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+The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Clotilde Martory
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+CLOTILDE MARTORY
+
+PAR HECTOR MALOT
+
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+
+_AVERTISSEMENT_
+
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman_
+«LES AMANTS», _va donner en octobre prochain son soixantième volume_
+«COMPLICES»; _le moment est donc venu de réunir cette oeuvre
+considérable en une collection complète, qui par son format, les soins
+de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une
+bibliothèque, et par son prix modique soit accessible à toutes les
+bourses, même les petites._
+
+_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché
+à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a
+promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié,
+allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la
+Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art, de
+la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de Banville
+écrivît de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime
+de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée,
+et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra
+caractériser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+L'éditeur,
+
+E.F._
+
+CLOTILDE
+
+MARTORY
+
+I
+
+
+
+Quand on a passé six années en Algérie à courir après les Arabes, les
+Kabyles et les Marocains, on éprouve une véritable béatitude à se
+retrouver au milieu du monde civilisé.
+
+C'est ce qui m'est arrivé en débarquant à Marseille. Parti de France en
+juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six années que
+j'étais absent; et ces années-là, prises de vingt-trois à vingt-neuf
+ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la
+légende des anachorètes, mais je me figure que ces sages avaient dépassé
+la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les déserts
+de la Thébaïde. S'il est un âge où l'on éprouve le besoin de s'ensevelir
+dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi
+où l'on préfère les distractions du monde aux pratiques de la pénitence.
+Je suis précisément dans celui-là.
+
+A peine à terre je courus à la Cannebière. Il soufflait un mistral à
+décorner les boeufs, et des nuages de poussière passaient en tourbillons
+pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins
+devant un café et je restai plus de trois heures accoudé sur ma table,
+regardant, avec la joie du prisonnier échappé de sa cage, le mouvement
+des passants qui défilaient devant mes yeux émerveillés. Le va-et-vient
+des voitures très-intéressant; l'accent provençal harmonieux et doux;
+les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voilés; des pieds
+chaussés de bottines souples, des mains finement gantées, des chignons,
+c'était charmant.
+
+Je ne connais pas de sentiment plus misérable que l'injustice, et
+j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois à l'Algérie; ma croix
+d'abord et mon grade de capitaine, puis l'expérience de la guerre avec
+les émotions de la poursuite et de la bataille.
+
+Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et
+décoré, et l'on n'a pas épuisé toutes les émotions de la vie quand on a
+eu le plaisir d'échanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes.
+Oui, les nuits lumineuses du désert sont admirables. Oui, le _rapport_
+est intéressant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde.
+
+Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi
+je m'étais juré de mener à bonne fin la triangulation de l'Algérie;
+si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs années l'Atlas dans
+l'espérance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre
+et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du
+méridien, sans doute je serais désolé d'abandonner l'Afrique.
+
+Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de déserts, on
+marche porté par son idée et perdu en elle. Qu'importe que les villages
+qu'on traverse soient habités par des guenons ou par des nymphes, ce
+n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre
+expédition de Sidi-Brahim tu avais d'autre préoccupation que de savoir
+si l'atmosphère serait assez pure pour te permettre de reconnaître la
+sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais été en
+plus sérieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni à la faim, ni
+à la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine
+inquiétude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la
+brume se dissiperait.
+
+Malheureusement, tous les officiers de l'armée française, même ceux de
+l'état-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de
+t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entraînements et les
+délices de la triangulation; la mesure elle-même du méridien me laisse
+froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique,
+prolonger l'arc français jusqu'au grand désert que cela ne m'eût pas
+retenu.
+
+--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.
+
+--Je ne m'en défends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi.
+
+--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?
+
+--J'espère que non.
+
+--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te
+faut-il?
+
+--Peu de chose.
+
+--Mais encore?
+
+La réponse à cet interrogatoire serait difficile à risquer en
+tête-à-tête, et me causerait un certain embarras, peut-être même me
+ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne
+du courage aux timides.
+
+--Je suis... je suis un animal sentimental.
+
+Voilà le grand mot lâché, à lui seul il explique pourquoi j'ai été si
+heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France.
+
+De là, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai déjà
+fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre.
+
+Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'à
+présent, je n'ai pensé ni au mariage ni à la paternité, ni à la famille,
+et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un intérieur que j'ai besoin pour me
+sentir vivre.
+
+Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalité
+comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres
+doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais.
+
+Les enfants n'ont été jusqu'à ce jour, pour moi, que de jolies petites
+bêtes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment
+charmantes avec une robe blanche et une ceinture écossaise: ça remplace
+supérieurement les kakatoès et les perruches.
+
+Quant à la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mère, sans
+beau-père, sans beau-frère ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et
+alors ces exclusions la réduisent si bien, qu'il n'en reste rien.
+
+Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup
+plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux être
+aimé.
+
+Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter
+l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se
+trouve que cette vérité, peut-être générale, ne m'est pas applicable
+puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette
+espèce, l'amour n'est point une simple sensation d'épiderme, c'est
+au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la
+métamorphose que subissent certains insectes pour arriver à leur complet
+développement.
+
+J'ai passé six années en Algérie, et la femme qui pouvait m'inspirer un
+amour de ce genre, je ne l'ai point rencontrée.
+
+Sans doute, si je n'avais voulu demander à une maîtresse que de la
+beauté, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que
+je voulais. Mais, après? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir
+de quelques instants, ne ressemblent en rien à l'amour que je désire.
+
+Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espère
+et, à vrai dire même, je le crois, car je ne me suis point fait un idéal
+de femme impossible à réaliser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu
+m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.
+
+Si ridicule que cela puisse paraître, c'est là en effet ce que je veux.
+Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grâce 1851, dans
+un temps prosaïque comme le nôtre, demande à ressentir «les orages du
+coeur» est un personnage qui prête à la plaisanterie.
+
+Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient
+les premiers à rire de moi si je faisais une confession publique,
+combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laissé entraîner par
+les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore
+des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un
+organe conoïde creux et musculaire.
+
+Je suis de ceux-là, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein
+gauche, ne me serve pas exclusivement à pousser le sang rouge dans mes
+artères et à recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines.
+
+Mes désirs se réaliseront-ils? Je n'en sais rien.
+
+Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que déjà je me
+sente vivre.
+
+Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-être rien. Peut-être quelque
+chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas
+tarder beaucoup. Donc, à bientôt.
+
+Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit être un voyage
+extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit
+être aussi curieux que la découverte du Nil blanc.
+
+Le Nil, on connaîtra un jour son cours; mais la femme, connaîtra-t-on
+jamais sa marche? Saura-t-on d'où elle vient, où elle va?
+
+
+
+II
+
+En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoyé en
+pays ami, et nulle part assurément je n'aurais pu trouver des relations
+plus faciles et plus agréables.
+
+Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône pendant les
+dernières années de la Restauration, et il a laissé à Marseille, comme
+dans le département, des souvenirs et des amitiés qui sont toujours
+vivaces.
+
+Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois que j'avais à me
+présenter ou à donner mon nom, on m'arrêtait par cette interrogation:
+
+--Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée qui a été
+notre préfet?
+
+Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de Saint-Nérée,
+les mains se tendaient pour serrer la mienne.
+
+--Quel galant homme!
+
+--Et bon, et charmant.
+
+--Quel homme de coeur!
+
+Un véritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa
+partie, les grands et les petits.
+
+Il est assez probable que mon père ne me laissera pas autre chose que
+cette réputation, car s'il a toujours été l'homme aimable et loyal que
+chacun prend plaisir à se rappeler, il ne s'est jamais montré, par
+contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
+réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus belle fortune. Il
+y a vraiment plaisir à être le fils d'un honnête homme, et je crois que
+dans les jours d'épreuves, ce doit être une grande force qui soutient et
+préserve.
+
+En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance
+veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon père m'a ouvert les
+maisons les plus agréables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces
+relations et ces plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans.
+Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fête, et je
+connais déjà presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la
+Rose. Pendant la belle saison, les riches commerçants n'habitent pas
+Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journée pour
+leurs affaires; et leurs matinées et leurs soirées ils les passent à la
+campagne avec leur famille. Celui qui ne connaîtrait de Marseille
+que Marseille, n'aurait qu'une idée bien incomplète des moeurs
+marseillaises. C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides
+de la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel; c'est dans
+le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visité peu
+de cabanons, mais j'ai été reçu dans les châteaux et les villas
+et véritablement j'ai été plus d'une fois ébloui du luxe de leur
+organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de très-bon
+goût, mais le goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.
+
+On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce
+qui coûte cher. Volontiers on prend l'étranger par le bras, et avec une
+apparente bonhomie, d'un air qui veut être simple, on le conduit devant
+un mur quelconque:--Voilà un mur qui n'a l'air de rien et cependant il
+m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé sur rien. C'est comme pour
+ma villa, je n'ai employé que les meilleurs ouvriers, je les payais 10
+francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs.
+Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la perfection. Ce
+parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de
+la côte d'Afrique et des Indes; leur réunion produit une chose unique en
+son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous dîniez
+la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en
+simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coûte plus de 20,000.
+
+Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je
+t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler le luxe et le confort
+de ces châteaux à un pauvre garçon comme toi vivant dans le désert et
+couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
+fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur ma vie.
+
+Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un mariage, le
+mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille du riche armateur, avec le
+fils du maire de la ville. Bien que la villa Bédarrides soit une
+des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre
+orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000),
+on avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait
+danser. Cette construction avait été commandée par le nombre des invités
+qui était considérable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom
+dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là
+le côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait
+ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité--côté du mari.
+En réalité, c'était le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce
+qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il
+y avait là des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts
+fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des
+Égyptiens mêlés à de petits employés et à des boutiquiers, dans une
+confusion curieuse.
+
+Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse avec lui, je
+n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout son éclat, et le coup
+d'oeil était splendide: la tente était ornée de fleurs et d'arbustes
+au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on
+apercevait dans le lointain miroitant sous la lumière argentée de la
+lune. C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait à
+l'imagination.
+
+Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de la mariée, M.
+Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par
+le bras, pour me promener avec lui.
+
+--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune
+de Marseille, et si nous étions encore au temps où les corsaires
+barbaresques faisaient des descentes sur nos côtes, ils pourraient
+opérer ici une razzia générale qui leur payerait facilement un milliard
+pour se racheter.
+
+Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières et j'allai me
+mettre dans un coin pour regarder la fête à mon gré, sans avoir à subir
+des réflexions plus ou moins spirituelles.
+
+Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait
+peut-être celle que je devais aimer. Laquelle?
+
+Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus, à
+quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beauté saisissante.
+Près d'elle était une femme de quarante ans, à la physionomie et à la
+toilette vulgaires. Ma première pensée fut que c'était sa mère.
+
+Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait
+improbable tant les contrastes entre elles étaient prononcés. La jeune
+fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et
+veloutés, ses épaules tombantes, était la distinction même; la vieille
+femme, petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille femme;
+la toilette de la jeune fille était charmante de simplicité et de bon
+goût; celle de son chaperon était ridicule dans le prétentieux et le
+cherché.
+
+Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans une admiration
+émue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais forcé de faire un
+détour, je fus prévenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné
+dans son habit (un commis de magasin assurément), qui l'emmena à l'autre
+bout de la chambre.
+
+Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante au repos,
+dansant elle était plus charmante encore. Sa taille ronde avait une
+souplesse d'une grâce féline; elle eût marché sur les eaux tant sa
+démarche était légère.
+
+Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais près de moi
+personne qu'il me fût possible d'interroger.
+
+Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher et je
+l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus délicieux
+sourire que j'aie jamais vu.
+
+Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation; et
+d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine,
+plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas à parler et me laissai
+emporter par l'ivresse de la danse.
+
+Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que je savais
+d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille, et qu'elle avait été
+amenée à cette soirée par une cousine, chez laquelle elle était venue
+passer quelques jours.
+
+Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je voulus savoir
+qui elle était, comment elle se nommait, quelle était sa famille; et je
+me mis à la recherche de Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour
+qu'il me renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui,
+il devait la connaître.
+
+Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la danse, était au
+jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le détacher de sa
+partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous
+revînmes dans la tente juste au moment où la jeune fille sortait.
+
+--Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la dame qu'elle
+accompagne est, il me semble, la femme d'un employé de la mairie. C'est
+une invitation de mon beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain;
+mais il vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons pas
+décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié; il a autre chose à
+faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille,
+que, s'il vous répondait, il vous parlerait de ma soeur; ça ferait
+un quiproquo impossible à débrouiller. Attendez donc à demain soir;
+j'espère qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.
+
+Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était quelque
+chose.
+
+
+
+III
+
+Je quittai le bal; je n'avais rien à y faire, puisqu'elle n'était plus
+là.
+
+Je m'en revins à pied à Marseille, bien que la distance soit assez
+grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'étouffais. La nuit
+était splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit
+résonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord
+des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du
+terrain et les échappées de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme
+un immense miroir argenté, réfléchissait la lune.
+
+Je marchais vite; je m'arrêtais; je me remettais en route machinalement,
+sans trop savoir ce que je faisais. Je n'étais pas cependant insensible
+à ce qui se passait autour de moi, et en écrivant ces lignes, il me
+semble respirer encore l'âpre parfum qui s'exhalait des pinèdes que je
+traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche
+me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait;
+l'air qui m'enveloppait me semblait habité, et des plantes, des arbres,
+des blocs de rochers sortaient des voix étranges qui me parlaient un
+langage mystérieux. Une pomme de pin qui se détacha d'une branche
+et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais reçu une décharge
+électrique.
+
+Que se passait-il donc en moi? Je tâchai de m'interroger. Est-ce que
+j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne
+devais peut-être revoir jamais?
+
+Quelle folie! c'était impossible.
+
+Mais alors pourquoi cette inquiétude vague, ce trouble, cette émotion,
+cette chaleur; pourquoi cette sensibilité nerveuse? Assurément, je
+n'étais pas dans un état normal.
+
+Elle était charmante, cela était incontestable, ravissante, adorable.
+Mais ce n'était pas la première femme adorable que je voyais sans
+l'avoir adorée.
+
+Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix
+minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait
+absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualités, les
+séductions qui, les unes après les autres, se révèlent en elle dans une
+fréquentation plus ou moins longue. S'il en était autrement, l'homme
+serait à classer au même rang que l'animal; l'amour ne serait rien de
+plus que le désir.
+
+Pendant assez longtemps, je me répétai toutes ces vérités pour me
+persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que
+le sentiment qu'elle m'avait inspiré était un simple sentiment
+d'admiration, sans rien de plus.
+
+Mais quand on est de bonne foi avec soi-même, on ne se persuade pas par
+des vérités de tradition; la conviction monte du coeur aux lèvres et
+ne descend pas des lèvres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un
+trouble, une chaleur, une émotion, une joie qui ne me permettaient pas
+de me tromper.
+
+Alors, par je ne sais quel enchaînement d'idées, j'en vins à me rappeler
+une scène du _Roméo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon
+esprit une lueur éblouissante.
+
+Roméo masqué s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fête.
+Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a échangé quelques paroles
+avec elle. Il part, car la fête touchait à sa fin lorsqu'il est entré.
+Alors Juliette, s'adressant à sa nourrice, lui dit: «Quel est ce
+gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est
+marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial.»
+
+Ils se sont à peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les
+a envahis tous deux en même temps et embrasés. Et Shakspeare humain et
+vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
+effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation
+qu'il a inventée et la mienne! c'est aussi dans une fête que nous nous
+sommes rencontrés, et volontiers comme Juliette je dirais: «Va demander
+son nom; si elle est mariée, mon cercueil sera mon lit nuptial.»
+
+Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius
+Bédarrides ne se trouva point au rendez-vous arrêté entre nous. Ce fut
+le soir du deuxième jour seulement que je le vis arriver chez moi.
+J'avais passé toute la matinée à le chercher, mais inutilement.
+
+Il voulut s'excuser de son retard; mais c'était bien de ses excuses que
+mon impatience exaspérée avait affaire.
+
+--Hé bien?
+
+--Pardonnez-moi.
+
+--Son nom, son nom.
+
+--Je suis désolé.
+
+--Son nom; ne l'avez-vous pas appris?
+
+--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir
+manqué de parole hier.
+
+--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez.
+
+--Hé bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous
+le général Martory?
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commandé en
+Algérie pendant les premières années de l'occupation française?
+
+--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.
+
+--Votre princesse est la fille du général; de son petit nom elle
+s'appelle Clotilde; elle demeure avec son père à Cassis, un petit port à
+cinq lieues d'ici, avant d'arriver à la Ciotat. Elle est en ce moment à
+Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employé à la mairie; M. Lieutaud
+avait été invité comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory
+a accompagné sa cousine. J'espère que voilà des renseignements précis;
+maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis
+à votre disposition; je connais le général, je puis vous dire sur son
+compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original,
+cela vous amusera peut-être.
+
+Marius Bédarrides, qui est un excellent garçon, serviable et dévoué, a
+un défaut ordinairement assez fatigant pour ses amis; il est bavard et
+il passe son temps à faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font
+les gens les plus insignifiants, et aussitôt qu'il l'a appris, il va
+partout le racontant; mais dans les circonstances où je me trouvais, ce
+défaut devenait pour moi une qualité et une bonne fortune. Je n'eus qu'à
+lui lâcher la bride, il partit au galop.
+
+--Le général Martory est un soldat de fortune, un fils de paysans qui
+s'est engagé à dix-sept ou dix-huit ans; il a fait toutes les guerres de
+la première République.
+
+--Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc que sa petite-fille?
+
+--C'est sa fille, sa propre fille; et en y réfléchissant, vous verrez
+tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible à cela. Né vers 1775 ou 76,
+le général a aujourd'hui soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est
+marié tard, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe,
+avec une jeune femme de Cassis précisément, une demoiselle Lieutaud,
+et de ce mariage est née mademoiselle Clotilde Martory, qui doit avoir
+aujourd'hui à peu près dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son
+père avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; ce n'est pas un
+âge où il est interdit d'avoir des enfants, il me semble.
+
+--Assurément non.
+
+--Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple lieutenant et en fit
+successivement un capitaine, un chef de bataillon et un colonel. Sa
+fermeté et sa résistance dans la retraite de Russie ont été, dit-on,
+admirables; à Waterloo il eut trois chevaux tués sous lui et il fut
+grièvement blessé. Cela n'empêcha pas la Restauration de le licencier,
+et je ne sais trop comment il vécut de 1815 à 1830, car il n'avait pas
+un sou de fortune. Louis-Philippe le remit en service actif et il devint
+général en Algérie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientôt mis à la
+retraite, il vint se fixer à Cassis, où il est toujours resté. Il y
+passe son temps à élever dans son jardin des monuments à Napoléon, qui
+est son dieu. Ce jardin a la forme de la croix de la Légion d'honneur;
+et au centre se dresse un buste de l'empereur, ombragé par un saule
+pleureur dont la bouture a été rapportée de Sainte-Hélène: un saule
+pleureur à Cassis dans un terrain sec comme la cendre, il faut voir ça.
+Du mois de mai au mois d'octobre, le général consacre deux heures par
+jour à l'arroser, et quand la sécheresse est persistante, il achète de
+porte en porte de l'eau à tous ses voisins. Quand le saule jaunit, le
+général est menacé de la jaunisse.
+
+--Mais c'est touchant ce que vous racontez là.
+
+--Vous pourrez voir ça; le général montre volontiers son monument; et
+comme vous êtes militaire, il vous invitera peut-être à _dijuner_, ce
+qui vous donnera l'occasion de l'entendre rappeler sa cuisinière
+à l'ordre, si par malheur elle a laissé brûler la sauce dans la
+_casterole_. C'est là, en effet, sa façon de s'exprimer; car, pour
+devenir général, il a dépensé plus de sang sur les champs de bataille
+que d'encre sur le papier. En même temps, vous ferez connaissance avec
+un personnage intéressant aussi à connaître: le commandant de Solignac,
+qui a figuré dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, et
+qui est l'ami intime, le commensal du vieux Martory; celui-là est un
+militaire d'un autre genre, le genre aventurier et conspirateur, et
+nous pourrions bien lui voir jouer prochainement un rôle actif dans la
+politique, si Louis-Napoléon voulait faire un coup d'État pour devenir
+empereur.
+
+--Ce n'est pas l'ami du général Martory que je désire connaître, c'est
+sa fille.
+
+--J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien d'elle ou tout au
+moins peu de chose. Elle a perdu sa mère quand elle était enfant et
+elle a été élevée à Saint-Denis, d'où elle est revenue l'année dernière
+seulement. Cependant, puisque nous sommes sur son sujet, je veux ajouter
+un mot, un avis, même un conseil si vous le permettez: Ne pensez pas à
+Clotilde Martory, ne vous occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la
+femme qu'il vous faut: le général n'a pour toute fortune que sa pension
+de retraite, et il est gêné, même endetté. Si vous voulez vous marier,
+nous vous trouverons une femme qui vous permettra de soutenir votre nom.
+Nous avons tous, dans notre famille, beaucoup d'amitié pour vous, mon
+cher Saint-Nérée, et ce sera, pour une Bédarrides, un honneur et un
+bonheur d'apporter sa fortune à un mari tel que vous. Ce que je vous dis
+là n'est point paroles en l'air; elles sont réfléchies, au contraire, et
+concertées. Mademoiselle Martory a pu vous éblouir, elle ne doit point
+vous fixer.
+
+
+
+IV
+
+Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage dans la
+famille Bédarrides, et déjà bien souvent on avait de différentes
+manières abordé avec moi ce sujet du mariage.
+
+--Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait madame Bédarrides
+mère chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions
+bien?
+
+Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à marier. Je me
+défendais tant que je pouvais, en déclarant que je ne me sentais aucune
+disposition pour le mariage, mais cela n'arrêtait pas les projets qui
+continuaient leur course fantaisiste.
+
+Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse ou à leurs
+idées politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque
+jour, mais ceux qui veulent vous convertir à la pratique du mariage sont
+toujours nombreux et empressés.
+
+Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme chien et chat;
+peu importe: ils vous vantent sérieusement les douceurs et les joies du
+mariage. Ils vous connaissent à peine, pourtant ils veulent vous marier,
+et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère pour
+refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous.
+C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait
+que pour leur faire plaisir.
+
+On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage
+matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le propagateur;» le monde
+cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce métier
+pour rien, pour le plaisir. Ayez mal à une dent, tous ceux que vous
+rencontrerez vous proposeront un remède excellent; soyez garçon, tous
+ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite.
+
+Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius Bédarrides, au moins
+pour le fond; car pour la forme, je tâchai de l'adoucir et de la rendre
+à peu près polie. Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes,
+et ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez lui
+héréditaire.
+
+--Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement dépité, que je ne sais
+comment concilier la répulsion que vous témoignez pour le mariage avec
+l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
+vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre....
+
+--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je vous prie; il me
+blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable;
+j'ai désiré savoir qui elle était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin
+que ce simple désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
+Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et
+qui s'inquiète de son origine.
+
+--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre
+de mademoiselle Martory peut être pour vous la source de grands
+tourments.
+
+--Et comment cela, je vous prie?
+
+--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation
+sans issue.
+
+--Je n'aime pas mademoiselle Martory!
+
+--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un
+côté, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la
+réalisation de la chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
+nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît délicate. Vous
+aimez, vous n'épousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors,
+que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet état doit être
+fatigant. Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle
+Martory.
+
+--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à être sans
+inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour
+le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait
+pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi.
+
+--Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes propositions
+qui sont sérieuses, je vous en donne ma parole, et inspirées par une
+vive estime, une sincère amitié pour vous.
+
+--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie
+parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le
+comprends, c'est une fatalité qu'on subit; on épouse parce que l'on aime
+et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses
+mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à se marier, en se disant
+que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on
+appartient à celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
+là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le fais un jour,
+c'est qu'il me sera impossible de m'échapper. En un mot, montrez-moi
+celle que vous avez la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux
+à en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez jamais
+mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: «Frère, il faut
+mourir.» Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas à me
+l'entendre dire et encore moins à le croire.
+
+L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla en secouent la
+tête.
+
+--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main,
+mais je crois que vous commencez à être malade; si vous le permettez, je
+viendrai prendre de vos nouvelles.
+
+--Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas
+dangereuse.
+
+Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais des lèvres
+seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de
+vérité que je ne pouvais pas me cacher à moi-même, et qui n'était rien
+moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
+le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Où
+pouvait me conduire cet amour?
+
+Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que
+j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours à la même: je ne devais plus
+penser à cette jeune fille, je n'y penserais plus. Après tout, cela ne
+devait être ni difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine;
+il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je n'avais
+assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle pour l'oublier. Ce serait
+une étoile filante qui aurait passé devant mes yeux,--le souvenir d'un
+éblouissement.
+
+Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours déterminées par les
+raisonnements de la nuit. Aussitôt habillé, je me décidai à aller à la
+mairie, où je demandai M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas
+de si bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que j'avais
+prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me fis donner son adresse;
+il demeurait à une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la
+bastide était facile à trouver, au coin d'un chemin conduisant à
+Saint-Joseph.
+
+Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener sur la route
+de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-être apercevoir Clotilde dans le
+jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement;
+à la lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté aussi
+resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint mat ne gagne pas à
+être éclairé par le soleil; et puis n'étant plus en toilette de bal
+elle serait peut-être très-ordinaire. Ah! que le coeur est habile à se
+tromper lui-même et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était pas
+pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas pour l'aimer
+moins et découvrir en elle quelque chose qui refroidît mon amour, que je
+cherchais à la revoir.
+
+Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui sont assez
+ordinaires sur le littoral de la Provence; on rôtissait au soleil, et,
+si les arbres et les vignes n'avaient point été couverts d'une couche de
+poussière blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme après
+un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés, du même qu'elle
+avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis,
+les corniches des fenêtres, et partout, dans les champs brûlés, dans les
+villages desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on ne
+voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les rayons flamboyants
+du soleil, éblouissait les yeux.
+
+Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute renoncé à cette
+promenade; mais il n'y avait pas là de quoi arrêter un Africain comme
+moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de
+poussière, qui allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre
+mois de sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute,
+continuellement.
+
+Les passants étaient rares sur la route; cependant, ayant aperçu un
+gamin étalé tout de son long sur le ventre à l'ombre d'un mur, j'allai à
+lui pour lui demander où se trouvait la bastide de M. Lieutaud.
+
+--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il sans se
+lever.
+
+Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en train de charger
+sur l'impériale de la voiture une caisse de voyage.
+
+Qui donc partait?
+
+Au moment où je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du
+jardin. Elle était en toilette de ville et son chapeau était caché par
+un voile gris.
+
+C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain.
+
+Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride et revins grand
+train à Marseille. En arrivant aux allées de Meilhan, je demandai à un
+commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis.
+
+En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur était assis
+sur un petit banc, je lui donnai mon cheval à tenir et j'entrai.
+
+Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour
+Cassis.
+
+--Coupé ou banquette?
+
+Je restai un moment hésitant.
+
+--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien de prendre une
+place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupé.
+
+Je n'hésitai plus.
+
+--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupé.
+
+--A quatre heures précises; nous n'attendrons pas.
+
+Il était trois heures; j'avais une heure devant moi.
+
+
+
+V
+
+Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à monter en voiture
+jusqu'au moment où j'avais arrêté ma place pour Cassis, j'avais agi sous
+la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi
+dire, la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une occasion
+inespérée de la voir, je saisissais cette occasion sans penser à rien
+autre chose; cela était instinctif et machinal, exactement comme le saut
+du carnassier qui s'élance sur sa proie. J'allais la voir!
+
+Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je
+compris combien mon idée était folle.
+
+Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le coupé de cette
+diligence?
+
+Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais de la
+sincérité de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de
+mon amour, né la veille, dans un tour de valse, et déjà assez puissant
+pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
+parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutôt
+ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignée de mon
+audace, blessée dans son honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car
+enfin c'était une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on
+pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tête-à-tête.
+
+Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me
+parut réunir toutes les conditions de l'insanité et du ridicule.
+
+Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant devant ma
+table, je pris un livre que je mis à lire. Mais les lignes dansaient
+devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir.
+
+Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si
+nous serions en tête-à-tête? Et puis, quand même nous serions seuls
+dans ce coupé, je n'étais pas obligé de lui parler de mon amour; elle
+n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
+se présentait si heureusement de la voir à mon aise? Est-ce que ce ne
+serait pas déjà du bonheur que de respirer le même air qu'elle, d'être
+assis près d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
+de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage
+qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette
+contemplation, il n'y avait rien qui pût la blesser: toute femme, même
+la plus pure, n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée
+et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.
+
+J'irais à Cassis.
+
+Pendant que je balançais disant non et disant oui, l'heure avait marché:
+il était trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier
+quatre à quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de
+la voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants qui
+causaient de leurs affaires, et je m'étais fait arroser par un
+cantonnier qui m'avait inondé; mais ni les reproches des commerçants, ni
+les excuses du cantonnier ne m'avaient arrêté.
+
+Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la voiture rangée
+devant le bureau, les chevaux attelés, la bâche ficelée: Clotilde debout
+sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine.
+
+Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entrée. En
+m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla à
+l'oreille. Évidemment, mon arrivée produisait de l'effet.
+
+Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne pas faire route avec
+un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de
+coupé et monter dans l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six
+voyageurs étaient entassés les uns contre les autres?
+
+J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais échangé deux ou trois
+mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris
+l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.
+
+Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit qu'on n'attendait plus
+que moi pour partir.
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela était manifeste
+dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre côté, Clotilde
+paraissait décidée à monter en voiture.
+
+--Je vais écrire un mot à ton père; François le lui remettra en
+arrivant, dit madame Lieutaud à voix basse.
+
+--Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et père ne serait pas
+content. Adieu, cousine.
+
+Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter, elle monta dans
+le coupé légèrement, gracieusement.
+
+Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.
+
+Enfin.... Je respirai.
+
+Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si pressé tout à
+l'heure, avait maintenant mille choses à faire. Les voyageurs enfermés
+dans sa voiture, il était tranquille.
+
+Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'à
+la portière occupée par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une
+conversation étouffée. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'à moi.
+L'une faisait sérieusement et d'un air désolé des recommandations,
+auxquelles l'autre répondait en riant.
+
+Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud abandonna la
+portière, les chevaux, excités par une batterie de coups de fouet,
+partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste.
+
+J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut
+arrivé je me trouvai assez embarrassé. Il fallait parler, que dire? Je
+me jetai à la nage.
+
+--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitôt, mademoiselle,
+et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bédarrides, je n'espérais
+pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans
+cette voiture, sur la route de Cassis.
+
+Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait d'un air qui
+me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se présentaient
+difficilement, n'avais-je qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou
+ridicule?
+
+Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais tu; mais comme
+elle ne répondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que
+je disais:
+
+--C'est vraiment là un hasard curieux.
+
+--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur.
+
+--Mais il me semble....
+
+--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'étonnant;
+s'il a quelque chose de véritablement curieux, il est bien près alors de
+n'être plus un hasard.
+
+J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques minutes, je
+regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la première fois,
+je voyais des maisons. Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à
+une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime
+peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement dépité de son
+sourire; il était si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et
+faisait cligner ses yeux!
+
+D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle ne se
+montrait pas autrement fâchée de cette rencontre il me convenait qu'elle
+crût que je l'avais arrangée: c'était un aveu tacite de mon amour, et à
+la façon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
+point déplu. Je continuai donc sur ce ton:
+
+--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour
+moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais
+si peu que j'irais aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je
+connaissais le nom de ce pays.
+
+--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idée qui vous est
+venue tout à coup... par hasard.
+
+--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a été décidé par une
+suggestion, par une intervention étrangère, par une volonté supérieure
+à la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
+Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut empêcher ce qui
+est écrit?
+
+--Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle en riant, mais qui
+l'a fait écrire?
+
+--La destinée.
+
+--Vraiment?
+
+J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au
+moins un prétexte pour expliquer mon voyage.
+
+--Il y a un fort à Cassis? dis-je.
+
+--Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou Louis XIII cela était-il
+un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler
+cette ruine.
+
+Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu donner,
+j'allais passer une journée avec un officier de mes amis en garnison
+dans ce fort; mais cette réponse me déconcerta un moment. Heureusement
+je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets
+d'ordinaire à mentir:
+
+--C'est précisément cette ruine qui a décidé mon voyage. J'ai reçu une
+lettre d'un membre de la commission de la défense des côtes qui me
+demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon
+exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages
+et ses désavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaître
+Cassis, mademoiselle?
+
+--Oh! parfaitement.
+
+--Alors vous pouvez me rendre un véritable service. Le dessin, rien
+ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilité ce fort
+peut-il être pour la ville, voilà ce qui est plus difficile. Il faudrait
+pour me guider et m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
+m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce
+que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procédé, dans une enquête
+comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un
+intérêt à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de
+compétent qui connût bien le pays, et qui en même temps ne fût pas tout
+à fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer à
+Paris une réponse tout à fait satisfaisante.
+
+Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable que j'avais
+déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant à rire franchement:
+
+--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux
+tout à l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en
+relation avec la seule personne qui précisément soit en état de vous
+bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle
+a une certaine compétence dans la science de la guerre.
+
+--Et cette personne? dis-je en rougissant malgré moi.
+
+--C'est mon père, le général Martory, qui sera très-heureux de vous
+guider, si vous voulez bien lui faire visite.
+
+
+
+VI
+
+La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que je ne me rappelle
+pas quels sont les pays que nous avons traversés, il me semble que ce
+sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu
+un grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels
+des oiseaux chantaient une musique joyeuse.
+
+Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu
+me tromper. Peut-être au contraire la route de Marseille à Aubagne et
+d'Aubagne à Cassis est-elle poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les
+frais ombrages que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils aussi
+rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où il n'y en a guère.
+Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas
+conscience, j'ai marché dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve
+délicieux qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité.
+
+Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs. Que
+m'importait le paysage qui se déroulait devant nous, divers et changeant
+à mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les
+oiseaux? J'étais près d'elle; et insensible aux choses de la terre
+j'étais perdu en elle.
+
+En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais été
+instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui m'avait ébloui comme
+l'eût fait un éclair ou un rayon de soleil; maintenant c'était un charme
+plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait
+jusqu'au coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination
+troublante de son regard, la musique de sa voix; c'était son geste plein
+de grâce, c'était sa parole simple et joyeuse; c'était le parfum qui se
+dégageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter.
+
+Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus tout surpris
+lorsque, étendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas
+d'une côte, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous
+arrivions.
+
+--Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était à quatre ou cinq
+lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues!
+
+--Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.
+
+--Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?
+
+--Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux.
+
+Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit
+d'un éclat de rire si franc que je me mis à rire aussi; elle eût pleuré,
+j'aurais pleuré: je n'étais plus moi.
+
+--Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.
+
+--Non, mais nous avons marché avec un détour; par la côte de Saint-Cyr,
+Cassis est à quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par
+Aubagne, ce qui a augmenté de beaucoup la distance.
+
+--Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions venus par
+Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint.
+
+--La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans répondre
+à cette niaiserie, est le château qui a décidé votre voyage à Cassis.
+Plus bas auprès de l'église, où vous voyez un arbre dépasser les toits,
+est le jardin de mon père.
+
+--Un saule, je crois.
+
+--Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un saule.
+
+--Assurément, mais de loin la confusion est possible.
+
+--Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la
+vérité; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule.
+
+Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point,
+car je ne voulais point qu'elle eût la preuve que j'avais pris des
+renseignements sur elle et sur son père. Qu'elle soupçonnât que je
+n'étais venu à Cassis que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût
+que j'avais fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop.
+
+--Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un
+saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène, sur le tombeau de
+l'empereur, mais il n'a encore que quelques mètres de hauteur et nous ne
+pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?
+
+Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette question ainsi
+posée, et ne pouvant répondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que
+m'inspire Napoléon est très-complexe, composé de bon et de mauvais;
+ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les
+superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni Dieu, ni
+monstre, mais un homme à glorifier parfois, à condamner souvent, à juger
+toujours.
+
+--C'est que si vous voulez être bien avec mon père, dit-elle après un
+moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. Là-dessus il
+ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en préviens, est
+très-intolérante; un mot de blâme est pour lui une injure personnelle.
+Mais tous les militaires admirent Napoléon.
+
+--Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.
+
+--Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous
+entendrez. Mon père était à Austerlitz; il pourra vous raconter sur
+cette grande bataille des choses intéressantes. Mon père a fait toutes
+les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la République.
+
+--L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie et à Waterloo.
+
+--Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.
+
+--Ce que tout le monde sait.
+
+Mes yeux se baissèrent devant les siens.
+
+Après un moment de silence, elle reprit:
+
+--Vous ne regardez donc pas Cassis?
+
+--Mais si.
+
+Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions, le village se
+montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord
+de la mer. Au-dessus des toits et des cheminées, on apercevait quelques
+mâts de navires qui disaient qu'un petit port était là.
+
+Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant, l'aspect de ces
+vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement çà et
+là des oliviers au feuillage poussiéreux qui s'élevaient tortueux et
+rabougris dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne.
+
+Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guère plus
+agréables; d'un côté, des roches crevassées entièrement dénudées; de
+l'autre, des bois de pins chétifs.
+
+--Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays?
+
+--Pittoresque.
+
+--Dites triste; je comprends cela; c'est la première impression qu'il
+produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous
+restez ici quelques jours, allez vous promener à travers ces collines
+pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre
+de Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans les
+_paluns_ d'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre
+gauche, et, après avoir dépassé les bastides, vous trouverez de grands
+bois où la promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au cap
+Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons
+sur la Méditerranée et ses côtes. Même en restant dans le village, vous
+trouverez que le soleil, en se couchant, donnera à tout ce paysage
+une beauté pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je
+l'aime.
+
+Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et l'arrêta d'un
+geste moqueur.
+
+--Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone jusqu'au bout,
+je dois vous indiquer un hôtel. Descendez à la _Croix-Blanche_ et
+faites-vous servir une bouillabaisse pour votre dîner; c'est la gloire
+de mon pays et l'on vient exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger
+la bouillabaisse de Cassis.
+
+La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont nous avions
+dépassé les premières maisons. Bientôt elle s'arrêta devant une grande
+porte. J'espérais que ce serait le général Martory lui-même qui
+viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se
+faire tout de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général. A
+sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde dans ses bras comme
+elle eût fait pour son enfant, et qui l'embrassa.
+
+--Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde.
+
+--Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme, voilà tout; et
+puis il fait sa partie d'échecs avec le commandant, et vous savez, quand
+il est à sa partie, un tremblement de terre ne le dérangerait pas.
+
+J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je n'osai pas, et
+je dus me résigner à me séparer d'elle après l'avoir saluée
+respectueusement.
+
+--A demain, dit-elle.
+
+Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore dans la rue
+longtemps après qu'elle avait disparu.
+
+Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant me demander si
+je voulais dîner.
+
+--Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la bouillabaisse; rien
+que de la bouillabaisse.
+
+Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je
+me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir raisonnablement aux
+incidents de cette journée et les apprécier.
+
+La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et étoilé; la terre,
+après un jour de chaleur, s'était endormie et, dans le silence du soir,
+la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait
+entendre sa voix mystérieuse.
+
+Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les pierres du rivage,
+examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-même.
+
+Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience n'étaient plus
+possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice
+frivole, non d'un désir passager, mais d'un amour profond, irrésistible,
+qui m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le rayonnement de
+son regard, et elle avait pris ma vie.
+
+Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être étudiée, au moins
+pour moi; malheureusement la réponse que je pouvais lui faire dépendait
+d'une autre question que j'étais dans de mauvaises conditions pour
+examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille?
+
+Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je n'étais plus
+moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait
+elle-même qui déciderait de ma vie.
+
+Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est
+incontestable et saute aux yeux. Assurément, il y a un charme en elle,
+une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain
+mouvement de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour
+ainsi dire, magnétiquement et vous entraîne.
+
+Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son âme, son esprit,
+son caractère? Comment a-t-elle été élevée? que doit-elle à la nature?
+que doit-elle à l'éducation? Autant de mystères que de mots.
+
+Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle dans cette voiture
+que j'ai pu la connaître. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je
+n'ai même pas pu l'étudier.
+
+A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions, qu'eût été
+une autre jeune fille? La jeune fille honnête et pure, la jeune fille
+idéale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité
+inquiétante pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie
+effrayante?
+
+Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il existe, je ne suis
+pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant
+plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problèmes dans
+ma tête, et je rentrai à la _Croix-Blanche_ comme j'en étais parti:
+j'aimais Clotilde, voilà tout ce que je savais.
+
+Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était endormie sur le
+seuil de la porte, la tête reposant sur son bras replié. Je la secouai
+doucement d'abord, plus fort ensuite, et après quelques minutes je
+parvins à la réveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me
+conduisit à ma chambre.
+
+
+
+VII
+
+Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les
+fenêtres étaient restées ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai
+vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du côté du
+Levant, étaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
+dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose.
+
+Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou si j'étais éveillé.
+
+Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément l'amour était
+un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout
+en rose.
+
+Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle, c'était tout
+simplement l'aurore «aux doigts de rose,» la vieille aurore du bonhomme
+Homère qui, sur ces côtes de la Provence, dans l'air limpide et
+transparent du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que sous
+le climat de la Grèce.
