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diff --git a/old/13490.txt b/old/13490.txt new file mode 100644 index 0000000..0de2ccf --- /dev/null +++ b/old/13490.txt @@ -0,0 +1,10094 @@ +The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Corysandre + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + + + + +CORYSANDRE + +PAR + +HECTOR MALOT + +CORYSANDRE [1] + +[Note 1: L'episode qui precede a pour titre: _la Duchesse +d'Arvernes_.] + + + +I + +La saison de Bade etait dans tout son eclat; et une lutte qui s'etait +etablie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince +Otchakoff, offrait aux curieux et a la chronique les peripeties les plus +emouvantes. + +C'etait pendant l'hiver precedent que le prince Otchakoff avait fait son +apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains +ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire +dedaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille +francs, il s'etait conquis une reputation tapageuse qui avait failli +donner la jaunisse au prince Savine, habitue depuis de longues annees a +se considerer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la +badauderie parisienne. + +C'etait un petit homme chetif et maladif que ce prince Otchakoff et qui, +n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fut +blond et imberbe. Dans ce Paris ou l'on rencontre tant de physionomies +ennuyees et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'a +le regarder avec ses traits fatigues, ses yeux eteints, son visage jaune +et ride, son attitude morne, on etait pris d'une irresistible envie de +bailler. + +Apres avoir essaye de tout il avait trouve qu'il n'y avait que le jeu +qui lui donnat des emotions, et il jouait pour se sentir vivre autant +que pour faire du bruit en ce monde, ce qui etait sa grande, sa seule +ambition. + +Sa sante etant miserable, sa fortune etant inepuisable, le jeu etait +le seul exces qu'il put se permettre, et il jouait comme d'autres +s'epuisent, s'indigerent ou s'enivrent. + +Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des +collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuye, en prenant +une maitresse en vue qui l'aurait affiche, en montant une ecurie de +course qui l'aurait dupe; mais en esprit pratique qu'il etait, il avait +trouve que le plus simple encore et le moins fatigant, etait d'abattre +nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque a +droite ou a gauche et de dire sans se presser: "Je tiens." + +Et ce calcul s'etait trouve juste. En six mois ce nom d'Otchakoff etait +devenu celebre, les journaux l'avaient cite, tambourine, trompete, et +la foule moutonniere l'avait repete. Ce jeune homme, qui n'avait jamais +fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un +coup, etait devenu un personnage. + +Mais une reputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et +l'envie: le prince Savine, qui de tres bonne foi croyait etre le seul +digne de representer avec eclat son pays a Paris, avait ete exaspere par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une tres +grosse part de cette celebrite mondaine qu'il voulait pour lui tout seul +avait ete Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'a un certain point +calme en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait +plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela etait vrai, +d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne a lui Savine! +Il fallait que n'importe a quel prix, meme au prix de son argent, auquel +il tenait tant, il defendit sa position menacee et se maintint au rang +qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs annees +et qui le rendait si glorieux. + +Alors, lui toujours si rogue et si gonfle, s'etait fait l'homme le +plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques +journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardes d'invitations +a dejeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'a ceux qu'il savait assez +vaniteux pour etre fiers d'une invitation a l'hotel Savine et en +situation de parler de ses dejeuners dans leurs chroniques et aussi de +tout ce qu'il voulait qu'on celebrat: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son gout, son esprit, son courage, sa force, sa sante, sa beaute. + +Puis, apres s'etre assure le concours de cette fanfare, il avait +commence sa manoeuvre. + +Trois jours apres une perte enorme subie par Otchakoff avec son flegme +ordinaire, Raphaelle, la maitresse de Savine, avait vu arriver un matin +dans la cour de son hotel deux chevaux russes superbes, deux de ces +puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les +arabes, et Savine n'avait pas tarde a paraitre. Comme Raphaelle menacee +d'une angine disait qu'elle etait desolee de ne pas pouvoir faire +atteler ses chevaux ce jour meme et de sortir, il s'etait fache. C'etait +justement l'ouverture de la reunion de printemps a Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris a cette reunion a +l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne +les avait donnes que pour cela. "Si vous ne pouvez pas vous en servir, +avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une +fois qu'ils seront entres dans mes ecuries, ils n'en sortiront pas. +En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas +s'exagerer son mal ou l'on se priverait de tout." Au risque d'en mourir, +car il soufflait un vent glacial, Raphaelle avait ete aux courses, et a +l'aller comme au retour ses trotteurs a la robe grise avaient provoque +l'admiration des hommes et l'envie des femmes. + +Il fallait continuer, car, de son cote, Otchakoff continuait de jouer, +perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent +mille francs, tantot contre celui-ci, tantot contre celui-la, sans +jamais lasser l'admiration de la galerie, qui repetait toujours son meme +mot: "Cet Otchakoff, quel estomac!" ce a quoi Savine repondait toutes +les fois qu'il pouvait repondre, en haussant les epaules et en disant +que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait +pas devant une nappe blanche, le pauvre diable etant incapable de boire +seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la +nationalite. + +Pour continuer la lutte, sinon avec economie, au moins d'une facon qui +ne fut pas nuisible a ses interets, Savine qui depuis longtemps se +contentait des collections qu'il avait recueillies par heritage, s'etait +mis a acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes, +livres, curiosites, n'exigeant d'elles que quelques qualites speciales: +d'etre authentiques, d'etre dans un parfait etat de conservation, +enfin de couter tres cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les +revendre,--ce qu'il esperait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles +deux reclames, l'achat et la vente,--il put le faire avec benefice, +sans autre perte que celle des interets. + +Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les +journaux l'avaient annoncee et celebree: le prince Savine, quel Mecene! +Il est vrai que ce Mecene ne repandait ses bienfaits que sur des +artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronese et +autres qui ne lui savaient aucun gre de ses largesses. + +Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mecene, et Otchakoff, en +une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait a la curiosite publique +d'une facon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que +s'il l'avait depense a acheter des Rubens ou des Titien. + +Ce fut alors que Savine exaspere et perdant la tete, se decida a lutter +contre son rival en employant les memes armes que celui-ci, c'est-a-dire +a coups de millions. + +Otchakoff, ne trouvant plus a jouer des grosses parties a Paris pendant +la saison d'ete, etait venu a Bade jouer contre la banque, et Savine +l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre +une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut +se calculer mathematiquement, et meme qu'il peut gagner. + +Le tout etait donc d'etre cet homme habile et prudent. + +Heureusement, les professeurs de systemes tous plus infaillibles les uns +que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer a coup sur; +il y en a a Paris, et a cette epoque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux ou l'on jouait: a Bade, a Hombourg, a a Wiesbaden, a Ems, +a Spa, ou ils tenaient boutiques de renseignements et de lecons. + +Dans un de ses sejours a Bade, Savine avait rencontre un de ces +professeurs: un vieux gentilhomme francais de grand nom et de belle mine +qui, apres avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes +gens qui voulaient bien l'ecouter "une rectitude de combinaisons +inexorables" pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas +a jouer, il s'en etait debarrasse en lui faisant l'aumone de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une "rectitude +inexorable" ou qu'il employait a faire inserer dans les journaux des +annonces pour tacher de trouver des actionnaires qui lui permissent +d'essayer en grand son systeme. + +Arrive a Bade il avait cherche son homme aux "combinaisons inexorables", +ce qui n'etait pas difficile, car on etait sur de le trouver a +la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de +trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part +et notant les coups sur un carton qu'il percait d'une epingle. + +Le marquis de Mantailles etait si bien absorbe dans son travail qu'il +n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappat sur +l'epaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitte +le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmene dans +les jardins, ne voulant pas qu'on le vit en conference avec le vieux +professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien. + +--Six cent mille francs seulement, prince, s'ecria-t-il, mettez six cent +mille francs seulement a ma disposition, et le monde est a nous. + +Mais Savine avait tout de suite eteint ce beau feu il n'apporterait pas +ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas +meme dix mille; mais il etait dispose, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, a essayer le systeme des "combinaisons +inexorables," seulement il voulait l'essayer lui-meme; bien entendu il +le payerait... s'il gagnait. + +Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'etait presente a la porte +du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout +de suite il avait ete introduit; Savine, bien que mal eveille, avait +remarque qu'il etait porteur d'une sorte de petite boite plate +enveloppee dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile +comme ceux dont se servent les joueurs de loto. + +--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit +le marquis. + +Pendant ce temps, le vieux joueur avait precieusement depose sa boite +et son sac sur une table; puis, le domestique etant sorti, il s'etait +approche du lit de Savine: sa physionomie s'etait transfiguree; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme use, ecrase en entrant, maintenant il +s'etait releve, c'etait un homme digne et fier, inspire, sur de lui. + +--Avant tout, je dois vous montrer par l'experience la rigoureuse +exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but +que je me suis muni de differents objets utiles a ma demonstration. + +Ces objets utiles a la demonstration des "combinaisons inexorables" +etaient une petite roulette, un tapis de drap divise comme le sont les +tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac +en toile, des haricots blancs et rouges. + +Aussitot que le professeur eut etale son tapis sur une table et dispose +en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour +lui, la demonstration commenca; a onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnes contre la banque, c'est-a-dire deux +cent-quarante mille francs. + +Le lendemain, la demonstration continua; puis le surlendemain, pendant +dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagne dix-neuf cent +cinquante haricots, c'est-a-dire pres de deux millions de francs. + +L'experience etait decisive; maintenant c'etaient de vrais billets de +banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu +de gagner il perdit. + +Et cela etait d'autant plus exasperant que, ce jour-la, Otchakoff fit +sauter la banque au milieu de l'enthousiasme general. + +Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisieme jour, puis le +quatrieme. + +--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous +avez de chance de gagner; l'equilibre ne peut pas ne pas se retablir. + +Cependant il ne se retablit point; au bout de quinze jours, Savine avait +perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui etait plus sensible encore +que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit +sensation et tapage. + +--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on. + +--Et pourtant il est prudent. + +Prudent et malheureux, c'etait trop; quelle honte! + +Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait +pas le tapage qu'il avait espere, il chercha un autre moyen pour forcer +l'attention publique a se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant tres ostensiblement a une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beaute eblouissante, etait la reine +de Bade, comme Otchakoff en etait le roi par son audace au jeu. + + + +II + +C'etait aussi l'hiver precedent, presque en meme temps qu'Otchakoff, +que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mere, la comtesse de +Barizel, avait fait son apparition a Paris. + +Elle venait, disait-on, d'Amerique, de la Louisiane, ou son pere, le +comte de Barizel, qui descendait des premiers colons francais etablis +dans ce pays, avait possede d'immenses proprietes, aux mains de sa +famille depuis pres de deux cents ans; le comte avait ete tue dans la +guerre de Secession, commandant une brigade de l'armee du Sud, et sa +veuve et sa fille avaient quitte l'Amerique pour venir s'etablir en +France, ou elles voulaient vivre desormais. + +C'etait dans une des deux grandes fetes que donnait tous les ans le +financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la premiere fois. + +Bien que Dayelle ne fut qu'un homme d'argent, un enrichi, les fetes +qu'il donnait dans son hotel de la rue de Berry comptaient parmi les +plus belles et les mieux reussies de Paris. Quand on avait un grand nom +ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois, +il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dedaigneux qu'il avait +commence la vie par etre commis chez un marchand de toile, puis +fabricant de toile lui-meme, puis filateur de lin, puis banquier, puis +l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas +moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune +de ses fetes, ne depensait pas moins de cent mille francs en decorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez +lui. + +Ce n'etait pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait a +offrir a ses invites, c'etait encore tout ce qui, a un titre quelconque: +gloire, talent, beaute, fortune, promettait d'arriver bientot a la +celebrite; il ne fallait pas etre conteste, mais d'autre part il ne +fallait pas non plus etre consacre, puisqu'il avait la pretention d'etre +lui-meme le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours +a quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la +cachait avec soin pour que l'effet produit fut plus grand; mais enfin on +savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme, +faisait cependant partie obligee de ce programme. + +Celle que causa la beaute de Corysandre fut des plus vives et pendant +huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations. + +--Vous avez vu cette jeune Americaine avec sa mere? + +--Parbleu, seulement ce n'est pas une Americaine, c'est une francaise; +elle est d'origine francaise: il y a encore dans le Poitou des Barizel +de tres vieille et tres bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette +famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'etablir en Amerique, +que descend cette belle jeune fille. + +--Riches les Barizel? + +--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais +rien. Si vous avez des pretentions a la main de cette belle fille, +ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amerique +ressemblent souvent aux batons flottants. La seule chose certaine, c'est +que la mere a achete un terrain dans les Champs-Elysees ou elle va, +dit-on, faire construire un hotel. + +--Ca c'est quelque chose. + +--C'est beaucoup si l'hotel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on +en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec +un terrain et un plan qu'ils montraient a propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues annees fait croire a une fortune qui n'existait +pas et n'avait jamais existe. + +--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitee a sa fete. + +--Il l'aurait bien invitee pour la beaute de la fille, sans doute. + +--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds. + +--Il n'y a plus de blondes. + +--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes chatain, des +blondes cendre, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons +muries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincerite du blond. + +--C'est deja quelque chose d'avoir de la sincerite dans les cheveux. + +--Ce serait peu, mais elle parait en avoir ailleurs: ainsi dans son +front si pur, dans ses yeux naifs, et son regard limpide, dans sa +bouche innocente, dans son attitude modeste. Naive, douce, modeste et +admirablement belle d'une beaute qui s'impose par l'eclat et la majeste, +voila une reunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincerite +dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou +presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne +parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappe, ce qui +m'a ebloui c'est sa beaute, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns +sous un sourcil pale, ce teint d'une blancheur veloutee, enfin c'est, +comme disaient nos peres, ce port de reine bien curieux vraiment, bien +extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans. + +--En a-t-elle meme dix-sept? + +--La mere dit dix-huit. + +--On a vu des meres vieillir leurs filles pour s'en debarrasser plus +vite. + +--La mere est encore fort bien. + +--Un peu empatee. + +--Une creole. + +--Est-elle creole? + +--Elle en a l'air. + +--Elle a meme l'air plus que creole. + +--C'est peut-etre une _octoroon_. + +--Qu'est-ce que c'est que ca, une _octoroon_? + +--C'est la descendante d'un blanc et d'une negresse arrivee a la +huitieme generation; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en +reste plus trace, meme pour l'oeil exerce d'un creole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine. + +C'etait cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'etaient fermes +a Paris, etait venue avec sa mere passer la saison a Bade. + +Et la on avait parle d'elle comme on en avait parle a Paris, car s'il +est des gens qui passent partout inapercus, il en est d'autres qui ne +peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosite. + +Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des +allees de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques +etrangers qui semblent n'etre venus a Bade que pour y trouver le plaisir +de depenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un +homme et deux femmes; une caleche louee au mois; il n'y avait certes pas +la de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez +banal, une loge au theatre, une heure de station a la musique, une +promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer +un florin a la table de la roulette, tous les matins la messe a l'eglise +catholique, c'etait tout. + +Il etait impossible de mener une vie plus simple et cependant... + +Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se +montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou +tout au moins pour Corysandre, et instantanement c'etait d'elles qu'on +s'occupait. + +--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, meme dans les journaux? + +--Notre temps est celui de la reclame; tout finit par se placer avec +des annonces bien faites et souvent repetees: la mere s'entoure de +journalistes. + +S'il n'etait pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel +recherchait les journalistes, au moins etait-ce vrai en partie et +particulierement pour un correspondant de journaux francais et +americains nomme Leplaquet. + +Ancien medecin dans la marine de l'Etat, ancien directeur d'un journal +francais a Baton-Rouge, Leplaquet etait bien reellement le commensal de +madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins +pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-meme, qu'il +l'avait connue en Amerique, ou il avait ete son ami et plus encore l'ami +de M. de Barizel; a propos de cette liaison ancienne il etait meme plein +d'histoires plus ou moins interessantes qu'il contait volontiers, meme +sans qu'on les lui demandat, et dans lesquelles la grosse fortune et la +haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrepidite, remplissaient toujours une place considerable; en +Amerique, ou lui Leplaquet, etait un personnage, il n'avait connu que +des personnages, et parmi les plus eleves, son bon ami Barizel. + +Ces histoires, on les ecoutait parce qu'elles etaient generalement bien +dites et avec une verve meridionale qui s'imposait; mais on les eut +peut-etre mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur +avait ete plus sympathique. Malheureusement ce n'etait pas le cas de +Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son +air sombre, son attitude hesitante, inspirait plutot la defiance que la +sympathie, la repulsion que l'attraction. + +D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait a les conter a tout +propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'etonnait que +cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchat +si obstinement les occasions de dire du bien de la seule madame de +Barizel. + +De meme on cherchait aussi pourquoi il deployait tant de zele a racoler +des convives pour les diners de madame de Barizel. + +Bien entendu, c'etait dans son monde qu'il les prenait, ces convives, +parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout +parmi les journalistes, ses confreres, francais ou etrangers; il +suffisait, qu'on tint une plume, quelle qu'elle fut, pour etre invite +par lui chez madame de Barizel. + +Bien que des invitations de ce genre fussent assez frequentes a Bade, ou +plus d'une femme en vue employait ses amis a l'enrolement d'une petite +cour composee de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activite +que Leplaquet apportait a ces enrolements etaient si grandes qu'elles ne +pouvaient pas ne pas provoquer un certain etonnement. C'etait a croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car des qu'ils arrivaient et +a leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait. + +Le lendemain, l'invite de Leplaquet s'asseyait a la droite de la +comtesse de Barizel, qui se montrait une femme superieure dans l'art de +chatouiller la vanite litteraire de son convive, dont la veille elle +ne connaissait meme pas le nom, lui repetant avec une grace pleine de +charme la lecon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain, +au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux +yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la +comtesse, il envoyait a son journal une correspondance consacree a la +gloire des Barizel. + + + +III + +Une maison hospitaliere: comme l'etait celle de madame de Barizel devait +s'ouvrir facilement pour le prince Savine. + +En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'a attendre +une visite de celui-ci a Bade pour se faire presenter a la comtesse, et +bientot on le vit partout aux cotes de la belle Corysandre. + +Ce ne fut qu'un cri: + +--Le prince Savine va epouser mademoiselle de Barizel. + +C'etait ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui, +lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante +pour sa vanite de voir qu'il faisait sensation; il etait revenu a ses +beaux jours, Otchakoff serait eclipse. + +Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre, +quel inepuisable sujet de conversation! + +Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne repondait pas. + +Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari +bienheureux? + +Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assiste a +ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que +Savine s'etait nettement et formellement prononce a ce sujet. + +Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de +Barizel ou meme tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un +fait positif et precis pour soutenir qu'il avait voulu etre le mari +de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilites, +quelles qu'elles fussent. + +Si ordinairement et en tout ce qui ne lui etait pas personnel, il +n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort +ingenieux et tres fertile en ressources, en inventions, en combinaisons +pour tout ce qui s'appliquait immediatement a ses interets ou devait les +servir. + +Ce qu'il trouva ce fut une fete de nuit en pleine foret, avec bal et +souper, organisee en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit +pittoresque qui ne fut pas trop eloigne de Bade, de facon qu'on put y +arriver facilement, il etait sur a l'avance de voir ses invitations +recherchees avec empressement. Sans doute la depense qu'entrainerait +cette fete serait grosse, et c'etait la pour lui une consideration a +peser; mais, tout compte fait, elle ne lui couterait pas plus qu'une +seance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps +a la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas +manquer d'etre considerable et retentissant. D'ailleurs il n'etait pas +dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient +rares, plus elles seraient precieuses, et les malheureux qu'il ferait +parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait. + +Apres avoir soigneusement etudie les environs de Bade, l'emplacement +qu'il adopta fut un petit plateau boise situe entre le vieux chateau +et l'entassement de roches sillonnees de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait la une clairiere entouree de superbes sapins au +tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait ca et +la en longs fils, et dont le sol etait a peu pres uni, c'est-a-dire tout +a fait a souhait pour qu'on y put danser et pour qu'on y dressat les +tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper. + +En moins de huit jours, tout fut organise et Savine eut la satisfaction +de se voir poursuivi et assiege de demandes d'invitations. + +Quel chagrin, quel desespoir pour lui de refuser; mais le nombre des +invites avait ete fixe a cent par suite de l'impossibilite de dresser +sur ce terrain tourmente des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait desire. Ce desespoir avait ete tel qu'il +s'etait decide a porter le nombre de cent, a cent cinquante; puis, +devant les instances dont il avait ete accable, et pour ne peiner +personne, de cent cinquante a deux cents. + +Mais s'il se donna le plaisir pour lui tres doux de refuser de hauts +personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de +ne pas s'assurer la presence des journalistes qui se trouvaient en ce +moment a Bade. + +En realite c'etait pour eux que la fete etait donnee. + +Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fete il se +partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetes que pour elle et pour +eux; pour tous ses autres invites, affectant une morgue hautaine. + +Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant, +l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de facon a bien marquer +l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les +journalistes, au contraire, il se tenait sur la reserve et c'etait +seulement quand il croyait n'etre pas vu ou entendu qu'il leur +temoignait sa bienveillance, prenant toutes les precautions pour qu'on +ne put pas supposer qu'il etait en relations suivies avec ces gens-la. + +--Comment trouvez-vous cette petite fete? + +--Admirable. + +--Vous en direz quelques mots? + +--C'est-a-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier. + +--Avec discretion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande; +si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de +tout ce qui ressemble a la reclame. + +--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fete. + +--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends +qu'un sujet d'article est chose precieuse, et je ne veux pas vous priver +de celui-la; seulement je vous prie d'observer une certaine reserve en +tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis +avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre +article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous? + +--Volontiers. + +--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je +ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des +sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas? + +Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'echelonner pour que ceux +qui devaient trompeter son nom ne se trouvassent point nez a nez, il +entendit la lecture des differents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des +eloges sans fin. + +--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet +article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle delicatesse +de touche, quelle grace! Je ne risquerai qu'une observation. Vous +permettez, n'est-ce pas? + +--Comment donc. + +--C'est une priere que je veux dire: la reserve que je vous avais +demandee, vous ne l'avez peut-etre pas observee aussi complete que +j'aurais voulu, mais passons; ce que je desire, ce n'est pas une +suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez +un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe; +il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas +positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que +le public francais, mal instruit de ces choses, me confondit avec ces +gens-la; voulez-vous? + +--Avec plaisir. + +--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques. + +Avec le second les eloges reprirent: + +--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu! + +Il ne presenta aussi qu'une observation, "non pour demander une +suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agreable". + +--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes +russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondit la mienne avec +celles-la, et qu'on crut que parce que je donne des fetes je me livre a +des prodigalites et a des folies; si vous le desirez je vais vous donner +des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile +d'en rien dire, elle est, grace a Dieu, bien connue. + +Avec le troisieme, il commenca aussi par des eloges et ce ne fut +qu'apres avoir epuise toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une +petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles +etaient, grace a Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelat son duel +avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissat un mot discret sur la +fermete et le courage qu'il avait montres en cette circonstance. + +Avec le quatrieme, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur +la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grace a Dieu, etaient +de notoriete publique, mais sur sa generosite; parce qu'il donnait des +fetes qui lui coutaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crut qu'il ne +pensait pas aux malheureux. + +Otchakoff etait battu. + + + +IV + +On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle +Corysandre sans que ce bruit arrivat aux oreilles de la personne qui +justement avait le plus grand interet a l'apprendre: Raphaelle, la +maitresse du prince, retenue a Paris par le role qu'elle jouait dans une +piece en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener +avec lui. + +Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage +fut possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et +ce serait pour avoir une garde-malade sure, dont il provoquerait +la sollicitude, l'interet et les soins par toutes sortes de belles +promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant a penser qu'il +etait pris par l'amour et la passion, cette idee etait pour elle si +drole et si invraisemblable qu'elle ne s'y arretait meme pas: Savine +amoureux, Savine passionne; cela la faisait rire aux eclats. + +Ce fut meme par un de ces eclats de rire qu'elle accueillit la premiere +fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer +hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'eprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en +ce monde la chance a laquelle elle avait droit, a voir enfin abaissee +une de celles qui lui ont vole sa part de bonheur. + +Cependant, a la longue et peu a peu, a force d'entendre et de lire +le meme mot sans cesse repete, "le mariage du prince Savine avec +mademoiselle de Barizel", elle finit par s'inquieter. Un bruit aussi +persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque +chose de serieux. + +La prudence exigeait qu'elle vit clair en cette affaire. + +Ce n'etait point un role facile a remplir que celui de maitresse de Son +Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne, +et depuis longtemps elle l'eut abandonne sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait +des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels +degouts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses equipages, ses toilettes, son hotel des +Champs-Elysees! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui +s'etalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des +choses, le bourbier dans lequel elle se debattait, comme elle seule +connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau. + +Apres avoir bien reflechi a la situation, Raphaelle trouva que la seule +personne qu'elle pouvait charger de cette enquete delicate etait son +pere. + +Depuis qu'elle habitait son hotel des Champs-Elysees, elle avait +ete obligee de se separer de sa famille, Savine n'etant pas homme a +supporter une communaute que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolerer: il ne reconnaissait pas a sa maitresse le droit +d'avoir un pere et une mere, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui +d'avoir d'autres amants elle devait etre a lui, entierement a sa +disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il +permettait qu'elle restat au theatre, c'etait parce qu'il etait flatte +dans sa vanite de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur +les colonnes du boulevard ou dans les reclames des journaux. C'etait une +grace qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du meme +genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait +ose dire qu'il n'etait pas liberal et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune! + +Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient +loue un logement dans la rue de l'Arcade, ou M. Houssu avait continue +son commerce de prets en y joignant un bureau de "renseignements intimes +et de surveillances discretes." Une circulaire qu'il avait largement +repandue expliquait ce qu'etaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discretes, rien autre chose que l'espionnage au profit des +jaloux: maris, femmes, maitresses, qui voulaient savoir s'ils etaient +trompes et comme ils l'etaient. Mais cela n'etait point dit crument, car +M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style +aussi bien que les belles manieres. Peut-etre, dans un autre quartier, +ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eut-il nui a +son industrie; mais sa clientele se composait, pour la meilleure part, +de cuisinieres qui frequentaient le marche de la Madeleine, de femmes +de chambre, de quelques cocottes devorees du besoin d'apprendre ce que +faisaient leurs amis aux heures ou elles ne pouvaient par les voir, et +tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien ecrites; c'etait encore plus precis que les oracles des tireuses de +cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand +on avait ete une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la facon dont +il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avancant l'epaule +gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance. + +Maintenant que Raphaelle etait separee de son pere et de sa mere, elle +ne pouvait plus, comme au temps ou elle etait la maitresse du duc de +Naurouse, entrer chez eux aussitot qu'elle avait un instant de liberte +et s'installer en caraco au coin du poele pour voir sauter le foie +ou mijoter le marc de cafe; mais toutes les fois que cela lui etait +possible elle se sauvait de son hotel des Champs-Elysees pour accourir +dejeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'etait avec joie +qu'elle echappait aux valets a la tenue correcte, aux sourires insolents +et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant, +et qu'elle venait tenir elle-meme la queue de la poele ou cuisait le +dejeuner paternel; c'etait la seulement, qu'entre son pere et sa mere +et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-meme, +reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage +d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, a ceux de +l'hotel des Champs-Elysees et de sa position presente. + +Decidee a charger son pere d'une surveillance intime aupres de Savine, +elle vint un matin rue de l'Arcade a l'heure du dejeuner, arrivant comme +a l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrees de provisions de +toutes sortes liquides et solides. + +Un des grands plaisirs de M. Houssu etait, lorsque ses clients lui en +laissaient le temps, de faire lui-meme sa cuisine, ne trouvant bon que +ce qu'il avait prepare de sa main. + +Lorsque Raphaelle entra, il etait en manches de chemise, occupe a couper +du lard en petits morceaux. + +--Tu viens dejeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais +te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais +qu'est-ce que tu nous apportes de bon? + +Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaelle +venait de poser sur sa table. + +--Un jambon de Reims, bonne affaire, voila qui change ma strategie +culinaire, c'est un renfort qui arrive a un general au moment de livrer +bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ca;--il developpa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_, +fameuse idee, tu es une bonne fille, tu penses a tes parents, c'est +bien, c'est tres bien: si nous prenions un vermouth avant dejeuner, ca +nous ouvrirait l'appetit. + +Sans attendre une reponse, il se mit a deboucher la bouteille de +vermouth. + +--Non, dit Raphaelle, j'aime mieux une absinthe. + +--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier. + +--Eh bien, on va aller en chercher. + +Tirant une piece d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit a sa mere +qui essuyait la vaisselle melancoliquement dans un coin. + +Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle +sortit pendant que Raphaelle defaisant son chapeau et sa robe--une robe +de Worth,--les accrochait a un clou, entre deux casseroles. + +--C'est ca, ma fille, mets-toi a ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud. + +Mais a ce moment madame Houssu rentra sans la fiole. + +--Et l'absinthe? demanda Raphaelle. + +--J'ai envoye la fille de la concierge. + +--Quelle betise! elle va licher la bouteille, s'ecria Raphaelle. + +--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux +sur cette enfant, a son age... + +--Avec ca qu'a son age je n'en faisais pas autant! + +Le feu etait allume, les oeufs etaient battus: l'omelette fut vite +cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put +se mettre a table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise +retroussees jusqu'aux coudes, le col deboutonne; a sa droite, madame +Houssu, correctement habillee; a sa gauche, Raphaelle, imitant le +debraille paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon +blanc. + +M. Houssu commenca par servir sa fille avec un air triomphant. + +--Goute-moi ca, dit-il, est-ce moelleux, est-ce souffle? Tu as eu une +fameuse idee de venir dejeuner avec nous. + +--J'ai a te parler. + +--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'ecouterai. + +--Tu as lu ce que les journaux disent du prince? + +--Qu'il allait epouser une jeune Americaine. + +--Il n'y a pas de fumee sans feu; en tout cas l'affaire merite d'etre +eclaircie et je compte sur toi pour ca. Tu vas partir pour Bade et +m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Americaine. + +--Moi! ton pere! + +--Eh bien? + +--C'est a ton pere que tu fais une pareille proposition! + +--A qui veux-tu que je la fasse? + +Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son epaule +gauche en avant par le geste qui lui etait familier lorsqu'il voulait +mettre sa decoration sous les yeux d'un client qu'il fallait eblouir. + +--Tu ne parlerais pas ainsi, s'ecria-t-il en frappant sa chemise de sa +large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine. + +--Puisqu'il n'y brille pas, ecoute-moi et ne dis pas de betises. On +raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela interesse, +c'est moi, n'est-ce pas? + +M. Houssu toussa sans repondre. + +--Dans ces conditions, continua Raphaelle, il faut que je sache a quoi +m'en tenir, et comme je ne peux pas aller a Bade voir par moi-meme +comment les choses se passent, je te demande de me remplacer. + +--Moi, l'auteur de tes jours? + +--Encore, s'ecria Raphaelle, impatientee, tu m'agaces a la fin en nous +la faisant a la paternite. En voila-t-il pas, en verite, un fameux pere +qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-a-dire quand elle avait +besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence a +sortir de la misere, c'est-a-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin +d'elle et qu'elle est en etat de l'obliger. + +M. Houssu s'arreta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa +les bras avec dignite. + +--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ca, s'ecria-t-il, c'est +bas; nous aurions mange notre omelette, ta mere et moi, tranquillement, +amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes +cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule +bouchee de ton jambon, elle m'etoufferait. + +Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, apres +les avoir pousses sur le bord de son assiette, il se mit a manger les +oeufs stoiquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir +sa fille comme elle en avait envie, de peur de facher ce bel homme, +qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait epousee. + +Pendant quelques minutes le silence ne fut trouble que par le bruit +des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de +s'elever entre le pere et la fille ne les empechait ni l'un ni l'autre +de manger. + +La premiere, Raphaelle, reprit la parole: + +--Allons, pere Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ca c'est des +betises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien; +mange-le en m'ecoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention +de te rien reprocher. + +--Si c'est ainsi... + +--Puisque je te le dis. + +Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia +une en deux et la porta a sa bouche. + +--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaelle. En voyant que +l'on persistait a parler du mariage de Savine avec cette Americaine, +j'ai pense que tu pourrais aller a Bade et que tu verrais ce qu'il y +avait de vrai la-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi. +Est-ce que ca ne rentre pas dans ton metier? Que la scene se passe a +Bade ou a Paris, c'est la meme chose; seulement, tu auras peut-etre plus +de mal la-bas, en pays etranger, que tu n'en aurais a Paris, ou tu es +chez toi. + +--Ca c'est sur. + +--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas etre ceux de Paris. Cela ne +serait pas juste. + +Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne +pas remarquer ce regard, qui etait plutot une affirmation qu'une +interrogation, et il continua de manger. + +--Ce que tu auras a faire, poursuivit Raphaelle, je n'ai pas a te +l'indiquer, c'est ton metier et il me semble qu'il est plus facile +d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en +representation, comme si le monde etait un theatre sur lequel il doit se +faire applaudir, que de suivre a la piste une femme qui se cache de son +mari ou une maitresse qui se defie de ses amants. + +--On a des moyens a soi, dit M. Houssu sentencieusement. + +--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si +veritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je +te le dis a l'avance, m'etonnerait joliment, etant donne le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on +dit magnifique, precisement parce qu'elle est magnifique et parce que +d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour +le cas seulement ou le prince te paraitrait pris, c'est de savoir ce +que sont ces deux femmes; la fille et la mere; si ce sont vraiment +des honnetes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurieres qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux +points: Savine amoureux et madame de Barizel honnete ou aventuriere, +il me faut des renseignements certains; n'epargne donc rien, je suis +decidee a payer le prix. + +De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernieres paroles de +facon a les bien enfoncer. + +Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche +que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de +machoires regulier comme le tic tac d'un moulin. + +--Si tu m'avais parle ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que +j'ai ete suffoque, indigne, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur; +le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a ete soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou +plutot que je m'imaginais que tu me faisais n'etait pas de celles +qu'ecoute froidement un soldat, un legionnaire. + +Il se frappa la poitrine, qui resonna comme un coffre. + +--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le +prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as +des droits a faire valoir. + +--Un peu. + +--Et quel autre qu'un pere peut mieux les defendre? Puisque l'occasion +se presente, je ne suis pas fache de m'expliquer une bonne fois pour +toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai tolere cette +liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberte a +une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru a la parfaite +innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme +comme toi et un homme comme lui. + +--Tout ce qu'il y a de plus naturel. + +--Eh bien! ton pere te tend la main. + +Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de theatre. + +--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empecher ce mariage avec +cette Americaine; il saura aider le tien; il saura meme... s'il le +faut... l'exiger. + +--Contente-toi d'empecher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est +vrai qu'il doive se faire. + +--La-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de pere. + +--Quand peux-tu partir? + +--Tout de suite, si tu veux. + +Mais il se reprit: + +--Demain, apres-demain, dans quelques jours. + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Tu n'aurais pas du me faire cette question, mais avec toi il ne faut +pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me +faut reunir les fonds necessaires, non seulement a mon voyage, mais +encore a l'achat de certaines indiscretions qu'il me faudra peut-etre +payer cher. + +--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les +indiscretions, c'est moi qui les paye. + +--Oh! non, pas de ca; pas d'argent entre nous. + +Mais sans lui repondre, elle alla a sa robe et, ayant fouille dans la +poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit +a. M. Houssu. + +Celui-ci fit mine de le refuser, mais a la fin il l'accepta. + +--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et des demain, me mettre en +chasse. + +--Tu sais, dit Raphaelle, pas de roulette, hein! + +--Jouer l'argent de mon enfant! + +--Ne te fache pas, et finis de dejeuner, que nous fassions un besigue. + + + +V + +M. Houssu avait promis a sa fille de lui ecrire des le lendemain; +cependant huit jours s'ecoulerent sans nouvelles. + +--Il a joue, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les +indiscretions de l'entourage de madame de Barizel. + +Elle connaissait son pere et savait quel cas on devait faire de ses +nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente +ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux depens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu +l'heureuse chance d'etre decore, il s'etait tout a coup imagine qu'il +devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de la cette phraseologie qu'il avait +adoptee sur l'honneur (dont il se croyait le representant sur la terre), +le devoir, la delicatesse, la fierte, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idees bien precises sur ce qu'ils pouvaient +etre; de la aussi son parti pris de paraitre ignorer la situation vraie +de sa fille et de tout s'expliquer ou plutot de tout expliquer aux +autres par "la liberte d'artiste". Quoi de plus facile a comprendre que +sa fille possedat un hotel aux Champs-Elysees: n'etait-elle pas artiste +et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de +plus naturel qu'on lui donnat des diamants, des chevaux, des bijoux: +n'a-t-on pas toujours comble les artistes de cadeaux? Chacun applaudit a +sa maniere, celui-ci les mains vides, celui-la les mains pleines. Malgre +cette attitude et le langage qu'il avait adopte, il n'en etait pas moins +toujours l'homme d'autrefois, c'est-a-dire parfaitement capable "de +jouer l'argent de son enfant", comme autrefois il jouait et depensait +l'argent "de celles qu'il aimait". + +Cependant elle se trompait: s'il avait joue et il n'avait eu garde de +ne pas le faire des son arrivee, il avait neanmoins obtenu certaines +indiscretions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au +lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait ete oblige, une +fois qu'il avait ete ruine par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur +et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte +que c'avait ete apres toute une semaine d'attente qu'elle avait recu la +lettre promise, une longue lettre en belle ecriture moulee, epaisse et +carree, qu'il avait apprise au regiment et qui lui avait valu la faveur +de son major pendant son service. + +"Ma chere fille, + +"Misere et compagnie. + +"Voila ce que j'ai a te dire de l'Americaine et de sa fille. + +"Une pareille decouverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai +eu le chagrin de t'imposer malgre moi, je pense, et tu ne m'en voudras +pas d'un retard cause uniquement par les difficultes de ma tache. + +"Car elle etait difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les +Americaines, difficile avec le prince. + +"Et de ce cote meme assez difficile pour que je ne puisse pas encore +repondre d'une facon precise a ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se +marier? + +"Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette reponse; mais +puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'a regarder +dans son jeu pour le deviner. + +"Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les +Americaines et si peu sur le prince? + +"Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien la-dessus, mais un pere +ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du metier, c'est +de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas +accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; +en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maitres (ce +qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les denigrer a plaisir, sans +esprit de justice (ce qui est frequent); mais enfin en se tenant sur ses +gardes, on peut avec eux serrer la verite de bien pres. J'ai donc fait +causer les domestiques de l'Americaine, mais je n'ai pas pu employer +le meme systeme avec ceux du prince, qui me connaissent; de la cette +diversite dans mes renseignements. Il est bien evident, n'est-ce pas, +que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient +ete surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient +surement ""qui ne me connaissant pas, n'ont point pense a se tenir en +defiance et sont tombes dans tous les traquenards que j'ai eu l'idee de +leur tendre. + +"Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'interet pour +toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le merite que +j'ai eu a cela, que ce sont des noirs tres devoues a leur maitresse. Ce +qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les resultats de ces causeries? Les +voici: + +"Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la +belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, +une personne tres agreable, qui a du etre fort jolie en sa jeunesse et +qui presentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne +parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: +le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisieme que tu as +peut-etre vu ou dont tu as peut-etre entendu parler, un correspondant +de journaux nomme Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois +hommes si differents? Cela je n'en sais rien et ce serait a creuser, +mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point +de ne pas se gener: au contraire, ils s'aident les uns les autres; +Dayelle qui, il y a quelques annees, etait en guerre avec Avizard, est +maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-etre meme leur bourse au service de Leplaquet; et +il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment +la meme femme ils doivent etre ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils +sont, comperes, associes le plus souvent, au moins quand la femme est +habile. Et justement madame de Barizel est une maitresse femme. De ces +trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'epouser, Avizard et +Leplaquet, et ceux-la elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne +peut devenir leur femme que quand elle aura marie sa fille; et il y en +a un troisieme qu'elle veut elle-meme epouser, Dayelle, qui, veuf, pere +d'un fils