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+The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Corysandre
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
+Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr., .
+
+
+
+
+
+CORYSANDRE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+CORYSANDRE [1]
+
+[Note 1: L'episode qui precede a pour titre: _la Duchesse
+d'Arvernes_.]
+
+
+
+I
+
+La saison de Bade etait dans tout son eclat; et une lutte qui s'etait
+etablie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
+Otchakoff, offrait aux curieux et a la chronique les peripeties les plus
+emouvantes.
+
+C'etait pendant l'hiver precedent que le prince Otchakoff avait fait son
+apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
+ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
+dedaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
+francs, il s'etait conquis une reputation tapageuse qui avait failli
+donner la jaunisse au prince Savine, habitue depuis de longues annees a
+se considerer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
+badauderie parisienne.
+
+C'etait un petit homme chetif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
+n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fut
+blond et imberbe. Dans ce Paris ou l'on rencontre tant de physionomies
+ennuyees et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'a
+le regarder avec ses traits fatigues, ses yeux eteints, son visage jaune
+et ride, son attitude morne, on etait pris d'une irresistible envie de
+bailler.
+
+Apres avoir essaye de tout il avait trouve qu'il n'y avait que le jeu
+qui lui donnat des emotions, et il jouait pour se sentir vivre autant
+que pour faire du bruit en ce monde, ce qui etait sa grande, sa seule
+ambition.
+
+Sa sante etant miserable, sa fortune etant inepuisable, le jeu etait
+le seul exces qu'il put se permettre, et il jouait comme d'autres
+s'epuisent, s'indigerent ou s'enivrent.
+
+Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
+collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuye, en prenant
+une maitresse en vue qui l'aurait affiche, en montant une ecurie de
+course qui l'aurait dupe; mais en esprit pratique qu'il etait, il avait
+trouve que le plus simple encore et le moins fatigant, etait d'abattre
+nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque a
+droite ou a gauche et de dire sans se presser: "Je tiens."
+
+Et ce calcul s'etait trouve juste. En six mois ce nom d'Otchakoff etait
+devenu celebre, les journaux l'avaient cite, tambourine, trompete, et
+la foule moutonniere l'avait repete. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
+fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
+coup, etait devenu un personnage.
+
+Mais une reputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
+l'envie: le prince Savine, qui de tres bonne foi croyait etre le seul
+digne de representer avec eclat son pays a Paris, avait ete exaspere par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une tres
+grosse part de cette celebrite mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
+avait ete Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'a un certain point
+calme en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
+plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela etait vrai,
+d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne a lui Savine!
+Il fallait que n'importe a quel prix, meme au prix de son argent, auquel
+il tenait tant, il defendit sa position menacee et se maintint au rang
+qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs annees
+et qui le rendait si glorieux.
+
+Alors, lui toujours si rogue et si gonfle, s'etait fait l'homme le
+plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
+journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardes d'invitations
+a dejeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'a ceux qu'il savait assez
+vaniteux pour etre fiers d'une invitation a l'hotel Savine et en
+situation de parler de ses dejeuners dans leurs chroniques et aussi de
+tout ce qu'il voulait qu'on celebrat: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son gout, son esprit, son courage, sa force, sa sante, sa beaute.
+
+Puis, apres s'etre assure le concours de cette fanfare, il avait
+commence sa manoeuvre.
+
+Trois jours apres une perte enorme subie par Otchakoff avec son flegme
+ordinaire, Raphaelle, la maitresse de Savine, avait vu arriver un matin
+dans la cour de son hotel deux chevaux russes superbes, deux de ces
+puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
+arabes, et Savine n'avait pas tarde a paraitre. Comme Raphaelle menacee
+d'une angine disait qu'elle etait desolee de ne pas pouvoir faire
+atteler ses chevaux ce jour meme et de sortir, il s'etait fache. C'etait
+justement l'ouverture de la reunion de printemps a Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris a cette reunion a
+l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
+les avait donnes que pour cela. "Si vous ne pouvez pas vous en servir,
+avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
+fois qu'ils seront entres dans mes ecuries, ils n'en sortiront pas.
+En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
+s'exagerer son mal ou l'on se priverait de tout." Au risque d'en mourir,
+car il soufflait un vent glacial, Raphaelle avait ete aux courses, et a
+l'aller comme au retour ses trotteurs a la robe grise avaient provoque
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.
+
+Il fallait continuer, car, de son cote, Otchakoff continuait de jouer,
+perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
+mille francs, tantot contre celui-ci, tantot contre celui-la, sans
+jamais lasser l'admiration de la galerie, qui repetait toujours son meme
+mot: "Cet Otchakoff, quel estomac!" ce a quoi Savine repondait toutes
+les fois qu'il pouvait repondre, en haussant les epaules et en disant
+que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
+pas devant une nappe blanche, le pauvre diable etant incapable de boire
+seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
+nationalite.
+
+Pour continuer la lutte, sinon avec economie, au moins d'une facon qui
+ne fut pas nuisible a ses interets, Savine qui depuis longtemps se
+contentait des collections qu'il avait recueillies par heritage, s'etait
+mis a acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
+livres, curiosites, n'exigeant d'elles que quelques qualites speciales:
+d'etre authentiques, d'etre dans un parfait etat de conservation,
+enfin de couter tres cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
+revendre,--ce qu'il esperait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
+deux reclames, l'achat et la vente,--il put le faire avec benefice,
+sans autre perte que celle des interets.
+
+Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
+journaux l'avaient annoncee et celebree: le prince Savine, quel Mecene!
+Il est vrai que ce Mecene ne repandait ses bienfaits que sur des
+artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronese et
+autres qui ne lui savaient aucun gre de ses largesses.
+
+Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mecene, et Otchakoff, en
+une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait a la curiosite publique
+d'une facon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
+s'il l'avait depense a acheter des Rubens ou des Titien.
+
+Ce fut alors que Savine exaspere et perdant la tete, se decida a lutter
+contre son rival en employant les memes armes que celui-ci, c'est-a-dire
+a coups de millions.
+
+Otchakoff, ne trouvant plus a jouer des grosses parties a Paris pendant
+la saison d'ete, etait venu a Bade jouer contre la banque, et Savine
+l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
+une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
+se calculer mathematiquement, et meme qu'il peut gagner.
+
+Le tout etait donc d'etre cet homme habile et prudent.
+
+Heureusement, les professeurs de systemes tous plus infaillibles les uns
+que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer a coup sur;
+il y en a a Paris, et a cette epoque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux ou l'on jouait: a Bade, a Hombourg, a a Wiesbaden, a Ems,
+a Spa, ou ils tenaient boutiques de renseignements et de lecons.
+
+Dans un de ses sejours a Bade, Savine avait rencontre un de ces
+professeurs: un vieux gentilhomme francais de grand nom et de belle mine
+qui, apres avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
+gens qui voulaient bien l'ecouter "une rectitude de combinaisons
+inexorables" pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
+a jouer, il s'en etait debarrasse en lui faisant l'aumone de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une "rectitude
+inexorable" ou qu'il employait a faire inserer dans les journaux des
+annonces pour tacher de trouver des actionnaires qui lui permissent
+d'essayer en grand son systeme.
+
+Arrive a Bade il avait cherche son homme aux "combinaisons inexorables",
+ce qui n'etait pas difficile, car on etait sur de le trouver a
+la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
+trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
+et notant les coups sur un carton qu'il percait d'une epingle.
+
+Le marquis de Mantailles etait si bien absorbe dans son travail qu'il
+n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappat sur
+l'epaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitte
+le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmene dans
+les jardins, ne voulant pas qu'on le vit en conference avec le vieux
+professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.
+
+--Six cent mille francs seulement, prince, s'ecria-t-il, mettez six cent
+mille francs seulement a ma disposition, et le monde est a nous.
+
+Mais Savine avait tout de suite eteint ce beau feu il n'apporterait pas
+ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
+meme dix mille; mais il etait dispose, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, a essayer le systeme des "combinaisons
+inexorables," seulement il voulait l'essayer lui-meme; bien entendu il
+le payerait... s'il gagnait.
+
+Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'etait presente a la porte
+du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
+de suite il avait ete introduit; Savine, bien que mal eveille, avait
+remarque qu'il etait porteur d'une sorte de petite boite plate
+enveloppee dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
+comme ceux dont se servent les joueurs de loto.
+
+--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
+le marquis.
+
+Pendant ce temps, le vieux joueur avait precieusement depose sa boite
+et son sac sur une table; puis, le domestique etant sorti, il s'etait
+approche du lit de Savine: sa physionomie s'etait transfiguree; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme use, ecrase en entrant, maintenant il
+s'etait releve, c'etait un homme digne et fier, inspire, sur de lui.
+
+--Avant tout, je dois vous montrer par l'experience la rigoureuse
+exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
+que je me suis muni de differents objets utiles a ma demonstration.
+
+Ces objets utiles a la demonstration des "combinaisons inexorables"
+etaient une petite roulette, un tapis de drap divise comme le sont les
+tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
+en toile, des haricots blancs et rouges.
+
+Aussitot que le professeur eut etale son tapis sur une table et dispose
+en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
+lui, la demonstration commenca; a onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnes contre la banque, c'est-a-dire deux
+cent-quarante mille francs.
+
+Le lendemain, la demonstration continua; puis le surlendemain, pendant
+dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagne dix-neuf cent
+cinquante haricots, c'est-a-dire pres de deux millions de francs.
+
+L'experience etait decisive; maintenant c'etaient de vrais billets de
+banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
+de gagner il perdit.
+
+Et cela etait d'autant plus exasperant que, ce jour-la, Otchakoff fit
+sauter la banque au milieu de l'enthousiasme general.
+
+Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisieme jour, puis le
+quatrieme.
+
+--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
+avez de chance de gagner; l'equilibre ne peut pas ne pas se retablir.
+
+Cependant il ne se retablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
+perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui etait plus sensible encore
+que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
+sensation et tapage.
+
+--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.
+
+--Et pourtant il est prudent.
+
+Prudent et malheureux, c'etait trop; quelle honte!
+
+Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
+pas le tapage qu'il avait espere, il chercha un autre moyen pour forcer
+l'attention publique a se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant tres ostensiblement a une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beaute eblouissante, etait la reine
+de Bade, comme Otchakoff en etait le roi par son audace au jeu.
+
+
+
+II
+
+C'etait aussi l'hiver precedent, presque en meme temps qu'Otchakoff,
+que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mere, la comtesse de
+Barizel, avait fait son apparition a Paris.
+
+Elle venait, disait-on, d'Amerique, de la Louisiane, ou son pere, le
+comte de Barizel, qui descendait des premiers colons francais etablis
+dans ce pays, avait possede d'immenses proprietes, aux mains de sa
+famille depuis pres de deux cents ans; le comte avait ete tue dans la
+guerre de Secession, commandant une brigade de l'armee du Sud, et sa
+veuve et sa fille avaient quitte l'Amerique pour venir s'etablir en
+France, ou elles voulaient vivre desormais.
+
+C'etait dans une des deux grandes fetes que donnait tous les ans le
+financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la premiere fois.
+
+Bien que Dayelle ne fut qu'un homme d'argent, un enrichi, les fetes
+qu'il donnait dans son hotel de la rue de Berry comptaient parmi les
+plus belles et les mieux reussies de Paris. Quand on avait un grand nom
+ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
+il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dedaigneux qu'il avait
+commence la vie par etre commis chez un marchand de toile, puis
+fabricant de toile lui-meme, puis filateur de lin, puis banquier, puis
+l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
+moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
+de ses fetes, ne depensait pas moins de cent mille francs en decorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
+lui.
+
+Ce n'etait pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait a
+offrir a ses invites, c'etait encore tout ce qui, a un titre quelconque:
+gloire, talent, beaute, fortune, promettait d'arriver bientot a la
+celebrite; il ne fallait pas etre conteste, mais d'autre part il ne
+fallait pas non plus etre consacre, puisqu'il avait la pretention d'etre
+lui-meme le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
+a quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
+cachait avec soin pour que l'effet produit fut plus grand; mais enfin on
+savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
+faisait cependant partie obligee de ce programme.
+
+Celle que causa la beaute de Corysandre fut des plus vives et pendant
+huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.
+
+--Vous avez vu cette jeune Americaine avec sa mere?
+
+--Parbleu, seulement ce n'est pas une Americaine, c'est une francaise;
+elle est d'origine francaise: il y a encore dans le Poitou des Barizel
+de tres vieille et tres bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
+famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'etablir en Amerique,
+que descend cette belle jeune fille.
+
+--Riches les Barizel?
+
+--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
+rien. Si vous avez des pretentions a la main de cette belle fille,
+ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amerique
+ressemblent souvent aux batons flottants. La seule chose certaine, c'est
+que la mere a achete un terrain dans les Champs-Elysees ou elle va,
+dit-on, faire construire un hotel.
+
+--Ca c'est quelque chose.
+
+--C'est beaucoup si l'hotel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
+en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
+un terrain et un plan qu'ils montraient a propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues annees fait croire a une fortune qui n'existait
+pas et n'avait jamais existe.
+
+--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitee a sa fete.
+
+--Il l'aurait bien invitee pour la beaute de la fille, sans doute.
+
+--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.
+
+--Il n'y a plus de blondes.
+
+--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes chatain, des
+blondes cendre, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
+muries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincerite du blond.
+
+--C'est deja quelque chose d'avoir de la sincerite dans les cheveux.
+
+--Ce serait peu, mais elle parait en avoir ailleurs: ainsi dans son
+front si pur, dans ses yeux naifs, et son regard limpide, dans sa
+bouche innocente, dans son attitude modeste. Naive, douce, modeste et
+admirablement belle d'une beaute qui s'impose par l'eclat et la majeste,
+voila une reunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincerite
+dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
+presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
+parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappe, ce qui
+m'a ebloui c'est sa beaute, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
+sous un sourcil pale, ce teint d'une blancheur veloutee, enfin c'est,
+comme disaient nos peres, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
+extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.
+
+--En a-t-elle meme dix-sept?
+
+--La mere dit dix-huit.
+
+--On a vu des meres vieillir leurs filles pour s'en debarrasser plus
+vite.
+
+--La mere est encore fort bien.
+
+--Un peu empatee.
+
+--Une creole.
+
+--Est-elle creole?
+
+--Elle en a l'air.
+
+--Elle a meme l'air plus que creole.
+
+--C'est peut-etre une _octoroon_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca, une _octoroon_?
+
+--C'est la descendante d'un blanc et d'une negresse arrivee a la
+huitieme generation; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
+reste plus trace, meme pour l'oeil exerce d'un creole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.
+
+C'etait cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'etaient fermes
+a Paris, etait venue avec sa mere passer la saison a Bade.
+
+Et la on avait parle d'elle comme on en avait parle a Paris, car s'il
+est des gens qui passent partout inapercus, il en est d'autres qui ne
+peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosite.
+
+Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
+allees de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
+etrangers qui semblent n'etre venus a Bade que pour y trouver le plaisir
+de depenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
+homme et deux femmes; une caleche louee au mois; il n'y avait certes pas
+la de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
+banal, une loge au theatre, une heure de station a la musique, une
+promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
+un florin a la table de la roulette, tous les matins la messe a l'eglise
+catholique, c'etait tout.
+
+Il etait impossible de mener une vie plus simple et cependant...
+
+Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
+montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
+tout au moins pour Corysandre, et instantanement c'etait d'elles qu'on
+s'occupait.
+
+--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, meme dans les journaux?
+
+--Notre temps est celui de la reclame; tout finit par se placer avec
+des annonces bien faites et souvent repetees: la mere s'entoure de
+journalistes.
+
+S'il n'etait pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
+recherchait les journalistes, au moins etait-ce vrai en partie et
+particulierement pour un correspondant de journaux francais et
+americains nomme Leplaquet.
+
+Ancien medecin dans la marine de l'Etat, ancien directeur d'un journal
+francais a Baton-Rouge, Leplaquet etait bien reellement le commensal de
+madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
+pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-meme, qu'il
+l'avait connue en Amerique, ou il avait ete son ami et plus encore l'ami
+de M. de Barizel; a propos de cette liaison ancienne il etait meme plein
+d'histoires plus ou moins interessantes qu'il contait volontiers, meme
+sans qu'on les lui demandat, et dans lesquelles la grosse fortune et la
+haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrepidite, remplissaient toujours une place considerable; en
+Amerique, ou lui Leplaquet, etait un personnage, il n'avait connu que
+des personnages, et parmi les plus eleves, son bon ami Barizel.
+
+Ces histoires, on les ecoutait parce qu'elles etaient generalement bien
+dites et avec une verve meridionale qui s'imposait; mais on les eut
+peut-etre mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
+avait ete plus sympathique. Malheureusement ce n'etait pas le cas de
+Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
+air sombre, son attitude hesitante, inspirait plutot la defiance que la
+sympathie, la repulsion que l'attraction.
+
+D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait a les conter a tout
+propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'etonnait que
+cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchat
+si obstinement les occasions de dire du bien de la seule madame de
+Barizel.
+
+De meme on cherchait aussi pourquoi il deployait tant de zele a racoler
+des convives pour les diners de madame de Barizel.
+
+Bien entendu, c'etait dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
+parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
+parmi les journalistes, ses confreres, francais ou etrangers; il
+suffisait, qu'on tint une plume, quelle qu'elle fut, pour etre invite
+par lui chez madame de Barizel.
+
+Bien que des invitations de ce genre fussent assez frequentes a Bade, ou
+plus d'une femme en vue employait ses amis a l'enrolement d'une petite
+cour composee de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activite
+que Leplaquet apportait a ces enrolements etaient si grandes qu'elles ne
+pouvaient pas ne pas provoquer un certain etonnement. C'etait a croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car des qu'ils arrivaient et
+a leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.
+
+Le lendemain, l'invite de Leplaquet s'asseyait a la droite de la
+comtesse de Barizel, qui se montrait une femme superieure dans l'art de
+chatouiller la vanite litteraire de son convive, dont la veille elle
+ne connaissait meme pas le nom, lui repetant avec une grace pleine de
+charme la lecon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
+au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
+yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
+comtesse, il envoyait a son journal une correspondance consacree a la
+gloire des Barizel.
+
+
+
+III
+
+Une maison hospitaliere: comme l'etait celle de madame de Barizel devait
+s'ouvrir facilement pour le prince Savine.
+
+En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'a attendre
+une visite de celui-ci a Bade pour se faire presenter a la comtesse, et
+bientot on le vit partout aux cotes de la belle Corysandre.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Le prince Savine va epouser mademoiselle de Barizel.
+
+C'etait ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
+lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
+pour sa vanite de voir qu'il faisait sensation; il etait revenu a ses
+beaux jours, Otchakoff serait eclipse.
+
+Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
+quel inepuisable sujet de conversation!
+
+Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne repondait pas.
+
+Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
+bienheureux?
+
+Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assiste a
+ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
+Savine s'etait nettement et formellement prononce a ce sujet.
+
+Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
+Barizel ou meme tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
+fait positif et precis pour soutenir qu'il avait voulu etre le mari
+de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilites,
+quelles qu'elles fussent.
+
+Si ordinairement et en tout ce qui ne lui etait pas personnel, il
+n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
+ingenieux et tres fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
+pour tout ce qui s'appliquait immediatement a ses interets ou devait les
+servir.
+
+Ce qu'il trouva ce fut une fete de nuit en pleine foret, avec bal et
+souper, organisee en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
+pittoresque qui ne fut pas trop eloigne de Bade, de facon qu'on put y
+arriver facilement, il etait sur a l'avance de voir ses invitations
+recherchees avec empressement. Sans doute la depense qu'entrainerait
+cette fete serait grosse, et c'etait la pour lui une consideration a
+peser; mais, tout compte fait, elle ne lui couterait pas plus qu'une
+seance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
+a la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
+manquer d'etre considerable et retentissant. D'ailleurs il n'etait pas
+dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
+rares, plus elles seraient precieuses, et les malheureux qu'il ferait
+parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.
+
+Apres avoir soigneusement etudie les environs de Bade, l'emplacement
+qu'il adopta fut un petit plateau boise situe entre le vieux chateau
+et l'entassement de roches sillonnees de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait la une clairiere entouree de superbes sapins au
+tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait ca et
+la en longs fils, et dont le sol etait a peu pres uni, c'est-a-dire tout
+a fait a souhait pour qu'on y put danser et pour qu'on y dressat les
+tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.
+
+En moins de huit jours, tout fut organise et Savine eut la satisfaction
+de se voir poursuivi et assiege de demandes d'invitations.
+
+Quel chagrin, quel desespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
+invites avait ete fixe a cent par suite de l'impossibilite de dresser
+sur ce terrain tourmente des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait desire. Ce desespoir avait ete tel qu'il
+s'etait decide a porter le nombre de cent, a cent cinquante; puis,
+devant les instances dont il avait ete accable, et pour ne peiner
+personne, de cent cinquante a deux cents.
+
+Mais s'il se donna le plaisir pour lui tres doux de refuser de hauts
+personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
+ne pas s'assurer la presence des journalistes qui se trouvaient en ce
+moment a Bade.
+
+En realite c'etait pour eux que la fete etait donnee.
+
+Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fete il se
+partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetes que pour elle et pour
+eux; pour tous ses autres invites, affectant une morgue hautaine.
+
+Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
+l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de facon a bien marquer
+l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
+journalistes, au contraire, il se tenait sur la reserve et c'etait
+seulement quand il croyait n'etre pas vu ou entendu qu'il leur
+temoignait sa bienveillance, prenant toutes les precautions pour qu'on
+ne put pas supposer qu'il etait en relations suivies avec ces gens-la.
+
+--Comment trouvez-vous cette petite fete?
+
+--Admirable.
+
+--Vous en direz quelques mots?
+
+--C'est-a-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.
+
+--Avec discretion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
+si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
+tout ce qui ressemble a la reclame.
+
+--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fete.
+
+--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
+qu'un sujet d'article est chose precieuse, et je ne veux pas vous priver
+de celui-la; seulement je vous prie d'observer une certaine reserve en
+tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
+avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
+article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
+ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
+sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?
+
+Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'echelonner pour que ceux
+qui devaient trompeter son nom ne se trouvassent point nez a nez, il
+entendit la lecture des differents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
+eloges sans fin.
+
+--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
+article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle delicatesse
+de touche, quelle grace! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
+permettez, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc.
+
+--C'est une priere que je veux dire: la reserve que je vous avais
+demandee, vous ne l'avez peut-etre pas observee aussi complete que
+j'aurais voulu, mais passons; ce que je desire, ce n'est pas une
+suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
+un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
+il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
+positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
+le public francais, mal instruit de ces choses, me confondit avec ces
+gens-la; voulez-vous?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.
+
+Avec le second les eloges reprirent:
+
+--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!
+
+Il ne presenta aussi qu'une observation, "non pour demander une
+suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agreable".
+
+--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
+russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondit la mienne avec
+celles-la, et qu'on crut que parce que je donne des fetes je me livre a
+des prodigalites et a des folies; si vous le desirez je vais vous donner
+des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
+d'en rien dire, elle est, grace a Dieu, bien connue.
+
+Avec le troisieme, il commenca aussi par des eloges et ce ne fut
+qu'apres avoir epuise toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
+petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
+etaient, grace a Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelat son duel
+avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissat un mot discret sur la
+fermete et le courage qu'il avait montres en cette circonstance.
+
+Avec le quatrieme, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
+la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grace a Dieu, etaient
+de notoriete publique, mais sur sa generosite; parce qu'il donnait des
+fetes qui lui coutaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crut qu'il ne
+pensait pas aux malheureux.
+
+Otchakoff etait battu.
+
+
+
+IV
+
+On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
+Corysandre sans que ce bruit arrivat aux oreilles de la personne qui
+justement avait le plus grand interet a l'apprendre: Raphaelle, la
+maitresse du prince, retenue a Paris par le role qu'elle jouait dans une
+piece en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
+avec lui.
+
+Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
+fut possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
+ce serait pour avoir une garde-malade sure, dont il provoquerait
+la sollicitude, l'interet et les soins par toutes sortes de belles
+promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant a penser qu'il
+etait pris par l'amour et la passion, cette idee etait pour elle si
+drole et si invraisemblable qu'elle ne s'y arretait meme pas: Savine
+amoureux, Savine passionne; cela la faisait rire aux eclats.
+
+Ce fut meme par un de ces eclats de rire qu'elle accueillit la premiere
+fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
+hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'eprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
+ce monde la chance a laquelle elle avait droit, a voir enfin abaissee
+une de celles qui lui ont vole sa part de bonheur.
+
+Cependant, a la longue et peu a peu, a force d'entendre et de lire
+le meme mot sans cesse repete, "le mariage du prince Savine avec
+mademoiselle de Barizel", elle finit par s'inquieter. Un bruit aussi
+persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
+chose de serieux.
+
+La prudence exigeait qu'elle vit clair en cette affaire.
+
+Ce n'etait point un role facile a remplir que celui de maitresse de Son
+Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
+et depuis longtemps elle l'eut abandonne sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
+des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
+degouts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses equipages, ses toilettes, son hotel des
+Champs-Elysees! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
+s'etalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
+choses, le bourbier dans lequel elle se debattait, comme elle seule
+connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.
+
+Apres avoir bien reflechi a la situation, Raphaelle trouva que la seule
+personne qu'elle pouvait charger de cette enquete delicate etait son
+pere.
+
+Depuis qu'elle habitait son hotel des Champs-Elysees, elle avait
+ete obligee de se separer de sa famille, Savine n'etant pas homme a
+supporter une communaute que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolerer: il ne reconnaissait pas a sa maitresse le droit
+d'avoir un pere et une mere, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
+d'avoir d'autres amants elle devait etre a lui, entierement a sa
+disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
+permettait qu'elle restat au theatre, c'etait parce qu'il etait flatte
+dans sa vanite de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
+les colonnes du boulevard ou dans les reclames des journaux. C'etait une
+grace qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du meme
+genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
+ose dire qu'il n'etait pas liberal et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!
+
+Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
+loue un logement dans la rue de l'Arcade, ou M. Houssu avait continue
+son commerce de prets en y joignant un bureau de "renseignements intimes
+et de surveillances discretes." Une circulaire qu'il avait largement
+repandue expliquait ce qu'etaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discretes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
+jaloux: maris, femmes, maitresses, qui voulaient savoir s'ils etaient
+trompes et comme ils l'etaient. Mais cela n'etait point dit crument, car
+M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
+aussi bien que les belles manieres. Peut-etre, dans un autre quartier,
+ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eut-il nui a
+son industrie; mais sa clientele se composait, pour la meilleure part,
+de cuisinieres qui frequentaient le marche de la Madeleine, de femmes
+de chambre, de quelques cocottes devorees du besoin d'apprendre ce que
+faisaient leurs amis aux heures ou elles ne pouvaient par les voir, et
+tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien ecrites; c'etait encore plus precis que les oracles des tireuses de
+cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
+on avait ete une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la facon dont
+il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avancant l'epaule
+gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.
+
+Maintenant que Raphaelle etait separee de son pere et de sa mere, elle
+ne pouvait plus, comme au temps ou elle etait la maitresse du duc de
+Naurouse, entrer chez eux aussitot qu'elle avait un instant de liberte
+et s'installer en caraco au coin du poele pour voir sauter le foie
+ou mijoter le marc de cafe; mais toutes les fois que cela lui etait
+possible elle se sauvait de son hotel des Champs-Elysees pour accourir
+dejeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'etait avec joie
+qu'elle echappait aux valets a la tenue correcte, aux sourires insolents
+et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
+et qu'elle venait tenir elle-meme la queue de la poele ou cuisait le
+dejeuner paternel; c'etait la seulement, qu'entre son pere et sa mere
+et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-meme,
+reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
+d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, a ceux de
+l'hotel des Champs-Elysees et de sa position presente.
+
+Decidee a charger son pere d'une surveillance intime aupres de Savine,
+elle vint un matin rue de l'Arcade a l'heure du dejeuner, arrivant comme
+a l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrees de provisions de
+toutes sortes liquides et solides.
+
+Un des grands plaisirs de M. Houssu etait, lorsque ses clients lui en
+laissaient le temps, de faire lui-meme sa cuisine, ne trouvant bon que
+ce qu'il avait prepare de sa main.
+
+Lorsque Raphaelle entra, il etait en manches de chemise, occupe a couper
+du lard en petits morceaux.
+
+--Tu viens dejeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
+te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
+qu'est-ce que tu nous apportes de bon?
+
+Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaelle
+venait de poser sur sa table.
+
+--Un jambon de Reims, bonne affaire, voila qui change ma strategie
+culinaire, c'est un renfort qui arrive a un general au moment de livrer
+bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ca;--il developpa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
+fameuse idee, tu es une bonne fille, tu penses a tes parents, c'est
+bien, c'est tres bien: si nous prenions un vermouth avant dejeuner, ca
+nous ouvrirait l'appetit.
+
+Sans attendre une reponse, il se mit a deboucher la bouteille de
+vermouth.
+
+--Non, dit Raphaelle, j'aime mieux une absinthe.
+
+--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.
+
+--Eh bien, on va aller en chercher.
+
+Tirant une piece d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit a sa mere
+qui essuyait la vaisselle melancoliquement dans un coin.
+
+Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
+sortit pendant que Raphaelle defaisant son chapeau et sa robe--une robe
+de Worth,--les accrochait a un clou, entre deux casseroles.
+
+--C'est ca, ma fille, mets-toi a ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.
+
+Mais a ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.
+
+--Et l'absinthe? demanda Raphaelle.
+
+--J'ai envoye la fille de la concierge.
+
+--Quelle betise! elle va licher la bouteille, s'ecria Raphaelle.
+
+--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
+sur cette enfant, a son age...
+
+--Avec ca qu'a son age je n'en faisais pas autant!
+
+Le feu etait allume, les oeufs etaient battus: l'omelette fut vite
+cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
+se mettre a table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
+retroussees jusqu'aux coudes, le col deboutonne; a sa droite, madame
+Houssu, correctement habillee; a sa gauche, Raphaelle, imitant le
+debraille paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
+blanc.
+
+M. Houssu commenca par servir sa fille avec un air triomphant.
+
+--Goute-moi ca, dit-il, est-ce moelleux, est-ce souffle? Tu as eu une
+fameuse idee de venir dejeuner avec nous.
+
+--J'ai a te parler.
+
+--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'ecouterai.
+
+--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?
+
+--Qu'il allait epouser une jeune Americaine.
+
+--Il n'y a pas de fumee sans feu; en tout cas l'affaire merite d'etre
+eclaircie et je compte sur toi pour ca. Tu vas partir pour Bade et
+m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Americaine.
+
+--Moi! ton pere!
+
+--Eh bien?
+
+--C'est a ton pere que tu fais une pareille proposition!
+
+--A qui veux-tu que je la fasse?
+
+Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son epaule
+gauche en avant par le geste qui lui etait familier lorsqu'il voulait
+mettre sa decoration sous les yeux d'un client qu'il fallait eblouir.
+
+--Tu ne parlerais pas ainsi, s'ecria-t-il en frappant sa chemise de sa
+large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.
+
+--Puisqu'il n'y brille pas, ecoute-moi et ne dis pas de betises. On
+raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela interesse,
+c'est moi, n'est-ce pas?
+
+M. Houssu toussa sans repondre.
+
+--Dans ces conditions, continua Raphaelle, il faut que je sache a quoi
+m'en tenir, et comme je ne peux pas aller a Bade voir par moi-meme
+comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.
+
+--Moi, l'auteur de tes jours?
+
+--Encore, s'ecria Raphaelle, impatientee, tu m'agaces a la fin en nous
+la faisant a la paternite. En voila-t-il pas, en verite, un fameux pere
+qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-a-dire quand elle avait
+besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence a
+sortir de la misere, c'est-a-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
+d'elle et qu'elle est en etat de l'obliger.
+
+M. Houssu s'arreta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
+les bras avec dignite.
+
+--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ca, s'ecria-t-il, c'est
+bas; nous aurions mange notre omelette, ta mere et moi, tranquillement,
+amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
+cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
+bouchee de ton jambon, elle m'etoufferait.
+
+Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, apres
+les avoir pousses sur le bord de son assiette, il se mit a manger les
+oeufs stoiquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
+sa fille comme elle en avait envie, de peur de facher ce bel homme,
+qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait epousee.
+
+Pendant quelques minutes le silence ne fut trouble que par le bruit
+des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
+s'elever entre le pere et la fille ne les empechait ni l'un ni l'autre
+de manger.
+
+La premiere, Raphaelle, reprit la parole:
+
+--Allons, pere Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ca c'est des
+betises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
+mange-le en m'ecoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
+de te rien reprocher.
+
+--Si c'est ainsi...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
+une en deux et la porta a sa bouche.
+
+--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaelle. En voyant que
+l'on persistait a parler du mariage de Savine avec cette Americaine,
+j'ai pense que tu pourrais aller a Bade et que tu verrais ce qu'il y
+avait de vrai la-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
+Est-ce que ca ne rentre pas dans ton metier? Que la scene se passe a
+Bade ou a Paris, c'est la meme chose; seulement, tu auras peut-etre plus
+de mal la-bas, en pays etranger, que tu n'en aurais a Paris, ou tu es
+chez toi.
+
+--Ca c'est sur.
+
+--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas etre ceux de Paris. Cela ne
+serait pas juste.
+
+Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
+pas remarquer ce regard, qui etait plutot une affirmation qu'une
+interrogation, et il continua de manger.
+
+--Ce que tu auras a faire, poursuivit Raphaelle, je n'ai pas a te
+l'indiquer, c'est ton metier et il me semble qu'il est plus facile
+d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
+representation, comme si le monde etait un theatre sur lequel il doit se
+faire applaudir, que de suivre a la piste une femme qui se cache de son
+mari ou une maitresse qui se defie de ses amants.
+
+--On a des moyens a soi, dit M. Houssu sentencieusement.
+
+--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
+veritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
+te le dis a l'avance, m'etonnerait joliment, etant donne le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
+dit magnifique, precisement parce qu'elle est magnifique et parce que
+d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
+le cas seulement ou le prince te paraitrait pris, c'est de savoir ce
+que sont ces deux femmes; la fille et la mere; si ce sont vraiment
+des honnetes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurieres qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
+points: Savine amoureux et madame de Barizel honnete ou aventuriere,
+il me faut des renseignements certains; n'epargne donc rien, je suis
+decidee a payer le prix.
+
+De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernieres paroles de
+facon a les bien enfoncer.
+
+Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
+que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
+machoires regulier comme le tic tac d'un moulin.
+
+--Si tu m'avais parle ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
+j'ai ete suffoque, indigne, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
+le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a ete soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
+plutot que je m'imaginais que tu me faisais n'etait pas de celles
+qu'ecoute froidement un soldat, un legionnaire.
+
+Il se frappa la poitrine, qui resonna comme un coffre.
+
+--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
+prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
+des droits a faire valoir.
+
+--Un peu.
+
+--Et quel autre qu'un pere peut mieux les defendre? Puisque l'occasion
+se presente, je ne suis pas fache de m'expliquer une bonne fois pour
+toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai tolere cette
+liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberte a
+une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru a la parfaite
+innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
+comme toi et un homme comme lui.
+
+--Tout ce qu'il y a de plus naturel.
+
+--Eh bien! ton pere te tend la main.
+
+Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de theatre.
+
+--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empecher ce mariage avec
+cette Americaine; il saura aider le tien; il saura meme... s'il le
+faut... l'exiger.
+
+--Contente-toi d'empecher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
+vrai qu'il doive se faire.
+
+--La-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de pere.
+
+--Quand peux-tu partir?
+
+--Tout de suite, si tu veux.
+
+Mais il se reprit:
+
+--Demain, apres-demain, dans quelques jours.
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Tu n'aurais pas du me faire cette question, mais avec toi il ne faut
+pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
+faut reunir les fonds necessaires, non seulement a mon voyage, mais
+encore a l'achat de certaines indiscretions qu'il me faudra peut-etre
+payer cher.
+
+--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
+indiscretions, c'est moi qui les paye.
+
+--Oh! non, pas de ca; pas d'argent entre nous.
+
+Mais sans lui repondre, elle alla a sa robe et, ayant fouille dans la
+poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
+a. M. Houssu.
+
+Celui-ci fit mine de le refuser, mais a la fin il l'accepta.
+
+--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et des demain, me mettre en
+chasse.
+
+--Tu sais, dit Raphaelle, pas de roulette, hein!
+
+--Jouer l'argent de mon enfant!
+
+--Ne te fache pas, et finis de dejeuner, que nous fassions un besigue.
+
+
+
+V
+
+M. Houssu avait promis a sa fille de lui ecrire des le lendemain;
+cependant huit jours s'ecoulerent sans nouvelles.
+
+--Il a joue, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
+indiscretions de l'entourage de madame de Barizel.
+
+Elle connaissait son pere et savait quel cas on devait faire de ses
+nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
+ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux depens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
+l'heureuse chance d'etre decore, il s'etait tout a coup imagine qu'il
+devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de la cette phraseologie qu'il avait
+adoptee sur l'honneur (dont il se croyait le representant sur la terre),
+le devoir, la delicatesse, la fierte, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idees bien precises sur ce qu'ils pouvaient
+etre; de la aussi son parti pris de paraitre ignorer la situation vraie
+de sa fille et de tout s'expliquer ou plutot de tout expliquer aux
+autres par "la liberte d'artiste". Quoi de plus facile a comprendre que
+sa fille possedat un hotel aux Champs-Elysees: n'etait-elle pas artiste
+et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
+plus naturel qu'on lui donnat des diamants, des chevaux, des bijoux:
+n'a-t-on pas toujours comble les artistes de cadeaux? Chacun applaudit a
+sa maniere, celui-ci les mains vides, celui-la les mains pleines. Malgre
+cette attitude et le langage qu'il avait adopte, il n'en etait pas moins
+toujours l'homme d'autrefois, c'est-a-dire parfaitement capable "de
+jouer l'argent de son enfant", comme autrefois il jouait et depensait
+l'argent "de celles qu'il aimait".
+
+Cependant elle se trompait: s'il avait joue et il n'avait eu garde de
+ne pas le faire des son arrivee, il avait neanmoins obtenu certaines
+indiscretions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
+lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait ete oblige, une
+fois qu'il avait ete ruine par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
+et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
+que c'avait ete apres toute une semaine d'attente qu'elle avait recu la
+lettre promise, une longue lettre en belle ecriture moulee, epaisse et
+carree, qu'il avait apprise au regiment et qui lui avait valu la faveur
+de son major pendant son service.
+
+"Ma chere fille,
+
+"Misere et compagnie.
+
+"Voila ce que j'ai a te dire de l'Americaine et de sa fille.
+
+"Une pareille decouverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
+eu le chagrin de t'imposer malgre moi, je pense, et tu ne m'en voudras
+pas d'un retard cause uniquement par les difficultes de ma tache.
+
+"Car elle etait difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
+Americaines, difficile avec le prince.
+
+"Et de ce cote meme assez difficile pour que je ne puisse pas encore
+repondre d'une facon precise a ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
+marier?
+
+"Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette reponse; mais
+puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'a regarder
+dans son jeu pour le deviner.
+
+"Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
+Americaines et si peu sur le prince?
+
+"Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien la-dessus, mais un pere
+ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du metier, c'est
+de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
+accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
+en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maitres (ce
+qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les denigrer a plaisir, sans
+esprit de justice (ce qui est frequent); mais enfin en se tenant sur ses
+gardes, on peut avec eux serrer la verite de bien pres. J'ai donc fait
+causer les domestiques de l'Americaine, mais je n'ai pas pu employer
+le meme systeme avec ceux du prince, qui me connaissent; de la cette
+diversite dans mes renseignements. Il est bien evident, n'est-ce pas,
+que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
+ete surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
+surement ""qui ne me connaissant pas, n'ont point pense a se tenir en
+defiance et sont tombes dans tous les traquenards que j'ai eu l'idee de
+leur tendre.
+
+"Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'interet pour
+toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le merite que
+j'ai eu a cela, que ce sont des noirs tres devoues a leur maitresse. Ce
+qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les resultats de ces causeries? Les
+voici:
+
+"Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
+belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
+une personne tres agreable, qui a du etre fort jolie en sa jeunesse et
+qui presentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
+parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
+le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisieme que tu as
+peut-etre vu ou dont tu as peut-etre entendu parler, un correspondant
+de journaux nomme Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
+hommes si differents? Cela je n'en sais rien et ce serait a creuser,
+mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
+de ne pas se gener: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
+Dayelle qui, il y a quelques annees, etait en guerre avec Avizard, est
+maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-etre meme leur bourse au service de Leplaquet; et
+il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
+la meme femme ils doivent etre ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
+sont, comperes, associes le plus souvent, au moins quand la femme est
+habile. Et justement madame de Barizel est une maitresse femme. De ces
+trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'epouser, Avizard et
+Leplaquet, et ceux-la elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
+peut devenir leur femme que quand elle aura marie sa fille; et il y en
+a un troisieme qu'elle veut elle-meme epouser, Dayelle, qui, veuf, pere
+d'un fils en age de prendre femme, n'est point porte au mariage, mais
+qu'elle espere enlever en mariant sa fille a un grand personnage qui
+eblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
+reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-pere
+du prince...
+
+"Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se presentent et combien un
+mariage avec notre prince les arrangerait?
+
+"Ce qu'il y a d'ingenieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
+tous ceux qui l'entourent ont interet a ce que ce mariage se fasse:
+Dayelle pour avoir tout a lui madame de Barizel qui presentement le scie
+a chaque instant avec: "Ma fille, c'est pour ma fille, c'est a cause de
+ma fille." Avizard et Leplaquet pour epouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
+poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
+d'autres encore peut-etre que je ne connais pas y poussent de toutes
+leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
+Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
+l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingeniosite de moyens
+qui paraissent tres remarquables.