+
+J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me présenter chez
+le général; pour les passer sans trop d'impatience, je résolus de les
+employer à faire un croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette
+histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
+un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le général, car, pour
+Clotilde, il était assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses
+questions à ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incrédule
+m'avaient montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait
+déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes
+qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent
+se présenter à l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour,
+c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait d'une
+façon tacite, mais le général, c'était une autre affaire: les pères ont
+le plus souvent, à l'égard de l'amour, des idées qui ne sont pas celles
+des jeunes filles.
+
+Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le prétexte de
+ma visite à Cassis était aussi mal trouvé que possible. Ce n'était pas
+un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à
+quelque chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait
+dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idée n'avait pu venir à
+l'esprit d'un membre de la commission de la défense des côtes de se
+préoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire
+accepter mon histoire par le général.
+
+Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire et que je ne pouvais
+pas maintenant la changer, je me mis au travail et commençai mon dessin.
+C'était ce dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon
+mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier à la main, il a des
+chances pour qu'on l'écoute et le prenne au sérieux: le premier soin des
+lanceurs de spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
+luxe de la typographie et de la lithographie le livre à souche de leurs
+actions? et le bon bourgeois, qui eût gardé son argent pour une affaire
+qui lui eût été honnêtement expliquée, l'échange avec empressement
+contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre.
+
+A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui étaient assez avancés
+pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eût dit, il y a quinze ans,
+lorsque je travaillais le dessin avec goût et plaisir, que je tirerais
+un jour ce parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert en
+ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut deux hommes. Dans
+les circonstances présentes, seul avec mon sabre, je serais resté
+embarrassé; j'ai trouvé un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon
+meilleur ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être plus
+d'un service.
+
+Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du général Martory.
+La vieille servante qui s'était trouvée la veille à l'arrivée de la
+voiture vint m'ouvrir, et à la façon dont elle m'accueillit, il me
+sembla qu'elle m'attendait.
+
+Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au général et
+de demander à celui-ci s'il voulait bien me recevoir.
+
+--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives,
+allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le général qui est
+en train de _sacrer_.
+
+Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi consistait cette
+opération, mes yeux surpris parlèrent pour moi.
+
+--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante;
+elle a augmenté de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ça le
+distraira.
+
+Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je
+suivis donc le vestibule dallé de larges plaques de pierre grise jusqu'à
+la porte qui m'avait été indiquée. Il était d'une propreté anglaise,
+ce vestibule, passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire de
+guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles brillantes, sur les
+moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on était dans une maison
+où les soins du ménage étaient poussés à l'extrême.
+
+Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce vestibule, je
+frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde qui me répondrait, car je
+me flattais qu'elle serait avec son père; mais, au lieu de la voix
+douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me répondit:
+«Entrez.»
+
+Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard
+chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule personne que j'aperçus
+fut un vieillard à cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil,
+la jambe étendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier
+volume de l'_Annuaire_.
+
+Je m'avançai et me présentai moi-même.
+
+--Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se lever et en me
+rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine,
+et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une
+curiosité impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma
+fille m'a raconté hier soir.
+
+--C'est bien simple.
+
+--Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille qui n'est pas
+simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris
+aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous
+poser cette question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les
+perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais j'ai vu des
+camarades qui l'avaient.
+
+Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement, confirma en moi
+l'impression que j'avais ressentie en apercevant le général. C'est,
+en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'étudier
+longtemps. Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté
+pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des années avec
+lui.
+
+Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et à la
+poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses
+cheveux, qu'il porte coupés, ras, et qui lui font comme une calotte
+d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
+rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de fortes mâchoires
+qui font saillie de chaque côté de la figure, comme celles d'un
+carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: «En
+avant!» devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
+cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de crin tenant la
+tête droite; une redingote bleue boutonnée d'un seul rang de boutons
+comme une tunique, et cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le
+ruban de la Légion d'honneur.
+
+Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a été un
+sabreur.
+
+--C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides que vous avez
+rencontré ma fille?
+
+--Oui, général.
+
+--Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup; ça n'apprécie
+que la fortune; ça se croit quelque chose parce que ça a des millions;
+mais, malgré tout, bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui
+doivent.
+
+--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de
+faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par là la vôtre,
+général.
+
+--Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter le fort et
+savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela?
+
+--Précisément.
+
+--Mais ce n'est pas vraisemblable.
+
+Je fus un moment déconcerté; mais me remettant bientôt, je tâchai de
+m'expliquer, et lui répétai la fable que j'avais déjà débitée à sa
+fille.
+
+--C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le
+croire; comment, il y a dans la commission de la défense de nos côtes
+des officiers assez bêtes pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce
+pas? ce n'est pas un militaire.
+
+J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait pas de trop
+préciser dans une affaire aussi sottement engagée.
+
+--Peut-être veut-on transformer le fort en prison; peut-être veut-on
+vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a
+demandé comme service, et en dehors de toute mission officielle, de
+faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les
+renseignements que je pourrais réunir sur son utilité ou son inutilité.
+
+--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous en dire, n'est-ce
+pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous êtes militaire.
+
+--J'en ai cependant fait deux croquis.
+
+Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le mensonge dans
+lequel je m'étais embarqué si légèrement, et que j'avais été obligé de
+continuer, j'éprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
+soutînt.
+
+--C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est vous qui avez
+fait ces deux petites machines, capitaine?
+
+--Mais oui, mon général.
+
+--Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites choses-là
+peut rendre des services à un général en campagne; c'est comme un
+officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant
+pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en
+Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais parlé que ma
+langue et je m'en suis tout de même tiré.
+
+Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de cette façon naïve ses
+opinions sur les connaissances qui pouvaient être utiles à l'officier en
+campagne, je me demandais avec une inquiétude qui croissait de minute en
+minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans
+qu'elle parût.
+
+Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne venait pas;
+mes belles espérances, dont je m'étais si délicieusement bercé, ne
+seraient-elles que des chimères?
+
+A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la tromperie dont je
+m'étais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'était de
+plus en plus pénible; c'était pour la voir que j'avais persisté dans
+cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais
+probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence je pensais à ma
+position et j'en étais honteux. Car cela est triste à dire, le fardeau
+d'une mauvaise action qui ne réussit pas est autrement lourd à porter
+que le poids de celle qui réussit.
+
+
+
+VIII
+
+J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général de manière à lui
+donner un certain intérêt qui fît passer le temps sans que nous en
+eussions trop conscience, mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais
+qu'une idée dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?
+
+Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait souvent
+répondre à contre-sens aux questions du général.
+
+Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir de prolonger
+indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée de Clotilde, je crus
+devoir me lever.
+
+--Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.
+
+--Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage de votre temps.
+
+--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est précieux, mon
+temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En
+attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux à faire
+qu'à causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise.
+
+--Mais, général....
+
+--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni
+les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_
+avec moi ou plutôt de dîner, car j'ai gardé les anciennes habitudes, je
+dîne à midi et je soupe le soir.
+
+Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me défendre, mais
+le général me coupa la parole.
+
+--Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger, vous êtes chez un
+camarade, chez un frère; un simple soldat viendrait chez moi, je le
+garderais à ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de
+Saint-Nérée que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent,
+ils sont reçus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe
+par Cassis, il trouve l'hospitalité chez le général Martory; c'est la
+règle de la maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?
+
+La porte en s'ouvrant interrompit les instances du général.
+
+Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans sa simple toilette
+d'intérieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se
+détachaient des manchettes et un col de toile blanche.
+
+--J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger, dit-elle en allant
+à son père, mais si tu ne veux pas te déranger, on peut apporter la
+table ici.
+
+--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle. Il ne faut pas
+écouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais écoutée en
+Russie, je serais resté dans la neige avec les camarades; quand
+elle gémissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de
+m'attendrir; je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu avais trop
+chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et
+marche,» et elle marchait. Il n'y a qu'à vouloir.
+
+Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme, il ne put
+retenir un cri en posant sa jambe à terre; mais il n'en resta pas moins
+debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea
+tout seul vers la salle en grondant:
+
+--Vieillir! misère, misère.
+
+Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait pas
+voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte était un poseur et
+très-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais été amoureux,
+car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est
+toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui
+est une révélation est une séduction: j'aurais vu Clotilde laver la
+vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvée adorable dans cette
+occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de
+repoussant.
+
+Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans
+son verre ses lèvres roses, égrener des raisins noirs dont les grains
+mûrs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de
+table plus épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce dîner.
+
+En rentrant dans le salon, le général reprit sa place dans son fauteuil,
+puis, après avoir allumé sa pipe à une allumette que sa fille lui
+apporta, il se tourna vers moi:
+
+--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller à des habitudes,
+qui deviennent tyranniques. Ainsi, après dîner, je suis accoutumé à
+faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques
+airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est
+possible, ne vous en allez pas.
+
+Clotilde se mit au piano.
+
+--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano,
+continua le général en riant, mais je ne pouvais pas demander à ma fille
+d'apprendre la trompette; je lui ai demandé seulement d'apprendre les
+vieux airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et marcher
+sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu.
+
+Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_,
+ensuite elle passa à la _Ronde du camp de Grandpré_, puis vinrent
+successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime à rire,
+elle aime à boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui
+avaient le même caractère.
+
+Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant doucement sa pipe,
+le général marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air
+lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les
+paroles à mi-voix.
+
+Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et
+sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il s'était endormi.
+
+Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant
+doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de
+promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied
+par une porte vitrée.
+
+--Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera pas avant un
+quart d'heure au moins.
+
+Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes de la Provence,
+est un petit terrain clos de murs, où la chaleur du soleil se
+concentrant comme dans une rôtissoire, ne laisse vivre que quelques
+touffes d'immortelle, des grenadiers, des câpriers et des orangers qui
+ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui
+dans lequel nous entrâmes verdoyant et touffu. Au fond s'élève un beau
+platane à la cime arrondie, et de chaque côté, les murs sont cachés sous
+des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au
+centre se trouve une étoile à cinq rayons doubles émaillée de pourpiers
+à fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en
+bronze sur lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur. Ce
+buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote grise et coiffé du
+petit chapeau.
+
+--Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur.
+
+Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:
+
+--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet
+arbre ne soit pas encore arrivé, malgré nos soins, à dépasser les murs,
+vous l'avez du haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous le
+reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez
+montré hier.
+
+Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon courage et ne
+baissant plus les yeux:
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge
+d'un poids trop lourd.
+
+--Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop
+de susceptibilité botanique.
+
+--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose sérieuse.
+
+Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allât
+pas plus loin; mais, puisque nous étions engagés, je voulais, moi, aller
+jusqu'au bout.
+
+--Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.
+
+--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux là dedans; j'ai
+voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens
+que vous leur prêtiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou
+de blâme.
+
+--Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.
+
+--Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en parlons plus.
+
+--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grâce de m'écouter;
+soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit
+l'expression du respect le plus pur.
+
+Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et déjà elle
+s'était retournée, je me plaçai devant elle, et, de la main, du regard,
+je la priai de s'arrêter.
+
+--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais à Cassis pour y
+remplir une mission dont on m'avait chargé, et sur cette parole vous
+avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec
+monsieur votre père; eh bien, cette parole était fausse.
+
+Elle recula de deux pas, et me regardant d'une façon étrange où il y
+avait plus de curiosité que de colère:
+
+--Fausse? dit-elle.
+
+--Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans vous connaître,
+attiré seulement près de vous par une profonde sympathie et par une
+vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincère,--j'ai demandé à
+Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de vous, du général
+et de ce _saule_,--témoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu
+vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupé de cette diligence, au
+lieu de me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable
+ridicule d'une mission à Cassis.
+
+--Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention qui l'a inspirée.
+
+--Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le serment qu'elle
+n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voilà tout. Et en me
+retrouvant avec vous, j'ai été amené, je ne sais trop comment, peut-être
+par crainte de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai
+été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes
+lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents auxquels le hasard a
+eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai été
+par vous et par monsieur votre père, je ne peux pas persister plus
+longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte.
+
+Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce
+qu'elle allait répondre déciderait de ma vie et l'angoisse m'étreignait
+le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir
+mal parlé, et ce que j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu
+dire.
+
+--Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence extraordinaire?
+dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi.
+
+--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous continuerez
+d'être ce que vous étiez alors que vous ne le saviez pas.
+
+J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-être,
+nous restâmes en face l'un de l'autre, moi les yeux fixés sur son visage
+épiant le mouvement de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable
+de l'allée.
+
+--Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit être maintenant
+réveillé.
+
+Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas davantage celle
+que je craignais, et cependant c'était une réponse.
+
+
+
+IX
+
+Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la
+femme n'aient point l'esprit fait de même, mais dans les choses de la
+vie cette diversité amène souvent des difficultés de s'entendre et de
+se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de
+grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour être restée dans
+une certaine indécision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de
+la duplicité et de la tromperie.
+
+C'était précisément cette indécision que je reprochais à Clotilde en
+marchant silencieux près d'elle pour venir retrouver son père. Qu'y
+avait-il au juste dans sa réponse? On pouvait l'interpréter dans le sens
+que l'on désirait, mais lui donner une forme nette et précise était bien
+difficile.
+
+Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce point
+d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en
+entrant dans le salon nous trouvâmes le général éveillé et de fort
+mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et même _sacrant_, comme disait
+la vieille servante.
+
+--Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il vit sa fille
+entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir
+faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain,
+me voilà pour une journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré
+rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère, misère.
+
+--Si tu veux de moi? dit-elle.
+
+--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi;
+croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait
+l'échec du berger; une partie finie au quatrième coup sans qu'aucune
+pièce ait été enlevée, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion
+coiffé_.
+
+Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car dans mon
+incertitude sur le sens que je devais donner à la réponse de Clotilde
+j'avais peur que celle-ci ne se fâchât de ma proposition. Cependant je
+finis par me risquer:
+
+--Si vous vouliez m'accepter, général?
+
+C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles
+s'adressaient.
+
+Mais ce fut le général qui répondit:
+
+--Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas venu à Cassis pour
+jouer aux échecs.
+
+Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis
+qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie?
+
+Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le général qui ne
+demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'étais
+heureux de faire sa partie.
+
+Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé par ma
+confession, le coeur comblé de joie par le regard de Clotilde, je me
+voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais
+tout espérer.
+
+Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable au général. Mais
+j'étais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes.
+J'étais frémissant d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais
+souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était pas fait
+pour me calmer. D'un autre côté, la façon de jouer du général me
+déroutait. Pour lui, la partie était une véritable bataille, et il y
+apportait l'ardeur et l'entraînement qu'il montrait autrefois dans
+les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait
+naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le sien était
+Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs;
+après un succès il criait: Vive l'empereur!
+
+Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais après une défense
+assez convenable et assez longue pour que le général fût fier de sa
+victoire.
+
+--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la
+main, vous êtes un brave; il y a de bons éléments dans la jeune armée.
+
+--Voulez-vous me donner une revanche, général?
+
+--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez
+à Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la
+jeune armée, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la
+situation politique dans votre régiment.
+
+--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin des villes,
+n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.
+
+--Je comprends ça, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est
+ce sentiment que je vous demande: vous êtes pour le rétablissement de
+l'empire, j'espère?
+
+L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins gênante,
+car si je ne voulais pas blesser les opinions du général, d'un autre
+côté il ne me convenait pas de donner un démenti aux miennes; c'était
+assez de mon premier mensonge.
+
+--Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment de mes hommes,
+car, à parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu
+parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et
+encore plus d'une très-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni
+l'une ni l'autre n'a réussi.
+
+--Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? Nous sommes
+dans une situation où les gens qui sont capables d'intelligence et de
+raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le
+prince Louis-Napoléon a été nommé président de la République, qu'a-t-il
+pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de la France?
+
+--Rien.
+
+--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empêché
+par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblée. Ces
+partis font-ils eux-mêmes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer
+le pouvoir, sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables de
+faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de faire. Avec eux, tout
+gouvernement est impossible: la République aussi bien que la monarchie.
+Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et
+cela ne peut cesser que par le rétablissement de l'empire.
+
+--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme
+comme Napoléon se remplace.
+
+--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idées, et son
+neveu est son héritier.
+
+--Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance ne suffit pas
+pour une tâche aussi grande.
+
+--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous
+concède que c'était une affaire mal combinée, et cependant voyez quel
+effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas
+ce jeune homme se sont laissé entraîner par l'influence de son nom, et
+des soldats ont refusé de marcher contre lui parce qu'il était le
+neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige
+napoléonien?
+
+--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le
+subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille à le
+porter et à l'exercer.
+
+--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait
+été juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car précisément
+l'affaire de Strasbourg aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme
+qu'il portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette affaire
+qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc donné une grande force au
+moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demandé à cette force de
+produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable.
+Boulogne a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau et de
+l'aigle....
+
+--A-t-on eu tort?
+
+--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant
+qu'on riait, on ne voyait pas que des généraux étaient prêts à se
+rallier au prétendant et qu'un régiment était gagné. C'était là un fait
+considérable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier,
+qui en somme répondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que
+doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous
+avons! La France va se jeter dans l'empire comme une rivière se jette
+dans la mer; nous avons vu la rivière se former à Strasbourg, grossir
+à Boulogne, devenir irrésistible le 10 décembre; aujourd'hui, elle n'a
+plus qu'à arriver à la mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.
+
+Je levai la main pour prendre la parole et répondre, mais Clotilde
+posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce geste qui était une sorte
+d'engagement et de complicité, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi
+contrarier les opinions du général?
+
+--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général, qui
+s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple;
+puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-même, il
+faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la
+République il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon se
+mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce
+passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France,
+un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoléon. Et
+pourquoi? Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le champ de
+bataille, les armes à la main; la France et lui, lui et la France ont
+été écrasés en même temps par l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de
+patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là.
+Ah! s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un champ de
+bataille où le sang de tout le monde aurait coulé excepté le sien; ou
+bien s'il s'était sauvé honteusement dans un fiacre pour échapper à une
+émeute, on l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait de
+lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais non, il est mort
+dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voilà
+pourquoi la France crie «Vive l'empereur!»
+
+Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix
+formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des
+larmes roulaient dans ses yeux.
+
+--Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire avec tant
+d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir
+l'empereur vengé. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la
+première chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas
+une goutte du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans
+inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux
+d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Hélène. C'est comme
+si c'était écrit. Puis après les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il
+débarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du
+Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à Mayence
+comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra
+organiser la première armée du monde et il l'organisera, car ce n'est
+pas sur l'armée qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle
+armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger qu'il
+relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera du clergé, et comme
+les Napoléon sont des honnêtes gens, il remettra les financiers à leur
+place et ne laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des
+affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoléon
+sont les héritiers de la Révolution, il promènera le sabre de la
+Révolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres.
+
+Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher de secouer la
+tête.
+
+--Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce que je m'explique
+mal. Mais venez dîner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le
+commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les
+idées du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous
+venir dimanche?
+
+Je n'avais aucune envie de connaître les idées du prince, et ne voulais
+pas être converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir
+Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.
+
+
+
+X
+
+Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une
+heureuse occasion de passer une journée avec Clotilde, mais la réflexion
+ne tarda pas à me montrer qu'il y avait autre chose.
+
+Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner, il s'y trouverait
+aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un élément
+étranger,--la politique.
+
+Faire de la politique avec le général, c'était bien ou plutôt cela était
+indifférent; en réalité, il s'agissait tout simplement de le laisser
+parler et d'écouter sa glorification de Napoléon. Il avait vu des choses
+curieuses; sa vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent
+même profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses
+opinions et ses sentiments? c'était le représentant d'un autre âge. Je
+ne suis point de ceux qui, en présence d'une foi sincère, haussent les
+épaules parce que cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en
+guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de
+la théorie de l'impérialisme et dans le domaine de la dévotion à saint
+Napoléon, je n'avais qu'à ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.
+
+Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester
+toujours sur ce terrain et de m'y enfermer?
+
+Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac
+m'inquiétait.
+
+Quel était cet homme?
+
+Un ami du président de la République, disait le général Martory, un
+confident de ses idées; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne,
+m'avait dit Marius Bédarrides.
+
+Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.
+
+Le président de la République, je ne le connais pas, mais ce que je sais
+de lui n'est pas de nature à m'inspirer estime ou sympathie pour ses
+amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme
+par son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et le mépris
+de l'humanité, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai
+peur de ses amis.
+
+Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de
+Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma défiance augmentent, car pour
+s'être lancé dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait
+être le plus étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.
+
+Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquiétude et
+savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant de Solignac. Mais comme il
+ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le
+connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville. Je trouverais
+là sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le
+rôle qu'avait joué le commandant dans les deux conspirations de
+Louis-Napoléon. En faisant une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais
+des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des
+relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approché d'assez
+près pour me dire qui il était; mais ce moyen pouvait éveiller la
+curiosité, et une fois la curiosité excitée on pouvait apprendre ma
+visite à Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour
+Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner mon
+amour.
+
+Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que j'avais rencontré chez un
+ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant.
+
+--Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations de
+Louis-Napoléon?
+
+--Cela vous étonne?
+
+--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont
+venus m'adresser la même demande que vous. C'est une bonne fortune pour
+notre bibliothèque qui n'était point habituée à voir MM. les officiers
+fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.
+
+--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer?
+
+--Nous ne nous inquiétons des intentions de nos lecteurs, dit-il en
+remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons
+affaire à un collégien qui nous demande _la Captivité de Saint-Malo_ de
+Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire
+_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur
+le Mérite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si
+simples.
+
+--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point encore assez et vous
+cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle.
+
+--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous êtes le
+cent unième officier qui veut connaître l'histoire des conspirations de
+Louis-Napoléon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée
+sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces
+conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont à la mode;
+voilà tout.
+
+Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher à apprendre
+comment une conspiration militaire réussit ou échoue, je me départis de
+ma réserve.
+
+--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont
+fait rentrer dans l'armée des officiers qui ont pris part aux affaires
+de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposés à avoir un de ces
+officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel rôle il a
+joué dans cette affaire; voilà ce qui explique notre curiosité.
+
+--Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire en me
+faisant apporter les livres qui pouvaient m'être utiles.
+
+La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces équipées: rien
+ne pouvait être plus follement, plus maladroitement combiné, et le rôle
+que le prince Louis-Napoléon avait joué dans les deux me parut tout à
+fait misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire, sans un
+seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on
+trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires.
+
+D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la platitude la plus
+absolue chez le chef de ces entreprises. Napoléon revenant de l'île
+d'Elbe a marché en triomphe sur Paris; comme il se dit l'héritier de
+Napoléon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première
+fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau,
+il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour
+qu'un aigle, dressé à venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de
+sa tête.
+
+Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité, on ne voudrait
+pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire à un monomane, non à un
+prétendant; et c'est ce monomane qu'on a accepté pour Président de la
+République, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi
+le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils pas ces deux
+procès dans toute la France? il n'y a qu'à faire connaître cet homme
+pour qu'il devienne un sujet de risée: si les paysans veulent un
+Napoléon, ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un
+aigle, ils se moqueront d'un perroquet.
+
+Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est
+pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous
+n'étions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous
+conduire à une révolution militaire, je n'aurais bien certainement point
+passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires du futur empereur.
+
+Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être d'un autre genre
+que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et
+intéressants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on
+pourrait le désirer, car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir
+occupé qu'un rang très-secondaire.
+
+A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la
+cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il croit que c'est celle de la
+France; pour lui, ses croyances, ses espérances se résument dans un nom:
+«l'Empereur,» et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a
+été entraîné par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité des
+convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc pas; il se
+contente de répondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une
+condamnation sera la confirmation du devoir accompli.
+
+Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que
+c'eût été celle du général Martory, s'il avait pris part à ces complots.
+Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses réponses des
+inconséquences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccusés, on
+trouve des contradictions qui font douter de sa sincérité.
+
+Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration, comme il veut
+le faire croire, il paraît avoir été un de ses chefs; au lieu d'avoir
+été entraîné, il semble qu'il a entraîné les autres; au lieu d'avoir
+obéi à la voix de la France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle
+de son intérêt et de son ambition.
+
+Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de l'ensemble des deux
+procès que des accusations nettement formulées, tant la conduite du
+commandant a toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé,
+jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente
+partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant délit:
+c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du
+feu les marrons qu'il doit croquer.
+
+Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état de ses
+affaires au moment où il se fait le complice de son prince. Elles
+étaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient être
+relevées que par un coup désespéré.
+
+Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes de l'empire; à
+Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparenté à de
+bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en
+1832, commandant la première circonscription de remonte, il donne sa
+démission. Il y a de graves irrégularités dans sa caisse, et un grand
+nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touché le
+prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le
+commandant. Il prend alors du service dans l'armée belge, mais pour peu
+de temps, car bientôt encore il donne sa démission.
+
+J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler par mon nom.
+
+C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû connaître quand
+il était à Oran; il s'était assis en face de moi sans que je le visse
+entrer.
+
+--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ où
+se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas,
+voulez-vous me le prêter?
+
+Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément le bibliothécaire
+ne m'avait pas trompé, ce procès était à la mode.
+
+Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque, nous restâmes en
+face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas.
+
+Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'à
+un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas
+cependant sur le pied de l'intimité.
+
+--Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.
+
+--Nullement.
+
+--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?
+
+--Et quoi faire au Prado?
+
+--Causer.
+
+--Il s'agit donc d'un complot?
+
+--Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!
+
+--Vous cherchez le silence et le mystère.
+
+--C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux examiner avec
+vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.
+
+--Allons, donc au Prado.
+
+
+
+XI
+
+De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; pendant le
+temps que nous mîmes à la franchir par le cours Julien et le cours
+Lieutaud, Vimard garda un silence obstiné, qui me laissa toute liberté
+pour réfléchir à sa demande d'entretien.
+
+Pourquoi cet entretien?
+
+Pourquoi ce mystère?
+
+Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque consultant l'un
+et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?
+
+Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près désert, Vimard
+se décida à parler.
+
+--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?
+
+--Beaucoup.
+
+--C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu,
+et quand je suis sous l'impression d'une forte préoccupation, je ne peux
+pas parler pour ne rien dire.
+
+--Maintenant, je serai seul à vous entendre.
+
+--J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je le fais
+franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.
+
+Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et
+après que je l'eus remercié comme je le devais de la sympathie qu'il me
+témoignait, il continua:
+
+--L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant à la
+bibliothèque et en vous voyant étudier les procès de Strasbourg et de
+Boulogne que je venais moi-même lire. Il m'a paru qu'il y avait dans
+cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
+si tous deux en même temps nous nous occupions du même sujet, c'était
+que très-probablement nous avions les mêmes raisons pour le faire. Je
+vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous
+me direz après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché que
+je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien
+entendu, vous restez maître de votre secret.
+
+Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? Cela n'était guère
+probable, étant donné son caractère honnête et droit. Mais alors, s'il
+ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces précautions de
+langage? Il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour vouloir
+connaître le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosité était
+vivement excitée.
+
+--Mon secret est bien simple, dis-je.
+
+--Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût comme le vôtre,
+mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je persiste dans mon idée de m'en
+ouvrir à vous, afin que nous tenions à nous deux une sorte de petit
+conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
+même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les mêmes
+raisons pour prendre une résolution. Mais bien que par le peu de mots
+que vous venez de dire, je vois que vous n'êtes pas dans une situation
+identique à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.
+
+Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas
+rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la
+confiance qu'il me témoignait.
+
+A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, il abandonna le
+langage obscur et entortillé dont il s'était jusque-là servi pour parler
+plus clairement:
+
+--Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de quel côté vous vous
+rangeriez dans le cas d'un conflit entre le président de la République
+et l'Assemblée, quelle serait votre réponse?
+
+--Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté de celui qui
+respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas
+autre chose à faire, nous autres soldats; notre route est tracée, nous
+n'avons qu'à la suivre: c'est très-facile.
+
+--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas
+comme vous, et alors dans l'obscurité, il est bien permis d'hésiter et
+de tâtonner.
+
+--Qui fait cette obscurité?
+
+--Les circonstances politiques.
+
+--Et qui fait les circonstances politiques?
+
+--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.
+
+--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en même temps
+que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur
+ambition. Si on a fait l'obscurité dans la situation politique, c'est
+qu'on espère profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux
+complots.
+
+--Vous croyez donc aux complots?
+
+--Et vous?
+
+Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que quelques secondes.
+
+--Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se fait dans
+l'armée.
+
+--Au profit de qui?
+
+--Au profit de Louis-Napoléon.
+
+--Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre route. Si
+Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est pour se l'attacher.
+Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armée? Non, n'est-ce
+pas, mais par intérêt, pour s'appuyer sur nous et se faire président à
+vie ou empereur. Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est
+indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens pour faire des empereurs de
+notre choix. Nous sommes l'armée de la France et c'est à la France qu'il
+appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui
+imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous plaît de
+prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires du président; car le
+jour où celui-ci aura la conviction que l'armée le suivra, l'empire sera
+fait par une révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
+trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de
+cette honte.
+
+--Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, qui croient que
+l'empire doit faire la grandeur de la France.
+
+--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la
+France dans le rétablissement de la monarchie légitime ou dans la
+consolidation de la République. Mais ce que nous avons le droit de
+penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors
+c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
+soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et l'officier
+d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orléans; notre
+chef d'escadron, qui est républicain, soutiendra la République;
+Mazurier, qui aime le désordre et la canaille, soutiendra la canaille,
+et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui
+sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à quoi l'on arrive en
+écoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses intérêts, au
+lieu d'écouter sa conscience. Et c'est là ce qui m'indigne contre
+Louis-Napoléon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de
+corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orléans,
+les républicains agissent comme lui? il est le seul à vouloir faire de
+l'armée un instrument de révolution. S'il réussit, la France est perdue;
+il n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.
+
+--Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.
+
+--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion qu'il
+m'inspire n'est point causée par des préférences que j'aurais pour le
+représentant d'un autre parti. Je n'ai point de préférences politiques,
+ou plutôt je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de
+famille, je devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
+davantage orléaniste ou républicain.
+
+--Alors qu'êtes-vous donc?
+
+--Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis du parti du
+gouvernement adopté par le pays et qui s'exerce honnêtement en
+respectant les droits et la liberté de chacun. Je n'aurais peut-être
+pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un
+gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si léger
+qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient renverser ce
+gouvernement.
+
+Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:
+
+--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous
+entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble où nous vivons
+d'incertitude et d'indécision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme,
+qui ne cherche pas son chemin.
+
+--Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence en matières
+politiques. Peut-être, en effet, vaut-il mieux être un homme de parti,
+comme il vaut mieux peut-être aussi être un homme religieux. Les
+convictions bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin
+l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, n'empêche pas
+d'être un honnête homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien,
+je vous donne ma parole que, dans les circonstances présentes, quoi
+qu'il arrive, je saurai rester un honnête soldat.
+
+Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant l'un et l'autre;
+Vimard à je ne sais trop quoi, moi à ce que cet entretien avait de
+singulier; car venu au Prado pour écouter les confidences et les secrets
+de Vimard, j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le silence.
+
+--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'intérêt du
+parti napoléonien?
+
+--Jamais.
+
+--Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, et c'est pour
+savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amené ici pour
+tenir conseil et m'entendre avec vous.
+
+--On vous a donc fait ces ouvertures à vous?
+
+--Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.
+
+--Une conspiration?
+
+--Non, car s'il avait été question d'une conspiration, on y aurait mis,
+je pense, plus de réserve.
+
+--C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes disposés à appuyer le
+rétablissement de l'empire.
+
+--Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier
+mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos
+au négociateur. On nous représente seulement qu'un jour ou l'autre un
+conflit éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, et
+l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armée à se ranger du
+côté de Louis-Napoléon; en même temps on glisse quelques mots adroits
+sur les avantages personnels qui résulteront pour les officiers disposés
+à prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un
+homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de
+Solignac.
+
+En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement involontaire.
+
+--Vous le connaissez? demanda Vimard.
+
+--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les procès de
+Strasbourg et de Boulogne.
+
+--C'était précisément pour savoir quel avait été son rôle dans ces deux
+affaires que je suis allé à la bibliothèque. Ici il se remue beaucoup,
+et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à
+Grenoble, à Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le
+connaîtriez aussi; c'est un homme que je crois très-habile.
+
+--Le procès le montre tel.
+
+--S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra tout le Midi dans
+sa main, et c'est là un point très-important, car la Provence entière
+est légitimiste ou républicaine, et l'on assure que la Société des
+montagnards y est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
+action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une façon
+mystérieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle
+part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement à
+Cassis, comme un vieux soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre
+occupation que de faire la partie du général Martory, une culotte de
+peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper les
+soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au
+mieux avec la fille du général.
+
+--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune
+fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosité.
+
+--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune
+importance à son égard, mais seulement à l'égard de Solignac.
+
+--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.
+
+--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles séduites
+par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Nérée, d'aimer
+jamais une femme qui ait été perdue par un vieux libertin. Toute femme
+peut se relever, excepté quand elle a été flétrie par un vieillard.
+C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui
+vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers à
+la fausseté du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit
+profite à Solignac. Mais puisque vous connaissez le général Martory, je
+ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou
+l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tâter et vous
+engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis
+content qu'il s'adresse à vous, il aura à qui parler.
+
+--Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce que je lui
+répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se livrer qu'on le veut dire.
+
+
+
+XII
+
+Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory m'avait tout
+d'abord inspiré une certaine inquiétude, maintenant elle me révoltait. A
+la pensée de me trouver à la même table que cet homme, je n'étais
+plus maître de moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang;
+l'indignation me soulevait.
+
+Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard.
+Pas même pendant l'espace d'un millième de seconde, je n'admis la
+possibilité que ce propos infâme eût quelque chose de fondé. C'était
+une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus
+misérable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.
+
+Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; le souffle
+empoisonné de cette calomnie avait passé sur mon amour naissant comme
+un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la
+Provence: les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour toute
+leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux reverdis il
+poussera de nouvelles feuilles, il s'épanouira d'autres fleurs, ce ne
+seront point celles qui ont été desséchées dans leur bouton.
+
+Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; je devrais lui
+répondre.
+
+Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant
+moi, il me faudrait arranger mes réponses au gré du général, au gré même
+de Clotilde, qui partageait les idées de son père, ou qui tout au moins
+voulait qu'on ne les contrariât point.
+
+La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, elle
+serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et
+l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour
+Cassis.
+
+Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis dix ans; quand
+j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de
+moi et me serrer les mains.
+
+--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le dîner, nous allons
+prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive
+l'empereur!
+
+Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la servante, ce fut
+Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut comme un vieil ami, avec un doux
+sourire elle me tendit la main.
+
+Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se
+dissipèrent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et
+instantanément je vis le ciel bleu.
+
+Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, le général me
+ramena d'un mot dans la réalité.
+
+--Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux vous faire
+connaître les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on
+est dans l'intimité comme ici, c'est une bonne précaution à prendre, ça
+donne toute liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser
+les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont
+je vous ai déjà assez parlé pour que je n'aie rien à vous en dire
+maintenant; un brave soldat qui eût été un habile diplomate, un habile
+financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir à connaître.
+
+Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.
+
+--Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que ça ne vous étonne
+pas trop de voir un prêtre chez un vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc
+n'est pas du tout cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est
+retiré à Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la
+gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. Pas besoin
+de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième convive, César Garagnon,
+négociant à Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de
+corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, un
+beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux
+d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas,
+ce dont je l'approuve, car la fille d'un général n'est pas faite pour un
+pékin de cette espèce.
+
+Au moment où le général prononçait ce dernier mot, la porte s'ouvrit
+devant M. César Garagnon lui-même, et ma jalousie, qui s'éveillait déjà,
+se calma aussitôt. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il
+ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec
+toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, qu'il soit
+Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un prêtre
+gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant
+à pas glissés avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle
+dans le monde «un bonhomme de curé.»
+
+Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et
+sautillant qui me résonna dans le coeur, et je vis entrer un homme
+petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour
+inspirer confiance s'il n'avait point été déparé par des yeux perçants
+et mobiles qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer sur
+rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment troublante, et en
+tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutôt que
+celle d'un militaire; un vêtement de jeune homme, la moustache et les
+cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et
+fausse.
+
+Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me
+frappait, car il vint à moi amené par le général, et une présentation en
+règle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire
+ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis à peine
+ses paroles; en tous cas je n'y répondis que par une inclinaison de
+tête.
+
+Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac serait-il à côté
+de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle à
+manger? Ces interrogations m'obsédaient sans qu'il me fût possible
+d'en détacher mon esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir
+Clotilde; malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur
+le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me
+répétais que c'était impossible, absolument impossible, et cependant je
+les regardais, je les épiais.
+
+Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: Clotilde entra
+la première dans la salle à manger, et comme la femme n'était rien dans
+la maison du général, celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé
+Peyreuc et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe,
+je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion politique, je
+pouvais être pleinement heureux; après le dîner, si M. de Solignac
+m'emmenait dans le jardin pour me catéchiser, je saurais me défendre.
+Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il pas
+dans la politique pendant ce dîner? la question était là.
+
+Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour moi, grâce au général
+et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent dans une discussion sur «le
+maigre.» Le général, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre,
+racontait que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il était
+cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle dans cette
+maison était de faire des sauces maigres avec «du bon consommé et du
+blond de veau.» L'abbé Peyreuc soutenait que c'était là une invention
+voltairienne, et la querelle se continuait avec force drôleries du côté
+du général, qui tombait sur les moines, et contait, à l'appui de son
+anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient
+cours à la fin du XVIIIe siècle. L'abbé Peyreuc se défendait et
+défendait «la religion» sérieusement. Tout le monde riait, surtout
+le général, qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre
+qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a de bons: l'abbé,
+par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse.»
+
+Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le
+négociant nous fit verser dans la politique, et instantanément nous y
+fûmes plongés jusqu'au cou.
+
+--Il paraît qu'on a encore découvert des complots, dit M. Garagnon.
+
+--On en découvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assuré du
+lendemain, répliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront
+pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient
+toujours qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là sont comme
+ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé leur enfant.»
+
+Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une
+particularité qui me parut tout à fait caractéristique. C'était à M.
+Garagnon qu'il répondait et il s'était tourné vers lui; mais, bien
+que par ses paroles, par la direction de la tête, par les gestes, il
+s'adressât au négociant, par ses regards circulaires, qui allaient
+rapidement de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. Cette
+façon de quêter l'approbation me frappa.
+
+--Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut au plus vite le
+rétablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.
+
+--Je crois que la conclusion du général, reprit M. de Solignac, est
+maintenant généralement adoptée; je ne dis pas qu'elle le soit par tout
+le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'à moi,--mais elle l'est
+par la majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.
+
+--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbé Peyreuc.
+
+--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme
+et les moyens. Quand une idée est arrivée à point, elle se fait jour
+fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour
+éclore.
+
+--Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé Peyreuc, qui
+décidément tenait à pousser à fond la question.
+
+--Il faut toujours en prévoir.
+
+--C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il voit la
+résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de manière à l'enfoncer.
+
+--Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'où
+la résistance pourrait venir. On me répondra peut-être,--le regard
+circulaire s'arrêta sur moi,--et l'armée? En effet, l'armée seule
+pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que
+nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.
+
+--Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le général.
+
+--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armée n'a
+pas de politique.
+
+--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.
+
+--Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais vous, négociant, vous
+devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armée en général n'a
+pas de politique, mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et
+c'est à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce monde.
+
+Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion,
+je ne fus pas maître de moi, et, en entendant cette théorie qui
+atteignait l'armée dans son honneur, et par là m'atteignait
+personnellement, je ne pensai plus à la réserve que je voulais garder et
+levai la main pour répondre.
+
+Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.
+
+C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.
+
+Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, enivré, le bras
+levé, les lèvres ouvertes et ne parla point.
+
+
+
+XIII
+
+Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui
+l'appuyait ou le désapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon
+mouvement.
+
+Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:
+
+--M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.
+
+Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le
+pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hésitai un moment, quelques
+secondes peut-être.
+
+--Eh bien? demanda le général.
+
+Clotilde à son tour me regarda.
+
+--Je n'ai rien à dire, général.
+
+--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu:
+j'ai de si mauvais yeux.
+
+--Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.
+
+--Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni moins qu'un
+individu, obéissait toujours à ses intérêts. Cela est bien naturel,
+n'est-ce pas, monsieur Garagnon?
+
+--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.
+
+--Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant finement.
+
+--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le
+christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il
+obéit si souvent à ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances
+présentes, qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous
+trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien des chances
+de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de
+prévoir dans quelle balance l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas
+le parti légitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous
+avons été les brigands de la Loire.
+
+--Je m'en souviens, interrompit le général en frappant sur la table.
+
+--Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous le gouvernement
+de la bourgeoisie, l'armée est livrée aux remplaçants militaires. Ce
+n'est pas davantage le parti républicain, qui demande la suppression des
+armées permanentes.
+
+--Quelle stupidité! s'écria la général.
+
+--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il en reste un qui
+peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoléon seul qui
+peut donner à la France la revanche de Waterloo et déchirer les traités
+de 1815. C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat devenir
+maréchal de France, duc et prince. L'armée est donc bonapartiste dans
+ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'être
+quand même elle le voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire
+et de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les esprits
+français.
+
+--Bravo! cria le général, très-bien, admirablement raisonné. C'est
+évident.
