ducation.
+\par
+\par Je vivais en fils de famille (}{\i n\'e9dorossl}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs30 Ce mot signifie qui n\rquote
+a pas encore sa croissance. On appelle ainsi les gentilshommes qui n\rquote ont pas encore pris de service.}}}{), m\rquote amusant \'e0 faire tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec les jeunes gar\'e7ons de la cour. J
+\rquote arrivai ainsi jusqu\rquote au del\'e0 de seize ans. Mais \'e0 cet \'e2ge ma vie subit un grand changement.
+\par
+\par Un jour d\rquote automne, ma m\'e8re pr\'e9parait dans son salon des confitures au miel, et moi, tout en me l\'e9chant les l\'e8vres, je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon p\'e8re, assis pris de la fen\'eatre, venait d\rquote ouvrir }{\i l
+\rquote Almanach de la cour}{, qu\rquote il recevait chaque ann\'e9e. Ce livre exer\'e7ait sur lui une grande influence\~; il ne le lisait qu\rquote avec une extr\'eame attention, et cette lecture avait le don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma m
+\'e8re, Qui savait par c\'9cur ses habitudes et ses bizarreries, t\'e2chait de cacher si bien le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que l\rquote }{\i Almanach de la cour }{lui tomb\'e2
+t sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le l\'e2chait plus durant des heures enti\'e8res. Ainsi donc mon p\'e8re lisait l\rquote }{\i Almanach de la cour }{en haussant fr\'e9quemment les \'e9paules et en murmurant \'e0
+ demi-voix\~: \'ab\~G\'e9n\'e9ral\~!\'85 il a \'e9t\'e9 sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de la Russie\~!\'85 y a-t-il si longtemps que nous\'85\~?\~\'bb Finalement mon p\'e8re lan\'e7a l\rquote
+Almanach loin de lui sur le sofa et resta plong\'e9 dans une m\'e9ditation profonde, ce qui ne pr\'e9sageait jamais rien de bon.
+\par
+\par \'ab\~Avdotia Vassili\'e9va}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs30 Avdolia, fille de Basile. On sait qu\rquote
+en Russie le nom patronymique est ins\'e9parable du pr\'e9nom, et bien plus usit\'e9 que le nom de famille.}}}{, dit-il brusquement en s\rquote adressant \'e0 ma m\'e8re, quel \'e2ge a P\'e9troucha}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Diminutif de Pi\'f4tr, Pierre.}}}{\~?
+\par
+\par \endash Sa dix-septi\'e8me petite ann\'e9e vient de commencer, r\'e9pondit ma m\'e8re. P\'e9troucha est n\'e9 la m\'eame ann\'e9e que notre tante Nastasia Garasimovna}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Anastasie, fille de Garasim.}}}{ a perdu un \'9cil, et que\'85
+\par
+\par \endash Bien, bien, reprit mon p\'e8re\~; il est temps de le mettre au service.\~\'bb
+\par
+\par La pens\'e9e d\rquote une s\'e9paration prochaine fit sur ma m\'e8re une telle impression qu\rquote elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des larmes coul\'e8rent de ses yeux. Quant \'e0 moi, il est difficile d\rquote exprimer la
+ joie qui me saisit. L\rquote id\'e9e du service se confondait dans ma t\'eate avec celle de la libert\'e9 et des plaisirs qu\rquote offre la ville de Saint-P\'e9tersbourg. Je me voyais d\'e9j\'e0 officier de la garde, ce qui, dans mon opinion, \'e9
+tait le comble de la f\'e9licit\'e9 humaine.
+\par
+\par Mon p\'e8re n\rquote aimait ni \'e0 changer ses plans, ni \'e0 en remettre l\rquote ex\'e9cution. Le jour de mon d\'e9part fut \'e0 l\rquote instant fix\'e9. La veille, mon p\'e8re m\rquote annon\'e7a qu\rquote
+il allait me donner une lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
+\par
+\par \'ab\~N\rquote oublie pas, Andr\'e9 P\'e9trovitch, dit ma m\'e8re, de saluer de ma part le prince B\'85\~; dis-lui que j\rquote esp\'e8re qu\rquote il ne refusera pas ses gr\'e2ces \'e0 mon P\'e9troucha.
+\par
+\par \endash Quelle b\'eatise\~! s\rquote \'e9cria mon p\'e8re en fron\'e7ant le sourcil\~; pourquoi veux-tu que j\rquote \'e9crive au prince B\'85\~?
+\par
+\par \endash Mais tu viens d\rquote annoncer que tu daignes \'e9crire au chef de P\'e9troucha.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~?
+\par
+\par \endash Mais le chef de P\'e9troucha est le prince B\'85 Tu sais bien qu\rquote il est inscrit au r\'e9giment S\'e9m\'e9nofski.
+\par
+\par \endash Inscrit\~! qu\rquote est-ce que cela me fait qu\rquote il soit inscrit ou non\~? P\'e9troucha n\rquote ira pas \'e0 P\'e9tersbourg. Qu\rquote y apprendrait-il\~? \'e0 d\'e9penser de l\rquote argent et \'e0 faire des folies. Non, qu\rquote
+il serve \'e0 l\rquote arm\'e9e, qu\rquote il flaire la poudre, qu\rquote il devienne un soldat et non pas un fain\'e9ant de la garde, qu\rquote il use les courroies de son sac. O\'f9 est son brevet\~? donne-le-moi.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re alla prendre mon brevet, qu\rquote elle gardait dans une cassette avec la chemise que j\rquote avais port\'e9e \'e0 mon bapt\'eame, et le pr\'e9senta \'e0 mon p\'e8re d\rquote une main tremblante. Mon p\'e8
+re le lut avec attention, le posa devant lui sur la table et commen\'e7a sa lettre.
+\par
+\par La curiosit\'e9 me talonnait. \'ab\~O\'f9 m\rquote envoie-t-on, pensais-je, si ce n\rquote est pas \'e0 P\'e9tersbourg\~?\~\'bb Je ne quittai pas des yeux la plume de mon p\'e8
+re, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit avec mon brevet sous le m\'eame couvert, \'f4ta ses lunettes, n\rquote appela et me dit\~: \'ab\~Cette lettre est adress\'e9e \'e0 Andr\'e9 Kinlovitch R\'85
+, mon vieux camarade et ami. Tu vas \'e0 Orenbourg}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chef-lieu du gouvernement d\rquote
+Orenbourg, le plus oriental de la Russie d\rquote Europe, et qui s\rquote \'e9tend m\'eame en Asie.}}}{ pour servir sous ses ordres.\~\'bb
+\par
+\par Toutes mes brillantes esp\'e9rances \'e9taient donc \'e9vanouies. Au lieu de la vie gaie et anim\'e9e de P\'e9tersbourg, c\rquote \'e9tait l\rquote ennui qui m\rquote attendait dans une contr\'e9e lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel,
+ un instant plus t\'f4t, je pensais avec d\'e9lices, me semblait une calamit\'e9. Mais il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 se soumettre. Le lendemain matin, une }{\i kibitka}{ de voyage fut amen\'e9e devant le perron. On y pla\'e7
+a une malle, une cassette avec un servie \'e0 th\'e9 et des serviettes nou\'e9es pleines de petits pains et de petits p\'e2t\'e9s, derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes parents me donn\'e8rent leur b\'e9n\'e9diction, et mon p\'e8
+re me dit\~: \'ab\~Adieu, Pierre\~; sers avec fid\'e9lit\'e9 celui \'e0 qui tu as pr\'eat\'e9 serment\~; ob\'e9is \'e0 tes chefs\~; ne recherche pas trop leurs caresses\~
+; ne sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-toi le proverbe\~: Prends soin de ton habit pendant qu\rquote il est neuf, et de ton honneur pendant qu\rquote il est jeune.\~\'bb Ma m\'e8re, tout en larm
+es, me recommanda de veiller \'e0 ma sant\'e9, et \'e0 Sav\'e9liitch d\rquote avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court }{\i touloup}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pelisse courte n\rquote atteignant pas le genou.}}}{ de peau de li\'e8vre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. Je m\rquote a
+ssis dans la }{\i kibitka}{ avec Sav\'e9liitch, et partis -pour ma destination en pleurant am\'e8rement.
+\par
+\par J\rquote arrivai dans la nuit \'e0 Sirabirsk, o\'f9 je devais rester vingt-quatre heures pour diverses emplettes confi\'e9es \'e0 Sav\'e9liitch. Je m\rquote \'e9tais arr\'eat\'e9 dans une auberge, tandis que, d\'e8s le matin, Sav\'e9liitch avait \'e9t\'e9
+ courir les boutiques. Ennuy\'e9 de regarder par les fen\'eatres sur une ruelle sale, je me mis \'e0 errer par les chambres de l\rquote auberge. J\rquote entrai dans la pi\'e8ce du billard et j\rquote y trouvai un grand monsieur d\rquote une quarantaine d
+\rquote ann\'e9es, portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue \'e0 la main et une pipe \'e0 la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un verre d\rquote eau-de-vie s\rquote il gagnait, et, s\rquote
+il perdait, devait passer sous le billard \'e0 quatre pattes. Je me mis \'e0 les regarder jouer\~; plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades \'e0 quatre pattes devenaient fr\'e9quentes, si bien qu\rquote
+enfin le marqueur resta sous le billard. Le monsieur pronon\'e7a sur lui quelques expressions \'e9nergiques, en guise d\rquote oraison fun\'e8bre, et me proposa de jouer une partie avec lui. Je r\'e9
+pondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort \'e9trange. Il me regarda avec une sorte de commis\'e9ration. Cependant l\rquote entretien s\rquote \'e9tablit. J\rquote appris qu\rquote il se nommait Ivan Ivanovitch}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Jean, fils de Jean.}}}{ Zourine, qu\rquote il \'e9tait chef d\rquote
+escadron dans les hussards ***, qu\rquote il se trouvait alors \'e0 Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu\rquote il avait pris son g\'eete \'e0 la m\'eame auberge que moi. Zourine m\rquote invita \'e0 d\'eener avec lui, \'e0 la
+ soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. J\rquote acceptai avec plaisir\~; nous nous m\'eemes \'e0 table\~; Zourine buvait beaucoup et m\rquote invitait \'e0 boire, en me disant qu\rquote il fallait m\rquote
+habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire \'e0 me tenir les c\'f4tes, et nous nous lev\'e2mes de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m\rquote apprendre \'e0 jouer au billard. \'ab\~C\rquote
+est, dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par exemple, qu\rquote on arrive dans une petite bourgade\~; que veux-tu qu\rquote on y fasse\~? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en d\'e9finitive, aller \'e0 l
+\rquote auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.\~\'bb Ces raisons me convainquirent compl\'e8tement, et je me mis \'e0 prendre ma le\'e7on avec beaucoup d\rquote ardeur. Zourine m\rquote encourageait \'e0 haute voix\~; il s
+\rquote \'e9tonnait de mes progr\'e8s rapides, et, apr\'e8s quelques le\'e7ons, il me proposa de jouer de l\rquote argent, ne f\'fbt-ce qu\rquote une }{\i groch}{ (2 kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui \'e9tait, d\rquote
+apr\'e8s lui, une fort mauvaise habitude. J\rquote y consentis, et Zourine fit apporter du punch\~; puis il me conseilla d\rquote en go\'fbter, r\'e9p\'e9tant toujours qu\rquote il fallait m\rquote habituer au service. \'ab\~
+Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu\rquote un service sans punch\~?\~\'bb Je suivis son conseil. Nous continu\'e2mes \'e0 jouer, et plus je go\'fbtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les bandes, je me f
+\'e2chais, je disais des impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait comment\~; j\rquote \'e9levais l\rquote enjeu, enfin je me conduisais comme un petit gar\'e7on qui vient de prendre la clef des champs. De cette fa\'e7
+on, le temps passa tr\'e8s vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l\rquote horloge, posa sa queue et me d\'e9clara que j\rquote avais perdu cent roubles}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le rouble valait alors, comme aujourd\rquote hui le rouble d\rquote argent, quatre francs de notre monnaie.}}}{. Cela me rendit fort confus\~
+; mon argent se trouvait dans les mains de Sav\'e9liitch. Je commen\'e7ais \'e0 marmotter des excuses quand Zourine me dit \'ab\~Mais, mon Dieu, ne t\rquote inqui\'e8te pas\~; je puis attendre\~\'bb.
+\par
+\par Nous soup\'e2mes. Zourine ne cessait de me verser \'e0 boire, disant toujours qu\rquote il fallait m\rquote habituer au service. En me levant de table, je me tenais \'e0 peine sur mes jambes. Zourine me conduisit \'e0 ma chambre.
+\par
+\par Sav\'e9liitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aper\'e7ut les indices irr\'e9cusables de mon z\'e8le pour le service.
+\par
+\par \'ab\~Que t\rquote est-il arriv\'e9\~? me dit-il d\rquote une voix lamentable. O\'f9 t\rquote es-tu rempli comme un sac\~? \'d4 mon Dieu\~! jamais un pareil malheur n\rquote \'e9tait encore arriv\'e9.
+\par
+\par \endash Tais-toi, vieux hibou, lui r\'e9pondis-je en b\'e9gayant\~; je suis s\'fbr que tu es ivre. Va dormir, \'85 mais, avant, couche-moi.\~\'bb
+\par
+\par Le lendemain, je m\rquote \'e9veillai avec un grand mal de t\'e8te. Je me rappelais confus\'e9ment les \'e9v\'e9nements de la veille. Mes m\'e9ditations furent interrompues par Sav\'e9liitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse de th\'e9. \'ab\~
+Tu commences de bonne heure \'e0 t\rquote en donner, Pi\'f4tr Andr\'e9itch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pierre, fils d
+\rquote Andr\'e9.}}}{, me dit-il en branlant la t\'eate. Eh\~! de qui tiens-tu\~? Il me semble que ni ton p\'e8re ni ton grand-p\'e8re n\rquote \'e9taient des ivrognes. Il n\rquote y a pas \'e0 parler de ta m\'e8re, elle n\rquote a rien daign\'e9
+ prendre dans sa bouche depuis sa naissance, except\'e9 du }{\i kvass}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Esp\'e8
+ce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.}}}{. \'c0 qui donc la faute\~? au maudit }{\i moussi\'e9}{\~: il t\rquote a appris de belles choses, ce fils de chien, et c\rquote \'e9tait bien la peine de faire d\rquote un pa\'ef
+en ton menin, comme si notre seigneur n\rquote avait pas eu assez de ses propres gens\~!\~\'bb J\rquote avais honte\~; je me retournai et lui dis\~: \'ab\~Va-t\rquote en, Sav\'e9liitch, je ne veux pas de th\'e9\~\'bb. Mais il \'e9
+tait difficile de calmer Sav\'e9liitch une fois qu\rquote il s\rquote \'e9tait mis en train de sermonner. \'ab\~Vois-tu, vois-tu, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, ce que c\rquote est que de faire des folies\~? Tu as mal \'e0 la t\'ea
+te, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s\rquote enivre n\rquote est bon \'e0 rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d\rquote eau-de-vie, pour te d\'e9griser. Qu\rquote en dis-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Dans ce moment entra un petit gar\'e7on qui m\rquote apportait un billet de la part de Zourine. Je le d\'e9pliai et lus ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~Cher Pi\'f4tr Andr\'e9itch, fais-moi le plaisir de m\rquote envoyer, par mon gar\'e7on, les cent roubles que tu as perdus hier. J\rquote ai horriblement besoin d\rquote argent.
+\par
+\par Ton d\'e9vou\'e9,
+\par
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {\'ab\~Ivan Zourine\~\'bb
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {
+\par Il n\rquote y avait rien \'e0 faire. Je donnai \'e0 mon visage une expression d\rquote indiff\'e9rence, et, m\rquote adressant \'e0 Sav\'e9liitch, je lui commandai de remettre cent roubles au petit gar\'e7on.
+\par
+\par \'ab\~Comment\~? pourquoi\~? me demanda-t-il tout surpris.
+\par
+\par \endash Je les lui dois, r\'e9pondis-je aussi froidement que possible.
+\par
+\par \endash Tu les lui dois\~? repartit Sav\'e9liitch, dont l\rquote \'e9tonnement redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette\~? C\rquote est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet argent.\~\'bb
+
+\par
+\par Je me dis alors que si, dans ce moment d\'e9cisif, je ne for\'e7ais pas ce vieillard obstin\'e9 \'e0 m\rquote ob\'e9ir, il me serait difficile dans la suite d\rquote \'e9chapper \'e0 sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis\~: \'ab\~
+Je suis ton ma\'eetre, tu es mon domestique. L\rquote argent est \'e0 moi\~; je l\rquote ai perdu parce que j\rquote ai voulu le perdre. Je te conseille, de ne pas faire l\rquote esprit fort et d\rquote ob\'e9ir quand on te commande.\~\'bb
+\par
+\par Mes paroles firent une impression si profonde sur Sav\'e9liitch, qu\rquote il frappa des mains, et resta muet, immobile. \'ab\~Que fais-tu l\'e0 comme un pieu\~?\~\'bb m\rquote \'e9criai-je avec col\'e8re. Sav\'e9liitch se mit \'e0 pleurer. \'ab\~\'d4
+ mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, balbutia-t-il d\rquote une voix tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumi\'e8re, \'e9coute-moi, moi vieillard\~; \'e9cris \'e0 ce brigand que tu n\rquote as fait que plaisanter, que nous n\rquote avon
+s jamais eu tant d\rquote argent. Cent roubles\~! Dieu de bont\'e9\~!\'85 Dis-lui que tes parents t\rquote ont s\'e9v\'e8rement d\'e9fendu de jouer autre chose que des noisettes.
+\par
+\par \endash Te tairas-tu\~? lui dis-je en l\rquote interrompant avec s\'e9v\'e9rit\'e9\~; donne l\rquote argent ou je te chasse d\rquote ici \'e0 coups de poing.\~\'bb Sav\'e9
+liitch me regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher mon argent. J\rquote avais piti\'e9 du pauvre vieillard\~; mais je voulais m\rquote \'e9manciper et prouver que je n\rquote \'e9
+tais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. Sav\'e9liitch s\rquote empressa de me faire quitter la maudite auberge\~; il entra en m\rquote annon\'e7ant que les chevaux \'e9taient attel\'e9s. Je partis de Simbirsk avec une conscience inqui\'e8
+te et des remords silencieux, sans prendre cong\'e9 de mon ma\'eetre et sans penser que je dusse le revoir jamais.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016136}CHAPITRE II\line }{\b0\i LE GUIDE}{{\*\bkmkend _Toc98016136}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mes r\'e9flexions pendant le voyage n\rquote \'e9taient pas tr\'e8s agr\'e9ables. D\rquote apr\'e8s la valeur de l\rquote argent \'e0 cette \'e9poque, ma perte \'e9tait de quelque importance. Je ne pouvais m\rquote emp\'eacher de convenir avec moi-m\'ea
+me que ma conduite \'e0 l\rquote auberge de Simbirsk avait \'e9t\'e9 des plus sottes, et je me sentais coupable envers Sav\'e9liitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du tra\'eeneau, en d\'e9
+tournant la t\'eate et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J\rquote avais fermement r\'e9solu de faire ma paix avec lui\~; mais je ne savais par o\'f9 commencer. Enfin je lui dis\~: \'ab\~Voyons, voyons, Sav\'e9
+liitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-m\'eame que je suis fautif. J\rquote ai fait hier des b\'eatises et je t\rquote ai offens\'e9 sans raison. Je te promets d\rquote \'eatre plus sage \'e0 l\rquote avenir et de le mieux \'e9
+couter. Voyons, ne te f\'e2che plus, faisons la paix.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon p\'e8re Piotr Andr\'e9itch, me r\'e9pondit-il avec un profond soupir, je suis f\'e2ch\'e9 contre moi-m\'eame, c\rquote est moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l\rquote auberge\~? Mais que faire\~
+? Le diable s\rquote en est m\'eal\'e9. L\rquote id\'e9e m\rquote est venue d\rquote aller voir la femme du diacre qui est ma comm\'e8re, et voil\'e0, comme dit le proverbe\~: j\rquote ai quitt\'e9 la maison et suis tomb\'e9 dans la prison. Quel malheur\~
+! quel malheur\~! Comment repara\'eetre aux yeux de mes ma\'eetres\~? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur\~?\~\'bb
+\par
+\par Pour consoler le pauvre Sav\'e9liitch, je lui donnai ma parole qu\rquote \'e0 l\rquote avenir je ne disposerais pas d\rquote un seul kopek sans son consentement. Il se calma peu \'e0 peu, ce qui ne l\rquote emp\'ea
+cha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la t\'eate\~: \'ab\~Cent roubles\~! c\rquote est facile \'e0 dire\~\'bb.
+\par
+\par J\rquote approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s\rquote \'e9tendait un d\'e9sert triste et sauvage, entrecoup\'e9 de petites collines et de ravins profonds. Tout \'e9tait couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma }{\i kibitka}{ suivait l
+\rquote \'e9troit chemin, ou plut\'f4t la trace qu\rquote avaient laiss\'e9e les tra\'eeneaux de paysans. Tout \'e0 coup mon cocher jeta les yeux de c\'f4t\'e9, et s\rquote adressant \'e0 moi\~: \'ab\~Seigneur, dit-il en \'f4tant son bonnet, n\rquote
+ordonnes-tu pas de retourner en arri\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Le temps n\rquote est pas s\'fbr. Il fait d\'e9j\'e0 un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote est-ce que cela fait\~?
+\par
+\par \endash Et vois-tu ce qu\rquote il y a l\'e0-bas\~? (Le cocher montrait avec son fouet le c\'f4t\'e9 de l\rquote orient.)
+\par
+\par \endash Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
+\par
+\par \endash L\'e0, l\'e0, regarde\'85 ce petit nuage.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote aper\'e7us, en effet, sur l\rquote horizon un petit nuage blanc que j\rquote avais pris d\rquote abord pour une colline \'e9loign\'e9e. Mon cocher m\rquote expliqua que ce petit nuage pr\'e9sageait un }{\i bourane}{\cs30\b\fs36\super \chftn
+{\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs30 Ouragan de neige.}}}{.
+\par
+\par J\rquote avais ou\'ef parler des }{\i chasse-neige}{ de ces contr\'e9es, et je savais qu\rquote ils engloutissent quelquefois des caravanes enti\'e8res. Sav\'e9liitch, d\rquote
+accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort\~; j\rquote avais l\rquote esp\'e9rance d\rquote arriver \'e0 temps au prochain relais\~: j\rquote ordonnai donc de redoubler de vitesse.
+\par
+\par Le cocher mit ses chevaux au galop\~; mais il regardait sans cesse du c\'f4t\'e9 de l\rquote orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bient\'f4t une grande nu\'e9e blanche qui s\rquote \'e9
+levait lourdement, croissait, s\rquote \'e9tendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commen\'e7a \'e0 tomber et tout \'e0 coup se pr\'e9cipita \'e0 gros flocons. Le vont se mit \'e0 siffler, \'e0 hurler. C\rquote \'e9tait un }{
+\i chasse-neige}{. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. \'ab\~Malheur \'e0 nous, seigneur\~! s\rquote \'e9cria le cocher\~; c\rquote est un }{\i bourane}{.\~\'bb
+\par
+\par Je passai la t\'eate hors de la }{\i kibitka\~;}{ tout \'e9tait obscurit\'e9 et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement f\'e9roce, qu\rquote il semblait en \'eatre anim\'e9. La neige s\rquote
+amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s\rquote arr\'eat\'e8rent bient\'f4t. \'ab\~Pourquoi n\rquote avances-tu pas\~? dis-je au cocher avec impatience.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 avancer\~? r\'e9pondit-il en descendant du tra\'eeneau. Dieu seul sait o\'f9 nous sommes maintenant. Il n\rquote y a plus de chemin et tout est sombre.\~\'bb
+\par
+\par Je me mis \'e0 le gronder, mais Sav\'e9liitch prit sa d\'e9fense.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ne l\rquote avoir pas \'e9cout\'e9\~? me dit-il avec col\'e8re. Tu serais retourn\'e9 au relais\~; tu aurais pris du th\'e9\~; tu aurais dormi jusqu\rquote au matin\~; l\rquote orage se serait calm\'e9
+ et nous serions partis. Et pourquoi tant de h\'e2te\~? Si c\rquote \'e9tait pour aller se marier, passe.\~\'bb
+\par
+\par Sav\'e9liitch avait raison. Qu\rquote y avait-il \'e0 faire\~? La neige continuait de tomber\~; un amas se formait autour de la }{\i kibitka}{. Les chevaux se tenaient immobiles, la t\'eate baiss\'e9
+e, et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d\rquote eux, rajustant leur harnais, comme s\rquote il n\rquote e\'fbt eu autre chose \'e0 faire. Sav\'e9liitch grondait. Je regardais de tous c\'f4t\'e9s, dans l\rquote esp\'e9rance d
+\rquote apercevoir quelque indice d\rquote habitation ou de chemin\~; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du }{\i chasse-neige}{\'85 Tout \'e0 coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+\par
+\par \'ab\~Hol\'e0\~! cocher, m\rquote \'e9criai-je, qu\rquote y a-t-il de noir l\'e0-bas\~?\~\'bb
+\par
+\par Le cocher se mit \'e0 regarder attentivement du cot\'e9 que j\rquote indiquais.
+\par
+\par \'ab\~Dieu le sait, seigneur, me r\'e9pondit-il en reprenant son si\'e8ge\~; ce n\rquote est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit \'eatre un loup ou un homme.\~\'bb
+\par
+\par Je lui donnai l\rquote ordre de se diriger sur l\rquote objet inconnu, qui vint aussi \'e0 notre rencontre. En deux minutes nous \'e9tions arriv\'e9s sur la m\'eame ligne, et je reconnus un homme.
+\par
+\par \'ab\~Hol\'e0\~! brave homme, lui cria le cocher\~; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin\~?
+\par
+\par \endash Le chemin est ici, r\'e9pondit le passant\~; je suis sur un endroit dur. Mais \'e0 quoi diable cela sert-il\~?
+\par
+\par \endash \'c9coute, mon petit paysan, lui dis-je\~; est-ce que tu connais cette contr\'e9e\~? Peux-tu nous conduire jusqu\rquote \'e0 un g\'eete pour y passer la nuit\~?
+\par
+\par \endash Cette contr\'e9e\~? Dieu merci, repartit le passant, je l\rquote ai parcourue \'e0 pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps\~? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s\rquote arr\'eater ici et attendre\~; peut-\'eatre l
+\rquote ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les \'e9toiles.\~\'bb
+\par
+\par Son sang-froid me donna du courage. Je m\rquote \'e9tais d\'e9j\'e0 d\'e9cid\'e9, en m\rquote abandonnant \'e0 la gr\'e2ce de Dieu, \'e0 passer la nuit dans la steppe, lorsque tout \'e0 coup le passant s\rquote assit sur le banc qui faisait le si\'e8
+ge du cocher\~: \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 Dieu, dit-il \'e0 celui-ci, une habitation n\rquote est pas loin. Tourne \'e0 droite et marche.
+\par
+\par \endash Pourquoi irais-je \'e0 droite\~? r\'e9pondit mon cocher avec humeur. O\'f9 vois-tu le chemin\~? Alors il faut dire\~: chevaux \'e0 autrui, harnais aussi, fouette sans r\'e9pit.\~\'bb
+\par
+\par Le cocher me semblait avoir raison. \'ab\~En effet, dis-je au nouveau venu, pourquoi crois-tu qu\rquote une habitation n\rquote est pas loin\~?
+\par
+\par \endash Le vent a souffl\'e9 de l\'e0, r\'e9pondit-il, et j\rquote ai senti une odeur de fum\'e9e, preuve qu\rquote une habitation est proche.\~\'bb
+\par
+\par Sa sagacit\'e9 et la finesse de son odorat me remplirent d\rquote \'e9tonnement. J\rquote ordonnai au cocher d\rquote aller o\'f9 l\rquote autre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La }{\i kibitka}{ s\rquote avan\'e7
+ait avec lenteur, tant\'f4t soulev\'e9e sur un amas, tant\'f4t pr\'e9cipit\'e9e dans une fosse et se balan\'e7ant de c\'f4t\'e9 et d\rquote autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements d\rquote une barque sur la mer agit\'e9e. Sav\'e9
+liitch poussait des g\'e9missements profonds, en tombant \'e0 chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn
+}{\fs30 Tapis fait de la seconde \'e9corce du tilleul et qui couvre la capote d\rquote une kibitka.}}}{, je m\rquote enveloppai dans ma pelisse et m\rquote endormis, berc\'e9 par le chant de la temp\'eate et le roulis du tra\'eeneau. J\rquote
+eus alors un songe que je n\rquote ai plus oubli\'e9 et dans lequel je vois encore quelque chose de proph\'e9tique, en me rappelant les \'e9tranges aventures de ma vie. Le lecteur m\rquote
+excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre exp\'e9rience combien il est naturel \'e0 l\rquote homme de s\rquote abandonner \'e0 la superstition, malgr\'e9 tout le m\'e9pris qu\rquote on affiche pour elle.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais dans cette disposition de l\rquote \'e2me o\'f9 la r\'e9alit\'e9 commence \'e0 se perdre dans la fantaisie, aux premi\'e8res visions incertaines de l\rquote assoupissement. Il me semblait que le }{\i bourane}{ continuait tou
+jours et que nous errions sur le d\'e9sert de neige. Tout \'e0 coup je crus voir une porte coch\'e8re, et nous entr\'e2mes dans la cour de notre maison seigneuriale.
+\par
+\par Ma premi\'e8re id\'e9e fut la peur que mon p\'e8re ne se f\'e2ch\'e2t de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l\rquote attribu\'e2t \'e0 une d\'e9sob\'e9issance calcul\'e9e. Inquiet, je sors de ma }{\i kibitka}{, et je vois ma m\'e8
+re venir \'e0 ma rencontre avec un air de profonde tristesse. \'ab\~Ne fais pas de bruit, me dit-elle\~; ton p\'e8re est \'e0 l\rquote agonie et d\'e9sire te dire adieu.\~\'bb Frapp\'e9 d\rquote effroi, j\rquote entre \'e0 sa suite dans la chambre \'e0
+ coucher. Je regarde\~; l\rquote appartement est \'e0 peine \'e9clair\'e9. Pr\'e8s du lit se tiennent des gens \'e0 la figure triste et abattue. Je m\rquote approche sur la pointe du pied. Ma m\'e8re soul\'e8ve le rideau et dit\~: \'ab\~Andr\'e9 P\'e9tr
+ovitch, P\'e9troucha est de retour\~; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta b\'e9n\'e9diction.\~\'bb Je me mets \'e0 genoux et j\rquote attache mes regards sur le mourant. Mais quoi\~! au lieu de mon p\'e8re, j\rquote aper\'e7
+ois dans le lit un paysan \'e0 barbe noire, qui me regarde d\rquote un air de gaiet\'e9. Plein de surprise, je me tourne vers ma m\'e8re\~: \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? m\rquote \'e9criai-je\~; ce n\rquote est pas mon p\'e8
+re. Pourquoi veux-tu que je demande sa b\'e9n\'e9diction \'e0 ce paysan\~? \endash C\rquote est la m\'eame chose, P\'e9troucha, r\'e9pondit ma m\'e8re\~; celui-l\'e0 est ton }{\i p\'e8re assis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Parrain du mariage.}}}{\i \~;}{ baise-lui la main et qu\rquote il te b\'e9nisse.\~\'bb Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s
+\rquote \'e9lan\'e7a du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit \'e0 la brandir en tous sens. Je voulus m\rquote enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je tr\'e9buchais contre eux\~
+; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m\rquote appelait avec douceur en me disant\~: \'ab\~Ne crains rien, approche, viens que je te b\'e9nisse\~\'bb. L\rquote effroi et la stupeur s\rquote \'e9taient empar\'e9s de moi\'85
+
+\par
+\par En ce moment je m\rquote \'e9veillai. Les chevaux \'e9taient arr\'eat\'e9s\~; Sav\'e9liitch me tenait par la main.
+\par
+\par \'ab\~Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arriv\'e9s.
+\par
+\par \endash O\'f9 sommes-nous arriv\'e9s\~? demandai-je en me frottant les yeux.
+\par
+\par \endash Au g\'eete\~; Dieu nous est venu en aide\~; nous sommes tomb\'e9s droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te r\'e9chauffer.\~\'bb
+\par
+\par Je quittai la }{\i kibitka}{. Le }{\i bourane}{ durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir qu\rquote on pouvait, comme on dit, se crever l\rquote \'9cil. L\rquote h\'f4te nous re\'e7ut pr\'e8s de la porte d\rquote entr\'e9
+e, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une }{\i loutchina}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.}}}{ l\rquote \'e9clairait. Au milieu \'e9taient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
+\par
+\par Notre h\'f4te, Cosaque du Ia\'efk}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Fleuve qui se jette dans l\rquote Oural.}}}{, \'e9
+tait un paysan d\rquote une soixantaine d\rquote ann\'e9es, encore frais et vert. Sav\'e9liitch apporta la cassette \'e0 th\'e9, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n\rquote avais jamais en plus grand besoin. L\rquote h\'f4te se h\'e2
+ta de le servir.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 donc est notre guide\~? demandai-je \'e0 Sav\'e9liitch.
+\par
+\par \endash Ici, Votre Seigneurie\~\'bb, r\'e9pondit une voix d\rquote en haut.
+\par
+\par Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux \'e9tincelants.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! as-tu froid\~?
+\par
+\par \endash Comment n\rquote avoir pas froid dans un petit cafetan tout trou\'e9\~? J\rquote avais un }{\i touloup\~;}{ mais, \'e0 quoi bon m\rquote en cacher, je l\rquote ai laiss\'e9 en gage hier chez le marchand d\rquote eau-de-vie\~
+; le froid ne me semblait pas vif.\~\'bb
+\par
+\par En ce moment l\rquote h\'f4te rentra avec le }{\i somovar}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Bouilloire \'e0 th\'e9}}}{
+ tout bouillant. Je proposai \'e0 notre guide une tasse de th\'e9. Il descendit aussit\'f4t de la soupente. Son ext\'e9rieur me parut remarquable. C\rquote \'e9tait un homme d\rquote une quarantaine d\rquote ann\'e9
+es, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges \'e9paules. Sa barbe noire commen\'e7ait \'e0 grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agr\'e9
+able, mais non moins malicieuse. Ses cheveux \'e9taient coup\'e9s en rond. Il portait un petit }{\i armak}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Cafetan court.}}}{ d\'e9chir\'e9 et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de th\'e9, il en go\'fbta et fit la grimace. \'ab\~Faites-moi la gr\'e2ce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre d
+\rquote eau-de-vie\~; le th\'e9 n\rquote est pas notre boisson de Cosaques.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote acc\'e9dai volontiers \'e0 son d\'e9sir. L\rquote h\'f4te prit sur un des rayons de l\rquote armoire un broc et un verre, s\rquote approcha de lui, et, l\rquote ayant regard\'e9 bien en face\~: \'ab\~Eh\~! Eh\~! dit-il, te voil\'e0
+ de nouveau dans nos parages\~! D\rquote o\'f9 Dieu t\rquote a-t-il amen\'e9\~?\~\'bb
+\par
+\par Mon guide cligna de l\rquote \'9cil d\rquote une fa\'e7on toute significative et r\'e9pondit par le dicton connu\~: \'ab\~Le moineau volait dans le verger\~; il mangeait de la graine de chanvre\~; la grand\rquote m\'e8
+re lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les v\'f4tres\~?
+\par
+\par \endash Comment vont les n\'f4tres\~? r\'e9pliqua l\rquote h\'f4telier en continuant de parler proverbialement. On commen\'e7ait \'e0 sonner les v\'eapres, mais la femme du pope l\rquote a d\'e9fendu\~; le pope est all\'e9
+ en visite et les diables sont dans le cimeti\'e8re.
+\par
+\par \endash Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond\~; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l\rquote \'9c
+il une seconde fois), remets ta hache derri\'e8re ton dos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Les paysans russes portent la hache pass\'e9e dans la ceinture ou derri\'e8re le dos.}}}{\~; le garde forestier se prom\'e8ne. \'c0 la sant\'e9 de }{\i Votre Seigneurie}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala d\rquote un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.
+\par
+\par Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n\rquote est que dans la suite que je compris qu\rquote ils parlaient des affaires de l\rquote arm\'e9e du Ia\'efk, qui venait seulement d\rquote \'eatre r\'e9duite \'e0 l\rquote ob\'e9
+issance apr\'e8s la r\'e9volte de 1772. Sav\'e9liitch les \'e9coutait parler d\rquote un air fort m\'e9content et jetait des regards soup\'e7onneux tant\'f4t sur l\rquote h\'f4te, tant\'f4t sur le guide. L\rquote esp\'e8ce d\rquote auberge o\'f9 no
+us nous \'e9tions r\'e9fugi\'e9s se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup \'e0 un rendez-vous de voleurs. Mais que faire\~? On ne pouvait pas m\'eame penser \'e0 se remettre en route. L
+\rquote inqui\'e9tude de Sav\'e9liitch me divertissait beaucoup. Je m\rquote \'e9tendis sur un banc\~; mon vieux serviteur se d\'e9cida enfin \'e0 monter sur la vo\'fbte du po\'eale}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Lit ordinaire des paysans russes.}}}{\~; l\rquote h\'f4te se coucha par terre. Ils se mirent bient\'f4t tous \'e0 ronfler, et moi-m\'eame je m
+\rquote endormis comme un mort.
+\par
+\par En m\rquote \'e9veillant le lendemain assez tard, je m\rquote aper\'e7us que l\rquote ouragan avait cess\'e9. Le soleil brillait\~; la neige s\rquote \'e9tendait au loin comme une nappe \'e9blouissante. D\'e9j\'e0 les chevaux \'e9taient attel\'e9
+s. Je payai l\rquote h\'f4te, qui me demanda pour mon \'e9cot une telle mis\'e8re, que Sav\'e9liitch lui-m\'eame ne le marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soup\'e7ons de la veille s\rquote \'e9taient envol\'e9s tout \'e0 fait. J\rquote
+appelai le guide pour le remercier du service qu\rquote il nous avait rendu, et dis \'e0 Sav\'e9liitch de lui donner un demi-rouble de gratification.
+\par
+\par Sav\'e9liitch fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \'ab\~Un demi-rouble\~! s\rquote \'e9cria-t-il\~; pourquoi cela\~? parce que tu as daign\'e9 toi-m\'eame l\rquote amener \'e0 l\rquote auberge\~? Que ta volont\'e9 soit faite, seigneur\~; mais nous n\rquote avons pas un demi-rouble de trop. Si no
+us nous mettons \'e0 donner des pourboires \'e0 tout le monde, nous finirons par mourir de faim.\~\'bb.
+\par
+\par Il m\rquote \'e9tait impossible de disputer contre Sav\'e9liitch\~; mon argent, d\rquote apr\'e8s ma promesse formelle, \'e9tait \'e0 son enti\'e8re discr\'e9tion. Je trouvais pourtant d\'e9sagr\'e9able de ne pouvoir r\'e9compenser un homme qui m\rquote
+avait tir\'e9, sinon d\rquote un danger de mort, au moins d\rquote une position fort embarrassante.
+\par
+\par \'ab\~Bien, dis-je avec sang-froid \'e0 Sav\'e9liitch, si tu ne veux pas donner un demi-rouble, donne-lui quelqu\rquote un de mes vieux habits\~; il est trop l\'e9g\'e8rement v\'eatu. Donne-lui mon }{\i touloup}{ de peau de li\'e8vre.
+\par
+\par \endash Aie piti\'e9 de moi, mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, s\rquote \'e9cria Sav\'e9liitch\~; qu\rquote a-t-il besoin de ton }{\i touloup}{\~? il le boira, le chien, dans le premier cabaret.
+\par
+\par \endash Ceci, mon petit vieux, ce n\rquote est plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la gr\'e2ce d\rquote une pelisse de son \'e9paule}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Allusion aux r\'e9compenses faites par les anciens tsars \'e0 leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.}}}{\~; c\rquote est sa volont
+\'e9 de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais d\rquote ob\'e9ir.
+\par
+\par \endash Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Sav\'e9liitch d\rquote une voix f\'e2ch\'e9e. Tu vois que l\rquote enfant n\rquote a pas encore toute sa raison, et te voil\'e0 tout content de le piller, gr\'e2ce \'e0 son bon c\'9cur. Qu\rquote
+as-tu besoin d\rquote un }{\i touloup}{ de seigneur\~? Tu ne pourrais pas m\'eame le mettre sur tes maudites grosses \'e9paules.
+\par
+\par \endash Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je \'e0 mon menin\~; apporte vite le }{\i touloup}{.
+\par
+\par \endash Oh\~! Seigneur mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria Sav\'e9liitch en g\'e9missant. Un }{\i touloup}{ en peau de li\'e8vre et compl\'e8tement neuf encore\~! \'c0 qui le donne-t-on\~? \'c0 un ivrogne en guenilles.\~\'bb
+\par
+\par Cependant le }{\i touloup}{ fut apport\'e9. Le vagabond se mit \'e0 l\rquote essayer aussit\'f4t. Le }{\i touloup}{, qui \'e9tait d\'e9j\'e0 devenu trop petit pour ma taille, lui \'e9tait effectivement beaucoup trop \'e9troit. Cependant il parvint \'e0
+ le mettre avec peine, en faisant \'e9clater toutes les coutures. Sav\'e9liitch poussa comme un hurlement \'e9touff\'e9 lorsqu\rquote il entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il \'e9tait tr\'e8
+s content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu\rquote \'e0 ma }{\i kibitka}{, et il me dit avec un profond salut\~: \'ab\~Merci, Votre Seigneurie\~; que Dieu vous r\'e9compense pour votre vertu. De ma vie je n\rquote oublierai vos bont\'e9s.\~\'bb
+ Il s\rquote en alla de son c\'f4t\'e9, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Sav\'e9liitch. J\rquote oubliai bient\'f4t le }{\i bourane}{, et le guide, et mon }{\i touloup}{ en peau de li\'e8vre.
+\par
+\par Arriv\'e9 \'e0 Orenbourg, je me pr\'e9sentai directement au g\'e9n\'e9ral. Je trouvai un homme de haute taille, mais d\'e9j\'e0 courb\'e9 par la vieillesse. Ses longs cheveux \'e9taient tout blancs. Son vieil uniforme us\'e9
+ rappelait un soldat du temps de l\rquote imp\'e9ratrice Anne, et ses discours \'e9taient empreints d\rquote une forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon p\'e8re. En lisant son nom, il me jeta un coup d\rquote \'9cil rapide\~
+: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps qu\rquote Andr\'e9 P\'e9trovich \'e9tait de ton ache\~; et maintenant, quel peau caillard de fils il a\~! Ah\~! le temps, le temps\'85\~\'bb
+\par
+\par Il ouvrit la lettre et si mit \'e0 la parcourir \'e0 demi-voix, en accompagnant sa lecture de remarques\~:
+\par
+\par \'ab\~Monsieur,
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re que Votre Excellence\'85\~\'bb Qu\rquote est-ce que c\rquote est que ces c\'e9r\'e9monies\~? Fi\~! comment n\rquote a-t-il pas de honte\~? Sans doute, la discipline avant tout\~; mais est-ce ainsi qu\rquote on \'e9crit \'e0
+ son vieux camarate\~?\'85 \'ab\~Votre Excellence n\rquote aura pas oubli\'e9\~!\'85\~\'bb Hein\~!\'85 \'ab\~Eh\~!\'85 quand\'85 sous feu le feld-mar\'e9chal Munich\'85pendant la campagne\'85 de m\'eame que\'85 nos bonnes parties de cartes.\~\'bb Eh\~! eh
+\~! }{\i Bruder}{\~! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines\~? \'ab\~Maintenant parlons affaires\'85 Je vous envoie mon espi\'e8gle\'85\~\'bb \'ab\~Hum\~!\'85 le tenir avec des gants de porc-\'e9pic\'85\~\'bb Qu\rquote
+est-ce que cela, gants de porc-\'e9pic\~? ce doit \'eatre un proverbe russe\'85 Qu\rquote est-ce que c\rquote est, tenir avec des gants de porc-\'e9pic\~? reprit-il en se tournant vers moi.
+\par
+\par \endash Cela signifie, lui r\'e9pondis-je avec l\rquote air le plus innocent du monde, traiter quelqu\rquote un avec bont\'e9, pas trop s\'e9v\'e8rement, lui laisser beaucoup de libert\'e9. Voil\'e0 ce que signifie tenir avec des gants de porc-\'e9pic.
+
+\par
+\par \endash Hum\~! je comprends\'85 \'ab\~Et ne pas lui donner de libert\'e9\'85\~\'bb Non, il para\'eet que gants de porc-\'e9pic signifie autre chose\'85 \'ab\~Ci-joint son brevet\'85\~\'bb O\'f9 donc est-il\~? Ah\~! le voici\'85 \'ab\~L\rquote
+inscrire au r\'e9giment de S\'e9m\'e9nofski\'85\~\'bb C\rquote est bon, c\rquote est bon\~; on fera ce qu\rquote il faut\'85 \'ab\~Me permettre de vous embrasser sans c\'e9r\'e9monie, et\'85 comme un vieux ami et camarade.\~\'bb Ah\~! enfin, il s\rquote
+en est souvenu\'85 Etc., etc\'85 Allons, mon petit p\'e8re, dit-il apr\'e8s avoir achev\'e9 la lettre et mis mon brevet de c\'f4t\'e9, tout sera fait\~; tu seras officier dans le r\'e9giment de***\~; et pour ne pas perdre de temps, va d\'e8
+s demain dans le fort de B\'e9logorsk, o\'f9 tu serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honn\'eate homme. L\'e0, tu serviras v\'e9ritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n\rquote as rien \'e0 faire \'e0 Orenbourg\~; le
+s distractions sont dangereuses pour un jeune homme. Aujourd\rquote hui, je t\rquote invite \'e0 d\'eener avec moi.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~De mal en pis, pensai-je tout bas\~; \'e0 quoi cela m\rquote aura-t-il servi d\rquote \'eatre sergent aux gardes d\'e8s mon enfance\~? O\'f9 cela m\rquote a-t-il men\'e9\~? dans le r\'e9giment de*** et dans un fort abandonn\'e9 sur la fronti\'e8
+re des steppes kirghises-ka\'efsaks.\~\'bb Je d\'eenai chez Andr\'e9 Karlovitch, en compagnie de son vieil aide de camp. La s\'e9v\'e8re \'e9conomie allemande r\'e9gnait \'e0 sa table, et je pense que l\rquote effroi de recevoir parfois un h\'f4te de p
+lus \'e0 son ordinaire de gar\'e7on n\rquote avait pas \'e9t\'e9 \'e9tranger \'e0 mon prompt \'e9loignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris cong\'e9 du g\'e9n\'e9ral et partis pour le lieu de ma destination.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016137}CHAPITRE III\line }{\b0\i LA FORTERESSE}{{\*\bkmkend _Toc98016137}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La forteresse de B\'e9logorsk \'e9tait situ\'e9e \'e0 quarante verstes d\rquote Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarp\'e9s du Ia\'efk. La rivi\'e8re n\rquote \'e9tait pas encore gel\'e9
+e, et ses flots couleur de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi s\rquote \'e9tendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes r\'e9flexions, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m\rquote
+offrait pas beaucoup d\rquote attraits\~; je t\'e2chais de me repr\'e9senter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m\rquote imaginais un vieillard s\'e9v\'e8re et morose, ne sachant rien en dehors du service et pr\'eat \'e0 me mettre aux arr\'ea
+ts pour la moindre v\'e9tille. Le cr\'e9puscule arrivait\~; nous allions assez vite.
+\par
+\par \'ab\~Y a-t-il loin d\rquote ici \'e0 la forteresse\~? demandai-je au cocher.
+\par
+\par \endash Mais on la voit d\rquote ici\~\'bb, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par Je me mis \'e0 regarder de tous c\'f4t\'e9s, m\rquote attendant \'e0 voir de hauts bastions, une muraille et un foss\'e9. Mais je ne vis rien qu\rquote un petit village entour\'e9 d\rquote une palissade en bois. D\rquote un c\'f4t\'e9 s\rquote \'e9
+levaient trois ou quatre tas de foin, \'e0 demi recouverts de neige\~; d\rquote un autre, un moulin \'e0 vent pench\'e9 sur le c\'f4t\'e9, et dont les ailes, faites de grosse \'e9corce de tilleul, pendaient paresseusement.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 donc est la forteresse\~? demandai-je \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash Mais la voil\'e0\~\'bb, repartit le cocher en me montrant le village o\'f9 nous venions de p\'e9n\'e9trer.
+\par
+\par J\rquote aper\'e7us pr\'e8s de la porte un vieux canon en fer. Les rues \'e9taient \'e9troites et tortueuses\~; presque toutes les }{\i isbas}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Maisons de paysans.}}}{ \'e9taient couvertes en chaume. J\rquote ordonnai qu\rquote on me men\'e2t chez le commandant, et presque aussit\'f4t ma }{\i kibitka}{ s\rquote arr\'ea
+ta devant une maison en bois, b\'e2tie sur une \'e9minence, pr\'e8s de l\rquote \'e9glise, qui \'e9tait en bois \'e9galement.
+\par
+\par Personne ne vint \'e0 ma rencontre. Du perron j\rquote entrai dans l\rquote antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, \'e9tait occup\'e9 \'e0 coudre une pi\'e8ce bleue au coude d\rquote un uniforme vert. Je lui dis de m\rquote annoncer. \'ab\~
+Entre, mon petit p\'e8re, me dit l\rquote invalide, les n\'f4tres sont \'e0 la maison.\~\'bb Je p\'e9n\'e9trai dans une chambre tr\'e8s propre, arrang\'e9e \'e0 la vieille mode. Dans un coin \'e9tait dress\'e9
+e une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un dipl\'f4me d\rquote officier pendait encadr\'e9 et sous verre. Autour du cadre \'e9taient rang\'e9s des tableaux d\rquote \'e9corce}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Grossi\'e8res gravures enlumin\'e9es.}}}{, qui repr\'e9sentaient la }{\i Prise de Kustrin }{et }{\i d\rquote Otchakov}{, le }{\i
+Choix de la fianc\'e9e}{ et l\rquote }{\i Enterrement du chat par les souris}{. Pr\'e8s de la fen\'eatre se tenait assise une vieille femme en mantelet, la t\'eate envelopp\'e9e d\rquote un mouchoir.
+\par
+\par Elle \'e9tait occup\'e9e \'e0 d\'e9vider du fil que tenait, sur ses mains \'e9cart\'e9es, un petit vieillard borgne en habit d\rquote officier. \'ab\~Que d\'e9sirez-vous, mon petit p\'e8re\~?\~\'bb me dit-elle sans interrompre son occupation. Je r\'e9
+pondis que j\rquote \'e9tais venu pour entrer au service, et que, d\rquote apr\'e8s la r\'e8gle, j\rquote accourais me pr\'e9senter \'e0 monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que j\rquote
+avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interrompit le discours que j\rquote avais pr\'e9par\'e9 \'e0 l\rquote avance.
+\par
+\par \'ab\~Ivan Kouzmitch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Jean, fils de Kouzma.}}}{ n\rquote est pas \'e0
+ la maison, dit-elle. Il est all\'e9 en visite chez le p\'e8re Garasim. Mais c\rquote est la m\'eame chose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en gr\'e2ce}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Formule de politesse affable.}}}{. Assieds-toi, mon petit p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Elle appela une servante et lui dit de faire venir }{\i l\rquote ouriadnik}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Offic
+ier subalterne de Cosaques.}}}{\i .}{ Le petit vieillard me regardait curieusement de son \'9cil unique. \'ab\~Oserais-je vous demander, me dit-il, dans quel r\'e9giment vous avez daign\'e9 servir\~?\~\'bb Je satisfis sa curiosit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Et oserais-je vous demander, continua-t-il\~; pourquoi vous avez daign\'e9 passer de la garde dans notre garnison\~?\~\'bb
+\par
+\par Je r\'e9pondis que c\rquote \'e9tait par ordre de l\rquote autorit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Probablement pour des actions peu s\'e9antes \'e0 un officier de la garde\~? reprit l\rquote infatigable questionneur.
+\par
+\par \endash Veux-tu bien cesser de dire des b\'eatises\~? lui dit la femme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigu\'e9 de la route. Il a autre chose \'e0 faire que de te r\'e9pondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit p\'e8
+re, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t\rquote afflige pas trop de ce qu\rquote on t\rquote ait fourr\'e9 dans notre bicoque\~; tu n\rquote es pas le premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s\rquote
+habitue. Tenez, Chvabrine, Alex\'e9i Ivanitch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Alexis, fils de Jean.}}}{, il y a d\'e9j\'e0
+ quatre ans qu\rquote on l\rquote a transf\'e9r\'e9 chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui \'e9tait arriv\'e9. Voil\'e0 qu\rquote un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant\~; et ils avaient pris des \'e9p\'e9es, et ils se mirent
+\'e0 se piquer l\rquote un l\rquote autre, et Alex\'e9i Ivanitch a tu\'e9 le lieutenant, et encore devant deux t\'e9moins. Que veux-tu\~! contre le malheur il n\rquote y a pas de ma\'eetre.\~\'bb
+\par
+\par En ce moment entre l}{\i \rquote ouriadnik}{, jeune et beau Cosaque. \'ab\~Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement \'e0 monsieur l\rquote officier, et propre.
+\par
+\par \endash J\rquote ob\'e9is, Vassilissa I\'e9gorovna}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Basile (au f\'e9minin), fille d\rquote I
+\'e9gor.}}}{, r\'e9pondit l\rquote }{\i ouriadnik}{ Ne faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Pol\'e9ja\'efeff\~?
+\par
+\par \endash Tu radotes, Maximitch, r\'e9pliqua la commandante\~; Pol\'e9ja\'efeff est d\'e9j\'e0 log\'e9 tr\'e8s \'e0 l\rquote \'e9troit\~; et puis c\rquote est mon comp\'e8re\~; et puis il n\rquote oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l
+\rquote officier\'85 Comment est votre nom, mon petit p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Pi\'f4tr Andr\'e9itch.
+\par
+\par \endash Conduis Pi\'f4tr Andr\'e9itch chez Sim\'e9on Kouzoff. Le coquin a laiss\'e9 entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch\~?
+\par
+\par \endash Gr\'e2ce \'e0 Dieu, tout est tranquille, r\'e9pondit le Cosaque\~; il n\rquote y a que le caporal Prokoroff qui s\rquote est battu au bain avec la femme Oustinia P\'e9goulina pour un seau d\rquote eau chaude.
+\par
+\par \endash Ivan Ignatiitch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Jean, fils d\rquote Ignace.}}}{, dit la femme du capitaine au pe
+tit vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les tous deux.
+\par
+\par \endash C\rquote est bon, Maximitch, va-t\rquote en avec Dieu.
+\par
+\par \endash Pi\'f4tr Andr\'e9itch, Maximitch vous conduira \'e0 votre logement.\~\'bb
+\par
+\par Je pris cong\'e9\~; l\rquote }{\i ouriadnik}{ me conduisit \'e0 une }{\i isba}{ qui se trouvait sur le bord escarp\'e9 de la rivi\'e8re, tout au bout de la forteresse. La moiti\'e9 de l\rquote }{\i isba}{ \'e9tait occup\'e9e par la famille de Sim\'e9
+on Kouzoff, l\rquote autre me fut abandonn\'e9e. Cette moiti\'e9 se composait d\rquote une chambre assez propre, coup\'e9e en deux par une cloison. Sav\'e9liitch commen\'e7a \'e0 s\rquote y installer, et moi, je regardai par l\rquote \'e9troite fen\'ea
+tre. Je voyais devant moi s\rquote \'e9tendre une steppe nue et triste\~; sur le c\'f4t\'e9 s\rquote \'e9levaient des cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tenant une auge \'e0
+ la main, appelait des cochons qui lui r\'e9pondaient par un grognement amical. Et voil\'e0 dans quelle contr\'e9e j\rquote \'e9tais condamn\'e9 \'e0 passer ma jeunesse\~!\'85 Une tristesse am\'e8re me saisit\~; je quittai la fen\'ea
+tre et me couchai sans souper, malgr\'e9 les exhortations de Sav\'e9liitch, qui ne cessait de r\'e9p\'e9ter avec angoisse\~: \'ab\~\'d4 Seigneur Dieu\~! il ne daigne rien manger. Que dirait ma ma\'eetresse si l\rquote enfant allait tomber malade\~?\~\'bb
+
+\par
+\par Le lendemain, \'e0 peine avais-je commenc\'e9 de m\rquote habiller, que la porte de ma chambre s\rquote ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de traits peu r\'e9guliers, mais dont la figure basan\'e9e avait une vivacit\'e9 remarquable.
+
+\par
+\par \'ab\~Pardonnez-moi, me dit-il en fran\'e7ais, si je viens ainsi sans c\'e9r\'e9monie faire votre connaissance. J\rquote ai appris hier votre arriv\'e9e, et le d\'e9sir de voir enfin une figure humaine s\rquote est tellement empar\'e9 de moi que je n
+\rquote ai pu y r\'e9sister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez v\'e9cu ici quelque temps.\~\'bb
+\par
+\par Je devinai sans peine que c\rquote \'e9tait l\rquote officier renvoy\'e9 de la garde pour l\rquote affaire du duel. Nous f\'eemes connaissance. Chvabrine avait beaucoup d\rquote esprit. Sa conversation \'e9tait anim\'e9e, int\'e9ressante. Il me d\'e9
+peignit avec beaucoup de verve et de gaiet\'e9 la famille du commandant, sa soci\'e9t\'e9 et en g\'e9n\'e9ral toute la contr\'e9e o\'f9 le sort m\rquote avait jet\'e9. Je riais de bon c\'9cur, lorsque ce m\'eame invalide, que j\rquote avais vu rapi\'e9
+cer son uniforme dans l\rquote antichambre du capitaine, entra et m\rquote invita \'e0 d\'eener de la part de Vassilissa I\'e9gorovna. Chvabrine d\'e9clara qu\rquote il m\rquote accompagnait.
+\par
+\par En nous approchant de la maison du commandant, nous v\'eemes sur la place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des chapeaux \'e0 trois cornes. Ils \'e9taient rang\'e9
+s en ligne de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. D\'e8s qu\rquote il nous aper\'e7ut, il s\rquote approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit
+\'e0 commander l\rquote exercice. Nous allions nous arr\'eater pour voir les man\'9cuvres, mais il nous pria d\rquote aller sur-le-champ chez Vassilissa I\'e9gorovna, promettant qu\rquote il nous rejoindrait aussit\'f4t. \'ab\~Ici, nous dit-il, vous n
+\rquote avez vraiment rien \'e0 voir.\~\'bb
+\par
+\par Vassilissa I\'e9gorovna nous re\'e7ut avec simplicit\'e9 et bonhomie, et me traita comme si elle m\rquote e\'fbt d\'e8s longtemps connu. L\rquote invalide et Palachka mettaient la nappe.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote a donc aujourd\rquote hui mon Ivan Kouzmitch \'e0 instruire si longtemps ses troupes\~? dit la femme du commandant. Palachka, va le chercher pour d\'eener. Mais o\'f9 est donc Macha}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Diminutif de Maria.}}}{\~?\~\'bb
+\par
+\par \'c0 peine avait-elle prononc\'e9 ce nom, qu\rquote entra dans la chambre une jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux liss\'e9s en bandeau et retenus derri\'e8re ses oreilles que rougissaient la pudeur et l\rquote
+embarras. Elle ne me plut pas extr\'eamement au premier coup d\rquote \'9cil\~; je la regardai avec pr\'e9vention. Chvabrine m\rquote avait d\'e9peint Marie, la fille du capitaine, sous les traits d\rquote une sotte. Marie Ivanovna alla s\rquote
+asseoir dans un coin et se mit \'e0 coudre. Cependant on avait apport\'e9 le }{\i chtchi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Soupe russe faite de viande et de l\'e9gumes.}}}{. Vassilissa I\'e9gorovna, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l\rquote appeler.
+\par
+\par \'ab\~Dis au ma\'eetre que les visites attendent\~; le }{\i chtchi}{ se refroidit. Gr\'e2ce \'e0 Dieu, l\rquote exercice ne s\rquote en ira pas, il aura tout le temps de s\rquote \'e9gosiller \'e0 son aise.\~\'bb
+\par
+\par Le capitaine apparut bient\'f4t, accompagn\'e9 du petit vieillard borgne.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela, mon petit p\'e8re\~? lui dit sa femme. La table est servie depuis longtemps, et l\rquote on ne peut pas te faire venir.
+\par
+\par \endash Vois-tu bien, Vassilissa I\'e9gorovna, r\'e9pondit Ivan Kouzmitch, j\rquote \'e9tais occup\'e9 de mon service, j\rquote instruisais mes petits soldats.