+
+"Voila la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
+demele au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
+que je suis parvenu a reunir depuis que je suis ici.
+
+"Tu vois qu'elle est redoutable.
+
+"Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:
+
+"1 deg. La detresse d'argent des Americaines;
+
+"2 deg. La beaute de la jeune fille.
+
+"C'est une vieille verite que le succes n'appartient qu'a ceux qui sont
+aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est la justement le
+cas de madame de Barizel d'etre aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis la, mais ce
+n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
+a Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hotel
+magnifique, on parle de grosses sommes deposees chez Dayelle et Avizard,
+on parle d'une fortune considerable en Amerique; mais tout cela est
+propos en l'air. La realite, c'est qu'on vit d'expedients, avec largesse
+pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
+est cache, dont on n'aurait pas idee dans le menage bourgeois le plus
+pauvre. Si ma lettre n'etait pas deja si longue, j'entrerais a ce sujet
+dans des details caracteristiques que je reserve pour te les conter:
+tu verras ce qu'est la misere cachee de certains personnages qui
+eblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ca nous venge,
+nous autres, gens d'honneur.
+
+"En te disant que la beaute de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
+ce n'est pas de l'exageration; il faut la voir pour admettre qu'une
+creature humaine peut etre aussi admirablement belle. Il est vrai, et
+je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air tres intelligent,
+on pretend meme qu'elle est un peu bete; mais enfin la beaute reste,
+eblouissante; c'est un homme qui s'y connait qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
+relations, sa detresse d'argent, la beaute de sa fille font qu'un
+mariage avec le prince Savine parait avoir bien des chances pour lui?
+
+"Le prince veut-il ce mariage?
+
+"Toute la question est la, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
+resoudre; mais ne le voulut-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
+sera amene un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonte: il doit etre bien difficile de resister a des femmes
+dangereuses comme celles-la, la mere pour son habilete, la fille pour sa
+beaute.
+
+"La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
+indice grave.
+
+"Pour le soustraire a cette influence qui menace de l'envelopper, il
+faudrait qu'on lui fit connaitre ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
+pas des faits precis a lui mettre sous les yeux de facon a les lui
+crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
+qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
+mariage. Ce serait en Amerique qu'il faudrait faire une enquete, a
+Baton-Rouge, a la Nouvelle-Orleans, la ou s'est ecoulee la jeunesse de
+madame de Barizel; c'est la que sont les cadavres, et si j'en crois le
+peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles a deterrer.
+
+"Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
+mal de galerien et pour pas grand'chose.
+
+"Et pendant ce temps-la notre prince se trouve serre de plus en plus.
+
+"Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
+quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est etonnant
+comme l'argent file.
+
+Je t'embrasse avec les sentiments d'un pere affectueux et devoue.
+
+"Houssu."
+
+A cette longue lettre, Raphaelle repondit par une depeche telegraphique
+qui ne contenait que deux mots:
+
+"Reviens immediatement."
+
+M. Houssu arriva a Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
+s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
+Raphaelle avait juge la situation assez menacante pour aller en Amerique
+deterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.
+
+
+
+VI
+
+Le jour meme ou la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
+rappele par sa fille, elle recevait un hote dont le _Badeblatt_
+annoncait l'arrivee en ces termes:
+
+"Le train d'hier soir nous a amene une des personnalites les plus en vue
+du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
+voyage autour du monde. A peine debarque a Trieste, M. le duc de
+Naurouse s'est mis en route pour Bade, ou il compte, nous dit-on, faire
+un sejour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
+Tout donne a esperer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
+engages dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
+cette annee un eclat plus vif encore que les annees precedentes, aussi
+bien par le nombre et le merite des concurrents, que par la reputation
+des gentlemen qui doivent les monter."
+
+Si la nouvelle n'etait pas entierement vraie, et particulierement pour
+le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on etait loin encore, et auquel
+le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'etait-elle dans ses autres
+parties: il etait vrai que le duc de Naurouse etait de retour de son
+voyage autour du monde et il etait vrai aussi qu'a peine debarque a
+Trieste il etait monte en wagon pour venir directement a Bade, au lieu
+de rentrer en France.
+
+Avant de rentrer a Paris, il etait bien aise de savoir ce qui s'etait
+passe en son absence, un peu mieux et d'une facon plus detaillee et plus
+precise que les quelques lettres qu'il avait recues n'avaient pu le lui
+apprendre.
+
+Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes apres son depart?
+
+A cette question, qu'il s'etait si souvent posee et avec tant d'emotion
+pendant les longues heures melancoliques de la traversee, en restant
+appuye sur le plat-bord a voir la mer immense fuir derriere lui ou a
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
+il n''avait jamais eu d'autres reponses que celles qu'il se donnait
+lui-meme en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitee,
+c'est-a-dire rien que le reve.
+
+Cependant son ami Harly, avant qu'il quittat Paris, lui avait promis de
+le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.
+
+Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller a New-York, et
+c'etait a New-York que Harly devait lui ecrire, tandis que c'etait a
+Rio-Janeiro qu'il avait ete. Aussitot debarque a Rio-Janeiro, il avait
+employe tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
+hate qu'il avait mise a expedier des depeches de tous les cotes avait
+embrouille les choses: les lettres n'etaient point arrivees en temps
+la ou il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'etaient
+egarees; si bien qu'il n'avait pas recu la moitie de celles qui lui
+avaient ete ecrites. Celles qui etaient adressees a New-York avaient
+ete le chercher a Rio-Janeiro; celles qui avaient ete a Rio-Janeiro ne
+l'avaient pas rejoint a San-Francisco; celles de Yokohama n'etaient
+pas arrivees; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir a Singapore,
+etaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passe le
+detroit; et ainsi de suite jusqu'a Alexandrie.
+
+De tout cela il etait resulte une conversation a batons rompus et
+tellement embrouillee qu'elle etait a peu pres inintelligible.
+
+Comment madame d'Arvernes avait-elle supporte leur separation?
+L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'etait-elle
+consolee?
+
+Pour lui il etait bien gueri, radicalement gueri et, le voyage avait
+acheve le desenchantement qui avait commence avant son depart.
+
+Mais apres tout il l'avait aimee, et si elle n'avait point ete pour lui
+la maitresse qu'il avait revee, c'etait pres d'elle cependant, par elle
+qu'il avait eu quelques journees de bonheur.
+
+Et comment l'en avait-il payee?
+
+Avec la violence passionnee qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
+envisager froidement les choses? N'en etait-elle pas encore au moment
+ou, sur la jetee du Havre, quand elle l'avait vu emporte par le
+_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains desesperees dans un
+mouvement ou il y avait autant de colere que de douleur?
+
+Voila pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
+Bade, ou il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
+faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des reponses predises, il demanderait a Harly de lui ecrire exactement
+quelle etait la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
+faire: rentrer a Paris ou rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutot
+qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son chateau de
+Varages ou dans celui de Naurouse.
+
+A peine installe a l'hotel, dans un appartement assez modeste, son
+premier soin fut de demander les derniers numero, du _Badeblatt_ et de
+chercher sur la liste des etrangers quels etaient ceux de ses amis qui
+etaient arrives a Bade en ces derniers temps.
+
+Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arreta
+point, aimant mieux s'adresser a un ami avec lequel il n'aurait point a
+se tenir sur ses gardes et a peser ses paroles comme s'il etait devant
+un juge d'instruction.
+
+Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revint
+a Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenat a Bade quelqu'un
+qu'il pourrait interroger librement.
+
+Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
+veiller sur son impatience. Mais Savine n'etait point chez lui; il
+etait a la _Conversation_ occupe a essayer de faire triompher la morale
+publique a la table de trente-et-quarante en operant d'apres les
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.
+
+Le duc de Naurouse se rendit a la Conversation c'etait l'heure ou
+la musique jouait sous le kiosque qui s'eleve devant la maison de
+Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du cafe, assis sur
+des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une elegante cohue
+un public nombreux qui reunissait a peu pres toutes les nationalites des
+deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement a se rattacher par
+la toilette a deux seuls pays: les hommes a l'Angleterre, les femmes a
+Paris.
+
+Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette societe cosmopolite qu'on
+rencontre dans toutes les villes d'eaux a la mode pour le regarder
+avec curiosite et l'etudier avec interet; pendant son absence ce monde
+n'avait pas change, il etait toujours le meme. Cependant, quoiqu'il ne
+promenat sur cette assemblee qu'un regard nonchalant et indifferent,
+ses yeux furent tout a coup irresistiblement attires et retenus par
+la beaute d'une jeune fille, si eclatante, si eblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arreta sur place. Alors il la
+regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
+etait blonde, avec des yeux bruns ombrages par des sourcils pales et
+soyeux; l'expression de ces yeux etait la tendresse et la bonte; elle
+etait de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
+cependant et qui n'avait rien d'apprete, naturelle au contraire et
+gracieuse; pres d'elle etait assise une femme jeune encore, sa mere sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eut entre elles aucune
+ressemblance, la mere ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.
+
+Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campe devant elles en
+admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
+et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il etait
+sorti de son hotel assez melancoliquement, trouvant tout triste et
+morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
+faire dans un trou comme Bade, et voila que tout a coup une eclaircie
+s'etait faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
+ciel, de gris qu'il etait, avait instantanement passe au bleu; cette
+verdure qui l'entourait etait aussi fraiche aux yeux qu'a l'esprit, ce
+paysage entoure de montagnes aux sommets sombres etait charmant; cette
+chaude journee d'ete le penetrait de bien-etre; ce pays de Bade etait le
+plus gracieux de la terre; il etait heureux de se retrouver au milieu
+de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-a-dire de cette jeune
+fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivres, allonges, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.
+
+C'etait tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
+l'eveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
+et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononce a mi-voix le
+frappa:
+
+--Roger!
+
+Il tourna les yeux du cote d'ou cette voix, qui avait resonne dans son
+coeur, etait partie.
+
+La secousse qui l'avait frappe ne l'avait point trompe: c'etait elle;
+c'etait madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
+avait crie lorsqu'ils s'etaient separes, son nom, etait celui qu'elle
+prononcait apres une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
+s'etait eloigne emporte par le _Rosario_, elle l'avait repete. Cet appel
+le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.
+
+Mais il n'y avait pas a hesiter; elle etait la, le regardant, penchee
+en avant, a demi soulevee sur sa chaise. Il alla a elle, sans bien voir
+quelle etait l'expression vraie de ce visage emu.
+
+Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:
+
+--Vous ici!
+
+--J'arrive.
+
+--Et moi aussi. Quel bonheur!
+
+Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incline
+vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.
+
+Autour d'eux un mouvement de curiosite s'etait produit, tant avait ete
+vif l'elan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
+et deja les oreilles s'ouvraient pour ecouter les paroles qu'ils
+allaient echanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
+passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
+souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'etait pas le moment
+de se donner en spectacle.
+
+--Votre bras? dit-elle a Roger.
+
+En meme temps qu'elle s'etait levee et, sans attendre sa reponse, elle
+lui avait pris le bras.
+
+Ils s'eloignerent, au grand ebahissement des curieux desappointes.
+
+Tout d'abord ils marcherent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
+doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui etait loin de lui
+rendre le calme.
+
+Ce fut seulement apres etre sortis de la foule qu'elle prit la parole:
+se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:
+
+--_Carino, Carino_, enfin je te revois!
+
+Il ne repondit pas, ne sachant que dire et se demandant ou allait
+aboutir cet entretien commence sur ce ton. Ce qu'il avait redoute se
+realisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il etait emu par cette
+pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
+si souvent prononce et qui evoquait tant de souvenirs passionnes; mais
+le sentiment qu'il eprouvait ne ressemblait en rien a l'amour.
+
+--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
+ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.
+
+--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.
+
+Elle s'arreta et, tournant a demi la tete, elle le regarda en face,
+plongeant dans ses yeux.
+
+--Vrai, dit-elle, c'est vrai?
+
+Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
+car elle baissa la tete et reprit son chemin.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetee du Havre,
+dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'eloigner, me
+laissant la desesperee, aneantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
+courage feroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
+au lit encore?
+
+Avant qu'il eut repondu a ces questions qui etaient pour lui
+terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
+gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda a
+qui ce signe etait adresse, il vit que c'etait a un jeune homme qui se
+trouvait a une courte distance et qui, bien evidemment, avait ete arrete
+par madame d'Arvernes au moment meme ou il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme etait un grand beau garcon, solide et bien bati, de tournure
+elegante, a la mine fiere, avec des yeux au regard veloute.
+
+Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
+avait tres bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
+se mit a sourire et, prenant un ton enjoue:
+
+--Sans lui, je ne me serais pas consolee. Le vicomte de Baudrimont. Je
+te le presenterai, mais pas tout de suite; il nous generait.
+
+Ces quelques paroles avaient ete une douche glacee qui s'etait abattue
+sur les epaules de Naurouse. Eh quoi, c'etait quand il cherchait des
+mots adoucis et des periphrases pour lui repondre, qu'elle lui montrait
+si franchement son consolateur, ce beau garcon aux yeux passionnes! Et
+un moment il avait eu peur d'elle!
+
+--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.
+
+Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.
+
+--Charmant, dit-il en riant.
+
+--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garcon, tu vois
+qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
+nature, mais malgre toutes ses qualites, et elles sont reelles, elles
+sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
+aime et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garcon n'avait pas ete la, je
+serais devenue folle.
+
+--Il etait la.
+
+--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.
+
+Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
+tout un monde de souvenirs et meme peut-etre autre chose que des
+souvenirs; mais l'heure de l'emotion etait passee; maintenant il etait
+decide a prendre la situation gaiement.
+
+--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
+aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais separee de toi. Mais tu
+as voulu etre chevaleresque. Quelle folie! Tu vois a quoi a servi ce
+sacrifice; car cela a ete un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?
+
+--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hesitations apres que j'avais donne ma
+parole, ma douleur, mon desespoir? Que pouvais-je?
+
+--C'est vrai et je suis injuste en demandant a quoi a servi ton
+sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'etais pour toi;
+il n'est pas pour moi ce que tu etais; je ne suis pas fiere de lui comme
+je l'etais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien a
+blamer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
+d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu console? Qui t'a
+console?
+
+--Personne.
+
+Elle le regarda avec un sourire equivoque en se serrant contre lui:
+
+--Ah! Carino, murmura-t-elle.
+
+Mais cette pression, qui naguere le secouait de la tete aux pieds,
+arretait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
+laissa insensible et froid.
+
+Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:
+
+--Nous allons diner ensemble...
+
+--Mais...
+
+--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est deja
+bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grace a te
+demander: il voudra se lier avec toi...
+
+--... Mais...
+
+--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
+que par toi; tu le guideras, tu l'empecheras de faire des folies, il est
+si jeune, tu me le garderas.
+
+Comme il ne repondait pas, elle lui secoua le bras:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+--Au fait, cela est drole.
+
+A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
+d'Arvernes l'appela d'un signe et la presentation fut vite faite.
+
+--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitie de diner avec nous,
+dit-elle, il nous contera son voyage.
+
+
+
+VII
+
+Roger se reveilla le lendemain matin maussade et triste.
+
+Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
+sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'etait passe la veille, ce qu'il
+avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquietude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusement dans sa tete troublee.
+
+Enfin il se leva, se demandant a quoi il allait employer sa journee.
+Il n'avait plus a chercher Savine; il savait; et meme ce que Savine
+pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa mechante humeur au lieu de
+l'adoucir; il ne tenait pas a ce qu'on lui racontat les amours de madame
+d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
+pas de faire bien certainement.
+
+L'idee lui vint de s'en aller tout de suite a Paris, maintenant qu'il
+n'avait plus a s'inquieter de ce qui l'y attendait. En realite, ce qui
+l'attendait, c'etait... rien. Qui trouverait-il a Paris? Personne,
+excepte Harly. Ses anciens amis n'etaient plus a Paris a cette epoque.
+Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
+avant son depart? Il en avait tristement explore le vide. Ou cela le
+conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eut eu du bonheur a revoir, sa cousine Christine,
+etait au couvent. Des amis qui meritaient a peine le titre de camarades
+de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
+disposition et rien a desirer, aucun but a poursuivre, car il ne pouvait
+pas songer a rentrer au ministere et a demander un poste quelconque dans
+une ambassade, puisque M. d'Arvernes etait toujours ministre et que,
+s'adresser a lui, c'eut ete en quelque sorte demander le paiement du
+sacrifice qu'il avait accompli.
+
+N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
+d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait epuises, d'autres
+emotions que celles du jeu?
+
+Ne rien faire.
+
+Avoir pour maitresses des filles; passer de Balbine a Cara, de Cara a
+Raphaelle, et toujours ainsi.
+
+Il se sentait ne pour mieux que cela cependant.
+
+Ce qui l'avait le plus lourdement accable dans ce voyage, c'avait ete
+son isolement: plusieurs fois il avait ete en danger, et alors il avait
+eu la pensee desesperante qu'a ce moment meme personne ne prenait
+interet a lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurat. On dirait:
+"Si jeune, le pauvre garcon!" et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
+il avait eu des heures, des journees de plaisir, des elans d'admiration
+et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
+personne et se dire: "Si elle etait la;" ou bien: "Je lui conterai
+cela." C'etait seul qu'il avait souffert; c'etait seul qu'il avait joui.
+
+Pourquoi ne se marierait-il pas?
+
+De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se creerait.
+
+Il se sentait dans le coeur des tresors de tendresse a rendre heureuse,
+sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
+l'aimerait, l'honnete femme qui serait la mere de ses enfants.
+
+Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'etait un
+devoir de ne pas le laisser s'eteindre.
+
+Et puis n'etait-ce pas le seul moyen d'empecher sinon sa fortune, au
+moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
+sa famille,--ces Condrieu-Revel execres,--qui n'etaient que ses ennemis
+apres avoir ete ses persecuteurs?
+
+C'etait devant sa fenetre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
+machinalement le jeu de la lumiere dans les branches des arbres, qu'il
+reflechissait ainsi. Tout a coup la brise lui apporta le prelude d'une
+valse que jouait une musique militaire.
+
+Il ecouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
+blonde qu'il avait vue la veille et a laquelle il n'avait plus pense
+venait de se dresser devant lui, evoquee par cette musique, et il la
+retrouvait aussi eblouissante de beaute et de charme qu'elle lui etait
+apparue la veille.
+
+
+
+VIII
+
+Dans le vestibule de l'hotel, Roger se trouva face a face avec Savine,
+qui arrivait.
+
+--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.
+
+C'etait en effet une de ses pretentions de s'imaginer qu'on devait
+toujours aller chez lui et que lui n'avait a aller chez ses amis que
+quand il avait besoin d'eux; c'etait pour cela qu'ayant appris la veille
+que le duc de Naurouse etait venu pour le voir, il n'avait pas bouge de
+toute la matinee, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'etait
+separe depuis pres de deux ans et ne se decidant a venir chez cet ami
+qu'a la derniere extremite.
+
+--J'ai toutes sortes de choses a vous apprendre.
+
+Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
+sympathie:
+
+--D'abord ce qui vous touche de pres: Madame d'Arvernes n'a point ete
+malade de desespoir apres votre depart; elle a recu les consolations
+d'un tres joli garcon qu'elle a ete decouvrir en province, je ne sais
+ou, le vicomte de Baudrimont.
+
+--J'ai dine hier avec lui et avec madame d'Arvernes.
+
+--Vous savez, Naurouse, vous etes admirable avec votre flegme.
+
+Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il etait l'amant de madame
+d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'etait pas plus dispose a un aveu
+de ce genre maintenant que tout etait fini entre elle et lui.
+
+--Ou voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
+histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'a un certain
+point, mais qui ne me touchent pas de pres comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'emeuvent point.
+
+Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
+heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
+foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient ca
+et la empresses ou nonchalants empecherent ce silence de devenir trop
+embarrassant pour l'un comme pour l'autre.
+
+D'ailleurs Roger ne pensait plus a Savine, il cherchait s'il
+n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle etait
+precisement a la place meme ou il l'avait vue et pres d'elle se trouvait
+la dame dont il avait remarque l'air dur.
+
+Toutes deux en meme temps firent une inclinaison de tete du cote de
+Savine, un sourire amical accompagne d'un geste de main qui semblait une
+invitation a les aborder.
+
+--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas.
+
+--Si je connais la belle Corysandre!
+
+Et, se rengorgeant de son air le plus vain:
+
+--Vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?
+
+--Que j'ai, il y a quelque temps, donne une fete dans la foret, un bal
+suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a ete
+la reine. Tous les journaux du monde ont parle de cette fete, qui, de
+l'avis unanime, a ete tout a fait reussie.
+
+Savine se mit a raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
+c'est-a-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
+jamais eu l'intention d'epouser mademoiselle de Barizel, il ne s'etait
+pas donne la peine de faire faire une enquete serieuse sur elle et sur
+sa mere. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beaute, et cette
+beaute se manifestait a tous eclatante, indiscutable.
+
+Naurouse ecoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
+ne lui disait rien; c'etait la premiere fois qu'il l'entendait et
+il n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
+inquietait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait etre qu'une
+fille de race.
+
+Ils etaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
+devant elles:
+
+--Voulez-vous que je vous presente? demanda Savine.
+
+--Ne serait-ce pas plutot a madame de Barizel qu'il faudrait demander si
+elle veut bien que je lui sois presente?
+
+--Puisque vous etes mon ami! dit Savine superbement.
+
+Sans attendre une reponse, sans meme penser qu'on pouvait lui en faire
+une, il entraina doucement son ami, comme il disait: ce n'etait pas le
+duc de Naurouse qu'il presentait, c'etait son ami, et selon lui cela
+devait suffire.
+
+Cependant ce fut ceremonieusement qu'il fit cette presentation et en
+insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
+pour la galerie, dont il etait, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.
+
+Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
+appuyait ses pieds a Savine et, sur un signe de sa mere, Corysandre
+avait offert la sienne a Roger, qui se trouva ainsi place vis-a-vis "de
+la belle fille blonde" qui avait si fort occupe son esprit, libre de la
+regarder, libre de lui parler, libre de l'ecouter.
+
+A vrai dire, la seule de ces libertes dont il usa fut celle du regard;
+ce fut a peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
+les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifference, de l'ennui ou du dedain.
+Tout au contraire, c'etait avec un sourire que Roger trouvait le plus
+ravissant qu'il eut jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mere et
+de Savine, et bien qu'il fut toujours le meme, ce sourire, bien qu'il
+ne traduisit qu'une seule impression, il etait si joli, si gracieux en
+plissant les paupieres, en creusant des fossettes dans les joues, en
+entr'ouvrant les levres, qu'on pouvait rester indefiniment sous son
+charme sans penser a se demander ce qu'il exprimait et meme s'il
+exprimait quelque chose.
+
+Ce fut ce qu'eprouva Roger: du front et des paupieres il passa aux
+fossettes, puis aux levres, puis aux dents, puis au menton, descendant
+ainsi aux epaules, au corsage, a la taille, aux pieds, pour remonter
+aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
+Corysandre rencontrait le sien; encore temoignait-elle si peu d'embarras
+a se surprendre ainsi admiree et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'etait plutot pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
+qu'il detournait ses yeux un moment.
+
+Le temps passa sans qu'il en eut conscience et sans qu'il eut conscience
+aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout a coup, il fut surpris
+et comme eveille par une main qui se posait sur son epaule,--celle de
+Savine.
+
+--Nous allons a Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons diner au
+bord de la Murg, une partie arrangee depuis quelques jours. Voulez-vous
+venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.
+
+Par convenance, Roger se defendit un peu; mais madame de Barizel s'etant
+jointe a Savine et Corysandre l'ayant regarde en souriant, il accepta.
+
+Ce n'etait point une vulgaire voiture de louage qui devait servir a
+cette promenade, mais bien une caleche aux armes de Savine, avec un
+cocher et deux valets de pied portant la livree du prince; la caleche
+decouverte avait tout l'eclat du neuf et les chevaux, choisis parmi
+les plus beaux de son haras, forcaient l'attention des curieux et
+l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer pres d'eux sans
+les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
+voiture, beaute des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
+richesse de la livree, tout cela faisait partie de la mise en scene
+dont Savine aimait a s'entourer dans ses representations, bien plus
+par besoin de briller que par gout reel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
+sur les curieux pour voir si l'effet produit etait en proportion de
+la depense,--ce qui, avec son esprit d'economie, etait pour lui une
+preoccupation constante.
+
+Son bonheur fut complet, car a ce moment meme Otchakoff vint a passer
+trainant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
+des curieux s'arreterent; ils ne quitterent pas la caleche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
+tout a faits significatifs, qui le comblerent de joie.
+
+Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tete,
+les epaules en bombant la poitrine, et autour de la caleche il marchait
+de cote tout gonfle comme un paon qui se pavane.
+
+En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
+eut tres probablement devine ce qui causait cette joie debordante; mais,
+ne pensant qu'a la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine etait le plaisir de faire une
+promenade avec elle et cela l'attrista.
+
+La caleche roulait sous l'ombrage des chenes des allees de Lichtenthal,
+et madame de Barizel qui lui faisait vis-a-vis, l'interrogeait sur ses
+voyages.
+
+--Avait-il visite la Nouvelle-Orleans et le sud des Etats-Unis? Que
+pensait-il du Mississipi?
+
+Ce fut avec enthousiasme qu'il celebra la Nouvelle-Orleans, le
+Mississipi, la Louisiane, la Floride, les Etats-Unis (du Sud bien
+entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les betes, les gens.
+
+Mais malgre sa volonte de ne pas oublier que c'etait a madame de Barizel
+qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
+c'etait sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attaches.
+
+Quant a elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
+bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fut question de
+son pays natal. Quand Roger la prenait a temoin, elle se contentait
+d'incliner la tete en accentuant son sourire.
+
+Ils etaient en pleine foret, gravissant les pentes boisees d'une colline
+par une route en zig zag qui de chaque cote etait bordee de grands
+arbres, tantot des hetres monstrueux qui couvraient les mousses
+veloutees de leurs enormes racines toutes bosselees de noeuds
+entrelaces, tantot des pins qui s'elancaient droit vers le ciel,
+eteignant la lumiere sous leurs branches superposees et leurs aiguilles
+noires. Les lacets du chemin faisaient que tantot Corysandre etait
+exposee en plein au soleil et que tantot, au contraire, elle passait
+tout a coup dans l'ombre. C'etait pour Roger un emerveillement que ces
+jeux de la lumiere sur ce visage souriant et c'etait une question qu'il
+se posait sans la decider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
+pleine lumiere ou les caprices de l'ombre.
+
+Il vint un moment ou il garda le silence et ou dans l'air epais et
+chaud de la foret on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
+craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
+la route.
+
+--Apres avoir ete si bruyant au depart, dit Savine qui ne manquait
+jamais de placer une observation desagreable, vous etes devenu bien
+morne, mon cher Naurouse.
+
+--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
+les cathedrales, ils me portent au recueillement et au silence;
+instinctivement je parle bas si j'ai a parler.
+
+--Tiens, vous faites donc de la poesie, maintenant?
+
+--Il y a des jours ou plutot des circonstances.
+
+S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
+silencieux, a demi tourne vers Corysandre qui l'avait regarde.
+
+On arriva a Eberstein, qui est une habitation d'ete des ducs de Bade
+liberalement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
+connaissait pas encore l'interieur du chateau, elle voulut le parcourir;
+mais apres avoir visite deux ou trois salles, elle trouva que ces pieces
+sombres, a l'ameublement gothique et aux fenetres fermees de vitraux de
+couleurs, etaient trop fraiches pour Corysandre.
+
+--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
+m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
+n'aimes guere ces antiquailles.
+
+--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.
+
+Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
+Savine et ils gagnerent une terrasse d'ou la vue s'etend librement sur
+la vallee de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre interet au
+paysage qui s'etalait a ses pieds et que fermaient bientot de hautes
+collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
+decoupaient nettement sur le ciel.
+
+Apres quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
+vers elle:
+
+--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensee
+se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
+La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.
+
+--Oui, cela est beau, tres beau.
+
+--Je garderai de ce paysage, que j'avais deja vu plusieurs fois, mais
+que je ne connaissais pas encore, un souvenir emu.
+
+Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
+pas les siens, mais elle ne repondit rien, se laissant regarder sans
+confusion.
+
+A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
+remonta en voiture pour descendre au village ou l'on devait diner, ce
+qui faisait une assez longue course.
+
+Savine avait commande d'avance son diner. Lorsque la caleche arriva
+devant la porte du restaurant, on se precipita au-devant de Son
+Excellence que l'on conduisit ceremonieusement a la table qui avait
+ete dressee dans un jardin, au bord de la riviere, dont les eaux
+tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.
+
+--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
+precautions de madame de Barizel dans les salles du chateau d'Eberstein.
+
+Ce fut madame de Barizel qui se chargea de repondre:
+
+--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
+fraicheur du plein air.
+
+Elle la craignait si peu qu'apres le diner elle proposa a sa fille de
+faire une promenade en bateau.
+
+--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.
+
+Une petite barque etait amarree a quelques pas de la. Corysandre
+nonchalamment, se dirigea de son cote; mais Roger la suivit et, s'etant
+embarque avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.
+
+Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table ou
+madame de Barizel et Savine etaient restes assis puis, ayant releve les
+avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.
+
+Corysandre etait assise a l'arriere et elle restait la sans faire un
+mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourne vers Roger et
+eclaire en plein par la pale lumiere de la lune, qui se levait.
+
+--Est-ce que vous avez vu plus belle soiree que celle-la? dit-il.
+
+--Non, dit-elle, jamais.
+
+--Voulez-vous que nous retournions?
+
+--Allons encore.
+
+Et la barque continua de suivre le courant; mais bientot ils toucherent
+le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'etait
+lui qui etait eclaire par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
+les yeux etaient noyes dans l'ombre, le regardait comme lui-meme
+quelques instants auparavant l'avait regardee.
+
+
+
+IX
+
+On arriva a Bade, et avant d'entrer dans les allees de Lichtenthal,
+madame de Barizel invita tres gracieusement le duc de Naurouse a
+les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
+delicieuse journee qui finissait.
+
+Pour la premiere fois Corysandre se mela a l'entretien d'une facon
+directe et avec une certaine initiative.
+
+--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.
+
+--Alors le diner ne merite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.
+
+Mais Corysandre ne daigna pas repondre; ce fut sa mere qui, voyant
+qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments a
+Savine sans que celui-ci s'adoucit.
+
+Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrees chez elles, Savine
+et Roger ne se separerent point, car c'etait sans retard que celui-ci
+voulait proceder a son interrogatoire.
+
+--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le desir d'une
+reponse affirmative.
+
+--Je voudrais voir un peu ou en est la rouge.
+
+Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
+la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'a accompagner Savine a la
+Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnat, ce qui le mettrait
+de belle humeur.
+
+Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
+vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et apres un
+court moment d'entretien a voix basse, Savine revint a Roger, declarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-la.
+
+Mais il regarda jouer et Roger dut rester pres de lui attendant qu'il
+voulut bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder etait assez delicat,
+et avec un homme du caractere de Savine assez difficile pour avoir
+besoin du calme du tete-a-tete dans la solitude.
+
+Enfin ils sortirent, et aussitot qu'ils furent dans le jardin, a peu
+pres desert, Roger commenca:
+
+--J'ai a vous remercier, cher ami, de la bonne journee que vous m'avez
+fait passer.
+
+--Assez agreable en effet, dit Savine, se rengorgeant.
+
+--Cette jeune fille est adorable.
+
+--Oui.
+
+Ce "oui" fut dit d'un ton grognon: ce n'etait pas de Corysandre que
+Savine voulait qu'on lui parlat, c'etait de lui-meme, de lui seul; il le
+marqua bien:
+
+--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mene cette
+longue course dans des montees et des descentes et un chemin dur? Quand
+il y aura des courses serieuses en France, je me charge de battre tous
+vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai a la mode ne sera
+pas remplace par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.
+
+--Oh! tres bien, dit Roger avec indifference. Et madame de Barizel, vous
+la connaissez beaucoup?
+
+--Je la connais depuis que je suis a Bade, j'ai ete mis en relation avec
+elle par Dayelle.
+
+Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:
+
+--Notez que la voiture etait lourde; vous me direz qu'on en trouverait
+difficilement une mieux comprise et ou chaque detail soit aussi soigne,
+aussi parfait; c'est tres vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+etions sept personnes.
+
+--Oh! mademoiselle de Barizel est si legere, dit vivement Roger, se
+cramponnant a cette idee pour revenir a son sujet.
+
+--Ou voyez-vous ca? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.
+
+--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.
+
+--Comme vous en parlez!
+
+--Cela vous blesse?
+
+--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'etonne,
+voila tout. De la poesie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
+si demonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la deforment aussi.
+
+--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
+mademoiselle de Barizel ne soit pas justifie?
+
+Ce fut avec un elan d'esperance qu'il posa cette question qui allait lui
+apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.
+
+--Parfaitement justifie, au contraire; je partage tout a fait votre
+sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.
+
+--Ah!
+
+--Comme vous dites cela.
+
+--Je ne dis rien.
+
+--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.
+
+--Pas du tout, elle me parait toute naturelle; ce qui me surprendrait,
+ce serait que la voyant souvent...
+
+--Je la vois tous les jours.
+
+--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beaute.
+
+--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
+d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la premiere femme que je
+rencontre dont la beaute ne soit ni contestee ni journaliere; tout le
+monde la trouve belle, et elle est egalement belle tous les jours.
+
+Ces reponses n'etaient pas celles que Roger voulait, car dans leur
+franchise apparente elles restaient tres vagues; que Savine jugeat
+Corysandre comme tout le monde, ce n'etait pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus precises sans qu'elles fussent
+cependant brutales.
+
+--Comment se fait-il qu'avec cette beaute, un nom, de la fortune, elle
+ne soit pas encore mariee?
+
+--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.
+
+--Et elle attend encore?
+
+--Vous voyez.
+
+--Et l'on ne parle pas de son mariage?
+
+--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.
+
+--Avec qui?
+
+Ce fut presque malgre lui que Roger lacha cette question.
+
+--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
+attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
+qu'ils disent, pour parler.
+
+--Alors, il n'y aurait donc rien de fonde dans ces propos?
+
+Savine haussa les epaules, mais il ne repondit pas autrement.
+
+
+
+X
+
+Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allees de Lichtenthal
+etait precede d'un petit jardin: c'etait dans ce jardin que Savine et
+Roger avaient fait leurs adieux a madame de Barizel et a Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.
+
+Ce fut vainement qu'elles frapperent a la porte d'entree, personne ne
+repondit; aucun bruit a l'interieur; aucune lumiere.
+
+--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fache, et Bob
+aussi.
+
+Sans repondre madame de Barizel abandonna la porte d'entree et, faisant
+le tour du chalet, elle alla a une petite porte de derriere qui servait
+aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte etait fermee
+aussi. Aux coups frappes personne ne repondit.
+
+--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.
+
+Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant a un massif
+de fleurs borde d'un cordon de lierre, elle se mit a tater dans les
+feuilles de lierre qu'eclairait la lumiere de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientot sa main rencontra une clef cachee la.
+
+--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
+ensemble; la premiere rentree devait trouver la clef et ouvrir pour les
+autres.
+
+Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
+il y avait du mecontentement et aussi du mepris; il semblait que ces
+paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient decampe,
+qu'a sa mere qui permettait qu'ils sortissent ainsi.
+
+Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles etaient
+entrees dans la cuisine ou brulait une lampe, la meche charbonnee. La
+table, noire de graisse, etait encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
+bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.
+
+--Chacun de nos trois domestiques avait son invite, dit Corysandre
+regardant la table; on a fait honneur a ton vin.
+
+Ce n'etait pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'etait a
+un melon et a un pate dont il ne restait plus que des debris, a des
+ecrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, a un
+gigot reduit au manche, a un immense fromage a la creme, a une corbeille
+de fraises, a une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
+queues et des noyaux, au cafe qui avait laisse des ronds noirs sur la
+table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles etaient aux
+trois quarts vides.
+
+De tout cet amas se degageait une odeur chaude qui, melee a celle de la
+graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eut
+sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
+aussi sale, aussi pleine de gachis et de desordre que celle-la.
+
+Elles n'y resterent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
+lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traine de sa robe, tandis
+que Corysandre retroussait la sienne a deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles etaient passees dans le vestibule; mais la il n'y
+avait point de bougies sur la table ou elles auraient du se trouver, et
+il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.
+
+Nulle part un salon ne ressemble a une cuisine; mais nulle part aussi on
+n'aurait trouve un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
+ces deux pieces d'une meme maison que chez madame de Barizel. Autant
+la cuisine etait ignoble, autant le salon etait coquettement arrange,
+dispose pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
+de la cheminee, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
+fenetres, et ces fleurs toutes fraiches, enlevees de la serre ou coupees
+le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette piece
+fermee, s'etaient concentres.
+
+Le flambeau a la main, elles monterent au premier etage ou se trouvaient
+leurs chambres, celle de Corysandre tout a l'extremite et separee de
+celle de sa mere, qu'il fallait traverser pour y acceder, par un cabinet
+de toilette.
+
+Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, presentaient un desordre qui
+egalait celui de la cuisine. Les lits n'etaient pas faits, les cuvettes
+n'etaient pas videes; sur les chaises et les fauteuils trainaient ca
+et la, entasses dans une etrange confusion, des robes, des jupons, des
+vetements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
+des malles ouvertes montraient le linge deplie pele-mele comme s'il
+avait ete mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
+choix.
+
+Cependant il n'y avait pas besoin d'etre un habile observateur pour
+comprendre que tout cela n'etait point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
+etait tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
+s'habillant le matin, avaient fouille dans ces armoires pour y trouver
+du linge en bon etat et qui avaient tout bouleverse, parce que les
+premieres pieces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait ete rejetee parce que la roue
+du jupon etait dechiree; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
+pas de cordons; les boutons de ces cols etaient arraches.
+
+Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce desordre; mais Corysandre
+haussa les epaules avec un mouvement d'ennui et de degout.
+
+--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.
+
+Madame de Barizel ne repondit rien et parut meme ne pas entendre.
+
+--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, a peu pres muette
+tant qu'avait dure la promenade, avait retrouve la parole en entrant
+chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?
+
+--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.
+
+--Si c'etait la premiere; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
+gener, tu leur passes tout.
+
+--Couche-toi, dit-elle a sa fille, j'ai a te parler.
+
+--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?
+
+--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.
+
+--Justement c'est le mot; c'est precisement la vie bourgeoise que je
+voudrais, un peu d'ordre, de regularite, de proprete, car je suis lasse
+et ecoeuree a la fin de tout ce gachis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
+existence comme tout le monde?
+
+Tout en parlant elle avait defait son chapeau et sa robe et les avait
+poses ou elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
+epaules decouvertes, elle avait commence a arranger les draps de
+son lit; mais elle etait malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la premiere fois.
+
+--Faut-il tant de ceremonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
+en haussant les epaules sans se deranger pour venir en aide a sa fille;
+depeche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
+me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.
+
+La mere n'avait pas les memes exigences que la fille: elle ne s'inquieta
+pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
+deshabilla, laissant tomber ca et la ses vetements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
+moment, elle etait fatiguee et voulait se mettre au lit.
+
+Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
+savoir qui elles etaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
+mere et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel proceder a sa toilette de nuit ou plutot se debarrasser de toute
+toilette, ils se seraient confirmes dans leur incredulite: si cette
+femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
+etait parfaitement conservee: pas un crepon, pas la plus petite natte,
+pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
+fermes, se terminant par un poignet aussi delicat que celui d'un enfant;
+avec cela une apparence de sante a defier la maladie, une solidite a
+resister a tous les exces. Les propos dont Houssu s'etait fait l'echo
+auraient ete explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
+pouvait tres bien avoir des amants; elle pouvait etre la maitresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idee de se faire
+epouser par Dayelle, elle pouvait etre aimee. Il est vrai que si l'un de
+ces amants avait penetre a cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+eprouver un mouvement de repulsion, cause par ce qu'il aurait remarque,
+et emporter une facheuse impression des habitudes de sa maitresse; mais
+madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, a l'exception
+du fidele Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou degouter.
+C'etait dans les appartements du rez-de-chaussee qu'elle recevait ses
+amis; et la, dans un milieu ou tout etait combine pour parler aux yeux
+et les charmer, entouree de fleurs fraiches, en grande toilette, rien
+en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
+existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle a manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
+les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
+les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les epingles qui
+rafistolaient un jupon, les trous des bas, les dechirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
+d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils etaient seduisants.
+
+Elle fut bientot au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
+commodement:
+
+--Maintenant, dit-elle, causons.
+
+--Qu'ai-je fait encore?
+
+--Tu n'as rien fait, et c'est la justement ce que je te reproche, et ce
+n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton interet.
+
+--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon interet! Le tien aussi,
+il me semble.
+
+--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?
+
+--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-a-dire le tien par le mien.
+Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
+c'est justement parce que je ne perds pas mon temps a parler que j'en ai
+pour regarder.
+
+--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.
+
+--Ne me dis pas que je suis bete, tu me l'as crie aux oreilles assez
+souvent pour qu'il soit inutile de le repeter. Il est possible que je
+sois bete et quand je me compare a toi, je suis disposee a le croire: je
+sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
+ton assurance, ni tes idees, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
+que tu es partout a ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
+tout comme toi, meme des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
+lieu de me laisser dans l'ignorance, a ne rien faire, sans me donner des
+maitres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-etre pas aussi
+bete que tu crois.
+
+--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
+appris? est-ce que j'ai jamais eu des maitres?...
+
+--Oh! toi!...