+
+--Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de l'empire, qui s'y
+opposera? Est-ce le clergé? Je ne le crois pas. Le clergé sait très-bien
+qu'il a plus à gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.
+
+--Hum! hum! dit le général en grommelant.
+
+--Je m'en rapporte à M. l'abbé.
+
+J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il
+n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité,
+de la dignité et de la justice.
+
+--Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté
+religieuse, dit l'abbé Peyreuc.
+
+--J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas,
+poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince,
+au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince
+à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il
+rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a
+besoin d'un gouvernement stable.
+
+--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous
+laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant
+que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins
+celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique
+sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent
+sur les révolutions pour ne pas les payer.
+
+Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester,
+mais je ne protestai point.
+
+--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de
+l'empire, qui est la continuation de 89.
+
+L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours
+de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien
+régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de
+choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore
+celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours
+s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas
+directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse,
+genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté
+d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle.
+
+D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le
+dîner touchait à sa fin.
+
+Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté
+trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me
+montrer l'homme que j'étais.
+
+On avait apporté sur la table une vieille bouteille de vin du cap de
+l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.
+
+--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me dit le général, et
+que vous avez trouvé bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous
+faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui
+mérite d'être dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur
+usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de
+Napoléon.
+
+Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.
+
+Alors le général, levant son verre de sa main droite et posant sa main
+gauche sur son coeur:
+
+--A Napoléon, à l'empereur!
+
+Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin tout simplement
+sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'était là qu'un toast
+historique, et, pour être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans
+scrupule.
+
+Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les
+convives, en m'arrangeant cependant pour paraître effleurer celui de M.
+de Solignac, et, en réalité, ne pas le toucher.
+
+Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en était quitte à
+bon compte; mais tout n'était pas fini.
+
+--Puisque nous sommes ici tous unis dans une même pensée, dit M. de
+Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande à porter un toast
+qui complétera celui du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu,
+à Napoléon III.
+
+Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai
+à mon voisin sans emplir mon verre.
+
+Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.
+
+--Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.
+
+--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire
+un second.
+
+M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied
+de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne
+le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre
+les autres.
+
+Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une distraction au
+malaise que cette scène avait causé à tout le monde,--M. de Solignac
+excepté.
+
+Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous
+empêcher de revenir à une discussion qui l'effrayait, et il proposa une
+promenade en mer, qui fut acceptée avec empressement.
+
+Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes efforts pour rester
+seul en arrière avec Clotilde, je ne pus y réussir. J'aurais voulu
+m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en
+portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout
+au moins elle ne voulut pas le satisfaire.
+
+Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il m'eût été possible de lui
+dire un seul mot en particulier.
+
+Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, qui se trouve à
+une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout
+à coup dans la ligne des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille;
+la mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, puis,
+s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé dans de hauts
+rochers déchiquetés; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources
+d'eau douce.
+
+On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus justement, sur la
+pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé la terre végétale n'étant
+plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a été lavée
+et emportée à la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et
+crevassé. Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. Après
+quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter de pierre en
+pierre. Peu de temps après, je me levai à mon tour et la suivis.
+
+Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit promontoire
+et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux,
+elle voulait s'enfoncer dans l'azur.
+
+--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en
+entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais
+peut-être n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?
+
+--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous
+suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passé à propos de ce
+toast....
+
+--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empêcher de
+prendre part à une discussion dangereuse; je n'ai pas réussi, c'est un
+malheur. Je regrette de m'être avancée si imprudemment; je suis punie
+par où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention
+cependant était bonne, croyez-le.
+
+--C'est moi....
+
+--De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me blesse....
+
+Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité du promontoire;
+elle alla si loin qu'elle était comme suspendue au-dessus de la mer
+brisant à vingt mètres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour
+la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.
+
+Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, mais elle me
+prévint:
+
+--Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle
+brusquement.
+
+--Mon père a donné sa démission en 1830; mais il n'est pas en relations
+suivies avec le roi.
+
+--Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?
+
+--Assurément.
+
+--Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?
+
+--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours témoigné une
+grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que
+vous donnez à ce mot.
+
+--Enfin cela suffit; cela explique tout.
+
+J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs de ma
+répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les
+expliquât point par des questions de personne ou d'intérêt, mais enfin,
+puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter,
+c'était déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me jeter dans
+la politique.
+
+--Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi de vous poser
+aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grâce d'y
+répondre: Partagez-vous les idées de monsieur votre père?
+
+--Certainement.
+
+--Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi aveugle,
+exclusive, qui élève une barrière entre vous et ceux qui ne partagent
+pas ces idées?
+
+--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et
+même si je pense quelque chose?
+
+Il fallait parler.
+
+--C'est que cette question est celle qui doit décider mon avenir, mon
+bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse,
+la voix tremblante, frémissant comme vous me voyez, c'est que je vous
+aime, chère Clotilde, c'est que je vous adore....
+
+--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!
+
+--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que
+vous sachiez....
+
+Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux que je
+m'arrêtai.
+
+--M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.
+
+C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après avoir escaladé
+les rochers par le lit d'un ravin.
+
+--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours étendue; vous
+allez nous départager: M. de Saint-Nérée dit que le navire que vous
+voyez là-bas manoeuvrant pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je
+soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?
+
+
+
+XIV
+
+Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.
+
+Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'être
+heureux, et dans mes journées trop courtes il ne m'est pas resté une
+minute pour conter mon bonheur.
+
+Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et bornée. Malgré
+les progrès de la science, on n'est pas encore arrivé à déterminer d'une
+manière rigoureuse, par l'analyse, ses éléments constitutifs:
+
+ Amour, 1,730
+ Gaîté, 0,367
+ Tempérament, 0,001
+ Divers, 0,415
+ -----
+ 2,513
+
+Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.
+
+Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi
+explique mieux que de longues phrases mon état moral: j'ai vécu depuis
+deux mois dans un rêve délicieux.
+
+Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement
+racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a charmé ne sera plus que
+peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles
+humaines ne sauraient rendre.
+
+Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur et qui
+l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, je ne suis qu'un soldat:
+ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu,
+je sais le rapporter plus ou moins fidèlement, mais analyser des
+sentiments, expliquer un caractère, résumer une série d'incidents dans
+un trait saillant, ce n'est point mon fait.
+
+Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, mais elle a
+été terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre
+entretien au gouffre de Port-miou.
+
+Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre par le lit du
+ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger une seule parole en
+particulier. On ne pouvait marcher qu'à la file dans ce ravin étroit
+et raboteux: Clotilde était passée la première, M. de Solignac l'avait
+rapidement suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il
+nous était impossible de nous dire un mot intime, et j'avais dû me
+contenter d'écouter Clotilde parlant avec volubilité de la mer, du ciel,
+des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment
+n'était pour moi qu'un vain bruit.
+
+J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, mais là encore M. de
+Solignac s'était placé entre nous, et de même en bateau quand nous nous
+étions rembarqués.
+
+On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on
+les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette
+situation était exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre
+par le côté comique, je la prenais par le côté tragique: la crainte
+et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde que je
+l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon
+aveu?
+
+Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me répondre,
+je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je
+parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les
+siens.
+
+Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne
+pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard
+de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'était chargé ni de
+reproches ni de colère, mais qu'il était troublé, au contraire, par
+une émotion douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de
+l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était poignante pour
+un esprit comme le mien, toujours tourmenté du besoin de certitude, qui
+voudrait que dans la vie tout se décidât par un oui ou par un non.
+
+Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût été doux au coeur!
+
+Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut
+pendant huit jours rester à Marseille en proie au doute, à l'incertitude
+et à l'impatience.
+
+Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, heures après
+heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au
+général, je le devais.
+
+Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le général se lèverait
+de table.
+
+Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:
+
+--Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort de table; pourquoi
+n'êtes-vous pas venu pour _dijuner_?
+
+--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.
+
+--Ça, c'est une excuse.
+
+Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.
+
+Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le général
+s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, il écouta: «_Veillons
+au salut de l'empire_» que lui joua sa fille. Puis bientôt il
+s'endormit.
+
+C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais
+savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, même lorsque j'ai chargé
+les Kabyles pour mon début.
+
+Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, voyant son père
+endormi, m'avait proposé une promenade au jardin. En serait-il de même
+cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
+piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le
+jardin.
+
+Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit à
+voix basse:
+
+--Restons près de mon père.
+
+--Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je vous en
+supplie.
+
+--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut
+pas que je vous écoute.
+
+--Vous m'écoutiez l'autre jour.
+
+--C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et si vous ne l'aviez
+pas été, je vous aurais demandé, comme je vous demande aujourd'hui, de
+n'en pas dire davantage.
+
+--Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?
+
+Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit d'une voix
+étouffée:
+
+--A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idées de
+mon père, croyez-vous qu'il écouterait ce que vous voulez me dire?
+
+Je la regardai stupéfait et ne répondis point.
+
+--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous écoute;
+si, au contraire, vous ne le croyez pas, épargnez-moi des paroles qui
+seraient un outrage.
+
+Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et
+quand je prévois que je me trouverai dans une situation difficile de
+chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service
+mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
+dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposées.
+Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prévu que
+Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'écouter, j'avais
+prévu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas
+du tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment interdit, ne
+comprenant même pas très-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensée
+était éloignée de cette conclusion.
+
+Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière se fit dans mon
+esprit.
+
+--Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans modérer ma voix et
+oubliant que le général dormait.
+
+--Voulez-vous donc éveiller mon père?
+
+En effet, le général s'agita sur son fauteuil.
+
+Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration du
+général montra qu'il s'était rendormi.
+
+Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre silencieux: je ne
+sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre
+notre entretien qui, sur la voie où il se trouvait engagé, pouvait nous
+entraîner trop loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience
+plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si angoissé que je
+fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais mieux rester à jamais
+dans l'incertitude que d'arriver à une rupture.
+
+Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il maintenant
+l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé et préciser ce qui était
+indécis? Déjà, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui
+avait été sa première réponse, j'avais vu ma situation devenir plus
+périlleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à bout?
+
+Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et précise que je
+voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner à
+sa pensée une forme qui permettrait toutes les interprétations?
+
+Ce fut elle qui rompit la première ce silence.
+
+--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous
+défendre cette maison, moi?
+
+--Il me semble....
+
+--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir
+pas dit un mot de cela.
+
+--Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins leur sens
+général.
+
+--Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu vous prier de ne pas
+revenir sur un sujet qui avait été interrompu l'autre jour, et pour
+cela je vous ai demandé de considérer les sentiments de mon père. Il me
+semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme
+celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce que j'ai voulu dire;
+cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais été
+dans ma pensée de vous «défendre cette maison.»
+
+--Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence de..., si je
+reviens à ce sujet?
+
+--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne
+peut pas avoir de conclusion.
+
+--Jamais?
+
+--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une étendue
+qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de
+demain. Qui sait où nous allons, et ce que nous serons? Chez mon
+père, même chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se
+modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon père a pour vous
+beaucoup de sympathie, je dirai même de l'amitié, et vous pouvez pousser
+ce mot à l'extrême, vous ne serez que dans la vérité: laissez faire
+cette amitié, laissez faire aussi le temps....
+
+--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général en s'éveillant.
+
+--Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une vive sympathie.
+
+--Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui
+s'est passé l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous.
+J'aimerais mieux que nous fussions de la même religion; mais un vieux
+bleu comme moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.
+
+On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, pendant que
+Clotilde s'installait à la porte qui ouvre sur le jardin. En levant
+les yeux je la trouvais devant moi la tête inclinée sur sa tapisserie;
+c'était un admirable profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de
+verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir où nous
+en étions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se
+confondaient.
+
+Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore je la perdis
+avec honneur.
+
+--Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester à souper, dit le
+général; vous vous en retournerez à la fraîche.
+
+--Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.
+
+--En voiture, mademoiselle.
+
+--Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner ce soir; la
+nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'à la Cardiolle et nous
+reviendrons à pied. Cela te fera du bien de marcher, père.
+
+Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, nous ne nous
+trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis le dimanche suivant, puis
+l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de règle que j'irais tous
+les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
+mais je pouvais aimer et j'aimais.
+
+M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute
+liberté,--j'entends liberté de confiance.
+
+
+
+XV
+
+Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général pour justifier
+mes fréquentes visites à Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de
+le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de
+la conversation, il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt
+l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits que je voulais,
+c'était un ensemble complet.
+
+Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que
+j'aurais quelquefois des moments durs à passer; tout ne serait pas d'un
+intérêt saisissant dans cette biographie d'un soldat de la République et
+de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait
+fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux.
+
+Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une large part
+aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire, qui trouve une chose
+digne d'être rapportée en détail, par cela seul qu'il l'a faite ou
+qu'il l'a vue,--j'avais poussé les prévisions beaucoup trop loin.
+Très-curieux, au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire
+néglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la
+physionomie et le caractère d'une époque,--et quelle époque que celle
+qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie,
+largement remplie pour un soldat, la période qui va de 1792 à 1815.
+
+Le général Martory est fils d'un homme qui a été une illustration du
+Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois à la potence
+ou aux galères, et non aux honneurs. Le père Martory, Privat Martory,
+était en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des
+faux-sauniers des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont encore
+racontés de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire,
+de la Cerdagne et du Caspir. Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on
+appelait alors la _justice bottée_ sont restés légendaires.
+
+Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans ses expéditions,
+et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des
+privations et même des coups de fusil. Depuis le port de Vénasque
+jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait
+traversé la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le
+dos.
+
+A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le courage se
+forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune Martory est-il un homme.
+
+Mais précisément au moment même où il va pouvoir prendre place à côté
+de son père et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se
+présentent qui l'arrêtent dans sa carrière. Le premier est la mort de
+Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade à la
+frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle.
+
+Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le
+pays où il a été une sorte de héros, car les faux-sauniers étaient des
+personnages au temps de la gabelle, où ils devenaient une providence
+pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe.
+Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir,
+une culotte de velours et de bons souliers.
+
+Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de
+bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas
+peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer
+la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il
+dîne pour deux.
+
+Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné de son village;
+car il s'est arrêté de place en place, là où le pays lui plaisait et où
+il trouvait à travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge là.
+Au mois de novembre, il arrive à la montagne Noire, ce grand massif
+escarpé qui commence les Cévennes.
+
+La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits
+sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de
+fruits aux arbres: la route devient pénible pour les voyageurs et il
+ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais où
+s'arrêter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un
+garçon de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique appétit.
+
+Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq
+sous dans sa poche.
+
+Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de le porter, car
+il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été malade, se sent pris de
+frisson avec de violentes douleurs dans la tête et dans les reins; il a
+soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est
+obligé de demander l'hospitalité à un paysan.
+
+La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point
+et on le conduisit à une bergerie où il put se coucher; la chaleur du
+fumier et celle qui se dégageait de cent cinquante moutons tassés les
+uns contre les autres, l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le
+réchauffa point, et toute la nuit il trembla.
+
+Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre le trouva étendu
+sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains
+étaient couvertes de boutons rouges. C'était la petite vérole.
+
+On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut pour lui la
+pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de
+son étable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait
+fait tomber étaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le
+secourir, les moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient
+que les fermiers.
+
+Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant dans le fumier
+quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se
+soutenir, d'autre ressource que de téter les brebis qui venaient
+d'agneler.
+
+Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le corps, qu'il ne
+mourut point.
+
+Ce fut quand il commença à entrer en convalescence qu'il endura les plus
+douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le
+gardaient dans leur étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait
+des brebis ne suffisait plus à son appétit féroce.
+
+Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il se remette en
+route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France
+n'avait point alors des établissements hospitaliers dans toutes les
+villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse
+par peur de la contagion.
+
+A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier pour vider
+un puisard empoisonné et il est heureux de prendre ce travail que tous
+les ouvriers du pays ont refusé.
+
+Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays:
+bûcheron ici, chien de berger là, maquignon, marinier, etc.
+
+Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France est envahie, on
+parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans,
+il s'engage comme tambour.
+
+Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il a été bien
+préparé au dur métier de soldat de la Révolution et de l'empire; pendant
+vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les
+fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour;
+il rôtira dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de
+la Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours on le
+trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont reçu ce
+rude apprentissage de la vie, que Napoléon accomplira des prodiges qui
+paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui.
+
+Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui est vraiment mal
+commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure à Mayence ne
+ressemble en rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne
+Noire. Il en rit.
+
+En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il
+en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrénées, au temps où il
+était faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derrière une
+haie ou cerner dans un chemin creux.
+
+Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en serait trop
+long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'écrire un
+jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achèvera
+de le faire connaître.
+
+En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple
+soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas gradé.
+
+A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le premier consul,
+celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory.
+
+--Tu étais à Lodi?
+
+--Oui, général.
+
+--A Arcole?
+
+--Oui, général.
+
+--Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi
+es-tu simple soldat?
+
+Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se décide à répondre à
+voix basse:
+
+--Je ne sais pas lire.
+
+--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent?
+
+--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.
+
+--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras écrire, tu
+m'écriras. Dépêche-toi.
+
+--Oui, général.
+
+Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à écrire avec le
+courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là aux choses de la guerre.
+
+La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là, lui a manqué;
+l'ambition, d'ailleurs, commence à le mordre, il voudrait être sergent;
+et il travaille si bien, qu'au moment de la création de la Légion
+d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur,
+il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre.
+
+C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il écrit
+le soir même une lettre au premier consul; six lignes:
+
+«Général premier consul,
+
+»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous ai obéi; s'il vous
+plaît maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera,
+j'en suis certain, possible.
+
+»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué jusqu'à la mort.
+
+»MARTORY,
+
+»Chevalier de la Légion d'honneur, grenadier à la garde consulaire.»
+
+A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier:
+caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers étages en deux
+ans et l'empire le trouve lieutenant.
+
+Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout
+le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donné au travail de
+l'esprit.
+
+Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu
+m'inviter à _dijuner_.
+
+Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la
+peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction
+qu'on me donnait toute préparée, quand je compare ce que je sais à ce
+qu'a appris ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons, je
+suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il peut parler de
+_dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire.
+
+Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école, ont, depuis ce
+jour-là, oublié de mois en mois, d'année en année, ce qui avait effleuré
+leur mémoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de
+nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que
+lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le misérable
+paysan, à chaque grade gagné s'est rendu digne d'en obtenir un plus
+élevé, et au prix de quel labeur!
+
+Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!
+
+Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il pas
+en moi ces accès d'enthousiasme. Mais il est son père, et je l'admire;
+comme elle, je l'adore.
+
+
+
+XVI
+
+J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est accompli dans des
+circonstances bien tristes pour moi.
+
+Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de mon père dans
+laquelle celui-ci me disait qu'il était souffrant depuis quelque temps,
+même malade, et qu'il désirait que je vinsse passer quelques jours
+auprès de lui: je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne
+pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.
+
+A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite par le
+vieux valet de chambre que mon père a à son service depuis trente-cinq
+ans, Félix.
+
+Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: mon père, depuis
+un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus
+la chambre, et, sans que le médecin donnât un nom particulier à sa
+maladie, il en paraissait inquiet.
+
+Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon père à mon retour
+d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il m'eût paru amaigri avec les traits
+légèrement contractés, j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état
+maladif.
+
+Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire le soir
+même. Après avoir été retenir ma place à la diligence, je me rendis chez
+le colonel pour lui demander une permission.
+
+D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question des
+permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier
+s'en aille faire un tour à Paris,--ce qu'il appelle «une promenade à
+Cythère;» il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
+donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre observation.
+Il n'en fut rien.
+
+--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous
+refuser, mais je vous prie d'être absent le moins longtemps possible.
+
+--C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie qui décidera
+mon retour.
+
+--Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, seulement je
+vous prie de nous revenir aussitôt que possible, et, bien que votre
+permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne
+pas aller jusqu'à la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon
+cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous
+sommes dans des circonstances où un colonel tient à avoir ses bons
+officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il
+arrive quelque chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter.
+Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre poste s'il
+fallait agir.
+
+Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation
+politique, et j'avais autre chose en tête que de répondre à ces
+prévisions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immédiatement
+pour Cassis. Je voulais faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner
+de Marseille sans l'avoir vue.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le général quand je
+lui annonçai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le
+à Paris, où il restera peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir
+ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de
+Paris à Marseille.
+
+Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec Clotilde pendant
+quelques minutes dans le jardin.
+
+--Je ne sais pour combien de temps je vais être séparé de vous, lui
+dis-je, car si mon père est en danger, je ne le quitterai pas.
+
+N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes pendant assez
+longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait à
+parler. Je repris donc:
+
+--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois
+par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps
+que je passe loin de vous, je le passe en réalité près de vous par la
+pensée... par le coeur.
+
+Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je continuai:
+
+--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas
+entendre. C'est une prière que j'ai à vous adresser, et il me semble
+que, si vous pensez à ce que va être ma situation auprès de mon père
+malade, mourant peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
+de vous écrire.
+
+Elle recula vivement.
+
+--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que
+vous faites, sans vous dire que je pense à vous. Ah! chère Clotilde....
+
+Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle
+prit la parole:
+
+--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne
+peux pas vous écrire ostensiblement.
+
+--Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, soit ici, soit à
+Marseille? personne ne le saura.
+
+--Cela, jamais.
+
+--Cependant....
+
+--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que je voudrais trouver un
+moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment à ceux que vous allez
+endurer.
+
+Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé dans ses mains,
+puis laissant tomber son bras:
+
+--S'il vous est possible de sortir quand vous serez à Paris, dit-elle,
+choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera
+par l'idée, et envoyez-le-moi ici très-franchement, en vous servant
+des Messageries. J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé
+personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.
+
+--Ah! Clotilde, Clotilde!
+
+--J'espère que je pourrai vous répondre pour vous remercier de votre
+envoi.
+
+--Vous êtes un ange.
+
+--Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas
+être pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous
+désirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est
+possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.
+
+Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un
+grand laurier rose dont quelques rameaux étaient encore fleuris, elle en
+cassa une branche et me la tendant:
+
+--Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle,
+il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous
+donne d'avance.
+
+Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra dans le salon où
+je la suivis.
+
+L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier mot du général
+fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une
+répétition de mon adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue
+de l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je
+m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.
+
+Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à mesure que
+j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec
+inquiétude en quel état j'allais trouver mon père; en arrivant aux
+portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.
+
+Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par mon métier de soldat,
+j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est
+développée dans une vie commune de quinze années pendant lesquelles nous
+ne nous sommes pas quittés un seul jour.
+
+Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième année, mon père
+prit seul en main le soin de mon éducation et de mon instruction. Bien
+qu'à cette époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin un
+quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journée, après
+le déjeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses
+travaux pour m'apprendre à lire. Jamais la femme de chambre qui m'a
+élevé, ne m'a fait répéter une leçon.
+
+Convaincu que c'est notre première éducation qui fait notre vie, mon
+père n'a jamais voulu qu'une volonté autre que la sienne pesât sur mon
+caractère; et ce que je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le
+dois. Bien véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
+fois son fils.
+
+La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, il se
+donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter cette même rue de
+l'Université, dans la maison où il demeure encore en ce moment.
+
+Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation et il se
+permettait de croire que les méthodes en usage dans les classes étaient
+le plus souvent faites pour la commodité des maîtres et non pour celle
+des élèves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon usage,
+soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il les prît dans les
+ouvrages pédagogiques dont il fit à cette époque une étude approfondie.
+
+Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrégé de géographie
+dont je devrais lui répéter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me
+conduisit un matin sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se
+lever au delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était que
+le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, je compris
+aussi comment la Seine, gênée tantôt à droite, tantôt à gauche par les
+collines, avait été obligée de s'infléchir de côté et d'autre pour
+chercher un terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans
+que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
+eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente des sciences qu'ils
+désignent.
+
+Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que nous suivîmes
+jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'était un confluent et je pris
+en même temps une leçon d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que
+c'est que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de
+coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetée, à
+l'endroit même où cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les
+navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient été chercher à la
+Nouvelle-Orléans ou à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient
+ce coton travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.
+
+Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et quand, à
+quatorze ans, je commençai à suivre les classes du collège Saint-Louis,
+il ne m'abandonna pas. En sortant après chaque classe, je le trouvais
+devant la porte, m'attendant patiemment.
+
+Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation paternelle, si
+douce, si attentive, et celle que le hasard, à la main rude, donna au
+général Martory?
+
+Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en a fait un du
+contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle a fait jusqu'à présent, ç'a
+a été de me pénétrer pour mon père d'une reconnaissance profonde, d'une
+ardente amitié.
+
+Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois
+fâché contre la pesanteur de la diligence, et, à partir de Châlon,
+contre la lenteur du chemin de fer.
+
+Pauvre père!
+
+
+
+XVII
+
+Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon à dix heures
+vingt-cinq minutes du soir; à onze heures j'étais rue de l'Université.
+
+L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès que je pus apercevoir la
+maison, je regardai les fenêtres. Toutes les persiennes étaient fermées
+et sombres. Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car mon
+père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit.
+
+Je descendis vivement de voiture.
+
+Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec Félix, le valet de
+chambre de mon père.
+
+--Mon père?
+
+--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de
+vous, c'est parce que M. le comte avait calculé que vous arriveriez à
+cette heure-ci; il a voulu que je sois là pour vous rassurer.
+
+Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et comme je m'attendais à
+le voir étendu dans son lit, je fus tout d'abord réconforté. Il n'était
+point si mal que j'avais craint.
+
+Mais après quelques minutes d'examen, cette impression première
+s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, et sous la lumière de la
+lampe concentrée sur la table par un grand abat-jour, sa main décolorée
+semblait transparente.
+
+--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'étais certain que
+tu arriverais ce soir; j'avais étudié l'_Indicateur des chemins de fer_,
+et j'avais fait mon calcul de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon;
+seulement, je me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur ou
+si tu continuerais en diligence.
+
+Ordinairement la voix de mon père était pleine, sonore et
+harmonieusement soutenue; je fus frappé de l'altération qu'elle avait
+subie: elle était chantante, aiguë et, par intervalles, elle prenait des
+intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres
+s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes étaient aussi
+complètement supprimées.
+
+Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit
+en moi, et, me tendant affectueusement la main:
+
+--Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, mais tout n'est
+pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te répétera sans doute
+ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-à-dire que je n'ai point de
+véritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
+forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.
+
+Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'espérance, mais qu'il
+ne croyait pas lui-même à ses propres paroles.
+
+--Maintenant, dit-il, tu vas souper.
+
+Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à Tonnerre; mais il ne
+m'écouta point, et il commanda à Félix de me servir.
+
+--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes!
+Je t'ai fait préparer un souper que tu aimais autrefois quand nous
+revenions ensemble du théâtre, et je me fais fête de te le voir manger.
+Qu'aimais-tu autrefois?
+
+--La mayonnaise de volaille.
+
+--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi à table
+et tâche de retrouver ton bel appétit de quinze ans.
+
+Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais il me retint:
+
+--Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse
+plus aller.
+
+Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai en face de mon
+père. En me voyant manger, il se prit à sourire:
+
+--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais
+un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui était plus net; on
+sentait que l'affaire serait sérieuse.
+
+Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper, car j'avais la
+gorge serrée par l'émotion; cependant, je m'efforçai à manger, et j'y
+réussis assez bien pour que tout à coup mon père appelât Félix.
+
+--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade
+avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appétit.
+
+En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de
+salade; il n'était plus le malade anéanti que j'avais trouvé en entrant,
+ses yeux s'étaient animés, sa voix s'était affermie, le sang avait rougi
+ses mains.
+
+--Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appelé à Paris et
+je vois que j'aurais bien fait de m'y décider plus tôt; tu es un grand
+médecin, tu guéris sans remède, par le regard.
+
+--Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité plus tôt?
+
+--Parce que, dans les circonstances où nous sommes, je ne voulais
+pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu dit, si à la veille d'une
+expédition contre les Arabes, je t'avais demandé de venir passer un mois
+à Paris?
+
+--En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris cela, mais à
+Marseille nous ne sommes pas exposés à partir en guerre d'un jour à
+l'autre.
+
+--Qui sait?
+
+--Craignez-vous une révolution?
+
+--Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, demain, dans
+quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis trois semaines que je suis
+malade, j'ai toujours remis à t'écrire; je l'attendais d'un jour
+à l'autre, et je voulais que tu fusses à ton poste au moment de
+l'explosion. Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de
+sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire ainsi au
+danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs
+sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser
+la liberté de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête
+homme dans un régiment pour maintenir ce régiment tout entier.
+
+--Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et je vous assure que mes
+camarades sont d'honnêtes gens.
+
+--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu
+n'as pas besoin de retourner à ton régiment pour lui, tu en as besoin
+pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des
+circonstances critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri
+pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour te prononcer.
+
+--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.
+
+--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta présence va continuer
+de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange.
+
+--Je vous excite et je vous fatigue sans doute.
+
+--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de
+retourner à Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent,
+tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours
+faire l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager
+sa personne; après arrive que voudra; si on est tué ou broyé, c'est
+un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a
+toujours été la mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui
+dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te laisser après moi,
+je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je
+t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on
+l'attend avec une conscience tranquille.
+
+--Oh père!
+
+--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me dépêcher de
+reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fièvre de te
+voir rester à Paris.
+
+--Avez-vous donc des raisons particulières pour craindre une révolution
+immédiate?
+
+--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis
+cependant pas tout à fait isolé du monde. Mon voisinage du
+Palais-Bourbon fait que les députés que je connais me visitent assez
+volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un
+moment en allant à l'Assemblée ou en retournant chez eux. Plusieurs
+des amis du général Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les
+miens, et en venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte que
+cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus où une douzaine de
+députés d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai
+entendu, il résulte pour moi la conviction que nous sommes à la veille
+d'un coup d'État.
+
+--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'État annoncés à
+l'avance; il y a longtemps qu'on en parle....
+
+--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore
+risqué, c'est que toutes les dispositions n'étaient pas prises....
+
+--Le président?
+
+--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra un coup d'État.
+Il a été un moment où elle devait faire acte d'énergie, c'était quand,
+après les revues de Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur!
+le président et ses ministres en sont arrivés à destituer le général
+Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre Louis-Napoléon en
+accusation. Elle n'a pas osé parce que, si dans son sein il y a des gens
+qui sachent parler et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté
+de Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande
+capacité politique, mais on est prêt à l'action, et le moment où cette
+notion va se manifester me paraît venu. Les partis, par leur faute, ont
+mis une force redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve ainsi
+un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge.
+L'homme est médiocre, incapable de bien comme de mal, par cette
+excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal.
+En dehors de sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt
+immédiat, rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le rend puissant et
+dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et,
+dans un coup d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien ne
+les arrête. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins,
+il y a longtemps qu'il serait sur le trône. On parle toujours de la
+canaille qui attend les révolutions populaires avec impatience. Je l'ai
+vue à l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à côté de
+celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse canaille, il y a la
+haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohémiens, d'intrigants, de
+déclassés, de misérables, de coquins dans la finance, dans les affaires,
+dans l'armée ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans scrupule.
+Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux ni avec le comte de
+Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le général Cavaignac, ils ont
+mis leurs espérances dans cet homme qui par certains côtés de sa vie
+d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne faut pas oublier que ce
+qui a fait la force de Catilina c'est qu'il était l'assassin de son
+frère, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque était
+poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille
+troupe derrière soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes
+sans lendemain peuvent triompher dans un pays où le luxe est en lutte
+avec la faim, cette mauvaise conseillère (_malesuada fames_). Dans ces
+conditions je tremble et je suis aussi assuré d'un coup d'État que si
+j'étais dans le complot. Quand éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais
+il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je
+demande à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate pas avant
+ton retour à Marseille.
+
+Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, puis mon père me
+renvoya sans vouloir me permettre de rester auprès de lui.
+
+--Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, je
+t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme
+autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses
+malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes
+cartes aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes
+dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es
+près de moi, je vais me rétablir. A demain.
+
+
+
+XVIII
+
+Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse pour résister, nous
+entraîne irrésistiblement dans un tourbillon vertigineux.
+
+L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement de Cassis
+m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et
+d'angoisses, je ne me trouve pas encore à l'abri des inquiétudes de la
+politique. C'est que la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous
+intéresse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment
+patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous
+asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un côté ou par un
+autre.
+
+Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans un camp opposé à
+celui où se trouvera le général Martory et Clotilde: quelle influence
+cette situation exercera-t-elle sur notre amour?
+
+Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite pour m'inquiéter,
+car chaque jour que je passe à Paris me confirme de plus en plus dans
+l'idée que ce coup d'État est certain et imminent.
+
+Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne prend-elle pas
+des mesures pour y échapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-être,
+entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle
+habituée à ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu à
+Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser une résistance
+efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les événements pour la
+protéger.
+
+Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que
+dans un temps donné, d'un moment à l'autre peut-être, un coup de force
+sera tenté pour mettre l'Assemblée à la porte.
+
+Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont été tellement
+augmentées, que les logements dans les casernes et dans les forts sont
+devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces
+troupes sont chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la
+théorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les
+barricades, comment on se défend des coups de fusil qui partent des
+caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont dû
+parcourir les rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.
+
+Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne sont prises que
+contre les sociétés secrètes qui veulent descendre dans la rue, et
+dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de
+complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
+crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait
+un épouvantail pour masquer d'autres complots plus sérieux et plus
+redoutables.
+
+Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être fixé à ce
+sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris j'aie peu quitté mon père,
+j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour
+être bien certain que l'armée est maintenant préparée et disposée à
+prendre parti pour Louis-Napoléon.
+
+L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; on la rend seule
+responsable des difficultés de la situation; on accuse la droite de ne
+penser qu'à nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous
+donner le drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces deux
+extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui
+satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le président; il
+faut donc soutenir Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que
+coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours
+sur lui-même sans avancer et sans faire un travail utile comme un
+écureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut
+la briser.
+
+D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces
+accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent à
+l'aveuglement des partis qui usent leurs forces à se battre entre
+eux, sans souci du troisième larron), d'autres se sont ralliés à
+Louis-Napoléon parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats et
+des journalistes.
+
+--L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant
+d'obéir à un pékin.
+
+Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de broderies et
+de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu militaire d'un instant à
+l'autre, ils se fâchent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple
+pékin comme Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de
+l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, ils vous tournent
+le dos.
+
+C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait à un député,
+son ami et son camarade: «Vous avez voté une loi pour mettre l'armée aux
+ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
+un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je
+t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes galons.»
+
+On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à l'Élysée, et dans
+lesquelles les colonels d'un côté, les généraux d'un autre, auraient
+juré de soutenir le président, mais cela est tellement sérieux que je ne
+peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai
+pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit
+de l'armée; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que
+ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'État et tout le monde
+trouve cela naturel.
+
+Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de
+l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent ce coup d'État et qui en
+fixent le moment à quelques jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec
+un de ces officiers, et cela me paraît tellement caractéristique que je
+veux le consigner ici.
+
+Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le
+capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps
+en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des
+officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses
+duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde
+qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette
+célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du
+père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de
+l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter
+ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le
+fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine
+roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père,
+et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on
+prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père
+Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
+Variétés. Il s'était conquis une personnalité.
+
+Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant
+des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un
+billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de
+lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune
+s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père
+Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable.
+Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les
+usuriers et les huissiers.
+
+Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut
+assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à
+plonger la main dans la caisse paternelle.
+
+Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier
+des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il
+était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En
+cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent
+mille francs de dettes.
+
+Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance;
+s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une
+amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit
+que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était
+débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde
+où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant
+garçon,» et il n'avait que des amis.
+
+Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien
+s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une
+situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,--une
+sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du
+père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné?
+
+Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle,
+et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la
+douceur.
+
+Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui
+qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire
+«pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie.
+
+Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut
+une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui
+faciliter ses débuts dans la vie militaire.
+
+Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou,
+il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans
+le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les
+uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas
+d'envieux.
+
+Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il voulut bien me
+faire l'honneur de me prendre en amitié. Avec la naïve assurance de la
+jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant à mes mérites
+personnels. Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables
+motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre valait toutes
+les qualités auprès «du fils du père Poirier.»
+
+Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré être aimé pour
+moi-même plutôt que pour un titre qui flattait la vanité de «mon ami.»
+En même temps, quelques découvertes que je fis en lui contribuèrent à me
+mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, beaucoup
+trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles
+d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des «belles âmes.»
+
+Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, à être
+amis. Poirier était la bravoure même, mais la bravoure poussée jusqu'à
+la folie de la témérité; quand il se trouvait en face de l'ennemi,
+il s'élançait dessus, sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner,
+disait-il en riant; en avant!»
+
+A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière du Maroc, il
+employa encore ce système, et son cheval ayant été tué, lui-même étant
+blessé, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et après avoir reçu
+un coup de sabre à la cuisse, que les changements de température me
+rappellent quelquefois.
+
+--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous
+payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauvé
+l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous
+voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauvé la
+vie dans des conditions héroïques pour nous deux, et je serai toujours
+fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.
+
+En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de Louis-Napoléon;
+et lorsque celui-ci fut nommé président de la République, il l'attacha à
+sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.
+
+Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu
+autour de lui, m'a convaincu que nous touchions à une crise décisive.
+
+
+
+XIX
+
+C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre
+que j'envoyais à Clotilde, que j'avais rencontré Poirier. Sur le
+Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais aperçu Poirier
+qui descendait de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant
+de moi.
+
+--A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me voir?
+
+Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui me retenaient
+près de mon père.
+
+--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande
+que, si vous avez demain la même liberté, vous veniez me voir. J'ai
+absolument besoin d'un entretien avec vous: un service à me rendre; un
+poids à m'ôter de dessus la conscience.
+
+--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?
+
+--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu,
+justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation
+qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisanté;
+sérieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n°
+7, aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il s'agit d'une
+affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans
+ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois ménager.
+Viendrez-vous?
+
+--Je tâcherai.
+
+--Votre parole?
+
+--Vous n'y croyez pas.
+
+--Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.
+
+--Je ferai tout ce que je pourrai.
+
+Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain,
+assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette
+insistance.
+
+Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel appartement au
+premier étage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je
+croyais Poirier très-gêné dans ses affaires. Dans la salle à manger une
+riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon,
+des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins
+de l'aisance dorée.
+
+--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, dit Poirier
+en m'entraînant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques
+affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la
+tente, à Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis
+devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an;
+aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais ce n'est pas de moi
+qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demandé à
+venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si
+je n'avais craint de vous déranger auprès de monsieur votre père malade,
+vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la vôtre. Vous savez
+que je suis votre ami, n'est-ce pas?
+
+Il me tendit la main, puis continuant:
+
+--Vous avez dû apprendre ma position auprès du prince. Le prince, qui
+n'a pas oublié que j'ai été un des premiers à me mettre à son service,
+alors qu'il arrivait en France isolé, sans que personne allât au-devant
+de lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en étaient réduits
+à se réunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me
+témoigne une grande bienveillance dont j'ai résolu de vous faire
+profiter.
+
+--Moi?
+
+--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous
+rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.
+
+En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de ma curiosité, et
+je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour écouter les confidences de
+Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une
+heure aux Champ-Élysées.
+
+Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse immédiate; car, au
+moment où j'arrangeais mes paroles dans ma tête, nous fûmes interrompus
+par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix,
+des portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage d'une
+altercation et d'une lutte.
+
+Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa
+précipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'après avoir
+frappé le chambranle, elle revint en arrière et resta entr'ouverte.
+
+--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.
+
+--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis
+pas invisible, répliqua Poirier.
+
+--Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous vous cachez; il y a
+trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques
+ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs
+mensonges. Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait
+passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le vestibule.
+Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'à
+vous et j'y suis arrivé malgré tout, malgré vos domestiques, qui m'ont
+déchiré, dépouillé.
+
+--Ils ont eu grand tort, et je les blâme.
+
+--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de M. Dimanche; je
+la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arrêtez les frais, pas
+besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas séduit par vos
+manières; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
+Oui ou non, en donnez-vous?
+
+--Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je vous ai vu, que
+j'étais tout disposé à vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce
+moment.
+
+--Oui, il y a trois mois.
+
+--Croyez-vous qu'il y ait trois mois?
+
+--Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend pas avec moi. Oui ou
+non, payez-vous?
+
+--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.
+
+--Donnez-vous un à-compte?
+
+--Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais
+pas votre visite; mais demain...
+
+--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire
+que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes comme ceux d'autrefois; les
+débiteurs de votre genre ont fait leur éducation.
+
+--Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?
+
+--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu cent fois, vous
+demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous
+poursuis à outrance.
+
+--Vous avez commencé.
+
+--Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez à
+manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous échapperez pas: il nous
+reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne
+faites donc pas le méchant.
+
+--Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce n'est pas moi, c'est
+vous.
+
+--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours
+d'anguille qu'on ne peut pas saisir?
+
+--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.
+
+Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette plaisanterie, et
+il reprit d'une voix que la colère faisait trembler:
+
+--Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous,
+et je suis bien décidé à ne plus me laisser rouler. De remise en remise,
+j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes plus
+endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme dans trois mois
+vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je connais votre
+position mieux peut-être que vous ne la connaissez vous-même. Vos
+chevaux sont à Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez
+pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000
+francs chez Mellerio, 5,000 francs à votre tailleur...
+
+--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?
+
+--Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément ce que je
+demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un
+an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un
+héritage à recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
+vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire tuer en
+Afrique.
+
+--Vous croyez?