+\par
+\par \endash Va, va, reprit-elle, ce n\rquote est qu\rquote une vanterie. Le service ne leur va pas, et toi tu n\rquote y comprends rien. Tu aurais d\'fb rester \'e0 la maison, \'e0 prier le bon Dieu\~; \'e7a t\rquote irait bien mieux. Mes chers convives,
+\'e0 table, je vous prie.\~\'bb
+\par
+\par Nous pr\'eemes place pour d\'eener. Vassilissa I\'e9gorovna ne se taisait pas un moment et m\rquote accablait de questions\~; qui \'e9taient mes parents, s\rquote ils \'e9taient en vie, o\'f9 ils demeuraient, quelle \'e9tait leur fortune\~
+? Quand elle sut que mon p\'e8re avait trois cents paysans\~:
+\par
+\par \'ab\~Voyez-vous\~! s\rquote \'e9cria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde\~! Et nous, mon petit p\'e8re, en fait d\rquote }{\i \'e2mes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ En russe, on dit tant d\rquote \'e2mes pour tant de paysans.}}}{, nous n\rquote avons que la servante Palachka. Eh bien, gr\'e2ce \'e0 Dieu, nous vivons petit \'e0 petit. Nous n\rquote avons qu
+\rquote un souci, c\rquote est Macha, une fille qu\rquote il faut marier. Et quelle dot a-t-elle\~? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu\rquote elle trouve quelque brave homme\~! sinon, la voil\'e0 \'e9
+ternellement fille.\~\'bb
+\par
+\par Je jetai un coup d\rquote \'9cil sur Marie Ivanovna\~; elle \'e9tait devenue toute rouge, et des larmes roul\'e8rent jusque sur son assiette. J\rquote eus piti\'e9 d\rquote elle, et je m\rquote empressai de changer de conversation.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai ou\'ef dire, m\rquote \'e9criai-je avec assez d\rquote \'e0-propos, que les Bachkirs ont l\rquote intention d\rquote attaquer votre forteresse.
+\par
+\par \endash Qui t\rquote a dit cela, mon petit p\'e8re\~? reprit Ivan Kouzmitch.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai entendu dire \'e0 Orenbourg, r\'e9pondis-je.
+\par
+\par \endash Folies que tout cela, dit le commandant\~; nous n\rquote en avons pas entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimid\'e9, et les Kirghises aussi ont re\'e7u de bonnes le\'e7ons. Ils n\rquote oseront pas s\rquote
+attaquer \'e0 nous, et s\rquote ils s\rquote en avisent, je leur imprimerai une telle terreur, qu\rquote ils ne remueront plus de dix ans.
+\par
+\par \endash Et vous ne craignez pas, continuai-je en m\rquote adressant \'e0 la femme du capitaine, de rester dans une forteresse expos\'e9e \'e0 de tels dangers\~?
+\par
+\par \endash Affaire d\rquote habitude, mon petit p\'e8re, reprit-elle. Il y a de cela vingt ans, quand on nous transf\'e9ra du r\'e9giment ici, tu ne saurais croire comme j\rquote avais peur de ces maudits pa\'efens. S\rquote il m\rquote
+arrivait parfois de voir leur bonnet \'e0 poil, si j\rquote entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit p\'e8re, que mon c\'9cur se resserrait \'e0 mourir. Et maintenant j\rquote y suis si bien habitu\'e9
+e, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les brigands r\'f4dent autour de la forteresse.
+\par
+\par \endash Vassilissa I\'e9gorovna est une dame tr\'e8s brave, observa gravement Chvabrine\~; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
+\par
+\par \endash Mais oui, vois-tu bien\~! dit Ivan Kouzmitch, elle n\rquote est pas de la douzaine des poltrons.
+\par
+\par \endash Et Marie Ivanovna, demandai-je \'e0 sa m\'e8re, est-elle aussi hardie que vous\~?
+\par
+\par \endash Macha\~! r\'e9pondit la dame\~; non, Macha est une poltronne. Jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent elle n\rquote a pu entendre le bruit d\rquote un coup de fusil sans trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s\rquote
+imagina, le jour de ma f\'eate, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu\rquote elle manqua de s\rquote en aller dans l\rquote autre monde. Depuis ce jour-l\'e0, nous n\rquote avons plus tir\'e9 ce maudit canon.\~\'bb
+\par
+\par Nous nous lev\'e2mes de table\~; le capitaine et sa femme all\'e8rent dormir la sieste, et j\rquote allai chez Chvabrine, o\'f9 nous pass\'e2mes ensemble la soir\'e9e.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016138}CHAPITRE IV\line }{\b0\i LE DUEL}{{\*\bkmkend _Toc98016138}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la forteresse de B\'e9logorsk devint non seulement supportable, mais agr\'e9able m\'eame. J\rquote \'e9tais re\'e7
+u comme un membre de la famille dans la maison du commandant. Le mari et la femme \'e9taient d\rquote excellentes gens. Ivan Kouzmitch, qui d\rquote enfant de troupe \'e9tait parvenu au rang d\rquote officier, \'e9tait un homme tout simple et sans \'e9
+ducation, mais bon et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort \'e0 sa paresse naturelle. Vassilissa I\'e9gorovna dirigeait les affaires du service comme celles de son m\'e9
+nage, et commandait dans toute la forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bient\'f4t de se montrer sauvage. Nous f\'eemes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de c\'9cur et de raison, Peu \'e0 peu je m\rquote
+attachai \'e0 cette bonne famille, m\'eame \'e0 Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.
+\par
+\par Je devins officier. Mon service ne me pesait gu\'e8re. Dans cette forteresse b\'e9nie de Dieu, il n\rquote y avait ni exercice \'e0 faire, ni garde \'e0 monter, ni revue \'e0
+ passer. Le commandant instruisait quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n\rquote \'e9tait pas encore parvenu \'e0 leur apprendre quel \'e9tait le c\'f4t\'e9 droit, quel \'e9tait le c\'f4t\'e9
+ gauche. Chvabrine avait quelques livres fran\'e7ais\~; je me mis \'e0 lire, et le go\'fbt de la litt\'e9rature s\rquote \'e9veilla en moi. Le matin je lisais, et je m\rquote essayais \'e0 des traductions, quelquefois m\'eame \'e0
+ des compositions en vers. Je d\'eenais presque chaque jour chez le commandant, o\'f9 je passais d\rquote habitude le reste de la journ\'e9e. Le soir, le p\'e8re Garasim y venait accompagn\'e9 de sa femme Akoulina, qui \'e9tait la plus forte comm\'e8
+re des environs. Il va sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant d\rquote heure en heure sa conversation me devenait moins agr\'e9able. Ses perp\'e9
+tuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me d\'e9plaisaient fort. Je n\rquote avais pas d\rquote autre soci\'e9t\'e9 que cette famille dans la forteresse, mais je n\rquote en d
+\'e9sirais pas d\rquote autre.
+\par
+\par Malgr\'e9 toutes les proph\'e9ties, les Bachkirs ne se r\'e9voltaient pas. La tranquillit\'e9 r\'e9gnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut troubl\'e9e subitement par une guerre intestine.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que je m\rquote occupais un peu de litt\'e9rature. Mes essais \'e9taient passables pour l\rquote \'e9poque, et Soumarokoff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Po\'e8te c\'e9l\'e8bre alors, oubli\'e9 depuis.}}}{ lui-m\'eame leur rendit justice bien des ann\'e9es plus tard. Un jour, il m\rquote
+arriva d\rquote \'e9crire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous pr\'e9texte de demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur b\'e9n\'e9vole\~; je copiai ma petite chanson, et la portai \'e0
+ Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait appr\'e9cier une \'9cuvre po\'e9tique.
+\par
+\par Apr\'e8s un court pr\'e9ambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus les vers suivants}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs30
+ Ils sont \'e9crits dans le style surann\'e9 de l\rquote \'e9poque.}}}{\~:
+\par
+\par }{\i \'ab\~H\'e9las\~! en fuyant Macha, j\rquote esp\'e8re recouvrer ma libert\'e9\~!
+\par \'ab\~Mais les yeux qui m\rquote ont fait prisonnier sont toujours devant moi.
+\par \'ab\~Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet \'e9tat cruel, prends piti\'e9 de ton prisonnier.\~\'bb
+\par }{
+\par \'ab\~Comment trouves-tu cela\~?\~\'bb dis-je \'e0 Chvabrine, attendant une louange comme un tribut qui m\rquote \'e9tait d\'fb.
+\par
+\par Mais, \'e0 mon grand m\'e9contentement, Chvabrine, qui d\rquote ordinaire montrait de la complaisance, me d\'e9clara net que ma chanson ne valait rien.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi cela\~? lui demandai-je en m\rquote effor\'e7ant de cacher mon humeur.
+\par
+\par \endash Parce que de pareils vers, me r\'e9pondit-il, sont dignes de mon ma\'eetre Tr\'e9diakofski}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ Po\'e8te ridicule, dont Catherine II s\rquote est moqu\'e9e jusque dans son }{\i R\'e8glement de l\rquote ermitage}{.}}}{.\~\'bb
+\par
+\par Il prit le feuillet de mes mains, et se mit \'e0 analyser impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me d\'e9chirant de la fa\'e7on la plus maligne. Cela d\'e9passa mes forces\~; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui d\'e9
+clarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.
+\par
+\par \'ab\~Voyons, me dit-il, si tu seras en \'e9tat de tenir ta parole\~; les po\'e8tes ont besoin d\rquote un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d\rquote un carafon d\rquote eau-de-vie avant d\'eener. Et qui est cette Macha\~? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna\~?
+
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas ton affaire, r\'e9pondis-je en fron\'e7ant le sourcil, de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes suppositions.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! po\'e8te vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en plus. \'c9coute un conseil d\rquote ami\~: Macha n\rquote est pas digne de devenir ta femme.
+\par
+\par \endash Tu mens, mis\'e9rable\~! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un effront\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Chvabrine changea de visage.
+\par
+\par \'ab\~Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main fortement\~; vous me donnerez satisfaction.
+\par
+\par \endash Bien, quand tu voudras\~!\~\'bb r\'e9pondis-je avec joie, car dans ce moment j\rquote \'e9tais pr\'eat \'e0 le d\'e9chirer.
+\par
+\par Je courus \'e0 l\rquote instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille \'e0 la main. D\rquote apr\'e8s l\rquote ordre de la femme de commandant, il enfilait des champignons qui devaient s\'e9cher pour l\rquote hiver.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! Pi\'f4tr Andr\'e9itch, me dit-il en m\rquote apercevant, soyez le bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici\~? oserais-je vous demander.\~\'bb
+\par
+\par Je lui d\'e9clarai en peu de mots que je m\rquote \'e9tais pris de querelle avec Alex\'e9i Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d\rquote \'eatre mon second. Ivan Ignatiitch m\rquote \'e9couta jusqu\rquote
+au bout avec une grande attention, en \'e9carquillant son \'9cil unique.
+\par
+\par \'ab\~Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alex\'e9i Ivanitch, et que j\rquote en suis t\'e9moin\~? c\rquote est l\'e0 ce que vous voulez dire\~? oserais-je vous demander.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment.
+\par
+\par \endash Mais, mon Dieu\~! Pi\'f4tr Andr\'e9itch, quelle folie avez-vous en t\'eate\~? Vous vous \'eates dit des injures avec Alex\'e9i Ivanitch\~; eh bien, la belle affaire\~
+! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises, dites-lui des impertinences\~; il vous donnera une tape, rendez-lui un soufflet\~; lui un second, vous un troisi\'e8me\~; et puis allez chacun de votre c\'f4t\'e9
+. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant\'85 Est-ce une bonne action de tuer son prochain\~? oserais-je vous demander. Encore si c\rquote \'e9tait vous qui dussiez le tuer\~! que Dieu soit avec lui, car je ne l\rquote aime gu
+\'e8re. Mais, si c\rquote est lui qui vous perfore, vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cass\'e9s\~? oserais-je vous demander.\~\'bb
+\par
+\par Les raisonnements du prudent officier ne m\rquote \'e9branl\'e8rent pas. Je restai ferme dans ma r\'e9solution.
+\par
+\par \'ab\~Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous plaira\~; mais \'e0 quoi bon serai-je t\'e9moin de votre duel\~? Des gens se battent\~; qu\rquote y a-t-il l\'e0 d\rquote extraordinaire\~? oserais-je vous demander. Gr\'e2ce \'e0 Dieu, j
+\rquote ai approch\'e9 de pr\'e8s les Su\'e9dois et les Turcs, et j\rquote en ai vu de toutes les couleurs.\~\'bb
+\par
+\par Je t\'e2chai de lui expliquer le mieux qu\rquote il me fut possible quel \'e9tait le devoir d\rquote un second. Mais Ivan Ignatiitch \'e9tait hors d\rquote \'e9tat de me comprendre.
+\par
+\par \'ab\~Faites \'e0 votre guise, dit-il. Si j\rquote avais \'e0 me m\'ealer de cette affaire, ce serait pour aller annoncer \'e0 Ivan Kouzmitch, selon les r\'e8gles du service, qu\rquote
+il se trame dans la forteresse une action criminelle et contraire aux int\'e9r\'eats de la couronne, et faire observer au commandant combien il serait d\'e9sirable qu\rquote il avis\'e2t aux moyens de prendre les mesures n\'e9cessaires\'85\~\'bb
+\par
+\par J\rquote eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant. Je parvins \'e0 grand\rquote peine \'e0 le calmer. Cependant il me donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
+\par
+\par Comme d\rquote habitude, je passai la soir\'e9e chez le commandant. Je m\rquote effor\'e7ais de para\'eetre calme et gai, pour n\rquote \'e9veiller aucun soup\'e7on et \'e9viter les questions importunes. Mais j\rquote avoue que je n\rquote avais
+pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se sont trouv\'e9es dans la m\'eame position. Toute cette soir\'e9e, je me sentis dispos\'e9 \'e0 la tendresse, \'e0 la sensibilit\'e9. Marie Ivanovna me plaisait plus qu\rquote \'e0 l\rquote
+ordinaire. L\rquote id\'e9e que je la voyais peut-\'eatre pour la derni\'e8re fois lui donnait \'e0 mes yeux une gr\'e2ce touchante. Chvabrine entra. Je le pris a part, et l\rquote informai de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi des seconds\~? me dit-il s\'e8chement. Nous nous passerons d\rquote eux.\~\'bb
+\par
+\par Nous conv\'eenmes de nous battre derri\'e8re les tas de foin, le lendemain matin, \'e0 six heures. \'c0 nous voir causer ainsi amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
+\par
+\par \'ab\~Il y a longtemps que vous eussiez d\'fb faire comme cela, me dit-il d\rquote un air satisfait\~: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
+\par
+\par \endash Quoi\~? quoi, Ivan Ignatiitch\~? dit la femme du capitaine, qui faisait une patience dans un coin\~; je n\rquote ai pas bien entendu.\~\'bb
+\par
+\par Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que r\'e9pondre. Chvabrine le tira d\rquote embarras.
+\par
+\par \'ab\~Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
+\par
+\par \endash Et avec qui, mon petit p\'e8re, t\rquote es-tu querell\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mais avec Pi\'f4tr Andr\'e9itch, et jusqu\rquote aux gros mots.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Pour une v\'e9ritable mis\'e8re, pour une chansonnette.
+\par
+\par \endash Beau sujet de querelle, une chansonnette\~! Comment c\rquote est-il arriv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Voici comment. Pi\'f4tr Andr\'e9itch a compos\'e9 r\'e9cemment une chanson, et il s\rquote est mis \'e0 me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Pi\'f4tr Andr\'e9itch s\rquote est f\'e2ch\'e9. Mais ensuite il a r\'e9fl\'e9
+chi que chacun est libre de son opinion et tout est dit.\~\'bb
+\par
+\par L\rquote insolence de Chvabrine me mit en fureur\~; mais nul autre que moi ne comprit ses grossi\'e8res allusions. Personne au moins ne les releva. Des po\'e9sies, la conversation passa aux po\'e8tes en g\'e9n\'e9ral, et le commandant fit l\rquote
+observation qu\rquote ils \'e9taient tous des d\'e9bauch\'e9s et des ivrognes finis\~; il me conseilla amicalement de renoncer \'e0 la po\'e9sie, comme chose contraire au service et ne menant \'e0 rien de bon.
+\par
+\par La pr\'e9sence de Chvabrine m\rquote \'e9tait insupportable. Je me h\'e2tai de dire adieu au commandant et \'e0 sa famille. En rentrant \'e0 la maison, j\rquote examinai mon \'e9p\'e9e, j\rquote en essayai la pointe, et me couchai apr\'e8s avoir donn\'e9
+ l\rquote ordre \'e0 Sav\'e9liitch de m\rquote \'e9veiller le lendemain \'e0 six heures.
+\par
+\par Le lendemain, \'e0 l\rquote heure indiqu\'e9e, je me trouvais derri\'e8re les meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas \'e0 para\'eetre. \'ab\~On peut nous surprendre, me dit-il\~; il faut se h\'e2ter.\~\'bb Nous m\'eemes bas no
+s uniformes, et, rest\'e9s en gilet, nous tir\'e2mes nos \'e9p\'e9es du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derri\'e8re un tas de foin. Il nous intima l\rquote ordre de nous rendre chez le commandant. Nous ob\'e9
+\'eemes de mauvaise humeur. Les soldats nous entour\'e8rent, et nous suiv\'eemes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravit\'e9.
+\par
+\par Nous entr\'e2mes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les portes \'e0 deux battants, et s\rquote \'e9cria avec emphase\~: \'ab\~Ils sont pris\~!\~\'bb.
+\par
+\par Vassilissa I\'e9gorovna accourut \'e0 notre rencontre\~:
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? comploter un assassinat dans notre forteresse\~! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arr\'eats\'85 Pi\'f4tr Andr\'e9itch, Alex\'e9i Ivanitch, donnez vos \'e9p\'e9es, donnez, donnez\'85
+ Palachka, emporte les \'e9p\'e9es dans le grenier\'85 Pi\'f4tr Andr\'e9itch, je n\rquote attendais pas cela de toi\~; comment n\rquote as-tu pas honte\~? Alex\'e9i Ivanitch, c\rquote est autre chose\~; il a \'e9t\'e9 transf\'e9r\'e9
+ de la garde pour avoir fait p\'e9rir une \'e2me. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant\~?\~\'bb
+\par
+\par Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de r\'e9p\'e9ter\~: \'ab\~Vois-tu bien\~! Vassilissa I\'e9gorovna dit la v\'e9rit\'e9\~; les duels sont formellement d\'e9fendus par le code militaire.\~\'bb
+\par
+\par Cependant Palachka nous avait pris nos \'e9p\'e9es et les avait emport\'e9es au grenier. Je ne pus m\rquote emp\'eacher de rire\~; Chvabrine conserva toute sa gravit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Malgr\'e9 tout le respect que j\rquote ai pour vous, dit-il avec sang-froid \'e0 la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant \'e0
+ votre tribunal. Abandonnez ce soin \'e0 Ivan Kouzmitch\~: c\rquote est son affaire.
+\par
+\par \endash Comment, comment, mon petit p\'e8re\~! r\'e9pliqua la femme du commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la m\'eame chair et le m\'eame esprit\~? Ivan Kouzmitch, qu\rquote est-ce que tu baguenaudes\~? Fourre-les \'e0 l\rquote
+instant dans diff\'e9rents coins, au pain et \'e0 l\rquote eau, pour que cette b\'eate d\rquote id\'e9e leur sorte de la t\'eate. Et que le p\'e8re Garasim les mette \'e0 la p\'e9nitence, pour qu\rquote ils demandent pardon \'e0 Dieu et aux hommes.\~\'bb
+
+\par
+\par Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna \'e9tait extr\'eamement p\'e2le. Peu \'e0 peu la temp\'eate se calma. La femme du capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l\rquote un l\rquote
+autre. Palachka nous rapporta nos \'e9p\'e9es. Nous sort\'eemes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous reconduisit.
+\par
+\par \'ab\~Comment n\rquote avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec col\'e8re, de nous d\'e9noncer au commandant apr\'e8s m\rquote avoir donn\'e9 votre parole de n\rquote en rien faire\~?
+\par
+\par \endash Comme Dieu est saint, r\'e9pondit-il, je n\rquote ai rien dit \'e0 Ivan Kouzmitch\~; c\rquote est Vassilissa I\'e9gorovna qui m\rquote a tout soutir\'e9. C\rquote est elle qui a pris toutes les mesures n\'e9cessaires \'e0 l\rquote
+insu du commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s cette r\'e9ponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec Chvabrine.
+\par
+\par \'ab\~Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
+\par
+\par \endash Certainement, r\'e9pondit Chvabrine\~; vous me payerez avec du sang votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer\~; il faut feindre pendant quelques jours. Au revoir.\~\'bb
+\par
+\par Et nous nous s\'e9par\'e2mes comme s\rquote il ne se f\'fbt rien pass\'e9.
+\par
+\par De retour chez le commandant, je m\rquote assis, selon mon habitude, pr\'e8s de Marie Ivanovna\~; son p\'e8re n\rquote \'e9tait pas \'e0 la maison\~; sa m\'e8re s\rquote occupait du m\'e9nage. Nous parlions \'e0 demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait l
+\rquote inqui\'e9tude que lui avait caus\'e9e ma querelle avec Chvabrine.
+\par
+\par \'ab\~Le c\'9cur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez vous battre \'e0 l\rquote \'e9p\'e9e. Comme les hommes sont \'e9tranges\~! pour une parole qu\rquote ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont pr\'eats \'e0 s\rquote entr
+\rquote \'e9gorger et \'e0 sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l\rquote honneur et le bonheur de ceux qui\'85 Mais je suis s\'fbre que ce n\rquote est pas vous qui avez commenc\'e9 la querelle\~: c\rquote est Alex\'e9i Ivanitch qui a \'e9t\'e9
+ l\rquote agresseur.
+\par
+\par \endash Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna\~?
+\par
+\par \endash Mais parce que\'85, parce qu\rquote il est si moqueur\~! Je n\rquote aime pas Alex\'e9i Ivanitch, il m\rquote est m\'eame d\'e9sagr\'e9able, et cependant je n\rquote aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m\rquote aurait fort inqui\'e9t\'e9e.
+
+\par
+\par \endash Et que croyez-vous, Marie Ivanovna\~? lui plaisez-vous, ou non\~?\~\'bb
+\par
+\par Marie Ivanovna se troubla et rougit\~: \'ab\~Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce qu\rquote il m\rquote a fait des propositions de mariage.
+\par
+\par \endash Il vous a fait des propositions de mariage\~? Quand cela\~?
+\par
+\par \endash L\rquote an pass\'e9, deux mois avant votre arriv\'e9e,
+\par
+\par \endash Et vous n\rquote avez pas consenti\~?
+\par
+\par \endash Comme vous voyez. Alex\'e9i Ivanitch est certainement un homme d\rquote esprit et de bonne famille\~; il a de la fortune\~; mais, \'e0 la seule id\'e9e qu\rquote il faudrait, sous la couronne, l\rquote embrasser devant tous les assistants\'85
+ Non, non, pour rien au monde.\~\'bb
+\par
+\par Les paroles de Marie Ivanovna m\rquote ouvrirent les yeux et m\rquote expliqu\'e8rent beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine \'e0 la poursuivre. Il avait probablement remarqu\'e9 notre inclination mutuelle, et s\rquote effor
+\'e7ait de nous d\'e9tourner l\rquote un de l\rquote autre. Les paroles qui avaient provoqu\'e9 notre querelle me sembl\'e8rent d\rquote autant plus inf\'e2mes, quand, au lieu d\rquote une grossi\'e8re et ind\'e9cente plaisanterie, j\rquote
+y vis une calomnie calcul\'e9e. L\rquote envie de punir le menteur effront\'e9 devint encore plus forte en moi, et j\rquote attendais avec impatience le moment favorable.
+\par
+\par Je n\rquote attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j\rquote \'e9tais occup\'e9 \'e0 composer une \'e9l\'e9gie, et que je mordais ma plume dans l\rquote attente d\rquote une rime, Chvabrine frappa sous ma fen\'eatre. Je posai la plume, je pris mon
+\'e9p\'e9e, et sortis de la maison.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi remettre plus longtemps\~? me dit Chvabrine\~; on ne nous observe plus. Allons au bord de la rivi\'e8re\~; l\'e0 personne ne nous emp\'eachera.\~\'bb
+\par
+\par Nous part\'eemes en silence, et, apr\'e8s avoir descendu un sentier escarp\'e9, nous nous arr\'eat\'e2mes sur le bord de l\rquote eau, et nos \'e9p\'e9es se crois\'e8rent.
+\par
+\par Chvabrine \'e9tait plus adroit que moi dans les armes\~; mais j\rquote \'e9tais plus fort et plus hardi\~; et M.\~Beaupr\'e9, qui avait \'e9t\'e9 entre autres choses soldat, m\rquote avait donn\'e9 quelques le\'e7ons d\rquote escrime, dont je profitai. Ch
+vabrine ne s\rquote attendait nullement \'e0 trouver en moi un adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne p\'fbmes nous faire aucun mal l\rquote un \'e0 l\rquote autre\~; mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l\rquote
+attaquai vivement, et le fis presque entrer \'e0 reculons dans la rivi\'e8re. Tout \'e0 coup j\rquote entendis mon nom prononc\'e9 \'e0 haute voix\~; je tournai rapidement la t\'eate, et j\rquote aper\'e7us Sav\'e9liitch qui courait \'e0
+ moi le long du sentier\'85 Dans ce moment je sentis une forte piq\'fbre dans la poitrine, sous l\rquote \'e9paule droite, et je tombai sans connaissance.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016139}CHAPITRE V\line }{\b0\i LA CONVALESCENCE}{{\*\bkmkend _Toc98016139}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quand je revins \'e0 moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui m\rquote \'e9tait arriv\'e9, ni o\'f9 je me trouvais. J\rquote \'e9tais couch\'e9 sur un lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Sav\'e9
+liitch se tenait devant moi, une lumi\'e8re \'e0 la main. Quelqu\rquote un d\'e9roulait avec pr\'e9caution les bandages qui entouraient mon \'e9paule et ma poitrine. Peu \'e0 peu mes id\'e9es s\rquote \'e9
+claircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que j\rquote \'e9tais bless\'e9. En cet instant, la porte g\'e9mit faiblement sur ses gonds\~:
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, comment va-t-il\~? murmura une voix qui me fit tressaillir.
+\par
+\par \endash Toujours dans le m\'eame \'e9tat, r\'e9pondit Sav\'e9liitch avec un soupir\~; toujours sans connaissance. Voil\'e0 d\'e9j\'e0 plus de quatre jours.\~\'bb
+\par
+\par Je voulus me retourner, mais je n\rquote en eus pas la force.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 suis-je\~? Qui est ici\~?\~\'bb dis-je avec effort.
+\par
+\par Marie Ivanovna s\rquote approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.
+\par
+\par \'ab\~Comment vous sentez-vous\~? me dit-elle.
+\par
+\par \endash Bien, gr\'e2ce \'e0 Dieu, r\'e9pondis-je d\rquote une voix faible. C\rquote est vous, Marie Ivanovna\~; dites-moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Je ne pus achever. Sav\'e9liitch poussa un cri, la joie se peignit sur son visage.
+\par
+\par \'ab\~Il revient \'e0 lui, il revient \'e0 lui, r\'e9p\'e9tait-il\~; gr\'e2ces te soient rendues, Seigneur\~! Mon p\'e8re Piotr Andr\'e9itch, m\rquote as-tu fait assez peur\~? quatre jours\~! c\rquote est facile \'e0 dire\'85\~\'bb
+\par
+\par Marie Ivanovna l\rquote interrompit.
+\par
+\par \'ab\~Ne lui parle pas trop, Sav\'e9liitch, dit-elle\~: il est encore bien faible.\~\'bb
+\par
+\par Elle sortit et ferma la porte avec pr\'e9caution. Je me sentais agit\'e9 de pens\'e9es confuses. J\rquote \'e9tais donc dans la maison du commandant, puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre\~! Je voulus interroger Sav\'e9liitch\~
+; mais le vieillard hocha la t\'eate et se boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec m\'e9contentement, et m\rquote endormis bient\'f4t.
+\par
+\par En m\rquote \'e9veillant, j\rquote appelai Sav\'e9liitch\~; mais, au lieu de lui, je vis devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis exprimer la sensation d\'e9licieuse qui me p\'e9n\'e9tra dans ce moment. Je saisis sa main et la
+ serrai avec transport en l\rquote arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas\'85, et tout \'e0 coup je sentis sur ma joue l\rquote impression humide et br\'fblante de ses l\'e8vres. Un feu rapide parcourut tout mon \'eatre.
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8re bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez \'e0 mon bonheur.\~\'bb
+\par
+\par Elle reprit sa raison\~:
+\par
+\par \'ab\~Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu \'f4tant sa main, tous \'eates encore en danger\~; votre blessure peut se rouvrir\~; ayez soin de vous, \'85 ne f\'fbt-ce que pour moi.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me sentais revenir \'e0 la vie.
+\par
+\par D\'e8s cet instant je me sentis mieux d\rquote heure en heure. C\rquote \'e9tait le barbier du r\'e9giment qui me pansait, car il n\rquote y avait pas d\rquote autre m\'e9decin dans la forteresse\~; et gr\'e2ce \'e0 Dieu, il ne fais
+ait pas le docteur. Ma jeunesse et la nature h\'e2t\'e8rent ma gu\'e9rison. Toute la famille du commandant m\rquote entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la premi\'e8
+re occasion favorable pour continuer ma d\'e9claration interrompue, et, cette fois, Marie m\rquote \'e9couta avec plus de patience. Elle me fit na\'efvement l\rquote
+aveu de son affection, et ajouta que ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. \'ab\~Mais pensez-y bien, me disait-elle\~; n\rquote y aura-t-il pas d\rquote obstacles de la part des v\'f4tres\~?\~\'bb
+\par
+\par Ce mot me fit r\'e9fl\'e9chir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma m\'e8re\~; mais, connaissant le caract\'e8re et la fa\'e7on de penser de mon p\'e8re, je pressentais que mon amiti\'e9 ne le toucherait pas extr\'eamement, et qu\rquote
+il la traiterait de folie de jeunesse. Je l\rquote avouai franchement \'e0 Marie Ivanovna\~; mais n\'e9anmoins je r\'e9solus d\rquote \'e9crire \'e0 mon p\'e8re aussi \'e9loquemment que possible pour lui demander sa b\'e9n\'e9
+diction. Je montrai ma lettre \'e0 Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante qu\rquote elle ne douta plus du succ\'e8s, et s\rquote abandonna aux sentiments de son c\'9cur avec toute la confiance de la jeunesse.
+\par
+\par Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel\~: \'ab\~Vois-tu bien, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, je devrais \'e0 la rigueur te mettre aux arr\'eats\~; mais te voil\'e0 d\'e9j\'e0
+ puni sans cela. Pour Alex\'e9i Ivanich, il est enferm\'e9 par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin \'e0 bl\'e9, et son \'e9p\'e9e est sous clef chez Vassilissa I\'e9gorovna. Il aura le temps de r\'e9fl\'e9chir \'e0 son aise et de se repentir.
+\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9tais trop content pour garder dans mon c\'9cur le moindre sentiment de rancune. Je me mis \'e0 prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la permission de sa femme, consentit \'e0 lui rendre la libert\'e9. Chvabrine vint me voir. Il t
+\'e9moigna un profond regret de tout ce qui \'e9tait arriv\'e9, avoua que toute la faute \'e9tait \'e0 lui, et me pria d\rquote oublier le pass\'e9. \'c9tant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon c\'9c
+ur et notre querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l\rquote irritation de la vanit\'e9 bless\'e9e\~; je pardonnai donc g\'e9n\'e9reusement \'e0 mon rival malheureux.
+\par
+\par Je fus bient\'f4t gu\'e9ri compl\'e8tement, et pus retourner \'e0 mon logis. J\rquote attendais avec impatience la r\'e9ponse \'e0 ma lettre, n\rquote osant pas esp\'e9rer, mais t\'e2chant d\rquote \'e9touffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m
+\rquote \'e9tais pas encore expliqu\'e9 avec Vassilissa I\'e9gorovna et son mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les \'e9tonner\~: ni moi ni Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous \'e9tions assur\'e9s d\rquote avance de leur consentement.
+
+\par
+\par Enfin, un beau jour, Sav\'e9liitch entra chez moi, une lettre \'e0 la main. Je la pris en tremblant. L\rquote adresse \'e9tait \'e9crite de la main de mon p\'e8re. Cette vue me pr\'e9para \'e0 quelque chose de grave, car, d\rquote habitude, c\rquote \'e9
+tait ma m\'e8re qui m\rquote \'e9crivait, et lui ne faisait qu\rquote ajouter quelques lignes \'e0 la fin. Longtemps je ne pus me d\'e9cider \'e0 rompre le cachet\~; je relisais la suscription solennelle\~: \'ab\~\'c0 mon fils Pi\'f4tr Andr\'e9
+itch Grineff, gouvernement d\rquote Orenbourg, forteresse de B\'e9logorsk\~\'bb. Je t\'e2chais de d\'e9couvrir, \'e0 l\rquote \'e9criture de mon p\'e8re, dans quelle disposition d\rquote esprit il avait \'e9crit la lettre. Enfin je me d\'e9cidai \'e0 d
+\'e9cacheter, et d\'e8s les premi\'e8res lignes je vis que toute l\rquote affaire \'e9tait au diable. Voici le contenu de cette lettre\~:
+\par
+\par \'ab\~Mon fils Pi\'f4tr, nous avons re\'e7u le 15 de ce mois la lettre dans laquelle tu nous demandes notre b\'e9n\'e9diction paternelle et notre consentement \'e0 ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Mani\'e8re m\'e9prisante d\rquote \'e9crire le nom patronymique.}}}{. Et non seulement je n\rquote ai pas l\rquote
+intention de te donner ni ma b\'e9n\'e9diction ni mon consentement, mais encore j\rquote ai l\rquote intention d\rquote arriver jusqu\rquote \'e0 toi et de te bien punir pour tes sottises comme un petit gar\'e7on, malgr\'e9 ton rang d\rquote
+officier, parce que tu as prouv\'e9 que tu n\rquote es pas digne de porter l\rquote \'e9p\'e9e qui t\rquote a \'e9t\'e9 remise pour la d\'e9fense de la patrie, et non pour te battre en duel avec des fous de ton esp\'e8ce. Je vais \'e9crire \'e0 l\rquote
+instant m\'eame \'e0 Andr\'e9 Carlovitch pour le prier de te transf\'e9rer de la forteresse de B\'e9logorsk dans quelque endroit encore plus \'e9loign\'e9 afin de faire passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta m\'e8re est tomb\'e9
+e malade de douleur, et maintenant encore elle est alit\'e9e. Qu\rquote adviendra-t-il de toi\~? Je prie Dieu qu\rquote il te corrige, quoique je n\rquote ose pas avoir confiance en sa bont\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Ton p\'e8re,
+\par
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {\'ab\~A. G.\~\'bb
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {
+\par La lecture de cette lettre \'e9veilla en moi des sentiments divers. Les dures expressions que mon p\'e8re ne m\rquote avait pas m\'e9nag\'e9es me blessaient profond\'e9ment\~; le d\'e9dain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me sembl
+ait aussi injuste que mals\'e9ant\~; enfin l\rquote id\'e9e d\rquote \'eatre renvoy\'e9 hors de la forteresse de B\'e9logorsk m\rquote \'e9pouvantait. Mais j\rquote \'e9tais surtout chagrin\'e9 de la maladie de ma m\'e8re. J\rquote \'e9tais indign\'e9
+ contre Sav\'e9liitch, ne doutant pas que ce ne f\'fbt lui qui avait fait conna\'eetre mon duel \'e0 mes parents. Apr\'e8s avoir march\'e9 quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je m\rquote arr\'ea
+tai brusquement devant lui, et lui dis avec col\'e8re\~: \'ab\~Il para\'eet qu\rquote il ne t\rquote a pas suffi que, gr\'e2ce \'e0 toi, j\rquote aie \'e9t\'e9 bless\'e9 et tout au moins au bord de la tombe\~; tu veux aussi tuer ma m\'e8re\~\'bb.
+\par
+\par Sav\'e9liitch resta immobile comme si la foudre l\rquote avait frapp\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Aie piti\'e9 de moi, seigneur, s\rquote \'e9cria-t-il presque en sanglotant\~; qu\rquote est-ce que tu daignes me dire\~? C\rquote est moi qui suis la cause que tu as \'e9t\'e9 bless\'e9\~
+? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi pour recevoir l\rquote \'e9p\'e9e d\rquote Alex\'e9i Ivanitch. La vieillesse maudite m\rquote en a seule emp\'each\'e9. Qu\rquote ai-je donc fait \'e0 ta m\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Ce que tu as fait\~? r\'e9pondis-je. Qui est-ce qui t\rquote a charg\'e9 d\rquote \'e9crire une d\'e9nonciation contre moi\~? Est-ce qu\rquote on t\rquote a mis \'e0 mon service pour \'eatre mon espion\~?
+\par
+\par \endash Moi, \'e9crire une d\'e9nonciation\~! r\'e9pondit Sav\'e9liitch tout en larmes. \'d4 Seigneur, roi des cieux\~! Tiens, daigne lire ce que m\rquote \'e9crit le ma\'eetre, et tu verras si je te d\'e9non\'e7ais.\~\'bb
+\par
+\par En m\'eame temps il tira de sa poche une lettre qu\rquote il me pr\'e9senta, et je lus ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~Honte \'e0 toi, vieux chien, de ce que tu ne m\rquote as rien \'e9crit de mon fils Pi\'f4tr Andr\'e9itch, malgr\'e9 mes ordres s\'e9v\'e8res, et de ce que ce soient des \'e9trangers qui me font savoir ses folies\~
+! Est-ce ainsi que tu remplis ton devoir et la volont\'e9 de tes seigneurs\~? Je t\rquote enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir cach\'e9 la v\'e9rit\'e9 et pour ta condescendance envers le jeune homme. \'c0 la r\'e9ception de cette lettre,
+je t\rquote ordonne de m\rquote informer imm\'e9diatement de l\rquote \'e9tat de sa sant\'e9, qui, \'e0 ce qu\rquote on me mande, s\rquote am\'e9liore, et de me d\'e9signer pr\'e9cis\'e9ment l\rquote endroit o\'f9 il a \'e9t\'e9 frapp\'e9, et s\rquote
+il a \'e9t\'e9 bien gu\'e9ri.\~\'bb
+\par
+\par \'c9videmment Sav\'e9liitch n\rquote avait pas en le moindre tort, et c\rquote \'e9tait moi qui l\rquote avais offens\'e9 par mes soup\'e7ons et mes reproches. Je lui demandai pardon, mais le vieillard \'e9tait inconsolable.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 jusqu\rquote o\'f9 j\rquote ai v\'e9cu\~! r\'e9p\'e9tait-il\~; voil\'e0 quelles gr\'e2ces j\rquote ai m\'e9rit\'e9es de mes seigneurs pour tous mes longs services\~!
+ je suis un vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure\~! Non, mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, ce n\rquote est pas moi qui suis fautif, c\rquote est le maudit }{\i moussi\'e9\~;}{ c\rquote
+est lui qui t\rquote a appris \'e0 pousser ces broches de fer, en frappant du pied, comme si \'e0 force de pousser et de frapper on pouvait se garer d\rquote un mauvais homme\~! C\rquote \'e9tait bien n\'e9cessaire de d\'e9penser de l\rquote argent \'e0
+ louer le }{\i moussi\'e9}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais qui donc s\rquote \'e9tait donn\'e9 la peine de d\'e9noncer ma conduite \'e0 mon p\'e8re\~? Le g\'e9n\'e9ral\~? il ne semblait pas s\rquote occuper beaucoup de moi\~; et puis, Ivan Kouzmitch n\rquote avait pas cru n\'e9
+cessaire de lui faire un rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soup\'e7ons s\rquote arr\'eataient sur Chvabrine\~: lui seul trouvait un avantage dans cette d\'e9nonciation, dont la suite pouvait \'eatre mon \'e9
+loignement de la forteresse et ma s\'e9paration d\rquote avec la famille du commandant. J\rquote allai tout raconter \'e0 Marie Ivanovna\~: elle venait \'e0 ma rencontre sur le perron.
+\par
+\par \'ab\~Que vous est-il arriv\'e9\~? me dit-elle\~; comme vous \'eates p\'e2le\~!
+\par
+\par \endash Tout est fini\~\'bb, lui r\'e9pondis-je, en lui remettant la lettre de mon p\'e8re.
+\par
+\par Ce fut \'e0 son tour de p\'e2lir. Apr\'e8s avoir lu, elle me rendit la lettre, et me dit d\rquote une voix \'e9mue\~: \'ab\~Ce n\rquote a pas \'e9t\'e9 mon destin. Vos parents ne veulent pas de moi dans leur famille\~; que la volont\'e9 de Dieu soit faite
+\~! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n\rquote y a rien \'e0 faire, Pi\'f4tr Andr\'e9itch\~; soyez heureux, vous au moins.
+\par
+\par \endash Cela ne sera pas, m\rquote \'e9criai-je, en la saisissant par la main. Tu m\rquote aimes, je suis pr\'eat \'e0 tout. Allons nous jeter aux pieds de tes parents. Ce sont des gens simples\~; ils ne sont ni fiers ni cruels\~
+; ils nous donneront, eux, leur b\'e9n\'e9diction, nous nous marierons\~; et puis, avec le temps, j\rquote en suis s\'fbr, nous parviendrons \'e0 fl\'e9chir mon p\'e8re. Ma m\'e8re interc\'e9dera pour nous, il me pardonnera.
+\par
+\par \endash Non, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, r\'e9pondit Marie\~: je ne t\rquote \'e9pouserai pas sans la b\'e9n\'e9diction de tes parents. Sans leur b\'e9n\'e9diction tu ne seras pas heureux. Soumettons-nous \'e0 la volont\'e9 de Dieu. Si tu rencontres
+une autre fianc\'e9e, si tu l\rquote aimes, que Dieu soit avec toi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Formule de consentement.}
+}}{. Pi\'f4tr Andr\'e9itch, moi, je prierai pour vous deux.\~\'bb
+\par
+\par Elle se mit \'e0 pleurer et se retira. J\rquote avais l\rquote intention de la suivre dans sa chambre\~; mais je me sentais hors d\rquote \'e9tat de me poss\'e9der et je rentrai \'e0 la maison. J\rquote \'e9tais assis, plong\'e9 dans une m\'e9
+lancolie profonde, lorsque Sav\'e9liitch vint tout \'e0 coup interrompre mes r\'e9flexions.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0, seigneur, dit-il en me pr\'e9sentant une feuille de papier toute couverte d\rquote \'e9criture\~; regarde si je suis un espion de mon ma\'eetre et si je t\'e2che de brouiller le p\'e8re avec le fils.\~\'bb
+\par
+\par Je pris de sa main ce papier\~; c\rquote \'e9tait la r\'e9ponse de Sav\'e9liitch \'e0 la lettre qu\rquote il avait re\'e7ue. La voici mot pour mot\~:
+\par
+\par \'ab\~Seigneur Andr\'e9 P\'e9trovitch, notre gracieux p\'e8re, j\rquote ai re\'e7u votre gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te f\'e2cher contre moi, votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de mes ma\'ee
+tres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre serviteur fid\'e8le, j\rquote ob\'e9is aux ordres de mes ma\'eetres\~; et je vous ai toujours servi avec z\'e8le jusqu\rquote \'e0 mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien \'e9
+crit de la blessure de Pi\'f4tr Andr\'e9itch, pour ne pas vous effrayer sans raison\~; et voil\'e0 que nous entendons que notre ma\'eetresse, notre m\'e8re, Avdotia Vassilievna, est malade de peur\~; et je m\rquote en vais prier Dieu pour sa sant\'e9
+. Et Pi\'f4tr Andr\'e9itch a \'e9t\'e9 bless\'e9 dans la poitrine, sons l\rquote \'e9paule droite, sous une c\'f4te, \'e0 la profondeur d\rquote un }{\i verchok}{ et demi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ trois pouces.}}}{, et il a \'e9t\'e9 couch\'e9 dans la maison du commandant, o\'f9 nous l\rquote avons apport\'e9 du rivage\~: et c
+\rquote est le barbier d\rquote ici, St\'e9pan Paramonoff, qui l\rquote a trait\'e9\~; et maintenant Pi\'f4tr Andr\'e9itch, gr\'e2ce \'e0 Dieu, se porte bien\~; et il n\rquote y a rien que du bien \'e0 dire de lui\~: ses chefs, \'e0 ce qu\rquote on dit,
+ sont contents de lui, et Vassilissa I\'e9gorovna le traite comme son propre fils\~; et qu\rquote une pareille }{\i occasion}{ lui soit arriv\'e9e, il ne faut pas lui en faire de reproches\~; le cheval a quatre jambes et il bronche. Et vous daignez \'e9
+crire que vous m\rquote enverrez garder les cochons\~; que ce soit votre volont\'e9 de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu\rquote \'e0 terre.
+\par
+\par \'ab\~Votre fid\'e8le esclave,
+\par
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {\'ab\~Arkhip Sav\'e9lieff.\~\'bb
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {
+\par
+\par Je ne pus m\rquote emp\'eacher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en \'e9tat d\rquote \'e9crire \'e0 mon p\'e8re, et, pour calmer ma m\'e8re, la lettre de Sav\'e9liitch me semblait suffisante.
+
+\par
+\par De ce jour ma situation changea\~; Marie Ivanovna ne me parlait presque plus et t\'e2chait m\'eame de m\rquote \'e9viter. La maison du commandant me devint insupportable\~; je m\rquote habituai peu \'e0 peu \'e0
+ rester seul chez moi. Dans le commencement, Vassilissa I\'e9gorovna me fit des reproches\~; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service l\rquote exigeait. Je n\rquote avais que de tr\'e8
+s rares entrevues avec Chvabrine, qui m\rquote \'e9tait devenu d\rquote autant plus antipathique que je croyais d\'e9couvrir en lui une inimiti\'e9 secr\'e8te, ce qui me confirmait davantage dans mes soup\'e7ons. La vie me devint \'e0 charge. Je m\rquote
+abandonnai \'e0 une noire m\'e9lancolie, qu\rquote alimentaient encore la solitude et l\rquote inaction. Je perdis toute esp\'e8ce de go\'fbt pour la lecture et les lettres. Je me laissais compl\'e8tement abattre et je cra
+ignais de devenir fou, lorsque des \'e9v\'e9nements soudains, qui eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner \'e0 mon \'e2me un \'e9branlement profond et salutaire.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016140}CHAPITRE VI\line }{\b0\i POUGATCHEFF}{{\*\bkmkend _Toc98016140}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Avant d\rquote entamer le r\'e9cit des \'e9v\'e9nements \'e9tranges dont je fus le t\'e9moin, je dois dire quelques mots sur la situation o\'f9 se trouvait le gouvernement d\rquote Orenbourg vers la fin de l\rquote ann\'e9
+e 1773. Cette riche et vaste province \'e9tait habit\'e9e par une foule de peuplades \'e0 demi sauvages, qui venaient r\'e9cemment de reconna\'eetre la souverainet\'e9 des tsars russes. Leurs r\'e9
+voltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie civilis\'e9e, leur inconstance et leur cruaut\'e9 demandaient, de la part du gouvernement, une surveillance constante pour les r\'e9duire \'e0 l\rquote ob\'e9issance. On avait \'e9lev\'e9
+ des forteresses dans les lieux favorables, et dans la plupart on avait \'e9tabli \'e0 demeure fixe des Cosaques, anciens possesseurs des rives du Ia\'efk. Mais ces Cosaques eux-m\'eames, qui auraient d\'fb garantir le calme et la s\'e9curit\'e9 de ces co
+ntr\'e9es, \'e9taient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et dangereux pour le gouvernement imp\'e9rial. En 1772, une \'e9meute survint dans leur principale bourgade. Cette \'e9meute fut caus\'e9e par les mesures s\'e9v\'e8res qu\rquote
+avait prises le g\'e9n\'e9ral Tranbenberg pour ramener l\rquote arm\'e9e \'e0 l\rquote ob\'e9issance. Elles n\rquote eurent d\rquote autre r\'e9sultat que le meurtre barbare de Tranbenberg, l\rquote \'e9l\'e9vation de nouveaux chefs, et finalement la r
+\'e9pression de l\rquote \'e9meute \'e0 force de mitraille et de cruels ch\'e2timents.
+\par
+\par Cela s\rquote \'e9tait pass\'e9 peu de temps avant mon arriv\'e9e dans la forteresse de B\'e9logorsk. Alors tout \'e9tait ou paraissait tranquille. Mais l\rquote autorit\'e9 avait trop facilement pr\'eat\'e9 foi au feint repentir des r\'e9volt\'e9
+s, qui couvaient leur haine en silence, et n\rquote attendaient qu\rquote une occasion propice pour recommencer la lutte.
+\par
+\par Je reviens \'e0 mon r\'e9cit.
+\par
+\par Un soir (c\rquote \'e9tait au commencement d\rquote octobre 1773), j\rquote \'e9tais seul \'e0 la maison, \'e0 \'e9couter le sifflement du vent d\rquote automne et \'e0 regarder les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m\rquote
+appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis \'e0 l\rquote instant m\'eame. J\rquote y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et l\rquote }{\i ouriadnik}{ des Cosaques. Il n\rquote
+y avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d\rquote un air pr\'e9occup\'e9. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors }{\i l\rquote ouriadnik}{
+, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et nous dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Messieurs les officiers, une nouvelle importante\~! \'e9coutez ce qu\rquote \'e9crit le g\'e9n\'e9ral.\~\'bb
+\par
+\par Il mit ses lunettes et lut ce qui suit\~:
+\par
+\par }{\i \'ab\~\'c0 monsieur le commandant de la forteresse de B\'e9logorsk, capitaine Mironoff}{ (secret).
+\par
+\par \'ab\~Je vous informe par la pr\'e9sente que le fuyard et schismatique Cosaque du Don I\'e9m\'e9liane Pougatcheff, apr\'e8s s\rquote \'eatre rendu coupable de l\rquote impardonnable insolence d\rquote usurper le nom du d\'e9funt empereur Pierre III, a r
+\'e9uni une troupe de brigands, suscit\'e9 des troubles dans les villages du Ia\'efk, et pris et m\'eame d\'e9truit plusieurs forteresses, en commettant partout des brigandages et des assassinats. En cons\'e9quence, d\'e8s la r\'e9ception de la pr\'e9
+sente, vous aurez, monsieur le capitaine, \'e0 aviser aux mesures qu\rquote il faut prendre pour repousser le susdit sc\'e9l\'e9rat et usurpateur, et, s\rquote il est possible, pour l\rquote exterminer enti\'e8rement dans le cas o\'f9
+ il tournerait ses armes contre la forteresse confi\'e9e \'e0 vos soins.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Prendre les mesures n\'e9cessaires, dit le commandant en \'f4tant ses lunettes et en pliant le papier\~; vois-tu bien\~! c\rquote est facile \'e0 dire. Le sc\'e9l\'e9rat semble fort, et nous n\rquote avons que cent trente hommes, m\'ea
+me en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n\rquote y a pas trop \'e0 compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.\~\'bb
+\par
+\par L\rquote }{\i ouriadnik}{ sourit.
+\par
+\par \'ab\~Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers\~; soyez ponctuels\~; placez des sentinelles, \'e9tablissez des rondes de nuit\~; dans le cas d\rquote
+une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret\~; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le temps.\~
+\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir ainsi distribu\'e9 ses ordres, Ivan Kouzmitch nous cong\'e9dia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions d\rquote entendre.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote en crois-tu\~? comment finira tout cela\~? lui demandai-je.
+\par
+\par \endash Dieu le sait, r\'e9pondit-il, nous verrons\~; jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent je ne vois rien de grave. Si cependant\'85\~\'bb
+\par
+\par Alors il se mit \'e0 r\'eaver en sifflant avec distraction un air fran\'e7ais.
+\par
+\par Malgr\'e9 toutes nos pr\'e9cautions, la nouvelle de l\rquote apparition de Pougatcheff se r\'e9pandit dans la forteresse. Quel que f\'fbt le respect d\rquote Ivan Kouzmitch pour son \'e9pouse, il ne lui aurait r\'e9v\'e9l\'e9
+ pour rien au monde un secret confi\'e9 comme affaire de service. Apr\'e8s avoir re\'e7u la lettre du g\'e9n\'e9ral, il s\rquote \'e9tait assez adroitement d\'e9barrass\'e9 de Vassilissa I\'e9gorovna, en lui disant que le p\'e8re Garasim avait re\'e7u d
+\rquote Orenbourg des nouvelles extraordinaires qu\rquote il gardait dans le myst\'e8re le plus profond. Vassilissa I\'e9gorovna prit \'e0 l\rquote instant m\'eame le d\'e9sir d\rquote aller rendre visite \'e0 la femme du pope, et, d\rquote apr\'e8
+s le conseil d\rquote Ivan Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu\rquote elle ne la laiss\'e2t s\rquote ennuyer toute seule.
+\par
+\par Rest\'e9 ma\'eetre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-le-champ, et prit soin d\rquote enfermer Palachka dans la cuisine, pour qu\rquote elle ne p\'fbt nous \'e9pier.
+\par
+\par Vassilissa I\'e9gorovna revint \'e0 la maison sans avoir rien pu.tirer de la femme du pope\~; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un conseil de guerre s\rquote \'e9tait assembl\'e9 chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka avait \'e9t\'e9 enferm
+\'e9e sous clef. Elle se douta que son mari l\rquote avait tromp\'e9e, et se mit \'e0 l\rquote accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch \'e9tait pr\'e9par\'e9 \'e0 cette attaque\~; il ne se troubla pas le moins du monde, et r\'e9pondit bravement \'e0
+ sa curieuse moiti\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Vois-tu bien, ma petite m\'e8re, les femmes du pays se sont mis en t\'eate d\rquote allumer du feu avec de la paille\~: et comme cela peut \'eatre cause d\rquote un malheur, j\rquote ai rassembl\'e9 mes officiers et je leur ai donn\'e9 l\rquote
+ordre de veiller \'e0 ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
+\par
+\par \endash Et qu\rquote avais-tu besoin d\rquote enfermer Palachka\~? lui demanda sa femme\~; pourquoi la pauvre fille est-elle rest\'e9e dans la cuisine jusqu\rquote \'e0 notre retour\~?\~\'bb
+\par
+\par Ivan Kouzmitch ne s\rquote \'e9tait pas pr\'e9par\'e9 \'e0 une semblable question\~: il balbutia quelques mots incoh\'e9rents. Vassilissa I\'e9gorovna s\rquote aper\'e7ut aussit\'f4t de la perfidie de son mari\~; mais, s\'fbre qu\rquote elle n\rquote
+obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des concombres sal\'e9s d\rquote Akoulina Pamphilovna savait pr\'e9parer d\rquote une fa\'e7on sup\'e9rieure. De toute la nuit, Vassilissa I\'e9gorovna ne put fermer l\rquote \'9c
+il, n\rquote imaginant pas ce que son mari avait en t\'eate qu\rquote elle ne p\'fbt savoir.
+\par
+\par Le lendemain, au retour de la messe, elle aper\'e7ut Ivan Ignatiitch occup\'e9 \'e0 \'f4ter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d\rquote ordures que les petits gar\'e7ons y avaient fourr\'e9es.
+\'ab\~Que peuvent signifier ces pr\'e9paratifs guerriers\~? pensa la femme du commandant. Est-ce qu\rquote on craindrait une attaque de la part des Kirghises\~? mais serait-il possible qu\rquote Ivan Kouzmitch me cach\'e2t une pareille mis\'e8re\~?\~\'bb
+ Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme r\'e9solution de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosit\'e9 de femme.
+\par
+\par Vassilissa I\'e9gorovna d\'e9buta par lui faire quelques remarques sur des objets de m\'e9nage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des questions \'e9trang\'e8res \'e0 l\rquote affaire pour rassurer et endormir la prudence de l\rquote accus
+\'e9. Puis, apr\'e8s un silence de quelques instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la t\'eate\~:
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! mon Dieu, Seigneur\~! voyez quelle nouvelle\~! Qu\rquote adviendra-t-il de tout cela\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! ma petite m\'e8re, r\'e9pondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est mis\'e9ricordieux\~; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre\~; j\rquote ai nettoy\'e9 le canon. Peut-\'eatre bien repousserons-nous ce
+ Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici.
+\par
+\par \endash Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff\~?\~\'bb demanda la femme du commandant.
+\par
+\par Ivan Ignatiitch vit bien qu\rquote il avait trop parl\'e9, et se mordit la langue. Mais il \'e9tait trop tard, Vassilissa I\'e9gorovna le contraignit \'e0 lui tout raconter, apr\'e8s avoir engag\'e9 sa parole qu\rquote elle ne dirait rien \'e0 personne.
+
+\par
+\par Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien \'e0 personne, si ce n\rquote est \'e0 la femme du pope, et cela par l\rquote unique raison que la vache de cette bonne dame, \'e9tant encore dans la steppe, pouvait \'eatre enlev\'e9e par les brigands.
+
+\par
+\par Bient\'f4t tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur son compte \'e9taient fort divers. Le commandant envoya l\rquote }{\i ouriadnik}{ avec mission de bien s\rquote enqu\'e9rir de tout dans les villages voisins. L\rquote }{\i
+ouriadnik}{ revint apr\'e8s une absence de deux jours, et d\'e9clara qu\rquote il avait dans la steppe, \'e0 soixante verstes de la forteresse, une grande quantit\'e9 de feux, et qu\rquote il avait ou\'ef dire aux Bachkirs qu\rquote une force innombrabl
+e s\rquote avan\'e7ait. Il ne pouvait rien dire de plus pr\'e9cis, ayant craint de s\rquote aventurer davantage.
+\par
+\par On commen\'e7a bient\'f4t \'e0 remarquer une grande agitation parmi les Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s\rquote assemblaient par petits groupes, parlaient entre eux \'e0 voix basse, et se dispersaient d\'e8s qu\rquote
+ils apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner\~: Ioula\'ef, Kalmouk baptis\'e9, fit au commandant une r\'e9v\'e9lation tr\'e8s grave. Selon lui, l\rquote }{\i ouriadnik}{ aurait fait de faux rapports\~; \'e0 son r
+etour, le perfide Cosaque aurait dit \'e0 ses camarades qu\rquote il s\rquote \'e9tait avanc\'e9 jusque chez les r\'e9volt\'e9s, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 pr\'e9sent\'e9 \'e0 leur chef, et que ce chef, lui ayant donn\'e9 sa main \'e0 baiser, s\rquote
+\'e9tait longuement entretenu avec lui. Le commandant fit aussit\'f4t mettre l\rquote }{\i ouriadnik}{ aux arr\'eats, et d\'e9signa Ioula\'ef pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques avec un m\'e9
+contentement visible. Ils murmuraient \'e0 haute voix, et Ivan Ignatiitch, l\rquote ex\'e9cuteur de l\rquote ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire assez clairement\~:
+\par
+\par \'ab\~Attends, attends, rat de garnison\~!\~\'bb
+\par
+\par Le commandant avait eu l\rquote intention d\rquote interroger son prisonnier le m\'eame jour\~; mais l\rquote }{\i ouriadnik}{ s\rquote \'e9tait \'e9chapp\'e9, sans doute avec l\rquote aide de ses complices.
+\par
+\par Un nouvel \'e9v\'e9nement vint accro\'eetre l\rquote inqui\'e9tude du capitaine. On saisit un Bachkir porteur de lettres s\'e9ditieuses. \'c0 cette occasion, le commandant prit le parti d\rquote
+assembler derechef ses officiers, et pour cela il voulut encore \'e9loigner sa femme sous un pr\'e9texte sp\'e9cieux. Mais comme Ivan Kouzmitch \'e9tait le plus adroit et le plus sinc\'e8re des hommes, il ne trouva pas d\rquote autre moyen que celui qu
+\rquote il avait d\'e9j\'e0 employ\'e9 une premi\'e8re fois.
+\par
+\par \'ab\~Vois-tu bien, Vassilissa I\'e9gorovna, lui dit-il en toussant \'e0 plusieurs reprises, le p\'e8re Garasim a, dit-on, re\'e7u de la ville\'85
+\par
+\par \endash Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme\~; tu veux encore rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de I\'e9m\'e9liane Pougatcheff\~; mais tu ne me tromperas pas cette fois.\~\'bb
+\par
+\par Ivan Kouzmitch \'e9carquilla les yeux\~: \'ab\~Eh bien, ma petite m\'e8re, dit-il, si tu sais tout, reste, il n\rquote y a rien \'e0 faire\~; nous parlerons devant toi.
+\par
+\par \endash Bien, bien, mon petit p\'e8re, r\'e9pondit-elle, ce n\rquote est pas \'e0 toi de faire le fin. Envoie chercher les officiers.\~\'bb
+\par
+\par Nous nous assembl\'e2mes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa femme, la proclamation de Pougatcheff, r\'e9dig\'e9e par quelque Cosaque \'e0 demi lettr\'e9. Le brigand nous d\'e9clarait son intention de marcher imm\'e9
+diatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats \'e0 se r\'e9unir \'e0 lui, et conseillait aux chefs de ne pas r\'e9sister, les mena\'e7ant en ce cas du dernier supplice. La proclamation \'e9tait \'e9crite en termes grossiers, mais
+\'e9nergiques, et devait produire une grande impression sur les esprits des gens simples,
+\par
+\par \'ab\~Quel coquin\~! s\rquote \'e9cria la femme du commandant. Voyez ce qu\rquote il ose nous proposer\~! de sortir \'e0 sa rencontre et de d\'e9poser \'e0 ses pieds nos drapeaux\~! Ah\~! le fils de chien\~
+! il ne sait donc pas que nous sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de toutes sortes\~! Est-il possible qu\rquote il se soit trouv\'e9 des commandants assez l\'e2ches pour ob\'e9ir \'e0 ce bandit\~!