+
+Assurement il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
+moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
+sincere d'une superiorite. Au reste rien ne ressemblait moins a la
+tendresse d'une mere pour sa fille, ou d'une fille pour sa mere, que la
+facon dont elles se parlaient; meme lorsque madame de Barizel semblait
+en public temoigner de la sollicitude et de l'affection a Corysandre,
+le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
+tiennent aux apparences; quant a Corysandre, qui ne se donnait pas
+la peine de feindre, son ton etait celui de l'indifference et de la
+secheresse.
+
+--Cela te blesse que ta mere se remarie?
+
+--Oh! pas du tout, et meme, a dire vrai, je le voudrais si cela
+devait...
+
+--Puisque tu as commence, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?
+
+--Parce que, si bete que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
+deviennent plus penibles quand on les dit que quand on les tait; les
+taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.
+
+Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
+moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les epaules
+avec un sourire de pitie. Evidemment les paroles de sa fille ne la
+blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
+n'etait pas qu'il y a des choses qui deviennent plus penibles quand on
+les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eut jusqu'a un certain point voulu les connaitre, par curiosite, pour
+savoir; mais en realite elle ne trouvait pas que cela valut la peine de
+les arracher. Elle avait mieux a faire pour le moment, et c'etait chez
+elle une regle de conduite d'aller toujours au plus presse.
+
+--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'etait
+une raison pour etre aujourd'hui autre que tu n'as ete. Combien de fois
+t'ai-je recommande d'etre brillante; tu t'en remets a ta beaute pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.
+
+--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
+s'admirant complaisamment dans la glace.
+
+--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, etre
+seduisante, etourdissante; dire tout ce qui te passait par la tete. Dans
+une bouche comme la tienne, avec des levres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises meme sont charmantes.
+
+--Je n'avais rien a dire.
+
+--Meme quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'etait pas
+difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.
+
+--Je ne pensais pas a parler, je le regardais; il est tres bien, le duc
+de Naurouse; il a tout a fait grand air, la mine fiere, l'oeil doux; il
+me plait.
+
+--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'ecria madame
+de Barizel, s'animant pour la premiere fois et montrant presque de la
+colere; il te plait, un homme que tu ne connais pas!
+
+--Il est duc.
+
+--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?
+
+--Tu demanderas cela a tes amis; Leplaquet doit le connaitre, M. Dayelle
+doit savoir quelle est sa fortune.
+
+--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
+qui, presentement, doit te plaire.
+
+--Il ne me plait point.
+
+--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tete que tu es libre de
+n'epouser que l'homme qui te plaira?
+
+--Je le voudrais.
+
+--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
+tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
+pas un mari desirable pour toi?...
+
+--Pour nous.
+
+--Ne m'agace pas; ton mariage est assure si tu le veux, je mettrais tout
+en oeuvre pour qu'il reussit.
+
+--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'a present: il
+parait prendre plaisir a etre avec nous, a se montrer avec nous partout
+ou l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
+femme; a vrai dire, je ne crois meme pas qu'il en ait l'idee.
+
+--S'il ne l'a pas encore eue, cette idee, c'est ta faute; ce n'est pas
+en etant ce que tu es avec lui que tu peux echauffer sa froideur. Je
+t'avais dit qu'il etait l'orgueil meme et que c'etait par la qu'il
+fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les eloges les plus
+exageres, il les boit avec beatitude: lui en as-tu jamais fait?
+
+--Cela m'ennuie.
+
+--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis a supporter pour devenir
+princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
+a pas de peine a prendre, pas de fatigues a s'imposer, pas de degouts a
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'a te montrer dans la
+gloire de ta beaute; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
+jamais a un grand mariage si je n'etais pas pres de toi. Tu peux le
+preparer par ta beaute, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+reussir, pour cela ta beaute ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
+pas et ce que j'ai, moi.
+
+--Et cependant ni la beaute, ni... ce que tu as n'ont encore decide
+Savine.
+
+--Il se decidera ou plutot on le decidera.
+
+--Qui donc?
+
+--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.
+
+--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutot pourquoi j'ai eu peur
+que tu n'aies froid dans le chateau d'Eberstein, qui n'est pas glacial?
+
+--Je te le demande.
+
+--Explique-moi plutot pourquoi j'ai eu l'idee de te faire faire une
+promenade en bateau?
+
+--Pour rester seule avec le prince.
+
+Madame de Barizel se mit a rire:
+
+--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te menager un tete-a-tete avec
+le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
+continuer ce tete-a-tete, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'eperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgre lui. Et
+c'est a cela que le duc de Naurouse nous servira.
+
+--Pauvre duc de Naurouse!
+
+--Vas-tu pas le plaindre plutot; il sera bien heureux, au contraire;
+sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
+Mais ce qui serait tout a fait aimable de sa part, ce serait d'etre en
+situation de fortune d'inspirer des craintes reelles a Savine et d'etre,
+comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
+et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, apres-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
+que Coralie ne rentrera pas. Reve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
+grand air, de sa mine fiere, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
+lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!
+
+--Bonne nuit, financiere!
+
+
+
+XI
+
+Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
+habitude de venir le lendemain matin dejeuner d'une tasse de the avec
+elle pour parler de la journee ecoulee et s'entendre sur la journee qui
+commencait: c'etait l'heure des confidences, des renseignements, des
+conseils, des projets, ou tout se disait librement, comme il
+convient entre associes qui n'ont qu'un meme but et qui travaillent
+consciencieusement a l'atteindre en unissant leurs efforts.
+
+Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui etait interdit pour
+tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
+avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait a
+dormir la grasse matinee, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle etait
+la mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
+toujours en travail, et echafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
+a se gener avec Leplaquet, qui, dans sa vie de boheme, en avait vu
+d'autres et qui n'avait de degouts d'aucunes sortes.
+
+Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'eveiller, et, comme elle
+n'avait point ete derangee, elle etait de belle humeur.
+
+--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
+en la tendant, a Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.
+
+--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
+accompagnees dans votre promenade a Eberstein.
+
+--Qu'est ce duc de Naurouse?
+
+--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs annees
+et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
+tribunaux, et meme devant la cour d'assises.
+
+--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passe en cour d'assises?
+
+--Oui, et pour avoir tue un homme.
+
+--Ah! mon Dieu! et il s'est assis a cote de nous, dans la meme voiture,
+il a ete vu dans notre compagnie.
+
+--Rassurez-vous, il a tue cet homme en duel et conformement aux regles
+de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors le prince Savine est lache?
+
+--Au contraire.
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Vous y serez tout a l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
+du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.
+
+--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
+belle fortune. Cependant cette fortune a du etre ecornee par des folies
+de jeunesse; ces folies lui ont meme valu un conseil judiciaire que lui
+ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutte avec acharnement
+pendant plusieurs annees. A la fin il en a triomphe et il est
+aujourd'hui maitre de ce qui lui reste de sa fortune.
+
+--Qu'est ce reste?
+
+--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-etre. Bien entendu je
+ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.
+
+--Je demanderai a Dayelle.
+
+--Il doit bientot venir? demanda Leplaquet avec un certain
+mecontentement.
+
+Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression desagreable, et
+tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.
+
+--Quelle a ete sa vie?
+
+--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
+derniers temps de son sejour en France, il etait l'amant de la duchesse
+d'Arvernes, et l'amant declare au vu et au su de tout le Paris; leurs
+amours ont fait scandale; il s'est a moitie tue pour la duchesse...
+
+--Un passionne alors, c'est a merveille cela!
+
+A ce moment l'entretien fut interrompu par une negresse qui entra
+portant un plateau sur lequel etait servi un dejeuner au the pour deux
+personnes.
+
+Ce fut une affaire, de trouver a poser ce plateau; mais les negresses,
+au moins certaines negresses, affinees, ont l'adresse et la souplesses
+des chattes pour se faufiler a travers les obstacles sans rien casser.
+Celle-la manoeuvra si bien, qu'elle parvint a decouvrir une place pour
+son plateau sans le lacher.
+
+--Si je n'avais trouve la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
+d'un ton indulgent, nous etions exposees a coucher dehors.
+
+La negresse, qui etait jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
+souplesse de ses mouvements et la mobilite de sa physionomie, se mit a
+sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents etincelantes avec
+les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
+veut adoucir son maitre.
+
+--Pas faute a moi, bonne maitresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
+Dinah pas faute a elle non plus; grand machin de montre casse, criiii,
+criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brise;--elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fachee; moi,
+grand chagrin.
+
+Et, apres avoir ri, instantanement elle se mit a pleurer.
+
+--Est-elle drole, dit Leplaquet en riant.
+
+Ce fut tout: elle, pas grondee, sortit en riant.
+
+Madame de Barizel la rappela:
+
+--Et nos chambres?
+
+--Pas faute a moi; moi oublie. Oh! moi grand chagrin.
+
+De nouveau elle se remit a pleurer; puis doucement elle tira la porte et
+la ferma.
+
+Tout en se disculpant de cette facon originale, elle avait place un
+petit gueridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
+de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.
+
+Leplaquet s'occupa a faire le the.
+
+--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!
+
+--Son effet ordinaire, c'est-a-dire extraordinaire: le duc est reste
+en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai menage quelques
+instants de tete-a-tete, ou ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient ete en etat l'un et l'autre de parler.
+
+--Comment, Corysandre?
+
+--Je l'ai confessee hier en rentrant; elle m'a avoue ou plutot elle m'a
+declare, car elle n'est pas fille a avouer, que le duc de Naurouse lui
+plait: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.
+
+--Mais c'est dangereux, cela.
+
+--Oh! pas du tout; si peu Americaine que soit Corysandre, et elevee par
+son pere elle l'est tres peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
+de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
+laissera faire la cour, elle ecoutera tout ce qu'on voudra lui dire de
+tendre ou de passionne; elle serrera toutes les mains qui chercheront
+les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui a droite et
+a gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
+tete-a-tete elle permettra meme avec plaisir qu'on depose un baiser sur
+son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
+aller plus loin; elle connait la valeur de la dot qu'elle doit apporter
+en mariage et elle ne consentira jamais a la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porte graine ce sera autre
+chose, mais alors je n'aurai plus a en prendre souci.
+
+--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un pretendant?
+
+--Savine, avec son caractere orgueilleux, s'imagine qu'en etant amoureux
+de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est a la glace,
+incapable de passion et d'entrainement pour ce qui n'est pas lui et lui
+seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimite
+avec nous. Du jour ou il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
+par la fortune, du moins par le rang, car un duc francais de noblesse
+ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour ou il
+verra que ce duc francais est amoureux pour de bon et parle, il parlera
+lui-meme.
+
+--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.
+
+--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annonce sa visite, je l'attends
+aujourd'hui; je l'inviterai a diner pour apres-demain avec Savine,
+Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera tres aimable pour le duc
+de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
+qu'a obeir a son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
+naturellement. De son cote, le duc de Naurouse sera tres tendre pour
+Corysandre; cela, je l'espere, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
+cote, c'est-a-dire vous, mon cher Leplaquet, aide de Dayelle, vous
+agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
+pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et devoue. Celui de Dayelle, je
+l'obtiendrai apres-demain.
+
+--Voila ce que je n'aime pas.
+
+--Ne dis donc pas de ces naivetes d'enfant, gros niais: tu sais bien
+pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.
+
+
+
+XII
+
+Madame de Barizel ne s'etait pas trompee en pensant que le duc de
+Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour meme.
+
+Apres la promenade de la veille, n'etait-il pas tout naturel qu'il vint
+prendre des nouvelles de leur sante? N'etaient-elles pas fatiguees? Et
+puis il craignait que Corysandre n'eut eu froid sur la riviere.
+
+Madame de Barizel le rassura: elle n'etait pas fatiguee; Corysandre
+n'avait pas gagne froid, elle avait ete enchantee de cette promenade.
+
+Cependant, bien que Roger prolongeat sa visite, la faisant durer plus
+qu'il ne convenait peut-etre, Corysandre ne parut pas, car madame de
+Barizel avait decide qu'il fallait exasperer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
+si forte impression, et elle avait exige que sa fille restat dans
+sa chambre. Corysandre avait commence par se revolter devant cette
+exigence, puis elle avait fini par ceder aux raisons de sa mere.
+
+--Veux-tu qu'il pense a toi?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu qu'il reve de toi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
+on est stupide quand on ecoute son coeur, on ne fait que des sottises.
+
+Elle etait restee dans sa chambre, mais en s'installant a la fenetre,
+derriere un rideau, de facon a voir le duc de Naurouse quand il
+arriverait et repartirait.
+
+Apres une longue attente, Roger, perdant toute esperance de voir
+Corysandre ce jour-la, s'etait leve pour se retirer; alors madame
+de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
+invitation a diner pour le surlendemain.
+
+--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
+connaissez sans doute? Et puis un bon ami a nous; un ami d'Amerique,
+maintenant fixe en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
+Leplaquet.
+
+Le duc de Naurouse etait parfaitement indifferent au nom et a la qualite
+des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dinerait, ce serait avec
+Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il placa ces
+convives: Dayelle et Savine a droite et a gauche de madame de Barizel;
+le journaliste et lui de chaque cote de Corysandre: ce serait charmant.
+
+C'etait beaucoup pour madame de Barizel de reunir a sa table le prince
+Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'etait pas tout: pour que cette
+reunion portat les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
+autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le role qu'elle
+leur destinait; elle n'etait pas femme a s'en rapporter aux hasards de
+l'inspiration, et a l'avance elle entendait regler chaque chose, chaque
+detail, chaque mot, sans rien laisser a l'imprevu, de facon a ce que
+tout marchat regulierement, surement, pour arriver a un succes certain.
+
+Pour Leplaquet, elle etait sure de lui: c'etait un associe, un complice
+sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutot a moderer son
+zele qu'a l'exciter. Comment ne se fut-il pas employe corps et ame au
+mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de reves, que de
+projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
+boheme, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.
+
+Mais pour Dayelle il n'en etait pas de meme: Dayelle etait un bourgeois,
+un homme a principes, que sa situation financiere et politique rendait
+circonspect et timore, lui inspirant a propos de tout ce qui ne devait
+pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
+Qu'attendre de bon d'un homme qui, a chaque instant, s'ecriait avec la
+meilleure foi du monde: "Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!" S'il
+etait heureux d'avoir une maitresse dont il se croyait aime, une femme
+jeune encore, lui qui etait un vieillard; une grande dame, lui qui etait
+un parvenu, c'etait a condition que cette liaison ne l'entrainerait pas
+trop loin. Deja il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
+a Bade deux fois par mois etait quelque chose d'extraordinaire, un
+temoignage de passion qu'un homme follement epris pouvait seul donner.
+Cela n'etait ni de son age, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
+il compromettait ses interets pendant ces absences qui duraient trois
+jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fit le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en etait pas moins vrai que, rentre a Paris, il lui
+fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilite,
+son application ordinaires pour le travail, sa lucidite, sa surete de
+coup d'oeil. Pendant cinquante annees sa vie avait ete consacree, avait
+ete vouee au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
+autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
+sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
+mari le meilleur et le plus fidele. Il ne fallait pas oublier tout cela.
+A chaque instant, a chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
+ete la vie de cet homme, qui tout a coup, a l'age ou l'on fait une fin,
+avait fait un commencement, entraine dans une passion qui l'etonnait au
+moins autant qu'elle l'inquietait. Il fallait penser a ses anciennes
+habitudes, a son caractere, a ses craintes, a ses reflexions, aux
+reproches qu'il s'adressait lui-meme sur sa propre folie.
+
+Ce n'etait point, comme Leplaquet, un associe encore moins un complice,
+a qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
+doute il desirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
+le prince de Savine s'accomplit, il etait dispose a faire beaucoup, meme
+a verser une dot qu'il etait cense avoir en depot, bien qu'il n'en eut
+jamais recu un sou, si ce n'est en valeurs depreciees et irrealisables
+qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
+jaune sur lequel elles etaient imprimees mais en tout cas il ne ferait
+que ce qui lui paraitrait delicat, droit, correct, en accord avec ses
+idees etroites d'honnetete bourgeoise.
+
+Lui demander franchement de prendre un chemin detourne, seme de pieges
+et de chausse-trapes etait aussi inutile que dangereux; non seulement il
+refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se facherait qu'on le lui indiquat, et cela l'amenerait a des
+reflexions, a des appreciations, a des inquietudes qu'il fallait
+soigneusement eviter, sous peine de perdre en une minute ce
+qu'elle avait si laborieusement prepare depuis son arrivee en
+France,--c'est-a-dire son mariage avec Dayelle.
+
+Marier Corysandre et lui faire epouser Savine avait un grand interet
+pour elle, mais se marier elle-meme et se faire epouser par Dayelle en
+avait un bien plus grand encore.
+
+Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
+les jours se precipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
+arrive au bout de sa course et tombe de haut; encore une annee, encore
+deux peut-etre et l'irreparable serait accompli, elle serait une vieille
+femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Ou trouver
+un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-la?
+avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
+dans l'Etat, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
+jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnat: l'un resterait
+ce qu'il etait, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il etait aussi, un
+boheme.
+
+C'etait le samedi que Dayelle devait arriver a Bade, par le train parti
+de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eut horreur de se lever
+matin, ce jour-la elle montait en wagon a neuf heures pour aller a Oos,
+qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.
+
+Au temps ou elle etait jeune et ou elle aimait reellement, elle n'avait
+jamais eu de ces attentions, mais alors les demonstrations et les
+preuves etaient inutiles, tandis que maintenant elles etaient
+indispensables. Dayelle etait defiant; de plus, il avait des moments
+lucides ou, se voyant ce qu'il etait reellement, un vieillard, il se
+demandait s'il pouvait etre vraiment aime, si ce n'etait point une
+illusion de le croire, un ridicule de l'esperer; et le seul moyen pour
+combattre ces defiances etait de lui donner de telles preuves de cet
+amour, qu'elles fissent taire les soupcons du doute aussi bien que les
+objections de la raison. Comment ne pas croire a la tendresse d'une
+femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec delices, et qui quitte son
+lit a huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
+chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
+une surprise!
+
+Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agreable, quand
+pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on detachait son wagon du
+train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
+vit la portiere de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaitre,
+souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.
+
+--Eh quoi, s'ecria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider a
+monter, vous ici!
+
+
+
+XIII
+
+La distance est courte d'Oos a Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
+Naurouse ne fut pas prononce. Pouvait-elle penser a un autre qu'a celui
+qu'elle etait si heureuse de revoir? C'etait pour lui qu'elle etait
+venue, c'etait de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.
+
+Mais, apres les premiers moments d'epanchement, il etait tout naturel de
+parler de ce qui s'etait passe depuis la derniere visite de Dayelle a
+Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se presenta, amene par la force
+des choses.
+
+--A propos, j'ai une nouvelle a vous annoncer, une grande nouvelle que
+j'allais oublier, tant je suis troublee. Il faut me pardonner, quand je
+vous vois, je perds la tete et ne pense plus a rien. Vous connaissez le
+duc de Naurouse?
+
+--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, a la campagne, au chateau
+de Vauxperreux; presentement, il est en train de faire un voyage autour
+du monde.
+
+--Presentement, il est a Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
+de penser qu'il est amoureux de Corysandre.
+
+Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
+a cette joie, loin de la.
+
+--Si ce que vous supposez etait vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
+pas s'en rejouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
+Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais a votre fille.
+
+--Qu'a-t-on a lui reprocher?
+
+Avant de repondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tete en
+arriere, les yeux a dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
+poche de son gilet, le bras gauche etendu noblement:
+
+--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte a votre
+fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
+est charmante; c'est sincerement que je souhaite son bonheur. M. le duc
+de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
+rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'a ces derniers temps habite
+l'Amerique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrive
+jusqu'a vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
+gaspille follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hate de
+s'en debarrasser, c'est aussi son coeur, sa sante. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a etonne Paris qui, vous le savez, ne
+s'etonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
+que jeune, beau, distingue, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
+sure que s'il se presentait dans une famille honnete il serait econduit
+et que pas une mere, qui le connaitrait, ne consentirait a lui donner
+sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
+renoncerais a le marier.
+
+Tout Dayelle etait dans ce discours debite avec une gravite et une
+lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassee, car
+ce qu'elle avait a repondre a cette condamnation ne pouvait pas etre
+dit, sous peine de se faire condamner elle-meme. Apres quelques secondes
+de reflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait etre utilise.
+
+--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
+l'etonnement; mais je n'ai rien a repondre aux raisons que vous
+avez exposees avec cette noblesse, cette droiture, cette surete de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
+toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond meme de votre nature.
+
+Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'etait pas encore blase
+sur ces eloges dont elle l'accablait, et c'etait pour lui un plaisir
+toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles levres et de se voir
+admirer par ces beaux yeux.
+
+Elle continua:
+
+--Ce n'est pas a moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
+venez de si bien m'expliquer, ce serait a Corysandre d'abord, et puis
+ensuite a une autre personne.
+
+--Cela est assez difficile avec Corysandre.
+
+--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
+une jeune fille. Maintenant la seconde personne a laquelle je voudrais
+vous voir repeter ce que vous m'avez explique, c'est-a-dire que le duc
+de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
+c'est... le duc de Naurouse lui-meme.
+
+Comme Dayelle faisait un mouvement de repulsion, elle poursuivit en
+insistant:
+
+--Pour tout autre ce serait la une commission delicate; mais pour vous,
+avec votre tact, avec l'autorite que vous donnent votre caractere et
+votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
+parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitie que vous nous portez, il
+me semble que vous pouvez tres bien lui repondre par ce que vous m'avez
+dit.
+
+--Mais c'est impossible, s'ecria Dayelle.
+
+Madame de Barizel, qui avait jusque-la parle avec une douceur
+caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
+regard, prirent une energie qui rendait la contradiction difficile:
+
+--Jusque-la, dit-elle, je ne vous ai parle que de Corysandre; mais
+je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
+Voulez-vous que je sois toute a vous? Aidez-moi a marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
+pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la verite peut se
+decouvrir d'un moment a l'autre, et que, du jour ou elle sera connue,
+du jour ou le monde donnera son vrai nom a ce qu'il a accepte jusqu'a
+present pour de l'amitie, le mariage de Corysandre sera gravement
+compromis, empeche peut-etre pour jamais, par le scandale de la conduite
+de sa mere. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc a la marier si vous
+m'aimez comme je vous aime.
+
+--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse aupres du duc de
+Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?
+
+Elle se mit a sourire.
+
+--Comme les hommes les plus fins sont naifs pour les choses de
+sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
+duc de Naurouse ne doit nous servir qu'a decider le prince Savine, et
+que le prince se decidera quand il saura qu'il a un rival.
+
+--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...
+
+--Il se retirera ecarte par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
+de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
+l'espere, amenera le prince Savine a realiser enfin une resolution
+arretee dans son esprit comme dans son coeur et qu'il differe, je ne
+sais pourquoi.
+
+
+
+XIV
+
+Comme c'etait le soir meme, apres le diner, que Dayelle devait adresser
+son etrange discours au duc de Naurouse, il voulut se preparer pendant
+la journee en repetant a Corysandre ce qu'il avait dit le matin a
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son eloquence,
+Corysandre ne lui facilita point sa tache, et, malgre le tact que madame
+de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arreta plusieurs fois,
+embarrasse pour continuer.
+
+Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlat du
+duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'etait pas du tout
+l'eloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dedaigneuse, et, malgre les signes desesperes de sa mere,
+elle avait repondu d'une facon peu reverencieuse aux observations qui la
+contrariaient:
+
+--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?
+
+--Des dettes considerables.
+
+--Et il les a payees?
+
+--Mais sans doute.
+
+--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
+desordonne, au contraire.
+
+Sur un autre sujet plus delicat que Dayelle avait traite avec toutes
+sortes de menagements, elle avait repondu sur le meme ton.
+
+--Alors il a eu des maitresses, M. de Naurouse?
+
+Dayelle avait incline la tete.
+
+--Et il les a aimees?
+
+Dayelle avait repete le meme signe afflige.
+
+--Il a fait des folies pour elles?
+
+--Scandaleuses.
+
+--Vraiment! Et en quoi etaient-elles scandaleuses? Voila ce que je
+voudrais bien savoir.
+
+--C'est la une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
+interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
+l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
+quelques mots d'enfant terrible, ne fachat Dayelle.
+
+--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour ou je
+pourrai la poser a M. de Naurouse lui-meme, ce qui sera bien plus drole.
+
+--Corysandre!
+
+--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
+pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, a moi, que M.
+de Naurouse ait gaspille une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
+fait qu'il ait eu des maitresses et qu'il les ait aimees follement? cela
+prouve qu'il est capable d'amour et meme de passion, ce que je trouve
+tres beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas tres
+vrai, et, pour etre sincere, car il faut toujours etre sincere, n'est-ce
+pas?
+
+Dayelle, a qui elle s'adressait, ne repondit pas.
+
+--Pour etre sincere, je dois dire que cela me fait plaisir.
+
+--Et pourquoi? demanda Dayelle serieusement.
+
+--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porte sur M. de
+Naurouse en le regardant.
+
+--Et quel jugement aviez-vous porte? demanda Dayelle.
+
+--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous repondre
+quelque sottise.
+
+Habituellement, lorsque sa mere l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
+assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-a-dire devant
+des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude ou il
+y avait plus de dedain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
+point ainsi; au lieu de courber la tete, elle la releva.
+
+--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de repondre a une
+question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
+faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse etait capable d'amour,
+c'est qu'en le voyant je l'avais juge ainsi et que je suis bien aise de
+voir que je ne me suis pas trompee sur lui.
+
+S'adressant a sa mere directement:
+
+--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
+naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
+qu'augmenter la sympathie que j'eprouve pour lui?
+
+--Mais, malheureuse enfant, s'ecria Dayelle, ce n'est, pas de la
+sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la repulsion,
+de l'eloignement.
+
+--Alors c'etait pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
+mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas reussi. Je vois que M. de
+Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractere a
+lui: qu'il est capable d'entrainement et de passion; qu'il a inspire des
+amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
+occupe tout Paris, ce qui n'est pas donne a tout le monde, et pour tout
+cela il me plait un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
+connaitre. A l'age ou les petites filles jouent encore a la poupee on
+m'a dit "Plais a celui-ci, plais a celui-la." Et depuis on me l'a repete
+sans cesse, sans s'inquieter jamais de savoir si celui-ci ou celui-la me
+plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
+plaire a l'acheteur et passer entre ses mains le jour ou il voudra de
+moi. Je ne me suis jamais revoltee; je ne me revolte pas. Mais je trouve
+enfin un homme qui me plait, et je le dis tout haut, non a lui, mais a
+vous, ma mere, a l'ami de ma mere, est-ce donc un crime?
+
+--Quelle sauvage! s'ecria madame de Barizel.
+
+Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:
+
+--Ah! si je pouvais en etre une, dit-elle, une vraie!
+
+
+
+XV
+
+A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il etait de sa dignite de
+se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
+exacts.
+
+Le diner etait pour sept heures; a sept heures vingt minutes seulement,
+on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
+piaffements des chevaux qu'on arretait, le saut lourd de deux valets qui
+sautaient a terre pour ouvrir la portiere et se tenir respectueux sur le
+passage de leur maitre. C'etait Son Excellence le prince Savine, qui,
+pour venir du Graben aux allees de Lichtenthal, c'est-a-dire pour une
+distance qu'on franchit a pied en quelques minutes, avait fait atteler,
+afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entree digne de lui.
+
+Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empresserent au-devant de lui;
+mais Corysandre, qui etait en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenetre en tete-a tete, ou qui plutot ecoutait le duc
+de Naurouse, ne se derangea pas et elle attendit que Savine vint a elle,
+sans lever les yeux, sans les tourner de son cote, toujours souriante et
+attentive a ce que Roger lui disait.
+
+Quand on avait annonce le prince, Roger, avait eu un moment d'emotion.
+En voyant l'indifference qu'elle temoignait et qui certainement n'etait
+pas jouee, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurement, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait eprouve un sentiment tendre
+pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade a
+Eberstein se trouverent confirmees d'une facon frappante.
+
+Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle a
+manger.
+
+A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adresse que quelques
+courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
+conduire; mais vivement elle tendit la main a Roger qu'elle n'avait pas
+quitte des yeux.
+
+--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.
+
+Savine, qui deja arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
+aimable, resta interloque, tandis que Corysandre impassible et Roger
+tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
+Dayelle.
+
+Si Leplaquet n'avait pas ete invite, Savine serait entre le dernier dans
+la salle a manger. Il etait suffoque. Si Dayelle ne fut pas suffoque, au
+moins fut-il fort etonne lorsque, arrive a sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
+tandis que Savine, la figure empourpree et les sourcils contractes, les
+suivait avec Leplaquet. Eh quoi! etait-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son pretendant, son futur mari, celui
+qu'on desirait si vivement lui voir epouser? Et, dans son mouvement
+de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne repondit pas a cette pression,
+et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
+indiquait; car il n'y avait la rien qui put la surprendre, puisque,
+a l'avance, ce qui venait de se passer avait ete arrete entre elles.
+C'etait elle, en effet, qui avait dit a Corysandre de prendre le bras
+du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
+Savine en fut pique.
+
+--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se decide; profitons de
+la presence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!
+
+Roger ne s'etait pas trompe dans ses previsions: Dayelle et Savine
+se trouverent places a droite et a gauche de madame de Barizel; le
+journaliste et lui de chaque cote de Corysandre.
+
+On servit, et, comme le diner venait du restaurant, il se trouva bon;
+comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
+s'occuperent convenablement de leur besogne; comme le linge etait
+loue, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
+appartenaient a la maison et qu'ils avaient ete nettoyes et essuyes par
+des domestiques etrangers, ils ne trahirent en rien le desordre et la
+malproprete qui etaient cependant la regle ordinaire de cette maison;
+les fleurs de la salle a manger etaient aussi fraiches que celles du
+salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appetit, ne
+pouvaient pas deviner ce qu'etait cette cuisine.
+
+D'ailleurs, a l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
+silencieux, aucun d'eux n'etait en etat de faire attention a ce qui se
+passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait a entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
+pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
+d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
+magnetise en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
+Naurouse enfin, parce qu'il etait tout a Corysandre, ne prenant interet
+qu'a ce qui venait d'elle et s'appliquait a elle.
+
+Dayelle qui avait commence joyeusement le diner l'acheva assez
+melancoliquement: il s'etait engage envers madame de Barizel a presenter
+ses observations au duc de Naurouse ce soir-la, et, a mesure que le
+diner s'avancait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
+desagreable et plus genant.
+
+Il etait fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
+melait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singuliere
+idee madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?
+
+La preoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
+abregerent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
+le jardin, ou Corysandre et Roger s'installerent, de facon a continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
+humeur s'etait accrue, annonca qu'il etait oblige de retourner au
+trente-et-quarante pour suivre une serie qui l'interessait.
+
+Ce fut le signal du depart.
+
+--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
+demanda Roger a Corysandre, esperant ainsi rester plus longtemps avec
+elle; nous suivrons ses emotions sur son visage.
+
+--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'emotions, dit Savine de plus en
+plus maussade.
+
+--Alors, repondit Corysandre, cela n'offre aucun interet de vous voir
+jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
+vous avez toujours une galerie si nombreuse.
+
+--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
+sont interessantes.
+
+--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parle, le joueur
+qui m'interesse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
+ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'a me tuer,
+et qui joue cependant; voila celui qui me touche et que j'admire.
+
+--Celui-la est un fou, dit Savine.
+
+--Ou un passionne, dit Roger.
+
+--J'aime les passionnes, dit Corysandre.
+
+Sur ce mot on se separa et les hommes se dirigerent tous les quatre vers
+la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tete, Dayelle et Roger
+venant ensuite.
+
+Arrives a la maison de jeu, Savine et Leplaquet monterent le perron,
+Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
+sur Corysandre, parut peu dispose a les suivre.
+
+--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.
+
+--Je n'ai pas joue depuis que je suis a Bade et je crois que je partirai
+sans avoir risque un louis.
+
+--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
+ces dispositions, car il y a quelques annees vous etiez un grand joueur,
+et le jeu vous a coute cher.
+
+--C'est peut-etre ce qui m'a gueri.
+
+Dayelle croyait avoir trouve une ouverture pour placer son discours, il
+se hata d'en profiter:
+
+--Enfin, je suis, je vous le repete, bien heureux de vous voir revenu
+si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
+grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif interet, car
+je ne doute pas que vous ne perseveriez dans la bonne voie. La jeunesse
+a des entrainements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
+prolongent au dela d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
+votre grande fortune, quelle eut ete votre vie, je vous le demande, si
+vous aviez persevere dans la voie que vous suiviez avant votre depart.
+
+Roger se redressa blesse par cet etrange discours, mais, apres un court
+moment de reflexion, il n'interrompit pas, voulant voir ou il allait
+arriver.
+
+--Comment auriez-vous assure la perpetuite de ce nom par un mariage
+digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mere de
+famille eut accepte pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
+le mot, bruyant que vous etiez alors? Il y a des reputations qui font
+peur. Tandis que dans quelques annees, quand la preuve sera faite, et
+bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
+famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fiere de votre
+alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sur, car les mauvaises
+impressions sont plus longues a s'effacer qu'a se former; et ce sera le
+temps, le temps seul qui amenera ce resultat; toutes les paroles, tous
+les engagements ne pourraient rien; on vous repondrait: "Attendons."
+Voila pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer des maintenant
+a vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
+peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immediat, mais prochain au moins,
+vous donner la vie qui convient a un duc de Naurouse, et que personne ne
+vous souhaite plus sincerement que moi, croyez-le.
+
+Dayelle avait cesse de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
+avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
+entortillee et leur sens obscur? Qui les avait inspirees? Dans quel but
+ce vieux bonhomme, qui etait l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
+les lui adressait-il?
+
+
+
+XVI
+
+Malgre les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
+continuerent de suivre leur cours sans changement, c'est-a-dire sans que
+le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.
+
+Leur empressement aupres de Corysandre ne laissait rien a desirer;
+chaque jour c'etaient des parties nouvelles, des promenades a cheval et
+en voiture dans la Foret-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes ou il y avait quelque chose a voir, des petits
+voyages ca et la le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'etait tout.
+
+Savine se montrait ce qu'il avait toujours ete: tres eloquent en
+temoignages d'admiration.
+
+Il etait impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
+Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
+sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment ou il
+arrivait jusqu'au moment ou il partait.
+
+Fatiguee d'attendre, impatiente, inquiete, pressee par toutes sortes de
+raisons, madame de Barizel se decida enfin a faire une tentative directe
+sur Savine, de facon a l'obliger a se prononcer ou tout au moins a
+montrer quels etaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'ou ils
+allaient et ce qu'on pouvait en attendre.
+
+Lorsqu'elle se fut arretee a cette idee, elle n'en differa pas
+l'execution, si serieuse qu'elle fut.
+
+Savine devait venir dans la journee; elle s'arrangea pour etre seule
+au moment de son arrivee et aussi pour n'etre point derangee tant que
+durerait leur entretien.
+
+Bien qu'elle fut encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
+etait cependant dans la classe des meres, de sorte que ceux qui venaient
+pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mere, se laissaient aller bien souvent a un mouvement de
+deception.
+
+--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine apres les premiers mots de
+politesse.
+
+--Elle est dans sa chambre, ou elle restera, car j'ai a vous entretenir
+en particulier de choses graves.
+
+En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
+avait si souvent redoutee etait-elle sonnee? Allait-on lui demander a
+quel but tendaient ses assiduites dans cette maison?
+
+--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
+au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.
+
+D'amis, il n'en avait reellement qu'un: lui-meme; puisque ce n'etait pas
+de lui qu'il allait etre question, il n'avait pas a prendre souci. Les
+autres, ses amis, que lui importait?
+
+Il s'installa commodement dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
+allait lui imposer, se disant tout bas qu'on etait vraiment bien bete de
+s'exposer a ce que des gens pussent pretendre qu'ils etaient vos amis.
+
+--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commenca madame de
+Barizel.
+
+--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes lies
+depuis plusieurs annees. C'est lui qui m'a assiste dans mon duel avec
+le duc d'Arcala, ce duel stupide ou j'ai eu la sottise, par pure
+generosite, de me faire donner un coup d'epee par un adversaire moins
+naif que moi, au moment meme ou je cherchais a le menager.
+
+C'etait la un souvenir que Savine aimait a rappeler au moins en ces
+termes, dont il etait satisfait.
+
+--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
+le duc de Naurouse?
+
+--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...
+
+--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas a me plaindre de M. de Naurouse et
+ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
+c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontres.
+
+--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
+cruellement souffrir que d'entendre l'eloge de ses amis.
+
+--Distingue.
+
+--Tres distingue, et meme peut-etre, si cela est possible a dire, un peu
+trop distingue, ce qui lui donne quelque chose d'effemine.
+
+--Genereux.
+
+--Genereux jusqu'a la prodigalite, jusqu'a la folie, car toute qualite
+poussee a l'extreme devient un defaut.
+
+--Noble.
+
+--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mere, qui etait une
+Condrieu-Revel, c'est-a-dire tout bonnement une Coudrier si le proces en
+ce moment pendant est fonde, il y ait une tache sur son blason.
+
+--Beau garcon.
+
+--Tres beau garcon, quoique sa beaute ne soit pas tres solide a cause de
+sa sante qui a ete rudement eprouvee et qui meme inspire des craintes
+serieuses a ses amis.
+
+--La mine fiere.
+
+--Que trop, car il y a des moments ou cette fierte frise l'arrogance.
+
+--Le caractere chevaleresque.
+
+--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
+caractere chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
+seriez stupefaite.
+
+--Plein de coeur.
+
+--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut meme dire que c'est la
+son faible, le brave garcon. Combien de fois a-t-il ete victime de son
+coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
+pour un sceptique et un indifferent; tandis qu'en realite c'est un naif
+et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
+rendez pleine justice.
+
+--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.
+
+--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
+hesite a m'adresser a vous, parce que je savais en meme temps que
+ce n'etait pas en vain qu'on faisait appel a votre honneur, a votre
+probite.
+
+Les compliments debites ainsi, laches a bout portant, en pleine figure,
+provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
+recoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: "C'est trop"; les
+autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: "Vous
+pouvez continuer." Savine se rengorgea.
+
+Madame de Barizel continua donc.
+
+--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
+pu vous apprecier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
+l'experience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand merite a cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...
+
+Savine se redressa encore.
+
+--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
+rien a cacher...
+
+Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
+epaules.
+
+--Un caractere aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
+penetrer. Ce sont les fourbes qui deroutent l'examen, les mechants; avec
+eux on ne sait jamais a quoi s'en tenir, on a peur.
+
+--Et on a bien raison.
+
+--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
+n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
+que je ressens, comme elle ignore la demarche que j'entreprends en ce
+moment, elle n'a pas eu a se prononcer sur la question de savoir si
+malgre votre amitie pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
+qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
+entiere sincerite de votre part.
+
+--J'espere qu'elle n'eut pas eu de doute a cet egard.
+
+--Oh! soyez-en sur: si Corysandre parle peu, c'est par discretion, par
+reserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
+ne connais pas de jeune fille de son age qui sache comme elle, aller au
+fond des choses et les apprecier a leur juste valeur. D'un mot elle vous
+juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
+ne puisse rien dire de cette appreciation et de ce jugement, arretee
+que je suis par ce sentiment de modestie exageree qui vous empeche
+d'entendre tout ce qui ressemble a un compliment.
+
+--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.
+
+--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence a cette modestie;
+d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
+d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensee de m'adresser a
+vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont a la veille de
+se produire, au moins je le suppose.
+
+Savine, bien qu'il commencat a se rassurer et a croire,--on le lui
+disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
+ne fut pas maitre d'imposer silence a sa curiosite, vivement surexcitee,
+et de retenir une question qui lui vint aux levres.
+
+--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.
+
+Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.
+
+--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
+dit-elle lentement.
+
+Il n'etait point habituellement demonstratif, le prince Savine;
+cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
+produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa echapper une exclamation
+en se levant a demi sur son fauteuil.
+
+--Naurouse vous a demande la main de mademoiselle Corysandre?
+
+Elle ne repondit pas tout de suite, jouissant de cette emotion, pour
+elle pleine de promesses.
+
+Elle avait donc reussi; maintenant il ne lui restait plus qu'a
+poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et a achever ce qu'elle avait
+si heureusement commence.
+
+--Je ne vous ai pas dit cela, repondit-elle enfin. Au moins dans ces
+termes. Je ne vous ai pas dit que la demande etait faite. Je suppose
+qu'elle est sur le point de se faire.
+
+--Ce n'est pas la meme chose.
+
+--Assurement. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
+certains, mon devoir de mere est de prendre des precautions. Voici ces
+faits: M. de Naurouse a profite de la presence ici de M. Dayelle, qui
+est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
+pere de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
+veritablement n'aurait eu aucun interet pour M. Dayelle sans l'intimite
+qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
+n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.
+
+--Vraiment!
+
+--Cela est caracteristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
+presque pas de soiree que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet a
+l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amerique, sur nos proprietes, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
+Cela a tellement frappe Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
+racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitie,
+l'accompagne le soir pendant des heures entieres et ne peut pas le
+quitter. Cela aussi est caracteristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
+dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
+telle curiosite, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
+pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?
+
+Il repondit d'un signe de main.
+
+--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
+ma fille, je n'ai pas a vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
+comme moi tous les jours. Les choses etant ainsi, cette demande serait
+faite depuis quelque temps deja, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
+n'avait ete et n'etait retenu par notre reserve: la mienne, qui est
+celle d'une mere prudente, et celle de Corysandre...
+
+--Il ne lui plait point? s'ecria Savine avec un elan de joie qu'il ne
+put pas contenir.
+
+Madame de Barizel prit une figure effarouchee et jusqu'a un certain
+point scandalisee:
+
+--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi a ma fille?