+
+--Vous parlez de vos ressources.
+
+--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer
+prochainement, très-prochainement.
+
+--Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, n'est-ce
+pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui
+payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est
+président, il n'a pas payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à
+son fruitier; à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le mien,
+j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur faire prendre
+patience il leur promet qu'ils seront nommés «fournisseurs de
+l'empereur» quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur?
+Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait
+vendre l'hôtel de M. de Morny?
+
+--Il ne sera pas vendu.
+
+--Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le moment, et celui-là
+est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est même mieux que
+ça, et pourtant on va le vendre.
+
+--Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à dire: s'il ne
+vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous paraît
+raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous
+sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et
+je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye le quart de ce
+que je vous dois.
+
+--Vous me payez 12,545 francs?
+
+--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que
+vous voudrez; seulement, je vous préviens que votre obstination pourra
+vous coûter cher, très-cher.
+
+Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, puis il finit
+par partir et Poirier revint dans le cabinet.
+
+--Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, car j'ai
+encore quelques créanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le
+prince était pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon
+appui près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous présente;
+le prince est très-sensible aux dévouements de la première heure, j'en
+suis un exemple.
+
+--Je vous remercie...
+
+--N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du prince, venez
+et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne
+serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.
+
+--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre
+proposition, mais je ne puis l'accepter.
+
+--Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, et réfléchissez que
+le prince va être maître de la France et qu'il serait absurde de ne pas
+profiter de l'occasion qui se présente.
+
+--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme
+vous.
+
+--Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, le peuple, le
+clergé, l'armée sont pour le prince.
+
+--Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, Bedeau sont pour le
+prince?
+
+--Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: de
+Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui
+valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en
+Kabylie?
+
+--Une promenade militaire.
+
+--Vous avez été faire des généraux, c'est là une invention du commandant
+Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux généraux que
+nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, nous
+tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous emmène.
+
+Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son
+projet; il était trop fin pour ne pas sentir que ma résistance serait
+invincible.
+
+--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire
+violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer
+une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
+que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste
+votre débiteur; malheureusement, si vous réclamez votre dette plus tard,
+je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en libérer.
+
+
+
+XX
+
+Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles
+événements se sont passés,--terribles pour tous et pour moi
+particulièrement: j'ai perdu mon pauvre père et une révolution s'est
+accomplie.
+
+Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai interrompu et
+revenir en arrière, dans la douleur et dans la honte.
+
+J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.
+
+Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie
+n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué les Kabyles qui vivaient
+tranquilles chez eux, on avait fait naître des motifs de querelles, et
+après avoir accusé ces malheureuses tribus de la province de Constantine
+de révolte, on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire
+avait été formée sous le commandement du général de Saint-Arnaud, qui
+n'était encore que général de brigade, et la guerre avait commencé.
+
+On avait fait tuer des Français; on avait massacré des Kabyles, brûlé,
+pillé, saccagé des pays pour que ce général de brigade pût devenir
+général de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin,
+instrument docile d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient
+célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette
+expédition qui, pour toute l'armée, n'avait été qu'une cavalcade; dans
+l'esprit du public, les vieux généraux africains Bedeau, Lamoricière,
+Changarnier, Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. Et
+celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival d'honnêtes et
+braves soldats, au moyen d'une expédition de théâtre et d'articles de
+journaux, était un homme qui deux fois avait quitté l'armée dans des
+conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient
+racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait été comédien,
+disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, maître d'armes en
+Angleterre; sa réputation était celle d'un aventurier.
+
+Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai
+presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été
+chercher celui-là, il fallait qu'on eût été bien certain d'avance du
+refus de tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme on le
+disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât entraîner par
+ce général qu'elle connaissait. Était-il probable que d'honnêtes gens
+allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient à le
+croire.
+
+Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai ma visite à
+Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.
+
+--Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais maintenant c'est de
+Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois être bien certain que les
+opinions ont changé sur son compte: le comédien, le maître d'armes, le
+geôlier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui
+que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître de l'avancement
+comme de la disponibilité. Je trouve, au contraire, que l'affaire
+est habilement combinée. On a mis à la tête de l'armée un homme sans
+scrupules, prêt à courir toutes les aventures, et je crains bien que
+l'armée ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra
+la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas votre première règle?
+Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposés
+à passer du côté du plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive
+sera un prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une
+chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort d'abandonner
+l'armée pour la politique; aujourd'hui ils sont députés, diplomates,
+vice-président de l'Assemblée, ils seraient mieux à la tête de leurs
+régiments, où leur prestige et leur honnêteté auraient la puissance
+morale nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant,
+on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression du capitaine Poirier,
+et comme on a dû les choisir parmi les officiers dont on se croyait sûr,
+ce seront ces jeunes généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien
+combiné qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit ses
+fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a dû prendre des
+échéances pour le 15 décembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?
+
+Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tâchant
+de ne pas inquiéter mon père.
+
+--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basées sur l'avenir!
+dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifesté le désir
+d'être soldat, j'en ai été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés
+longtemps séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux fatigues
+d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir cédé à ta vocation,
+parce que si j'étais tourmenté d'un côté, j'étais au moins rassuré d'un
+autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de
+son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour
+son fils: où trouver une place que le flot des révolutions n'atteigne
+pas? Ce n'est assurément pas dans la magistrature, ni dans
+l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armée
+t'offrirait ce port tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton
+pays sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où il
+viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée n'est plus à
+l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce
+prétendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'à
+présent on avait vu des gouvernements corrompre les députés, les
+magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un Bonaparte de
+corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'où ne
+nous fera-t-il pas descendre? La royauté est morte, le clergé s'éteint,
+l'armée seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle
+aussi va s'effondrer.
+
+--Quelques généraux, quelques officiers ne font pas l'armée.
+
+--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ébranler;
+mais je ne peux pas la partager.
+
+Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie, et
+c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la
+conviction. Comme mon père, j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.
+
+Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, elles durent
+s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immédiates et plus
+brutales.
+
+Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, après mon
+arrivée à Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite
+son cours menaçant.
+
+Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations de l'intestin,
+et, après l'avoir lentement et pas à pas amené à un état de faiblesse
+extrême, elle était arrivée maintenant à son dernier période.
+L'abattement moral qui avait un moment cédé à la joie de me revoir,
+avait redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui pour
+n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante dans
+ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques étaient devenues
+intolérables. Enfin il était survenu de l'infiltration aux membres
+inférieurs.
+
+Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une terminaison fatale
+avec une effrayante rapidité, et le vendredi soir, le médecin, après sa
+troisième visite dans la même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait
+plus conserver d'espérance.
+
+Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup
+allait me frapper d'un moment à l'autre, il m'atteignait si profondément
+qu'il me laissa durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole
+nette et précise du médecin qui ne permettait plus le doute, il s'était
+fait en moi un déchirement,--une corde s'était cassée, et je m'étais
+senti tomber dans la vide.
+
+Cependant, comme je devais revenir immédiatement près de mon père pour
+ne pas l'inquiéter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'étais
+rentré dans sa chambre.
+
+Mais je n'avais pas pu le tromper.
+
+--Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes lèvres sont
+contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? Hé bien, mon pauvre fils,
+il faut nous résigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.
+
+Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de me dominer.
+
+--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce
+moment terrible et ne cherchons point mutuellement à nous tromper;
+puisque l'un et l'autre nous savons la vérité, passons librement les
+quelques heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien en
+face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.
+
+Puis, après un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux
+alanguis où déjà flottait la mort, restèrent fixés, attachés sur moi:
+
+--Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien son fils!
+
+Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula sur sa joue
+amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et haletante, s'arrêta dans
+sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restâmes l'un et l'autre
+silencieux.
+
+Il reprit le premier la parole.
+
+--Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience, et que j'ai
+souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours
+reculé, pour ne point te peiner en parlant de notre séparation; mais
+maintenant ce scrupule n'est plus à observer. Je vais partir sans te
+laisser un sou de fortune à recueillir.
+
+--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment.
+
+--Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour moi lourde et
+douloureuse et ce me sera peut-être un soulagement de m'en expliquer
+avec toi. Tu sais par quelle série de circonstances malheureuses ma
+fortune et celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les nôtres.
+
+--J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir de votre
+désintéressement dans ces circonstances, que la fortune elle-même qu'il
+vous a coûté.
+
+--Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de me laisser sans
+autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagère que me
+devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec
+la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses
+personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute, j'aurais pu
+diminuer mes dépenses.
+
+--Ah! père.
+
+--Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui.
+Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné chaque année, et pour
+excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marié quand je
+te quitterais, et que les quelques mille francs amassés péniblement par
+ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel,
+tu n'es pas marié, je ne t'ai rien amassé et c'est à peine si tu
+trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre
+temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se
+passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture et
+m'empoisonne les derniers moments qui nous restent à passer ensemble.
+Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour
+tout autre peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.
+Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite jamais entre
+ton devoir et ton intérêt. La misère est facile à porter quand notre
+conscience n'est pas chargée. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma
+dernière prière s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et
+quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu dois; me le
+promets-tu?
+
+--Je vous le jure.
+
+--Embrasse-moi.
+
+Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa pendant les
+deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de
+mon père. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journées;
+peut-être plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui
+il m'exaspère.
+
+Mon père mourut le 1er décembre au moment où le jour se levait,--jour
+lugubre pour moi succédant à une nuit affreuse.
+
+
+
+XXI
+
+Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts à
+la garde d'étrangers.
+
+Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même qu'elle nous fait
+fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; il n'est plus depuis quelques
+minutes à peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous
+éloignons.
+
+Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et cependant de
+ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il est bon pour notre âme
+d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et suprême entretien dont
+le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.
+
+Je veillai donc mon père.
+
+Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par ces mille soins
+que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maître de ma
+pensée.
+
+La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce pauvre père qui
+m'avait tant aimé. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il était resté
+étendu pendant sa maladie, et je me mis à lire la série des lettres que
+je lui avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume entre
+mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées par lui et serrées
+soigneusement dans un bureau où je les avais trouvées.
+
+Pendant les premières années, elles étaient rares; car alors nous ne
+nous étions pour ainsi dire pas quittés, et je n'avais eu que quelques
+occasions de lui écrire pendant de courtes absences qu'il faisait de
+temps en temps. Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations
+étaient devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment où
+la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et alors les lettres
+s'étaient succédé longues et suivies.
+
+C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de la sienne
+autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi,
+n'étant point seulement un récit, un journal de ce que je faisais ou de
+ce qui m'arrivait, mais étant encore, étant surtout des réponses à ce
+qu'il me disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages
+de tendresse.
+
+Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois
+que je m'entretenais véritablement avec lui. La mort était une illusion,
+le corps que je voyais étendu sur sa couche funèbre n'était point un
+cadavre et la réalité était que nous étions ensemble l'un près de
+l'autre, unis dans une même pensée.
+
+Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de
+longs instants, je restais perdu dans le passé, me le rappelant pas à
+pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait à une horloge, le
+roulement d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un meuble
+ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient brusquement dans
+la douloureuse réalité. Hélas! la mort n'était pas une illusion, c'était
+le rêve qui en était une.
+
+Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait être, mais
+c'était le matin, car le froid se faisait sentir; Félix entra doucement
+dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il était resté dans la
+pièce voisine.
+
+--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque
+chose d'extraordinaire dans la rue.
+
+--Que m'importe la rue?
+
+--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?
+
+--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.
+
+--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la
+salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en
+a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se
+cacher. C'est la Révolution.
+
+J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées;
+cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle
+à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes
+sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent
+cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville.
+Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la
+rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont
+la blancheur brillait sous la lumière du gaz.
+
+Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue
+tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse.
+
+Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette
+question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon
+père.
+
+Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais
+un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.
+
+--On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la
+maison.
+
+En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas
+précipités et des éclats de voix.
+
+Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever
+précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq
+pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne
+pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur
+un homme comme le général. Félix était affolé par la peur.
+
+Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris
+la porte du palier.
+
+--A la trahison! criait une voix forte.
+
+Puis, en même temps, on entendait des piétinements, des fracas de
+portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.
+
+Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison étaient sortis
+comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui éclairaient
+l'escalier.
+
+--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général
+Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le général aux agents qui
+l'entouraient?
+
+A ce moment le commissaire de police, qui était à la tête des agents, se
+jeta sur le général et le saisit au collet.
+
+Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par leur chef et, se
+ruant sur le général, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant,
+l'entraînèrent au bas de l'escalier avec cette rapidité brutale que
+connaissent seulement ceux qui ont vu opérer la police.
+
+--A moi! à moi! criait le général.
+
+Descendant rapidement derrière les agents, j'étais arrivé aux dernières
+marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je
+voulus m'élancer au secours du général, mais deux agents se jetèrent
+devant moi et me barrèrent le passage.
+
+--A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à moi, à moi, je
+suis le général Bedeau.
+
+--Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.
+
+Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me dégager,
+mais ils étaient vigoureux, et je ne pus me débarrasser de leur
+étreinte.
+
+--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enlève aussi.
+
+Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés dans la rue, et
+l'on entendait toujours la voix du général, s'adressant sans doute aux
+passants qui s'étaient arrêtés.
+
+--Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de l'Assemblée; je
+suis le général Bedeau.
+
+Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents et en traînant
+l'autre avec moi.
+
+Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma
+avec violence et en même temps on entendit une voiture qui partait au
+galop.
+
+Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux agents s'étaient
+jetés de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lâchèrent.
+
+--Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.
+
+Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils se firent ouvrir la
+porte, et s'en allèrent sans m'emmener avec eux.
+
+Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement
+du général, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au
+milieu d'un groupe de curieux.
+
+--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le
+commissaire a sonné, je l'ai pris pour M. Valette, le secrétaire de la
+présidence de l'Assemblée, et je l'ai conduit à la chambre du général.
+Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!
+
+Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et c'était en
+faisant arrêter les représentants chez eux que Louis-Napoléon voulait
+prendre le pouvoir.
+
+En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement égoïste:
+l'armée ne se faisait pas la complice de Louis-Napoléon; l'honneur au
+moins était sauf.
+
+Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères n'étaient plus
+possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre
+funèbre où la lumière du jour ne pénétrait pas.
+
+A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi quoi que je
+fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrêté les questeurs de
+l'Assemblée. Le palais Bourbon était gardé par les troupes. Les soldats
+encombraient les quais et les places.
+
+Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait son appui au
+coup d'État, ou tout au moins une partie de l'armée; quelques régiments
+gagnés à l'avance, sans doute.
+
+L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il se faire au
+milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle pas éclater d'un
+moment à l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au
+coin de chaque rue?
+
+L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla mon trouble: leurs
+paroles étaient contradictoires; tout était tranquille; au contraire on
+se battait dans le faubourg Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.
+
+Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux amis de mon père
+ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour
+savoir si nous ne devions pas différer l'enterrement. L'un, M. le
+marquis de Planfoy, voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M.
+d'Aray, voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, écouter
+leurs raisons, prendre une décision et tout cela dans cette chambre où
+depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.
+
+--Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de barricade? disait M.
+d'Aray. Paris tout entier est soulevé. Je viens de traverser la place de
+l'École-de-Médecine et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé
+par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement,
+chargé par les gardes municipaux à cheval, a été dissipé, mais il va se
+reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencée.
+
+--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au
+moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Élysées et la
+place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux
+état-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
+bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut;
+ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes ayant crié
+«Vive l'empereur!» il a fait répondre «Vive la République!» par
+les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une résistance, on
+réfléchira. Les généraux africains et les chefs de l'Assemblée sont
+arrêtés; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués
+à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les
+affiches avec plus de curiosité que de colère; et comme on lui dit qu'il
+s'agit de défendre la République contre l'Assemblée, qui voulait la
+renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage
+universel, on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit pas plus
+loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui
+se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades.
+La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le
+rappel. S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné,
+mais on est encore plus désorienté, car on n'avait rien prévu, rien
+organisé en vue de ce coup d'État que tout le monde attendait. Demain
+on se retrouvera: on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop
+tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et l'empire n'en sera
+que plus solidement établi. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, à ne pas
+différer cette triste cérémonie.
+
+M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire résolu; il a été
+représentant à la Constituante, il a le sentiment des choses politiques,
+j'eus confiance en lui et me rangeai de son côté.
+
+
+
+XXII
+
+Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné ses instructions
+pour son enterrement et m'avait demandé d'observer strictement sa
+volonté.
+
+Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il trouvait que
+les funérailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une
+comédie au bénéfice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu à la
+mémoire des morts.
+
+Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, il avait arrêté
+la liste des personnes que je devrais inviter à son convoi, non par une
+lettre banale imprimée suivant la formule, mais par un billet écrit de
+ma main.
+
+--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de dérangement,
+m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront
+jusqu'au cimetière, trouvent dans cette promenade un prétexte à
+causerie. Je ne veux derrière moi, près de toi, que des amis dont le
+chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables
+amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix
+amis sincères et dévoués.
+
+Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, et je n'avais
+de mon côté invité personne. Ce n'était pas d'un témoignage de sympathie
+donné à ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à mon
+père.
+
+A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient été prévenus
+étaient arrivés; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant été
+arrêtés le matin et conduits à Mazas.
+
+Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur se serra sous
+le coup d'une horrible appréhension: pourrions-nous aller jusqu'au
+Père-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de
+ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
+des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé à mon esprit,
+et je voyais partout des barricades: on nous arrêtait; on renversait le
+char; on jetait le cercueil au milieu des pavés; la lutte s'engageait,
+c'était une hallucination horrible.
+
+Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à la rue son aspect
+accoutumé; les magasins étaient ouverts, les passants circulaient, les
+voitures couraient, c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai,
+M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je
+ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme qui m'était cependant
+si favorable. Hé quoi! c'était ainsi qu'on acceptait cette révolution
+militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!
+
+Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme était
+plus apparent que réel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans
+lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les
+proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg
+Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances populaires;
+il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.
+
+Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être rassuré sans
+raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une appréhension
+vague justifiât ces craintes.
+
+Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires qui me
+poussaient d'un extrême à l'autre. Je pus revenir à mes pensées. Je
+n'eus plus que mon père présent devant les yeux, mon père qui m'allait
+être enlevé pour jamais.
+
+Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. Soit
+que les troubles du dehors n'eussent point pénétré sous ses voûtes, soit
+qu'ils n'eussent point touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y
+célébraient comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
+chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait
+des femmes qui priaient.
+
+Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies qui tournait et
+retournait autour de moi, me saluant, me faisant des révérences et des
+signes mystérieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce
+figurant ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et quand
+dans une génuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait
+qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses émotions et ses troubles.
+
+Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place derrière le char
+en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.
+
+Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me voir, les passants
+devaient se dire que j'avais une singulière contenance. Et, de fait, à
+chaque instant, je me penchais à droite ou à gauche pour regarder au
+loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.
+
+Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà
+remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps
+de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le
+passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et
+buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.
+
+La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes
+camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.
+
+La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au
+cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues
+populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des
+jours ordinaires.
+
+Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le
+raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines
+choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est
+bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les
+joies de la terre n'effaceront jamais.
+
+Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était
+celui de M. de Planfoy.
+
+--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller?
+
+--Rentrer dans la maison de mon père.
+
+--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied.
+
+--Mais vous demeurez rue de Rouilly.
+
+--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de
+marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle.
+
+Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin,
+Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement,
+nous nous arrêtâmes.
+
+De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un
+murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées
+des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On
+travaillait.
+
+--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution
+autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont
+changés.
+
+Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M.
+de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent.
+
+--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits
+les folies de la majorité.
+
+Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui
+s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée,
+de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de
+l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la
+place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé
+sur la voûte du canal.
+
+--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des
+représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de
+la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler
+à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que
+nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour
+organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre
+coins de Paris on viendra se joindre à nous.
+
+Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.
+
+Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui
+l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement
+pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous
+encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»
+
+Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme
+à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites
+pour les toucher.
+
+Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne.
+
+--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu
+veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui.
+
+Nous nous éloignâmes.
+
+--Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin?
+Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle
+entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien
+à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la
+bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin.
+
+Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus
+d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens
+acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques
+représentants.
+
+Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui
+attendaient.
+
+Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une
+foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes
+yeux.
+
+Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey
+et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de
+troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de
+deux cents prisonniers.
+
+Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on
+venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait
+leur président, qu'un agent de police tenait au collet.
+
+Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des
+malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en
+général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et
+comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége:
+
+--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout
+ça c'est pour la farce.
+
+En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une
+chaise, j'étais anéanti, écoeuré.
+
+Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration.
+Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de
+découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs,
+les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les
+paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport
+avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
+soulageait.
+
+--Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long
+temps de silence.
+
+--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant
+à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père
+était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a
+recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
+politique.
+
+--Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas
+se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra
+sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne
+peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu
+veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment.
+
+--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si
+je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est
+impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille,
+et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon
+régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?
+
+--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je
+sortirai demain à huit heures.
+
+Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses
+bras, et je restai seul.
+
+
+
+XXIII
+
+Il était trois heures: le train que je voulais prendre partait à huit
+heures du soir, je n'avais donc que très peu de temps à moi pour porter
+ces papiers à leurs adresses; je me mis en route aussitôt.
+
+J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux
+Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin et rue du Rocher.
+
+Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'était pas de
+nature à m'encourager à persister dans l'accomplissement de ma mission.
+
+La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez
+nombreuses dans ce quartier qui participent à la fois de la maison de
+santé, de l'hôtel meublé et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec
+une grande affabilité et me parla de mon père en termes sympathiques,
+mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle
+changea brusquement de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la
+dureté, le calme par l'inquiétude.
+
+--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est
+pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous êtes exposé à
+parcourir Paris un jour de révolution?
+
+--Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet entre vos mains, et
+comme je pars ce soir pour rejoindre mon régiment, je ne pouvais pas
+choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.
+
+--Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien que ces lettres
+n'aient aucune importance....
+
+--J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, qu'elles
+avaient un intérêt pour vous.
+
+--Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il eût été mauvais
+qu'elles tombassent aux mains de personnes étrangères qui eussent pu les
+interpréter faussement.
+
+Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune importance comme
+on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les
+examinait.
+
+--Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine raideur.
+
+--Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, cher monsieur;
+tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger,
+surtout en déchirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père
+était assurément un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance,
+mais peut-être portait-il la précaution jusqu'à l'extrême.
+
+--Mon père n'avait souci que de son devoir.
+
+--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments
+pour faire son devoir.
+
+Je me levai vivement.
+
+--J'aurais été peiné que pour une liasse de documents insignifiants,
+vous vous fussiez trouvé pris dans des... complications désagréables,
+pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés
+avec vous, innocemment.
+
+Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans répondre aux
+génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent ma sortie. A la
+Chaussée-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon
+paquet cacheté, on me l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.
+
+--Votre père était un bien brave homme, et vous, capitaine, vous
+êtes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec
+reconnaissance.
+
+Je tendis ma main.
+
+--Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous charger de ces
+papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa
+maladie, j'ai eu l'idée d'aller lui rendre visite, mais on ne fait
+pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre où il faut être
+prudent; cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt à
+tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche auprès de
+moi n'est pas la seule dont vous avez été chargé, n'est-ce pas?
+
+--Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.
+
+--C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se fier entièrement;
+il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous être
+utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour
+vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les
+choses aient repris leur cours naturel et légitime, ce que je souhaite
+aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre père, je pourrai
+peut-être rendre quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes du
+nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez
+pas; demain, la ville sera probablement en feu.
+
+--Demain, je serai à Lyon.
+
+--A Lyon. Ah! tant mieux.
+
+Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame
+que j'avais entendu prononcer chez mon père, quand j'étais jeune. Il
+était beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il
+paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boîte, un étui.
+
+On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux femmes, une vieille
+et une jeune; la vieille parée comme pour un grand jour de grande
+réception, la jeune remarquablement belle.
+
+Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.
+
+--Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle en regardant ma
+carte avec un lorgnon.
+
+--Oui, madame.
+
+Elle releva les yeux et me regarda:
+
+--En deuil! Ah! mon Dieu!
+
+J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi
+l'enterrement.
+
+--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.
+
+Puis quand nous fûmes seuls:
+
+--Votre père? dit-elle.
+
+Je baissai la tête.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.
+
+Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touché de
+ces regrets donnés à la mémoire de mon père, et je regardai avec émotion
+cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément
+elle était la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter et
+elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur
+et de noblesse.
+
+--Quand? dit-elle les yeux baissés.
+
+--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.
+
+--Aujourd'hui, mon Dieu!
+
+--Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre en vos mains cette
+liasse de lettres.
+
+--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'était ainsi que
+je devais apprendre sa mort. Votre père était un galant homme, monsieur
+le comte....
+
+Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit frissonner.
+
+--C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur,
+et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a
+beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.
+
+Elle releva les yeux et me regarda longuement.
+
+--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la Charles Ier.
+
+Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle
+portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, elle en tira un étui en
+maroquin que le temps avait usé et jauni.
+
+--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.
+
+Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un homme de trente ans.
+
+--Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.
+
+--Non, madame.
+
+--Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande seulement de me le
+laisser encore; je vais écrire un mot derrière cette miniature pour
+dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus.
+Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame.
+
+--Votre père s'appelait Henri.
+
+Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais
+l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient à
+partir.
+
+Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à mon arrivée, et
+me présentant à elle:
+
+--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, de qui je
+parle si souvent quand je veux citer un modèle: si jamais tu rencontres
+monsieur dans le monde, j'espère que la petite-fille aura pour le fils
+un peu de l'amitié que la grand'mère avait pour le père.
+
+Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je m'inclinais pour
+prendre congé d'elle, elle me retint par la main.
+
+--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?
+
+Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.
+
+--Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de
+fleurs.
+
+Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les Champs-Élysées.
+
+Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez elles les
+personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Élysées, cette
+chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier
+paquet était adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le
+rencontrer.
+
+Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin d'une scène
+caractéristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armée de Paris
+était dévouée au coup d'État.
+
+Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les
+Champs-Élysées. Tout à coup, une immense clameur s'éleva de cette
+troupe, des cris enthousiastes se mêlant au cliquetis des sabres et des
+cuirasses: c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments et
+qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur
+général vainqueur, n'ont poussé plus de cris de triomphe.
+
+Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le
+cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire:
+Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il
+le confier à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon départ
+jusqu'au lendemain matin?
+
+A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet était le plus
+important de tous; et le nom du personnage à qui je devais le rendre,
+son rôle dans les événements politiques de ces vingt dernières années,
+son caractère, ses relations avec des partis opposés me faisaient une
+loi de ne pas agir à la légère.
+
+Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, décidé à
+partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une
+résolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me
+poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon père me retenait à
+Paris.
+
+Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard
+n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je à Marseille
+trois jours après que la nouvelle de la révolution y serait parvenue?
+Mon régiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis
+longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesât sur moi
+pour m'empêcher de remplir la promesse que j'avais faite à mon père. Ce
+n'était qu'un retard de quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en
+prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.
+
+J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux heures; à huit
+heures du soir mon personnage n'était pas de retour.
+
+Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soirée et je
+rentrai dans Paris.
+
+Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les boulevards
+n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient pas fermés. Il y avait
+foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les
+cafés on voyait le public habituel de ces établissements. Aux fenêtres
+d'un de ces restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite
+bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on dansait, et
+l'on entendait de la chaussée les grincements du violon et les notes
+éclatantes du cornet à piston.
+
+C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on rêvait.
+
+Où donc était Paris?
+
+A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; même absence. J'attendis
+de nouveau, cette fois jusqu'à une heure du matin. Enfin, à une heure,
+je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le
+lendemain matin, à six heures.
+
+
+
+XXIV
+
+Étant donné le caractère du personnage que je devais voir, il fallait
+conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez
+lui, soit qu'il eût peur d'être arrêté comme tant de représentants
+l'avaient été, soit, ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être
+entraîné à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce
+gouvernement fût solidement établi.
+
+Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps à Paris, car les
+chances de Louis-Napoléon me paraissaient bien fragiles; la France, qui
+s'était unanimement soulevée contre Paris au moment des journées de
+juin, ne serait pas moins énergique contre cette révolution sans doute.
+Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour où il ne verrait
+plus de danger à ressusciter, pour prendre parti.
+
+Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux Champs-Élysées,
+comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour
+Marseille, après avoir remis mes papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen,
+tout me semblait concilié.
+
+J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, et ce qui m'avait
+paru probable se trouva une réalité; mon personnage n'était pas rentré
+et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude
+apparente.
+
+Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez
+M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois
+«une petite maison» ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un
+héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode de l'habiter;
+le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore
+ses enfants, c'est une considération qui l'a fait passer sur les
+inconvénients du quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais
+au moins ils ont de l'air et de l'espace.
+
+Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais
+sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse,
+aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:
+infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées
+et aux abords des Tuileries.
+
+Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux
+de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi
+d'un sommeil de mort.
+
+Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation;
+des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais
+sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et
+toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en
+lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient
+que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen,
+Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents
+de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant
+partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres.
+Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance
+s'organisaient.
+
+Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires
+étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient
+occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours
+et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des
+positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je
+marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la
+place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les
+boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales.
+
+Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus
+grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne
+paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus
+vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les
+haranguer. En passant je m'arrêtai.
+
+--Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus.
+
+--Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.
+
+--Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec
+colère.
+
+--On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.
+
+Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui
+interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers,
+remontaient la rue.
+
+--Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria une voix.
+
+Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, quelques
+voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on vit quelques hommes courir à la
+tête des chevaux.
+
+Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas
+précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un
+colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrêté les omnibus et
+ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, après un court moment
+d'attente, les voitures se mirent en route.
+
+--Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.
+
+Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des huées, et le
+souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant défiler ces
+représentants me revint à la mémoire: «Tout ça, c'est pour la farce.»
+
+Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, étrangement
+impressionné.
+
+--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que
+tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de
+garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-même.
+
+Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.
+
+--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si
+tu avais eu mon expérience des choses et des hommes, tu serais parti
+hier soir et tu n'aurais point répété ces visites inutiles. Les gens en
+évidence qui couchent chez eux en temps de révolution sont des braves,
+et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, après t'avoir
+quitté, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant
+l'arrestation bien réussie des députés, a accepté de faire partie du
+gouvernement; à une heure, quand il a su que les représentants réunis à
+la mairie du dixième organisaient la résistance, il a fait dire qu'il
+refusait; à quatre heures, quand les représentants ont été coffrés à
+la caserne du quai d'Orsay, il a accepté. Le tien appartient à cette
+variété, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques
+ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti qui
+finalement triomphera, empêché seulement par des circonstances
+indépendantes de sa volonté de manifester hautement ses opinions et
+ses désirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces
+papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une
+belle peur.
+
+Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.
+
+--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton père sera sacrée
+pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec
+son souvenir, si justifiable que fût la plaisanterie. Tu pars donc?
+
+--Dans une heure.
+
+--Eh bien! je vais te conduire quelques pas.
+
+Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un
+mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.
+
+Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.
+
+--Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.
+
+--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.
+
+--Soyez prudent, je vous en prie.
+
+Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui
+racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on
+avait voulu délivrer les représentants.
+
+Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses recommandations.
+
+--Je reviens tout de suite.
+
+Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand
+nous entendîmes une clameur derrière nous, c'est-à-dire vers la rue du
+Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous aperçûmes des hommes
+qui couraient.
+
+--Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera rien de grave
+aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allées
+et venues dans le faubourg, et bien certainement on a dû essayer
+d'organiser une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent
+pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, pour mettre
+leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxième jour.
+
+Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en arrière: nous
+eûmes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.
+
+Une barricade était commencée au coin des rues Cotte et
+Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur écharpe
+parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: «Aux armes!
+vive la République!»
+
+Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée d'un omnibus
+renversé et de deux charrettes, et c'était à peine si elle obstruait le
+milieu de la chaussée, assez large en cet endroit.
+
+Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais abri n'étaient
+pas non plus bien redoutables: c'était à peine s'ils atteignaient le
+nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on
+plusieurs qui ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là,
+causant, s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille,
+tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils avaient d'autres
+préoccupations que de se battre.
+
+Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commençaient à
+se masser; mais ils étaient composés de curieux et d'indifférents.
+
+Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, et, en
+1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me
+sembla que les représentants et ceux qui les accompagnaient en criant:
+«Aux armes!» s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide,
+leurs voix n'éveillaient aucun écho.
+
+Parmi ces représentants se trouvait celui que nous avions vu la veille
+sur la place de la Bastille et qui avait voulu entraîner le peuple.
+
+M. de Planfoy l'aborda.
+
+--Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?
+
+--Nous la tentons.
+
+--Serez-vous soutenus?
+
+--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le galvaniser, car nous
+ne comptons plus que sur lui.
+
+--Il paraît bien froid.
+
+--Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé par les meneurs
+de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage universel on nous enlève
+notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous
+avons eu une réunion à laquelle nous avions convoqué les chefs des
+associations ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait organiser
+un centre de résistance; que dans ce centre tous les représentants
+restés libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la
+lutte pourrait commencer avec des chances sérieuses. Savez-vous ce
+qu'ils nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué
+plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:--«Nous ne pouvons vous
+promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes.»
+
+--Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?
+
+--Nous le devons.
+
+Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus
+expliquer à ce représentant que la place de leur barricade était mal
+choisie, et qu'ils ne pouvaient se défendre. En quelques mots, je lui
+expliquai les raisons stratégiques qui devaient faire abandonner cette
+position.
+
+--Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il s'agit d'un
+devoir à accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et,
+pour cela, toute place est bonne.
+
+Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres
+représentants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupés
+sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer en eux une étincelle.
+
+--Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme
+lui, tout n'est pas fini.
+
+
+
+XXV
+
+J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se passait devant
+mes yeux déroutait absolument les leçons que je tenais de la tradition.
+Pour moi une insurrection était quelque chose d'irrésistible; c'était
+une explosion populaire, une éruption de pavés; une barricade dans une
+rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.
+
+C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux,
+mais la réalité ne ressemblait pas aux récits des livres.
+
+La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point
+fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui
+s'élevait dans le faubourg du côté de la barrière du Trône, mais cela
+ne paraissait pas sérieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible,
+c'était qu'autour de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans
+la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens devant des
+spectateurs qui n'ont point à se mêler à l'action.
+
+Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'était
+d'entendre les propos de ces spectateurs.
+
+--Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais à ma droite, si
+ça ne fait pas suer!
+
+Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les
+épaules.
+
+Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte, chaussée de
+savates éculées, avec cela des cheveux gris ébouriffés, de la barbe au
+menton, le nez barbouillé de tabac, la voix cassée, c'était le type de
+la terrible tricoteuse d'autrefois.
+
+--Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était celle de juin.
+
+Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit ans, que la
+sciure du bois d'acajou avait teint en rouge.
+
+--Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle barrait l'entrée
+des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage propre; ça avait été
+fait avec amour; mais le peuple en était.
+
+--Ah! voilà.
+
+--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça n'est bon à rien
+par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler les autres.
+
+--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.
+
+--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.
+
+--Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.
+
+--Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne va arriver.
+
+--Faut voir ça.
+
+--Hé allez donc.
+
+--Où qu'elle est la ligne?
+
+--Sur la place.
+
+--Elle va arriver?
+
+--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mêlé_.
+
+--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.
+
+Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade, mais sans
+entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut, et les quelques moellons
+qui avaient été apportés pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être
+d'un grand secours.
+
+Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté les efforts
+des représentants pour entraîner le peuple à la résistance, et de
+l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe,
+d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler.
+
+A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les désignait
+et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des
+affaires étrangères; Charamaule, l'ancien député; Schoelcher, Alphonse
+Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier,
+Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms.
+
+Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se préparaient à
+combattre; bientôt on apporta quelques fusils avec quelques cartouches
+et j'entendis dire que les postes du Marché-Noir et de la rue de
+Montreuil s'étaient laissé désarmer sans faire résistance.
+
+J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire
+un certain entraînement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine à
+trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient été apportés.
+
+Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces fusils à un ouvrier
+qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa
+les épaules et dit nonchalamment:
+
+--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq
+francs.
+
+--Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec un sourire désolé,
+vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.
+
+Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une émotion
+étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraîna,
+j'étendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu,
+mais M. de Planfoy me retint.
+
+--Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.
+
+--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là vont se battre.
+
+--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoyé ta
+démission à ton colonel?
+
+Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne répliquai
+point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient point en disposition de
+s'entendre.
+
+D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit qui
+commandait l'attention: la troupe approchait.
+
+Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout
+autre moment m'eût fait bien rire: en quelques secondes la rue encombrée
+se vida, les portes et les volets se fermèrent, mais comme la curiosité
+ne perd jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant
+prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En
+voyant venir la troupe, les représentants s'étaient rapprochés de la
+barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous étions collés contre les
+maisons.
+
+--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui montrant les soldats
+qui avançaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la
+peine de mort?
+
+Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût trop
+préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit pas et monta
+vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres représentants.
+
+L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une courte
+distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies
+d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussée. D'un
+côté, une forêt de baïonnettes; de l'autre, vingt combattants attendant
+la mort silencieusement derrière ce mauvais abri.
+
+Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi pour nous;
+mais nous étions trop fortement émus pour penser à cela, et j'étais
+immobile comme si mes pieds eussent été fixés au sol.
+
+--Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant aux défenseurs
+de la barricade, nous allons parler aux soldats.
+
+En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent
+au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai été témoin de bien
+des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus
+imposant que ces sept hommes s'avançant sur une même ligne, lentement,
+sans armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur écharpe de
+représentants déployée sur leur poitrine.
+
+Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent d'eux-mêmes,
+instinctivement, sans qu'il eût été fait de commandement: un capitaine
+était à leur tête.
+
+--Écoutez-nous, dit un des représentants, nous sommes représentants du
+peuple et nous défendons la loi, rangez-vous de notre côté.
+
+--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai reçu
+des ordres que je dois exécuter.
+
+--Vous violez la loi.
+
+--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+--Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!
+
+--Vive la République! vive la Constitution!
+
+--Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une voix forte; vous
+voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.
+
+Puis, se tournant vers ses soldats:
+
+--Apprêtez armes!
+
+A ce commandement les représentants ne reculèrent point et tous ensemble
+poussèrent de nouveau le cri de «Vive la République.»
+
+Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur les représentants
+qu'ils poussèrent devant eux en les bousculant.
+
+Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de leurs corps, pour
+empêcher les soldats d'aller plus loin.
+
+Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large chaussée; que
+pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les débordait?
+
+Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec
+leurs mains portées en avant de s'opposer à cet envahissement.
+
+Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des représentants fut
+couché en joue: la pointe de la baïonnette était contre sa poitrine. Il
+mit la main sur son écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:
+
+--Tire donc, cochon, si tu l'oses!
+
+Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.
+
+Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du
+tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tiré sur
+les représentants et il déchargea son arme sur la troupe. Un soldat
+tomba.
+
+Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent avec ensemble,
+et sans que le commandement de faire feu eût été donné, une décharge
+générale se fit entendre.
+
+Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il fut renversé
+par cette décharge, et un jeune homme qui se tenait à ses côtés tomba
+avec lui.
+
+En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par les soldats, et
+ses défenseurs se dispersèrent.
+
+Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné jusqu'à la
+rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura le bras et mon habit fut
+troué.
+
+Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit pas d'autre
+décharge, et rapidement divisée, elle se lança à la poursuite des
+républicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empêcher
+de se reformer.
+
+J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la porte était
+restée ouverte; quand les soldats eurent défilé, je revins sur le lieu
+de la lutte pour chercher M. de Planfoy.
+
+Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait été si
+rapidement enlevée, et les soldats nous étaient tombés si brusquement
+sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais été entraîné
+par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de
+baïonnette.
+
+Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant Baudin;
+l'autre victime, qui était tombée avec lui, avait déjà disparu.
+
+Qu'était devenu M. de Planfoy?
+
+Avait-il été entraîné par les soldats?
+
+Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?
+
+Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me décidai à aller
+rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de
+Planfoy n'était pas chez lui, je devais le chercher et le trouver.
+
+Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais pas abandonner
+M. de Planfoy. S'il avait été arrêté, sa situation devenait des plus
+graves, car au moment où je lui avais donné mes papiers, il les avait
+mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui
+pouvaient le compromettre sérieusement.
+
+
+
+XXVI
+
+J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit
+devant moi.
+
+--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.
+
+--Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame de Planfoy.
+
+Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; je n'avais
+point pensé à celle que j'allais allumer dans cette maison.
+
+--Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.
+
+Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions été séparés et
+comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il était rentré chez
+lui. Ces explications, par malheur, n'étaient pas de nature à calmer
+l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure
+que j'entassais paroles sur paroles.
+
+--Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le
+retrouver et le ramener.
+
+--Je vais avec vous, dit-elle.
+
+Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, grâce à leur
+aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute
+de repos avant d'avoir retrouvé son mari, et je partis.
+
+Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les représentants
+qui avaient été au-devant des soldats: ceux-ci les ayant débordés, les
+avaient laissés derrière eux; et les représentants, sans perdre courage,
+parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur
+voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tête à
+la fenêtre, on criait quelquefois: Vive la République! mais on ne
+descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.
+
+Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient sauvés un peu
+partout étaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que
+je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En
+allant et venant, j'entendais raconter la mort du représentant
+Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait
+l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre à lui exaltaient
+maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laissé
+tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
+avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je
+trouvai un gamin de dix ou onze ans qui répondit à mes questions.