en age de prendre femme, n'est point porte au mariage, mais +qu'elle espere enlever en mariant sa fille a un grand personnage qui +eblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le +reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-pere +du prince... + +"Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se presentent et combien un +mariage avec notre prince les arrangerait? + +"Ce qu'il y a d'ingenieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que +tous ceux qui l'entourent ont interet a ce que ce mariage se fasse: +Dayelle pour avoir tout a lui madame de Barizel qui presentement le scie +a chaque instant avec: "Ma fille, c'est pour ma fille, c'est a cause de +ma fille." Avizard et Leplaquet pour epouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, +poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et +d'autres encore peut-etre que je ne connais pas y poussent de toutes +leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de +Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans +l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingeniosite de moyens +qui paraissent tres remarquables. + +"Voila la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la +demele au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, +que je suis parvenu a reunir depuis que je suis ici. + +"Tu vois qu'elle est redoutable. + +"Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est: + +"1 deg. La detresse d'argent des Americaines; + +"2 deg. La beaute de la jeune fille. + +"C'est une vieille verite que le succes n'appartient qu'a ceux qui sont +aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est la justement le +cas de madame de Barizel d'etre aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis la, mais ce +n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain +a Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hotel +magnifique, on parle de grosses sommes deposees chez Dayelle et Avizard, +on parle d'une fortune considerable en Amerique; mais tout cela est +propos en l'air. La realite, c'est qu'on vit d'expedients, avec largesse +pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui +est cache, dont on n'aurait pas idee dans le menage bourgeois le plus +pauvre. Si ma lettre n'etait pas deja si longue, j'entrerais a ce sujet +dans des details caracteristiques que je reserve pour te les conter: +tu verras ce qu'est la misere cachee de certains personnages qui +eblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ca nous venge, +nous autres, gens d'honneur. + +"En te disant que la beaute de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, +ce n'est pas de l'exageration; il faut la voir pour admettre qu'une +creature humaine peut etre aussi admirablement belle. Il est vrai, et +je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air tres intelligent, +on pretend meme qu'elle est un peu bete; mais enfin la beaute reste, +eblouissante; c'est un homme qui s'y connait qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses +relations, sa detresse d'argent, la beaute de sa fille font qu'un +mariage avec le prince Savine parait avoir bien des chances pour lui? + +"Le prince veut-il ce mariage? + +"Toute la question est la, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la +resoudre; mais ne le voulut-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il +sera amene un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonte: il doit etre bien difficile de resister a des femmes +dangereuses comme celles-la, la mere pour son habilete, la fille pour sa +beaute. + +"La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un +indice grave. + +"Pour le soustraire a cette influence qui menace de l'envelopper, il +faudrait qu'on lui fit connaitre ces deux femmes. Mais comment? je n'ai +pas des faits precis a lui mettre sous les yeux de facon a les lui +crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux +qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand +mariage. Ce serait en Amerique qu'il faudrait faire une enquete, a +Baton-Rouge, a la Nouvelle-Orleans, la ou s'est ecoulee la jeunesse de +madame de Barizel; c'est la que sont les cadavres, et si j'en crois le +peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles a deterrer. + +"Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un +mal de galerien et pour pas grand'chose. + +"Et pendant ce temps-la notre prince se trouve serre de plus en plus. + +"Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire +quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est etonnant +comme l'argent file. + +Je t'embrasse avec les sentiments d'un pere affectueux et devoue. + +"Houssu." + +A cette longue lettre, Raphaelle repondit par une depeche telegraphique +qui ne contenait que deux mots: + +"Reviens immediatement." + +M. Houssu arriva a Paris le vendredi soir, et le samedi matin il +s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. +Raphaelle avait juge la situation assez menacante pour aller en Amerique +deterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince. + + + +VI + +Le jour meme ou la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, +rappele par sa fille, elle recevait un hote dont le _Badeblatt_ +annoncait l'arrivee en ces termes: + +"Le train d'hier soir nous a amene une des personnalites les plus en vue +du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long +voyage autour du monde. A peine debarque a Trieste, M. le duc de +Naurouse s'est mis en route pour Bade, ou il compte, nous dit-on, faire +un sejour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. +Tout donne a esperer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux +engages dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter +cette annee un eclat plus vif encore que les annees precedentes, aussi +bien par le nombre et le merite des concurrents, que par la reputation +des gentlemen qui doivent les monter." + +Si la nouvelle n'etait pas entierement vraie, et particulierement pour +le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on etait loin encore, et auquel +le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'etait-elle dans ses autres +parties: il etait vrai que le duc de Naurouse etait de retour de son +voyage autour du monde et il etait vrai aussi qu'a peine debarque a +Trieste il etait monte en wagon pour venir directement a Bade, au lieu +de rentrer en France. + +Avant de rentrer a Paris, il etait bien aise de savoir ce qui s'etait +passe en son absence, un peu mieux et d'une facon plus detaillee et plus +precise que les quelques lettres qu'il avait recues n'avaient pu le lui +apprendre. + +Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes apres son depart? + +A cette question, qu'il s'etait si souvent posee et avec tant d'emotion +pendant les longues heures melancoliques de la traversee, en restant +appuye sur le plat-bord a voir la mer immense fuir derriere lui ou a +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, +il n''avait jamais eu d'autres reponses que celles qu'il se donnait +lui-meme en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitee, +c'est-a-dire rien que le reve. + +Cependant son ami Harly, avant qu'il quittat Paris, lui avait promis de +le tenir exactement au courant de ce qui se passerait. + +Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller a New-York, et +c'etait a New-York que Harly devait lui ecrire, tandis que c'etait a +Rio-Janeiro qu'il avait ete. Aussitot debarque a Rio-Janeiro, il avait +employe tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la +hate qu'il avait mise a expedier des depeches de tous les cotes avait +embrouille les choses: les lettres n'etaient point arrivees en temps +la ou il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'etaient +egarees; si bien qu'il n'avait pas recu la moitie de celles qui lui +avaient ete ecrites. Celles qui etaient adressees a New-York avaient +ete le chercher a Rio-Janeiro; celles qui avaient ete a Rio-Janeiro ne +l'avaient pas rejoint a San-Francisco; celles de Yokohama n'etaient +pas arrivees; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir a Singapore, +etaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passe le +detroit; et ainsi de suite jusqu'a Alexandrie. + +De tout cela il etait resulte une conversation a batons rompus et +tellement embrouillee qu'elle etait a peu pres inintelligible. + +Comment madame d'Arvernes avait-elle supporte leur separation? +L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'etait-elle +consolee? + +Pour lui il etait bien gueri, radicalement gueri et, le voyage avait +acheve le desenchantement qui avait commence avant son depart. + +Mais apres tout il l'avait aimee, et si elle n'avait point ete pour lui +la maitresse qu'il avait revee, c'etait pres d'elle cependant, par elle +qu'il avait eu quelques journees de bonheur. + +Et comment l'en avait-il payee? + +Avec la violence passionnee qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu +envisager froidement les choses? N'en etait-elle pas encore au moment +ou, sur la jetee du Havre, quand elle l'avait vu emporte par le +_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains desesperees dans un +mouvement ou il y avait autant de colere que de douleur? + +Voila pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par +Bade, ou il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le +faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des reponses predises, il demanderait a Harly de lui ecrire exactement +quelle etait la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait +faire: rentrer a Paris ou rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutot +qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son chateau de +Varages ou dans celui de Naurouse. + +A peine installe a l'hotel, dans un appartement assez modeste, son +premier soin fut de demander les derniers numero, du _Badeblatt_ et de +chercher sur la liste des etrangers quels etaient ceux de ses amis qui +etaient arrives a Bade en ces derniers temps. + +Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arreta +point, aimant mieux s'adresser a un ami avec lequel il n'aurait point a +se tenir sur ses gardes et a peser ses paroles comme s'il etait devant +un juge d'instruction. + +Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revint +a Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenat a Bade quelqu'un +qu'il pourrait interroger librement. + +Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de +veiller sur son impatience. Mais Savine n'etait point chez lui; il +etait a la _Conversation_ occupe a essayer de faire triompher la morale +publique a la table de trente-et-quarante en operant d'apres les +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles. + +Le duc de Naurouse se rendit a la Conversation c'etait l'heure ou +la musique jouait sous le kiosque qui s'eleve devant la maison de +Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du cafe, assis sur +des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une elegante cohue +un public nombreux qui reunissait a peu pres toutes les nationalites des +deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement a se rattacher par +la toilette a deux seuls pays: les hommes a l'Angleterre, les femmes a +Paris. + +Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette societe cosmopolite qu'on +rencontre dans toutes les villes d'eaux a la mode pour le regarder +avec curiosite et l'etudier avec interet; pendant son absence ce monde +n'avait pas change, il etait toujours le meme. Cependant, quoiqu'il ne +promenat sur cette assemblee qu'un regard nonchalant et indifferent, +ses yeux furent tout a coup irresistiblement attires et retenus par +la beaute d'une jeune fille, si eclatante, si eblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arreta sur place. Alors il la +regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle +etait blonde, avec des yeux bruns ombrages par des sourcils pales et +soyeux; l'expression de ces yeux etait la tendresse et la bonte; elle +etait de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste +cependant et qui n'avait rien d'apprete, naturelle au contraire et +gracieuse; pres d'elle etait assise une femme jeune encore, sa mere sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eut entre elles aucune +ressemblance, la mere ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux. + +Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campe devant elles en +admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas +et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il etait +sorti de son hotel assez melancoliquement, trouvant tout triste et +morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien +faire dans un trou comme Bade, et voila que tout a coup une eclaircie +s'etait faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le +ciel, de gris qu'il etait, avait instantanement passe au bleu; cette +verdure qui l'entourait etait aussi fraiche aux yeux qu'a l'esprit, ce +paysage entoure de montagnes aux sommets sombres etait charmant; cette +chaude journee d'ete le penetrait de bien-etre; ce pays de Bade etait le +plus gracieux de la terre; il etait heureux de se retrouver au milieu +de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-a-dire de cette jeune +fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivres, allonges, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage. + +C'etait tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait +l'eveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade +et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononce a mi-voix le +frappa: + +--Roger! + +Il tourna les yeux du cote d'ou cette voix, qui avait resonne dans son +coeur, etait partie. + +La secousse qui l'avait frappe ne l'avait point trompe: c'etait elle; +c'etait madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle +avait crie lorsqu'ils s'etaient separes, son nom, etait celui qu'elle +prononcait apres une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il +s'etait eloigne emporte par le _Rosario_, elle l'avait repete. Cet appel +le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi. + +Mais il n'y avait pas a hesiter; elle etait la, le regardant, penchee +en avant, a demi soulevee sur sa chaise. Il alla a elle, sans bien voir +quelle etait l'expression vraie de ce visage emu. + +Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains: + +--Vous ici! + +--J'arrive. + +--Et moi aussi. Quel bonheur! + +Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incline +vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler. + +Autour d'eux un mouvement de curiosite s'etait produit, tant avait ete +vif l'elan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement +et deja les oreilles s'ouvraient pour ecouter les paroles qu'ils +allaient echanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se +passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais +souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'etait pas le moment +de se donner en spectacle. + +--Votre bras? dit-elle a Roger. + +En meme temps qu'elle s'etait levee et, sans attendre sa reponse, elle +lui avait pris le bras. + +Ils s'eloignerent, au grand ebahissement des curieux desappointes. + +Tout d'abord ils marcherent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant +doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui etait loin de lui +rendre le calme. + +Ce fut seulement apres etre sortis de la foule qu'elle prit la parole: +se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura: + +--_Carino, Carino_, enfin je te revois! + +Il ne repondit pas, ne sachant que dire et se demandant ou allait +aboutir cet entretien commence sur ce ton. Ce qu'il avait redoute se +realisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il etait emu par cette +pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait +si souvent prononce et qui evoquait tant de souvenirs passionnes; mais +le sentiment qu'il eprouvait ne ressemblait en rien a l'amour. + +--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que +ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien. + +--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement. + +Elle s'arreta et, tournant a demi la tete, elle le regarda en face, +plongeant dans ses yeux. + +--Vrai, dit-elle, c'est vrai? + +Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, +car elle baissa la tete et reprit son chemin. + +--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetee du Havre, +dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'eloigner, me +laissant la desesperee, aneantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce +courage feroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et +au lit encore? + +Avant qu'il eut repondu a ces questions qui etaient pour lui +terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main +gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda a +qui ce signe etait adresse, il vit que c'etait a un jeune homme qui se +trouvait a une courte distance et qui, bien evidemment, avait ete arrete +par madame d'Arvernes au moment meme ou il s'approchait d'eux: ce jeune +homme etait un grand beau garcon, solide et bien bati, de tournure +elegante, a la mine fiere, avec des yeux au regard veloute. + +Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle +avait tres bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle +se mit a sourire et, prenant un ton enjoue: + +--Sans lui, je ne me serais pas consolee. Le vicomte de Baudrimont. Je +te le presenterai, mais pas tout de suite; il nous generait. + +Ces quelques paroles avaient ete une douche glacee qui s'etait abattue +sur les epaules de Naurouse. Eh quoi, c'etait quand il cherchait des +mots adoucis et des periphrases pour lui repondre, qu'elle lui montrait +si franchement son consolateur, ce beau garcon aux yeux passionnes! Et +un moment il avait eu peur d'elle! + +--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes. + +Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison. + +--Charmant, dit-il en riant. + +--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garcon, tu vois +qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente +nature, mais malgre toutes ses qualites, et elles sont reelles, elles +sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai +aime et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garcon n'avait pas ete la, je +serais devenue folle. + +--Il etait la. + +--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger. + +Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait +tout un monde de souvenirs et meme peut-etre autre chose que des +souvenirs; mais l'heure de l'emotion etait passee; maintenant il etait +decide a prendre la situation gaiement. + +--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous +aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais separee de toi. Mais tu +as voulu etre chevaleresque. Quelle folie! Tu vois a quoi a servi ce +sacrifice; car cela a ete un sacrifice pour toi, n'est-ce pas? + +--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hesitations apres que j'avais donne ma +parole, ma douleur, mon desespoir? Que pouvais-je? + +--C'est vrai et je suis injuste en demandant a quoi a servi ton +sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'etais pour toi; +il n'est pas pour moi ce que tu etais; je ne suis pas fiere de lui comme +je l'etais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien a +blamer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M. +d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu console? Qui t'a +console? + +--Personne. + +Elle le regarda avec un sourire equivoque en se serrant contre lui: + +--Ah! Carino, murmura-t-elle. + +Mais cette pression, qui naguere le secouait de la tete aux pieds, +arretait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le +laissa insensible et froid. + +Il y eut un moment de silence, puis elle reprit: + +--Nous allons diner ensemble... + +--Mais... + +--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est deja +bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grace a te +demander: il voudra se lier avec toi... + +--... Mais... + +--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra +que par toi; tu le guideras, tu l'empecheras de faire des folies, il est +si jeune, tu me le garderas. + +Comme il ne repondait pas, elle lui secoua le bras: + +--Tu ne veux pas? + +--Au fait, cela est drole. + +A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame +d'Arvernes l'appela d'un signe et la presentation fut vite faite. + +--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitie de diner avec nous, +dit-elle, il nous contera son voyage. + + + +VII + +Roger se reveilla le lendemain matin maussade et triste. + +Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit +sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'etait passe la veille, ce qu'il +avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquietude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusement dans sa tete troublee. + +Enfin il se leva, se demandant a quoi il allait employer sa journee. +Il n'avait plus a chercher Savine; il savait; et meme ce que Savine +pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa mechante humeur au lieu de +l'adoucir; il ne tenait pas a ce qu'on lui racontat les amours de madame +d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait +pas de faire bien certainement. + +L'idee lui vint de s'en aller tout de suite a Paris, maintenant qu'il +n'avait plus a s'inquieter de ce qui l'y attendait. En realite, ce qui +l'attendait, c'etait... rien. Qui trouverait-il a Paris? Personne, +excepte Harly. Ses anciens amis n'etaient plus a Paris a cette epoque. +Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait +avant son depart? Il en avait tristement explore le vide. Ou cela le +conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eut eu du bonheur a revoir, sa cousine Christine, +etait au couvent. Des amis qui meritaient a peine le titre de camarades +de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre +disposition et rien a desirer, aucun but a poursuivre, car il ne pouvait +pas songer a rentrer au ministere et a demander un poste quelconque dans +une ambassade, puisque M. d'Arvernes etait toujours ministre et que, +s'adresser a lui, c'eut ete en quelque sorte demander le paiement du +sacrifice qu'il avait accompli. + +N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes +d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait epuises, d'autres +emotions que celles du jeu? + +Ne rien faire. + +Avoir pour maitresses des filles; passer de Balbine a Cara, de Cara a +Raphaelle, et toujours ainsi. + +Il se sentait ne pour mieux que cela cependant. + +Ce qui l'avait le plus lourdement accable dans ce voyage, c'avait ete +son isolement: plusieurs fois il avait ete en danger, et alors il avait +eu la pensee desesperante qu'a ce moment meme personne ne prenait +interet a lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurat. On dirait: +"Si jeune, le pauvre garcon!" et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi +il avait eu des heures, des journees de plaisir, des elans d'admiration +et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur +personne et se dire: "Si elle etait la;" ou bien: "Je lui conterai +cela." C'etait seul qu'il avait souffert; c'etait seul qu'il avait joui. + +Pourquoi ne se marierait-il pas? + +De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se creerait. + +Il se sentait dans le coeur des tresors de tendresse a rendre heureuse, +sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui +l'aimerait, l'honnete femme qui serait la mere de ses enfants. + +Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'etait un +devoir de ne pas le laisser s'eteindre. + +Et puis n'etait-ce pas le seul moyen d'empecher sinon sa fortune, au +moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient +sa famille,--ces Condrieu-Revel execres,--qui n'etaient que ses ennemis +apres avoir ete ses persecuteurs? + +C'etait devant sa fenetre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant +machinalement le jeu de la lumiere dans les branches des arbres, qu'il +reflechissait ainsi. Tout a coup la brise lui apporta le prelude d'une +valse que jouait une musique militaire. + +Il ecouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille +blonde qu'il avait vue la veille et a laquelle il n'avait plus pense +venait de se dresser devant lui, evoquee par cette musique, et il la +retrouvait aussi eblouissante de beaute et de charme qu'elle lui etait +apparue la veille. + + + +VIII + +Dans le vestibule de l'hotel, Roger se trouva face a face avec Savine, +qui arrivait. + +--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc. + +C'etait en effet une de ses pretentions de s'imaginer qu'on devait +toujours aller chez lui et que lui n'avait a aller chez ses amis que +quand il avait besoin d'eux; c'etait pour cela qu'ayant appris la veille +que le duc de Naurouse etait venu pour le voir, il n'avait pas bouge de +toute la matinee, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'etait +separe depuis pres de deux ans et ne se decidant a venir chez cet ami +qu'a la derniere extremite. + +--J'ai toutes sortes de choses a vous apprendre. + +Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de +sympathie: + +--D'abord ce qui vous touche de pres: Madame d'Arvernes n'a point ete +malade de desespoir apres votre depart; elle a recu les consolations +d'un tres joli garcon qu'elle a ete decouvrir en province, je ne sais +ou, le vicomte de Baudrimont. + +--J'ai dine hier avec lui et avec madame d'Arvernes. + +--Vous savez, Naurouse, vous etes admirable avec votre flegme. + +Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il etait l'amant de madame +d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'etait pas plus dispose a un aveu +de ce genre maintenant que tout etait fini entre elle et lui. + +--Ou voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des +histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'a un certain +point, mais qui ne me touchent pas de pres comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'emeuvent point. + +Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; +heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la +foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient ca +et la empresses ou nonchalants empecherent ce silence de devenir trop +embarrassant pour l'un comme pour l'autre. + +D'ailleurs Roger ne pensait plus a Savine, il cherchait s'il +n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle etait +precisement a la place meme ou il l'avait vue et pres d'elle se trouvait +la dame dont il avait remarque l'air dur. + +Toutes deux en meme temps firent une inclinaison de tete du cote de +Savine, un sourire amical accompagne d'un geste de main qui semblait une +invitation a les aborder. + +--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils +eurent fait quelques pas. + +--Si je connais la belle Corysandre! + +Et, se rengorgeant de son air le plus vain: + +--Vous ne lisez donc pas les journaux? + +--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris? + +--Que j'ai, il y a quelque temps, donne une fete dans la foret, un bal +suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a ete +la reine. Tous les journaux du monde ont parle de cette fete, qui, de +l'avis unanime, a ete tout a fait reussie. + +Savine se mit a raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, +c'est-a-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant +jamais eu l'intention d'epouser mademoiselle de Barizel, il ne s'etait +pas donne la peine de faire faire une enquete serieuse sur elle et sur +sa mere. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beaute, et cette +beaute se manifestait a tous eclatante, indiscutable. + +Naurouse ecoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel +ne lui disait rien; c'etait la premiere fois qu'il l'entendait et +il n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en +inquietait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait etre qu'une +fille de race. + +Ils etaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer +devant elles: + +--Voulez-vous que je vous presente? demanda Savine. + +--Ne serait-ce pas plutot a madame de Barizel qu'il faudrait demander si +elle veut bien que je lui sois presente? + +--Puisque vous etes mon ami! dit Savine superbement. + +Sans attendre une reponse, sans meme penser qu'on pouvait lui en faire +une, il entraina doucement son ami, comme il disait: ce n'etait pas le +duc de Naurouse qu'il presentait, c'etait son ami, et selon lui cela +devait suffire. + +Cependant ce fut ceremonieusement qu'il fit cette presentation et en +insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins +pour la galerie, dont il etait, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention. + +Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle +appuyait ses pieds a Savine et, sur un signe de sa mere, Corysandre +avait offert la sienne a Roger, qui se trouva ainsi place vis-a-vis "de +la belle fille blonde" qui avait si fort occupe son esprit, libre de la +regarder, libre de lui parler, libre de l'ecouter. + +A vrai dire, la seule de ces libertes dont il usa fut celle du regard; +ce fut a peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient +les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifference, de l'ennui ou du dedain. +Tout au contraire, c'etait avec un sourire que Roger trouvait le plus +ravissant qu'il eut jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mere et +de Savine, et bien qu'il fut toujours le meme, ce sourire, bien qu'il +ne traduisit qu'une seule impression, il etait si joli, si gracieux en +plissant les paupieres, en creusant des fossettes dans les joues, en +entr'ouvrant les levres, qu'on pouvait rester indefiniment sous son +charme sans penser a se demander ce qu'il exprimait et meme s'il +exprimait quelque chose. + +Ce fut ce qu'eprouva Roger: du front et des paupieres il passa aux +fossettes, puis aux levres, puis aux dents, puis au menton, descendant +ainsi aux epaules, au corsage, a la taille, aux pieds, pour remonter +aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de +Corysandre rencontrait le sien; encore temoignait-elle si peu d'embarras +a se surprendre ainsi admiree et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'etait plutot pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, +qu'il detournait ses yeux un moment. + +Le temps passa sans qu'il en eut conscience et sans qu'il eut conscience +aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout a coup, il fut surpris +et comme eveille par une main qui se posait sur son epaule,--celle de +Savine. + +--Nous allons a Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons diner au +bord de la Murg, une partie arrangee depuis quelques jours. Voulez-vous +venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend. + +Par convenance, Roger se defendit un peu; mais madame de Barizel s'etant +jointe a Savine et Corysandre l'ayant regarde en souriant, il accepta. + +Ce n'etait point une vulgaire voiture de louage qui devait servir a +cette promenade, mais bien une caleche aux armes de Savine, avec un +cocher et deux valets de pied portant la livree du prince; la caleche +decouverte avait tout l'eclat du neuf et les chevaux, choisis parmi +les plus beaux de son haras, forcaient l'attention des curieux et +l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer pres d'eux sans +les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la +voiture, beaute des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, +richesse de la livree, tout cela faisait partie de la mise en scene +dont Savine aimait a s'entourer dans ses representations, bien plus +par besoin de briller que par gout reel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire +sur les curieux pour voir si l'effet produit etait en proportion de +la depense,--ce qui, avec son esprit d'economie, etait pour lui une +preoccupation constante. + +Son bonheur fut complet, car a ce moment meme Otchakoff vint a passer +trainant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards +des curieux s'arreterent; ils ne quitterent pas la caleche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements +tout a faits significatifs, qui le comblerent de joie. + +Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tete, +les epaules en bombant la poitrine, et autour de la caleche il marchait +de cote tout gonfle comme un paon qui se pavane. + +En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, +eut tres probablement devine ce qui causait cette joie debordante; mais, +ne pensant qu'a la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine etait le plaisir de faire une +promenade avec elle et cela l'attrista. + +La caleche roulait sous l'ombrage des chenes des allees de Lichtenthal, +et madame de Barizel qui lui faisait vis-a-vis, l'interrogeait sur ses +voyages. + +--Avait-il visite la Nouvelle-Orleans et le sud des Etats-Unis? Que +pensait-il du Mississipi? + +Ce fut avec enthousiasme qu'il celebra la Nouvelle-Orleans, le +Mississipi, la Louisiane, la Floride, les Etats-Unis (du Sud bien +entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les betes, les gens. + +Mais malgre sa volonte de ne pas oublier que c'etait a madame de Barizel +qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que +c'etait sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attaches. + +Quant a elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la +bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fut question de +son pays natal. Quand Roger la prenait a temoin, elle se contentait +d'incliner la tete en accentuant son sourire. + +Ils etaient en pleine foret, gravissant les pentes boisees d'une colline +par une route en zig zag qui de chaque cote etait bordee de grands +arbres, tantot des hetres monstrueux qui couvraient les mousses +veloutees de leurs enormes racines toutes bosselees de noeuds +entrelaces, tantot des pins qui s'elancaient droit vers le ciel, +eteignant la lumiere sous leurs branches superposees et leurs aiguilles +noires. Les lacets du chemin faisaient que tantot Corysandre etait +exposee en plein au soleil et que tantot, au contraire, elle passait +tout a coup dans l'ombre. C'etait pour Roger un emerveillement que ces +jeux de la lumiere sur ce visage souriant et c'etait une question qu'il +se posait sans la decider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la +pleine lumiere ou les caprices de l'ombre. + +Il vint un moment ou il garda le silence et ou dans l'air epais et +chaud de la foret on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le +craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de +la route. + +--Apres avoir ete si bruyant au depart, dit Savine qui ne manquait +jamais de placer une observation desagreable, vous etes devenu bien +morne, mon cher Naurouse. + +--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme +les cathedrales, ils me portent au recueillement et au silence; +instinctivement je parle bas si j'ai a parler. + +--Tiens, vous faites donc de la poesie, maintenant? + +--Il y a des jours ou plutot des circonstances. + +S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, +silencieux, a demi tourne vers Corysandre qui l'avait regarde. + +On arriva a Eberstein, qui est une habitation d'ete des ducs de Bade +liberalement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne +connaissait pas encore l'interieur du chateau, elle voulut le parcourir; +mais apres avoir visite deux ou trois salles, elle trouva que ces pieces +sombres, a l'ameublement gothique et aux fenetres fermees de vitraux de +couleurs, etaient trop fraiches pour Corysandre. + +--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc +m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui +n'aimes guere ces antiquailles. + +--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger. + +Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec +Savine et ils gagnerent une terrasse d'ou la vue s'etend librement sur +la vallee de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre interet au +paysage qui s'etalait a ses pieds et que fermaient bientot de hautes +collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se +decoupaient nettement sur le ciel. + +Apres quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna +vers elle: + +--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensee +se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! +La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable. + +--Oui, cela est beau, tres beau. + +--Je garderai de ce paysage, que j'avais deja vu plusieurs fois, mais +que je ne connaissais pas encore, un souvenir emu. + +Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa +pas les siens, mais elle ne repondit rien, se laissant regarder sans +confusion. + +A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on +remonta en voiture pour descendre au village ou l'on devait diner, ce +qui faisait une assez longue course. + +Savine avait commande d'avance son diner. Lorsque la caleche arriva +devant la porte du restaurant, on se precipita au-devant de Son +Excellence que l'on conduisit ceremonieusement a la table qui avait +ete dressee dans un jardin, au bord de la riviere, dont les eaux +tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon. + +--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux +precautions de madame de Barizel dans les salles du chateau d'Eberstein. + +Ce fut madame de Barizel qui se chargea de repondre: + +--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la +fraicheur du plein air. + +Elle la craignait si peu qu'apres le diner elle proposa a sa fille de +faire une promenade en bateau. + +--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence. + +Une petite barque etait amarree a quelques pas de la. Corysandre +nonchalamment, se dirigea de son cote; mais Roger la suivit et, s'etant +embarque avec elle, ce fut lui qui prit les avirons. + +Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table ou +madame de Barizel et Savine etaient restes assis puis, ayant releve les +avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant. + +Corysandre etait assise a l'arriere et elle restait la sans faire un +mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourne vers Roger et +eclaire en plein par la pale lumiere de la lune, qui se levait. + +--Est-ce que vous avez vu plus belle soiree que celle-la? dit-il. + +--Non, dit-elle, jamais. + +--Voulez-vous que nous retournions? + +--Allons encore. + +Et la barque continua de suivre le courant; mais bientot ils toucherent +le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'etait +lui qui etait eclaire par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont +les yeux etaient noyes dans l'ombre, le regardait comme lui-meme +quelques instants auparavant l'avait regardee. + + + +IX + +On arriva a Bade, et avant d'entrer dans les allees de Lichtenthal, +madame de Barizel invita tres gracieusement le duc de Naurouse a +les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la +delicieuse journee qui finissait. + +Pour la premiere fois Corysandre se mela a l'entretien d'une facon +directe et avec une certaine initiative. + +--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger. + +--Alors le diner ne merite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru. + +Mais Corysandre ne daigna pas repondre; ce fut sa mere qui, voyant +qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments a +Savine sans que celui-ci s'adoucit. + +Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrees chez elles, Savine +et Roger ne se separerent point, car c'etait sans retard que celui-ci +voulait proceder a son interrogatoire. + +--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le desir d'une +reponse affirmative. + +--Je voudrais voir un peu ou en est la rouge. + +Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de +la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'a accompagner Savine a la +Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnat, ce qui le mettrait +de belle humeur. + +Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le +vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et apres un +court moment d'entretien a voix basse, Savine revint a Roger, declarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-la. + +Mais il regarda jouer et Roger dut rester pres de lui attendant qu'il +voulut bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder etait assez delicat, +et avec un homme du caractere de Savine assez difficile pour avoir +besoin du calme du tete-a-tete dans la solitude. + +Enfin ils sortirent, et aussitot qu'ils furent dans le jardin, a peu +pres desert, Roger commenca: + +--J'ai a vous remercier, cher ami, de la bonne journee que vous m'avez +fait passer. + +--Assez agreable en effet, dit Savine, se rengorgeant. + +--Cette jeune fille est adorable. + +--Oui. + +Ce "oui" fut dit d'un ton grognon: ce n'etait pas de Corysandre que +Savine voulait qu'on lui parlat, c'etait de lui-meme, de lui seul; il le +marqua bien: + +--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mene cette +longue course dans des montees et des descentes et un chemin dur? Quand +il y aura des courses serieuses en France, je me charge de battre tous +vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai a la mode ne sera +pas remplace par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval. + +--Oh! tres bien, dit Roger avec indifference. Et madame de Barizel, vous +la connaissez beaucoup? + +--Je la connais depuis que je suis a Bade, j'ai ete mis en relation avec +elle par Dayelle. + +Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur: + +--Notez que la voiture etait lourde; vous me direz qu'on en trouverait +difficilement une mieux comprise et ou chaque detail soit aussi soigne, +aussi parfait; c'est tres vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +etions sept personnes. + +--Oh! mademoiselle de Barizel est si legere, dit vivement Roger, se +cramponnant a cette idee pour revenir a son sujet. + +--Ou voyez-vous ca? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme. + +--Vous pouvez dire la plus belle des femmes. + +--Comme vous en parlez! + +--Cela vous blesse? + +--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'etonne, +voila tout. De la poesie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas +si demonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la deforment aussi. + +--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour +mademoiselle de Barizel ne soit pas justifie? + +Ce fut avec un elan d'esperance qu'il posa cette question qui allait lui +apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait. + +--Parfaitement justifie, au contraire; je partage tout a fait votre +sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille. + +--Ah! + +--Comme vous dites cela. + +--Je ne dis rien. + +--Il me semblait que mon admiration vous surprenait. + +--Pas du tout, elle me parait toute naturelle; ce qui me surprendrait, +ce serait que la voyant souvent... + +--Je la vois tous les jours. + +--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beaute. + +--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent +d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la premiere femme que je +rencontre dont la beaute ne soit ni contestee ni journaliere; tout le +monde la trouve belle, et elle est egalement belle tous les jours. + +Ces reponses n'etaient pas celles que Roger voulait, car dans leur +franchise apparente elles restaient tres vagues; que Savine jugeat +Corysandre comme tout le monde, ce n'etait pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus precises sans qu'elles fussent +cependant brutales. + +--Comment se fait-il qu'avec cette beaute, un nom, de la fortune, elle +ne soit pas encore mariee? + +--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle. + +--Et elle attend encore? + +--Vous voyez. + +--Et l'on ne parle pas de son mariage? + +--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours. + +--Avec qui? + +Ce fut presque malgre lui que Roger lacha cette question. + +--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas +attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce +qu'ils disent, pour parler. + +--Alors, il n'y aurait donc rien de fonde dans ces propos? + +Savine haussa les epaules, mais il ne repondit pas autrement. + + + +X + +Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allees de Lichtenthal +etait precede d'un petit jardin: c'etait dans ce jardin que Savine et +Roger avaient fait leurs adieux a madame de Barizel et a Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison. + +Ce fut vainement qu'elles frapperent a la porte d'entree, personne ne +repondit; aucun bruit a l'interieur; aucune lumiere. + +--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fache, et Bob +aussi. + +Sans repondre madame de Barizel abandonna la porte d'entree et, faisant +le tour du chalet, elle alla a une petite porte de derriere qui servait +aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte etait fermee +aussi. Aux coups frappes personne ne repondit. + +--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre. + +Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant a un massif +de fleurs borde d'un cordon de lierre, elle se mit a tater dans les +feuilles de lierre qu'eclairait la lumiere de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientot sa main rencontra une clef cachee la. + +--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties +ensemble; la premiere rentree devait trouver la clef et ouvrir pour les +autres. + +Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent, +il y avait du mecontentement et aussi du mepris; il semblait que ces +paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient decampe, +qu'a sa mere qui permettait qu'ils sortissent ainsi. + +Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles etaient +entrees dans la cuisine ou brulait une lampe, la meche charbonnee. La +table, noire de graisse, etait encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de +bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu. + +--Chacun de nos trois domestiques avait son invite, dit Corysandre +regardant la table; on a fait honneur a ton vin. + +Ce n'etait pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'etait a +un melon et a un pate dont il ne restait plus que des debris, a des +ecrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, a un +gigot reduit au manche, a un immense fromage a la creme, a une corbeille +de fraises, a une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des +queues et des noyaux, au cafe qui avait laisse des ronds noirs sur la +table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles etaient aux +trois quarts vides. + +De tout cet amas se degageait une odeur chaude qui, melee a celle de la +graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eut +sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine +aussi sale, aussi pleine de gachis et de desordre que celle-la. + +Elles n'y resterent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la +lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traine de sa robe, tandis +que Corysandre retroussait la sienne a deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles etaient passees dans le vestibule; mais la il n'y +avait point de bougies sur la table ou elles auraient du se trouver, et +il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux. + +Nulle part un salon ne ressemble a une cuisine; mais nulle part aussi on +n'aurait trouve un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre +ces deux pieces d'une meme maison que chez madame de Barizel. Autant +la cuisine etait ignoble, autant le salon etait coquettement arrange, +dispose pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer +de la cheminee, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des +fenetres, et ces fleurs toutes fraiches, enlevees de la serre ou coupees +le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette piece +fermee, s'etaient concentres. + +Le flambeau a la main, elles monterent au premier etage ou se trouvaient +leurs chambres, celle de Corysandre tout a l'extremite et separee de +celle de sa mere, qu'il fallait traverser pour y acceder, par un cabinet +de toilette. + +Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, presentaient un desordre qui +egalait celui de la cuisine. Les lits n'etaient pas faits, les cuvettes +n'etaient pas videes; sur les chaises et les fauteuils trainaient ca +et la, entasses dans une etrange confusion, des robes, des jupons, des +vetements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et +des malles ouvertes montraient le linge deplie pele-mele comme s'il +avait ete mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un +choix. + +Cependant il n'y avait pas besoin d'etre un habile observateur pour +comprendre que tout cela n'etait point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il +etait tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en +s'habillant le matin, avaient fouille dans ces armoires pour y trouver +du linge en bon etat et qui avaient tout bouleverse, parce que les +premieres pieces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait ete rejetee parce que la roue +du jupon etait dechiree; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient +pas de cordons; les boutons de ces cols etaient arraches. + +Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce desordre; mais Corysandre +haussa les epaules avec un mouvement d'ennui et de degout. + +--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle. + +Madame de Barizel ne repondit rien et parut meme ne pas entendre. + +--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, a peu pres muette +tant qu'avait dure la promenade, avait retrouve la parole en entrant +chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit? + +--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois. + +--Si c'etait la premiere; au reste, elles ont bien raison de ne pas se +gener, tu leur passes tout. + +--Couche-toi, dit-elle a sa fille, j'ai a te parler. + +--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit? + +--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise. + +--Justement c'est le mot; c'est precisement la vie bourgeoise que je +voudrais, un peu d'ordre, de regularite, de proprete, car je suis lasse +et ecoeuree a la fin de tout ce gachis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une +existence comme tout le monde? + +Tout en parlant elle avait defait son chapeau et sa robe et les avait +poses ou elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les +epaules decouvertes, elle avait commence a arranger les draps de +son lit; mais elle etait malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la premiere fois. + +--Faut-il tant de ceremonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel +en haussant les epaules sans se deranger pour venir en aide a sa fille; +depeche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais +me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre. + +La mere n'avait pas les memes exigences que la fille: elle ne s'inquieta +pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se +deshabilla, laissant tomber ca et la ses vetements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le +moment, elle etait fatiguee et voulait se mettre au lit. + +Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans +savoir qui elles etaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la +mere et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel proceder a sa toilette de nuit ou plutot se debarrasser de toute +toilette, ils se seraient confirmes dans leur incredulite: si cette +femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle +etait parfaitement conservee: pas un crepon, pas la plus petite natte, +pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, +fermes, se terminant par un poignet aussi delicat que celui d'un enfant; +avec cela une apparence de sante a defier la maladie, une solidite a +resister a tous les exces. Les propos dont Houssu s'etait fait l'echo +auraient ete explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle +pouvait tres bien avoir des amants; elle pouvait etre la maitresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idee de se faire +epouser par Dayelle, elle pouvait etre aimee. Il est vrai que si l'un de +ces amants avait penetre a cette heure dans cette chambre, il aurait pu +eprouver un mouvement de repulsion, cause par ce qu'il aurait remarque, +et emporter une facheuse impression des habitudes de sa maitresse; mais +madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, a l'exception +du fidele Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou degouter. +C'etait dans les appartements du rez-de-chaussee qu'elle recevait ses +amis; et la, dans un milieu ou tout etait combine pour parler aux yeux +et les charmer, entouree de fleurs fraiches, en grande toilette, rien +en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son +existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle a manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient +les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, +les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les epingles qui +rafistolaient un jupon, les trous des bas, les dechirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel +d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils etaient seduisants. + +Elle fut bientot au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit +commodement: + +--Maintenant, dit-elle, causons. + +--Qu'ai-je fait encore? + +--Tu n'as rien fait, et c'est la justement ce que je te reproche, et ce +n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton interet. + +--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon interet! Le tien aussi, +il me semble. + +--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non? + +--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-a-dire le tien par le mien. +Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, +c'est justement parce que je ne perds pas mon temps a parler que j'en ai +pour regarder. + +--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit. + +--Ne me dis pas que je suis bete, tu me l'as crie aux oreilles assez +souvent pour qu'il soit inutile de le repeter. Il est possible que je +sois bete et quand je me compare a toi, je suis disposee a le croire: je +sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni +ton assurance, ni tes idees, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait +que tu es partout a ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de +tout comme toi, meme des choses et des gens que je ne connais pas. Si au +lieu de me laisser dans l'ignorance, a ne rien faire, sans me donner des +maitres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-etre pas aussi +bete que tu crois. + +--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien +appris? est-ce que j'ai jamais eu des maitres?... + +--Oh! toi!... + +Assurement il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au +moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance +sincere d'une superiorite. Au reste rien ne ressemblait moins a la +tendresse d'une mere pour sa fille, ou d'une fille pour sa mere, que la +facon dont elles se parlaient; meme lorsque madame de Barizel semblait +en public temoigner de la sollicitude et de l'affection a Corysandre, +le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en +tiennent aux apparences; quant a Corysandre, qui ne se donnait pas +la peine de feindre, son ton etait celui de l'indifference et de la +secheresse. + +--Cela te blesse que ta mere se remarie? + +--Oh! pas du tout, et meme, a dire vrai, je le voudrais si cela +devait... + +--Puisque tu as commence, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout? + +--Parce que, si bete que je sois, je sens qu'il y a des choses qui +deviennent plus penibles quand on les dit que quand on les tait; les +taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit. + +Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au +moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les epaules +avec un sourire de pitie. Evidemment les paroles de sa fille ne la +blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment +n'etait pas qu'il y a des choses qui deviennent plus penibles quand on +les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eut jusqu'a un certain point voulu les connaitre, par curiosite, pour +savoir; mais en realite elle ne trouvait pas que cela valut la peine de +les arracher. Elle avait mieux a faire pour le moment, et c'etait chez +elle une regle de conduite d'aller toujours au plus presse. + +--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'etait +une raison pour etre aujourd'hui autre que tu n'as ete. Combien de fois +t'ai-je recommande d'etre brillante; tu t'en remets a ta beaute pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche. + +--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant, +s'admirant complaisamment dans la glace. + +--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, etre +seduisante, etourdissante; dire tout ce qui te passait par la tete. Dans +une bouche comme la tienne, avec des levres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises meme sont charmantes. + +--Je n'avais rien a dire. + +--Meme quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'etait pas +difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant. + +--Je ne pensais pas a parler, je le regardais; il est tres bien, le duc +de Naurouse; il a tout a fait grand air, la mine fiere, l'oeil doux; il +me plait. + +--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'ecria madame +de Barizel, s'animant pour la premiere fois et montrant presque de la +colere; il te plait, un homme que tu ne connais pas! + +--Il est duc. + +--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune? + +--Tu demanderas cela a tes amis; Leplaquet doit le connaitre, M. Dayelle +doit savoir quelle est sa fortune. + +--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul +qui, presentement, doit te plaire. + +--Il ne me plait point. + +--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tete que tu es libre de +n'epouser que l'homme qui te plaira? + +--Je le voudrais. + +--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus +tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il +pas un mari desirable pour toi?... + +--Pour nous. + +--Ne m'agace pas; ton mariage est assure si tu le veux, je mettrais tout +en oeuvre pour qu'il reussit. + +--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'a present: il +parait prendre plaisir a etre avec nous, a se montrer avec nous partout +ou l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa +femme; a vrai dire, je ne crois meme pas qu'il en ait l'idee. + +--S'il ne l'a pas encore eue, cette idee, c'est ta faute; ce n'est pas +en etant ce que tu es avec lui que tu peux echauffer sa froideur. Je +t'avais dit qu'il etait l'orgueil meme et que c'etait par la qu'il +fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les eloges les plus +exageres, il les boit avec beatitude: lui en as-tu jamais fait? + +--Cela m'ennuie. + +--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis a supporter pour devenir +princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y +a pas de peine a prendre, pas de fatigues a s'imposer, pas de degouts a +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'a te montrer dans la +gloire de ta beaute; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais +jamais a un grand mariage si je n'etais pas pres de toi. Tu peux le +preparer par ta beaute, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +reussir, pour cela ta beaute ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as +pas et ce que j'ai, moi. + +--Et cependant ni la beaute, ni... ce que tu as n'ont encore decide +Savine. + +--Il se decidera ou plutot on le decidera. + +--Qui donc? + +--Le duc de Naurouse qui te fera princesse. + +--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse. + +--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutot pourquoi j'ai eu peur +que tu n'aies froid dans le chateau d'Eberstein, qui n'est pas glacial? + +--Je te le demande. + +--Explique-moi plutot pourquoi j'ai eu l'idee de te faire faire une +promenade en bateau? + +--Pour rester seule avec le prince. + +Madame de Barizel se mit a rire: + +--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te menager un tete-a-tete avec +le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour +continuer ce tete-a-tete, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'eperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgre lui. Et +c'est a cela que le duc de Naurouse nous servira. + +--Pauvre duc de Naurouse! + +--Vas-tu pas le plaindre plutot; il sera bien heureux, au contraire; +sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service. +Mais ce qui serait tout a fait aimable de sa part, ce serait d'etre en +situation de fortune d'inspirer des craintes reelles a Savine et d'etre, +comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir +et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, apres-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien +que Coralie ne rentrera pas. Reve du duc de Naurouse, si tu veux, de son +grand air, de sa mine fiere, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton +lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse! + +--Bonne nuit, financiere! + + + +XI + +Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour +habitude de venir le lendemain matin dejeuner d'une tasse de the avec +elle pour parler de la journee ecoulee et s'entendre sur la journee qui +commencait: c'etait l'heure des confidences, des renseignements, des +conseils, des projets, ou tout se disait librement, comme il +convient entre associes qui n'ont qu'un meme but et qui travaillent +consciencieusement a l'atteindre en unissant leurs efforts. + +Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui etait interdit pour +tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui +avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait a +dormir la grasse matinee, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle etait +la mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, +toujours en travail, et echafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas +a se gener avec Leplaquet, qui, dans sa vie de boheme, en avait vu +d'autres et qui n'avait de degouts d'aucunes sortes. + +Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'eveiller, et, comme elle +n'avait point ete derangee, elle etait de belle humeur. + +--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et +en la tendant, a Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau. + +--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a +accompagnees dans votre promenade a Eberstein. + +--Qu'est ce duc de Naurouse? + +--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs annees +et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les +tribunaux, et meme devant la cour d'assises. + +--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passe en cour d'assises? + +--Oui, et pour avoir tue un homme. + +--Ah! mon Dieu! et il s'est assis a cote de nous, dans la meme voiture, +il a ete vu dans notre compagnie. + +--Rassurez-vous, il a tue cet homme en duel et conformement aux regles +de l'honneur. Vous comptez donc sur lui? + +--Beaucoup. + +--Alors le prince Savine est lache? + +--Au contraire. + +--Je n'y suis plus. + +--Vous y serez tout a l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez +du duc de Naurouse, tout ce que vous savez. + +--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, +belle fortune. Cependant cette fortune a du etre ecornee par des folies +de jeunesse; ces folies lui ont meme valu un conseil judiciaire que lui +ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutte avec acharnement +pendant plusieurs annees. A la fin il en a triomphe et il est +aujourd'hui maitre de ce qui lui reste de sa fortune. + +--Qu'est ce reste? + +--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-etre. Bien entendu je +ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir. + +--Je demanderai a Dayelle. + +--Il doit bientot venir? demanda Leplaquet avec un certain +mecontentement. + +Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression desagreable, et +tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse. + +--Quelle a ete sa vie? + +--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les +derniers temps de son sejour en France, il etait l'amant de la duchesse +d'Arvernes, et l'amant declare au vu et au su de tout le Paris; leurs +amours ont fait scandale; il s'est a moitie tue pour la duchesse... + +--Un passionne alors, c'est a merveille cela! + +A ce moment l'entretien fut interrompu par une negresse qui entra +portant un plateau sur lequel etait servi un dejeuner au the pour deux +personnes. + +Ce fut une affaire, de trouver a poser ce plateau; mais les negresses, +au moins certaines negresses, affinees, ont l'adresse et la souplesses +des chattes pour se faufiler a travers les obstacles sans rien casser. +Celle-la manoeuvra si bien, qu'elle parvint a decouvrir une place pour +son plateau sans le lacher. + +--Si je n'avais trouve la clef dans le lierre, dit madame de Barizel +d'un ton indulgent, nous etions exposees a coucher dehors. + +La negresse, qui etait jeune encore et toute gracieuse, au moins par la +souplesse de ses mouvements et la mobilite de sa physionomie, se mit a +sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents etincelantes avec +les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui +veut adoucir son maitre. + +--Pas faute a moi, bonne maitresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; +Dinah pas faute a elle non plus; grand machin de montre casse, criiii, +criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brise;--elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fachee; moi, +grand chagrin. + +Et, apres avoir ri, instantanement elle se mit a pleurer. + +--Est-elle drole, dit Leplaquet en riant. + +Ce fut tout: elle, pas grondee, sortit en riant. + +Madame de Barizel la rappela: + +--Et nos chambres? + +--Pas faute a moi; moi oublie. Oh! moi grand chagrin. + +De nouveau elle se remit a pleurer; puis doucement elle tira la porte et +la ferma. + +Tout en se disculpant de cette facon originale, elle avait place un +petit gueridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une +de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades. + +Leplaquet s'occupa a faire le the. + +--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse! + +--Son effet ordinaire, c'est-a-dire extraordinaire: le duc est reste +en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai menage quelques +instants de tete-a-tete, ou ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient ete en etat l'un et l'autre de parler. + +--Comment, Corysandre? + +--Je l'ai confessee hier en rentrant; elle m'a avoue ou plutot elle m'a +declare, car elle n'est pas fille a avouer, que le duc de Naurouse lui +plait: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle. + +--Mais c'est dangereux, cela. + +--Oh! pas du tout; si peu Americaine que soit Corysandre, et elevee par +son pere elle l'est tres peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi +de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se +laissera faire la cour, elle ecoutera tout ce qu'on voudra lui dire de +tendre ou de passionne; elle serrera toutes les mains qui chercheront +les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui a droite et +a gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le +tete-a-tete elle permettra meme avec plaisir qu'on depose un baiser sur +son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas +aller plus loin; elle connait la valeur de la dot qu'elle doit apporter +en mariage et elle ne consentira jamais a la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porte graine ce sera autre +chose, mais alors je n'aurai plus a en prendre souci. + +--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un pretendant? + +--Savine, avec son caractere orgueilleux, s'imagine qu'en etant amoureux +de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est a la glace, +incapable de passion et d'entrainement pour ce qui n'est pas lui et lui +seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimite +avec nous. Du jour ou il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon +par la fortune, du moins par le rang, car un duc francais de noblesse +ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour ou il +verra que ce duc francais est amoureux pour de bon et parle, il parlera +lui-meme. + +--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites. + +--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annonce sa visite, je l'attends +aujourd'hui; je l'inviterai a diner pour apres-demain avec Savine, +Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera tres aimable pour le duc +de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura +qu'a obeir a son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait +naturellement. De son cote, le duc de Naurouse sera tres tendre pour +Corysandre; cela, je l'espere, fondra la glace de Savine. Vous, de votre +cote, c'est-a-dire vous, mon cher Leplaquet, aide de Dayelle, vous +agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande +pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et devoue. Celui de Dayelle, je +l'obtiendrai apres-demain. + +--Voila ce que je n'aime pas. + +--Ne dis donc pas de ces naivetes d'enfant, gros niais: tu sais bien +pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre. + + + +XII + +Madame de Barizel ne s'etait pas trompee en pensant que le duc de +Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour meme. + +Apres la promenade de la veille, n'etait-il pas tout naturel qu'il vint +prendre des nouvelles de leur sante? N'etaient-elles pas fatiguees? Et +puis il craignait que Corysandre n'eut eu froid sur la riviere. + +Madame de Barizel le rassura: elle n'etait pas fatiguee; Corysandre +n'avait pas gagne froid, elle avait ete enchantee de cette promenade. + +Cependant, bien que Roger prolongeat sa visite, la faisant durer plus +qu'il ne convenait peut-etre, Corysandre ne parut pas, car madame de +Barizel avait decide qu'il fallait exasperer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une +si forte impression, et elle avait exige que sa fille restat dans +sa chambre. Corysandre avait commence par se revolter devant cette +exigence, puis elle avait fini par ceder aux raisons de sa mere. + +--Veux-tu qu'il pense a toi? + +--Oui. + +--Veux-tu qu'il reve de toi? + +--Oui. + +--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses; +on est stupide quand on ecoute son coeur, on ne fait que des sottises. + +Elle etait restee dans sa chambre, mais en s'installant a la fenetre, +derriere un rideau, de facon a voir le duc de Naurouse quand il +arriverait et repartirait. + +Apres une longue attente, Roger, perdant toute esperance de voir +Corysandre ce jour-la, s'etait leve pour se retirer; alors madame +de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son +invitation a diner pour le surlendemain. + +--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous +connaissez sans doute? Et puis un bon ami a nous; un ami d'Amerique, +maintenant fixe en Europe, un journaliste du plus grand talent, M. +Leplaquet. + +Le duc de Naurouse etait parfaitement indifferent au nom et a la qualite +des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dinerait, ce serait avec +Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il placa ces +convives: Dayelle et Savine a droite et a gauche de madame de Barizel; +le journaliste et lui de chaque cote de Corysandre: ce serait charmant. + +C'etait beaucoup pour madame de Barizel de reunir a sa table le prince +Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'etait pas tout: pour que cette +reunion portat les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux +autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le role qu'elle +leur destinait; elle n'etait pas femme a s'en rapporter aux hasards de +l'inspiration, et a l'avance elle entendait regler chaque chose, chaque +detail, chaque mot, sans rien laisser a l'imprevu, de facon a ce que +tout marchat regulierement, surement, pour arriver a un succes certain. + +Pour Leplaquet, elle etait sure de lui: c'etait un associe, un complice +sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutot a moderer son +zele qu'a l'exciter. Comment ne se fut-il pas employe corps et ame au +mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de reves, que de +projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de +boheme, plus de travail, plus de copie, une position, des relations. + +Mais pour Dayelle il n'en etait pas de meme: Dayelle etait un bourgeois, +un homme a principes, que sa situation financiere et politique rendait +circonspect et timore, lui inspirant a propos de tout ce qui ne devait +pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre. +Qu'attendre de bon d'un homme qui, a chaque instant, s'ecriait avec la +meilleure foi du monde: "Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!" S'il +etait heureux d'avoir une maitresse dont il se croyait aime, une femme +jeune encore, lui qui etait un vieillard; une grande dame, lui qui etait +un parvenu, c'etait a condition que cette liaison ne l'entrainerait pas +trop loin. Deja il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir +a Bade deux fois par mois etait quelque chose d'extraordinaire, un +temoignage de passion qu'un homme follement epris pouvait seul donner. +Cela n'etait ni de son age, ni de sa position. Il perdait de l'argent, +il compromettait ses interets pendant ces absences qui duraient trois +jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fit le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en etait pas moins vrai que, rentre a Paris, il lui +fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilite, +son application ordinaires pour le travail, sa lucidite, sa surete de +coup d'oeil. Pendant cinquante annees sa vie avait ete consacree, avait +ete vouee au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs +autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs +sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le +mari le meilleur et le plus fidele. Il ne fallait pas oublier tout cela. +A chaque instant, a chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait +ete la vie de cet homme, qui tout a coup, a l'age ou l'on fait une fin, +avait fait un commencement, entraine dans une passion qui l'etonnait au +moins autant qu'elle l'inquietait. Il fallait penser a ses anciennes +habitudes, a son caractere, a ses craintes, a ses reflexions, aux +reproches qu'il s'adressait lui-meme sur sa propre folie. + +Ce n'etait point, comme Leplaquet, un associe encore moins un complice, +a qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans +doute il desirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec +le prince de Savine s'accomplit, il etait dispose a faire beaucoup, meme +a verser une dot qu'il etait cense avoir en depot, bien qu'il n'en eut +jamais recu un sou, si ce n'est en valeurs depreciees et irrealisables +qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert, +jaune sur lequel elles etaient imprimees mais en tout cas il ne ferait +que ce qui lui paraitrait delicat, droit, correct, en accord avec ses +idees etroites d'honnetete bourgeoise. + +Lui demander franchement de prendre un chemin detourne, seme de pieges +et de chausse-trapes etait aussi inutile que dangereux; non seulement il +refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se facherait qu'on le lui indiquat, et cela l'amenerait a des +reflexions, a des appreciations, a des inquietudes qu'il fallait +soigneusement eviter, sous peine de perdre en une minute ce +qu'elle avait si laborieusement prepare depuis son arrivee en +France,--c'est-a-dire son mariage avec Dayelle. + +Marier Corysandre et lui faire epouser Savine avait un grand interet +pour elle, mais se marier elle-meme et se faire epouser par Dayelle en +avait un bien plus grand encore. + +Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures, +les jours se precipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est +arrive au bout de sa course et tombe de haut; encore une annee, encore +deux peut-etre et l'irreparable serait accompli, elle serait une vieille +femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Ou trouver +un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-la? +avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage +dans l'Etat, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait +jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnat: l'un resterait +ce qu'il etait, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il etait aussi, un +boheme. + +C'etait le samedi que Dayelle devait arriver a Bade, par le train parti +de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eut horreur de se lever +matin, ce jour-la elle montait en wagon a neuf heures pour aller a Oos, +qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage. + +Au temps ou elle etait jeune et ou elle aimait reellement, elle n'avait +jamais eu de ces attentions, mais alors les demonstrations et les +preuves etaient inutiles, tandis que maintenant elles etaient +indispensables. Dayelle etait defiant; de plus, il avait des moments +lucides ou, se voyant ce qu'il etait reellement, un vieillard, il se +demandait s'il pouvait etre vraiment aime, si ce n'etait point une +illusion de le croire, un ridicule de l'esperer; et le seul moyen pour +combattre ces defiances etait de lui donner de telles preuves de cet +amour, qu'elles fissent taire les soupcons du doute aussi bien que les +objections de la raison. Comment ne pas croire a la tendresse d'une +femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec delices, et qui quitte son +lit a huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en +chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire +une surprise! + +Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agreable, quand +pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on detachait son wagon du +train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il +vit la portiere de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaitre, +souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux. + +--Eh quoi, s'ecria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider a +monter, vous ici! + + + +XIII + +La distance est courte d'Oos a Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de +Naurouse ne fut pas prononce. Pouvait-elle penser a un autre qu'a celui +qu'elle etait si heureuse de revoir? C'etait pour lui qu'elle etait +venue, c'etait de lui seul qu'elle pouvait s'occuper. + +Mais, apres les premiers moments d'epanchement, il etait tout naturel de +parler de ce qui s'etait passe depuis la derniere visite de Dayelle a +Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se presenta, amene par la force +des choses. + +--A propos, j'ai une nouvelle a vous annoncer, une grande nouvelle que +j'allais oublier, tant je suis troublee. Il faut me pardonner, quand je +vous vois, je perds la tete et ne pense plus a rien. Vous connaissez le +duc de Naurouse? + +--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, a la campagne, au chateau +de Vauxperreux; presentement, il est en train de faire un voyage autour +du monde. + +--Presentement, il est a Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu +de penser qu'il est amoureux de Corysandre. + +Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas +a cette joie, loin de la. + +--Si ce que vous supposez etait vrai, dit-il gravement, il ne faudrait +pas s'en rejouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de +Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais a votre fille. + +--Qu'a-t-on a lui reprocher? + +Avant de repondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tete en +arriere, les yeux a dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la +poche de son gilet, le bras gauche etendu noblement: + +--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte a votre +fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle +est charmante; c'est sincerement que je souhaite son bonheur. M. le duc +de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la +rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'a ces derniers temps habite +l'Amerique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrive +jusqu'a vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a +gaspille follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hate de +s'en debarrasser, c'est aussi son coeur, sa sante. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a etonne Paris qui, vous le savez, ne +s'etonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien +que jeune, beau, distingue, riche et noble, n'est pas mariable; soyez +sure que s'il se presentait dans une famille honnete il serait econduit +et que pas une mere, qui le connaitrait, ne consentirait a lui donner +sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je +renoncerais a le marier. + +Tout Dayelle etait dans ce discours debite avec une gravite et une +lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassee, car +ce qu'elle avait a repondre a cette condamnation ne pouvait pas etre +dit, sous peine de se faire condamner elle-meme. Apres quelques secondes +de reflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait etre utilise. + +--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans +l'etonnement; mais je n'ai rien a repondre aux raisons que vous +avez exposees avec cette noblesse, cette droiture, cette surete de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en +toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond meme de votre nature. + +Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'etait pas encore blase +sur ces eloges dont elle l'accablait, et c'etait pour lui un plaisir +toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles levres et de se voir +admirer par ces beaux yeux. + +Elle continua: + +--Ce n'est pas a moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous +venez de si bien m'expliquer, ce serait a Corysandre d'abord, et puis +ensuite a une autre personne. + +--Cela est assez difficile avec Corysandre. + +--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre +une jeune fille. Maintenant la seconde personne a laquelle je voudrais +vous voir repeter ce que vous m'avez explique, c'est-a-dire que le duc +de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris, +c'est... le duc de Naurouse lui-meme. + +Comme Dayelle faisait un mouvement de repulsion, elle poursuivit en +insistant: + +--Pour tout autre ce serait la une commission delicate; mais pour vous, +avec votre tact, avec l'autorite que vous donnent votre caractere et +votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en +parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitie que vous nous portez, il +me semble que vous pouvez tres bien lui repondre par ce que vous m'avez +dit. + +--Mais c'est impossible, s'ecria Dayelle. + +Madame de Barizel, qui avait jusque-la parle avec une douceur +caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son +regard, prirent une energie qui rendait la contradiction difficile: + +--Jusque-la, dit-elle, je ne vous ai parle que de Corysandre; mais +je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous. +Voulez-vous que je sois toute a vous? Aidez-moi a marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut +pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la verite peut se +decouvrir d'un moment a l'autre, et que, du jour ou elle sera connue, +du jour ou le monde donnera son vrai nom a ce qu'il a accepte jusqu'a +present pour de l'amitie, le mariage de Corysandre sera gravement +compromis, empeche peut-etre pour jamais, par le scandale de la conduite +de sa mere. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc a la marier si vous +m'aimez comme je vous aime. + +--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse aupres du duc de +Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre? + +Elle se mit a sourire. + +--Comme les hommes les plus fins sont naifs pour les choses de +sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le +duc de Naurouse ne doit nous servir qu'a decider le prince Savine, et +que le prince se decidera quand il saura qu'il a un rival. + +--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer... + +--Il se retirera ecarte par vous, notre ami prudent, mais non par nous, +de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je +l'espere, amenera le prince Savine a realiser enfin une resolution +arretee dans son esprit comme dans son coeur et qu'il differe, je ne +sais pourquoi. + + + +XIV + +Comme c'etait le soir meme, apres le diner, que Dayelle devait adresser +son etrange discours au duc de Naurouse, il voulut se preparer pendant +la journee en repetant a Corysandre ce qu'il avait dit le matin a +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son eloquence, +Corysandre ne lui facilita point sa tache, et, malgre le tact que madame +de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arreta plusieurs fois, +embarrasse pour continuer. + +Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlat du +duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'etait pas du tout +l'eloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dedaigneuse, et, malgre les signes desesperes de sa mere, +elle avait repondu d'une facon peu reverencieuse aux observations qui la +contrariaient: + +--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse? + +--Des dettes considerables. + +--Et il les a payees? + +--Mais sans doute. + +--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme +desordonne, au contraire. + +Sur un autre sujet plus delicat que Dayelle avait traite avec toutes +sortes de menagements, elle avait repondu sur le meme ton. + +--Alors il a eu des maitresses, M. de Naurouse? + +Dayelle avait incline la tete. + +--Et il les a aimees? + +Dayelle avait repete le meme signe afflige. + +--Il a fait des folies pour elles? + +--Scandaleuses. + +--Vraiment! Et en quoi etaient-elles scandaleuses? Voila ce que je +voudrais bien savoir. + +--C'est la une question qui n'est pas convenable dans ta bouche, +interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait +l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par +quelques mots d'enfant terrible, ne fachat Dayelle. + +--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour ou je +pourrai la poser a M. de Naurouse lui-meme, ce qui sera bien plus drole. + +--Corysandre! + +--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez, +pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, a moi, que M. +de Naurouse ait gaspille une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me +fait qu'il ait eu des maitresses et qu'il les ait aimees follement? cela +prouve qu'il est capable d'amour et meme de passion, ce que je trouve +tres beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas tres +vrai, et, pour etre sincere, car il faut toujours etre sincere, n'est-ce +pas? + +Dayelle, a qui elle s'adressait, ne repondit pas. + +--Pour etre sincere, je dois dire que cela me fait plaisir. + +--Et pourquoi? demanda Dayelle serieusement. + +--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porte sur M. de +Naurouse en le regardant. + +--Et quel jugement aviez-vous porte? demanda Dayelle. + +--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous repondre +quelque sottise. + +Habituellement, lorsque sa mere l'interrompait ainsi, ce qui arrivait +assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-a-dire devant +des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude ou il +y avait plus de dedain que de soumission, mais cette fois il n'en fut +point ainsi; au lieu de courber la tete, elle la releva. + +--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de repondre a une +question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me +faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse etait capable d'amour, +c'est qu'en le voyant je l'avais juge ainsi et que je suis bien aise de +voir que je ne me suis pas trompee sur lui. + +S'adressant a sa mere directement: + +--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout +naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent +qu'augmenter la sympathie que j'eprouve pour lui? + +--Mais, malheureuse enfant, s'ecria Dayelle, ce n'est, pas de la +sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la repulsion, +de l'eloignement. + +--Alors c'etait pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement, +mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas reussi. Je vois que M. de +Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractere a +lui: qu'il est capable d'entrainement et de passion; qu'il a inspire des +amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a +occupe tout Paris, ce qui n'est pas donne a tout le monde, et pour tout +cela il me plait un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait +connaitre. A l'age ou les petites filles jouent encore a la poupee on +m'a dit "Plais a celui-ci, plais a celui-la." Et depuis on me l'a repete +sans cesse, sans s'inquieter jamais de savoir si celui-ci ou celui-la me +plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit +plaire a l'acheteur et passer entre ses mains le jour ou il voudra de +moi. Je ne me suis jamais revoltee; je ne me revolte pas. Mais je trouve +enfin un homme qui me plait, et je le dis tout haut, non a lui, mais a +vous, ma mere, a l'ami de ma mere, est-ce donc un crime? + +--Quelle sauvage! s'ecria madame de Barizel. + +Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir: + +--Ah! si je pouvais en etre une, dit-elle, une vraie! + + + +XV + +A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il etait de sa dignite de +se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent +exacts. + +Le diner etait pour sept heures; a sept heures vingt minutes seulement, +on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les +piaffements des chevaux qu'on arretait, le saut lourd de deux valets qui +sautaient a terre pour ouvrir la portiere et se tenir respectueux sur le +passage de leur maitre. C'etait Son Excellence le prince Savine, qui, +pour venir du Graben aux allees de Lichtenthal, c'est-a-dire pour une +distance qu'on franchit a pied en quelques minutes, avait fait atteler, +afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entree digne de lui. + +Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empresserent au-devant de lui; +mais Corysandre, qui etait en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenetre en tete-a tete, ou qui plutot ecoutait le duc +de Naurouse, ne se derangea pas et elle attendit que Savine vint a elle, +sans lever les yeux, sans les tourner de son cote, toujours souriante et +attentive a ce que Roger lui disait. + +Quand on avait annonce le prince, Roger, avait eu un moment d'emotion. +En voyant l'indifference qu'elle temoignait et qui certainement n'etait +pas jouee, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurement, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait eprouve un sentiment tendre +pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade a +Eberstein se trouverent confirmees d'une facon frappante. + +Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle a +manger. + +A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adresse que quelques +courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la +conduire; mais vivement elle tendit la main a Roger qu'elle n'avait pas +quitte des yeux. + +--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement. + +Savine, qui deja arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus +aimable, resta interloque, tandis que Corysandre impassible et Roger +tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et +Dayelle. + +Si Leplaquet n'avait pas ete invite, Savine serait entre le dernier dans +la salle a manger. Il etait suffoque. Si Dayelle ne fut pas suffoque, au +moins fut-il fort etonne lorsque, arrive a sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre, +tandis que Savine, la figure empourpree et les sourcils contractes, les +suivait avec Leplaquet. Eh quoi! etait-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son pretendant, son futur mari, celui +qu'on desirait si vivement lui voir epouser? Et, dans son mouvement +de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne repondit pas a cette pression, +et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui +indiquait; car il n'y avait la rien qui put la surprendre, puisque, +a l'avance, ce qui venait de se passer avait ete arrete entre elles. +C'etait elle, en effet, qui avait dit a Corysandre de prendre le bras +du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que +Savine en fut pique. + +--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se decide; profitons de +la presence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons! + +Roger ne s'etait pas trompe dans ses previsions: Dayelle et Savine +se trouverent places a droite et a gauche de madame de Barizel; le +journaliste et lui de chaque cote de Corysandre. + +On servit, et, comme le diner venait du restaurant, il se trouva bon; +comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils +s'occuperent convenablement de leur besogne; comme le linge etait +loue, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux +appartenaient a la maison et qu'ils avaient ete nettoyes et essuyes par +des domestiques etrangers, ils ne trahirent en rien le desordre et la +malproprete qui etaient cependant la regle ordinaire de cette maison; +les fleurs de la salle a manger etaient aussi fraiches que celles du +salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appetit, ne +pouvaient pas deviner ce qu'etait cette cuisine. + +D'ailleurs, a l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait +silencieux, aucun d'eux n'etait en etat de faire attention a ce qui se +passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait a entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait +pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et +d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte +magnetise en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de +Naurouse enfin, parce qu'il etait tout a Corysandre, ne prenant interet +qu'a ce qui venait d'elle et s'appliquait a elle. + +Dayelle qui avait commence joyeusement le diner l'acheva assez +melancoliquement: il s'etait engage envers madame de Barizel a presenter +ses observations au duc de Naurouse ce soir-la, et, a mesure que le +diner s'avancait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus +desagreable et plus genant. + +Il etait fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se +melait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singuliere +idee madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission? + +La preoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine +abregerent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans +le jardin, ou Corysandre et Roger s'installerent, de facon a continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise +humeur s'etait accrue, annonca qu'il etait oblige de retourner au +trente-et-quarante pour suivre une serie qui l'interessait. + +Ce fut le signal du depart. + +--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque? +demanda Roger a Corysandre, esperant ainsi rester plus longtemps avec +elle; nous suivrons ses emotions sur son visage. + +--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'emotions, dit Savine de plus en +plus maussade. + +--Alors, repondit Corysandre, cela n'offre aucun interet de vous voir +jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous, +vous avez toujours une galerie si nombreuse. + +--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons +sont interessantes. + +--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parle, le joueur +qui m'interesse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je +ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'a me tuer, +et qui joue cependant; voila celui qui me touche et que j'admire. + +--Celui-la est un fou, dit Savine. + +--Ou un passionne, dit Roger. + +--J'aime les passionnes, dit Corysandre. + +Sur ce mot on se separa et les hommes se dirigerent tous les quatre vers +la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tete, Dayelle et Roger +venant ensuite. + +Arrives a la maison de jeu, Savine et Leplaquet monterent le perron, +Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout +sur Corysandre, parut peu dispose a les suivre. + +--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle. + +--Je n'ai pas joue depuis que je suis a Bade et je crois que je partirai +sans avoir risque un louis. + +--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans +ces dispositions, car il y a quelques annees vous etiez un grand joueur, +et le jeu vous a coute cher. + +--C'est peut-etre ce qui m'a gueri. + +Dayelle croyait avoir trouve une ouverture pour placer son discours, il +se hata d'en profiter: + +--Enfin, je suis, je vous le repete, bien heureux de vous voir revenu +si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une +grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif interet, car +je ne doute pas que vous ne perseveriez dans la bonne voie. La jeunesse +a des entrainements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se +prolongent au dela d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec +votre grande fortune, quelle eut ete votre vie, je vous le demande, si +vous aviez persevere dans la voie que vous suiviez avant votre depart. + +Roger se redressa blesse par cet etrange discours, mais, apres un court +moment de reflexion, il n'interrompit pas, voulant voir ou il allait +arriver. + +--Comment auriez-vous assure la perpetuite de ce nom par un mariage +digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mere de +famille eut accepte pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi +le mot, bruyant que vous etiez alors? Il y a des reputations qui font +peur. Tandis que dans quelques annees, quand la preuve sera faite, et +bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle +famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fiere de votre +alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sur, car les mauvaises +impressions sont plus longues a s'effacer qu'a se former; et ce sera le +temps, le temps seul qui amenera ce resultat; toutes les paroles, tous +les engagements ne pourraient rien; on vous repondrait: "Attendons." +Voila pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer des maintenant +a vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules, +peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immediat, mais prochain au moins, +vous donner la vie qui convient a un duc de Naurouse, et que personne ne +vous souhaite plus sincerement que moi, croyez-le. + +Dayelle avait cesse de parler, que Roger se demandait ce qu'il y +avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme +entortillee et leur sens obscur? Qui les avait inspirees? Dans quel but +ce vieux bonhomme, qui etait l'ami de madame de Barizel, son ami intime, +les lui adressait-il? + + + +XVI + +Malgre les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses +continuerent de suivre leur cours sans changement, c'est-a-dire sans que +le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage. + +Leur empressement aupres de Corysandre ne laissait rien a desirer; +chaque jour c'etaient des parties nouvelles, des promenades a cheval et +en voiture dans la Foret-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes ou il y avait quelque chose a voir, des petits +voyages ca et la le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'etait tout. + +Savine se montrait ce qu'il avait toujours ete: tres eloquent en +temoignages d'admiration. + +Il etait impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de +Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la +sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment ou il +arrivait jusqu'au moment ou il partait. + +Fatiguee d'attendre, impatiente, inquiete, pressee par toutes sortes de +raisons, madame de Barizel se decida enfin a faire une tentative directe +sur Savine, de facon a l'obliger a se prononcer ou tout au moins a +montrer quels etaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'ou ils +allaient et ce qu'on pouvait en attendre. + +Lorsqu'elle se fut arretee a cette idee, elle n'en differa pas +l'execution, si serieuse qu'elle fut. + +Savine devait venir dans la journee; elle s'arrangea pour etre seule +au moment de son arrivee et aussi pour n'etre point derangee tant que +durerait leur entretien. + +Bien qu'elle fut encore assez jeune pour inspirer des passions, elle +etait cependant dans la classe des meres, de sorte que ceux qui venaient +pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mere, se laissaient aller bien souvent a un mouvement de +deception. + +--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine apres les premiers mots de +politesse. + +--Elle est dans sa chambre, ou elle restera, car j'ai a vous entretenir +en particulier de choses graves. + +En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il +avait si souvent redoutee etait-elle sonnee? Allait-on lui demander a +quel but tendaient ses assiduites dans cette maison? + +--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, +au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis. + +D'amis, il n'en avait reellement qu'un: lui-meme; puisque ce n'etait pas +de lui qu'il allait etre question, il n'avait pas a prendre souci. Les +autres, ses amis, que lui importait? + +Il s'installa commodement dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on +allait lui imposer, se disant tout bas qu'on etait vraiment bien bete de +s'exposer a ce que des gens pussent pretendre qu'ils etaient vos amis. + +--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commenca madame de +Barizel. + +--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes lies +depuis plusieurs annees. C'est lui qui m'a assiste dans mon duel avec +le duc d'Arcala, ce duel stupide ou j'ai eu la sottise, par pure +generosite, de me faire donner un coup d'epee par un adversaire moins +naif que moi, au moment meme ou je cherchais a le menager. + +C'etait la un souvenir que Savine aimait a rappeler au moins en ces +termes, dont il etait satisfait. + +--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. +le duc de Naurouse? + +--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami... + +--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas a me plaindre de M. de Naurouse et +ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que +c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontres. + +--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus +cruellement souffrir que d'entendre l'eloge de ses amis. + +--Distingue. + +--Tres distingue, et meme peut-etre, si cela est possible a dire, un peu +trop distingue, ce qui lui donne quelque chose d'effemine. + +--Genereux. + +--Genereux jusqu'a la prodigalite, jusqu'a la folie, car toute qualite +poussee a l'extreme devient un defaut. + +--Noble. + +--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mere, qui etait une +Condrieu-Revel, c'est-a-dire tout bonnement une Coudrier si le proces en +ce moment pendant est fonde, il y ait une tache sur son blason. + +--Beau garcon. + +--Tres beau garcon, quoique sa beaute ne soit pas tres solide a cause de +sa sante qui a ete rudement eprouvee et qui meme inspire des craintes +serieuses a ses amis. + +--La mine fiere. + +--Que trop, car il y a des moments ou cette fierte frise l'arrogance. + +--Le caractere chevaleresque. + +--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce +caractere chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en +seriez stupefaite. + +--Plein de coeur. + +--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut meme dire que c'est la +son faible, le brave garcon. Combien de fois a-t-il ete victime de son +coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre +pour un sceptique et un indifferent; tandis qu'en realite c'est un naif +et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard. + +--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui +rendez pleine justice. + +--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami. + +--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas +hesite a m'adresser a vous, parce que je savais en meme temps que +ce n'etait pas en vain qu'on faisait appel a votre honneur, a votre +probite. + +Les compliments debites ainsi, laches a bout portant, en pleine figure, +provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les +recoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: "C'est trop"; les +autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: "Vous +pouvez continuer." Savine se rengorgea. + +Madame de Barizel continua donc. + +--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons +pu vous apprecier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec +l'experience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand merite a cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc... + +Savine se redressa encore. + +--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a +rien a cacher... + +Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses +epaules. + +--Un caractere aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement +penetrer. Ce sont les fourbes qui deroutent l'examen, les mechants; avec +eux on ne sait jamais a quoi s'en tenir, on a peur. + +--Et on a bien raison. + +--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je +n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime +que je ressens, comme elle ignore la demarche que j'entreprends en ce +moment, elle n'a pas eu a se prononcer sur la question de savoir si +malgre votre amitie pour M. le duc de Naurouse et les longues relations +qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une +entiere sincerite de votre part. + +--J'espere qu'elle n'eut pas eu de doute a cet egard. + +--Oh! soyez-en sur: si Corysandre parle peu, c'est par discretion, par +reserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je +ne connais pas de jeune fille de son age qui sache comme elle, aller au +fond des choses et les apprecier a leur juste valeur. D'un mot elle vous +juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je +ne puisse rien dire de cette appreciation et de ce jugement, arretee +que je suis par ce sentiment de modestie exageree qui vous empeche +d'entendre tout ce qui ressemble a un compliment. + +--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse. + +--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence a cette modestie; +d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu +d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensee de m'adresser a +vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont a la veille de +se produire, au moins je le suppose. + +Savine, bien qu'il commencat a se rassurer et a croire,--on le lui +disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, +ne fut pas maitre d'imposer silence a sa curiosite, vivement surexcitee, +et de retenir une question qui lui vint aux levres. + +--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement. + +Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux. + +--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, +dit-elle lentement. + +Il n'etait point habituellement demonstratif, le prince Savine; +cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour +produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa echapper une exclamation +en se levant a demi sur son fauteuil. + +--Naurouse vous a demande la main de mademoiselle Corysandre? + +Elle ne repondit pas tout de suite, jouissant de cette emotion, pour +elle pleine de promesses. + +Elle avait donc reussi; maintenant il ne lui restait plus qu'a +poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et a achever ce qu'elle avait +si heureusement commence. + +--Je ne vous ai pas dit cela, repondit-elle enfin. Au moins dans ces +termes. Je ne vous ai pas dit que la demande etait faite. Je suppose +qu'elle est sur le point de se faire. + +--Ce n'est pas la meme chose. + +--Assurement. Mais, comme cette supposition repose sur des faits +certains, mon devoir de mere est de prendre des precautions. Voici ces +faits: M. de Naurouse a profite de la presence ici de M. Dayelle, qui +est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second +pere de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui +veritablement n'aurait eu aucun interet pour M. Dayelle sans l'intimite +qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire +n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage. + +--Vraiment! + +--Cela est caracteristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est +presque pas de soiree que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet a +l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amerique, sur nos proprietes, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. +Cela a tellement frappe Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me +racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitie, +l'accompagne le soir pendant des heures entieres et ne peut pas le +quitter. Cela aussi est caracteristique, n'est-ce pas, car il n'est pas +dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une +telle curiosite, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait +pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis? + +Il repondit d'un signe de main. + +--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec +ma fille, je n'ai pas a vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez +comme moi tous les jours. Les choses etant ainsi, cette demande serait +faite depuis quelque temps deja, j'en suis certaine, si M. de Naurouse +n'avait ete et n'etait retenu par notre reserve: la mienne, qui est +celle d'une mere prudente, et celle de Corysandre... + +--Il ne lui plait point? s'ecria Savine avec un elan de joie qu'il ne +put pas contenir. + +Madame de Barizel prit une figure effarouchee et jusqu'a un certain +point scandalisee: + +--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi a ma fille? + +La purete de Corysandre etant sauvegardee par l'observation qu'elle +avait faite et sa dignite de mere prudente l'etant en meme temps, madame +de Barizel put continuer a pousser Savine en l'attaquant aux endroits +qu'elle savait etre les plus sensibles chez lui. + +--On ne peut pas ne pas reconnaitre que M. de Naurouse ne merite la +sympathie. + +--Oh! certainement. + +--Sous tous les rapports. + +--Certainement. + +--Ainsi il est tres beau garcon. + +--Je vous le disais moi-meme tout a l'heure. + +--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il etait plein de +coeur, que son caractere etait chevaleresque, enfin vous me faisiez +de lui un eloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaite que celui dont on parlait ainsi devint son mari. + +--J'ai fait quelques reserves. + +--Parce que vous etes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de +justice ou meme plutot a cause de cet esprit de justice, vous proclamez +que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer. + +Savine etait au supplice; chaque mot lui etait une blessure cruelle: un +autre que lui meritant la sympathie; un autre beau garcon (il s'etait +regarde dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on put rencontrer! +Qu'avait-il donc pour qu'on parlat de lui en ces termes, pour qu'on le +jugeat ainsi? + +--Malgre toutes ces qualites, continua madame de Barizel, vous devez +comprendre que Corysandre n'est pas fille a ouvrir son coeur a un +sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui +paraitre... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu +importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est reellement; mais de la a +dire qu'il lui plait, comme vous l'avez dit, il y a un abime qu'elle ne +franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaitre que de +faire une pareille supposition. + +--Ce n'etait pas une supposition, dit Savine, qui, devant la vehemence +de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'etait un +cri... un cri de surprise provoque par ce que vous m'appreniez. + +--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si +simple, si naive, si innocente, ait eprouve de la tendresse pour M. de +Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible a sa recherche si M. +de Naurouse demandait sa main. Pensez donc a ce que vous m'avez dit: a +ses qualites, a sa belle figure, a sa mine fiere, a ses yeux passionnes, +a son caractere chevaleresque, a sa jeunesse, a son esprit, a tous les +merites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas etre seul +a voir, car ils crevent les yeux de tous. + +Chaque mot etait souligne et suivi d'un silence, de facon a ce que tous +les coups portassent sans se confondre. + +--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse +rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune... + +Savine se revolta. + +--La fortune? + +--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a +les idees francaises. + +--Les Francais sont des creve-la-faim, bredouilla Savine. + +Madame de Barizel l'examina; il etait rouge a eclater. Elle jugea +qu'elle l'avait suffisamment exaspere et qu'aller plus loin serait +s'exposer a depasser la mesure; evidemment il etait dans un etat de +colere furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait a ecouter et meme a faire l'eloge, il eut eprouve un immense +soulagement. Naurouse n'etait plus son ami, c'etait un ennemi qu'il +haissait a mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses merites, de ses +qualites, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; +l'envie de Savine ne pourrait pas en etre plus vivement surexcitee +qu'elle ne l'etait. Ce qu'elle voulait, ce n'etait pas facher Savine, +bien loin de la: c'etait tout simplement lui prouver que Corysandre +pouvait etre aimee et recherchee par quelqu'un qui n'etait pas le +premier venu, par un rival dont il devait etre jaloux. Et ce resultat +etait obtenu: la jalousie, l'envie de Savine etaient exasperees; elle +les voyait le gonfler a chaque parole caracteristique qu'elle assenait: +il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, +les narines serrees, les joues ballonnees, les epaules rejetees en +arriere, la poitrine bombee en avant: "Et moi, et moi! criait toute sa +personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garcon!" +Pour un peu, il eut raconte des histoires pour prouver que lui aussi +avait du coeur, que lui aussi etait chevaleresque. Surtout il eut voulu +faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'etait-il pas prince? + +Maintenant qu'il etait dans cet etat, il y avait avantage a lui montrer +qu'elles voyaient aussi des merites en lui, et de grands qui, s'ils ne +supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les egalaient au moins et +peut-etre les surpassaient. + +Apres l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par +l'orgueil. + +--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et +quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgre tous les +merites que je suis disposee a lui reconnaitre, il n'en est pas moins +vrai que je ne sais pas ce qu'il est reellement. Ce n'est pas en +quelques jours qu'on peut apprecier un homme et son pays, qu'on n'a pas +vecu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est +pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut +que je puisse y repondre. Je ne peux pas plus l'accueillir a la legere +que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la +vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilite de mere, plus lourde +meme que ne le serait celle d'une autre mere. Je suis seule, je n'ai pas +de mari pour me guider et toute la responsabilite de la decision que je +vais avoir a prendre pese sur moi, elle m'ecrase. Songez a ce qu'est la +situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre +pays, ou les amities que M. de Barizel avait su se creer me seraient +d'un si grand secours pour m'aider, pour m'eclairer, pour me guider! Si, +comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientot, +demain peut-etre, la main de ma fille, que dois-je lui repondre? D'un +cote, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je +vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dedaigner. Mais je +n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-a-dire que je +peux tres bien me laisser prendre a des dehors trompeurs. D'autre part, +je me dis que ce parti, qui me parait beau parce que je le juge en +femme, n'est peut-etre pas aussi beau qu'il en a l'air. De la mon +tourment, mes angoisses. Et voila pourquoi je m'adresse a vous et +vous dis: "Qu'est reellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le +connaissez, est-il digne de Corysandre?" + +--C'est a moi que vous adressez une pareille question! s'ecria Savine +stupefait. + +Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcee firent croire a +madame de Barizel qu'il allait ajouter "Moi qui l'aime!" c'est-a-dire le +mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +prepare, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-la n'avait eu d'autre +but que de l'amener, que de le forcer. + +Mais il n'en fut rien: Savine, s'etant remis de sa surprise, se tint +prudemment sur la reserve et resta bouche close. + +Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette +exclamation: + +--Nous vous considerons donc comme notre ami, continua madame de +Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que +j'ai vu, moi, femme d'experience, j'estime que votre esprit est un des +plus surs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est +une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un +conseil. Voila pourquoi, dans les circonstances qui se presentent, j'ai +eu la pensee de m'adresser a vous pour vous poser cette demande qui tout +a l'heure a provoque en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort? + +Bien que les hasards d'une vie tourmentee l'eussent endurcie, elle etait +tremblante d'emotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort +de Corysandre, allait decider le sien. + +La gene de Savine etait grande: la situation en effet se presentait +sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir +s'echapper. + +Vraiment elle etait cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour +sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fut pas la femme d'un +autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la meme ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait +resulter des paroles entortillees de la mere, sous lesquelles il +semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille. + +Durant quelques secondes: il balanca le parti qu'il allait prendre, +enfin l'interet l'emporta. + +--Certainement Roger merite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous +avons dit de lui; s'il en etait autrement, il ne serait pas mon ami +intime. Toutes les qualites que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? +cependant il y a un point sur lequel j'ai des reserves a poser... je +trouve que la fortune de Naurouse est assez mediocre: quatre ou cinq +cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans +le monde? + +Il haussa les epaules avec un parfait mepris. + +--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des +reserves a faire: c'est la sante. Il n'est pas solide, ce pauvre diable +de Naurouse; son pere est mort d'une maladie du cerveau; sa mere a +succombe a une maladie de poitrine et lui-meme est, je le crois bien, +je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit tres bien +poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la facon +dont il s'est jete a corps perdu dans des amours... ridicules; tout +poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et +beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me temoignez +me fait un devoir d'etre franc et de tout dire. C'est pour cela aussi +que je ne peux point passer sous silence la manie facheuse que Naurouse +a eue de jeter son argent par les fenetres pour faire du bruit, du +tapage, pour paraitre, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. +C'est pour cela aussi que je rappelle le proces en usurpation de nom +intente a son grand-pere, ce qui demolira terriblement la noblesse de +Roger, si ce proces est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le +fait supposer. Mais cela n'empeche, pas que Naurouse ne soit un charmant +garcon; on n'est pas parfait, meme quand la faveur publique, qui souvent +est bien bete, vous fait une sorte d'aureole. + +Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Ou +voulait-il en venir avec cette demolition en regle qui n'avait epargne +ni la fortune, ni la sante, ni le nom, ni le caractere, et qui s'etait +terminee par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses +attaques. + +--Aussi, en mon ame et conscience,--il se posa la main sur le coeur +majestueusement,--mon avis est... c'est-a-dire le conseil que je vous +donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous +l'adressera. + +Bien que madame de Barizel fut inquiete depuis quelques instants deja, +ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment aneantie. + +--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas +le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible a +la splendide beaute de mademoiselle Corysandre, a son charme, a ses +seductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a +longtemps que je vous aurais adresse cette demande en mon nom... si je +ne m'etais jure de mourir garcon. + +Il se tut, tres satisfait de lui; il avait demoli Naurouse et il s'etait +lui-meme degage. + +Heureusement pour lui madame de Barizel s'etait depuis longtemps exercee +a ne pas s'abandonner a son premier mouvement, car si elle avait cede +a l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eut entendu des choses +qui, apres les eloges et les compliments auxquels elle l'avait habitue, +l'eussent etrangement et bien desagreablement surpris. Par un energique +effort de volonte, elle se rendit maitresse d'elle-meme et refoula sa +fureur. Ah! s'il n'avait pas ete l'ami du duc de Naurouse! Mais il etait +l'ami du duc, et maintenant c'etait du cote de celui-ci qu'elle devait +se retourner, en lui qu'elle devait esperer, sur lui qu'elle devait +echafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce +moment de ce miserable Savine un ennemi qui pouvait etre redoutable. + + + +XVII + +Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie +couchee ou etendue, ne quittant son canape ou son fauteuil qu'a la +derniere extremite et dans des circonstances tout a fait graves. +Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'a la porte du +salon, ce qui chez elle etait la plus grave preuve d'estime ou d'amitie +qu'elle put donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se +mit a marcher a grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle +faisait, poussee par les mouvements desordonnes qui l'agitaient. + +--Mourir garcon, repetait-elle machinalement, mourir garcon! + +Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un +peu calmee, elle alla s'allonger sur un divan, et la elle continua de +reflechir. + +Enfin, s'etant arretee a une resolution, elle sonna et commanda qu'on +priat Corysandre de descendre. + +Celle-ci ne tarda pas a arriver, l'air ennuye. + +--J'ai a te parler, dit madame de Barizel, serieusement. + +--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va etre question? dit-elle. + +--Oui. + +--Helas! + +--Ecoute-moi avant de te plaindre et peut-etre apres me remercieras-tu. + +--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je +te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces +combinaisons que tu te donnes tant de peine a chercher et qui +n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliee. + +Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression +melancolique: + +--Si tu savais comme j'en suis malheureuse. + +--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas +que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu +n'as pas de meilleure amie que ta mere; que je n'ai jamais voulu que +ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prete a tout pour +l'assurer. Ecoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord reponds-moi en +toute sincerite, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine? + +--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus +encore si tu avais voulu m'ecouter. + +--Le temps n'a pas modifie ton impression premiere? + +--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'etait +apparu avant de le connaitre; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux, +egoiste jusqu'a la ferocite, miserablement avare, sans coeur, sans +honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hableur, je lui +cherche vainement une qualite, car il n'est meme pas beau avec son grand +corps mal degrossi et ses graces d'ours blanc. + +C'etait la premiere fois que sa mere la voyait parler avec cette +passion, elle toujours si calme, si indifferente; elle s'etait dressee +sur son fauteuil et, le corps penche en avant, la tete haute, elle +semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait a chaque mot, +assener ces epithetes qui lui montaient aux levres sur Savine place +devant elle. + +--Alors, continua madame de Barizel apres quelques instants, tu voudrais +ne pas devenir sa femme? + +Corysandre ne repondit pas. + +--Reponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant. + +--A quoi bon? Je t'ai deja repondu a ce sujet. Tu m'as dit que j'etais +folle; que ce mariage etait necessaire; qu'il fallait qu'il se fit; +qu'il etait le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'etait +faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de +sortir de la situation ou nous nous trouvons; enfin, par la priere, par +le commandement, par la persuasion, de toutes les manieres, tu me l'as +impose. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa +femme? + +--Pour connaitre ton sentiment. + +--Il n'a pas plus change sur le mariage que sur le mari, l'un me deplait +autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais. + +--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout a l'heure: +Maintenant, autre question a laquelle tu dois repondre avec la meme +franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idees a son egard n'ont +pas change? + +--Il me plait autant que le prince Savine me deplait; tous les defauts +de l'un sont des qualites opposees chez l'autre. + +--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu +l'accepterais? + +Corysandre palit et ce fut les levres tremblantes qu'elle regarda sa +mere; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri. + +--Il m'a demandee? + +Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et +cet elan irresistible fut de courte duree. + +--Pas encore, dit madame de Barizel. + +--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se +renversant dans son fauteuil. + +--C'est toi qui t'es trompee; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te +dire que le duc de Naurouse t'avait demandee, mais simplement, et +cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis +disposee a te donner a lui. + +Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant a sa mere, elle la prit +dans ses bras et l'embrassa. + +C'etait la premiere fois depuis qu'elle n'etait plus une enfant qu'elle +avait un de ces elans d'effusion. + +Apres le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir +sur le canape, pres d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes: + +--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugee trop souvent. Je n'ai +jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours ete +d'accord, c'est qu'avec ton inexperience tu ne peux pas juger le monde +et la vie, comme je les juge moi-meme. J'ai cru que c'etait assurer ton +bonheur que te faire epouser le prince Savine, dont le nom, la fortune +et la situation m'avaient eblouie; et si, malgre les repugnances que tu +as manifestees, j'ai persiste dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces +repugnances s'effaceraient quand tu connaitrais mieux le prince, en qui +je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal degrossi. Mais, au lieu +de diminuer, ces repugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +parait le monstre que tu viens de me depeindre.--Dans ces conditions, +moi, ta mere, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose: +renoncons au prince Savine et epouse le duc de Naurouse, mais epouse-le. + +--Il m'epousera, je te le promets, je te le jure! + + + +XVIII + +Savine etait sorti de chez madame de Barizel enchante de lui-meme. + +C'etait son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme +dans ce qu'il avait fait, de meme dans ce qu'il n'avait pas dit et ce +qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient +de se feliciter. Il avait parle, il avait agi, il avait ete bien +inspire; il s'etait abstenu de paroles et d'actes, il avait ete habile; +jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore +moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient +point tourne selon son desir ou ses interets, c'etait la faute des +circonstances, ce n'etait pas la sienne. Comment eut-il ete en faute, +lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il reussissait et en qui il +ne croyait plus quand il echouait, Dieu pouvait se tromper et faire des +betises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela etait impossible. + +Cependant ce jour-la il etait plus satisfait encore, plus fier de lui +qu'a l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allees +de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombee, la tete haute, le +sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les +nuages, se disaient: Voila un homme heureux... + +Et de fait il l'etait pleinement, il avait la veine. + +Cette idee fut un eclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait +en profiter. + +Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hater. + +Aussitot, hatant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez +lui l'argent qui lui etait necessaire: la banque n'avait qu'a se +bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter, +non pas une fois, mais deux, indefiniment. + +Apres avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un +coup decisif, il entra a la Conversation. + +Il n'eut pas de peine a trouver le marquis de Mantailles, qui, assis +comme a l'ordinaire a la table de trente-et-quarante piquait avec une +longue epingle des cartons places devant lui. Mais, si attentif qu'il +fut a cette besogne, pour lui pleine d'interet, le vieux marquis ne +manquait pas cependant, apres chaque coup, de promener un regard +circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau +venu a qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou meme une association pour ruiner toutes les banques de +jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il esperait toujours. + +Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais +de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrives dans un endroit +ecarte du jardin ou il n'y avait personne qu'il l'aborda. + +--Le moment est-il favorable? demanda Savine. + +--On ne peut plus favorable; ainsi... + +Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole. + +--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas. + +Le marquis redressa sa grande taille voutee et prit un air de dignite +blessee; mais ce ne fut qu'un eclair; la reflexion sans doute lui dit +qu'il n'etait pas en etat de se facher d'une offense. + +--Parfaitement, continua Savine avec plus de durete encore dans le ton, +j'ai dit "pas de blagues" et je le repete; selon vous, quand je vous +consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez a +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgre tout +cela la verite est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant +vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle +qui m'aurait ruine... si j'etais ruinable. Si elle ne m'a pas ruine, au +moins m'a-t-elle enleve... + +Le marquis l'arreta d'un geste plein de noblesse: + +--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il +perd au jeu? + +--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas +avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amuse a jouer si +je n'avais pas poursuivi un but eleve. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas +atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'etais decide a ne +plus jouer. + +Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait +bien; ces joueurs decides a ne plus jouer, et quelle foi il avait en +leurs engagements. + +--Cependant vous venez me demander un conseil. + +--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine. + +--Alors vous etes sur de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de +veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre regle toute chose en +ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui... + +Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la +Providence; il l'interrompit: + +--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'ecria-t-il; +mais si assure que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances +de mon cote; voyons donc quelle est la situation des figures que vous +suivez, de facon a ce que je puisse operer largement: je veux une serie +de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration a la +galerie. + +Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures. + +--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fut arrive au bout +de ses explications, cela suffit maintenant; je vous repete que si, par +extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade. +Tout a l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que +vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'apres les autres joueurs; +moi je n'ai pas de passions. + +--Alors, prince, je vous plains de toute mon ame. + +--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans +doute vous ne me parlez pas; mais cela me gene que vous soyez dans la +salle; malgre moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et +puis vos regards m'empechent de suivre mes inspirations. + +--Defiez-vous-en. + +--Je vous dis que j'ai la veine. + +Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, ou, rien +que par sa maniere de se presenter, il se fit faire place. + +Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient +etaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe +assurance qui disait: + +--Regardez-moi bien, vous allez voir. + +Il fit son jeu. + +Ce qu'on vit, ce fut une deveine constante qui le poursuivit. + +Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs. + +--Je cede ma chaise. + +--Je la prends, dit une voix derriere lui. + +C'etait son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu. + +Alors en etant oblige de passer au second rang tandis que son rival +s'avancait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus +cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait eprouver: c'etait une +abdication. + + + +XIX + +C'etait fini, Savine etait bien decide a quitter Bade, ou rien ne le +retenait plus. + +A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent +d'Otchakoff, qui continuait a gagner ou a perdre avec la meme +indifference apparente. + +Et il ne voulait pas assister davantage a celui de Naurouse aupres de +Corysandre. + +Cependant, s'il se decidait a partir ainsi, il fallait que son depart +lui rapportat au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance +de Naurouse. + +Lorsque cette idee se fut presentee a son esprit, elle en chassa le +mecontentement et la colere. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour +rentrer chez lui, il s'arreta, et, changeant de chemin, il alla chez le +duc de Naurouse. + +--Vous venez diner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir. + +--Justement, mais a une condition, qui est que nous allions diner +dans un endroit ou nous pourrons causer; j'ai a vous parler de choses +serieuses, et je voudrais n'etre ni derange ni entendu. + +--Vous paraissez agite. + +--Je le suis, en effet; vous saurez tout a l'heure pourquoi; +occupons-nous d'abord de diner, le reste viendra apres. + +Ils monterent en voiture et se firent conduire a l'_Ours_, qui est un +restaurant etabli dans une prairie a quelques minutes de Bade; mais en +route Savine ne parla de rien, pas meme de la perte qu'il venait de +faire. + +A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncee, et +Roger remarqua qu'il mangeait et buvait a fond en homme qui ne se laisse +pas couper l'appetit par les emotions: il s'etait fait servir de la +biere, du champagne et du cognac qu'il melangeait lui-meme dans de +certaines proportions et qu'il avalait a grands coups, car lorsqu'il ne +se croyait pas malade c'etait une de ses pretentions de pouvoir boire +plus qu'aucun Russe; et sa reputation avait commence a se fonder +autrefois a Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux +parmi les jeunes gens de son monde. + +Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commenca l'entretien +que, tout en mangeant et en buvant, il avait prepare: + +--Mon cher Roger, il faut me repondre avec franchise. + +--Vous savez bien que je parle toujours franchement. + +--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez, +tandis que ce que je vous demande, c'est de repondre a toutes mes +questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel? + +--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus +delicieuse, la plus seduisante des jeunes filles. + +--Je m'en doutais. + +Il porta la main a son coeur avec le geste d'un homme qui vient de +recevoir un coup cruel. + +--Puis, apres un moment de silence assez long, il poursuivit: + +--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspire? + +--L'admiration. + +--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-meme? + +Roger ne repondit pas. + +--Je vous en prie; dit Savine en insistant, repondez par un mot: +l'aimez-vous? + +--C'est une question que je n'ai pas examinee... par cette raison que je +ne pouvais pas l'examiner. + +--Pourquoi? + +--Parce que je n'aurais pu le faire qu'apres vous avoir pose moi-meme +certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de +taire. + +--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons aborde +cet entretien, qui, vous le sentez, doit etre pousse jusqu'au bout; +posez-les donc, ces questions, et soyez sur que j'y repondrai sans +toutes les resistances que vous opposez aux miennes. + +--Nos conditions ne sont pas les memes; vous etiez l'ami de la famille +de Barizel quand je suis arrive a Bade. + +--Vos questions, vos questions? + +--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la meme +que celle que vous me posez l'aimez-vous? + +Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse: + +--Mon cher Roger; dit-il d'une voie emue, vous etes l'ami le plus loyal, +le coeur le plus honnete, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais +j'espere me montrer digne de vous: je reponds donc: "Oui, je l'aime." + +--Vous voyez donc... + +--Ecoutez-moi: quand je dis "Je l'aime", je devrais plutot dire pour +etre absolument dans le vrai: "Je l'ai aimee." Quand vous etes arrive +a Bade et quand je vous ai amene pres d'elle, un peu pour que vous +l'admiriez comme je l'admirais moi-meme, je l'aimais et je pensais a +l'epouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que +vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez ete attires l'un +vers l'autre a Eberstein; ce que vous avez ete depuis l'un pour l'autre, +je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger, +vous etes reste, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve, +l'ami loyal et delicat dont je serrais la main tout a l'heure. Et c'est +la ce qui m'a si profondement touche, si doucement emu, moi qui n'ai pas +ete gate par l'amitie. Mais enfin, quelle qu'ait ete votre reserve, vous +n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour +un indifferent, considerables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que +vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour +vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas ete cruels, +desesperes, vous ne me croiriez pas, vous qui etes un homme de coeur. +Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en meme temps un +homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime +tendrement, d'une amitie solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait +mon examen de conscience. En meme temps j'ai fait le votre aussi... et +celui de Corysandre. Je me suis demande: "Avec qui serait-elle le plus +heureuse?" Et ma conscience m'a repondu:--je pense que ma sincerite, +celle d'un homme qu'on accuse d'etre orgueilleux, a quelque +merite,--"Avec Roger"; et alors mon plan a ete arrete. J'avoue que j'en +ai differe l'execution plus que je n'aurais du peut-etre. Mais il +faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se resigne +difficilement. Ce plan, vous l'avez devine: il consistait a venir vous +poser les questions que je vous ai posees et qui se resumaient dans une +seule: "L'aimez-vous?" En ne me repondant pas vous m'avez repondu mieux +que vous ne l'auriez fait par la reponse la plus precise. + +Il se tut et parut reflechir douloureusement comme s'il balancait dans +son coeur trouble une resolution terrible a prendre. + +--Il est evident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est +de trop a Bade... + +--C'est-a-dire? + +--C'est-a-dire que je vous cede la place; dans quelques jours j'aurai +quitte Bade; plus tard, quand vous penserez a moi, vous verrez si j'ai +ete votre ami, et alors, je l'espere, votre souvenir s'attendrira. + +Lui-meme eut un acces d'emotion qui lui coupa la parole. + +--Si je vous ai dit avec une entiere franchise ce qui se rapportait +a nous et a Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre +explication soit complete, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait +me traiter avec une certaine bienveillance et peut-etre meme avec une +preference marquee: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur +vous, au moins aux yeux d'une mere, une superiorite marquee: je suis +plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout a fait accidentel +et en l'air, j'ai annonce a madame de Barizel que j'avais la volonte +bien arretee de mourir garcon. Vous pouvez donc vous presenter +maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez +devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe +plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir, +n'en prenez pas souci. Je vais tacher de m'occuper de quelque chose, de +me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Museum, +construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de +l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais +chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que +mourir garcon, c'est tout simplement une blague, une blague heroique qui +meriterait de faire le sujet d'une tragedie; s'il y avait encore des +poetes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour +vous dire cela que je vous ai demande a diner. Maintenant, si vous le +voulez bien, sonnez le garcon, qu'il nous apporte du champagne et du +cognac, j'ai tres soif pour avoir si longtemps parle; et, de plus, il +est bon d'oublier. + + Car pour etre un heros on n'en est pas moins homme. + +Est-ce que ca fait un vers francais, ca? Je n'en sais rien; ca en a +l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et +entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers francais. + + + +XX + +C'etait le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance a ceux qui +le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait +eprouve un moment d'emotion quand Savine lui avait dit: "J'ai fait mon +examen de conscience et ma conscience m'a repondu que c'etait avec Roger +que Corysandre pouvait etre heureuse"; et cette emotion etait devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajoute avec +des larmes dans la voix: "Un de nous deux est de trop a Bade, je vous +cede la place aupres de Corysandre." Mais cette emotion, qui n'etait pas +descendue bien profondement en lui, n'avait pas etouffe la reflexion. + +Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'etait +pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais ecoute que la voix de +l'interet personnel le plus etroit? + +Il eut fallu etre d'une naivete enfantine pour rejeter ces questions +sans les examiner et les peser. + +Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de +sensibilite peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par +son exces meme, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation a Corysandre. + +Mais les raisons qui avaient amene cette renonciation n'etaient +nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux +confidences de Savine. + +Un homme qui s'est montre assidu aupres d'une jeune fille, qui a affiche +pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est pose hautement en +pretendant et qui, tout a coup, se retire et renonce a elle, l'accuse. + +Quelles accusations portait Savine? + +Il eut ete pueril de l'interroger a ce sujet, puisque sa renonciation, +comme il le disait lui-meme, etait un acte d'heroisme amical; mais, ce +qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander +a d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les +obtenir soi-meme. + +En realite, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'etait +ce que Leplaquet lui avait raconte; mais ces longs recits, faits par un +pareil temoin, n'etaient pas suffisants pour dire ce qu'avait ete M. de +Barizel, quelle situation il avait reellement occupee, ce qu'avait ete, +ce qu'etait madame de Barizel. + +Ces recits, Roger les avait acceptes surtout parce qu'ils lui parlaient +de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce +qu'avaient ete l'enfance et la premiere jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensee de les controler, +n'ayant pas d'interet a le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne +fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre? + +Mais maintenant que cet interet etait ne, ce controle s'imposait et il +devait etre poursuivi d'autant plus severement que la renonciation de +Savine ressemblait a une accusation. + +Il pouvait reconnaitre que la fortune de Savine etait superieure a +la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui +n'avait pas convenu a un Savine convenait encore moins a un Naurouse. + +C'etait ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le +compromettrait en prenant une femme qui ne fut pas digne de le porter ou +qui l'amoindrit. + +Que la fortune de Corysandre ne fut pas ce qu'on disait, cela n'avait +que peu d'importance a ses yeux; mais qu'il y eut une tache sur son +nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une +considerable qui pouvait empecher tout projet de mariage. + +Avant de poursuivre l'execution de ce projet, avant de s'engager avec +madame de Barizel, et meme avec Corysandre, il fallait donc qu'il eut +des renseignements precis sur cette famille de Barizel. + +Le lendemain, en se levant, il employa sa matinee a ecrire des lettres +pour obtenir ces renseignements l'une a l'un de ses amis, secretaire +de la legation de France a Washington, l'autre a un Americain de +Saint-Louis avec qui il s'etait lie dans son voyage. + + + +XXI + +Madame de Barizel avait cru qu'apres le depart de Savine le duc de +Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en +pretendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas etre long, +lui demanderait Corysandre. + +Cela semblait indique, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne +s'etait pas encore prononce, c'etait Savine, Savine seul qui l'avait +retenu; Savine eloigne, les scrupules qui l'avaient arrete n'existaient +plus. + +Il n'avait qu'a parler. + +Chaque soir elle avait donc interroge sa fille. + +--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui? + +--Rien de particulier. + +--Je vous ai laisses en tete-a-tete. + +--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu +es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses +a me dire, et il me les dit d'une facon charmante qui les rend intimes, +presque mysterieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis, +aussitot que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait +peur de parler et de se laisser entrainer. + +--Alors? + +--Alors il me regarde. + +--La belle affaire! + +--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres! + +--Et toi? + +--Moi, je le regarde aussi. + +--Avec les memes yeux? + +--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien +emu, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres +tout alangui, comme s'il se fondait. + +--Alors cela durera toujours ainsi entre vous? + +--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur. + +--Tu es stupide. + +--Alors on a joliment raison de dire: "Bienheureux les pauvres d'esprit, +le royaume des cieux leur appartient." Je l'ai sur la terre, ce royaume. + +Ce n'etait pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquietait, et +lorsque, apres quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse +ne se prononcait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et +cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur a se regarder en +silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de +temps les choses traineraient-elles, encore si elle ne s'en melait pas? +Ce n'etait pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'etait pas +de celui du duc de Naurouse, c'etait de leur mariage, qui pouvait tres +bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite. + +Un soir qu'elle avait demande, comme a l'ordinaire, a Corysandre: +"Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?" et que celle-ci, comme a +l'ordinaire aussi, avait repondu: "Rien", elle se decida: + +--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'ecria-t-elle. + +--C'est toute mon esperance. + +--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette esperance ne se realisera pas, +sois-en certaine. + +Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement +qu'elle n'avait aucun doute a cet egard: + +--Tu ne crois pas ce que je te dis? + +--Je suis sure de lui. + +--Rappelle-toi ce qui est arrive avec don Jose. + +--Ce n'etait pas la meme chose. + +--Avec lord Start. + +--Ce n'etait pas la meme chose. + +--Avec Savine. + +Elle haussa les epaules en poussant des exclamations de pitie. + +--Veux-tu que ce qui est arrive avec don Jose, avec lord Start, avec +Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse? + +--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et +l'eclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils +m'etaient indifferents; M. de Naurouse sait que... + +--Que?... + +--Que je l'aime. + +--Tu ne le lui as pas dit? + +--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent; +lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis +certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirme par +les serments les plus solennels; c'est l'elan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son aneantissement lorsque nous +sommes separes. + +--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc +de Naurouse; eh bien! a quoi a-t-il servi jusqu'a present? + +--A nous rendre heureux. + +-J'entends pour ton mariage; si malgre cet amour, ce grand amour, M. de +Naurouse n'a point encore demande ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot a prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'a un moment +donne il se retire comme s'est retire Savine, comme se sont retires deja +ceux qui ont voulu t'epouser et qui, apres un certain temps, ont renonce +a leur projet? + +--Non. + +--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce +que tu effrayes les epouseurs; ils viennent a toi, irresistiblement +attires par ta beaute; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils +se retirent lorsqu'ils ont appris a connaitre notre situation. + +--A qui la faute? + +--A personne, ni a toi, ni a moi; on nous reproche le tapage de notre +vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons +pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour +toi. Ceux qui ont une position bien etablie, un grand nom, une belle +fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on +fasse du tapage autour d'eux; on vient a eux tout naturellement, par la +force meme des choses. Mais nous, qui serait venu a nous si nous etions +restees dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations? +Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beaute, il a bien fallu prendre +un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme mediocre. +J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que +j'aurais choisi si j'avais ete libre; je t'ai placee dans un milieu +brillant et je me suis arrangee pour qu'on parlat de toi. Mon calcul a +reussi et les epouseurs se sont presentes, ayant un rang et une fortune +que nous ne devions pas esperer. + +--Et ils se sont retires. + +--C'est la justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui +que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait tres +bien faire si nous lui laissions le temps de la reflexion: il faut donc +l'obliger a se prononcer et a s'engager avant que la desillusion ait +parle en lui ou qu'il ait ecoute les voix malveillantes qui nous +attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura +pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le +prendrait de lui-meme ou tout au moins que tu l'amenerais a le prendre; +mais ni l'une ni l'autre de ces esperances ne s'est realisee, et, je le +crains bien, ne se realisera si je n'interviens pas entre vous. + +--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer? + +--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni penible: il s'agit tout +simplement de me repeter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne +lui dire que ce que nous aurons arrete ensemble a l'avance. + +--Alors c'est un role que tu m'imposes. + +--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que +pas un mot ne sera contraire a tes sentiments. + +--Ce qui sera contraire a mes sentiments, ce sera de n'etre pas moi... + +--Veux-tu que M. de Naurouse t'epouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, +laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et +laisse-moi rever a la scene que tu devras jouer demain. + + + +XXII + +En disant a Corysandre. "Tu joueras admirablement un role qui sera dans +ta nature", madame de Barizel n'etait pas du tout certaine du succes +de sa fille, et meme elle en etait inquiete, car le mot qu'elle lui +adressait si souvent: "Tu es stupide", etait pour elle d'une verite +absolue. + +Elle n'etait point, en effet, de ces meres enthousiastes qui ne trouvent +que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les +meres de ces enfants; belle elle-meme, mais autrement que sa fille, il +lui avait fallu longtemps pour voir la beaute de Corysandre, et encore +n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait +ete imposee par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer a l'idee que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait +etre intelligente. Pour elle, l'intelligence c'etait l'intrigue, la +ruse, le detour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement, +l'audace dans le choix des moyens a employer pour atteindre un but et la +souplesse dans la mise en execution de ces moyens, l'ingeniosite a se +retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succes, la +fertilite de l'imagination, la fermete du caractere, de sorte que quand +elle se comparait a sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre +de ces qualites sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaitre +qu'elle etait intelligente; stupide au contraire, aussi bete que belle. + +Ce defaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa +tache delicate. Avec une fille deliee rien n'eut ete plus facile que de +lui tracer le canevas d'une scene qui aurait infailliblement amene a ses +pieds un homme epris et passionne comme le duc de Naurouse; mais avec +elle il n'en pouvait pas etre ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu +complique, elle ne le repeterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de +tres simple qu'elle put se mettre dans la tete et executer. Mais quelque +chose de tres simple et de tout a fait primitif agirait-il sur le duc de +Naurouse? + +Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'etait a son aise que +dans ce qui etait complique, savamment combine, entortille a plaisir; +tout ce qui etait simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention. + +Et cependant, c'etait cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots, +une intonation, un geste, un regard, et il etait entraine; mais ces +quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils etaient en situation. + +C'etait donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle etait +bonne, elle porterait la mauvaise comedienne qui la jouerait. + +Une partie de la nuit se passa a chercher cette situation; elle en +trouva vingt, mais bonnes pour elle-meme, non pour Corysandre, se +depitant, s'exasperant de voir combien il etait difficile d'etre bete; +enfin, de guerre lasse, elle s'endormit. + +Le lendemain, en s'eveillant, il se trouva que le calme de la nuit +avait fait ce que le trouble de la soiree avait empeche: elle tenait sa +situation, bien simple, bien bete, et telle qu'il fallait vraiment etre +endormie pour en avoir l'idee. + +Aussitot elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre +de sa fille. + +Corysandre etait levee depuis longtemps deja, et, assise dans un +fauteuil devant sa fenetre, sous l'ombre d'un store a demi baisse, +elle paraissait absorbee dans la contemplation des cimes noires de la +montagne qui se trouvait en face de leur chalet. + +--Que fais-tu la? demanda madame de Barizel. + +--Je reflechis. + +--A quoi? + +--A ce que tu m'as dit hier. + +--Et quel est le resultat de tes reflexions, je te prie? + +--C'est de te prier de ne pas perseverer dans ton idee et de nous +laisser etre heureux tranquillement. + +--Tu es folle. Moi aussi, j'ai reflechi, et j'ai justement trouve le +moyen d'amener le duc de Naurouse a se prononcer aujourd'hui meme. Tu +comprends que ce n'est pas quand j'ai passe une partie de la nuit a +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver a un resultat que +je vais ecouter tes billevesees: c'est a toi de m'ecouter et de faire +exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes +instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantot, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste +apres une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me reveiller +de sitot; mais, au lieu d'en paraitre fachee, tu t'en montreras +satisfaite. Voyons, ce ne peut pas etre un chagrin pour toi de rester en +tete a-tete avec le duc? + +--C'est un embarras. + +--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce +qu'il faut avant tout, c'est etre naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es +dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Ecoute et regarde: je suis le duc. + +Faisant quelques pas en arriere, elle alla a la porte; puis elle revint +vers Corysandre, marchant vivement, legerement, comme le duc, les deux +mains tendues en avant, le visage souriant: + +--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu reponds: + +--Oui, ma mere a passe une mauvaise nuit, elle fait la sieste. La-dessus +le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu reponds ce que +tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, ecoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au +reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous +adresser une priere.--La-dessus, tu as l'air aussi embarrasse que +tu veux; seulement, en meme temps, tu dois aussi avoir l'air emu et +attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront +doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une priere? dit le +duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que +je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc, +voulez-vous?