+\par
+\par \endash \'c7a ne devrait pas \'eatre, r\'e9pondit Ivan Kouzmitch\~; cependant on dit que le sc\'e9l\'e9rat s\rquote est d\'e9j\'e0 empar\'e9 de plusieurs forteresses.
+\par
+\par \endash Il para\'eet qu\rquote il est fort, en effet, observa Chvabrine.
+\par
+\par \endash Nous allons savoir \'e0 l\rquote instant sa force r\'e9elle, reprit le commandant\~; Vassilissa I\'e9gorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch, am\'e8ne le Bachkir, et dis \'e0 Ioula\'ef d\rquote apporter des verges.
+\par
+\par \endash Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son si\'e8ge\~; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle entendrait, les cris, et \'e7a lui ferait peur. Et moi, pour dire la v\'e9rit\'e9, je ne suis pas tr\'e8
+s curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de vous revoir\'85\~\'bb
+\par
+\par La torture \'e9tait alors tellement enracin\'e9e dans les habitudes de la justice, que l\rquote ukase bienfaisant}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ De Catherine II.}}}{ qui en avait prescrit l\rquote abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l\rquote aveu de l\rquote accus\'e9 \'e9tait indispensable \'e0 la condamnation, id\'e9e non seulement d\'e9
+raisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en mati\'e8re juridique\~; car, si le d\'e9ni de l\rquote accus\'e9 ne s\rquote accepte pas comme preuve de son innocence, l\rquote aveu qu\rquote on lui arrache doit moins encore servir d
+e preuve de sa culpabilit\'e9. \'c0 pr\'e9sent m\'eame, il m\rquote arrive encore d\rquote entendre de vieux juges regretter l\rquote abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait de la n\'e9cessit\'e9
+ de la torture, ni les juges, ni les accus\'e9s eux-m\'eames. C\rquote est pourquoi l\rquote ordre du commandant n\rquote \'e9tonna et n\rquote \'e9mut aucun de nous. Ivan Ignatiitch s\rquote en alla chercher le Bachkir, qui \'e9
+tait tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d\rquote instants apr\'e8s, on l\rquote amena dans l\rquote antichambre. Le commandant ordonna qu\rquote on l\rquote introduisit en sa pr\'e9sence.
+\par
+\par Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des entraves en bois. Il \'f4ta son haut bonnet et s\rquote arr\'eata pr\'e8s de la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n\rquote oublierai cet homme\~: il
+paraissait \'e2g\'e9 de soixante et dix ans au moins, et n\rquote avait ni nez, ni oreilles. Sa t\'eate \'e9tait ras\'e9e\~; quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il \'e9tait de petite taille, maigre, courb\'e9\~; mais ses yeux \'e0
+ la tatare brillaient encore.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! eh\~! dit le commandant, qui reconnut \'e0 ces terribles indices un des r\'e9volt\'e9s punis en 1741, tu es un vieux loup, \'e0 ce que je vois\~; tu as d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 pris dans nos pi\'e8ges. Ce n\rquote est pas la premi\'e8
+re fois que tu te r\'e9voltes, puisque ta t\'eate est si bien rabot\'e9e. Approche-toi, et dis qui t\rquote a envoy\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de compl\'e8te imb\'e9cillit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, pourquoi te tais-tu\~? continua Ivan Kouzmitch\~; est-ce que tu ne comprends pas le russe\~? Ioula\'ef, demande-lui en votre langue qui l\rquote a envoy\'e9, dans notre forteresse.\~\'bb
+\par
+\par Ioula\'ef r\'e9p\'e9ta en langue tatare la question d\rquote Ivan Kouzmitch. Mais le Bachkir le regarda avec la m\'eame expression, et sans r\'e9pondre un mot.
+\par
+\par \'ab\~Iachki}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Jurement tatar.}}}{\~! s\rquote \'e9cria le commandant\~; je te fera
+i parler. Voyons, \'f4tez-lui sa robe de chambre ray\'e9e, sa robe de fou, et mouchetez-lui les \'e9paules. Voyons, Ioula\'ef, houspille-le comme il faut.\~\'bb
+\par
+\par Deux invalides commenc\'e8rent \'e0 d\'e9shabiller le Bachkir. Une vive inqui\'e9tude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit \'e0 regarder de tous c\'f4t\'e9s comme un pauvre petit animal pris par des enfants. Mais lorsqu\rquote
+un des invalides lui saisit les mains pour les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses \'e9paules en se courbant, lorsque Ioula\'ef prit les verges et leva la main pour frapper, alors le Bachkir poussa un g\'e9
+missement faible et puissant, et, relevant la t\'eate, ouvrit la bouche, o\'f9, au lieu de langue, s\rquote agitait un court tron\'e7on.
+\par
+\par Nous f\'fbmes tous frapp\'e9s d\rquote horreur.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioula\'ef, ram\'e8ne le Bachkir au grenier\~; et nous, messieurs, nous avons encore \'e0 causer.\~\'bb
+\par
+\par Nous continuions \'e0 d\'e9battre notre position, lorsque Vassilissa I\'e9gorovna se pr\'e9cipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effar\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Que t\rquote est-il arriv\'e9\~? demanda le commandant surpris.
+\par
+\par \endash Malheur\~! malheur\~! r\'e9pondit Vassilissa I\'e9gorovna\~: le fort de Nijn\'e9osern a \'e9t\'e9 pris ce matin\~; le gar\'e7on du p\'e8re Garasim vient de revenir. Il a vu comment on l\rquote
+a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers\~; les sc\'e9l\'e9rats vont venir ici.\~\'bb
+\par
+\par Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde\~; le commandant de la forteresse de Nijn\'e9osern, jeune homme doux et modeste, m\rquote \'e9tait connu. Deux mois auparavant il avait pass\'e9, venant d\rquote
+Orenbourg avec sa jeune femme, et s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 chez Ivan Kouzmitch. La Nijn\'e9osernia n\rquote \'e9tait situ\'e9e qu\rquote \'e0 vingt-cinq verstes de notre fort. D\rquote heure en heure il fallait nous attendre \'e0
+ une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se pr\'e9senta vivement \'e0 mon imagination, et le c\'9cur me manquait en y pensant.
+\par
+\par \'ab\~\'c9coutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de d\'e9fendre la forteresse jusqu\rquote au dernier soupir, cela s\rquote entend. Mais il faut songer \'e0 la s\'fbret\'e9 des femmes. Envoyez-les \'e0
+ Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une forteresse plus \'e9loign\'e9e et plus s\'fbre, o\'f9 les sc\'e9l\'e9rat n\rquote aient pas encore eu le temps de p\'e9n\'e9trer.\~\'bb
+\par
+\par Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme\~: \'ab\~Vois-tu bien\~! ma m\'e8re\~; en effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu\rquote \'e0 ce que nous ayons r\'e9duit les rebelles\~?
+\par
+\par \endash Quelle folie\~! r\'e9pondit la commandante. O\'f9 est la forteresse que les balles n\rquote aient pas atteinte\~? En quoi la B\'e9logorska\'efa n\rquote est-elle pas s\'fbre\~? Gr\'e2ce \'e0
+ Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises\~; peut-\'eatre y lasserons-nous Pougatcheff\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, ma petite m\'e8re, r\'e9pliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de Macha\~? C\rquote est bien si nous le lassons, ou s\rquote
+il nous arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse\~?\'85 \endash Eh bien\~! alors\'85\~\'bb
+\par
+\par Mais ici Vassilissa I\'e9gorovna ne put que b\'e9gayer et se tut, \'e9touff\'e9e par l\rquote \'e9motion.
+\par
+\par \'ab\~Non, Vassilissa I\'e9gorovna, reprit la commandant, qui remarqua que ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-\'eatre pour la premi\'e8re fois de sa vie\~; il ne convient pas que Macha reste ici. Envoyons-la \'e0
+ Orenbourg chez sa marraine. L\'e0 il y a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre. Et m\'eame \'e0 toi j\rquote aurais conseill\'e9 de t\rquote en aller aussi l\'e0-bas\~; car, bien que tu sois vieille, pense \'e0 ce qui t\rquote
+arrivera si la forteresse est prise d\rquote assaut.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, c\rquote est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha\~; mais ne t\rquote avise pas de me prier de partir, je n\rquote en ferais rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles ann\'e9es, de me s\'e9
+parer de toi, et d\rquote aller chercher un tombeau solitaire en pays \'e9tranger. Nous avons v\'e9cu ensemble, nous mourrons ensemble.
+\par
+\par \endash Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n\rquote y a pas de temps \'e0 perdre. Va \'e9quiper Macha pour la route\~; demain nous la ferons partir \'e0 la pointe du jour, et nous lui donnerons m\'eame un convoi, quoique, \'e0
+ vrai dire, nous n\rquote ayons pas ici de gens superflus. Mais o\'f9 donc est-elle\~?
+\par
+\par \endash Chez Akoulina Pamphilovna, r\'e9pondit la commandante\~; elle s\rquote est trouv\'e9e mal en apprenant la prise de Nijn\'e9osern\~! je crains qu\rquote elle ne tombe malade. \'d4 Dieu Seigneur\~! jusqu\rquote o\'f9 avons-nous v\'e9cu\~?\~\'bb
+
+\par
+\par Vassilissa I\'e9gorovna alla faire les appr\'eats du d\'e9part de sa fille. L\rquote entretien chez le commandant continua encore\~; mais je n\rquote y pris plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, p\'e2le et les yeux rougis. Nous soup\'e2
+mes en silence, et nous nous lev\'e2mes de table plus t\'f4t que d\rquote ordinaire. Chacun de nous regagna son logis apr\'e8s avoir dit adieu \'e0 toute la famille. J\rquote avais oubli\'e9 mon \'e9p\'e9e et revins la prendre\~; je trouvais Marie sou
+s la porte\~; elle me la pr\'e9senta.
+\par
+\par \'ab\~Adieu, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, me dit-elle en pleurant\~; on m\rquote envoie \'e0 Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-\'eatre que Dieu permettra que nous nous revoyions\~; si non\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle se mit \'e0 sangloter.
+\par
+\par \'ab\~Adieu, lui dis-je, adieu, ma ch\'e8re Marie\~! Quoi qu\rquote il m\rquote arrive, sois s\'fbre que ma derni\'e8re pens\'e9e et ma derni\'e8re pri\'e8re seront pour toi.\~\'bb
+\par
+\par Macha continuait \'e0 pleurer. Je sortis pr\'e9cipitamment.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016141}CHAPITRE VII\line }{\b0\i L\rquote ASSAUT}{{\*\bkmkend _Toc98016141}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai m\'eame pas mes habits. J\rquote avais eu l\rquote intention de gagner de grand matin la porte de la forteresse par o\'f9
+ Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet. L\rquote agitation de mon \'e2me me semblait moins p\'e9nible que la noire m\'e9lancolie o\'f9 j\rquote \'e9tais plong\'e9 pr\'e9c\'e9
+demment. Au chagrin de la s\'e9paration se m\'ealaient en moi des esp\'e9rances vagues mais douces, l\rquote attente impatiente des dangers et le sentiment d\rquote une noble ambition. La nuit passa vite. J\rquote allais sortir, quand ma porte s\rquote
+ouvrit, et le caporal entra pour m\rquote annoncer que nos Cosaques avaient quitt\'e9 pendant la nuit la forteresse, emmenant de force avec eux Ioula\'ef, et qu\rquote autour de nos remparts chevauchaient des gens inconnus. L\rquote id\'e9
+e que Marie Ivanovna n\rquote avait pu s\rquote \'e9loigner me gla\'e7a de terreur. Je donnai \'e0 la h\'e2te quelques instructions au caporal, et courus chez le commandant.
+\par
+\par Il commen\'e7ait \'e0 faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je m\rquote entendis appeler par quelqu\rquote un. Je m\rquote arr\'eatai.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 allez-vous\~? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me rattrapant\~; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m\rquote envoie vous chercher. Le Pougatch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs36 }{Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie \'e9pouvantail.}}}{ est arriv\'e9.
+\par
+\par \endash Marie Ivanovna est-elle partie\~? demandai-je avec un tremblement int\'e9rieur.
+\par
+\par \endash Elle n\rquote en a pas eu le temps, r\'e9pondit Ivan Ignatiitch, la route d\rquote Orenbourg est coup\'e9e, la forteresse entour\'e9e. Cela va mal, Pi\'f4tr Andr\'e9itch.\~\'bb
+\par
+\par Nous nous rend\'eemes sur le rempart, petite hauteur form\'e9e par la nature et fortifi\'e9e d\rquote une palissade. La garnison s\rquote y trouvait sous les armes. On y avait tra\'een\'e9 le canon d\'e8
+s la veille. Le commandant marchait de long en large devant sa petite troupe\~; l\rquote approche du danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinai
+re. Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient \'eatre des Cosaques\~; mais parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu\rquote il \'e9tait facile de reconna\'eetre \'e0 leurs bonnets et \'e0
+ leurs carquois. Le commandant parcourait les rangs de la petite arm\'e9e, en disant aux soldats\~: \'ab\~Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd\rquote hui pour notre m\'e8re l\rquote imp\'e9ratrice, et faisons voir \'e0
+ tout le monde que nous sommes des gens braves, fid\'e8les \'e0 nos serments.\~\'bb
+\par
+\par Les soldats t\'e9moign\'e8rent \'e0 grands cris de leur bonne volont\'e9. Chvabrine se tenait pr\'e8s de moi, examinant l\rquote ennemi avec attention. Les gens qu\rquote
+on apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le fort, se r\'e9unirent en groupe et parl\'e8rent entre eux. Le commandant ordonna \'e0 Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha lui-m\'eame la m\'e8
+che. Le boulet passa en sifflant sur leurs t\'eates sans leur faire aucun mal. Les cavaliers se dispers\'e8rent aussit\'f4t, en partant au galop, et la steppe devint d\'e9serte. En ce moment, parut sur le rempart Vassilissa I\'e9
+gorovna, suivie de Marie qui n\rquote avait pas voulu la quitter.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille\~? o\'f9 est l\rquote ennemi\~?
+\par
+\par \endash L\rquote ennemi n\rquote est pas loin, r\'e9pondit Ivan Kouzmitch\~; mais, si Dieu le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur\~?
+\par
+\par \endash Non, papa, r\'e9pondit Marie\~; j\rquote ai plus peur seule \'e0 la maison.\~\'bb
+\par
+\par Elle me jeta un regard, en s\rquote effor\'e7ant de sourire. Je serrai vivement la garde de mon \'e9p\'e9e, en me rappelant que je l\rquote avais re\'e7ue la veille de ses mains, comme pour sa d\'e9fense. Mon c\'9cur br\'fblait dans ma poitrine\~
+; je me croyais son chevalier\~; j\rquote avais soif de lui prouver que j\rquote \'e9tais digne de sa confiance, et j\rquote attendais impatiemment le moment d\'e9cisif.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, d\'e9bouchant d\rquote une hauteur qui se trouvait \'e0 huit verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d\rquote hommes \'e0 cheval, et bient\'f4t toute la steppe se couvrit de gens arm\'e9s de lances et de fl\'e8
+ches. Parmi eux, v\'eatu d\rquote un cafetan rouge et le sabre \'e0 la main, se distinguait un homme mont\'e9 sur un cheval blanc. C\rquote \'e9tait Pougatcheff lui-m\'eame. Il s\rquote arr\'eata, fut entour\'e9, et bient\'f4t, probablement d\rquote apr
+\'e8s ses ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s\rquote approch\'e8rent au grand galop jusqu\rquote au rempart. Nous reconn\'fbmes en eux quelques-uns de nos tra\'eetres. L\rquote un d\rquote eux \'e9
+levait une feuille de papier au-dessus de son bonnet\~; un autre portait au bout de sa pique la t\'eate de Ioula\'ef, qu\rquote il nous lan\'e7a par-dessus la palissade. La t\'eate du pauvre Kaimouk roula aux pieds du commandant.
+\par
+\par Les tra\'eetres nous criaient\~:
+\par
+\par \'ab\~Ne tirez pas\~: sortez pour recevoir le tsar\~; le tsar est ici.
+\par
+\par \endash Enfants, feu\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine pour toute r\'e9ponse.
+\par
+\par Les soldats firent une d\'e9charge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla et tomba de cheval\~; les autres s\rquote enfuirent \'e0 toute bride. Je jetai un coup d\rquote \'9cil sur Marie Ivanovna. Glac\'e9e de terreur \'e0 la vue de la t\'eate de Ioula
+\'ef, \'e9tourdie du bruit de la d\'e9charge, elle semblait inanim\'e9e. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna d\rquote aller prendre la feuille des ma
+ins du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut \'e0 voix basse et la d\'e9chira en morceaux. Cependant on voyait les r\'e9volt\'e9s se pr
+\'e9parer \'e0 une attaque. Bient\'f4t les balles siffl\'e8rent \'e0 nos oreilles, et quelques fl\'e8ches vinrent s\rquote enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
+\par
+\par \'ab\~Vassilissa I\'e9gorovna, dit le commandant, les femmes n\rquote ont rien \'e0 faire ici. Emm\'e8ne Macha\~; tu vois bien que cette fille est plus morte que vive.\~\'bb
+\par
+\par Vassilissa I\'e9gorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard sur la steppe, o\'f9 l\rquote on voyait de grands mouvements parmi la foule, et dit \'e0 son mari\~: \'ab\~Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort\~; b\'e9nis Macha\~
+; Macha, approche de ton p\'e8re.\~\'bb P\'e2le et tremblante, Marie s\rquote approcha d\rquote Ivan Kouzmitch, se mit \'e0 genoux et le salua jusqu\rquote \'e0 terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois le signe de la croix, puis la releva, l
+\rquote embrassa, et lui dit d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e par l\rquote \'e9motion\~: \'ab\~Eh bien, Macha, sois heureuse\~; prie Dieu, il ne t\rquote abandonnera pas. S\rquote il se trouve un honn\'eate homme, que Dieu vous donne \'e0
+ tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons v\'e9cu ma femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa I\'e9gorovna, emm\'e8ne-la donc plus vite.\~\'bb
+\par
+\par Marie se jeta \'e0 son cou, et se mit \'e0 sangloter. \'ab\~Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch\~; pardonne-moi si je t\rquote ai jamais f\'e2ch\'e9.
+\par
+\par \endash Adieu, adieu, ma petite m\'e8re, dit le commandant en embrassant sa vieille compagne\~; voyons, assez, allez-vous-en \'e0 la maison, et, si tu en as le temps, mets un }{\i sarafan}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs36 }{Robe par\'e9e ; c\rquote est l\rquote usage, chez les Russes, d\rquote enterrer les morts dans leurs plus riches habits.}}}{ \'e0
+ Macha.\~\'bb
+\par
+\par La commandante s\rquote \'e9loigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard\~; elle se retourna et me fit un dernier signe de t\'eate.
+\par
+\par Ivan Kouzmitch revint \'e0 nous, et toute son attention fut tourn\'e9e sur l\rquote ennemi. Les rebelles se r\'e9unirent autour de leur chef et tout \'e0 coup mirent pied \'e0 terre pr\'e9cipitamment. \'ab\~Tenez-vous bien, nous dit le commandant, c
+\rquote est l\rquote assaut qui commence.\~\'bb En ce moment m\'eame retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient \'e0 toutes jambes sur la forteresse. Notre canon \'e9tait charg\'e9 \'e0 mitraille. Le commandant les laissa venir \'e0
+ tr\'e8s petite distance, et mit de nouveau le feu \'e0 sa pi\'e8ce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre\~; il semblait les exhort
+er avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cess\'e9, redoubl\'e8rent de nouveau. \'ab\~Maintenant, enfants\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant\~! Suivez-moi pour une sortie\~!\~\'bb
+\par
+\par Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouv\'e2mes en un instant hors du parapet. Mais la garnison, intimid\'e9e, n\rquote avait pas boug\'e9 de place. \'ab\~Que faites-vous donc, mes enfants\~? s\rquote \'e9cria Ivan Kouzmitch\~; s\rquote
+il faut mourir, mourons\~; affaire de service\~!\~\'bb
+\par
+\par En ce moment les rebelles se ru\'e8rent sur nous, et forc\'e8rent l\rquote entr\'e9e de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m\rquote avait renvers\'e9 par terre\~; mais je me relevai et j\rquote entrai p\'eale-m\'ea
+le avec la foule dans la forteresse. Je vis le commandant bless\'e9 \'e0 la t\'eate, et press\'e9 par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs. J\rquote allais courir \'e0 son secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me li
+\'e8rent avec leurs }{\i kouchaks}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Ceintures que portent tous les paysans russes.}}}{
+ en criant\~: \'ab\~Attendez, attendez ce qu\rquote on va faire de vous, tra\'eetres au tsar\~!\~\'bb
+\par
+\par On nous tra\'eena le long des rues. Les habitants sortaient de leurs maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout \'e0 coup des cris annonc\'e8rent que le tsar \'e9tait sur la place, attendant les pri
+sonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce c\'f4t\'e9, et nos gardiens nous y tra\'een\'e8rent.
+\par
+\par Pougatcheff \'e9tait assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du commandant. Il \'e9tait v\'eatu d\rquote un \'e9l\'e9gant cafetan cosaque, brod\'e9 sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orn\'e9 de glands d\rquote
+or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l\rquote entouraient.
+\par
+\par Le p\'e8re Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix \'e0 la main, au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les victimes amen\'e9es devant lui. Sur la place m\'eame, on dressait \'e0 la h\'e2te une potence. Quand nous approch\'e2
+mes, des Bachkirs \'e9cart\'e8rent la foule, et l\rquote on nous pr\'e9senta \'e0 Pougatcheff. Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s\rquote \'e9tablit. \'ab\~Qui est le commandant\~?\~\'bb demanda l\rquote usurpateur. Notre }{\i
+ouriadnik}{ sortit des groupes et d\'e9signa Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec une expression terrible et lui dit\~: \'ab\~Comment as-tu os\'e9 t\rquote opposer \'e0 moi, \'e0 ton empereur\~?\~\'bb
+\par
+\par Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses derni\'e8res forces et r\'e9pondit d\rquote une voix ferme\~: \'ab\~Tu n\rquote es pas mon empereur\~: tu es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff fron\'e7a le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussit\'f4t plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l\rquote entra\'een\'e8rent au gibet. \'c0 cheval sur la traverse, apparut le Bachkir d\'e9figur\'e9 qu\rquote on avait questionn
+\'e9 la veille\~; il tenait une corde \'e0 la main, et je vis un instant apr\'e8s le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l\rquote air. Alors on amena \'e0 Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
+\par
+\par \'ab\~Pr\'eate serment, lui dit Pougatcheff, \'e0 l\rquote empereur Pi\'f4tr F\'e9dorovitch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Pierre III.}}}{.
+\par
+\par \endash Tu n\rquote es pas notre empereur, r\'e9pondit le lieutenant en r\'e9p\'e9tant les paroles de son capitaine\~; tu es un brigand, mon oncle, et un usurpateur.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan Ignatiitch fut pendu aupr\'e8s de son ancien chef. C\rquote \'e9tait mon tour. Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m\rquote appr\'eatant \'e0 r\'e9p\'e9ter la r\'e9
+ponse de mes g\'e9n\'e9reux camarades. Alors, \'e0 ma surprise inexprimable, j\rquote aper\'e7us parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se couper les cheveux en rond et d\rquote endosser un cafetan de Cosaque. Il s\rquote
+approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots \'e0 l\rquote oreille. \'ab\~Qu\rquote on le pende\~!\~\'bb dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis \'e0 r\'e9citer \'e0 voix basse une pri\'e8re, en offrant
+\'e0 Dieu un repentir sinc\'e8re de toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui \'e9taient chers \'e0 mon c\'9cur. On m\rquote avait d\'e9j\'e0 conduit sous le gibet. \'ab\~Ne crains rien, ne crains rien\~!\~\'bb
+ me disaient les assassins, peut-\'eatre pour me donner du courage. Tout \'e0 coup un cri se fit entendre\~: \'ab\~Arr\'eatez, maudits\~\'bb.
+\par
+\par Les bourreaux s\rquote arr\'eat\'e8rent. Je regarde\'85 Sav\'e9liitch \'e9tait \'e9tendu aux pieds de Pougatcheff.
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon propre p\'e8re, lui disait mon pauvre menin, qu\rquote as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur\~? Laisse-le libre, on t\rquote en donnera une bonne ran\'e7on\~; mais pour l\rquote exemple et pour faire peur aux autres, ordonne qu
+\rquote on me pende, moi, vieillard.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff fit un signe\~; on me d\'e9lia aussit\'f4t. \'ab\~Notre p\'e8re te pardonne\~\'bb, me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j\rquote \'e9tais tr\'e8s heureux de ma d\'e9livrance, mais je ne puis dire non
+plus que je la regrettais. Mes sens \'e9taient trop troubl\'e9s. On m\rquote amena de nouveau devant l\rquote usurpateur et l\rquote on me fit agenouiller \'e0 ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse\~: \'ab\~Baise la main, baise la main\~!\~
+\'bb criait-on autour de moi. Mais j\rquote aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 le plus atroce supplice \'e0 un si inf\'e2me avilissement.
+\par
+\par \'ab\~Mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, me soufflait Sav\'e9liitch, qui se tenait derri\'e8re moi et me poussait du coude, ne fais pas l\rquote obstin\'e9\~; qu\rquote est-ce que cela te co\'fbte\~? Crache et baise la main du bri\'85 Baise-lui la main.\~
+\'bb
+\par
+\par Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant\~: \'ab\~Sa Seigneurie est, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, toute stupide de joie\~; relevez-le\~\'bb. On me releva, et je restai en libert\'e9. Je regardai alors la continuation de l
+\rquote inf\'e2me com\'e9die.
+\par
+\par Les habitants commenc\'e8rent \'e0 pr\'eater le serment. Ils approchaient l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, baisaient la croix et saluaient l\rquote usurpateur. Puis vint le tour des soldats de la garnison\~: le tailleur de la compagnie, arm\'e9
+ de ses grands ciseaux \'e9mouss\'e9s, leur coupait les queues. Ils secouaient la t\'eate et approchaient les l\'e8vres de la main de Pougatcheff\~; celui-ci leur d\'e9clara qu\rquote ils \'e9taient pardonn\'e9s et re\'e7
+us dans ses troupes. Tout cela dura pr\'e8s de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc richement harnach\'e9. Deux Cosaques le prirent par les bras et l\rquote aid
+\'e8rent \'e0 se mettre en selle. Il annon\'e7a au p\'e8re Garasim qu\rquote il d\'eenerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands tra\'eenaient sur le perron Vassilissa I\'e9gorovna, \'e9chevel\'e9e et demi-nue. L\rquote un d
+\rquote eux s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 v\'eatu de son mantelet\~; les autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les services \'e0 th\'e9 et toutes sortes d\rquote objets.
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mes p\'e8res, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de gr\'e2ce\~; mes p\'e8res, mes p\'e8res, menez-moi \'e0 Ivan Kouzmitch.\~\'bb
+\par
+\par Soudain elle aper\'e7ut le gibet et reconnut son mari.
+\par
+\par \'ab\~Sc\'e9l\'e9rats, s\rquote \'e9cria-t-elle hors d\rquote elle-m\'eame, qu\rquote en avez-vous fait\~? \'d4 ma lumi\'e8re, Ivan Kouzmitch, hardi c\'9cur de soldat\~; ni les ba\'efonnettes prussiennes ne t\rquote ont touch\'e9, ni les balles turques\~
+; et tu as p\'e9ri devant un vil condamn\'e9 fuyard.
+\par
+\par \endash Faites taire la vieille sorci\'e8re\~!\~\'bb dit Pougatcheff.
+\par
+\par Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la t\'eate, et elle tomba morte au bas des degr\'e9s du perron. Pougatcheff partit\~; tout le peuple se jeta sur ses pas.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016142}CHAPITRE VIII\line }{\b0\i LA VISITE INATTENDUE}{{\*\bkmkend _Toc98016142}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La place se trouva vide. Je me tenais au m\'eame endroit, ne pouvant rassembler mes id\'e9es troubl\'e9es par tant d\rquote \'e9motions terribles.
+\par
+\par Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que toute autre chose. \'ab\~O\'f9 est-elle\~? qu\rquote est-elle devenue\~? a-t-elle eu le temps de se cacher\~? sa retraite est-elle s\'fbre\~?\~\'bb Rempli de ces pens\'e9es accablante
+s, j\rquote entrai dans la maison du commandant. Tout y \'e9tait vide. Les chaises, les tables, les armoires \'e9taient br\'fbl\'e9es, la vaisselle en pi\'e8ces. Un affreux d\'e9sordre r\'e9
+gnait partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait \'e0 la chambre de Marie Ivanovna, o\'f9 j\rquote allais entrer pour la premi\'e8re fois de ma vie. Son lit \'e9tait boulevers\'e9, l\rquote armoire ouverte et d\'e9valis\'e9
+e. Une lampe br\'fblait encore devant le }{\i Kivot}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Petite armoire plate et vitr\'e9e o\'f9
+ l\rquote on enferme les saintes images, et qui forme un autel domestique.}}}{, vide \'e9galement. On n\rquote avait pas emport\'e9 non plus un petit miroir accroch\'e9 entre la porte et la fen\'eatre. Qu\rquote \'e9tait devenue l\rquote h\'f4
+tesse de cette simple et virginale cellule\~? Une id\'e9e terrible me traversait l\rquote esprit. J\rquote imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon c\'9cur se serra\~; je fondis en larmes et pronon\'e7ai \'e0
+ haute voix le nom de mon amante. En ce moment, un l\'e9ger bruit se fit entendre, et Palachka, toute p\'e2le, sortit de derri\'e8re l\rquote armoire.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~!-Pi\'f4tr Andr\'e9itch, dit-elle en joignant les mains, quelle journ\'e9e\~! quelles horreurs\~!
+\par
+\par \endash Marie Ivanovna\~? demandai-je avec impatience\~; que fait Marie Ivanovna\~?
+\par
+\par \endash La demoiselle est en vie, r\'e9pondit Palachka\~; elle est cach\'e9e chez Akoulina Pamphilovna.
+\par
+\par \endash Chez la femme du pope\~! m\rquote \'e9criai-je avec terreur. Grand Dieu\~! Pougatcheff est l\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Je me pr\'e9cipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la rue, et, tout \'e9perdu, me mis \'e0 courir vers la maison du pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d\rquote \'e9
+clats de rire. Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m\rquote avait suivi. Je l\rquote envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment apr\'e8s, la femme du pope sortit dans l\rquote antichambre, un flacon vide \'e0 la main.
+
+\par
+\par \'ab\~Au nom du ciel, o\'f9 est Marie Ivanovna\~? demandai-je avec une agitation inexprimable.
+\par
+\par \endash Elle est couch\'e9e, ma petite colombe, r\'e9pondit la femme du pope, sur mon lit, derri\'e8re la cloison. Ah\~! Pi\'f4tr Andr\'e9itch, un malheur \'e9tait bien pr\'e8s d\rquote arriver. Mais, gr\'e2ce \'e0 Dieu, tout s\rquote est heu
+reusement pass\'e9. Le sc\'e9l\'e9rat s\rquote \'e9tait \'e0 peine assis \'e0 table, que la pauvrette se mit \'e0 g\'e9mir. Je me sentis mourir de peur. Il l\rquote entendit\~: \'ab\~Qui est-ce qui g\'e9mit chez toi, vieille\~?\~\'bb
+ Je saluai le brigand jusqu\rquote \'e0 terre\~: \'ab\~Ma ni\'e8ce, tsar\~; elle est malade et alit\'e9e il y a plus d\rquote une semaine. \endash Et ta ni\'e8ce est jeune\~? \endash Elle est jeune, tsar. \endash Voyons, vieille, montre-moi ta ni
+\'e8ce.\~\'bb Je sentis le c\'9cur me manquer\~; mais que pouvais-je faire\~? \'ab\~Fort bien, tsar\~; mais la fille n\rquote aura pas la force de se lever et de venir devant Ta Gr\'e2ce. \endash Ce n\rquote est rien, vieille\~; j\rquote irai moi-m\'ea
+me la voir.\~\'bb Et, le croiras-tu\~? le maudit est all\'e9 derri\'e8re la cloison. Il tira le rideau, la regarda de ses yeux d\rquote \'e9pervier, et rien de plus\~; Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous \'e9tions d\'e9j\'e0 pr\'e9par\'e9
+s, moi et le p\'e8re, \'e0 une mort de martyrs\~? Par bonheur, la petite colombe ne l\rquote a pas reconnu. \'d4 Seigneur Dieu\~! quelles f\'eates nous arrivent\~! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l\rquote aurait cru\~? Et Vassilissa I\'e9
+gorovna, et Ivan Ignatiitch\~! Pourquoi celui-l\'e0\~? Et vous, comment vous a-t-on \'e9pargn\'e9\~? Et que direz-vous de Chvabrine, d\rquote Alex\'e9i Ivanitch\~? Il s\rquote est coup\'e9 les cheveux en rond, et le voil\'e0
+ qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand j\rquote ai parl\'e9 de ma ni\'e8ce malade, croiras-tu qu\rquote il m\rquote a jet\'e9 un regard comme s\rquote il e\'fbt voulu me percer de son couteau\~
+? Cependant il ne nous a pas trahis. Gr\'e2ces lui soient rendues, au moins pour cela\~!\~\'bb
+\par
+\par En ce moment retentirent \'e0 la fois les cris avin\'e9s des convives et la voix du p\'e8re Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope appelait sa femme.
+\par
+\par \'ab\~Retournez \'e0 la maison, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, me dit-elle tout en \'e9moi. J\rquote ai autre chose \'e0 faire qu\rquote \'e0 jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Pi\'f4tr Andr\'e9itch\~
+; ce qui sera sera\~; peut-\'eatre que Dieu daignera ne pas nous abandonner.\~\'bb
+\par
+\par La femme du pope rentra chez elle\~; un peu tranquillis\'e9, je retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je retins avec peine l\rquote explosion de ma col
+\'e8re, dont je sentais toute l\rquote inutilit\'e9. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai \'e0 la maison. Sav\'e9
+liitch me rencontra sur le seuil.
+\par
+\par \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 Dieu, s\rquote \'e9cria-t-il en me voyant, je croyais que les sc\'e9l\'e9rats t\rquote avaient saisi de nouveau. Ah\~! mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, le croiras-tu\~? les brigands nous ont tout pris\~: le
+s habits, le linge, les effets, la vaisselle\~; ils n\rquote ont rien laiss\'e9. Mais qu\rquote importe\~? Gr\'e2ces soient rendues \'e0 Dieu de ce qu\rquote ils ne t\rquote ont pas au moins \'f4t\'e9 la vie\~! Mais as-tu reconnu, ma\'eetre, leur }{\i
+ataman}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chef militaire chez les Cosaques.}}}{\~?
+\par
+\par \endash Non, je ne l\rquote ai pas reconnu\~; qui donc est-il\~?
+\par
+\par \endash Comment, mon petit p\'e8re\~! tu as d\'e9j\'e0 oubli\'e9 l\rquote ivrogne qui t\rquote a escroqu\'e9 le }{\i touloup}{, le jour du chasse-neige, un }{\i touloup}{ de peau de li\'e8
+vre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en l\rquote endossant.\~\'bb
+\par
+\par Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide \'e9tait frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et lui \'e9taient bien le m\'eame homme, et je compris alors la gr\'e2ce qu\rquote il m\rquote
+avait faite. Je ne pus assez admirer l\rquote \'e9trange liaison des \'e9v\'e9nements. Un }{\i touloup}{ d\rquote enfant, donn\'e9 \'e0 un vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les cabarets assi\'e9geait des forteresses et \'e9
+branlait l\rquote empire.
+\par
+\par \'ab\~Ne daigneras-tu pas manger\~? me dit Sav\'e9liitch qui \'e9tait fid\'e8le \'e0 ses habitudes. Il n\rquote y a rien \'e0 la maison, il est vrai\~; mais je chercherai partout, et je te pr\'e9parerai quelque chose.\~\'bb
+\par
+\par Rest\'e9 seul, je me mis \'e0 r\'e9fl\'e9chir. Qu\rquote avais-je \'e0 faire\~? Ne pas quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre \'e0 sa troupe, \'e9tait indigne d\rquote un officier. Le devoir voulait que j\rquote allasse me pr\'e9
+senter l\'e0 o\'f9 je pouvais encore \'eatre utile \'e0 ma patrie, dans les critiques circonstances o\'f9 elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec non moins de force de rester aupr\'e8s de Marie Ivanovna pour \'ea
+tre son protecteur et son champion. Quoique je pr\'e9visse un changement prochain et in\'e9vitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me d\'e9fendre de trembler en me repr\'e9sentant le danger de sa position.
+\par
+\par Mes r\'e9flexions furent interrompues par l\rquote arriv\'e9e d\rquote un Cosaque qui accourait m\rquote annoncer que le grand tsar m\rquote appelait aupr\'e8s de lui.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est-il\~? demandai-je en me pr\'e9parant \'e0 ob\'e9ir.
+\par
+\par \endash Dans la maison du commandant, r\'e9pondit le Cosaque. Apr\'e8s d\'eener notre p\'e8re est all\'e9 au bain\~; il repose maintenant. Ah\~! Votre Seigneurie, on voit bien que c\rquote est un important personnage\~; il a daign\'e9 manger \'e0 d\'ee
+ner deux cochons de lait r\'f4tis\~; et puis il est mont\'e9 au plus haut du bain}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'c0
+ vapeur.}}}{, o\'f9 il faisait si chaud que Tarass Kourotchine lui-m\'eame n\rquote a pu le supporter\~; il a pass\'e9 le balai \'e0 Bikba\'efeff, et n\rquote est revenu \'e0 lui qu\rquote \'e0 force d\rquote
+eau froide. Il faut en convenir, toutes ses mani\'e8res sont si majestueuses, \'85 et dans le bain, \'e0 ce qu\rquote on dit, il a montr\'e9 ses signes de tsar\~: sur l\rquote un des seins, un aigle \'e0 deux t\'eates grand comme un }{\i p\'e9tak}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pi\'e8ce de cinq kopeks en cuivre.}}}{\i , }{et sur l\rquote autre, sa propre figure.\~\'bb
+
+\par
+\par Je ne crus pas n\'e9cessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans la maison du commandant, t\'e2chant de me repr\'e9senter \'e0 l\rquote avance mo
+n entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je n\rquote \'e9tais pas pleinement rassur\'e9.
+\par
+\par Il commen\'e7ait \'e0 faire sombre quand j\rquote arrivai \'e0 la maison du commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible\~; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le perron, pr\'e8
+s duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui m\rquote avait amen\'e9 entra pour annoncer mon arriv\'e9e\~; il revint aussit\'f4t, et m\rquote introduisit dans cette chambre o\'f9, la veille, j\rquote avais dit adieu \'e0 Marie Ivanovna.
+\par
+\par Un tableau \'e9trange s\rquote offrit \'e0 mes regards. \'c0 une table couverte d\rquote une nappe, et toute charg\'e9e de bouteilles et de verres, \'e9tait assis Pougatcheff, entour\'e9 d\rquote une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en ch
+emises de couleur, \'e9chauff\'e9s par le vin, avec des visages enflamm\'e9s et des yeux \'e9tincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affid\'e9s, les tra\'eetres Chvabrine et l\rquote }{\i ouriadnik}{.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! ah\~! c\rquote est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le bienvenu. Honneur \'e0 vous et place au banquet\~!\~\'bb
+\par
+\par Les convives se serr\'e8rent\~; je m\rquote assis en silence au bout de la table. Mon voisin, jeune Cosaque \'e9lanc\'e9 et de jolie figure, me versa une rasade d\rquote eau-de-vie, \'e0 laquelle je ne touchai pas. J\rquote \'e9tais occup\'e9 \'e0 consid
+\'e9rer curieusement la r\'e9union. Pougatcheff \'e9tait assis \'e0 la place d\rquote honneur, accoud\'e9 sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, r\'e9guliers et agr\'e9ables, n\rquote
+avaient aucune expression farouche. Il s\rquote adressait souvent \'e0 un homme d\rquote une cinquantaine d\rquote ann\'e9es, en l\rquote appelant tant\'f4t comte, tant\'f4t Timof\'e9itch, tant\'f4
+t mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune d\'e9f\'e9rence bien marqu\'e9e pour leur chef. Ils parlaient de l\rquote assaut du matin, du succ\'e8s de la r\'e9volte et de leurs prochaines op\'e9
+rations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c\rquote est dans cet \'e9trange conseil de guerre qu\rquote on prit la r\'e9solution de marcher sur Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien pr
+\'e8s d\rquote \'eatre couronn\'e9 de succ\'e8s. Le d\'e9part fut arr\'eat\'e9 pour le lendemain.
+\par
+\par Les convives burent encore chacun une rasade, se lev\'e8rent de table, et prirent cong\'e9 de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Reste l\'e0, je veux te parler.\~\'bb
+\par
+\par Nous demeur\'e2mes en t\'eate-\'e0-t\'eate.
+\par
+\par Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me regardait fixement, en clignant de temps en temps son \'9cil gauche avec une expression ind\'e9finissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit d\rquote un long \'e9
+clat de rire, et avec une gaiet\'e9 si peu feinte, que moi-m\'eame, en le regardant, je me mis \'e0 rire sans savoir pourquoi.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! Votre Seigneurie, me dit-il\~; avoue-le, tu as eu peur quand mes gar\'e7ons t\rquote ont jet\'e9 la corde au cou\~? je crois que le ciel t\rquote a paru de la grandeur d\rquote une peau de mouton. Et tu te serais balanc\'e9
+ sous la traverse sans ton domestique. J\rquote ai reconnu \'e0 l\rquote instant m\'eame le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pens\'e9, Votre Seigneurie, que l\rquote homme qui t\rquote a conduit au g\'eete dans la steppe \'e9tait le grand tsar lui-m\'eame
+\~?\~\'bb
+\par
+\par En disant ces mots, il prit un air grave et myst\'e9rieux.
+\par
+\par \'ab\~Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t\rquote ai fait gr\'e2ce pour ta vertu, et pour m\rquote avoir rendu service quand j\rquote \'e9tais forc\'e9 de me cacher de me
+s ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j\rquote aurai recouvr\'e9 mon empire. Promets-tu de me servir avec z\'e8le\~?\~\'bb
+\par
+\par La question du bandit et son impudence me sembl\'e8rent si risibles que je ne pus r\'e9primer un sourire.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ris-tu\~? me demanda-t-il en fron\'e7ant le sourcil\~; est-ce que tu ne crois pas que je sois le grand tsar\~? r\'e9ponds-moi franchement.\~\'bb
+\par
+\par Je me troublai. Reconna\'eetre un vagabond pour empereur, je n\rquote en \'e9tais pas capable\~; cela me semblait une impardonnable l\'e2chet\'e9. L\rquote appeler imposteur en face, c\rquote \'e9tait me d\'e9vouer \'e0 la mort\~; et le sacrifice auquel j
+\rquote \'e9tais pr\'eat sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la premi\'e8re chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
+\par
+\par Pougatcheff attendait ma r\'e9ponse dans un silence farouche. Enfin (et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-m\'eame) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je r\'e9pondis \'e0 Pougatcheff\~:
+\par
+\par \'ab\~\'c9coute, je te dirai toute la v\'e9rit\'e9. Je t\rquote en fais juge. Puis-je reconna\'eetre en toi un tsar\~? tu es un homme d\rquote esprit\~; tu verrais bien que je mens.
+\par
+\par \endash Qui donc suis-je d\rquote apr\'e8s toi\~?
+\par
+\par \endash Dieu le sait\~; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu p\'e9rilleux.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu ne crois donc pas que je sois l\rquote empereur Pierre\~? Eh bien\~! soit. Est-ce qu\rquote il n\rquote y a pas de r\'e9ussite pour les gens hardis\~? est-ce qu\rquote anciennement Grichka Otr\'e9pieff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le premier des faux D\'e9m\'e9trius.}}}{ n\rquote a pas r\'e9gn\'e9\~! Pense de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu
+\rquote est-ce que te fait l\rquote un ou l\rquote autre\~? Qui est pope est p\'e8re. Sers-moi fid\'e8lement et je ferai de toi un feld-mar\'e9chal et un prince. Qu\rquote en dis-tu\~?
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondis-je avec fermet\'e9\~; je suis gentilhomme\~; j\rquote ai pr\'eat\'e9 serment \'e0 Sa Majest\'e9 l\rquote imp\'e9ratrice\~; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien en effet, renvoie-moi \'e0 Orenbourg.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff se mit \'e0 r\'e9fl\'e9chir\~:
+\par
+\par \'ab\~Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter les armes contre moi\~?
+\par
+\par \endash Comment veux-tu que je te le promette\~? r\'e9pondis-je\~; tu sais toi-m\'eame que cela ne d\'e9pend pas de ma volont\'e9. Si l\rquote on m\rquote
+ordonne de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux que tes subordonn\'e9s t\rquote ob\'e9issent. Comment puis-je refuser de servir, si l\rquote on a besoin de mon service\~? Ma t\'eate est dans tes mains\~
+; si tu me laisses libre, merci\~; si tu me fais mourir, que Dieu te juge\~; mais je t\rquote ai dit la v\'e9rit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Ma franchise plut \'e0 Pougatcheff.
+\par
+\par \'ab\~Soit, dit-il en me frappant sur l\rquote \'e9paule\~; il faut punir jusqu\rquote au bout, ou faire gr\'e2ce jusqu\rquote au bout. Va-t\rquote en des quatre c\'f4t\'e9
+s, et fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher\~; j\rquote ai sommeil moi-m\'eame.\~\'bb
+\par
+\par Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit \'e9tait calme et froide\~; la lune et les \'e9toiles, brillant de tout leur \'e9clat, \'e9clairaient la place et le gibet. Tout \'e9tait tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n
+\rquote y avait plus que le cabaret o\'f9 se voyait de la lumi\'e8re et o\'f9 s\rquote entendaient les cris des buveurs attard\'e9s. Je jetai un regard sur la maison du pope\~; les portes et les volets \'e9taient ferm\'e9s\~
+; tout y semblait parfaitement tranquille.
+\par
+\par Je rentrai chez moi et trouvai Sav\'e9liitch qui d\'e9plorait mon absence. La nouvelle de ma libert\'e9 recouvr\'e9e le combla de joie.
+\par
+\par \'ab\~Gr\'e2ces te soient rendues, Seigneur\~! dit-il en faisant le signe de la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et nous irons \'e0 la garde de Dieu. Je t\rquote ai pr\'e9par\'e9 quelque petite chose\~; mange, mon p\'e8
+re, et dors jusqu\rquote au matin, tranquille comme dans la poche du Christ\'85
+\par
+\par Je suivis son conseil, et, apr\'e8s avoir soup\'e9 de grand app\'e9tit, je m\rquote endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigu\'e9 d\rquote esprit que de corps.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016143}CHAPITRE IX\line }{\b0\i LA S\'c9PARATION}{{\*\bkmkend _Toc98016143}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par De tr\'e8s bonne heure le tambour me r\'e9veilla. Je me rendis sur la place. L\'e0, les troupes de Pougatcheff commen\'e7aient \'e0 se ranger autour de la potence o\'f9 se trouvaient encore attach\'e9es les victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient
+\'e0 cheval\~; les soldats de pied, l\rquote arme au bras\~; les enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le n\'f4tre, \'e9taient pos\'e9s sur des aff\'fbts de campagne. Tous les habitants s\rquote \'e9taient r\'e9unis au m\'ea
+me endroit, attendant l\rquote usurpateur. Devant le perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps de la commandante\~; on l\rquote avait pouss\'e9 de c\'f4t
+\'e9 et recouvert d\rquote une m\'e9chante natte d\rquote \'e9corce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se d\'e9couvrit. Pougatcheff s\rquote arr\'eata sur le perron, et dit le bonjour \'e0 tout le monde. L\rquote un des chefs lui pr
+\'e9senta un sac rempli de pi\'e8ces de cuivre, qu\rquote il se mit \'e0 jeter \'e0 pleines poign\'e9es. Le peuple se pr\'e9cipita pour les ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices de Pougatcheff l\rquote entour\'e8rent\~
+: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos regards se rencontr\'e8rent, il put lire le m\'e9pris dans le mien, et il d\'e9tourna les yeux avec une expression de haine v\'e9ritable et de feinte moquerie. M\rquote
+apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la t\'eate, et m\rquote appela pr\'e8s de lui.
+\par
+\par \'ab\~\'c9coute, me dit-il, pars \'e0 l\rquote instant m\'eame pour Orenbourg. Tu d\'e9clareras de ma part au gouverneur et \'e0 tous les g\'e9n\'e9raux qu\rquote ils aient \'e0 m\rquote
+attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec soumission et amour filial\~; sinon ils n\rquote \'e9viteront pas un supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.\~\'bb
+\par
+\par Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine\~: \'ab\~Voil\'e0, enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Ob\'e9issez-lui en toute chose\~; il me r\'e9pond de vous et de la forteresse\~\'bb.
+\par
+\par J\rquote entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le ma\'eetre de la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu\~! que deviendra-t-elle\~? Pougatcheff descendit le perron\~; on lui amena son cheval\~; il s\rquote \'e9lan\'e7
+a rapidement en selle, sans attendre l\rquote aide des Cosaques qui s\rquote appr\'eataient \'e0 le soutenir.
+\par
+\par En ce moment, je vis sortir de la foule mon Sav\'e9liitch\~; il s\rquote approcha de Pougatcheff, et lui pr\'e9senta une feuille de papier. Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce\~? demanda Pougatcheff avec dignit\'e9.
+\par
+\par \endash Lis, tu daigneras voir\~\'bb, r\'e9pondit Sav\'e9liitch.
+\par
+\par Pougatcheff re\'e7ut le papier et l\rquote examina longtemps d\rquote un air d\rquote importance. \'ab\~Tu \'e9cris bien illisiblement, dit-il enfin\~; nos yeux lucides}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Allusion aux anciennes formules des suppliques adress\'e9es au tsar : \'ab\~Je frappe la terre du front, et je pr\'e9sente ma supplique \'e0
+ tes yeux lucides...\~\'bb.}}}{ ne peuvent rien d\'e9chiffrer. O\'f9 est mon secr\'e9taire en chef\~?\~\'bb
+\par
+\par Un jeune gar\'e7on, en uniforme de caporal, s\rquote approcha en courant de Pougatcheff. \'ab\~Lis \'e0 haute voix\~\'bb, lui dit l\rquote usurpateur en lui pr\'e9sentant le papier. J\rquote \'e9tais extr\'eamement curieux de savoir \'e0
+ quel propos mon menin s\rquote \'e9tait avis\'e9 d\rquote \'e9crire \'e0 Pougatcheff. Le secr\'e9taire en chef se mit \'e0 \'e9peler d\rquote une voix retentissante ce qui va suivre\~:
+\par
+\par \'ab\~Deux robes de chambre, l\rquote une en percale, l\rquote autre en soie ray\'e9e\~: six roubles.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? interrompit Pougatcheff en fron\'e7ant le sourcil.
+\par
+\par \endash Ordonne de lire plus loin\~\'bb, r\'e9pondit Sav\'e9liitch avec un calme parfait.
+\par
+\par Le secr\'e9taire en chef continua sa lecture\~:
+\par
+\par \'ab\~Un uniforme en fin drap vert\~: sept roubles.
+\par
+\par \'ab\~Un pantalon de drap blanc\~: cinq roubles.
+\par
+\par \'ab\~Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes\~: dix roubles.
+\par
+\par \'ab\~Une cassette avec un service \'e0 th\'e9\~: deux roubles et demi.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que toute cette b\'eatise\~? s\rquote \'e9cria Pougatcheff. Que me font ces cassettes \'e0 th\'e9 et ces pantalons avec des manchettes\~?\~\'bb
+\par
+\par Sav\'e9liitch se nettoya la voix en toussant, et se mit \'e0 expliquer la chose\~: \'ab\~Cela, mon p\'e8re, daigne comprendre que c\rquote est la note du bien de mon ma\'eetre emport\'e9 par les sc\'e9l\'e9rats.
+\par
+\par \endash Quels sc\'e9l\'e9rats\~? demanda Pougatcheff d\rquote un air terrible.
+\par
+\par \endash Pardon, la langue m\rquote a tourn\'e9, r\'e9pondit Sav\'e9liitch\~; pour des sc\'e9l\'e9rats, non, ce ne sont pas des sc\'e9l\'e9rats\~; mais cependant tes gar\'e7ons ont bien fouill\'e9 et bien vol\'e9\~; il faut en convenir. Ne te f\'e2che pas
+\~; le cheval \'e0 quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu\rquote au bout.
+\par
+\par \endash Voyons, lis.\~\'bb
+\par
+\par Le secr\'e9taire continua\~:
+\par
+\par \'ab\~Une couverture en perse, une autre en taffetas ouat\'e9\~: quatre roubles.
+\par
+\par \'ab\~Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge\~: quarante roubles.
+\par
+\par \'ab\~Et encore un petit }{\i touloup}{ en peau de li\'e8vre, dont on a fait abandon \'e0 Ta Gr\'e2ce dans le g\'eete de la steppe\~: quinze roubles.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que cela\~?\~\'bb s\rquote \'e9cria Pougatcheff dont les yeux \'e9tincel\'e8rent tout \'e0 coup.
+\par
+\par J\rquote avoue que j\rquote eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s\rquote embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l\rquote interrompit.
+\par
+\par \'ab\~Comment as-tu bien os\'e9 m\rquote importuner de pareilles sottises\~? s\rquote \'e9cria-t-il en arrachant le papier des mains du secr\'e9taire, et en le jetant au nez de Sav\'e9liitch. Sot vieillard\~! On vous a d\'e9pouill\'e9s, grand malheur\~
+! Mais tu dois, vieux hibou, \'e9ternellement prier Dieu pour moi et mes gar\'e7ons, de ce que toi et ton ma\'eetre vous ne pendez pas l\'e0-haut avec les autres rebelles\'85 Un }{\i touloup}{ en peau de li\'e8vre\~! je te donnerai un }{\i touloup}{
+ en peau de li\'e8vre\~! Mais sais-tu bien que je te ferai \'e9corcher vif pour qu\rquote on fasse des }{\i touloups}{ de ta peau.
+\par
+\par \endash Comme il te plaira, r\'e9pondit Sav\'e9liitch\~; mais je ne suis pas un homme libre, et je dois r\'e9pondre du bien de mon seigneur.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff \'e9tait apparemment dans un acc\'e8s de grandeur d\rquote \'e2me. Il d\'e9tourna la t\'eate, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le peuple lui fit cort\'e8
+ge. Je restai seul sur la place avec Sav\'e9liitch. Mon menin tenait dans la main son m\'e9moire, et le consid\'e9
+rait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui r\'e9ussit pas. J\rquote allais le gronder vertement pour ce z\'e8le d\'e9plac\'e9, et je ne pus m
+\rquote emp\'eacher de rire.
+\par
+\par \'ab\~Ris, seigneur, ris, me dit Sav\'e9liitch\~; mais quand il te faudra remonter ton m\'e9nage \'e0 neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.\~\'bb
+\par
+\par Je courus \'e0 la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du pope vint \'e0 ma rencontre pour m\rquote apprendre une douloureuse nouvelle. Pendant la nuit, la fi\'e8vre chaude s\rquote \'e9tait d\'e9clar\'e9
+e chez la pauvre fille. Elle avait le d\'e9lire. Akoulina Pamphilovna m\rquote introduisit dans sa chambre. J\rquote approchai doucement du lit. Je fus frapp\'e9 de l\rquote effrayant changement de son
+ visage. La malade ne me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans entendre le p\'e8re Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute apparence, s\rquote effor\'e7aient de me consoler. De lugubres id\'e9es m\rquote agitaient. La position d
+\rquote une triste orpheline, laiss\'e9e seule et sans d\'e9fense au pouvoir des sc\'e9l\'e9rats, m\rquote effrayait autant que me d\'e9solait ma propre impuissance\~; mais Chvabrine, Chvabrine surtout m\rquote \'e9pouvantait. Rest\'e9
+ chef, investi des pouvoirs de l\rquote usurpateur, dans la forteresse o\'f9 se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il \'e9tait capable de tous les exc\'e8s. Que devais-je faire\~? comment la secourir, comment la d\'e9livrer\~
+? Un seul moyen restait et je l\rquote embrassai. C\rquote \'e9tait de partir en toute h\'e2te pour Orenbourg, afin de presser la d\'e9livrance de B\'e9logorsk, et d\rquote y coop\'e9rer, si c\rquote \'e9tait possible. Je pris cong\'e9 du pope et d
+\rquote Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je consid\'e9rais d\'e9j\'e0 comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
+\par
+\par \'ab\~Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Pi\'f4tr Andr\'e9itch\~; peut-\'eatre nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous oubliez pas et \'e9crivez-nous souvent. Vous except\'e9, la pauvre Marie Ivanovna n\rquote
+a plus ni soutien ni consolateur.\~\'bb
+\par
+\par Sorti sur la place, je m\rquote arr\'eatai un instant devant le gibet, que je saluai respectueusement, et je pris la route d\rquote Orenbourg, en compagnie de Sav\'e9liitch, qui ne m\rquote abandonnait pas.
+\par
+\par J\rquote allais ainsi, plong\'e9 dans mes r\'e9flexions, lorsque j\rquote entendis tout d\rquote un coup derri\'e8re moi un galop de chevaux. Je tournai la t\'ea
+te et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l\rquote attendisse. Je m\rquote arr\'eatai, et reconnus bient\'f4t notre }{\i ouriadnik}{. Apr\'e8
+s nous avoir rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride de l\rquote autre\~: \'ab\~Votre Seigneurie, me dit-il, notre p\'e8re vous fait don d\rquote un cheval et d\rquote une pelisse de son \'e9paule.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 la selle \'e9tait attach\'e9 un simple }{\i touloup}{ de peau de mouton.
+\par
+\par \'ab\~Et de plus, ajouta-t-il en h\'e9sitant, il vous donne un demi-rouble\'85 Mais je l\rquote ai perdu en route\~; excusez g\'e9n\'e9reusement.\~\'bb
+\par
+\par Sav\'e9liitch le regarda de travers\~: \'ab\~Tu l\rquote as perdu en route, dit-il\~; et qu\rquote est-ce qui sonne dans ta poche, effront\'e9 que tu es\~?
+\par
+\par \endash Ce qui sonne dans ma poche\~! r\'e9pliqua l\rquote }{\i ouriadnik}{ sans se d\'e9concerter, Dieu te pardonne\~; vieillard\~! c\rquote est un mors de bride et non un demi-rouble.
+\par
+\par \endash Bien, bien\~! dis-je en terminant la dispute\~; remercie de ma part celui qui t\rquote envoie\~; t\'e2che m\'eame de retrouver en t\rquote en allant le demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
+\par
+\par \endash Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval\~; je prierai \'e9ternellement Dieu pour vous.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut bient\'f4t hors de la vue.
+\par
+\par Je mis le }{\i touloup}{ et montai \'e0 cheval, prenant Sav\'e9liitch en croupe.
+\par
+\par \'ab\~Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n\rquote est pas inutilement que j\rquote ai pr\'e9sent\'e9 ma supplique au bandit\~? Le voleur a eu honte\~; quoique cette longue rosse bachkire et ce }{\i touloup}{
+ de paysan ne vaillent pas la moiti\'e9 de ce que ces coquins nous ont vol\'e9 et de ce que tu as toi-m\'eame daign\'e9 lui donner en pr\'e9sent, cependant \'e7a peut nous \'eatre utile. D\rquote un m\'e9chant chien, m\'eame une poign\'e9e de poils.\~\'bb
+
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016144}CHAPITRE X\line }{\b0\i LE SI\'c8GE}{{\*\bkmkend _Toc98016144}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par En approchant d\rquote Orenbourg, nous aper\'e7\'fbmes une foule de for\'e7ats avec les t\'eates ras\'e9es et des visages d\'e9figur\'e9s par les tenailles du bourreau}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a \'e9t\'e9 abolie par l\rquote empereur Alexandre.}}}{
+. Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes les d\'e9combres qui remplissaient le foss\'e9\~; d\rquote autres creusaient la terre avec des b\'ea
+ches. Des ma\'e7ons transportaient des briques et r\'e9paraient les murailles. Les sentinelles nous arr\'eat\'e8rent aux portes pour demander nos passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de B\'e9l
+ogorsk, il nous conduisit tout droit chez le g\'e9n\'e9ral. Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle d\rquote automne avait d\'e9j\'e0 d\'e9pouill\'e9s de leurs feuilles, et, avec l\rquote aide d\rquote
+un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la sant\'e9. Il parut tr\'e8s content de me voir, et se mit \'e0 me questionner sur les terribles \'e9v\'e9nements dont j\rquote avais \'e9t
+\'e9 le t\'e9moin. Je le lui racontai. Le vieillard m\rquote \'e9coutait avec attention, et, tout en m\rquote \'e9coutant, coupait les branches mortes.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre Mironoff, dit-il quand j\rquote achevai ma triste histoire\~! c\rquote est tommage, il avait \'e9t\'e9 pon officier. Et matame Mironoff, elle \'e9tait une ponne tame, et pass\'e9e ma\'eetresse pour saler les champignons. Et qu\rquote
+est devenue Macha, la fille du capitaine\~?\~\'bb
+\par
+\par Je lui r\'e9pondis qu\rquote elle \'e9tait rest\'e9e \'e0 la forteresse, dans la maison du pope.