+
+La purete de Corysandre etant sauvegardee par l'observation qu'elle
+avait faite et sa dignite de mere prudente l'etant en meme temps, madame
+de Barizel put continuer a pousser Savine en l'attaquant aux endroits
+qu'elle savait etre les plus sensibles chez lui.
+
+--On ne peut pas ne pas reconnaitre que M. de Naurouse ne merite la
+sympathie.
+
+--Oh! certainement.
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Certainement.
+
+--Ainsi il est tres beau garcon.
+
+--Je vous le disais moi-meme tout a l'heure.
+
+--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il etait plein de
+coeur, que son caractere etait chevaleresque, enfin vous me faisiez
+de lui un eloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaite que celui dont on parlait ainsi devint son mari.
+
+--J'ai fait quelques reserves.
+
+--Parce que vous etes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
+justice ou meme plutot a cause de cet esprit de justice, vous proclamez
+que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.
+
+Savine etait au supplice; chaque mot lui etait une blessure cruelle: un
+autre que lui meritant la sympathie; un autre beau garcon (il s'etait
+regarde dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on put rencontrer!
+Qu'avait-il donc pour qu'on parlat de lui en ces termes, pour qu'on le
+jugeat ainsi?
+
+--Malgre toutes ces qualites, continua madame de Barizel, vous devez
+comprendre que Corysandre n'est pas fille a ouvrir son coeur a un
+sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
+paraitre... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
+importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est reellement; mais de la a
+dire qu'il lui plait, comme vous l'avez dit, il y a un abime qu'elle ne
+franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaitre que de
+faire une pareille supposition.
+
+--Ce n'etait pas une supposition, dit Savine, qui, devant la vehemence
+de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'etait un
+cri... un cri de surprise provoque par ce que vous m'appreniez.
+
+--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
+simple, si naive, si innocente, ait eprouve de la tendresse pour M. de
+Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible a sa recherche si M.
+de Naurouse demandait sa main. Pensez donc a ce que vous m'avez dit: a
+ses qualites, a sa belle figure, a sa mine fiere, a ses yeux passionnes,
+a son caractere chevaleresque, a sa jeunesse, a son esprit, a tous les
+merites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas etre seul
+a voir, car ils crevent les yeux de tous.
+
+Chaque mot etait souligne et suivi d'un silence, de facon a ce que tous
+les coups portassent sans se confondre.
+
+--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
+rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...
+
+Savine se revolta.
+
+--La fortune?
+
+--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
+les idees francaises.
+
+--Les Francais sont des creve-la-faim, bredouilla Savine.
+
+Madame de Barizel l'examina; il etait rouge a eclater. Elle jugea
+qu'elle l'avait suffisamment exaspere et qu'aller plus loin serait
+s'exposer a depasser la mesure; evidemment il etait dans un etat de
+colere furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait a ecouter et meme a faire l'eloge, il eut eprouve un immense
+soulagement. Naurouse n'etait plus son ami, c'etait un ennemi qu'il
+haissait a mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses merites, de ses
+qualites, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
+l'envie de Savine ne pourrait pas en etre plus vivement surexcitee
+qu'elle ne l'etait. Ce qu'elle voulait, ce n'etait pas facher Savine,
+bien loin de la: c'etait tout simplement lui prouver que Corysandre
+pouvait etre aimee et recherchee par quelqu'un qui n'etait pas le
+premier venu, par un rival dont il devait etre jaloux. Et ce resultat
+etait obtenu: la jalousie, l'envie de Savine etaient exasperees; elle
+les voyait le gonfler a chaque parole caracteristique qu'elle assenait:
+il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
+les narines serrees, les joues ballonnees, les epaules rejetees en
+arriere, la poitrine bombee en avant: "Et moi, et moi! criait toute sa
+personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garcon!"
+Pour un peu, il eut raconte des histoires pour prouver que lui aussi
+avait du coeur, que lui aussi etait chevaleresque. Surtout il eut voulu
+faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'etait-il pas prince?
+
+Maintenant qu'il etait dans cet etat, il y avait avantage a lui montrer
+qu'elles voyaient aussi des merites en lui, et de grands qui, s'ils ne
+supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les egalaient au moins et
+peut-etre les surpassaient.
+
+Apres l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
+l'orgueil.
+
+--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
+quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgre tous les
+merites que je suis disposee a lui reconnaitre, il n'en est pas moins
+vrai que je ne sais pas ce qu'il est reellement. Ce n'est pas en
+quelques jours qu'on peut apprecier un homme et son pays, qu'on n'a pas
+vecu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
+pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
+que je puisse y repondre. Je ne peux pas plus l'accueillir a la legere
+que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
+vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilite de mere, plus lourde
+meme que ne le serait celle d'une autre mere. Je suis seule, je n'ai pas
+de mari pour me guider et toute la responsabilite de la decision que je
+vais avoir a prendre pese sur moi, elle m'ecrase. Songez a ce qu'est la
+situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
+pays, ou les amities que M. de Barizel avait su se creer me seraient
+d'un si grand secours pour m'aider, pour m'eclairer, pour me guider! Si,
+comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientot,
+demain peut-etre, la main de ma fille, que dois-je lui repondre? D'un
+cote, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
+vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dedaigner. Mais je
+n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-a-dire que je
+peux tres bien me laisser prendre a des dehors trompeurs. D'autre part,
+je me dis que ce parti, qui me parait beau parce que je le juge en
+femme, n'est peut-etre pas aussi beau qu'il en a l'air. De la mon
+tourment, mes angoisses. Et voila pourquoi je m'adresse a vous et
+vous dis: "Qu'est reellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
+connaissez, est-il digne de Corysandre?"
+
+--C'est a moi que vous adressez une pareille question! s'ecria Savine
+stupefait.
+
+Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcee firent croire a
+madame de Barizel qu'il allait ajouter "Moi qui l'aime!" c'est-a-dire le
+mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+prepare, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-la n'avait eu d'autre
+but que de l'amener, que de le forcer.
+
+Mais il n'en fut rien: Savine, s'etant remis de sa surprise, se tint
+prudemment sur la reserve et resta bouche close.
+
+Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
+exclamation:
+
+--Nous vous considerons donc comme notre ami, continua madame de
+Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
+j'ai vu, moi, femme d'experience, j'estime que votre esprit est un des
+plus surs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
+une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
+conseil. Voila pourquoi, dans les circonstances qui se presentent, j'ai
+eu la pensee de m'adresser a vous pour vous poser cette demande qui tout
+a l'heure a provoque en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?
+
+Bien que les hasards d'une vie tourmentee l'eussent endurcie, elle etait
+tremblante d'emotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
+de Corysandre, allait decider le sien.
+
+La gene de Savine etait grande: la situation en effet se presentait
+sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
+s'echapper.
+
+Vraiment elle etait cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
+sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fut pas la femme d'un
+autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la meme ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
+resulter des paroles entortillees de la mere, sous lesquelles il
+semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.
+
+Durant quelques secondes: il balanca le parti qu'il allait prendre,
+enfin l'interet l'emporta.
+
+--Certainement Roger merite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
+avons dit de lui; s'il en etait autrement, il ne serait pas mon ami
+intime. Toutes les qualites que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
+cependant il y a un point sur lequel j'ai des reserves a poser... je
+trouve que la fortune de Naurouse est assez mediocre: quatre ou cinq
+cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
+le monde?
+
+Il haussa les epaules avec un parfait mepris.
+
+--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
+reserves a faire: c'est la sante. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
+de Naurouse; son pere est mort d'une maladie du cerveau; sa mere a
+succombe a une maladie de poitrine et lui-meme est, je le crois bien,
+je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit tres bien
+poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la facon
+dont il s'est jete a corps perdu dans des amours... ridicules; tout
+poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
+beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me temoignez
+me fait un devoir d'etre franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
+que je ne peux point passer sous silence la manie facheuse que Naurouse
+a eue de jeter son argent par les fenetres pour faire du bruit, du
+tapage, pour paraitre, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
+C'est pour cela aussi que je rappelle le proces en usurpation de nom
+intente a son grand-pere, ce qui demolira terriblement la noblesse de
+Roger, si ce proces est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
+fait supposer. Mais cela n'empeche, pas que Naurouse ne soit un charmant
+garcon; on n'est pas parfait, meme quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bete, vous fait une sorte d'aureole.
+
+Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Ou
+voulait-il en venir avec cette demolition en regle qui n'avait epargne
+ni la fortune, ni la sante, ni le nom, ni le caractere, et qui s'etait
+terminee par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
+attaques.
+
+--Aussi, en mon ame et conscience,--il se posa la main sur le coeur
+majestueusement,--mon avis est... c'est-a-dire le conseil que je vous
+donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
+l'adressera.
+
+Bien que madame de Barizel fut inquiete depuis quelques instants deja,
+ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment aneantie.
+
+--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
+le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible a
+la splendide beaute de mademoiselle Corysandre, a son charme, a ses
+seductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
+longtemps que je vous aurais adresse cette demande en mon nom... si je
+ne m'etais jure de mourir garcon.
+
+Il se tut, tres satisfait de lui; il avait demoli Naurouse et il s'etait
+lui-meme degage.
+
+Heureusement pour lui madame de Barizel s'etait depuis longtemps exercee
+a ne pas s'abandonner a son premier mouvement, car si elle avait cede
+a l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eut entendu des choses
+qui, apres les eloges et les compliments auxquels elle l'avait habitue,
+l'eussent etrangement et bien desagreablement surpris. Par un energique
+effort de volonte, elle se rendit maitresse d'elle-meme et refoula sa
+fureur. Ah! s'il n'avait pas ete l'ami du duc de Naurouse! Mais il etait
+l'ami du duc, et maintenant c'etait du cote de celui-ci qu'elle devait
+se retourner, en lui qu'elle devait esperer, sur lui qu'elle devait
+echafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
+moment de ce miserable Savine un ennemi qui pouvait etre redoutable.
+
+
+
+XVII
+
+Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
+couchee ou etendue, ne quittant son canape ou son fauteuil qu'a la
+derniere extremite et dans des circonstances tout a fait graves.
+Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'a la porte du
+salon, ce qui chez elle etait la plus grave preuve d'estime ou d'amitie
+qu'elle put donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
+mit a marcher a grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
+faisait, poussee par les mouvements desordonnes qui l'agitaient.
+
+--Mourir garcon, repetait-elle machinalement, mourir garcon!
+
+Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
+peu calmee, elle alla s'allonger sur un divan, et la elle continua de
+reflechir.
+
+Enfin, s'etant arretee a une resolution, elle sonna et commanda qu'on
+priat Corysandre de descendre.
+
+Celle-ci ne tarda pas a arriver, l'air ennuye.
+
+--J'ai a te parler, dit madame de Barizel, serieusement.
+
+--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va etre question? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Helas!
+
+--Ecoute-moi avant de te plaindre et peut-etre apres me remercieras-tu.
+
+--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
+te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
+combinaisons que tu te donnes tant de peine a chercher et qui
+n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliee.
+
+Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
+melancolique:
+
+--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.
+
+--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
+que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
+n'as pas de meilleure amie que ta mere; que je n'ai jamais voulu que
+ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prete a tout pour
+l'assurer. Ecoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord reponds-moi en
+toute sincerite, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?
+
+--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
+encore si tu avais voulu m'ecouter.
+
+--Le temps n'a pas modifie ton impression premiere?
+
+--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'etait
+apparu avant de le connaitre; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
+egoiste jusqu'a la ferocite, miserablement avare, sans coeur, sans
+honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hableur, je lui
+cherche vainement une qualite, car il n'est meme pas beau avec son grand
+corps mal degrossi et ses graces d'ours blanc.
+
+C'etait la premiere fois que sa mere la voyait parler avec cette
+passion, elle toujours si calme, si indifferente; elle s'etait dressee
+sur son fauteuil et, le corps penche en avant, la tete haute, elle
+semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait a chaque mot,
+assener ces epithetes qui lui montaient aux levres sur Savine place
+devant elle.
+
+--Alors, continua madame de Barizel apres quelques instants, tu voudrais
+ne pas devenir sa femme?
+
+Corysandre ne repondit pas.
+
+--Reponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.
+
+--A quoi bon? Je t'ai deja repondu a ce sujet. Tu m'as dit que j'etais
+folle; que ce mariage etait necessaire; qu'il fallait qu'il se fit;
+qu'il etait le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'etait
+faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
+sortir de la situation ou nous nous trouvons; enfin, par la priere, par
+le commandement, par la persuasion, de toutes les manieres, tu me l'as
+impose. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
+femme?
+
+--Pour connaitre ton sentiment.
+
+--Il n'a pas plus change sur le mariage que sur le mari, l'un me deplait
+autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.
+
+--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout a l'heure:
+Maintenant, autre question a laquelle tu dois repondre avec la meme
+franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idees a son egard n'ont
+pas change?
+
+--Il me plait autant que le prince Savine me deplait; tous les defauts
+de l'un sont des qualites opposees chez l'autre.
+
+--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
+l'accepterais?
+
+Corysandre palit et ce fut les levres tremblantes qu'elle regarda sa
+mere; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.
+
+--Il m'a demandee?
+
+Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
+cet elan irresistible fut de courte duree.
+
+--Pas encore, dit madame de Barizel.
+
+--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
+renversant dans son fauteuil.
+
+--C'est toi qui t'es trompee; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
+dire que le duc de Naurouse t'avait demandee, mais simplement, et
+cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
+disposee a te donner a lui.
+
+Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant a sa mere, elle la prit
+dans ses bras et l'embrassa.
+
+C'etait la premiere fois depuis qu'elle n'etait plus une enfant qu'elle
+avait un de ces elans d'effusion.
+
+Apres le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
+sur le canape, pres d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:
+
+--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugee trop souvent. Je n'ai
+jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours ete
+d'accord, c'est qu'avec ton inexperience tu ne peux pas juger le monde
+et la vie, comme je les juge moi-meme. J'ai cru que c'etait assurer ton
+bonheur que te faire epouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
+et la situation m'avaient eblouie; et si, malgre les repugnances que tu
+as manifestees, j'ai persiste dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
+repugnances s'effaceraient quand tu connaitrais mieux le prince, en qui
+je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal degrossi. Mais, au lieu
+de diminuer, ces repugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+parait le monstre que tu viens de me depeindre.--Dans ces conditions,
+moi, ta mere, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
+renoncons au prince Savine et epouse le duc de Naurouse, mais epouse-le.
+
+--Il m'epousera, je te le promets, je te le jure!
+
+
+
+XVIII
+
+Savine etait sorti de chez madame de Barizel enchante de lui-meme.
+
+C'etait son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
+dans ce qu'il avait fait, de meme dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
+qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
+de se feliciter. Il avait parle, il avait agi, il avait ete bien
+inspire; il s'etait abstenu de paroles et d'actes, il avait ete habile;
+jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
+moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
+point tourne selon son desir ou ses interets, c'etait la faute des
+circonstances, ce n'etait pas la sienne. Comment eut-il ete en faute,
+lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il reussissait et en qui il
+ne croyait plus quand il echouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
+betises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela etait impossible.
+
+Cependant ce jour-la il etait plus satisfait encore, plus fier de lui
+qu'a l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allees
+de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombee, la tete haute, le
+sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
+nuages, se disaient: Voila un homme heureux...
+
+Et de fait il l'etait pleinement, il avait la veine.
+
+Cette idee fut un eclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
+en profiter.
+
+Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hater.
+
+Aussitot, hatant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
+lui l'argent qui lui etait necessaire: la banque n'avait qu'a se
+bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
+non pas une fois, mais deux, indefiniment.
+
+Apres avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
+coup decisif, il entra a la Conversation.
+
+Il n'eut pas de peine a trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
+comme a l'ordinaire a la table de trente-et-quarante piquait avec une
+longue epingle des cartons places devant lui. Mais, si attentif qu'il
+fut a cette besogne, pour lui pleine d'interet, le vieux marquis ne
+manquait pas cependant, apres chaque coup, de promener un regard
+circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
+venu a qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou meme une association pour ruiner toutes les banques de
+jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il esperait toujours.
+
+Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
+de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrives dans un endroit
+ecarte du jardin ou il n'y avait personne qu'il l'aborda.
+
+--Le moment est-il favorable? demanda Savine.
+
+--On ne peut plus favorable; ainsi...
+
+Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.
+
+--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.
+
+Le marquis redressa sa grande taille voutee et prit un air de dignite
+blessee; mais ce ne fut qu'un eclair; la reflexion sans doute lui dit
+qu'il n'etait pas en etat de se facher d'une offense.
+
+--Parfaitement, continua Savine avec plus de durete encore dans le ton,
+j'ai dit "pas de blagues" et je le repete; selon vous, quand je vous
+consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez a
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgre tout
+cela la verite est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
+vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
+qui m'aurait ruine... si j'etais ruinable. Si elle ne m'a pas ruine, au
+moins m'a-t-elle enleve...
+
+Le marquis l'arreta d'un geste plein de noblesse:
+
+--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
+perd au jeu?
+
+--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
+avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amuse a jouer si
+je n'avais pas poursuivi un but eleve. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
+atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'etais decide a ne
+plus jouer.
+
+Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
+bien; ces joueurs decides a ne plus jouer, et quelle foi il avait en
+leurs engagements.
+
+--Cependant vous venez me demander un conseil.
+
+--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.
+
+--Alors vous etes sur de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
+veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre regle toute chose en
+ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...
+
+Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
+Providence; il l'interrompit:
+
+--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'ecria-t-il;
+mais si assure que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
+de mon cote; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
+suivez, de facon a ce que je puisse operer largement: je veux une serie
+de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration a la
+galerie.
+
+Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.
+
+--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fut arrive au bout
+de ses explications, cela suffit maintenant; je vous repete que si, par
+extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
+Tout a l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
+vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'apres les autres joueurs;
+moi je n'ai pas de passions.
+
+--Alors, prince, je vous plains de toute mon ame.
+
+--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
+doute vous ne me parlez pas; mais cela me gene que vous soyez dans la
+salle; malgre moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
+puis vos regards m'empechent de suivre mes inspirations.
+
+--Defiez-vous-en.
+
+--Je vous dis que j'ai la veine.
+
+Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, ou, rien
+que par sa maniere de se presenter, il se fit faire place.
+
+Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
+etaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
+assurance qui disait:
+
+--Regardez-moi bien, vous allez voir.
+
+Il fit son jeu.
+
+Ce qu'on vit, ce fut une deveine constante qui le poursuivit.
+
+Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.
+
+--Je cede ma chaise.
+
+--Je la prends, dit une voix derriere lui.
+
+C'etait son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.
+
+Alors en etant oblige de passer au second rang tandis que son rival
+s'avancait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
+cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait eprouver: c'etait une
+abdication.
+
+
+
+XIX
+
+C'etait fini, Savine etait bien decide a quitter Bade, ou rien ne le
+retenait plus.
+
+A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
+d'Otchakoff, qui continuait a gagner ou a perdre avec la meme
+indifference apparente.
+
+Et il ne voulait pas assister davantage a celui de Naurouse aupres de
+Corysandre.
+
+Cependant, s'il se decidait a partir ainsi, il fallait que son depart
+lui rapportat au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
+de Naurouse.
+
+Lorsque cette idee se fut presentee a son esprit, elle en chassa le
+mecontentement et la colere. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
+rentrer chez lui, il s'arreta, et, changeant de chemin, il alla chez le
+duc de Naurouse.
+
+--Vous venez diner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.
+
+--Justement, mais a une condition, qui est que nous allions diner
+dans un endroit ou nous pourrons causer; j'ai a vous parler de choses
+serieuses, et je voudrais n'etre ni derange ni entendu.
+
+--Vous paraissez agite.
+
+--Je le suis, en effet; vous saurez tout a l'heure pourquoi;
+occupons-nous d'abord de diner, le reste viendra apres.
+
+Ils monterent en voiture et se firent conduire a l'_Ours_, qui est un
+restaurant etabli dans une prairie a quelques minutes de Bade; mais en
+route Savine ne parla de rien, pas meme de la perte qu'il venait de
+faire.
+
+A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncee, et
+Roger remarqua qu'il mangeait et buvait a fond en homme qui ne se laisse
+pas couper l'appetit par les emotions: il s'etait fait servir de la
+biere, du champagne et du cognac qu'il melangeait lui-meme dans de
+certaines proportions et qu'il avalait a grands coups, car lorsqu'il ne
+se croyait pas malade c'etait une de ses pretentions de pouvoir boire
+plus qu'aucun Russe; et sa reputation avait commence a se fonder
+autrefois a Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
+parmi les jeunes gens de son monde.
+
+Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commenca l'entretien
+que, tout en mangeant et en buvant, il avait prepare:
+
+--Mon cher Roger, il faut me repondre avec franchise.
+
+--Vous savez bien que je parle toujours franchement.
+
+--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
+tandis que ce que je vous demande, c'est de repondre a toutes mes
+questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?
+
+--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
+delicieuse, la plus seduisante des jeunes filles.
+
+--Je m'en doutais.
+
+Il porta la main a son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
+recevoir un coup cruel.
+
+--Puis, apres un moment de silence assez long, il poursuivit:
+
+--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspire?
+
+--L'admiration.
+
+--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-meme?
+
+Roger ne repondit pas.
+
+--Je vous en prie; dit Savine en insistant, repondez par un mot:
+l'aimez-vous?
+
+--C'est une question que je n'ai pas examinee... par cette raison que je
+ne pouvais pas l'examiner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je n'aurais pu le faire qu'apres vous avoir pose moi-meme
+certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
+taire.
+
+--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons aborde
+cet entretien, qui, vous le sentez, doit etre pousse jusqu'au bout;
+posez-les donc, ces questions, et soyez sur que j'y repondrai sans
+toutes les resistances que vous opposez aux miennes.
+
+--Nos conditions ne sont pas les memes; vous etiez l'ami de la famille
+de Barizel quand je suis arrive a Bade.
+
+--Vos questions, vos questions?
+
+--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la meme
+que celle que vous me posez l'aimez-vous?
+
+Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:
+
+--Mon cher Roger; dit-il d'une voie emue, vous etes l'ami le plus loyal,
+le coeur le plus honnete, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
+j'espere me montrer digne de vous: je reponds donc: "Oui, je l'aime."
+
+--Vous voyez donc...
+
+--Ecoutez-moi: quand je dis "Je l'aime", je devrais plutot dire pour
+etre absolument dans le vrai: "Je l'ai aimee." Quand vous etes arrive
+a Bade et quand je vous ai amene pres d'elle, un peu pour que vous
+l'admiriez comme je l'admirais moi-meme, je l'aimais et je pensais a
+l'epouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
+vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez ete attires l'un
+vers l'autre a Eberstein; ce que vous avez ete depuis l'un pour l'autre,
+je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
+vous etes reste, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
+l'ami loyal et delicat dont je serrais la main tout a l'heure. Et c'est
+la ce qui m'a si profondement touche, si doucement emu, moi qui n'ai pas
+ete gate par l'amitie. Mais enfin, quelle qu'ait ete votre reserve, vous
+n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
+un indifferent, considerables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
+vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
+vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas ete cruels,
+desesperes, vous ne me croiriez pas, vous qui etes un homme de coeur.
+Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en meme temps un
+homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
+tendrement, d'une amitie solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
+mon examen de conscience. En meme temps j'ai fait le votre aussi... et
+celui de Corysandre. Je me suis demande: "Avec qui serait-elle le plus
+heureuse?" Et ma conscience m'a repondu:--je pense que ma sincerite,
+celle d'un homme qu'on accuse d'etre orgueilleux, a quelque
+merite,--"Avec Roger"; et alors mon plan a ete arrete. J'avoue que j'en
+ai differe l'execution plus que je n'aurais du peut-etre. Mais il
+faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se resigne
+difficilement. Ce plan, vous l'avez devine: il consistait a venir vous
+poser les questions que je vous ai posees et qui se resumaient dans une
+seule: "L'aimez-vous?" En ne me repondant pas vous m'avez repondu mieux
+que vous ne l'auriez fait par la reponse la plus precise.
+
+Il se tut et parut reflechir douloureusement comme s'il balancait dans
+son coeur trouble une resolution terrible a prendre.
+
+--Il est evident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
+de trop a Bade...
+
+--C'est-a-dire?
+
+--C'est-a-dire que je vous cede la place; dans quelques jours j'aurai
+quitte Bade; plus tard, quand vous penserez a moi, vous verrez si j'ai
+ete votre ami, et alors, je l'espere, votre souvenir s'attendrira.
+
+Lui-meme eut un acces d'emotion qui lui coupa la parole.
+
+--Si je vous ai dit avec une entiere franchise ce qui se rapportait
+a nous et a Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
+explication soit complete, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
+me traiter avec une certaine bienveillance et peut-etre meme avec une
+preference marquee: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
+vous, au moins aux yeux d'une mere, une superiorite marquee: je suis
+plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout a fait accidentel
+et en l'air, j'ai annonce a madame de Barizel que j'avais la volonte
+bien arretee de mourir garcon. Vous pouvez donc vous presenter
+maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
+devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
+plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
+n'en prenez pas souci. Je vais tacher de m'occuper de quelque chose, de
+me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Museum,
+construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
+l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
+chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
+mourir garcon, c'est tout simplement une blague, une blague heroique qui
+meriterait de faire le sujet d'une tragedie; s'il y avait encore des
+poetes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
+vous dire cela que je vous ai demande a diner. Maintenant, si vous le
+voulez bien, sonnez le garcon, qu'il nous apporte du champagne et du
+cognac, j'ai tres soif pour avoir si longtemps parle; et, de plus, il
+est bon d'oublier.
+
+ Car pour etre un heros on n'en est pas moins homme.
+
+Est-ce que ca fait un vers francais, ca? Je n'en sais rien; ca en a
+l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
+entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers francais.
+
+
+
+XX
+
+C'etait le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance a ceux qui
+le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
+eprouve un moment d'emotion quand Savine lui avait dit: "J'ai fait mon
+examen de conscience et ma conscience m'a repondu que c'etait avec Roger
+que Corysandre pouvait etre heureuse"; et cette emotion etait devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajoute avec
+des larmes dans la voix: "Un de nous deux est de trop a Bade, je vous
+cede la place aupres de Corysandre." Mais cette emotion, qui n'etait pas
+descendue bien profondement en lui, n'avait pas etouffe la reflexion.
+
+Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'etait
+pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais ecoute que la voix de
+l'interet personnel le plus etroit?
+
+Il eut fallu etre d'une naivete enfantine pour rejeter ces questions
+sans les examiner et les peser.
+
+Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
+sensibilite peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
+son exces meme, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation a Corysandre.
+
+Mais les raisons qui avaient amene cette renonciation n'etaient
+nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
+confidences de Savine.
+
+Un homme qui s'est montre assidu aupres d'une jeune fille, qui a affiche
+pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est pose hautement en
+pretendant et qui, tout a coup, se retire et renonce a elle, l'accuse.
+
+Quelles accusations portait Savine?
+
+Il eut ete pueril de l'interroger a ce sujet, puisque sa renonciation,
+comme il le disait lui-meme, etait un acte d'heroisme amical; mais, ce
+qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
+a d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
+obtenir soi-meme.
+
+En realite, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'etait
+ce que Leplaquet lui avait raconte; mais ces longs recits, faits par un
+pareil temoin, n'etaient pas suffisants pour dire ce qu'avait ete M. de
+Barizel, quelle situation il avait reellement occupee, ce qu'avait ete,
+ce qu'etait madame de Barizel.
+
+Ces recits, Roger les avait acceptes surtout parce qu'ils lui parlaient
+de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
+qu'avaient ete l'enfance et la premiere jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensee de les controler,
+n'ayant pas d'interet a le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
+fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?
+
+Mais maintenant que cet interet etait ne, ce controle s'imposait et il
+devait etre poursuivi d'autant plus severement que la renonciation de
+Savine ressemblait a une accusation.
+
+Il pouvait reconnaitre que la fortune de Savine etait superieure a
+la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
+n'avait pas convenu a un Savine convenait encore moins a un Naurouse.
+
+C'etait ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
+compromettrait en prenant une femme qui ne fut pas digne de le porter ou
+qui l'amoindrit.
+
+Que la fortune de Corysandre ne fut pas ce qu'on disait, cela n'avait
+que peu d'importance a ses yeux; mais qu'il y eut une tache sur son
+nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
+considerable qui pouvait empecher tout projet de mariage.
+
+Avant de poursuivre l'execution de ce projet, avant de s'engager avec
+madame de Barizel, et meme avec Corysandre, il fallait donc qu'il eut
+des renseignements precis sur cette famille de Barizel.
+
+Le lendemain, en se levant, il employa sa matinee a ecrire des lettres
+pour obtenir ces renseignements l'une a l'un de ses amis, secretaire
+de la legation de France a Washington, l'autre a un Americain de
+Saint-Louis avec qui il s'etait lie dans son voyage.
+
+
+
+XXI
+
+Madame de Barizel avait cru qu'apres le depart de Savine le duc de
+Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
+pretendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas etre long,
+lui demanderait Corysandre.
+
+Cela semblait indique, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
+s'etait pas encore prononce, c'etait Savine, Savine seul qui l'avait
+retenu; Savine eloigne, les scrupules qui l'avaient arrete n'existaient
+plus.
+
+Il n'avait qu'a parler.
+
+Chaque soir elle avait donc interroge sa fille.
+
+--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?
+
+--Rien de particulier.
+
+--Je vous ai laisses en tete-a-tete.
+
+--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
+es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
+a me dire, et il me les dit d'une facon charmante qui les rend intimes,
+presque mysterieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
+aussitot que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
+peur de parler et de se laisser entrainer.
+
+--Alors?
+
+--Alors il me regarde.
+
+--La belle affaire!
+
+--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je le regarde aussi.
+
+--Avec les memes yeux?
+
+--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
+emu, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
+tout alangui, comme s'il se fondait.
+
+--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?
+
+--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.
+
+--Tu es stupide.
+
+--Alors on a joliment raison de dire: "Bienheureux les pauvres d'esprit,
+le royaume des cieux leur appartient." Je l'ai sur la terre, ce royaume.
+
+Ce n'etait pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquietait, et
+lorsque, apres quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
+ne se prononcait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
+cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur a se regarder en
+silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
+temps les choses traineraient-elles, encore si elle ne s'en melait pas?
+Ce n'etait pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'etait pas
+de celui du duc de Naurouse, c'etait de leur mariage, qui pouvait tres
+bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.
+
+Un soir qu'elle avait demande, comme a l'ordinaire, a Corysandre:
+"Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?" et que celle-ci, comme a
+l'ordinaire aussi, avait repondu: "Rien", elle se decida:
+
+--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'ecria-t-elle.
+
+--C'est toute mon esperance.
+
+--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette esperance ne se realisera pas,
+sois-en certaine.
+
+Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
+qu'elle n'avait aucun doute a cet egard:
+
+--Tu ne crois pas ce que je te dis?
+
+--Je suis sure de lui.
+
+--Rappelle-toi ce qui est arrive avec don Jose.
+
+--Ce n'etait pas la meme chose.
+
+--Avec lord Start.
+
+--Ce n'etait pas la meme chose.
+
+--Avec Savine.
+
+Elle haussa les epaules en poussant des exclamations de pitie.
+
+--Veux-tu que ce qui est arrive avec don Jose, avec lord Start, avec
+Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?
+
+--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
+l'eclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
+m'etaient indifferents; M. de Naurouse sait que...
+
+--Que?...
+
+--Que je l'aime.
+
+--Tu ne le lui as pas dit?
+
+--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
+lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
+certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirme par
+les serments les plus solennels; c'est l'elan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son aneantissement lorsque nous
+sommes separes.
+
+--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
+de Naurouse; eh bien! a quoi a-t-il servi jusqu'a present?
+
+--A nous rendre heureux.
+
+-J'entends pour ton mariage; si malgre cet amour, ce grand amour, M. de
+Naurouse n'a point encore demande ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot a prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'a un moment
+donne il se retire comme s'est retire Savine, comme se sont retires deja
+ceux qui ont voulu t'epouser et qui, apres un certain temps, ont renonce
+a leur projet?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
+que tu effrayes les epouseurs; ils viennent a toi, irresistiblement
+attires par ta beaute; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
+se retirent lorsqu'ils ont appris a connaitre notre situation.
+
+--A qui la faute?
+
+--A personne, ni a toi, ni a moi; on nous reproche le tapage de notre
+vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
+pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
+toi. Ceux qui ont une position bien etablie, un grand nom, une belle
+fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
+fasse du tapage autour d'eux; on vient a eux tout naturellement, par la
+force meme des choses. Mais nous, qui serait venu a nous si nous etions
+restees dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
+Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beaute, il a bien fallu prendre
+un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme mediocre.
+J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
+j'aurais choisi si j'avais ete libre; je t'ai placee dans un milieu
+brillant et je me suis arrangee pour qu'on parlat de toi. Mon calcul a
+reussi et les epouseurs se sont presentes, ayant un rang et une fortune
+que nous ne devions pas esperer.
+
+--Et ils se sont retires.
+
+--C'est la justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
+que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait tres
+bien faire si nous lui laissions le temps de la reflexion: il faut donc
+l'obliger a se prononcer et a s'engager avant que la desillusion ait
+parle en lui ou qu'il ait ecoute les voix malveillantes qui nous
+attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
+pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
+prendrait de lui-meme ou tout au moins que tu l'amenerais a le prendre;
+mais ni l'une ni l'autre de ces esperances ne s'est realisee, et, je le
+crains bien, ne se realisera si je n'interviens pas entre vous.
+
+--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?
+
+--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni penible: il s'agit tout
+simplement de me repeter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
+lui dire que ce que nous aurons arrete ensemble a l'avance.
+
+--Alors c'est un role que tu m'imposes.
+
+--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
+pas un mot ne sera contraire a tes sentiments.
+
+--Ce qui sera contraire a mes sentiments, ce sera de n'etre pas moi...
+
+--Veux-tu que M. de Naurouse t'epouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
+laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
+laisse-moi rever a la scene que tu devras jouer demain.
+
+
+
+XXII
+
+En disant a Corysandre. "Tu joueras admirablement un role qui sera dans
+ta nature", madame de Barizel n'etait pas du tout certaine du succes
+de sa fille, et meme elle en etait inquiete, car le mot qu'elle lui
+adressait si souvent: "Tu es stupide", etait pour elle d'une verite
+absolue.
+
+Elle n'etait point, en effet, de ces meres enthousiastes qui ne trouvent
+que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
+meres de ces enfants; belle elle-meme, mais autrement que sa fille, il
+lui avait fallu longtemps pour voir la beaute de Corysandre, et encore
+n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
+ete imposee par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer a l'idee que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
+etre intelligente. Pour elle, l'intelligence c'etait l'intrigue, la
+ruse, le detour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
+l'audace dans le choix des moyens a employer pour atteindre un but et la
+souplesse dans la mise en execution de ces moyens, l'ingeniosite a se
+retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succes, la
+fertilite de l'imagination, la fermete du caractere, de sorte que quand
+elle se comparait a sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
+de ces qualites sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaitre
+qu'elle etait intelligente; stupide au contraire, aussi bete que belle.
+
+Ce defaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
+tache delicate. Avec une fille deliee rien n'eut ete plus facile que de
+lui tracer le canevas d'une scene qui aurait infailliblement amene a ses
+pieds un homme epris et passionne comme le duc de Naurouse; mais avec
+elle il n'en pouvait pas etre ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
+complique, elle ne le repeterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
+tres simple qu'elle put se mettre dans la tete et executer. Mais quelque
+chose de tres simple et de tout a fait primitif agirait-il sur le duc de
+Naurouse?
+
+Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'etait a son aise que
+dans ce qui etait complique, savamment combine, entortille a plaisir;
+tout ce qui etait simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.
+
+Et cependant, c'etait cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
+une intonation, un geste, un regard, et il etait entraine; mais ces
+quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils etaient en situation.
+
+C'etait donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle etait
+bonne, elle porterait la mauvaise comedienne qui la jouerait.
+
+Une partie de la nuit se passa a chercher cette situation; elle en
+trouva vingt, mais bonnes pour elle-meme, non pour Corysandre, se
+depitant, s'exasperant de voir combien il etait difficile d'etre bete;
+enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.
+
+Le lendemain, en s'eveillant, il se trouva que le calme de la nuit
+avait fait ce que le trouble de la soiree avait empeche: elle tenait sa
+situation, bien simple, bien bete, et telle qu'il fallait vraiment etre
+endormie pour en avoir l'idee.
+
+Aussitot elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
+de sa fille.
+
+Corysandre etait levee depuis longtemps deja, et, assise dans un
+fauteuil devant sa fenetre, sous l'ombre d'un store a demi baisse,
+elle paraissait absorbee dans la contemplation des cimes noires de la
+montagne qui se trouvait en face de leur chalet.
+
+--Que fais-tu la? demanda madame de Barizel.
+
+--Je reflechis.
+
+--A quoi?
+
+--A ce que tu m'as dit hier.
+
+--Et quel est le resultat de tes reflexions, je te prie?
+
+--C'est de te prier de ne pas perseverer dans ton idee et de nous
+laisser etre heureux tranquillement.
+
+--Tu es folle. Moi aussi, j'ai reflechi, et j'ai justement trouve le
+moyen d'amener le duc de Naurouse a se prononcer aujourd'hui meme. Tu
+comprends que ce n'est pas quand j'ai passe une partie de la nuit a
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver a un resultat que
+je vais ecouter tes billevesees: c'est a toi de m'ecouter et de faire
+exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
+instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantot, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
+apres une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me reveiller
+de sitot; mais, au lieu d'en paraitre fachee, tu t'en montreras
+satisfaite. Voyons, ce ne peut pas etre un chagrin pour toi de rester en
+tete a-tete avec le duc?
+
+--C'est un embarras.
+
+--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
+qu'il faut avant tout, c'est etre naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
+dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Ecoute et regarde: je suis le duc.
+
+Faisant quelques pas en arriere, elle alla a la porte; puis elle revint
+vers Corysandre, marchant vivement, legerement, comme le duc, les deux
+mains tendues en avant, le visage souriant:
+
+--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu reponds:
+
+--Oui, ma mere a passe une mauvaise nuit, elle fait la sieste. La-dessus
+le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu reponds ce que
+tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, ecoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
+reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
+adresser une priere.--La-dessus, tu as l'air aussi embarrasse que
+tu veux; seulement, en meme temps, tu dois aussi avoir l'air emu et
+attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
+doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une priere? dit le
+duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
+je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
+voulez-vous?--Tu lui montres un siege pres de toi, mais pas trop pres
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
+tes yeux, ainsi.
+
+Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placee a deux pas de
+Corysandre, elle s'assit comme si elle etait le duc de Naurouse, et
+reprit:
+
+--Avant d'adresser ta priere au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
+longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
+dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquietude; tu prolonges cette
+pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
+plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
+tu te decides enfin et tu lui dis: "C'est du steeple-chase dans lequel
+vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
+montez pas ce cheval, ne prenez pas part a cette course." Tu taches
+de mettre beaucoup de tendresse dans cette priere et aussi beaucoup
+d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
+doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part a cette
+course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!
+
+--Une peur mortelle.
+
+--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
+sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
+trahir. Cependant, a la demande du duc, tu ne reponds pas tout de suite:
+tu hesites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
+pas, arretee par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
+passeraient dans la realite?
+
+--Non: je n'hesiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
+de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.
+
+--Cela serait trop simple et trop bete; l'art vaut mieux que la nature.
+Tu es donc confuse, et ce n'est qu'apres l'avoir fait attendre, apres
+qu'il s'est rapproche de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
+penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: "J'ai peur pour
+vous." En meme temps, tu lui tends la main par un geste d'entrainement,
+et, s'il ne la saisit point passionnement, s'il ne tombe point a tes
+genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
+sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.
+
+--Je comprends, s'ecria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
+deux mains, que cela est odieux, et miserable. Pourquoi veux-tu me faire
+jouer une comedie indigne de lui et indigne de moi?
+
+--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comedie en ce monde.
+Qui te revolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme a tes sentiments?
+
+--La comedie meme.
+
+Madame de Barizel haussa les epaules par un geste qui disait clairement
+qu'elle ne comprenait rien a cette reponse.
+
+--Cette lecon que tu viens de me donner ressemble-t-elle a celles que
+les meres donnent ordinairement a leurs filles? dit Corysandre d'une
+voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres meres defendent?
+
+--T'imagines-tu donc que je suis une mere comme les autres! Non, pas
+plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalites de
+notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tete
+en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
+n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
+vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la notre; et pour cela
+tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces repugnances d'enfant.
+En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
+de Naurouse monte dans ce steeple-chase ou il peut se casser le cou,
+dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
+resistance n'a pas de raison d'etre. Tu prefererais que les choses se
+fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
+si nous sommes obligees d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il a cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
+de Naurouse merite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
+Crois-en mon experience, le duc peut t'echapper si tu laisses les choses
+trainer en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
+est celui que je viens de t'indiquer. Etudions-le donc avec soin et
+reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.
+
+Comme elle l'avait fait une premiere fois, elle alla a la porte pour
+representer l'entree du duc.
+
+Et la repetition continua exactement comme si elle avait ete dirigee par
+un bon metteur en scene.
+
+Tour a tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
+de Corysandre, mais c'etait a ce dernier seulement qu'elle donnait toute
+son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
+elle les faisait repeter a Corysandre, recommencant dix fois la meme
+intonation ou le meme mouvement.
+
+--Tu dis faux, s'ecriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.
+
+Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
+sur les regards.
+
+--Ne t'inquiete pas trop de ce que tu dis, ni de la facon dont tu le
+dis; c'est dans tes yeux qu'est le succes, dans ton sourire, c'est dans
+tes levres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
+combien de fois ai-je vu des comediennes dire faux et se faire cependant
+applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.