+
+--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne
+le brûlera pas maintenant, il a eu trop de précaution, il est à l'ombre:
+les soldats l'ont emmené.
+
+--Où?
+
+--Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la barricade en
+allongeant des coups de baïonnette à droite et à gauche, le vieux au
+chapeau s'est fâché: «Vous voyez bien que cet homme ne se défend
+pas!» qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en
+disposition de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont bousculé, et,
+comme il se défendait, il l'ont emmené.
+
+--Où l'ont-ils emmené?
+
+--Au poste, bien sûr.
+
+--A quel poste?
+
+--Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au poste de la rue
+Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont filé. Quand ils ne sont pas
+les plus forts, ils déménagent; quand ils sont en force, ils reviennent
+et ils cognent.
+
+--Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?
+
+--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis
+les soldats avaient sauté sur le représentant pour l'emporter, de peur
+qu'on ne promène son cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle
+que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, les
+os étaient cassés, la cervelle sortait.
+
+Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait
+comment on avait enlevé le cadavre du malheureux représentant,
+j'écrivais deux lignes à madame de Planfoy pour la prévenir que je me
+mettais à la recherche de son mari.
+
+--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.
+
+--S'il faut crier: Vive l'empereur!
+
+--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas d'ici, et raconter
+comment tu as vu arrêter le vieux monsieur.
+
+--Ça va, si vous payez d'avance.
+
+Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous vîmes arriver deux
+obusiers.
+
+--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ça va
+chauffer, faut voir ça.
+
+Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt sous en une pièce
+de cinq francs.
+
+--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous préviens donc que je
+ne tirerai pas mon histoire en longueur.
+
+Et il partit en courant.
+
+C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait été arrêté, mais
+ce n'était pas tout, il fallait apprendre maintenant où il avait été
+conduit et le faire mettre en liberté.
+
+Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient à la brigade qui
+occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des
+officiers dans les régiments qui formaient cette brigade, je pourrais,
+par leur entremise, faire relâcher M. de Planfoy.
+
+Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue
+de Charonne, je trouvai deux obusiers pointés pour que l'un enfilât
+la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les
+artilleurs, prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une
+compagnie du 44e de ligne.
+
+On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à la place de la
+Bastille, qui était occupée militairement avec toutes les précautions en
+usage dans une ville prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans
+diverses directions, commandant les grandes voies de communication;
+toutes les maisons placées avantageusement pour pouvoir tirer étaient
+pleines de soldats postés aux fenêtres; sur la place, le long du canal,
+sur le boulevard, les troupes étaient massées. L'aspect de ces forces
+ainsi disposées était fait pour inspirer la terreur à ceux qui
+voudraient se soulever: on sentait qu'à la première tentative de
+soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une demi-section du
+génie était là pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait à travers
+les maisons, et que la hache et la mine achèveraient ce que le canon
+aurait commencé.
+
+Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant
+assez l'expérience de la guerre des rues pour comprendre que, dans
+ces conditions, s'ils se soulèvent, ils seront broyés. Aussi faut-il
+peut-être expliquer, par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie
+du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand nombre, il
+doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilité
+et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais
+martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
+généralement s'exposer en vue d'un succès probable et pour un but
+déterminé: mourir pour le succès est une chose, mourir pour le devoir en
+est une autre, et celle-là ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est
+là, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants
+qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'espérance, ils n'ont
+que la foi.
+
+Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des
+soldats, ils auraient compris mieux encore combien la répression serait
+terrible, s'il y avait insurrection.
+
+Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté à une affaire,
+savent que bien rarement les hommes sont excités avant le combat, c'est
+pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappés près de soi,
+c'est quand la poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous
+enflamment. Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est autrement:
+avant l'engagement, ces troupes sont animées des passions brutales de la
+guerre; les fusils brûlent les doigts, ils ne demandent qu'à partir.
+
+--Les lâches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui
+les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu.
+
+Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin
+encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la
+rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur
+français.
+
+Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre à cette question.
+
+Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un
+régiment de cuirassiers arrive sur la place.
+
+--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit un soldat, il n'y
+en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de
+l'oie et du poulet.
+
+Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques
+qu'ils pussent être, et ne trouvant personne de connaissance dans ces
+régiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser
+aborder.
+
+Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, on m'eût écouté
+et on m'eût répondu; mais j'étais en costume civil, et c'était ce
+jour-là une mauvaise recommandation auprès des soldats, qui me
+repoussaient et ne voulaient même pas entendre mon premier mot.
+
+Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirèrent
+l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'écouter. Je lui expliquai
+ce que je désirais en lui disant qui j'étais.
+
+--C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; il faudrait voir le
+colonel du 19e ou bien le général.
+
+--Et où est le général?
+
+--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins qu'il ne soit au
+pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de l'attendre ici; il reviendra d'un
+moment à l'autre.
+
+C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire pour aborder
+le général; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy
+s'accroissait; je ne pouvais donc attendre.
+
+Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant de me
+donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour
+de Montreuil. Mais cela n'était pas possible: un soldat seul au milieu
+du faubourg pouvait être désarmé et massacré.
+
+--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort
+du représentant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne
+bougeront pas.
+
+Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Après
+dix tentatives, je parvins à approcher, non le général, mais un officier
+de son état-major, et je lui répétai mes explications et mes prières.
+
+Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande,
+quand il sut qu'il parlait à un camarade, il lui fut impossible de me
+renseigner. Il n'avait point été fait de prisonniers par la troupe, ou,
+s'il en avait été fait, ils avaient été immédiatement remis à la police.
+C'était à la police qu'il fallait s'adresser.
+
+Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre en temps
+ordinaire, mais en temps d'émeute il en est autrement. La police devient
+invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de
+précis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
+dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon des postes, les
+conduire à Vincennes.
+
+Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de connaître un officier.
+
+Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir les représentants
+arrêtés, et l'on ne savait où les loger. Mon ami, chargé de ce soin,
+perdait la tête; il se voyait obligé de laisser ces prisonniers en
+contact avec les troupes et les ouvriers civils employés dans le fort,
+et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il
+n'avait pas reçu M. de Planfoy.
+
+Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je
+pensai alors à m'adresser à Poirier, et je partis pour l'Élysée. Si je
+n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune
+répugnance à la réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras
+du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre
+M. de Planfoy.
+
+
+
+XXVII
+
+Je marchais depuis six heures du matin sans m'être arrêté pour ainsi
+dire, et je commençais à sentir la fatigue; mais une affiche que je lus
+aux abords de l'Hôtel de ville me donna des jambes.
+
+Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui venait d'être
+collée sur la muraille, poussaient des exclamations de colère et
+d'indignation.
+
+Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants
+de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre de la guerre
+décrétait que «tout individu pris construisant ou défendant une
+barricade ou les armes à la main _serait fusillé_.» Cela était signé
+Saint-Arnaud et était accompagné de considérations doucereuses pour
+rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et de la
+famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre «qui ne
+combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage
+et la destruction.»
+
+Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais
+jamais supposé qu'un militaire français pût mettre son nom au-dessous
+d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait
+l'honneur de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait
+jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait
+ses ennemis désarmés. Les hommes du coup d'État avaient eu la main
+heureuse: ils avaient trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.
+
+Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à exécution un
+ordre aussi féroce? Deux jours avant le coup d'État je me serais fâché
+contre celui qui m'eût posé cette question; mais ce que j'avais vu avait
+porté une rude atteinte à mes croyances.
+
+Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière une
+barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. Il n'y avait pas un
+instant à perdre.
+
+Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais
+pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des troupes, et j'avais dû
+remonter jusqu'à la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces
+quartiers l'émotion et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin
+n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de mon lieutenant,
+et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le récit de cette
+mort avait commencé: on se révoltait, et de la conscience où il avait
+jusque-là grondé, ce mot passait dans l'action.
+
+On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la
+préfecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple à
+la résistance.
+
+Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue
+Saint-Denis, on élevait des barricades, et en arrivant aux halles, je
+vis un gamin qui, monté sur une brouette, lisait tout haut la féroce
+proclamation de Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes
+s'occupaient à dépaver la rue.
+
+--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arrêtant sa
+lecture, ça vous empêche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre
+travail.
+
+Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses mots comme un crieur
+public, il lut:
+
+«Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les
+armes à la main, sera fusillé.»
+
+--Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on
+sera fusillé, pas de pourboire.
+
+Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua,
+lisant toujours:
+
+«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les mouvements des
+braves soldats qui vous protégent de leurs baïonnettes....» En attendant
+qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gré des
+amateurs.
+
+Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas chez lui, et
+depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était ce que j'avais prévu,
+je ne fus pas désappointé. Seulement, comme je pouvais très-bien être
+repoussé de l'Élysée, je demandai au valet de chambre de Poirier de
+m'accompagner.
+
+--Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui dis-je,
+conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de la plus haute
+importance.
+
+--Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes gens.
+
+Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si j'avais eu le coeur
+à la gaieté. Je parvins à le décider à sortir, et à l'Élysée, devant le
+domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient
+restées closes pour le capitaine de Saint-Nérée.
+
+Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand il rentrerait,
+peut-être d'un instant à l'autre, peut-être dans une heure, seulement
+on était certain qu'il rentrerait. Il était mon unique ressource. Je
+demandai à l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de
+chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me laissa seul.
+
+A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les ordres qui mettaient
+en ce moment la France à feu et à sang, j'éprouvai une impression
+indéfinissable. Tout était calme, silencieux, et l'on pouvait se croire
+dans l'hôtel le plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas
+cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce
+calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus
+ou moins tranquillement le résultat du coup qu'il avait joué; s'il
+gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'où il était venu et où il
+retournerait.
+
+Je fus distrait de ces réflexions par une conversation qui s'engagea
+dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eût fait oublier
+ma présence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fût
+pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte
+je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.
+
+--Eh bien, comment ça va-t-il?
+
+--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer. Ç'a été le matin
+quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il paraît que la cavalerie de
+Versailles et de Saint-Germain a été prévenue en retard, et au lieu
+d'arriver au petit jour comme c'était convenu, elle n'a commencé à
+paraître qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince,
+et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un ici qui a pensé à
+prendre ses précautions.
+
+--Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui.
+
+--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre à
+l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le
+dos; le reste est chez ma famille.
+
+--Quand on a vu des révolutions!
+
+--Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais elle me paraît
+maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On
+attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il
+y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de
+soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais
+paru ici.
+
+--C'est bon signe.
+
+--Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a
+rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades.
+
+--Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas
+savoir où et comment elles finiront.
+
+--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.
+
+Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes
+réflexions.
+
+Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier
+arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi, souriant et les mains
+tendues.
+
+--Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.
+
+--Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du succès pour me
+décider à pareille démarche.
+
+--Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche serait d'un homme
+intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin,
+puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?
+
+Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.
+
+--Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez est, je
+crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet de police pour le
+faire relâcher.
+
+--Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet de police?
+
+--Assurément je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne
+peux pas le faire tout de suite, car je suis chargé par le prince d'une
+mission qui ne souffre pas de retard.
+
+--La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus;
+pendant chaque minute qui s'écoule on peut le fusiller.
+
+--Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant l'intérêt
+particulier; dans une heure je serai à la préfecture, allez m'attendre à
+la porte du quai des Orfèvres.
+
+Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:
+
+--Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui
+perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu
+que l'armée de Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société,
+ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent tout ce qui
+lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une
+partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les
+brigades qui m'ont été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter;
+je viens chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera
+distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une
+mission aussi belle, aussi noble, et tromper la générosité du prince,
+même pour sauver la vie d'un ami?
+
+Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à dire, et ce
+n'était pas dans les circonstances où je me trouvais que je pouvais
+m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me
+montaient aux lèvres, et me rendis à la préfecture.
+
+C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on
+achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armée française,
+notre honneur à tous, l'honneur du pays!
+
+Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je pénétrai dans le
+cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du préfet de
+police.
+
+--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève au faubourg
+Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidière et Mazzini
+arrivent à Paris; le prince de Joinville est débarqué à Cherbourg pour
+entraîner la flotte; on construit partout des barricades.
+
+--Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous
+vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous
+plaignez.
+
+Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots «on vous en
+fait.»
+
+--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre
+nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons
+de sympathie.
+
+--Et l'armée?
+
+--Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armée,
+aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à présent assuré notre succès;
+mais demain la guerre commence.
+
+--Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et après-demain vous
+pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de
+rendre service à mon ami, je vous prie.
+
+Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.
+
+On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première: «Laissez
+passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et donnez-lui protection en cas
+de besoin;» la seconde: «Remettez entre les mains de M. le capitaine de
+Saint-Nérée, M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera, s'il
+est encore en vie.»
+
+Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et de tous les
+cachets nécessaires.
+
+
+
+XXVIII
+
+C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberté de M. de
+Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait maintenant savoir où se
+trouvait M. de Planfoy, et là était le difficile.
+
+Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la
+Préfecture, avec toutes les recommandations nécessaires pour que l'on
+fît les recherches utiles.
+
+Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel je m'adressai me
+reçut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-à-dire
+le désir de savoir où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules
+sans me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la
+préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait les personnes
+qu'on arrêtait:
+
+--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on
+le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me
+demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore
+vous ne me dites pas où est cette botte de foin.
+
+--Je vous le demande.
+
+--Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le monde arrête depuis
+deux jours; non-seulement ceux qui ont qualité pour le faire,
+mais encore tous ceux qui veulent. La Préfecture a fait faire des
+arrestations, et celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un
+autre côté, les commissaires et les agents en font spontanément, en même
+temps que les généraux, les officiers, les sergents, les soldats en font
+aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un
+pareil gâchis; tout cela se réglera plus tard.
+
+--Et ceux qui sont arrêtés injustement?
+
+--On les relâchera.
+
+--Et ceux qui auront été fusillés par erreur?
+
+--Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi on aurait dû
+laisser la Préfecture opérer seule. Mais chacun se mêle de la police.
+
+Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là gardé.
+
+--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'écria-t-il. Cette
+confusion des pouvoirs est déplorable. En temps ordinaire, tout le monde
+accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne.
+Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée devrait faire
+des arrestations? Où allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux.
+Ainsi je suis certain que votre ami aura été arrêté par la troupe, ce
+qui, dans l'espèce, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la
+barricade, mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier.
+Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est. Maintenant, du diable
+si je me doute où le chercher.
+
+--On met les prisonniers quelque part, sans doute.
+
+--Assurément; mais comme on est encombré dans les prisons, on en
+met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts,
+au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre, à Vincennes. On a été pris à
+l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les
+logements, cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et nous eût
+empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice à la
+police un jour. Songez que nous n'avons été prévenus que dans la nuit;
+huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté ont été consignés
+à la préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les
+officiers de paix et les quarante commissaires de police; à cinq heures,
+tous les commissaires ont été appelés un à un dans le cabinet de M. le
+préfet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un dévouement
+admirable, a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des généraux
+célèbres, d'anciens ministres, des hommes que la France était habituée
+à honorer: pas un seul commissaire n'a hésité un moment. Est-ce beau le
+devoir? Ils sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à
+l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel Espinasse,
+la police avait tout fait.
+
+A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du dehors et l'on
+entendit quelques coups de fusils.
+
+--Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en bondissant sur son
+fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de
+cavalerie; personne ne répond à nos réquisitions.
+
+Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succédant
+brusquement à l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque,
+et ce qui le rendait plus risible encore, c'était la cause qui le
+provoquait. Ces rumeurs en effet étaient trop faibles, et les quelques
+coups de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la
+préfecture cernée allait être prise d'assaut.
+
+Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il n'était plus
+troublé que par le souvenir de son émotion et la rapidité de sa course.
+
+--Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est
+égal, quand on pense que la préfecture est à la merci d'un coup de main,
+c'est effrayant.
+
+Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.
+
+--Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon employé. Donnez-nous
+donc ce qui nous est nécessaire pour nous protéger; que deviendriez-vous
+sans nous?
+
+--Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit celui à qui
+s'adressaient ces demandes, tout va bien.
+
+--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue
+Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin;
+la troupe laisse faire.
+
+--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de
+barricades qu'on voudra; demain, à deux heures, les troupes, reposées
+et bien nourries, commenceront leur mouvement général d'attaque, on
+envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera concentrée,
+et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir
+dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole à l'armée;
+demain ou après-demain, vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort à
+faire; reposez-vous et prenez des forces.
+
+Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai
+que M. de Planfoy était en prison et que les minutes qui s'écoulaient
+étaient terribles pour lui et pour nous.
+
+--C'est très-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je
+vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous,
+de votre côté, cherchez-le aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les
+recommandations dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne
+le trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à votre
+disposition.
+
+Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon
+inquiétude était grande, combien devaient être poignantes les angoisses
+de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui
+attendaient leur père!
+
+A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance bien faible, il est
+vrai, mais enfin qui était d'une réalisation possible. Pourquoi M. de
+Planfoy n'aurait-il pas été relâché? Pendant que je le cherchais, il
+était peut-être chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire
+reconnaître son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut espérer.
+
+Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie. Madame de Planfoy
+et ses enfants étaient dans les larmes, attendant toujours.
+
+Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les affiches, portant
+l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient été apposées dans
+le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade.
+
+--La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la vérité: je
+meurs d'angoisse!
+
+--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté.
+
+--Où est-il, l'avez-vous vu?
+
+Je fus obligé de dire la vérité.
+
+--On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de
+l'espérance dans l'inquiétude; mais qui vous assure qu'il est encore en
+vie?
+
+Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle
+puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les
+arrange et non la foi qui les inspire?
+
+--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé au bout de mon
+récit.
+
+--C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus ou la
+résistance.
+
+Puis, comme je voulais changer l'entretien:
+
+--Voulez-vous me le montrer? dit-elle.
+
+Il était impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je
+n'avais pas cet ordre. Je le donnai.
+
+--Vous voyez bien, s'écria-t-elle désespérément: «s'il est encore en
+vie;» eux-mêmes admettent qu'il a dû être fusillé. Ah! mes pauvres
+enfants!
+
+A ce cri, les enfants se jetèrent au cou de leur mère, et ce fut une
+scène déchirante; je savais ce qu'était la perte d'un père; leur douleur
+raviva la mienne.
+
+Mais nous n'étions pas dans des conditions à nous abandonner librement à
+nos émotions. Je me raidis contre ma faiblesse et j'expliquai à madame
+de Planfoy que j'allais immédiatement au fort d'Ivry où j'avais des
+chances de trouver M. de Planfoy.
+
+--Je vais avec vous, dit-elle.
+
+Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela n'était pas
+possible.
+
+--Il n'y a aucune utilité, lui dis-je, à venir avec moi; soyez bien
+convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.
+
+--Je le sais, mais je ne peux pas me résigner à passer une nuit pareille
+à ma journée; je ne peux pas rester dans cette maison à attendre; vous
+ne savez pas ce qu'a été cette horrible attente qui va recommencer.
+
+Enfin, je parvins à lui faire abandonner son idée. Il était déjà tard;
+Ivry était loin de Paris; nous ne pouvions y aller qu'à pied; elle me
+retarderait, et dans la compagne elle pourrait m'être un embarras et
+un danger. Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues de ces
+quartiers étaient mornes et désertes; on eût pu se croire dans une ville
+ensevelie; mes pas seuls troublaient le silence.
+
+A la barrière on m'arrêta, et je fus obligé de donner des explications
+aux hommes de police qui occupaient le poste: on ne sortait plus de
+Paris librement.
+
+Je savais à peu près où se trouvait le fort d'Ivry, mais, dans la nuit,
+j'étais assez embarrassé pour ne pas faire des pas inutiles; comme
+j'hésitais à la croisée de deux routes, j'entendis une rumeur devant
+moi. Je me hâtai, et bientôt je rejoignis un convoi en marche.
+
+C'étaient précisément des prisonniers que des chasseurs de Vincennes
+conduisaient au fort; ils étaient au nombre d'une quarantaine,
+enveloppés de soldats; en queue marchaient des agents de police; les
+chasseurs criaient et causaient comme des gens excités par la boisson,
+les prisonniers étaient silencieux. Dans la nuit, ce défilé au milieu
+des campagnes avait quelque chose de sinistre; il semblait qu'on
+marchait vers un champ d'exécution.
+
+J'abordai un agent de police, et après m'être fait reconnaître, je lui
+demandai d'où venaient ces prisonniers.
+
+--D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons pour demain;
+c'est une bonne précaution.
+
+La nuit m'empêchait de voir si M. de Planfoy était dans ce convoi et je
+ne pouvais m'approcher des prisonniers, je dus aller jusqu'au fort.
+
+Là, sur la présentation que je fis des ordres de la préfecture de
+police, on me permit d'assister à l'entrée des prisonniers dans la
+casemate où ils devaient être enfermés.
+
+A la lueur d'un falot, je les vis défiler un à un devant moi: toutes les
+classes de la société avaient des représentants parmi ces malheureux: il
+y avait des ouvriers avec leur costume de travail, et il y avait aussi
+des bourgeois, des vieillards, des jeunes gens qui étaient presque des
+enfants.
+
+Plus d'un en passant devant moi me lança un regard de colère et de
+mépris dans lequel le mot «mouchard» flamboyait; mais le plus grand
+nombre garda une attitude accablée: on eût dit des boeufs ou des moutons
+qu'on conduisait à la boucherie et qui se laissaient conduire.
+
+M. de Planfoy n'était point parmi ces prisonniers, et il n'était pas
+davantage parmi ceux qui avaient été déjà amenés au fort.
+
+Je me remis en route pour Paris, et comme il m'était impossible de
+pénétrer cette nuit dans Bicêtre ou dans le Mont-Valérien, je rentrai
+chez moi; j'étais accablé de fatigue; je marchais sans repos depuis
+dix-huit heures.
+
+Les rues étaient silencieuses, sans une seule voiture, sans un seul
+passant attardé: deux fois seulement je rencontrai de fortes patrouilles
+de cavalerie: Paris était-il vaincu sans avoir combattu, ou bien se
+préparait-il à la lutte?
+
+
+
+XXIX
+
+Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant le jour, je partis
+pour Bicêtre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une
+voiture dont le cocher voulut bien me conduire.
+
+Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par une barricade; rue
+Dauphine nous en trouvâmes une seconde, rue de la Harpe une troisième.
+La nuit avait été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes
+se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait briller quelques
+fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans
+les rues, la ville semblait livrée à elle-même.
+
+L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient une étrange
+impression; en se rappelant ce qu'avait été Paris la veille, on se
+sentait malgré soi le coeur serré: qu'allait-il se passer? Où les
+troupes étaient-elles embusquées? Instinctivement on regardait au loin,
+au bout des rues désertes, cherchant des canons pointés et des escadrons
+formés en colonnes; les sentiments qu'on éprouvait doivent être ceux du
+gibier qui se sait pris dans un immense affût.
+
+Ma voiture était un _milord_, et par suite des différents changements de
+direction qui nous avaient été imposés par les barricades, je m'étais
+trouvé souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son
+siége et m'adressait ses observations.
+
+--Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le général
+Neumayer arrive à la tête de ses troupes pour défendre l'Assemblée,
+seulement le malheur c'est qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans
+compter les autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.
+
+Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits, cependant,
+malgré moi, j'en fus péniblement impressionné; que devait éprouver la
+malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!
+
+A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de police dirent au
+cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Lisez l'affiche.
+
+Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'être
+collée, elle prévenait les habitants de Paris que la circulation des
+voitures était interdite, et que le stationnement des piétons dans
+les rues serait dispersé par la force sans sommation: «les citoyens
+paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à contrevenir
+à ces dispositions.»
+
+Les termes de cette proclamation n'étaient que trop clairs; ils disaient
+que la ville appartenait à la troupe, et que la vraie bataille allait
+commencer; la veille, c'étaient les prisonniers seulement qui devaient
+être fusillés, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
+s'exposaient à être massacrés sans sommations,--la sommation c'était
+cette proclamation du préfet de police Maupas qui continuait dignement
+celle du ministre Saint-Arnaud.
+
+Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il ne pourrait pas
+rentrer dans Paris, je le décidai à me conduire à Bicêtre en lui
+promettant de le garder pour aller au Mont-Valérien si je ne trouvais
+pas à Bicêtre la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant
+que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire.
+
+En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes des femmes
+qui marchaient en traînant leurs enfants par la main. A l'entrée du
+fort, d'autres femmes étaient assises sur le gazon humide. Quelles
+étaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou
+bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se
+trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient
+pas comme moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles, et le
+«passez au large» des factionnaires les tenait à distance.
+
+M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis en route pour le
+Mont-Valérien, sans grande espérance, il est vrai, mais décidé à aller
+jusqu'au bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.
+
+Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs
+de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond
+mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement
+de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la
+fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la voiture; mais aucun
+bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni le roulement des voitures, ni le
+ronflement des machines à vapeur: tout semblait frappé de mort dans
+cette énorme agglomération de maisons, et ce silence était sinistre.
+
+De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue, surtout pour un
+cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la côte et montai au
+fort. Là aussi les prisonniers étaient nombreux; mais M. de Planfoy
+n'était point parmi eux.
+
+L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins de complaisance
+que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry et à Bicêtre: il me croyait
+évidemment un ami de la préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en
+marquer son mépris.
+
+--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais
+pour qu'on cherchât M. de Planfoy, ce n'est pas à moi de reconnaître
+leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder.
+
+Ce mot de révolte était le premier que j'entendais dans la bouche d'un
+officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous
+nous séparâmes en nous serrant la main.
+
+J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper. Où chercher
+maintenant? à qui s'adresser? Je pensai à aller chez le personnage qui
+m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de
+mon père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être à
+s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux miennes. Après
+avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la
+Chaussée-d'Antin.
+
+Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à quatre ou cinq
+heures du matin peuvent se faire une idée de leur aspect, le 4 décembre,
+à une heure de l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment, ne
+sachant rien de la révolution, eût cru assurément qu'il entrait dans une
+ville morte, comme Pompéi.
+
+Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai
+une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait
+donc pas encore commencé.
+
+Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure que j'avançais, je
+trouvais les curieux des jours précédents: on causait avec animation
+dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de
+police.
+
+Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais le peu que
+j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le
+côté sérieux.
+
+La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fût point chez lui, et
+je me trouvai déconcerté, comme il arrive dans les moments de détresse
+quand on s'est cramponné à une dernière espérance, et que cette branche
+vous casse dans la main.
+
+Il ne restait plus que la préfecture de police; je me dirigeai de ce
+côté. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepté par des
+troupes qui défilaient, infanterie et artillerie. La foule avait été
+refoulée dans la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres
+s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! à bas
+Soulouque! à bas les prétoriens! Et les soldats passaient sans se
+retourner.
+
+Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla un tapage de ferraille;
+c'était une pièce d'artillerie qui s'était engagée sur le trottoir, les
+chevaux s'étaient jetés dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les
+hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte
+s'abattit.
+
+Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la
+batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de
+fouet qui se mêlaient dans une inextricable confusion.
+
+--Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans la foule.
+
+Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous
+avaient la figure allumée et les yeux brillants.
+
+Pendant que j'attendais que le passage fût devenu libre, j'aperçus dans
+la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en même
+temps et s'approcha de moi.
+
+--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là, tu me fais
+plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque
+comédie! ça va finir dans des sifflets comme la descente de la
+Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire.
+
+--Tu crois?
+
+--Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la foule n'est là que
+pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les
+avait pas soûlés.
+
+--Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as donc pas lu la
+proclamation du préfet de police?
+
+--Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut appeler la blague
+de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les
+prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants;
+demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
+Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-là
+gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre à la Banque et qu'ils
+se sont partagés: leur coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant
+qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.
+
+Et comme je me récriais contre ce scepticisme:
+
+--Va voir la barricade du boulevard Poissonnière, dit-il, c'est eux qui
+l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton
+et elle n'est à autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que
+ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers et des soldats
+qui portent à la main un écriteau sur lequel on lit: «Service des
+hôpitaux militaires,» crois-tu que c'est sérieux? De la blague et de la
+mise en scène.
+
+Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard en discourant
+ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus sur les trottoirs et à l'entrée
+de la rue Taitbout nous trouvâmes des groupes assez nombreux dans
+lesquels il y avait des femmes et des enfants.
+
+Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade, nous vîmes arriver un
+régiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commandé par le colonel de
+Rochefort, que je reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de
+traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.
+
+La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres à peine, lorsque
+des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive
+la Constitution! et à bas le dictateur!
+
+Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les
+chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se précipitèrent
+après lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes
+ce fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de cette foule;
+on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des
+chevaux épargnaient étaient percés à coups de lance.
+
+Le hasard permit que nous fussions au milieu même de la rue; nous pûmes
+nous jeter en arrière et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix
+pas de moins ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons
+du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.
+
+Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans, et elle se
+referma aussitôt. Quelques personnes étaient entrées avant nous, elles
+me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant
+et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des
+chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenêtres.
+
+Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre qui pouvait-elle
+être dirigée: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis
+de verres cassés tombant dans la rue fut la réponse à cette question. La
+troupe tirait dans les fenêtres.
+
+--Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la proclamation de Maupas,
+maintenant?
+
+--Oh! les monstres!
+
+Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées devant moi à la
+préfecture de police me revint: c'était là ce qu'on appelait «envahir un
+quartier par la terreur.»
+
+
+
+XXX
+
+La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux
+de peloton, des coups isolés, puis des courts intervalles de repos
+pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient.
+
+Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce tapage de vitres
+se mêlait aux cris des locataires qui, éperdus de terreur, se sauvaient
+dans les appartements intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient
+les uns les autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans
+une décharge générale qui dominait tous les bruits par son roulement
+sinistre.
+
+Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on des fenêtres
+du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en étions réduits à
+attendre sans rien comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun
+faisait ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus
+déraisonnables les unes que les autres.
+
+--Les soldats se battent entre eux.
+
+--Ils sont cernés par les républicains.
+
+--Ils tirent à poudre.
+
+--Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés à poudre font ce
+bruit strident?
+
+--Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?
+
+Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous réfugier dans la cour
+de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait
+reçu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa
+blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire
+ouvrir la porte.
+
+--Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi aller la
+chercher.
+
+--Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas
+malgré moi.
+
+Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours d'une voix
+désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!» d'autres personnes criaient avec
+colère «N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!»
+
+La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient à
+tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison était un
+but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande
+porte ou s'enfoncer dans le bois.
+
+Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se
+précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une petite porte,
+s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois
+détonations éclatèrent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux.
+
+Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui étaient
+déjà dans la cave remontèrent précipitamment et se jetèrent sur celles
+qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se
+renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'était à croire qu'ils
+étaient frappés d'une folie furieuse.
+
+Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla dans ses
+ferrures.
+
+--N'ouvrez pas! crièrent quelques voix.
+
+--Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons la porte.
+
+Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de fusil furent tirés
+dans les serrures.
+
+Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée j'avais conservé
+une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur
+le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir
+cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant furieux
+dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baïonnette.
+
+Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeâmes le
+concierge à tirer son cordon.
+
+Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette baissée; vivement
+j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent sur moi et me collèrent contre
+le mur.
+
+--Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il
+flaira.
+
+Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement
+l'eau-de-vie.
+
+--Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner dans la cour.
+
+--C'est un _gant jaune_, dit un autre, au mur!
+
+D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-être, s'étaient
+précipités dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour,
+les autres montaient l'escalier; deux étaient restés à la porte la
+baïonnette basse pour nous empêcher de sortir.
+
+--Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un bras.
+
+Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu m'expliquer avec
+calme, très-probablement j'aurais été fusillé, ce fut l'habitude du
+commandement militaire qui me sauva.
+
+Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant
+au sergent qui donnait des ordres à ses hommes, je lui dis:
+
+--Sergent, avancez ici.
+
+Il se retourna vers moi.
+
+--Vous m'accusez d'avoir tiré?
+
+--On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous
+cherchons qui.
+
+--En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en poussant contre le
+mur de la cour le jeune homme blessé, son fusil a crevé dans sa main, il
+saigne.
+
+Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un
+bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent de quatre ou cinq pas, trois
+fusils s'abaissèrent, et le malheureux, fusillé presque à bout portant,
+tomba la face sur le pavé.
+
+Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques secondes,
+sans que personne de nous, tenu en respect par une baïonnette, eût pu
+intervenir.
+
+A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai les baïonnettes
+qui me menaçaient et courus à lui.
+
+--Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont
+fous; arrêtez-les.
+
+Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la cour.
+
+--Il avait tiré, dit le lieutenant.
+
+--Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas plus que nous
+tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que
+personne n'a tiré ici.
+
+--Et qui me prouve cela?
+
+Le rouge me monta aux joues.
+
+--Ma parole.
+
+--Qui me prouve que vous êtes soldat?
+
+Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture. Je le lui
+montrai. Il me fit alors ses excuses et écouta mes explications.
+
+--C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai
+qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens.
+
+--J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme
+qu'on n'a pas tiré.
+
+--Des hommes sont tombés de cheval.
+
+--Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés par une
+balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur
+colonel, ils auront été désarçonnés; vous avez dû voir comme moi que
+plusieurs étaient ivres.
+
+--Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez vos hommes.
+
+Puis, s'adressant au concierge:
+
+--Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour
+personne; ceux qui seront trouvés dans la rue seront fusillés.
+
+Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés, entendant le
+canon dans le lointain, auquel se mêla bientôt le bruit d'une fusillade,
+analogue à celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de
+peloton se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard;
+c'était à croire que Paris était en feu depuis la Madeleine jusqu'à la
+Bastille. En réalité il l'était depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'à la
+porte Saint-Denis, car c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable
+fusillade du boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes.
+
+Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir la porte.
+Les troupes défilaient sur le boulevard, qui présentait un aspect
+horrible: les fenêtres étaient brisées, les arbres étaient hachés, les
+maisons étaient rayées et déchiquetées par les balles; la poussière de
+la pierre et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là des
+morts étaient étendus.
+
+Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient du champagne en
+s'enfonçant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise
+d'assaut et mise à sac.
+
+En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine, je pus gagner
+les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais
+je fus empêché par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par
+d'honnêtes bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux qui
+voulaient passer.
+
+Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas de nouvelles
+de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea charitablement à m'aller
+coucher au plus vite, «les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit
+que je n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais
+continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les
+postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple.
+
+--Il aura été gardé probablement par les soldats, me dit-il, à la
+Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez
+par là; seulement je vous préviens que vous avez tort; l'insurrection
+n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux
+de vous mettre au lit.
+
+La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et l'on entendait
+toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.
+
+Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer
+mes dernières recherches, j'inclinai du côté de l'Hôtel de ville en
+prenant par les rues étroites et écartées. Partout les boutiques étaient
+fermées, et bien qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes
+que j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.
+
+Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes;
+le sergent qui marchait en tête criait d'une voix forte: «Ouvrez les
+persiennes et fermez les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas
+immédiatement exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes
+closes.
+
+En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard du Temple, un
+soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et
+m'arrêtai; mais il ne se contenta pas de cette marque de déférence et
+m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.
+
+Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta
+aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une
+grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle opposé à celui où je
+m'étais blotti.
+
+Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne
+m'ouvrit pas et on ne me répondit pas, bien que j'entendisse des bruits
+de voix dans le vestibule.
+
+Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à un seul
+soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup déchargé; mais ils
+étaient deux, et quand le fusil de l'un était vide, le fusil de l'autre
+était plein.
+
+Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur façon de tirer; me
+sachant réfugié dans mon encoignure ils trouvèrent amusant de m'envoyer
+leurs balles comme si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer
+ensemble, ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.
+
+Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles frappaient
+contre une colonne en pierre qui me protégeait, et, ricochant, elles
+allaient tomber en face.
+
+Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'échapper et
+j'en serais quitte probablement pour l'émotion, mais s'ils avançaient
+d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'être plus masqué par une
+colonne, et alors j'étais mort.
+
+Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un
+bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient quatre hommes et un caporal
+qui venaient me faire prisonnier.
+
+J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit
+brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la
+balle que j'attendais.
+
+Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus
+presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes.
+
+
+
+XXXI
+
+--Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le
+collet de mon paletot.
+
+--Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça.
+
+--Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la
+crosse de son fusil.
+
+En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant
+cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur
+ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué.
+
+--Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.
+
+--Un bourgeois qui s'est sauvé.
+
+--C'est bon, emmenez-le.
+
+Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais
+nullement rassuré.
+
+--Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.
+
+Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner
+me répondre.
+
+--Allons, marche, dit le caporal.
+
+Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient
+en avant.
+
+Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux
+brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En
+me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le
+dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
+de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à
+terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui
+restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu
+solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
+terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.
+
+Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui
+m'ajustaient et s'approcha de moi.
+
+Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec
+nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par
+le collet comme son caporal, il me tendit la main.
+
+--Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?
+
+Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de
+baïonnettes menaçantes.
+
+--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.
+
+Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières;
+mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en
+grognant.
+
+--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces
+gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle...
+partie par malheur.
+
+--Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.
+
+--C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un
+jour comme aujourd'hui?
+
+--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.
+
+--Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres
+soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement
+ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.
+
+Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.
+
+--L'armée en est là, dis-je accablé.
+
+--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la
+bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant
+ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant
+de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en
+congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera
+peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis
+pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la
+guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est
+un loup pour l'homme!
+
+--Vous avez eu un engagement sanglant?
+
+--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car
+la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si
+bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans
+commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un
+quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien,
+pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni
+supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la
+gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son
+sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des
+victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses
+dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la
+mémoire des faits.
+
+Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce
+quartier isolé et je lui racontai mes recherches.
+
+Il secoua la tête avec découragement.
+
+--Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?
+
+Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:
+
+--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il.
+C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez
+échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent
+pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux
+qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues
+font ce qu'ils veulent.
+
+Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à
+circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger
+pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une
+considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de
+la Douane.
+
+--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant
+que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.
+
+Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on
+ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs
+appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.
+
+Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui
+montaient la garde le pistolet au poing.
+
+Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour
+desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait
+fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la
+planche.
+
+Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs
+contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que
+les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
+silence qui régnait dans les rues.
+
+Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes
+bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les
+vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance
+ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
+n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus
+quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon
+laissez-passer.
+
+--Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit,
+nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.
+
+--Ne puis-je pas les voir?
+
+--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est
+pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer.
+
+--Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de
+celui que je viens délivrer?
+
+--Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.
+
+Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un
+vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous
+venaient quatre hommes de garde.
+
+--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il
+y en a un qui veut sortir, foncez dessus.
+
+Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla
+au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits,
+mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération.
+
+--Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de
+Planfoy.
+
+Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités
+à la porte.
+
+--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant
+un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il
+était difficile de distinguer les voix et les cris.
+
+--Taisez-vous donc! cria le sergent.
+
+Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon
+tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me
+sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement
+humain.
+
+--Le voilà! cria une voix.
+
+Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la
+lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.
+
+--Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me
+retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans.
+
+La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on
+n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.»
+
+--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.
+
+Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par
+les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché
+M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une
+balle.
+
+En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a
+souffert depuis deux jours.
+
+--Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les
+empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal
+m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la
+caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme
+combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez
+moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais
+envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire
+relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette
+demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez.
+Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions
+sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je
+déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis,
+trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux
+mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.
+
+--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.
+
+--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui
+m'attendait.--«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le
+sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On
+prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à
+la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention
+délicate.--«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un
+grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche
+qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés.
+A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après
+quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui
+m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.--«Qu'est-ce qu'il a fait
+ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.--Pris sur la
+barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute.» Et
+l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop
+clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien
+m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la
+salle d'où tu viens de me tirer.
+
+Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à
+madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.
+
+Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien
+s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants.
+
+--C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti.
+
+J'eus ma part des embrassements.
+
+
+
+XXXII
+
+Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai rue de Reuilly.
+Et le lendemain matin je pris le train de Châlon. M. de Planfoy voulut
+me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de
+Planfoy, je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade
+n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le
+lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du côté de la rive
+gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien
+sérieux, mais c'en était assez cependant pour un homme qui avait été si
+près «du mur,» le mur contre lequel on fusille, ne se risquât point dans
+les rues.
+
+J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, et autant qu'il
+avait dépendu de moi, je l'avais avancée. A chaque minute, pendant mes
+recherches et mes voyages à travers Paris, je m'étais exaspéré contre
+leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait
+point été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.
+
+Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette grande
+impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude non moins
+grande et non moins irritante.
+
+Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient cependant
+facilement explicables, malgré leur contradiction apparente.
+
+Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, c'était pour
+rejoindre mon régiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment
+où il faudrait se prononcer et agir.
+
+Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes camarades avaient pris
+parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me séparer
+d'eux.
+
+Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à Marseille?
+
+Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais pas eu le temps
+de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais
+acheté plusieurs. Je me mis à les étudier, en cherchant ce qui touchait
+Marseille et le Midi.
+
+Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le
+temps d'arriver à Paris depuis le coup d'État, et l'on était réduit aux
+dépêches transmises par les préfets.
+
+Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, prises si
+courageusement par le Président de la République, avaient été
+accueillies à Marseille avec enthousiasme.
+
+Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne pouvait
+savoir. Cependant, en lisant les dépêches des Basses-Alpes et du Var,
+on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi était
+exagéré, car dans ces deux départements on signalait une certaine
+agitation «parmi les bandits et les socialistes.»