+\par
+\par \'ab\~Aie\~! aie\~! aie\~! fit le g\'e9n\'e9ral, c\rquote est mauvais, c\rquote est tr\'e8s mauvais\~; il est tout \'e0 fait impossible de compter sur la discipline des brigands.\~\'bb
+\par
+\par Je lui fis observer que la forteresse de B\'e9logorsk n\rquote \'e9tait pas fort \'e9loign\'e9e, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas \'e0 envoyer un d\'e9tachement de troupes pour en d\'e9livrer les pauvres habitants. Le g\'e9n\'e9
+ral hocha la t\'eate avec un air de doute.
+\par
+\par \'ab\~Nous verrons, dit-il\~; nous avons tout le temps d\rquote en parler. Je te prie de venir prendre le th\'e9 chez moi. Il y aura ce soir conseil de guerre\~; tu peux nous donner des renseignements pr\'e9cis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son arm
+\'e9e. Va te reposer en attendant.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote allai au logis qu\rquote on m\rquote avait d\'e9sign\'e9, et o\'f9 d\'e9j\'e0 s\rquote installait Sav\'e9liitch. J\rquote y attendis impatiemment l\rquote heure fix\'e9e. Le lecteur peut bien croire que je n\rquote avais garde de manquer \'e0
+ ce conseil de guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. \'c0 l\rquote heure indiqu\'e9e, j\rquote \'e9tais chez le g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par Je trouvai chez lui l\rquote un des employ\'e9s civils d\rquote Orenbourg, le directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et rouge, v\'eatu d\rquote un habit de soie moir\'e9e. Il se mit \'e0 m\rquote
+interroger sur le sort d\rquote Ivan Kouzmitch, qu\rquote il appelait son comp\'e8re, et souvent il m\rquote interrompait par des questions accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme verg\'e9 dans les choses de
+la guerre, montraient en lui de l\rquote esprit naturel et de la finesse. Pendant ce temps, les autres convi\'e9s s\rquote \'e9taient r\'e9unis. Quand tous eurent pris place, et qu\rquote on eut offert \'e0 chacun une tasse de th\'e9, le g\'e9n\'e9
+ral exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l\rquote affaire en question.
+\par
+\par \'ab\~Maintenant, messieurs, il nous faut d\'e9cider de quelle mani\'e8re nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou d\'e9fensivement\~? Chacune de ces deux mani\'e8res a ses avantages et ses d\'e9savantages. La guerre offensive pr\'e9
+sente plus d\rquote espoir d\rquote une rapide extermination de l\rquote ennemi\~; mais la guerre d\'e9fensive est plus s\'fbre et pr\'e9sente moins de dangers. En cons\'e9quence, nous recueillerons les voix suivant l\rquote ordre l\'e9gal, c\rquote est-
+\'e0-dire en consultant d\rquote abord les plus jeunes par le rang. Monsieur l\rquote enseigne, continua-t-il en s\rquote adressant \'e0 moi, daignez nous \'e9noncer votre opinion.\~\'bb
+\par
+\par Je me levai et, apr\'e8s avoir d\'e9peint en peu de mots Pougatcheff et sa troupe, j\rquote affirmai que l\rquote usurpateur n\rquote \'e9tait pas en \'e9tat de r\'e9sister \'e0 des forces disciplin\'e9es.
+\par
+\par Mon opinion fut accueillie par les employ\'e9s civils avec un visible m\'e9contentement. Ils y voyaient l\rquote impertinence \'e9tourdie d\rquote un jeune homme. Un murmure s\rquote \'e9leva, et j\rquote entendis distinctement le mot }{\i suceur de lait}
+{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Blanc bec.}}}{ prononc\'e9 \'e0 demi-voix. Le g\'e9n\'e9ral se tourna de mon c\'f4t\'e9
+ et me dit en souriant\~:
+\par
+\par \'ab\~Monsieur l\rquote enseigne, les premi\'e8res voix dans les conseils de guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons continuer \'e0 recueillir les votes. Monsieur le conseiller de coll\'e8
+ge, dites-nous votre opinion.\~\'bb
+\par
+\par Le petit vieillard en habit d\rquote \'e9toffe moir\'e9e se h\'e2ta d\rquote avaler sa troisi\'e8me tasse de th\'e9, qu\rquote il avait m\'e9lang\'e9 d\rquote une forte dose de rhum.
+\par
+\par \'ab\~Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu\rquote il ne faut agir ni offensivement ni d\'e9fensivement.
+\par
+\par \endash Comment cela, monsieur le conseiller de coll\'e8ge\~? repartit le g\'e9n\'e9ral stup\'e9fait. La tactique ne pr\'e9sente pas d\rquote autres moyens\~; il faut agir offensivement ou d\'e9fensivement.
+\par
+\par \endash Votre Excellence, agissez subornativement}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il y a \'e9galem
+ent dans le russe un mot forg\'e9 avec le verbe \'ab\~suborner\~\'bb.}}}{.
+\par
+\par \endash Eh\~! oh\~! votre opinion est tr\'e8s judicieuse\~; les actions subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la t\'eate du coquin soixante-dix ou m\'eame cent roubles \'e0
+ prendre sur les fonds secrets.
+\par
+\par \endash Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un b\'e9lier kirghise au lieu d\rquote \'eatre un conseiller de coll\'e8ge, si ces voleurs ne nous livrent leur }{\i ataman}{ encha\'een\'e9 par les pieds et les mains.
+\par
+\par \endash Nous y r\'e9fl\'e9chirons et nous en parlerons encore, reprit le g\'e9n\'e9ral. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l\rquote ordre l\'e9gal.\~\'bb
+\par
+\par Toutes les opinions furent contraires \'e0 la mienne. Les assistants parl\'e8rent \'e0 l\rquote envi du peu de confiance qu\rquote inspiraient les troupes, de l\rquote incertitude du succ\'e8s, de la n\'e9cessit\'e9
+ de la prudence, et ainsi de suite. Tous \'e9taient d\rquote avis qu\rquote il valait mieux rester derri\'e8re une forte muraille en pierre
+, sous la protection du canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se furent manifest\'e9es, le g\'e9n\'e9ral secoua la cendre de sa pipe, et pronon\'e7a le discours suivant\~:
+\par
+\par \'ab\~Messieurs, je dois tous d\'e9clarer que, pour ma part, je suis enti\'e8rement de l\rquote avis de M.\~l\rquote enseigne\~; car cette opinion est fond\'e9e sur les pr\'e9ceptes de la saine tactique, qui pr\'e9f\'e8
+re presque toujours les mouvements offensifs aux mouvements d\'e9fensifs.\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon amour-propre. Je jetai un coup d\rquote \'9cil fier sur les employ\'e9s civils, qui chuchotaient entre eux d\rquote un air d\rquote inqui\'e9tude et de m\'e9contentement.
+\par
+\par \'ab\~Mais, messieurs, continua le g\'e9n\'e9ral en l\'e2chant avec un soupir une longue bouff\'e9e de tabac, je n\rquote ose pas prendre sur moi une si grande responsabilit\'e9, quand il s\rquote agit de la s\'fbret\'e9 des provinces confi\'e9es \'e0
+ mes soins par Sa Majest\'e9 Imp\'e9riale, ma gracieuse souveraine. C\rquote est pour cela que je me vois contraint de me ranger \'e0 l\rquote avis de la majorit\'e9, laquelle a d\'e9cid\'e9
+ que la prudence ainsi que la raison veulent que nous attendions dans la ville le si\'e8ge qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l\rquote ennemi par la force de l\rquote artillerie, et, si la possibilit\'e9 s\rquote
+en fait voir, par des sorties bien dirig\'e9es.\~\'bb
+\par
+\par Ce fut le tour des employ\'e9s de me regarder d\rquote un air moqueur. Le conseil se s\'e9para. Je ne pus m\rquote emp\'eacher de d\'e9plorer la faiblesse du respectable soldat qui, contrairement \'e0 sa propre conviction, s\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9
+\'e0 suivre l\rquote opinion d\rquote ignorants sans exp\'e9rience.
+\par
+\par Plusieurs jours apr\'e8s ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fid\'e8le \'e0 sa promesse, s\rquote approcha d\rquote Orenbourg. Du haut des murailles de la ville, je pris connaissance de l\rquote arm\'e9
+e des rebelles. Il me sembla que leur nombre avait d\'e9cupl\'e9 depuis le dernier assaut dont j\rquote avais \'e9t\'e9 t\'e9moin. Ils avaient aussi de l\rquote artillerie enlev\'e9
+e dans les petites forteresses conquises par Pougatcheff. En me rappelant la d\'e9cision du conseil, je pr\'e9vis une longue captivit\'e9 dans les murs d\rquote Orenbourg, et j\rquote \'e9tais pr\'eat \'e0 pleurer de d\'e9pit.
+\par
+\par Loin de moi l\rquote intention de d\'e9crire le si\'e8ge d\rquote Orenbourg, qui appartient \'e0 l\rquote histoire et non \'e0 des m\'e9moires de famille. Je dirai donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de l\rquote autorit\'e9
+, ce si\'e8ge fut d\'e9sastreux pour les habitants, qui eurent \'e0 souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie \'e0 Orenbourg devenait insupportable\~; chacun attendait avec angoisse la d\'e9cision de la destin\'e9
+e. Tous se plaignaient de la disette, qui \'e9tait affreuse. Les habitants finirent par s\rquote habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts m\'eames de Pougatcheff n\rquote excitait plus une grande \'e9motion. Je mourais d\rquote
+ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de B\'e9logorsk, car toutes les routes \'e9taient coup\'e9es, et la s\'e9paration d\rquote avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps consistait \'e0
+ faire des promenades militaires.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 Pougatcheff, j\rquote avais un assez bon cheval, avec lequel je partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart, et j\rquote allais tirailler contre les \'e9claireurs de Pougatcheff. Dans ces esp\'e8ces d\rquote
+escarmouches, l\rquote avantage restait d\rquote ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment, et d\rquote excellentes montures. Notre maigre cavalerie n\rquote \'e9tait pas en \'e9tat de leur tenir t\'ea
+te. Quelquefois notre infanterie affam\'e9e se mettait aussi en campagne\~; mais la profondeur de la neige l\rquote emp\'eachait d\rquote agir avec succ\'e8s contre la cavalerie volante de l\rquote ennemi. L\rquote
+artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer \'e0 cause de la faiblesse des chevaux ext\'e9nu\'e9s. Voil\'e0 quelle \'e9tait notre fa\'e7on de faire la guerre, et voil\'e0 ce que les employ\'e9s d
+\rquote Orenbourg appelaient prudence et pr\'e9voyance.
+\par
+\par Un jour que nous avions r\'e9ussi \'e0 dissiper et \'e0 chasser devant nous une troupe assez nombreuse, j\rquote atteignis un Cosaque rest\'e9 en arri\'e8re, et j\rquote allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu\rquote il \'f4ta son bonnet, et s\rquote
+\'e9cria\~:
+\par
+\par \'ab\~Bonjour, Pi\'f4tr Andr\'e9itch\~; comment va votre sant\'e9\~?\~\'bb
+\par
+\par Je reconnus notre }{\i ouriadnik}{. Je ne saurais dire combien je fus content de le voir.
+\par
+\par \'ab\~Bonjour, Maximitch, lui dis-je\~; y a-t-il longtemps que tu as quitt\'e9 B\'e9logorsk\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a pas longtemps, mon petit p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch\~; je ne suis revenu qu\rquote hier. J\rquote ai une lettre pour vous.
+\par
+\par \endash O\'f9 est-elle\~? m\rquote \'e9criai-je tout transport\'e9.
+\par
+\par \endash Avec moi, r\'e9pondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J\rquote ai promis \'e0 Palachka de tacher de vous la remettre.\~\'bb
+\par
+\par Il me pr\'e9senta un papier pli\'e9, et partit aussit\'f4t au galop. Je l\rquote ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes\~:
+\par
+\par
+\par \'ab\~Dieu a voulu me priver tout \'e0 coup de mon p\'e8re et de ma m\'e8re. Je n\rquote ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J\rquote ai recours \'e0 vous, parce que je sais que vous m\rquote avez toujours voulu du bien, et que vous \'ea
+tes toujours pr\'eat \'e0 secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu\rquote \'e0 vous. Maximitch m\rquote a promis de vous la faire parvenir. Palachka a ou\'ef dire aussi \'e0 Maximitch qu\rquote
+il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous m\'e9nagez pas, sans penser \'e0 ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis rest\'e9e longtemps malade, et lorsque enfin j\rquote ai \'e9t\'e9 gu\'e9rie, Alex\'e9
+i Ivanitch, qui commande ici \'e0 la place de feu mon p\'e8re, a forc\'e9 le p\'e8re Garasim de me remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous sa garde dans notre maison. Alex\'e9i Ivanitch me force \'e0 l\rquote \'e9
+pouser. Il dit qu\rquote il m\rquote a sauv\'e9 la vie en ne d\'e9couvrant pas la ruse d\rquote Akoulina Pamphilovna quand elle m\rquote a fait passer pr\'e8s des brigands pour sa ni\'e8ce\~
+; mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d\rquote un homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruaut\'e9, et menace, si je ne change pas d\rquote avis, si je ne consens pas \'e0
+ ses propositions, de me conduire dans le camp du bandit, o\'f9 j\rquote aurai le sort d\rquote \'c9lisabeth Kharloff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Fille d\rquote un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.}}}{. J\rquote ai pri\'e9 Alex\'e9i Ivanitch de me donner quelque temps pour r\'e9fl\'e9chir. Il m\rquote a accord\'e9 trois jours\~; si, apr\'e8
+s trois jours, je ne deviens pas sa femme, je n\rquote aurai plus de m\'e9nagement \'e0 attendre. \'d4 mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, vous \'eates mon seul protecteur. D\'e9fendez-moi, pauvre fille. Suppliez le g\'e9n\'e9
+ral et tous vos chefs de nous envoyer du secours aussit\'f4t que possible, et venez vous-m\'eame si vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
+\par
+\par \'ab\~Marie Mironoff.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je manquai de devenir fou \'e0 la lecture de cette lettre. Je m\rquote \'e9lan\'e7ai vers la ville, en donnant sans piti\'e9 de l\rquote \'e9peron \'e0 mon pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma t\'eate mille projets pour d\'e9
+livrer la malheureuse fille, sans pouvoir m\rquote arr\'eater \'e0 aucun. Arriv\'e9 dans la ville, j\rquote allai droit chez le g\'e9n\'e9ral, et j\rquote entrai en courant dans sa chambre.
+\par
+\par Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d\rquote \'e9cume. En me voyant, il s\rquote arr\'eata\~; mon aspect sans doute l\rquote avait frapp\'e9, car il m\rquote interrogea avec une sorte d\rquote anxi\'e9t\'e9 sur la cause de mon entr
+\'e9e si brusque.
+\par
+\par \'ab\~Votre Excellence, lui dis-je, j\rquote accours aupr\'e8s de vous comme aupr\'e8s de mon pauvre p\'e8re. Ne repoussez pas ma demande\~; il y va du bonheur de toute ma vie.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est, mon p\'e8re\~? demanda le g\'e9n\'e9ral stup\'e9fait\~; que puis-je faire pour toi\~? Parle.
+\par
+\par \endash Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de B\'e9logorsk.\~\'bb
+\par
+\par Le g\'e9n\'e9ral me regarda fixement, croyant sans doute que j\rquote avais perdu la t\'eate, et il ne se trompait pas beaucoup.
+\par
+\par \'ab\~Comment\~? comment\~? balayer la forteresse de B\'e9logorsk\~! dit-il enfin.
+\par
+\par \endash Je vous r\'e9ponds du succ\'e8s, repris-je avec chaleur\~; laissez-moi seulement sortir.
+\par
+\par \endash Non, jeune homme, dit-il en hochant la t\'eate. Sur une si grande distance, l\rquote ennemi vous couperait facilement toute communication avec le principal point strat\'e9gique,
+ce qui le mettrait en mesure de remporter sur vous une victoire compl\'e8te et d\'e9cisive. Une communication intercept\'e9e, voyez-vous\'85\~\'bb
+\par
+\par Je m\rquote effrayai en le voyant entra\'een\'e9 dans des dissertations militaires, et je me h\'e2tai de l\rquote interrompre.
+\par
+\par \'ab\~La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m\rquote \'e9crire une lettre\~; elle demande du secours. Chvabrine la force \'e0 devenir sa femme.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! Oh\~! ce Chvabrine est un grand coquin. S\rquote il me tombe sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut prendre patience.
+\par
+\par \endash Prendre patience\~! m\rquote \'e9criai-je hors de moi. Mais d\rquote ici l\'e0 il fera violence \'e0 Marie.
+\par
+\par \endash Oh\~! r\'e9pondit le g\'e9n\'e9ral. Mais cependant ce ne serait pas un grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d\rquote \'eatre la femme de Chvabrine, qui peut maintenant la prot\'e9ger. Et quand nous l\rquote aurons fusill\'e9
+, alors, avec l\rquote aide de Dieu, les fianc\'e9s se trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles\~; je veux dire qu\rquote une veuve trouve plus facilement un mari.
+\par
+\par \endash J\rquote aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la c\'e9der \'e0 Chvabrine.
+\par
+\par \endash Ah bah\~! dit le vieillard, je comprends \'e0 pr\'e9sent\~; tu es probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c\rquote est une autre affaire. Pauvre gar\'e7on\~! Mais cependant il ne m\rquote
+est pas possible de te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette exp\'e9dition est d\'e9raisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Je baissai la t\'eate\~; le d\'e9sespoir m\rquote accablait. Tout \'e0 coup une id\'e9e me traversa l\rquote esprit, et ce qu\rquote elle fut, le lecteur le verra dans le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016145}CHAPITRE XI\line }{\b0\i LE CAMP DES REBELLES}{{\*\bkmkend _Toc98016145}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je quittai le g\'e9n\'e9ral et m\rquote empressai de retourner chez moi. Sav\'e9liitch me re\'e7ut avec ses remontrances ordinaires.
+\par
+\par \'ab\~Quel plaisir trouves-tu, seigneur, \'e0 batailler contre ces brigands ivres\~? Est-ce l\rquote affaire d\rquote un boyard\~? Les heures ne sont pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre aux Turcs ou aux Su
+\'e9dois\~! Mais c\rquote est une honte de dire \'e0 qui tu la fais.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote interrompis son discours\~:
+\par
+\par \'ab\~Combien ai-je en tout d\rquote argent\~?
+\par
+\par \endash Tu en as encore assez, me r\'e9pondit-il d\rquote un air satisfait. Les coquins ont eu beau fouiller partout, j\rquote ai pu le leur souffler.\~\'bb
+\par
+\par En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricot\'e9e toute remplie de pi\'e8ces de monnaie d\rquote argent.
+\par
+\par \'ab\~Bien, Sav\'e9liitch, lui dis-je\~; donne-moi la moiti\'e9 de ce que tu as l\'e0, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de B\'e9logorsk.
+\par
+\par \endash \'d4 mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, dit mon bon menin d\rquote une voix tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu\~? Comment veux-tu te mettre en route maintenant que tous les passages sont coup\'e9s par les voleurs\~? Prends du moins piti
+\'e9 de tes parents, si tu n\rquote as pas piti\'e9 de toi-m\'eame. O\'f9 veux-tu aller\~? Pourquoi\~? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras aller des quatre c\'f4t\'e9s.\~\'bb
+\par
+\par Mais ma r\'e9solution \'e9tait in\'e9branlable.
+\par
+\par \'ab\~Il est trop tard pour r\'e9fl\'e9chir, dis-je au vieillard, je dois partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Sav\'e9liitch, Dieu est plein de mis\'e9ricorde\~; nous nous reverrons peut-\'eatre. Je te recommande bien de n\rquote
+avoir aucune honte de d\'e9penser mon argent, ne fais pas l\rquote avare\~; ach\'e8te tout ce qui t\rquote est n\'e9cessaire, m\'eame en payant les choses trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois jours\'85
+
+\par
+\par \endash Que dis-tu l\'e0, seigneur\~? interrompit Sav\'e9liitch\~; que je te laisse aller seul\~! mais ne pense pas m\'eame \'e0 m\rquote en prier. Si tu as r\'e9solu de partir, j\rquote irai avec toi, f\'fbt-ce \'e0 pied, mais je ne t\rquote
+abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derri\'e8re une muraille de pierre\~! mais j\rquote aurais donc perdu l\rquote esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur\~; mais je ne te quitte pas.\~\'bb
+\par
+\par Je savais bien qu\rquote il n\rquote y avait pas \'e0 disputer contre Sav\'e9liitch, et je lui permis de se pr\'e9parer pour le d\'e9part. Au bout d\rquote une demi-heure, j\rquote \'e9tais en selle sur mon cheval, et Sav\'e9liitch
+ sur une rosse maigre et boiteuse, qu\rquote un habitant de la ville lui avait donn\'e9e pour rien, n\rquote ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagn\'e2mes les portes de la ville\~; les sentinelles nous laiss\'e8rent passer, et nous sort\'eemes enfin d
+\rquote Orenbourg.
+\par
+\par Il commen\'e7ait \'e0 faire nuit. La route que j\rquote avais \'e0 suivre passait devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route \'e9tait encombr\'e9e et cach\'e9e par la neige\~; mais \'e0
+ travers la steppe se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvel\'e9es. J\rquote allais au grand trot. Sav\'e9liitch avait peine \'e0 me suivre, et me criait \'e0 chaque instant\~:
+\par
+\par \'ab\~Pas si vite, seigneur\~; au nom du ciel\~! pas si vite. Ma maudite rosse ne peut pas attraper ton diable \'e0 longues jambes. Pourquoi te h\'e2tes-tu de la sorte\~? Est-ce que nous allons \'e0 un festin\~? Nous sommes plut\'f4t sous la hache, Pi\'f4
+tr Andr\'e9itch\~! \'d4 Seigneur Dieu\~! cet enfant de boyard p\'e9rira pour rien.\~\'bb
+\par
+\par Bient\'f4t nous v\'eemes \'e9tinceler les feux de Berd. Nous approch\'e2mes des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles \'e0 la bourgade. Sav\'e9liitch, sans rester pourtant en arri\'e8re, n\rquote
+interrompait pas ses supplications lamentables. J\rquote esp\'e9rais passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j\rquote aper\'e7us tout \'e0 coup dans l\rquote obscurit\'e9 cinq paysans arm\'e9s de gros b\'e2tons. C\rquote \'e9tait une
+ garde avanc\'e9e du camp de Pougatcheff. On nous cria\~: \'ab\~Qui vive\~?\~\'bb Ne sachant pas le mot d\rquote ordre, je voulais passer devant eux sans r\'e9pondre\~; mais ils m\rquote entour\'e8rent \'e0 l\rquote instant m\'eame, et l\rquote un d
+\rquote eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre, et frappai le paysan sur la t\'eate. Son bonnet lui sauva la vie\~; cependant il chancela et l\'e2cha la bride. Les autres s\rquote effray\'e8rent et se jet\'e8rent de c\'f4t\'e9
+. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et partis au galop. L\rquote obscurit\'e9 de la nuit, qui s\rquote assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arri\'e8re, je vis que Sav\'e9liitch n\rquote \'e9
+tait plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n\rquote avait pu se d\'e9barrasser des brigands. Qu\rquote avais-je \'e0 faire\~? Apr\'e8s avoir attendu quelques instants, et certain qu\rquote on l\rquote avait arr\'eat\'e9
+, je tournai mon cheval pour aller \'e0 son secours.
+\par
+\par En approchant du ravin, j\rquote entendis de loin des cris confus et la voix de mon Sav\'e9liitch. H\'e2tant le pas, je me trouvai bient\'f4t \'e0 la port\'e9e des paysans de la garde avanc\'e9e qui m\rquote avait arr\'eat\'e9
+ quelques minutes auparavant. Sav\'e9liitch \'e9tait au milieu d\rquote eux. Ils avaient fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se pr\'e9paraient \'e0 le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jet\'e8rent sur moi avec de grands cris, e
+t dans un instant je fus \'e0 bas de mon cheval. L\rquote un d\rquote eux, leur chef, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, me d\'e9clara qu\rquote ils allaient nous conduire devant le tsar.
+\par
+\par \'ab\~Et notre p\'e8re, ajouta-t-il, ordonnera s\rquote il faut vous pendre \'e0 l\rquote heure m\'eame, ou si l\rquote on doit attendre la lumi\'e8re de Dieu.\~\'bb
+\par
+\par Je ne fis aucune r\'e9sistance. Sav\'e9liitch imita mon exemple, et les sentinelles nous emmen\'e8rent en triomphe.
+\par
+\par Nous travers\'e2mes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les maisons de paysans \'e9taient \'e9clair\'e9es. On entendait partout des cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne fit attention \'e0
+ nous et ne reconnut en moi un officier d\rquote Orenbourg. On nous conduisit \'e0 une }{\i isba}{ qui faisait l\rquote angle de deux rues. Pr\'e8s de la porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pi\'e8ces de canon.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 le palais, dit l\rquote un des paysans\~; nous allons vous annoncer.\~\'bb
+\par
+\par Il entra dans }{\i l\rquote isba}{. Je jetai un coup d\rquote \'9cil sur Sav\'e9liitch\~; le vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses pri\'e8res. Nous attend\'eemes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit\~: \'ab\~Viens, notre p\'e8
+re a ordonn\'e9 de faire entrer l\rquote officier\~\'bb.
+\par
+\par J\rquote entrai dans }{\i l\rquote isba}{, ou dans le palais, comme l\rquote appelait le paysan. Elle \'e9tait \'e9clair\'e9e par deux chandelles en suif, et les murs \'e9taient tendus de papier d\rquote
+or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table, le petit pot \'e0 laver les mains suspendu \'e0 une corde, l\rquote essuie-main accroch\'e9 \'e0 un clou, la fourche \'e0 enfourner dress\'e9e dans un coin, le rayon en bois charg\'e9
+ de pots en terre, tout \'e9tait comme dans une autre }{\i isba}{. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui \'e9taient rang\'e9
+s plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forc\'e9e de soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l\rquote arriv\'e9e d\rquote un officier d\rquote Orenbourg avait \'e9veill\'e9 une grande curiosit\'e9
+ chez les rebelles, et qu\rquote ils s\rquote \'e9taient pr\'e9par\'e9s \'e0 me recevoir avec pompe. Pougatcheff me reconnut au premier coup d\rquote \'9cil. Sa feinte gravit\'e9 disparut tout \'e0 coup.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! c\rquote est Votre Seigneurie\~! me dit-il avec vivacit\'e9. Comment te portes-tu\~? pourquoi Dieu t\rquote am\'e8ne-t-il ici\~?\~\'bb
+\par
+\par Je r\'e9pondis que je m\rquote \'e9tais mis en voyage pour mes propres affaires, et que ses gens m\rquote avaient arr\'eat\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Et pour quelles affaires\~?\~\'bb demanda-t-il.
+\par
+\par Je ne savais que r\'e9pondre. Pougatcheff, s\rquote imaginant que je ne voulais pas m\rquote expliquer devant t\'e9moins, fit signe \'e0 ses camarades de sortir. Tous ob\'e9irent, \'e0 l\rquote exception de deux qui ne boug\'e8rent pas de leur place.
+
+\par
+\par \'ab\~Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.\~\'bb
+\par
+\par Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l\rquote usurpateur. L\rquote un d\rquote eux, petit vieillard ch\'e9tif et courb\'e9, avec une maigre barbe grise, n\rquote avait rien de remarquable qu\rquote un large ruban bleu pass\'e9
+ en sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n\rquote oublierai jamais son compagnon. Il \'e9tait de haute taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans. Une \'e9paisse barbe rousse, des yeux gris et per\'e7
+ants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues donnaient \'e0 son large visage coutur\'e9 de petite v\'e9role une \'e9trange et ind\'e9
+finissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le sus plus tard, \'e9tait le caporal d\'e9serteur B\'e9loborodoff. L\rquote autre, Athanase Sokoloff, surnomm\'e9 Khlopoucha}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom d\rquote un c\'e9l\'e8bre bandit du si\'e8cle pr\'e9c\'e9dent, qui a lutt\'e9
+ longtemps contre les troupes imp\'e9riales.}}}{, \'e9tait un criminel condamn\'e9 aux mines de Sib\'e9rie, d\rquote o\'f9 il s\rquote \'e9tait \'e9vad\'e9 trois fois. Malgr\'e9 les sentiments qui m\rquote agitaient alors sans partage, cette soci\'e9t\'e9
+ o\'f9 j\rquote \'e9tais jet\'e9 d\rquote une mani\'e8re si inattendue fit sur moi une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite \'e0 moi-m\'eame par ses questions.
+\par
+\par \'ab\~Parle\~; pour quelles affaires as-tu quitt\'e9 Orenbourg\~?\~\'bb
+\par
+\par Une id\'e9e singuli\'e8re me vint \'e0 l\rquote esprit. Il me sembla que la Providence, en m\rquote amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par l\'e0 l\rquote occasion d\rquote ex\'e9cuter mon projet Je me d\'e9cidai \'e0
+ la saisir, et sans r\'e9fl\'e9chir longtemps au parti que je prenais, je r\'e9pondis \'e0 Pougatcheff\~:
+\par
+\par \'ab\~J\rquote allais \'e0 la forteresse de B\'e9logorsk pour y d\'e9livrer une orpheline qu\rquote on opprime.\~\'bb
+\par
+\par Les yeux de Pougatcheff s\rquote allum\'e8rent.
+\par
+\par \'ab\~Qui de mes gens oserait offenser une orpheline\~? s\rquote \'e9cria-t-il. E\'fbt-il un front de sept pieds, il n\rquote \'e9chapperait point \'e0 ma sentence. Parle, quel est le coupable\~?
+\par
+\par \endash Chvabrine, r\'e9pondis-je\~; il tient en esclavage la m\'eame jeune fille que tu as vue chez la femme du pr\'eatre, et il veut la contraindre \'e0 devenir sa femme.
+\par
+\par \endash Je vais lui donner une le\'e7on, \'e0 Chvabrine, s\rquote \'e9cria Pougatcheff d\rquote un air farouche. Il apprendra ce que c\rquote est que de faire chez moi \'e0 sa t\'eate et d\rquote opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
+\par
+\par \endash Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d\rquote une voix enrou\'e9e. Tu t\rquote es trop h\'e2t\'e9 de donner \'e0 Chvabrine le commandement de la forteresse, et maintenant tu te h\'e2tes trop de le pendre. Tu as d\'e9j\'e0 offens\'e9
+ les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef\~; ne va donc pas offenser \'e0 pr\'e9sent les gentilshommes en les suppliciant \'e0 la premi\'e8re accusation.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a ni \'e0 les combler de gr\'e2ces ni \'e0 les prendre en piti\'e9, dit \'e0 son tour le petit vieillard au ruban bleu\~; il n\rquote y a pas de mal de faire pendre Chvabrine\~; mais il n\rquote
+y aurait pas de mal de bien questionner M.\~l\rquote officier. Pourquoi a-t-il daign\'e9 nous rendre visite\~? S\rquote il ne te reconna\'eet pas pour tsar, il n\rquote a pas \'e0 te demander justice\~; et s\rquote il te reconna\'eet, pourquoi est-il rest
+\'e9 jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent \'e0 Orenbourg au milieu de tes ennemis\~? N\rquote ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d\rquote y allumer un peu de feu}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pour la torture.}}}{\~? Il me semble que Sa Gr\'e2ce nous est envoy\'e9e par les g\'e9n\'e9raux d\rquote Orenbourg.\~\'bb
+\par
+\par La logique du vieux sc\'e9l\'e9rat me sembla plausible \'e0 moi-m\'eame. Un frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aper\'e7ut mon trouble.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! eh\~! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l\rquote \'9cil, il me semble que mon feld-mar\'e9chal a raison. Qu\rquote en penses-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma r\'e9solution. Je lui r\'e9pondis avec calme que j\rquote \'e9tais en sa puissance, et qu\rquote il pouvait faire de moi ce qu\rquote il voulait.
+\par
+\par \'ab\~Bien, dit Pougatcheff\~; dis-moi maintenant dans quel \'e9tat est votre ville.
+\par
+\par \endash Gr\'e2ce \'e0 Dieu, r\'e9pondis-je, tout y est en bon ordre.
+\par
+\par \endash En bon ordre\~! r\'e9p\'e9ta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.\~\'bb
+\par
+\par L\rquote usurpateur disait la v\'e9rit\'e9\~; mais d\rquote apr\'e8s le devoir que m\rquote imposait mon serment, je l\rquote assurai que c\rquote \'e9tait un faux bruit, et que la place d\rquote Orenbourg \'e9tait suffisamment approvisionn\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Tu vois, s\rquote \'e9cria le petit vieillard, qu\rquote il te trompe avec impudence. Tous les fuyards d\'e9clarent unanimement que la famine et la peste sont \'e0 Orenbourg, qu\rquote on y mange de la charogne, et encore comme un mets d\rquote
+honneur. Et Sa Gr\'e2ce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au m\'eame gibet ce jeune gar\'e7on, pour qu\rquote ils n\rquote aient rien \'e0 se reprocher.\~\'bb
+\par
+\par Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir \'e9branl\'e9 Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit \'e0 contredire son camarade.
+\par
+\par \'ab\~Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu\rquote \'e0 pendre et \'e0 \'e9trangler, il te va bien de faire le h\'e9ros. \'c0 te voir, on ne sait o\'f9 ton \'e2me se tient\~; tu regardes d\'e9j\'e0
+ dans la fosse, et tu veux faire mourir les autres. Est-ce que tu n\rquote as pas assez de sang sur la conscience\~?
+\par
+\par \endash Mais quel saint es-tu toi-m\'eame\~? repartit B\'e9loborodoff\~; d\rquote o\'f9 te vient cette piti\'e9\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, r\'e9pondit Khlopoucha, moi aussi je suis un p\'e9cheur, et cette main\'85 (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable d\rquote avoir vers\'e9 du sang chr\'e9tien. Mais j
+\rquote ai tu\'e9 mon ennemi, et non pas mon h\'f4te, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur, mais non \'e0 la maison et derri\'e8re le po\'eale, avec la hache et la massue, et non pas avec des comm\'e9rages de vieille femme.\~\'bb
+\par
+\par Le vieillard d\'e9tourna la t\'eate, et grommela entre ses dents\~: \'ab\~Narines arrach\'e9es\~!
+\par
+\par \endash Que murmures-tu l\'e0, vieux hibou\~? reprit Khlopoucha\~; je t\rquote en donnerai, des narines arrach\'e9es\~; attends un peu, ton temps viendra aussi. J\rquote esp\'e8re en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-l\'e0
+ prends garde que je ne t\rquote arrache ta vilaine barbiche.
+\par
+\par \endash Messieurs les g\'e9n\'e9raux, dit Pougatcheff avec dignit\'e9, finissez vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux d\rquote Orenbourg fr\'e9tillaient des jambes sous la m\'eame traverse\~
+; mais ce serait un malheur si nos bons chiens \'e0 nous se mordaient entre eux.\~\'bb
+\par
+\par Khlopoucha et B\'e9loborodoff ne dirent mot, et \'e9chang\'e8rent un sombre regard. Je sentis la n\'e9cessit\'e9 de changer le sujet de l\rquote entretien, qui pouvait se terminer pour moi d\rquote une fort d\'e9sagr\'e9able fa\'e7
+on. Me tournant vers Pougatcheff, je lui dis d\rquote un air souriant\~: \'ab\~Ah\~! j\rquote avais oubli\'e9 de te remercier pour ton cheval et ton }{\i touloup}{. Sans toi je ne serais pas arriv\'e9 jusqu\rquote \'e0
+ la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.\~\'bb
+\par
+\par Ma ruse r\'e9ussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
+\par
+\par \'ab\~La beaut\'e9 de la dette, c\rquote est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d\rquote \'9cil. Conte-moi maintenant l\rquote histoire\~; qu\rquote as-tu \'e0 faire avec cette jeune fille que Chvabrine pers\'e9cute\~? n\rquote
+aurait-elle pas accroch\'e9 ton jeune c\'9cur, eh\~?
+\par
+\par \endash Elle est ma fianc\'e9e, r\'e9pondis-je \'e0 Pougatcheff en m\rquote apercevant du changement favorable qui s\rquote op\'e9rait eu lui, et ne voyant aucun risque \'e0 lui dire la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Ta fianc\'e9e\~! s\rquote \'e9cria Pougatcheff\~; pourquoi ne l\rquote as-tu pas dit plus t\'f4t\~? Nous te marierons, et nous nous en donnerons \'e0 tes noces.\~\'bb
+\par
+\par Puis, se tournant vers B\'e9loborodoff\~: \'ab\~\'c9coute, feld-mar\'e9chal, lui dit-il\~; nous sommes d\rquote anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous \'e0 souper. Demain nous verrons ce qu\rquote il faut faire de lui\~
+; le matin est plus sage que le soir.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote aurais refus\'e9 de bon c\'9cur l\rquote honneur qui m\rquote \'e9tait propos\'e9\~; mais je ne pouvais m\rquote en d\'e9fendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du ma\'eetre de }{\i l\rquote isba}{, couvrirent la table d\rquote
+une nappe blanche, apport\'e8rent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bi\'e8re. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois \'e0 la table de Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
+\par
+\par L\rquote orgie dont je devins le t\'e9moin involontaire continua jusque bien avant dans la nuit. Enfin l\rquote ivresse finit par triompher des convives. Pougatcheff s\rquote endormit sur sa place, et ses compagnons se lev\'e8
+rent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l\rquote ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, o\'f9 je trouvai Sav\'e9liitch, et l\rquote on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin \'e9tait si \'e9tonn\'e9
+ de tout ce qu\rquote il voyait et de tout ce qui se passait autour de lui, qu\rquote il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans l\rquote obscurit\'e9, et je l\rquote entendis longtemps g\'e9mir et se plaindre. Enfin il se mit \'e0
+ ronfler, et moi, je m\rquote abandonnai \'e0 des r\'e9flexions qui ne me laiss\'e8rent pas fermer l\rquote \'9cil un instant de la nuit.
+\par
+\par Le lendemain matin on vint m\rquote appeler de la part de Pougatcheff. Je me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une }{\i kibitka}{ attel\'e9e de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je rencontrai dans l\rquote
+antichambre, \'e9tait v\'eatu d\rquote un habit de voyage, d\rquote une pelisse et d\rquote un bonnet kirghises. Ses convives de la veille l\rquote entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort avec ce que j\rquote
+avais vu le soir pr\'e9c\'e9dent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m\rquote ordonna de m\rquote asseoir \'e0 ses c\'f4t\'e9s dans la }{\i kibitka}{.
+\par
+\par Nous pr\'eemes place.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 la forteresse de B\'e9logorsk\~!\~\'bb dit Pougatcheff au robuste cocher tatar qui, debout, dirigeait l\rquote attelage.
+\par
+\par Mon c\'9cur battit violemment. Les chevaux s\rquote \'e9lanc\'e8rent, la clochette tinta, la }{\i kibitka}{ vola sur la neige.
+\par
+\par \'ab\~Arr\'eate\~! arr\'eate\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria une voix que je ne connaissais que trop\~; et je vis Sav\'e9liitch qui courait \'e0 notre rencontre. Pougatcheff fit arr\'eater.
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, criait mon menin, ne m\rquote abandonne pas dans mes vieilles ann\'e9es au milieu de ces sc\'e9l\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
+\par
+\par \endash Merci, tsar, merci, mon propre p\'e8re, r\'e9pondit Sav\'e9liitch en prenant place\~; que Dieu te donne cent ann\'e9es de vie pour avoir rassur\'e9 un pauvre vieillard\~! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai jamais du }{\i
+touloup}{ de li\'e8vre.\~\'bb
+\par
+\par Ce }{\i touloup}{ de li\'e8vre pouvait \'e0 la fin f\'e2cher s\'e9rieusement Pougatcheff, Mais l\rquote usurpateur n\rquote entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette mention d\'e9plac\'e9e. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s\rquote arr
+\'eatait dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu\rquote \'e0 la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes de t\'eate \'e0 droite et \'e0 gauche. En un instant nous sort\'eemes de la bourgade et pr\'eemes notre course
+sur un chemin bien fray\'e9.
+\par
+\par On peut ais\'e9ment se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures je devais revoir celle que j\rquote avais crue perdue \'e0 jamais pour moi. Je me repr\'e9sentais le moment de notre r\'e9union\~; mais aussi je pensais \'e0 l\rquote
+homme dans les mains duquel se trouvait ma destin\'e9e, et qu\rquote un \'e9trange concours de circonstances attachait \'e0 moi par un lien myst\'e9rieux. Je me rappelais la cruaut\'e9 brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le d
+\'e9fenseur de ma fianc\'e9e. Pougatcheff ne savait pas qu\rquote elle f\'fbt la fille du capitaine Mironoff\~; Chvabrine, pouss\'e9 \'e0 bout, \'e9tait capable de tout lui r\'e9v\'e9ler, et Pougatcheff pouvait apprendre la v\'e9rit\'e9 par d\rquote
+autres voies. Alors, que devenait Marie\~? \'c0 cette id\'e9e un frisson subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma t\'eate.
+\par
+\par Tout \'e0 coup Pougatcheff interrompit mes r\'eaveries\~: \'ab\~\'c0 quoi, Votre Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser\~?
+\par
+\par \endash Comment veux-tu que je ne pense pas\~? r\'e9pondis-je\~; je suis un officier, un gentilhomme\~; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je voyage avec toi, dans la m\'eame voiture, et tout le bonheur de ma vie d\'e9pend de toi.
+\par
+\par \endash Quoi donc\~! dit Pougatcheff, as-tu peur\~?\~\'bb
+\par
+\par Je r\'e9pondis qu\rquote ayant d\'e9j\'e0 re\'e7u de lui gr\'e2ce de la vie, j\rquote esp\'e9rais, non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
+\par
+\par \'ab\~Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l\rquote usurpateur. Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers\~; encore aujourd\rquote hui, le petit vieux voulait me prouver \'e0 toute force que tu es un espion et qu\rquote
+il fallait te mettre \'e0 la torture, puis te pendre. Mais je n\rquote y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Sav\'e9liitch et le Tatar ne l\rquote entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton }{\i
+touloup}{. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le pr\'e9tend ta confr\'e9rie.\~\'bb
+\par
+\par Me rappelant la prise de la forteresse de B\'e9logorsk je ne crus pas devoir le contredire, et ne r\'e9pondis mot.
+\par
+\par \'ab\~Que dit-on de moi \'e0 Orenbourg\~? demanda Pougatcheff apr\'e8s un court silence.
+\par
+\par \endash Mais on dit que tu n\rquote es pas facile \'e0 mater. Il faut en convenir, tu nous as donn\'e9 de la besogne.\~\'bb
+\par
+\par Le visage de l\rquote usurpateur exprima la satisfaction de l\rquote amour-propre.
+\par
+\par \'ab\~Oui, me dit-il d\rquote un air glorieux, je suis un grand guerrier. Conna\'eet-on chez vous, \'e0 Orenbourg, la bataille de Iouze\'efeff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs36 }{L\'e9g\'e8re escarmouche o\'f9 l\rquote avantage \'e9tait rest\'e9 \'e0 Pougatcheff}}}{\~? Quarante g\'e9n\'e9raux ont \'e9t\'e9 tu\'e9s, quatre arm\'e9es faites prisonni\'e8
+res. Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force\~?\~\'bb
+\par
+\par La fanfaronnade du brigand me sembla passablement dr\'f4le.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote en penses-tu toi-m\'eame\~? lui dis-je\~; pourrais-tu battre Fr\'e9d\'e9ric\~?
+\par
+\par \endash F\'e9dor F\'e9dorovitch}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs36 }{Nom donn\'e9 \'e0 Fr\'e9d\'e9
+ric le Grand par les soldats russes.}}}{\~? et pourquoi pas\~? Je bats bien vos g\'e9n\'e9raux, et vos g\'e9n\'e9raux l\rquote ont battu. Jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent mes armes ont \'e9t\'e9 heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d\rquote
+autres quand je marcherai sur Moscou.
+\par
+\par \endash Et tu comptes marcher sur Moscou\~?\~\'bb
+\par
+\par L\rquote usurpateur se mit \'e0 r\'e9fl\'e9chir\~; puis il dit \'e0 demi-voix\~: \'ab\~Dieu sait, \'85 ma rue est \'e9troite, \'85 j\rquote ai peu de volont\'e9, \'85 mes gar\'e7ons ne m\rquote ob\'e9issent pas, \'85 ce sont des pillards, \'85
+ il me faut dresser l\rquote oreille\'85 Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma t\'eate.
+\par
+\par \endash Eh bien, dis-je \'e0 Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner toi-m\'eame avant qu\rquote il ne soit trop tard, et avoir recours \'e0 la cl\'e9mence de l\rquote imp\'e9ratrice\~?\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff sourit am\'e8rement\~: \'ab\~Non, dit-il, le temps du repentir est pass\'e9\~; on ne me fera pas gr\'e2ce\~; je continuerai comme j\rquote ai commenc\'e9. Qui sait\~?\'85 Peut-\'eatre\~!\'85 Grichka Otr\'e9pieff a bien \'e9t\'e9 tsar \'e0
+ Moscou.
+\par
+\par \endash Mais sais-tu comment il a fini\~? On l\rquote a jet\'e9 par une fen\'eatre, on l\rquote a massacr\'e9, on l\rquote a br\'fbl\'e9, on a charg\'e9 un canon de sa cendre et on l\rquote a dispers\'e9e \'e0 tous les vents.\~\'bb
+\par
+\par Le Tatar se mit \'e0 fredonner une chanson plaintive\~; Sav\'e9liitch, tout endormi, vacillait de c\'f4t\'e9 et d\rquote autre. Notre }{\i kibitka}{ glissait rapidement sur le chemin d\rquote hiver\'85 Tout \'e0 coup j\rquote aper\'e7
+us un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la rive escarp\'e9e du Ia\'efk. Un quart d\rquote heure apr\'e8s, nous entrions dans la forteresse de B\'e9logorsk.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016146}CHAPITRE XII\line }{\b0\i L\rquote ORPHELINE}{{\*\bkmkend _Toc98016146}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La }{\i kibitka}{ s\rquote arr\'eata devant le perron de la maison du commandant. Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et \'e9taient accourus en foule. Chvabrine vint \'e0 la rencontre de l\rquote usurpateur\~; il \'e9tait v\'ea
+tu en Cosaque et avait laiss\'e9 cro\'eetre sa barbe. Le tra\'eetre aida Pougatcheff \'e0 sortir de voiture, en exprimant par des paroles obs\'e9quieuses son z\'e8le et sa joie. \'c0 ma vue il se troubla\~; mais se remettant bient\'f4t\~: \'ab\~
+Tu es avec nous\~? dit-il\~; ce devrait \'eatre depuis longtemps\~\'bb.
+\par
+\par Je d\'e9tournai la t\'eate sans lui r\'e9pondre.
+\par
+\par Mon c\'9cur se serra quand nous entr\'e2mes dans la petite chambre que je connaissais si bien, o\'f9 se voyait encore, contre le mur, le dipl\'f4me du d\'e9funt commandant, comme une triste \'e9pitaphe. Pougatcheff s\rquote assit sur ce m\'eame sofa o\'f9
+ maintes fois Ivan Kouzmitch s\rquote \'e9tait assoupi au bruit des gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-m\'eame de l\rquote eau-de-vie \'e0 son chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me d\'e9signant\~: \'ab\~Offres-en un autre \'e0
+ Sa Seigneurie\~\'bb.
+\par
+\par Chvabrine s\rquote approcha de moi avec son plateau\~; je me d\'e9tournai pour la seconde fois. Il me semblait hors de lui-m\'eame. Avec sa finesse ordinaire, il avait devin\'e9 sans doute que Pougatcheff n\rquote \'e9
+tait pas content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec m\'e9fiance. Pougatcheff lui fit quelques questions sur l\rquote \'e9tat de la forteresse, sur ce qu\rquote on disait des troupes de l\rquote imp\'e9ratrice et sur d\rquote
+autres sujets pareils. Puis, tout \'e0 coup, et d\rquote une mani\'e8re inattendue\~:
+\par
+\par \'ab\~Dis-moi, mon fr\'e8re, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu tiens sous ta garde\~? Montre-la-moi.\~\'bb
+\par
+\par Chvabrine devint p\'e2le comme la mort.
+\par
+\par \'ab\~Tsar, dit-il d\rquote une voix tremblante, tsar, \'85 elle n\rquote est pas sous ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
+\par
+\par \endash M\'e8ne-moi chez elle\~\'bb, dit l\rquote usurpateur en se levant.
+\par
+\par Il \'e9tait impossible d\rquote h\'e9siter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
+\par
+\par Chvabrine s\rquote arr\'eata dans l\rquote escalier\~: \'ab\~Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de moi ce qu\rquote il vous plaira\~; mais ne permettez pas qu\rquote un \'e9tranger entre dans la chambre de ma femme.
+\par
+\par \endash Tu es mari\'e9\~! m\rquote \'e9criai-je, pr\'eat \'e0 le d\'e9chirer.
+\par
+\par \endash Silence\~! interrompit Pougatcheff, c\rquote est mon affaire. Et toi, continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l\rquote important. Qu\rquote elle soit ta femme ou non, j\rquote am\'e8
+ne qui je veux chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 la porte de la chambre Chvabrine s\rquote arr\'eata de nouveau et dit d\rquote une voix entrecoup\'e9e\~: \'ab\~Tsar, je vous pr\'e9viens qu\rquote elle a la fi\'e8vre, et depuis trois jours elle ne cesse de d\'e9lirer.
+\par
+\par \endash Ouvre\~!\~\'bb dit Pougatcheff.
+\par
+\par Chvabrine se mit \'e0 fouiller dans ses poches et finit par dire qu\rquote il avait oubli\'e9 la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied\~; la serrure c\'e9da, la porte s\rquote ouvrit et nous entr\'e2mes.
+\par
+\par Je jetai un rapide coup d\rquote \'9cil dans la chambre et faillis m\rquote \'e9vanouir. Sur le plancher et dans un grossier v\'eatement de paysanne, Marie \'e9tait assise, p\'e2le, maigre, les cheveux \'e9pars. Devant elle se trouvait une cruche d
+\rquote eau recouverte d\rquote un morceau de pain. \'c0 ma vue elle fr\'e9mit et poussa un cri per\'e7ant. Je ne saurais dire ce que j\rquote \'e9prouvai.
+\par
+\par Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer sourire\~: \'ab\~Ton h\'f4pital est en ordre\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, s\rquote approchant de Marie\~: \'ab\~Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton mari te punit-il ainsi\~?
+\par
+\par \endash Mon mari\~! reprit-elle\~; il n\rquote est pas mon mari\~; jamais je ne serai sa femme. Je suis r\'e9solue \'e0 mourir plut\'f4t, et je mourrai si l\rquote on ne me d\'e9livre pas.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff lan\'e7a un regard furieux sur Chvabrine\~: \'ab\~Tu as os\'e9 me tromper, s\rquote \'e9cria-t-il\~; sais-tu, coquin, ce que tu m\'e9rites\~?\~\'bb
+\par
+\par Chvabrine tomba \'e0 genoux.
+\par
+\par Alors le m\'e9pris \'e9touffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance. Je regardai avec d\'e9go\'fbt un gentilhomme se tra\'eener aux pieds d\rquote un d\'e9serteur cosaque. Pougatcheff se laissa fl\'e9chir.
+\par
+\par \'ab\~Je te pardonne pour cette fois, dit-il \'e0 Chvabrine\~; mais sache bien qu\rquote \'e0 ta premi\'e8re faute je me rappellerai celle-l\'e0.\~\'bb
+\par
+\par Puis, s\rquote adressant \'e0 Marie, il lui dit avec douceur\~: \'ab\~Sors, jolie fille, je suis le tsar\~\'bb.
+\par
+\par Marie Ivanovna lui jeta un coup d\rquote \'9cil rapide, et devina que c\rquote \'e9tait l\rquote assassin de ses parents qu\rquote elle avait devant les yeux. Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me pr\'e9cipitais p
+our la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre et s\rquote empressa autour de sa ma\'eetresse. Pougatcheff sortit, et nous descend\'eemes tous trois dans la pi\'e8ce de r\'e9ception.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons d\'e9livr\'e9 la jolie fille\~; qu\rquote en dis-tu\~? ne faudrait-il pas envoyer chercher le pope, et lui faire marier sa ni\'e8ce. Si tu veux, je serai ton }{\i p\'e8re assis}{
+, Chvabrine le gar\'e7on de noce, puis nous nous mettrons \'e0 boire, et nous fermerons les portes.\~\'bb
+\par
+\par Ce que je redoutais arriva. D\'e8s qu\rquote il entendit la proposition de Pougatcheff, Chvabrine perdit la t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti\~; mais Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n\rquote est pas la ni\'e8ce du pope\~: elle est la fille d\rquote Ivan Mironoff, qui a \'e9t\'e9 supplici\'e9 \'e0
+ la prise de cette forteresse.\~\'bb
+\par
+\par Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? s\rquote \'e9cria-t-il avec la surprise de l\rquote indignation.
+\par
+\par \endash Chvabrine t\rquote a dit vrai, r\'e9pondis-je avec fermet\'e9.
+\par
+\par \endash Tu ne m\rquote avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage s\rquote assombrit tout \'e0 coup.
+\par
+\par \endash Mais sois-en le juge, lui r\'e9pondis-je\~; pouvais-je d\'e9clarer devant tes gens qu\rquote elle \'e9tait la fille de Mironoff\~? Ils l\rquote eussent d\'e9chir\'e9e \'e0 belles dents\~; rien n\rquote aurait pu la sauver.
+\par
+\par \endash Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n\rquote auraient pas \'e9pargn\'e9 cette pauvre fille\~; ma comm\'e8re la femme du pope a bien fait de les tromper.
+\par
+\par \endash \'c9coute, continuai-je en voyant sa bonne disposition\~; je ne sais comment t\rquote appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je serais pr\'eat \'e0
+ te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement, ne me demande rien qui soit contraire \'e0 mon honneur et \'e0 ma conscience de chr\'e9tien. Tu es mon bienfaiteur\~; finis comme tu as commenc\'e9. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline l\'e0
+ o\'f9 Dieu nous am\'e8nera. Et nous, quoi qu\rquote il arrive, et o\'f9 que tu sois, nous prierons Dieu chaque jour pour qu\rquote il veille au salut de ton \'e2me\'85\~\'bb
+\par
+\par Je parus avoir touch\'e9 le c\'9cur farouche de Pougatcheff.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote il soit fait comme tu le d\'e9sires, dit-il\~; il faut punir jusqu\rquote au bout, ou pardonner jusqu\rquote au bout\~; c\rquote est l\'e0 ma coutume. Prends ta fianc\'e9e, emm\'e8ne-la o\'f9
+ tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et raison.\~\'bb
+\par
+\par Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m\rquote \'e9crire un sauf-conduit pour toutes les barri\'e8res et forteresses soumises \'e0 son pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme p\'e9trifi\'e9. Pougatcheff alla faire l\rquote
+inspection de la forteresse\~; Chvabrine le suivit, et moi je restai, pr\'e9textant les pr\'e9paratifs de voyage.
+\par
+\par Je courus \'e0 la chambre de Marie\~; la porte \'e9tait ferm\'e9e. Je frappai\~:
+\par
+\par \'ab\~Qui est l\'e0\~?\~\'bb demanda Palachka.
+\par
+\par Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derri\'e8re la porte.
+\par
+\par \'ab\~Attendez, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, dit-elle, je change d\rquote habillement. Allez chez Akoulina Pamphilovna\~; je m\rquote y rends \'e0 l\rquote instant m\'eame.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ob\'e9is et gagnai la maison du p\'e8re Garasim. Le pope et sa femme accoururent \'e0 ma rencontre. Sav\'e9liitch les avait d\'e9j\'e0 pr\'e9venus de tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Bonjour, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, me dit la femme du pope. Voil\'e0 que Dieu a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous\~? Nous avons parl\'e9 de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n\rquote
+a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite colombe\~! Mais dites-moi, mon p\'e8re, comment vous en \'eates-vous tir\'e9 avec Pougatcheff\~? Comment ne vous a-t-il pas tu\'e9\~? Eh bien\~! pour cela merci au sc\'e9l\'e9rat\~!
+\par
+\par \endash Finis, vieille, interrompit le p\'e8te Garasim\~! ne radote pas sur tout ce que tu sais\~; \'e0 trop parler, point de salut. Entrez, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.\~\'bb
+\par
+\par La femme du pope me fit honneur de tout ce qu\rquote elle avait sous la main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les avait contraints \'e0 lui livrer Marie Ivanovna\~
+; comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se s\'e9parer d\rquote eux\~; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles par l\rquote entremise de Palachka, fille adroite et r\'e9solue, qui faisait, comme on dit, danser }{\i l\rquote
+ouriadnik}{ lui-m\'eame au son de son flageolet\~; comment elle avait conseill\'e9 \'e0 Marie Ivanovna de m\rquote \'e9crire une lettre, etc. De mon c\'f4t\'e9
+, je lui racontai en peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu\rquote ils l\rquote avaient tromp\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Que la puissance de la croix soit avec nous\~! disait Akoulina Pamphilovna\~; que Dieu d\'e9tourne ce nuage\~! Bien, Alex\'e9i Ivanitch\~! bien, fin renard\~!\~\'bb
+\par
+\par En ce moment, la porte s\rquote ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un sourire sur son p\'e2le visage. Elle avait quitt\'e9 son v\'eatement de paysanne, et venait habill\'e9e comme de coutume, avec simplicit\'e9 et biens\'e9ance.
+\par
+\par Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule parole. Nous gardions tous deux le silence par pl\'e9nitude de c\'9cur. Nos h\'f4tes sentirent que nous avions autre chose \'e0 faire qu\rquote \'e0 causer avec eux\~; ils nous quitt\'e8
+rent. Nous rest\'e2mes seuls. Marie me raconta tout ce qui lui \'e9tait arriv\'e9 depuis la prise de la forteresse, me d\'e9peignit toute l\rquote horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait souffrir l\rquote inf\'e2
+me Chvabrine. Nous rappel\'e2mes notre heureux pass\'e9, en versant tous deux des larmes. Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui \'e9tait impossible de demeurer dans une forteresse soumise \'e0 Pougatcheff et command\'e9
+e par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser \'e0 me r\'e9fugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment toutes les calamit\'e9s d\rquote un si\'e8ge. Marie n\rquote avait plus un seul parent dans le monde, je lui proposai do
+nc de se rendre \'e0 la maison de campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d\rquote une telle proposition. La mauvaise disposition qu\rquote avait montr\'e9e mon p\'e8re \'e0 son \'e9gard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon p
+\'e8re tiendrait \'e0 devoir et \'e0 honneur de recevoir chez lui la fille d\rquote un v\'e9t\'e9ran mort pour sa patrie.
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8re Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces \'e9v\'e9nements \'e9tranges nous ont r\'e9unis irr\'e9vocablement. Rien au monde ne saurait plus nous s\'e9parer.\~\'bb
+\par
+\par Marie Ivanovna m\rquote \'e9coutait dans un silence digne, sans feinte timidit\'e9, sans minauderies d\'e9plac\'e9es. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa destin\'e9e \'e9tait irr\'e9vocablement li\'e9e \'e0 la mienne\~; mais elle r\'e9p\'e9ta qu
+\rquote elle ne serait ma femme que de l\rquote aveu de mes parents. Je ne trouvai rien \'e0 r\'e9pliquer. Mon projet devint notre commune r\'e9solution.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, l\rquote }{\i ouriadnik}{ m\rquote apporta mon sauf-conduit avec le griffonnage qui servait de signature \'e0 Pougatcheff, et m\rquote annon\'e7a que le tsar m\rquote attendait chez lui. Je le trouvai pr\'eat \'e0 se met
+tre en route. Comment exprimer ce que je ressentais en pr\'e9sence de cet homme, terrible et cruel pour tous except\'e9 pour moi seul\~? Et pourquoi ne pas dire l\rquote enti\'e8re v\'e9rit\'e9\~? Je sentais en ce moment une forte sympathie m\rquote entra
+\'eener vers lui. Je d\'e9sirais vivement l\rquote arracher \'e0 la horde de bandits dont il \'e9tait le chef et sauver sa t\'eate avant qu\rquote il f\'fbt trop tard. La pr\'e9sence de Chvabrine et la foule qui s\rquote empressait autour de nous m
+\rquote emp\'each\'e8rent de lui exprimer tous les sentiments dont mon c\'9cur \'e9tait plein.
+\par
+\par Nous nous s\'e9par\'e2mes en amis. Pougatcheff aper\'e7ut dans la foule Akoulina Pamphilovna, et la mena\'e7a amicalement du doigt en clignant de l\rquote \'9cil d\rquote une mani\'e8re significative. Puis il s\rquote assit dans sa }{\i kibitka}{
+, en donnant l\rquote ordre de retourner \'e0 Berd, et lorsque les chevaux prirent leur \'e9lan, il se pencha hors de la voiture et me cria\~: \'ab\~Adieu, Votre Seigneurie\~; peut-\'eatre que nous nous reverrons encore.\~\'bb
+\par
+\par En effet, nous nous sommes revus une autre fois\~; mais dans quelles circonstances\~!
+\par
+\par Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle glissait rapidement sa }{\i kibitka}{. La foule se dissipa, Chvabrine disparut. Je regagnai la maison du pope, o\'f9 tout se pr\'e9parait pour notre d\'e9part. Notre petit bagage avait \'e9t
+\'e9 mis dans le vieil \'e9quipage du commandant. En un instant les chevaux furent attel\'e9s. Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, enterr\'e9s derri\'e8re l\rquote \'e9glise. Je voulais l\rquote y conduire\~
+; mais elle me pria de la laisser aller seule, et revint bient\'f4t apr\'e8s en versant des larmes silencieuses. Le p\'e8re Garasim et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous range\'e2mes \'e0 trois dans l\rquote int\'e9
+rieur de la }{\i kibitka}{, Marie, Palachka et moi, et Sav\'e9liitch se jucha de nouveau sur le devant.