+
+
+
+XXIII
+
+Corysandre avait longuement repete son role dans la scene qu'elle devait
+jouer avec Roger; elle avait travaille "ses yeux tendres", etudie "ses
+silences, ses intonations, ses gestes", et, au bout d'une grande heure,
+madame de Barizel s'etait declaree satisfaite.
+
+--Je crois que ca marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
+officiellement sa demande. Quelle joie!
+
+Mais Corysandre n'avait pas partage cette satisfaction, car c'avait ete
+plutot par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
+d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'etait pretee a
+cette comedie.
+
+Comment sa mere n'avait-elle pas senti combien cela etait revoltant?
+Sans doute, elle n'avait vu que le resultat a obtenir; mais qu'importait
+la legitimite du resultat si les moyens etaient miserables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquietude pour elle d'etre toujours en
+desaccord avec sa mere sur de pareils sujets! Elle eut ete si heureuse
+de n'avoir pas a discuter et a se revolter! A qui la faute? Elle ne
+voulait pas condamner sa mere, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
+se rappeler qu'avec son pere ces desaccords n'avaient jamais existe et
+que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, a
+elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant deja ce qui
+se passait autour d'elle, noble, genereux, juste, droit, eleve. Quelle
+difference, helas! entre autrefois et maintenant!
+
+Par son mariage elle echapperait a toutes les intrigues qui se nouaient
+autour d'elle, a toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
+elle et sa mere, a tous les degouts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressee qu'elle fut d'arriver a ce mariage qui devait l'affranchir,
+pouvait-elle en hater l'heure par des moyens tels que ceux que sa mere
+lui conseillait?
+
+Ce n'etait pas seulement son honneur qui se refusait a cette comedie,
+c'etait encore son amour lui-meme qui s'indignait a cette pensee de
+tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de miseres dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eut un mauvais souvenir.
+
+C'etait en s'habillant qu'elle reflechissait ainsi, et elle venait de
+terminer sa toilette lorsque sa mere rentra dans sa chambre.
+
+--Comment, s'ecria madame de Barizel, apres l'avoir regardee, c'est
+ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
+
+--Je me suis habillee comme tous les jours.
+
+--C'est justement ce que je te reproche; tu dois etre irresistible.
+
+Corysandre glissa un regard du cote de la glace.
+
+--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
+l'etais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
+que tu dois l'etre aujourd'hui, et differemment. Ne t'ai je pas explique
+que c'etait par ta beaute, plus encore que par tes paroles, que tu
+devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout a ton
+avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-la n'est pas du tout ce qui
+convient. C'est quelque chose d'abominable qu'a ton age tu ne saches
+pas encore ce qui fait perdre la tete a un homme. Defais-moi vite cette
+robe-la, ce col, et puis viens la que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
+chanter des psaumes.
+
+En un tour de main elle lui eut retrousse et releve son admirable
+chevelure de facon a changer completement le caractere de sa
+physionomie, qui, de calme et honnete qu'elle etait, devint audacieuse.
+
+--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
+
+Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui etaient accrochees la
+les unes a cote des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
+sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
+
+--Je crois que celle-la est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
+montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
+croix se detachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras a ravir. Essayons.
+
+--Je ne mettrai pas cette robe-la, dit Corysandre resolument.
+
+--Et pourquoi donc!
+
+--Parce qu'elle ouvre trop.
+
+--Tu l'as bien mise pour diner avec Savine et tu n'as jamais ete aussi
+jolie que ce soir-la.
+
+--Savine n'etait pas Roger, et puis c'etait pour un diner; tu etais la,
+il y avait du monde.
+
+--Es-tu folle!
+
+--Je ne la mettrai pas.
+
+Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
+avait pas a insister.
+
+--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus a
+celle-la qu'a une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tete.
+
+Sans repondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
+atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
+
+--C'est toi qui perds la tete! s'ecria madame de Barizel.
+
+Corysandre ne repondit pas.
+
+Tout a coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
+l'autre:
+
+--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idee est excellente;
+ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspire... Je n'avais pas pense
+que le duc, malgre sa jeunesse, avait deja beaucoup vecu, beaucoup aime;
+il sera donc plus touche par l'innocence que par la provocation, et, si
+tu reussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
+cet elan passionne et la toilette virginale sera tres puissant sur lui.
+Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais etre obligee de changer
+une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de genie.
+
+De nouveau elle defit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
+simplement et les reunissant en un gros huit; mais ceux du front
+s'echapperent en petites boucles crepees et frisantes qui fremissaient
+au plus leger souffle et que la lumiere dorait en les traversant.
+
+Elle voulut aussi mettre la main a la robe, et cela malgre Corysandre,
+qui aurait mieux aime s'habiller seule.
+
+Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
+peintre qui veut juger son ouvrage.
+
+--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te resiste c'est qu'il est de glace;
+mais il ne te resistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
+la main?
+
+Mais Corysandre se refusa a cette nouvelle repetition.
+
+--Si tu es sure de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
+
+Cependant elle n'avait pas encore fini ses lecons et ses
+recommandations; quand la demie apres deux heures sonna, elle voulut
+installer elle-meme Corysandre dans le salon.
+
+Elle placa le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
+une pose gracieuse, l'essayant elle-meme; puis elle disposa la chaise
+sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
+calcula la distance qu'il lui faudrait pour etre bien sous les yeux de
+Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
+
+Alors elle s'apercut que sa fille n'etait pas bien eclairee, et, comme
+le photographe qui manoeuvre ses ecrans, elle remonta le store et drapa
+les rideaux de facon a ce que non seulement la lumiere fut favorable a
+Corysandre, mais encore a ce que le duc, s'il prenait souci des regards
+curieux du dehors, se crut a l'abri de toute indiscretion et put en
+toute securite s'abandonner a son elan passionne.
+
+--Que tu es donc jolie! repetait-elle a chaque instant; tu as un air
+embarrasse qui te va a merveille et qui est tout a fait en situation.
+
+Ce n'etait pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'etait la honte
+qui lui faisait baisser les yeux et l'empechait de regarder sa mere.
+
+Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maitresse
+de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux levres et les
+serraient avec une sensation d'amertume.
+
+--Il semble que je sois a vendre, dit-elle.
+
+--Ne dis donc pas des niaiseries.
+
+--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
+penser que c'en est une pour toi.
+
+Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les epaules
+sans repondre, et une derniere fois elle passa l'inspection du salon
+pour voir si tout etait bien dispose pour concourir au resultat qu'elle
+avait prepare et qu'elle attendait.
+
+Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
+visage:
+
+--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
+te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
+bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
+
+Et elle s'eloigna en repetant:
+
+--Bon courage, bon espoir!
+
+Mais, comme elle arrivait a la porte, elle revint sur ses pas:
+
+--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entrainement par lequel tu lui
+tends la main arrive bien sur ton dernier mot: "J'ai peur pour vous". Si
+ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
+vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment meme, avec l'expression emue
+de ces yeux mouilles. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
+decisif. A bientot; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; a
+moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
+suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue a arriver, tu peux en etre
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il differe cette
+demande jusqu'a demain et qu'il me l'adresse en arriere de toi, comme
+s'il ne s'etait rien passe entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon role de mere; je vais m'y preparer,
+car je dois le reussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les memes
+conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.
+
+
+
+XXIV
+
+Ces yeux mouilles dont avait parle madame de Barizel etaient des yeux
+noyes de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
+cruel effort de volonte.
+
+Que penserait-il en la voyant dans cet etat? Il l'interrogerait; elle
+devrait repondre. Comment?
+
+Il fallait qu'elle retint ses larmes, qu'elle se calmat.
+
+Mais, avant qu'elle y fut parvenue, le gravier du jardin craqua: c'etait
+lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
+
+Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
+petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
+avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.
+
+Une porte se ferma: c'etait Roger qu'on venait d'introduire dans le
+salon.
+
+Dans le mur qui separait ce grand salon du petit, ou elle s'etait
+sauvee, se trouvait une glace sans tain placee au-dessus des deux
+cheminees, de sorte qu'en regardant a travers les plantes et les fleurs
+groupees sur les tablettes de marbre de ces cheminees, on voyait d'une
+piece dans l'autre.
+
+C'etait contre cette cheminee du petit salon que Corysandre s'etait
+appuyee. Au bout, de quelques instants elle ecarta legerement le
+feuillage et regarda ou etait Roger.
+
+Il etait debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
+se doutant pas d'ailleurs qu'elle etait a quelques pas de lui, derriere
+cette glace et ces fleurs.
+
+Immobile, son chapeau a la main, il restait la, attendant et paraissant
+reflechir; de temps en temps un faible sourire a peine perceptible
+passait sur son visage et l'eclairait; alors un rayonnement agrandissait
+ses yeux.
+
+Sans en avoir conscience, Corysandre s'etait absorbee dans cet examen
+qui etait devenu une contemplation: elle avait oublie ses angoisses,
+elle avait oublie sa mere; elle avait oublie la lecon qu'on lui avait
+apprise, la scene qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus a elle;
+elle ne pensait qu'a lui; elle le regardait; elle l'admirait.
+
+Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
+franchise dans son attitude!
+
+Et elle le tromperait, elle jouerait la comedie, elle mentirait! Mais
+jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux leves devant ce regard
+honnete!
+
+Abandonnant la cheminee, elle poussa la porte et entra dans le salon.
+
+Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
+l'aborder, il s'arreta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
+le visage convulse.
+
+--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
+
+Elle comprit que le domestique qui avait recu Roger s'etait deja
+acquitte de son role et que le duc croyait madame de Barizel malade.
+
+--Non, dit-elle, aucune; ma mere garde la chambre tout simplement, ce
+n'est rien.
+
+--Mais vous paraissez troublee?
+
+--Un peu nerveuse, voila tout.
+
+Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
+plus longtemps qu'il ne convenait.
+
+Ils s'assirent vis-a-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
+Roger sur la chaise, qui avaient ete disposes par madame de Barizel.
+
+Alors il s'etablit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien a
+se dire.
+
+Mais c'etait justement parce qu'ils avaient trop de choses a se dire
+qu'ils se taisaient, aussi embarrasses l'un que l'autre:
+
+Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scene qui lui avait
+ete apprise.
+
+Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
+Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux levres
+etaient des paroles de tendresse: "Que je suis heureux d'etre seul avec
+vous, chere Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
+yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
+d'aujourd'hui, mais du jour ou je vous ai vue pour la premiere fois, et
+ou j'ai ete a vous entierement, corps et ame." Voila ce que son coeur
+lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'etait la qu'un
+debut. Apres ces paroles devaient en venir d'autres qui etaient leur
+conclusion: "Je vous aime et je vous demande d'etre ma femme; le
+voulez-vous, chere Corysandre?" Et justement cette conclusion, il ne
+pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
+avant d'avoir recu les reponses aux lettres qu'il avait ecrites.
+Jusque-la il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
+qu'il eprouvait, il ne les avouat pas hautement, sous peine de se
+mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: "Je vous aime",
+qu'ajouterait-il? que repondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
+ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
+miserable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
+parlat, se trouvant ainsi condamne a ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en etonnerait-elle
+pas, ne s'en inquieterait-elle pas? Si honnete qu'elle fut, si
+innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnetete et cette
+innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tete-a-tete que le
+hasard leur menageait leur temps se passerait a parler de la pluie, des
+toilettes de madame de Lucilliere, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
+Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
+formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
+par ses regards, par son empressement aupres d'elle, par son admiration,
+son enthousiasme, ses elans passionnes, ses recueillements plus
+passionnes encore, de toutes les manieres enfin, excepte des levres
+et en mots precis. C'etaient ces mots memes qu'elle etait en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
+presentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
+profitait pas? Il n'etait pas de ces collegiens timides que la violence
+meme de leur emotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
+circonstance il n'etait embarrasse; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
+pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'etait
+donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
+Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
+n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation etait cruelle pour lui,
+et meme jusqu'a un certain point ridicule.
+
+Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-meme a
+parler, nerveusement il est, vrai, presque fievreusement, mais assez
+promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
+lui-meme oublia son embarras et le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent
+conscience. Il semblait qu'ils avaient oublie l'un et l'autre qu'ils
+etaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une egale liberte, un
+egal plaisir. Ce qu'ils disaient n'etait point prepare! c'etait ce
+qui leur venait a l'esprit, ce qui leur passait par la tete. Que leur
+importait! Ce qui charmait Corysandre, c'etait la musique de la voix
+de Roger; ce qui enivrait Roger, c'etait le sourire de Corysandre: ils
+etaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'etait assez
+pour que leur joie fut oublieuse du reste.
+
+Les heures sonnerent sans qu'ils les entendissent.
+
+Cependant il vint un moment ou le soleil, en s'abaissant et en frappant
+le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marche.
+
+Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
+deja singulierement depasse les limites fixees par les convenances. Il
+fallait penser a madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
+se demander ce que signifiait un pareil tete-a-tete. Il se leva.
+
+Alors Corysandre se leva aussi:
+
+--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande a vous adresser.
+
+Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoue et sans toutes
+les savantes preparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
+confusion, sans hesitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
+doux sourire, plein d'embarras et d'inquietude.
+
+--Une demande a moi, une demande de vous, quel bonheur!
+
+--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
+
+--Mais, sur quoi que ce puisse etre, vous savez bien qu'elle est
+accordee, ce serait me peiner, et serieusement, je vous le jure, d'en
+douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
+tout de suite le plaisir de vous repondre:--C'est fait.
+
+Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
+contenue, il est vrai, mais sans l'emotion sur laquelle madame de
+Barizel avait compte.
+
+--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
+pas dans le grand steeple-chase.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister a
+cette course si vous y preniez part.
+
+--Vraiment?
+
+Ils se regarderent un moment, tres emus l'un et l'autre.
+
+Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuat l'embarras de
+cette situation.
+
+--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
+
+--Je la trouve...
+
+Ces trois mots, il les avait jetes malgre lui avec un elan irresistible
+et un accent passionne; mais a temps il s'arreta.
+
+--Je la trouve assez...--il hesita...--assez raisonnable, et je suis
+heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre desir. Je ne monterai
+pas; je puis facilement me degager.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
+spontaneite et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter a ses
+genoux.
+
+Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
+
+--Merci, dit-elle, et a demain, n'est-ce pas?
+
+--A demain, ou plutot si je revenais ce soir.
+
+--Oui, c'est cela, revenez, ma mere sera levee; elle sera heureuse de
+vous voir. A bientot.
+
+
+
+XXV
+
+Roger n'etait pas sorti du jardin, que madame de Barizel se precipitait
+dans le salon.
+
+--Eh bien? s'ecria-t-elle.
+
+Corysandre ne repondit pas, car l'arrivee de sa mere la ramenait
+brutalement dans la realite, et elle eut voulu ne pas y revenir.
+
+--Parle, parle donc.
+
+Elle ne dit rien.
+
+--Tu ne lui as donc pas adresse ta demande?
+
+--Si.
+
+--Eh bien alors? Il t'a repondu quelque chose. Quoi?
+
+--Il a repondu: "Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
+votre desir, je ne monterai pas, je puis facilement me degager."
+
+--Et puis?
+
+--Je lui ai tendu la main.
+
+--Et alors?
+
+--Il est parti.
+
+Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupefaction
+desesperee; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
+
+--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
+prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
+passees en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrive, ou s'est-il
+assis?
+
+--La, sur cette chaise.
+
+--Et toi?
+
+--J'etais dans ce fauteuil.
+
+--Alors?
+
+--Il m'a demande des nouvelles de ma sante, et je lui ai repondu.
+
+--Et puis?
+
+--Il s'est etabli un moment de silences entre nous, et nous sommes
+restes en face l'un de l'autre, un peu embarrasses.
+
+--Tres bien. Et puis?
+
+--Nous nous sommes mis a parler.
+
+--De quoi?
+
+--De choses insignifiantes.
+
+--Mais quelles choses?
+
+--Ah! je ne sais pas.
+
+--Mais tu es donc tout a fait stupide?
+
+--Sans doute.
+
+--Comment, tu ne peux pas me repeter ce que vous avez dit?
+
+---Nous n'avons rien dit.
+
+--Vous etes restes en tete-a-tete pendant plus de deux heures.
+
+--Nous n'avons pas eu conscience du temps ecoule.
+
+--Alors comment l'avez-vous employe, ce temps?
+
+--De la facon la plus charmante.
+
+--Comment?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu te moques de moi.
+
+--Je t'assure que non. Nous avons parle, nous nous sommes regardes, nous
+avons ete heureux; mais ce que nous avons dit, les mots memes, les
+idees de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
+seulement, c'est l'impression, qui est delicieuse.
+
+Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
+parler, reflechissant. Evidemment elle etait aussi bete que belle,
+il n'y avait rien a en tirer, et la presser de questions, la secouer
+fortement, n'aurait aucun resultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colere et la prendre par la douceur.
+
+--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
+adresse ta demande?
+
+--Si tu y tiens, oui.
+
+--Comment si j'y tiens!
+
+--Tout a coup Roger s'est apercu que le temps avait marche et il s'est
+leve pour se retirer; alors je lui ai adresse ma demande comme je te
+l'ai dit.
+
+--Et puis?
+
+--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
+
+--Et puis apres ce soir, s'ecria madame de Barizel, exasperee, il
+reviendra demain et puis apres-demain, et toujours, jusqu'au moment ou
+il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
+mais de quelle pate les hommes de maintenant sont-ils donc petris?
+
+N'osant pas trop faire tomber sa colere sur Corysandre, elle eprouva un
+mouvement de soulagement a la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
+mepris et de ses railleries; mais elle n'etait pas femme a sacrifier les
+affaires d'interet a de vaines satisfactions.
+
+--Tout cela ne sert a rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
+la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la reparer
+que de la pleurer. J'avais fonde de justes esperances sur ce tete-a-tete
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
+jouer la scene que nous avons repetee ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
+tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gemir sur le passe,
+preparons l'avenir. Demain nous devons aller a Fribourg avec le duc; tu
+t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'epouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est egal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
+facon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
+quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
+
+--Je l'aime!
+
+--Eh bien, epouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est a
+votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
+toi, qui ont fait de grands mariages, ont reussi sans le secours de
+leurs meres? Sois sure qu'une mere intelligente et devouee vaut mieux
+qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mere, et la dot, tu ne l'aurais
+pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
+constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
+de Naurouse. Reflechis a cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
+Bade.
+
+Cette promenade a Fribourg avait ete arrangee depuis quelque temps deja:
+il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
+la cathedrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
+Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait a Fribourg;
+on entendait la messe le dimanche, dans la matinee, et le soir on
+revenait a Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient deja visite la
+cathedrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
+dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la reputation d'etre
+admirable, et c'etait pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
+fois ce petit voyage.
+
+La premiere partie du programme s'executa ainsi qu'elle avait ete
+arretee, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'etre
+ensemble et beaucoup plus sensibles a cette joie intime qu'aux
+merveilles gothiques de la vieille cathedrale, qu'a ses vitraux et
+qu'a la musique dont l'execution se fait dans une tribune, comme dans
+certaines eglises italiennes. Le bonheur de Corysandre etait d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le gouter sans
+arriere-pensee, sa mere ne lui ayant pas reparle de Roger.
+
+Mais apres le dejeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
+prenant a part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
+precisa:
+
+--J'ai commande une voiture pour que nous fassions une promenade dans
+la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner a
+l'eglise, et la tu monteras a la tour avec le duc; moi je resterai dans
+la caleche. Vous allez donc vous retrouver en tete-a-tete. Arrange-toi
+pour en profiter; quand je suis montee avec toi a cette tour, il y a
+quelque temps, l'idee m'est venue que la plate-forme etait un endroit
+tout a fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est la isole
+entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poetique. Il est vrai
+qu'on peut etre derange par des visiteurs, mais on peut ne pas l'etre
+aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
+la place, ou je serai dans la voiture decouverte, tu seras fixee a ce
+sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir a la main, s'il
+n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
+l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche a suivre. Prends celle
+que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
+m'importe, pourvu que tu arrives au resultat que j'exige. Si tu n'y
+arrives pas, nous aurons quitte Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
+
+Corysandre voulut se defendre, mais sa mere ne le lui permit pas; la
+voiture attendait; on se fit conduire au Muenster, et la madame de
+Barizel, declarant qu'elle etait fatiguee, engagea Roger et Corysandre a
+faire l'ascension de la tour.
+
+--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
+privez pas de jouir completement de la belle vue qu'on a de la-haut; je
+vais me reposer dans la voiture; je serai la admirablement.
+
+Et elle montra un endroit de la place abrite du soleil, ou elle dit au
+cocher de la conduire; au pied meme de la tour, elle eut ete en mauvaise
+position pour etre apercue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
+du balcon; tandis qu'a l'endroit qu'elle avait adopte, elle serait
+facilement apercue et en meme temps elle pourrait surveiller la porte
+d'entree, de facon a ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
+signaler aussitot au moyen de son mouchoir.
+
+
+
+XXVI
+
+En montant derriere Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
+qu'une seule pensee, qui etait une esperance.
+
+--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.
+
+Et tout en montant elle ecoutait; mais, sur les pierres de gres rouge
+qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
+que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient aupres
+d'un jour ouvert dans l'epaisse muraille de la tour, leur arrivait
+le croassement de quelque corneille qui revenait a son nid ou qui
+s'envolait.
+
+--Il semble que nous soyons seuls dans cette eglise, dit Roger en se
+retournant vers elle.
+
+Ils continuerent de monter, allant lentement.
+
+Cette tour du Muenster de Fribourg, qui est une des merveilles de
+l'architecture gothique, est aussi large a sa base que la nef elle-meme,
+alors elle est quadrangulaire; mais en s'elevant cette forme se retrecit
+et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une fleche hardie que couronne une croix.
+
+C'est jusqu'au point ou commence cette fleche que montent les visiteurs:
+la se trouve une plate-forme que borde un balcon d'ou la vue embrasse
+l'ensemble du monument et un immense panorama: a ses pieds on a la
+cathedrale avec sa toiture a la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
+statues, ses gouttieres, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
+byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminees de la ville,
+d'un cote la Foret-Noire, dont les pentes sombres s'elevent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuatre des
+Vosges.
+
+Ils resterent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
+d'un cote a l'autre, de facon a embrasser entierement la vue qui se
+deroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
+du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mere, immobile dans la
+caleche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.
+
+Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
+allait en s'accroissant.
+
+La journee etait radieuse et chaude, mais a cette hauteur la brise qui
+soufflait a travers les arceaux rafraichissait l'air; cependant elle
+etouffait, le coeur serre par l'emotion.
+
+Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et a chaque instant il
+etendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
+designait jusqu'a ce qu'elle l'eut apercu elle-meme.
+
+--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
+poesie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
+sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?
+
+Ce souvenir ainsi evoque la fit fremir de la tete aux pieds, elle se
+sentit prise par une molle langueur.
+
+--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.
+
+--Deja!
+
+--Ma mere n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.
+
+Comme ils arrivaient a l'escalier, il se retourna:
+
+--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
+dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est la un des
+charmes de ces belles vues de faire un cadre a nos souvenirs.
+
+Une derniere fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
+etait trop emue, trop profondement troublee, pour rien voir: personne
+n'etait venu, et elle n'avait rien dit.
+
+Ils revinrent a l'escalier, qui a cet endroit est tres etroit et tourne
+dans une assez brusque revolution. Roger descendit le premier et
+Corysandre le suivit, indifferente, insensible a ce qui se passait
+autour d'elle, marchant sans regarder a ses pieds, toute a la pensee de
+la separation que sa mere allait certainement lui imposer, n'etant pas
+femme a revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'etait point
+prononcee il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?
+
+Tout a coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
+avant; justement en face d'elle une petite fenetre longue s'ouvrait sur
+le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait etre precipitee par
+cette fenetre, et, etendant les deux mains, elle laissa echapper un cri:
+
+--Roger!
+
+Le bruit de la glissade lui avait deja fait retourner la tete. Vivement
+il lui tendit les bras et la recut sur sa poitrine; comme il avait le
+dos appuye contre la muraille, il ne fut pas renverse.
+
+Elle etait tombee la tete en avant et elle restait sur l'epaule de
+Roger, a demi cachee dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
+la serrant dans ses deux bras, il lui posa les levres sur les levres.
+Alors a son baiser elle repondit par un baiser.
+
+Longtemps ils resterent unis dans cette etreinte passionnee.
+
+Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:
+
+--Vous m'aimez donc!
+
+Mais a ce montent un bruit de pas et des eclats de voix retentirent
+an-dessous d'eux: c'etaient des visiteurs qui montaient et qui allaient
+les rejoindre.
+
+Il fallut se separer et descendre.
+
+Mais le hasard, qui leur avait ete jusque-la favorable, leur etait
+devenu contraire: le dejeuner venait de finir dans les hotels et c'etait
+par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient a la tour; ils
+n'eurent pas une minute de solitude assuree dans ces escaliers deserts,
+lors de leur ascension, et dont les voutes sonores retentissaient
+maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner a leur
+amour, ce furent de furtives etreintes bien vite interrompues.
+
+Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
+mere poses sur elle et la devorant; mais elle tint les siens baisses,
+incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
+repondre: une emotion delicieuse l'avait envahie et elle eut voulu ne
+pas s'en laisser distraire; tout bas elle se repetait: "Il m'aime, il
+m'aime, il m'aime;" et quand elle ne prononcait pas ces mots avec ses
+levres, ils resonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.
+
+--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
+Corysandre eurent pris place pres d'elle.
+
+Et la voiture roula par les rues de la ville encombrees de gens
+endimanches; les femmes coiffees du bonnet au fond brode d'or et
+d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
+cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacees de rubans;
+les hommes, pour la plupart portant le chapeau a une corne ou meme,
+malgre la chaleur, le bonnet a poil de martre a fond de velours surmonte
+d'une houppe en clinquant.
+
+A entendre les observations de madame de Barizel, c'etait a croire
+qu'elle n'avait d'autre souci en tete que de regarder les gens de
+Fribourg et de les etudier au point de vue du costume et des moeurs.
+
+Corysandre et Roger ne repondaient rien, mais ils paraissaient ecouter;
+en realite ils se regardaient et par de brulants eclairs leurs yeux se
+disaient leur bonheur.
+
+--Je t'aime.
+
+--Je t'aime.
+
+A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
+acces de pitie pour les chevaux, ce qui n'etait cependant pas dans ses
+habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la cote, qui etait rude.
+
+Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
+l'aider a descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait ose le
+faire jusqu'a ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
+de marcher cote a cote dans cette montee ombragee par de grands bois
+sombres.
+
+Madame de Barizel etait restee en arriere. Tout a coup elle appela
+Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.
+
+--Eh bien? demanda madame de Barizel a voix basse lorsque sa fille fut
+a portee de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mere,
+s'attendait a cette question et elle avait prepare sa reponse.
+
+--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.
+
+--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est a nous. Tu vois si
+j'avais raison dans mes previsions et mes combinaisons; ecoute-moi donc
+jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adresse sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon cote,
+je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tete-a-tete, ceux que je vous
+ai menages etaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
+Il vaut mieux exasperer le desir du duc et l'entretenir que de le
+satisfaire.
+
+
+
+XXVII
+
+Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir meme; aussi
+fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant a Bade le duc prit
+conge d'elles sans avoir rien dit.
+
+--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
+
+Mais la journee du lendemain fut ce qu'avait ete celle du dimanche, au
+moins quant a la demande attendue.
+
+Evidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Depuis qu'elle s'etait mis en tete de faire faire a Corysandre un grand
+mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se realisant,
+pouvait aneantir ses esperances et toutes ses combinaisons: le passe.
+Qu'un de ces pretendants vint a connaitre ce passe, ne se retirerait-il
+pas?
+
+Savine l'avait-il connu?
+
+Pour Savine, la question n'avait plus qu'un interet theorique; mais,
+pour le duc, elle avait un interet immediat et pratique d'une telle
+importance, qu'il fallait coute que coute agir de facon a savoir a quoi
+s'en tenir, et surtout a voir par quels moyens on combattrait, si
+cela etait possible, l'impression que cette revelation du passe avait
+produite.
+
+Le lendemain, au reveil, son plan etait arrete, et lorsque son fidele
+Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour dejeuner avec elle, elle
+lui en fit part.
+
+--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononce?
+
+--Non, et cela m'inquiete beaucoup; aussi ai-je decide d'agir pour
+obliger le duc a parler enfin.
+
+--Comment cela?
+
+En lui ecrivant ou plutot en lui faisant ecrire par vous. C'est-a-dire
+en empruntant votre plume si fine et si habile pour ecrire une lettre
+que Corysandre recopiera et que j'enverrai.
+
+--Ah! par exemple, voila qui est tout a fait original.
+
+--Me blamez-vous?
+
+--Moi! Je n'ai jamais blame personne et ce ne serait pas par vous que
+je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
+originale une mere qui ecrit les lettres d'amour de sa fille, car cette
+lettre, je ne peux l'ecrire que sous votre dictee ou tout au moins sous
+votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'ecrivez. Voila ce qui
+est drole. Mais quant a le blamer, non. Je ne condamne jamais ce qui
+reussit, et je sais bien que vous reussirez; pour le succes je n'ai que
+des applaudissements.
+
+--Vous savez que le duc a declare son amour a Corysandre sur la
+plate-forme de la cathedrale de Fribourg.
+
+--Ca, c'est drole aussi.
+
+--En descendant, Corysandre etait terriblement emue et elle n'a pas pu
+me cacher son trouble. Je l'ai interrogee et elle m'a, en honnete fille
+qu'elle est, avoue ce qui s'est passe. Le duc a assiste de loin a cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
+trouvera pas invraisemblable que je sache la verite; la sachant, il est
+tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
+j'en conviens, mais le succes n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+recu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
+de ma fille. Il ne m'a pas adresse sa demande, je ne le recois pas
+aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantot quand il se presentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquee, ecrit au duc pour l'avertir
+de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.
+
+--Et si le duc montrait cette lettre?
+
+--Cela n'est pas a craindre: le duc est trop honnete homme pour cela:
+d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la redaction de
+cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
+ne sache pas qu'elle est de vous et, apres l'avoir fait copier par ma
+fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour ecrire et mettez-vous
+au travail.
+
+Mais trouver ce qu'il fallait pour ecrire n'etait pas chose commode chez
+madame de Barizel, qui n'ecrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
+rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vit pas
+son ecriture et surtout son orthographe. C'etait meme cette grave
+question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait a Leplaquet de
+lui ecrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
+s'apercut que celle qu'il aimait ne savait rien.
+
+Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
+apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
+qu'il put ecrire son brouillon.
+
+--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.
+
+--C'est que c'est vraiment delicat, dit-il avec embarras.
+
+--Pas pour vous, mon ami.
+
+--Cela le decida; il se mit a ecrire assez rapidement, sans s'arreter;
+les feuillets s'ajouterent aux feuillets.
+
+--Il ne faudrait pas que cela fut trop long, dit madame de Barizel.
+
+--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
+des preparations, des transitions.
+
+--Chez une jeune fille? Enfin, allez.
+
+Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixieme feuillet.
+
+--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?
+
+--Si vous voulez lire vous-meme, je suivrai mieux.
+
+Il commenca sa lecture, que madame de Barizel ecouta sans interrompre,
+sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
+tut qu'elle prit la parole.
+
+--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangees et
+de beaux sentiments merveilleusement exprimes, seulement ce n'est pas
+tout a fait ainsi qu'ecrit une jeune fille.
+
+--Ah! dit Leplaquet d'un air pince.
+
+--Ne soyez pas blesse de mon observation, mon ami, toutes les fois que
+j'ai lu des lettres de femmes dans des romans ecrits par des hommes,
+je les ai trouvees fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
+attraper le tour des femmes ni leur maniere de dire, qui, toute vague
+qu'elle paraisse, est cependant si precise. C'est la le defaut de votre
+lettre, qui dit trop nettement les choses, trop regulierement, en
+suivant un programme raisonne: les femmes n'ecrivent pas ainsi.
+
+--Alors, comment ecrivent-elles?
+
+--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
+d'auteur; mais voila ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'ecrire?
+
+Il reprit la plume avec mauvaise humeur et ecrivit ce qu'elle dictait,
+assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hesitation:
+
+"Je n'aurais jamais eu la pensee que notre intimite devait cesser;
+j'etais heureuse; je vivais de ma journee de la veille et de l'esperance
+du lendemain, sans rien prevoir, sans rien attendre, et voila que tout
+a coup on me prouve que ce que je croyais per" mis est blamable, que ce
+qui faisait ma joie est defendu.
+
+--Il me semble qu'apres avoir confesse son amour il est bon que
+Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cede a sa mere.
+
+--Tres bon; continuez.
+
+"Il va nous etre interdit de nous voir; vous ne serez plus recu chez ma
+mere, et si je veux rester l'honnete fille que je dois etre il me faudra
+effacer de mon souvenir..."
+
+--Elle s'interrompit:
+
+--Si nous mettions "meme"!
+
+"... Meme de mon souvenir les doux moments passes ensemble; je devrai
+me dire que j'ai reve. Reve! reve notre premiere entrevue, reve nos
+promenades, nos heures de liberte, vos paroles, vos regards!...
+
+Elle s'interrompit encore:
+
+--Est-ce distingue, de mettre des points d'exclamation?
+
+--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
+
+--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
+
+Elle continua de dicter:
+
+"... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
+et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tete,
+desesperee de mon impuissance. Quelle navrante chose d'etre obligee de
+vous dire: "Ne venez plus", quand je voudrais au contraire vous appeler
+toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
+demarche m'aura coute de douleurs..."--Soyons tendre, n'est-ce pas? "ce
+que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
+n'etre pas arretee au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
+vous disant..."
+
+Elle s'arreta:
+
+--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est la le point delicat, car
+il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
+
+Apres un moment de reflexion, elle poursuivit:
+
+"... En vous disant: Allez a ma mere, elle seule peut vous ouvrir notre
+maison qu'elle veut vous tenir fermee."
+
+--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
+Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
+bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
+
+--Je me garderai bien de changer un seul mot a cette lettre, qui est
+vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me demontrez
+une chose que je croyais deja: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent ecrire des lettres.
+
+
+
+XXVIII
+
+Aussitot que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit a copier
+la lettre qu'elle avait dictee, ou plutot a la dessiner, car pour son
+esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexperimentee l'ecriture
+etait une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
+devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
+le modele le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
+aussitot, la meme operation sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne put pas se tromper?
+
+Enfin, apres beaucoup de mal et de temps, elle vint a bout de ce
+travail, et aussitot elle fit appeler sa fille; mais, avant que
+Corysandre entrat, elle eut soin de cacher sa copie.
+
+--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
+Naurouse.
+
+Corysandre regarda sa mere avec inquietude; elle eut voulu qu'on ne lui
+parlat pas de Roger.
+
+--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononcait pas
+nous romprions toutes relations.
+
+--Il s'est prononce.
+
+--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a declare son
+amour; le soir meme il devait me demander ta main ou en tous cas il
+devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
+qu'il m'en coute, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
+A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermee au duc.
+
+Cela fut dit d'une voix ferme qui annoncait une volonte inebranlable.
+
+Cependant, apres quelques courts instants de silence, elle parut
+s'adoucir.
+
+--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
+sens; mais que puis-je y faire?
+
+--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.
+
+--Sois certaine que ca n'a pas ete sans de longues hesitations, que je
+me suis arretee a cette resolution. Je l'ai balancee toute la nuit, ne
+pouvant pas me resoudre a te briser le coeur, prevoyant bien, sentant
+bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouve un moyen
+pour n'en pas venir a cette terrible extremite et pour amener le duc a
+me demander ta main aujourd'hui meme; mais, apres l'avoir longuement
+examine, j'y ai renonce.
+
+--Et pourquoi? s'ecria Corysandre en se jetant sur cette esperance qui
+lui etait presentee.
+
+--Pour deux raisons: la premiere, c'est qu'il est un peu aventureux; la
+seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-etre pas.
+
+--Je voudrai tout ce qui ne nous separera pas.
+
+--Tu dis cela.
+
+--Cela est ainsi.
+
+--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
+d'importance maintenant que je l'ai rejete, au moins peut-il te montrer
+combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingenie
+toujours a t'eviter des chagrins. Tu ecrivais au duc...
+
+--Moi?
+
+--Ah! tu vois; sans savoir, voila que tu m'interromps.
+
+--C'est de la surprise, rien de plus.
+
+--Tu ecrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
+votre intimite; puis, apres avoir en quelques mots exprime combien cela
+t'etait cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eut pas lieu; et ce moyen, c'etait qu'il vint a moi. Cela
+m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais meme ecrit la
+lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
+sont les tiens et si je me suis mise a ta place.
+
+Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commenca a la
+lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.
+
+--Est-ce que tu n'aurais pas evoque ces souvenirs dont je parle, si tu
+avais toi-meme ecrit? demanda-telle.
+
+--Oui, je crois.
+
+Corysandre continua sa lecture, que sa mere interrompit bientot:
+
+--N'aurais-tu pas encore dit toi-meme que tu etais navree de parler
+contre ton coeur?
+
+--Oh! oui.
+
+--Allons, je vois que j'ai bien devine tes sentiments, mais n'est-il pas
+tout naturel qu'une mere, bien que n'etant pas pres de sa fille, ecrive
+en quelque sorte sous sa dictee! En realite cette lettre est de toi.
+
+Corysandre acheva sa lecture.
+
+--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
+duc.
+
+Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:
+
+--Il y aurait des chances pour que le duc accourut tout de suite: au
+moins cela m'avait paru probable en l'ecrivant, car tu penses bien
+que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse a ses hesitations,
+inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.
+
+--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hesitant
+a chaque mot.
+
+--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.
+
+--Il m'aime.
+
+--Si tu en es sure, cela augmente singulierement les chances de le voir
+accourir; seulement, moi qui n'ai pas les memes raisons pour me fier a
+cet amour, j'ai du renoncer a ce moyen que j'avais trouve tout d'abord
+et qui conciliait tout: notre dignite et ton amour; car tu sens bien,
+n'est-ce pas, que cette question de dignite est considerable? Que nous
+continuions a recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'etonnerait
+bien certainement des facilites que je t'accorde, peut-etre meme cela
+lui inspirerait-il des doutes pour le passe.
+
+--Si je copiais cette lettre? repeta Corysandre, qui se perdait dans ces
+paroles contradictoires et qui d'ailleurs etait trop profondement emue;
+par la menace de sa mere pour pouvoir raisonner.
+
+Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
+tout concilier, ne serait-ce pas folie a elle de refuser le moyen qui
+lui etait offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
+contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'etait guere en etat d'entendre
+la voix de sa conscience et de son coeur, troublee, entrainee qu'elle
+etait par la voix de sa mere qui ne lui laissait pas le temps de se
+reconnaitre et de reflechir.
+
+--Je n'ai pas le droit de t'empecher de risquer cette aventure, dit
+madame de Barizel.
+
+--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.
+
+--Oh! non, cela serait tres mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
+cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'apres que nous ne
+l'aurons pas recu. Aussitot qu'il sera parti, tu la remettras a Bob, qui
+la portera, et il est possible que quelques minutes apres nous voyions
+le duc accourir ou qu'il m'ecrive pour me demander une entrevue. Je dis
+que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
+decide toi-meme.
+
+Comme Corysandre restait hesitante, madame de Barizel reprit:
+
+-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mere est
+heureusement trace et je n'ai qu'a le suivre tout droit: Ne plus
+recevoir le duc... a moins qu'il ne se presente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coute, je ne faillirai pas a ce devoir; plus tard,
+quand tu ne seras plus sous le coup immediat de la douleur, tu me
+remercieras de ma fermete.
+
+Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
+pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre a ses
+reflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, a ce qu'elle ne
+put pas reflechir.
+
+--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?
+
+--A une heure pour...
+
+--Et il est?
+
+--Midi passe.
+
+--Deja. Alors tu n'as que juste le temps d'ecrire..., si tu veux ecrire.
+
+--Je vais ecrire.
+
+--Alors, tu es sure de lui?
+
+--Oui.
+
+
+
+XXIX
+
+Quand Roger se presenta et que Bob lui repondit que "madame la comtesse
+ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus", il fut etrangement
+surpris. Cette heure matinale avait ete choisie la veille avec
+Corysandre pour s'entendre a propos d'une promenade, et il etait
+d'autant plus etonnant qu'on ne le recut pas, que Bob, interroge,
+repondait que ni "madame la comtesse ni mademoiselle n'etaient malades".
+
+Il dut se retirer, deconcerte, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Mais il ne pouvait guere examiner froidement cette question en la
+raisonnant, etant agite au contraire par une impatience fievreuse.
+
+Les reponses aux lettres qu'il avait ecrites a ses amis d'Amerique
+peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
+etaient pas encore parvenues, et la veille il avait expedie des depeches
+a ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le telegraphe
+s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
+ses lettres; c'etait a la derniere extremite qu'il s'etait decide a
+employer le systeme des depeches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les reponses, ne pouvait etre que mauvais par
+sa concision et surtout par sa discretion obligee; mais, apres ce qui
+s'etait passe entre lui et Corysandre, dans la tour de l'eglise de
+Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les reponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-etre plus. Se taire plus
+longtemps devenait tout a fait ridicule.
+
+Revenant chez lui, il se trouva alors dans un etat penible de confusion
+et de perplexite, allant d'un extreme a l'autre, sans pouvoir
+raisonnablement s'arreter a rien.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure qu'il etait rentre, quand on lui monta
+la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportee.
+
+Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
+point l'ecriture et il avait bien autre chose en tete que de s'occuper
+des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui etaient
+indifferents.
+
+C'etaient des depeches qu'il attendait, non des lettres.
+
+Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait a travers son
+appartement, il passa plusieurs fois aupres de la table sur laquelle
+il avait jete cette lettre: puis a un certain moment il la prit
+machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
+le parfum de Corysandre.