+
+Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme constaté
+officiellement, ce fut le récit des faits qui s'étaient passés au
+boulevard des Italiens, et dont j'avais été le témoin.
+
+Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les Parisiens, ce qui
+s'était passé à Paris devant les Parisiens, on pouvait très-bien n'être
+pas sincère pour ce qui s'était passé à deux cents lieues de tout
+contrôle.
+
+«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé la journée d'hier
+sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la
+gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de différentes
+maisons et plusieurs lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et
+des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en sont résultés.
+Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été plus ou moins
+atteints par les coups de feu de la troupe.»
+
+Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi le
+malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la maison où nous
+avions trouvé un abri, avait été atteint par un coup de feu qui était
+«une riposte de la troupe;» ainsi les maisons criblées de balles,
+les glaces, les fenêtres brisées étaient «des dégâts naturels et
+nécessaires.»
+
+Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on n'est point gêné par
+les scrupules, on est bien fort pour mentir.
+
+L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi vrai que les
+coups de fusil tirés sur les lanciers.
+
+Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce que je ferais en
+arrivant à Marseille.
+
+Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup d'État, c'est
+briser ma carrière et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis
+dix ans des liens puissants m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu
+une famille pour moi, et une famille d'autant plus chère que je n'en ai
+plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes souvenirs et mes
+espérances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel métier puis-je
+prendre pour gagner ma vie? car je serai obligé de travailler pour
+vivre. Mon éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, et
+je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent à
+l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a
+plus son sabre en main?
+
+Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour
+le moment, que dira Clotilde d'une pareille détermination? Comment me
+recevra le général Martory, si je me présente devant lui en paletot et
+non plus en veste d'uniforme?
+
+Bien que des paroles précises n'aient point été échangées entre nous à
+ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est
+l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le général futur, et non
+le comte de Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
+Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas
+prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, quelles
+espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, la belle affaire par le
+temps qui court, la belle dot et la riche position!
+
+Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le temps passe
+vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour ainsi dire aperçu du voyage.
+Mais là, un compagnon de route m'arracha à mes réflexions pour me
+rejeter dans la réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que
+cette ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient
+levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait
+commencé.
+
+Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des trembleurs, et, emporté
+par ses craintes, il me représenta cette insurrection comme formidable.
+
+La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec l'enthousiasme
+unanime que constataient les journaux. Que se passait-il à Marseille?
+
+A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait dans le
+département, et que des insurrections avaient éclaté à Cluny et dans les
+communes rurales.
+
+A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à mesure que je
+descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts.
+On arrêtait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris,
+et à nos renseignements on répondait par d'autres renseignements sur
+l'état du pays.
+
+Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, et nous
+dépassâmes sur la route un détachement composé d'infanterie et
+d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait à Privas, menacé par des
+bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du département.
+
+A un certain moment où nous longions le Rhône, nous entendîmes une
+fusillade assez vive sur la rive opposée, à laquelle succéda la
+_Marseillaise_, chantée par trois ou quatre cents voix.
+
+Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue
+l'autorité, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on
+fondait des balles devant les corps de garde.
+
+A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues à Crest; dans
+le lointain, nous entendîmes sonner le tocsin, qui se répondait de
+clochers en clochers.
+
+Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village,
+nous tombâmes au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui
+campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule
+bigarrée, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
+souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils de chasse,
+des faux, des fourches, des gaules terminées par des baïonnettes.
+C'était l'heure du dîner; des tables étaient dressées, et je dois dire
+qu'elles ne ressemblaient pas à celles qui m'avaient si douloureusement
+ému le 4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de
+l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fût ivre ou animé par
+la boisson.
+
+On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien,
+si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.
+
+A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie
+qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en désordre: ils venaient
+d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient été repoussés.
+Il y avait des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui
+suivaient difficilement.
+
+Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches officielles et
+ressemblait même terriblement à une levée en masse.
+
+Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question avec une anxiété
+toujours croissante: que se passe-t-il à Marseille? Comme toujours
+en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions étaient
+contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes;
+selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse des
+campagnes et d'un grand nombre de villes.
+
+Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se précisèrent: Marseille
+n'avait pas bougé, et le département du Var seul s'était insurgé.
+
+A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et purent me raconter
+ce que je désirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient
+Marseille: l'un était un ancien magistrat destitué en 1848 et inscrit,
+depuis cette époque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était
+un riche commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix et
+ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos
+relations avaient été assez suivies pour qu'une entière liberté de
+parole régnât entre nous.
+
+Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir fait le récit
+de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des
+exclamations de colère et d'indignation; l'ancien magistrat protestant
+au nom du droit et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et
+de l'humanité.
+
+Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon récit, qu'ils
+m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'État. Le premier
+jour, la population ouvrière s'était formée en rassemblements menaçants
+et l'on avait pu croire à une révolution formidable. Mais cette
+agitation s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point eu
+besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement quelques points
+stratégiques.
+
+--Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre à un pareil
+attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens légaux. Nous
+avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera
+sûrement Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant
+contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'à faire autour de
+lui ce que j'appellerai «la grève des honnêtes gens.» Abandonné par tout
+le monde, il tombera sous le mépris général.
+
+--C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de mes amis accepte
+une place ou une position d'une pareille main, je me fâche avec lui,
+quand même ce serait mon frère.
+
+--S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.
+
+Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là deux honnêtes gens,
+avec lesquels on était heureux de se trouver en communion de sentiments.
+
+En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel m'attendait; il
+m'avait envoyé chercher trois fois, et je devais me rendre près de lui
+aussitôt mon retour, sans perdre une minute.
+
+Je ne pris pas même le temps de changer de costume, et, assez inquiet de
+cette insistance, je courus chez le colonel.
+
+
+
+XXXIII
+
+--Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant entrer, c'est
+heureux.
+
+--Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en
+retard.
+
+--Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après la mort de votre
+père que vous partiez aussitôt, et je vous attends depuis jeudi.
+
+En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu.
+
+--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois
+qu'il s'est passé à Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes
+dans une situation grave, et j'ai besoin de vous.
+
+--A Marseille?
+
+--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le
+danger est passé, mais, dans le Var, les paysans se sont soulevés, ils
+ont formé des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes
+de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper
+rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous
+pouvons, sans compromettre la sécurité de Marseille, détacher quelques
+hommes, il faut que vous partiez pour le Var.
+
+--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.
+
+--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de
+monter à cheval?
+
+Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal à l'aise et
+confus.
+
+--Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je enfin, car elle
+n'est pas sincère. Vous avez toujours été plein d'indulgence et de bonté
+pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi
+de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme à un
+colonel, mais comme à un père.
+
+--Je vous écoute, mon ami.
+
+--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un détachement qui
+doit agir contre des hommes dont j'approuve les idées et la conduite?
+
+--Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans qui organisent la
+jacquerie?
+
+--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la résistance au coup
+d'État, c'est la défense du droit et de la liberté; je ne peux donc pas
+sabrer ceux qui lèvent ce drapeau: derrière la première barricade qui a
+été élevée, j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et c'est le
+hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.
+
+Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le
+salon à grands pas, les bras croisés:
+
+--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables!
+s'écria-t-il.
+
+--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre
+parti pour eux?
+
+--Eh! ce n'est pas du président seulement que je parle, c'est aussi de
+l'Assemblée, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi
+l'Assemblée, par ses petites intrigues, ses rivalités de parti et son
+impuissance nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les
+sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe où, ils
+agissent, et à un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles,
+ils s'imposent irrésistiblement. Voilà notre situation, le sauveur s'est
+présenté et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre
+parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point osé
+le faire.
+
+--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilité, ils
+agissent suivant les simples lois de la conscience.
+
+--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages
+pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de
+brûler les propriétés privées. Eh bien, ma conscience de soldat me
+commande, à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est tracé, et je ne
+m'en écarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-là, je
+crois que je dois me servir du sabre que j'ai à la main pour maintenir
+l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire.
+
+--Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les accuse-t-on pas
+de ces crimes, comme on a accusé les bourgeois de Paris d'avoir tiré sur
+l'armée?
+
+--Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime mieux ne pas le
+savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la
+tranquillité, et la liberté, la vie des citoyens, et j'obéis. Quant à
+la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut très-bien la
+décider sans prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui
+et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai à son
+verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le comprends dans ce moment
+difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de
+le comprendre comme moi.
+
+Il vint à moi et me prit la main.
+
+--Vous m'avez dit que vous m'estimiez?
+
+--De tout mon coeur, colonel.
+
+--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de
+vous entraîner dans une mauvaise action!
+
+--Oh! colonel.
+
+--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de
+vous mettre à la tête du détachement qui est prêt à partir, je vous le
+demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour
+l'honneur de mon régiment.
+
+Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:
+
+--Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix, je veux vous
+parler de même. Si vous ne prenez pas le commandement de ce détachement,
+il revient de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût
+Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces circonstances. Je veux
+un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entraîner; car ce
+n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que
+je veux que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces
+qualités de modération et de prudence.
+
+Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé par tout le
+monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, détesté des soldats, c'est un
+officier dangereux. Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an,
+bonapartiste enragé.
+
+A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile,
+j'eus peur et compris combien devaient être vives les appréhensions du
+colonel. Mazurier voudrait faire du zèle et sabrerait tout ce qui se
+trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants.
+
+--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai
+besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre côté,
+obligé de rester à Marseille, je ne peux pas les commander moi-même.
+Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre régiment
+qui est engagé.
+
+Je restai assez longtemps sans répondre, profondément troublé par la
+lutte douloureuse qui se livrait en moi.
+
+--Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous donc?
+
+--A me mettre là devant votre bureau, mon colonel, et à vous écrire ma
+démission.
+
+--Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?
+
+--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.
+
+--Votre démission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous
+qui êtes estimé de vos chefs; votre démission en face de l'avenir qui
+s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus
+l'armée?
+
+--Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle était
+hier.
+
+--Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les événements.
+
+--Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais je ne me mettrai
+à l'abri d'une responsabilité en me cachant. Et c'est pour cela que
+j'avais si grande hâte de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte
+terrible à soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.
+
+--Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armée,
+mon régiment se révolterait contre les ordres qu'il recevait?
+
+--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'espérais, colonel: je
+serais aussi embarrassé pour l'expliquer que mal à l'aise pour vous
+le dire. Mais enfin je ne pensais pas être obligé de commander le feu
+contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.
+
+--Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel, puisque c'est là
+précisément ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais très-bien
+que parmi ceux que nous sommes exposés à trouver devant nous il y en a
+qui sont excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez;
+mais combien d'autres, au contraire, obéissent à leurs mauvais
+instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et
+mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action répressive,
+il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot,
+il ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission de justice
+et d'humanité que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous
+êtes celui que je juge le plus apte à la remplir. Je suis surpris, je
+suis peiné que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon
+enfant.
+
+Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.
+
+--Je vous obéis: quand faut-il partir?
+
+Il regarda la pendule.
+
+--Dans une heure.
+
+D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis prononcé, je
+ne reviens pas sur ma détermination. Mais en descendant l'escalier du
+colonel, je m'arrêtai plus d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas
+pour signer ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes en
+commandant le détachement qu'on me confiait, cela était certain; mais
+la question d'humanité devait-elle passer avant la question de justice!
+Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il
+permis de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit
+d'apporter mon concours à une oeuvre de répression que je blâmais?
+N'était-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui
+entraînaient les faibles et noyaient les forts dans un déluge?
+
+Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis.
+Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit troublé
+bien plus que convaincu, le coeur désolé, je me décidai à obéir.
+
+Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir à Clotilde que
+j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un
+volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant:
+
+«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à peine descendu de
+diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les
+paysans insurgés. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire
+ces quelques mots pour vous demander de penser un peu à moi et pour vous
+dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais
+je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai
+toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des
+tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement que je suis
+cruellement malheureux, et que ma seule espérance est en vous, en votre
+bonté, en votre tendresse.»
+
+Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la voiture de Cassis,
+puis je me hâtai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je
+montais à cheval et partais de Marseille à la tête de mon détachement.
+
+La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue quelques mois
+auparavant avec Clotilde, quand j'étais revenu près d'elle de Marseille
+à Cassis.
+
+Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien mes idées tristes et
+inquiètes étaient différentes de celles qui m'égayaient alors l'esprit
+et m'échauffaient le coeur!
+
+J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il advenir de
+notre amour?
+
+Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre,
+aurais-je accepté ce commandement?
+
+Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait, où
+m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la
+conscience?
+
+
+
+XXXIV
+
+Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, était en
+pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin,
+Barjols, Seillon, Bras, Ollières.
+
+Mais tant que nous restions dans le département des Bouches-du-Rhône,
+nous étions en pays tranquille, c'était seulement aux confins du Var que
+l'agitation avait dégénéré en résistance ouverte.
+
+Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la
+Sainte-Baume je fis faire halte à mes hommes et je crus devoir leur
+adresser un petit discours.
+
+Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des
+qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: pas d'exorde pour
+éveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation
+pour prouver les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. En
+quelques mots je disais à mes hommes que nous n'étions plus en Afrique
+et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'étaient point des
+Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait
+ménager.
+
+En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le vis faire la
+grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis donc tout ce que je crus
+de nature à les émouvoir; puis, comme les vérités générales ont
+beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des vérités
+particulières et personnelles, l'idée me vint de leur demander si parmi
+eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.
+
+--Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né à Cotignac, où j'ai
+ma famille.
+
+--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en
+face de vous peut être le père, le frère de votre camarade Brussanes, et
+cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes
+en France, et tous nous sommes Français, soldats aussi bien que paysans.
+
+On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager avec moi une
+conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement
+ensemble. Au lieu de le tenir à distance comme j'en avais l'habitude, je
+le laissai venir.
+
+--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.
+
+--Je l'espère.
+
+--Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la paix dans chaque
+village, eût mieux valu qu'une troupe de cavaliers.
+
+--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la
+main, on a pris des cavaliers; c'est à celui qui commande ces cavaliers
+d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se
+fera.
+
+--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que
+de les faire sortir.
+
+--Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir
+leurs hommes, et je compte sur vous.
+
+Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais désirer. Dans la
+bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles
+ne pouvaient me rassurer. J'étais presque certain que mes hommes me
+comprendraient et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu de la
+même vie, nous avions partagé les mêmes privations, les mêmes fatigues,
+les mêmes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que
+l'autorité d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si
+j'étais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier
+dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; une plaisanterie,
+un geste même suffisaient pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui
+s'ajouta à toutes celles qui me tourmentaient déjà.
+
+C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var que nous devions
+trouver l'insurrection, et l'on m'avait signalé Saint-Zacharie comme le
+premier village dangereux.
+
+En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune,
+au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles
+naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement
+compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus
+embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en
+nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les
+empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?
+
+Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre
+au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que
+j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens
+et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le
+sang de couler.
+
+Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le
+passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou
+quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient
+repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de
+l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de
+leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous
+faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais
+regards.
+
+Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire
+qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout
+le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de
+Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait
+pas ou qu'on ne pouvait pas résister.
+
+A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle
+part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que
+les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà
+de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces
+renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par
+des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était
+barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient
+crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée
+par la terreur peut inventer.
+
+En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y
+en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre
+chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée,
+pas un insurgé armé d'un fusil.
+
+Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi,
+on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on
+avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé,
+et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés
+du côté de Draguignan.
+
+Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment,
+était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui
+reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par
+s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se
+produirait.
+
+Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la
+position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit
+détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient
+menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de
+l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte
+colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient
+enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?
+
+Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance
+devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer
+successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une
+rencontre, d'une bataille.
+
+Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la
+représentaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui
+s'étend de la chaîne des Maures à la Durance; son armée, disait-on,
+était forte de plus de six mille hommes, et ces hommes étaient
+redoutables; pour la plupart c'étaient des bûcherons, des charbonniers,
+des ouvriers en liége, habitués à la rude vie des forêts, et qui
+n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des
+dangers; à leur tête marchait une jeune et belle femme qui, coiffée du
+bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.
+
+Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un escadron
+s'avançant au galop devait disperser sans résistance.
+
+A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés militairement;
+les bandes s'étaient formées par cantons, et elles avaient choisi des
+officiers; l'une était commandée par un chirurgien de marine, les autres
+l'étaient par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi tous ces
+hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies
+et d'assassinats, comme on l'avait dit.
+
+La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux était de prendre
+des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de
+les emmener prisonniers. Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait
+à leur égard dans une situation toute différente de celle que j'aurais
+voulu garder.
+
+Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se
+soulevant pour le défendre, ce qui dans les conditions où nous nous
+trouvions était pour le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné
+de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient
+la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la
+déshonoraient-ils par cette lâcheté?
+
+Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis mieux que par le
+raisonnement, combien était grave cette question des otages et combien
+terrible elle pouvait devenir pour les insurgés.
+
+Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions passer la
+nuit, et j'avais été chercher gîte au château avec Mazurier et quelques
+hommes.
+
+Ce château était en désarroi, et ses propriétaires étaient dans la
+désolation: une bande d'insurgés était venue le matin arrêter le chef
+de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'être
+légitimiste, et l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point
+fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient de
+marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait
+emmené sans vouloir rien entendre.
+
+Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux fils de
+vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des libérateurs;
+il n'eût pas été tard, je me serais mis immédiatement à la poursuite
+de cette bande, mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos
+chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager à
+l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut ce que je tâchai de faire
+comprendre à cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le
+lendemain matin aussitôt que possible.
+
+Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain, avant le jour, je
+fus prêt à monter à cheval. En arrivant dans la cour du château, je
+fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle auprès des nôtres. Je
+demandais à un domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis
+paraître les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les
+cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups suspendu en
+bandoulière et à la ceinture un couteau de chasse.
+
+--Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous vous demandons la
+permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous
+rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frère et moi
+nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les
+derniers à la charge.
+
+Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé; la demande
+de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons à faire
+valoir: c'était à la délivrance de leur père qu'ils voulaient marcher;
+c'était leur père qu'ils voulaient venger.
+
+Ce fut précisément ce côté personnel de la question qui me fit refuser
+leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite,
+une haine trop légitime dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes
+soldats à des représailles que je voudrais éviter.
+
+Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque,
+mais je tins bon.
+
+--Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant à cheval, et
+encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide
+que j'accepte, et non un soldat.
+
+A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils
+ne me comprenaient point et qu'ils me blâmaient.
+
+
+
+XXXV
+
+Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de
+rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les
+renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils
+allaient au nord, celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a
+entendu dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est certain
+qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest, attendu qu'ils
+n'ont pas paru dans le pays.
+
+Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de la bande qui
+avait emmené comme otage le propriétaire du château dans lequel nous
+avions passé la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je
+crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un
+village, c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre,
+c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en maison, les
+indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous
+étions des bourreaux, là des sauveurs.
+
+Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient deux faits
+principaux; nous étions sur le point de joindre les bandes qui s'étaient
+réunies et cherchaient une bonne position pour résister; les autres
+troupes envoyées entre elles commençaient à approcher: la lutte devenait
+donc à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait l'engager
+d'un moment à l'autre.
+
+Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi dans cette
+situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait
+complètement changé: en entrant dans le Var, j'étais sûr que les sabres
+ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices
+certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et
+que peut-être même on ne m'écouterait pas. A la fièvre de la poursuite,
+toujours entraînante pour les esprits les plus calmes et les plus
+pacifiques, s'étaient jointes les excitations passionnées des
+populations au milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez
+tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais conseils de gens qui,
+après avoir perdu la tête dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils
+sont rassurés.
+
+Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de
+la population hostile à l'insurrection, qui s'était prudemment condamnée
+au calme ou cachée dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se
+formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derrière nous, et
+l'esprit qui animait ces volontaires de la dernière heure n'était point
+la modération et la justice; on était d'autant plus exalté qu'on
+avait été plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes
+naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les
+attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne les avais
+plus dans la main; après avoir écouté toutes les histoires plus ou moins
+exagérées qu'on leur racontait, échangé des poignées de main avec les
+trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociférations des
+autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient contre des
+bandits coupables de tous les crimes.
+
+Comment les retenir et les modérer? Je commençai alors à regretter
+d'avoir accepté le commandement que le colonel m'avait imposé, car je ne
+pourrais pas assurément me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé;
+au moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes hommes, mais je
+serais entraîné par eux, et jusqu'où n'iraient-ils pas?
+
+Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me reprirent: je
+n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, et plutôt que de me lancer
+dans une expédition que je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister
+dans ma démission.
+
+Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre à
+coeur d'irriter mes craintes.
+
+--Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me disait-il à chaque
+instant.
+
+Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma
+harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles
+était passé, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon
+autorité dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes
+hommes l'influence du respect et de l'estime.
+
+Tant que je serais seul maître de mon détachement, j'avais l'espérance
+de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte,
+d'imposer toujours ma direction à mes hommes; s'ils n'obéissaient point
+à la persuasion, ils obéiraient au moins à la discipline; mais le moment
+arrivait où j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui
+cernaient les insurgés dans un cercle concentrique, et alors j'aurais à
+obéir à une autre inspiration, à une autre volonté que la mienne.
+
+Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers
+avec lesquels j'allais opérer? quels seraient les sentiments de leurs
+troupes? sous les ordres de quel général, de quel colonel le hasard
+allait-il me placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il
+obéir?
+
+Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.
+
+Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore, ce fut une
+nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivâmes.
+
+Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant de moi pour
+me prévenir que nous devions nous arrêter dans sa commune, afin de
+concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes
+environnantes; les différentes bandes s'étaient réunies en un seul
+corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de Vidauban, de
+Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment était
+venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre était donné
+d'arrêter les divers détachements de manière à agir avec ensemble, et il
+me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»
+
+De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur
+n'était pas possible, les lettres étaient formées avec une netteté
+remarquable.
+
+Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel
+était le préfet du département; il me répondit qu'il y en avait deux: un
+ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau.
+
+--Et ce M. de Solignac?
+
+--Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au
+reste, vous allez le voir bientôt; il a passé par ici il y a deux heures
+avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir.
+
+Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes
+hommes et mes chevaux.
+
+Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela était bien probable;
+le signalement que me donnait le maire se rapportait à mon personnage,
+et le dévouement de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en
+faire un commissaire extraordinaire dans un département insurgé; cela
+convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le
+complétait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en
+prendre une officieuse partout où besoin serait.
+
+Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me
+convenait point d'être placé sous la direction de M. de Solignac,--au
+moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,--on
+m'amena un paysan qu'on venait d'arrêter.
+
+La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas trop de six
+soldats pour le protéger; on criait: «A mort!» et on lui jetait des
+pierres.
+
+C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à l'attitude calme
+et résolue; il était vêtu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats
+portait un mauvais sabre rouillé qu'on avait saisi sur lui.
+
+Je demandai quel était son crime; on me répondit qu'on l'avait arrêté au
+moment où il se sauvait pour rejoindre les insurgés.
+
+La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: «A
+mort! à mort!» Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux
+bûcheron qui, sans s'émouvoir de tout ce tapage, les regardait avec
+placidité.
+
+Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je
+fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté, car il me paraissait
+impossible que l'exaspération de la foule n'eût pas un motif plus
+sérieux. On nous pressait tellement que je fus obligé de placer des
+sentinelles à la porte la sabre en main.
+
+Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les témoins ou les
+acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait déjà dit:
+ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les
+champs, on l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand il
+se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on l'avait atteint,
+arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il cachait sous sa blouse.
+
+--C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.
+
+--Oui.
+
+--D'où êtes-vous?
+
+--De Salernes.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre la République.
+
+A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement
+d'indignation.
+
+--C'est mon droit, pour sûr.
+
+--Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous êtes-vous caché
+et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les
+champs?
+
+--Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes idées que ceux
+de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à pays. S'ils m'avaient vu
+traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur
+donnaient du coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les
+amis.
+
+--Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant, les gens de
+Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là était de Salernes, il
+serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un
+incendiaire qui venait pour nous brûler.
+
+Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se tourna vers moi
+après avoir regardé son accusateur avec mépris.
+
+--Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que
+j'étais dans la montagne à travailler. Quand on a appris la révolution
+de Paris chez nous, tout le monde a été heureux; on a cru que c'était
+pour établir véritablement la République, la vraie, celle de tout le
+monde, et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a été
+heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain matin je suis parti
+pour la montagne où je suis resté trois jours. Pendant ce temps-là on a
+compris qu'on s'était trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés,
+et puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu à la
+maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour
+les rejoindre.
+
+Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer cette
+exaltation méridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bûcheron dans
+la prison de la mairie.
+
+Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule affolée; quand
+on sut que j'avais fait conduire le bûcheron en prison, les cris: «A
+mort!» redoublèrent. Je ne m'en inquiétai point, j'avais une force
+suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce
+village, j'emmènerais mon prisonnier.
+
+Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison était refermée
+sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la
+rue.
+
+C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques
+gendarmes,--ce Solignac était bien le mien, c'est-à-dire celui de
+Clotilde et du général.
+
+En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint à moi la
+main tendue.
+
+--Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous
+voir! Nous allons marcher ensemble.
+
+Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:
+
+--Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes à la main;
+avez-vous commandé le peloton?
+
+--Quel peloton?
+
+--Le peloton pour le fusiller.
+
+
+
+XXXVI
+
+Fusiller ce vieux bûcheron!
+
+En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; près de lui se
+tenait un autre personnage portant l'habit civil et décoré de la Légion
+d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et
+souligner les paroles de M. de Solignac.
+
+--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?
+
+--Comment a-t-il été arrêté?
+
+Je racontai son arrestation.
+
+--Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se sauvait.
+
+--Parfaitement.
+
+--Il voulait se cacher?
+
+--Sans doute.
+
+--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; son aveu est
+formel.
+
+--Il n'a pas caché son intention.
+
+--Il doit donc être considéré comme étant en état d'insurrection.
+
+--Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir en arrestation;
+en même temps j'ai voulu le soustraire à l'exaspération de cette foule
+affolée.
+
+--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, et occupons-nous
+seulement de ce bûcheron. C'est un insurgé, n'est-ce pas?
+
+--Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie de le contester;
+il avoue très-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis
+qui se sont soulevés pour défendre le droit et la justice, ou tout au
+moins ce qu'ils considèrent comme tel.
+
+--Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même le reconnaît
+aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant passons à un autre. Il a été
+pris les armes à la main.
+
+--C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé qui ne serait pas
+bon pour couper des choux.
+
+--Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient la circonstance
+aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; l'ordre du ministre de
+la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris
+les armes à la main sera fusillé.»
+
+--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme à ce mauvais sabre, ce
+n'est même pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui était
+resté sur une table.
+
+Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel à son
+singulier acolyte. Tous deux détournèrent la tête.
+
+--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de
+Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du général Saint-Arnaud est
+formel.
+
+--Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.
+
+--En quoi donc?
+
+--Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille mesure.
+
+--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne
+sommes pas législateurs et vous êtes militaire.
+
+Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là assez bien
+contenu; à ce mot, je ne fus plus maître de moi.
+
+--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire exécuter
+un ordre aussi....
+
+--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous
+n'avez pas à qualifier un ordre de votre supérieur; il existe, et du
+moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un
+soldat obéit, il ne discute pas.
+
+--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis obligé de me le
+faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que
+mon devoir m'ordonne.
+
+--Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre son devoir de
+différentes manières, et je vous prie de me permettre de vous demander
+ce que votre devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.
+
+--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités compétentes.
+
+--Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.
+
+Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:
+
+--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste:
+précisément, nous sommes cette autorité compétente que vous demandez, et
+comme nous n'avons pas encore mis le département en état de siége, c'est
+l'autorité civile qui commande.
+
+Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide où les paroles
+s'étaient heurtées comme dans un combat; je sentis que la situation du
+vieux bûcheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
+ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité départementale, et
+puisqu'ils réclamaient ce prisonnier qui n'était pas le mien d'ailleurs,
+mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le
+défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire
+fusiller, s'ils persistaient dans cette épouvantable menace, et à cela
+j'étais parfaitement décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.
+
+--Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.
+
+--Très-bien, dit M. de Solignac.
+
+--Très-bien, répéta son acolyte.
+
+--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner les hommes qui
+doivent former le peloton d'exécution?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement M. de
+Solignac.
+
+--Absolument.
+
+--Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre?
+
+--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des
+bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.
+
+M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda
+durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et
+trahissait ainsi ce qui se passait en lui:
+
+--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la
+situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé.
+L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en
+heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et
+l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la
+différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant
+ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes
+insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou
+sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille,
+peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il
+faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un
+moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée
+par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force
+matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été
+fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui
+veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont
+déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt
+mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et
+encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une
+lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons
+peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien
+que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la
+nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable.
+
+J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans
+répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante.
+
+--J'attends votre réponse, dit-il.
+
+--J'ai répondu.
+
+--Vous persistez dans votre refus?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la
+révolte, et dans des conditions terribles.
+
+--Terribles, en effet.
+
+--Pour vous, capitaine.
+
+M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à son oreille et lui
+dit quelques mots à voix basse.
+
+--C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.
+
+Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et
+mécanique comme un automate. Presque aussitôt il rentra suivi de deux
+gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.
+
+--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier qui a été pris
+les armes à la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.
+
+Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bûcheron était perdu.
+L'insurrection avait exaspéré les gendarmes; on les avait poursuivis,
+maltraités, injuriés, désarmés; dans certains villages on s'était livré
+sur eux, m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils
+avaient à se venger, et pour beaucoup la répression était une affaire
+personnelle. Si ce brigadier était dans ce cas, le prisonnier était un
+homme mort.
+
+En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier pâlit
+affreusement, et il resta sans répondre regardant droit devant lui, une
+main à la hauteur de la tête, l'autre collée sur son pantalon.
+
+--Eh bien? demanda M. de Solignac.
+
+Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.
+
+--Êtes-vous sourd?
+
+Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de trois pas: il
+portait un fusil de chasse à deux coups; un bandeau de soie noire lui
+cachait la moitié du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce
+bandeau.
+
+--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je
+le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont crevé
+l'oeil.
+
+Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empêcher par
+la force, je voulus au moins l'arrêter. Dans la salle de la mairie où
+cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire
+de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le fils du
+propriétaire qui avait été emmené en otage.
+
+La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de
+tout ce retard, me suggéra une idée, et tandis que la foule continuait
+au dehors ses chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac,
+en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme qui allait sortir.
+
+--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher l'effusion du sang et
+vous oubliez que vous allez le faire couler.
+
+--Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je veux ménager.
+
+--Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler maintenant, c'est des
+otages qui sont aux mains des insurgés et qui peuvent devenir victimes
+d'affreuses représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses
+prisonniers.
+
+Puis, m'adressant à mon jeune guide:
+
+--Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et
+vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par
+les insurgés.
+
+On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une
+voix ferme:
+
+--L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il
+faut que cette exécution soit un exemple.
+
+--Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.
+
+--Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné.
+
+Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait
+intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance.
+
+--Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il.
+
+--C'est juste; qu'on aille chercher le curé.
+
+Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage
+annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une
+clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!»
+
+Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de
+changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir
+et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil
+les unes après les autres.
+
+Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à
+la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.
+
+Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup
+deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le
+tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations
+furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un
+pistolet.
+
+Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.
+
+
+
+XXXVII
+
+Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, mais il
+m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.
+
+Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et
+j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.
+
+--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur
+Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village est important,
+vous pourrez loger votre détachement chez l'habitant; vous veillerez à
+ce que vos hommes soient bien soignés, la journée de demain sera rude.
+Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de faire aura facilité
+notre tâche. A demain.
+
+Puis, s'approchant de moi:
+
+--Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion ait eu des
+témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.
+
+--Et moi j'espère qu'ils parleront.
+
+--Alors comme vous voudrez.
+
+Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait
+sur ses talons, et du gendarme qui venait à cinq ou six pas derrière
+eux, le fusil à la main, horriblement pâle sous son bandeau noir.
+
+Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé les liens qui
+me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'était déchiré,
+je voyais mon devoir.
+
+Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle
+de la mairie, où j'étais resté seul.
+
+Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans la cour, au pied du
+mur contre lequel il avait été fusillé. Près de lui, le prêtre qu'on
+avait été chercher était agenouillé et priait.
+
+Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, il releva la
+tête et me regarda.
+
+Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre terre; on ne
+voyait pas comment il avait été frappé; une seule blessure était
+apparente, celle qui avait été faite par le pistolet. Le coup avait été
+tiré à bout portant dans l'oreille; les cheveux étaient roussis.
+
+--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le prêtre d'une
+voix tremblante; cette exécution est épouvantable. Je ne sais si cet
+exemple était nécessaire comme on le dit; mais, je vous en prie,
+monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. Ce
+malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.
+
+--Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.
+
+Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants
+qui couraient çà et là en criant; devant la fontaine, on avait amoncelé
+des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense
+brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.
+
+Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et
+les jeunes filles.
+
+J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. Ils
+m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, finissant son dîner.
+
+Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par M. de Solignac,
+et lui dis de prendre le commandement du détachement.
+
+--Et vous, capitaine?
+
+--Moi, je reste ici.
+
+Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il en avait, il n'osa
+pas me poser la question qui était sur ses lèvres.
+
+Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre
+exactement pendant tout le temps que le détachement serait sous ses
+ordres.
+
+--J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, me dit-il,
+et s'il est besoin, je le répéterai à nos hommes; vous pouvez compter
+sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?
+
+--Personne.
+
+--Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.
+
+--Pas même mon ordonnance.
+
+La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa
+pas m'interroger directement.
+
+Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il
+sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des
+trompettes.
+
+Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des
+chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait
+devant l'auberge.
+
+Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais
+machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques
+pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas,
+mais moi je voyais la rue.
+
+Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était
+l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé,
+et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la
+voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au
+milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.
+
+Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et
+que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer.
+
+Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait
+campagne pendant six années consécutives.
+
+Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de
+jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur
+le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt
+s'évanouit au tournant du chemin.
+
+Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je
+ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma
+main: je ne suis plus soldat.
+
+L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir,
+m'arracha à mes tristes réflexions.
+
+Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour
+Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers l'est; moi j'allais vers
+l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi
+j'entrais dans le repos.
+
+Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces
+irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené à ce résultat, de me séparer
+de mes hommes au moment du combat.
+
+Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission lorsque j'avais
+voulu la donner à mon colonel? Pourquoi étais-je revenu à Marseille?
+
+L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à inventer sans
+relâche de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui
+nécessitent ces excuses sont passées, nous nous condamnons d'autant plus
+sévèrement que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.
+
+Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution et de
+m'arrêter à celle qui s'accommodait avec mes secrets désirs. Le moment
+des compromis hypocrites était passé, celui de la franchise était
+arrivé.
+
+J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour Clotilde, pour
+elle seule, que j'avais accepté le commandement qu'on m'avait donné.
+
+Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma
+position, mensonge; la vérité, c'était la peur de compromettre mon amour
+et de perdre Clotilde.
+
+Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse d'un coeur
+lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable était accompli, et ma
+conscience était sauvée.
+
+Mais mon amour? mais Clotilde?
+
+L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval.
+Malheureusement il était fatigué, et la distance était beaucoup trop
+grande pour qu'il me fût possible de la franchir en une journée. Je
+dus passer la nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je
+partis le lendemain matin au jour naissant.
+
+Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis en quatre
+heures, et, après avoir mis à la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui
+n'en pouvait plus, je courus chez le général Martory.
+
+Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se décider.
+
+Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. Je priai la
+vieille servante de la prévenir de mon arrivée.
+
+Elle accourut aussitôt.
+
+--Vous! dit-elle en me tendant la main.
+
+Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassée, mes
+yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de
+l'heure présente.
+
+Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans
+les miennes:
+
+--Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai reçu la
+lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.
+
+--C'est du Var que j'arrive.
+
+--Comme vous me dites cela!
+
+--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, mon bonheur est
+renfermé.
+
+--Votre bonheur!
+
+--Mon amour, chère Clotilde.
+
+Elle me regarda, et je me sentis faiblir.
+
+--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous
+voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce jour, des paroles décisives n'ont
+point été échangées entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour
+vous demander d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.
+
+--Et maintenant....
+
+--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je
+n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous
+aime.
+
+Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent posés sur les
+miens avec une expression de tristesse attendrie.
+
+--Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.
+
+--J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait déshonoré.
+La lutte a été terrible entre la peur de vous perdre et le devoir.
+Êtes-vous perdue pour moi?
+
+--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.
+
+--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme
+autrefois, ou me condamnez-vous à ne revenir jamais dans cette maison?
+
+--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous
+donc que c'était votre uniforme qui faisait mes sentiments?
+
+--Chère Clotilde!
+
+Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre
+entretien: c'était le général qui rentrait pour déjeuner et faisait
+résonner les roulements de sa canne.
+
+L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient
+rendu l'espérance, et avec elle la force. Mais ce n'était pas tout.
+Comment le général allait-il accepter mon récit?
+
+Je le recommençai long et circonstancié, en insistant surtout sur ma
+démission que j'avais donnée au colonel, et que je n'avais reprise que
+pour empêcher le sang de couler; du moment que les fusillades que je
+réprouvais étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.
+
+Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le général resta
+assez longtemps sans répondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.
+
+--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre démission quand
+votre colonel a voulu vous donner le commandement du détachement envoyé
+dans le Var, cela eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger
+un honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. L'abandon
+de votre commandement devant l'ennemi me plaît moins: c'est presque une
+désertion. Je comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. En
+tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère qu'il voudra,
+et je me charge de lui écrire là-dessus.
+
+--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.
+
+--Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai mon idée. Et
+maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?
+
+--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce
+qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions
+m'épouvantent, j'ai peur de vous avoir blessé.
+
+--Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons donc. Touchez là,
+mon ami: vous êtes un homme de coeur. J'aime l'armée, mais si la
+Restauration ne m'avait pas mis à pied, je vous prie de croire que je
+lui aurais... fichu ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on
+croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance,
+allons _dijuner_. Offrez votre bras à ma fille... Bayard.
+
+
+
+XXXVIII
+
+J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de trouver une
+occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point où il avait
+été interrompu.
+
+Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours
+plus que ce qu'il a obtenu.
+
+En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que
+Clotilde ne voulût plus me voir.
+
+En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que s'il n'y avait pas
+rupture complète, il y aurait engagement formel de sa part.
+
+Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; les
+craintes comme les espérances avaient été au delà de la réalité.
+
+Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que serait l'avenir?
+
+C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais éclairer, en
+obligeant Clotilde à une réponse précise, en la forçant à sortir de ses
+réponses vagues qui permettaient toutes les espérances et n'affirmaient
+rien.
+
+Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était une affirmation
+que je voulais maintenant.
+
+Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle être ma
+femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle ce crédit à mon amour?
+C'étaient là les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je
+voulais qu'elle répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par
+oui ou par non.
+
+Le temps a marché depuis le moment où je regardais le mariage comme
+un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas
+m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point,
+j'étais insouciant de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon
+père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je
+n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.
+
+Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour à Cassis, cela ne
+fut pas possible.
+
+--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le général,
+lorsque nous nous levâmes de table, mais je vous engage à partir pour
+Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard.
+La première impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit
+avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-même votre
+affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore.
+Quant à Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui écrire
+tout de suite.
+
+--Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans tout ceci.
+
+--Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac
+ce que je crois utile et ne vous en mêlez en rien. J'agis pour moi, par
+amitié pour vous, et arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat,
+n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous
+avez quitté votre régiment parce que votre conscience vous défendait
+d'exécuter les ordres du ministre?
+
+--Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; je suis
+désolé d'avoir été obligé de la prendre.
+
+--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous
+aussitôt que possible.
+
+--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.
+
+Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec
+stupéfaction.
+
+--Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre escadron?
+
+--Rien.
+
+--Vous êtes blessé?
+
+--Nous n'avons pas eu d'engagement.
+
+--Mais alors, parlez donc.
+
+--C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.
+
+Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ de Marseille
+jusqu'à l'exécution du bûcheron.
+
+--Et vous avez abandonné votre commandement; vous avez laissé mes hommes
+sous les ordres de Mazurier!
+
+--Que pouvais-je faire?
+
+--Rester à votre poste et accomplir la mission que je vous avais
+confiée.
+
+--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, était une mission
+de paix, non d'assassinat.
+
+--Vous avez déserté votre poste.
+
+--C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre cette accusation
+qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de
+n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.
+
+--Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne fallait pas
+l'accepter, monsieur.
+
+--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma démission?
+
+--Et vous ne l'avez pas donnée.
+
+--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse
+aussi sévèrement que je l'ai condamnée moi-même. Mais vous savez comment
+j'ai été entraîné. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui
+m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez
+représenté que ce que vous attendiez de moi, ce n'était pas d'engager la
+lutte, mais de l'empêcher. Cette considération m'a décidé. Elle a été
+l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas
+de gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma démission.
+Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire que je voulais la quitter.
+Bien des liens me retenaient solides et résistants, plus résistants même
+que vous ne pouvez l'imaginer.
+
+--J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.
+
+--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'étais
+décidé à y renoncer, c'était après une lutte douloureuse. Vos instances
+et les considérations dont vous les appuyiez ont fait violence à ma
+résolution. Vous m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette
+mission, et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant
+qu'une occasion pour revenir sur une résolution qui me désespérait,
+j'ai saisi celle que vous me présentiez. Là est mon tort, colonel, ma
+faiblesse et ma lâcheté.