+\par
+\par \'ab\~Adieu, Marie Ivanovna, notre ch\'e8re colombe\~; adieu, Pi\'f4tr Andr\'e9itch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope\~; bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur\~!\~\'bb
+\par
+\par Nous part\'eemes. Derri\'e8re la fen\'eatre du commandant, j\rquote aper\'e7us Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je ne voulus pas triompher l\'e2chement d\rquote un ennemi humili\'e9, et d\'e9tournai les yeux.
+
+\par
+\par Enfin, nous franch\'eemes la barri\'e8re principale, et quitt\'e2mes pour toujours la forteresse de B\'e9logorsk.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016147}CHAPITRE XIII\line }{\b0\i L\rquote ARRESTATION}{{\*\bkmkend _Toc98016147}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par R\'e9uni d\rquote une fa\'e7on si merveilleuse \'e0 la jeune fille qui me causait le matin m\'eame tant d\rquote inqui\'e9tude douloureuse, je ne pouvais croire \'e0 mon bonheur, et je m\rquote imaginais que tout ce qui m\rquote \'e9tait arriv\'e9 n
+\rquote \'e9tait qu\rquote un songe. Marie regardait d\rquote un air pensif, tant\'f4t moi, tant\'f4t la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous gardions le silence\~; nos c\'9curs \'e9taient trop fatigu\'e9s d\rquote
+\'e9motions. Au bout de deux heures, nous \'e9tions d\'e9j\'e0 rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi \'e0 Pougatcheff. Nous y change\'e2mes de chevaux. \'c0 voir la c\'e9l\'e9rit\'e9 qu\rquote on mettait \'e0 nous servir et le z\'e8
+le empress\'e9 du Cosaque barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m\rquote aper\'e7us que gr\'e2ce au babil du postillon qui nous avait amen\'e9s, on me prenait pour un favori du ma\'eetre.
+\par
+\par Quand nous nous rem\'eemes en route, il commen\'e7ait \'e0 faire sombre. Nous nous approch\'e2mes d\rquote une petite ville o\'f9, d\rquote apr\'e8s le commandant barbu, devait se trouver un fort d\'e9tachement qui \'e9tait en marche pour se r\'e9unir
+\'e0 l\rquote usurpateur. Les sentinelles nous arr\'eat\'e8rent, et au cri de\~: \'ab\~Qui vive\~?\~\'bb notre postillon r\'e9pondit \'e0 haute voix\~: \'ab\~Le comp\'e8re du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.\~\'bb
+\par
+\par Aussit\'f4t un d\'e9tachement de hussards russes nous entoura avec d\rquote affreux jurements.
+\par
+\par \'ab\~Sors, comp\'e8re du diable, me dit un mar\'e9chal des logis aux \'e9paisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.\~\'bb
+\par
+\par Je sortis de la }{\i kibitka}{ et demandai qu\rquote on me conduisit devant l\rquote autorit\'e9. En voyant un officier, les soldats cess\'e8rent leurs impr\'e9cations, et le mar\'e9chal des logis me conduisit chez le major. Sav\'e9
+liitch me suivait en grommelant\~: \'ab\~En voil\'e0 un, de comp\'e8re du tsar\~! nous tombons du feu dans la flamme. \'d4 Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il\~?\~\'bb
+\par
+\par La }{\i kibitka}{ venait au pas derri\'e8re nous.
+\par
+\par En cinq minutes, nous arriv\'e2mes \'e0 une maisonnette tr\'e8s \'e9clair\'e9e. Le mar\'e9chal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa capture. Il revint \'e0 l\rquote instant m\'eame et me d\'e9clara que Sa Haute Seigneurie}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Titre d\rquote un officier sup\'e9rieur.}}}{ n\rquote avait pas le temps de me recevoir, qu
+\rquote elle lui avait donn\'e9 l\rquote ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? m\rquote \'e9criai-je furieux\~; est-il devenu fou\~?
+\par
+\par \endash Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, r\'e9pondit le mar\'e9chal des logis\~; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonn\'e9 de conduire Votre Seigneurie en prison, et d\rquote amener Sa Seigneurie \'e0 Sa Haute Seigneurie, Votre Seigneurie.\~\'bb
+
+\par
+\par Je m\rquote \'e9lan\'e7ai sur le perron\~! les sentinelles n\rquote eurent pas le temps de me retenir, et j\rquote entrai tout droit dans la chambre o\'f9
+ six officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu\rquote apr\'e8s l\rquote avoir un moment d\'e9visag\'e9 je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui m\rquote avait si bien d\'e9valis\'e9
+ dans l\rquote h\'f4tellerie de Simbisrk\~!
+\par
+\par \'ab\~Est-ce possible\~! m\rquote \'e9criai-je\~; Ivan Ivanovitch, est-ce toi\~?
+\par
+\par \endash Ah bah\~! Pi\'f4tr Andr\'e9itch\~! Par quel hasard\~? D\rquote o\'f9 viens-tu\~? Bonjour, fr\'e8re\~; ne veux-tu pas ponter une carte\~?
+\par
+\par \endash Merci\~; fais-moi plut\'f4t donner un logement.
+\par
+\par \endash Quel logement te faut-il\~? Reste chez moi.
+\par
+\par \endash Je ne le puis, je ne suis pas seul.
+\par
+\par \endash Eh bien, am\'e8ne aussi ton camarade.
+\par
+\par \endash Je ne suis pas avec un camarade\~; je suis\'85 avec une dame.
+\par
+\par \endash Avec une dame\~! o\'f9 l\rquote as-tu p\'each\'e9e, fr\'e8re\~?\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir dit ces mots, Zourine siffla d\rquote un ton si railleur que tous les autres se mirent \'e0 rire, et je demeurai tout confus.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, continua Zourine, il n\rquote y a rien \'e0 faire\~; je te donnerai un logement. Mais c\rquote est dommage\~; nous aurions fait nos bamboches comme l\rquote autre fois. Hol\'e0\~! gar\'e7on, pourquoi n\rquote am\'e8ne-t-on pas la comm\'e8
+re de Pougatcheff\~? Est-ce qu\rquote elle ferait l\rquote obstin\'e9e\~? Dis-lui qu\rquote elle n\rquote a rien \'e0 craindre, que le monsieur qui l\rquote appelle est tr\'e8s bon, qu\rquote il ne l\rquote offensera d\rquote aucune mani\'e8re, et en m
+\'eame temps pousse-la ferme par les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Que fais-tu l\'e0\~? dis-je \'e0 Zourine\~; de quelle comm\'e8re de Pougatcheff parles-tu\~? c\rquote est la fille du d\'e9funt capitaine Mironoff. Je l\rquote ai d\'e9livr\'e9e de sa captivit\'e9 et je l\rquote emm\'e8ne maintenant \'e0
+ la maison de mon p\'e8re, o\'f9 je la laisserai.
+\par
+\par \endash Comment\~! c\rquote est donc toi qu\rquote on est venu m\rquote annoncer tout \'e0 l\rquote heure\~? Au nom du ciel, qu\rquote est-ce que cela veut dire\~?
+\par
+\par \endash Je te raconterai tout cela plus tard. Mais \'e0 pr\'e9sent, je t\rquote en supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effray\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Zourine fit \'e0 l\rquote instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-m\'eame dans la rue pour s\rquote excuser aupr\'e8s de Marie du malentendu involontaire qu\rquote il avait commis, et donna l\rquote ordre au mar\'e9
+chal des logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai \'e0 coucher chez lui.
+\par
+\par Nous soup\'e2mes ensemble, et d\'e8s que je me trouvai seul avec Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m\rquote \'e9couta avec une grande attention, et quand j\rquote eus fini, hochant de la t\'eate\~:
+\par
+\par \'ab\~Tout cela est bien, fr\'e8re, me dit-il\~; mais il y a une chose qui n\rquote est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier\~? En honn\'eate officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t\rquote en conjure\~
+: le mariage n\rquote est qu\rquote une folie. Est-ce bien \'e0 toi de t\rquote embarrasser d\rquote une femme et de bercer des marmots\~? Crache l\'e0-dessus. \'c9coute-moi, s\'e9pare-toi de la fille du capitaine. J\rquote ai nettoy\'e9 et rendu s\'fb
+re la route de Simbirsk\~; envoie-la demain \'e0 tes parents, et toi, reste dans mon d\'e9tachement. Tu n\rquote as que faire de retourner \'e0 Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t\rquote en d\'e9p
+\'eatrer encore une fois. De cette fa\'e7on, ton amoureuse folie se gu\'e9rira d\rquote elle-m\'eame, et tout se passera pour le mieux.\~\'bb
+\par
+\par Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que le devoir et l\rquote honneur exigeaient ma pr\'e9sence dans l\rquote arm\'e9e de l\rquote imp\'e9ratrice\~; je me d\'e9cidai donc \'e0 suivre en cela le conseil de Zourine, c
+\rquote est-\'e0-dire \'e0 envoyer Marie chez mes parents, et \'e0 rester dans sa troupe.
+\par
+\par Sav\'e9liitch se pr\'e9senta pour me d\'e9shabiller. Je lui annon\'e7ai qu\rquote il e\'fbt \'e0 se tenir pr\'eat \'e0 partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commen\'e7a par faire le r\'e9calcitrant.
+\par
+\par \'ab\~Que dis-tu l\'e0, seigneur\~? Comment veux-tu que je te laisse\~? qui te servira, et que diront tes parents\~?\~\'bb
+\par
+\par Connaissant l\rquote obstination de mon menin, je r\'e9solus de le fl\'e9chir par ma sinc\'e9rit\'e9 et mes caresses.
+\par
+\par \'ab\~Mon ami Arkhip Sav\'e9liitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon bienfaiteur. Ici je n\rquote ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la servant, tu me sers moi-m\'ea
+me, car je suis fermement d\'e9cid\'e9 \'e0 l\rquote \'e9pouser d\'e8s que les circonstances me le permettront.\~\'bb
+\par
+\par Sav\'e9liitch croisa les mains avec un air de surprise et de stup\'e9faction inexprimable.
+\par
+\par \'ab\~Se marier\~! r\'e9p\'e9tait-il, l\rquote enfant veut se marier\~! Mais que dira ton p\'e8re\~? et ta m\'e8re, que pensera-t-elle\~?
+\par
+\par \endash Ils consentiront sans nul doute, r\'e9pondis-je, d\'e8s qu\rquote ils conna\'eetront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-m\'eame. Mon p\'e8re et ma m\'e8re ont en toi pleine confiance. Tu interc\'e9deras pour nous, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+
+\par
+\par Le vieillard fut touch\'e9.
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon p\'e8re Pi\'f4tr Andr\'e9itch, me r\'e9pondit-il, quoique tu veuilles te marier trop t\'f4t, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce serait p\'e9cher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce que tu d\'e9
+sires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en toute soumission \'e0 tes parents qu\rquote une telle fianc\'e9e n\rquote a pas besoin de dot.\~\'bb
+\par
+\par Je remerciai Sav\'e9liitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans mon agitation, je me remis \'e0 babiller. D\rquote abord Zourine m\rquote \'e9couta volontiers\~; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis enfin il r\'e9pondit
+\'e0 l\rquote une de mes questions par un ronflement aigu, et j\rquote imitai son exemple.
+\par
+\par Le lendemain, quand je communiquai mes plans \'e0 Marie, elle en reconnut la justesse, et consentit \'e0 leur ex\'e9cution. Comme le d\'e9tachement de Zourine devait quitter la ville le m\'eame jour, et qu\rquote il n\rquote y avait plus d\rquote h\'e9
+sitation possible, je me s\'e9parai de Marie apr\'e8s l\rquote avoir confi\'e9e \'e0 Sav\'e9liitch, et lui avoir donn\'e9 une lettre pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute \'e9plor\'e9e\~; je ne pus rien lui r\'e9pondre, ne voulant pas m
+\rquote abandonner aux sentiments de mon \'e2me devant les gens qui m\rquote entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut m\rquote \'e9gayer, j\rquote esp\'e9rais me distraire\~; nous pass\'e2mes bruyamment la journ\'e9
+e, et le lendemain nous nous m\'eemes en marche.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait vers la fin du mois de f\'e9vrier. L\rquote hiver, qui avait rendu les man\'9cuvres difficiles, touchait \'e0 son terme, et nos g\'e9n\'e9raux s\rquote appr\'eataient \'e0 une campagne combin\'e9e. Pougatcheff avait rassembl\'e9
+ ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. \'c0 l\rquote approche de nos forces, les villages r\'e9volt\'e9s rentraient dans le devoir. Bient\'f4t le prince Galitzine remporta, une victoire compl\'e8te sur Pougatcheff, qui s\rquote \'e9
+tait aventur\'e9 pr\'e8s de la forteresse de Talitcheff\~: le vainqueur d\'e9bloqua Orenbourg, et il semblait avoir port\'e9 le coup de gr\'e2ce \'e0 la r\'e9bellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait \'e9t\'e9 d\'e9tach\'e9 contre des Bachkirs r\'e9volt
+\'e9s, qui se dispers\'e8rent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le printemps, qui fit d\'e9border les rivi\'e8res et coupa ainsi les routes, nous surprit dans un petit village tatar, o\'f9 nous nous consolions de notre inaction par l\rquote id
+\'e9e que cette petite guerre d\rquote escarmouches avec des brigands allait bient\'f4t se terminer.
+\par
+\par Mais Pougatcheff n\rquote avait pas \'e9t\'e9 pris\~: il reparut bient\'f4t dans les forges de la Sib\'e9rie}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom g\'e9n\'e9ral des \'e9tablissements m\'e9tallurgiques de l\rquote Oural.}}}{. Il rassembla de nouvelles bandes et recommen\'e7a ses brigandages. Nous appr\'eemes bient\'f4t la destruction des forteresses de Sib\'e9
+rie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de l\rquote usurpateur sur Moscou. Zourine re\'e7ut l\rquote ordre de passer la Volga.
+\par
+\par Je ne m\rquote arr\'eaterai pas au r\'e9cit des \'e9v\'e9nements de la guerre. Seulement je dirai que les calamit\'e9s furent port\'e9es au comble. Les gentilshommes se cachaient dans les bois\~; l\rquote autorit\'e9 n\rquote
+avait plus de force nulle part\~; les chefs des d\'e9tachements isol\'e9s punissaient ou faisaient gr\'e2ce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays \'e9tait mis \'e0 feu et \'e0 sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une r\'e9
+volte aussi insens\'e9e et aussi impitoyable\~!
+\par
+\par Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint \'e0 fuir de nouveau. Zourine re\'e7ut, bient\'f4t apr\'e8s, la nouvelle de la prise du bandit et l\rquote ordre de s\rquote arr\'eater. La guerre \'e9tait finie. Il m\rquote \'e9
+tait donc enfin possible de retourner chez mes parents. L\rquote id\'e9e de les embrasser et de revoir Marie, dont je n\rquote avais aucune nouvelle, me remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les \'e9paules
+\~: \'ab\~Attends, attends que tu sois mari\'e9\~; tu verras que tout ira au diable\~\'bb.
+\par
+\par Et cependant, je dois en convenir, un sentiment \'e9trange empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes innocentes et l\rquote id\'e9e du supplice qui l\rquote attendait ne me laissaient pas de repos. \'ab\~I\'e9m\'e9
+la}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs36 }{Diminutif de I\'e9m\'e9liane.}}}{, I\'e9m\'e9la, me disais-je avec d\'e9
+pit, pourquoi ne t\rquote es-tu pas jet\'e9 sur les ba\'efonnettes ou offert aux coups de la mitraille\~? C\rquote est ce que tu avais de mieux \'e0 faire}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Apr\'e8s s\rquote \'eatre avanc\'e9 jusqu\rquote aux portes de Moscou, qu\rquote il aurait peut-\'eatre enlev\'e9 si son audace n\rquote e\'fb
+t faibli au dernier moment, Pougatcheff, battu, avait \'e9t\'e9 livr\'e9 par ses compagnons pour cent mille roubles. Enferm\'e9 dans une cage de fer et conduit \'e0 Moscou, il fut ex\'e9cut\'e9 en 1775.}}}{.\~\'bb
+\par
+\par Cependant Zourine me donna un cong\'e9. Quelques jours plus tard, j\rquote allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu\rquote un coup de tonnerre impr\'e9vu vint me frapper.
+\par
+\par Le jour de mon d\'e9part, au moment o\'f9 j\rquote allais me mettre en route, Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier \'e0 la main et d\rquote un air souc{\*\bkmkstart soucieux164}{\*\bkmkend soucieux164}ieux. Je sentis une piq\'fbre au c\'9cur\~
+; j\rquote eus peur sans savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m\rquote annon\'e7a qu\rquote il avait \'e0 me parler.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~? demandai-je avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash Un petit d\'e9sagr\'e9ment, r\'e9pondit-il en me tendant son papier. Lis ce que je viens de recevoir.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un ordre secret adress\'e9 \'e0 tous les chefs de d\'e9tachements d\rquote avoir \'e0 m\rquote arr\'eater partout o\'f9 je me trouverais, et de m\rquote envoyer sous bonne garde \'e0 Khasan devant la commission d\rquote enqu\'eate cr\'e9
+\'e9e pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.
+\par
+\par \'ab\~Allons, dit Zourine, mon devoir est d\rquote ex\'e9cuter l\rquote ordre. Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l\rquote intimit\'e9 de Pougatcheff est parvenu jusqu\rquote \'e0 l\rquote autorit\'e9. J\rquote esp\'e8re bien que l
+\rquote affaire n\rquote aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars \'e0 l\rquote instant.\~\'bb
+\par
+\par Ma conscience \'e9tait tranquille\~; mais l\rquote id\'e9e que notre r\'e9union \'e9tait recul\'e9e pour quelques mois encore me serrait le c\'9cur. Apr\'e8s avoir re\'e7u les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma }{\i t\'e9l\'e9ga}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{\fs30 Petit chariot d\rquote \'e9t\'e9.}}}{, deux hussards s\rquote assirent \'e0 mes c\'f4t\'e9
+s, le sabre nu, et nous pr\'eemes la route de Khasan.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016148}CHAPITRE XIV\line }{\b0\i LE JUGEMENT}{{\*\bkmkend _Toc98016148}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon \'e9loignement sans permission d\rquote Orenbourg. Je pouvais donc ais\'e9ment me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas d\'e9fendu de faire des sorties contre l\rquote
+ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient \'eatre prouv\'e9es par une foule de t\'e9moins et devaient para\'eetre au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires que j
+\rquote allais subir et arrangeais mentalement mes r\'e9ponses. Je me d\'e9cidai \'e0 d\'e9clarer devant les juges la v\'e9rit\'e9 toute pure et tout enti\'e8re, bien convaincu que c\rquote \'e9tait \'e0 la fois le moyen le plus simple et le plus s\'fb
+r de me justifier.
+\par
+\par J\rquote arrivai \'e0 Khasan, malheureuse ville que je trouvai d\'e9vast\'e9e et presque r\'e9duite en cendres. Le long des rues, \'e0 la place des maisons, se voyaient des amas de mati\'e8res calcin\'e9es et des murailles sans fen\'ea
+tres ni toitures. Voil\'e0 la trace que Pougatcheff y avait laiss\'e9e. On m\rquote amena \'e0 la forteresse, qui \'e9tait rest\'e9e, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre les mains de l\rquote
+officier de garde. Celui-ci fit appeler un mar\'e9chal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant \'e0 froid. De l\'e0, on me conduisit dans le b\'e2timent de la prison, o\'f9 je restai seul dans un \'e9troit et sombre cachot qui n\rquote
+avait que les quatre murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
+\par
+\par Un pareil d\'e9but ne pr\'e9sageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon courage ni l\rquote esp\'e9rance. J\rquote eus recours \'e0 la consolation de tous ceux qui souffrent, et, apr\'e8s avoir go\'fbt\'e9 pour la premi\'e8re fois la douceur d
+\rquote une pri\'e8re \'e9lanc\'e9e d\rquote un c\'9cur innocent et plein d\rquote angoisses, je m\rquote endormis paisiblement, sans penser \'e0 ce qui adviendrait de moi.
+\par
+\par Le lendemain, le ge\'f4lier vint m\rquote \'e9veiller en m\rquote annon\'e7ant que la commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, \'e0 travers une cour, \'e0 la demeure du commandant, s\rquote arr\'eat\'e8rent dans l\rquote
+antichambre et me laiss\'e8rent gagner seul les appartements int\'e9rieurs.
+\par
+\par J\rquote entrai dans un salon assez vaste. Derri\'e8re la table, couverte de papiers, se tenaient deux personnages, un g\'e9n\'e9ral avanc\'e9 en \'e2ge, d\rquote un aspect froid et s\'e9v\'e8re, et un jeune officie
+r aux gardes, ayant au plus une trentaine d\rquote ann\'e9es, d\rquote un ext\'e9rieur agr\'e9able et d\'e9gag\'e9\~; pr\'e8s de la fen\'eatre, devant une autre table, \'e9tait assis un secr\'e9taire, la plume sur l\rquote oreille et courb\'e9
+ sur le papier, pr\'eat \'e0 inscrire mes d\'e9positions.
+\par
+\par L\rquote interrogatoire commen\'e7a. On me demanda mon nom et mon \'e9tat. Le g\'e9n\'e9ral s\rquote informa si je n\rquote \'e9tais pas le fils d\rquote Andr\'e9 P\'e9trovitch Grineff, et, sur ma r\'e9ponse affirmative, il s\rquote \'e9cria s\'e9v\'e8
+rement\~: \'ab\~C\rquote est bien dommage qu\rquote un homme si honorable ait un fils tellement indigne de lui\~!\~\'bb
+\par
+\par Je r\'e9pondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui pesaient sur moi, j\rquote esp\'e9rais les dissiper sans peine par un aveu sinc\'e8re de la v\'e9rit\'e9. Mon assurance lui d\'e9plut.
+\par
+\par \'ab\~Tu es un hardi comp\'e8re, me dit-il en fron\'e7ant le sourcil\~; mais nous en avons vu bien d\rquote autres.\~\'bb
+\par
+\par Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et \'e0 quelle \'e9poque j\rquote \'e9tais entre au service de Pougatcheff, et \'e0 quelles sortes d\rquote affaires il m\rquote avait employ\'e9.
+\par
+\par Je r\'e9pondis avec, indignation qu\rquote \'e9tant officier et gentilhomme, je n\rquote avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu\rquote il ne m\rquote avait charg\'e9 d\rquote aucune sorte d\rquote affaires.
+\par
+\par \'ab\~Comment donc s\rquote est-il fait, reprit mon juge, que l\rquote officier et le gentilhomme ait \'e9t\'e9 seul graci\'e9 par l\rquote usurpateur, pendant que tous ses camarades \'e9taient l\'e2chement assassin\'e9s\~? Comment, s\rquote
+est-il fait que le m\'eame officier et gentilhomme ait pu vivre en f\'eate et amicalement avec les rebelles, et recevoir du sc\'e9l\'e9rat en chef des cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble\~? D\rquote o\'f9 provient une si \'e9
+trange intimit\'e9\~? et sur quoi peut-elle \'eatre fond\'e9e, si ce n\rquote est sur la trahison, ou tout au moins sur une l\'e2chet\'e9 criminelle et impardonnable\~?\~\'bb
+\par
+\par Les paroles de l\rquote officier aux gardes me bless\'e8rent profond\'e9ment, et je commen\'e7ai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s\rquote \'e9tait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d\rquote un ouragan\~
+; comment il m\rquote avait reconnu et fait gr\'e2ce \'e0 la prise de la forteresse de B\'e9logorsk. Je convins qu\rquote en effet j\rquote avais accept\'e9 de l\rquote usurpateur un }{\i touloup}{ et un cheval\~; mais j\rquote avais d\'e9
+fendu la forteresse de B\'e9logorsk contre le sc\'e9l\'e9rat jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re extr\'e9mit\'e9. Enfin, j\rquote invoquai le nom de mon g\'e9n\'e9ral, qui pouvait t\'e9moigner de mon z\'e8le pendant le si\'e8ge d\'e9sastreux d\rquote
+Orenbourg.
+\par
+\par Le s\'e9v\'e8re vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu\rquote il se mit \'e0 lire \'e0 haute voix\~:
+\par
+\par \'ab\~En r\'e9ponse \'e0 la question de Votre Excellence, sur le compte de l\rquote enseigne Grineff, qui se serait m\'eal\'e9 aux troubles et serait entr\'e9 en relations avec le brigand, relations r\'e9prouv\'e9es par la loi du service et contraires
+\'e0 tous les devoirs du serment, j\rquote ai l\rquote honneur, de d\'e9clarer que ledit enseigne Grineff s\rquote est trouv\'e9 au service \'e0 Orenbourg, depuis le mois d\rquote octobre 1773 jusqu\rquote au 24 f\'e9vrier de la pr\'e9sente ann\'e9e, jour
+ auquel il s\rquote absenta de la ville, et depuis lequel il ne s\rquote est plus repr\'e9sent\'e9. Cependant, on a ou\'ef dire aux d\'e9serteurs ennemis qu\rquote il s\rquote \'e9tait rendu au camp de Pougatcheff, et qu\rquote il l\rquote avait accompagn
+\'e9 \'e0 la forteresse de B\'e9logorsk, o\'f9 il avait \'e9t\'e9 pr\'e9c\'e9demment en garnison. D\rquote un autre cot\'e9, par rapport \'e0 sa conduite, je puis\'85\~\'bb
+\par
+\par Ici le g\'e9n\'e9ral interrompit sa lecture, et me dit avec duret\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote allais continuer comme j\rquote avais commenc\'e9 et r\'e9v\'e9ler ma liaison avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un d\'e9go\'fbt invincible \'e0 faire une telle d\'e9claration. Il me vint \'e0 l\rquote
+esprit que, si je la nommais, la commission la ferait compara\'eetre\~; et l\rquote id\'e9e d\rquote exposer son nom \'e0 tous les propos scandaleux des sc\'e9l\'e9rats interrog\'e9s, et de la mettre elle-m\'eame en leur pr\'e9sence, cette horrible id\'e9
+e me frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.
+\par
+\par Mes juges, qui semblaient \'e9couter mes r\'e9ponses avec une certaine bienveillance, furent de nouveau pr\'e9venus contre moi par la vue de mon trouble. L\rquote officier aux gardes demanda que je fusse confront\'e9 avec le principal d\'e9
+nonciateur. Le g\'e9n\'e9ral ordonna d\rquote appeler le }{\i coquin d\rquote hier}{. Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l\rquote apparition de mon accusateur. Quelques moments apr\'e8s, on entendit r\'e9sonner des fers, et entra\'85
+ Chvabrine. Je fus frapp\'e9 du changement qui s\rquote \'e9tait op\'e9r\'e9 en lui. Il \'e9tait p\'e2le et maigre. Ses cheveux, nagu\'e8re noirs comme du jais, commen\'e7aient \'e0 grisonner. Sa longue barbe \'e9tait en d\'e9sordre. Il r\'e9p\'e9
+ta toutes ses accusations d\rquote une voix faible, mais ferme. D\rquote apr\'e8s lui, j\rquote avais \'e9t\'e9 envoy\'e9 par Pougatcheff en espion \'e0 Orenbourg\~; je sortais tous les jours jusqu\rquote \'e0 la ligne des tirailleurs pour transmett
+re des nouvelle \'e9crites de tout ce qui se passait dans la ville\~; enfin j\rquote \'e9tais d\'e9cid\'e9ment pass\'e9 du c\'f4t\'e9 de l\rquote usurpateur, allant avec lui de forteresse en forteresse, et t\'e2chant, par tous les moyens, de nuire \'e0
+ mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l\rquote \'e9coutai jusqu\rquote au bout en silence, et me r\'e9jouis d\rquote une seule chose\~: il n\rquote avait pas prononc\'e9
+ le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-propre souffrait \'e0 la pens\'e9e de celle qui l\rquote avait d\'e9daigneusement repouss\'e9, ou bien est-ce que dans son c\'9cur br\'fblait encore une \'e9tincelle du sentiment qui me faisait taire moi-m\'ea
+me\~? Quoi que ce f\'fbt, la commission n\rquote entendit pas prononcer le nom de la fille du commandant de B\'e9logorsk. J\rquote en fus encore mieux confirm\'e9 dans la r\'e9solution que j\rquote avais prise, et, quand les juges me demand\'e8
+rent ce que j\rquote avais \'e0 r\'e9pondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai \'e0 dire que je m\rquote en tenais \'e0 ma d\'e9claration premi\'e8re, et que je n\rquote avais rien \'e0 ajouter \'e0 ma justification. Le g\'e9n\'e9
+ral ordonna que nous fussions emmen\'e9s\~; nous sort\'eemes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d\rquote
+un sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je n\rquote eus plus \'e0 subir de nouvel interrogatoire.
+\par
+\par Je ne fus pas t\'e9moin de tout ce qui me reste \'e0 apprendre au lecteur\~; mais j\rquote en ai entendu si souvent le r\'e9cit, que les plus petites particularit\'e9s en sont rest\'e9es grav\'e9es dans ma m\'e9moire, et qu\rquote il me semble que j
+\rquote y ai moi-m\'eame assist\'e9.
+\par
+\par Marie fut re\'e7ue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui distinguait les gens d\rquote autrefois. Dans cette occasion qui leur \'e9tait offerte de donner asile \'e0 une pauvre orpheline, ils voyaient une gr\'e2ce de Dieu. Bient\'f4t ils s
+\rquote attach\'e8rent sinc\'e8rement \'e0 elle, car on ne pouvait la conna\'eetre sans l\rquote aimer. Mon amour ne semblait plus une folie m\'eame \'e0 mon p\'e8re, et ma m\'e8re ne r\'eavait plus que l\rquote union de son P\'e9troucha \'e0
+ la fille du capitaine.
+\par
+\par La nouvelle de mon arrestation frappa d\rquote \'e9pouvante toute ma famille. Cependant, Marie avait racont\'e9 si na\'efvement \'e0 mes parents l\rquote origine de mon \'e9trange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s\rquote en \'e9
+taient pas inqui\'e9t\'e9s, mais que cela les avait fait rire de bon c\'9cur. Mon p\'e8re ne voulait pas croire que je pusse \'eatre m\'eal\'e9 dans une r\'e9volte inf\'e2me dont l\rquote objet \'e9tait le renversement du tr\'f4ne et l\rquote
+extermination de la race des gentilshommes. Il fit subir \'e0 Sav\'e9liitch un s\'e9v\'e8re interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son ma\'eetre avait \'e9t\'e9 l\rquote h\'f4te de Pougatcheff, et que le sc\'e9l\'e9rat, certes, s\rquote \'e9
+tait montr\'e9 g\'e9n\'e9reux \'e0 son \'e9gard. Mais en m\'eame temps il affirma, sous un serment solennel, que jamais il n\rquote avait entendu parler d\rquote aucune trahison. Les vieux parents se calm\'e8rent
+ un peu et attendirent avec impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle \'e9tait tr\'e8s agit\'e9e, et ne se taisait que par modestie et par prudence.
+\par
+\par Plusieurs semaines se pass\'e8rent ainsi. Tout \'e0 coup mon p\'e8re re\'e7oit de P\'e9tersbourg une lettre de notre parent le prince B\'85 Apr\'e8s les premiers compliments d\rquote usage, il lui annon\'e7ait que les soup\'e7ons qui s\rquote \'e9taient
+\'e9lev\'e9s sur ma participation aux complots des rebelle ne s\rquote \'e9taient trouv\'e9s que trop fond\'e9s, ajoutant qu\rquote un supplice exemplaire aurait d\'fb m\rquote atteindre, mais que l\rquote imp\'e9ratrice, par consid\'e9
+ration pour les loyaux services et les cheveux blancs de mon p\'e8re, avait daign\'e9 faire gr\'e2ce \'e0 un fils criminel\~; et qu\rquote en lui faisant remise d\rquote un supplice infamant, elle avait ordonn\'e9 qu\rquote il f\'fbt envoy\'e9
+ au fond de la Sib\'e9rie pour y subir un exil perp\'e9tuel.
+\par
+\par Ce coup impr\'e9vu faillit tuer mon p\'e8re. Il perdit sa fermet\'e9 habituelle, et sa douleur, muette d\rquote habitude, s\rquote exhala en plainte am\'e8res. \'ab\~Comment\~! ne cessait-il de r\'e9p\'e9ter tout hors de lui-m\'eame, comment\~
+! mon fils a particip\'e9 aux complots de Pougatcheff\~? Dieu juste\~! jusqu\rquote o\'f9 ai-je v\'e9cu\~? L\rquote imp\'e9ratrice lui fait gr\'e2ce de la vie\~; mais est-ce plus facile \'e0 supporter pour moi\~? Ce n\rquote
+est pas le supplice qui est horrible\~; mon a\'efeul a p\'e9ri sur l\rquote \'e9chafaud pour la d\'e9fense de ce qu\rquote il v\'e9n\'e9rait dans le sanctuaire de sa conscience}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Un a\'efeul de Pouschkine fut condamn\'e9 \'e0 mort par Pierre le Grand.}}}{, mon p\'e8re a \'e9t\'e9 frapp\'e9
+ avec les martyrs Volynski et Khouchlchoff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chefs du parti russe contre Biron, sous l\rquote
+imp\'e9ratrice Anne ; ils furent tous deux supplici\'e9s avec barbarie.}}}{\~; mais qu\rquote un gentilhomme trahisse son serment, qu\rquote il s\rquote unisse \'e0 des bandits, \'e0 des sc\'e9l\'e9rats, \'e0 des esclaves r\'e9volt\'e9s, \'85
+ honte, honte \'e9ternelle \'e0 notre race\~!\~\'bb
+\par
+\par Effray\'e9e de son d\'e9sespoir, ma m\'e8re n\rquote osait pas pleurer en sa pr\'e9sence et s\rquote effor\'e7ait de lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l\rquote injustice de l\rquote opinion\~; mais mon p\'e8re \'e9tait inconsolable.
+
+\par
+\par Marie se d\'e9solait plus que personne. Bien persuad\'e9e que j\rquote aurais pu me justifier si je l\rquote avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle cachait \'e0
+ tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son sofa, mon p\'e8re feuilletait le }{\i Calendrier de la cour\~;}{ mais ses id\'e9es \'e9taient bien loin de l\'e0
+, et la lecture de ce livre ne produisait pas sur lui l\rquote impression ordinaire. Il sifflait une vieille marche. Ma m\'e8re tricotait en silence, et ses larmes tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la m\'ea
+me chambre, d\'e9clara tout \'e0 coup \'e0 mes parents qu\rquote elle \'e9tait forc\'e9e de partir pour P\'e9tersbourg, et qu\rquote elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma m\'e8re se montra tr\'e8s afflig\'e9e de cette r\'e9solution.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller \'e0 P\'e9tersbourg\~? Toi aussi, tu veux donc nous abandonner\~?\~\'bb
+\par
+\par Marie r\'e9pondit que son sort d\'e9pendait de ce voyage, et qu\rquote elle allait chercher aide et protection aupr\'e8s des gens en faveur, comme fille d\rquote un homme qui avait p\'e9ri victime de sa fid\'e9lit\'e9.
+\par
+\par Mon p\'e8re baissa la t\'eate. Chaque parole qui lui rappelait le crime suppos\'e9 de son fils lui semblait un reproche poignant.
+\par
+\par \'ab\~Pars, lui dit-il enfin avec un soupir\~; nous ne voulons pas mettre obstacle \'e0 ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honn\'eate homme, et non pas un tra\'eetre tach\'e9 d\rquote infamie\~!\~\'bb
+\par
+\par Il se leva et quitta la chambre.
+\par
+\par Rest\'e9e seule avec ma m\'e8re, Marie lui confia une partie de ses projets\~: ma m\'e8re l\rquote embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une heureuse r\'e9ussite. Peu de jours apr\'e8s, Marie partit avec Palachka et le fid\'e8le Sav\'e9
+liitch, qui, forc\'e9ment s\'e9par\'e9 de moi, se consolait en pensant qu\rquote il \'e9tait au service de ma fianc\'e9e.
+\par
+\par Marie arriva heureusement jusqu\rquote \'e0 Sofia, et, apprenant que la cour habitait en ce moment le palais d\rquote \'e9t\'e9 de Tsars-ko\'ef\'e9-S\'e9lo, elle r\'e9solut de s\rquote y arr\'ea
+ter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet derri\'e8re une cloison. La femme du ma\'eetre de poste vint aussit\'f4t babiller avec elle, lui annon\'e7a pompeusement qu\rquote elle \'e9tait la ni\'e8ce d\rquote un chauffeur de po\'ea
+les attach\'e9 \'e0 la cour, et l\rquote initia \'e0 tous les myst\'e8res du palais. Elle lui dit \'e0 quelle heure l\rquote imp\'e9ratrice se levait, prenait le caf\'e9, allait \'e0 la promenade\~; quels grands seigneurs se trouvaient alors aupr\'e8
+s de sa personne\~; ce qu\rquote elle avait daign\'e9 dire la veille \'e0 table\~; qui elle recevait le soir\~; en un mot, l\rquote entretien d\rquote Anna Vlassievna}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Anne, fille de Blaise.}}}{ semblait une page arrach\'e9e aux m\'e9moires du temps, et serait tr\'e8s pr\'e9
+cieuse de nos jours. Marie Ivanovna l\rquote \'e9coutait avec grande attention. Elles all\'e8rent ensemble au jardin imp\'e9rial, o\'f9 Anna Vlassievna raconta \'e0 Marie l\rquote histoire de chaque all\'e9e et de chaque petit pont. Toutes les doux regagn
+\'e8rent ensuite la maison, enchant\'e9es l\rquote une de l\rquote autre.
+\par
+\par Le lendemain, de tr\'e8s bonne heure, Marie s\rquote habilla et retourna dans le jardin imp\'e9rial. La matin\'e9e \'e9tait superbe. Le soleil dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu\rquote avait d\'e9j\'e0 jaunis la fra\'eeche haleine de l\rquote
+automne. Le large lac \'e9tincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de s\rquote \'e9veiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d\rquote une charmante prairie o\'f9 l\rquote on venait d\rquote \'e9
+riger un monument en l\rquote honneur des r\'e9centes victoires du comte Roumiantzieff}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Roumiantzeff, vainqueur des Turcs \'e0 Larga et \'e0 Kagoul en 1772.}}}{. Tout \'e0 coup un petit chien de race anglaise courut \'e0 sa rencontre en aboyant. Marie s\rquote arr\'eata effray\'e9e. En ce moment r\'e9sonna une agr\'e9able voix de femme.
+
+\par
+\par \'ab\~N\rquote ayez point peur, dit-elle\~; il ne vous mordra pas.\~\'bb
+\par
+\par Marie aper\'e7ut une dame assise sur un petit banc champ\'eatre vis-\'e0-vis du monument, et alla s\rquote asseoir elle-m\'eame \'e0 l\rquote autre bout du si\'e8ge. La dame l\rquote examinait avec attention, et, de son c\'f4t\'e9, apr\'e8s lui avoir jet
+\'e9 un regard \'e0 la d\'e9rob\'e9e, Marie put la voir \'e0 son aise. Elle \'e9tait en peignoir blanc du matin, en bonnet l\'e9ger et en petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans\~
+; sa figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une gravit\'e9 temp\'e9r\'e9e par le doux regard de ses jeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la premi\'e8re le silence\~:
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote \'eates sans doute pas d\rquote ici\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Il est vrai, madame\~; je suis arriv\'e9e hier de la province.
+\par
+\par \endash Vous \'eates arriv\'e9e avec vos parents\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, seule.
+\par
+\par \endash Seule\~! mais vous \'eates bien jeune pour voyager seule.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai ni p\'e8re ni m\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous \'eates ici pour affaires\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame\~; je suis venue pr\'e9senter une supplique \'e0 l\rquote imp\'e9ratrice.
+\par
+\par \endash Vous \'eates orpheline\~; probablement vous avez \'e0 vous plaindre d\rquote une injustice ou d\rquote une offense\~?
+\par
+\par \endash Non, madame\~; je suis venue demander gr\'e2ce et non justice.
+\par
+\par \endash Permettez-moi une question\~: qui \'eates-vous\~?
+\par
+\par \endash Je suis la fille du capitaine Mironoff.
+\par
+\par \endash Du capitaine Mironoff\~? de celui qui commandait une des forteresses de la province d\rquote Orenbourg\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; madame.\~\'bb
+\par
+\par La dame parut \'e9mue.
+\par
+\par \'ab\~Pardonnez-moi, continua-t-elle d\rquote une voix encore plus douce, de me m\'ealer de vos affaires. Mais je vais \'e0 la cour\~; expliquez-moi l\rquote objet de votre demande\~; peut-\'eatre me sera-t-il possible de vous aider.\~\'bb
+\par
+\par Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue, l\rquote attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit dans sa poche un papier pli\'e9\~; elle le pr\'e9senta \'e0 sa protectrice inconnue qui le parcourut \'e0
+ voix basse.
+\par
+\par Elle commen\'e7a par lire d\rquote un air attentif et bienveillant\~; mais soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses mouvements, fut effray\'e9e de l\rquote expression s\'e9v\'e8
+re de ce visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
+\par
+\par \'ab\~Vous priez pour Grineff, dit la dame d\rquote un ton glac\'e9. L\rquote imp\'e9ratrice ne peut lui accorder le pardon. Il a pass\'e9 \'e0 l\rquote usurpateur, non comme un ignorant cr\'e9dule, mais comme un vaurien d\'e9prav\'e9 et dangereux.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas vrai\~! s\rquote \'e9cria Marie.
+\par
+\par \endash Comment\~! ce n\rquote est pas vrai\~? r\'e9pliqua la dame qui rougit jusqu\rquote aux yeux.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas vrai, devant Dieu, ce n\rquote est pas vrai. Je sais tout, je vous conterai tout\~; c\rquote est pour moi seule qu\rquote il s\rquote est expos\'e9 \'e0 tous les malheurs qui l\rquote ont frapp\'e9. Et s\rquote il ne s\rquote
+est pas disculp\'e9 devant la justice, c\rquote est parce qu\rquote il n\rquote a pas voulu que je fusse m\'eal\'e9e \'e0 cette affaire.\~\'bb
+\par
+\par Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait d\'e9j\'e0.
+\par
+\par La dame l\rquote \'e9coutait avec une attention profonde.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 vous \'eates-vous log\'e9e\~?\~\'bb demanda-t-elle quand la jeune fille eut termin\'e9 son r\'e9cit.
+\par
+\par Et en apprenant que c\rquote \'e9tait chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec un sourire\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! je sais. Adieu\~; ne parlez \'e0 personne de notre rencontre. J\rquote esp\'e8re que vous n\rquote attendrez pas longtemps la r\'e9ponse \'e0 votre lettre.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 ces mots elle se leva et s\rquote \'e9loigna par une all\'e9e couverte. Marie Ivanovna retourna chez elle\~remplie d\rquote une riante esp\'e9rance.
+\par
+\par Son h\'f4tesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle, pendant l\rquote automne, \'e0 la sant\'e9 d\rquote une jeune fille. Elle apporta le }{\i samovar}{, et, devant, une tasse de th\'e9
+, elle allait reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu\rquote une voiture armori\'e9e s\rquote arr\'eata devant le perron. Un laquais \'e0 la livr\'e9e imp\'e9riale entra dans la chambre, annon\'e7ant que l\rquote imp\'e9
+ratrice daignait mander en sa pr\'e9sence la fille du capitaine Mironoff.
+\par
+\par Anna Vlassievna fut toute boulevers\'e9e par cette nouvelle.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! Mon Dieu, s\rquote \'e9cria-t-elle, l\rquote imp\'e9ratrice vous demande \'e0 la cour. Comment donc a-t-elle su votre arriv\'e9e\~? et comment vous pr\'e9senterez-vous \'e0 l\rquote imp\'e9ratrice, ma petite m\'e8re\~?
+Je crois que vous ne savez m\'eame pas marcher \'e0 la mode de la cour. Je devrais vous conduire\~; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripi\'e8re, pour qu\rquote elle vous pr\'eat\'e2t sa robe jaune \'e0 falbalas\~?\~\'bb
+\par
+\par Mais le laquais d\'e9clara que l\rquote imp\'e9ratrice voulait que Marie Ivanovna vint seule et dans le costume o\'f9 on la trouverait. Il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 ob\'e9ir, et Marie Ivanovna partit.
+\par
+\par Elle pressentait que notre destin\'e9e allait s\rquote accomplir\~; son c\'9cur battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s\rquote arr\'eata devant le palais, et Marie, apr\'e8s avoir travers\'e9 une longue suite d\rquote
+appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir de l\rquote imp\'e9ratrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement passage \'e0 la jeune fille. L\rquote imp\'e9
+ratrice, dans laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement\~:
+\par
+\par \'ab\~Je suis enchant\'e9e de pouvoir exaucer votre pri\'e8re. J\rquote ai fait tout r\'e9gler, convaincue de l\rquote innocence de votre fianc\'e9. Voil\'e0 une lettre que vous remettrez \'e0 votre futur beau-p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l\rquote imp\'e9ratrice, qui la releva et la baisa sur le front.
+\par
+\par \'ab\~Je sais, dit-elle, que vous n\rquote \'eates pas riche, mais j\rquote ai une dette \'e0 acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur votre avenir.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir combl\'e9 de caresses la pauvre orpheline, l\rquote imp\'e9ratrice la cong\'e9dia, et Marie repartit le m\'eame jour pour la campagne de mon p\'e8re, sans avoir eu seulement la curiosit\'e9 de jeter un regard sur P\'e9tersbourg.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {\b * * *
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {
+\par Ici se terminent les m\'e9moires de Pi\'f4tr Andr\'e9itch Grineff\~; mais on sait, par des traditions de famille, qu\rquote il fut d\'e9livr\'e9 de sa captivit\'e9 vers la fin de l\rquote ann\'e9e 1774, qu\rquote
+il assista au supplice de Pougatcheff, et que celui-ci, l\rquote ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec la t\'eate qui, un instant plus tard, fut montr\'e9e au peuple, inanim\'e9e et sanglante. Bient\'f4t apr\'e8s, Pi\'f4tr Andr\'e9
+itch devint l\rquote \'e9poux de Marie Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison seigneuriale du village de\'85 on montre la lettre autographe de Catherine II, encadr\'e9e sous une glace. Elle est adress\'e9
+e au p\'e8re de Pi\'f4tr Andr\'e9itch, et contient, avec la justification de son fils, des \'e9loges donn\'e9s \'e0 l\rquote intelligence et au bon c\'9cur de la fille du capitaine.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of Project Gutenberg's La fille du cap}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 taine, by Alexandre Pouchkine
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+\par
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+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not un}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 form and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
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+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
+\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
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+The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La fille du capitaine
+
+Author: Alexandre Pouchkine
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Alexandre Pouchkine
+
+LA FILLE DU CAPITAINE
+(1836)
+
+
+Table des matieres
+
+CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
+CHAPITRE II LE GUIDE
+CHAPITRE III LA FORTERESSE
+CHAPITRE IV LE DUEL
+CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
+CHAPITRE VI POUGATCHEFF
+CHAPITRE VII L'ASSAUT
+CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
+CHAPITRE IX LA SEPARATION
+CHAPITRE X LE SIEGE
+CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
+CHAPITRE XII L'ORPHELINE
+CHAPITRE XIII L'ARRESTATION
+CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
+
+
+CHAPITRE I
+_LE SERGENT AUX GARDES_
+
+Mon pere, Andre Petrovitch Grineff, apres avoir servi dans sa
+jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitte l'etat militaire en
+17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
+constamment habite sa terre du gouvernement de Simbirsk, ou il
+epousa Mlle Avdotia, 1ere fille d'un pauvre gentilhomme du
+voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survecus
+seul; tous mes freres et soeurs moururent en bas age. J'avais ete
+inscrit comme sergent dans le regiment Semenofski par la faveur du
+major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
+cense etre en conge jusqu'a la fin de mon education. Alors on nous
+elevait autrement qu'aujourd'hui. Des l'age de cinq ans je fus
+confie au piqueur Saveliitch, que sa sobriete avait rendu digne de
+devenir mon menin. Grace a ses soins, vers l'age de douze ans je
+savais lire et ecrire, et pouvais apprecier avec certitude les
+qualites d'un levrier de chasse. A cette epoque, pour achever de
+m'instruire, mon pere prit a gages un Francais, M. Beaupre, qu'on
+fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d'huile
+de Provence. Son arrivee deplut fort a Saveliitch. "Il semble,
+grace a Dieu, murmurait-il, que l'enfant etait lave, peigne et
+nourri. Ou avait-on besoin de depenser de l'argent et de louer un
+_moussie_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques dans la
+maison?"
+
+Beaupre, dans sa patrie, avait ete coiffeur, puis soldat en
+Prusse, puis il etait venu en Russie pour etre _outchitel_, sans
+trop savoir la signification de ce mot[2]. C'etait un bon garcon,
+mais etonnamment distrait et etourdi. Il n'etait pas, suivant son
+expression, ennemi de la bouteille, c'est-a-dire, pour parler a la
+russe, qu'il aimait a boire. Mais, comme on ne presentait chez
+nous le vin qu'a table, et encore par petits verres, et que, de
+plus, dans ces occasions, on passait _l'outchitel_, mon Beaupre
+s'habitua bien vite a l'eau-de-vie russe, et finit meme par la
+preferer a tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
+Nous devinmes de grands amis, et quoique, d'apres le contrat, il
+se fut engage a m'apprendre _le francais, l'allemand et toutes les
+sciences, _il aima mieux apprendre de moi a babiller le russe tant
+bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre
+amitie etait inalterable, et je ne desirais pas d'autre mentor.
+Mais le destin nous separa bientot, et ce fut a la suite d'un
+evenement que je vais raconter.
+
+Quelqu'un raconta en riant a ma mere que Beaupre s'enivrait
+constamment. Ma mere n'aimait pas a plaisanter sur ce chapitre;
+elle se plaignit a son tour a mon pere, lequel, en homme
+expeditif, manda aussitot cette _canaille de Francais_. On lui
+repondit humblement que le _moussie_ me donnait une lecon. Mon
+pere accourut dans ma chambre. Beaupre dormait sur son lit du
+sommeil de l'innocence. De mon cote, j'etais livre a une
+occupation tres interessante. On m'avait fait venir de Moscou une
+carte de geographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en
+servit, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
+solidite de son papier. J'avais decide d'en faire un cerf-volant,
+et, profitant du sommeil de Beaupre, je m'etais mis a l'ouvrage.
+Mon pere entra dans l'instant meme ou j'attachais une queue au cap
+de Bonne-Esperance. A la vue de mes travaux geographiques, il me
+secoua rudement par l'oreille, s'elanca pres du lit de Beaupre,
+et, reveillant sans precaution, il commenca a l'accabler de
+reproches. Dans son trouble, Beaupre voulut vainement se lever; le
+pauvre _outchitel_ etait ivre mort. Mon pere le souleva par le
+collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
+meme jour, a la joie inexprimable de Saveliitch. C'est ainsi que
+se termina mon education.
+
+Je vivais en fils de famille (_nedorossl_[3]), m'amusant a faire
+tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
+avec les jeunes garcons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au dela
+de seize ans. Mais a cet age ma vie subit un grand changement.
+
+Un jour d'automne, ma mere preparait dans son salon des confitures
+au miel, et moi, tout en me lechant les levres, je regardais le
+bouillonnement de la liqueur. Mon pere, assis pris de la fenetre,
+venait d'ouvrir _l'Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque
+annee. Ce livre exercait sur lui une grande influence; il ne le
+lisait qu'avec une extreme attention, et cette lecture avait le
+don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mere, Qui savait par
+coeur ses habitudes et ses bizarreries, tachait de cacher si bien
+le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
+l'_Almanach de la cour _lui tombat sous les yeux. En revanche,
+quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lachait plus durant
+des heures entieres. Ainsi donc mon pere lisait l'_Almanach de la
+cour _en haussant frequemment les epaules et en murmurant a demi-
+voix: "General!... il a ete sergent dans ma compagnie. Chevalier
+des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?"
+Finalement mon pere lanca l'Almanach loin de lui sur le sofa et
+resta plonge dans une meditation profonde, ce qui ne presageait
+jamais rien de bon.
+
+"Avdotia Vassilieva[4], dit-il brusquement en s'adressant a ma
+mere, quel age a Petroucha[5]?
+
+-- Sa dix-septieme petite annee vient de commencer, repondit ma
+mere. Petroucha est ne la meme annee que notre tante Nastasia
+Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...
+
+-- Bien, bien, reprit mon pere; il est temps de le mettre au
+service."
+
+La pensee d'une separation prochaine fit sur ma mere une telle
+impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
+des larmes coulerent de ses yeux. Quant a moi, il est difficile
+d'exprimer la joie qui me saisit. L'idee du service se confondait
+dans ma tete avec celle de la liberte et des plaisirs qu'offre la
+ville de Saint-Petersbourg. Je me voyais deja officier de la
+garde, ce qui, dans mon opinion, etait le comble de la felicite
+humaine.
+
+Mon pere n'aimait ni a changer ses plans, ni a en remettre
+l'execution. Le jour de mon depart fut a l'instant fixe. La
+veille, mon pere m'annonca qu'il allait me donner une lettre pour
+non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
+
+"N'oublie pas, Andre Petrovitch, dit ma mere, de saluer de ma part
+le prince B...; dis-lui que j'espere qu'il ne refusera pas ses
+graces a mon Petroucha.
+
+-- Quelle betise! s'ecria mon pere en froncant le sourcil;
+pourquoi veux-tu que j'ecrive au prince B...?
+
+-- Mais tu viens d'annoncer que tu daignes ecrire au chef de
+Petroucha.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Mais le chef de Petroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il
+est inscrit au regiment Semenofski.
+
+-- Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?
+Petroucha n'ira pas a Petersbourg. Qu'y apprendrait-il? a depenser
+de l'argent et a faire des folies. Non, qu'il serve a l'armee,
+qu'il flaire la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un
+faineant de la garde, qu'il use les courroies de son sac. Ou est
+son brevet? donne-le-moi."
+
+Ma mere alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette
+avec la chemise que j'avais portee a mon bapteme, et le presenta a
+mon pere d'une main tremblante. Mon pere le lut avec attention, le
+posa devant lui sur la table et commenca sa lettre.
+
+La curiosite me talonnait. "Ou m'envoie-t-on, pensais-je, si ce
+n'est pas a Petersbourg?" Je ne quittai pas des yeux la plume de
+mon pere, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
+sa lettre, la mit avec mon brevet sous le meme couvert, ota ses
+lunettes, n'appela et me dit: "Cette lettre est adressee a Andre
+Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas a Orenbourg[7]
+pour servir sous ses ordres."
+
+Toutes mes brillantes esperances etaient donc evanouies. Au lieu
+de la vie gaie et animee de Petersbourg, c'etait l'ennui qui
+m'attendait dans une contree lointaine et sauvage. Le service
+militaire, auquel, un instant plus tot, je pensais avec delices,
+me semblait une calamite. Mais il n'y avait qu'a se soumettre. Le
+lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenee devant le
+perron. On y placa une malle, une cassette avec un servie a the et
+des serviettes nouees pleines de petits pains et de petits pates,
+derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
+parents me donnerent leur benediction, et mon pere me dit: "Adieu,
+Pierre; sers avec fidelite celui a qui tu as prete serment; obeis
+a tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
+pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
+toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est neuf,
+et de ton honneur pendant qu'il est jeune." Ma mere, tout en
+larmes, me recommanda de veiller a ma sante, et a Saveliitch
+d'avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
+_touloup_[8] de peau de lievre, et, par-dessus, une grande pelisse
+en peau de renard. Je m'assis dans la _kibitka_ avec Saveliitch,
+et partis -pour ma destination en pleurant amerement.
+
+J'arrivai dans la nuit a Sirabirsk, ou je devais rester vingt-
+quatre heures pour diverses emplettes confiees a Saveliitch. Je
+m'etais arrete dans une auberge, tandis que, des le matin,
+Saveliitch avait ete courir les boutiques. Ennuye de regarder par
+les fenetres sur une ruelle sale, je me mis a errer par les
+chambres de l'auberge. J'entrai dans la piece du billard et j'y
+trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'annees, portant de
+longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue a la main
+et une pipe a la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
+verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer
+sous le billard a quatre pattes. Je me mis a les regarder jouer;
+plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades a
+quatre pattes devenaient frequentes, si bien qu'enfin le marqueur
+resta sous le billard. Le monsieur prononca sur lui quelques
+expressions energiques, en guise d'oraison funebre, et me proposa
+de jouer une partie avec lui. Je repondis que je ne savais pas
+jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort etrange. Il me
+regarda avec une sorte de commiseration. Cependant l'entretien
+s'etablit. J'appris qu'il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
+qu'il etait chef d'escadron dans les hussards ***, qu'il se
+trouvait alors a Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il
+avait pris son gite a la meme auberge que moi. Zourine m'invita a
+diner avec lui, a la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
+envoie. J'acceptai avec plaisir; nous nous mimes a table; Zourine
+buvait beaucoup et m'invitait a boire, en me disant qu'il fallait
+m'habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
+qui me faisaient rire a me tenir les cotes, et nous nous levames
+de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m'apprendre
+a jouer au billard. "C'est, dit-il, indispensable pour des soldats
+comme nous. Je suppose, par exemple, qu'on arrive dans une petite
+bourgade; que veux-tu qu'on y fasse? On ne peut pas toujours
+rosser les juifs. Il faut bien, en definitive, aller a l'auberge
+et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer." Ces
+raisons me convainquirent completement, et je me mis a prendre ma
+lecon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait a haute voix;
+il s'etonnait de mes progres rapides, et, apres quelques lecons,
+il me proposa de jouer de l'argent, ne fut-ce qu'une _groch_ (2
+kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
+qui etait, d'apres lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis,
+et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en
+gouter, repetant toujours qu'il fallait m'habituer au service.
+"Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?"
+Je suivis son conseil. Nous continuames a jouer, et plus je
+goutais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
+billes par-dessus les bandes, je me fachais, je disais des
+impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
+comment; j'elevais l'enjeu, enfin je me conduisais comme un petit
+garcon qui vient de prendre la clef des champs. De cette facon, le
+temps passa tres vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l'horloge,
+posa sa queue et me declara que j'avais perdu cent roubles[10].
+Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
+de Saveliitch. Je commencais a marmotter des excuses quand Zourine
+me dit "Mais, mon Dieu, ne t'inquiete pas; je puis attendre".
+
+Nous soupames. Zourine ne cessait de me verser a boire, disant
+toujours qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de
+table, je me tenais a peine sur mes jambes. Zourine me conduisit a
+ma chambre.
+
+Saveliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
+apercut les indices irrecusables de mon zele pour le service.
+
+"Que t'est-il arrive? me dit-il d'une voix lamentable. Ou t'es-tu
+rempli comme un sac? O mon Dieu! jamais un pareil malheur n'etait
+encore arrive.
+
+-- Tais-toi, vieux hibou, lui repondis-je en begayant; je suis sur
+que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi."
+
+Le lendemain, je m'eveillai avec un grand mal de tete. Je me
+rappelais confusement les evenements de la veille. Mes meditations
+furent interrompues par Saveliitch, qui entrait dans ma chambre
+avec une tasse de the. "Tu commences de bonne heure a t'en donner,
+Piotr Andreitch[11], me dit-il en branlant la tete. Eh! de qui
+tiens-tu? Il me semble que ni ton pere ni ton grand-pere n'etaient
+des ivrognes. Il n'y a pas a parler de ta mere, elle n'a rien
+daigne prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepte du
+_kvass_[12]. A qui donc la faute? au maudit _moussie_: il t'a
+appris de belles choses, ce fils de chien, et c'etait bien la
+peine de faire d'un paien ton menin, comme si notre seigneur
+n'avait pas eu assez de ses propres gens!" J'avais honte; je me
+retournai et lui dis: "Va-t'en, Saveliitch, je ne veux pas de
+the". Mais il etait difficile de calmer Saveliitch une fois qu'il
+s'etait mis en train de sermonner. "Vois-tu, vois-tu, Piotr
+Andreitch, ce que c'est que de faire des folies? Tu as mal a la
+tete, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s'enivre n'est bon a
+rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
+un demi-verre d'eau-de-vie, pour te degriser. Qu'en dis-tu?"
+
+Dans ce moment entra un petit garcon qui m'apportait un billet de
+la part de Zourine. Je le depliai et lus ce qui suit:
+
+"Cher Piotr Andreitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon
+garcon, les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement
+besoin d'argent.
+
+Ton devoue,
+
+"Ivan Zourine"
+
+Il n'y avait rien a faire. Je donnai a mon visage une expression
+d'indifference, et, m'adressant a Saveliitch, je lui commandai de
+remettre cent roubles au petit garcon.
+
+"Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
+
+-- Je les lui dois, repondis-je aussi froidement que possible.
+
+-- Tu les lui dois? repartit Saveliitch, dont l'etonnement
+redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
+pareille dette? C'est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
+mais je ne donnerai pas cet argent."