+
+Sans aucun doute c'etait la une hallucination: il pensait si fortement
+a Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
+voyait partout.
+
+Cependant il ne put s'empecher de flairer cette lettre, et aussitot une
+commotion delicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tete aux
+pieds; c'etait bien le parfum de Corysandre, le meme au moins que celui
+qu'il avait si souvent respire avec enivrement.
+
+Vivement il dechira l'enveloppe et il lut:
+
+"Allez a ma mere..."
+
+Evidemment il n'avait que cela a faire, et telle etait la situation que
+creait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
+
+Pour que Corysandre ne se fut pas jusqu'a ce jour fachee de ses
+hesitations et de son silence, il fallait qu'elle eut vraiment l'ame
+indulgente, ou plutot il fallait qu'elle l'aimat assez pour n'etre
+sensible qu'a son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessee d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
+en meme temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
+plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
+
+Jamais il n'avait eprouve pareille anxiete, car, s'il avait de
+puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
+pour n'attendre pas.
+
+Quoi qu'il decidat, il serait en faute: s'il se prononcait tout de
+suite, envers son nom; s'il ne se prononcait pas, envers son amour.
+
+Comme il agitait anxieusement ces pensees, sa porte s'ouvrit.
+
+C'etait une depeche; qu'on lui apportait.
+
+"Pouvez donner suite a votre projet, mais plus sage serait d'attendre
+lettre partie depuis six jours."
+
+Plus sage!
+
+D'un bond il fut a son bureau.
+
+"Madame la comtesse,
+
+"J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
+reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui meme, aussitot que possible.
+
+"On attendra votre reponse.
+
+"Daignez agreer l'expression de mon profond respect.
+
+NAUROUSE."
+
+Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
+simples mots: "Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
+Naurouse."
+
+Lorsqu'il se presenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
+premier la parole; mais elle le devanca:
+
+--Vous avez du etre surpris, monsieur le duc, dit-elle ceremonieusement,
+de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
+votre visite? Je vous dois une explication a cet egard et je vais vous
+la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
+sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre tres heureuses de
+l'agrement que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrement qui
+est partage d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
+est, une jeune fille a marier. Tant que nos relations ont garde un
+caractere de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu a m'en preoccuper;
+vous paraissiez eprouver un certain plaisir a nous rencontrer, nous en
+ressentions un tres vif a nous trouver avec vous, c'etait parfait. Mais
+en ces derniers temps on m'a fait des observations... tres serieuses, au
+moins au point de vue des usages francais qui desormais doivent etre
+les notres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimite avec ma
+fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mere a parle haut
+et j'ai decide que, quoi qu'il nous en coutat, a ma fille et a moi, nous
+devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire a Corysandre,
+et qui meme lui avaient peut-etre deja nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantot. Sans doute
+j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
+donne en ce moment, mais j'ai pense que vous comprendriez vous-meme le
+sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
+la voila.
+
+--Si j'ai insiste pour etre recu, ce n'a point ete dans l'intention de
+provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
+franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
+
+--Vous, monsieur le duc!
+
+--En realite je l'aime du jour ou je l'ai vue pour la premiere fois.
+Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu ecouter ses
+inspirations avant d'etre bien certain que je n'obeissais pas a des
+illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
+mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
+la donner pour femme.
+
+Aucune emotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
+visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
+cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenee.
+
+Elle resta assez longtemps sans repondre, comme si elle etait plongee
+dans un profond embarras; a la fin elle se decida, mais en hesitant.
+
+--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
+honoree, me prend tout a fait au depourvu et me cause une surprise que
+je n'ai pas la force de cacher, car j'etais loin de soupconner votre
+amour pour elle,--la resolution que j'ai mise a execution aujourd'hui
+en est la preuve. Avant de vous repondre je dois donc tout d'abord
+interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
+que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second pere de
+ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-etre
+votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-a-dire...
+
+--M. Dayelle m'a explique pourquoi il me considerait comme un assez
+mauvais mari; mais c'est la un exces de rigorisme contre lequel je me
+defendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
+
+--Je voudrais que ce fut notre ami Dayelle qui vous entendit, car je
+dois avoir egard a son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
+donc le faire revenir de ses preventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondees; mais, jusque-la il est bien entendu que la mesure que
+j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait a ma prevoyance de mere
+n'a plus de raison d'etre, et que toutes les fois que vous voudrez bien
+venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
+
+--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
+
+Roger se retira.
+
+Ce fut ceremonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
+aussitot qu'il fut parti elle monta quatre a quatre a la chambre de sa
+fille, ou elle entra en dansant.
+
+--Enfin ca y est, s'ecria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!
+
+
+
+XXX
+
+Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
+Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
+mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
+avait parle de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlat de lui
+et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
+Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir a s'occuper de
+lui. Savine n'etait aime de personne; Naurouse etait sympathique a
+tout le monde, meme a ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
+racontait sur son compte.
+
+Et puis c'etait la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
+etaient arrives a Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrevault
+et dix autres avec leurs maitresses presentes ou anciennes, et tous
+s'etaient jetes sur cette nouvelle:
+
+--Naurouse se marie, est-ce possible?
+
+On l'avait entoure, questionne, felicite, et tout d'abord il avait mis
+une certaine reserve dans ses reponses; mais, lorsqu'a la suite de
+l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
+dans lequel celle-ci, "eclairee sur les sentiments de sa fille
+et conseillee par son ami Dayelle", avait formellement donne son
+consentement, il avait tres franchement montre combien il etait heureux
+de ce mariage, n'attendant meme pas les questions pour l'annoncer a ceux
+de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
+
+Les felicitations les plus vives qu'il recut furent celles du prince de
+Kappel:
+
+--Etes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
+vous choisir votre femme vous-meme et tout seul! Je crois que si j'avais
+la liberte de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
+certain que je mourrai garcon pour ne pas me laisser marier a quelque
+princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
+m'imposerait au nom de la politique et a qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
+futur roi qui ne se marie pas, c'est drole, et on est original comme on
+peut.
+
+Parmi ses amis, un seul, au lieu de le feliciter, le blama et tres
+vivement, parlant au nom de l'amitie et de la raison, employant la
+persuasion et la raillerie pour empecher ce qu'il appelait un suicide:
+ce fut Mautravers.
+
+Contrairement a son habitude, Mautravers n'etait point arrive a Bade
+pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
+voir, avait demande de ses nouvelles, on lui avait repondu qu'il ne
+viendrait probablement pas; cependant il etait venu, et, le matin de la
+deuxieme journee, en debarquant de chemin de fer il etait tombe chez
+Roger encore au lit et endormi.
+
+--Enfin vous voila de retour et pour longtemps, j'espere.
+
+--Pour tres longtemps, pour toujours probablement.
+
+--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
+
+--Que raconte-t-on?
+
+--Que vous avez l'idee de vous marier.
+
+--C'est vrai.
+
+--Vous marier avec une Americaine, une etrangere, vous, Francois-Roger
+de Charlus, duc de Naurouse?
+
+--Cette Americaine est d'origine francaise: elle appartient a une tres
+vieille et tres bonne famille du Poitou, les Barizel.
+
+--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
+moment, et on m'a dit aussi que c'etait par amour que vous vouliez
+epouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
+
+--Vraiment!
+
+--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
+fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
+maison, je ne repondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
+a mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
+vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
+de coeur eternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
+vous le conceder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais a cote
+des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
+croyez-vous que ceux-la puissent etre eternels? Vous avez eu des
+maitresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimees
+passionnement, eh bien! est-ce qu'a un moment donne, tout en eprouvant
+encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas ete desagreablement
+surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous etaient
+devenues absolument indifferentes, ne vous disant plus rien, a ce point
+que vous vous demandiez avec stupefaction comment elles avaient pu
+eveiller en vous un desir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
+que ceux-la meme qui sont les plus fortement maitres de leur volonte
+n'echappent pas a cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
+mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
+et que vous resterez en presence d'une femme aigrie, d'autant plus
+insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
+souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
+parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
+qu'on peut aimer une maitresse indefiniment, toujours, meme vieille, et
+cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liee a vous, parce que vous
+ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutot qui vous a
+du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
+et alors...
+
+Mautravers etait reste dans la chambre, tandis que Roger etait entre
+dans son cabinet de toilette, et c'etait de la chambre qu'il parlait.
+Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette a la main,
+s'essuyant le cou et le visage.
+
+--Mon cher ami, dit-il posement, tout en se frottant, ce n'est pas
+d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
+celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
+specialite. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
+j'ai un peu plus d'experience, vous m'interessez. Aussi ne vous ai-je
+pas interrompu, curieux de voir ou vous vouliez en venir. J'avoue que je
+ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer a
+ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engage,
+et vous savez bien que je ne me degage jamais. D'ailleurs, tout ce que
+vous venez de me dire, fut-il vrai et dut-il se realiser, que cela
+ne m'arreterait pas. J'aime celle que je vais epouser, je l'aime
+passionnement, et, dusse-je n'avoir qu'un jour de bonheur pres d'elle,
+pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps a vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma resolution... sentimentale. Mais,
+alors meme que les sentiments qui s'ont inspiree n'existeraient pas,
+je la realiserais cependant quand meme, car je veux me marier tout de
+suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
+vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
+veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
+aux Condrieu.
+
+Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'etablit entre
+eux un assez long silence; puis il reprit:
+
+--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
+mon nom je ne puis l'empecher surement de tomber entre leurs mains que
+par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
+vous allez voir bientot que celle que j'epouse est digne non seulement
+d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
+
+--Je n'ai rien dit qui fut personnel a mademoiselle de Barizel, j'ai
+parle en general.
+
+--Elle sera tantot aux courses; je vous presenterai a elle; quand vous
+la connaitrez, vous serez peut-etre moins absolu dans vos theories.
+
+--Est-ce que vous dinez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors nous dinerons ensemble si vous voulez bien.
+
+Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:
+
+--Bien entendu, vous aurez toute liberte pour vous en aller aussitot
+que vous voudrez, de facon a faire une visite du soir a mademoiselle de
+Barizel, si vous le desirez.
+
+
+
+XXXI
+
+Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
+il avait ete convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'etait une fete
+de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
+semaines.
+
+Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
+Washington,--la lettre justement qu'annoncait la depeche.
+
+En la prenant il eprouva une vive emotion: "Plus sage d attendre
+lettre", disait la depeche.
+
+Maintenant que cette lettre arrivait, etait-il sage a lui de l'ouvrir?
+Au point ou en etaient les choses il ne pouvait pas revenir en arriere.
+Et le put-il, le dut-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
+la supporterait, si cruelle qu'elle fut; mais il ne l'imposerait jamais
+a Corysandre.
+
+Son mouvement d'hesitation fut court: l'anxiete etait trop poignante
+pour qu'il l'endurat, et d'ailleurs ce n'etait point son habitude
+d'hesiter en face d'un danger.
+
+Il lut:
+
+"Mon cher Roger,
+
+"Je voudrais repondre a votre lettre d'une facon simple et precise;
+par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquete sur la
+famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
+residence de Washington, bien faite pour donner le spleen a l'homme
+le plus gai de la terre. Je suis donc oblige de m'en tenir a des
+renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
+en me lisant et surtout en prenant une resolution d'apres ces
+renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+a la verite. Sur le mari il y a unanimite: un gentleman et, ce qui est
+mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds a la tete, dans sa vie, ses manieres, ses
+habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le representent
+comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Reste Francais bien
+que n'ayant pas vecu en France, mais Francais d'origine, Francais de
+sang, et Francais du dix-huitieme siecle avec quelque chose de brillant,
+de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
+distingue pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent ete
+heroiques dans un pays ou l'on serait moins sensible a la pratique et au
+but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
+sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
+importance: il avait herite d'une grande fortune engagee dans toutes
+sortes de complications; il ne l'a point degagee, loin de la, et
+l'abolition de l'esclavage a du lui porter un coup funeste; mais a cet
+egard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
+vous repondre, suivant l'usage americain:--Vaut.... tant de mille
+dollars.--Sur la mere, au lieu de l'unanimite, c'est la contradiction
+que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
+autres, c'est une aventuriere, et ceux-la meme racontent sur elle toutes
+sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
+si elles etaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
+l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
+aux sources, de facon a vous dire ce qu'il y a d'exageration la dedans.
+Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une depeche vous me demandez de
+faire cette enquete. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
+suis entierement a votre disposition et que ce me sera un plaisir de
+vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-a-dire au moment ou
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
+l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
+la meme unanimite que sur le pere: la plus belle personne du monde, a
+provoque l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
+qui l'ont vue. La seule chose a noter et a interpreter contre elle est
+qu'elle a manque plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
+elle qui n'a pas voulu de ses pretendants? sont-ce les pretendants qui
+n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
+semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voila pour aujourd'hui tout ce
+que je puis vous dire. Cela manque de precision, j'en conviens; mais je
+vous repete que je suis tout a vous, pret a aller a la Nouvelle-Orleans
+ou ailleurs au premier signe que vous me ferez."
+
+Ecrite sans alinea, comme il est d'usage en diplomatie, et, en ecriture
+batarde aussi nette que si elle avait ete lithographiee, cette lettre
+fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle etait sur un point assez
+inquietante, mais il avait craint pire. En somme, elle etait aussi
+satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
+etait l'essentiel. Le pere, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
+a la tete, "la fille, la plus belle personne du monde." C'etait quelque
+chose cela, c'etait beaucoup. Il est vrai que du cote de la mere les
+choses ne se presentaient plus sous le meme aspect; mais ces histoires
+scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute a des
+amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mere fut un modele
+de vertu: ce n'est pas sa belle-mere qu'on epouse, sans quoi on ne se
+marierait jamais.
+
+Cependant, comme il ne fallait rien negliger, il envoya une depeche a
+son ami pour le prier d'aller sinon a la Nouvelle-Orleans pour suivre
+cette enquete, au moins de la confier a quelqu'un de sur et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur leger, plein de confiance,
+ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
+passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
+preoccupation eut resiste a cette joie!
+
+En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
+madame de Barizel; avec inquietude il interrogea Corysandre du regard,
+mais celle-ci ne lui repondit rien ou plutot le regard qu'elle attacha
+sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.
+
+Ce fut madame de Barizel elle-meme qui vint au-devant des questions
+qu'il n'osait pas poser:
+
+--J'aurais un mot a vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.
+
+Il la suivit.
+
+Elle tira une lettre de sa poche:
+
+--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
+anonyme qui vous concerne: j'ai hesite sur la question de savoir si je
+vous la montrerais; mais, tout bien considere, je pense que vous devez
+la connaitre.
+
+Elle la lui tendit ouverte:
+
+"Un de vos amis, qui est en meme temps l'admirateur de votre charmante
+fille, se trouve vivement emu par le bruit qu'on fait courir du prochain
+mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
+votre consentement a ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
+jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous etes etrangere.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
+n'aurait ete admis par une famille francaise honorable qui aurait eu
+souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
+vous l'expliquer: il est ne d'un pere qui portait en lui le germe de
+plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombe jeune
+encore, et d'une mere qui est morte poitrinaire. Il a herite et de son
+pere et de sa mere. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
+ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pale; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les medecins, est un
+des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
+enfance il a ete constamment malade et, en ces dernieres annees, tres
+gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
+un ou deux enfants qui seront les miserables heritiers de leur pere pour
+la sante, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
+un crime."
+
+--Vous voyez! dit madame de Barizel.
+
+Roger ne repondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
+tremblait entre ses doigts.
+
+--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
+de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
+profond mepris, m'aurait jetee dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par experience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
+ne sont pas fondees, et c'est pour cela que je vous la communique,
+uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
+ennemis odieux qui recourent a de pareilles armes.
+
+--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-pere, et je suis
+aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
+dicter: il voudrait m'empecher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, herite de mon titre et de mon nom et pour
+cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
+fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empecher
+d'avoir des enfants, il ecrit ces lettres infames.
+
+Violemment il la froissa dans sa main crispee.
+
+--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondement
+blesse et peine; mais au moins ne vous inquietez pas, de pareilles
+denonciations ne peuvent rien sur mes resolutions, et pour Corysandre,
+il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
+n'en saura jamais rien?
+
+En voyant comment madame de Barizel accueillait ces revelations, il
+pouvait ne pas s'inquieter pour son mariage, mais pour lui-meme il ne
+pouvait pas ne pas penser a cette lettre.
+
+Il etait vrai que son pere etait mort jeune; il etait vrai que sa mere
+etait poitrinaire: il etait vrai que lui-meme depuis son enfance avait
+ete bien souvent malade. Etait-il donc condamne a transmettre a ses
+enfants les maladies hereditaires qu'il aurait recues de ses parents?
+
+Une main hippocratique? Qu'etait-ce que cela? Avait-il vraiment la main
+hippocratique?
+
+Sa journee, dont il s'etait promis tant de bonheur fut empoisonnee, et
+le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
+ne parvinrent pas toujours a chasser les nuages qui assombrissaient son
+front.
+
+A un certain moment il vit dans la foule un medecin parisien qu'il avait
+connu autrefois et qu'on etait sur de rencontrer partout ou il y avait
+des cocottes; aussitot, se levant de la chaise qu'il occupait aupres de
+Corysandre, il alla a lui.
+
+--Docteur, j'ai un renseignement a vous demander, dit-il en l'emmenant
+a l'ecart. A quels signes reconnait-on donc ce que vous appelez la main
+hippocratique?
+
+--Au renflement en massue de la derniere phalange des doigts et a
+l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.
+
+--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.
+
+--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
+exagere: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.
+
+--Je vous remercie.
+
+Avant de revenir aupres de Corysandre, Roger s'en alla tout a
+l'extremite de l'enceinte du pesage, et la, se degantant rapidement, il
+examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardees, en se demandant
+si elles etaient ou n'etaient pas hippocratiques.
+
+Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez leger, qu'a un
+doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant a l'incurvation de l'ongle,
+il ne savait pas trop ce que cela pouvait etre; c'etait sans doute un
+terme de medecine, il le chercherait.
+
+
+
+XXXII
+
+Roger croyait diner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
+salon ou celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives reunis: le
+prince de Kappel, Poupardin, Montrevault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaelle.
+
+Hommes et femmes s'empresserent au-devant de lui, pour lui tendre la
+main; quand Raphaelle lui tendit la sienne, il ne fut pas maitre de
+retenir un leger mouvement.
+
+--Ne me remerciez pas d'avoir invite une ancienne amie, dit Mautravers,
+qui l'observait, c'est elle-meme qui s'est invitee tout a l'heure quand
+elle a su que nous dinions ensemble.
+
+--Ca c'est beau, dit Poupardin.
+
+--Au moins c'est unique, repondit Raphaelle, ce n'aurait pas ete
+pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adresse cette demande a
+Mautravers.
+
+On se mit a rire et Poupardin n'osa pas se facher tout haut.
+
+--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'a
+l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voila tous
+reunis aujourd'hui pour celebrer les adieux a la vie de notre ami, comme
+nous etions reunis il y a cinq ans pour feter son entree dans la vie.
+
+--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
+consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le meme
+cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; a Paris, comme a
+l'etranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
+memes, et franchement ca manque de diversite. Nous allons dire les memes
+choses qu'a Paris, rire des memes plaisanteries, manger la meme sauce
+brune, la meme sauce rouge, la meme sauce blanche; et puis demain nous
+recommencerons.
+
+On se mit a table et Raphaelle se placa a cote de Roger; ce voisinage
+n'etait guere pour lui plaire, mais il eut ete maladroit et ridicule
+d'en rien laisser paraitre. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
+observation; c'etait deja trop qu'il eut montre de la surprise en la
+voyant: elle ne lui etait, elle ne pouvait lui etre que completement
+indifferente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimee,
+qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompe; tout cela etait si
+loin!
+
+Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
+a Balbine, qu'il avait a sa gauche, et pendant assez longtemps il
+s'entretint avec elle, sans plus faire attention a Raphaelle que s'il ne
+la connaissait pas.
+
+A un certain moment, cet entretien s'etant interrompu, Raphaelle se
+pencha vers lui et, parlant d'une voix etouffee, de maniere a n'etre
+entendue que de lui seul:
+
+--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitee a ce diner.
+
+Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
+de haut, puis tout a coup se baissant de facon a lui parler a l'oreille:
+
+--Le jour ou nous nous sommes separes, dit-il, j'etais sur le balcon et
+j'ai tout entendu.
+
+--C'a ete justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
+parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
+disait chez mes parents que j'ai parle. Ne fallait-il pas t'amener a
+rompre?
+
+Il eut un tressaillement.
+
+--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.
+
+--Justement, repondit-elle.
+
+--Alors cela sera long!
+
+--Si je disais tout, ca ne finirait pas aujourd'hui.
+
+--Continue, mais tout haut.
+
+--Merci.
+
+Elle continua comme si elle n'avait pas ete interrompue, s'exprimant
+au milieu de ces neuf personnes a peu pres aussi librement que si elle
+avait ete seule, car c'etait un de ses talents, de pouvoir parler en
+jetant hardiment a la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
+ses voisins l'entendissent.
+
+--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
+moi, par generosite, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
+ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois deja j'avais essaye de
+rompre et, tout ce que je t'avais propose, tu l'avais repousse; si tu
+savais comme cela m'avait ete doux! Alors, voyant qu'il fallait te
+sauver malgre toi, j'ai invente cette comedie. Tu sais: ce n'est pas
+impunement qu'on fait du theatre; j'ai pris un moyen qui m'etait inspire
+par mon metier, j'ai joue une scene... atroce, en me disant pour me
+soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais etre, tu
+souffrirais moins et te guerirais plus surement, plus vite.
+
+Le maitre d'hotel l'interrompit pour placer devant elle une assiette a
+laquelle elle ne toucha pas.
+
+--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
+comedienne; mais il parait que ce jour-la j'ai eu du talent, car tu as
+cru a la scene que je jouais, tu y as cru pendant de longues annees, tu
+y crois peut-etre encore en ce moment meme, te disant que j'ai ete
+la plus miserable des femmes, au lieu de voir que j'en etais la plus
+tendre, la plus devouee, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, devouee
+jusqu'au suicide.
+
+--Que diable chuchotez-vous donc a l'oreille de Naurouse? demanda
+Montrevault, ca n'est pas correct, cela, ma chere.
+
+Assurement non, cela n'etait pas correct; elle le sentait sans qu'il fut
+besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
+ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se decida a
+achever tout haut ce qu'elle avait commence tout bas:
+
+--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
+sur tous les convives un regard assure, une chose bien simple, bien
+elementaire, mais qui, cependant, peut vous etre utile a tous, j'entends
+a tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
+pour votre education. Comme je n'aurai a tromper aucun de vous, je peux
+parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
+quand il est l'amant d'une femme qui lui temoigne de l'amour, qu'il doit
+etre seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aime; eh
+bien! ca, c'est des betises.
+
+--Bravo! cria Balbine.
+
+--Certainement, continua Raphaelle, une femme peut n'aimer qu'un homme
+et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
+pour elle; mais, quant a n'avoir qu'un seul amant, ca c'est une autre
+affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
+dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
+enfin des relais.
+
+--Tres bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.
+
+--Je m'en flatte; c'etait la ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
+comme nous disions autrefois, quand Montrevault m'a interrompue pour me
+rappeler que je n'etais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication etait de lui prouver... ca, j'aimerais mieux le lui
+dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
+je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ca blessera...
+
+--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
+auront mauvais caractere.
+
+--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien egal qu'on
+se fache ou qu'on ne se fache pas. Donc le but de mon explication etait
+de lui prouver que bien que nous nous soyons faches, je l'ai aime,
+tendrement, passionnement aime, et, qu'en realite, je n'ai jamais aime
+que lui.
+
+Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.
+
+--Ca, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.
+
+--Poupardin cheval de renfort, dit Montrevault.
+
+--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'etais en train de
+dire bas, continua Raphaelle sans se laisser deconcerter, ce n'est
+pas ma faute. Nous nous sommes faches, mon petit duc et moi, sans
+explication; apres plusieurs annees je le retrouve, alors je saisis
+l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
+d'autres circonstances je n'aurais pas risque cette explication, parce
+qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
+un but interesse, mais maintenant cela n'est pas a craindre, cette idee
+ne peut venir a personne et je suis bien aise que le petit duc sache...
+
+--Qu'il a ete l'homme aime et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
+c'est entendu.
+
+--Il le sait.
+
+--Il en est fier.
+
+--Il en revera.
+
+--Ton souvenir consolera ses vieux jours.
+
+--Blaguez tant que vous voudrez, repliqua Raphaelle, cela m'est egal;
+j'ai dit ce que je voulais dire.
+
+Elle se mit alors a manger consciencieusement, en femme qui veut
+regagner le temps perdu, et, pendant le reste du diner, elle ne
+chercha point a s'adresser a Roger en particulier, ne lui parlant
+que lorsqu'elle y etait amenee naturellement par les hasards de la
+conversation.
+
+Au dessert, Roger se leva et quitta la table.
+
+--Comment, vous nous abandonnez? s'ecria Balbine; c'est scandaleux!
+
+--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.
+
+Sans plus repondre a ceux qui l'approuvaient qu'a ceux qui le blamaient,
+Roger se retira pour se rendre aupres de Corysandre, et en chemin
+une question qu'il s'etait deja posee lui revint: Pourquoi Raphaelle
+avait-elle essaye cette justification? Il etait dans des dispositions ou
+l'on se defie de tout et de tous: les etranges paroles que Mautravers
+lui avait adressees le matin, puis presque aussitot la lettre anonyme
+que madame de Barizel lui avait communiquee, l'avaient mis sur ses
+gardes; il traversait bien evidemment une phase decisive, et des
+dangers, des embuches dressees par M. de Condrieu-Revel, devaient
+l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
+son mariage. Cela etait bien certain, il le savait, il le voyait, et
+ses soupcons ne devaient s'arreter devant personne; mais enfin il lui
+paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaelle
+pussent se rattacher a ces dangers, ou, si cela etait, il ne voyait ni
+par ou ni comment. Raphaelle etait trop intelligente pour croire qu'il
+pouvait revenir a elle, alors meme qu'il croirait qu'elle s'etait
+immolee, qu'elle s'etait suicidee pour lui. Et si ce n'etait pas cela
+qu'elle avait cherche, ce qui eut ete absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.
+
+
+
+XXXIII
+
+Le lendemain matin, au moment ou Roger allait descendre pour dejeuner,
+il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
+continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.
+
+La personne qui voulait entrer n'etait autre que Raphaelle, et Bernard,
+qui aimait a se substituer a son maitre, s'imaginant que celui-ci ne
+devait pas etre en disposition de recevoir une ancienne maitresse,
+refusait de la recevoir:
+
+--Puisque j'affirme a madame que M. le duc est sorti.
+
+C'etait sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.
+
+Sans daigner remettre le valet de chambre a sa place, Raphaelle, passant
+devant lui, se hata d'entrer.
+
+Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
+ne fut pas bien franchement. Cette visite n'etait pas pour lui plaire,
+pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eut evite
+de la tutoyer lui-meme.
+
+Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.
+
+--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort a te presenter ma justification?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Pour te justifier probablement, repondit-il en employant de mauvaise
+grace le tutoiement.
+
+--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai ete
+guidee que par un motif etroitement personnel. Depuis notre separation
+j'ai supporte ton mepris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+a me dire: "Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
+que je le sache, moi."--Et cela me suffisait reellement. Tu penses bien
+que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+degout? Mais quand, dans ces heures-la, je pensais a toi, j'etais tout
+de suite relevee et je redressais la tete quand je me disais: "Voila ce
+que j'ai fait pour l'homme que j'aimais." Eh bien! j'aurais continue
+a me taire s'il n'etait pas venu un moment ou j'ai eu besoin de ton
+estime, non pour moi, mais pour toi.
+
+Comme il la regardait avec etonnement, se demandant ou tendaient ces
+etranges paroles, elle continua:
+
+Tu ne comprends rien a ce que je te dis la, n'est-ce pas? mais tu vas
+voir bientot que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
+d'en arriver la, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis a Bade, au risque d'une scene terrible avec Savine quand il
+apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demande de rester a
+Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus feroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
+c'est moi qui ai arrange ce diner avec Mautravers, qui ne voulait pas
+m'inviter et qui ne s'est decide qu'en pensant que j'avais sans doute
+l'esperance de t'entrainer a faire une infidelite a ta fiancee,--ce qui,
+pour sa nature bienveillante, est un plaisir tres doux.--Maintenant que
+tout cela est explique, ecoute-moi.
+
+Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:
+
+--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
+devait epouser mademoiselle de Barizel?
+
+--Que ce nom ne soit pas prononce entre nous, dit Roger en etendant la
+main par un geste energique.
+
+--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
+rien a en dire; jamais l'idee ne me serait venue de porter un temoignage
+contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
+me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
+donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai a dire est
+deja assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais a bout.
+
+Elle fit une nouvelle pause:
+
+--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
+le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aime
+et sans avoir jamais ete aime; peut-etre, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgre son egoisme,
+son avarice, sa secheresse de coeur, sa mechancete, sa durete, sa
+lachete, malgre tous les defauts et tous les vices qui font de lui un
+des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens a lui...
+parce qu'il m'est necessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
+ete sa maitresse; mais, dans les dispositions ou je suis, mieux vaut lui
+qu'un autre; au moins il a une qualite: la richesse, et, bien qu'il y
+tienne terriblement, a cette richesse, on peut avec un peu d'habilete
+lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
+pas assez et il me faut quelques annees encore pour atteindre le chiffre
+que je me suis fixe, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
+difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la generosite meme.
+Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te representer l'etat dans lequel cela m'a jetee; on ne perd
+pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviee de Paris. Tout
+d'abord je me suis refusee a admettre que ce mariage fut possible, car
+je croyais bien connaitre mon Savine, et ce qui s'est passe m'a donne
+raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquieter
+un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idee d'empecher ce mariage si
+je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle etait celle que
+Savine voulait epouser, et j'ai envoye un homme dont j'etais sur faire
+une enquete ici.
+
+--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant ou tend cet entretien,
+restons-en la; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai deja trop
+entendu.
+
+--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
+honneur.
+
+--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets a personne d'en
+prendre souci.
+
+--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
+qu'il est menace, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
+je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
+mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
+es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
+des renseignements sur la famille de celle qu'on epouse, pourquoi
+repousserais-tu ceux que je t'apporte?
+
+Il eut un geste de colere; puis, d'une voix sourde:
+
+--Parce qu'on choisit ceux a qui on demande un temoignage.
+
+--Ah! Roger! s'ecria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
+ton bien et qui ne demande rien que d'etre entendue quand elle eleve la
+voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
+veux pas me plaindre, encore moins me facher; je me mets a ta place, je
+sens ce que ma demarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colere l'emporte en toi sur la bonte et la generosite de
+ton caractere; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
+ecoute-moi, c'est la seule reparation que je veuille.
+
+--Mais pourquoi donc, s'ecria-t-il violemment, venir m'imposer des
+paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent a des
+personnes dont il ne peut pas etre question entre nous?
+
+--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
+venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
+et d'une lachete. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherche pour toi,
+mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
+garder pour moi. Refuserais-tu donc d'ecouter une voix qui t'avertirait
+que tu vas tomber dans un precipice, parce que tu n'aurais pas demande
+cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
+crier, pour qui voit ce precipice, et vas-tu me repondre que je ne suis
+pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.
+
+L'insistance meme de Raphaelle avait fini par emouvoir Roger. Son
+premier mouvement avait ete de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
+pas, il avait ete peu a peu ebranle par l'ardeur qu'elle avait mise
+a vouloir parler quand meme et malgre lui; et puis le souvenir de la
+lettre de son ami, le secretaire de la legation de Washington, lui
+revenait et le troublait.
+
+Brusquement il se decida:
+
+--Hier tu m'as dit des choses bien etranges et bien invraisemblables,
+auxquelles je n'ai pas voulu repondre; aujourd'hui l'heure est venue de
+me prouver que tu etais sincere hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, evidentes, de ce que tu veux me reveler. Si tu me
+donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
+encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
+traiterai comme la derniere des miserables.
+
+Vivement elle etendit le bras:
+
+--Alors mets ta main dans la mienne, s'ecria-telle, la condition que
+tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
+donnerai, non pas dans un delai que je pourrais allonger, non pas
+demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai la, les voici:
+
+Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
+et la presenta a Roger, qui, pret a la prendre, eut un mouvement de
+repulsion.
+
+--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
+que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
+dit que voulant empecher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoye ici un homme sur, habitue a ce genre de recherches, qui devait
+faire une enquete sur ce qu'etait celle que Savine allait epouser,
+disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
+mariage, qui lui parut decide; mais les renseignements qu'il me donna
+n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as du voir
+toi-meme sur l'interieur, les relations, les habitudes de madame de
+Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+boheme.
+
+Roger voulut l'interrompre.
+
+--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
+d'ailleurs, madame de Barizel etant une etrangere, il n'y a rien
+d'extraordinaire a ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
+n'avais a parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de precis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
+comprendre que si je voulais poursuivre mon enquete en Amerique, je
+pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empecher Savine de
+devenir son gendre. C'etait grave d'envoyer un agent en Amerique et de
+poursuivre la-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
+frais. Mais, d'autre part, c'etait grave aussi de perdre Savine, et les
+risques que je courais d'un cote n'etaient nullement en rapport avec les
+chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amerique.
+
+--Ah!
+
+Il eut voulu retenir cette exclamation qui trahissait son emotion, mais
+en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas ete
+maitre de ne pas la laisser echapper, car ce n'etait pas, comme il
+l'avait suppose tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait etre
+question, de racontages ramasses a Paris ou a Bade; ce que Raphaelle
+avait fait pour son interet a elle, c'etait ce qu'il aurait voulu, ce
+qu'il aurait du faire lui-meme pour son honneur.
+
+--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le resultat des recherches
+que mon homme a faites en Amerique, avec preuves a l'appui, car il
+me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommande qu'on ne
+recueillit aucun bruit sans le faire appuyer par un temoignage certain;
+tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas ete prouves, mais
+ceux qui l'ont ete suffiront, et au dela, pour t'eclairer.
+
+Au lieu de continuer, elle s'arreta, et son visage, qu'avait anime
+l'ardeur de la discussion, prit une expression desolee:
+
+--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinee de te causer une douleur,
+moi qui voudrais tant t'eviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
+souvenir ne fut pas associe a de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
+une mere qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.
+
+--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...
+
+Apres avoir resiste pour ne pas l'entendre, c'etait lui maintenant qui
+la pressait de parler.
+
+--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?
+
+--Non.
+
+--C'est facheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
+et les temoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
+qui est la partie interessante de sa vie; mais tu pourras savoir
+facilement ce nom meme sans le lui demander. Elle a achete un terrain
+aux Champs-Elysees, soi-disant pour construire dessus un hotel, mais en
+realite et tout simplement pour eblouir les epouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquie ou plutot sans
+_de_, Olympe Boudousquie tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
+de bapteme, revetu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
+toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticite.
+
+Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle presenta a
+Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:
+
+--Tu vois: le pere, Jerome Boudousquie, professeur de musique; la mere,
+Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guere que la fille de ces gens-la
+ait droit a la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
+etait une personne remarquable par sa beaute, a laquelle il n'a manque
+pour faire fortune qu'un autre theatre que Natchez, qui est une petite
+ville de trois a quatre mille habitants, ou une femme, meme de talent
+(et il parait qu'elle etait douee), ne peut pas briller, et puis il y
+avait en elle un vice qui devait l'empecher de s'elever: son sang; elle
+etait d'origine noire, bien que parfaitement blanche...
+
+Comme Roger avait laisse echapper un mouvement, elle s'interrompit pour
+prendre deux pieces qu'elle lui tendit:
+
+--Ceci est prouve; la mere de Rosalie Aitie etait, tu le vois, une
+esclave.
+
+Elle fit une pause pour que Roger eut le temps de lire les papiers
+qu'elle lui avait presentes; puis, sans le regarder, pour ne pas
+augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
+attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
+continua:
+
+--M. Jerome Boudousquie disparut quand sa fille Olympe etait encore tout
+enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
+manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
+lacune qui existe entre le moment ou madame Boudousquie quitte Natchez
+et celui ou nous la retrouvons a la Nouvelle-Orleans, tenant l'emploi
+des meres nobles ou pas du tout nobles aupres de sa fille Olympe, lancee
+dans la haute cocotterie, et deja mademoiselle de Boudousquie pour ceux
+qui ne savent pas d'ou elle vient. Elle a un succes de tous les diables,
+succes du autant a sa beaute qu'a son habilete, car tout le monde
+s'accorde a reconnaitre que c'est une femme tres forte. Malheureusement,
+sur cette periode, les renseignements manquent aussi, c'est-a-dire les
+renseignements avec preuve a l'appui, les seuls dont nous ayons a nous
+occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
+dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
+qui allait lui echapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les debris
+de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
+compte de la jalousie par des juges complaisants.
+
+--Ceci est absurde, s'ecria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
+raconter de pareilles histoires.
+
+--Je ne l'ai racontee que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
+Barizel et quelle est sa reputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
+puisse parler ainsi d'une femme, meme alors que cette femme serait
+innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
+juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas la-dessus. Une
+seule chose est certaine, c'est qu'apres la mort de ce personnage,
+qui s'appelait Jose Granda et qui etait Espagnol, elle quitte la
+Nouvelle-Orleans pour Charlestown, ou un riche commercant se ruine et
+se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frere de William
+Layton, qui l'a alors connue comme la maitresse de son frere et qui a
+ete temoin de cette ruine et de ce suicide, est etabli a Paris, 45,
+rue de l'Echiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
+renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a cause la mort de son
+frere et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'a l'interroger pour qu'il
+parle: c'est un temoin vivant et qui, par son honorabilite, merite toute
+confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
+de l'Echiquier?
+
+Il repondit par un signe de tete, car une emotion poignante le serrait a
+la gorge: ce n'etait plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
+avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'a interroger un temoin, un
+temoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventuriere
+dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
+dont il etait question dans cette lettre seraient vraies? Etait-ce
+possible? Il se debattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se revoltait, a cette pensee.
+
+--Apres Charlestown, continua Raphaelle, il y a encore une disparition.
+On la retrouve a Savannah menant grande existence, maitresse d'un
+negociant qui, ruine par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, ou il a reussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
+volontiers d'Olympe Boudousquie, car elle n'a laisse que de mauvais
+souvenirs a ses amants et ils la traitent sans menagement; il n'y a qu'a
+l'interroger aussi, celui-la. Nouvelle disparition. Elle va a la Havane,
+d'ou la ramene le comte de Barizel, qui la presente et la traite comme
+sa femme. L'a-t-il veritablement epousee? On n'en sait rien: mon
+homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte etait un homme passionne, un parfait gentilhomme
+francais dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutot
+contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laisse que de
+grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
+train qui est le sien depuis qu'elle est a Paris. Il est vrai que les
+reponses ne manquent pas a ces questions pour ceux qui veulent prendre
+la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
+manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
+peux la-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
+autant parce que tu n'es pas du metier, tu peux en voir assez cependant
+pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe a
+Paris ou a Bade, et je ne suis venue a toi que pour te parler de ce que
+je savais sur la vie de madame de Barizel en Amerique. Le hasard ou
+plutot, mon interet m'ayant amenee a rechercher ce qu'etait cette femme
+qui, par son habilete et surtout par son audace, est parvenue a prendre
+place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
+sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
+ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
+j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
+maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
+je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose a
+ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
+je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
+feras ce que ton honneur t'indiquera.
+
+Elle se leva, tandis que Roger restait assis, aneanti, ecrase par ces
+terribles revelations.
+
+Le premier mouvement qu'il fit longtemps, tres longtemps apres le depart
+de Raphaelle, fut d'etendre la main pour prendre un _Indicateur des
+chemins de fer_ qui etait la sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
+ses yeux troubles et les filets noirs qui separent les trains se
+brouillaient; enfin il parvint a voir que le premier train pour Paris
+etait a trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.
+
+Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitot il se rendit
+aux allees de Lichtenthal.
+
+Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.
+
+--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
+sitot; quelle bonne surprise!
+
+Il se raidit pour ne pas se trahir:
+
+--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis oblige de
+partir pour Paris par le train de trois heures.
+
+--Partir!
+
+Elle le regarda en tremblant: instantanement son beau visage s'etait
+decolore.
+
+--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.
+
+--Pour une chose tres grave... mais rassurez-vous, chere mignonne, et
+dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondement, combien
+passionnement je vous aime qu'en ce moment ou je suis oblige de
+m'eloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espere.
+
+Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
+passionnes:
+
+--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, tres vite? Si
+courte que soit votre absence, elle sera eternelle pour moi.
+
+A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
+vivement Corysandre courut au-devant d'elle:
+
+--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.
+
+--Quoi donc?
+
+Roger voulut repondre lui-meme:
+
+--Je suis oblige de partir pour Paris a trois heures et je viens vous
+faire mes adieux.
+
+--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernieres journees de courses?
+
+--Cela m'est impossible.
+
+--Mais vous ne nous aviez pas parle de ce depart.
+
+--C'est que je ne savais pas moi-meme que je partirais; c'est ce matin,
+il y a quelques instants, que ce depart a ete decide.
+
+Avec Corysandre il s'etait senti le coeur brise; mais avec madame de
+Barizel ce n'etait pas un sentiment de lachete qui l'aneantissait,
+c'etait un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
+Etait-elle vraiment la femme que Raphaelle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.
+
+Il fit quelques pas vers la porte:
+
+--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
+madame de Barizel, que j'ai a traiter l'affaire... capitale qui
+m'appelle a Paris, deux Americains, M. Layton, de Charlestown...