+
+--Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une lâcheté, monsieur?
+
+--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous
+agissiez en vue du bien général, tandis que moi j'ai agi en vue de mon
+propre intérêt, misérablement, avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme
+je le méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je le
+devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position où nous nous
+trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le régiment et moi-même.
+
+Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, arpentant son
+cabinet en long et en large à grands pas, les bras croisés, les sourcils
+crispés. Enfin il s'arrêta devant moi.
+
+--Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que vous pouvez pour
+que nous sortions au mieux, le régiment et moi, de cette position
+fâcheuse?
+
+--Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma démission.
+
+--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre
+quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez
+votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.
+
+Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.
+
+Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire sortir du
+régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu
+sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie
+serait aussi la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se
+mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser
+d'avoir confié un commandement à un officier mal pensant: le régiment
+aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de récompenses, il
+aurait droit à en réclamer sa part.
+
+Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle;
+mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je
+n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait,
+rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par
+l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout.
+
+Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces
+quelques jours.
+
+Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient
+pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini
+avec le tourment et l'incertitude.
+
+Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux
+autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible:
+c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là
+l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.
+
+Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et
+qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée.
+
+Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais
+que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien?
+
+Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui
+n'avait pas un métier?
+
+Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil
+pouvant me faire gagner cent sous par jour.
+
+A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa
+naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à
+commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et
+autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait
+superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les
+jambes?
+
+Cette question de position était donc la première à examiner et à
+résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait
+venir.
+
+Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde
+m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague où elle avait
+la prudence de vouloir rester. C'était déjà beaucoup d'avoir le présent,
+et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son
+amour.
+
+J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et,
+après l'avoir bien tournée, retournée, je m'arrêtai à la seule idée qui
+me parut praticable: c'était de demander une place dans les bureaux des
+frères Bédarrides.
+
+Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,--et elle le fut
+conformément aux désirs du colonel,--j'allai frapper à la porte du
+bureau de MM. Bédarrides.
+
+On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me voir, mais on le
+fut bien plus encore quand j'eus expliqué l'objet de ma visite.
+
+--Votre démission! s'écrièrent les deux frères en levant les bras au
+ciel, vous avez donné votre démission?
+
+Et ils me regardèrent avec étonnement comme si l'homme qui donne sa
+démission était une curiosité ou un monstre.
+
+--Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, qu'on ne peut
+pas fusiller les gens dont on partage les opinions.
+
+Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent ma demande
+avec toute la bienveillance que j'étais certain de rencontrer en eux.
+
+La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait m'employer, car,
+après m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la
+navigation, ils s'étaient bien vite convaincus que j'étais, sur ces
+sujets, d'une ignorance honteuse.
+
+--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne
+serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme
+simple commis à 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.
+
+--Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour commencer.
+
+--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons,
+Barthélemy, donne-moi une idée?
+
+--Je te fais la même demande, Honoré.
+
+J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens s'ingéniant à me
+venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas.
+
+Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon fonds était, hélas!
+celui de tout le monde; tout à coup, dans la conversation, je dis que
+j'écrivais et parlais l'espagnol comme le français.
+
+--Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes sauvés; nous
+avons des affaires considérables avec l'Amérique espagnole; vous ferez
+la correspondance.
+
+Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la correspondance
+avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le Mexique.
+
+
+
+XXXIX
+
+L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules prudents de mon
+colonel, m'avait amené à entretenir une correspondance active avec le
+général Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui
+avais écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je lui
+avais envoyé une seconde lettre.
+
+Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le papier blanc
+et considère le travail de la correspondance comme une annexe du
+ménage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait chargé
+Clotilde de me répondre.
+
+Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger bien des pensées
+qui n'avaient aucun rapport avec ma démission, mais qui nous touchaient
+personnellement, nous et notre amour.
+
+J'avais été assez gauche dans cette conversation par à peu près;
+Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables qualités; elle avait
+un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation
+sans les exprimer directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre
+d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent été
+absolument incompréhensibles et qui, pour moi, étaient délicieuses;
+chaque mot était une promesse, chaque sous-entendu une caresse.
+
+Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bédarrides, je
+lui écrivis cette bonne nouvelle, car elle était alors à Toulon avec son
+père, et, à ma lettre, elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.
+
+Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable raison qui
+m'avait fait rester à Marseille, elle insistait surtout dans sa réponse
+sur cette raison, se montrant heureuse pour son père et pour elle d'une
+détermination qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus
+elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq mois,
+marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux était des souvenirs
+d'amour.
+
+Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je
+commençai cette vie nouvelle si différente de celle pour laquelle je
+m'étais préparé.
+
+Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; aucun des
+châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois dans mes heures de
+rêverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amitiés
+étaient brisées, et cela était dur et cruel.
+
+Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, je n'étais pas
+englouti: une espérance me restait pour me guider et me donner la force
+de lutter; si j'avais le courage persévérant, si je ne m'abandonnais
+pas, un jour peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la
+main qui se tendait vers moi; la distance était longue, les fatigues
+seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas perdu dans la nuit noire
+sur la mer immense; j'avais devant les yeux une étoile radieuse,
+Clotilde.
+
+Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines propositions dont
+elle m'avait déjà touché quelques mots à mon arrivée à Marseille, me
+fut-il impossible d'y répondre dans le sens qu'elle désirait.
+
+Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et Marius se
+montraient tous d'une bonté exquise pour moi, et il n'était sorte
+d'attentions et de prévenances qu'ils ne me témoignassent. Avec une
+délicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils
+s'ingéniaient à me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si
+j'avais été leur fils.
+
+--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre père,
+disaient-ils; c'est à lui que nous devons d'être ce que nous sommes, et
+nous aimons à payer nos dettes.
+
+--Capital et intérêts.
+
+--Et intérêts des intérêts.
+
+Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, j'avais été
+invité à venir passer la journée à la villa, et si peu disposé que je
+fusse à paraître dans le monde, je n'avais pu refuser.
+
+Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à table on me plaça
+à côté d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, que Marius me dit
+être sa cousine, c'est-à-dire la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis
+pas grande attention à cette jeune fille, que je traitai comme une
+pensionnaire, ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à
+l'occasion des fêtes de Noël.
+
+Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides m'appela dans un petit
+salon, où nous nous trouvâmes seuls.
+
+--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.
+
+--La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune fille qui était à
+gauche?
+
+--La petite fille.
+
+--Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie dans deux ou
+trois ans.
+
+--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; elle sera
+l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et ma fille; et une héritière
+qui méritera attention.
+
+J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais ce mot m'éclaira
+et me montra le but où madame Bédarrides voulait me conduire: c'était la
+reprise de nos conversations d'autrefois.
+
+--Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques millions pour la
+demander en mariage.
+
+--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous
+sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres
+que nous savons reconnaître et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi
+elle ne deviendrait pas votre femme.
+
+--Moi, madame?
+
+--Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je caresse depuis
+longtemps de vous marier. Je vous en ai parlé lors de votre arrivée à
+Marseille, et si je ne vous ai point fait connaître Berthe à ce moment,
+c'est qu'elle était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à
+la faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le reprends
+aujourd'hui.
+
+--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils étaient alors.
+
+--Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; vous aviez un
+bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'était pas à
+votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitié étaient
+attachées; c'était à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme
+que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé notre estime pour
+vous. Vous voici maintenant dans notre maison.
+
+--Simple commis.
+
+--Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits commis que vous, et
+ce n'est pas nous qui pouvons avoir des préjugés contre les commis;
+d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Légion
+d'honneur, quand on a votre éducation, on n'est pas un commis ordinaire.
+Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû vous donner dans notre
+maison restera toujours le vôtre. Qui sait, vous pouvez prendre goût
+au commerce et arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre
+maison?
+
+--Ce n'est pas le goût qui me manquerait.
+
+--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantôme des
+difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés de ce genre et
+l'on trouve toujours de l'argent; c'est même ce qui se trouve le plus
+facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon
+projet et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère
+commencent à être fatigués des affaires; ils seraient heureux de
+pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce
+reviendra à Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et
+nous verrions avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé
+était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que
+mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient
+merveilleusement. N'est-ce point votre avis?
+
+J'étais vivement touché de cette proposition, car ce n'était plus un
+projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent à en faire dans
+le monde pour le plaisir de bâtir des romans avec un dénoûment réel.
+C'était un projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à la
+conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage de Léon et de Léonie.»
+Il ne s'agissait plus d'une jeune fille à laquelle on cherchait un mari;
+il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.
+
+A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'était pas
+possible de répondre par une défaite polie ou par des paroles vagues, il
+fallait la franchise et la sincérité.
+
+--Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez pas à un ingrat et
+que jamais je n'oublierai le témoignage d'amitié que vous venez de me
+donner. Vous avez eu pour moi la générosité d'une mère.
+
+--Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce
+sentiment maternel qui m'a inspiré mon idée.
+
+--C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de gratitude, et c'est lui
+qui me désole si profondément en ce moment.
+
+--Je vous désole? et pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne puis accepter.
+
+--Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent fâché.
+
+--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui est charmante,
+ni de votre famille à laquelle je serais heureux d'être uni par des
+liens plus étroits que ceux de l'amitié et de la reconnaissance; mais je
+ne suis pas libre.
+
+--Vous aimez quelqu'un?
+
+--Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme un jour.
+
+Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle
+garda le silence; elle était blessée de ma réponse et évidemment elle
+s'efforçait de ne pas laisser paraître ce qui se passait en elle. Pour
+moi, embarrassé, je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et
+je la suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte elle
+s'arrêta:
+
+--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, seulement je vous
+promets que le jour où mon mariage sera décidé, vous serez la première
+personne à qui j'en parlerai.
+
+--Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.
+
+--Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous entrâmes dans le
+grand salon où tout le monde était réuni, j'allais aller vous déranger.
+
+Puis s'adressant à sa femme:
+
+--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper
+sa préfecture: il a reçu sa nomination il y a deux heures.
+
+--Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une surprise qu'elle ne sut
+pas cacher.
+
+A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi qu'elle ne l'avait
+été elle-même, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination
+de préfet, était cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon
+retour de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon «la
+grève des honnêtes gens.» Comme il avait prêché «sa grève» dans tous les
+salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi
+le coup d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.
+
+--Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne sera jamais plus grande
+que n'a été la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de préfet, et
+mon premier mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
+plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et puisque la France
+vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas
+avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept
+millions d'électeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la
+pratique des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement
+qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que
+j'appellerai «le rempart des honnêtes gens» pour le maintenir dans la
+bonne voie.
+
+Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec une voix que la
+conviction rendait vibrante, «ce rempart des honnêtes gens» fit le tour
+du salon pour recevoir les félicitations dues à son abnégation.
+
+Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper à l'étreinte de
+sa poignée de main, mais il vint m'y rejoindre.
+
+--Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et de votre part,
+je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donné votre
+démission. Aussi je veux vous expliquer le véritable motif de mon
+acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; car,
+pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le droit est le droit; s'il
+en était autrement, ce serait à quitter la société. Mais les femmes, les
+femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices
+qu'elles imposent à notre conscience.
+
+
+
+XL
+
+Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea pendant
+plusieurs semaines. Enfin je reçus une lettre qui m'apprenait leur
+retour à Cassis et m'invitait à venir passer une journée avec eux.
+
+J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma liberté
+d'autrefois, mes journées étaient prises à mon bureau depuis huit heures
+du matin jusqu'à sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que
+de mes seuls dimanches.
+
+Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception de cette lettre
+ou plutôt le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le
+soir, à quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir
+après mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon cheval et
+c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y avait pas là de quoi
+m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne
+pour les rêveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la
+fantaisie de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs
+m'était propice: la nuit était douce et la lune, dans son premier
+croissant, éclairait de sa pâle lumière un ciel bleu criblé d'étoiles,
+le silence mystérieux de la montagne déserte n'était troublé que par
+le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
+chemin.
+
+J'allai frapper à la porte de la _Croix-Blanche_, et, après une station
+assez longue, la servante, endormie comme à l'ordinaire, vint m'ouvrir.
+Je ne me rappelle pas avoir passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un
+long rêve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans
+une délicieuse féerie.
+
+Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment du déjeuner; mais,
+rendu prudent par l'espoir même de mon amour, je m'imposai le devoir de
+ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le général qu'à une heure
+convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; elle me
+saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait bien moyen de
+me récompenser de cette attente irritante.
+
+Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la sonnette du général.
+
+Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au coeur; assis près
+du général mais tourné vers Clotilde, à laquelle il s'adressait, se
+tenait M. de Solignac.
+
+Comme je restais immobile, le général me tendit la main.
+
+--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour
+vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me
+paraissent inutiles, mais qu'on croit nécessaires.
+
+--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant de deux pas, c'est
+moi qui tiens à vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montré
+envers vous trop de vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes
+vifs regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles vont
+souvent au delà de la volonté. Chacun de notre côté nous obéissions à
+notre devoir, là est notre excuse.
+
+Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'étais
+loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixés sur les miens, et
+l'expression de son regard n'était pas douteuse, je devais tendre la
+main à M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.
+
+--Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes gens, dit le général,
+il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien à voir dans cette
+affaire, où vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.
+
+Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et littéralement
+avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de
+Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme
+irrésistible, tout mon être se révolta dans une horripilation nerveuse,
+comme à un attouchement immonde.
+
+Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et m'inclinai vers
+elle.
+
+--Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.
+
+--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me
+brûlèrent.
+
+Toute la journée fut employée à chercher l'occasion de me trouver seul
+un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parût se prêter à mon désir,
+il nous fut impossible de rencontrer ce tête-à-tête.
+
+Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos arrangements, et,
+jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.
+
+Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par cette continuelle
+surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde
+veillait sur ma colère, et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la
+raison.
+
+Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir sans avoir pu
+lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela
+près d'elle.
+
+--Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, à l'abbé Peyreuc
+et à son père, j'ai deux mots à dire à M. de Saint-Nérée; c'est un
+secret que vous ne devez pas connaître.
+
+--Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.
+
+--Non, un secret de grande fille.
+
+Et, m'attirant dans un angle du salon:
+
+--Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici c'est
+impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en écoutant ce que je
+vais vous dire. Trouvez-vous après-demain matin au cabanon; arrivez la
+nuit par les bois, et faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous
+cacherez dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne suis pas
+arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes
+lettres.
+
+--Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est longue.
+
+--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous êtes
+curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter si vous voulez; il n'y
+a de secret que pour mon père et M. de Solignac.
+
+--Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?
+
+Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une
+contenance.
+
+Je revins à Marseille profondément troublé, partagé entre l'angoisse
+et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystère et ces
+précautions? Pourquoi m'avoir demandé d'apporter ses lettres?
+
+Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de manière à
+arriver à Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du général
+bâti à la limite des grands bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle,
+je devais traverser le village.
+
+J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune était
+couchée depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse;
+quelques chiens, éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux
+roulants, me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se
+répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans
+le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.
+
+A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière grinçant sur
+ses gonds rouillés. C'était Clotilde. Elle vint droit au hangar.
+
+Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps
+je la tins serrée, embrassée, sans échanger une parole; nos coeurs, nos
+regards se parlaient.
+
+Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant
+longuement:
+
+--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navrée.
+
+Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup
+mortel.
+
+--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai à
+vous apprendre est terrible.
+
+--Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est affreuse.
+
+--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous
+porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre,
+il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez
+entendre. Celles-là ne vous seront pas cruelles.
+
+En prononçant ces derniers mots son regard désolé s'attendrit.
+
+--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parlé de votre
+amour et jamais je ne vous ai répondu d'une façon précise. Si j'ai agi
+ainsi ce n'était point par prudence ou par duplicité; ce n'était pas non
+plus parce que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je voulais
+que mon aveu, je voulais que le mot «je vous aime» ne sortit point des
+lèvres de la jeune fille, mais fût dit par la femme à son mari.
+
+--Chère Clotilde, cher ange!
+
+--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, plus justement,
+c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe maintenant dans cette
+heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la
+femme.
+
+--Clotilde, mon Dieu!
+
+--Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront
+toujours au-dessous de l'épouvantable vérité; votre femme, je ne pourrai
+l'être jamais, car je vais devenir celle d'un autre.
+
+Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses mains. Pour moi,
+immobile devant elle, je restai partagé entre la douleur la plus atroce
+que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.
+
+Après un certain temps, elle reprit:
+
+--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de
+votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.
+
+Je baissai les yeux.
+
+--Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution qui vous a été
+terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hésité, et vous
+vous êtes sacrifié à votre devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de
+souffrir et de me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.
+
+A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur elle; mais elle ne
+recula point et ses yeux restèrent fixés sur les miens; mes mains levées
+pour l'étouffer s'abaissèrent; je retombai anéanti contre les roseaux.
+
+--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, non pour que je me
+justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce
+crime est possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et même ses
+affaires sont fort embarrassées; en ces derniers temps, on lui avait
+fait espérer que si les projets du prince réussissaient il serait nommé
+sénateur. Le sénat c'était pour lui la fortune et pour moi c'était
+l'indépendance; j'étais libre de devenir la femme de celui que j'aime;
+mais cette espérance ne se réalise pas: mon père ne sera pas sénateur,
+et M. de Solignac l'est ou plutôt il le sera dans quelques jours.
+Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y
+ait là-dessous quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis
+sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime
+pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.
+
+--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.
+
+--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon
+père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez
+refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas.
+Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car
+j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que
+serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il
+permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
+C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas
+sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir
+ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot
+que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.
+
+Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos
+baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et
+ses caresses se mêlèrent à mes caresses.
+
+Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus
+maîtres de nous.
+
+Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je
+l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je
+l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un
+souvenir déshonoré.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te
+regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.
+
+--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.
+
+Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes
+longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette
+étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai
+en courant.
+
+
+
+XLI
+
+Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre
+premier et notre dernier, je renonce à le dire.
+
+Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander un nouveau
+rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre ses lettres que j'avais
+gardées. Et alors, profitant de son émotion et de son trouble, je ferais
+d'elle ma maîtresse. Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les
+provoquerais, et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen ou
+par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa résistance. Une fois
+qu'elle se serait donnée à moi, elle n'épouserait pas ce Solignac, et si
+malgré cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits
+à faire valoir.
+
+Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai même à M. Bédarrides
+aîné de m'envoyer au Pérou. Malgré mes prières, il ne voulut pas me
+laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec
+inquiétude, cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu fou.
+
+Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se souviennent pas
+et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être ce rêve est-il douloureux,
+mais il me semble qu'il ne peut pas l'être autant que la réalité, alors
+que tout en nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour
+nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.
+
+Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'était là
+ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts mêmes que je faisais
+pour m'arracher à mon obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.
+
+Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué dans les premiers
+temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde,
+n'était pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'espérance
+d'aucune sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne
+parce que notre main nous obéit toujours; mais ma tête n'avait pas, par
+malheur, la docilité de mes doigts, et les traductions que j'apportais
+aux frères Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me
+reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient de ce qui se
+passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient
+des raisons pour m'excuser: la mort de mon père, ma démission qui
+troublaient ma raison.
+
+M. de Solignac était devenu un personnage dont les journaux
+s'occupaient; un matin, en ouvrant le _Sémaphore_, pour y chercher un
+renseignement commercial, mes yeux furent attirés par son nom qui, au
+milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de feu. Je
+voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientôt,
+je le repris: un entrefilet annonçait le mariage de M. de Solignac,
+sénateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du général Martory.
+«Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations de
+l'Empire...» Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait
+dans mes mains comme une feuille secouée au bout d'une branche par une
+bourrasque.
+
+Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre écrite par le
+général lui-même. En deux lignes, il me demandait de venir à Cassis le
+dimanche suivant, afin de dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une
+communication importante» qu'on avait à me faire.
+
+Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri d'une lâcheté du coeur
+et je répondis qu'il m'était, à mon grand regret, impossible d'accepter
+cette invitation.
+
+Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un peu de tranquillité,
+au moins de tranquillité relative.
+
+Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma résolution, et
+pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir
+écouter cette communication; sans doute, c'était un moyen trouvé par
+Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette
+entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je céder
+sans lutter jusqu'au bout?
+
+Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au
+haut de la côte, à l'endroit où la vue embrasse tout le village dans
+son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je
+m'arrêtai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier
+de roc.
+
+Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la mer, et par-dessus
+le toit des maisons émergeait le grand platane que j'avais aperçu tout
+d'abord quand j'étais venu la première fois à Cassis. Comme ce temps
+était loin!
+
+Une petite colonne de fumée blanche montait dans les branches dénudées
+du platane et me marquait la place précise de sa maison. Elle était là,
+et peut-être elle pensait à moi, peut-être m'attendait-elle.
+
+Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle. Je ne pourrais
+lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que
+je l'aimais, que je souffrais. Et après? Si la pensée de cet amour et de
+ces souffrances ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes,
+mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arrière.
+
+Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle
+voulait bien le dire; sans doute, elle n'eût jamais épousé M. de
+Solignac, simple commandant, mais le sénateur! Et bien des propos
+contre lesquels je m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des
+observations, bien des petits faits qui m'avaient blessé.
+
+Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne
+voulant pas m'exposer à retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai
+toutes ses lettres dans un volume que je remis à la voiture de Cassis.
+Ainsi, je n'aurais plus de prétexte pour vouloir la voir.
+
+Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy Bédarrides m'appela
+dans son bureau.
+
+--Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque temps, me dit-il,
+je n'ai point accepté cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller
+à Barcelone? Nous avons là une affaire embrouillée qui a besoin d'être
+traitée de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous
+en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage vous serait
+salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, après
+les épreuves que vous venez de traverser.
+
+Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille Bédarrides pendant
+la journée du dimanche. Les deux frères s'étaient plaints de mes
+erreurs; madame Bédarrides avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il
+savait, et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour me
+guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition de voyage, car
+on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillée un négociateur tel
+que moi.
+
+J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir, j'avais presque peur
+maintenant de m'éloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures après,
+je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone.
+
+Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais,
+à Barcelone, je reçus une lettre de M. Bédarrides qui m'envoyait à
+Alicante, d'Alicante on m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga,
+et de Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait six
+semaines que j'en étais parti.
+
+Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les frères
+Bédarrides espéraient; il avait occupé mon temps, il n'avait pas
+distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cessé une
+minute de penser à Clotilde et de la voir.
+
+Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de ne pas savoir le
+moment précis de son mariage et de n'être pas ainsi tenté de courir
+à Cassis, pour la voir à l'église mettre sa main dans celle de ce
+Solignac.
+
+Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre chose encore: une
+résolution, celle de quitter Marseille et d'aller à Paris.
+
+Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides, ils
+poussèrent les hauts cris.
+
+--Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais donc fou: ils
+étaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires;
+je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes
+appointements à la fin de l'année.
+
+Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler, et je leur
+expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce
+n'existant plus, je ne pouvais pas y rester.
+
+Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on se fatigue de
+s'occuper des gens qui refusent obstinément tout ce qu'on leur propose.
+Ce fut ce qui arriva avec les frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à
+mon malheureux sort, désolés de mon entêtement et regrettant de n'avoir
+pas le droit de me faire soigner par un médecin aliéniste.
+
+Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à Cassis: Clotilde
+était à Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas exposé à la
+rencontrer et je verrais au moins son père: nous parlerions d'elle.
+
+Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la maison du général
+était la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs
+à toutes les fenêtres, et les ferrures de la porte, frottées chaque
+matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre.
+
+Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures
+rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je me rougis les mains.
+Comme on ne me répondait point et que la porte était entrebâillée,
+j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de propreté, était dans
+le même état de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des
+souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts d'une couche
+de poussière pelucheuse étaient accrochés contre les murailles.
+
+J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé là, j'entendis
+des éclats de voix dans le jardin et je vis le général, un fusil de
+munition à la main, faisant faire l'exercice à un grand paysan de
+dix-huit à dix-neuf ans.
+
+--Au commandement: «Portez, arme!» criait le général, vous saisissez
+vivement votre arme: une, deusse.
+
+Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur
+sergent instructeur. Mais à ce moment il m'aperçut, et venant vivement à
+moi, il me prit les deux mains.
+
+--Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons
+déjeuner ensemble, si toutefois il y a à manger, car maintenant ce
+n'est plus comme autrefois. J'ai remplacé ma vieille servante par ce
+garçon-là, à qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est
+pas fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.
+
+Nous nous mîmes à table.
+
+--Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, d'avoir une
+honnête figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui
+n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le
+mariage de Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours
+seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage fait, monsieur mon
+gendre a trouvé que je le gênerais moins à Cassis et on m'a abandonné;
+c'est un homme de volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux
+vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui
+serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris et un vieux bonhomme
+comme moi n'est pas amusant à traîner.
+
+Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette séparation
+l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.
+
+Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme à
+l'ordinaire, pendant que je me promènerais dans le jardin, mais il
+secoua tristement la tête.
+
+--C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus
+de musique puisque la musicienne est partie.
+
+--Si je la remplaçais aujourd'hui?
+
+Je me mis au piano et lui chantai:
+
+ Elle aime à rire, elle aime à boire.
+
+Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis contre mes émotions.
+
+Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le
+général qui pleurait.
+
+--Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre comme vous qu'il
+m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons
+ensemble, nous jouerons aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la
+campagne d'Égypte et celle de Russie.
+
+--Hélas! je pars ce soir pour Paris.
+
+--Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop
+longtemps sur la terre.
+
+Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis pour Paris.
+
+
+
+XLII
+
+Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant
+pas de métier aux mains.
+
+Que faire, non pour me créer une position ou pour me gagner une fortune,
+mais pour vivre honnêtement et librement?
+
+On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant «l'Annuaire», et
+qui, rêvant haut dans le café où il s'est endormi, demande «l'Annuaire».
+Jusqu'à un certain point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit
+continuellement avec la préoccupation et le souci de son avancement. En
+dehors de l'armée et de son régiment, il ne voit rien et ne s'intéresse
+à rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en même temps il faut
+dire qu'il ne peut pas en être autrement.
+
+On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans
+foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles
+qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se résigne à tous
+ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en
+ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la
+carrière dans laquelle on est entré, et le but qu'on propose à son
+activité et à son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut
+être capitaine; colonel, on veut être général; c'est un devoir qu'on
+accomplit, un droit qu'on poursuit.
+
+Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un âge où il doit
+travailler encore, est un déclassé. Il en est de lui comme du prêtre qui
+sort du clergé. Il n'y a rien à faire ni pour l'un ni pour l'autre dans
+la société; le monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins,
+pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des moeurs, à des
+usages, à des idées qui ne sont pas les leurs. Partout gênés, ils sont
+partout gênants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitié on les
+pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, et
+comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils
+piétinent sur place... et surtout sans place.
+
+C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard
+aurait tout à coup posé au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne:
+ces gens qui l'entourent, courant à leurs affaires ou à leurs
+plaisirs, l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde une
+fourmilière.
+
+En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes
+pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir sur ce sujet; c'est un
+roman de Balzac: _Un ménage de garçon_. Le héros ou plus justement le
+principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des
+héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le principal personnage
+de ce roman est un officier qui, après Waterloo, rentre dans la vie
+sociale.
+
+Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspéré par les
+déceptions de la défaite, corrompu par les autres autant que par sa
+propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rêver
+du soudard et du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service de
+«crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il
+l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de débauche. Ses amis, il les
+trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils
+sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses
+enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou
+bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un jour un
+Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire serait de me brûler
+tout de suite la cervelle.
+
+J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si je ne l'ai
+point encore mise à exécution, c'est que rien ne presse; je ne suis
+point à bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin à
+parcourir avant d'arriver à la pente sur laquelle glissent les Brideau.
+
+Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler les affaires de mon
+père, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce règlement a été des
+plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux,
+car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient des
+souvenirs.
+
+J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux
+petites chambres que j'occupe au cinquième étage d'une maison de la rue
+Blanche; mais l'appartement de mon père était assez grand, tandis que
+le mien est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû me
+débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. La place se paye
+cher à Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un
+loyer lourd; les cinq cents francs que coûte le mien me sont déjà assez
+difficiles à payer.
+
+Cet emménagement a occupé mes premières semaines de séjour à Paris; et
+comme je ne m'y suis point pressé, il a duré assez longtemps. J'avais du
+plaisir à revoir les gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui
+me rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble. J'avais
+du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page je retrouvais ses
+annotations et ses coups de crayon.
+
+Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me
+permettait de ne point aborder franchement la grande difficulté de ma
+vie.
+
+--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.
+
+Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et
+où il fallut bien se décider à prendre un parti.
+
+Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père, toutes charges
+et dettes payées, il me restait un capital de quatre mille francs,
+c'est-à-dire de quoi vivre pendant deux ans avec économie. Il fallait
+donc qu'avant deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit
+cents francs par an.
+
+Comment et à quoi?
+
+Un seul moyen se présentait: accepter une place de commis, si j'en
+trouvais une. J'écrivais assez proprement et je comptais assez vite
+pour oser demander un emploi qui, pour être rempli convenablement,
+n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.
+
+Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de ce genre.
+
+Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continué des relations
+d'amitié depuis le collège se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin
+Taupenot, le grand éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père;
+il pourrait sans doute me trouver la place que je désirais, soit dans sa
+maison, soit chez un de ses confrères. Je l'allai trouver.
+
+En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des
+exclamations de surprise comme les frères Bédarrides lorsque je leur
+avais demandé à entrer dans leurs bureaux.
+
+--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas.
+
+--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai
+pas de métier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu
+le travail déshonorant?
+
+--Certes non.
+
+--Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas une vocation
+irrésistible qui m'oblige à être commis. En donnant ma démission de
+capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur
+d'être employé dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et
+tous mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai su que
+la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû faire ce que ma
+conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultés,
+et je m'adresse à ton amitié.
+
+--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi
+te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitué à une
+certaine indépendance d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu
+rester enfermé dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans
+distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra fastidieux et qui le
+sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron ou un jardinier n'est pas plus
+heureux qu'un commis qui toute la journée demeure penché sur son bureau
+à faire des chiffres?
+
+--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser
+un jardin, tandis que je sais faire des chiffres.
+
+--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible qu'un homme
+de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à cheval, le sabre à la main,
+puisse tout à coup remplacer son sabre par une plume et vivre enfermé
+dans un bureau.
+
+--Il le faut cependant.
+
+--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier
+à ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais
+t'épargner ces souffrances.
+
+--Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement mes 1,500 francs,
+dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas.
+
+--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et
+pour nos manuels?
+
+--C'est toujours une plume que tu me proposes.
+
+--Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu ne serais pas
+enfermé dans un bureau, tu aurais ta liberté et tu pourrais facilement
+gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze
+cents francs par an.
+
+--Je ne sais pas écrire.
+
+--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de
+littéraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment
+ta naïveté pour me faire cette réponse. Nous avons des traités
+d'agriculture qui se vendent ma foi très-bien, et qui ont été écrits par
+des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de blé
+d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre,
+et tu peux en augmenter le nombre déjà considérable sans déshonneur.
+
+--J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie dans le
+Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Écrire une lettre,
+raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et
+bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'écrire pour oser me faire
+imprimer.
+
+--Tu refuses, alors?
+
+--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire
+convenablement.
+
+--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer à l'idée
+que tu resterais impunément enfermé derrière ce grillage, à l'abri de
+ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais à
+la peine. Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon
+remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois croquis
+très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que
+tu as pour écrire.
+
+--Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.
+
+--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce côté nous avons
+chance d'arriver à un résultat. Nous préparons en ce moment un grand
+dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou
+six mille gravures représentant les armes, les costumes, les objets
+quelconques qui ont servi à la guerre chez tous les peuples depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre
+de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures
+artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne
+soit pas enlevé de _chic_ en sacrifiant tout à l'effet. L'effet n'est
+rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des gravures tirées
+d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le détail pour donner
+les points caractéristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais
+les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est
+nécessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans
+le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes
+premiers dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main qui
+te permettra de ne pas trop travailler.
+
+Évidemment cela était de beaucoup préférable au bureau. Je remerciai
+Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur
+de ce dictionnaire pour qu'il me guidât.
+
+Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon
+ignorance ni de mon inexpérience, et qui par ses conseils me facilita
+singulièrement mes premiers pas.
+
+
+
+XLIII
+
+S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste, c'est croire
+qu'on continue un rêve commencé.
+
+Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est vrai que je suis bien
+peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis
+jusqu'à un certain point par le travail, par les habitudes et par les
+relations.
+
+Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon logement est le seul
+qui ne soit pas occupé par des peintres. Les hasards de la vie porte à
+porte ont établi des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu il
+en est résulté pour nous une sorte de camaraderie et d'amitié.
+
+Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une réputation, mais des
+jeunes gens qui m'ont reçu parmi eux avec la confiance et la facilité de
+la jeunesse.
+
+Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma décoration et ma
+tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils
+ont reconnu petit à petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en
+avais l'air.
+
+Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le déjeuner que
+mon concierge me monte. Par là il ne faut pas entendre que je
+vais m'attabler dans une salle à manger où mon couvert serait mis
+régulièrement.
+
+Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos habitudes, car les
+uns et les autres nous sommes à peu près égaux devant la fortune.
+S'ils ont déjà du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de
+notoriété et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent
+mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du
+métier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je
+n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilité; Je ne
+sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin d'un coup, je me lève
+dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je
+vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement
+qui m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse, celui-là
+en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance pas. D'un autre
+côté j'ai des scrupules et des exigences qui m'entraînent dans d'autres
+lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin
+qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par
+là surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son
+plaisir, et non un ouvrier ou un véritable artiste. Le résultat de ce
+genre de travail est de rogner considérablement mes bénéfices et de les
+réduire au strict nécessaire.
+
+Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement servie;
+ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un
+morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui
+qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte à bon marché; le
+porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous.
+
+C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on
+se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi où je demande avis à
+mes camarades qui, pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un
+coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail
+et de réflexion.
+
+Puis après une demi-heure de repos et d'intimité, chacun rentre chez
+soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches
+nécessaires à mon travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.
+
+Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine
+(est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit où,
+moyennant la somme de vingt à vingt-trois sous, on donne un dîner
+composé d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners
+comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et animé est la pièce de
+résistance; on pense à ce qui se dit et non à ce qu'on mange.
+
+Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est
+dans ma chambre qu'on se réunit, car j'ai un luxe de chaises et de
+meubles pour s'étendre que mes voisins ne possèdent pas.
+
+On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous
+occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un
+livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien
+suivent paresseusement les spirales de leur fumée. A onze heures on se
+sépare, pour recommencer le lendemain.
+
+Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans le monde;
+nous sommes préservés de ces distractions coûteuses par des raisons
+toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obéit
+discrètement.
+
+Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans l'avenir: plus tard,
+quand on sera quelqu'un.
+
+Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car
+je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour
+me guider; je ne serai jamais quelqu'un.
+
+Et Clotilde?
+
+Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours
+le présent. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que
+Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour
+suivre Clotilde à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent,
+agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre
+pages sans rien dire, et mettent leur pensée dans le dernier mot de leur
+lettre.
+
+Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours.
+
+Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé à le
+reconnaître; mais après, que puis-je à cela? Si la lâcheté du coeur est
+honteuse, c'est un malheur pour moi.
+
+Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde; cela j'en
+conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de
+Solignac, je devais la regarder avec mépris, lui lancer un coup d'oeil
+qui l'eût fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse
+et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui était
+convenable et correct.
+
+C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable ayant le respect
+de soi-même et des convenances. Puis, si cet homme bien équilibré eût
+souffert de cet abandon, il eût probablement aimé une autre femme; car
+il est universellement reconnu que le meilleur remède pour guérir un
+amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espèce de vaccination
+opère presque toujours des cures remarquables.
+
+Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles précises de cette
+sage méthode. Après avoir donné mon coeur à Clotilde, je ne l'ai point
+repris pour le porter à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de
+l'aimer, plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est
+des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore
+que le bonheur.
+
+Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être vrai, et je ne dis
+pas qu'elle méritât ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos
+sentiments se règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire
+ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce
+qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualités comme
+ses défauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je
+ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous,
+de quelques misérables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les
+passionnés.
+
+Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti à épouser un homme
+qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais
+aimer; car cet homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est pas
+beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.
+
+Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela ferait-il que je ne
+l'aimerais plus? Hélas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil
+froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son
+crime à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans
+lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai, c'est sa trahison qui pâlit
+et s'éteint devant le rayonnement de ces jours heureux.
+
+Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un être qui s'est développé
+sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonné,
+ne peut pas mourir.
+
+C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette heure, qui me dirige
+et qui m'inspire; c'est lui qui a imposé silence à mon orgueil, à ma
+dignité et à ma raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent,
+je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a
+toujours le dernier mot.
+
+--Clotilde s'est donnée à un autre.
+
+--Après?
+
+--Elle est méprisable.
+
+--Après?
+
+--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser à elle.
+
+--Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire «Je
+veux» si la réalité est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir;
+aujourd'hui ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites, mais
+c'est la passion qui te mène et je suis ton maître. Tu veux te détacher
+de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie
+à elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu
+donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est
+Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas mourir; c'est ma mère,
+et je veux vivre par elle.
+
+Je l'aime donc toujours.
+
+Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.
+
+C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche
+qui me permet de voir les fenêtres de son hôtel, et souvent même de
+l'apercevoir alors qu'elle se promène dans son jardin.
+
+L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans
+la rue Moncey, et comme ma maison forme le côté de l'angle opposé au
+sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur
+son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux
+sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma
+maison.
+
+Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé que dans le
+pourtour de l'allée circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai
+disposé avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe;
+ma fenêtre ouverte, j'entends même le murmure confus des voix et
+toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit
+bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter.
+
+Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.
+
+Pense-t-elle à moi?
+
+Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près d'elle me
+suffit.
+
+Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins simple seulement
+dans sa toilette, qui est celle d'une femme à la mode.
+
+Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en juge par les
+visites qui se succèdent chez elle le mercredi, qui est son jour de
+réception.
+
+A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle, tous ses autres
+jours sont pris par les plaisirs du monde: les dîners, les soirées, le
+théâtre. Et bien promptement je suis arrivé à deviner, par le mouvement
+des lumières dans la nuit, d'où elle revient.
+
+Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi ce qu'est sa vie,
+et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait.
+
+La première fois qu'elle est descendue dans son jardin, où elle s'est
+longtemps promenée seule en tournant sur elle-même comme si elle
+réfléchissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom.
+Mais ce n'a été qu'un éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé
+mon esprit.
+
+Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près d'elle. Je la
+vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était certes pas là ce que
+j'avais espéré, mais c'est ce qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu--la
+fatalité.
+
+
+
+XLIV
+
+Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être assidu à mon
+travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient
+devant leur chevalet, et une courte promenade après dîner, une flânerie
+d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; on
+descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte,
+en s'arrêtant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout
+était dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.
+
+Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active,
+en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermée ne
+pouvait contenter. Assurément, si j'avais dû rester dans un bureau,
+comme j'en avais été menacé un moment, je serais mort à la peine,
+asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une
+locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancée à grande
+vitesse. J'étouffais dans mon logement encombré de meubles, comme un
+oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal,
+j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des
+charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquième étage, et
+volontiers j'aurais été m'offrir pour frotter les appartements de la
+maison, afin de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais
+le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble
+indispensable à la conservation de mon chapeau; mais cette arme
+bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'était la fatigue
+que je cherchais, c'était beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour
+dépenser ma force et brûler mon sang.
+
+Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes
+sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.
+
+La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait
+jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur de la sève et des giroflées
+me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant,
+venant, tourbillonnant sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je
+piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. J'avais
+beau m'appliquer au travail, des mouvements de révolte me faisaient
+jeter mon crayon, et alors je m'étirais les bras en bâillant d'une façon
+grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,
+l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais été me
+promener à quatre pattes dans les prés et brouter l'herbe nouvelle.
+
+J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre
+propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux désordres qui se
+produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remédier
+facilement. Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la
+suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les
+coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital avec les camarades; mais
+à Paris être malade parce que les merles chantent et que les feuilles
+bourgeonnent, c'est trop bête.
+
+Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement ri au nez, ou,
+ce qui est tout aussi probable, m'eût interrogé sérieusement, ce qui
+m'eût fait rire moi-même, je résolus d'apporter un remède à cet état
+ridicule.
+
+Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la santé, je
+cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant
+de la Bibliothèque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide
+de deux à trois heures.
+
+Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, je
+marchais raisonnablement, de manière à ne pas attirer sur mes talons
+les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagné le bois de
+Boulogne dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique et je
+me donnais une _suée_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.
+
+Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer dans le bois de
+Boulogne où jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est à
+croire que les gens à équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et
+que maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner
+le temps perdu. De quatre à six heures, les Champs-Élysées sont
+véritablement encombrés et Paris prend là une physionomie nouvelle. Il
+y a trois mois que le coup d'État est accompli et maintenant que «les
+mauvaises passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il y a une
+explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caractéristique et
+qui mériterait d'être étudié par un moraliste.
+
+Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié
+Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assumé sur sa
+tête cette terrible responsabilité qui a assuré au pays une sécurité
+momentanée, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la
+fortune. Le nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se
+résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement
+qui s'est établi en décembre donne satisfaction à ces deux besoins.
+C'est là ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de
+ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.
+
+La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, qu'on attendait
+depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un
+développement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les
+affaires.