--Tu lui montres un siege pres de toi, mais pas trop pres +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous +tes yeux, ainsi. + +Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placee a deux pas de +Corysandre, elle s'assit comme si elle etait le duc de Naurouse, et +reprit: + +--Avant d'adresser ta priere au duc, tu le regardes de nouveau, toujours +longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire +dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquietude; tu prolonges cette +pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent +plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi, +tu te decides enfin et tu lui dis: "C'est du steeple-chase dans lequel +vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne +montez pas ce cheval, ne prenez pas part a cette course." Tu taches +de mettre beaucoup de tendresse dans cette priere et aussi beaucoup +d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc +doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part a cette +course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas! + +--Une peur mortelle. + +--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui +sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent +trahir. Cependant, a la demande du duc, tu ne reponds pas tout de suite: +tu hesites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux +pas, arretee par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se +passeraient dans la realite? + +--Non: je n'hesiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout +de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui. + +--Cela serait trop simple et trop bete; l'art vaut mieux que la nature. +Tu es donc confuse, et ce n'est qu'apres l'avoir fait attendre, apres +qu'il s'est rapproche de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se +penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: "J'ai peur pour +vous." En meme temps, tu lui tends la main par un geste d'entrainement, +et, s'il ne la saisit point passionnement, s'il ne tombe point a tes +genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une +sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras. + +--Je comprends, s'ecria, Corysandre en se cachant le visage dans ses +deux mains, que cela est odieux, et miserable. Pourquoi veux-tu me faire +jouer une comedie indigne de lui et indigne de moi? + +--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comedie en ce monde. +Qui te revolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme a tes sentiments? + +--La comedie meme. + +Madame de Barizel haussa les epaules par un geste qui disait clairement +qu'elle ne comprenait rien a cette reponse. + +--Cette lecon que tu viens de me donner ressemble-t-elle a celles que +les meres donnent ordinairement a leurs filles? dit Corysandre d'une +voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres meres defendent? + +--T'imagines-tu donc que je suis une mere comme les autres! Non, pas +plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalites de +notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tete +en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara +n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur +vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la notre; et pour cela +tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces repugnances d'enfant. +En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc +de Naurouse monte dans ce steeple-chase ou il peut se casser le cou, +dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta +resistance n'a pas de raison d'etre. Tu prefererais que les choses se +fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne +si nous sommes obligees d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il a cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse +de Naurouse merite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. +Crois-en mon experience, le duc peut t'echapper si tu laisses les choses +trainer en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen +est celui que je viens de t'indiquer. Etudions-le donc avec soin et +reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive. + +Comme elle l'avait fait une premiere fois, elle alla a la porte pour +representer l'entree du duc. + +Et la repetition continua exactement comme si elle avait ete dirigee par +un bon metteur en scene. + +Tour a tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui +de Corysandre, mais c'etait a ce dernier seulement qu'elle donnait toute +son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et +elle les faisait repeter a Corysandre, recommencant dix fois la meme +intonation ou le meme mouvement. + +--Tu dis faux, s'ecriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi. + +Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes, +sur les regards. + +--Ne t'inquiete pas trop de ce que tu dis, ni de la facon dont tu le +dis; c'est dans tes yeux qu'est le succes, dans ton sourire, c'est dans +tes levres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; +combien de fois ai-je vu des comediennes dire faux et se faire cependant +applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne. + + + +XXIII + +Corysandre avait longuement repete son role dans la scene qu'elle devait +jouer avec Roger; elle avait travaille "ses yeux tendres", etudie "ses +silences, ses intonations, ses gestes", et, au bout d'une grande heure, +madame de Barizel s'etait declaree satisfaite. + +--Je crois que ca marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser +officiellement sa demande. Quelle joie! + +Mais Corysandre n'avait pas partage cette satisfaction, car c'avait ete +plutot par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis +d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'etait pretee a +cette comedie. + +Comment sa mere n'avait-elle pas senti combien cela etait revoltant? +Sans doute, elle n'avait vu que le resultat a obtenir; mais qu'importait +la legitimite du resultat si les moyens etaient miserables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquietude pour elle d'etre toujours en +desaccord avec sa mere sur de pareils sujets! Elle eut ete si heureuse +de n'avoir pas a discuter et a se revolter! A qui la faute? Elle ne +voulait pas condamner sa mere, et cependant elle ne pouvait pas ne pas +se rappeler qu'avec son pere ces desaccords n'avaient jamais existe et +que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, a +elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant deja ce qui +se passait autour d'elle, noble, genereux, juste, droit, eleve. Quelle +difference, helas! entre autrefois et maintenant! + +Par son mariage elle echapperait a toutes les intrigues qui se nouaient +autour d'elle, a toutes les discussions qu'elles soutenaient entre +elle et sa mere, a tous les degouts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressee qu'elle fut d'arriver a ce mariage qui devait l'affranchir, +pouvait-elle en hater l'heure par des moyens tels que ceux que sa mere +lui conseillait? + +Ce n'etait pas seulement son honneur qui se refusait a cette comedie, +c'etait encore son amour lui-meme qui s'indignait a cette pensee de +tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de miseres dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eut un mauvais souvenir. + +C'etait en s'habillant qu'elle reflechissait ainsi, et elle venait de +terminer sa toilette lorsque sa mere rentra dans sa chambre. + +--Comment, s'ecria madame de Barizel, apres l'avoir regardee, c'est +ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci? + +--Je me suis habillee comme tous les jours. + +--C'est justement ce que je te reproche; tu dois etre irresistible. + +Corysandre glissa un regard du cote de la glace. + +--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu +l'etais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, +que tu dois l'etre aujourd'hui, et differemment. Ne t'ai je pas explique +que c'etait par ta beaute, plus encore que par tes paroles, que tu +devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout a ton +avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-la n'est pas du tout ce qui +convient. C'est quelque chose d'abominable qu'a ton age tu ne saches +pas encore ce qui fait perdre la tete a un homme. Defais-moi vite cette +robe-la, ce col, et puis viens la que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va +chanter des psaumes. + +En un tour de main elle lui eut retrousse et releve son admirable +chevelure de facon a changer completement le caractere de sa +physionomie, qui, de calme et honnete qu'elle etait, devint audacieuse. + +--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe. + +Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui etaient accrochees la +les unes a cote des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais +sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant: + +--Je crois que celle-la est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert, +montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite +croix se detachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras a ravir. Essayons. + +--Je ne mettrai pas cette robe-la, dit Corysandre resolument. + +--Et pourquoi donc! + +--Parce qu'elle ouvre trop. + +--Tu l'as bien mise pour diner avec Savine et tu n'as jamais ete aussi +jolie que ce soir-la. + +--Savine n'etait pas Roger, et puis c'etait pour un diner; tu etais la, +il y avait du monde. + +--Es-tu folle! + +--Je ne la mettrai pas. + +Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y +avait pas a insister. + +--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus a +celle-la qu'a une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tete. + +Sans repondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait +atteint une robe blanche, une robe de petite fille. + +--C'est toi qui perds la tete! s'ecria madame de Barizel. + +Corysandre ne repondit pas. + +Tout a coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre +l'autre: + +--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idee est excellente; +ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspire... Je n'avais pas pense +que le duc, malgre sa jeunesse, avait deja beaucoup vecu, beaucoup aime; +il sera donc plus touche par l'innocence que par la provocation, et, si +tu reussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre +cet elan passionne et la toilette virginale sera tres puissant sur lui. +Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais etre obligee de changer +une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de genie. + +De nouveau elle defit les cheveux de sa fille, les retroussant tout +simplement et les reunissant en un gros huit; mais ceux du front +s'echapperent en petites boucles crepees et frisantes qui fremissaient +au plus leger souffle et que la lumiere dorait en les traversant. + +Elle voulut aussi mettre la main a la robe, et cela malgre Corysandre, +qui aurait mieux aime s'habiller seule. + +Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un +peintre qui veut juger son ouvrage. + +--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te resiste c'est qu'il est de glace; +mais il ne te resistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de +la main? + +Mais Corysandre se refusa a cette nouvelle repetition. + +--Si tu es sure de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel. + +Cependant elle n'avait pas encore fini ses lecons et ses +recommandations; quand la demie apres deux heures sonna, elle voulut +installer elle-meme Corysandre dans le salon. + +Elle placa le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant +une pose gracieuse, l'essayant elle-meme; puis elle disposa la chaise +sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle +calcula la distance qu'il lui faudrait pour etre bien sous les yeux de +Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci. + +Alors elle s'apercut que sa fille n'etait pas bien eclairee, et, comme +le photographe qui manoeuvre ses ecrans, elle remonta le store et drapa +les rideaux de facon a ce que non seulement la lumiere fut favorable a +Corysandre, mais encore a ce que le duc, s'il prenait souci des regards +curieux du dehors, se crut a l'abri de toute indiscretion et put en +toute securite s'abandonner a son elan passionne. + +--Que tu es donc jolie! repetait-elle a chaque instant; tu as un air +embarrasse qui te va a merveille et qui est tout a fait en situation. + +Ce n'etait pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'etait la honte +qui lui faisait baisser les yeux et l'empechait de regarder sa mere. + +Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maitresse +de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux levres et les +serraient avec une sensation d'amertume. + +--Il semble que je sois a vendre, dit-elle. + +--Ne dis donc pas des niaiseries. + +--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de +penser que c'en est une pour toi. + +Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les epaules +sans repondre, et une derniere fois elle passa l'inspection du salon +pour voir si tout etait bien dispose pour concourir au resultat qu'elle +avait prepare et qu'elle attendait. + +Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son +visage: + +--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je +te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton +bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains. + +Et elle s'eloigna en repetant: + +--Bon courage, bon espoir! + +Mais, comme elle arrivait a la porte, elle revint sur ses pas: + +--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entrainement par lequel tu lui +tends la main arrive bien sur ton dernier mot: "J'ai peur pour vous". Si +ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en +vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment meme, avec l'expression emue +de ces yeux mouilles. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera +decisif. A bientot; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; a +moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de +suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue a arriver, tu peux en etre +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il differe cette +demande jusqu'a demain et qu'il me l'adresse en arriere de toi, comme +s'il ne s'etait rien passe entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon role de mere; je vais m'y preparer, +car je dois le reussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les memes +conditions que toi, je n'ai pas tes avantages. + + + +XXIV + +Ces yeux mouilles dont avait parle madame de Barizel etaient des yeux +noyes de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un +cruel effort de volonte. + +Que penserait-il en la voyant dans cet etat? Il l'interrogerait; elle +devrait repondre. Comment? + +Il fallait qu'elle retint ses larmes, qu'elle se calmat. + +Mais, avant qu'elle y fut parvenue, le gravier du jardin craqua: c'etait +lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas. + +Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un +petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, +avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait. + +Une porte se ferma: c'etait Roger qu'on venait d'introduire dans le +salon. + +Dans le mur qui separait ce grand salon du petit, ou elle s'etait +sauvee, se trouvait une glace sans tain placee au-dessus des deux +cheminees, de sorte qu'en regardant a travers les plantes et les fleurs +groupees sur les tablettes de marbre de ces cheminees, on voyait d'une +piece dans l'autre. + +C'etait contre cette cheminee du petit salon que Corysandre s'etait +appuyee. Au bout, de quelques instants elle ecarta legerement le +feuillage et regarda ou etait Roger. + +Il etait debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne +se doutant pas d'ailleurs qu'elle etait a quelques pas de lui, derriere +cette glace et ces fleurs. + +Immobile, son chapeau a la main, il restait la, attendant et paraissant +reflechir; de temps en temps un faible sourire a peine perceptible +passait sur son visage et l'eclairait; alors un rayonnement agrandissait +ses yeux. + +Sans en avoir conscience, Corysandre s'etait absorbee dans cet examen +qui etait devenu une contemplation: elle avait oublie ses angoisses, +elle avait oublie sa mere; elle avait oublie la lecon qu'on lui avait +apprise, la scene qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus a elle; +elle ne pensait qu'a lui; elle le regardait; elle l'admirait. + +Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle +franchise dans son attitude! + +Et elle le tromperait, elle jouerait la comedie, elle mentirait! Mais +jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux leves devant ce regard +honnete! + +Abandonnant la cheminee, elle poussa la porte et entra dans le salon. + +Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de +l'aborder, il s'arreta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et +le visage convulse. + +--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement. + +Elle comprit que le domestique qui avait recu Roger s'etait deja +acquitte de son role et que le duc croyait madame de Barizel malade. + +--Non, dit-elle, aucune; ma mere garde la chambre tout simplement, ce +n'est rien. + +--Mais vous paraissez troublee? + +--Un peu nerveuse, voila tout. + +Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir +plus longtemps qu'il ne convenait. + +Ils s'assirent vis-a-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, +Roger sur la chaise, qui avaient ete disposes par madame de Barizel. + +Alors il s'etablit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien a +se dire. + +Mais c'etait justement parce qu'ils avaient trop de choses a se dire +qu'ils se taisaient, aussi embarrasses l'un que l'autre: + +Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scene qui lui avait +ete apprise. + +Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. +Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux levres +etaient des paroles de tendresse: "Que je suis heureux d'etre seul avec +vous, chere Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les +yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas +d'aujourd'hui, mais du jour ou je vous ai vue pour la premiere fois, et +ou j'ai ete a vous entierement, corps et ame." Voila ce que son coeur +lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'etait la qu'un +debut. Apres ces paroles devaient en venir d'autres qui etaient leur +conclusion: "Je vous aime et je vous demande d'etre ma femme; le +voulez-vous, chere Corysandre?" Et justement cette conclusion, il ne +pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre +avant d'avoir recu les reponses aux lettres qu'il avait ecrites. +Jusque-la il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse +qu'il eprouvait, il ne les avouat pas hautement, sous peine de se +mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: "Je vous aime", +qu'ajouterait-il? que repondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il +ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas +miserable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il +parlat, se trouvant ainsi condamne a ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en etonnerait-elle +pas, ne s'en inquieterait-elle pas? Si honnete qu'elle fut, si +innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnetete et cette +innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tete-a-tete que le +hasard leur menageait leur temps se passerait a parler de la pluie, des +toilettes de madame de Lucilliere, des pertes ou des gains d'Otchakoff. +Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit +formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, +par ses regards, par son empressement aupres d'elle, par son admiration, +son enthousiasme, ses elans passionnes, ses recueillements plus +passionnes encore, de toutes les manieres enfin, excepte des levres +et en mots precis. C'etaient ces mots memes qu'elle etait en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se +presentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en +profitait pas? Il n'etait pas de ces collegiens timides que la violence +meme de leur emotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune +circonstance il n'etait embarrasse; s'il ne parlait pas, s'il ne disait +pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'etait +donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. +Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que +n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation etait cruelle pour lui, +et meme jusqu'a un certain point ridicule. + +Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-meme a +parler, nerveusement il est, vrai, presque fievreusement, mais assez +promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, +lui-meme oublia son embarras et le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent +conscience. Il semblait qu'ils avaient oublie l'un et l'autre qu'ils +etaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une egale liberte, un +egal plaisir. Ce qu'ils disaient n'etait point prepare! c'etait ce +qui leur venait a l'esprit, ce qui leur passait par la tete. Que leur +importait! Ce qui charmait Corysandre, c'etait la musique de la voix +de Roger; ce qui enivrait Roger, c'etait le sourire de Corysandre: ils +etaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'etait assez +pour que leur joie fut oublieuse du reste. + +Les heures sonnerent sans qu'ils les entendissent. + +Cependant il vint un moment ou le soleil, en s'abaissant et en frappant +le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marche. + +Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait +deja singulierement depasse les limites fixees par les convenances. Il +fallait penser a madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait +se demander ce que signifiait un pareil tete-a-tete. Il se leva. + +Alors Corysandre se leva aussi: + +--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande a vous adresser. + +Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoue et sans toutes +les savantes preparations de madame de Barizel, sans trouble, sans +confusion, sans hesitation, sans regards de plus en plus tendres, sans +doux sourire, plein d'embarras et d'inquietude. + +--Une demande a moi, une demande de vous, quel bonheur! + +--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte. + +--Mais, sur quoi que ce puisse etre, vous savez bien qu'elle est +accordee, ce serait me peiner, et serieusement, je vous le jure, d'en +douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie +tout de suite le plaisir de vous repondre:--C'est fait. + +Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse +contenue, il est vrai, mais sans l'emotion sur laquelle madame de +Barizel avait compte. + +--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez +pas dans le grand steeple-chase. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister a +cette course si vous y preniez part. + +--Vraiment? + +Ils se regarderent un moment, tres emus l'un et l'autre. + +Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuat l'embarras de +cette situation. + +--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine? + +--Je la trouve... + +Ces trois mots, il les avait jetes malgre lui avec un elan irresistible +et un accent passionne; mais a temps il s'arreta. + +--Je la trouve assez...--il hesita...--assez raisonnable, et je suis +heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre desir. Je ne monterai +pas; je puis facilement me degager. + +Elle lui tendit la main. + +Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de +spontaneite et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter a ses +genoux. + +Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra. + +--Merci, dit-elle, et a demain, n'est-ce pas? + +--A demain, ou plutot si je revenais ce soir. + +--Oui, c'est cela, revenez, ma mere sera levee; elle sera heureuse de +vous voir. A bientot. + + + +XXV + +Roger n'etait pas sorti du jardin, que madame de Barizel se precipitait +dans le salon. + +--Eh bien? s'ecria-t-elle. + +Corysandre ne repondit pas, car l'arrivee de sa mere la ramenait +brutalement dans la realite, et elle eut voulu ne pas y revenir. + +--Parle, parle donc. + +Elle ne dit rien. + +--Tu ne lui as donc pas adresse ta demande? + +--Si. + +--Eh bien alors? Il t'a repondu quelque chose. Quoi? + +--Il a repondu: "Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon +votre desir, je ne monterai pas, je puis facilement me degager." + +--Et puis? + +--Je lui ai tendu la main. + +--Et alors? + +--Il est parti. + +Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupefaction +desesperee; mais elle ne voulut pas s'abandonner. + +--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer, +prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont +passees en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrive, ou s'est-il +assis? + +--La, sur cette chaise. + +--Et toi? + +--J'etais dans ce fauteuil. + +--Alors? + +--Il m'a demande des nouvelles de ma sante, et je lui ai repondu. + +--Et puis? + +--Il s'est etabli un moment de silences entre nous, et nous sommes +restes en face l'un de l'autre, un peu embarrasses. + +--Tres bien. Et puis? + +--Nous nous sommes mis a parler. + +--De quoi? + +--De choses insignifiantes. + +--Mais quelles choses? + +--Ah! je ne sais pas. + +--Mais tu es donc tout a fait stupide? + +--Sans doute. + +--Comment, tu ne peux pas me repeter ce que vous avez dit? + +---Nous n'avons rien dit. + +--Vous etes restes en tete-a-tete pendant plus de deux heures. + +--Nous n'avons pas eu conscience du temps ecoule. + +--Alors comment l'avez-vous employe, ce temps? + +--De la facon la plus charmante. + +--Comment? + +--Je ne sais pas. + +--Tu te moques de moi. + +--Je t'assure que non. Nous avons parle, nous nous sommes regardes, nous +avons ete heureux; mais ce que nous avons dit, les mots memes, les +idees de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste +seulement, c'est l'impression, qui est delicieuse. + +Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans +parler, reflechissant. Evidemment elle etait aussi bete que belle, +il n'y avait rien a en tirer, et la presser de questions, la secouer +fortement, n'aurait aucun resultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colere et la prendre par la douceur. + +--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as +adresse ta demande? + +--Si tu y tiens, oui. + +--Comment si j'y tiens! + +--Tout a coup Roger s'est apercu que le temps avait marche et il s'est +leve pour se retirer; alors je lui ai adresse ma demande comme je te +l'ai dit. + +--Et puis? + +--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir. + +--Et puis apres ce soir, s'ecria madame de Barizel, exasperee, il +reviendra demain et puis apres-demain, et toujours, jusqu'au moment ou +il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; +mais de quelle pate les hommes de maintenant sont-ils donc petris? + +N'osant pas trop faire tomber sa colere sur Corysandre, elle eprouva un +mouvement de soulagement a la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son +mepris et de ses railleries; mais elle n'etait pas femme a sacrifier les +affaires d'interet a de vaines satisfactions. + +--Tout cela ne sert a rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que +la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la reparer +que de la pleurer. J'avais fonde de justes esperances sur ce tete-a-tete +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su +jouer la scene que nous avons repetee ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou +tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gemir sur le passe, +preparons l'avenir. Demain nous devons aller a Fribourg avec le duc; tu +t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'epouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est egal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une +facon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous +quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse. + +--Je l'aime! + +--Eh bien, epouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est a +votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme +toi, qui ont fait de grands mariages, ont reussi sans le secours de +leurs meres? Sois sure qu'une mere intelligente et devouee vaut mieux +qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mere, et la dot, tu ne l'aurais +pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la +constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc +de Naurouse. Reflechis a cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons +Bade. + +Cette promenade a Fribourg avait ete arrangee depuis quelque temps deja: +il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans +la cathedrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du +Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait a Fribourg; +on entendait la messe le dimanche, dans la matinee, et le soir on +revenait a Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient deja visite la +cathedrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du +dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la reputation d'etre +admirable, et c'etait pour cette musique qu'elles faisaient une seconde +fois ce petit voyage. + +La premiere partie du programme s'executa ainsi qu'elle avait ete +arretee, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'etre +ensemble et beaucoup plus sensibles a cette joie intime qu'aux +merveilles gothiques de la vieille cathedrale, qu'a ses vitraux et +qu'a la musique dont l'execution se fait dans une tribune, comme dans +certaines eglises italiennes. Le bonheur de Corysandre etait d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le gouter sans +arriere-pensee, sa mere ne lui ayant pas reparle de Roger. + +Mais apres le dejeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la +prenant a part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le +precisa: + +--J'ai commande une voiture pour que nous fassions une promenade dans +la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner a +l'eglise, et la tu monteras a la tour avec le duc; moi je resterai dans +la caleche. Vous allez donc vous retrouver en tete-a-tete. Arrange-toi +pour en profiter; quand je suis montee avec toi a cette tour, il y a +quelque temps, l'idee m'est venue que la plate-forme etait un endroit +tout a fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est la isole +entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poetique. Il est vrai +qu'on peut etre derange par des visiteurs, mais on peut ne pas l'etre +aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur +la place, ou je serai dans la voiture decouverte, tu seras fixee a ce +sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir a la main, s'il +n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir +l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche a suivre. Prends celle +que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu +m'importe, pourvu que tu arrives au resultat que j'exige. Si tu n'y +arrives pas, nous aurons quitte Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais. + +Corysandre voulut se defendre, mais sa mere ne le lui permit pas; la +voiture attendait; on se fit conduire au Muenster, et la madame de +Barizel, declarant qu'elle etait fatiguee, engagea Roger et Corysandre a +faire l'ascension de la tour. + +--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous +privez pas de jouir completement de la belle vue qu'on a de la-haut; je +vais me reposer dans la voiture; je serai la admirablement. + +Et elle montra un endroit de la place abrite du soleil, ou elle dit au +cocher de la conduire; au pied meme de la tour, elle eut ete en mauvaise +position pour etre apercue par Corysandre quand celle-ci se pencherait +du balcon; tandis qu'a l'endroit qu'elle avait adopte, elle serait +facilement apercue et en meme temps elle pourrait surveiller la porte +d'entree, de facon a ne pas laisser passer des visiteurs, sans les +signaler aussitot au moyen de son mouchoir. + + + +XXVI + +En montant derriere Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait +qu'une seule pensee, qui etait une esperance. + +--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle. + +Et tout en montant elle ecoutait; mais, sur les pierres de gres rouge +qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas +que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient aupres +d'un jour ouvert dans l'epaisse muraille de la tour, leur arrivait +le croassement de quelque corneille qui revenait a son nid ou qui +s'envolait. + +--Il semble que nous soyons seuls dans cette eglise, dit Roger en se +retournant vers elle. + +Ils continuerent de monter, allant lentement. + +Cette tour du Muenster de Fribourg, qui est une des merveilles de +l'architecture gothique, est aussi large a sa base que la nef elle-meme, +alors elle est quadrangulaire; mais en s'elevant cette forme se retrecit +et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une fleche hardie que couronne une croix. + +C'est jusqu'au point ou commence cette fleche que montent les visiteurs: +la se trouve une plate-forme que borde un balcon d'ou la vue embrasse +l'ensemble du monument et un immense panorama: a ses pieds on a la +cathedrale avec sa toiture a la pente rapide, ses arcs-boutants, ses +statues, ses gouttieres, ses colonnes, ses clochers aux dentelures +byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminees de la ville, +d'un cote la Foret-Noire, dont les pentes sombres s'elevent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuatre des +Vosges. + +Ils resterent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement +d'un cote a l'autre, de facon a embrasser entierement la vue qui se +deroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus +du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mere, immobile dans la +caleche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir. + +Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps +allait en s'accroissant. + +La journee etait radieuse et chaude, mais a cette hauteur la brise qui +soufflait a travers les arceaux rafraichissait l'air; cependant elle +etouffait, le coeur serre par l'emotion. + +Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et a chaque instant il +etendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui +designait jusqu'a ce qu'elle l'eut apercu elle-meme. + +--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de +poesie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs +sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein? + +Ce souvenir ainsi evoque la fit fremir de la tete aux pieds, elle se +sentit prise par une molle langueur. + +--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre. + +--Deja! + +--Ma mere n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture. + +Comme ils arrivaient a l'escalier, il se retourna: + +--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama, +dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est la un des +charmes de ces belles vues de faire un cadre a nos souvenirs. + +Une derniere fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre +etait trop emue, trop profondement troublee, pour rien voir: personne +n'etait venu, et elle n'avait rien dit. + +Ils revinrent a l'escalier, qui a cet endroit est tres etroit et tourne +dans une assez brusque revolution. Roger descendit le premier et +Corysandre le suivit, indifferente, insensible a ce qui se passait +autour d'elle, marchant sans regarder a ses pieds, toute a la pensee de +la separation que sa mere allait certainement lui imposer, n'etant pas +femme a revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'etait point +prononcee il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle? + +Tout a coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en +avant; justement en face d'elle une petite fenetre longue s'ouvrait sur +le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait etre precipitee par +cette fenetre, et, etendant les deux mains, elle laissa echapper un cri: + +--Roger! + +Le bruit de la glissade lui avait deja fait retourner la tete. Vivement +il lui tendit les bras et la recut sur sa poitrine; comme il avait le +dos appuye contre la muraille, il ne fut pas renverse. + +Elle etait tombee la tete en avant et elle restait sur l'epaule de +Roger, a demi cachee dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et, +la serrant dans ses deux bras, il lui posa les levres sur les levres. +Alors a son baiser elle repondit par un baiser. + +Longtemps ils resterent unis dans cette etreinte passionnee. + +Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles: + +--Vous m'aimez donc! + +Mais a ce montent un bruit de pas et des eclats de voix retentirent +an-dessous d'eux: c'etaient des visiteurs qui montaient et qui allaient +les rejoindre. + +Il fallut se separer et descendre. + +Mais le hasard, qui leur avait ete jusque-la favorable, leur etait +devenu contraire: le dejeuner venait de finir dans les hotels et c'etait +par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient a la tour; ils +n'eurent pas une minute de solitude assuree dans ces escaliers deserts, +lors de leur ascension, et dont les voutes sonores retentissaient +maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner a leur +amour, ce furent de furtives etreintes bien vite interrompues. + +Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa +mere poses sur elle et la devorant; mais elle tint les siens baisses, +incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur +repondre: une emotion delicieuse l'avait envahie et elle eut voulu ne +pas s'en laisser distraire; tout bas elle se repetait: "Il m'aime, il +m'aime, il m'aime;" et quand elle ne prononcait pas ces mots avec ses +levres, ils resonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient. + +--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et +Corysandre eurent pris place pres d'elle. + +Et la voiture roula par les rues de la ville encombrees de gens +endimanches; les femmes coiffees du bonnet au fond brode d'or et +d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs +cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacees de rubans; +les hommes, pour la plupart portant le chapeau a une corne ou meme, +malgre la chaleur, le bonnet a poil de martre a fond de velours surmonte +d'une houppe en clinquant. + +A entendre les observations de madame de Barizel, c'etait a croire +qu'elle n'avait d'autre souci en tete que de regarder les gens de +Fribourg et de les etudier au point de vue du costume et des moeurs. + +Corysandre et Roger ne repondaient rien, mais ils paraissaient ecouter; +en realite ils se regardaient et par de brulants eclairs leurs yeux se +disaient leur bonheur. + +--Je t'aime. + +--Je t'aime. + +A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un +acces de pitie pour les chevaux, ce qui n'etait cependant pas dans ses +habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la cote, qui etait rude. + +Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour +l'aider a descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait ose le +faire jusqu'a ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle +de marcher cote a cote dans cette montee ombragee par de grands bois +sombres. + +Madame de Barizel etait restee en arriere. Tout a coup elle appela +Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter. + +--Eh bien? demanda madame de Barizel a voix basse lorsque sa fille fut +a portee de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mere, +s'attendait a cette question et elle avait prepare sa reponse. + +--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle. + +--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est a nous. Tu vois si +j'avais raison dans mes previsions et mes combinaisons; ecoute-moi donc +jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adresse sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon cote, +je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tete-a-tete, ceux que je vous +ai menages etaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles. +Il vaut mieux exasperer le desir du duc et l'entretenir que de le +satisfaire. + + + +XXVII + +Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir meme; aussi +fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant a Bade le duc prit +conge d'elles sans avoir rien dit. + +--Ce sera pour demain, pensa-t-elle. + +Mais la journee du lendemain fut ce qu'avait ete celle du dimanche, au +moins quant a la demande attendue. + +Evidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Depuis qu'elle s'etait mis en tete de faire faire a Corysandre un grand +mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se realisant, +pouvait aneantir ses esperances et toutes ses combinaisons: le passe. +Qu'un de ces pretendants vint a connaitre ce passe, ne se retirerait-il +pas? + +Savine l'avait-il connu? + +Pour Savine, la question n'avait plus qu'un interet theorique; mais, +pour le duc, elle avait un interet immediat et pratique d'une telle +importance, qu'il fallait coute que coute agir de facon a savoir a quoi +s'en tenir, et surtout a voir par quels moyens on combattrait, si +cela etait possible, l'impression que cette revelation du passe avait +produite. + +Le lendemain, au reveil, son plan etait arrete, et lorsque son fidele +Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour dejeuner avec elle, elle +lui en fit part. + +--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononce? + +--Non, et cela m'inquiete beaucoup; aussi ai-je decide d'agir pour +obliger le duc a parler enfin. + +--Comment cela? + +En lui ecrivant ou plutot en lui faisant ecrire par vous. C'est-a-dire +en empruntant votre plume si fine et si habile pour ecrire une lettre +que Corysandre recopiera et que j'enverrai. + +--Ah! par exemple, voila qui est tout a fait original. + +--Me blamez-vous? + +--Moi! Je n'ai jamais blame personne et ce ne serait pas par vous que +je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver +originale une mere qui ecrit les lettres d'amour de sa fille, car cette +lettre, je ne peux l'ecrire que sous votre dictee ou tout au moins sous +votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'ecrivez. Voila ce qui +est drole. Mais quant a le blamer, non. Je ne condamne jamais ce qui +reussit, et je sais bien que vous reussirez; pour le succes je n'ai que +des applaudissements. + +--Vous savez que le duc a declare son amour a Corysandre sur la +plate-forme de la cathedrale de Fribourg. + +--Ca, c'est drole aussi. + +--En descendant, Corysandre etait terriblement emue et elle n'a pas pu +me cacher son trouble. Je l'ai interrogee et elle m'a, en honnete fille +qu'elle est, avoue ce qui s'est passe. Le duc a assiste de loin a cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne +trouvera pas invraisemblable que je sache la verite; la sachant, il est +tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi, +j'en conviens, mais le succes n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +recu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main +de ma fille. Il ne m'a pas adresse sa demande, je ne le recois pas +aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantot quand il se presentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquee, ecrit au duc pour l'avertir +de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer. + +--Et si le duc montrait cette lettre? + +--Cela n'est pas a craindre: le duc est trop honnete homme pour cela: +d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la redaction de +cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre +ne sache pas qu'elle est de vous et, apres l'avoir fait copier par ma +fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour ecrire et mettez-vous +au travail. + +Mais trouver ce qu'il fallait pour ecrire n'etait pas chose commode chez +madame de Barizel, qui n'ecrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni +rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vit pas +son ecriture et surtout son orthographe. C'etait meme cette grave +question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait a Leplaquet de +lui ecrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc +s'apercut que celle qu'il aimait ne savait rien. + +Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire +apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour +qu'il put ecrire son brouillon. + +--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel. + +--C'est que c'est vraiment delicat, dit-il avec embarras. + +--Pas pour vous, mon ami. + +--Cela le decida; il se mit a ecrire assez rapidement, sans s'arreter; +les feuillets s'ajouterent aux feuillets. + +--Il ne faudrait pas que cela fut trop long, dit madame de Barizel. + +--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut +des preparations, des transitions. + +--Chez une jeune fille? Enfin, allez. + +Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixieme feuillet. + +--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir? + +--Si vous voulez lire vous-meme, je suivrai mieux. + +Il commenca sa lecture, que madame de Barizel ecouta sans interrompre, +sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se +tut qu'elle prit la parole. + +--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangees et +de beaux sentiments merveilleusement exprimes, seulement ce n'est pas +tout a fait ainsi qu'ecrit une jeune fille. + +--Ah! dit Leplaquet d'un air pince. + +--Ne soyez pas blesse de mon observation, mon ami, toutes les fois que +j'ai lu des lettres de femmes dans des romans ecrits par des hommes, +je les ai trouvees fausses et maladroites; les hommes ne savent pas +attraper le tour des femmes ni leur maniere de dire, qui, toute vague +qu'elle paraisse, est cependant si precise. C'est la le defaut de votre +lettre, qui dit trop nettement les choses, trop regulierement, en +suivant un programme raisonne: les femmes n'ecrivent pas ainsi. + +--Alors, comment ecrivent-elles? + +--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases +d'auteur; mais voila ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'ecrire? + +Il reprit la plume avec mauvaise humeur et ecrivit ce qu'elle dictait, +assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hesitation: + +"Je n'aurais jamais eu la pensee que notre intimite devait cesser; +j'etais heureuse; je vivais de ma journee de la veille et de l'esperance +du lendemain, sans rien prevoir, sans rien attendre, et voila que tout +a coup on me prouve que ce que je croyais per" mis est blamable, que ce +qui faisait ma joie est defendu. + +--Il me semble qu'apres avoir confesse son amour il est bon que +Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cede a sa mere. + +--Tres bon; continuez. + +"Il va nous etre interdit de nous voir; vous ne serez plus recu chez ma +mere, et si je veux rester l'honnete fille que je dois etre il me faudra +effacer de mon souvenir..." + +--Elle s'interrompit: + +--Si nous mettions "meme"! + +"... Meme de mon souvenir les doux moments passes ensemble; je devrai +me dire que j'ai reve. Reve! reve notre premiere entrevue, reve nos +promenades, nos heures de liberte, vos paroles, vos regards!... + +Elle s'interrompit encore: + +--Est-ce distingue, de mettre des points d'exclamation? + +--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop. + +--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent. + +Elle continua de dicter: + +"... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; +et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tete, +desesperee de mon impuissance. Quelle navrante chose d'etre obligee de +vous dire: "Ne venez plus", quand je voudrais au contraire vous appeler +toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle +demarche m'aura coute de douleurs..."--Soyons tendre, n'est-ce pas? "ce +que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour +n'etre pas arretee au premier mot de cette lettre et pour la terminer en +vous disant..." + +Elle s'arreta: + +--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est la le point delicat, car +il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire. + +Apres un moment de reflexion, elle poursuivit: + +"... En vous disant: Allez a ma mere, elle seule peut vous ouvrir notre +maison qu'elle veut vous tenir fermee." + +--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. +Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une +bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit. + +--Je me garderai bien de changer un seul mot a cette lettre, qui est +vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me demontrez +une chose que je croyais deja: c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent ecrire des lettres. + + + +XXVIII + +Aussitot que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit a copier +la lettre qu'elle avait dictee, ou plutot a la dessiner, car pour son +esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexperimentee l'ecriture +etait une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait +devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur +le modele le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait +aussitot, la meme operation sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne put pas se tromper? + +Enfin, apres beaucoup de mal et de temps, elle vint a bout de ce +travail, et aussitot elle fit appeler sa fille; mais, avant que +Corysandre entrat, elle eut soin de cacher sa copie. + +--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de +Naurouse. + +Corysandre regarda sa mere avec inquietude; elle eut voulu qu'on ne lui +parlat pas de Roger. + +--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononcait pas +nous romprions toutes relations. + +--Il s'est prononce. + +--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a declare son +amour; le soir meme il devait me demander ta main ou en tous cas il +devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi +qu'il m'en coute, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. +A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermee au duc. + +Cela fut dit d'une voix ferme qui annoncait une volonte inebranlable. + +Cependant, apres quelques courts instants de silence, elle parut +s'adoucir. + +--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le +sens; mais que puis-je y faire? + +--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre. + +--Sois certaine que ca n'a pas ete sans de longues hesitations, que je +me suis arretee a cette resolution. Je l'ai balancee toute la nuit, ne +pouvant pas me resoudre a te briser le coeur, prevoyant bien, sentant +bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouve un moyen +pour n'en pas venir a cette terrible extremite et pour amener le duc a +me demander ta main aujourd'hui meme; mais, apres l'avoir longuement +examine, j'y ai renonce. + +--Et pourquoi? s'ecria Corysandre en se jetant sur cette esperance qui +lui etait presentee. + +--Pour deux raisons: la premiere, c'est qu'il est un peu aventureux; la +seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-etre pas. + +--Je voudrai tout ce qui ne nous separera pas. + +--Tu dis cela. + +--Cela est ainsi. + +--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus +d'importance maintenant que je l'ai rejete, au moins peut-il te montrer +combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingenie +toujours a t'eviter des chagrins. Tu ecrivais au duc... + +--Moi? + +--Ah! tu vois; sans savoir, voila que tu m'interromps. + +--C'est de la surprise, rien de plus. + +--Tu ecrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de +votre intimite; puis, apres avoir en quelques mots exprime combien cela +t'etait cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eut pas lieu; et ce moyen, c'etait qu'il vint a moi. Cela +m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais meme ecrit la +lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments +sont les tiens et si je me suis mise a ta place. + +Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commenca a la +lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin. + +--Est-ce que tu n'aurais pas evoque ces souvenirs dont je parle, si tu +avais toi-meme ecrit? demanda-telle. + +--Oui, je crois. + +Corysandre continua sa lecture, que sa mere interrompit bientot: + +--N'aurais-tu pas encore dit toi-meme que tu etais navree de parler +contre ton coeur? + +--Oh! oui. + +--Allons, je vois que j'ai bien devine tes sentiments, mais n'est-il pas +tout naturel qu'une mere, bien que n'etant pas pres de sa fille, ecrive +en quelque sorte sous sa dictee! En realite cette lettre est de toi. + +Corysandre acheva sa lecture. + +--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au +duc. + +Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta: + +--Il y aurait des chances pour que le duc accourut tout de suite: au +moins cela m'avait paru probable en l'ecrivant, car tu penses bien +que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse a ses hesitations, +inexplicables s'il t'aime comme tu le crois. + +--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hesitant +a chaque mot. + +--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture. + +--Il m'aime. + +--Si tu en es sure, cela augmente singulierement les chances de le voir +accourir; seulement, moi qui n'ai pas les memes raisons pour me fier a +cet amour, j'ai du renoncer a ce moyen que j'avais trouve tout d'abord +et qui conciliait tout: notre dignite et ton amour; car tu sens bien, +n'est-ce pas, que cette question de dignite est considerable? Que nous +continuions a recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'etonnerait +bien certainement des facilites que je t'accorde, peut-etre meme cela +lui inspirerait-il des doutes pour le passe. + +--Si je copiais cette lettre? repeta Corysandre, qui se perdait dans ces +paroles contradictoires et qui d'ailleurs etait trop profondement emue; +par la menace de sa mere pour pouvoir raisonner. + +Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait +tout concilier, ne serait-ce pas folie a elle de refuser le moyen qui +lui etait offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait +contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'etait guere en etat d'entendre +la voix de sa conscience et de son coeur, troublee, entrainee qu'elle +etait par la voix de sa mere qui ne lui laissait pas le temps de se +reconnaitre et de reflechir. + +--Je n'ai pas le droit de t'empecher de risquer cette aventure, dit +madame de Barizel. + +--Je pourrais la lui remettre quand il viendra. + +--Oh! non, cela serait tres mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier +cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'apres que nous ne +l'aurons pas recu. Aussitot qu'il sera parti, tu la remettras a Bob, qui +la portera, et il est possible que quelques minutes apres nous voyions +le duc accourir ou qu'il m'ecrive pour me demander une entrevue. Je dis +que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et +decide toi-meme. + +Comme Corysandre restait hesitante, madame de Barizel reprit: + +-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mere est +heureusement trace et je n'ai qu'a le suivre tout droit: Ne plus +recevoir le duc... a moins qu'il ne se presente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coute, je ne faillirai pas a ce devoir; plus tard, +quand tu ne seras plus sous le coup immediat de la douleur, tu me +remercieras de ma fermete. + +Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit +pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre a ses +reflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, a ce qu'elle ne +put pas reflechir. + +--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui? + +--A une heure pour... + +--Et il est? + +--Midi passe. + +--Deja. Alors tu n'as que juste le temps d'ecrire..., si tu veux ecrire. + +--Je vais ecrire. + +--Alors, tu es sure de lui? + +--Oui. + + + +XXIX + +Quand Roger se presenta et que Bob lui repondit que "madame la comtesse +ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus", il fut etrangement +surpris. Cette heure matinale avait ete choisie la veille avec +Corysandre pour s'entendre a propos d'une promenade, et il etait +d'autant plus etonnant qu'on ne le recut pas, que Bob, interroge, +repondait que ni "madame la comtesse ni mademoiselle n'etaient malades". + +Il dut se retirer, deconcerte, se demandant ce que cela signifiait. + +Mais il ne pouvait guere examiner froidement cette question en la +raisonnant, etant agite au contraire par une impatience fievreuse. + +Les reponses aux lettres qu'il avait ecrites a ses amis d'Amerique +peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui +etaient pas encore parvenues, et la veille il avait expedie des depeches +a ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le telegraphe +s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans +ses lettres; c'etait a la derniere extremite qu'il s'etait decide a +employer le systeme des depeches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les reponses, ne pouvait etre que mauvais par +sa concision et surtout par sa discretion obligee; mais, apres ce qui +s'etait passe entre lui et Corysandre, dans la tour de