+
+Elle palit.
+
+--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.
+
+Il crut qu'elle allait defaillir; mais elle se redressa:
+
+--Bon voyage! dit-elle.
+
+
+
+XXXIV
+
+Le trouble de madame de Barizel avait ete le plus terrible des aveux.
+
+Cependant Roger partit pour Paris, et, apres avoir vu M. Layton, le
+frere du suicide de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.
+
+Une fille! La mere de celle qu'il aimait avait ete une fille!
+
+Il revint a Paris, ecrase, mais cependant ferme dans sa resolution.
+
+Jamais il ne reverrait Corysandre.
+
+Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette separation? Il n'en
+savait rien, il ne se le demandait meme pas, car ce n'etait pas de
+l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'etait du present, du present seul.
+
+Et dans ce present il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
+Boudousquie ne pouvait pas etre duchesse de Naurouse.
+
+Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-meme, il devait
+pour le moment ecarter cela de sa pensee et tacher de ne voir que ce que
+l'honneur de son nom lui imposait.
+
+Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette resolution serait
+un suicide.
+
+Et dans le wagon qui le ramenait du Havre a Paris, il arreta la mise a
+execution de cette resolution, s'y reprenant a vingt fois, a cent fois,
+ne restant fixe qu'a un seul point, qui etait qu'il ne devait pas
+retourner a Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
+n'y aurait ni volonte, ni dignite, ni honneur qui tiendraient contre
+elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
+parler de sa mere, il faudrait qu'il inventat des pretextes; lesquels?
+Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.
+
+Il ecrirait donc.
+
+Il fut emporte dans un tel trouble, un tel emoi, une telle angoisse, un
+tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrive a
+Paris: le temps, la distance, etant choses inappreciables pour lui.
+
+Immediatement il se rendit chez lui et tout de suite il ecrivit ses
+lettres, dont les termes etaient arretes dans sa tete.
+
+"Madame la comtesse,
+
+"En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
+avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
+mariage dont je vous avais entretenu. Apres avoir vu ces deux messieurs,
+je vous confirme cette impossibilite.
+
+"NAUROUSE."
+
+Puis il passa a la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
+la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
+affole, le coeur defaillant:
+
+"Je vous aime, chere Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
+affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais eprouvee que je
+vous ecris.
+
+"Nous ne nous verrons plus.
+
+"Cependant mon amour pour vous est ce qu'il etait hier, plus profond
+meme, et ce que je vous disais en me separant de vous, je vous le repete
+en toute sincerite: Je vous aime, je vous adore.
+
+"Mais l'implacable fatalite nous separe et il n'y a pas de volonte
+humaine qui puisse nous reunir.
+
+"Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commence cette lettre, celui
+qui remplit ma vie: je vous aime, chere Corysandre.
+
+"ROGER."
+
+Cette lettre ecrite, il la relut, et il voulut la dechirer, car elle ne
+disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
+dix fois, vingt fois, a quoi bon, puisque, ce qui etait dans son coeur,
+il ne pouvait justement pas l'exprimer.
+
+Il avait decide que ce serait Bernard reste a Bade qui porterait
+ces deux lettres, et, en les envoyant a celui-ci, il lui donna ses
+instructions qu'il precisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
+porter la lettre adressee a Corysandre et la remettre lui-meme aux mains
+de mademoiselle de Barizel; quand a celle de madame de Barizel, il etait
+mieux qu'il la remit a quelqu'un de la maison sans explication.
+
+Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait place ces lettres fut fermee,
+il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer a la poste:
+c'etait sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.
+
+Jamais il n'avait eprouve pareille douleur, pareille angoisse, et si son
+coeur ne defaillait pas dans les faiblesses de l'irresolution, il se
+brisait sous les efforts de la volonte.
+
+Il fallait qu'il renoncat a celle qu'il avait aimee, qu'il aimait si
+passionnement, et il y renoncait; mais au prix de quelles souffrances
+accomplissait-il ce devoir!
+
+Enfin l'heure du depart des courriers approcha! il ne pouvait plus
+attendre; il prit la lettre et la porta lui-meme au bureau de la rue
+Taitbout, marchant rapidement, resolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
+la boite, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coute de presser
+la gachette d'un pistolet dont la gueule eut ete appuyee sur son coeur.
+
+Il etait pres de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se presenta a
+son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami a cette heure
+et l'humanite entiere lui etait odieuse, mais de Harly, medecin; il
+monta chez lui.
+
+En le voyant entrer, Harly vint a lui vivement.
+
+--Quelle joie, mon cher Roger!
+
+Mais en remarquant combien il etait pale et comme tout son visage
+portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arreta.
+
+--Qu'avez-vous donc? Etes-vous malade? s'ecria-t-il.
+
+--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.
+
+Plusieurs fois Roger avait ecrit a Harly pour lui parler de ce mariage
+et lui dire combien il aimait Corysandre.
+
+--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais epouser plus
+que je ne l'ai jamais aimee; de son cote elle m'aime toujours, c'est
+vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au medecin un remede
+pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
+rupture, j'ai maintenant la lachete de ne pas pouvoir supporter ma
+douleur.
+
+--Mais que voulez-vous?
+
+--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.
+
+--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
+pas. Si je la suspends par le sommeil, au reveil vous la retrouverez
+aussi intense qu'en ce moment.
+
+--J'aurai dormi, j'aurai echappe a moi-meme, a mes pensees, a mes
+souvenirs.
+
+--Et apres?
+
+--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.
+
+Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pale,
+plus maigre que lorsqu'il l'avait quitte. Ce long voyage ne lui avait
+pas ete salutaire. La fievre bien certainement ne le quittait pas.
+
+Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
+traversait? Par les lettres qu'il avait recues Harly savait que Roger
+avait mis toutes les esperances de sa vie dans ce mariage qui, pour
+lui, etait le point de depart d'une existence nouvelle, serieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
+ces joies qu'il n'avait jamais connues et apres lesquelles il aspirait
+si ardemment. Dans cette existence tranquille et reguliere, il aurait
+pu trouver le retablissement de sa sante, tandis que s'il reprenait ses
+anciennes habitudes il y trouverait surement l'aggravation rapide de sa
+maladie.
+
+Comment l'empecher de les reprendre?
+
+
+
+XXXV
+
+Ce que Harly avait predit se realisa: quand Roger sortit de son
+assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
+meme plus lourde, plus accablante, car il n'etait plus enfievre par la
+resolution a prendre puisque l'irreparable etait accompli, et c'etait le
+sentiment de cet irreparable qui pesait sur lui de tout son poids.
+
+C'etait fini, il ne la verrait plus, et cependant elle etait la devant
+ses yeux plus belle, plus radieuse, plus eblouissante qu'il ne l'avait
+jamais vue; ce n'etait pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
+volonte. Cette separation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en etait a se demander s'il n'etait pas plus coupable envers
+Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eut ete envers l'honneur de son
+nom en l'epousant. Que lui avait-il valu jusqu'a ce jour, ce nom dont il
+avait ete, dont il etait si fier? La guerre avec sa famille qui avait
+empoisonne sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.
+
+Il ne pouvait pas rester enferme toute la journee, tournant et
+retournant la meme pensee, voyant et revoyant toujours la meme image.
+
+Il envoya chercher une voiture:
+
+--Ou faut-il aller?
+
+--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards exterieurs.
+
+En arrivant pour la seconde fois a la Porte-Maillot, le cheval de sa
+victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
+et recommenca sa promenade.
+
+A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
+rez-de-chaussee, il monta a l'entresol pour diner seul dans un salon
+particulier.
+
+--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maitre
+d'hotel, qui le reconnut.
+
+--Un seul.
+
+--Que commande monsieur le duc?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+A huit heures il entra a l'Opera.
+
+Il ne tarda pas a ne pas pouvoir rester en place; la musique
+l'exasperait.
+
+Il sortit et s'en alla aux Bouffes.
+
+Mais il n'y resta pas davantage.
+
+Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'ou il se sauva au
+bout d'un quart d'heure.
+
+Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comediens qui jouaient
+serieusement, la foule, le bruit, les lumieres, tout lui faisait
+horreur.
+
+Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la meme chose,
+puis le surlendemain, puis toujours ainsi.
+
+Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.
+
+Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir ou aller, le
+valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
+recevoir madame la comtesse de Barizel.
+
+La comtesse a Paris! Il resta un moment abasourdi.
+
+--Avez-vous dit que j'etais chez moi? demanda-il.
+
+--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.
+
+Son parti fut pris.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+Il passa dans le salon, s'efforcant de se calmer. Ce n'etait que la
+comtesse, il n'avait pas de menagement a garder avec elle; il haissait,
+il meprisait cette miserable femme qui le separait de Corysandre.
+
+Elle entra la tete haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
+stupefait, ne pensait pas a lui avancer un siege, elle prit un fauteuil
+et s'assit. Elle eut fait une visite insignifiante, qu'elle n'eut certes
+pas paru etre plus a son aise.
+
+--J'ai recu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitot je me suis
+mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.
+
+--Que je renonce a la main de mademoiselle de Barizel.
+
+--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous a la main
+de ma fille?
+
+Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
+ressemblait a un defi, un sentiment d'indignation l'avait souleve.
+
+--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom a la fille de
+mademoiselle Olympe Boudousquie.
+
+Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
+son sourire s'accentua:
+
+--Je crois, dit-elle, que vous etes victime d'une etrange confusion de
+nom, que des malveillants, des jaloux ont inventee dans un sentiment de
+haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
+de Boudousquie du nom de mon pere; mais de Boudousquie et Boudousquie
+sont deux. Lorsque avec des yeux egares vous etes venu m'annoncer que
+vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai ete pour vous
+avertir qu'on tendait un piege a votre credulite, comme on avait essaye
+d'en tendre un a la mienne lorsqu'on m'avait ecrit pour m'avertir qu'il
+y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car deja
+on m'avait menacee, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher a
+cette famille Boudousquie avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
+je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
+invention grossiere. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
+su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
+et je viens me mettre a votre disposition pour vous fournir toutes les
+explications que vous pouvez desirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'ecoute, moi, sa mere, que cette seule
+consideration. Que vous a-t-on dit!
+
+--Vous le demandez?
+
+--Certes.
+
+--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquie, apres avoir ruine son frere
+dont elle etait la maitresse, avait amene celui-ci a se tuer. M.
+Urquhart m'a dit que la meme Olympe Boudousquie, qui l'avait trompe et
+ruine, etait la derniere des filles.
+
+--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
+de commun entre la famille Boudousquie, a laquelle appartenait cette...
+fille, et la famille de Boudousquie d'ou je sors.
+
+--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquie, que M.
+Urquhart a conserve et m'a montre, soit... le votre?
+
+Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversee;
+une paleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
+defaillir. Se voyant observee, elle se cacha la tete entre ses mains,
+mais le tremblement de ses bras trahit son emotion.
+
+Cependant elle se remit assez vite, au moins de facon a pouvoir
+reprendre la parole:
+
+--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
+je veux vous avouer la verite, toute la verite. Que ne l'ai-je fait plus
+tot! Je vous aurais epargne les douleurs par lesquelles vous avez passe
+et que vous nous avez imposees, a ma fille et a moi. J'avoue donc que,
+tout a l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
+Olympe Boudousquie et ma famille, j'ai manque a la verite: en realite
+cette Olympe etait la fille de mon pere, fille naturelle, nee de
+relations entre mon pere et une jeune femme...
+
+--Mademoiselle Aitie, modiste a Natchez; j'ai le certificat de bapteme
+d'Olympe Boudousquie et beaucoup d'autres pieces authentiques la
+concernant et concernant aussi sa mere.
+
+Madame de Barizel eut un mouvement d'hesitation, cependant elle
+continua:
+
+--Vous savez comme ces liaisons se font et se defont facilement. Mon
+pere eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
+suivit les traces de sa mere; c'est a elle que se rapportent sans doute
+les pieces dont vous parlez, a elle aussi que se rapportent les recits
+qui ont ete faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
+certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montre et
+moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a pose pour ce portrait etait... ma soeur.
+
+--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
+devenue?
+
+--Morte.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une quinzaine d'annees.
+
+--Vous avez un acte qui constate sa mort.
+
+--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.
+
+--Eh bien, je puis eviter cette peine, car j'ai une serie d'actes
+s'appliquant a cette Olympe Boudousquie qui permettent de la suivre
+jusqu'au moment ou M. le comte de Barizel l'a ramenee de la Havane.
+
+--Monsieur le duc!
+
+Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et etendant
+le bras vers la porte:
+
+--Je vous prie de vous retirer.
+
+--Mais je vous jure.
+
+--Me croyez-vous donc assez naif pour avoir foi aux serments d'Olympe
+Boudousquie?
+
+Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgre
+l'effort qu'il faisait pour se degager:
+
+--Eh bien! je partirai, s'ecria-t-elle avec un accent dechirant, je
+retournerai en Amerique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
+morte pour le monde, pour vous, meme pour ma fille; mais, je vous en
+conjure a genoux, a mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
+comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas a ce mariage.
+Elle est innocente, elle est la fille legitime du comte de Barizel
+dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
+tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussee a cette
+demarche. Ne vous laisserez-vous pas emouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
+ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?
+
+--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!
+
+
+
+XXXVI
+
+Madame de Barizel etait partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
+quitte son salon, qu'il arpentait en long et en large, a grands pas,
+fievreusement, quand le domestique entra de nouveau.
+
+--Il y a la une dame, dit-il, qui veut a toute force voir monsieur le
+duc; elle refuse de donner son nom.
+
+--Ne la recevez pas.
+
+--Elle est jeune, et sous son voile elle parait tres jolie.
+
+Roger ne fut pas sensible a cette raison qui, dans la bouche du
+domestique, paraissait toute-puissante:
+
+--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
+
+Mais, avant que le domestique fut sorti, la porte du salon se rouvrit et
+la jeune dame qui paraissait tres jolie sous son voile entra.
+
+Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaitre;
+son coeur avait bondi au-devant d'elle:
+
+--Vous!
+
+--Roger!
+
+Le domestique sortit vivement.
+
+Elle se jeta dans les bras de Roger.
+
+--Chere Corysandre!
+
+Ils resterent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
+yeux, perdus dans une extase passionnee; ce fut elle qui la premiere
+prit la parole:
+
+--Ma presence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
+lettre, j'ai ete foudroyee en la lisant, je n'ai pas ete fachee. Fachee
+contre vous, moi!
+
+Et elle s'arreta pour le regarder, mettant toute son ame, toute sa
+tendresse, tout son amour dans ce regard, fremissante de la tete aux
+pieds, eperdue, aneantie; ce n'etait plus l'admirable et froide statue
+qu'il avait vue en arrivant a Bade, mais une femme que la passion avait
+touchee et qu'elle entrainait.
+
+Tout a coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
+tete dans le cou de Roger.
+
+--Si je viens a vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
+vous demander les raisons qui vous empechent de me prendre pour femme.
+
+--Mais...
+
+--Ces raisons, ne me les dis pas, s'ecria-t-elle dans un elan
+irresistible, je ne veux pas les connaitre... au moins je ne veux pas
+que tu me les dises.
+
+De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
+
+Puis apres quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
+
+--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
+librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent a
+son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
+
+Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
+peur de voir et d'entendre.
+
+--Tu as pense a moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
+cette resolution, a ma douleur, a mon desespoir; tu as pense que je
+pouvais en mourir.
+
+Il inclina la tete.
+
+--Et cependant tu l'as prise?
+
+--J'ai du la prendre.
+
+--Tu as du! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
+pas; tu m'aimes encore!
+
+--Si je t'aime!
+
+La prenant dans ses bras, il l'etreignit passionnement; ils resterent
+sans parler, les levres sur les levres.
+
+Mais doucement elle se degagea:
+
+--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
+l'avais senti, je l'avais devine, et c'est parce que je sentais bien que
+tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue a toi, car
+enfin nous ne pouvons pas etre separes,--j'en mourrais. Et toi,
+supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
+peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
+viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'etait que
+je ne pouvais pas etre ta femme?
+
+Il baissa la tete, ne pouvant pas repondre.
+
+--Pourquoi ne reponds-tu pas? s'ecria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
+pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
+questions m'epouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'epouvanter
+toi-meme. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
+pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
+davantage. Il y a la quelque mystere, quelque secret terrible que je ne
+dois pas connaitre puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
+d'inquietude a la pensee que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
+pauvre fille sans experience, je ne sais que bien peu de chose dans la
+vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris a regarder et
+a voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
+cependant. Ce que j'ai devine c'est qu'apres avoir voulu me prendre pour
+ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
+
+--Je ne le peux plus.
+
+--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous separons
+plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
+yeux:
+
+--Me veux-tu?
+
+--Et j'ai pu t'ecrire que nous ne nous verrions plus! s'ecria-t-il.
+
+--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; a
+la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de resister a
+ton amour, moi j'ai la joie d'obeir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'eleve au-dessus de
+toutes les considerations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'a ce
+jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beaute; on m'a tant dit que
+j'etais belle, on m'a montre tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
+que j'ai cru... quelquefois que j'etais au-dessus des autres femmes; au
+moins je l'ai cru pour la beaute, car pour tout le reste je savais bien
+que je n'etais qu'une fille tres ordinaire. Mais voila que tu m'aimes,
+voila que je t'aime, que je t'aime passionnement, plus que tout au
+monde, plus que ma reputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
+voila que c'est par mon amour que je deviens superieure aux autres,
+puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire a ma place
+et m'en glorifie.
+
+Elle le regarda un moment; ses yeux lancaient des flammes, sa poitrine
+bondissait, elle etait transfiguree par la passion.
+
+--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
+m'acceptes comme je me donne,--entierement. Ou tu voudras que j'aille,
+j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonte
+que la tienne, d'autres desirs que les tiens, d'autre bonheur que le
+tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
+souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'etre
+aimee; si tu savais que je ne l'ai jamais ete... par personne, tu
+entends, par personne, et que mon enfance a ete aussi triste, aussi
+delaissee que la tienne.
+
+Comme il la regardait dans les yeux, elle detourna la tete.
+
+--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutot t'expliquer comment
+j'ai pris cette resolution.
+
+Elle avait jusqu'alors parle debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
+tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
+les mains dans les siennes, penche vers elle, aspirant ses paroles et
+ses regards.
+
+--C'est aussitot apres avoir lu ta lettre et quand ma mere m'a donne
+celle que tu lui ecrivais que je me suis decidee. Comme elle m'annoncait
+qu'elle venait a Paris pour dissiper le malentendu qui s'etait eleve
+entre vous, je lui ai demande a l'accompagner, devinant bien qu'il
+ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
+personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
+arreter qu'apres de terribles combats, force par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti a mon voyage. Nous sommes arrivees ce
+matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
+mais sans rien esperer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentree,
+dans un etat pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
+persistais dans ta resolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
+appele un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
+fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
+qu'importe! Pouvais-je etre sensible a cela en un pareil moment! Me
+voici, pres de toi, a toi, cher Roger; ne pensons qu'a cela, au bonheur
+d'etre ensemble. Moi, je me suis faite a l'idee de ce bonheur puisque,
+depuis hier, je savais que ces mots que tu as du avoir tant de peine a
+ecrire: "Nous ne nous verrons plus", n'auraient pas de sens aujourd'hui;
+mais toi, ne te surprend-il pas?
+
+Glissant de son siege, il se mit a genoux devant elle, et dans une
+muette extase, il la contempla, la regarda des pieds a la tete, tandis
+qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
+bras, sur son corsage, la serrant, l'etreignant comme s'il avait besoin
+d'une preuve materielle pour se persuader qu'il n'etait pas sous
+l'influence d'une illusion.
+
+--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, a mes pieds, dit-elle en
+souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
+mere ne s'apercoive pas bientot de mon depart. Elle me cherchera. Ne me
+trouvant pas, la pensee lui viendra bien certainement que je suis ici,
+car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
+reprendre, car elle saurait bien nous separer, dut-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour ou elle aurait arrange un autre mariage pour
+moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
+veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi a cette
+existence... miserable. Partons, partons aussitot que possible.
+
+--Tout de suite. Ou veux-tu que nous allions?
+
+--Et que m'importe! J'aurais voulu aller a Varages, a Naurouse, la ou tu
+as vecu, ou tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
+on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
+donc ou tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: etre ensemble. Tous les
+pays me sont indifferents; ils me deviendront charmants quand nous les
+verrons ensemble.
+
+--L'Espagne!
+
+--Si tu veux.
+
+--Partons.
+
+--Le temps d'envoyer chercher une voiture.
+
+Mais au moment ou il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
+retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'elever
+entre plusieurs personnes.
+
+
+
+XXXVII
+
+Roger courut a la porte pour la fermer, et en meme temps, se tournant
+vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la piece voisine, qui
+etait sa chambre.
+
+Il n'avait pas tourne le pene, qu'on frappa a la porte non avec le
+doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assuree.
+
+Evidemment c'etait madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.
+
+Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
+chambre, ou il trouva Corysandre.
+
+--Ma mere! murmura-t-elle d'une voix epouvantee.
+
+--Oui.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.
+
+La prenant par la main, il l'entraina de la chambre dans le cabinet de
+toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de degagement au bout
+duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
+etait fermee a clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.
+
+Roger n'avait pas pense a cela, il fut deconcerte. Ou, chercher cette
+clef? Il n'en avait pas l'idee.
+
+Avant qu'il eut pu reflechir, un bruit de pas retentit au bout du
+couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
+le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'etait se faire
+prendre dans une souriciere; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.
+
+Corysandre etreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
+vers elle, elle l'embrassa passionnement, desesperement, comme si elle
+avait conscience que c'etait le dernier baiser qu'elle lui donnait et
+qu'elle recevait de lui.
+
+-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
+pas.
+
+Mais il n'eut pas a aller tirer le verrou: au moment ou ils arrivaient
+dans la chambre, la porte opposee a celle par laquelle ils entraient
+s'ouvrait, et derriere un petit homme a lunettes, vetu de noir, ils
+apercurent madame de Barizel.
+
+Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger apercut le bout d'une
+echarpe tricolore.
+
+--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis charge de
+rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
+au-dessous de seize ans, que sa mere, madame la comtesse de Barizel, ici
+presente, vous accuse d'avoir enlevee et detournee.
+
+Roger s'etait avance, tandis que Corysandre etait restee en arriere,
+mais sans chercher a se cacher, la tete haute, ne laissant paraitre sa
+confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.
+
+Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avanca a son tour et vint se
+poser a cote de Roger.
+
+--Je n'ai ete ni enlevee, ni detournee, dit-elle en s'efforcant
+d'affermir sa voix, qui malgre elle trembla, je suis venue
+volontairement.
+
+Le commissaire salua de la tete sans repondre, tandis que madame de
+Barizel levait au ciel ses mains indignees et fremissantes.
+
+--Pretendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant a
+Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?
+
+Roger ne repondit rien.
+
+--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'ecria madame de
+Barizel; cherche-t-on a se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
+une visite a un jeune homme? Cette defense est absurde.
+
+--Me suis-je donc defendu? demanda Roger avec hauteur.
+
+--M. de Naurouse n'a pas a se defendre, dit vivement Corysandre, il n'a
+rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.
+
+Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
+Barizel, etaient parties irresistiblement, sans reflexion, sous le coup
+de l'emotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'etait point partie interessee, avait su ce qu'il disait.
+
+Cependant le temps avait permis a Roger de se reconnaitre, au moins
+jusqu'a un certain point, c'est-a-dire qu'il ne comprenait rien a ce qui
+se passait.
+
+Cependant il fallait qu'il parlat, qu'il se defendit, ou s'il ne se
+defendait pas, qu'il sut a quoi cela l'entrainait. Madame de Barizel,
+habile et avisee comme elle l'etait, n'avait certes pas decide une
+pareille aventure a la legere.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
+d'entretien avec vous.
+
+--Je suis a votre disposition, monsieur le duc, repondit le commissaire,
+qui paraissait beaucoup mieux dispose en faveur des accuses que de
+l'accusateur.
+
+--Mais, monsieur... s'ecria madame de Barizel.
+
+--Ne craignez rien, madame, la porte est gardee.
+
+Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
+de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
+Alors il passa dans le salon avec le commissaire.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
+vous adresser si vous le permettez: vous avez parle d'accusation tout a
+l'heure, cette accusation est-elle serieuse? sur quoi porte-t-elle? a
+quoi expose-t-elle?
+
+--Vous avez un code, monsieur le duc?
+
+--Non.
+
+--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
+dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
+tacher de repondre a vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est serieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses consequences
+possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
+354, 355, 356, 357 du code penal, qui disent que quiconque aura enleve
+ou detourne une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
+travaux forces a temps.
+
+Roger ne fut pas maitre de retenir un mouvement.
+
+--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
+n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand meme
+la fille aurait consenti a son enlevement ou suivi volontairement son
+ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
+sera condamne aux travaux forces a temps. Mademoiselle de Barizel, en
+affirmant qu'elle etait venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompee. N'oubliez pas cela,
+monsieur le duc. De meme n'oubliez pas non plus le dernier article que
+je signale tout particulierement a votre attention, et qui dit que
+dans le cas ou le ravisseur epouserait la fille qu'il a enlevee, il ne
+pourrait etre condamne que si la nullite de son mariage etait prononcee.
+Dans l'espece, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?
+
+Baissant la tete, le commissaire adressa a Roger par-dessus ses lunettes
+un sourire qui en disait long.
+
+--Vous avez devine qu'on voulait me contraindre a ce mariage? dit Roger.
+
+--He! he! he!
+
+Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
+doute d'avoir ete compris.
+
+--J'ai un proces-verbal a dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
+n'est-ce pas?
+
+Il s'assit devant la table.
+
+--Ce proces-verbal doit constater la porte fermee a clef, la tentative
+de fuite par l'escalier de service, le desordre de la toilette de la
+jeune personne. Pourquoi donc avez-vous ferme cette porte, monsieur le
+duc?
+
+--Je n'ai pense qu'a la mere et j'ai voulu lui echapper.
+
+--Facheux.
+
+Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
+etait assise a un bout, madame de Barizel a un autre.
+
+--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous etes-vous fait
+renseigner par M. le commissaire sur les consequences de ce que la loi
+francaise appelle un detournement de mineure?
+
+Comme Roger ne repondait pas, elle continua:
+
+--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces consequences sont un
+proces en cour d'assises et une condamnation aux travaux forces.
+
+Corysandre se leva et d'un bond vint a Roger.
+
+--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donne a
+reflechir et que vous pouvez me faire connaitre vos intentions. Vous
+aimez ma fille. De son cote, elle vous aime passionnement, follement; sa
+demarche le prouve. L'epousez-vous?
+
+Avant qu'il eut pu repondre. Corysandre s'etait jetee devant lui et,
+s'adressant a sa mere:
+
+-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'epouser, dit-elle.
+
+--Je ne te parle pas, s'ecria madame de Barizel.
+
+--Je reponds pour lui.
+
+Puis se tournant vers Roger:
+
+--Si a la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infame,
+dit-elle, tu repondais: "Oui", tu ne serais plus le duc de Naurouse que
+j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
+encore moins aujourd'hui.
+
+Madame de Barizel parut hesiter un moment; mais presque aussitot ses
+yeux lancerent des eclairs, tandis que ses narines retroussees et ses
+levres minces fremissaient: elle se leva et s'avancant:
+
+--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'epouser?
+dit-elle d'un air de defi; s'il a des raisons a donner pour justifier
+son refus, j'entends des raisons honnetes et avouables, qu'il les donne
+tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.
+
+Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:
+
+--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'ecria-t-elle, et que je
+n'ai pas a lui demander, moi, votre fille, de se taire.
+
+Malgre sa fermete, madame de Barizel fut deconcertee; mais son trouble
+ne dura qu'un court instant:
+
+--Vous reflechirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
+la reverrez jamais.
+
+Sans repondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.
+
+--A toi pour la vie, s'ecria-t-elle, pour la vie, je te le jure.
+
+La porte du salon s'ouvrit:
+
+--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le proces-verbal? dit le
+commissaire de police.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son proces-verbal.
+
+Il ne fallut pas longtemps a Roger pour voir qu'il ne lui etait pas
+possible, non seulement de resoudre cette question, mais meme de
+l'examiner, et tout de suite il pensa a Nougaret. Il croyait cependant
+bien en avoir fini avec les avoues, les avocats et les gens d'affaires.
+
+Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret etait au travail.
+Les vacances etaient pour lui son temps le plus occupe; il mettait a
+jour son arriere.
+
+Il fit raconter a Roger comment les choses s'etaient passees,
+minutieusement, et il exigea un recit complet non seulement sur le fait
+meme du proces-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
+antecedents de madame de Barizel.
+
+--C'est le caractere du personnage qui nous expliquera ce dont il est
+capable, dit-il pour decider Roger, qui hesitait.
+
+Il fallut donc que Roger repetat le recit de Raphaelle et les
+temoignages de MM. Layton et Urquhart.
+
+--Et la jeune personne, demanda l'avoue, elle n'est pas complice de sa
+mere?
+
+--Elle!
+
+--Ca s'est vu.
+
+Ce fut un nouveau recit, celui de l'intervention de Corysandre.
+
+--C'est tres beau, dit l'avoue; seulement cela serait plus beau encore
+si c'etait joue, car il est bien certain que par la venue chez vous de
+cette jeune fille qui vous dit: "Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
+maitresse, puisque nous nous aimons", vous avez ete profondement touche.
+
+--C'est l'emotion la plus forte que j'aie eprouvee de ma vie.
+
+--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mere
+et vous pour dire: "Il ne peut pas m'epouser," elle vous a paru tres
+belle.
+
+--Admirable d'heroisme.
+
+--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
+jamais aimee.
+
+--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
+lachetes en ne l'epousant pas.
+
+--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais desespere de dire
+une parole qui put vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
+admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
+sa beaute; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
+sacrifice arrive bien a point pour peser sur vos resolutions. Et notez
+que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas ete sincere; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
+presentement, c'est que nous avons affaire a une mere tres forte qui a
+bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
+la faisait agir.
+
+--Je vous affirme que tout en elle a ete spontane, inspire seulement par
+le coeur.
+
+--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
+et cela suffit pour vous avertir d'avoir a vous tenir sur vos gardes.
+D'ailleurs les raisons qui vous empechaient hier d'epouser mademoiselle
+de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
+pas que par sa demarche aupres de vous, pas plus que par la mise
+en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
+rehabilitee; elle est ce qu'elle etait, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-meme qu'on ne l'avait pas calomniee en vous la representant
+comme une aventuriere dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
+de son proces-verbal? C'est la qu'est la question pressante.
+
+--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
+mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
+
+--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre a
+l'abri. Si la loi punit des travaux forces le ravisseur d'une fille
+au-dessous de seize ans, elle punit de la reclusion le ravisseur d'une
+mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
+toujours moins de vingt-un ans et, par consequent, la plainte peut etre
+deposee et le proces peut etre fait. Le fera-t-elle?
+
+--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tire
+sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
+lorsqu'on me l'avait racontee, me parait maintenant possible.
+
+--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas a elle que je pense, c'est
+aux avantages qu'elle peut avoir a le faire. A vous en menacer, les
+avantages sautent aux yeux: elle espere vous faire peur; avant de se
+laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
+duc de Naurouse reflechit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
+
+La moindre serait la condamnation.
+
+--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
+serait de devenir son gendre. C'est la son calcul: tout a ete prepare
+pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
+chantage comme un autre et, a vrai dire, je suis surpris que celui-la ne
+soit pas plus souvent pratique; mais voila, les coquins n'etudient le
+code que pour echapper aux consequences de leurs coquineries et non pour
+en preparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient a la
+dispositions des habiles!
+
+--Si madame de Barizel n'a pas etudie le code, soyez sur qu'elle se
+l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
+
+--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risque part d'une main
+experimentee; mais justement parce qu'elle n'a pas agi a la legere, elle
+doit savoir que vous pouvez tres bien, au lieu d'avoir peur du proces,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui presentement est encore
+mariable, devient immariable. Si belle, si seduisante que soit une jeune
+fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a ete enlevee ou detournee
+et quand un proces retentissant a fait un scandale epouvantable autour
+de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
+Une aventuriere vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
+puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc etre certain qu'avant
+de deposer sa plainte, elle y regardera a deux fois. Elle a joue ses
+premieres cartes et elle a gagne, c'est-a-dire qu'elle a gagne son
+proces-verbal sur lequel elle peut echafauder une action... si vous
+avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
+proces-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
+partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assure qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera a vous tater, qu'on vous
+fera meme des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
+moment, tout cela ne nous regarde pas.
+
+--Helas!
+
+--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine tres bien ce que
+vous devez souffrir.
+
+--Ce n'est pas a moi que je pense, c'est a... elle.
+
+Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annonce avec sa
+surete de diagnostic, ce fut Dayelle.
+
+Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
+cherche a apprendre ce que Corysandre etait devenue, retenu qu'il etait
+par la reserve que Nougaret lui avait imposee, Bernard, de retour de
+Bade, annonca M. Dayelle, et celui-ci fit son entree, grave, majestueux,
+s'etant arrange une tete et une tenue pour cette visite, plus imposant,
+plus important qu'il ne l'avait jamais ete, serre dans sa redingote
+noire, son menton rase de pres releve par son col de satin.
+
+Apres les premieres paroles de politesse, Roger attendit, s'efforcant
+d'imposer silence a son emotion et de ne pas crier le mot qui lui
+montait du coeur:--Ou est Corysandre?
+
+--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
+inventions.
+
+--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
+
+--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
+ancien... un second pere.
+
+--J'ai fait connaitre ces intentions a madame la comtesse de Barizel;
+il m'est, a mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
+j'avais forme et dont je vous avais entretenu.
+
+--Mais depuis que vous avez fait connaitre vos intentions a madame de
+Barizel, il s'est passe un... incident grave qui a du les modifier.
+
+--Il ne les a point modifiees.
+
+--Vous m'etonnez, monsieur le duc; c'est un honnete homme qui vous le
+dit.
+
+Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnete homme a sa place; mais
+il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
+voulut pas.
+
+--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait eprouver un reel
+plaisir a prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
+mouvement que je me suis decide a cette demarche aupres de vous, dans
+l'interet de Corysandre que j'aime d'une affection tres vive; je viens
+de voir madame de Barizel bien decidee a demander aux tribunaux la
+reparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
+arretee en la priant de me permettre de faire appel a votre honneur....
+
+--C'est justement l'honneur qui m'empeche de poursuivre ce mariage, dit
+Roger, incapable de retenir cette exclamation.
+
+--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
+accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
+amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
+accusation tacite.
+
+--J'ai donne a madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
+mariage que je desirais ardemment.
+
+--Vous avez ecoute de basses calomnies, monsieur le duc.
+
+Roger ne repondit pas.
+
+Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eut rompu
+l'entretien s'il n'avait espere pouvoir trouver le moyen de savoir ou
+etait Corysandre.
+
+--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
+inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
+droit de demander a votre loyaute. Je venais a vous en conciliateur.
+Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
+dites aimer.
+
+--Que j'aime et qui m'aime.
+
+--Sa mere a du la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
+faites pas sortir en l'epousant, elle y restera enfermee jusqu'a sa
+majorite, car vous sentez bien qu'apres ce proces elle ne pourrait
+jamais se marier.
+
+Roger, se raidissant contre son emotion, voulut essayer de suivre les
+conseils de Nougaret:
+
+--Alors nous attendrons cette majorite, dit-il, j'ai foi en elle comme
+elle a foi en moi; par ce proces, madame de Barizel deshonorera sa
+fille, voila tout.
+
+
+
+XXXIX
+
+"Nous attendrons".
+
+Mais c'etait une parole de defense, une bravade, un defi qui n'avait
+d'autre but que de montrer qu'il n'etait pas plus effraye par la menace
+du proces que par celle du couvent.
+
+En realite, il esperait bien n'avoir pas a attendre longtemps;
+Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
+quel couvent elle etait; et lui, de son cote, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Reunis, ils partiraient, et bien adroite serait
+madame de Barizel si elle les rejoignait.
+
+Quant aux poursuites en detournement de mineure, il semblait, apres la
+visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquieter; jamais madame
+de Barizel ne poursuivrait ce proces qui perdrait sa fille, et a la
+vengeance elle prefererait son interet.
+
+Il se trouva avoir raisonne juste pour les poursuites, mais non pour
+Corysandre.
+
+Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
+lui apprit que Dayelle avait fait des demarches aupres du commissaire
+de police et aupres de quelques autres personnes pour qu'on gardat le
+silence sur le proces-verbal, qui serait enterre.
+
+De Corysandre il ne recut aucune nouvelle; le temps s'ecoula; la lettre
+qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
+mais comment?
+
+Madame de Barizel avait quitte Paris pour s'installer chez Dayelle,
+dans un chateau que celui-ci possedait aux environs de Poissy, et ou
+il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
+cortege d'invites qui se renouvelaient par series; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent ou
+Corysandre etait enfermee.
+
+Mais il ne lui convenait pas de remplir ce role d'espion, et d'ailleurs
+il eut suffi que madame de Barizel put soupconner qu'elle etait
+espionnee pour derouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui put exercer cette surveillance avec autant de discretion
+que d'habilete.
+
+L'idee lui vint de demander a Raphaelle de lui donner l'homme qu'elle
+avait envoye en Amerique; sans doute il eprouvait bien une certaine
+repugnance a s'adresser a Raphaelle; mais cet homme, en obtenant les
+renseignements relatifs a madame de Barizel, avait donne des preuves
+incontestables d'activite et d'habilete; il connaissait deja celle-ci,
+et c'etaient la des considerations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa repugnance; puisque c'etait par Raphaelle seule qu'il pouvait
+savoir qui etait cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandat.
+
+Aux premiers mots qu'il lui adressa a ce sujet, elle parut embarrassee;
+mais bientot elle prit son parti.
+
+--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
+metier de ces sortes d'affaires; c'est par amitie qu'elle a bien voulu
+me rendre ce service; en un mot, c'est mon pere. Tu vois combien il est
+delicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
+pour moi. Et puis, ce qui est delicat aussi, c'est de lui donner des
+raisons pour justifier a ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
+je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
+d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme meticuleux, qui
+pousse certains scrupules a l'exageration; le type du vieux soldat.
+Enfin je vais tacher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
+
+Raphaelle reussit dans sa mission qu'elle presentait comme si delicate,
+si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sangle
+dans sa redingote boutonnee comme une tunique, les epaules effacees,
+la poitrine bombee, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
+militairement et, d'une voix breve:
+
+--Monsieur le duc, je viens a vous de la part de ma fille... a qui je
+n'ai rien a refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
+pour rechercher une jeune fille que sa mere ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc a votre disposition, d'abord pour avoir
+le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour etre agreable a ma
+fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
+mes principes d'homme libre s'opposent a ces sequestrations dans les
+couvents.
+
+Comme Roger se souciait peu de connaitre les principes de M. Houssu, il
+se hata de parler de la question de remuneration.
+
+--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, a la
+vacation, je vous compterai le temps passe a cette surveillance... et
+mes frais, au plus juste.
+
+Soit que Houssu voulut tirer a la vacation, soit toute autre raison, le
+temps s'ecoula sans qu'il apportat aucun renseignement sur Corysandre;
+cependant il etait bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activite, car, s'il etait muet sur Corysandre, il etait d'une
+prolixite inepuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
+la vie comme s'il l'avait partagee.
+
+Mais ce n'etait pas de madame de Barizel qu'il s'inquietait, c'etait de
+Corysandre.
+
+Que lui importait que madame de Barizel quittat, deux fois par semaine,
+le chateau de Dayelle pour venir a Paris et qu'en arrivant elle allat
+dejeuner avec Avizard dans un cabinet, tantot de tel restaurant, tantot
+de tel autre; puis qu'apres avoir quitte Avizard elle allat passer une
+heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hotels qui avoisinent la
+gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaelle lui avait raconte,
+mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel etait faite,
+et il n'etait d'aucun interet pour lui qu'on la confirmat ou qu'on la
+combattit.
+
+Cependant il fallait qu'il ecoutat tous ces rapports de Houssu, de meme
+qu'il fallait qu'il autorisat celui-ci a continuer sa surveillance, car
+c'etait en la suivant qu'on pouvait esperer arriver a Corysandre.
+
+Mais les journees s'ajoutaient aux journees et Houssu ne trouvait rien.
+
+Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
+
+L'automne se passa et madame de Barizel revint a Paris.
+
+--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
+
+Mais ce fut une fausse esperance; elle n'alla point voir sa fille et ses
+domestiques, interroges, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
+pensaient que mademoiselle etait retournee en Amerique, une autre
+croyait qu'elle etait a Paris; la seule chose certaine etait qu'elle
+n'ecrivait pas a sa mere et que sa mere ne lui ecrivait pas. Quant a
+celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
+
+Ce mariage inspira a Houssu une idee que Roger n'accepta pas; elle etait
+cependant bien simple c'etait de faire savoir a madame de Barizel que si
+elle ne rendait pas la liberte a sa fille, on ferait manquer son mariage
+avec Dayelle en communiquant a celui-ci les renseignements avec pieces a
+l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquie.
+
+Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fut repousse, qu'il voyait
+combien etait vive l'impatience, combien etaient douloureuses les
+angoisses du duc.
+
+C'etait non seulement pour Corysandre que Roger s'exasperait de ces
+retards, mais c'etait encore pour lui-meme.
+
+En effet, avec la mauvaise saison son etat maladif s'etait aggrave, et
+il ne se passait guere de jour sans que Harly le pressat de partir pour
+le Midi.
+
+--Allez ou vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algerie, Varages
+si vous le preferez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
+comme medecin, quittez Paris dont la vie vous devore.
+
+--Bientot, repondait Roger, dans quelques jours.
+
+Car il esperait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
+Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
+Egypte, dans l'Inde, au bout du monde.