+
+Je me dis alors que si, dans ce moment decisif, je ne forcais pas
+ce vieillard obstine a m'obeir, il me serait difficile dans la
+suite d'echapper a sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
+lui dis: "Je suis ton maitre, tu es mon domestique. L'argent est a
+moi; je l'ai perdu parce que j'ai voulu le perdre. Je te
+conseille, de ne pas faire l'esprit fort et d'obeir quand on te
+commande."
+
+Mes paroles firent une impression si profonde sur Saveliitch,
+qu'il frappa des mains, et resta muet, immobile. "Que fais-tu la
+comme un pieu?" m'ecriai-je avec colere. Saveliitch se mit a
+pleurer. "O mon pere Piotr Andreitch, balbutia-t-il d'une voix
+tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumiere,
+ecoute-moi, moi vieillard; ecris a ce brigand que tu n'as fait que
+plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant d'argent. Cent
+roubles! Dieu de bonte!... Dis-lui que tes parents t'ont
+severement defendu de jouer autre chose que des noisettes.
+
+-- Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec severite; donne
+l'argent ou je te chasse d'ici a coups de poing." Saveliitch me
+regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
+mon argent. J'avais pitie du pauvre vieillard; mais je voulais
+m'emanciper et prouver que je n'etais pas un enfant. Zourine eut
+ses cent roubles. Saveliitch s'empressa de me faire quitter la
+maudite auberge; il entra en m'annoncant que les chevaux etaient
+atteles. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiete et des
+remords silencieux, sans prendre conge de mon maitre et sans
+penser que je dusse le revoir jamais.
+
+
+CHAPITRE II
+_LE GUIDE_
+
+Mes reflexions pendant le voyage n'etaient pas tres agreables.
+D'apres la valeur de l'argent a cette epoque, ma perte etait de
+quelque importance. Je ne pouvais m'empecher de convenir avec moi-
+meme que ma conduite a l'auberge de Simbirsk avait ete des plus
+sottes, et je me sentais coupable envers Saveliitch. Tout cela me
+tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
+sur le devant du traineau, en detournant la tete et en faisant
+entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J'avais
+fermement resolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
+ou commencer. Enfin je lui dis: "Voyons, voyons, Saveliitch,
+finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-meme que je suis
+fautif. J'ai fait hier des betises et je t'ai offense sans raison.
+Je te promets d'etre plus sage a l'avenir et de le mieux ecouter.
+Voyons, ne te fache plus, faisons la paix.
+
+-- Ah! mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il avec un profond
+soupir, je suis fache contre moi-meme, c'est moi qui ai tort par
+tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge?
+Mais que faire? Le diable s'en est mele. L'idee m'est venue
+d'aller voir la femme du diacre qui est ma commere, et voila,
+comme dit le proverbe: j'ai quitte la maison et suis tombe dans la
+prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaitre aux yeux de
+mes maitres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
+buveur et joueur?"
+
+Pour consoler le pauvre Saveliitch, je lui donnai ma parole qu'a
+l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son
+consentement. Il se calma peu a peu, ce qui ne l'empecha point
+cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
+tete: "Cent roubles! c'est facile a dire".
+
+J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'etendait
+un desert triste et sauvage, entrecoupe de petites collines et de
+ravins profonds. Tout etait couvert de neige. Le soleil se
+couchait. Ma _kibitka_ suivait l'etroit chemin, ou plutot la trace
+qu'avaient laissee les traineaux de paysans. Tout a coup mon
+cocher jeta les yeux de cote, et s'adressant a moi: "Seigneur,
+dit-il en otant son bonnet, n'ordonnes-tu pas de retourner en
+arriere?
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Le temps n'est pas sur. Il fait deja un petit vent. Vois-tu
+comme il roule la neige du dessus?
+
+-- Eh bien! qu'est-ce que cela fait?
+
+-- Et vois-tu ce qu'il y a la-bas? (Le cocher montrait avec son
+fouet le cote de l'orient.)
+
+-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
+serein.
+
+-- La, la, regarde... ce petit nuage."
+
+J'apercus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que
+j'avais pris d'abord pour une colline eloignee. Mon cocher
+m'expliqua que ce petit nuage presageait un _bourane_[13].
+
+J'avais oui parler des _chasse-neige_ de ces contrees, et je
+savais qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entieres.
+Saveliitch, d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
+nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j'avais l'esperance
+d'arriver a temps au prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler
+de vitesse.
+
+Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
+du cote de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
+fort. Le petit nuage devint bientot une grande nuee blanche qui
+s'elevait lourdement, croissait, s'etendait, et qui finit par
+envahir le ciel tout entier. Une neige fine commenca a tomber et
+tout a coup se precipita a gros flocons. Le vont se mit a siffler,
+a hurler. C'etait un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
+se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
+Tout disparut. "Malheur a nous, seigneur! s'ecria le cocher; c'est
+un _bourane_."
+
+Je passai la tete hors de la _kibitka;_ tout etait obscurite et
+tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
+feroce, qu'il semblait en etre anime. La neige s'amoncelait sur
+nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
+s'arreterent bientot. "Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher
+avec impatience.
+
+-- Mais ou avancer? repondit-il en descendant du traineau. Dieu
+seul sait ou nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et
+tout est sombre."
+
+Je me mis a le gronder, mais Saveliitch prit sa defense.
+
+"Pourquoi ne l'avoir pas ecoute? me dit-il avec colere. Tu serais
+retourne au relais; tu aurais pris du the; tu aurais dormi
+jusqu'au matin; l'orage se serait calme et nous serions partis. Et
+pourquoi tant de hate? Si c'etait pour aller se marier, passe."
+
+Saveliitch avait raison. Qu'y avait-il a faire? La neige
+continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
+Les chevaux se tenaient immobiles, la tete baissee, et
+tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d'eux,
+rajustant leur harnais, comme s'il n'eut eu autre chose a faire.
+Saveliitch grondait. Je regardais de tous cotes, dans l'esperance
+d'apercevoir quelque indice d'habitation ou de chemin; mais je ne
+pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
+Tout a coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+
+"Hola! cocher, m'ecriai-je, qu'y a-t-il de noir la-bas?"
+
+Le cocher se mit a regarder attentivement du cote que j'indiquais.
+
+"Dieu le sait, seigneur, me repondit-il en reprenant son siege; ce
+n'est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit etre
+un loup ou un homme."
+
+Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint
+aussi a notre rencontre. En deux minutes nous etions arrives sur
+la meme ligne, et je reconnus un homme.
+
+"Hola! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
+le chemin?
+
+-- Le chemin est ici, repondit le passant; je suis sur un endroit
+dur. Mais a quoi diable cela sert-il?
+
+-- Ecoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
+cette contree? Peux-tu nous conduire jusqu'a un gite pour y passer
+la nuit?
+
+-- Cette contree? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai
+parcourue a pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
+quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s'arreter
+ici et attendre; peut-etre l'ouragan cessera. Et le ciel sera
+serein, et nous trouverons le chemin avec les etoiles."
+
+Son sang-froid me donna du courage. Je m'etais deja decide, en
+m'abandonnant a la grace de Dieu, a passer la nuit dans la steppe,
+lorsque tout a coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le
+siege du cocher: "Grace a Dieu, dit-il a celui-ci, une habitation
+n'est pas loin. Tourne a droite et marche.
+
+-- Pourquoi irais-je a droite? repondit mon cocher avec humeur. Ou
+vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux a autrui, harnais
+aussi, fouette sans repit."
+
+Le cocher me semblait avoir raison. "En effet, dis-je au nouveau
+venu, pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?
+
+-- Le vent a souffle de la, repondit-il, et j'ai senti une odeur
+de fumee, preuve qu'une habitation est proche."
+
+Sa sagacite et la finesse de son odorat me remplirent
+d'etonnement. J'ordonnai au cocher d'aller ou l'autre voulait. Les
+chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
+s'avancait avec lenteur, tantot soulevee sur un amas, tantot
+precipitee dans une fosse et se balancant de cote et d'autre. Cela
+ressemblait beaucoup aux mouvements d'une barque sur la mer
+agitee. Saveliitch poussait des gemissements profonds, en tombant
+a chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
+m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, berce par le chant de
+la tempete et le roulis du traineau. J'eus alors un songe que je
+n'ai plus oublie et dans lequel je vois encore quelque chose de
+prophetique, en me rappelant les etranges aventures de ma vie. Le
+lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
+par sa propre experience combien il est naturel a l'homme de
+s'abandonner a la superstition, malgre tout le mepris qu'on
+affiche pour elle.
+
+J'etais dans cette disposition de l'ame ou la realite commence a
+se perdre dans la fantaisie, aux premieres visions incertaines de
+l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
+toujours et que nous errions sur le desert de neige. Tout a coup
+je crus voir une porte cochere, et nous entrames dans la cour de
+notre maison seigneuriale.
+
+Ma premiere idee fut la peur que mon pere ne se fachat de mon
+retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuat
+a une desobeissance calculee. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
+je vois ma mere venir a ma rencontre avec un air de profonde
+tristesse. "Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton pere est a
+l'agonie et desire te dire adieu." Frappe d'effroi, j'entre a sa
+suite dans la chambre a coucher. Je regarde; l'appartement est a
+peine eclaire. Pres du lit se tiennent des gens a la figure triste
+et abattue. Je m'approche sur la pointe du pied. Ma mere souleve
+le rideau et dit: "Andre Petrovitch, Petroucha est de retour; il
+est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta benediction." Je
+me mets a genoux et j'attache mes regards sur le mourant. Mais
+quoi! au lieu de mon pere, j'apercois dans le lit un paysan a
+barbe noire, qui me regarde d'un air de gaiete. Plein de surprise,
+je me tourne vers ma mere: "Qu'est-ce que cela veut dire?
+m'ecriai-je; ce n'est pas mon pere. Pourquoi veux-tu que je
+demande sa benediction a ce paysan? -- C'est la meme chose,
+Petroucha, repondit ma mere; celui-la est ton _pere assis_[15]_;_
+baise-lui la main et qu'il te benisse." Je ne voulais pas y
+consentir. Alors le paysan s'elanca du lit, tira vivement sa hache
+de sa ceinture et se mit a la brandir en tous sens. Je voulus
+m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
+cadavres. Je trebuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
+mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me
+disant: "Ne crains rien, approche, viens que je te benisse".
+L'effroi et la stupeur s'etaient empares de moi...
+
+En ce moment je m'eveillai. Les chevaux etaient arretes;
+Saveliitch me tenait par la main.
+
+"Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrives.
+
+-- Ou sommes-nous arrives? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+-- Au gite; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombes droit
+sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
+rechauffer."
+
+Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
+moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit,
+se crever l'oeil. L'hote nous recut pres de la porte d'entree, en
+tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
+introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
+_loutchina_[16] l'eclairait. Au milieu etaient suspendues une
+longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
+
+Notre hote, Cosaque du Iaik[17], etait un paysan d'une soixantaine
+d'annees, encore frais et vert. Saveliitch apporta la cassette a
+the, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
+n'avais jamais en plus grand besoin. L'hote se hata de le servir.
+
+"Ou donc est notre guide? demandai-je a Saveliitch.
+
+-- Ici, Votre Seigneurie", repondit une voix d'en haut.
+
+Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
+deux yeux etincelants.
+
+"Eh bien! as-tu froid?
+
+-- Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troue?
+J'avais un _touloup;_ mais, a quoi bon m'en cacher, je l'ai laisse
+en gage hier chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me
+semblait pas vif."
+
+En ce moment l'hote rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
+proposai a notre guide une tasse de the. Il descendit aussitot de
+la soupente. Son exterieur me parut remarquable. C'etait un homme
+d'une quarantaine d'annees, de taille moyenne, maigre, mais avec
+de larges epaules. Sa barbe noire commencait a grisonner. Ses
+grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
+physionomie une expression assez agreable, mais non moins
+malicieuse. Ses cheveux etaient coupes en rond. Il portait un
+petit _armak_[19] dechire et de larges pantalons tatars. Je lui
+offris une tasse de the, il en gouta et fit la grimace. "Faites-
+moi la grace, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
+verre d'eau-de-vie; le the n'est pas notre boisson de Cosaques."
+
+J'accedai volontiers a son desir. L'hote prit sur un des rayons de
+l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant
+regarde bien en face: "Eh! Eh! dit-il, te voila de nouveau dans
+nos parages! D'ou Dieu t'a-t-il amene?"
+
+Mon guide cligna de l'oeil d'une facon toute significative et
+repondit par le dicton connu: "Le moineau volait dans le verger;
+il mangeait de la graine de chanvre; la grand'mere lui jeta une
+pierre et le manqua. Et vous, comment vont les votres?
+
+-- Comment vont les notres? repliqua l'hotelier en continuant de
+parler proverbialement. On commencait a sonner les vepres, mais la
+femme du pope l'a defendu; le pope est alle en visite et les
+diables sont dans le cimetiere.
+
+-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
+la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
+champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
+maintenant (il cligna de l'oeil une seconde fois), remets ta hache
+derriere ton dos[20]; le garde forestier se promene. A la sante de
+_Votre Seigneurie_!"
+
+Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
+avala d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
+la soupente.
+
+Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
+n'est que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des
+affaires de l'armee du Iaik, qui venait seulement d'etre reduite a
+l'obeissance apres la revolte de 1772. Saveliitch les ecoutait
+parler d'un air fort mecontent et jetait des regards soupconneux
+tantot sur l'hote, tantot sur le guide. L'espece d'auberge ou nous
+nous etions refugies se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
+de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup a un
+rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas meme
+penser a se remettre en route. L'inquietude de Saveliitch me
+divertissait beaucoup. Je m'etendis sur un banc; mon vieux
+serviteur se decida enfin a monter sur la voute du poele[21];
+l'hote se coucha par terre. Ils se mirent bientot tous a ronfler,
+et moi-meme je m'endormis comme un mort.
+
+En m'eveillant le lendemain assez tard, je m'apercus que l'ouragan
+avait cesse. Le soleil brillait; la neige s'etendait au loin comme
+une nappe eblouissante. Deja les chevaux etaient atteles. Je payai
+l'hote, qui me demanda pour mon ecot une telle misere, que
+Saveliitch lui-meme ne le marchanda pas, suivant son habitude
+constante. Ses soupcons de la veille s'etaient envoles tout a
+fait. J'appelai le guide pour le remercier du service qu'il nous
+avait rendu, et dis a Saveliitch de lui donner un demi-rouble de
+gratification.
+
+Saveliitch fronca le sourcil.
+
+"Un demi-rouble! s'ecria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
+daigne toi-meme l'amener a l'auberge? Que ta volonte soit faite,
+seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de trop. Si nous
+nous mettons a donner des pourboires a tout le monde, nous
+finirons par mourir de faim.".
+
+Il m'etait impossible de disputer contre Saveliitch; mon argent,
+d'apres ma promesse formelle, etait a son entiere discretion. Je
+trouvais pourtant desagreable de ne pouvoir recompenser un homme
+qui m'avait tire, sinon d'un danger de mort, au moins d'une
+position fort embarrassante.
+
+"Bien, dis-je avec sang-froid a Saveliitch, si tu ne veux pas
+donner un demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il
+est trop legerement vetu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
+lievre.
+
+-- Aie pitie de moi, mon pere Piotr Andreitch, s'ecria Saveliitch;
+qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
+premier cabaret.
+
+-- Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le
+vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
+me fait la grace d'une pelisse de son epaule[22]; c'est sa volonte
+de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
+d'obeir.
+
+-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Saveliitch d'une
+voix fachee. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison,
+et te voila tout content de le piller, grace a son bon coeur.
+Qu'as-tu besoin d'un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
+meme le mettre sur tes maudites grosses epaules.
+
+-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je a mon menin;
+apporte vite le _touloup_.
+
+-- Oh! Seigneur mon Dieu! s'ecria Saveliitch en gemissant. Un
+_touloup_ en peau de lievre et completement neuf encore! A qui le
+donne-t-on? A un ivrogne en guenilles."
+
+Cependant le _touloup_ fut apporte. Le vagabond se mit a l'essayer
+aussitot. Le _touloup_, qui etait deja devenu trop petit pour ma
+taille, lui etait effectivement beaucoup trop etroit. Cependant il
+parvint a le mettre avec peine, en faisant eclater toutes les
+coutures. Saveliitch poussa comme un hurlement etouffe lorsqu'il
+entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il etait tres
+content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu'a ma
+_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: "Merci, Votre
+Seigneurie; que Dieu vous recompense pour votre vertu. De ma vie
+je n'oublierai vos bontes." Il s'en alla de son cote, et je partis
+du mien, sans faire attention aux bouderies de Saveliitch.
+J'oubliai bientot le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
+peau de lievre.
+
+Arrive a Orenbourg, je me presentai directement au general. Je
+trouvai un homme de haute taille, mais deja courbe par la
+vieillesse. Ses longs cheveux etaient tout blancs. Son vieil
+uniforme use rappelait un soldat du temps de l'imperatrice Anne,
+et ses discours etaient empreints d'une forte prononciation
+allemande. Je lui remis la lettre de mon pere. En lisant son nom,
+il me jeta un coup d'oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
+de temps qu'Andre Petrovich etait de ton ache; et maintenant, quel
+peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps..."
+
+Il ouvrit la lettre et si mit a la parcourir a demi-voix, en
+accompagnant sa lecture de remarques:
+
+"Monsieur,
+
+"J'espere que Votre Excellence..." Qu'est-ce que c'est que ces
+ceremonies? Fi! comment n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la
+discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu'on ecrit a son vieux
+camarate?... "Votre Excellence n'aura pas oublie!..." Hein!...
+"Eh!... quand... sous feu le feld-marechal Munich...pendant la
+campagne... de meme que... nos bonnes parties de cartes." Eh! eh!
+_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
+"Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiegle..."
+"Hum!... le tenir avec des gants de porc-epic..." Qu'est-ce que
+cela, gants de porc-epic? ce doit etre un proverbe russe...
+Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-epic? reprit-il
+en se tournant vers moi.
+
+-- Cela signifie, lui repondis-je avec l'air le plus innocent du
+monde, traiter quelqu'un avec bonte, pas trop severement, lui
+laisser beaucoup de liberte. Voila ce que signifie tenir avec des
+gants de porc-epic.
+
+-- Hum! je comprends... "Et ne pas lui donner de liberte..." Non,
+il parait que gants de porc-epic signifie autre chose... "Ci-joint
+son brevet..." Ou donc est-il? Ah! le voici... "L'inscrire au
+regiment de Semenofski..." C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il
+faut... "Me permettre de vous embrasser sans ceremonie, et...
+comme un vieux ami et camarade." Ah! enfin, il s'en est souvenu...
+Etc., etc... Allons, mon petit pere, dit-il apres avoir acheve la
+lettre et mis mon brevet de cote, tout sera fait; tu seras
+officier dans le regiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
+va des demain dans le fort de Belogorsk, ou tu serviras sous les
+ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnete homme. La, tu
+serviras veritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n'as
+rien a faire a Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
+un jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite a diner avec moi."
+
+"De mal en pis, pensai-je tout bas; a quoi cela m'aura-t-il servi
+d'etre sergent aux gardes des mon enfance? Ou cela m'a-t-il mene?
+dans le regiment de*** et dans un fort abandonne sur la frontiere
+des steppes kirghises-kaisaks." Je dinai chez Andre Karlovitch, en
+compagnie de son vieil aide de camp. La severe economie allemande
+regnait a sa table, et je pense que l'effroi de recevoir parfois
+un hote de plus a son ordinaire de garcon n'avait pas ete etranger
+a mon prompt eloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
+pris conge du general et partis pour le lieu de ma destination.
+
+
+CHAPITRE III
+_LA FORTERESSE_
+
+La forteresse de Belogorsk etait situee a quarante verstes
+d'Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpes
+du Iaik. La riviere n'etait pas encore gelee, et ses flots couleur
+de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
+la neige. Devant moi s'etendaient les steppes kirghises. Je me
+perdais dans mes reflexions, tristes pour la plupart. La vie de
+garnison ne m'offrait pas beaucoup d'attraits; je tachais de me
+representer mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m'imaginais
+un vieillard severe et morose, ne sachant rien en dehors du
+service et pret a me mettre aux arrets pour la moindre vetille. Le
+crepuscule arrivait; nous allions assez vite.
+
+"Y a-t-il loin d'ici a la forteresse? demandai-je au cocher.
+
+-- Mais on la voit d'ici", repondit-il.
+
+Je me mis a regarder de tous cotes, m'attendant a voir de hauts
+bastions, une muraille et un fosse. Mais je ne vis rien qu'un
+petit village entoure d'une palissade en bois. D'un cote
+s'elevaient trois ou quatre tas de foin, a demi recouverts de
+neige; d'un autre, un moulin a vent penche sur le cote, et dont
+les ailes, faites de grosse ecorce de tilleul, pendaient
+paresseusement.
+
+"Ou donc est la forteresse? demandai-je etonne.
+
+-- Mais la voila", repartit le cocher en me montrant le village ou
+nous venions de penetrer.
+
+J'apercus pres de la porte un vieux canon en fer. Les rues etaient
+etroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] etaient
+couvertes en chaume. J'ordonnai qu'on me menat chez le commandant,
+et presque aussitot ma _kibitka_ s'arreta devant une maison en
+bois, batie sur une eminence, pres de l'eglise, qui etait en bois
+egalement.
+
+Personne ne vint a ma rencontre. Du perron j'entrai dans
+l'antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, etait
+occupe a coudre une piece bleue au coude d'un uniforme vert. Je
+lui dis de m'annoncer. "Entre, mon petit pere, me dit l'invalide,
+les notres sont a la maison." Je penetrai dans une chambre tres
+propre, arrangee a la vieille mode. Dans un coin etait dressee une
+armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplome
+d'officier pendait encadre et sous verre. Autour du cadre etaient
+ranges des tableaux d'ecorce[24], qui representaient la _Prise de
+Kustrin _et _d'Otchakov_, le _Choix de la fiancee_ et
+l'_Enterrement du chat par les souris_. Pres de la fenetre se
+tenait assise une vieille femme en mantelet, la tete enveloppee
+d'un mouchoir.
+
+
+
+Elle etait occupee a devider du fil que tenait, sur ses mains
+ecartees, un petit vieillard borgne en habit d'officier. "Que
+desirez-vous, mon petit pere?" me dit-elle sans interrompre son
+occupation. Je repondis que j'etais venu pour entrer au service,
+et que, d'apres la regle, j'accourais me presenter a monsieur le
+capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
+borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
+interrompit le discours que j'avais prepare a l'avance.
+
+"Ivan Kouzmitch[25] n'est pas a la maison, dit-elle. Il est alle en
+visite chez le pere Garasim. Mais c'est la meme chose, je suis sa
+femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grace[26]. Assieds-toi,
+mon petit pere."
+
+Elle appela une servante et lui dit de faire venir
+_l'ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
+de son oeil unique. "Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
+quel regiment vous avez daigne servir?" Je satisfis sa curiosite.
+
+"Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
+daigne passer de la garde dans notre garnison?"
+
+Je repondis que c'etait par ordre de l'autorite.
+
+"Probablement pour des actions peu seantes a un officier de la
+garde? reprit l'infatigable questionneur.
+
+-- Veux-tu bien cesser de dire des betises? lui dit la femme du
+capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigue de la
+route. Il a autre chose a faire que de te repondre. Tiens mieux
+tes mains. Et toi, mon petit pere, continua-t-elle en se tournant
+vers moi, ne t'afflige pas trop de ce qu'on t'ait fourre dans
+notre bicoque; tu n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
+On souffre, mais on s'habitue. Tenez, Chvabrine, Alexei
+Ivanitch[28], il y a deja quatre ans qu'on l'a transfere chez nous
+pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui etait arrive. Voila
+qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
+avaient pris des epees, et ils se mirent a se piquer l'un l'autre,
+et Alexei Ivanitch a tue le lieutenant, et encore devant deux
+temoins. Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maitre."
+
+En ce moment entre l_'ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
+"Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement a
+monsieur l'officier, et propre.
+
+-- J'obeis, Vassilissa Iegorovna[29], repondit l'_ouriadnik_ Ne
+faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Polejaieff?
+
+-- Tu radotes, Maximitch, repliqua la commandante; Polejaieff est
+deja loge tres a l'etroit; et puis c'est mon compere; et puis il
+n'oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
+l'officier... Comment est votre nom, mon petit pere?
+
+-- Piotr Andreitch.
+
+-- Conduis Piotr Andreitch chez Simeon Kouzoff. Le coquin a laisse
+entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
+Maximitch?
+
+-- Grace a Dieu, tout est tranquille, repondit le Cosaque; il n'y
+a que le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme
+Oustinia Pegoulina pour un seau d'eau chaude.
+
+-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
+vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
+et punis-les tous deux.
+
+-- C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.
+
+-- Piotr Andreitch, Maximitch vous conduira a votre logement."
+
+Je pris conge; l'_ouriadnik_ me conduisit a une _isba_ qui se
+trouvait sur le bord escarpe de la riviere, tout au bout de la
+forteresse. La moitie de l'_isba_ etait occupee par la famille de
+Simeon Kouzoff, l'autre me fut abandonnee. Cette moitie se
+composait d'une chambre assez propre, coupee en deux par une
+cloison. Saveliitch commenca a s'y installer, et moi, je regardai
+par l'etroite fenetre. Je voyais devant moi s'etendre une steppe
+nue et triste; sur le cote s'elevaient des cabanes. Quelques
+poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
+perron et tenant une auge a la main, appelait des cochons qui lui
+repondaient par un grognement amical. Et voila dans quelle contree
+j'etais condamne a passer ma jeunesse!... Une tristesse amere me
+saisit; je quittai la fenetre et me couchai sans souper, malgre
+les exhortations de Saveliitch, qui ne cessait de repeter avec
+angoisse: "O Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
+ma maitresse si l'enfant allait tomber malade?"
+
+Le lendemain, a peine avais-je commence de m'habiller, que la
+porte de ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de
+petite taille, de traits peu reguliers, mais dont la figure
+basanee avait une vivacite remarquable.
+
+"Pardonnez-moi, me dit-il en francais, si je viens ainsi sans
+ceremonie faire votre connaissance. J'ai appris hier votre
+arrivee, et le desir de voir enfin une figure humaine s'est
+tellement empare de moi que je n'ai pu y resister plus longtemps.
+Vous comprendrez cela quand vous aurez vecu ici quelque temps."
+
+Je devinai sans peine que c'etait l'officier renvoye de la garde
+pour l'affaire du duel. Nous fimes connaissance. Chvabrine avait
+beaucoup d'esprit. Sa conversation etait animee, interessante. Il
+me depeignit avec beaucoup de verve et de gaiete la famille du
+commandant, sa societe et en general toute la contree ou le sort
+m'avait jete. Je riais de bon coeur, lorsque ce meme invalide, que
+j'avais vu rapiecer son uniforme dans l'antichambre du capitaine,
+entra et m'invita a diner de la part de Vassilissa Iegorovna.
+Chvabrine declara qu'il m'accompagnait.
+
+En nous approchant de la maison du commandant, nous vimes sur la
+place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
+queues et des chapeaux a trois cornes. Ils etaient ranges en ligne
+de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
+vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
+Des qu'il nous apercut, il s'approcha de nous, me dit quelques
+mots affables, et se remit a commander l'exercice. Nous allions
+nous arreter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d'aller
+sur-le-champ chez Vassilissa Iegorovna, promettant qu'il nous
+rejoindrait aussitot. "Ici, nous dit-il, vous n'avez vraiment rien
+a voir."
+
+Vassilissa Iegorovna nous recut avec simplicite et bonhomie, et me
+traita comme si elle m'eut des longtemps connu. L'invalide et
+Palachka mettaient la nappe.
+
+"Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch a instruire si
+longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
+chercher pour diner. Mais ou est donc Macha[31]?"
+
+A peine avait-elle prononce ce nom, qu'entra dans la chambre une
+jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
+cheveux lisses en bandeau et retenus derriere ses oreilles que
+rougissaient la pudeur et l'embarras. Elle ne me plut pas
+extremement au premier coup d'oeil; je la regardai avec
+prevention. Chvabrine m'avait depeint Marie, la fille du
+capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla
+s'asseoir dans un coin et se mit a coudre. Cependant on avait
+apporte le _chtchi_[32]. Vassilissa Iegorovna, ne voyant pas
+revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.
+
+"Dis au maitre que les visites attendent; le _chtchi_ se
+refroidit. Grace a Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout
+le temps de s'egosiller a son aise."
+
+Le capitaine apparut bientot, accompagne du petit vieillard
+borgne.
+
+"Qu'est-ce que cela, mon petit pere? lui dit sa femme. La table
+est servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.
+
+-- Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, repondit Ivan Kouzmitch,
+j'etais occupe de mon service, j'instruisais mes petits soldats.
+
+-- Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne
+leur va pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais du rester a
+la maison, a prier le bon Dieu; ca t'irait bien mieux. Mes chers
+convives, a table, je vous prie."
+
+Nous primes place pour diner. Vassilissa Iegorovna ne se taisait
+pas un moment et m'accablait de questions; qui etaient mes
+parents, s'ils etaient en vie, ou ils demeuraient, quelle etait
+leur fortune? Quand elle sut que mon pere avait trois cents
+paysans:
+
+"Voyez-vous! s'ecria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
+monde! Et nous, mon petit pere, en fait d'_ames_[33], nous n'avons
+que la servante Palachka. Eh bien, grace a Dieu, nous vivons petit
+a petit. Nous n'avons qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il
+faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
+vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu'elle trouve
+quelque brave homme! sinon, la voila eternellement fille."
+
+Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle etait devenue
+toute rouge, et des larmes roulerent jusque sur son assiette.
+J'eus pitie d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.
+
+"J'ai oui dire, m'ecriai-je avec assez d'a-propos, que les
+Bachkirs ont l'intention d'attaquer votre forteresse.
+
+-- Qui t'a dit cela, mon petit pere? reprit Ivan Kouzmitch.
+
+-- Je l'ai entendu dire a Orenbourg, repondis-je.
+
+-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas
+entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
+peuple intimide, et les Kirghises aussi ont recu de bonnes lecons.
+Ils n'oseront pas s'attaquer a nous, et s'ils s'en avisent, je
+leur imprimerai une telle terreur, qu'ils ne remueront plus de dix
+ans.
+
+-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant a la femme
+du capitaine, de rester dans une forteresse exposee a de tels
+dangers?
+
+-- Affaire d'habitude, mon petit pere, reprit-elle. Il y a de cela
+vingt ans, quand on nous transfera du regiment ici, tu ne saurais
+croire comme j'avais peur de ces maudits paiens. S'il m'arrivait
+parfois de voir leur bonnet a poil, si j'entendais leurs
+hurlements, crois bien, mon petit pere, que mon coeur se
+resserrait a mourir. Et maintenant j'y suis si bien habituee, que
+je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
+brigands rodent autour de la forteresse.
+
+-- Vassilissa Iegorovna est une dame tres brave, observa gravement
+Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
+
+-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de
+la douzaine des poltrons.
+
+-- Et Marie Ivanovna, demandai-je a sa mere, est-elle aussi hardie
+que vous?
+
+-- Macha! repondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'a
+present elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans
+trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
+Kouzmitch s'imagina, le jour de ma fete, de faire tirer son canon,
+elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu'elle manqua de s'en
+aller dans l'autre monde. Depuis ce jour-la, nous n'avons plus
+tire ce maudit canon."
+
+Nous nous levames de table; le capitaine et sa femme allerent
+dormir la sieste, et j'allai chez Chvabrine, ou nous passames
+ensemble la soiree.
+
+
+CHAPITRE IV
+_LE DUEL_
+
+Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
+forteresse de Belogorsk devint non seulement supportable, mais
+agreable meme. J'etais recu comme un membre de la famille dans la
+maison du commandant. Le mari et la femme etaient d'excellentes
+gens. Ivan Kouzmitch, qui d'enfant de troupe etait parvenu au rang
+d'officier, etait un homme tout simple et sans education, mais bon
+et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort a
+sa paresse naturelle. Vassilissa Iegorovna dirigeait les affaires
+du service comme celles de son menage, et commandait dans toute la
+forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientot de
+se montrer sauvage. Nous fimes plus ample connaissance. Je trouvai
+en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu a peu je
+m'attachai a cette bonne famille, meme a Ivan Ignatiitch, le
+lieutenant borgne.
+
+Je devins officier. Mon service ne me pesait guere. Dans cette
+forteresse benie de Dieu, il n'y avait ni exercice a faire, ni
+garde a monter, ni revue a passer. Le commandant instruisait
+quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n'etait
+pas encore parvenu a leur apprendre quel etait le cote droit, quel
+etait le cote gauche. Chvabrine avait quelques livres francais; je
+me mis a lire, et le gout de la litterature s'eveilla en moi. Le
+matin je lisais, et je m'essayais a des traductions, quelquefois
+meme a des compositions en vers. Je dinais presque chaque jour
+chez le commandant, ou je passais d'habitude le reste de la
+journee. Le soir, le pere Garasim y venait accompagne de sa femme
+Akoulina, qui etait la plus forte commere des environs. Il va sans
+dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
+Cependant d'heure en heure sa conversation me devenait moins
+agreable. Ses perpetuelles plaisanteries sur la famille du
+commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
+Marie Ivanovna, me deplaisaient fort. Je n'avais pas d'autre
+societe que cette famille dans la forteresse, mais je n'en
+desirais pas d'autre.
+
+Malgre toutes les propheties, les Bachkirs ne se revoltaient pas.
+La tranquillite regnait autour de notre forteresse. Mais cette
+paix fut troublee subitement par une guerre intestine.
+
+J'ai deja dit que je m'occupais un peu de litterature. Mes essais
+etaient passables pour l'epoque, et Soumarokoff[34] lui-meme leur
+rendit justice bien des annees plus tard. Un jour, il m'arriva
+d'ecrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
+sous pretexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
+volontiers un auditeur benevole; je copiai ma petite chanson, et
+la portai a Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
+apprecier une oeuvre poetique.
+
+Apres un court preambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
+lui lus les vers suivants[35]:
+
+_"Helas! en fuyant Macha, j'espere recouvrer ma liberte!_
+_"Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant
+moi._
+_"Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet etat
+cruel, prends pitie de ton prisonnier."_
+
+"Comment trouves-tu cela?" dis-je a Chvabrine, attendant une
+louange comme un tribut qui m'etait du.
+
+Mais, a mon grand mecontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire
+montrait de la complaisance, me declara net que ma chanson ne
+valait rien.
+
+"Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforcant de cacher mon
+humeur.
+
+-- Parce que de pareils vers, me repondit-il, sont dignes de mon
+maitre Trediakofski[36]."
+
+Il prit le feuillet de mes mains, et se mit a analyser
+impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me dechirant de la
+facon la plus maligne. Cela depassa mes forces; je lui arrachai le
+feuillet des mains, je lui declarai que, de ma vie, je ne lui
+montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
+moins de cette menace.
+
+"Voyons, me dit-il, si tu seras en etat de tenir ta parole; les
+poetes ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon
+d'eau-de-vie avant diner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
+Marie Ivanovna?
+
+-- Ce n'est pas ton affaire, repondis-je en froncant le sourcil,
+de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
+tes suppositions.
+
+-- Oh! oh! poete vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
+plus en plus. Ecoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de
+devenir ta femme.
+
+-- Tu mens, miserable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
+effronte!"
+
+Chvabrine changea de visage.
+
+"Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
+fortement; vous me donnerez satisfaction.
+
+-- Bien, quand tu voudras!" repondis-je avec joie, car dans ce
+moment j'etais pret a le dechirer.
+
+Je courus a l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
+aiguille a la main. D'apres l'ordre de la femme de commandant, il
+enfilait des champignons qui devaient secher pour l'hiver.
+
+"Ah! Piotr Andreitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le
+bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
+oserais-je vous demander."
+
+Je lui declarai en peu de mots que je m'etais pris de querelle
+avec Alexei Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
+d'etre mon second. Ivan Ignatiitch m'ecouta jusqu'au bout avec une
+grande attention, en ecarquillant son oeil unique.
+
+"Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexei
+Ivanitch, et que j'en suis temoin? c'est la ce que vous voulez
+dire? oserais-je vous demander.
+
+-- Precisement.
+
+-- Mais, mon Dieu! Piotr Andreitch, quelle folie avez-vous en
+tete? Vous vous etes dit des injures avec Alexei Ivanitch; eh
+bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
+a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
+une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
+troisieme; et puis allez chacun de votre cote. Dans la suite, nous
+vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
+bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
+Encore si c'etait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
+lui, car je ne l'aime guere. Mais, si c'est lui qui vous perfore,
+vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
+casses? oserais-je vous demander."
+
+Les raisonnements du prudent officier ne m'ebranlerent pas. Je
+restai ferme dans ma resolution.
+
+"Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
+plaira; mais a quoi bon serai-je temoin de votre duel? Des gens se
+battent; qu'y a-t-il la d'extraordinaire? oserais-je vous
+demander. Grace a Dieu, j'ai approche de pres les Suedois et les
+Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs."
+
+Je tachai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel
+etait le devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch etait hors
+d'etat de me comprendre.
+
+"Faites a votre guise, dit-il. Si j'avais a me meler de cette
+affaire, ce serait pour aller annoncer a Ivan Kouzmitch, selon les
+regles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action
+criminelle et contraire aux interets de la couronne, et faire
+observer au commandant combien il serait desirable qu'il avisat
+aux moyens de prendre les mesures necessaires..."
+
+J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
+commandant. Je parvins a grand'peine a le calmer. Cependant il me
+donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
+
+Comme d'habitude, je passai la soiree chez le commandant. Je
+m'efforcais de paraitre calme et gai, pour n'eveiller aucun
+soupcon et eviter les questions importunes. Mais j'avoue que je
+n'avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
+sont trouvees dans la meme position. Toute cette soiree, je me
+sentis dispose a la tendresse, a la sensibilite. Marie Ivanovna me
+plaisait plus qu'a l'ordinaire. L'idee que je la voyais peut-etre
+pour la derniere fois lui donnait a mes yeux une grace touchante.
+Chvabrine entra. Je le pris a part, et l'informai de mon entretien
+avec Ivan Ignatiitch.
+
+"Pourquoi des seconds? me dit-il sechement. Nous nous passerons
+d'eux."
+
+Nous convinmes de nous battre derriere les tas de foin, le
+lendemain matin, a six heures. A nous voir causer ainsi
+amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
+
+"Il y a longtemps que vous eussiez du faire comme cela, me dit-il
+d'un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
+
+-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
+faisait une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu."
+
+Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
+humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
+repondre. Chvabrine le tira d'embarras.
+
+"Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
+
+-- Et avec qui, mon petit pere, t'es-tu querelle?
+
+-- Mais avec Piotr Andreitch, et jusqu'aux gros mots.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Pour une veritable misere, pour une chansonnette.
+
+-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il
+arrive?
+
+-- Voici comment. Piotr Andreitch a compose recemment une chanson,
+et il s'est mis a me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
+mauvaise, Piotr Andreitch s'est fache. Mais ensuite il a reflechi
+que chacun est libre de son opinion et tout est dit."
+
+L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
+ne comprit ses grossieres allusions. Personne au moins ne les
+releva. Des poesies, la conversation passa aux poetes en general,
+et le commandant fit l'observation qu'ils etaient tous des
+debauches et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
+renoncer a la poesie, comme chose contraire au service et ne
+menant a rien de bon.
+
+La presence de Chvabrine m'etait insupportable. Je me hatai de
+dire adieu au commandant et a sa famille. En rentrant a la maison,
+j'examinai mon epee, j'en essayai la pointe, et me couchai apres
+avoir donne l'ordre a Saveliitch de m'eveiller le lendemain a six
+heures.
+
+Le lendemain, a l'heure indiquee, je me trouvais derriere les
+meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas a
+paraitre. "On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hater."
+Nous mimes bas nos uniformes, et, restes en gilet, nous tirames
+nos epees du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
+cinq invalides, sortit de derriere un tas de foin. Il nous intima
+l'ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obeimes de
+mauvaise humeur. Les soldats nous entourerent, et nous suivimes
+Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
+militaire avec une majestueuse gravite.
+
+Nous entrames dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
+les portes a deux battants, et s'ecria avec emphase: "Ils sont
+pris!".
+
+Vassilissa Iegorovna accourut a notre rencontre:
+
+"Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
+forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrets...
+Piotr Andreitch, Alexei Ivanitch, donnez vos epees, donnez,
+donnez... Palachka, emporte les epees dans le grenier... Piotr
+Andreitch, je n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas
+honte? Alexei Ivanitch, c'est autre chose; il a ete transfere de
+la garde pour avoir fait perir une ame. Il ne croit pas en Notre-
+Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?"
+
+Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
+de repeter: "Vois-tu bien! Vassilissa Iegorovna dit la verite; les
+duels sont formellement defendus par le code militaire."
+
+Cependant Palachka nous avait pris nos epees et les avait
+emportees au grenier. Je ne pus m'empecher de rire; Chvabrine
+conserva toute sa gravite.
+
+"Malgre tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid
+a la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
+observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
+a votre tribunal. Abandonnez ce soin a Ivan Kouzmitch: c'est son
+affaire.
+
+-- Comment, comment, mon petit pere! repliqua la femme du
+commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la meme
+chair et le meme esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu
+baguenaudes? Fourre-les a l'instant dans differents coins, au pain
+et a l'eau, pour que cette bete d'idee leur sorte de la tete. Et
+que le pere Garasim les mette a la penitence, pour qu'ils
+demandent pardon a Dieu et aux hommes."
+
+Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna etait
+extremement pale. Peu a peu la tempete se calma. La femme du
+capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
+embrasser l'un l'autre. Palachka nous rapporta nos epees. Nous
+sortimes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
+reconduisit.
+
+"Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colere, de nous
+denoncer au commandant apres m'avoir donne votre parole de n'en
+rien faire?
+
+-- Comme Dieu est saint, repondit-il, je n'ai rien dit a Ivan
+Kouzmitch; c'est Vassilissa Iegorovna qui m'a tout soutire. C'est
+elle qui a pris toutes les mesures necessaires a l'insu du
+commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!"
+
+Apres cette reponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
+Chvabrine.
+
+"Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
+
+-- Certainement, repondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
+votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
+feindre pendant quelques jours. Au revoir."
+
+Et nous nous separames comme s'il ne se fut rien passe.
+
+De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, pres
+de Marie Ivanovna; son pere n'etait pas a la maison; sa mere
+s'occupait du menage. Nous parlions a demi-voix. Marie Ivanovna me
+reprochait l'inquietude que lui avait causee ma querelle avec
+Chvabrine.
+
+"Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
+alliez vous battre a l'epee. Comme les hommes sont etranges! pour
+une parole qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prets
+a s'entr'egorger et a sacrifier, non seulement leur vie, mais
+encore l'honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sure
+que ce n'est pas vous qui avez commence la querelle: c'est Alexei
+Ivanitch qui a ete l'agresseur.
+
+-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
+
+-- Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas
+Alexei Ivanitch, il m'est meme desagreable, et cependant je
+n'aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m'aurait fort
+inquietee.
+
+-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?"
+
+Marie Ivanovna se troubla et rougit: "Il me semble, dit-elle
+enfin, il me semble que je lui plais.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.
+
+-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
+
+-- L'an passe, deux mois avant votre arrivee,
+
+-- Et vous n'avez pas consenti?
+
+-- Comme vous voyez. Alexei Ivanitch est certainement un homme
+d'esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, a la seule
+idee qu'il faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les
+assistants... Non, non, pour rien au monde."
+
+Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et
+m'expliquerent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
+mettait Chvabrine a la poursuivre. Il avait probablement remarque
+notre inclination mutuelle, et s'efforcait de nous detourner l'un
+de l'autre. Les paroles qui avaient provoque notre querelle me
+semblerent d'autant plus infames, quand, au lieu d'une grossiere
+et indecente plaisanterie, j'y vis une calomnie calculee. L'envie
+de punir le menteur effronte devint encore plus forte en moi, et
+j'attendais avec impatience le moment favorable.
+
+Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'etais occupe a
+composer une elegie, et que je mordais ma plume dans l'attente
+d'une rime, Chvabrine frappa sous ma fenetre. Je posai la plume,
+je pris mon epee, et sortis de la maison.
+
+"Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
+observe plus. Allons au bord de la riviere; la personne ne nous
+empechera."
+
+Nous partimes en silence, et, apres avoir descendu un sentier
+escarpe, nous nous arretames sur le bord de l'eau, et nos epees se
+croiserent.
+
+Chvabrine etait plus adroit que moi dans les armes; mais j'etais
+plus fort et plus hardi; et M. Beaupre, qui avait ete entre autres
+choses soldat, m'avait donne quelques lecons d'escrime, dont je
+profitai. Chvabrine ne s'attendait nullement a trouver en moi un
+adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pumes nous
+faire aucun mal l'un a l'autre; mais enfin, remarquant que
+Chvabrine faiblissait, je l'attaquai vivement, et le fis presque
+entrer a reculons dans la riviere. Tout a coup j'entendis mon nom
+prononce a haute voix; je tournai rapidement la tete, et j'apercus
+Saveliitch qui courait a moi le long du sentier... Dans ce moment
+je sentis une forte piqure dans la poitrine, sous l'epaule droite,
+et je tombai sans connaissance.
+
+
+CHAPITRE V
+_LA CONVALESCENCE_
+
+Quand je revins a moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
+ce qui m'etait arrive, ni ou je me trouvais. J'etais couche sur un
+lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
+Saveliitch se tenait devant moi, une lumiere a la main. Quelqu'un
+deroulait avec precaution les bandages qui entouraient mon epaule
+et ma poitrine. Peu a peu mes idees s'eclaircirent. Je me rappelai
+mon duel, et devinai sans peine que j'etais blesse. En cet
+instant, la porte gemit faiblement sur ses gonds:
+
+"Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
+tressaillir.
+
+-- Toujours dans le meme etat, repondit Saveliitch avec un soupir;
+toujours sans connaissance. Voila deja plus de quatre jours."
+
+Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.
+
+"Ou suis-je? Qui est ici?" dis-je avec effort.
+
+Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur
+moi.
+
+"Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
+
+-- Bien, grace a Dieu, repondis-je d'une voix faible. C'est vous,
+Marie Ivanovna; dites-moi..."
+
+Je ne pus achever. Saveliitch poussa un cri, la joie se peignit
+sur son visage.
+
+"Il revient a lui, il revient a lui, repetait-il; graces te soient
+rendues, Seigneur! Mon pere Piotr Andreitch, m'as-tu fait assez
+peur? quatre jours! c'est facile a dire..."
+
+Marie Ivanovna l'interrompit.
+
+"Ne lui parle pas trop, Saveliitch, dit-elle: il est encore bien
+faible."
+
+Elle sortit et ferma la porte avec precaution. Je me sentais agite
+de pensees confuses. J'etais donc dans la maison du commandant,
+puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
+interroger Saveliitch; mais le vieillard hocha la tete et se
+boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mecontentement, et
+m'endormis bientot.
+
+En m'eveillant, j'appelai Saveliitch; mais, au lieu de lui, je vis
+devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
+puis exprimer la sensation delicieuse qui me penetra dans ce
+moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
+l'arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout a
+coup je sentis sur ma joue l'impression humide et brulante de ses
+levres. Un feu rapide parcourut tout mon etre.
+
+"Chere bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
+a mon bonheur."
+
+
+
+Elle reprit sa raison:
+
+"Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu otant sa main, tous
+etes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
+de vous, ... ne fut-ce que pour moi."
+
+Apres ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
+Je me sentais revenir a la vie.
+
+Des cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'etait le
+barbier du regiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre
+medecin dans la forteresse; et grace a Dieu, il ne faisait pas le
+docteur. Ma jeunesse et la nature haterent ma guerison. Toute la
+famille du commandant m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me
+quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la premiere
+occasion favorable pour continuer ma declaration interrompue, et,
+cette fois, Marie m'ecouta avec plus de patience. Elle me fit
+naivement l'aveu de son affection, et ajouta que ses parents
+seraient sans doute heureux de son bonheur. "Mais pensez-y bien,
+me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des
+votres?"
+
+Ce mot me fit reflechir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
+mere; mais, connaissant le caractere et la facon de penser de mon
+pere, je pressentais que mon amitie ne le toucherait pas
+extremement, et qu'il la traiterait de folie de jeunesse. Je
+l'avouai franchement a Marie Ivanovna; mais neanmoins je resolus
+d'ecrire a mon pere aussi eloquemment que possible pour lui
+demander sa benediction. Je montrai ma lettre a Marie Ivanovna,
+qui la trouva si convaincante et si touchante qu'elle ne douta
+plus du succes, et s'abandonna aux sentiments de son coeur avec
+toute la confiance de la jeunesse.
+
+Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
+convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
+"Vois-tu bien, Piotr Andreitch, je devrais a la rigueur te mettre
+aux arrets; mais te voila deja puni sans cela. Pour Alexei
+Ivanich, il est enferme par mon ordre, et sous bonne garde, dans
+le magasin a ble, et son epee est sous clef chez Vassilissa
+Iegorovna. Il aura le temps de reflechir a son aise et de se
+repentir."
+
+J'etais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
+sentiment de rancune. Je me mis a prier pour Chvabrine, et le bon
+commandant, avec la permission de sa femme, consentit a lui rendre
+la liberte. Chvabrine vint me voir. Il temoigna un profond regret
+de tout ce qui etait arrive, avoua que toute la faute etait a lui,
+et me pria d'oublier le passe. Etant de ma nature peu rancunier,
+je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
+voyais dans sa calomnie l'irritation de la vanite blessee; je
+pardonnai donc genereusement a mon rival malheureux.
+
+Je fus bientot gueri completement, et pus retourner a mon logis.
+J'attendais avec impatience la reponse a ma lettre, n'osant pas
+esperer, mais tachant d'etouffer en moi de tristes pressentiments.
+Je ne m'etais pas encore explique avec Vassilissa Iegorovna et son
+mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les etonner: ni moi ni
+Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous etions
+assures d'avance de leur consentement.
+
+Enfin, un beau jour, Saveliitch entra chez moi, une lettre a la
+main. Je la pris en tremblant. L'adresse etait ecrite de la main
+de mon pere. Cette vue me prepara a quelque chose de grave, car,
+d'habitude, c'etait ma mere qui m'ecrivait, et lui ne faisait
+qu'ajouter quelques lignes a la fin. Longtemps je ne pus me
+decider a rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
+"A mon fils Piotr Andreitch Grineff, gouvernement d'Orenbourg,
+forteresse de Belogorsk". Je tachais de decouvrir, a l'ecriture de
+mon pere, dans quelle disposition d'esprit il avait ecrit la
+lettre. Enfin je me decidai a decacheter, et des les premieres
+lignes je vis que toute l'affaire etait au diable. Voici le
+contenu de cette lettre:
+
+"Mon fils Piotr, nous avons recu le 15 de ce mois la lettre dans
+laquelle tu nous demandes notre benediction paternelle et notre
+consentement a ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
+Et non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma
+benediction ni mon consentement, mais encore j'ai l'intention
+d'arriver jusqu'a toi et de te bien punir pour tes sottises comme
+un petit garcon, malgre ton rang d'officier, parce que tu as
+prouve que tu n'es pas digne de porter l'epee qui t'a ete remise
+pour la defense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
+des fous de ton espece. Je vais ecrire a l'instant meme a Andre
+Carlovitch pour le prier de te transferer de la forteresse de
+Belogorsk dans quelque endroit encore plus eloigne afin de faire
+passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mere est
+tombee malade de douleur, et maintenant encore elle est alitee.
+Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique
+je n'ose pas avoir confiance en sa bonte.
+
+"Ton pere,
+
+"A. G."
+
+La lecture de cette lettre eveilla en moi des sentiments divers.
+Les dures expressions que mon pere ne m'avait pas menagees me
+blessaient profondement; le dedain avec lequel il traitait Marie
+Ivanovna me semblait aussi injuste que malseant; enfin l'idee
+d'etre renvoye hors de la forteresse de Belogorsk m'epouvantait.
+Mais j'etais surtout chagrine de la maladie de ma mere. J'etais
+indigne contre Saveliitch, ne doutant pas que ce ne fut lui qui
+avait fait connaitre mon duel a mes parents. Apres avoir marche
+quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
+m'arretai brusquement devant lui, et lui dis avec colere: "Il
+parait qu'il ne t'a pas suffi que, grace a toi, j'aie ete blesse
+et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mere".
+
+Saveliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappe.
+
+"Aie pitie de moi, seigneur, s'ecria-t-il presque en sanglotant;
+qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que
+tu as ete blesse? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
+devant toi pour recevoir l'epee d'Alexei Ivanitch. La vieillesse
+maudite m'en a seule empeche. Qu'ai-je donc fait a ta mere?
+
+-- Ce que tu as fait? repondis-je. Qui est-ce qui t'a charge
+d'ecrire une denonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis a mon
+service pour etre mon espion?
+
+-- Moi, ecrire une denonciation! repondit Saveliitch tout en
+larmes. O Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
+m'ecrit le maitre, et tu verras si je te denoncais."
+
+En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'il me presenta, et
+je lus ce qui suit:
+
+"Honte a toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien ecrit de mon
+fils Piotr Andreitch, malgre mes ordres severes, et de ce que ce
+soient des etrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
+que tu remplis ton devoir et la volonte de tes seigneurs? Je
+t'enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir cache la
+verite et pour ta condescendance envers le jeune homme. A la
+reception de cette lettre, je t'ordonne de m'informer
+immediatement de l'etat de sa sante, qui, a ce qu'on me mande,
+s'ameliore, et de me designer precisement l'endroit ou il a ete
+frappe, et s'il a ete bien gueri."
+
+Evidemment Saveliitch n'avait pas en le moindre tort, et c'etait
+moi qui l'avais offense par mes soupcons et mes reproches. Je lui
+demandai pardon, mais le vieillard etait inconsolable.
+
+"Voila jusqu'ou j'ai vecu! repetait-il; voila quelles graces j'ai
+meritees de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
+vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
+suis la cause de ta blessure! Non, mon pere Piotr Andreitch, ce
+n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit _moussie;_ c'est
+lui qui t'a appris a pousser ces broches de fer, en frappant du
+pied, comme si a force de pousser et de frapper on pouvait se
+garer d'un mauvais homme! C'etait bien necessaire de depenser de
+l'argent a louer le _moussie_!"
+
+Mais qui donc s'etait donne la peine de denoncer ma conduite a mon
+pere? Le general? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et
+puis, Ivan Kouzmitch n'avait pas cru necessaire de lui faire un
+rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupcons
+s'arretaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
+cette denonciation, dont la suite pouvait etre mon eloignement de
+la forteresse et ma separation d'avec la famille du commandant.
+J'allai tout raconter a Marie Ivanovna: elle venait a ma rencontre
+sur le perron.
+
+"Que vous est-il arrive? me dit-elle; comme vous etes pale!
+
+-- Tout est fini", lui repondis-je, en lui remettant la lettre de
+mon pere.
+
+Ce fut a son tour de palir. Apres avoir lu, elle me rendit la
+lettre, et me dit d'une voix emue: "Ce n'a pas ete mon destin. Vos
+parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonte de
+Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
+n'y a rien a faire, Piotr Andreitch; soyez heureux, vous au moins.
+
+-- Cela ne sera pas, m'ecriai-je, en la saisissant par la main. Tu
+m'aimes, je suis pret a tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
+parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
+ils nous donneront, eux, leur benediction, nous nous marierons; et
+puis, avec le temps, j'en suis sur, nous parviendrons a flechir
+mon pere. Ma mere intercedera pour nous, il me pardonnera.
+
+-- Non, Piotr Andreitch, repondit Marie: je ne t'epouserai pas
+sans la benediction de tes parents. Sans leur benediction tu ne
+seras pas heureux. Soumettons-nous a la volonte de Dieu. Si tu
+rencontres une autre fiancee, si tu l'aimes, que Dieu soit avec
+toi[38]. Piotr Andreitch, moi, je prierai pour vous deux."
+
+Elle se mit a pleurer et se retira. J'avais l'intention de la
+suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d'etat de me
+posseder et je rentrai a la maison. J'etais assis, plonge dans une
+melancolie profonde, lorsque Saveliitch vint tout a coup
+interrompre mes reflexions.
+
+"Voila, seigneur, dit-il en me presentant une feuille de papier
+toute couverte d'ecriture; regarde si je suis un espion de mon
+maitre et si je tache de brouiller le pere avec le fils."
+
+Je pris de sa main ce papier; c'etait la reponse de Saveliitch a
+la lettre qu'il avait recue. La voici mot pour mot:
+
+"Seigneur Andre Petrovitch, notre gracieux pere, j'ai recu votre
+gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te facher contre moi,
+votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
+ordres de mes maitres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
+mais votre serviteur fidele, j'obeis aux ordres de mes maitres; et
+je vous ai toujours servi avec zele jusqu'a mes cheveux blancs. Je
+ne vous ai rien ecrit de la blessure de Piotr Andreitch, pour ne
+pas vous effrayer sans raison; et voila que nous entendons que
+notre maitresse, notre mere, Avdotia Vassilievna, est malade de
+peur; et je m'en vais prier Dieu pour sa sante. Et Piotr Andreitch
+a ete blesse dans la poitrine, sons l'epaule droite, sous une
+cote, a la profondeur d'un _verchok_ et demi[39], et il a ete
+couche dans la maison du commandant, ou nous l'avons apporte du
+rivage: et c'est le barbier d'ici, Stepan Paramonoff, qui l'a
+traite; et maintenant Piotr Andreitch, grace a Dieu, se porte
+bien; et il n'y a rien que du bien a dire de lui: ses chefs, a ce
+qu'on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iegorovna le traite
+comme son propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit
+arrivee, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
+quatre jambes et il bronche. Et vous daignez ecrire que vous
+m'enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonte de
+seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'a terre.
+
+"Votre fidele esclave,
+
+"Arkhip Savelieff."
+
+
+Je ne pus m'empecher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
+de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en etat
+d'ecrire a mon pere, et, pour calmer ma mere, la lettre de
+Saveliitch me semblait suffisante.
+
+De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
+presque plus et tachait meme de m'eviter. La maison du commandant
+me devint insupportable; je m'habituai peu a peu a rester seul
+chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iegorovna me fit des
+reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
+repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
+l'exigeait. Je n'avais que de tres rares entrevues avec Chvabrine,
+qui m'etait devenu d'autant plus antipathique que je croyais
+decouvrir en lui une inimitie secrete, ce qui me confirmait
+davantage dans mes soupcons. La vie me devint a charge. Je
+m'abandonnai a une noire melancolie, qu'alimentaient encore la
+solitude et l'inaction. Je perdis toute espece de gout pour la
+lecture et les lettres. Je me laissais completement abattre et je
+craignais de devenir fou, lorsque des evenements soudains, qui
+eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner a mon ame
+un ebranlement profond et salutaire.
+
+
+CHAPITRE VI
+_POUGATCHEFF_
+
+Avant d'entamer le recit des evenements etranges dont je fus le
+temoin, je dois dire quelques mots sur la situation ou se trouvait
+le gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'annee 1773. Cette
+riche et vaste province etait habitee par une foule de peuplades a
+demi sauvages, qui venaient recemment de reconnaitre la
+souverainete des tsars russes. Leurs revoltes continuelles, leur
+impatience de toute loi et de la vie civilisee, leur inconstance
+et leur cruaute demandaient, de la part du gouvernement, une
+surveillance constante pour les reduire a l'obeissance. On avait
+eleve des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
+plupart on avait etabli a demeure fixe des Cosaques, anciens
+possesseurs des rives du Iaik. Mais ces Cosaques eux-memes, qui
+auraient du garantir le calme et la securite de ces contrees,
+etaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
+dangereux pour le gouvernement imperial. En 1772, une emeute
+survint dans leur principale bourgade. Cette emeute fut causee par
+les mesures severes qu'avait prises le general Tranbenberg pour
+ramener l'armee a l'obeissance. Elles n'eurent d'autre resultat
+que le meurtre barbare de Tranbenberg, l'elevation de nouveaux
+chefs, et finalement la repression de l'emeute a force de
+mitraille et de cruels chatiments.
+
+Cela s'etait passe peu de temps avant mon arrivee dans la
+forteresse de Belogorsk. Alors tout etait ou paraissait
+tranquille. Mais l'autorite avait trop facilement prete foi au
+feint repentir des revoltes, qui couvaient leur haine en silence,
+et n'attendaient qu'une occasion propice pour recommencer la
+lutte.
+
+Je reviens a mon recit.
+
+Un soir (c'etait au commencement d'octobre 1773), j'etais seul a
+la maison, a ecouter le sifflement du vent d'automne et a regarder
+les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
+m'appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis a
+l'instant meme. J'y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
+l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y avait dans la chambre ni la
+femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d'un air
+preoccupe. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
+_l'ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
+nous dit:
+
+"Messieurs les officiers, une nouvelle importante! ecoutez ce
+qu'ecrit le general."
+
+Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
+
+_"A monsieur le commandant de la forteresse de Belogorsk,
+capitaine Mironoff_ (secret).
+
+"Je vous informe par la presente que le fuyard et schismatique
+Cosaque du Don Iemeliane Pougatcheff, apres s'etre rendu coupable
+de l'impardonnable insolence d'usurper le nom du defunt empereur
+Pierre III, a reuni une troupe de brigands, suscite des troubles
+dans les villages du Iaik, et pris et meme detruit plusieurs
+forteresses, en commettant partout des brigandages et des
+assassinats. En consequence, des la reception de la presente, vous
+aurez, monsieur le capitaine, a aviser aux mesures qu'il faut
+prendre pour repousser le susdit scelerat et usurpateur, et, s'il
+est possible, pour l'exterminer entierement dans le cas ou il
+tournerait ses armes contre la forteresse confiee a vos soins."