l'eglise de +Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les reponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-etre plus. Se taire plus +longtemps devenait tout a fait ridicule. + +Revenant chez lui, il se trouva alors dans un etat penible de confusion +et de perplexite, allant d'un extreme a l'autre, sans pouvoir +raisonnablement s'arreter a rien. + +Il n'y avait pas une demi-heure qu'il etait rentre, quand on lui monta +la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportee. + +Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait +point l'ecriture et il avait bien autre chose en tete que de s'occuper +des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui etaient +indifferents. + +C'etaient des depeches qu'il attendait, non des lettres. + +Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait a travers son +appartement, il passa plusieurs fois aupres de la table sur laquelle +il avait jete cette lettre: puis a un certain moment il la prit +machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait +le parfum de Corysandre. + +Sans aucun doute c'etait la une hallucination: il pensait si fortement +a Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la +voyait partout. + +Cependant il ne put s'empecher de flairer cette lettre, et aussitot une +commotion delicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tete aux +pieds; c'etait bien le parfum de Corysandre, le meme au moins que celui +qu'il avait si souvent respire avec enivrement. + +Vivement il dechira l'enveloppe et il lut: + +"Allez a ma mere..." + +Evidemment il n'avait que cela a faire, et telle etait la situation que +creait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage. + +Pour que Corysandre ne se fut pas jusqu'a ce jour fachee de ses +hesitations et de son silence, il fallait qu'elle eut vraiment l'ame +indulgente, ou plutot il fallait qu'elle l'aimat assez pour n'etre +sensible qu'a son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessee d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures +en meme temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que +plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume? + +Jamais il n'avait eprouve pareille anxiete, car, s'il avait de +puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore +pour n'attendre pas. + +Quoi qu'il decidat, il serait en faute: s'il se prononcait tout de +suite, envers son nom; s'il ne se prononcait pas, envers son amour. + +Comme il agitait anxieusement ces pensees, sa porte s'ouvrit. + +C'etait une depeche; qu'on lui apportait. + +"Pouvez donner suite a votre projet, mais plus sage serait d'attendre +lettre partie depuis six jours." + +Plus sage! + +D'un bond il fut a son bureau. + +"Madame la comtesse, + +"J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais +reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui meme, aussitot que possible. + +"On attendra votre reponse. + +"Daignez agreer l'expression de mon profond respect. + +NAUROUSE." + +Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces +simples mots: "Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de +Naurouse." + +Lorsqu'il se presenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le +premier la parole; mais elle le devanca: + +--Vous avez du etre surpris, monsieur le duc, dit-elle ceremonieusement, +de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de +votre visite? Je vous dois une explication a cet egard et je vais vous +la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de +sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre tres heureuses de +l'agrement que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrement qui +est partage d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus +est, une jeune fille a marier. Tant que nos relations ont garde un +caractere de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu a m'en preoccuper; +vous paraissiez eprouver un certain plaisir a nous rencontrer, nous en +ressentions un tres vif a nous trouver avec vous, c'etait parfait. Mais +en ces derniers temps on m'a fait des observations... tres serieuses, au +moins au point de vue des usages francais qui desormais doivent etre +les notres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimite avec ma +fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mere a parle haut +et j'ai decide que, quoi qu'il nous en coutat, a ma fille et a moi, nous +devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire a Corysandre, +et qui meme lui avaient peut-etre deja nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantot. Sans doute +j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous +donne en ce moment, mais j'ai pense que vous comprendriez vous-meme le +sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, +la voila. + +--Si j'ai insiste pour etre recu, ce n'a point ete dans l'intention de +provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de +franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre... + +--Vous, monsieur le duc! + +--En realite je l'aime du jour ou je l'ai vue pour la premiere fois. +Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu ecouter ses +inspirations avant d'etre bien certain que je n'obeissais pas a des +illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans +mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me +la donner pour femme. + +Aucune emotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le +visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait +cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenee. + +Elle resta assez longtemps sans repondre, comme si elle etait plongee +dans un profond embarras; a la fin elle se decida, mais en hesitant. + +--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort +honoree, me prend tout a fait au depourvu et me cause une surprise que +je n'ai pas la force de cacher, car j'etais loin de soupconner votre +amour pour elle,--la resolution que j'ai mise a execution aujourd'hui +en est la preuve. Avant de vous repondre je dois donc tout d'abord +interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi +que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second pere de +ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-etre +votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-a-dire... + +--M. Dayelle m'a explique pourquoi il me considerait comme un assez +mauvais mari; mais c'est la un exces de rigorisme contre lequel je me +defendrai facilement si vous voulez bien m'entendre. + +--Je voudrais que ce fut notre ami Dayelle qui vous entendit, car je +dois avoir egard a son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez +donc le faire revenir de ses preventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondees; mais, jusque-la il est bien entendu que la mesure que +j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait a ma prevoyance de mere +n'a plus de raison d'etre, et que toutes les fois que vous voudrez bien +venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir. + +--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir. + +Roger se retira. + +Ce fut ceremonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais +aussitot qu'il fut parti elle monta quatre a quatre a la chambre de sa +fille, ou elle entra en dansant. + +--Enfin ca y est, s'ecria-t-elle, embrasse-moi, duchesse! + + + +XXX + +Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle +Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son +mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On +avait parle de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlat de lui +et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de +Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir a s'occuper de +lui. Savine n'etait aime de personne; Naurouse etait sympathique a +tout le monde, meme a ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on +racontait sur son compte. + +Et puis c'etait la semaine des courses, et les anciens amis de Roger +etaient arrives a Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrevault +et dix autres avec leurs maitresses presentes ou anciennes, et tous +s'etaient jetes sur cette nouvelle: + +--Naurouse se marie, est-ce possible? + +On l'avait entoure, questionne, felicite, et tout d'abord il avait mis +une certaine reserve dans ses reponses; mais, lorsqu'a la suite de +l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, +dans lequel celle-ci, "eclairee sur les sentiments de sa fille +et conseillee par son ami Dayelle", avait formellement donne son +consentement, il avait tres franchement montre combien il etait heureux +de ce mariage, n'attendant meme pas les questions pour l'annoncer a ceux +de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur. + +Les felicitations les plus vives qu'il recut furent celles du prince de +Kappel: + +--Etes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de +vous choisir votre femme vous-meme et tout seul! Je crois que si j'avais +la liberte de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien +certain que je mourrai garcon pour ne pas me laisser marier a quelque +princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on +m'imposerait au nom de la politique et a qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un +futur roi qui ne se marie pas, c'est drole, et on est original comme on +peut. + +Parmi ses amis, un seul, au lieu de le feliciter, le blama et tres +vivement, parlant au nom de l'amitie et de la raison, employant la +persuasion et la raillerie pour empecher ce qu'il appelait un suicide: +ce fut Mautravers. + +Contrairement a son habitude, Mautravers n'etait point arrive a Bade +pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas +voir, avait demande de ses nouvelles, on lui avait repondu qu'il ne +viendrait probablement pas; cependant il etait venu, et, le matin de la +deuxieme journee, en debarquant de chemin de fer il etait tombe chez +Roger encore au lit et endormi. + +--Enfin vous voila de retour et pour longtemps, j'espere. + +--Pour tres longtemps, pour toujours probablement. + +--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai? + +--Que raconte-t-on? + +--Que vous avez l'idee de vous marier. + +--C'est vrai. + +--Vous marier avec une Americaine, une etrangere, vous, Francois-Roger +de Charlus, duc de Naurouse? + +--Cette Americaine est d'origine francaise: elle appartient a une tres +vieille et tres bonne famille du Poitou, les Barizel. + +--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce +moment, et on m'a dit aussi que c'etait par amour que vous vouliez +epouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru. + +--Vraiment! + +--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune +fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une +maison, je ne repondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit +a mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour, +vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme +de coeur eternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien +vous le conceder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais a cote +des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, +croyez-vous que ceux-la puissent etre eternels? Vous avez eu des +maitresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimees +passionnement, eh bien! est-ce qu'a un moment donne, tout en eprouvant +encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas ete desagreablement +surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous etaient +devenues absolument indifferentes, ne vous disant plus rien, a ce point +que vous vous demandiez avec stupefaction comment elles avaient pu +eveiller en vous un desir? Vous savez comme moi que cela est fatal et +que ceux-la meme qui sont les plus fortement maitres de leur volonte +n'echappent pas a cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre +mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive, +et que vous resterez en presence d'une femme aigrie, d'autant plus +insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous +souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en +parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers +qu'on peut aimer une maitresse indefiniment, toujours, meme vieille, et +cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liee a vous, parce que vous +ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutot qui vous a +du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, +et alors... + +Mautravers etait reste dans la chambre, tandis que Roger etait entre +dans son cabinet de toilette, et c'etait de la chambre qu'il parlait. +Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette a la main, +s'essuyant le cou et le visage. + +--Mon cher ami, dit-il posement, tout en se frottant, ce n'est pas +d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de +celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une +specialite. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que +j'ai un peu plus d'experience, vous m'interessez. Aussi ne vous ai-je +pas interrompu, curieux de voir ou vous vouliez en venir. J'avoue que je +ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer a +ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engage, +et vous savez bien que je ne me degage jamais. D'ailleurs, tout ce que +vous venez de me dire, fut-il vrai et dut-il se realiser, que cela +ne m'arreterait pas. J'aime celle que je vais epouser, je l'aime +passionnement, et, dusse-je n'avoir qu'un jour de bonheur pres d'elle, +pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps a vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma resolution... sentimentale. Mais, +alors meme que les sentiments qui s'ont inspiree n'existeraient pas, +je la realiserais cependant quand meme, car je veux me marier tout de +suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, +vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je +veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour +aux Condrieu. + +Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'etablit entre +eux un assez long silence; puis il reprit: + +--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour +mon nom je ne puis l'empecher surement de tomber entre leurs mains que +par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste +vous allez voir bientot que celle que j'epouse est digne non seulement +d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer. + +--Je n'ai rien dit qui fut personnel a mademoiselle de Barizel, j'ai +parle en general. + +--Elle sera tantot aux courses; je vous presenterai a elle; quand vous +la connaitrez, vous serez peut-etre moins absolu dans vos theories. + +--Est-ce que vous dinez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il. + +--Non. + +--Eh bien, alors nous dinerons ensemble si vous voulez bien. + +Comme Roger faisait un mouvement pour refuser: + +--Bien entendu, vous aurez toute liberte pour vous en aller aussitot +que vous voudrez, de facon a faire une visite du soir a mademoiselle de +Barizel, si vous le desirez. + + + +XXXI + +Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et +il avait ete convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'etait une fete +de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques +semaines. + +Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de +Washington,--la lettre justement qu'annoncait la depeche. + +En la prenant il eprouva une vive emotion: "Plus sage d attendre +lettre", disait la depeche. + +Maintenant que cette lettre arrivait, etait-il sage a lui de l'ouvrir? +Au point ou en etaient les choses il ne pouvait pas revenir en arriere. +Et le put-il, le dut-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il +la supporterait, si cruelle qu'elle fut; mais il ne l'imposerait jamais +a Corysandre. + +Son mouvement d'hesitation fut court: l'anxiete etait trop poignante +pour qu'il l'endurat, et d'ailleurs ce n'etait point son habitude +d'hesiter en face d'un danger. + +Il lut: + +"Mon cher Roger, + +"Je voudrais repondre a votre lettre d'une facon simple et precise; +par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquete sur la +famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable +residence de Washington, bien faite pour donner le spleen a l'homme +le plus gai de la terre. Je suis donc oblige de m'en tenir a des +renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, +en me lisant et surtout en prenant une resolution d'apres ces +renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +a la verite. Sur le mari il y a unanimite: un gentleman et, ce qui est +mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds a la tete, dans sa vie, ses manieres, ses +habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le representent +comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Reste Francais bien +que n'ayant pas vecu en France, mais Francais d'origine, Francais de +sang, et Francais du dix-huitieme siecle avec quelque chose de brillant, +de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est +distingue pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent ete +heroiques dans un pays ou l'on serait moins sensible a la pratique et au +but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec +sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son +importance: il avait herite d'une grande fortune engagee dans toutes +sortes de complications; il ne l'a point degagee, loin de la, et +l'abolition de l'esclavage a du lui porter un coup funeste; mais a cet +egard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de +vous repondre, suivant l'usage americain:--Vaut.... tant de mille +dollars.--Sur la mere, au lieu de l'unanimite, c'est la contradiction +que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les +autres, c'est une aventuriere, et ceux-la meme racontent sur elle toutes +sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car +si elles etaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous +l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner +aux sources, de facon a vous dire ce qu'il y a d'exageration la dedans. +Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une depeche vous me demandez de +faire cette enquete. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je +suis entierement a votre disposition et que ce me sera un plaisir de +vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-a-dire au moment ou +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans +l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a +la meme unanimite que sur le pere: la plus belle personne du monde, a +provoque l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux +qui l'ont vue. La seule chose a noter et a interpreter contre elle est +qu'elle a manque plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce +elle qui n'a pas voulu de ses pretendants? sont-ce les pretendants qui +n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il +semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voila pour aujourd'hui tout ce +que je puis vous dire. Cela manque de precision, j'en conviens; mais je +vous repete que je suis tout a vous, pret a aller a la Nouvelle-Orleans +ou ailleurs au premier signe que vous me ferez." + +Ecrite sans alinea, comme il est d'usage en diplomatie, et, en ecriture +batarde aussi nette que si elle avait ete lithographiee, cette lettre +fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle etait sur un point assez +inquietante, mais il avait craint pire. En somme, elle etait aussi +satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui +etait l'essentiel. Le pere, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds +a la tete, "la fille, la plus belle personne du monde." C'etait quelque +chose cela, c'etait beaucoup. Il est vrai que du cote de la mere les +choses ne se presentaient plus sous le meme aspect; mais ces histoires +scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute a des +amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mere fut un modele +de vertu: ce n'est pas sa belle-mere qu'on epouse, sans quoi on ne se +marierait jamais. + +Cependant, comme il ne fallait rien negliger, il envoya une depeche a +son ami pour le prier d'aller sinon a la Nouvelle-Orleans pour suivre +cette enquete, au moins de la confier a quelqu'un de sur et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur leger, plein de confiance, +ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait +passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle +preoccupation eut resiste a cette joie! + +En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de +madame de Barizel; avec inquietude il interrogea Corysandre du regard, +mais celle-ci ne lui repondit rien ou plutot le regard qu'elle attacha +sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour. + +Ce fut madame de Barizel elle-meme qui vint au-devant des questions +qu'il n'osait pas poser: + +--J'aurais un mot a vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon. + +Il la suivit. + +Elle tira une lettre de sa poche: + +--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre +anonyme qui vous concerne: j'ai hesite sur la question de savoir si je +vous la montrerais; mais, tout bien considere, je pense que vous devez +la connaitre. + +Elle la lui tendit ouverte: + +"Un de vos amis, qui est en meme temps l'admirateur de votre charmante +fille, se trouve vivement emu par le bruit qu'on fait courir du prochain +mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez +votre consentement a ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le +jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous etes etrangere. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il +n'aurait ete admis par une famille francaise honorable qui aurait eu +souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux +vous l'expliquer: il est ne d'un pere qui portait en lui le germe de +plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombe jeune +encore, et d'une mere qui est morte poitrinaire. Il a herite et de son +pere et de sa mere. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez +ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pale; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les medecins, est un +des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son +enfance il a ete constamment malade et, en ces dernieres annees, tres +gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec +un ou deux enfants qui seront les miserables heritiers de leur pere pour +la sante, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait +un crime." + +--Vous voyez! dit madame de Barizel. + +Roger ne repondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui +tremblait entre ses doigts. + +--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame +de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un +profond mepris, m'aurait jetee dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par experience que les craintes qu'elle voudrait provoquer +ne sont pas fondees, et c'est pour cela que je vous la communique, +uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les +ennemis odieux qui recourent a de pareilles armes. + +--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-pere, et je suis +aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la +dicter: il voudrait m'empecher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, herite de mon titre et de mon nom et pour +cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a +fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empecher +d'avoir des enfants, il ecrit ces lettres infames. + +Violemment il la froissa dans sa main crispee. + +--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondement +blesse et peine; mais au moins ne vous inquietez pas, de pareilles +denonciations ne peuvent rien sur mes resolutions, et pour Corysandre, +il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et +n'en saura jamais rien? + +En voyant comment madame de Barizel accueillait ces revelations, il +pouvait ne pas s'inquieter pour son mariage, mais pour lui-meme il ne +pouvait pas ne pas penser a cette lettre. + +Il etait vrai que son pere etait mort jeune; il etait vrai que sa mere +etait poitrinaire: il etait vrai que lui-meme depuis son enfance avait +ete bien souvent malade. Etait-il donc condamne a transmettre a ses +enfants les maladies hereditaires qu'il aurait recues de ses parents? + +Une main hippocratique? Qu'etait-ce que cela? Avait-il vraiment la main +hippocratique? + +Sa journee, dont il s'etait promis tant de bonheur fut empoisonnee, et +le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres +ne parvinrent pas toujours a chasser les nuages qui assombrissaient son +front. + +A un certain moment il vit dans la foule un medecin parisien qu'il avait +connu autrefois et qu'on etait sur de rencontrer partout ou il y avait +des cocottes; aussitot, se levant de la chaise qu'il occupait aupres de +Corysandre, il alla a lui. + +--Docteur, j'ai un renseignement a vous demander, dit-il en l'emmenant +a l'ecart. A quels signes reconnait-on donc ce que vous appelez la main +hippocratique? + +--Au renflement en massue de la derniere phalange des doigts et a +l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale. + +--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine. + +--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est +exagere: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains. + +--Je vous remercie. + +Avant de revenir aupres de Corysandre, Roger s'en alla tout a +l'extremite de l'enceinte du pesage, et la, se degantant rapidement, il +examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardees, en se demandant +si elles etaient ou n'etaient pas hippocratiques. + +Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez leger, qu'a un +doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant a l'incurvation de l'ongle, +il ne savait pas trop ce que cela pouvait etre; c'etait sans doute un +terme de medecine, il le chercherait. + + + +XXXII + +Roger croyait diner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le +salon ou celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives reunis: le +prince de Kappel, Poupardin, Montrevault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaelle. + +Hommes et femmes s'empresserent au-devant de lui, pour lui tendre la +main; quand Raphaelle lui tendit la sienne, il ne fut pas maitre de +retenir un leger mouvement. + +--Ne me remerciez pas d'avoir invite une ancienne amie, dit Mautravers, +qui l'observait, c'est elle-meme qui s'est invitee tout a l'heure quand +elle a su que nous dinions ensemble. + +--Ca c'est beau, dit Poupardin. + +--Au moins c'est unique, repondit Raphaelle, ce n'aurait pas ete +pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adresse cette demande a +Mautravers. + +On se mit a rire et Poupardin n'osa pas se facher tout haut. + +--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'a +l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voila tous +reunis aujourd'hui pour celebrer les adieux a la vie de notre ami, comme +nous etions reunis il y a cinq ans pour feter son entree dans la vie. + +--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas +consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le meme +cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; a Paris, comme a +l'etranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les +memes, et franchement ca manque de diversite. Nous allons dire les memes +choses qu'a Paris, rire des memes plaisanteries, manger la meme sauce +brune, la meme sauce rouge, la meme sauce blanche; et puis demain nous +recommencerons. + +On se mit a table et Raphaelle se placa a cote de Roger; ce voisinage +n'etait guere pour lui plaire, mais il eut ete maladroit et ridicule +d'en rien laisser paraitre. Aussi s'assit-il sans faire la moindre +observation; c'etait deja trop qu'il eut montre de la surprise en la +voyant: elle ne lui etait, elle ne pouvait lui etre que completement +indifferente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimee, +qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompe; tout cela etait si +loin! + +Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole +a Balbine, qu'il avait a sa gauche, et pendant assez longtemps il +s'entretint avec elle, sans plus faire attention a Raphaelle que s'il ne +la connaissait pas. + +A un certain moment, cet entretien s'etant interrompu, Raphaelle se +pencha vers lui et, parlant d'une voix etouffee, de maniere a n'etre +entendue que de lui seul: + +--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitee a ce diner. + +Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda +de haut, puis tout a coup se baissant de facon a lui parler a l'oreille: + +--Le jour ou nous nous sommes separes, dit-il, j'etais sur le balcon et +j'ai tout entendu. + +--C'a ete justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et +parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se +disait chez mes parents que j'ai parle. Ne fallait-il pas t'amener a +rompre? + +Il eut un tressaillement. + +--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara. + +--Justement, repondit-elle. + +--Alors cela sera long! + +--Si je disais tout, ca ne finirait pas aujourd'hui. + +--Continue, mais tout haut. + +--Merci. + +Elle continua comme si elle n'avait pas ete interrompue, s'exprimant +au milieu de ces neuf personnes a peu pres aussi librement que si elle +avait ete seule, car c'etait un de ses talents, de pouvoir parler en +jetant hardiment a la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que +ses voisins l'entendissent. + +--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour +moi, par generosite, par amour, et que si les choses continuaient ainsi +ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois deja j'avais essaye de +rompre et, tout ce que je t'avais propose, tu l'avais repousse; si tu +savais comme cela m'avait ete doux! Alors, voyant qu'il fallait te +sauver malgre toi, j'ai invente cette comedie. Tu sais: ce n'est pas +impunement qu'on fait du theatre; j'ai pris un moyen qui m'etait inspire +par mon metier, j'ai joue une scene... atroce, en me disant pour me +soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais etre, tu +souffrirais moins et te guerirais plus surement, plus vite. + +Le maitre d'hotel l'interrompit pour placer devant elle une assiette a +laquelle elle ne toucha pas. + +--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne +comedienne; mais il parait que ce jour-la j'ai eu du talent, car tu as +cru a la scene que je jouais, tu y as cru pendant de longues annees, tu +y crois peut-etre encore en ce moment meme, te disant que j'ai ete +la plus miserable des femmes, au lieu de voir que j'en etais la plus +tendre, la plus devouee, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, devouee +jusqu'au suicide. + +--Que diable chuchotez-vous donc a l'oreille de Naurouse? demanda +Montrevault, ca n'est pas correct, cela, ma chere. + +Assurement non, cela n'etait pas correct; elle le sentait sans qu'il fut +besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout +ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se decida a +achever tout haut ce qu'elle avait commence tout bas: + +--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant +sur tous les convives un regard assure, une chose bien simple, bien +elementaire, mais qui, cependant, peut vous etre utile a tous, j'entends +a tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part +pour votre education. Comme je n'aurai a tromper aucun de vous, je peux +parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine, +quand il est l'amant d'une femme qui lui temoigne de l'amour, qu'il doit +etre seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aime; eh +bien! ca, c'est des betises. + +--Bravo! cria Balbine. + +--Certainement, continua Raphaelle, une femme peut n'aimer qu'un homme +et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien +pour elle; mais, quant a n'avoir qu'un seul amant, ca c'est une autre +affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous +dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela, +enfin des relais. + +--Tres bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche. + +--Je m'en flatte; c'etait la ce que j'expliquais au duc, au petit duc, +comme nous disions autrefois, quand Montrevault m'a interrompue pour me +rappeler que je n'etais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication etait de lui prouver... ca, j'aimerais mieux le lui +dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que +je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ca blessera... + +--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles +auront mauvais caractere. + +--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien egal qu'on +se fache ou qu'on ne se fache pas. Donc le but de mon explication etait +de lui prouver que bien que nous nous soyons faches, je l'ai aime, +tendrement, passionnement aime, et, qu'en realite, je n'ai jamais aime +que lui. + +Il y eut une explosion de cris et d'exclamations. + +--Ca, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte. + +--Poupardin cheval de renfort, dit Montrevault. + +--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'etais en train de +dire bas, continua Raphaelle sans se laisser deconcerter, ce n'est +pas ma faute. Nous nous sommes faches, mon petit duc et moi, sans +explication; apres plusieurs annees je le retrouve, alors je saisis +l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans +d'autres circonstances je n'aurais pas risque cette explication, parce +qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans +un but interesse, mais maintenant cela n'est pas a craindre, cette idee +ne peut venir a personne et je suis bien aise que le petit duc sache... + +--Qu'il a ete l'homme aime et non un vulgaire amant, dit Sermizelles, +c'est entendu. + +--Il le sait. + +--Il en est fier. + +--Il en revera. + +--Ton souvenir consolera ses vieux jours. + +--Blaguez tant que vous voudrez, repliqua Raphaelle, cela m'est egal; +j'ai dit ce que je voulais dire. + +Elle se mit alors a manger consciencieusement, en femme qui veut +regagner le temps perdu, et, pendant le reste du diner, elle ne +chercha point a s'adresser a Roger en particulier, ne lui parlant +que lorsqu'elle y etait amenee naturellement par les hasards de la +conversation. + +Au dessert, Roger se leva et quitta la table. + +--Comment, vous nous abandonnez? s'ecria Balbine; c'est scandaleux! + +--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel. + +Sans plus repondre a ceux qui l'approuvaient qu'a ceux qui le blamaient, +Roger se retira pour se rendre aupres de Corysandre, et en chemin +une question qu'il s'etait deja posee lui revint: Pourquoi Raphaelle +avait-elle essaye cette justification? Il etait dans des dispositions ou +l'on se defie de tout et de tous: les etranges paroles que Mautravers +lui avait adressees le matin, puis presque aussitot la lettre anonyme +que madame de Barizel lui avait communiquee, l'avaient mis sur ses +gardes; il traversait bien evidemment une phase decisive, et des +dangers, des embuches dressees par M. de Condrieu-Revel, devaient +l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre +son mariage. Cela etait bien certain, il le savait, il le voyait, et +ses soupcons ne devaient s'arreter devant personne; mais enfin il lui +paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaelle +pussent se rattacher a ces dangers, ou, si cela etait, il ne voyait ni +par ou ni comment. Raphaelle etait trop intelligente pour croire qu'il +pouvait revenir a elle, alors meme qu'il croirait qu'elle s'etait +immolee, qu'elle s'etait suicidee pour lui. Et si ce n'etait pas cela +qu'elle avait cherche, ce qui eut ete absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage. + + + +XXXIII + +Le lendemain matin, au moment ou Roger allait descendre pour dejeuner, +il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se +continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte. + +La personne qui voulait entrer n'etait autre que Raphaelle, et Bernard, +qui aimait a se substituer a son maitre, s'imaginant que celui-ci ne +devait pas etre en disposition de recevoir une ancienne maitresse, +refusait de la recevoir: + +--Puisque j'affirme a madame que M. le duc est sorti. + +C'etait sur ce mot que Roger avait ouvert la porte. + +Sans daigner remettre le valet de chambre a sa place, Raphaelle, passant +devant lui, se hata d'entrer. + +Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce +ne fut pas bien franchement. Cette visite n'etait pas pour lui plaire, +pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eut evite +de la tutoyer lui-meme. + +Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit. + +--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort a te presenter ma justification? +lui demanda-t-elle. + +--Pour te justifier probablement, repondit-il en employant de mauvaise +grace le tutoiement. + +--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai ete +guidee que par un motif etroitement personnel. Depuis notre separation +j'ai supporte ton mepris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +a me dire: "Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit +que je le sache, moi."--Et cela me suffisait reellement. Tu penses bien +que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +degout? Mais quand, dans ces heures-la, je pensais a toi, j'etais tout +de suite relevee et je redressais la tete quand je me disais: "Voila ce +que j'ai fait pour l'homme que j'aimais." Eh bien! j'aurais continue +a me taire s'il n'etait pas venu un moment ou j'ai eu besoin de ton +estime, non pour moi, mais pour toi. + +Comme il la regardait avec etonnement, se demandant ou tendaient ces +etranges paroles, elle continua: + +Tu ne comprends rien a ce que je te dis la, n'est-ce pas? mais tu vas +voir bientot que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant +d'en arriver la, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis a Bade, au risque d'une scene terrible avec Savine quand il +apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demande de rester a +Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus feroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que +c'est moi qui ai arrange ce diner avec Mautravers, qui ne voulait pas +m'inviter et qui ne s'est decide qu'en pensant que j'avais sans doute +l'esperance de t'entrainer a faire une infidelite a ta fiancee,--ce qui, +pour sa nature bienveillante, est un plaisir tres doux.--Maintenant que +tout cela est explique, ecoute-moi. + +Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit: + +--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine +devait epouser mademoiselle de Barizel? + +--Que ce nom ne soit pas prononce entre nous, dit Roger en etendant la +main par un geste energique. + +--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai +rien a en dire; jamais l'idee ne me serait venue de porter un temoignage +contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu +me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi +donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai a dire est +deja assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais a bout. + +Elle fit une nouvelle pause: + +--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te +le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aime +et sans avoir jamais ete aime; peut-etre, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgre son egoisme, +son avarice, sa secheresse de coeur, sa mechancete, sa durete, sa +lachete, malgre tous les defauts et tous les vices qui font de lui un +des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens a lui... +parce qu'il m'est necessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais +ete sa maitresse; mais, dans les dispositions ou je suis, mieux vaut lui +qu'un autre; au moins il a une qualite: la richesse, et, bien qu'il y +tienne terriblement, a cette richesse, on peut avec un peu d'habilete +lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai +pas assez et il me faut quelques annees encore pour atteindre le chiffre +que je me suis fixe, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un +difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la generosite meme. +Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te representer l'etat dans lequel cela m'a jetee; on ne perd +pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviee de Paris. Tout +d'abord je me suis refusee a admettre que ce mariage fut possible, car +je croyais bien connaitre mon Savine, et ce qui s'est passe m'a donne +raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquieter +un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idee d'empecher ce mariage si +je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle etait celle que +Savine voulait epouser, et j'ai envoye un homme dont j'etais sur faire +une enquete ici. + +--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant ou tend cet entretien, +restons-en la; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai deja trop +entendu. + +--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton +honneur. + +--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets a personne d'en +prendre souci. + +--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas +qu'il est menace, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que +je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; +mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu +es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend +des renseignements sur la famille de celle qu'on epouse, pourquoi +repousserais-tu ceux que je t'apporte? + +Il eut un geste de colere; puis, d'une voix sourde: + +--Parce qu'on choisit ceux a qui on demande un temoignage. + +--Ah! Roger! s'ecria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que +ton bien et qui ne demande rien que d'etre entendue quand elle eleve la +voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne +veux pas me plaindre, encore moins me facher; je me mets a ta place, je +sens ce que ma demarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colere l'emporte en toi sur la bonte et la generosite de +ton caractere; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, +ecoute-moi, c'est la seule reparation que je veuille. + +--Mais pourquoi donc, s'ecria-t-il violemment, venir m'imposer des +paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent a des +personnes dont il ne peut pas etre question entre nous? + +--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne +venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie +et d'une lachete. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherche pour toi, +mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le +garder pour moi. Refuserais-tu donc d'ecouter une voix qui t'avertirait +que tu vas tomber dans un precipice, parce que tu n'aurais pas demande +cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le +crier, pour qui voit ce precipice, et vas-tu me repondre que je ne suis +pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie. + +L'insistance meme de Raphaelle avait fini par emouvoir Roger. Son +premier mouvement avait ete de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant +pas, il avait ete peu a peu ebranle par l'ardeur qu'elle avait mise +a vouloir parler quand meme et malgre lui; et puis le souvenir de la +lettre de son ami, le secretaire de la legation de Washington, lui +revenait et le troublait. + +Brusquement il se decida: + +--Hier tu m'as dit des choses bien etranges et bien invraisemblables, +auxquelles je n'ai pas voulu repondre; aujourd'hui l'heure est venue de +me prouver que tu etais sincere hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, evidentes, de ce que tu veux me reveler. Si tu me +donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais +encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te +traiterai comme la derniere des miserables. + +Vivement elle etendit le bras: + +--Alors mets ta main dans la mienne, s'ecria-telle, la condition que +tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les +donnerai, non pas dans un delai que je pourrais allonger, non pas +demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai la, les voici: + +Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe +et la presenta a Roger, qui, pret a la prendre, eut un mouvement de +repulsion. + +--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut +que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai +dit que voulant empecher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoye ici un homme sur, habitue a ce genre de recherches, qui devait +faire une enquete sur ce qu'etait celle que Savine allait epouser, +disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce +mariage, qui lui parut decide; mais les renseignements qu'il me donna +n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as du voir +toi-meme sur l'interieur, les relations, les habitudes de madame de +Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +boheme. + +Roger voulut l'interrompre. + +--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom; +d'ailleurs, madame de Barizel etant une etrangere, il n'y a rien +d'extraordinaire a ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je +n'avais a parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de precis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire +comprendre que si je voulais poursuivre mon enquete en Amerique, je +pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empecher Savine de +devenir son gendre. C'etait grave d'envoyer un agent en Amerique et de +poursuivre la-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands +frais. Mais, d'autre part, c'etait grave aussi de perdre Savine, et les +risques que je courais d'un cote n'etaient nullement en rapport avec les +chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amerique. + +--Ah! + +Il eut voulu retenir cette exclamation qui trahissait son emotion, mais +en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas ete +maitre de ne pas la laisser echapper, car ce n'etait pas, comme il +l'avait suppose tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait etre +question, de racontages ramasses a Paris ou a Bade; ce que Raphaelle +avait fait pour son interet a elle, c'etait ce qu'il aurait voulu, ce +qu'il aurait du faire lui-meme pour son honneur. + +--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le resultat des recherches +que mon homme a faites en Amerique, avec preuves a l'appui, car il +me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommande qu'on ne +recueillit aucun bruit sans le faire appuyer par un temoignage certain; +tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas ete prouves, mais +ceux qui l'ont ete suffiront, et au dela, pour t'eclairer. + +Au lieu de continuer, elle s'arreta, et son visage, qu'avait anime +l'ardeur de la discussion, prit une expression desolee: + +--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinee de te causer une douleur, +moi qui voudrais tant t'eviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon +souvenir ne fut pas associe a de mauvais souvenirs! Mais je suis comme +une mere qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime. + +--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves... + +Apres avoir resiste pour ne pas l'entendre, c'etait lui maintenant qui +la pressait de parler. + +--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille? + +--Non. + +--C'est facheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements +et les temoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse, +qui est la partie interessante de sa vie; mais tu pourras savoir +facilement ce nom meme sans le lui demander. Elle a achete un terrain +aux Champs-Elysees, soi-disant pour construire dessus un hotel, mais en +realite et tout simplement pour eblouir les epouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquie ou plutot sans +_de_, Olympe Boudousquie tout court, ainsi que le prouve, ce certificat +de bapteme, revetu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de +toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticite. + +Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle presenta a +Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua: + +--Tu vois: le pere, Jerome Boudousquie, professeur de musique; la mere, +Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guere que la fille de ces gens-la +ait droit a la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie +etait une personne remarquable par sa beaute, a laquelle il n'a manque +pour faire fortune qu'un autre theatre que Natchez, qui est une petite +ville de trois a quatre mille habitants, ou une femme, meme de talent +(et il parait qu'elle etait douee), ne peut pas briller, et puis il y +avait en elle un vice qui devait l'empecher de s'elever: son sang; elle +etait d'origine noire, bien que parfaitement blanche... + +Comme Roger avait laisse echapper un mouvement, elle s'interrompit pour +prendre deux pieces qu'elle lui tendit: + +--Ceci est prouve; la mere de Rosalie Aitie etait, tu le vois, une +esclave. + +Elle fit une pause pour que Roger eut le temps de lire les papiers +qu'elle lui avait presentes; puis, sans le regarder, pour ne pas +augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner +attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle +continua: + +--M. Jerome Boudousquie disparut quand sa fille Olympe etait encore tout +enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements +manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la +lacune qui existe entre le moment ou madame Boudousquie quitte Natchez +et celui ou nous la retrouvons a la Nouvelle-Orleans, tenant l'emploi +des meres nobles ou pas du tout nobles aupres de sa fille Olympe, lancee +dans la haute cocotterie, et deja mademoiselle de Boudousquie pour ceux +qui ne savent pas d'ou elle vient. Elle a un succes de tous les diables, +succes du autant a sa beaute qu'a son habilete, car tout le monde +s'accorde a reconnaitre que c'est une femme tres forte. Malheureusement, +sur cette periode, les renseignements manquent aussi, c'est-a-dire les +renseignements avec preuve a l'appui, les seuls dont nous ayons a nous +occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je +dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants +qui allait lui echapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les debris +de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au +compte de la jalousie par des juges complaisants. + +--Ceci est absurde, s'ecria Roger, et c'est se moquer de moi que de me +raconter de pareilles histoires. + +--Je ne l'ai racontee que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de +Barizel et quelle est sa reputation. N'est-ce pas chose grave qu'on +puisse parler ainsi d'une femme, meme alors que cette femme serait +innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la +juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas la-dessus. Une +seule chose est certaine, c'est qu'apres la mort de ce personnage, +qui s'appelait Jose Granda et qui etait Espagnol, elle quitte la +Nouvelle-Orleans pour Charlestown, ou un riche commercant se ruine et +se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frere de William +Layton, qui l'a alors connue comme la maitresse de son frere et qui a +ete temoin de cette ruine et de ce suicide, est etabli a Paris, 45, +rue de l'Echiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les +renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a cause la mort de son +frere et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'a l'interroger pour qu'il +parle: c'est un temoin vivant et qui, par son honorabilite, merite toute +confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue +de l'Echiquier? + +Il repondit par un signe de tete, car une emotion poignante le serrait a +la gorge: ce n'etait plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour +avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'a interroger un temoin, un +temoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventuriere +dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables +dont il etait question dans cette lettre seraient vraies? Etait-ce +possible? Il se debattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se revoltait, a cette pensee. + +--Apres Charlestown, continua Raphaelle, il y a encore une disparition. +On la retrouve a Savannah menant grande existence, maitresse d'un +negociant qui, ruine par elle, est venu se refaire une fortune en +France, ou il a reussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle +volontiers d'Olympe Boudousquie, car elle n'a laisse que de mauvais +souvenirs a ses amants et ils la traitent sans menagement; il n'y a qu'a +l'interroger aussi, celui-la. Nouvelle disparition. Elle va a la Havane, +d'ou la ramene le comte de Barizel, qui la presente et la traite comme +sa femme. L'a-t-il veritablement epousee? On n'en sait rien: mon +homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte etait un homme passionne, un parfait gentilhomme +francais dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutot +contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laisse que de +grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le +train qui est le sien depuis qu'elle est a Paris. Il est vrai que les +reponses ne manquent pas a ces questions pour ceux qui veulent prendre +la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel +manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu +peux la-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir +autant parce que tu n'es pas du metier, tu peux en voir assez cependant +pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe a +Paris ou a Bade, et je ne suis venue a toi que pour te parler de ce que +je savais sur la vie de madame de Barizel en Amerique. Le hasard ou +plutot, mon interet m'ayant amenee a rechercher ce qu'etait cette femme +qui, par son habilete et surtout par son audace, est parvenue a prendre +place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par +sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me +ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que +j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez +maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, +je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose a +ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que +je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en +feras ce que ton honneur t'indiquera. + +Elle