+
+Mais les quelques jours s'ecoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
+de Corysandre, le mal faisait des progres, la faiblesse augmentait et
+Harly revenait a la charge et repetait son eternel refrain: "Partez."
+Partir au moment ou il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
+Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout a
+coup! Puisqu'elle etait venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.
+
+Un matin Houssu se presenta avec une figure joyeuse.
+
+--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai ete qu'un sot: j'ai
+surveille madame de Barizel, tandis que c'etait M. Dayelle qu'il fallait
+filer.
+
+--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
+
+--Elle est a Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
+Glaciere, ou M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
+dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le repeter a monsieur le
+duc....
+
+--Allez donc.
+
+--On dit que le fils doit epouser la fille en meme temps que le pere
+epousera la mere; c'est un moyen que M. Dayelle a trouve afin de ne pas
+perdre l'argent qu'il a donne a madame de Barizel pour constituer la dot
+de sa fille.
+
+--C'est insense.
+
+--Evidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir etait
+de le repeter a monsieur le duc.
+
+--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui meme a mademoiselle de
+Barizel la lettre que je vais vous donner.
+
+--Cela sera bien difficile.
+
+--Je payerai l'impossible.
+
+--On tachera.
+
+Tout de suite Roger se mit a ecrire cette lettre, qui fut longuement
+explicative et surtout ardemment passionnee, mais qui ne dit pas un mot
+des projets de mariage avec Dayelle fils.
+
+Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-meme rue de la
+Glaciere pour voir le couvent ou elle etait enfermee; mais il ne vit
+rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermee que celle d'une prison.
+
+Comme il restait devant cette porte, la regardant melancoliquement, un
+bruit de voiture lui fit tourner la tete: c'etait un coupe attele de
+deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher a livree
+vert et argent,--celle de Dayelle.
+
+Il s'eloigna pour n'etre pas reconnu et, s'etant retourne, il vit
+descendre du coupe Dayelle accompagne de son fils; le valet de pied
+avait sonne. La porte si bien fermee s'ouvrit; ils entrerent.
+
+
+
+XL
+
+C'etait folie d'admettre que Leon Dayelle pouvait devenir le mari de
+Corysandre.
+
+Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son pere?
+
+C'etait une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
+tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
+faire epouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire epouser Corysandre
+par Leon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le pere, tandis
+que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
+mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
+foi en elle, en sa fidelite, en son amour.
+
+Et cependant cette visite du pere et du fils dans le couvent se
+prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
+pouvait-elle les ecouter?
+
+C'etait embusque sous la porte d'un megissier que Roger agitait
+fievreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
+
+Enfin il les vit paraitre; ils monterent en voiture, et il put a son
+tour partir et rentrer chez lui, ou il attendit Houssu. Mais Houssu ne
+vint pas ce jour-la. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas reussi a trouver quelqu'un pour se charger de la
+lettre, et il craignait bien de n'etre pas plus heureux. Les difficultes
+etaient grandes; il voulut les enumerer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coute que coute, que cette lettre fut remise au
+plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zele et de
+l'argent, on devait reussir.
+
+--Soyez sur que je n'economiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
+
+Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des esperances, le
+surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours apres qu'il en avait
+de nouvelles et d'un autre cote.
+
+Le temps recommenca a s'ecouler sans resultat, et Roger, exaspere,
+voulut agir lui-meme. Il pensa a s'adresser a mademoiselle Renee de
+Queyras, la tante de Christine, qui devait etre en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glaciere, comme elle l'etait avec
+toutes les congregations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
+quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
+de mademoiselle de Barizel?
+
+--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez epouser?--Non,
+que je veux enlever.
+
+C'etait la une des fatalites de sa position qu'il ne pouvait trouver
+d'aide qu'aupres de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
+Nougaret; a plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir a mademoiselle
+Renee.
+
+Cependant il fallait qu'il se hatat d'agir, car dans le monde, autour de
+lui, on commencait a parler du mariage de mademoiselle de Barizel
+avec Leon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant a lui quoi qu'il fit pour le repousser. Il y avait
+des gens qui le regardaient d'une facon etrange, ceux-ci avec curiosite,
+ceux-la d'un air enigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naifs ou
+plus cyniques, l'interrogeaient directement:
+
+--Est-ce vrai que la belle Corysandre epouse le fils du pere Dayelle?
+
+Quand il ne repondait pas il y avait des gens qui repondaient pour lui,
+expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
+de Barizel, la beaute de Corysandre, ses mariages manques jusqu'a ce
+jour, la nullite de Leon Dayelle, l'avarice du pere Dayelle qui voulait
+faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
+de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui etait une operation
+veritablement habile.
+
+Ainsi presse, il allait se decider a chercher un nouvel agent pour
+l'adjoindre a Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
+qu'il avait enfin trouve une personne sure pour faire remettre a
+mademoiselle de Barizel la lettre dont il etait charge.
+
+--Et la reponse a cette lettre? demanda Roger.
+
+--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes precautions pour
+qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
+je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel repondra.
+
+Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
+pour Roger, qui etait bien certain qu'a sa lettre elle repondrait par
+une lettre non moins tendre; non moins passionnee. Maintenant que
+le moyen de correspondre etait trouve, ils s'ecriraient, ils
+s'entendraient, et dans quelques jours elle serait a lui; si ce n'etait
+pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
+n'avait plus d'importance pour eux.
+
+Grande fut sa surprise ou plutot sa stupefaction quand le lendemain,
+au moment ou il attendait Houssu, Bernard lui annonca que madame la
+comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle etait dans son
+salon, l'attendant.
+
+Apres quelques secondes de reflexion, il se dit qu'elle venait sans
+doute pour obtenir de lui les pieces compromettantes qu'il avait entre
+ses mains et au moyen desquelles il pouvait empecher son mariage avec
+Dayelle s'il voulait s'en servir.
+
+Il entra dans son salon le sourire aux levres, decide a se montrer bon
+prince et a ne pas abuser des avantages de sa position: malgre tout elle
+etait la mere de Corysandre.
+
+Mais, ayant jete sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
+aussi etait souriante et que son attitude, au lieu d'etre celle d'une
+suppliante, etait plutot celle d'une femme sure d'elle-meme, qui peut
+parler haut.
+
+C'etait a elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
+visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
+
+--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
+
+--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
+
+--Une lettre de la part de ma fille.
+
+Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachee, elle le regarda avec
+un sourire ironique; ce ne fut qu'apres une pause assez longue qu'elle
+la sortit de sa poche.
+
+Il reconnut celle qu'il avait remise a Houssu et ne fut pas maitre de
+retenir un mouvement.
+
+--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la votre, dit-elle en accentuant
+son sourire; l'agent que vous employez a paye des gens pour la faire
+parvenir a ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'ecriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
+rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
+
+Puis, apres avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
+Roger, elle poursuivit:
+
+--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil etait le seul que
+pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivee le lendemain de la
+visite de ma fille ici, il en eut ete sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tete, Corysandre n'eut pas reflechi et elle
+aurait ete peut-etre entrainee. Vous savez comme on persiste facilement
+dans une folie; meme quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais apres le temps qui s'est ecoule, apres votre long silence, elle
+a pu reflechir; elle a envisage la situation, elle vous a juge, mal
+peut-etre, mais enfin elle vous a juge tel que les circonstances vous
+montraient et, a vrai dire, non a votre avantage. Songez donc qu'elle
+avait ete prodigieusement etonnee et meme assez profondement blessee de
+votre lenteur a vous declarer a Bade, ne comprenant rien a votre reserve
+et se disant que vous etiez un amant bien compasse, bien froid, ce que
+vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
+
+Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
+puis comme il ne repondait pas, elle continua:
+
+--Lorsque apres son depart d'ici et dans la solitude du couvent ou je
+l'avais placee, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher a
+ce couvent et que vous continuiez a vous enfermer dans votre prudente
+reserve, elle a trouve que de transi vous deveniez tout a fait glace. La
+situation que vous me faisiez etait vraiment trop belle pour que je n'en
+profite pas, et je vous avoue que j'en ai tire parti. Aux reflexions que
+faisait ma fille j'ai ajoute les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
+pas ete a votre avantage. Croyez-vous qu'il a ete difficile de prouver
+a ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimee.
+Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnete, tendre comme
+Corysandre, on ne l'epouse pas malgre tout? Est-ce qu'on se laisse
+arreter par je ne sais quelles considerations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considerations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
+cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
+et s'y desesperer? Si elle commence par la, elle finit par se consoler
+et se laisser consoler. C'est ce qui est arrive. Apres avoir ecoute la
+voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez charge un
+agent de la decouvrir, a ecoute celle de la tendresse. Vous dites?
+
+--Rien, madame; je vous ecoute, je vous admire.
+
+--N'allez pas croire au moins que j'exagere. Il ne faut pas juger
+Corysandre sur son coup de tete et voir en elle une fille exaltee et
+passionnee, capable de tout dans un elan d'amour. Songez qu'elle a pu
+etre poussee a ce coup de tete par une volonte au-dessus de la sienne,
+qui croyait ainsi assurer son mariage.
+
+--Ah! vous le reconnaissez?
+
+--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
+comprendre c'est la nature de ma fille. En realite c'est une personne
+raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du desordre, de
+la lutte et qui desire par-dessus tout une existence reguliere et calme.
+L'eut-elle trouvee aupres de vous, cette existence? En devenant votre
+femme, oui, sans doute; mais votre maitresse... On la lui a offerte...
+elle l'a acceptee avec un coeur emu, plein de reconnaissance pour le
+galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
+d'egarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
+homme,--la facon dont elle repond a votre lettre vous le prouve,--et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Leon Dayelle.
+
+Roger, qui tout d'abord avait ete foudroye, se tint la tete haute et
+ferme.
+
+--Votre visite a devance la mienne, dit-il, j'ai la certains papiers qui
+vous concernent: ce sont les pieces qui se rapportent a l'enquete faite
+a Natchez, la Nouvelle-Orleans, Charlestown, Savannah.
+
+--Ces pieces n'ont aucun interet pour moi, dit-elle avec audace.
+
+--Meme si je vous les remets.
+
+Il passa dans son cabinet et presque aussitot il revint avec les papiers
+qui lui avaient ete remis par Raphaelle.
+
+Madame de Barizel sauta dessus plutot qu'elle ne les prit, et violemment
+elle les jeta dans la cheminee, ou brulait un grand brasier; ils se
+tordirent et s'enflammerent.
+
+Alors elle passa devant Roger s'arretant un court instant:
+
+--Monsieur le duc, vous etes un homme d'honneur.
+
+Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
+se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tete entre ses mains.
+
+
+
+XLI
+
+Bien que Roger n'eut plus a attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
+cependant, obeir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
+
+Au lieu de chercher le calme et la tranquillite qui lui eussent permis
+de se soigner, il s'etait lance a corps perdu dans la vie fievreuse qui
+avait ete celle des premieres annees de sa jeunesse. Apres une longue
+disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouve partout ou il y avait
+un plaisir a prendre et ou il etait de bon ton de se montrer: au Bois,
+chaque jour, quelque temps qu'il fit, montant un cheval brillant ou dans
+une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
+si eloignees qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; a toutes les
+premieres representations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
+petits theatres a la mode, si enfumes, si etouffants qu'ils fussent. Ou
+qu'on allat et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
+Sermizelles, le prince de Kappel, tantot l'un, tantot l'autre, car
+ils etaient obliges de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
+portants, on etait sur d'apercevoir sa tete pale aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
+indifferemment, ne trahissaient que l'ennui, le degout ou la raillerie.
+
+Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
+journee de la veille.
+
+--A quelle heure etes-vous rentre cette nuit?
+
+--A trois heures.
+
+--C'est fou.
+
+--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
+dormir, pour reflechir, pour songer; le bruit m'occupe.
+
+--Au moins vous etes-vous amuse?
+
+--Je ne m'amuse pas; je m'etourdis, je m'use, je me fatigue.
+
+--Vous vous tuez.
+
+--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas medecine: nous ne
+nous entendons pas; il me peine d'etre en dissentiment avec vous que
+j'aime comme ami, mais que je crains comme medecin.
+
+Il dit ces derniers mots avec une energie voulue et comme avec une
+intention.
+
+--Ce que vous me dites la est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
+faire ce que je vous ordonne je suis oblige de me retirer.... Oh! comme
+medecin, non comme ami.
+
+Roger garda le silence un moment:
+
+--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confreres, celui que vous
+appelleriez si vous etiez malade; je ne veux pas de cause de division
+entre nous; je vous aime trop.
+
+S'il ne s'etait pas laisse soigner par Harly, il n'avait pas ete plus
+docile avec le medecin que celui-ci lui avait donne, et ce fut seulement
+quand il fut abattu tout a fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arreta
+et se livra a son nouveau medecin.
+
+Ceux qui avaient ete ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
+compagnons de douleur. Du jour ou il fut oblige de garder la chambre, il
+vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
+Sermizelles, Montrevault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
+Cara, Balbine, Raphaelle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
+dejeuner, diner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
+casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait desirer le
+cordon bleu le plus exigeant.
+
+Quand il etait en etat de se mettre a table, l'on dejeunait ou l'on
+dinait avec lui; quand il etait souffrant ou quand il dormait, on se
+faisait servir comme s'il avait ete la. Bernard prenait soin seulement
+de tenir fermees les portes du salon, de facon a ce que le tapage de la
+salle a manger n'arrivat pas jusqu'a la chambre a coucher; on causait,
+on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
+duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommencait a
+plaisanter et a s'amuser, pour ne pas l'inquieter. Bien souvent, apres
+le dejeuner ou apres le souper, on remplacait la nappe blanche par un
+tapis en drap vert et une partie de la journee ou de la nuit on restait
+la a jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
+apres que le theatre etait fini, si elles n'avaient rien de mieux a
+faire; c'etait une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
+
+Si Roger se reveillait, on allait lui faire une visite a tour de role,
+courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
+sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
+s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
+de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
+ceux ou celles qui etaient la, et il faisait appeler ceux ou celles
+qu'il voulait voir, les renvoyant sans colere lorsqu'il les trouvait
+impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
+partie commencee.
+
+Seules ses matinees etaient solitaires, car c'etait le moment du sommeil
+pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'etait le moment des
+tristes reflexions qui suivent ordinairement une nuit de fievre; mais
+apres lui avoir donne la journee ou la soiree, il n'etait que juste de
+prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'egayer, devait-on se
+rendre malade?
+
+Un matin qu'il sommeillait a moitie, il entendit un bruit de pas sur le
+tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'etait la garde
+de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout a coup un fracas de
+verrerie lui fit brusquement tourner la tete pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il apercut au milieu de la chambre, se
+tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
+professeur Crozat.
+
+--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
+
+--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
+
+--Et vous avez renverse le gueridon.
+
+--Mon Dieu! oui, ca n'arrive qu'a moi, ces maladresses-la.
+
+--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
+je suis content de vous voir.
+
+--Vrai?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
+que vous etiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
+a votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous etre
+agreable, ecrire vos lettres.
+
+--Merci, mon bon Crozat.
+
+--Seulement je debute mal dans la chambre d'un malade.
+
+D'un air piteux, il regarda les debris qui jonchaient le tapis.
+
+--Ne vous inquietez donc pas de cela. Dites-moi plutot comment vous
+allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.
+
+--Je viens de le transformer en opera-comique pour un musicien influent
+qui va le faire jouer... surement. Il est vrai que la musique nuira au
+poeme, mais que voulez-vous!
+
+Crozat raconta les mesaventures de sa piece. Cela fut long et dura
+jusqu'au moment ou Mautravers, qui etait toujours le premier arrive,
+entra; alors il se retira.
+
+Le lendemain, il revint a la meme heure, et Roger le vit entrer portant
+un livre sous son bras.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--L'_Odyssee_ en grec; j'ai pense qu'apres les journaux qui sont bien
+vides, vous seriez peut-etre satisfait que je vous fasse une bonne
+lecture; alors j'ai apporte l'_Odyssee_, que nous n'avons pas eu le
+temps de bien lire quand nous travaillions ensemble a Varages.
+
+--En grec?
+
+--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
+imprimees sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
+comme dans toutes les traductions, que Telemaque "s'asseoit sur un siege
+elegant", cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt facons d'etre
+elegant pour un siege; tandis que si je traduis "sur un siege sculpte",
+vous voyez tout de suite ce siege. Le mot propre, il n'y a que cela.
+
+Tout de suite il commenca sa traduction; et ce fut seulement quand
+Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.
+
+--Ca vous amuse? demanda Mautravers a Roger d'un air meprisant.
+
+--Lui, ca l'amuse, et moi ca me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
+me fait plaisir.
+
+Mautravers se promit de rendre la place impossible a ce cuistre, de
+facon a l'empecher de revenir.
+
+En effet il lui deplaisait qu'on entourat son ami, qu'il eut voulu etre
+le seul a soigner et a visiter.
+
+Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'heritage, et il
+esperait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
+moins la plus grosse part de cette fortune fut pour lui. N'etait-ce pas
+tout naturel. Puisque Roger desheriterait sa famille, et puisque lui
+Mautravers etait son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
+ce n'est a lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+etait impossible, Montrevault aussi, Savine encore plus, Harly etait
+incapable de recevoir en sa qualite de medecin; les femmes, Balbine,
+Cara et meme Raphaelle, malgre son avidite et sa rouerie, ne
+recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait heriter et
+s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprime sa volonte de
+soustraire sa fortune aux Condrieu.
+
+Il se croyait deja si bien maitre de cette fortune, qu'il veillait a ce
+qu'il n'y eut pas trop de gaspillage dans la maison et meme a ce qu'on
+ne deteriorat pas le mobilier.
+
+En ces derniers temps, Roger avait renouvele ce mobilier et il avait
+apporte de Londres un meuble de chambre a coucher qui plaisait tout
+particulierement a Mautravers: l'etoffe des rideaux du lit et des
+fenetres, du canape et des fauteuils etait en satin bleu de ciel, a
+grands dessins broches camaieu du gris au blanc; le bois des meubles
+etait en citronnier des Iles, d'un grain serre et poli dont la teinte
+claire etait relevee par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
+tout etait parfaitement harmonieux, d'une decoration correcte, bien
+ordonnee, et les nuances du bois et de l'etoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.
+
+C'etait justement la fraicheur et la douceur de ces nuances qui
+inquietaient Mautravers; il avait peur qu'on les defraichit; il veillait
+sur les visiteurs, les examinant de la tete aux pieds, surtout aux
+pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
+qu'on ne s'assit pas sur ce satin. Si l'on n'etait pas venu en voiture,
+il se montrait impitoyable.
+
+--Notre ami est bien fatigue, disait-il.
+
+Son inquietude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
+deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
+trouvait toujours moyen d'offrir quand il etait la et qu'il n'oubliait
+jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.
+
+
+
+XLII
+
+Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de pres son
+ami, de maniere a voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
+disait.
+
+Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
+la maladie le degoutait, les malades l'exasperaient. Ce sentiment etait
+si vif chez lui que, malgre tout le desir qu'il avait de ne pas blesser
+Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
+Cela arrivait surtout a l'occasion des acces de toux qui, a chaque
+instant, prenaient le malade; suffoque, etouffe par ces acces, a bout
+de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
+volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.
+
+--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspere; vous vous faites mal.
+
+--Mais non, cela me fait respirer.
+
+--Cela vous epuise, au contraire.
+
+Si les paroles etaient brutales, le ton sur lequel elles etaient dites
+etait plus dur encore; alors Roger se tournait du cote oppose a celui ou
+se tenait son ami et il s'efforcait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser a volonte. Quand
+il sentait l'acces venir, il renvoyait Mautravers, tantot sous un
+pretexte, tantot sous un autre, s'ingeniant a en chercher.
+
+Mais ou il desirait surtout se debarrasser de lui, c'etait quand Harly
+devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
+affectueuse qui le reposat.
+
+Bien qu'il ne fit plus fonction de medecin, Harly n'en venait pas moins
+voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remedes
+qui, au point ou en etait arrivee la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacite, il le reconfortait au moins par des paroles
+d'esperance et d'amitie aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.
+
+Ces heures du matin entre Harly et Crozat etaient les meilleures de la
+journee pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
+maladie et la gravite de son etat.
+
+Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
+de dix a onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.
+
+--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgre moi vous apporter la
+premiere cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?
+
+--Comment si je sais; mais c'est la un des meilleurs souvenirs de ma
+vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-la une heureuse, et c'est la un
+plaisir qui m'a ete donne... ou que je me suis donne trop rarement; il
+est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.
+
+--Certainement, dit Crozat.
+
+--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.
+
+Puis, pour ne pas rester sous cette derniere impression, il demanda a la
+petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassat, et il voulut
+qu'elle mangeat quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
+manger que trois ou quatre, leur acidite l'ayant fait tousser.
+
+--Ce sera pour tantot, dit-il.
+
+Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:
+
+--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
+pas d'autre?
+
+--Non.
+
+--C'est un tres joli nom.
+
+S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
+d'autres qui l'exasperaient, bien qu'il ne les recut pas: celles du
+comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
+ensemble se faire inscrire.
+
+--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voila des gens qui
+savent que je les execre et qui cependant viennent tous les jours a ma
+porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-meme pour
+leur dire leur fait; ils doivent cependant etre bien convaincus qu'ils
+n'auront rien de moi.
+
+--Cela serait trop bete, dit Mautravers.
+
+--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaelle.
+
+--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
+qu'on peut les desheriter sans remords.
+
+--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.
+
+S'il ne pouvait pas plus et mieux que les desheriter, il pouvait au
+moins leur faire peur, les tourmenter, les exasperer de facon a ce
+qu'ils ne vinssent plus. Cette idee qui avait traverse son esprit devint
+bientot chez lui une manie de malade et il voulut la mettre a execution,
+ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis reunis autour de
+lui:
+
+--Savez-vous une idee qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.
+
+Et comme on le regardait pour voir s'il ne delirait point.
+
+--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
+aurait un enfant. Je legitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
+assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.
+
+--Elle est absurde votre idee, s'ecria Mautravers.
+
+--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
+il me semble. Montrevault, vous qui avez tant de relations et qui
+connaissez tout le monde en France et a l'etranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.
+
+--On peut la trouver.
+
+--Vous lui direz que je ne serai pas un mari genant.
+
+Il esperait bien que ces paroles seraient rapportees a M. de Condrieu;
+mais il etait loin de prevoir ce qu'elles produiraient.
+
+Quelques jours apres il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
+un air embarrasse:
+
+--Ce sont deux religieuses, dit-il.
+
+--Qu'on leur donne une offrande.
+
+--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.
+
+--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.
+
+--Je l'ai fait; mais elle a insiste et elle a voulu que je vienne dire a
+monsieur le duc que celle qui desirait le voir etait la soeur Angelique.
+
+Soeur Angelique! Mais c'etait le nom en religion de Christine. Christine
+chez lui; Christine qui voulait le voir. Etait-ce possible?
+
+L'emotion fit trembler sa voix:
+
+--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
+une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche a fond plisse?
+
+--Oui.
+
+--Qu'elles entrent.
+
+Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforca de calmer les
+mouvements tumultueux de son coeur: Christine a laquelle il avait si
+souvent pense! Christine qu'il avait si ardemment desire revoir avant de
+mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!
+
+Elle entra: elle etait seule.
+
+--Toi! s'ecria-t-il, tandis qu'elle s'avancait vers son lit.
+
+Il lui tendit ses deux mains decharnees; mais elle ne les prit point,
+repondant seulement a son elan par un sourire qui valait le plus doux,
+le plus tendre des baisers.
+
+--Voila que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
+vois, ma chere Christine, je ne suis plus qu'une ame, et dans le
+ciel, n'est-ce pas, les ames amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
+tutoieraient-elles pas sur la terre?
+
+--J'ai appris que tu etais malade.
+
+--Plus que malade, mourant.
+
+--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mere.
+
+--Chere Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
+gouter, et quand je n'esperais plus rien.
+
+--Pourquoi parles-tu ainsi?
+
+--Parce que c'est fini. Serais-tu la, pres de moi, s'il en etait
+autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
+que tu viens consoler par ta chere presence, et c'est plus que la
+consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du present, c'est le
+retour dans le passe, dans la jeunesse,--la notre, ou je te trouve
+partout pres de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.
+
+Elle detourna la tete pour cacher son attendrissement; mais, apres un
+moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux emus, tandis
+que lui-meme la regardait longuement, l'admirait, fraiche jeune, belle
+d'une beaute seraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
+d'aureole de sainte et de vierge.
+
+Ils resterent assez longtemps ainsi; puis tout a coup, en meme temps,
+des larmes roulerent dans leurs paupieres et coulerent sur leurs joues,
+sans qu'ils pensassent a les retenir ou a les cacher.
+
+--Ah! Roger!
+
+--Chere Christine!
+
+Ce fut elle qui se remit la premiere, au moins ce fut elle qui parla:
+
+--Ce retour dans le passe ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
+famille? dit-elle d'une voix vibrante.
+
+--Ma famille, c'est toi
+
+--Je ne suis pas seule.
+
+--Ah! ne me parle ni de ton grand-pere, ni de ton frere.
+
+--Je le veux cependant, je le dois: a cette heure supreme ton coeur si
+bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de reconciliation?
+
+--Ah! s'ecria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
+coup tu viens de lui porter a ce coeur! ce mot que tu as prononce "Je le
+dois", m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'etait de ton
+propre mouvement que tu etais venue.
+
+Un acces de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
+joues rougies, les yeux etincelants:
+
+--Tu ne savais pas hier que j'etais malade, j'en suis sur, car les
+bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-pere qui
+t'a prevenue en allant t'avertir que tu devais veiller a mon salut et
+aussi a assurer ma fortune a ton frere. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
+sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
+pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
+laissez sans craindre qu'elle passe a ton frere!
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Tu juges mal notre grand-pere, ce n'est point a ta fortune comme tu le
+dis qu'il a pense, c'est a l'honneur de ton nom.
+
+A son tour il lui soupa la parole:
+
+--Et tu as pu croire a cette histoire, toi qui me connais. Que ton
+grand-pere y ait cru; ca c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
+Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
+Naurouse pret a paraitre devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
+de la Mort sur ma tete, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
+decharne,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaitrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coute,
+ce nom: et c'est la ton excuse. Aussi, malgre cet acces de colere, sois
+bien certaine que je ne t'en veux pas, mais a ceux qui t'envoient, a
+ceux-la....
+
+De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
+faiblesse.
+
+Christine eperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.
+
+--Que faut-il faire?
+
+De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillere; et
+vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.
+
+Un peu de calme se produisit, mais en meme temps l'abattement,
+l'aneantissement.
+
+Elle se mit a genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
+longuement elle pria en le regardant.
+
+Puis, se relevant:
+
+--Je demanderai a notre mere de venir te voir demain, dit-elle, le temps
+qu'on m'avait accorde est plus qu'ecoule.
+
+Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irresistible:
+
+--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'a ma
+derniere heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
+en t'adressant a Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimee.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Les medecins avaient declare qu'il ne devait point passer la semaine et
+meme qu'il pouvait mourir d'un moment a l'autre, tout a coup, sans qu'on
+s'en apercut; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
+
+Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'etait
+installe rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en veritable maitre
+de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
+a sa table ceux qui, malgre l'imminence du danger, continuaient a venir
+s'y asseoir, chaque jour, dejeunant la, dinant, soupant, jouant comme
+s'ils avaient ete dans un cercle ou un restaurant.
+
+Malgre l'extreme faiblesse dans laquelle il etait tombe, Roger avait
+conserve sa pleine connaissance et, contrairement a ce qui arrive
+avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son etat: a
+l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant precis de sa
+mort, et a tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
+secouer la tete avec un triste sourire.
+
+--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, repetait-il quelquefois, ce n'est
+pas de renoncer a l'avenir, c'est de regretter le passe: bienheureux
+sont ceux qui ont un passe.
+
+Mais ce n'etait pas a tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement a
+quelques-uns: Harly, Crozat.
+
+Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'etant couche
+tard apres une soiree de deveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
+d'etre reveille de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
+
+--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en baillant.
+
+--Le moment approche.
+
+--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez deja surmonte
+plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-la. Voulez-vous quelque
+chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme presse d'aller se remettre au
+lit.
+
+--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
+testament.
+
+Instantanement ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
+bienveillante et affectueuse.
+
+--Tout de suite, cher ami.
+
+Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui etait ferme a clef, et
+il l'apporta a Roger.
+
+--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
+
+Aussitot les rayons rouges du soleil levant eclairerent la chambre.
+
+Alors Roger de sa main vacillante tatonna sous son oreiller, et ayant
+trouve un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
+
+Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermes et
+ayant trouve deux larges enveloppes scellees d'un cachet rouge il en
+prit une, apres l'avoir attentivement examinee; il remit l'autre dans le
+pupitre qu'il referma a clef.
+
+Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
+s'etait place en face d'une fenetre comme pour regarder le levant, mais
+au moyen de la psyche il n'avait d'yeux que pour le lit.
+
+Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
+deplier une feuille de papier timbre, la lire puis la dechirer en petits
+morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
+assurement, etait donc le bon.
+
+Roger l'appela; vivement il alla a lui, il n'etait plus maussade, il
+n'avait plus perdu.
+
+--Voulez-vous aneantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
+
+--Comment?
+
+--Puisque nous n'avons pas de feu allume: jetez-les dans les cabinets et
+faites couler de l'eau.
+
+Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
+en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
+
+Debout, sur son seant, Roger ecoutait; n'entendant rien, il appela:
+
+--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
+
+C'est qu'avant de faire disparaitre ces morceaux de papier Mautravers
+avait voulu voir ce qui etait ecrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
+mot "hospices" et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
+fut convaincu que le testament conserve etait bien decidement le
+bon, c'est-a-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
+bruyamment.
+
+--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
+remettrez a M. Le Genest de la Crochardiere; je vous le recommande: il
+desherite les Condrieu qui ont ete indignes pour moi. Vous comprenez
+combien je tiens a ce qu'il soit execute.
+
+--Il sera sacre pour moi, s'ecria Mautravers avec enthousiasme et je
+vous jure que je ferai tout pour qu'il soit execute.
+
+--Merci; maintenant je vais etre plus tranquille.
+
+Il tourna le dos a la lumiere crue du matin, tandis que Mautravers, qui
+n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
+pas qu'un autre que lui veillat un si brave garcon.
+
+Il y avait une heure a peu pres que Mautravers se promenait dans ses
+terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
+quelque temps deja, Roger n'avait pas remue; il ecouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il etait mort, tout a coup,
+comme avaient dit les medecins, sans qu'on s'en apercut.
+
+Aussitot Mautravers reveilla toute la maison.
+
+--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardiere, dit-il,
+qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
+c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
+
+Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
+arriva tout d'abord, ce fut Raphaelle, qu'il n'avait pas dit de
+prevenir.
+
+--Tu sais, dit-elle apres la premiere explosion du chagrin, que le duc
+m'avait donne son argenterie et ses bijoux.
+
+--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
+tout a l'heure, nous verrons cela.
+
+--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a ete donne.
+
+--Attendons.
+
+Il n'y eut pas longtemps a attendre: le notaire arriva bientot,
+Mautravers esperait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
+il n'en fut rien.
+
+--Je vais le deposer au president du tribunal, dit le notaire.
+
+--Quand en connaitra-t-on le contenu! s'ecria Mautravers.
+
+Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
+curiosite:
+
+--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
+prescriptions relatives aux obseques et il est important que nous soyons
+fixes la-dessus.
+
+--Vous le serez dans la journee, dit le notaire.
+
+Le notaire parti, Mautravers declara a Raphaelle qu'ils devaient se
+retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
+
+Ils sortirent ensemble et se quitterent a la porte, Raphaelle tournant
+a gauche et Mautravers a droite; mais il n'alla pas plus loin que la
+Chaussee-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
+Roger. Quand il entra dans la salle a manger, il trouva Raphaelle,
+qui etait revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
+l'argenterie dans des serviettes. Deja elle avait fourre plusieurs
+pieces dans ses poches.
+
+--Je ne permettrai pas cela, s'ecria Mautravers en sautant sur les
+serviettes qui etaient deja nouees.
+
+--De quoi te meles-tu?
+
+--J'ai jure de faire executer le testament de ce pauvre Roger.
+
+--Tu esperes donc bien heriter! Ce pauvre Roger! C'etait de son vivant
+qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
+vieux Condrieu.
+
+--Si quelqu'un a tire parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
+as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
+
+La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
+entra, pouvant a peine se tenir, appuye sur le bras de Ludovic:
+
+--Oh! mon pauvre petit-fils, s'ecria-t-il d'une voix brisee, plus
+hesitante que jamais, mon cher petit-fils, ou est-il?
+
+Il se heurtait aux meubles, aveugle par les larmes. Heureusement
+Ludovic, guide par Mautravers, put le conduire a la chambre mortuaire
+et le faire agenouiller aupres du lit, ou il resta longtemps en priere,
+ecrase par la douleur, poussant des sanglots et criant;
+
+--Mon cher petit-fils!
+
+Peu a peu arriverent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
+puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnee d'un jeune homme plus
+jeune, plus frais, plus beau garcon encore que le vicomte de Baudrimont.
+
+Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
+pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
+elle l'embrassa au front.
+
+--Pauvre Roger, dit-elle.
+
+Elle sortit, eclatant en sanglots. Dans la salle a manger, elle prit le
+bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
+
+--N'est-ce pas qu'il etait beau, dit-elle, mais c'etait ses yeux qu'il
+fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
+
+Les visites se continuerent ainsi, recues par M. de Condrieu et par
+Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
+comme s'il etait chez lui. N'etait-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
+
+Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagne de
+Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
+mettre a la porte; mais il avait autre chose a faire pour le moment.
+
+--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il ete
+ouvert? demanda-t-il au notaire.
+
+--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
+
+--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
+
+--Mais, monsieur le comte...
+
+--Veuillez la lire, repeta M. de Condrieu.
+
+--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a charge de veiller a
+l'execution de son testament; je dois le connaitre.
+
+Le notaire lut:
+
+"Ceci est mon testament; il m'a ete inspire par le desir de faire apres
+moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.
+
+"Je desherite donc autant que la loi me le permet la famille de
+Condrieu, qui a ete mon ennemie, et je laisse ma fortune a mademoiselle
+Claire Harly, fille de mon ami Harly, a charge par elle de donner:
+
+"1 deg. A mon ancien maitre, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
+deux cent mille francs;
+
+"2 deg. Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
+
+"3 deg. Aux pauvres de Varages cent mille francs;
+
+"4 deg. A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
+de chambre, en prelevera quarante mille pour sa part.
+
+"Francois-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE."
+
+--Voila un testament qui est nul, s'ecria M. de Condrieu; l'article
+909 du code ne permet pas aux medecins de profiter des dispositions
+testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigne
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article declare que les enfants
+de ces medecins sont personnes interposees et par consequent incapables
+de recevoir.
+
+Nougaret s'avanca:
+
+--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
+le docteur Harly n'etait plus la medecin de M. de Naurouse.
+
+--N'a-t-il pas ete le medecin de la derniere maladie?
+
+--Il n'etait plus le medecin de M. de Naurouse quand ce testament a ete
+fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte a six semaines seulement.
+
+--Ce n'est pas le lieu de decider cette question, dit Harly.
+
+--Ce seront les tribunaux qui la decideront, dit M. de Condrieu.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+NOTICE SUR LA "BOHEME TAPAGEUSE"
+
+Malgre le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
+que les medecins se servent pour ecrire la plupart des livres qu'ils
+publient chaque jour avec une abondance qui n'est egalee que par
+celle des theologiens; si bien que pour peu que vous ayez un medecin
+ecrivain,--et ils le sont tous,--vous etes expose a vous trouver un jour
+ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
+vos amis, percant des initiales transparentes, apprendront que vos
+ascendants paternels etaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
+vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-meme vous n'en avez pas
+pour longtemps.
+
+C'est aussi avec leurs observations que les romanciers ecrivent leurs
+livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
+y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
+s'eloignent forcement de la precision medicale. D'ailleurs le romancier
+n'est pas lie par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
+pas paye pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
+en rien a celle du medecin.
+
+Ce n'est pas a dire qu'elle ne soit pas quelquefois delicate, en cela
+surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraine a peindre
+ceux qu'il connait le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
+Pour mon compte, a l'exception de quelques romans ecrits sous
+l'inspiration directe et demandee de ceux qui les avaient vecus: les
+_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices francais_, je n'ai
+point pris mes modeles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
+ont honore ou egaye ma vie de leur amitie ont eu cette securite de ne
+point se voir servis tout vifs a la curiosite des lecteurs.
+
+Mais pour ceux avec qui ne me liait point une etroite intimite, je
+reconnais qu'il en a ete autrement, et particulierement pour les
+personnages de la _Boheme tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vecu
+d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
+puisque selon la formule de la loi je n'ai ete ni leur parent, ni leur
+allie, et que je n'ai pas plus ete attache a leur service qu'ils ne
+l'ont ete au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
+sans que rien dans nos relations me fermat la bouche.
+
+J'etais encore collegien et tout jeune collegien lorsque j'ai connu
+celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
+ma mere j'avais ete passer les vacances au bord de la mer, a
+Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
+notoriete, et je m'etais si bien ingenie aupres d'amis communs que
+j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
+dont revait mon admiration juvenile. C'etait justement le beau temps
+de la reputation d'Alphonse Karr; il avait donne _Sous les Tilleuls,
+Genevieve, le Chemin le plus court_, et depuis quelques annees il
+publiait les _Guepes_ qui, a cette epoque, faisaient presque autant de
+bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
+etre mon enthousiasme pour le premier ecrivain de talent que
+j'approchais, car les jeunes gens de ma generation ne commencaient point
+la vie par l'indifference ou le mepris pour leurs aines. Ce fut dans
+ce fameux jardin original et bizarre dont il a tire tant de livres
+charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue a
+Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mere, et comme nous
+etions du meme age, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
+l'amuser, comme elle n'etait ni timide, ni reservee, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fumes bien vite camarades. On peut, sans que
+j'insiste, se faire une idee de ce que fut la stupefaction d'un jeune
+provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
+representants de la noblesse polie, affinee, sceptique et legere du
+dix-huitieme siecle, en se trouvant brusquement en presence de cette
+fille deluree qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai representee, dans ce roman, telle elle etait deja, si bien que
+je n'ai eu qu'a me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
+laissant dans l'ombre certains cotes que j'aurais du peindre, si au lieu
+d'une figure de roman j'avais fait un portrait.
+
+Ce fut a Cauterets que je connus Naurouse: on avait organise une journee
+de courses d'hommes a la montagne, et j'avais ete charge de reunir
+quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
+hasard fit qu'il connut quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita a entrer chez lui quand je passerais devant sa fenetre
+toujours fermee, derriere laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
+pale, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allees et
+venues dans le petit jardin de l'_Hotel de France_. Et je n'eus garde de
+refuser cette invitation, jusqu'au moment ou il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement a son mal, que parce que
+madame d'Arvernes etait venue l'y relancer. On l'avait logee dans la
+chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, a travers notre mince
+cloison, j'entendais les eclats de sa voix et de ses rires pendant
+qu'elle dinait avec une jeune amie a laquelle elle faisait visiter les
+Pyrenees, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
+venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
+accent meridional: "Madame la duchesse est-elle prete?"
+
+Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
+personnages de la _Boheme tapageuse_. Il avait lu une scene de jeu dans
+_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
+le directeur du _Siecle_, si je voulais qu'il m'en racontat une "vraie"
+au moins aussi interessante que celle que j'avais inventee. C'est
+celle qui se trouve au commencement de _Raphaelle_, avec l'episode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas la, il me communiqua aussi les
+papiers laisses par Naurouse, ses carnets de depenses, ses lettres,
+et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
+roman, que je l'ai ecrit.
+
+Ce que je dis a propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
+je pourrais le dire aussi a propos du prince de Kappel, de Savine,
+de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
+d'observation pour qu'on voie comment a ete etudie et execute ce roman.
+Je n'ajoute qu'un mot. Il est tres rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Boheme
+tapageuse_, j'ai manque une fois a cette regle, et si j'en parle ici
+c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
+Vapereau, copie par beaucoup d'autres, qui n'est pas tres exact, et par
+cela m'a plus d'une fois ennuye. Vapereau dit: "Il (c'est moi) ecrivit
+des brochures politiques pour un senateur." Les brochures, ou plutot
+la brochure que j'ai ecrite, c'est celle qui m'a ete en quelque sorte
+dictee par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les memes conditions
+que celles racontees dans mon roman, et elle etait historique,
+non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
+importance, pour moi au moins.
+
+Bien qu'ecrite avec la sincerite dont je viens de donner quelques
+preuves, _La Boheme tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusee
+d'exageration, et particulierement par Aurelien Scholl, qui avait bien
+connu la plupart de ses personnages, et avait meme ete de l'intimite de
+plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia a ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberte que prennent les chroniqueurs,
+mais que se refusent les romanciers, il dit "C'est une serie d'actes
+d'accusation."
+
+Trop dure, la _Boheme tapageuse!_ trop cruelle! trop "acte
+d'accusation!" Voyons la realite.
+
+Peu de temps apres la mise en vente de mon roman, je recus d'un
+magistrat un mot pour assister a une audience de la Cour d'Assises:
+"L'affaire interessera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_", me
+disait-il.
+
+En effet, cette affaire etait celle d'une des filles de la duchesse
+d'Arvernes, accusee de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
+sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.
+
+Elle fut acquittee; mais aurais-je jamais ose inventer un denouement
+aussi cruel, aussi "acte d'accusation"? Tant il est vrai que le roman
+reste le plus souvent au-dessous de la simple verite, au lieu d'aller
+au-dela.
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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