+
+"Prendre les mesures necessaires, dit le commandant en otant ses
+lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile a
+dire. Le scelerat semble fort, et nous n'avons que cent trente
+hommes, meme en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas
+trop a compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch."
+
+L'_ouriadnik_ sourit.
+
+"Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
+ponctuels; placez des sentinelles, etablissez des rondes de nuit;
+dans le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les
+soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
+aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
+secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
+temps."
+
+Apres avoir ainsi distribue ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
+congedia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
+nous venions d'entendre.
+
+"Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
+
+-- Dieu le sait, repondit-il, nous verrons; jusqu'a present je ne
+vois rien de grave. Si cependant..."
+
+Alors il se mit a rever en sifflant avec distraction un air
+francais.
+
+Malgre toutes nos precautions, la nouvelle de l'apparition de
+Pougatcheff se repandit dans la forteresse. Quel que fut le
+respect d'Ivan Kouzmitch pour son epouse, il ne lui aurait revele
+pour rien au monde un secret confie comme affaire de service.
+Apres avoir recu la lettre du general, il s'etait assez
+adroitement debarrasse de Vassilissa Iegorovna, en lui disant que
+le pere Garasim avait recu d'Orenbourg des nouvelles
+extraordinaires qu'il gardait dans le mystere le plus profond.
+Vassilissa Iegorovna prit a l'instant meme le desir d'aller rendre
+visite a la femme du pope, et, d'apres le conseil d'Ivan
+Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissat
+s'ennuyer toute seule.
+
+Reste maitre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
+le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour
+qu'elle ne put nous epier.
+
+Vassilissa Iegorovna revint a la maison sans avoir rien pu.tirer
+de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
+absence, un conseil de guerre s'etait assemble chez Ivan
+Kouzmitch, et que Palachka avait ete enfermee sous clef. Elle se
+douta que son mari l'avait trompee, et se mit a l'accabler de
+questions. Mais Ivan Kouzmitch etait prepare a cette attaque; il
+ne se troubla pas le moins du monde, et repondit bravement a sa
+curieuse moitie:
+
+"Vois-tu bien, ma petite mere, les femmes du pays se sont mis en
+tete d'allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut etre
+cause d'un malheur, j'ai rassemble mes officiers et je leur ai
+donne l'ordre de veiller a ce que les femmes ne fassent pas de feu
+avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
+
+-- Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa
+femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restee dans la cuisine
+jusqu'a notre retour?"
+
+Ivan Kouzmitch ne s'etait pas prepare a une semblable question: il
+balbutia quelques mots incoherents. Vassilissa Iegorovna s'apercut
+aussitot de la perfidie de son mari; mais, sure qu'elle
+n'obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
+et parla des concombres sales d'Akoulina Pamphilovna savait
+preparer d'une facon superieure. De toute la nuit, Vassilissa
+Iegorovna ne put fermer l'oeil, n'imaginant pas ce que son mari
+avait en tete qu'elle ne put savoir.
+
+Le lendemain, au retour de la messe, elle apercut Ivan Ignatiitch
+occupe a oter du canon des guenilles, de petites pierres, des
+morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d'ordures que les
+petits garcons y avaient fourrees. "Que peuvent signifier ces
+preparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu'on
+craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
+possible qu'Ivan Kouzmitch me cachat une pareille misere?" Elle
+appela Ivan Ignatiitch avec la ferme resolution de savoir de lui
+le secret qui tourmentait sa curiosite de femme.
+
+Vassilissa Iegorovna debuta par lui faire quelques remarques sur
+des objets de menage, comme un juge qui commence un interrogatoire
+par des questions etrangeres a l'affaire pour rassurer et endormir
+la prudence de l'accuse. Puis, apres un silence de quelques
+instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
+tete:
+
+"Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il
+de tout cela?
+
+-- Eh! ma petite mere, repondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
+misericordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
+j'ai nettoye le canon. Peut-etre bien repousserons-nous ce
+Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
+personne ici.
+
+-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?" demanda la femme du
+commandant.
+
+Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parle, et se mordit la
+langue. Mais il etait trop tard, Vassilissa Iegorovna le
+contraignit a lui tout raconter, apres avoir engage sa parole
+qu'elle ne dirait rien a personne.
+
+Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien a personne, si ce
+n'est a la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache
+de cette bonne dame, etant encore dans la steppe, pouvait etre
+enlevee par les brigands.
+
+Bientot tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
+couraient sur son compte etaient fort divers. Le commandant envoya
+l'_ouriadnik_ avec mission de bien s'enquerir de tout dans les
+villages voisins. L'_ouriadnik_ revint apres une absence de deux
+jours, et declara qu'il avait dans la steppe, a soixante verstes
+de la forteresse, une grande quantite de feux, et qu'il avait oui
+dire aux Bachkirs qu'une force innombrable s'avancait. Il ne
+pouvait rien dire de plus precis, ayant craint de s'aventurer
+davantage.
+
+On commenca bientot a remarquer une grande agitation parmi les
+Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient
+par petits groupes, parlaient entre eux a voix basse, et se
+dispersaient des qu'ils apercevaient un dragon ou tout autre
+soldat russe. On les fit espionner: Ioulai, Kalmouk baptise, fit
+au commandant une revelation tres grave. Selon lui, l'_ouriadnik_
+aurait fait de faux rapports; a son retour, le perfide Cosaque
+aurait dit a ses camarades qu'il s'etait avance jusque chez les
+revoltes, qu'il avait ete presente a leur chef, et que ce chef,
+lui ayant donne sa main a baiser, s'etait longuement entretenu
+avec lui. Le commandant fit aussitot mettre l'_ouriadnik_ aux
+arrets, et designa Ioulai pour le remplacer. Ce changement fut
+accueilli par les Cosaques avec un mecontentement visible. Ils
+murmuraient a haute voix, et Ivan Ignatiitch, l'executeur de
+l'ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
+assez clairement:
+
+"Attends, attends, rat de garnison!"
+
+Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le
+meme jour; mais l'_ouriadnik_ s'etait echappe, sans doute avec
+l'aide de ses complices.
+
+Un nouvel evenement vint accroitre l'inquietude du capitaine. On
+saisit un Bachkir porteur de lettres seditieuses. A cette
+occasion, le commandant prit le parti d'assembler derechef ses
+officiers, et pour cela il voulut encore eloigner sa femme sous un
+pretexte specieux. Mais comme Ivan Kouzmitch etait le plus adroit
+et le plus sincere des hommes, il ne trouva pas d'autre moyen que
+celui qu'il avait deja employe une premiere fois.
+
+"Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, lui dit-il en toussant a
+plusieurs reprises, le pere Garasim a, dit-on, recu de la ville...
+
+-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
+rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iemeliane
+Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois."
+
+Ivan Kouzmitch ecarquilla les yeux: "Eh bien, ma petite mere, dit-
+il, si tu sais tout, reste, il n'y a rien a faire; nous parlerons
+devant toi.
+
+-- Bien, bien, mon petit pere, repondit-elle, ce n'est pas a toi
+de faire le fin. Envoie chercher les officiers."
+
+Nous nous assemblames de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
+sa femme, la proclamation de Pougatcheff, redigee par quelque
+Cosaque a demi lettre. Le brigand nous declarait son intention de
+marcher immediatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
+et les soldats a se reunir a lui, et conseillait aux chefs de ne
+pas resister, les menacant en ce cas du dernier supplice. La
+proclamation etait ecrite en termes grossiers, mais energiques, et
+devait produire une grande impression sur les esprits des gens
+simples,
+
+"Quel coquin! s'ecria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose
+nous proposer! de sortir a sa rencontre et de deposer a ses pieds
+nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
+sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
+avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouve
+des commandants assez laches pour obeir a ce bandit!
+
+-- Ca ne devrait pas etre, repondit Ivan Kouzmitch; cependant on
+dit que le scelerat s'est deja empare de plusieurs forteresses.
+
+-- Il parait qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.
+
+-- Nous allons savoir a l'instant sa force reelle, reprit le
+commandant; Vassilissa Iegorovna, donne-moi la clef du grenier.
+Ivan Ignatiitch, amene le Bachkir, et dis a Ioulai d'apporter des
+verges.
+
+-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
+de son siege; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
+cela elle entendrait, les cris, et ca lui ferait peur. Et moi,
+pour dire la verite, je ne suis pas tres curieuse de pareilles
+investigations. Au plaisir de vous revoir..."
+
+La torture etait alors tellement enracinee dans les habitudes de
+la justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
+l'abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de
+l'accuse etait indispensable a la condamnation, idee non seulement
+deraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matiere
+juridique; car, si le deni de l'accuse ne s'accepte pas comme
+preuve de son innocence, l'aveu qu'on lui arrache doit moins
+encore servir de preuve de sa culpabilite. A present meme, il
+m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter l'abolition de
+cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
+de la necessite de la torture, ni les juges, ni les accuses eux-
+memes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'etonna et n'emut
+aucun de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui
+etait tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
+d'instants apres, on l'amena dans l'antichambre. Le commandant
+ordonna qu'on l'introduisit en sa presence.
+
+Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
+des entraves en bois. Il ota son haut bonnet et s'arreta pres de
+la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
+je n'oublierai cet homme: il paraissait age de soixante et dix ans
+au moins, et n'avait ni nez, ni oreilles. Sa tete etait rasee;
+quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il etait de
+petite taille, maigre, courbe; mais ses yeux a la tatare
+brillaient encore.
+
+"Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut a ces terribles indices
+un des revoltes punis en 1741, tu es un vieux loup, a ce que je
+vois; tu as deja ete pris dans nos pieges. Ce n'est pas la
+premiere fois que tu te revoltes, puisque ta tete est si bien
+rabotee. Approche-toi, et dis qui t'a envoye."
+
+Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
+de complete imbecillite.
+
+"Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
+tu ne comprends pas le russe? Ioulai, demande-lui en votre langue
+qui l'a envoye, dans notre forteresse."
+
+Ioulai repeta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais
+le Bachkir le regarda avec la meme expression, et sans repondre un
+mot.
+
+"Iachki[41]! s'ecria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
+otez-lui sa robe de chambre rayee, sa robe de fou, et mouchetez-
+lui les epaules. Voyons, Ioulai, houspille-le comme il faut."
+
+Deux invalides commencerent a deshabiller le Bachkir. Une vive
+inquietude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
+a regarder de tous cotes comme un pauvre petit animal pris par des
+enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour
+les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
+epaules en se courbant, lorsque Ioulai prit les verges et leva la
+main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gemissement faible
+et puissant, et, relevant la tete, ouvrit la bouche, ou, au lieu
+de langue, s'agitait un court troncon.
+
+Nous fumes tous frappes d'horreur.
+
+"Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
+tirer de lui. Ioulai, ramene le Bachkir au grenier; et nous,
+messieurs, nous avons encore a causer."
+
+Nous continuions a debattre notre position, lorsque Vassilissa
+Iegorovna se precipita dans la chambre, toute haletante, et avec
+un air effare.
+
+"Que t'est-il arrive? demanda le commandant surpris.
+
+-- Malheur! malheur! repondit Vassilissa Iegorovna: le fort de
+Nijneosern a ete pris ce matin; le garcon du pere Garasim vient de
+revenir. Il a vu comment on l'a pris. Le commandant et tous les
+officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
+scelerats vont venir ici."
+
+Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
+commandant de la forteresse de Nijneosern, jeune homme doux et
+modeste, m'etait connu. Deux mois auparavant il avait passe,
+venant d'Orenbourg avec sa jeune femme, et s'etait arrete chez
+Ivan Kouzmitch. La Nijneosernia n'etait situee qu'a vingt-cinq
+verstes de notre fort. D'heure en heure il fallait nous attendre a
+une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se presenta
+vivement a mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.
+
+"Ecoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
+de defendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend.
+Mais il faut songer a la surete des femmes. Envoyez-les a
+Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
+forteresse plus eloignee et plus sure, ou les scelerat n'aient pas
+encore eu le temps de penetrer."
+
+Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: "Vois-tu bien! ma mere; en
+effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
+jusqu'a ce que nous ayons reduit les rebelles?
+
+-- Quelle folie! repondit la commandante. Ou est la forteresse que
+les balles n'aient pas atteinte? En quoi la Belogorskaia n'est-
+elle pas sure? Grace a Dieu, voici plus de vingt et un ans que
+nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
+etre y lasserons-nous Pougatcheff!
+
+-- Eh bien, ma petite mere, repliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
+peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
+il faire de Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous
+arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
+ -- Eh bien! alors..."
+
+Mais ici Vassilissa Iegorovna ne put que begayer et se tut,
+etouffee par l'emotion.
+
+"Non, Vassilissa Iegorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
+ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
+peut-etre pour la premiere fois de sa vie; il ne convient pas que
+Macha reste ici. Envoyons-la a Orenbourg chez sa marraine. La il y
+a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
+Et meme a toi j'aurais conseille de t'en aller aussi la-bas; car,
+bien que tu sois vieille, pense a ce qui t'arrivera si la
+forteresse est prise d'assaut.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons
+Macha; mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais
+rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles annees, de
+me separer de toi, et d'aller chercher un tombeau solitaire en
+pays etranger. Nous avons vecu ensemble, nous mourrons ensemble.
+
+-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de
+temps a perdre. Va equiper Macha pour la route; demain nous la
+ferons partir a la pointe du jour, et nous lui donnerons meme un
+convoi, quoique, a vrai dire, nous n'ayons pas ici de gens
+superflus. Mais ou donc est-elle?
+
+-- Chez Akoulina Pamphilovna, repondit la commandante; elle s'est
+trouvee mal en apprenant la prise de Nijneosern! je crains qu'elle
+ne tombe malade. O Dieu Seigneur! jusqu'ou avons-nous vecu?"
+
+Vassilissa Iegorovna alla faire les apprets du depart de sa fille.
+L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris
+plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pale et
+les yeux rougis. Nous soupames en silence, et nous nous levames de
+table plus tot que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
+apres avoir dit adieu a toute la famille. J'avais oublie mon epee
+et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
+presenta.
+
+"Adieu, Piotr Andreitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie a
+Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-etre que Dieu
+permettra que nous nous revoyions; si non..."
+
+Elle se mit a sangloter.
+
+"Adieu, lui dis-je, adieu, ma chere Marie! Quoi qu'il m'arrive,
+sois sure que ma derniere pensee et ma derniere priere seront pour
+toi."
+
+Macha continuait a pleurer. Je sortis precipitamment.
+
+
+CHAPITRE VII
+_L'ASSAUT_
+
+De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai meme pas mes
+habits. J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte
+de la forteresse par ou Marie Ivanovna devait partir, pour lui
+dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
+L'agitation de mon ame me semblait moins penible que la noire
+melancolie ou j'etais plonge precedemment. Au chagrin de la
+separation se melaient en moi des esperances vagues mais douces,
+l'attente impatiente des dangers et le sentiment d'une noble
+ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, quand ma porte
+s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos Cosaques
+avaient quitte pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
+avec eux Ioulai, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des
+gens inconnus. L'idee que Marie Ivanovna n'avait pu s'eloigner me
+glaca de terreur. Je donnai a la hate quelques instructions au
+caporal, et courus chez le commandant.
+
+Il commencait a faire jour. Je descendais rapidement la rue,
+lorsque je m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arretai.
+
+"Ou allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
+en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie
+vous chercher. Le Pougatch[42] est arrive.
+
+-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
+interieur.
+
+-- Elle n'en a pas eu le temps, repondit Ivan Ignatiitch, la route
+d'Orenbourg est coupee, la forteresse entouree. Cela va mal, Piotr
+Andreitch."
+
+Nous nous rendimes sur le rempart, petite hauteur formee par la
+nature et fortifiee d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous
+les armes. On y avait traine le canon des la veille. Le commandant
+marchait de long en large devant sa petite troupe; l'approche du
+danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
+Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
+vingtaine de cavaliers qui semblaient etre des Cosaques; mais
+parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il etait facile de
+reconnaitre a leurs bonnets et a leurs carquois. Le commandant
+parcourait les rangs de la petite armee, en disant aux soldats:
+"Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre mere
+l'imperatrice, et faisons voir a tout le monde que nous sommes des
+gens braves, fideles a nos serments."
+
+Les soldats temoignerent a grands cris de leur bonne volonte.
+Chvabrine se tenait pres de moi, examinant l'ennemi avec
+attention. Les gens qu'on apercevait dans la steppe, voyant sans
+doute quelques mouvements dans le fort, se reunirent en groupe et
+parlerent entre eux. Le commandant ordonna a Ivan Ignatiitch de
+pointer sur eux le canon, et approcha lui-meme la meche. Le boulet
+passa en sifflant sur leurs tetes sans leur faire aucun mal. Les
+cavaliers se disperserent aussitot, en partant au galop, et la
+steppe devint deserte. En ce moment, parut sur le rempart
+Vassilissa Iegorovna, suivie de Marie qui n'avait pas voulu la
+quitter.
+
+"Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? ou est
+l'ennemi?
+
+-- L'ennemi n'est pas loin, repondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
+le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
+
+-- Non, papa, repondit Marie; j'ai plus peur seule a la maison."
+
+Elle me jeta un regard, en s'efforcant de sourire. Je serrai
+vivement la garde de mon epee, en me rappelant que je l'avais
+recue la veille de ses mains, comme pour sa defense. Mon coeur
+brulait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j'avais
+soif de lui prouver que j'etais digne de sa confiance, et
+j'attendais impatiemment le moment decisif.
+
+Tout a coup, debouchant d'une hauteur qui se trouvait a huit
+verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes
+a cheval, et bientot toute la steppe se couvrit de gens armes de
+lances et de fleches. Parmi eux, vetu d'un cafetan rouge et le
+sabre a la main, se distinguait un homme monte sur un cheval
+blanc. C'etait Pougatcheff lui-meme. Il s'arreta, fut entoure, et
+bientot, probablement d'apres ses ordres, quatre hommes sortirent
+de la foule, et s'approcherent au grand galop jusqu'au rempart.
+Nous reconnumes en eux quelques-uns de nos traitres. L'un d'eux
+elevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
+portait au bout de sa pique la tete de Ioulai, qu'il nous lanca
+par-dessus la palissade. La tete du pauvre Kaimouk roula aux pieds
+du commandant.
+
+Les traitres nous criaient:
+
+"Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
+
+-- Enfants, feu!" s'ecria le capitaine pour toute reponse.
+
+Les soldats firent une decharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
+vacilla et tomba de cheval; les autres s'enfuirent a toute bride.
+Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacee de terreur a la
+vue de la tete de Ioulai, etourdie du bruit de la decharge, elle
+semblait inanimee. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
+d'aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
+sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
+du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut a
+voix basse et la dechira en morceaux. Cependant on voyait les
+revoltes se preparer a une attaque. Bientot les balles sifflerent
+a nos oreilles, et quelques fleches vinrent s'enfoncer autour de
+nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
+
+"Vassilissa Iegorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien a
+faire ici. Emmene Macha; tu vois bien que cette fille est plus
+morte que vive."
+
+Vassilissa Iegorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
+regard sur la steppe, ou l'on voyait de grands mouvements parmi la
+foule, et dit a son mari: "Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
+mort; benis Macha; Macha, approche de ton pere." Pale et
+tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit a genoux et
+le salua jusqu'a terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
+fois le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit
+d'une voix alteree par l'emotion: "Eh bien, Macha, sois heureuse;
+prie Dieu, il ne t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnete
+homme, que Dieu vous donne a tous deux amour et raison. Vivez
+ensemble comme nous avons vecu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
+Macha. Vassilissa Iegorovna, emmene-la donc plus vite."
+
+Marie se jeta a son cou, et se mit a sangloter. "Embrassons-nous
+aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
+pardonne-moi si je t'ai jamais fache.
+
+-- Adieu, adieu, ma petite mere, dit le commandant en embrassant
+sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en a la maison, et,
+si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] a Macha."
+
+La commandante s'eloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
+regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tete.
+
+Ivan Kouzmitch revint a nous, et toute son attention fut tournee
+sur l'ennemi. Les rebelles se reunirent autour de leur chef et
+tout a coup mirent pied a terre precipitamment. "Tenez-vous bien,
+nous dit le commandant, c'est l'assaut qui commence." En ce moment
+meme retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
+accouraient a toutes jambes sur la forteresse. Notre canon etait
+charge a mitraille. Le commandant les laissa venir a tres petite
+distance, et mit de nouveau le feu a sa piece. La mitraille frappa
+au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
+seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
+avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cesse,
+redoublerent de nouveau. "Maintenant, enfants! s'ecria le
+capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
+Suivez-moi pour une sortie!"
+
+Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvames en un
+instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidee, n'avait pas
+bouge de place. "Que faites-vous donc, mes enfants? s'ecria Ivan
+Kouzmitch; s'il faut mourir, mourons; affaire de service!"
+
+En ce moment les rebelles se ruerent sur nous, et forcerent
+l'entree de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
+armes. On m'avait renverse par terre; mais je me relevai et
+j'entrai pele-mele avec la foule dans la forteresse. Je vis le
+commandant blesse a la tete, et presse par une petite troupe de
+bandits qui lui demandaient les clefs. J'allais courir a son
+secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lierent
+avec leurs _kouchaks_[44] en criant: "Attendez, attendez ce qu'on
+va faire de vous, traitres au tsar!"
+
+On nous traina le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
+maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout a
+coup des cris annoncerent que le tsar etait sur la place,
+attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
+foule se jeta de ce cote, et nos gardiens nous y trainerent.
+
+Pougatcheff etait assis dans un fauteuil, sur le perron de la
+maison du commandant. Il etait vetu d'un elegant cafetan cosaque,
+brode sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orne de
+glands d'or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
+ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient.
+
+
+
+Le pere Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix a la main,
+au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
+victimes amenees devant lui. Sur la place meme, on dressait a la
+hate une potence. Quand nous approchames, des Bachkirs ecarterent
+la foule, et l'on nous presenta a Pougatcheff. Le bruit des
+cloches cessa, et le plus profond silence s'etablit. "Qui est le
+commandant?" demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
+groupes et designa Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
+vieillard avec une expression terrible et lui dit: "Comment as-tu
+ose t'opposer a moi, a ton empereur?"
+
+Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernieres
+forces et repondit d'une voix ferme: "Tu n'es pas mon empereur: tu
+es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!"
+
+Pougatcheff fronca le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitot
+plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entrainerent
+au gibet. A cheval sur la traverse, apparut le Bachkir defigure
+qu'on avait questionne la veille; il tenait une corde a la main,
+et je vis un instant apres le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
+l'air. Alors on amena a Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
+
+"Prete serment, lui dit Pougatcheff, a l'empereur Piotr
+Fedorovitch[45].
+
+-- Tu n'es pas notre empereur, repondit le lieutenant en repetant
+les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
+usurpateur."
+
+Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
+Ignatiitch fut pendu aupres de son ancien chef. C'etait mon tour.
+Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'appretant a
+repeter la reponse de mes genereux camarades. Alors, a ma surprise
+inexprimable, j'apercus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
+le temps de se couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan
+de Cosaque. Il s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
+a l'oreille. "Qu'on le pende!" dit Pougatcheff sans daigner me
+jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis a reciter
+a voix basse une priere, en offrant a Dieu un repentir sincere de
+toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui etaient
+chers a mon coeur. On m'avait deja conduit sous le gibet. "Ne
+crains rien, ne crains rien!" me disaient les assassins, peut-etre
+pour me donner du courage. Tout a coup un cri se fit entendre:
+"Arretez, maudits".
+
+Les bourreaux s'arreterent. Je regarde... Saveliitch etait etendu
+aux pieds de Pougatcheff.
+
+"O mon propre pere, lui disait mon pauvre menin, qu'as-tu besoin
+de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t'en
+donnera une bonne rancon; mais pour l'exemple et pour faire peur
+aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard."
+
+Pougatcheff fit un signe; on me delia aussitot. "Notre pere te
+pardonne", me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
+j'etais tres heureux de ma delivrance, mais je ne puis dire non
+plus que je la regrettais. Mes sens etaient trop troubles. On
+m'amena de nouveau devant l'usurpateur et l'on me fit agenouiller
+a ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: "Baise la
+main, baise la main!" criait-on autour de moi. Mais j'aurais
+prefere le plus atroce supplice a un si infame avilissement.
+
+"Mon pere Piotr Andreitch, me soufflait Saveliitch, qui se tenait
+derriere moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstine;
+qu'est-ce que cela te coute? Crache et baise la main du bri...
+Baise-lui la main."
+
+Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
+"Sa Seigneurie est, a ce qu'il parait, toute stupide de joie;
+relevez-le". On me releva, et je restai en liberte. Je regardai
+alors la continuation de l'infame comedie.
+
+Les habitants commencerent a preter le serment. Ils approchaient
+l'un apres l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur.
+Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
+compagnie, arme de ses grands ciseaux emousses, leur coupait les
+queues. Ils secouaient la tete et approchaient les levres de la
+main de Pougatcheff; celui-ci leur declara qu'ils etaient
+pardonnes et recus dans ses troupes. Tout cela dura pres de trois
+heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
+perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
+richement harnache. Deux Cosaques le prirent par les bras et
+l'aiderent a se mettre en selle. Il annonca au pere Garasim qu'il
+dinerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
+brigands trainaient sur le perron Vassilissa Iegorovna, echevelee
+et demi-nue. L'un d'eux s'etait deja vetu de son mantelet; les
+autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
+services a the et toutes sortes d'objets.
+
+"O mes peres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grace; mes
+peres, mes peres, menez-moi a Ivan Kouzmitch."
+
+Soudain elle apercut le gibet et reconnut son mari.
+
+"Scelerats, s'ecria-t-elle hors d'elle-meme, qu'en avez-vous fait?
+O ma lumiere, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
+baionnettes prussiennes ne t'ont touche, ni les balles turques; et
+tu as peri devant un vil condamne fuyard.
+
+-- Faites taire la vieille sorciere!" dit Pougatcheff.
+
+Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tete, et elle tomba
+morte au bas des degres du perron. Pougatcheff partit; tout le
+peuple se jeta sur ses pas.
+
+
+CHAPITRE VIII
+_LA VISITE INATTENDUE_
+
+La place se trouva vide. Je me tenais au meme endroit, ne pouvant
+rassembler mes idees troublees par tant d'emotions terribles.
+
+Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
+que toute autre chose. "Ou est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle
+eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sure?" Rempli de
+ces pensees accablantes, j'entrai dans la maison du commandant.
+Tout y etait vide. Les chaises, les tables, les armoires etaient
+brulees, la vaisselle en pieces. Un affreux desordre regnait
+partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait a
+la chambre de Marie Ivanovna, ou j'allais entrer pour la premiere
+fois de ma vie. Son lit etait bouleverse, l'armoire ouverte et
+devalisee. Une lampe brulait encore devant le _Kivot_[46], vide
+egalement. On n'avait pas emporte non plus un petit miroir
+accroche entre la porte et la fenetre. Qu'etait devenue l'hotesse
+de cette simple et virginale cellule? Une idee terrible me
+traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands.
+Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononcai a haute voix
+le nom de mon amante. En ce moment, un leger bruit se fit
+entendre, et Palachka, toute pale, sortit de derriere l'armoire.
+
+"Ah!-Piotr Andreitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
+journee! quelles horreurs!
+
+-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
+Ivanovna?
+
+-- La demoiselle est en vie, repondit Palachka; elle est cachee
+chez Akoulina Pamphilovna.
+
+-- Chez la femme du pope! m'ecriai-je avec terreur. Grand Dieu!
+Pougatcheff est la!"
+
+Je me precipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
+dans la rue, et, tout eperdu, me mis a courir vers la maison du
+pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d'eclats de rire.
+Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait
+suivi. Je l'envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
+moment apres, la femme du pope sortit dans l'antichambre, un
+flacon vide a la main.
+
+"Au nom du ciel, ou est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
+agitation inexprimable.
+
+-- Elle est couchee, ma petite colombe, repondit la femme du pope,
+sur mon lit, derriere la cloison. Ah! Piotr Andreitch, un malheur
+etait bien pres d'arriver. Mais, grace a Dieu, tout s'est
+heureusement passe. Le scelerat s'etait a peine assis a table, que
+la pauvrette se mit a gemir. Je me sentis mourir de peur. Il
+l'entendit: "Qui est-ce qui gemit chez toi, vieille?" Je saluai le
+brigand jusqu'a terre: "Ma niece, tsar; elle est malade et alitee
+il y a plus d'une semaine. -- Et ta niece est jeune? -- Elle est
+jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta niece." Je sentis
+le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? "Fort bien, tsar;
+mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant
+Ta Grace. -- Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-meme la voir."
+Et, le croiras-tu? le maudit est alle derriere la cloison. Il tira
+le rideau, la regarda de ses yeux d'epervier, et rien de plus;
+Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous etions deja prepares,
+moi et le pere, a une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
+colombe ne l'a pas reconnu. O Seigneur Dieu! quelles fetes nous
+arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l'aurait cru? Et Vassilissa
+Iegorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-la? Et vous, comment
+vous a-t-on epargne? Et que direz-vous de Chvabrine, d'Alexei
+Ivanitch? Il s'est coupe les cheveux en rond, et le voila qui
+bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
+j'ai parle de ma niece malade, croiras-tu qu'il m'a jete un regard
+comme s'il eut voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
+nous a pas trahis. Graces lui soient rendues, au moins pour cela!"
+
+En ce moment retentirent a la fois les cris avines des convives et
+la voix du pere Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
+pope appelait sa femme.
+
+"Retournez a la maison, Piotr Andreitch, me dit-elle tout en emoi.
+J'ai autre chose a faire qu'a jaser avec vous. Il vous arrivera
+malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piotr
+Andreitch; ce qui sera sera; peut-etre que Dieu daignera ne pas
+nous abandonner."
+
+La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillise, je
+retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
+Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
+bottes aux pendus. Je retins avec peine l'explosion de ma colere,
+dont je sentais toute l'inutilite. Les brigands parcouraient la
+forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
+partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai a la
+maison. Saveliitch me rencontra sur le seuil.
+
+"Grace a Dieu, s'ecria-t-il en me voyant, je croyais que les
+scelerats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon pere Piotr
+Andreitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
+habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n'ont rien laisse.
+Mais qu'importe? Graces soient rendues a Dieu de ce qu'ils ne
+t'ont pas au moins ote la vie! Mais as-tu reconnu, maitre, leur
+_ataman_[47]?
+
+-- Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?
+
+-- Comment, mon petit pere! tu as deja oublie l'ivrogne qui t'a
+escroque le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
+peau de lievre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
+les coutures en l'endossant."
+
+Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
+guide etait frappante en effet. Je finis par me persuader que
+Pougatcheff et lui etaient bien le meme homme, et je compris alors
+la grace qu'il m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'etrange
+liaison des evenements. Un _touloup_ d'enfant, donne a un
+vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
+cabarets assiegeait des forteresses et ebranlait l'empire.
+
+"Ne daigneras-tu pas manger? me dit Saveliitch qui etait fidele a
+ses habitudes. Il n'y a rien a la maison, il est vrai; mais je
+chercherai partout, et je te preparerai quelque chose."
+
+Reste seul, je me mis a reflechir. Qu'avais-je a faire? Ne pas
+quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre a sa
+troupe, etait indigne d'un officier. Le devoir voulait que
+j'allasse me presenter la ou je pouvais encore etre utile a ma
+patrie, dans les critiques circonstances ou elle se trouvait. Mais
+mon amour me conseillait avec non moins de force de rester aupres
+de Marie Ivanovna pour etre son protecteur et son champion.
+Quoique je previsse un changement prochain et inevitable dans la
+marche des choses, cependant je ne pouvais me defendre de trembler
+en me representant le danger de sa position.
+
+Mes reflexions furent interrompues par l'arrivee d'un Cosaque qui
+accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait aupres de lui.
+
+"Ou est-il? demandai-je en me preparant a obeir.
+
+-- Dans la maison du commandant, repondit le Cosaque. Apres diner
+notre pere est alle au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
+Seigneurie, on voit bien que c'est un important personnage; il a
+daigne manger a diner deux cochons de lait rotis; et puis il est
+monte au plus haut du bain[48], ou il faisait si chaud que Tarass
+Kourotchine lui-meme n'a pu le supporter; il a passe le balai a
+Bikbaieff, et n'est revenu a lui qu'a force d'eau froide. Il faut
+en convenir, toutes ses manieres sont si majestueuses, ... et dans
+le bain, a ce qu'on dit, il a montre ses signes de tsar: sur l'un
+des seins, un aigle a deux tetes grand comme un _petak_[49]_, _et
+sur l'autre, sa propre figure."
+
+Je ne crus pas necessaire de contredire le Cosaque, et je le
+suivis dans la maison du commandant, tachant de me representer a
+l'avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
+finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
+n'etais pas pleinement rassure.
+
+Il commencait a faire sombre quand j'arrivai a la maison du
+commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
+terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
+perron, pres duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
+m'avait amene entra pour annoncer mon arrivee; il revint aussitot,
+et m'introduisit dans cette chambre ou, la veille, j'avais dit
+adieu a Marie Ivanovna.
+
+Un tableau etrange s'offrit a mes regards. A une table couverte
+d'une nappe, et toute chargee de bouteilles et de verres, etait
+assis Pougatcheff, entoure d'une dizaine de chefs cosaques, en
+bonnets et en chemises de couleur, echauffes par le vin, avec des
+visages enflammes et des yeux etincelants. Je ne voyais point
+parmi eux les nouveaux affides, les traitres Chvabrine et
+l'_ouriadnik_.
+
+"Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
+Soyez le bienvenu. Honneur a vous et place au banquet!"
+
+Les convives se serrerent; je m'assis en silence au bout de la
+table. Mon voisin, jeune Cosaque elance et de jolie figure, me
+versa une rasade d'eau-de-vie, a laquelle je ne touchai pas.
+J'etais occupe a considerer curieusement la reunion. Pougatcheff
+etait assis a la place d'honneur, accoude sur la table et appuyant
+sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
+reguliers et agreables, n'avaient aucune expression farouche. Il
+s'adressait souvent a un homme d'une cinquantaine d'annees, en
+l'appelant tantot comte, tantot Timofeitch, tantot mon oncle. Tous
+se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
+deference bien marquee pour leur chef. Ils parlaient de l'assaut
+du matin, du succes de la revolte et de leurs prochaines
+operations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
+opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet
+etrange conseil de guerre qu'on prit la resolution de marcher sur
+Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien pres d'etre couronne de
+succes. Le depart fut arrete pour le lendemain.
+
+Les convives burent encore chacun une rasade, se leverent de
+table, et prirent conge de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
+mais Pougatcheff me dit:
+
+"Reste la, je veux te parler."
+
+Nous demeurames en tete-a-tete.
+
+Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
+me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
+gauche avec une expression indefinissable de ruse et de moquerie.
+Enfin, il partit d'un long eclat de rire, et avec une gaiete si
+peu feinte, que moi-meme, en le regardant, je me mis a rire sans
+savoir pourquoi.
+
+"Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
+quand mes garcons t'ont jete la corde au cou? je crois que le ciel
+t'a paru de la grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais
+balance sous la traverse sans ton domestique. J'ai reconnu a
+l'instant meme le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pense, Votre
+Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au gite dans la steppe
+etait le grand tsar lui-meme?"
+
+En disant ces mots, il prit un air grave et mysterieux.
+
+"Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait
+grace pour ta vertu, et pour m'avoir rendu service quand j'etais
+force de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
+chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j'aurai
+recouvre mon empire. Promets-tu de me servir avec zele?"
+
+La question du bandit et son impudence me semblerent si risibles
+que je ne pus reprimer un sourire.
+
+"Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en froncant le sourcil; est-ce
+que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? reponds-moi
+franchement."
+
+Je me troublai. Reconnaitre un vagabond pour empereur, je n'en
+etais pas capable; cela me semblait une impardonnable lachete.
+L'appeler imposteur en face, c'etait me devouer a la mort; et le
+sacrifice auquel j'etais pret sous le gibet, en face de tout le
+peuple et dans la premiere chaleur de mon indignation, me
+paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
+
+Pougatcheff attendait ma reponse dans un silence farouche. Enfin
+(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
+meme) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
+humaine. Je repondis a Pougatcheff:
+
+"Ecoute, je te dirai toute la verite. Je t'en fais juge. Puis-je
+reconnaitre en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais
+bien que je mens.
+
+-- Qui donc suis-je d'apres toi?
+
+-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
+perilleux."
+
+Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
+
+"Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien!
+soit. Est-ce qu'il n'y a pas de reussite pour les gens hardis?
+est-ce qu'anciennement Grichka Otrepieff[50] n'a pas regne! Pense
+de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te
+fait l'un ou l'autre? Qui est pope est pere. Sers-moi fidelement
+et je ferai de toi un feld-marechal et un prince. Qu'en dis-tu?
+
+-- Non, repondis-je avec fermete; je suis gentilhomme; j'ai prete
+serment a Sa Majeste l'imperatrice; je ne puis te servir. Si tu me
+veux du bien en effet, renvoie-moi a Orenbourg."
+
+Pougatcheff se mit a reflechir:
+
+"Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
+porter les armes contre moi?
+
+-- Comment veux-tu que je te le promette? repondis-je; tu sais
+toi-meme que cela ne depend pas de ma volonte. Si l'on m'ordonne
+de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
+maintenant, tu veux que tes subordonnes t'obeissent. Comment puis-
+je refuser de servir, si l'on a besoin de mon service? Ma tete est
+dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
+mourir, que Dieu te juge; mais je t'ai dit la verite."
+
+Ma franchise plut a Pougatcheff.
+
+"Soit, dit-il en me frappant sur l'epaule; il faut punir jusqu'au
+bout, ou faire grace jusqu'au bout. Va-t'en des quatre cotes, et
+fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
+maintenant va te coucher; j'ai sommeil moi-meme."
+
+Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit etait calme
+et froide; la lune et les etoiles, brillant de tout leur eclat,
+eclairaient la place et le gibet. Tout etait tranquille et sombre
+dans le reste de la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret
+ou se voyait de la lumiere et ou s'entendaient les cris des
+buveurs attardes. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
+portes et les volets etaient fermes; tout y semblait parfaitement
+tranquille.
+
+Je rentrai chez moi et trouvai Saveliitch qui deplorait mon
+absence. La nouvelle de ma liberte recouvree le combla de joie.
+
+"Graces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
+la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
+jour, et nous irons a la garde de Dieu. Je t'ai prepare quelque
+petite chose; mange, mon pere, et dors jusqu'au matin, tranquille
+comme dans la poche du Christ...
+
+Je suivis son conseil, et, apres avoir soupe de grand appetit, je
+m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigue d'esprit que de
+corps.
+
+
+CHAPITRE IX
+_LA SEPARATION_
+
+De tres bonne heure le tambour me reveilla. Je me rendis sur la
+place. La, les troupes de Pougatcheff commencaient a se ranger
+autour de la potence ou se trouvaient encore attachees les
+victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient a cheval; les
+soldats de pied, l'arme au bras; les enseignes flottaient.
+Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le notre, etaient
+poses sur des affuts de campagne. Tous les habitants s'etaient
+reunis au meme endroit, attendant l'usurpateur. Devant le perron
+de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
+magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
+corps de la commandante; on l'avait pousse de cote et recouvert
+d'une mechante natte d'ecorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
+maison. Toute la foule se decouvrit. Pougatcheff s'arreta sur le
+perron, et dit le bonjour a tout le monde. L'un des chefs lui
+presenta un sac rempli de pieces de cuivre, qu'il se mit a jeter a
+pleines poignees. Le peuple se precipita pour les ramasser, en se
+les disputant avec des coups. Les principaux complices de
+Pougatcheff l'entourerent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
+regards se rencontrerent, il put lire le mepris dans le mien, et
+il detourna les yeux avec une expression de haine veritable et de
+feinte moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
+signe de la tete, et m'appela pres de lui.
+
+"Ecoute, me dit-il, pars a l'instant meme pour Orenbourg. Tu
+declareras de ma part au gouverneur et a tous les generaux qu'ils
+aient a m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
+avec soumission et amour filial; sinon ils n'eviteront pas un
+supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie."
+
+Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: "Voila,
+enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obeissez-lui en toute
+chose; il me repond de vous et de la forteresse".
+
+J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maitre de
+la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
+t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
+il s'elanca rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques
+qui s'appretaient a le soutenir.
+
+En ce moment, je vis sortir de la foule mon Saveliitch; il
+s'approcha de Pougatcheff, et lui presenta une feuille de papier.
+Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
+
+"Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignite.
+
+-- Lis, tu daigneras voir", repondit Saveliitch.
+
+Pougatcheff recut le papier et l'examina longtemps d'un air
+d'importance. "Tu ecris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
+lucides[51] ne peuvent rien dechiffrer. Ou est mon secretaire en
+chef?"
+
+Un jeune garcon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de
+Pougatcheff. "Lis a haute voix", lui dit l'usurpateur en lui
+presentant le papier. J'etais extremement curieux de savoir a quel
+propos mon menin s'etait avise d'ecrire a Pougatcheff. Le
+secretaire en chef se mit a epeler d'une voix retentissante ce qui
+va suivre:
+
+"Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayee:
+six roubles.
+
+-- Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
+froncant le sourcil.
+
+-- Ordonne de lire plus loin", repondit Saveliitch avec un calme
+parfait.
+
+Le secretaire en chef continua sa lecture:
+
+"Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
+
+"Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
+
+"Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
+roubles.
+
+"Une cassette avec un service a the: deux roubles et demi.
+
+-- Qu'est-ce que toute cette betise? s'ecria Pougatcheff. Que me
+font ces cassettes a the et ces pantalons avec des manchettes?"
+
+Saveliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit a expliquer
+la chose: "Cela, mon pere, daigne comprendre que c'est la note du
+bien de mon maitre emporte par les scelerats.
+
+-- Quels scelerats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.
+
+-- Pardon, la langue m'a tourne, repondit Saveliitch; pour des
+scelerats, non, ce ne sont pas des scelerats; mais cependant tes
+garcons ont bien fouille et bien vole; il faut en convenir. Ne te
+fache pas; le cheval a quatre jambes, et pourtant il bronche.
+Ordonne de lire jusqu'au bout.
+
+-- Voyons, lis."
+
+Le secretaire continua:
+
+"Une couverture en perse, une autre en taffetas ouate: quatre
+roubles.
+
+"Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
+roubles.
+
+"Et encore un petit _touloup_ en peau de lievre, dont on a fait
+abandon a Ta Grace dans le gite de la steppe: quinze roubles.
+
+-- Qu'est-ce que cela?" s'ecria Pougatcheff dont les yeux
+etincelerent tout a coup.
+
+J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
+s'embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
+l'interrompit.
+
+"Comment as-tu bien ose m'importuner de pareilles sottises?
+s'ecria-t-il en arrachant le papier des mains du secretaire, et en
+le jetant au nez de Saveliitch. Sot vieillard! On vous a
+depouilles, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
+eternellement prier Dieu pour moi et mes garcons, de ce que toi et
+ton maitre vous ne pendez pas la-haut avec les autres rebelles...
+Un _touloup_ en peau de lievre! je te donnerai un _touloup_ en
+peau de lievre! Mais sais-tu bien que je te ferai ecorcher vif
+pour qu'on fasse des _touloups_ de ta peau.
+
+-- Comme il te plaira, repondit Saveliitch; mais je ne suis pas un
+homme libre, et je dois repondre du bien de mon seigneur."
+
+Pougatcheff etait apparemment dans un acces de grandeur d'ame. Il
+detourna la tete, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
+chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
+forteresse. Le peuple lui fit cortege. Je restai seul sur la place
+avec Saveliitch. Mon menin tenait dans la main son memoire, et le
+considerait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
+entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
+Mais sa sage intention ne lui reussit pas. J'allais le gronder
+vertement pour ce zele deplace, et je ne pus m'empecher de rire.
+
+"Ris, seigneur, ris, me dit Saveliitch; mais quand il te faudra
+remonter ton menage a neuf, nous verrons si tu auras envie de
+rire."
+
+Je courus a la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
+du pope vint a ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse
+nouvelle. Pendant la nuit, la fievre chaude s'etait declaree chez
+la pauvre fille. Elle avait le delire. Akoulina Pamphilovna
+m'introduisit dans sa chambre. J'approchai doucement du lit. Je
+fus frappe de l'effrayant changement de son visage. La malade ne
+me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
+entendre le pere Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
+apparence, s'efforcaient de me consoler. De lugubres idees
+m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissee seule et
+sans defense au pouvoir des scelerats, m'effrayait autant que me
+desolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
+m'epouvantait. Reste chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur,
+dans la forteresse ou se trouvait la malheureuse fille objet de sa
+haine, il etait capable de tous les exces. Que devais-je faire?
+comment la secourir, comment la delivrer? Un seul moyen restait et
+je l'embrassai. C'etait de partir en toute hate pour Orenbourg,
+afin de presser la delivrance de Belogorsk, et d'y cooperer, si
+c'etait possible. Je pris conge du pope et d'Akoulina Pamphilovna,
+en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
+considerais deja comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
+jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
+
+"Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piotr
+Andreitch; peut-etre nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
+Ne nous oubliez pas et ecrivez-nous souvent. Vous excepte, la
+pauvre Marie Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur."
+
+Sorti sur la place, je m'arretai un instant devant le gibet, que
+je saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en
+compagnie de Saveliitch, qui ne m'abandonnait pas.
+
+J'allais ainsi, plonge dans mes reflexions, lorsque j'entendis
+tout d'un coup derriere moi un galop de chevaux. Je tournai la
+tete et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
+main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
+que je l'attendisse. Je m'arretai, et reconnus bientot notre
+_ouriadnik_. Apres nous avoir rejoints au galop, il descendit de
+son cheval, et me remettant la bride de l'autre: "Votre
+Seigneurie, me dit-il, notre pere vous fait don d'un cheval et
+d'une pelisse de son epaule."
+
+A la selle etait attache un simple _touloup_ de peau de mouton.
+
+"Et de plus, ajouta-t-il en hesitant, il vous donne un demi-
+rouble... Mais je l'ai perdu en route; excusez genereusement."
+
+Saveliitch le regarda de travers: "Tu l'as perdu en route, dit-il;
+et qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronte que tu es?
+
+-- Ce qui sonne dans ma poche! repliqua l'_ouriadnik_ sans se
+deconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c'est un mors de bride
+et non un demi-rouble.
+
+-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
+celui qui t'envoie; tache meme de retrouver en t'en allant le
+demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
+
+
+
+-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
+cheval; je prierai eternellement Dieu pour vous."
+
+A ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
+fut bientot hors de la vue.
+
+Je mis le _touloup_ et montai a cheval, prenant Saveliitch en
+croupe.
+
+"Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas
+inutilement que j'ai presente ma supplique au bandit? Le voleur a
+eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
+paysan ne vaillent pas la moitie de ce que ces coquins nous ont
+vole et de ce que tu as toi-meme daigne lui donner en present,
+cependant ca peut nous etre utile. D'un mechant chien, meme une
+poignee de poils."
+
+
+CHAPITRE X
+_LE SIEGE_
+
+En approchant d'Orenbourg, nous apercumes une foule de forcats
+avec les tetes rasees et des visages defigures par les tenailles
+du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
+sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
+emportaient sur des brouettes les decombres qui remplissaient le
+fosse; d'autres creusaient la terre avec des beches. Des macons
+transportaient des briques et reparaient les murailles. Les
+sentinelles nous arreterent aux portes pour demander nos
+passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
+de Belogorsk, il nous conduisit tout droit chez le general. Je le
+trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
+d'automne avait deja depouilles de leurs feuilles, et, avec l'aide
+d'un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
+Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la sante. Il
+parut tres content de me voir, et se mit a me questionner sur les
+terribles evenements dont j'avais ete le temoin. Je le lui
+racontai. Le vieillard m'ecoutait avec attention, et, tout en
+m'ecoutant, coupait les branches mortes.
+
+"Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est
+tommage, il avait ete pon officier. Et matame Mironoff, elle etait
+une ponne tame, et passee maitresse pour saler les champignons. Et
+qu'est devenue Macha, la fille du capitaine?"
+
+Je lui repondis qu'elle etait restee a la forteresse, dans la
+maison du pope.
+
+"Aie! aie! aie! fit le general, c'est mauvais, c'est tres mauvais;
+il est tout a fait impossible de compter sur la discipline des
+brigands."
+
+Je lui fis observer que la forteresse de Belogorsk n'etait pas
+fort eloignee, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
+a envoyer un detachement de troupes pour en delivrer les pauvres
+habitants. Le general hocha la tete avec un air de doute.
+
+"Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d'en parler. Je te
+prie de venir prendre le the chez moi. Il y aura ce soir conseil
+de guerre; tu peux nous donner des renseignements precis sur ce
+coquin de Pougatcheff et sur son armee. Va te reposer en
+attendant."
+
+J'allai au logis qu'on m'avait designe, et ou deja s'installait
+Saveliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixee. Le lecteur
+peut bien croire que je n'avais garde de manquer a ce conseil de
+guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
+A l'heure indiquee, j'etais chez le general.
+
+Je trouvai chez lui l'un des employes civils d'Orenbourg, le
+directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
+vieillard gros et rouge, vetu d'un habit de soie moiree. Il se mit
+a m'interroger sur le sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son
+compere, et souvent il m'interrompait par des questions
+accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
+prouvaient pas un homme verge dans les choses de la guerre,
+montraient en lui de l'esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
+temps, les autres convies s'etaient reunis. Quand tous eurent pris
+place, et qu'on eut offert a chacun une tasse de the, le general
+exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l'affaire
+en question.
+
+"Maintenant, messieurs, il nous faut decider de quelle maniere
+nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
+defensivement? Chacune de ces deux manieres a ses avantages et ses
+desavantages. La guerre offensive presente plus d'espoir d'une
+rapide extermination de l'ennemi; mais la guerre defensive est
+plus sure et presente moins de dangers. En consequence, nous
+recueillerons les voix suivant l'ordre legal, c'est-a-dire en
+consultant d'abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
+l'enseigne, continua-t-il en s'adressant a moi, daignez nous
+enoncer votre opinion."
+
+Je me levai et, apres avoir depeint en peu de mots Pougatcheff et
+sa troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'etait pas en etat de
+resister a des forces disciplinees.
+
+Mon opinion fut accueillie par les employes civils avec un visible
+mecontentement. Ils y voyaient l'impertinence etourdie d'un jeune
+homme. Un murmure s'eleva, et j'entendis distinctement le mot
+_suceur de lait_[53] prononce a demi-voix. Le general se tourna de
+mon cote et me dit en souriant:
+
+"Monsieur l'enseigne, les premieres voix dans les conseils de
+guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
+nous allons continuer a recueillir les votes. Monsieur le
+conseiller de college, dites-nous votre opinion."
+
+Le petit vieillard en habit d'etoffe moiree se hata d'avaler sa
+troisieme tasse de the, qu'il avait melange d'une forte dose de
+rhum.
+
+"Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni
+offensivement ni defensivement.
+
+-- Comment cela, monsieur le conseiller de college? repartit le
+general stupefait. La tactique ne presente pas d'autres moyens; il
+faut agir offensivement ou defensivement.
+
+-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].
+
+-- Eh! oh! votre opinion est tres judicieuse; les actions
+subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
+profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tete du
+coquin soixante-dix ou meme cent roubles a prendre sur les fonds
+secrets.
+
+-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
+belier kirghise au lieu d'etre un conseiller de college, si ces
+voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaine par les pieds et
+les mains.
+
+-- Nous y reflechirons et nous en parlerons encore, reprit le
+general. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
+mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre
+legal."
+
+Toutes les opinions furent contraires a la mienne. Les assistants
+parlerent a l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes,
+de l'incertitude du succes, de la necessite de la prudence, et
+ainsi de suite. Tous etaient d'avis qu'il valait mieux rester
+derriere une forte muraille en pierre, sous la protection du
+canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
+quand toutes les opinions se furent manifestees, le general secoua
+la cendre de sa pipe, et prononca le discours suivant:
+
+"Messieurs, je dois tous declarer que, pour ma part, je suis
+entierement de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est
+fondee sur les preceptes de la saine tactique, qui prefere presque
+toujours les mouvements offensifs aux mouvements defensifs."
+
+Il s'arreta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
+amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employes
+civils, qui chuchotaient entre eux d'un air d'inquietude et de
+mecontentement.
+
+"Mais, messieurs, continua le general en lachant avec un soupir
+une longue bouffee de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si
+grande responsabilite, quand il s'agit de la surete des provinces
+confiees a mes soins par Sa Majeste Imperiale, ma gracieuse
+souveraine. C'est pour cela que je me vois contraint de me ranger
+a l'avis de la majorite, laquelle a decide que la prudence ainsi
+que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siege
+qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l'ennemi
+par la force de l'artillerie, et, si la possibilite s'en fait
+voir, par des sorties bien dirigees."
+
+Ce fut le tour des employes de me regarder d'un air moqueur. Le
+conseil se separa. Je ne pus m'empecher de deplorer la faiblesse
+du respectable soldat qui, contrairement a sa propre conviction,
+s'etait decide a suivre l'opinion d'ignorants sans experience.
+
+Plusieurs jours apres ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
+fidele a sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des
+murailles de la ville, je pris connaissance de l'armee des
+rebelles. Il me sembla que leur nombre avait decuple depuis le
+dernier assaut dont j'avais ete temoin. Ils avaient aussi de
+l'artillerie enlevee dans les petites forteresses conquises par
+Pougatcheff. En me rappelant la decision du conseil, je previs une
+longue captivite dans les murs d'Orenbourg, et j'etais pret a
+pleurer de depit.
+
+Loin de moi l'intention de decrire le siege d'Orenbourg, qui
+appartient a l'histoire et non a des memoires de famille. Je dirai
+donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
+l'autorite, ce siege fut desastreux pour les habitants, qui eurent
+a souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie a
+Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
+la decision de la destinee. Tous se plaignaient de la disette, qui
+etait affreuse. Les habitants finirent par s'habituer aux bombes
+qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts memes de Pougatcheff
+n'excitait plus une grande emotion. Je mourais d'ennui. Le temps
+passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
+Belogorsk, car toutes les routes etaient coupees, et la separation
+d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
+consistait a faire des promenades militaires.
+
+Grace a Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
+partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
+rempart, et j'allais tirailler contre les eclaireurs de
+Pougatcheff. Dans ces especes d'escarmouches, l'avantage restait
+d'ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
+et d'excellentes montures. Notre maigre cavalerie n'etait pas en
+etat de leur tenir tete. Quelquefois notre infanterie affamee se
+mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
+l'empechait d'agir avec succes contre la cavalerie volante de
+l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
+dans la campagne, elle ne pouvait avancer a cause de la faiblesse
+des chevaux extenues. Voila quelle etait notre facon de faire la
+guerre, et voila ce que les employes d'Orenbourg appelaient
+prudence et prevoyance.
+
+Un jour que nous avions reussi a dissiper et a chasser devant nous
+une troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque reste en
+arriere, et j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ota
+son bonnet, et s'ecria:
+
+"Bonjour, Piotr Andreitch; comment va votre sante?"
+
+Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
+content de le voir.
+
+"Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
+quitte Belogorsk?
+
+-- Il n'y a pas longtemps, mon petit pere Piotr Andreitch; je ne
+suis revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.
+
+-- Ou est-elle? m'ecriai-je tout transporte.
+
+-- Avec moi, repondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
+J'ai promis a Palachka de tacher de vous la remettre."
+
+Il me presenta un papier plie, et partit aussitot au galop. Je
+l'ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
+
+
+"Dieu a voulu me priver tout a coup de mon pere et de ma mere. Je
+n'ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours a
+vous, parce que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et
+que vous etes toujours pret a secourir ceux qui souffrent. Je prie
+Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu'a vous. Maximitch m'a
+promis de vous la faire parvenir. Palachka a oui dire aussi a
+Maximitch qu'il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
+vous ne vous menagez pas, sans penser a ceux qui prient Dieu pour
+vous avec des larmes. Je suis restee longtemps malade, et lorsque
+enfin j'ai ete guerie, Alexei Ivanitch, qui commande ici a la
+place de feu mon pere, a force le pere Garasim de me remettre
+entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
+sa garde dans notre maison. Alexei Ivanitch me force a l'epouser.
+Il dit qu'il m'a sauve la vie en ne decouvrant pas la ruse
+d'Akoulina Pamphilovna quand elle m'a fait passer pres des
+brigands pour sa niece; mais il me serait plus facile de mourir
+que de devenir la femme d'un homme comme Chvabrine. Il me traite
+avec beaucoup de cruaute, et menace, si je ne change pas d'avis,
+si je ne consens pas a ses propositions, de me conduire dans le
+camp du bandit, ou j'aurai le sort d'Elisabeth Kharloff[55]. J'ai
+prie Alexei Ivanitch de me donner quelque temps pour reflechir. Il
+m'a accorde trois jours; si, apres trois jours, je ne deviens pas
+sa femme, je n'aurai plus de menagement a attendre. O mon pere
+Piotr Andreitch, vous etes mon seul protecteur. Defendez-moi,
+pauvre fille. Suppliez le general et tous vos chefs de nous
+envoyer du secours aussitot que possible, et venez vous-meme si
+vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
+
+"Marie Mironoff."
+
+
+Je manquai de devenir fou a la lecture de cette lettre. Je
+m'elancai vers la ville, en donnant sans pitie de l'eperon a mon
+pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tete mille
+projets pour delivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m'arreter
+a aucun. Arrive dans la ville, j'allai droit chez le general, et
+j'entrai en courant dans sa chambre.
+
+Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'ecume.
+En me voyant, il s'arreta; mon aspect sans doute l'avait frappe,
+car il m'interrogea avec une sorte d'anxiete sur la cause de mon
+entree si brusque.
+
+
+
+"Votre Excellence, lui dis-je, j'accours aupres de vous comme
+aupres de mon pauvre pere. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
+bonheur de toute ma vie.
+
+-- Qu'est-ce que c'est, mon pere? demanda le general stupefait;
+que puis-je faire pour toi? Parle.
+
+-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
+soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
+forteresse de Belogorsk."
+
+Le general me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais
+perdu la tete, et il ne se trompait pas beaucoup.
+
+"Comment? comment? balayer la forteresse de Belogorsk! dit-il
+enfin.
+
+-- Je vous reponds du succes, repris-je avec chaleur; laissez-moi
+seulement sortir.
+
+-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tete. Sur une si grande
+distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication
+avec le principal point strategique, ce qui le mettrait en mesure
+de remporter sur vous une victoire complete et decisive. Une
+communication interceptee, voyez-vous..."
+
+Je m'effrayai en le voyant entraine dans des dissertations
+militaires, et je me hatai de l'interrompre.
+
+"La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'ecrire une
+lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force a devenir sa
+femme.
+
+-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe
+sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
+nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
+attendant, il faut prendre patience.
+
+-- Prendre patience! m'ecriai-je hors de moi. Mais d'ici la il
+fera violence a Marie.
+
+-- Oh! repondit le general. Mais cependant ce ne serait pas un
+grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'etre la femme
+de Chvabrine, qui peut maintenant la proteger. Et quand nous
+l'aurons fusille, alors, avec l'aide de Dieu, les fiances se
+trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
+filles; je veux dire qu'une veuve trouve plus facilement un mari.
+
+-- J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la ceder a
+Chvabrine.
+
+-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends a present; tu es
+probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre
+affaire. Pauvre garcon! Mais cependant il ne m'est pas possible de
+te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expedition est
+deraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilite."
+
+Je baissai la tete; le desespoir m'accablait. Tout a coup une idee
+me traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans
+le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
+
+
+CHAPITRE XI
+_LE CAMP DES REBELLES_
+
+Je quittai le general et m'empressai de retourner chez moi.
+Saveliitch me recut avec ses remontrances ordinaires.
+
+"Quel plaisir trouves-tu, seigneur, a batailler contre ces
+brigands ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont
+pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
+faisais la guerre aux Turcs ou aux Suedois! Mais c'est une honte
+de dire a qui tu la fais."
+
+J'interrompis son discours:
+
+"Combien ai-je en tout d'argent?
+
+-- Tu en as encore assez, me repondit-il d'un air satisfait. Les
+coquins ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler."
+
+En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotee
+toute remplie de pieces de monnaie d'argent.
+
+"Bien, Saveliitch, lui dis-je; donne-moi la moitie de ce que tu as
+la, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
+Belogorsk.
+
+-- O mon pere Piotr Andreitch, dit mon bon menin d'une voix
+tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
+mettre en route maintenant que tous les passages sont coupes par
+les voleurs? Prends du moins pitie de tes parents, si tu n'as pas
+pitie de toi-meme. Ou veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
+troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
+aller des quatre cotes."
+
+Mais ma resolution etait inebranlable.
+
+"Il est trop tard pour reflechir, dis-je au vieillard, je dois
+partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
+Saveliitch, Dieu est plein de misericorde; nous nous reverrons
+peut-etre. Je te recommande bien de n'avoir aucune honte de
+depenser mon argent, ne fais pas l'avare; achete tout ce qui t'est
+necessaire, meme en payant les choses trois fois leur valeur. Je
+te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
+jours...
+
+-- Que dis-tu la, seigneur? interrompit Saveliitch; que je te
+laisse aller seul! mais ne pense pas meme a m'en prier. Si tu as
+resolu de partir, j'irai avec toi, fut-ce a pied, mais je ne
+t'abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derriere une
+muraille de pierre! mais j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que
+tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas."