se leva, tandis que Roger restait assis, aneanti, ecrase par ces +terribles revelations. + +Le premier mouvement qu'il fit longtemps, tres longtemps apres le depart +de Raphaelle, fut d'etendre la main pour prendre un _Indicateur des +chemins de fer_ qui etait la sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant +ses yeux troubles et les filets noirs qui separent les trains se +brouillaient; enfin il parvint a voir que le premier train pour Paris +etait a trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait. + +Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitot il se rendit +aux allees de Lichtenthal. + +Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir. + +--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de +sitot; quelle bonne surprise! + +Il se raidit pour ne pas se trahir: + +--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis oblige de +partir pour Paris par le train de trois heures. + +--Partir! + +Elle le regarda en tremblant: instantanement son beau visage s'etait +decolore. + +--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque. + +--Pour une chose tres grave... mais rassurez-vous, chere mignonne, et +dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondement, combien +passionnement je vous aime qu'en ce moment ou je suis oblige de +m'eloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espere. + +Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et +passionnes: + +--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, tres vite? Si +courte que soit votre absence, elle sera eternelle pour moi. + +A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon; +vivement Corysandre courut au-devant d'elle: + +--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle. + +--Quoi donc? + +Roger voulut repondre lui-meme: + +--Je suis oblige de partir pour Paris a trois heures et je viens vous +faire mes adieux. + +--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernieres journees de courses? + +--Cela m'est impossible. + +--Mais vous ne nous aviez pas parle de ce depart. + +--C'est que je ne savais pas moi-meme que je partirais; c'est ce matin, +il y a quelques instants, que ce depart a ete decide. + +Avec Corysandre il s'etait senti le coeur brise; mais avec madame de +Barizel ce n'etait pas un sentiment de lachete qui l'aneantissait, +c'etait un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait. +Etait-elle vraiment la femme que Raphaelle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir. + +Il fit quelques pas vers la porte: + +--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant +madame de Barizel, que j'ai a traiter l'affaire... capitale qui +m'appelle a Paris, deux Americains, M. Layton, de Charlestown... + +Elle palit. + +--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah. + +Il crut qu'elle allait defaillir; mais elle se redressa: + +--Bon voyage! dit-elle. + + + +XXXIV + +Le trouble de madame de Barizel avait ete le plus terrible des aveux. + +Cependant Roger partit pour Paris, et, apres avoir vu M. Layton, le +frere du suicide de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart. + +Une fille! La mere de celle qu'il aimait avait ete une fille! + +Il revint a Paris, ecrase, mais cependant ferme dans sa resolution. + +Jamais il ne reverrait Corysandre. + +Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette separation? Il n'en +savait rien, il ne se le demandait meme pas, car ce n'etait pas de +l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'etait du present, du present seul. + +Et dans ce present il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe +Boudousquie ne pouvait pas etre duchesse de Naurouse. + +Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-meme, il devait +pour le moment ecarter cela de sa pensee et tacher de ne voir que ce que +l'honneur de son nom lui imposait. + +Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette resolution serait +un suicide. + +Et dans le wagon qui le ramenait du Havre a Paris, il arreta la mise a +execution de cette resolution, s'y reprenant a vingt fois, a cent fois, +ne restant fixe qu'a un seul point, qui etait qu'il ne devait pas +retourner a Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il +n'y aurait ni volonte, ni dignite, ni honneur qui tiendraient contre +elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui +parler de sa mere, il faudrait qu'il inventat des pretextes; lesquels? +Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas. + +Il ecrirait donc. + +Il fut emporte dans un tel trouble, un tel emoi, une telle angoisse, un +tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrive a +Paris: le temps, la distance, etant choses inappreciables pour lui. + +Immediatement il se rendit chez lui et tout de suite il ecrivit ses +lettres, dont les termes etaient arretes dans sa tete. + +"Madame la comtesse, + +"En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous +avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de +mariage dont je vous avais entretenu. Apres avoir vu ces deux messieurs, +je vous confirme cette impossibilite. + +"NAUROUSE." + +Puis il passa a la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser +la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit +affole, le coeur defaillant: + +"Je vous aime, chere Corysandre, et c'est sous le coup de la plus +affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais eprouvee que je +vous ecris. + +"Nous ne nous verrons plus. + +"Cependant mon amour pour vous est ce qu'il etait hier, plus profond +meme, et ce que je vous disais en me separant de vous, je vous le repete +en toute sincerite: Je vous aime, je vous adore. + +"Mais l'implacable fatalite nous separe et il n'y a pas de volonte +humaine qui puisse nous reunir. + +"Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commence cette lettre, celui +qui remplit ma vie: je vous aime, chere Corysandre. + +"ROGER." + +Cette lettre ecrite, il la relut, et il voulut la dechirer, car elle ne +disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait +dix fois, vingt fois, a quoi bon, puisque, ce qui etait dans son coeur, +il ne pouvait justement pas l'exprimer. + +Il avait decide que ce serait Bernard reste a Bade qui porterait +ces deux lettres, et, en les envoyant a celui-ci, il lui donna ses +instructions qu'il precisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait +porter la lettre adressee a Corysandre et la remettre lui-meme aux mains +de mademoiselle de Barizel; quand a celle de madame de Barizel, il etait +mieux qu'il la remit a quelqu'un de la maison sans explication. + +Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait place ces lettres fut fermee, +il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer a la poste: +c'etait sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour. + +Jamais il n'avait eprouve pareille douleur, pareille angoisse, et si son +coeur ne defaillait pas dans les faiblesses de l'irresolution, il se +brisait sous les efforts de la volonte. + +Il fallait qu'il renoncat a celle qu'il avait aimee, qu'il aimait si +passionnement, et il y renoncait; mais au prix de quelles souffrances +accomplissait-il ce devoir! + +Enfin l'heure du depart des courriers approcha! il ne pouvait plus +attendre; il prit la lettre et la porta lui-meme au bureau de la rue +Taitbout, marchant rapidement, resolument; mais, lorsqu'il la jeta dans +la boite, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coute de presser +la gachette d'un pistolet dont la gueule eut ete appuyee sur son coeur. + +Il etait pres de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se presenta a +son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami a cette heure +et l'humanite entiere lui etait odieuse, mais de Harly, medecin; il +monta chez lui. + +En le voyant entrer, Harly vint a lui vivement. + +--Quelle joie, mon cher Roger! + +Mais en remarquant combien il etait pale et comme tout son visage +portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arreta. + +--Qu'avez-vous donc? Etes-vous malade? s'ecria-t-il. + +--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage. + +Plusieurs fois Roger avait ecrit a Harly pour lui parler de ce mariage +et lui dire combien il aimait Corysandre. + +--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais epouser plus +que je ne l'ai jamais aimee; de son cote elle m'aime toujours, c'est +vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au medecin un remede +pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette +rupture, j'ai maintenant la lachete de ne pas pouvoir supporter ma +douleur. + +--Mais que voulez-vous? + +--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir. + +--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime +pas. Si je la suspends par le sommeil, au reveil vous la retrouverez +aussi intense qu'en ce moment. + +--J'aurai dormi, j'aurai echappe a moi-meme, a mes pensees, a mes +souvenirs. + +--Et apres? + +--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui. + +Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pale, +plus maigre que lorsqu'il l'avait quitte. Ce long voyage ne lui avait +pas ete salutaire. La fievre bien certainement ne le quittait pas. + +Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il +traversait? Par les lettres qu'il avait recues Harly savait que Roger +avait mis toutes les esperances de sa vie dans ce mariage qui, pour +lui, etait le point de depart d'une existence nouvelle, serieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, +ces joies qu'il n'avait jamais connues et apres lesquelles il aspirait +si ardemment. Dans cette existence tranquille et reguliere, il aurait +pu trouver le retablissement de sa sante, tandis que s'il reprenait ses +anciennes habitudes il y trouverait surement l'aggravation rapide de sa +maladie. + +Comment l'empecher de les reprendre? + + + +XXXV + +Ce que Harly avait predit se realisa: quand Roger sortit de son +assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et +meme plus lourde, plus accablante, car il n'etait plus enfievre par la +resolution a prendre puisque l'irreparable etait accompli, et c'etait le +sentiment de cet irreparable qui pesait sur lui de tout son poids. + +C'etait fini, il ne la verrait plus, et cependant elle etait la devant +ses yeux plus belle, plus radieuse, plus eblouissante qu'il ne l'avait +jamais vue; ce n'etait pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre +volonte. Cette separation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en etait a se demander s'il n'etait pas plus coupable envers +Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eut ete envers l'honneur de son +nom en l'epousant. Que lui avait-il valu jusqu'a ce jour, ce nom dont il +avait ete, dont il etait si fier? La guerre avec sa famille qui avait +empoisonne sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur. + +Il ne pouvait pas rester enferme toute la journee, tournant et +retournant la meme pensee, voyant et revoyant toujours la meme image. + +Il envoya chercher une voiture: + +--Ou faut-il aller? + +--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards exterieurs. + +En arrivant pour la seconde fois a la Porte-Maillot, le cheval de sa +victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre +et recommenca sa promenade. + +A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au +rez-de-chaussee, il monta a l'entresol pour diner seul dans un salon +particulier. + +--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maitre +d'hotel, qui le reconnut. + +--Un seul. + +--Que commande monsieur le duc? + +--Ce que vous voudrez. + +A huit heures il entra a l'Opera. + +Il ne tarda pas a ne pas pouvoir rester en place; la musique +l'exasperait. + +Il sortit et s'en alla aux Bouffes. + +Mais il n'y resta pas davantage. + +Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'ou il se sauva au +bout d'un quart d'heure. + +Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comediens qui jouaient +serieusement, la foule, le bruit, les lumieres, tout lui faisait +horreur. + +Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la meme chose, +puis le surlendemain, puis toujours ainsi. + +Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi. + +Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir ou aller, le +valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait +recevoir madame la comtesse de Barizel. + +La comtesse a Paris! Il resta un moment abasourdi. + +--Avez-vous dit que j'etais chez moi? demanda-il. + +--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir. + +Son parti fut pris. + +--Faites entrer, dit-il. + +Il passa dans le salon, s'efforcant de se calmer. Ce n'etait que la +comtesse, il n'avait pas de menagement a garder avec elle; il haissait, +il meprisait cette miserable femme qui le separait de Corysandre. + +Elle entra la tete haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, +stupefait, ne pensait pas a lui avancer un siege, elle prit un fauteuil +et s'assit. Elle eut fait une visite insignifiante, qu'elle n'eut certes +pas paru etre plus a son aise. + +--J'ai recu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitot je me suis +mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie. + +--Que je renonce a la main de mademoiselle de Barizel. + +--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous a la main +de ma fille? + +Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui +ressemblait a un defi, un sentiment d'indignation l'avait souleve. + +--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom a la fille de +mademoiselle Olympe Boudousquie. + +Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et +son sourire s'accentua: + +--Je crois, dit-elle, que vous etes victime d'une etrange confusion de +nom, que des malveillants, des jaloux ont inventee dans un sentiment de +haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, +de Boudousquie du nom de mon pere; mais de Boudousquie et Boudousquie +sont deux. Lorsque avec des yeux egares vous etes venu m'annoncer que +vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai ete pour vous +avertir qu'on tendait un piege a votre credulite, comme on avait essaye +d'en tendre un a la mienne lorsqu'on m'avait ecrit pour m'avertir qu'il +y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car deja +on m'avait menacee, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher a +cette famille Boudousquie avec laquelle je n'ai rien de commun; mais +je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette +invention grossiere. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont +su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, +et je viens me mettre a votre disposition pour vous fournir toutes les +explications que vous pouvez desirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'ecoute, moi, sa mere, que cette seule +consideration. Que vous a-t-on dit! + +--Vous le demandez? + +--Certes. + +--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquie, apres avoir ruine son frere +dont elle etait la maitresse, avait amene celui-ci a se tuer. M. +Urquhart m'a dit que la meme Olympe Boudousquie, qui l'avait trompe et +ruine, etait la derniere des filles. + +--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien +de commun entre la famille Boudousquie, a laquelle appartenait cette... +fille, et la famille de Boudousquie d'ou je sors. + +--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquie, que M. +Urquhart a conserve et m'a montre, soit... le votre? + +Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversee; +une paleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait +defaillir. Se voyant observee, elle se cacha la tete entre ses mains, +mais le tremblement de ses bras trahit son emotion. + +Cependant elle se remit assez vite, au moins de facon a pouvoir +reprendre la parole: + +--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car +je veux vous avouer la verite, toute la verite. Que ne l'ai-je fait plus +tot! Je vous aurais epargne les douleurs par lesquelles vous avez passe +et que vous nous avez imposees, a ma fille et a moi. J'avoue donc que, +tout a l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre +Olympe Boudousquie et ma famille, j'ai manque a la verite: en realite +cette Olympe etait la fille de mon pere, fille naturelle, nee de +relations entre mon pere et une jeune femme... + +--Mademoiselle Aitie, modiste a Natchez; j'ai le certificat de bapteme +d'Olympe Boudousquie et beaucoup d'autres pieces authentiques la +concernant et concernant aussi sa mere. + +Madame de Barizel eut un mouvement d'hesitation, cependant elle +continua: + +--Vous savez comme ces liaisons se font et se defont facilement. Mon +pere eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, +suivit les traces de sa mere; c'est a elle que se rapportent sans doute +les pieces dont vous parlez, a elle aussi que se rapportent les recits +qui ont ete faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une +certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montre et +moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a pose pour ce portrait etait... ma soeur. + +--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est +devenue? + +--Morte. + +--Il y a longtemps? + +--Une quinzaine d'annees. + +--Vous avez un acte qui constate sa mort. + +--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant. + +--Eh bien, je puis eviter cette peine, car j'ai une serie d'actes +s'appliquant a cette Olympe Boudousquie qui permettent de la suivre +jusqu'au moment ou M. le comte de Barizel l'a ramenee de la Havane. + +--Monsieur le duc! + +Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et etendant +le bras vers la porte: + +--Je vous prie de vous retirer. + +--Mais je vous jure. + +--Me croyez-vous donc assez naif pour avoir foi aux serments d'Olympe +Boudousquie? + +Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgre +l'effort qu'il faisait pour se degager: + +--Eh bien! je partirai, s'ecria-t-elle avec un accent dechirant, je +retournerai en Amerique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai +morte pour le monde, pour vous, meme pour ma fille; mais, je vous en +conjure a genoux, a mains jointes, en vous priant, en vous suppliant +comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas a ce mariage. +Elle est innocente, elle est la fille legitime du comte de Barizel +dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La +tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussee a cette +demarche. Ne vous laisserez-vous pas emouvoir, vous qui l'aimez? l'amour +ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil? + +--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais! + + + +XXXVI + +Madame de Barizel etait partie depuis longtemps et Roger n'avait pas +quitte son salon, qu'il arpentait en long et en large, a grands pas, +fievreusement, quand le domestique entra de nouveau. + +--Il y a la une dame, dit-il, qui veut a toute force voir monsieur le +duc; elle refuse de donner son nom. + +--Ne la recevez pas. + +--Elle est jeune, et sous son voile elle parait tres jolie. + +Roger ne fut pas sensible a cette raison qui, dans la bouche du +domestique, paraissait toute-puissante: + +--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne. + +Mais, avant que le domestique fut sorti, la porte du salon se rouvrit et +la jeune dame qui paraissait tres jolie sous son voile entra. + +Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaitre; +son coeur avait bondi au-devant d'elle: + +--Vous! + +--Roger! + +Le domestique sortit vivement. + +Elle se jeta dans les bras de Roger. + +--Chere Corysandre! + +Ils resterent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les +yeux, perdus dans une extase passionnee; ce fut elle qui la premiere +prit la parole: + +--Ma presence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre +lettre, j'ai ete foudroyee en la lisant, je n'ai pas ete fachee. Fachee +contre vous, moi! + +Et elle s'arreta pour le regarder, mettant toute son ame, toute sa +tendresse, tout son amour dans ce regard, fremissante de la tete aux +pieds, eperdue, aneantie; ce n'etait plus l'admirable et froide statue +qu'il avait vue en arrivant a Bade, mais une femme que la passion avait +touchee et qu'elle entrainait. + +Tout a coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la +tete dans le cou de Roger. + +--Si je viens a vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour +vous demander les raisons qui vous empechent de me prendre pour femme. + +--Mais... + +--Ces raisons, ne me les dis pas, s'ecria-t-elle dans un elan +irresistible, je ne veux pas les connaitre... au moins je ne veux pas +que tu me les dises. + +De nouveau, elle se cacha le visage contre lui. + +Puis apres quelques instants elle poursuivit sans le regarder: + +--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris... +librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent a +son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise. + +Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait +peur de voir et d'entendre. + +--Tu as pense a moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre +cette resolution, a ma douleur, a mon desespoir; tu as pense que je +pouvais en mourir. + +Il inclina la tete. + +--Et cependant tu l'as prise? + +--J'ai du la prendre. + +--Tu as du! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce +pas; tu m'aimes encore! + +--Si je t'aime! + +La prenant dans ses bras, il l'etreignit passionnement; ils resterent +sans parler, les levres sur les levres. + +Mais doucement elle se degagea: + +--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je +l'avais senti, je l'avais devine, et c'est parce que je sentais bien que +tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue a toi, car +enfin nous ne pouvons pas etre separes,--j'en mourrais. Et toi, +supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne +peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je +viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'etait que +je ne pouvais pas etre ta femme? + +Il baissa la tete, ne pouvant pas repondre. + +--Pourquoi ne reponds-tu pas? s'ecria-t-elle, pourquoi ne parles-tu +pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces +questions m'epouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'epouvanter +toi-meme. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais +pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir +davantage. Il y a la quelque mystere, quelque secret terrible que je ne +dois pas connaitre puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant +d'inquietude a la pensee que je peux te le demander. Je ne suis qu'une +pauvre fille sans experience, je ne sais que bien peu de chose dans la +vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris a regarder et +a voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine +cependant. Ce que j'ai devine c'est qu'apres avoir voulu me prendre pour +ta femme, tu ne le veux plus maintenant. + +--Je ne le peux plus. + +--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous separons +plus. Me voici; prends-moi, garde-moi. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les +yeux: + +--Me veux-tu? + +--Et j'ai pu t'ecrire que nous ne nous verrions plus! s'ecria-t-il. + +--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; a +la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de resister a +ton amour, moi j'ai la joie d'obeir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'eleve au-dessus de +toutes les considerations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'a ce +jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beaute; on m'a tant dit que +j'etais belle, on m'a montre tant d'enthousiasme, tant d'admiration, +que j'ai cru... quelquefois que j'etais au-dessus des autres femmes; au +moins je l'ai cru pour la beaute, car pour tout le reste je savais bien +que je n'etais qu'une fille tres ordinaire. Mais voila que tu m'aimes, +voila que je t'aime, que je t'aime passionnement, plus que tout au +monde, plus que ma reputation, plus que mon honneur, plus que tout, et +voila que c'est par mon amour que je deviens superieure aux autres, +puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire a ma place +et m'en glorifie. + +Elle le regarda un moment; ses yeux lancaient des flammes, sa poitrine +bondissait, elle etait transfiguree par la passion. + +--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu +m'acceptes comme je me donne,--entierement. Ou tu voudras que j'aille, +j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonte +que la tienne, d'autres desirs que les tiens, d'autre bonheur que le +tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne +souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'etre +aimee; si tu savais que je ne l'ai jamais ete... par personne, tu +entends, par personne, et que mon enfance a ete aussi triste, aussi +delaissee que la tienne. + +Comme il la regardait dans les yeux, elle detourna la tete. + +--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutot t'expliquer comment +j'ai pris cette resolution. + +Elle avait jusqu'alors parle debout; elle attira un fauteuil et s'assit, +tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant +les mains dans les siennes, penche vers elle, aspirant ses paroles et +ses regards. + +--C'est aussitot apres avoir lu ta lettre et quand ma mere m'a donne +celle que tu lui ecrivais que je me suis decidee. Comme elle m'annoncait +qu'elle venait a Paris pour dissiper le malentendu qui s'etait eleve +entre vous, je lui ai demande a l'accompagner, devinant bien qu'il +ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni +personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu +arreter qu'apres de terribles combats, force par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti a mon voyage. Nous sommes arrivees ce +matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour, +mais sans rien esperer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentree, +dans un etat pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu +persistais dans ta resolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai +appele un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a +fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais +qu'importe! Pouvais-je etre sensible a cela en un pareil moment! Me +voici, pres de toi, a toi, cher Roger; ne pensons qu'a cela, au bonheur +d'etre ensemble. Moi, je me suis faite a l'idee de ce bonheur puisque, +depuis hier, je savais que ces mots que tu as du avoir tant de peine a +ecrire: "Nous ne nous verrons plus", n'auraient pas de sens aujourd'hui; +mais toi, ne te surprend-il pas? + +Glissant de son siege, il se mit a genoux devant elle, et dans une +muette extase, il la contempla, la regarda des pieds a la tete, tandis +qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses +bras, sur son corsage, la serrant, l'etreignant comme s'il avait besoin +d'une preuve materielle pour se persuader qu'il n'etait pas sous +l'influence d'une illusion. + +--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, a mes pieds, dit-elle en +souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma +mere ne s'apercoive pas bientot de mon depart. Elle me cherchera. Ne me +trouvant pas, la pensee lui viendra bien certainement que je suis ici, +car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me +reprendre, car elle saurait bien nous separer, dut-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour ou elle aurait arrange un autre mariage pour +moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne +veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi a cette +existence... miserable. Partons, partons aussitot que possible. + +--Tout de suite. Ou veux-tu que nous allions? + +--Et que m'importe! J'aurais voulu aller a Varages, a Naurouse, la ou tu +as vecu, ou tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment; +on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons +donc ou tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: etre ensemble. Tous les +pays me sont indifferents; ils me deviendront charmants quand nous les +verrons ensemble. + +--L'Espagne! + +--Si tu veux. + +--Partons. + +--Le temps d'envoyer chercher une voiture. + +Mais au moment ou il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix +retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'elever +entre plusieurs personnes. + + + +XXXVII + +Roger courut a la porte pour la fermer, et en meme temps, se tournant +vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la piece voisine, qui +etait sa chambre. + +Il n'avait pas tourne le pene, qu'on frappa a la porte non avec le +doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts. + +--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assuree. + +Evidemment c'etait madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre. + +Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa +chambre, ou il trouva Corysandre. + +--Ma mere! murmura-t-elle d'une voix epouvantee. + +--Oui. + +--Qu'allez-vous faire? + +--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite. + +La prenant par la main, il l'entraina de la chambre dans le cabinet de +toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de degagement au bout +duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte +etait fermee a clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure. + +Roger n'avait pas pense a cela, il fut deconcerte. Ou, chercher cette +clef? Il n'en avait pas l'idee. + +Avant qu'il eut pu reflechir, un bruit de pas retentit au bout du +couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans +le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'etait se faire +prendre dans une souriciere; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir. + +Corysandre etreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait +vers elle, elle l'embrassa passionnement, desesperement, comme si elle +avait conscience que c'etait le dernier baiser qu'elle lui donnait et +qu'elle recevait de lui. + +-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons +pas. + +Mais il n'eut pas a aller tirer le verrou: au moment ou ils arrivaient +dans la chambre, la porte opposee a celle par laquelle ils entraient +s'ouvrait, et derriere un petit homme a lunettes, vetu de noir, ils +apercurent madame de Barizel. + +Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger apercut le bout d'une +echarpe tricolore. + +--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis charge de +rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure +au-dessous de seize ans, que sa mere, madame la comtesse de Barizel, ici +presente, vous accuse d'avoir enlevee et detournee. + +Roger s'etait avance, tandis que Corysandre etait restee en arriere, +mais sans chercher a se cacher, la tete haute, ne laissant paraitre sa +confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage. + +Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avanca a son tour et vint se +poser a cote de Roger. + +--Je n'ai ete ni enlevee, ni detournee, dit-elle en s'efforcant +d'affermir sa voix, qui malgre elle trembla, je suis venue +volontairement. + +Le commissaire salua de la tete sans repondre, tandis que madame de +Barizel levait au ciel ses mains indignees et fremissantes. + +--Pretendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant a +Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite? + +Roger ne repondit rien. + +--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'ecria madame de +Barizel; cherche-t-on a se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire +une visite a un jeune homme? Cette defense est absurde. + +--Me suis-je donc defendu? demanda Roger avec hauteur. + +--M. de Naurouse n'a pas a se defendre, dit vivement Corysandre, il n'a +rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui. + +Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de +Barizel, etaient parties irresistiblement, sans reflexion, sous le coup +de l'emotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'etait point partie interessee, avait su ce qu'il disait. + +Cependant le temps avait permis a Roger de se reconnaitre, au moins +jusqu'a un certain point, c'est-a-dire qu'il ne comprenait rien a ce qui +se passait. + +Cependant il fallait qu'il parlat, qu'il se defendit, ou s'il ne se +defendait pas, qu'il sut a quoi cela l'entrainait. Madame de Barizel, +habile et avisee comme elle l'etait, n'avait certes pas decide une +pareille aventure a la legere. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants +d'entretien avec vous. + +--Je suis a votre disposition, monsieur le duc, repondit le commissaire, +qui paraissait beaucoup mieux dispose en faveur des accuses que de +l'accusateur. + +--Mais, monsieur... s'ecria madame de Barizel. + +--Ne craignez rien, madame, la porte est gardee. + +Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon +de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris. +Alors il passa dans le salon avec le commissaire. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais +vous adresser si vous le permettez: vous avez parle d'accusation tout a +l'heure, cette accusation est-elle serieuse? sur quoi porte-t-elle? a +quoi expose-t-elle? + +--Vous avez un code, monsieur le duc? + +--Non. + +--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde, +dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais +tacher de repondre a vos questions. Vous demandez si cette accusation +est serieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses consequences +possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les +354, 355, 356, 357 du code penal, qui disent que quiconque aura enleve +ou detourne une fille au-dessous de seize ans subira la peine des +travaux forces a temps. + +Roger ne fut pas maitre de retenir un mouvement. + +--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde, +n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand meme +la fille aurait consenti a son enlevement ou suivi volontairement son +ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il +sera condamne aux travaux forces a temps. Mademoiselle de Barizel, en +affirmant qu'elle etait venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompee. N'oubliez pas cela, +monsieur le duc. De meme n'oubliez pas non plus le dernier article que +je signale tout particulierement a votre attention, et qui dit que +dans le cas ou le ravisseur epouserait la fille qu'il a enlevee, il ne +pourrait etre condamne que si la nullite de son mariage etait prononcee. +Dans l'espece, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article? + +Baissant la tete, le commissaire adressa a Roger par-dessus ses lunettes +un sourire qui en disait long. + +--Vous avez devine qu'on voulait me contraindre a ce mariage? dit Roger. + +--He! he! he! + +Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans +doute d'avoir ete compris. + +--J'ai un proces-verbal a dresser, dit-il, je puis m'installer ici, +n'est-ce pas? + +Il s'assit devant la table. + +--Ce proces-verbal doit constater la porte fermee a clef, la tentative +de fuite par l'escalier de service, le desordre de la toilette de la +jeune personne. Pourquoi donc avez-vous ferme cette porte, monsieur le +duc? + +--Je n'ai pense qu'a la mere et j'ai voulu lui echapper. + +--Facheux. + +Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre +etait assise a un bout, madame de Barizel a un autre. + +--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous etes-vous fait +renseigner par M. le commissaire sur les consequences de ce que la loi +francaise appelle un detournement de mineure? + +Comme Roger ne repondait pas, elle continua: + +--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces consequences sont un +proces en cour d'assises et une condamnation aux travaux forces. + +Corysandre se leva et d'un bond vint a Roger. + +--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donne a +reflechir et que vous pouvez me faire connaitre vos intentions. Vous +aimez ma fille. De son cote, elle vous aime passionnement, follement; sa +demarche le prouve. L'epousez-vous? + +Avant qu'il eut pu repondre. Corysandre s'etait jetee devant lui et, +s'adressant a sa mere: + +-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'epouser, dit-elle. + +--Je ne te parle pas, s'ecria madame de Barizel. + +--Je reponds pour lui. + +Puis se tournant vers Roger: + +--Si a la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infame, +dit-elle, tu repondais: "Oui", tu ne serais plus le duc de Naurouse que +j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux +encore moins aujourd'hui. + +Madame de Barizel parut hesiter un moment; mais presque aussitot ses +yeux lancerent des eclairs, tandis que ses narines retroussees et ses +levres minces fremissaient: elle se leva et s'avancant: + +--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'epouser? +dit-elle d'un air de defi; s'il a des raisons a donner pour justifier +son refus, j'entends des raisons honnetes et avouables, qu'il les donne +tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc. + +Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger: + +--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'ecria-t-elle, et que je +n'ai pas a lui demander, moi, votre fille, de se taire. + +Malgre sa fermete, madame de Barizel fut deconcertee; mais son trouble +ne dura qu'un court instant: + +--Vous reflechirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne +la reverrez jamais. + +Sans repondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger. + +--A toi pour la vie, s'ecria-t-elle, pour la vie, je te le jure. + +La porte du salon s'ouvrit: + +--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le proces-verbal? dit le +commissaire de police. + + + +XXXVIII + +Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son proces-verbal. + +Il ne fallut pas longtemps a Roger pour voir qu'il ne lui etait pas +possible, non seulement de resoudre cette question, mais meme de +l'examiner, et tout de suite il pensa a Nougaret. Il croyait cependant +bien en avoir fini avec les avoues, les avocats et les gens d'affaires. + +Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret etait au travail. +Les vacances etaient pour lui son temps le plus occupe; il mettait a +jour son arriere. + +Il fit raconter a Roger comment les choses s'etaient passees, +minutieusement, et il exigea un recit complet non seulement sur le fait +meme du proces-verbal du commissaire de police, mais encore sur les +antecedents de madame de Barizel. + +--C'est le caractere du personnage qui nous expliquera ce dont il est +capable, dit-il pour decider Roger, qui hesitait. + +Il fallut donc que Roger repetat le recit de Raphaelle et les +temoignages de MM. Layton et Urquhart. + +--Et la jeune personne, demanda l'avoue, elle n'est pas complice de sa +mere? + +--Elle! + +--Ca s'est vu. + +Ce fut un nouveau recit, celui de l'intervention de Corysandre. + +--C'est tres beau, dit l'avoue; seulement cela serait plus beau encore +si c'etait joue, car il est bien certain que par la venue chez vous de +cette jeune fille qui vous dit: "Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre +maitresse, puisque nous nous aimons", vous avez ete profondement touche. + +--C'est l'emotion la plus forte que j'aie eprouvee de ma vie. + +--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mere +et vous pour dire: "Il ne peut pas m'epouser," elle vous a paru tres +belle. + +--Admirable d'heroisme. + +--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez +jamais aimee. + +--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des +lachetes en ne l'epousant pas. + +--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais desespere de dire +une parole qui put vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous +admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour +sa beaute; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce +sacrifice arrive bien a point pour peser sur vos resolutions. Et notez +que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas ete sincere; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis +presentement, c'est que nous avons affaire a une mere tres forte qui a +bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui +la faisait agir. + +--Je vous affirme que tout en elle a ete spontane, inspire seulement par +le coeur. + +--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, +et cela suffit pour vous avertir d'avoir a vous tenir sur vos gardes. +D'ailleurs les raisons qui vous empechaient hier d'epouser mademoiselle +de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois +pas que par sa demarche aupres de vous, pas plus que par la mise +en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit +rehabilitee; elle est ce qu'elle etait, et elle a pris soin de vous +prouver elle-meme qu'on ne l'avait pas calomniee en vous la representant +comme une aventuriere dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer +de son proces-verbal? C'est la qu'est la question pressante. + +--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que +mademoiselle de Barizel a plus de seize ans. + +--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre a +l'abri. Si la loi punit des travaux forces le ravisseur d'une fille +au-dessous de seize ans, elle punit de la reclusion le ravisseur d'une +mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a +toujours moins de vingt-un ans et, par consequent, la plainte peut etre +deposee et le proces peut etre fait. Le fera-t-elle? + +--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tire +sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre +lorsqu'on me l'avait racontee, me parait maintenant possible. + +--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas a elle que je pense, c'est +aux avantages qu'elle peut avoir a le faire. A vous en menacer, les +avantages sautent aux yeux: elle espere vous faire peur; avant de se +laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un +duc de Naurouse reflechit, et entre deux hontes il choisit la moindre. + +La moindre serait la condamnation. + +--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous +serait de devenir son gendre. C'est la son calcul: tout a ete prepare +pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un +chantage comme un autre et, a vrai dire, je suis surpris que celui-la ne +soit pas plus souvent pratique; mais voila, les coquins n'etudient le +code que pour echapper aux consequences de leurs coquineries et non pour +en preparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient a la +dispositions des habiles! + +--Si madame de Barizel n'a pas etudie le code, soyez sur qu'elle se +l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent. + +--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risque part d'une main +experimentee; mais justement parce qu'elle n'a pas agi a la legere, elle +doit savoir que vous pouvez tres bien, au lieu d'avoir peur du proces, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui presentement est encore +mariable, devient immariable. Si belle, si seduisante que soit une jeune +fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a ete enlevee ou detournee +et quand un proces retentissant a fait un scandale epouvantable autour +de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? +Une aventuriere vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, +puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc etre certain qu'avant +de deposer sa plainte, elle y regardera a deux fois. Elle a joue ses +premieres cartes et elle a gagne, c'est-a-dire qu'elle a gagne son +proces-verbal sur lequel elle peut echafauder une action... si vous +avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son +proces-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse +partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assure qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera a vous tater, qu'on vous +fera meme des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le +moment, tout cela ne nous regarde pas. + +--Helas! + +--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine tres bien ce que +vous devez souffrir. + +--Ce n'est pas a moi que je pense, c'est a... elle. + +Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annonce avec sa +surete de diagnostic, ce fut Dayelle. + +Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement +cherche a apprendre ce que Corysandre etait devenue, retenu qu'il etait +par la reserve que Nougaret lui avait imposee, Bernard, de retour de +Bade, annonca M. Dayelle, et celui-ci fit son entree, grave, majestueux, +s'etant arrange une tete et une tenue pour cette visite, plus imposant, +plus important qu'il ne l'avait jamais ete, serre dans sa redingote +noire, son menton rase de pres releve par son col de satin. + +Apres les premieres paroles de politesse, Roger attendit, s'efforcant +d'imposer silence a son emotion et de ne pas crier le mot qui lui +montait du coeur:--Ou est Corysandre? + +--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos +inventions. + +--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui? + +--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus +ancien... un second pere. + +--J'ai fait connaitre ces intentions a madame la comtesse de Barizel; +il m'est, a mon grand regret, impossible de donner suite au projet que +j'avais forme et dont je vous avais entretenu. + +--Mais depuis que vous avez fait connaitre vos intentions a madame de +Barizel, il s'est passe un... incident grave qui a du les modifier. + +--Il ne les a point modifiees. + +--Vous m'etonnez, monsieur le duc; c'est un honnete homme qui vous le +dit. + +Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnete homme a sa place; mais +il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le +voulut pas. + +--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait eprouver un reel +plaisir a prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre +mouvement que je me suis decide a cette demarche aupres de vous, dans +l'interet de Corysandre que j'aime d'une affection tres vive; je viens +de voir madame de Barizel bien decidee a demander aux tribunaux la +reparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai +arretee en la priant de me permettre de faire appel a votre honneur.... + +--C'est justement l'honneur qui m'empeche de poursuivre ce mariage, dit +Roger, incapable de retenir cette exclamation. + +--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une +accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes +amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette +accusation tacite. + +--J'ai donne a madame de Barizel les raisons qui me font rompre un +mariage que je desirais ardemment. + +--Vous avez ecoute de basses calomnies, monsieur le duc. + +Roger ne repondit pas. + +Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eut rompu +l'entretien s'il n'avait espere pouvoir trouver le moyen de savoir ou +etait Corysandre. + +--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre +inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en +droit de demander a votre loyaute. Je venais a vous en conciliateur. +Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous +dites aimer. + +--Que j'aime et qui m'aime. + +--Sa mere a du la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en +faites pas sortir en l'epousant, elle y restera enfermee jusqu'a sa +majorite, car vous sentez bien qu'apres ce proces elle ne pourrait +jamais se marier. + +Roger, se raidissant contre son emotion, voulut essayer de suivre les +conseils de Nougaret: + +--Alors nous attendrons cette majorite, dit-il, j'ai foi en elle comme +elle a foi en moi; par ce proces, madame de Barizel deshonorera sa +fille, voila tout. + + + +XXXIX + +"Nous attendrons". + +Mais c'etait une parole de defense, une bravade, un defi qui n'avait +d'autre but que de montrer qu'il n'etait pas plus effraye par la menace +du proces que par celle du couvent. + +En realite, il esperait bien n'avoir pas a attendre longtemps; +Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans +quel couvent elle etait; et lui, de son cote, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Reunis, ils partiraient, et bien adroite serait +madame de Barizel si elle les rejoignait. + +Quant aux poursuites en detournement de mineure, il semblait, apres la +visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquieter; jamais madame +de Barizel ne poursuivrait ce proces qui perdrait sa fille, et a la +vengeance elle prefererait son interet. + +Il se trouva avoir raisonne juste pour les poursuites, mais non pour +Corysandre. + +Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui +lui apprit que Dayelle avait fait des demarches aupres du commissaire +de police et aupres de quelques autres personnes pour qu'on gardat le +silence sur le proces-verbal, qui serait enterre. + +De Corysandre il ne recut aucune nouvelle; le temps s'ecoula; la lettre +qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver; +mais comment? + +Madame de Barizel avait quitte Paris pour s'installer chez Dayelle, +dans un chateau que celui-ci possedait aux environs de Poissy, et ou +il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un +cortege d'invites qui se renouvelaient par series; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent ou +Corysandre etait enfermee. + +Mais il ne lui convenait pas de remplir ce role d'espion, et d'ailleurs +il eut suffi que madame de Barizel put soupconner qu'elle etait +espionnee pour derouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui put exercer cette surveillance avec autant de discretion +que d'habilete. + +L'idee lui vint de demander a Raphaelle de lui donner l'homme qu'elle +avait envoye en Amerique; sans doute il eprouvait bien une certaine +repugnance a s'adresser a Raphaelle; mais cet homme, en obtenant les +renseignements relatifs a madame de Barizel, avait donne des preuves +incontestables d'activite et d'habilete; il connaissait deja celle-ci, +et c'etaient la des considerations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa repugnance; puisque c'etait par Raphaelle seule qu'il pouvait +savoir qui etait cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandat. + +Aux premiers mots qu'il lui adressa a ce sujet, elle parut embarrassee; +mais bientot elle prit son parti. + +--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son +metier de ces sortes d'affaires; c'est par amitie qu'elle a bien voulu +me rendre ce service; en un mot, c'est mon pere. Tu vois combien il est +delicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire +pour moi. Et puis, ce qui est delicat aussi, c'est de lui donner des +raisons pour justifier a ses propres yeux son intervention. Ces raisons, +je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant +d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme meticuleux, qui +pousse certains scrupules a l'exageration; le type du vieux soldat. +Enfin je vais tacher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui. + +Raphaelle reussit dans sa mission qu'elle presentait comme si delicate, +si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sangle +dans sa redingote boutonnee comme une tunique, les epaules effacees, +la poitrine bombee, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua +militairement et, d'une voix breve: + +--Monsieur le duc, je viens a vous de la part de ma fille... a qui je +n'ai rien a refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services +pour rechercher une jeune fille que sa mere ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc a votre disposition, d'abord pour avoir +le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour etre agreable a ma +fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que +mes principes d'homme libre s'opposent a ces sequestrations dans les +couvents. + +Comme Roger se souciait peu de connaitre les principes de M. Houssu, il +se hata de parler de la question de remuneration. + +--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, a la +vacation, je vous compterai le temps passe a cette surveillance... et +mes frais, au plus juste. + +Soit que Houssu voulut tirer a la vacation, soit toute autre raison, le +temps s'ecoula sans qu'il apportat aucun renseignement sur Corysandre; +cependant il etait bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activite, car, s'il etait muet sur Corysandre, il etait d'une +prolixite inepuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre +la vie comme s'il l'avait partagee. + +Mais ce n'etait pas de madame de Barizel qu'il s'inquietait, c'etait de +Corysandre. + +Que lui importait que madame de Barizel quittat, deux fois par semaine, +le chateau de Dayelle pour venir a Paris et qu'en arrivant elle allat +dejeuner avec Avizard dans un cabinet, tantot de tel restaurant, tantot +de tel autre; puis qu'apres avoir quitte Avizard elle allat passer une +heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hotels qui avoisinent la +gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaelle lui avait raconte, +mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel etait faite, +et il n'etait d'aucun interet pour lui qu'on la confirmat ou qu'on la +combattit. + +Cependant il fallait qu'il ecoutat tous ces rapports de Houssu, de meme +qu'il fallait qu'il autorisat celui-ci a continuer sa surveillance, car +c'etait en la suivant qu'on pouvait esperer arriver a Corysandre. + +Mais les journees s'ajoutaient aux journees et Houssu ne trouvait rien. + +Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner? + +L'automne se passa et madame de Barizel revint a Paris. + +--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons. + +Mais ce fut une fausse esperance; elle n'alla point voir sa fille et ses +domestiques, interroges, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns +pensaient que mademoiselle etait retournee en Amerique, une autre +croyait qu'elle etait a Paris; la seule chose certaine etait qu'elle +n'ecrivait pas a sa mere et que sa mere ne lui ecrivait pas. Quant a +celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle. + +Ce mariage inspira a Houssu une idee que Roger n'accepta pas; elle etait +cependant bien simple c'etait de faire savoir a madame de Barizel que si +elle ne rendait pas la liberte a sa fille, on ferait manquer son mariage +avec Dayelle en communiquant a celui-ci les renseignements avec pieces a +l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquie. + +Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fut repousse, qu'il voyait +combien etait vive l'impatience, combien etaient douloureuses les +angoisses du duc. + +C'etait non seulement pour Corysandre que Roger s'exasperait de ces +retards, mais c'etait encore pour lui-meme. + +En effet, avec la mauvaise saison son etat maladif s'etait aggrave, et +il ne se passait guere de jour sans que Harly le pressat de partir pour +le Midi. + +--Allez ou vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algerie, Varages +si vous le preferez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne +comme medecin, quittez Paris dont la vie vous devore. + +--Bientot, repondait Roger, dans quelques jours. + +Car il esperait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec +Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en +Egypte, dans l'Inde, au bout du monde. + +Mais les quelques jours s'ecoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle +de Corysandre, le mal faisait des progres, la faiblesse augmentait et +Harly revenait a la charge et repetait son eternel refrain: "Partez." +Partir au moment ou il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait +Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout a +coup! Puisqu'elle etait venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait. + +Un matin Houssu se presenta avec une figure joyeuse. + +--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai ete qu'un sot: j'ai +surveille madame de Barizel, tandis que c'etait M. Dayelle qu'il fallait +filer. + +--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger. + +--Elle est a Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la +Glaciere, ou M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On +dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le repeter a monsieur le +duc.... + +--Allez donc. + +--On dit que le fils doit epouser la fille en meme temps que le pere +epousera la mere; c'est un moyen que M. Dayelle a trouve afin de ne pas +perdre l'argent qu'il a donne a madame de Barizel pour constituer la dot +de sa fille. + +--C'est insense. + +--Evidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir etait +de le repeter a monsieur le duc. + +--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui meme a mademoiselle de +Barizel la lettre que je vais vous donner. + +--Cela sera bien difficile. + +--Je payerai l'impossible. + +--On tachera. + +Tout de suite Roger se mit a ecrire cette lettre, qui fut longuement +explicative et surtout ardemment passionnee, mais qui ne dit pas un mot +des projets de mariage avec Dayelle fils. + +Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-meme rue de la +Glaciere pour voir le couvent ou elle etait enfermee; mais il ne vit +rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermee que celle d'une prison. + +Comme il restait devant cette porte, la regardant melancoliquement, un +bruit de voiture lui fit tourner la tete: c'etait un coupe attele de +deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher a livree +vert et argent,--celle de Dayelle. + +Il s'eloigna pour n'etre pas reconnu et, s'etant retourne, il vit +descendre du coupe Dayelle accompagne de son fils; le valet de pied +avait sonne. La porte si bien fermee s'ouvrit; ils entrerent. + + + +XL + +C'etait folie d'admettre que Leon Dayelle pouvait devenir le mari de +Corysandre. + +Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son pere? + +C'etait une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait +tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait +faire epouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire epouser Corysandre +par Leon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le pere, tandis +que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une +mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait +foi en elle, en sa fidelite, en son amour. + +Et cependant cette visite du pere et du fils dans le couvent se +prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre +pouvait-elle les ecouter? + +C'etait embusque sous la porte d'un megissier que Roger agitait +fievreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent. + +Enfin il les vit paraitre; ils monterent en voiture, et il put a son +tour partir et rentrer chez lui, ou il attendit Houssu. Mais Houssu ne +vint pas ce jour-la. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas reussi a trouver quelqu'un pour se charger de la +lettre, et il craignait bien de n'etre pas plus heureux. Les difficultes +etaient grandes; il voulut les enumerer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coute que coute, que cette lettre fut remise au +plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zele et de +l'argent, on devait reussir. + +--Soyez sur que je n'economiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu. + +Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des esperances, le +surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours apres qu'il en avait +de nouvelles et d'un autre cote. + +Le temps recommenca a s'ecouler sans resultat, et Roger, exaspere, +voulut agir lui-meme. Il pensa a s'adresser a mademoiselle Renee de +Queyras, la tante de Christine, qui devait etre en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glaciere, comme elle l'etait avec +toutes les congregations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il +quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles +de mademoiselle de Barizel? + +--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez epouser?--Non, +que je veux enlever. + +C'etait la une des fatalites de sa position qu'il ne pouvait trouver +d'aide qu'aupres de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de +Nougaret; a plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir a mademoiselle +Renee. + +Cependant il fallait qu'il se hatat d'agir, car dans le monde, autour de +lui, on commencait a parler du mariage de mademoiselle de Barizel +avec Leon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant a lui quoi qu'il fit pour le repousser. Il y avait +des gens qui le regardaient d'une facon etrange, ceux-ci avec curiosite, +ceux-la d'un air enigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naifs ou +plus cyniques, l'interrogeaient directement: + +--Est-ce vrai que la belle Corysandre epouse le fils du pere Dayelle? + +Quand il ne repondait pas il y avait des gens qui repondaient pour lui, +expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame +de Barizel, la beaute de Corysandre, ses mariages manques jusqu'a ce +jour, la nullite de Leon Dayelle, l'avarice du pere Dayelle qui voulait +faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse +de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui etait une operation +veritablement habile. + +Ainsi presse, il allait se decider a chercher un nouvel agent pour +l'adjoindre a Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant +qu'il avait enfin trouve une personne sure pour faire remettre a +mademoiselle de Barizel la lettre dont il etait charge. + +--Et la reponse a cette lettre? demanda Roger. + +--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes precautions pour +qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que +je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel repondra. + +Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non +pour Roger, qui etait bien certain qu'a sa lettre elle repondrait par +une lettre non moins tendre; non moins passionnee. Maintenant que +le moyen de correspondre etait trouve, ils s'ecriraient, ils +s'entendraient, et dans quelques jours elle serait a lui; si ce n'etait +pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps +n'avait plus d'importance pour eux. + +Grande fut sa surprise ou plutot sa stupefaction quand le lendemain, +au moment ou il attendait Houssu, Bernard lui annonca que madame la +comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle etait dans son +salon, l'attendant. + +Apres quelques secondes de reflexion, il se dit qu'elle venait sans +doute pour obtenir de lui les pieces compromettantes qu'il avait entre +ses mains et au moyen desquelles il pouvait empecher son mariage avec +Dayelle s'il voulait s'en servir. + +Il entra dans son salon le sourire aux levres, decide a se montrer bon +prince et a ne pas abuser des avantages de sa position: malgre tout elle +etait la mere de Corysandre. + +Mais, ayant jete sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle +aussi etait souriante et que son attitude, au lieu d'etre celle d'une +suppliante, etait plutot celle d'une femme sure d'elle-meme, qui peut +parler haut. + +C'etait a elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa +visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras. + +--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle. + +--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise. + +--Une lettre de la part de ma fille. + +Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachee, elle le regarda avec +un sourire ironique; ce ne fut qu'apres une pause assez longue qu'elle +la sortit de sa poche. + +Il reconnut celle qu'il avait remise a Houssu et ne fut pas maitre de +retenir un mouvement. + +--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la votre, dit-elle en accentuant +son sourire; l'agent que vous employez a paye des gens pour la faire +parvenir a ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'ecriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la +rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas. + +Puis, apres avoir joui pendant quelques instants de la confusion de +Roger, elle poursuivit: + +--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil etait le seul que +pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivee le lendemain de la +visite de ma fille ici, il en eut ete sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tete, Corysandre n'eut pas reflechi et elle +aurait ete peut-etre entrainee. Vous savez comme on persiste facilement +dans une folie; meme quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais apres le temps qui s'est ecoule, apres votre long silence, elle +a pu reflechir; elle a envisage la situation, elle vous a juge, mal +peut-etre, mais enfin elle vous a juge tel que les circonstances vous +montraient et, a vrai dire, non a votre avantage. Songez donc qu'elle +avait ete prodigieusement etonnee et meme assez profondement blessee de +votre lenteur a vous declarer a Bade, ne comprenant rien a votre reserve +et se disant que vous etiez un amant bien compasse, bien froid, ce que +vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot? + +Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; +puis comme il ne repondait pas, elle continua: + +--Lorsque apres son depart d'ici et dans la solitude du couvent ou je +l'avais placee, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher a +ce couvent et que vous continuiez a vous enfermer dans votre prudente +reserve, elle a trouve que de transi vous deveniez tout a fait glace. La +situation que vous me faisiez etait vraiment trop belle pour que je n'en +profite pas, et je vous avoue que j'en ai tire parti. Aux reflexions que +faisait ma fille j'ai ajoute les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont +pas ete a votre avantage. Croyez-vous qu'il a ete difficile de prouver +a ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimee. +Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnete, tendre comme +Corysandre, on ne l'epouse pas malgre tout? Est-ce qu'on se laisse +arreter par je ne sais quelles considerations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considerations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand +cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre +et s'y desesperer? Si elle commence par la, elle finit par se consoler +et se laisser consoler. C'est ce qui est arrive. Apres avoir ecoute la +voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez charge un +agent de la decouvrir, a ecoute celle de la tendresse. Vous dites? + +--Rien, madame; je vous ecoute, je vous admire. + +--N'allez pas croire au moins que j'exagere. Il ne faut pas juger +Corysandre sur son coup de tete et voir en elle une fille exaltee et +passionnee, capable de tout dans un elan d'amour. Songez qu'elle a pu +etre poussee a ce coup de tete par une volonte au-dessus de la sienne, +qui croyait ainsi assurer son mariage. + +--Ah! vous le reconnaissez? + +--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire +comprendre c'est la nature de ma fille. En realite c'est une personne +raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du desordre, de +la lutte et qui desire par-dessus tout une existence reguliere et calme. +L'eut-elle trouvee aupres de vous, cette existence? En devenant votre +femme, oui, sans doute; mais votre maitresse... On la lui a offerte... +elle l'a acceptee avec un coeur emu, plein de reconnaissance pour le +galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute +d'egarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant +homme,--la facon dont elle repond a votre lettre vous le prouve,--et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Leon Dayelle. + +Roger, qui tout d'abord avait ete foudroye, se tint la tete haute et +ferme. + +--Votre visite a devance la mienne, dit-il, j'ai la certains papiers qui +vous concernent: ce sont les pieces qui se rapportent a l'enquete faite +a Natchez, la Nouvelle-Orleans, Charlestown, Savannah. + +--Ces pieces n'ont aucun interet pour moi, dit-elle avec audace. + +--Meme si je vous les remets. + +Il passa dans son cabinet et presque aussitot il revint avec les papiers +qui lui avaient ete remis par Raphaelle. + +Madame de Barizel sauta dessus plutot qu'elle ne les prit, et violemment +elle les jeta dans la cheminee, ou brulait un grand brasier; ils se +tordirent et s'enflammerent. + +Alors elle passa devant Roger s'arretant un court instant: + +--Monsieur le duc, vous etes un homme d'honneur. + +Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il +se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tete entre ses mains. + + + +XLI + +Bien que Roger n'eut plus a attendre Corysandre, il n'avait pas voulu, +cependant, obeir aux prescriptions de Harly et quitter Paris. + +Au lieu de chercher le calme et la tranquillite qui lui eussent permis +de se soigner, il s'etait lance a corps perdu dans la vie fievreuse qui +avait ete celle des premieres annees de sa jeunesse. Apres une longue +disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouve partout ou il y avait +un plaisir a prendre et ou il etait de bon ton de se montrer: au Bois, +chaque jour, quelque temps qu'il fit, montant un cheval brillant ou dans +une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses, +si eloignees qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; a toutes les +premieres representations, si tard qu'elles finissent; dans tous les +petits theatres a la mode, si enfumes, si etouffants qu'ils fussent. Ou +qu'on allat et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers, +Sermizelles, le prince de Kappel, tantot l'un, tantot l'autre, car +ils etaient obliges de se relayer pour le suivre, eux solides et bien +portants, on etait sur d'apercevoir sa tete pale aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous +indifferemment, ne trahissaient que l'ennui, le degout ou la raillerie. + +Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa +journee de la veille. + +--A quelle heure etes-vous rentre cette nuit? + +--A trois heures. + +--C'est fou. + +--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas +dormir, pour reflechir, pour songer; le bruit m'occupe. + +--Au moins vous etes-vous amuse? + +--Je ne m'amuse pas; je m'etourdis, je m'use, je me fatigue. + +--Vous vous tuez. + +--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas medecine: nous ne +nous entendons pas; il me peine d'etre en dissentiment avec vous que +j'aime comme ami, mais que je crains comme medecin. + +Il dit ces derniers mots avec une energie voulue et comme avec une +intention. + +--Ce que vous me dites la est grave pour moi, car si vous ne voulez pas +faire ce que je vous ordonne je suis oblige de me retirer.... Oh! comme +medecin, non comme ami. + +Roger garda le silence un moment: + +--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confreres, celui que vous +appelleriez si vous etiez malade; je ne veux pas de cause de division +entre nous; je vous aime trop. + +S'il ne s'etait pas laisse soigner par Harly, il n'avait pas ete plus +docile avec le medecin que celui-ci lui avait donne, et ce fut seulement +quand il fut abattu tout a fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arreta +et se livra a son nouveau medecin. + +Ceux qui avaient ete ses compagnons de plaisir furent presque tous ses +compagnons de douleur. Du jour ou il fut oblige de garder la chambre, il +vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, +Sermizelles, Montrevault, Savine, et aussi les femmes de son monde: +Cara, Balbine, Raphaelle. On se donnait rendez-vous chez lui pour +dejeuner, diner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une +casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait desirer le +cordon bleu le plus exigeant. + +Quand il etait en etat de se mettre a table, l'on dejeunait ou l'on +dinait avec lui; quand il etait souffrant ou quand il dormait, on se +faisait servir comme s'il avait ete la. Bernard prenait soin seulement +de tenir fermees les portes du salon, de facon a ce que le tapage de la +salle a manger n'arrivat pas jusqu'a la chambre a coucher; on causait, +on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit +duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommencait a +plaisanter et a s'amuser, pour ne pas l'inquieter. Bien souvent, apres +le dejeuner ou apres le souper, on remplacait la nappe blanche par un +tapis en drap vert et une partie de la journee ou de la nuit on restait +la a jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes +apres que le theatre etait fini, si elles n'avaient rien de mieux a +faire; c'etait une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode. + +Si Roger se reveillait, on allait lui faire une visite a tour de role, +courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre +sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes +s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et +de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de +ceux ou celles qui etaient la, et il faisait appeler ceux ou celles +qu'il voulait voir, les renvoyant sans colere lorsqu'il les trouvait +impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la +partie commencee. + +Seules ses matinees etaient solitaires, car c'etait le moment du sommeil +pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'etait le moment des +tristes reflexions qui suivent ordinairement une nuit de fievre; mais +apres lui avoir donne la journee ou la soiree, il n'etait que juste de +prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'egayer, devait-on se +rendre malade? + +Un matin qu'il sommeillait a moitie, il entendit un bruit de pas sur le +tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'etait la garde +de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout a coup un fracas de +verrerie lui fit brusquement tourner la tete pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il apercut au milieu de la chambre, se +tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien +professeur Crozat. + +--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat? + +--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit? + +--Et vous avez renverse le gueridon. + +--Mon Dieu! oui, ca n'arrive qu'a moi, ces maladresses-la. + +--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien +je suis content de vous voir. + +--Vrai? + +--En doutez-vous? + +--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly +que vous etiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre +a votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous etre +agreable, ecrire vos lettres. + +--Merci, mon bon Crozat. + +--Seulement je debute mal dans la chambre d'un malade. + +D'un air piteux, il regarda les debris qui jonchaient le tapis. + +--Ne vous inquietez donc pas de cela. Dites-moi plutot comment vous +allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_. + +--Je viens de le transformer en opera-comique pour un musicien influent +qui va le faire jouer... surement. Il est vrai que la musique nuira au +poeme, mais que voulez-vous! + +Crozat raconta les mesaventures de sa piece. Cela fut long et dura +jusqu'au moment ou Mautravers, qui etait toujours le premier arrive, +entra; alors il se retira. + +Le lendemain, il revint a la meme heure, et Roger le vit entrer portant +un livre sous son bras. + +--Qu'est-ce que cela? + +--L'_Odyssee_ en grec; j'ai pense qu'apres les journaux qui sont bien +vides, vous seriez peut-etre satisfait que je vous fasse une bonne +lecture; alors j'ai apporte l'_Odyssee_, que nous n'avons pas eu le +temps de bien lire quand nous travaillions ensemble a Varages. + +--En grec? + +--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions +imprimees sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis, +comme dans toutes les traductions, que Telemaque "s'asseoit sur un siege +elegant", cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt facons d'etre +elegant pour un siege; tandis que si je traduis "sur un siege sculpte", +vous voyez tout de suite ce siege. Le mot propre, il n'y a que cela. + +Tout de suite il commenca sa traduction; et ce fut seulement quand +Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla. + +--Ca vous amuse? demanda Mautravers a Roger d'un air meprisant. + +--Lui, ca l'amuse, et moi ca me fait plaisir de lui laisser croire qu'il +me fait plaisir. + +Mautravers se promit de rendre la place impossible a ce cuistre, de +facon a l'empecher de revenir. + +En effet il lui deplaisait qu'on entourat son ami, qu'il eut voulu etre +le seul a soigner et a visiter. + +Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'heritage, et il +esperait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au +moins la plus grosse part de cette fortune fut pour lui. N'etait-ce pas +tout naturel. Puisque Roger desheriterait sa famille, et puisque lui +Mautravers etait son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si +ce n'est a lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +etait impossible, Montrevault aussi, Savine encore plus, Harly etait +incapable de recevoir en sa qualite de medecin; les femmes, Balbine, +Cara et meme Raphaelle, malgre son avidite et sa rouerie, ne +recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait heriter et +s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprime sa volonte de +soustraire sa fortune aux Condrieu. + +Il se croyait deja si bien maitre de cette fortune, qu'il veillait a ce +qu'il n'y eut pas trop de gaspillage dans la maison et meme a ce qu'on +ne deteriorat pas le mobilier. + +En ces derniers temps, Roger avait renouvele ce mobilier et il avait +apporte de Londres un meuble de chambre a coucher qui plaisait tout +particulierement a Mautravers: l'etoffe des rideaux du lit et des +fenetres, du canape et des fauteuils etait en satin bleu de ciel, a +grands dessins broches camaieu du gris au blanc; le bois des meubles +etait en citronnier des Iles, d'un grain serre et poli dont la teinte +claire etait relevee par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le +tout etait parfaitement harmonieux, d'une decoration correcte, bien +ordonnee, et les nuances du bois et de l'etoffe produisaient un effet +doux et gracieux. + +C'etait justement la fraicheur et la douceur de ces nuances qui +inquietaient Mautravers; il avait peur qu'on les defraichit; il veillait +sur les visiteurs, les examinant de la tete aux pieds, surtout aux +pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour +qu'on ne s'assit pas sur ce satin. Si l'on n'etait pas venu en voiture, +il se montrait impitoyable. + +--Notre ami est bien fatigue, disait-il. + +Son inquietude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre +deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il +trouvait toujours moyen d'offrir quand il etait la et qu'il n'oubliait +jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait. + + + +XLII + +Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de pres son +ami, de maniere a voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se +disait. + +Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: +la maladie le degoutait, les malades l'exasperaient. Ce sentiment etait +si vif chez lui que, malgre tout le desir qu'il avait de ne pas blesser +Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. +Cela arrivait surtout a l'occasion des acces de toux qui, a chaque +instant, prenaient le malade; suffoque, etouffe par ces acces, a bout +de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois +volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons. + +--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspere; vous vous faites mal. + +--Mais non, cela me fait respirer. + +--Cela vous epuise, au contraire. + +Si les paroles etaient brutales, le ton sur lequel elles etaient dites +etait plus dur encore; alors Roger se tournait du cote oppose a celui ou +se tenait son ami et il s'efforcait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser a volonte. Quand +il sentait l'acces venir, il renvoyait Mautravers, tantot sous un +pretexte, tantot sous un autre, s'ingeniant a en chercher. + +Mais ou il desirait surtout se debarrasser de lui, c'etait quand Harly +devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et +affectueuse qui le reposat. + +Bien qu'il ne fit plus fonction de medecin, Harly n'en venait pas moins +voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remedes +qui, au point ou en etait arrivee la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacite, il le reconfortait au moins par des paroles +d'esperance et d'amitie aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit. + +Ces heures du matin entre Harly et Crozat etaient les meilleures de la +journee pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa +maladie et la gravite de son etat. + +Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille +de dix a onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles. + +--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgre moi vous apporter la +premiere cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier? + +--Comment si je sais; mais c'est la un des meilleurs souvenirs de ma +vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-la une heureuse, et c'est la un +plaisir qui m'a ete donne... ou que je me suis donne trop rarement; il +est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu. + +--Certainement, dit Crozat. + +--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire. + +Puis, pour ne pas rester sous cette derniere impression, il demanda a la +petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassat, et il voulut +qu'elle mangeat quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put +manger que trois ou quatre, leur acidite l'ayant fait tousser. + +--Ce sera pour tantot, dit-il. + +Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci: + +--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez +pas d'autre? + +--Non. + +--C'est un tres joli nom. + +S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait +d'autres qui l'exasperaient, bien qu'il ne les recut pas: celles du +comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient +ensemble se faire inscrire. + +--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voila des gens qui +savent que je les execre et qui cependant viennent tous les jours a ma +porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-meme pour +leur dire leur fait; ils doivent cependant etre bien convaincus qu'ils +n'auront rien de moi. + +--Cela serait trop bete, dit Mautravers. + +--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaelle. + +--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est +qu'on peut les desheriter sans remords. + +--Je voudrais plus et mieux, dit Roger. + +S'il ne pouvait pas plus et mieux que les desheriter, il pouvait au +moins leur faire peur, les tourmenter, les exasperer de facon a ce +qu'ils ne vinssent plus. Cette idee qui avait traverse son esprit devint +bientot chez lui une manie de malade et il voulut la mettre a execution, +ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis reunis autour de +lui: + +--Savez-vous une idee qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier. + +Et comme on le regardait pour voir s'il ne delirait point. + +--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui +aurait un enfant. Je legitimerais cet enfant par ce mariage et je lui +assurerais mon nom, mon titre et ma fortune. + +--Elle est absurde votre idee, s'ecria Mautravers. + +--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde, +il me semble. Montrevault, vous qui avez tant de relations et qui +connaissez tout le monde en France et a l'etranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille. + +--On peut la trouver. + +--Vous lui direz que je ne serai pas un mari genant. + +Il esperait bien que ces paroles seraient rapportees a M. de Condrieu; +mais il etait loin de prevoir ce qu'elles produiraient. + +Quelques jours apres il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait +un air embarrasse: + +--Ce sont deux religieuses, dit-il. + +--Qu'on leur donne une offrande. + +--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc. + +--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment. + +--Je l'ai fait; mais elle a insiste et elle a voulu que je vienne dire a +monsieur le duc que celle qui desirait le voir etait la soeur Angelique. + +Soeur Angelique! Mais c'etait le nom en religion de Christine. Christine +chez lui; Christine qui voulait le voir. Etait-ce possible? + +L'emotion fit trembler sa voix: + +--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire, +une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche a fond plisse? + +--Oui. + +--Qu'elles entrent. + +Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforca de calmer les +mouvements tumultueux de son coeur: Christine a laquelle il avait si +souvent pense! Christine qu'il avait si ardemment desire revoir avant de +mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine! + +Elle entra: elle etait seule. + +--Toi! s'ecria-t-il, tandis qu'elle s'avancait vers son lit. + +Il lui tendit ses deux mains decharnees; mais elle ne les prit point, +repondant seulement a son elan par un sourire qui valait le plus doux, +le plus tendre des baisers. + +--Voila que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu +vois, ma chere Christine, je ne suis plus qu'une ame, et dans le +ciel, n'est-ce pas, les ames amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se +tutoieraient-elles pas sur la terre? + +--J'ai appris que tu etais malade. + +--Plus que malade, mourant. + +--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mere. + +--Chere Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse +gouter, et quand je n'esperais plus rien. + +--Pourquoi parles-tu ainsi? + +--Parce que c'est fini. Serais-tu la, pres de moi, s'il en etait +autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant +que tu viens consoler par ta chere presence, et c'est plus que la +consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du present, c'est le +retour dans le passe, dans la jeunesse,--la notre, ou je te trouve +partout pres de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange. + +Elle detourna la tete pour cacher son attendrissement; mais, apres un +moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux emus, tandis +que lui-meme la regardait longuement, l'admirait, fraiche jeune, belle +d'une beaute seraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte +d'aureole de sainte et de vierge. + +Ils resterent assez longtemps ainsi; puis tout a coup, en meme temps, +des larmes roulerent dans leurs paupieres et coulerent sur leurs joues, +sans qu'ils pensassent a les retenir ou a les cacher. + +--Ah! Roger! + +--Chere Christine! + +Ce fut elle qui se remit la premiere, au moins ce fut elle qui parla: + +--Ce retour dans le passe ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta +famille? dit-elle d'une voix vibrante. + +--Ma famille, c'est toi + +--Je ne suis pas seule. + +--Ah! ne me parle ni de ton grand-pere, ni de ton frere. + +--Je le veux cependant, je le dois: a cette heure supreme ton coeur si +bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de reconciliation? + +--Ah! s'ecria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel +coup tu viens de lui porter a ce coeur! ce mot que tu as prononce "Je le +dois", m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'etait de ton +propre mouvement que tu etais venue. + +Un acces de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les +joues rougies, les yeux etincelants: + +--Tu ne savais pas hier que j'etais malade, j'en suis sur, car les +bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-pere qui +t'a prevenue en allant t'avertir que tu devais veiller a mon salut et +aussi a assurer ma fortune a ton frere. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne +sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce +pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la +laissez sans craindre qu'elle passe a ton frere! + +Elle l'interrompit: + +--Tu juges mal notre grand-pere, ce n'est point a ta fortune comme tu le +dis qu'il a pense, c'est a l'honneur de ton nom. + +A son tour il lui soupa la parole: + +--Et tu as pu croire a cette histoire, toi qui me connais. Que ton +grand-pere y ait cru; ca c'est ma vengeance et ma joie; mais toi, +Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de +Naurouse pret a paraitre devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main +de la Mort sur ma tete, et elle y est, tu la vois bien sur ce front +decharne,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaitrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coute, +ce nom: et c'est la ton excuse. Aussi, malgre cet acces de colere, sois +bien certaine que je ne t'en veux pas, mais a ceux qui t'envoient, a +ceux-la.... + +De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une +faiblesse. + +Christine eperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint. + +--Que faut-il faire? + +De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillere; et +vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander. + +Un peu de calme se produisit, mais en meme temps l'abattement, +l'aneantissement. + +Elle se mit a genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit, +longuement elle pria en le regardant. + +Puis, se relevant: + +--Je demanderai a notre mere de venir te voir demain, dit-elle, le temps +qu'on m'avait accorde est plus qu'ecoule. + +Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irresistible: + +--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'a ma +derniere heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom +en t'adressant a Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimee. + + + + +XLIII + +Les medecins avaient declare qu'il ne devait point passer la semaine et +meme qu'il pouvait mourir d'un moment a l'autre, tout a coup, sans qu'on +s'en apercut; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter. + +Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'etait +installe rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en veritable maitre +de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir +a sa table ceux qui, malgre l'imminence du danger, continuaient a venir +s'y asseoir, chaque jour, dejeunant la, dinant, soupant, jouant comme +s'ils avaient ete dans un cercle ou un restaurant. + +Malgre l'extreme faiblesse dans laquelle il etait tombe, Roger avait +conserve sa pleine connaissance et, contrairement a ce qui arrive +avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son etat: a +l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant precis de sa +mort, et a tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de +secouer la tete avec un triste sourire. + +--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, repetait-il quelquefois, ce n'est +pas de renoncer a l'avenir, c'est de regretter le passe: bienheureux +sont ceux qui ont un passe. + +Mais ce n'etait pas a tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement a +quelques-uns: Harly, Crozat. + +Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'etant couche +tard apres une soiree de deveine, arriva l'air maussade, aussi furieux +d'etre reveille de bonne heure que d'avoir perdu la veille. + +--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en baillant. + +--Le moment approche. + +--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez deja surmonte +plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-la. Voulez-vous quelque +chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme presse d'aller se remettre au +lit. + +--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon +testament. + +Instantanement ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit +bienveillante et affectueuse. + +--Tout de suite, cher ami. + +Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui etait ferme a clef, et +il l'apporta a Roger. + +--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas. + +Aussitot les rayons rouges du soleil levant eclairerent la chambre. + +Alors Roger de sa main vacillante tatonna sous son oreiller, et ayant +trouve un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre. + +Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermes et +ayant trouve deux larges enveloppes scellees d'un cachet rouge il en +prit une, apres l'avoir attentivement examinee; il remit l'autre dans le +pupitre qu'il referma a clef. + +Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il +s'etait place en face d'une fenetre comme pour regarder le levant, mais +au moyen de la psyche il n'avait d'yeux que pour le lit. + +Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise, +deplier une feuille de papier timbre, la lire puis la dechirer en petits +morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien +assurement, etait donc le bon. + +Roger l'appela; vivement il alla a lui, il n'etait plus maussade, il +n'avait plus perdu. + +--Voulez-vous aneantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux. + +--Comment? + +--Puisque nous n'avons pas de feu allume: jetez-les dans les cabinets et +faites couler de l'eau. + +Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais +en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte. + +Debout, sur son seant, Roger ecoutait; n'entendant rien, il appela: + +--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement. + +C'est qu'avant de faire disparaitre ces morceaux de papier Mautravers +avait voulu voir ce qui etait ecrit dessus, ayant lu plusieurs fois le +mot "hospices" et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il +fut convaincu que le testament conserve etait bien decidement le +bon, c'est-a-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment, +bruyamment. + +--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le +remettrez a M. Le Genest de la Crochardiere; je vous le recommande: il +desherite les Condrieu qui ont ete indignes pour moi. Vous comprenez +combien je tiens a ce qu'il soit execute. + +--Il sera sacre pour moi, s'ecria Mautravers avec enthousiasme et je +vous jure que je ferai tout pour qu'il soit execute. + +--Merci; maintenant je vais etre plus tranquille. + +Il tourna le dos a la lumiere crue du matin, tandis que Mautravers, qui +n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant +pas qu'un autre que lui veillat un si brave garcon. + +Il y avait une heure a peu pres que Mautravers se promenait dans ses +terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis +quelque temps deja, Roger n'avait pas remue; il ecouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il etait mort, tout a coup, +comme avaient dit les medecins, sans qu'on s'en apercut. + +Aussitot Mautravers reveilla toute la maison. + +--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardiere, dit-il, +qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que +c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse. + +Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui +arriva tout d'abord, ce fut Raphaelle, qu'il n'avait pas dit de +prevenir. + +--Tu sais, dit-elle apres la premiere explosion du chagrin, que le duc +m'avait donne son argenterie et ses bijoux. + +--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir +tout a l'heure, nous verrons cela. + +--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a ete donne. + +--Attendons. + +Il n'y eut pas longtemps a attendre: le notaire arriva bientot, +Mautravers esperait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais +il n'en fut rien. + +--Je vais le deposer au president du tribunal, dit le notaire. + +--Quand en connaitra-t-on le contenu! s'ecria Mautravers. + +Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente +curiosite: + +--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des +prescriptions relatives aux obseques et il est important que nous soyons +fixes la-dessus. + +--Vous le serez dans la journee, dit le notaire. + +Le notaire parti, Mautravers declara a Raphaelle qu'ils devaient se +retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation. + +Ils sortirent ensemble et se quitterent a la porte, Raphaelle tournant +a gauche et Mautravers a droite; mais il n'alla pas plus loin que la +Chaussee-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de +Roger. Quand il entra dans la salle a manger, il trouva Raphaelle, +qui etait revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer +l'argenterie dans des serviettes. Deja elle avait fourre plusieurs +pieces dans ses poches. + +--Je ne permettrai pas cela, s'ecria Mautravers en sautant sur les +serviettes qui etaient deja nouees. + +--De quoi te meles-tu? + +--J'ai jure de faire executer le testament de ce pauvre Roger. + +--Tu esperes donc bien heriter! Ce pauvre Roger! C'etait de son vivant +qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du +vieux Condrieu. + +--Si quelqu'un a tire parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui +as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre? + +La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu +entra, pouvant a peine se tenir, appuye sur le bras de Ludovic: + +--Oh! mon pauvre petit-fils, s'ecria-t-il d'une voix brisee, plus +hesitante que jamais, mon cher petit-fils, ou est-il? + +Il se heurtait aux meubles, aveugle par les larmes. Heureusement +Ludovic, guide par Mautravers, put le conduire a la chambre mortuaire +et le faire agenouiller aupres du lit, ou il resta longtemps en priere, +ecrase par la douleur, poussant des sanglots et criant; + +--Mon cher petit-fils! + +Peu a peu arriverent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres; +puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnee d'un jeune homme plus +jeune, plus frais, plus beau garcon encore que le vicomte de Baudrimont. + +Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien +pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui, +elle l'embrassa au front. + +--Pauvre Roger, dit-elle. + +Elle sortit, eclatant en sanglots. Dans la salle a manger, elle prit le +bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui: + +--N'est-ce pas qu'il etait beau, dit-elle, mais c'etait ses yeux qu'il +fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard. + +Les visites se continuerent ainsi, recues par M. de Condrieu et par +Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus +comme s'il etait chez lui. N'etait-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver. + +Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagne de +Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les +mettre a la porte; mais il avait autre chose a faire pour le moment. + +--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il ete +ouvert? demanda-t-il au notaire. + +--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie. + +--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu. + +--Mais, monsieur le comte... + +--Veuillez la lire, repeta M. de Condrieu. + +--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a charge de veiller a +l'execution de son testament; je dois le connaitre. + +Le notaire lut: + +"Ceci est mon testament; il m'a ete inspire par le desir de faire apres +moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui +en soit digne. + +"Je desherite donc autant que la loi me le permet la famille de +Condrieu, qui a ete mon ennemie, et je laisse ma fortune a mademoiselle +Claire Harly, fille de mon ami Harly, a charge par elle de donner: + +"1 deg. A mon ancien maitre, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais, +deux cent mille francs; + +"2 deg. Aux pauvres de Naurouse cent mille francs; + +"3 deg. Aux pauvres de Varages cent mille francs; + +"4 deg. A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet +de chambre, en prelevera quarante mille pour sa part. + +"Francois-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE." + +--Voila un testament qui est nul, s'ecria M. de Condrieu; l'article +909 du code ne permet pas aux medecins de profiter des dispositions +testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigne +pendant la maladie dont il meurt, et l'article declare que les enfants +de ces medecins sont personnes interposees et par consequent incapables +de recevoir. + +Nougaret s'avanca: + +--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois +le docteur Harly n'etait plus la medecin de M. de Naurouse. + +--N'a-t-il pas ete le medecin de la derniere maladie? + +--Il n'etait plus le medecin de M. de Naurouse quand ce testament a ete +fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte a six semaines seulement. + +--Ce n'est pas le lieu de decider cette question, dit Harly. + +--Ce seront les tribunaux qui la decideront, dit M. de Condrieu. + + + + +FIN + + + +NOTICE SUR LA "BOHEME TAPAGEUSE" + +Malgre le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles +que les medecins se servent pour ecrire la plupart des livres qu'ils +publient chaque jour avec une abondance qui n'est egalee que par +celle des theologiens; si bien que pour peu que vous ayez un medecin +ecrivain,--et ils le sont tous,--vous etes expose a vous trouver un jour +ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que +vos amis, percant des initiales transparentes, apprendront que vos +ascendants paternels etaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que +vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-meme vous n'en avez pas +pour longtemps. + +C'est aussi avec leurs observations que les romanciers ecrivent leurs +livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours +y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils +s'eloignent forcement de la precision medicale. D'ailleurs le romancier +n'est pas lie par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont +pas paye pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble +en rien a celle du medecin. + +Ce n'est pas a dire qu'elle ne soit pas quelquefois delicate, en cela +surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraine a peindre +ceux qu'il connait le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes. +Pour mon compte, a l'exception de quelques romans ecrits sous +l'inspiration directe et demandee de ceux qui les avaient vecus: les +_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices francais_, je n'ai +point pris mes modeles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui +ont honore ou egaye ma vie de leur amitie ont eu cette securite de ne +point se voir servis tout vifs a la curiosite des lecteurs. + +Mais pour ceux avec qui ne me liait point une etroite intimite, je +reconnais qu'il en a ete autrement, et particulierement pour les +personnages de la _Boheme tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vecu +d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, +puisque selon la formule de la loi je n'ai ete ni leur parent, ni leur +allie, et que je n'ai pas plus ete attache a leur service qu'ils ne +l'ont ete au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles +sans que rien dans nos relations me fermat la bouche. + +J'etais encore collegien et tout jeune collegien lorsque j'ai connu +celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec +ma mere j'avais ete passer les vacances au bord de la mer, a +Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la +notoriete, et je m'etais si bien ingenie aupres d'amis communs que +j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin +dont revait mon admiration juvenile. C'etait justement le beau temps +de la reputation d'Alphonse Karr; il avait donne _Sous les Tilleuls, +Genevieve, le Chemin le plus court_, et depuis quelques annees il +publiait les _Guepes_ qui, a cette epoque, faisaient presque autant de +bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait +etre mon enthousiasme pour le premier ecrivain de talent que +j'approchais, car les jeunes gens de ma generation ne commencaient point +la vie par l'indifference ou le mepris pour leurs aines. Ce fut dans +ce fameux jardin original et bizarre dont il a tire tant de livres +charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue a +Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mere, et comme nous +etions du meme age, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour +l'amuser, comme elle n'etait ni timide, ni reservee, oh! mais pas +du tout du tout, nous fumes bien vite camarades. On peut, sans que +j'insiste, se faire une idee de ce que fut la stupefaction d'un jeune +provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques +representants de la noblesse polie, affinee, sceptique et legere du +dix-huitieme siecle, en se trouvant brusquement en presence de cette +fille deluree qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai representee, dans ce roman, telle elle etait deja, si bien que +je n'ai eu qu'a me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer, +laissant dans l'ombre certains cotes que j'aurais du peindre, si au lieu +d'une figure de roman j'avais fait un portrait. + +Ce fut a Cauterets que je connus Naurouse: on avait organise une journee +de courses d'hommes a la montagne, et j'avais ete charge de reunir +quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le +hasard fit qu'il connut quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita a entrer chez lui quand je passerais devant sa fenetre +toujours fermee, derriere laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, +pale, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allees et +venues dans le petit jardin de l'_Hotel de France_. Et je n'eus garde de +refuser cette invitation, jusqu'au moment ou il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement a son mal, que parce que +madame d'Arvernes etait venue l'y relancer. On l'avait logee dans la +chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, a travers notre mince +cloison, j'entendais les eclats de sa voix et de ses rires pendant +qu'elle dinait avec une jeune amie a laquelle elle faisait visiter les +Pyrenees, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui +venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son +accent meridional: "Madame la duchesse est-elle prete?" + +Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux +personnages de la _Boheme tapageuse_. Il avait lu une scene de jeu dans +_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde, +le directeur du _Siecle_, si je voulais qu'il m'en racontat une "vraie" +au moins aussi interessante que celle que j'avais inventee. C'est +celle qui se trouve au commencement de _Raphaelle_, avec l'episode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas la, il me communiqua aussi les +papiers laisses par Naurouse, ses carnets de depenses, ses lettres, +et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon +roman, que je l'ai ecrit. + +Ce que je dis a propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly, +je pourrais le dire aussi a propos du prince de Kappel, de Savine, +de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications +d'observation pour qu'on voie comment a ete etudie et execute ce roman. +Je n'ajoute qu'un mot. Il est tres rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Boheme +tapageuse_, j'ai manque une fois a cette regle, et si j'en parle ici +c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de +Vapereau, copie par beaucoup d'autres, qui n'est pas tres exact, et par +cela m'a plus d'une fois ennuye. Vapereau dit: "Il (c'est moi) ecrivit +des brochures politiques pour un senateur." Les brochures, ou plutot +la brochure que j'ai ecrite, c'est celle qui m'a ete en quelque sorte +dictee par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les memes conditions +que celles racontees dans mon roman, et elle etait historique, +non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son +importance, pour moi au moins. + +Bien qu'ecrite avec la sincerite dont je viens de donner quelques +preuves, _La Boheme tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusee +d'exageration, et particulierement par Aurelien Scholl, qui avait bien +connu la plupart de ses personnages, et avait meme ete de l'intimite de +plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia a ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberte que prennent les chroniqueurs, +mais que se refusent les romanciers, il dit "C'est une serie d'actes +d'accusation." + +Trop dure, la _Boheme tapageuse!_ trop cruelle! trop "acte +d'accusation!" Voyons la realite. + +Peu de temps apres la mise en vente de mon roman, je recus d'un +magistrat un mot pour assister a une audience de la Cour d'Assises: +"L'affaire interessera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_", me +disait-il. + +En effet, cette affaire etait celle d'une des filles de la duchesse +d'Arvernes, accusee de faux, une de celles que le duc veut emmener dans +sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens. + +Elle fut acquittee; mais aurais-je jamais ose inventer un denouement +aussi cruel, aussi "acte d'accusation"? Tant il est vrai que le roman +reste le plus souvent au-dessous de la simple verite, au lieu d'aller +au-dela. + +H. M. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + +***** This file should be named 13490.txt or 13490.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/9/13490/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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