+
+Je savais bien qu'il n'y avait pas a disputer contre Saveliitch,
+et je lui permis de se preparer pour le depart. Au bout d'une
+demi-heure, j'etais en selle sur mon cheval, et Saveliitch sur une
+rosse maigre et boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait
+donnee pour rien, n'ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnames
+les portes de la ville; les sentinelles nous laisserent passer, et
+nous sortimes enfin d'Orenbourg.
+
+Il commencait a faire nuit. La route que j'avais a suivre passait
+devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
+etait encombree et cachee par la neige; mais a travers la steppe
+se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelees.
+J'allais au grand trot. Saveliitch avait peine a me suivre, et me
+criait a chaque instant:
+
+"Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
+rosse ne peut pas attraper ton diable a longues jambes. Pourquoi
+te hates-tu de la sorte? Est-ce que nous allons a un festin? Nous
+sommes plutot sous la hache, Piotr Andreitch! O Seigneur Dieu! cet
+enfant de boyard perira pour rien."
+
+Bientot nous vimes etinceler les feux de Berd. Nous approchames
+des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles a
+la bourgade. Saveliitch, sans rester pourtant en arriere,
+n'interrompait pas ses supplications lamentables. J'esperais
+passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j'apercus
+tout a coup dans l'obscurite cinq paysans armes de gros batons.
+C'etait une garde avancee du camp de Pougatcheff. On nous cria:
+"Qui vive?" Ne sachant pas le mot d'ordre, je voulais passer
+devant eux sans repondre; mais ils m'entourerent a l'instant meme,
+et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
+et frappai le paysan sur la tete. Son bonnet lui sauva la vie;
+cependant il chancela et lacha la bride. Les autres s'effrayerent
+et se jeterent de cote. Profitant de leur frayeur, je piquai des
+deux et partis au galop. L'obscurite de la nuit, qui
+s'assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
+regardant en arriere, je vis que Saveliitch n'etait plus avec moi.
+Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n'avait pu se
+debarrasser des brigands. Qu'avais-je a faire? Apres avoir attendu
+quelques instants, et certain qu'on l'avait arrete, je tournai mon
+cheval pour aller a son secours.
+
+En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la
+voix de mon Saveliitch. Hatant le pas, je me trouvai bientot a la
+portee des paysans de la garde avancee qui m'avait arrete quelques
+minutes auparavant. Saveliitch etait au milieu d'eux. Ils avaient
+fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se preparaient
+a le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jeterent sur
+moi avec de grands cris, et dans un instant je fus a bas de mon
+cheval. L'un d'eux, leur chef, a ce qu'il parait, me declara
+qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
+
+"Et notre pere, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre a
+l'heure meme, ou si l'on doit attendre la lumiere de Dieu."
+
+Je ne fis aucune resistance. Saveliitch imita mon exemple, et les
+sentinelles nous emmenerent en triomphe.
+
+Nous traversames le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
+maisons de paysans etaient eclairees. On entendait partout des
+cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
+mais personne ne fit attention a nous et ne reconnut en moi un
+officier d'Orenbourg. On nous conduisit a une _isba_ qui faisait
+l'angle de deux rues. Pres de la porte se trouvaient quelques
+tonneaux de vin et deux pieces de canon.
+
+"Voila le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous
+annoncer."
+
+Il entra dans _l'isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Saveliitch; le
+vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prieres.
+Nous attendimes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
+"Viens, notre pere a ordonne de faire entrer l'officier".
+
+J'entrai dans _l'isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le
+paysan. Elle etait eclairee par deux chandelles en suif, et les
+murs etaient tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles,
+les bancs, la table, le petit pot a laver les mains suspendu a une
+corde, l'essuie-main accroche a un clou, la fourche a enfourner
+dressee dans un coin, le rayon en bois charge de pots en terre,
+tout etait comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
+assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
+la main sur la hanche. Autour de lui etaient ranges plusieurs de
+ses principaux chefs avec une expression forcee de soumission et
+de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivee d'un
+officier d'Orenbourg avait eveille une grande curiosite chez les
+rebelles, et qu'ils s'etaient prepares a me recevoir avec pompe.
+Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravite
+disparut tout a coup.
+
+"Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacite. Comment te
+portes-tu? pourquoi Dieu t'amene-t-il ici?"
+
+Je repondis que je m'etais mis en voyage pour mes propres
+affaires, et que ses gens m'avaient arrete.
+
+"Et pour quelles affaires?" demanda-t-il.
+
+Je ne savais que repondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne
+voulais pas m'expliquer devant temoins, fit signe a ses camarades
+de sortir. Tous obeirent, a l'exception de deux qui ne bougerent
+pas de leur place.
+
+"Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien."
+
+Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
+l'usurpateur. L'un d'eux, petit vieillard chetif et courbe, avec
+une maigre barbe grise, n'avait rien de remarquable qu'un large
+ruban bleu passe en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
+Mais je n'oublierai jamais son compagnon. Il etait de haute
+taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
+Une epaisse barbe rousse, des yeux gris et percants, un nez sans
+narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
+donnaient a son large visage couture de petite verole une etrange
+et indefinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
+kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
+sus plus tard, etait le caporal deserteur Beloborodoff. L'autre,
+Athanase Sokoloff, surnomme Khlopoucha[56], etait un criminel
+condamne aux mines de Siberie, d'ou il s'etait evade trois fois.
+Malgre les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette
+societe ou j'etais jete d'une maniere si inattendue fit sur moi
+une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite a
+moi-meme par ses questions.
+
+"Parle; pour quelles affaires as-tu quitte Orenbourg?"
+
+Une idee singuliere me vint a l'esprit. Il me sembla que la
+Providence, en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
+donnait par la l'occasion d'executer mon projet Je me decidai a la
+saisir, et sans reflechir longtemps au parti que je prenais, je
+repondis a Pougatcheff:
+
+"J'allais a la forteresse de Belogorsk pour y delivrer une
+orpheline qu'on opprime."
+
+Les yeux de Pougatcheff s'allumerent.
+
+"Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'ecria-t-il.
+Eut-il un front de sept pieds, il n'echapperait point a ma
+sentence. Parle, quel est le coupable?
+
+-- Chvabrine, repondis-je; il tient en esclavage la meme jeune
+fille que tu as vue chez la femme du pretre, et il veut la
+contraindre a devenir sa femme.
+
+-- Je vais lui donner une lecon, a Chvabrine, s'ecria Pougatcheff
+d'un air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi
+a sa tete et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
+
+-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix
+enrouee. Tu t'es trop hate de donner a Chvabrine le commandement
+de la forteresse, et maintenant tu te hates trop de le pendre. Tu
+as deja offense les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
+chef; ne va donc pas offenser a present les gentilshommes en les
+suppliciant a la premiere accusation.
+
+-- Il n'y a ni a les combler de graces ni a les prendre en pitie,
+dit a son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de
+mal de faire pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de
+bien questionner M. l'officier. Pourquoi a-t-il daigne nous rendre
+visite? S'il ne te reconnait pas pour tsar, il n'a pas a te
+demander justice; et s'il te reconnait, pourquoi est-il reste
+jusqu'a present a Orenbourg au milieu de tes ennemis?
+N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y
+allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grace nous est
+envoyee par les generaux d'Orenbourg."
+
+La logique du vieux scelerat me sembla plausible a moi-meme. Un
+frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
+rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff apercut mon
+trouble.
+
+"Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me
+semble que mon feld-marechal a raison. Qu'en penses-tu?"
+
+Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma resolution. Je lui
+repondis avec calme que j'etais en sa puissance, et qu'il pouvait
+faire de moi ce qu'il voulait.
+
+"Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel etat est
+votre ville.
+
+-- Grace a Dieu, repondis-je, tout y est en bon ordre.
+
+-- En bon ordre! repeta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
+faim."
+
+L'usurpateur disait la verite; mais d'apres le devoir que
+m'imposait mon serment, je l'assurai que c'etait un faux bruit, et
+que la place d'Orenbourg etait suffisamment approvisionnee.
+
+"Tu vois, s'ecria le petit vieillard, qu'il te trompe avec
+impudence. Tous les fuyards declarent unanimement que la famine et
+la peste sont a Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore
+comme un mets d'honneur. Et Sa Grace nous assure que tout est en
+abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au meme gibet
+ce jeune garcon, pour qu'ils n'aient rien a se reprocher."
+
+Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ebranle
+Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit a contredire son
+camarade.
+
+"Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'a pendre et a
+etrangler, il te va bien de faire le heros. A te voir, on ne sait
+ou ton ame se tient; tu regardes deja dans la fosse, et tu veux
+faire mourir les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur
+la conscience?
+
+-- Mais quel saint es-tu toi-meme? repartit Beloborodoff; d'ou te
+vient cette pitie?
+
+-- Sans doute, repondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pecheur,
+et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
+manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
+d'avoir verse du sang chretien. Mais j'ai tue mon ennemi, et non
+pas mon hote, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
+mais non a la maison et derriere le poele, avec la hache et la
+massue, et non pas avec des commerages de vieille femme."
+
+Le vieillard detourna la tete, et grommela entre ses dents:
+"Narines arrachees!
+
+-- Que murmures-tu la, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en
+donnerai, des narines arrachees; attends un peu, ton temps viendra
+aussi. J'espere en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
+jour, et jusque-la prends garde que je ne t'arrache ta vilaine
+barbiche.
+
+-- Messieurs les generaux, dit Pougatcheff avec dignite, finissez
+vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
+chiens galeux d'Orenbourg fretillaient des jambes sous la meme
+traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens a nous se
+mordaient entre eux."
+
+Khlopoucha et Beloborodoff ne dirent mot, et echangerent un sombre
+regard. Je sentis la necessite de changer le sujet de l'entretien,
+qui pouvait se terminer pour moi d'une fort desagreable facon. Me
+tournant vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: "Ah!
+j'avais oublie de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
+Sans toi je ne serais pas arrive jusqu'a la ville, car je serais
+mort de froid pendant le trajet."
+
+Ma ruse reussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
+
+"La beaute de la dette, c'est le payement, me dit-il avec son
+habituel clignement d'oeil. Conte-moi maintenant l'histoire;
+qu'as-tu a faire avec cette jeune fille que Chvabrine persecute?
+n'aurait-elle pas accroche ton jeune coeur, eh?
+
+-- Elle est ma fiancee, repondis-je a Pougatcheff en m'apercevant
+du changement favorable qui s'operait eu lui, et ne voyant aucun
+risque a lui dire la verite.
+
+-- Ta fiancee! s'ecria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit
+plus tot? Nous te marierons, et nous nous en donnerons a tes
+noces."
+
+Puis, se tournant vers Beloborodoff: "Ecoute, feld-marechal, lui
+dit-il; nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
+nous a souper. Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le
+matin est plus sage que le soir."
+
+J'aurais refuse de bon coeur l'honneur qui m'etait propose; mais
+je ne pouvais m'en defendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
+du maitre de _l'isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche,
+apporterent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
+de biere. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois a la table de
+Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
+
+L'orgie dont je devins le temoin involontaire continua jusque bien
+avant dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des
+convives. Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons
+se leverent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
+Sur l'ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
+ou je trouvai Saveliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous
+clef. Mon menin etait si etonne de tout ce qu'il voyait et de tout
+ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me fit pas la moindre
+question. Il se coucha dans l'obscurite, et je l'entendis
+longtemps gemir et se plaindre. Enfin il se mit a ronfler, et moi,
+je m'abandonnai a des reflexions qui ne me laisserent pas fermer
+l'oeil un instant de la nuit.
+
+Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je
+me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
+attelee de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
+Pougatcheff, que je rencontrai dans l'antichambre, etait vetu d'un
+habit de voyage, d'une pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses
+convives de la veille l'entouraient, et avaient pris un air de
+soumission qui contrastait fort avec ce que j'avais vu le soir
+precedent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m'ordonna de
+m'asseoir a ses cotes dans la _kibitka_.
+
+Nous primes place.
+
+"A la forteresse de Belogorsk!" dit Pougatcheff au robuste cocher
+tatar qui, debout, dirigeait l'attelage.
+
+Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'elancerent, la
+clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.
+
+"Arrete! arrete!" s'ecria une voix que je ne connaissais que trop;
+et je vis Saveliitch qui courait a notre rencontre. Pougatcheff
+fit arreter.
+
+"O mon pere Piotr Andreitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas
+dans mes vieilles annees au milieu de ces scel...
+
+-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
+rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
+
+-- Merci, tsar, merci, mon propre pere, repondit Saveliitch en
+prenant place; que Dieu te donne cent annees de vie pour avoir
+rassure un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
+toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lievre."
+
+Ce _touloup_ de lievre pouvait a la fin facher serieusement
+Pougatcheff, Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas
+entendre cette mention deplacee. Les chevaux se remirent au galop.
+Le peuple s'arretait dans la rue, et chacun nous saluait en se
+courbant jusqu'a la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
+de tete a droite et a gauche. En un instant nous sortimes de la
+bourgade et primes notre course sur un chemin bien fraye.
+
+On peut aisement se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
+heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue a jamais
+pour moi. Je me representais le moment de notre reunion; mais
+aussi je pensais a l'homme dans les mains duquel se trouvait ma
+destinee, et qu'un etrange concours de circonstances attachait a
+moi par un lien mysterieux. Je me rappelais la cruaute brusque, et
+les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le defenseur de
+ma fiancee. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fut la fille du
+capitaine Mironoff; Chvabrine, pousse a bout, etait capable de
+tout lui reveler, et Pougatcheff pouvait apprendre la verite par
+d'autres voies. Alors, que devenait Marie? A cette idee un frisson
+subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
+tete.
+
+Tout a coup Pougatcheff interrompit mes reveries: "A quoi, Votre
+Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
+
+-- Comment veux-tu que je ne pense pas? repondis-je; je suis un
+officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
+maintenant je voyage avec toi, dans la meme voiture, et tout le
+bonheur de ma vie depend de toi.
+
+-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?"
+
+Je repondis qu'ayant deja recu de lui grace de la vie, j'esperais,
+non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
+
+"Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur.
+Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
+aujourd'hui, le petit vieux voulait me prouver a toute force que
+tu es un espion et qu'il fallait te mettre a la torture, puis te
+pendre. Mais je n'y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
+voix de peur que Saveliitch et le Tatar ne l'entendissent, parce
+que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
+vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le pretend
+ta confrerie."
+
+Me rappelant la prise de la forteresse de Belogorsk je ne crus pas
+devoir le contredire, et ne repondis mot.
+
+"Que dit-on de moi a Orenbourg? demanda Pougatcheff apres un court
+silence.
+
+-- Mais on dit que tu n'es pas facile a mater. Il faut en
+convenir, tu nous as donne de la besogne."
+
+Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-
+propre.
+
+"Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier.
+Connait-on chez vous, a Orenbourg, la bataille de Iouzeieff[58]?
+Quarante generaux ont ete tues, quatre armees faites prisonnieres.
+Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?"
+
+La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drole.
+
+"Qu'en penses-tu toi-meme? lui dis-je; pourrais-tu battre
+Frederic?
+
+-- Fedor Fedorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
+generaux, et vos generaux l'ont battu. Jusqu'a present mes armes
+ont ete heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'autres
+quand je marcherai sur Moscou.
+
+-- Et tu comptes marcher sur Moscou?"
+
+L'usurpateur se mit a reflechir; puis il dit a demi-voix: "Dieu
+sait, ... ma rue est etroite, ... j'ai peu de volonte, ... mes
+garcons ne m'obeissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
+faut dresser l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs
+cous avec ma tete.
+
+-- Eh bien, dis-je a Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
+abandonner toi-meme avant qu'il ne soit trop tard, et avoir
+recours a la clemence de l'imperatrice?"
+
+Pougatcheff sourit amerement: "Non, dit-il, le temps du repentir
+est passe; on ne me fera pas grace; je continuerai comme j'ai
+commence. Qui sait?... Peut-etre!... Grichka Otrepieff a bien ete
+tsar a Moscou.
+
+-- Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jete par une fenetre, on
+l'a massacre, on l'a brule, on a charge un canon de sa cendre et
+on l'a dispersee a tous les vents."
+
+Le Tatar se mit a fredonner une chanson plaintive; Saveliitch,
+tout endormi, vacillait de cote et d'autre. Notre _kibitka_
+glissait rapidement sur le chemin d'hiver... Tout a coup j'apercus
+un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
+clocher sur la rive escarpee du Iaik. Un quart d'heure apres, nous
+entrions dans la forteresse de Belogorsk.
+
+
+CHAPITRE XII
+_L'ORPHELINE_
+
+La _kibitka_ s'arreta devant le perron de la maison du commandant.
+Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
+etaient accourus en foule. Chvabrine vint a la rencontre de
+l'usurpateur; il etait vetu en Cosaque et avait laisse croitre sa
+barbe. Le traitre aida Pougatcheff a sortir de voiture, en
+exprimant par des paroles obsequieuses son zele et sa joie. A ma
+vue il se troubla; mais se remettant bientot: "Tu es avec nous?
+dit-il; ce devrait etre depuis longtemps".
+
+Je detournai la tete sans lui repondre.
+
+Mon coeur se serra quand nous entrames dans la petite chambre que
+je connaissais si bien, ou se voyait encore, contre le mur, le
+diplome du defunt commandant, comme une triste epitaphe.
+Pougatcheff s'assit sur ce meme sofa ou maintes fois Ivan
+Kouzmitch s'etait assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
+Chvabrine apporta lui-meme de l'eau-de-vie a son chef. Pougatcheff
+en but un verre, et lui dit en me designant: "Offres-en un autre a
+Sa Seigneurie".
+
+Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me detournai pour
+la seconde fois. Il me semblait hors de lui-meme. Avec sa finesse
+ordinaire, il avait devine sans doute que Pougatcheff n'etait pas
+content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec mefiance.
+Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'etat de la
+forteresse, sur ce qu'on disait des troupes de l'imperatrice et
+sur d'autres sujets pareils. Puis, tout a coup, et d'une maniere
+inattendue:
+
+"Dis-moi, mon frere, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
+que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi."
+
+Chvabrine devint pale comme la mort.
+
+"Tsar, dit-il d'une voix tremblante, tsar, ... elle n'est pas sous
+ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
+
+-- Mene-moi chez elle", dit l'usurpateur en se levant.
+
+Il etait impossible d'hesiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
+dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
+
+Chvabrine s'arreta dans l'escalier: "Tsar, dit-il, vous pouvez
+exiger de moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un
+etranger entre dans la chambre de ma femme.
+
+-- Tu es marie! m'ecriai-je, pret a le dechirer.
+
+-- Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,
+continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
+l'important. Qu'elle soit ta femme ou non, j'amene qui je veux
+chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi."
+
+A la porte de la chambre Chvabrine s'arreta de nouveau et dit
+d'une voix entrecoupee: "Tsar, je vous previens qu'elle a la
+fievre, et depuis trois jours elle ne cesse de delirer.
+
+-- Ouvre!" dit Pougatcheff.
+
+Chvabrine se mit a fouiller dans ses poches et finit par dire
+qu'il avait oublie la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
+la serrure ceda, la porte s'ouvrit et nous entrames.
+
+Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis
+m'evanouir. Sur le plancher et dans un grossier vetement de
+paysanne, Marie etait assise, pale, maigre, les cheveux epars.
+Devant elle se trouvait une cruche d'eau recouverte d'un morceau
+de pain. A ma vue elle fremit et poussa un cri percant. Je ne
+saurais dire ce que j'eprouvai.
+
+Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
+sourire: "Ton hopital est en ordre!"
+
+Puis, s'approchant de Marie: "Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
+ton mari te punit-il ainsi?
+
+-- Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne
+serai sa femme. Je suis resolue a mourir plutot, et je mourrai si
+l'on ne me delivre pas."
+
+Pougatcheff lanca un regard furieux sur Chvabrine: "Tu as ose me
+tromper, s'ecria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu merites?"
+
+Chvabrine tomba a genoux.
+
+Alors le mepris etouffa en moi tout sentiment de haine et de
+vengeance. Je regardai avec degout un gentilhomme se trainer aux
+pieds d'un deserteur cosaque. Pougatcheff se laissa flechir.
+
+"Je te pardonne pour cette fois, dit-il a Chvabrine; mais sache
+bien qu'a ta premiere faute je me rappellerai celle-la."
+
+Puis, s'adressant a Marie, il lui dit avec douceur: "Sors, jolie
+fille, je suis le tsar".
+
+Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que
+c'etait l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux.
+Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
+connaissance. Je me precipitais pour la secourir, lorsque ma
+vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
+et s'empressa autour de sa maitresse. Pougatcheff sortit, et nous
+descendimes tous trois dans la piece de reception.
+
+"Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
+delivre la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
+chercher le pope, et lui faire marier sa niece. Si tu veux, je
+serai ton _pere assis_, Chvabrine le garcon de noce, puis nous
+nous mettrons a boire, et nous fermerons les portes."
+
+Ce que je redoutais arriva. Des qu'il entendit la proposition de
+Pougatcheff, Chvabrine perdit la tete.
+
+"Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
+Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la niece du
+pope: elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a ete supplicie a la
+prise de cette forteresse."
+
+Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
+
+"Qu'est-ce que cela veut dire? s'ecria-t-il avec la surprise de
+l'indignation.
+
+-- Chvabrine t'a dit vrai, repondis-je avec fermete.
+
+-- Tu ne m'avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
+s'assombrit tout a coup.
+
+-- Mais sois-en le juge, lui repondis-je; pouvais-je declarer
+devant tes gens qu'elle etait la fille de Mironoff? Ils l'eussent
+dechiree a belles dents; rien n'aurait pu la sauver.
+
+-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient
+pas epargne cette pauvre fille; ma commere la femme du pope a bien
+fait de les tromper.
+
+-- Ecoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
+comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
+serais pret a te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
+Seulement, ne me demande rien qui soit contraire a mon honneur et
+a ma conscience de chretien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
+as commence. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline la ou Dieu
+nous amenera. Et nous, quoi qu'il arrive, et ou que tu sois, nous
+prierons Dieu chaque jour pour qu'il veille au salut de ton
+ame..."
+
+
+
+Je parus avoir touche le coeur farouche de Pougatcheff.
+
+"Qu'il soit fait comme tu le desires, dit-il; il faut punir
+jusqu'au bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est la ma coutume.
+Prends ta fiancee, emmene-la ou tu veux, et que Dieu vous donne
+bonheur et raison."
+
+Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'ecrire un sauf-
+conduit pour toutes les barrieres et forteresses soumises a son
+pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme petrifie.
+Pougatcheff alla faire l'inspection de la forteresse; Chvabrine le
+suivit, et moi je restai, pretextant les preparatifs de voyage.
+
+Je courus a la chambre de Marie; la porte etait fermee. Je
+frappai:
+
+"Qui est la?" demanda Palachka.
+
+Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derriere la
+porte.
+
+"Attendez, Piotr Andreitch, dit-elle, je change d'habillement.
+Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends a l'instant meme."
+
+J'obeis et gagnai la maison du pere Garasim. Le pope et sa femme
+accoururent a ma rencontre. Saveliitch les avait deja prevenus de
+tout ce qui s'etait passe.
+
+"Bonjour, Piotr Andreitch, me dit la femme du pope. Voila que Dieu
+a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
+allez-vous? Nous avons parle de vous chaque jour. Et Marie
+Ivanovna, que n'a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
+colombe! Mais dites-moi, mon pere, comment vous en etes-vous tire
+avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tue? Eh bien! pour
+cela merci au scelerat!
+
+-- Finis, vieille, interrompit le pete Garasim! ne radote pas sur
+tout ce que tu sais; a trop parler, point de salut. Entrez, Piotr
+Andreitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus."
+
+La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la
+main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
+Chvabrine les avait contraints a lui livrer Marie Ivanovna;
+comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se separer
+d'eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
+par l'entremise de Palachka, fille adroite et resolue, qui
+faisait, comme on dit, danser _l'ouriadnik_ lui-meme au son de son
+flageolet; comment elle avait conseille a Marie Ivanovna de
+m'ecrire une lettre, etc. De mon cote, je lui racontai en peu de
+mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
+quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient
+trompe.
+
+"Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
+Pamphilovna; que Dieu detourne ce nuage! Bien, Alexei Ivanitch!
+bien, fin renard!"
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
+sourire sur son pale visage. Elle avait quitte son vetement de
+paysanne, et venait habillee comme de coutume, avec simplicite et
+bienseance.
+
+Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
+parole. Nous gardions tous deux le silence par plenitude de coeur.
+Nos hotes sentirent que nous avions autre chose a faire qu'a
+causer avec eux; ils nous quitterent. Nous restames seuls. Marie
+me raconta tout ce qui lui etait arrive depuis la prise de la
+forteresse, me depeignit toute l'horreur de sa situation, tous les
+tourments que lui avait fait souffrir l'infame Chvabrine. Nous
+rappelames notre heureux passe, en versant tous deux des larmes.
+Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui etait
+impossible de demeurer dans une forteresse soumise a Pougatcheff
+et commandee par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser a me
+refugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
+toutes les calamites d'un siege. Marie n'avait plus un seul parent
+dans le monde, je lui proposai donc de se rendre a la maison de
+campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle
+proposition. La mauvaise disposition qu'avait montree mon pere a
+son egard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
+pere tiendrait a devoir et a honneur de recevoir chez lui la fille
+d'un veteran mort pour sa patrie.
+
+"Chere Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
+evenements etranges nous ont reunis irrevocablement. Rien au monde
+ne saurait plus nous separer."
+
+Marie Ivanovna m'ecoutait dans un silence digne, sans feinte
+timidite, sans minauderies deplacees. Elle sentait, aussi bien que
+moi, que sa destinee etait irrevocablement liee a la mienne; mais
+elle repeta qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes
+parents. Je ne trouvai rien a repliquer. Mon projet devint notre
+commune resolution.
+
+Une heure apres, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le
+griffonnage qui servait de signature a Pougatcheff, et m'annonca
+que le tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai pret a se mettre
+en route. Comment exprimer ce que je ressentais en presence de cet
+homme, terrible et cruel pour tous excepte pour moi seul? Et
+pourquoi ne pas dire l'entiere verite? Je sentais en ce moment une
+forte sympathie m'entrainer vers lui. Je desirais vivement
+l'arracher a la horde de bandits dont il etait le chef et sauver
+sa tete avant qu'il fut trop tard. La presence de Chvabrine et la
+foule qui s'empressait autour de nous m'empecherent de lui
+exprimer tous les sentiments dont mon coeur etait plein.
+
+Nous nous separames en amis. Pougatcheff apercut dans la foule
+Akoulina Pamphilovna, et la menaca amicalement du doigt en
+clignant de l'oeil d'une maniere significative. Puis il s'assit
+dans sa _kibitka_, en donnant l'ordre de retourner a Berd, et
+lorsque les chevaux prirent leur elan, il se pencha hors de la
+voiture et me cria: "Adieu, Votre Seigneurie; peut-etre que nous
+nous reverrons encore."
+
+En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
+circonstances!
+
+Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
+glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
+disparut. Je regagnai la maison du pope, ou tout se preparait pour
+notre depart. Notre petit bagage avait ete mis dans le vieil
+equipage du commandant. En un instant les chevaux furent atteles.
+Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
+enterres derriere l'eglise. Je voulais l'y conduire; mais elle me
+pria de la laisser aller seule, et revint bientot apres en versant
+des larmes silencieuses. Le pere Garasim et sa femme sortirent sur
+le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeames a trois dans
+l'interieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Saveliitch
+se jucha de nouveau sur le devant.
+
+"Adieu, Marie Ivanovna, notre chere colombe; adieu, Piotr
+Andreitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
+bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!"
+
+Nous partimes. Derriere la fenetre du commandant, j'apercus
+Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
+sombre haine. Je ne voulus pas triompher lachement d'un ennemi
+humilie, et detournai les yeux.
+
+Enfin, nous franchimes la barriere principale, et quittames pour
+toujours la forteresse de Belogorsk.
+
+
+CHAPITRE XIII
+_L'ARRESTATION_
+
+Reuni d'une facon si merveilleuse a la jeune fille qui me causait
+le matin meme tant d'inquietude douloureuse, je ne pouvais croire
+a mon bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'etait arrive
+n'etait qu'un songe. Marie regardait d'un air pensif, tantot moi,
+tantot la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
+tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs etaient trop
+fatigues d'emotions. Au bout de deux heures, nous etions deja
+rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi a
+Pougatcheff. Nous y changeames de chevaux. A voir la celerite
+qu'on mettait a nous servir et le zele empresse du Cosaque barbu
+dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'apercus que grace
+au babil du postillon qui nous avait amenes, on me prenait pour un
+favori du maitre.
+
+Quand nous nous remimes en route, il commencait a faire sombre.
+Nous nous approchames d'une petite ville ou, d'apres le commandant
+barbu, devait se trouver un fort detachement qui etait en marche
+pour se reunir a l'usurpateur. Les sentinelles nous arreterent, et
+au cri de: "Qui vive?" notre postillon repondit a haute voix: "Le
+compere du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise."
+
+Aussitot un detachement de hussards russes nous entoura avec
+d'affreux jurements.
+
+"Sors, compere du diable, me dit un marechal des logis aux
+epaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
+bourgeoise."
+
+Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisit devant
+l'autorite. En voyant un officier, les soldats cesserent leurs
+imprecations, et le marechal des logis me conduisit chez le major.
+Saveliitch me suivait en grommelant: "En voila un, de compere du
+tsar! nous tombons du feu dans la flamme. O Seigneur Dieu, comment
+cela finira-t-il?"
+
+La _kibitka_ venait au pas derriere nous.
+
+En cinq minutes, nous arrivames a une maisonnette tres eclairee.
+Le marechal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
+annoncer sa capture. Il revint a l'instant meme et me declara que
+Sa Haute Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir,
+qu'elle lui avait donne l'ordre de me conduire en prison et de lui
+amener ma bourgeoise.
+
+"Qu'est-ce que cela veut dire? m'ecriai-je furieux; est-il devenu
+fou?
+
+-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, repondit le marechal
+des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonne de conduire
+Votre Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie a Sa Haute
+Seigneurie, Votre Seigneurie."
+
+Je m'elancai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps
+de me retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre ou six
+officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
+banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu'apres l'avoir un moment
+devisage je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
+m'avait si bien devalise dans l'hotellerie de Simbisrk!
+
+"Est-ce possible! m'ecriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
+
+-- Ah bah! Piotr Andreitch! Par quel hasard? D'ou viens-tu?
+Bonjour, frere; ne veux-tu pas ponter une carte?
+
+-- Merci; fais-moi plutot donner un logement.
+
+-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
+
+-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.
+
+-- Eh bien, amene aussi ton camarade.
+
+-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
+
+-- Avec une dame! ou l'as-tu pechee, frere?"
+
+Apres avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que
+tous les autres se mirent a rire, et je demeurai tout confus.
+
+"Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien a faire; je te donnerai
+un logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches
+comme l'autre fois. Hola! garcon, pourquoi n'amene-t-on pas la
+commere de Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinee? Dis-lui
+qu'elle n'a rien a craindre, que le monsieur qui l'appelle est
+tres bon, qu'il ne l'offensera d'aucune maniere, et en meme temps
+pousse-la ferme par les epaules.
+
+-- Que fais-tu la? dis-je a Zourine; de quelle commere de
+Pougatcheff parles-tu? c'est la fille du defunt capitaine
+Mironoff. Je l'ai delivree de sa captivite et je l'emmene
+maintenant a la maison de mon pere, ou je la laisserai.
+
+-- Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout a
+l'heure? Au nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais a present, je t'en
+supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
+horriblement effrayee."
+
+Zourine fit a l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
+meme dans la rue pour s'excuser aupres de Marie du malentendu
+involontaire qu'il avait commis, et donna l'ordre au marechal des
+logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai a
+coucher chez lui.
+
+Nous soupames ensemble, et des que je me trouvai seul avec
+Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m'ecouta avec
+une grande attention, et quand j'eus fini, hochant de la tete:
+
+"Tout cela est bien, frere, me dit-il; mais il y a une chose qui
+n'est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnete
+officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
+moi, je t'en conjure: le mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien a
+toi de t'embarrasser d'une femme et de bercer des marmots? Crache
+la-dessus. Ecoute-moi, separe-toi de la fille du capitaine. J'ai
+nettoye et rendu sure la route de Simbirsk; envoie-la demain a tes
+parents, et toi, reste dans mon detachement. Tu n'as que faire de
+retourner a Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
+rebelles, il ne te sera pas facile de t'en depetrer encore une
+fois. De cette facon, ton amoureuse folie se guerira d'elle-meme,
+et tout se passera pour le mieux."
+
+Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
+sentais que le devoir et l'honneur exigeaient ma presence dans
+l'armee de l'imperatrice; je me decidai donc a suivre en cela le
+conseil de Zourine, c'est-a-dire a envoyer Marie chez mes parents,
+et a rester dans sa troupe.
+
+Saveliitch se presenta pour me deshabiller. Je lui annoncai qu'il
+eut a se tenir pret a partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
+commenca par faire le recalcitrant.
+
+"Que dis-tu la, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
+servira, et que diront tes parents?"
+
+Connaissant l'obstination de mon menin, je resolus de le flechir
+par ma sincerite et mes caresses.
+
+"Mon ami Arkhip Saveliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
+bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais
+pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
+la servant, tu me sers moi-meme, car je suis fermement decide a
+l'epouser des que les circonstances me le permettront."
+
+Saveliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
+stupefaction inexprimable.
+
+"Se marier! repetait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira
+ton pere? et ta mere, que pensera-t-elle?
+
+-- Ils consentiront sans nul doute, repondis-je, des qu'ils
+connaitront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-meme. Mon pere et ma
+mere ont en toi pleine confiance. Tu intercederas pour nous,
+n'est-ce pas?"
+
+Le vieillard fut touche.
+
+"O mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il, quoique tu veuilles
+te marier trop tot, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
+que ce serait pecher que de laisser passer une occasion pareille.
+Je ferai ce que tu desires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
+et je dirai en toute soumission a tes parents qu'une telle fiancee
+n'a pas besoin de dot."
+
+Je remerciai Saveliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
+Dans mon agitation, je me remis a babiller. D'abord Zourine
+m'ecouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
+vagues, puis enfin il repondit a l'une de mes questions par un
+ronflement aigu, et j'imitai son exemple.
+
+Le lendemain, quand je communiquai mes plans a Marie, elle en
+reconnut la justesse, et consentit a leur execution. Comme le
+detachement de Zourine devait quitter la ville le meme jour, et
+qu'il n'y avait plus d'hesitation possible, je me separai de Marie
+apres l'avoir confiee a Saveliitch, et lui avoir donne une lettre
+pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute eploree; je ne
+pus rien lui repondre, ne voulant pas m'abandonner aux sentiments
+de mon ame devant les gens qui m'entouraient. Je revins chez
+Zourine, silencieux et pensif, il voulut m'egayer, j'esperais me
+distraire; nous passames bruyamment la journee, et le lendemain
+nous nous mimes en marche.
+
+C'etait vers la fin du mois de fevrier. L'hiver, qui avait rendu
+les manoeuvres difficiles, touchait a son terme, et nos generaux
+s'appretaient a une campagne combinee. Pougatcheff avait rassemble
+ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. A l'approche de
+nos forces, les villages revoltes rentraient dans le devoir.
+Bientot le prince Galitzine remporta, une victoire complete sur
+Pougatcheff, qui s'etait aventure pres de la forteresse de
+Talitcheff: le vainqueur debloqua Orenbourg, et il semblait avoir
+porte le coup de grace a la rebellion. Sur ces entrefaites,
+Zourine avait ete detache contre des Bachkirs revoltes, qui se
+disperserent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
+printemps, qui fit deborder les rivieres et coupa ainsi les
+routes, nous surprit dans un petit village tatar, ou nous nous
+consolions de notre inaction par l'idee que cette petite guerre
+d'escarmouches avec des brigands allait bientot se terminer.
+
+Mais Pougatcheff n'avait pas ete pris: il reparut bientot dans les
+forges de la Siberie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
+recommenca ses brigandages. Nous apprimes bientot la destruction
+des forteresses de Siberie, puis la prise de Khasan, puis la
+marche audacieuse de l'usurpateur sur Moscou. Zourine recut
+l'ordre de passer la Volga.
+
+Je ne m'arreterai pas au recit des evenements de la guerre.
+Seulement je dirai que les calamites furent portees au comble. Les
+gentilshommes se cachaient dans les bois; l'autorite n'avait plus
+de force nulle part; les chefs des detachements isoles punissaient
+ou faisaient grace sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
+vaste et beau pays etait mis a feu et a sang. Que Dieu ne nous
+fasse plus voir une revolte aussi insensee et aussi impitoyable!
+
+Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint a fuir de
+nouveau. Zourine recut, bientot apres, la nouvelle de la prise du
+bandit et l'ordre de s'arreter. La guerre etait finie. Il m'etait
+donc enfin possible de retourner chez mes parents. L'idee de les
+embrasser et de revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me
+remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
+me disait en haussant les epaules: "Attends, attends que tu sois
+marie; tu verras que tout ira au diable".
+
+Et cependant, je dois en convenir, un sentiment etrange
+empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
+tant de victimes innocentes et l'idee du supplice qui l'attendait
+ne me laissaient pas de repos. "Iemela[62], Iemela, me disais-je
+avec depit, pourquoi ne t'es-tu pas jete sur les baionnettes ou
+offert aux coups de la mitraille? C'est ce que tu avais de mieux a
+faire[63]."
+
+Cependant Zourine me donna un conge. Quelques jours plus tard,
+j'allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de
+tonnerre imprevu vint me frapper.
+
+Le jour de mon depart, au moment ou j'allais me mettre en route,
+Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier a la main et d'un
+air soucieux. Je sentis une piqure au coeur; j'eus peur sans
+savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m'annonca
+qu'il avait a me parler.
+
+"Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquietude.
+
+-- Un petit desagrement, repondit-il en me tendant son papier. Lis
+ce que je viens de recevoir."
+
+C'etait un ordre secret adresse a tous les chefs de detachements
+d'avoir a m'arreter partout ou je me trouverais, et de m'envoyer
+sous bonne garde a Khasan devant la commission d'enquete creee
+pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
+tomba des mains.
+
+"Allons, dit Zourine, mon devoir est d'executer l'ordre.
+Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l'intimite de
+Pougatcheff est parvenu jusqu'a l'autorite. J'espere bien que
+l'affaire n'aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
+devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars a
+l'instant."
+
+Ma conscience etait tranquille; mais l'idee que notre reunion
+etait reculee pour quelques mois encore me serrait le coeur. Apres
+avoir recu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
+_telega_[64], deux hussards s'assirent a mes cotes, le sabre nu, et
+nous primes la route de Khasan.
+
+
+CHAPITRE XIV
+_LE JUGEMENT_
+
+Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
+eloignement sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisement
+me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas defendu de
+faire des sorties contre l'ennemi, mais on nous y encourageait.
+Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient etre
+prouvees par une foule de temoins et devaient paraitre au moins
+suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
+que j'allais subir et arrangeais mentalement mes reponses. Je me
+decidai a declarer devant les juges la verite toute pure et tout
+entiere, bien convaincu que c'etait a la fois le moyen le plus
+simple et le plus sur de me justifier.
+
+J'arrivai a Khasan, malheureuse ville que je trouvai devastee et
+presque reduite en cendres. Le long des rues, a la place des
+maisons, se voyaient des amas de matieres calcinees et des
+murailles sans fenetres ni toitures. Voila la trace que
+Pougatcheff y avait laissee. On m'amena a la forteresse, qui etait
+restee, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
+les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler un marechal
+ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant a froid. De
+la, on me conduisit dans le batiment de la prison, ou je restai
+seul dans un etroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre
+murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
+
+Un pareil debut ne presageait rien de bon. Cependant je ne perdis
+ni mon courage ni l'esperance. J'eus recours a la consolation de
+tous ceux qui souffrent, et, apres avoir goute pour la premiere
+fois la douceur d'une priere elancee d'un coeur innocent et plein
+d'angoisses, je m'endormis paisiblement, sans penser a ce qui
+adviendrait de moi.
+
+Le lendemain, le geolier vint m'eveiller en m'annoncant que la
+commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, a
+travers une cour, a la demeure du commandant, s'arreterent dans
+l'antichambre et me laisserent gagner seul les appartements
+interieurs.
+
+J'entrai dans un salon assez vaste. Derriere la table, couverte de
+papiers, se tenaient deux personnages, un general avance en age,
+d'un aspect froid et severe, et un jeune officier aux gardes,
+ayant au plus une trentaine d'annees, d'un exterieur agreable et
+degage; pres de la fenetre, devant une autre table, etait assis un
+secretaire, la plume sur l'oreille et courbe sur le papier, pret a
+inscrire mes depositions.
+
+L'interrogatoire commenca. On me demanda mon nom et mon etat. Le
+general s'informa si je n'etais pas le fils d'Andre Petrovitch
+Grineff, et, sur ma reponse affirmative, il s'ecria severement:
+"C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement
+indigne de lui!"
+
+Je repondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
+qui pesaient sur moi, j'esperais les dissiper sans peine par un
+aveu sincere de la verite. Mon assurance lui deplut.
+
+"Tu es un hardi compere, me dit-il en froncant le sourcil; mais
+nous en avons vu bien d'autres."
+
+Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et a quelle
+epoque j'etais entre au service de Pougatcheff, et a quelles
+sortes d'affaires il m'avait employe.
+
+Je repondis avec, indignation qu'etant officier et gentilhomme, je
+n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne
+m'avait charge d'aucune sorte d'affaires.
+
+"Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le
+gentilhomme ait ete seul gracie par l'usurpateur, pendant que tous
+ses camarades etaient lachement assassines? Comment, s'est-il fait
+que le meme officier et gentilhomme ait pu vivre en fete et
+amicalement avec les rebelles, et recevoir du scelerat en chef des
+cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
+D'ou provient une si etrange intimite? et sur quoi peut-elle etre
+fondee, si ce n'est sur la trahison, ou tout au moins sur une
+lachete criminelle et impardonnable?"
+
+Les paroles de l'officier aux gardes me blesserent profondement,
+et je commencai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
+s'etait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
+milieu d'un ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grace a la
+prise de la forteresse de Belogorsk. Je convins qu'en effet
+j'avais accepte de l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
+j'avais defendu la forteresse de Belogorsk contre le scelerat
+jusqu'a la derniere extremite. Enfin, j'invoquai le nom de mon
+general, qui pouvait temoigner de mon zele pendant le siege
+desastreux d'Orenbourg.
+
+Le severe vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se
+mit a lire a haute voix:
+
+"En reponse a la question de Votre Excellence, sur le compte de
+l'enseigne Grineff, qui se serait mele aux troubles et serait
+entre en relations avec le brigand, relations reprouvees par la
+loi du service et contraires a tous les devoirs du serment, j'ai
+l'honneur, de declarer que ledit enseigne Grineff s'est trouve au
+service a Orenbourg, depuis le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24
+fevrier de la presente annee, jour auquel il s'absenta de la
+ville, et depuis lequel il ne s'est plus represente. Cependant, on
+a oui dire aux deserteurs ennemis qu'il s'etait rendu au camp de
+Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagne a la forteresse de
+Belogorsk, ou il avait ete precedemment en garnison. D'un autre
+cote, par rapport a sa conduite, je puis..."
+
+Ici le general interrompit sa lecture, et me dit avec durete:
+
+"Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?"
+
+J'allais continuer comme j'avais commence et reveler ma liaison
+avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
+soudain un degout invincible a faire une telle declaration. Il me
+vint a l'esprit que, si je la nommais, la commission la ferait
+comparaitre; et l'idee d'exposer son nom a tous les propos
+scandaleux des scelerats interroges, et de la mettre elle-meme en
+leur presence, cette horrible idee me frappa tellement que je me
+troublai, balbutiai et finis par me taire.
+
+Mes juges, qui semblaient ecouter mes reponses avec une certaine
+bienveillance, furent de nouveau prevenus contre moi par la vue de
+mon trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronte
+avec le principal denonciateur. Le general ordonna d'appeler le
+_coquin d'hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
+attendre l'apparition de mon accusateur. Quelques moments apres,
+on entendit resonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
+frappe du changement qui s'etait opere en lui. Il etait pale et
+maigre. Ses cheveux, naguere noirs comme du jais, commencaient a
+grisonner. Sa longue barbe etait en desordre. Il repeta toutes ses
+accusations d'une voix faible, mais ferme. D'apres lui, j'avais
+ete envoye par Pougatcheff en espion a Orenbourg; je sortais tous
+les jours jusqu'a la ligne des tirailleurs pour transmettre des
+nouvelle ecrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
+j'etais decidement passe du cote de l'usurpateur, allant avec lui
+de forteresse en forteresse, et tachant, par tous les moyens, de
+nuire a mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
+places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l'ecoutai
+jusqu'au bout en silence, et me rejouis d'une seule chose: il
+n'avait pas prononce le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
+propre souffrait a la pensee de celle qui l'avait dedaigneusement
+repousse, ou bien est-ce que dans son coeur brulait encore une
+etincelle du sentiment qui me faisait taire moi-meme? Quoi que ce
+fut, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la fille du
+commandant de Belogorsk. J'en fus encore mieux confirme dans la
+resolution que j'avais prise, et, quand les juges me demanderent
+ce que j'avais a repondre aux inculpations de Chvabrine, je me
+bornai a dire que je m'en tenais a ma declaration premiere, et que
+je n'avais rien a ajouter a ma justification. Le general ordonna
+que nous fussions emmenes; nous sortimes ensemble. Je regardai
+Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d'un
+sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
+pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
+n'eus plus a subir de nouvel interrogatoire.
+
+Je ne fus pas temoin de tout ce qui me reste a apprendre au
+lecteur; mais j'en ai entendu si souvent le recit, que les plus
+petites particularites en sont restees gravees dans ma memoire, et
+qu'il me semble que j'y ai moi-meme assiste.
+
+Marie fut recue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
+distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur
+etait offerte de donner asile a une pauvre orpheline, ils voyaient
+une grace de Dieu. Bientot ils s'attacherent sincerement a elle,
+car on ne pouvait la connaitre sans l'aimer. Mon amour ne semblait
+plus une folie meme a mon pere, et ma mere ne revait plus que
+l'union de son Petroucha a la fille du capitaine.
+
+La nouvelle de mon arrestation frappa d'epouvante toute ma
+famille. Cependant, Marie avait raconte si naivement a mes parents
+l'origine de mon etrange liaison avec Pougatcheff, que, non
+seulement ils ne s'en etaient pas inquietes, mais que cela les
+avait fait rire de bon coeur. Mon pere ne voulait pas croire que
+je pusse etre mele dans une revolte infame dont l'objet etait le
+renversement du trone et l'extermination de la race des
+gentilshommes. Il fit subir a Saveliitch un severe interrogatoire,
+dans lequel mon menin confessa que son maitre avait ete l'hote de
+Pougatcheff, et que le scelerat, certes, s'etait montre genereux a
+son egard. Mais en meme temps il affirma, sous un serment
+solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison.
+Les vieux parents se calmerent un peu et attendirent avec
+impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle etait
+tres agitee, et ne se taisait que par modestie et par prudence.
+
+Plusieurs semaines se passerent ainsi. Tout a coup mon pere recoit
+de Petersbourg une lettre de notre parent le prince B... Apres les
+premiers compliments d'usage, il lui annoncait que les soupcons
+qui s'etaient eleves sur ma participation aux complots des rebelle
+ne s'etaient trouves que trop fondes, ajoutant qu'un supplice
+exemplaire aurait du m'atteindre, mais que l'imperatrice, par
+consideration pour les loyaux services et les cheveux blancs de
+mon pere, avait daigne faire grace a un fils criminel; et qu'en
+lui faisant remise d'un supplice infamant, elle avait ordonne
+qu'il fut envoye au fond de la Siberie pour y subir un exil
+perpetuel.
+
+Ce coup imprevu faillit tuer mon pere. Il perdit sa fermete
+habituelle, et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plainte
+ameres. "Comment! ne cessait-il de repeter tout hors de lui-meme,
+comment! mon fils a participe aux complots de Pougatcheff? Dieu
+juste! jusqu'ou ai-je vecu? L'imperatrice lui fait grace de la
+vie; mais est-ce plus facile a supporter pour moi? Ce n'est pas le
+supplice qui est horrible; mon aieul a peri sur l'echafaud pour la
+defense de ce qu'il venerait dans le sanctuaire de sa
+conscience[65], mon pere a ete frappe avec les martyrs Volynski et
+Khouchlchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son serment,
+qu'il s'unisse a des bandits, a des scelerats, a des esclaves
+revoltes, ... honte, honte eternelle a notre race!"
+
+Effrayee de son desespoir, ma mere n'osait pas pleurer en sa
+presence et s'efforcait de lui rendre du courage en parlant des
+incertitudes et de l'injustice de l'opinion; mais mon pere etait
+inconsolable.
+
+Marie se desolait plus que personne. Bien persuadee que j'aurais
+pu me justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui
+me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
+infortunes. Elle cachait a tous les yeux ses souffrances, mais ne
+cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
+sofa, mon pere feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
+idees etaient bien loin de la, et la lecture de ce livre ne
+produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une
+vieille marche. Ma mere tricotait en silence, et ses larmes
+tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
+travaillait dans la meme chambre, declara tout a coup a mes
+parents qu'elle etait forcee de partir pour Petersbourg, et
+qu'elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mere se montra
+tres affligee de cette resolution.
+
+"Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller a Petersbourg? Toi aussi,
+tu veux donc nous abandonner?"
+
+Marie repondit que son sort dependait de ce voyage, et qu'elle
+allait chercher aide et protection aupres des gens en faveur,
+comme fille d'un homme qui avait peri victime de sa fidelite.
+
+Mon pere baissa la tete. Chaque parole qui lui rappelait le crime
+suppose de son fils lui semblait un reproche poignant.
+
+"Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
+obstacle a ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnete
+homme, et non pas un traitre tache d'infamie!"
+
+Il se leva et quitta la chambre.
+
+Restee seule avec ma mere, Marie lui confia une partie de ses
+projets: ma mere l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
+accorder une heureuse reussite. Peu de jours apres, Marie partit
+avec Palachka et le fidele Saveliitch, qui, forcement separe de
+moi, se consolait en pensant qu'il etait au service de ma fiancee.
+
+Marie arriva heureusement jusqu'a Sofia, et, apprenant que la cour
+habitait en ce moment le palais d'ete de Tsars-koie-Selo, elle
+resolut de s'y arreter. Dans la maison de poste on lui donna un
+petit cabinet derriere une cloison. La femme du maitre de poste
+vint aussitot babiller avec elle, lui annonca pompeusement qu'elle
+etait la niece d'un chauffeur de poeles attache a la cour, et
+l'initia a tous les mysteres du palais. Elle lui dit a quelle
+heure l'imperatrice se levait, prenait le cafe, allait a la
+promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors aupres de sa
+personne; ce qu'elle avait daigne dire la veille a table; qui elle
+recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna Vlassievna[67]
+semblait une page arrachee aux memoires du temps, et serait tres
+precieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'ecoutait avec grande
+attention. Elles allerent ensemble au jardin imperial, ou Anna
+Vlassievna raconta a Marie l'histoire de chaque allee et de chaque
+petit pont. Toutes les doux regagnerent ensuite la maison,
+enchantees l'une de l'autre.
+
+Le lendemain, de tres bonne heure, Marie s'habilla et retourna
+dans le jardin imperial. La matinee etait superbe. Le soleil
+dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu'avait deja jaunis
+la fraiche haleine de l'automne. Le large lac etincelait immobile.
+Les cygnes, qui venaient de s'eveiller, sortaient gravement des
+buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d'une
+charmante prairie ou l'on venait d'eriger un monument en l'honneur
+des recentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout a coup un
+petit chien de race anglaise courut a sa rencontre en aboyant.
+Marie s'arreta effrayee. En ce moment resonna une agreable voix de
+femme.
+
+"N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas."
+
+Marie apercut une dame assise sur un petit banc champetre vis-a-
+vis du monument, et alla s'asseoir elle-meme a l'autre bout du
+siege. La dame l'examinait avec attention, et, de son cote, apres
+lui avoir jete un regard a la derobee, Marie put la voir a son
+aise. Elle etait en peignoir blanc du matin, en bonnet leger et en
+petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
+figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
+gravite temperee par le doux regard de ses jeux bleus et son
+charmant sourire. Elle rompit la premiere le silence:
+
+"Vous n'etes sans doute pas d'ici? dit-elle.
+
+-- Il est vrai, madame; je suis arrivee hier de la province.
+
+-- Vous etes arrivee avec vos parents?
+
+-- Non, madame, seule.
+
+-- Seule! mais vous etes bien jeune pour voyager seule.
+
+-- Je n'ai ni pere ni mere.
+
+-- Vous etes ici pour affaires?
+
+-- Oui, madame; je suis venue presenter une supplique a
+l'imperatrice.
+
+-- Vous etes orpheline; probablement vous avez a vous plaindre
+d'une injustice ou d'une offense?
+
+-- Non, madame; je suis venue demander grace et non justice.
+
+-- Permettez-moi une question: qui etes-vous?
+
+-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.
+
+-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
+forteresses de la province d'Orenbourg?
+
+-- Oui; madame."
+
+La dame parut emue.
+
+"Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de
+me meler de vos affaires. Mais je vais a la cour; expliquez-moi
+l'objet de votre demande; peut-etre me sera-t-il possible de vous
+aider."
+
+Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
+l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
+Marie prit dans sa poche un papier plie; elle le presenta a sa
+protectrice inconnue qui le parcourut a voix basse.
+
+Elle commenca par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
+soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
+tous ses mouvements, fut effrayee de l'expression severe de ce
+visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
+
+"Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glace.
+L'imperatrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passe a
+l'usurpateur, non comme un ignorant credule, mais comme un vaurien
+deprave et dangereux.
+
+-- Ce n'est pas vrai! s'ecria Marie.
+
+-- Comment! ce n'est pas vrai? repliqua la dame qui rougit
+jusqu'aux yeux.
+
+-- Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais
+tout, je vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est
+expose a tous les malheurs qui l'ont frappe. Et s'il ne s'est pas
+disculpe devant la justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je
+fusse melee a cette affaire."
+
+Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait deja.
+
+La dame l'ecoutait avec une attention profonde.
+
+"Ou vous etes-vous logee?" demanda-t-elle quand la jeune fille eut
+termine son recit.
+
+Et en apprenant que c'etait chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
+un sourire:
+
+"Ah! je sais. Adieu; ne parlez a personne de notre rencontre.
+J'espere que vous n'attendrez pas longtemps la reponse a votre
+lettre."
+
+A ces mots elle se leva et s'eloigna par une allee couverte. Marie
+Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante esperance.
+
+Son hotesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
+elle, pendant l'automne, a la sante d'une jeune fille. Elle
+apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de the, elle allait
+reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture
+armoriee s'arreta devant le perron. Un laquais a la livree
+imperiale entra dans la chambre, annoncant que l'imperatrice
+daignait mander en sa presence la fille du capitaine Mironoff.
+
+Anna Vlassievna fut toute bouleversee par cette nouvelle.
+
+"Ah! Mon Dieu, s'ecria-t-elle, l'imperatrice vous demande a la
+cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivee? et comment vous
+presenterez-vous a l'imperatrice, ma petite mere? Je crois que
+vous ne savez meme pas marcher a la mode de la cour. Je devrais
+vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripiere,
+pour qu'elle vous pretat sa robe jaune a falbalas?"
+
+Mais le laquais declara que l'imperatrice voulait que Marie
+Ivanovna vint seule et dans le costume ou on la trouverait. Il n'y
+avait qu'a obeir, et Marie Ivanovna partit.
+
+Elle pressentait que notre destinee allait s'accomplir; son coeur
+battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
+s'arreta devant le palais, et Marie, apres avoir traverse une
+longue suite d'appartements vides et somptueux, fut enfin
+introduite dans le boudoir de l'imperatrice. Quelques seigneurs,
+qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
+passage a la jeune fille. L'imperatrice, dans laquelle Marie
+reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
+
+"Je suis enchantee de pouvoir exaucer votre priere. J'ai fait tout
+regler, convaincue de l'innocence de votre fiance. Voila une
+lettre que vous remettrez a votre futur beau-pere."
+
+Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'imperatrice, qui la
+releva et la baisa sur le front.
+
+"Je sais, dit-elle, que vous n'etes pas riche, mais j'ai une dette
+a acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
+tranquille sur votre avenir."
+
+Apres avoir comble de caresses la pauvre orpheline, l'imperatrice
+la congedia, et Marie repartit le meme jour pour la campagne de
+mon pere, sans avoir eu seulement la curiosite de jeter un regard
+sur Petersbourg.
+
+* * *
+
+Ici se terminent les memoires de Piotr Andreitch Grineff; mais on
+sait, par des traditions de famille, qu'il fut delivre de sa
+captivite vers la fin de l'annee 1774, qu'il assista au supplice
+de Pougatcheff, et que celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule,
+lui fit un dernier signe avec la tete qui, un instant plus tard,
+fut montree au peuple, inanimee et sanglante. Bientot apres, Piotr
+Andreitch devint l'epoux de Marie Ivanovna. Leur descendance
+habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
+seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
+Catherine II, encadree sous une glace. Elle est adressee au pere
+de Piotr Andreitch, et contient, avec la justification de son
+fils, des eloges donnes a l'intelligence et au bon coeur de la
+fille du capitaine.
+
+
+
+ [1] Celebre general de Pierre le Grand et de l'imperatrice
+Anne.
+ [2] Qui veut dire maitre, pedagogue. Les instituteurs
+etrangers l'ont adopte pour nommer leur profession.
+ [3] Ce mot signifie qui n'a pas encore sa croissance. On
+appelle ainsi les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de
+service.
+ [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom
+patronymique est inseparable du prenom, et bien plus usite que le
+nom de famille.
+ [5] Diminutif de Piotr, Pierre.
+ [6] Anastasie, fille de Garasim.
+ [7] Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de
+la Russie d'Europe, et qui s'etend meme en Asie.
+ [8] Pelisse courte n'atteignant pas le genou.
+ [9] Jean, fils de Jean.
+ [10] Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble
+d'argent, quatre francs de notre monnaie.
+ [11] Pierre, fils d'Andre.
+ [12] Espece de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
+ [13] Ouragan de neige.
+ [14] Tapis fait de la seconde ecorce du tilleul et qui couvre
+la capote d'une kibitka.
+ [15] Parrain du mariage.
+ [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
+ [17] Fleuve qui se jette dans l'Oural.
+ [18] Bouilloire a the
+ [19] Cafetan court.
+ [20] Les paysans russes portent la hache passee dans la
+ceinture ou derriere le dos.
+ [21] Lit ordinaire des paysans russes.
+ [22] Allusion aux recompenses faites par les anciens tsars a
+leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
+ [23] Maisons de paysans.
+ [24] Grossieres gravures enluminees.
+ [25] Jean, fils de Kouzma.
+ [26] Formule de politesse affable.
+ [27] Officier subalterne de Cosaques.
+ [28] Alexis, fils de Jean.
+ [29] Basile (au feminin), fille d'Iegor.
+ [30] Jean, fils d'Ignace.
+ [31] Diminutif de Maria.
+ [32] Soupe russe faite de viande et de legumes.
+ [33] En russe, on dit tant d'ames pour tant de paysans.
+ [34] Poete celebre alors, oublie depuis.
+ [35] Ils sont ecrits dans le style suranne de l'epoque.
+ [36] Poete ridicule, dont Catherine II s'est moquee jusque
+dans son _Reglement de l'ermitage_.
+ [37] Maniere meprisante d'ecrire le nom patronymique.
+ [38] Formule de consentement.
+ [39] Environ trois pouces.
+ [40] De Catherine II.
+ [41] Jurement tatar.
+ [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie epouvantail.
+ [43] Robe paree; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer
+les morts dans leurs plus riches habits.
+ [44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
+ [45] Pierre III.
+ [46] Petite armoire plate et vitree ou l'on enferme les
+saintes images, et qui forme un autel domestique.
+ [47] Chef militaire chez les Cosaques.
+ [48] A vapeur.
+ [49] Piece de cinq kopeks en cuivre.
+ [50] Le premier des faux Demetrius.
+ [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressees
+au tsar: "Je frappe la terre du front, et je presente ma supplique
+a tes yeux lucides...".
+ [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
+barbare a ete abolie par l'empereur Alexandre.
+ [53] Blanc bec.
+ [54] Il y a egalement dans le russe un mot forge avec le verbe
+"suborner".
+ [55] Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua
+Pougatcheff.
+ [56] Nom d'un celebre bandit du siecle precedent, qui a lutte
+longtemps contre les troupes imperiales.
+ [57] Pour la torture.
+ [58] Legere escarmouche ou l'avantage etait reste a
+Pougatcheff
+ [59] Nom donne a Frederic le Grand par les soldats russes.
+ [60] Titre d'un officier superieur.
+ [61] Nom general des etablissements metallurgiques de l'Oural.
+ [62] Diminutif de Iemeliane.
+ [63] Apres s'etre avance jusqu'aux portes de Moscou, qu'il
+aurait peut-etre enleve si son audace n'eut faibli au dernier
+moment, Pougatcheff, battu, avait ete livre par ses compagnons
+pour cent mille roubles. Enferme dans une cage de fer et conduit a
+Moscou, il fut execute en 1775.
+ [64] Petit chariot d'ete.
+ [65] Un aieul de Pouschkine fut condamne a mort par Pierre le
+Grand.
+ [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l'imperatrice
+Anne; ils furent tous deux supplicies avec barbarie.
+ [67] Anne, fille de Blaise.
+ [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs a Larga et a Kagoul en
+1772.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
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+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/old/13798.zip
Binary files differ