+
+Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le
+tourbillon et réfléchissent tristement.
+
+Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre a
+écrasé toute une génération.
+
+Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons;
+nous serons l'abstention.
+
+En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on se sent au coeur
+le courage et l'activité? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu
+être quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.
+
+Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et
+si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'âge aura rendu
+nos mains débiles.
+
+Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls resterons noyés
+dans une époque de transition, subissant la fatalité.
+
+Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent
+mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre
+disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les
+yeux, plus je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu des
+bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, et, au lieu de
+regarder les aubépines qui commencent à fleurir, de respirer l'odeur des
+violettes qui bleuissent les clairières, d'écouter les fauvettes et les
+rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir
+par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui,
+aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.
+
+Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps à ce moment
+déserte, j'entendis derrière moi le trot de deux chevaux qui arrivaient
+grand train. Machinalement je me retournai et à une petite distance
+j'aperçus un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un
+Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes de sang.
+
+En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. Je reculai
+contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les
+chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois
+réduit maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas moins
+conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce goût qui m'a fait
+choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades;
+j'ai chance d'y voir de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent
+monter.
+
+J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupé ni ceux
+qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tête de femme se tourna de
+mon côté.
+
+Clotilde!
+
+Elle me fit signe de la main.
+
+Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne compris pas ce
+qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement ce qu'il y avait de
+certain dans ce signe.
+
+J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le coupé qui
+s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses
+chevaux comme pour les arrêter. Je ne me trompais point. La voiture
+s'arrêta, la portière s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se
+dirigea vers moi.
+
+Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu très-bien
+conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon côté, je reculai
+instinctivement de deux pas et je pensai à me jeter dans le fourré:
+j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur
+de moi.
+
+Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon dessein; elle
+s'était avancée rapidement, et j'étais déjà sous le charme de son
+regard; à mon tour j'allai vers elle, irrésistiblement attiré.
+
+--Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand
+êtes-vous à Paris?
+
+--Depuis le mois de mars.
+
+Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux mains en me
+regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans
+pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:
+
+--Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me voir!
+
+--Moi, chez vous, chez M. de Solignac?
+
+--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublié le passé?
+
+--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est
+impossible d'aller maintenant chez vous.
+
+--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est
+de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous
+qu'à la suite de plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la
+crainte de ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je vous ai
+assuré que rien ne devait altérer notre amitié; ne voulez-vous pas venir
+chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si désireux de
+venir chez mon père?
+
+--Pouvez-vous comparer le présent au passé!
+
+--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'était imposé!
+
+--Par qui? Votre père souffre de ce mariage.
+
+--Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert encore s'il ne
+s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti à devenir la femme
+de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon père
+serait ce qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps
+vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M.
+de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules
+dont j'ai à souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je
+vous ai dit et reconduisez-moi à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre
+bras?
+
+Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me
+manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son côté.
+
+--Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez plus me voir?
+
+C'en était trop.
+
+--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; vous croyez cela;
+eh bien! écoutez et ne vous en prenez qu'à vous de ce que vous allez
+entendre. Hier, vous avez été aux Italiens et vous êtes rentrée chez
+vous à onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été
+en soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous vous êtes
+promenée pendant une heure dans votre jardin, de dix à onze heures; vous
+aviez pour robe un peignoir gris-perle.
+
+--Comment savez-vous...
+
+--Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures jusqu'à sept. Et
+maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je
+le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un
+appartement dont les fenêtres ouvrent sur votre hôtel.
+
+Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais installé rue
+Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour.
+Nous nous étions arrêtés, et elle m'écoutait les yeux fixés sur les
+miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.
+
+Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.
+
+--Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais puisque vous
+connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.
+
+Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement serré la main,
+elle monta dans son coupé qui partit rapidement, tandis que je restais
+immobile sur la route, la suivant des yeux.
+
+
+
+XLV
+
+Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un rêve.
+
+Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et maintenant je
+n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde comme je l'avais voulu.
+Mon amour discret était fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais
+pas dû révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais laissé
+entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.
+
+Les choses telles qu'elles venaient de se passer me créaient une
+situation qui bien certainement ne tarderait pas à devenir insoutenable
+ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.
+
+Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me croyait en Espagne,
+j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre à
+distance; son apparition dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à
+sa fenêtre au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant me
+serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions platoniques? Est-ce
+que cent fois je n'avais été obligé de me rejeter en arrière pour ne pas
+lui crier: Je suis là, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait
+maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses
+fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force de résister
+à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette
+résistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?
+
+Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas dit un mot de
+mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais
+encore et que, malgré sa trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De
+cet aveu tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même pas
+inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait été le même que celui
+par lequel elle m'avait abordé, une invitation à l'aller voir chez elle.
+
+Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait
+reprendre comme autrefois. Nous avions été séparés par la force des
+circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie où elle
+avait été interrompue, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.
+
+Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans
+leur vie ce qui les gêne et vouloir que par une convention tacite on
+considère comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des
+faits qui vous ont écrasé.--«Je suis mariée, c'est vrai, mais qu'importe
+mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage,
+il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions
+plaisir autrefois à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes
+journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc
+oublié? moi je me souviens toujours.»
+
+Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, telle était la
+traduction fidèle de notre entretien dans ce langage mystérieux où les
+regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les
+sourires ont bien plus d'importance que les mots, où la musique est
+tout, où les paroles ne sont que peu de chose.
+
+Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je
+l'aimais.
+
+Que résulterait-il de cette réunion?
+
+La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait à mon
+amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle céderait, et
+alors je ferais de ma propre main des blessures à mon amour, qui, pour
+être autres, ne seraient pas moins douloureuses.
+
+Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser
+croire que le précepte «Tu ne désireras pas la femme de ton prochain,»
+tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes désirs ou de tuer
+mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du
+tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui même a contre lui
+dans cette circonstance particulière d'être mon ennemi et non mon ami.
+Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection légale dont le
+Code l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.
+
+Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale
+sociale.
+
+Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille Bédarrides et me suis
+pris à l'aimer, je ne savais qui elle était: femme ou jeune fille. Quand
+je me suis inquiété de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée
+et que M. de Solignac était son mari, cela très-probablement n'eût
+pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de l'aimer, malgré son
+mariage, malgré son mari, et très-probablement aussi j'aurais essayé de
+me faire aimer d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa
+maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où je serais
+devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais été l'homme le plus
+heureux du monde. En se donnant à moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans
+mon coeur y eût monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les
+vertus de la femme passionnée qui cède à son amour et à son amant.
+
+Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. Celle que je
+me suis pris à aimer si passionnément n'était point une femme, c'était
+une jeune fille, c'était Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer,
+pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand jour,
+honnêtement, franchement.
+
+C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, il a gardé le
+caractère de pureté qu'il tenait de sa naissance.
+
+Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu à la parer
+de toutes les qualités qu'on rêve chez celle qui sera la compagne de
+notre vie et la mère de nos enfants.
+
+Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait,
+nous étions pleinement heureux.
+
+Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une grâce nouvelle,
+une perfection à la statue de marbre blanc que de mes propres mains
+j'avais créée dans mon coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que
+de la réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue
+existait, la sainte, la madone.
+
+Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que j'avais espéré qui se
+réalisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de
+Solignac.
+
+Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc terrible, ne
+brisa point l'idole cependant: au lieu d'être la statue de l'espérance
+elle fut celle du souvenir.
+
+Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. Maintenant
+vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piédestal? Sur le
+marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif
+de la femme amoureuse?
+
+Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, ce ne sera point
+pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y
+descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les
+autres.
+
+Et c'est cette jeune fille que j'aime.
+
+Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et
+comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, comme elle est toujours
+belle et séduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se présente.
+C'est toujours la même femme.
+
+Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or,
+c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs,
+mes rêves, mes espérances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les
+souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma
+maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.
+
+Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles
+dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.
+
+Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?
+
+Dans la même heure, dans la même minute, je disais oui et je disais non,
+ne sachant à quoi me résoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force
+de m'en tenir à la résolution que je prendrais.
+
+Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à ne pas y aller.
+Mais quand je la voyais dans son jardin où maintenant elle se promenait
+dix fois par jour les yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que
+je ne pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante qu'elle
+exerçait sur ma volonté.
+
+Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles angoisses les
+quatre jours qui nous séparaient de ce mercredi.
+
+Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant
+vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle
+remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un
+signe à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un appel?
+
+Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me
+décidai à aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me
+décidai à rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrivé
+sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue
+Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.
+
+Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que je ne l'étais.
+Cette irrésolution était misérable, ces alternatives de volonté et de
+faiblesse étaient le comble de la lâcheté. M'était-il donc impossible de
+savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?
+
+Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces
+indécisions, et toujours je m'étais déterminé franchement; la passion
+nous rend-elle lâche à ce point?
+
+Je passai une nuit affreuse.
+
+Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment
+elle avait compté sur ma visite. Comment allait-elle considérer cette
+absence? Une injure, une rupture.
+
+Alors, c'était fini.
+
+A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre moi-même.
+
+C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: j'avais boudé,
+voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et comme il était digne de mon
+amour!
+
+Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? Est-ce que
+j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé j'aurais pu résister à
+l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime
+véritablement peut écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion
+se comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas
+tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les mères sacrifient leurs
+enfants à leur amour, et moi j'avais sacrifié mon amour à mon rêve.
+J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?
+Insensé que j'étais!
+
+Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde
+n'avait pas paru dans son jardin à l'heure accoutumée et j'avais besoin
+de la voir.
+
+Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible
+de travailler, et je restai les yeux fixés sur le miroir qui me disait
+ce qui se passait dans l'hôtel Solignac. Mais rien ne se montra sur
+la glace qui réfléchissait seulement les allées vides et les fenêtres
+closes.
+
+Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.
+
+Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me sembla entendre
+le bruissement d'une robe à ma porte. Mes voisins recevaient à chaque
+instant la visite de leurs modèles; je ne prêtais pas grande attention
+à ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme
+n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.
+
+Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, je répondis:
+«Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.
+
+C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.
+
+J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai
+longuement dans mes bras. Mais elle se dégagea et me regardant avec un
+doux sourire:
+
+--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est
+Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi aujourd'hui ce que vous
+étiez autrefois?
+
+Je me relevai.
+
+
+
+XLVI
+
+J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; Clotilde, de son
+côté, ne paraissait pas désireuse d'engager l'entretien.
+
+Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face l'un de l'autre ne
+disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper,
+allait en augmentant.
+
+Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle vint à ma table
+de travail et regarda le dessin que j'avais esquissé. Puis elle examina
+les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de
+la pièce, elle arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.
+
+--Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez moi.
+
+En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon miroir dans lequel
+elle vit se refléter ses fenêtres.
+
+Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte allait
+amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la
+disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa
+glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit à sourire.
+
+--Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien délicat?
+
+--Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du procédé, ni à
+sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai pensé qu'à une chose, à une
+seule, vous voir. J'aurais été libre, je n'aurais pas eu besoin de
+ce moyen, je serais resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant
+l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est
+occupé, il faut que je travaille.
+
+--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma table.
+
+--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les
+gravures. Mais ne parlons pas de cela.
+
+--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifférente à
+ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis décidée
+à cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait
+bien que je vinsse chez vous.
+
+--Chère Clotilde....
+
+Mais elle m'arrêta.
+
+--J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, ne
+m'offrirez-vous pas un siège?
+
+Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise à côté
+d'elle:
+
+--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en
+Espagne, je vous retrouve à Paris; je vous croyais commerçant, je vous
+retrouve artiste; cela mérite quelques mots d'explication, il me semble.
+
+Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, de manière à
+ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habileté à effleurer
+les sujets les plus dangereux sans les attaquer sérieusement, avec
+sa légèreté de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse à
+atténuer ou à souligner du regard ce que ses lèvres avaient indiqué,
+elle pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite
+qu'elle s'était fixée.
+
+En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi à me conduire où
+il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions pas dans des circonstances
+ordinaires. Les sentiments que j'éprouvais en sa présence et sous le feu
+de son regard ne ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin
+d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais
+méthodiquement.
+
+Elle m'était apparue au moment même où je la croyais perdue à jamais, et
+ce coup de foudre m'avait jeté hors de moi-même: les quelques secondes
+pendant lesquelles je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré.
+Maintenant, elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas l'un
+de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes
+lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers elle, comme le fer l'est
+par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps électrisé: il y
+avait là une force toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me
+soulevait pour me rapprocher d'elle.
+
+Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, d'avenir, de
+passé: le présent parlait et commandait en maître.
+
+--Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire commerçant? lui
+dis-je. C'était pour me créer promptement une position qui me permît de
+devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.
+
+--Voulu....
+
+--Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez pas pu attendre.
+Alors, je n'avais pas de raisons pour rester à Marseille et j'en avais
+de puissantes pour venir à Paris: mon amour qui m'obligeait à vous
+chercher, à vous trouver, à vous voir.
+
+Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai point
+m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle,
+et, tenant mes yeux attachés sur les siens, je continuai:
+
+--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni
+pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passé horrible, mais,
+si cruelles qu'aient été ces souffrances, elles n'ont pas une minute
+affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de
+l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par cette chute,
+accablé sous l'écroulement de mes espérances, j'ai pu vous maudire, mais
+je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que
+je suis parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement de
+fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais
+que j'ai quitté Marseille pour venir ici vivre près de vous. C'est parce
+que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard
+d'espérance.
+
+Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi
+elle avait voulu se dégager de mon étreinte, mais je ne lui avais pas
+laissé prendre la parole et n'avais pas abandonné sa main.
+
+--Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.
+
+--Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main.
+J'ai commencé de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.
+
+--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je
+vous réponde?
+
+--Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois que nous nous
+sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. Alors, peut-être,
+j'oublierai le passé, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour
+nous, une vie de tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux
+vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois mois, et ce
+mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je vous aime,» répétez-le,
+Clotilde, chère Clotilde.
+
+En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; je l'entourais;
+je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les
+impressions qui la troublaient; sa respiration saccadée me brûlait.
+Elle ferma les paupières et détourna la tête; sa main tremblait dans la
+mienne.
+
+--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous êtes
+sans pitié!
+
+--Ce mot, ce mot.
+
+--Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas,
+Guillaume, serais-je ici?
+
+Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me repoussa.
+
+--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites
+pas regretter d'être venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de
+ce que vous avez été à notre dernière entrevue.
+
+--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit
+aujourd'hui comme il en a été alors. Ne vous défendez pas, ne me
+repoussez pas. Vous êtes chez moi, vous êtes à moi.
+
+--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure,
+Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma prière, vous ne me reverrez
+jamais. Vous pouvez m'empêcher de sortir d'ici mais vous ne pourrez
+jamais m'obliger à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à vous
+recevoir chez moi.
+
+Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux voir, ses yeux
+étaient pleins de résolution.
+
+--Vous dites que vous m'aimez.
+
+--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment
+dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais gardé le souvenir, c'est
+l'homme loyal qui savait écouter les prières et respecter la faiblesse
+d'une femme.
+
+Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant sur la
+table:
+
+--N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?
+
+--Restez.
+
+--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce
+n'était pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais
+je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends
+maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
+chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.
+
+Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais pas en
+disposition d'engager une discussion de ce genre.
+
+--Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces subtilités de
+langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons
+de cette visite, vous m'épargnerez des recherches et des soucis.
+
+--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette
+démarche était coupable, je le savais, et il a fallu une pression
+irrésistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas
+imaginé que vous puissiez lui donner de telles conséquences. En vous
+rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour vous
+demander comment vous n'étiez pas encore venu me voir, et mon dernier
+pour vous prier de venir. Vous n'êtes pas venu.
+
+--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai
+pas eu la force de franchir la porte de l'hôtel de votre mari. Si vous
+voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.
+
+--Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je me suis décidée à
+venir. J'avais beaucoup à me faire pardonner; j'ai voulu que cette
+visite, qui peut me perdre si elle est connue, fût une expiation envers
+vous. J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et vous
+disposerait à l'indulgence.
+
+--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?
+
+--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne
+voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire,
+puisque vous l'avez oublié: je suis mariée.
+
+--C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.
+
+--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès lors vous ne
+me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme
+croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de
+respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
+que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais fait!...
+
+--C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser les rêves que nous
+formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un épouvantable réveil.
+
+--C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un
+coeur délicat, une âme élevée, il comprendra le sentiment qui m'amène
+près de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir
+davantage. Assurément je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais
+être, mais il sera assez généreux pour se contenter de ma tendresse et
+de mon amitié. Puisque je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur.
+Puisque nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous verrons
+aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimité, dans cette
+union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journées. Sa
+vie ne sera plus attristée et moi j'aurai la joie de lui donner un
+peu de bonheur. Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si facile.
+
+--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.
+
+--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.
+
+--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer
+silence à mon amour.
+
+Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté et je m'assis
+en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe.
+Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tête entre mes deux mains.
+Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.
+
+Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: Clotilde s'était
+agenouillée devant moi.
+
+--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.
+
+Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:
+
+--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.
+
+Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses lèvres:
+
+--Guillaume, dit-elle, je t'aime.
+
+
+
+XLVII
+
+Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'âme
+de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sûre, comme celle de
+l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.
+
+«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire
+disait je ne t'aime pas.»
+
+Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils lire ce
+qui se passe dedans? C'est cet intérieur qu'il est curieux et utile de
+connaître.
+
+Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à fait comme
+dans les romans, même dans ceux qui s'approchent le plus de la vérité
+humaine. Les gens qu'on rencontre communément et avec lesquels on se
+trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se
+montrent point dans une action habilement combinée pour arriver à la
+révélation d'un caractère, ils ne prononcent point, à chaque instant de
+ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, éclairent
+le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans
+aucune de ces exagérations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en
+laid, en bien ou en mal, que la convention littéraire exige chez les
+personnages que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.
+
+De là une difficulté d'observation d'autant plus grande que pour
+chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues
+extraordinaires armés de méthodes infaillibles pour lire dans l'âme de
+ceux que nous étudions. Tous nous sommes généralement coulés dans le
+moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien
+d'excessif, nous restons en présence sans nous connaître.
+
+Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le départ de
+Clotilde.
+
+Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'était sa
+nature, qu'était son âme?
+
+Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par
+où fallait-il la juger? Où était le vrai, où était le faux? Y avait-il
+en elle quelque chose qui fût faux et tout au contraire n'était-il pas
+sincère?
+
+A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle était résolue au
+dernier sacrifice et que la passion était maîtresse de son coeur et
+de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connaît
+l'amour, sans être prête à toutes les conséquences de cette démarche.
+Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu
+vaincre les sentiments qui l'entraînaient. Sa défense avait été celle
+d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle
+a épuisé tous les moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais
+persisté, elle se serait rendue.
+
+Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser partir.
+
+Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après ses paroles,
+je ne trouvais plus la même femme. Elle m'aimait, cela était certain,
+mais pas au point de sacrifier son honneur à son amour. Elle avait
+regretté nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voilà
+tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en
+serions venus à une rupture absolue. Sûre d'elle-même, elle voulait
+concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est
+pas après trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
+au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.
+
+Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.
+
+Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir solidement, et je
+passais de l'une à l'autre avec une mobilité vertigineuse. Oui, j'avais
+eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à
+la fois.
+
+C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
+d'observation des romanciers, et de n'être pas comme eux habile
+psychologue. J'aurais lu dans l'âme de Clotilde comme dans un livre
+ouvert et j'aurais trouvé le ressort qui imprimait l'impulsion à sa
+conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.
+
+Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et
+partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et
+contradiction.
+
+Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés de cette
+situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, j'en arrivai comme
+toujours, en pareilles circonstances, à m'en remettre au temps et
+au hasard pour l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à
+attendre, le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais pas
+trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'épuiser
+à la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure
+présente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle
+pouvait donner.
+
+Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une première
+visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de
+réception, où j'étais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais
+le vendredi, à un moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé
+ignorer que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais de
+Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était plus naturel
+que cette première visite. Pour les autres, nous verrions et nous
+arrangerions les choses à l'avance.
+
+Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au jardin et vint
+s'installer, un livre à la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se
+plaça de manière à tourner le dos à l'hôtel et par conséquent en me
+faisant face. Je ne sais si le livre posé sur ses genoux était bien
+intéressant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus
+souvent ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets
+de ce livre.
+
+Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de quitter cette
+place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et
+m'attendait.
+
+Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac,
+et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.
+
+--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le
+faire demander.
+
+Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du
+salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les
+deux mains.
+
+--Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle,
+chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous
+cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous
+sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc.
+
+Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:
+
+--Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de
+moi?
+
+--Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux
+pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans
+la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous
+n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie
+que je m'étais arrangée avec vous!
+
+--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et
+quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que
+nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies
+pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin.
+Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons
+d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons
+foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette
+première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne
+et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de
+douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous
+êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons,
+donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.
+
+Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me
+gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se
+dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction
+qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et
+m'emporta dans un paradis idéal.
+
+Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent à la réalité.
+Je regardai le cadran, il était cinq heures, il y avait plus de deux
+heures que j'étais près d'elle.
+
+Elle devina que je pensais à me retirer.
+
+--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.
+
+--Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où je ne
+pouvais plus prolonger ma visite.
+
+--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le
+jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais
+cependant être avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par
+l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre
+chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en même
+temps, nous tournerions les feuillets en même temps, et en même temps
+aussi nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. Voyons, quel
+livre lirions-nous bien?
+
+Elle me prit par la main et me conduisit devant une étagère sur laquelle
+étaient posés quelques volumes richement reliés. Mais si les reliures
+étaient belles, les livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés
+prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.
+
+--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne
+connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de créer ensemble
+et en même temps.
+
+--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.
+
+--Eh bien! prenons-en d'autres.
+
+--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
+_François le Champi_?
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G.
+Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous
+enverrai l'autre.
+
+--C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le plaisir sera doublé;
+vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon côté sur
+le mien, et nous les échangerons après.
+
+Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il
+fallait voir M. de Solignac, et c'était là le douloureux. Il me fallait
+du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque
+d'ordinaire, c'est la résolution; une fois que mon parti est pris,
+je vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, ou plus
+justement il m'était imposé par Clotilde.
+
+Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon où Clotilde
+m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes étrangères
+s'entretenaient avec M. de Solignac.
+
+J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me lançant un regard
+qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si
+éloquemment: «Je t'aime.»
+
+Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut
+avancer la mienne.
+
+Les personnes avec lesquelles il était en conversation se levèrent
+bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous les trois.
+
+--J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous
+avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir
+renouvelé votre visite pour moi. Vous avez vu le général; comment
+est-il?
+
+J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de
+Solignac.
+
+--Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, il est vraiment
+triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.
+
+--Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais encore de changer
+complètement sa vie; c'est ce qui m'a empêché de le faire venir avec
+nous, comme nous en avions l'intention.
+
+L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever
+pour partir.
+
+--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espère que nous
+nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera
+un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.
+
+Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de M. de Solignac,
+qui m'invitait à dîner pour le mercredi suivant.
+
+
+
+XLVIII
+
+Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était pas faite pour me
+plaire.
+
+C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, si je pouvais
+garder jusqu'à un certain point l'espoir d'éviter la présence de M.
+de Solignac dans mes visites à Clotilde, j'allais maintenant subir
+le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il
+parlerait à _sa_ femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié,
+malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui ne pouvaient être
+que très-pénibles pour mon amour.
+
+Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui
+souffriraient dans cette intimité.
+
+J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde,
+malgré qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je
+l'aime mariée, sans me considérer comme coupable envers son mari, et je
+trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé celle
+que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise et le hais.
+
+Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de
+Solignac dans les termes où nous sommes. Si je vais chez lui, si je
+mange à sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions
+dans lesquelles je suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai
+plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette haine
+et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé à n'en laisser rien
+paraître et à afficher, au contraire, l'amitié ou tout au moins la
+sympathie.
+
+La situation deviendra donc intolérable pour moi,--honteuse quand je
+serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec
+moi-même.
+
+Il y a une question que je me suis souvent posée: la perspicacité de
+l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque
+nous nous trouvons en présence d'une résolution à prendre, de prévoir
+les résultats que cette résolution amènera?
+
+Il est évident que si cet examen nous permet de prendre la route qui
+conduit au bien et d'éviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le
+plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous
+ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
+déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes qualités.
+L'homme bien portant qui tombe écrasé sous un coup de tonnerre, n'a pas
+l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné
+à une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera
+pas à son sort.
+
+Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, comme si je les
+touchais du doigt, toutes les raisons qui me défendaient d'aller chez
+M. de Solignac, et cependant j'y suis allé. Sachant d'avance à quels
+dangers et à quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la
+force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon esprit me disait:
+n'y va pas, et il me présentait mille raisons meilleures les unes que
+les autres pour m'arrêter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne
+motivât son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.
+
+Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya
+ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours
+d'incertitude.
+
+--J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre
+lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.
+
+--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de ne pouvoir pas venir.
+
+--Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, si vous
+aviez été empêché.
+
+Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et moi, échanger un
+seul mot en particulier, mais les paroles étaient inutiles entre nous;
+dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un
+discours.
+
+J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du
+cercle formé autour de la cheminée, j'allai m'asseoir sur un canapé au
+fond du salon.
+
+Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus les examiner
+librement. Les deux dames assises auprès de Clotilde présentaient entre
+elles un contraste frappant: l'une était jeune et fort belle, mais avec
+quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une médiocre
+idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, au contraire, était
+laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manières
+discrètes, une toilette de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au
+moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en présence
+d'une honnête femme qui devait être une bonne mère de famille.
+
+Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît un jugement immédiat
+et certain: cependant l'ensemble n'était pas satisfaisant; parmi eux
+assurément il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable,
+mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la
+haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.
+
+On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un Portugais qui, à son
+cou et à la boutonnière de son habit, portait toutes les croix de la
+terre; «le comte Vanackère-Vanackère», un Belge majestueux; «sir Anthony
+Partridge», un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», un Italien
+presque aussi décoré que le Portugais.
+
+C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires étrangères,
+recevait à dîner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte
+de l'Europe?
+
+Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français de fantaisie,
+Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de
+politesse particulière, et à la voir libre, légère, charmante, jouant
+admirablement son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais supposé
+que son éducation s'était faite en répétant ce rôle avec quelques
+pauvres comparses de province dont j'étais le jeune premier, le général,
+le père noble, et M. de Solignac, le financier.
+
+Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers et restais isolé
+sur mon canapé quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un
+convive qu'on n'annonça pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel
+Treyve, que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui à
+notre restaurant.
+
+Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, il promena un
+regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement à
+moi.
+
+--En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me dit-il à mi-voix;
+au milieu de ces magots décorés, le dîner n'eût pas été drôle. Quelles
+têtes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait
+fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?
+
+--C'est un Portugais, le baron Torladès.
+
+--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!
+
+Clotilde vint à nous.
+
+--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Nérée,
+dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre à côté l'un de l'autre,
+vous pourrez causer.
+
+Puis elle nous quitta.
+
+--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air étonné.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous êtes un vrai comte?
+Pourquoi vous en cachez-vous?
+
+--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne
+serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servît en
+disant: «La portion de M. le comte de Saint-Nérée!»
+
+--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout à fait.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que vous étiez invité
+dans cette honorable maison pour faire le quatorzième à table, tandis
+que je l'étais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut
+perdre cette illusion, c'est moi le quatorzième.
+
+--Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.
+
+--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout
+à l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle
+de monde.
+
+Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais blessé de ses
+propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un certain point; cependant je
+ne pus m'empêcher de lui demander quel était ce monde qu'il paraissait
+si bien connaître.
+
+--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a
+peut-être de fines.
+
+Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on annonça «le
+colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien camarade, le nez au vent,
+les épaules effacées, la moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses
+mérites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur
+son passage: le succès lui avait donné des ailes; il planait, et s'il
+voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une
+majesté souveraine.
+
+Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il
+m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui lui barrait le passage,
+planta là le Portugais qui s'attachait à lui, ne répondit pas au prince
+Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les
+deux mains tendues.
+
+L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit
+aucun effet, mais celui de Poirier me fit considérer comme un
+personnage. Personne ne m'avait regardé, tout le monde se tourna de mon
+côté.
+
+--Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda M. de Solignac.
+
+--Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous ne savez donc
+pas que je lui dois la vie?
+
+Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher au milieu des
+Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette
+superbe jactance: j'étais un héros, mais Poirier!
+
+On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras
+à la maîtresse de la maison, et à table il s'assit à sa droite, tandis
+que le vénérable Partridge prenait place à sa gauche.
+
+J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, un jeune homme à
+la figure chafouine qui me menaçait d'un entretien suivi.
+
+Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant à mi-voix, en
+mâchant ses paroles de manière à les rendre à peu près inintelligibles:
+
+--Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage m'annonce d'où il
+vient: c'est signé Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce
+qu'on sert à cette heure dans dix autres maisons: la même sauce noire,
+la même sauce blanche, la même poularde truffée, le même foie gras, les
+mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu dix fois cet hiver les pommes
+d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain
+de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
+celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout
+est de Batignolles; ça manque d'originalité.
+
+Mais la conversation générale étouffa les réflexions désagréables du
+pianiste.
+
+--Il n'y a qu'à _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais.
+_Parisss_ provoque _l'émoulation_ du monde entier.
+
+--Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le prince italien,
+et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que
+nous le devons aux amis fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince
+Louis-Napoléon.
+
+Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.
+
+--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je
+vous en prie; nous avons ici un représentant de la vieille noblesse
+française, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en
+souriant--qui a quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du
+prince. Respectons toutes les opinions.
+
+--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.
+
+--Décidément, me dit Treyve, après un moment de silence, je suis bien le
+quatorzième à table; vous, vous êtes «un grand nom de notre pays.» Nous
+faisons chacun notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers
+superstitieux, en apportant à cette table mon unité; vous, vous les
+éblouissez en apportant «votre vieille noblesse française.» Quel drôle
+de monde! C'est égal, le sauterne est bon; je vous engage à en prendre.
+
+
+
+XLIX
+
+Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: «Quel drôle de
+monde,» je n'en faisais pas moins mes réflexions sur les convives de M.
+de Solignac.
+
+Bien souvent, dans les premières années de ma vie de soldat, alors que
+je parcourais les garnisons de la France, il m'était arrivé de dîner
+chez des fonctionnaires dont les convives réunis par le hasard se
+connaissaient assez peu pour qu'il y eût à table une certaine réserve,
+mêlée quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne
+ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.
+
+Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux aussi été réunis
+par le hasard, mais ce n'était point de l'embarras qui régnait entre
+eux, c'était plutôt de la défiance; à l'exception de Treyve qui s'était
+ouvert à moi en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin;
+c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaître,
+se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se
+méprisaient les uns les autres. Quand on prononçait le nom du baron
+Torladès, le prince Mazzazoli avait un sourire indéfinissable, et quand
+le Portugais s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister
+sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations à celui
+qui eût voulu les provoquer.
+
+N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes de fantaisie?
+La question pouvait très-bien se présenter à l'esprit. En tous cas, que
+ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes
+propriétaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils
+avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le patriarche anglais
+dont la respectabilité, les cheveux blancs, les gestes bénisseurs
+appartenaient à un comédien «qui s'est fait une tête.»
+
+La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires
+et tous ces nobles convives révélèrent une véritable compétence dans
+tout ce qui touchait le commerce de l'argent.
+
+Si curieux que je fusse de connaître les relations de M. de Solignac par
+ces conversations, et d'éclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa
+vie, je me laissai distraire par Clotilde.
+
+Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle un furtif regard,
+mais bientôt je remarquai qu'elle était engagée avec Poirier dans une
+conversation intime qui à la longue me tourmenta.
+
+Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron portugais ou un
+comte flamand, Clotilde penchée vers Poirier s'entretenait avec lui dans
+une conversation animée. De temps en temps ils tournaient les yeux, à
+la dérobée, de mon côté, et bien que la distance m'empêchât d'entendre
+leurs paroles, je sentais qu'il était question de moi.
+
+Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards
+rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre,
+mais il n'y avait pas là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux
+qui ont aimé comprendront par quels sentiments je passais.
+
+--Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à un coup d'oeil.
+
+--Et que dites-vous de moi?
+
+--Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son verre.
+
+--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.
+
+--Mais enfin?
+
+--Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant; vous êtes trop
+ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au
+tragique.
+
+--La vie est une comédie, dit sentencieusement le prince italien.
+
+--Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se mêle aux larmes.
+
+Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre.
+
+Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque nous fûmes
+rentrés dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le
+jardin pour fumer un cigare.
+
+--Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas?
+
+--Cela est vrai.
+
+--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux. Peut-être même le
+sont-ils trop.
+
+--Comment cela?
+
+--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde
+entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas
+l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine.
+
+L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le
+couper nettement.
+
+--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez
+mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors.
+
+--Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez tort, car je vous
+donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de
+Solignac vous ait touché au coeur: elle est assez charmante pour cela,
+et Solignac de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer les
+caprices de sa femme.
+
+--Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce jardin?
+
+--C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier» et n'en parlons
+plus.
+
+--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour
+madame de Solignac.
+
+--Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même; car je vous assure
+que, pendant tout le dîner, elle a eu plaisir à me parler de vous.
+
+--Et que vous disait-elle?
+
+--Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami de son père, et...
+le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous
+prie; faut-il dire que vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle
+Martory et ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que vous avez
+commencé par le général et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous
+importe, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir parlé de votre
+intimité, elle m'a dit comment vous aviez donné votre démission, et
+c'est là ce qui a singulièrement allongé notre entretien, car j'avoue
+que bien que vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses de ce
+monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle m'a
+appris. Comment diable, si vous désapprouviez le coup d'État, et je
+comprends cela de votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi
+êtes-vous retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher avec votre
+régiment?
+
+--Vous avez donné la raison de ma détermination tout à l'heure, je ne
+juge pas les choses de ce monde comme vous.
+
+--Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner votre
+détachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats.
+
+--C'est cela même.
+
+--Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire très-heureusement
+pour vous; il y a des officiers détenus dans la citadelle de Lille pour
+en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refusé de
+prêter serment.
+
+--Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château d'If sans me
+plaindre, s'il avait plu au général de m'y envoyer.
+
+--Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il n'en est pas moins
+vrai que vous voici sorti de l'armée, ce qui n'est pas gai pour un
+officier comme vous, amoureux de son métier. J'ai été à peu près dans
+cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.
+
+--Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre coup d'État je
+serais toujours capitaine.
+
+--L'intérêt du pays.
+
+--Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.
+
+--Sans doute, mais vos amis disent pour vous.
+
+--Mes amis parlent trop.
+
+--Vos amis répondent aux questions d'un autre ami qui les interroge.
+Croyez-vous que je n'ai pas pressé de questions madame de Solignac quand
+j'ai su que vous aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me
+désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors que dans ma
+position, il me serait si facile de vous servir?
+
+--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander à votre
+gouvernement et que je ne pourrais même en rien accepter, alors qu'il me
+ferait des avances.
+
+--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des
+propositions que vous ne pouvez pas écouter. Non, ce n'est pas cela qui
+me préoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous
+faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela
+n'est pas digne de vous.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne d'être artiste, je me
+rappelle des dessins de vous qui étaient très-remarquables et que je
+vous ai vu faire avec une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est
+que cela ne peut vous conduire à rien.
+
+--Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose, il me semble.
+
+--Mais après?
+
+--Après ces illustrations d'autres, à moins cependant que je ne....
+
+--Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez réintégré dans
+votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce
+pas? c'est là ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par
+politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
+gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la
+moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez
+cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le
+sabre. Voilà pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.
+
+--Pour prendre quoi?
+
+--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il
+mène? Ce n'est pas avec ses appointements de sénateur, n'est-ce pas? Un
+hôtel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans
+les écuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans
+compter les toilettes de madame et les dépenses de monsieur, ne se
+paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que
+mademoiselle Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était
+bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas,
+n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du prince quelques-uns des nombreux
+millions volés par nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère
+est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau a commencé
+pour la France, c'est celui des affaires et de la spéculation. Solignac
+l'a compris, et il s'est mis à la tête de ce mouvement qui va prendre
+un essor irrésistible. Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince
+Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un Partridge, et deux
+ou trois autres personnages qui valent ceux-là. Et cette réunion de
+convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspiré une bien grande
+confiance. Vous vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des
+intrigants, des fruits secs des gouvernements antérieurs.
+
+--Je me suis trompé?
+
+--Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un an, jour pour jour,
+et, à la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de
+la finance qui écouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac.
+Qui aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac en est
+réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne méritent pas l'estime
+des puritains; il débute et il n'a pas le droit d'être bien exigeant.
+Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des
+concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers,
+et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un
+homme habile qui deviendra une puissance dans l'État. Rien que son
+mariage prouve sa force. Pour la réussite de ses projets, il avait
+besoin d'une femme jeune et belle qui lui permît d'avoir un salon et
+surtout une salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était
+difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes les
+qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait: jeunesse, beauté,
+naissance, séduction; n'est-ce pas votre avis?
+
+Je fis un signe affirmatif.
+
+--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec
+lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom,
+vous êtes décoré, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et
+Solignac sera heureux de vous avoir avec lui.
+
+--Il vous l'a dit?
+
+--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain;
+dans deux ou trois ans, vous serez à la tête de la finance, et alors si
+certaines circonstances se présentent, par exemple si vous voulez vous
+marier, vous pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil
+d'ami, un bon conseil.
+
+
+
+L
+
+Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier; elle fut ce
+qu'elle devait être.
+
+Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,» comme
+disait Poirier, devait m'empêcher de faire des bassesses, il ne devait
+pas m'aider à en commettre. C'est là, il me semble, ce qu'il y a de
+meilleur dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes trop
+faibles, dans des circonstances critiques, pour nous décider nous-mêmes,
+nous pouvons être très-utilement influencés par le souvenir de
+nos aïeux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche
+facilement, quand on se souvient qu'on a eu un père honnête ou brave.
+
+Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux
+propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres.
+
+Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des affaires.
+Pendant les quinze années de la Restauration et les dix-huit années de
+règne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considérablement
+accrue: la bourgeoisie a gagné beaucoup et le paysan a commencé à
+amasser. Il y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.
+
+Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires et au fond
+des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et
+qu'elle était trop timide pour venir elle-même s'offrir aux hauts barons
+de la finance. On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur
+première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces placements
+faits on recommençait à économiser sou à sou jusqu'au jour où une somme
+nouvelle était amassée.
+
+Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la finance, qui
+restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportât
+l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, sont venus se joindre des
+spéculateurs moins paresseux.
+
+Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans
+la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers
+majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prêté leur argent et
+leurs bras à l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon
+chef de troupe, et maintenant que cet homme, poussé par eux, est arrivé,
+ils demandent le payement de leur argent et de leur dévouement. Il est
+bien probable que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser de ses
+complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment de ceux qui ont eu
+recours à l'intrigue est d'être toujours exploités par l'intrigue. Vous
+vous êtes servi des gredins, les gredins à leur tour se serviront de
+vous et ne vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé en
+un jour de détresse, vous serez condamné à le leur rendre pendant vos
+années de prospérité.
+
+Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la position qu'ils
+ont su conquérir brusquement et inespérément, qu'ils ont attendu plus
+longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restés derrière le
+grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour
+ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller
+eux-mêmes à la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les
+amorces, tous les appâts leur ont été bons pour le faire sortir. La
+révolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui
+donnant le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer dans la
+spéculation.
+
+Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois
+terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
+d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la spéculation universelle,
+je n'en veux à aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et
+de ses courtiers. Le beau résultat quand la contagion des affaires aura
+pénétré jusque dans les villages et quand le paysan lui-même aura souci
+de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or est la maladie la plus
+effroyable qui puisse fondre sur un peuple.
+
+Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne
+croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui
+développent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon
+sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer
+à ses spéculations pour la part la plus minime, alors même que j'aurais
+la preuve de l'honnêteté parfaite du spéculateur.
+
+L'associé de M. de Solignac, moi!
+
+Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au front.
+
+L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: divisés par notre
+amour, réunis par notre intérêt.
+
+C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de ma passion me fasse
+aller chez lui et m'oblige à lui serrer la main, à manger à sa table, à
+l'écouter, à lui sourire.
+
+Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse; mais l'intérêt?
+
+Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en
+avait eu l'idée, s'il en était le seul auteur, et si Clotilde ne le lui
+avait point suggéré. Je voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai
+le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre résultat
+que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de
+dévouement: il avait voulu m'être utile, et son expérience de la vie en
+même temps que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.
+
+Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire
+Clotilde capable d'une pareille idée; incontestablement elle n'avait pu
+naître que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé
+de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que des intérêts, et ne
+s'inquiète plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive à les
+satisfaire.
+
+La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris
+le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout à coup si j'avais
+pensé aux conseils du colonel Poirier.
+
+Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure pour lui faire
+ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot.
+
+Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais étonné de sa
+question.
+
+--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la fin.
+
+--Cela vous étonne?
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et que je ne fais pas
+sans cesse des projets auxquels je tâche de me rattacher par un lien
+quelconque. C'est là ce qui m'a inspiré cette idée.
+
+--De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde, car elle est
+une preuve de tendresse; mais l'idée?
+
+--Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous blesse dans votre
+fierté de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Je
+savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient
+déshonorés s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur
+intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
+le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce soit en faisant
+des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours
+travailler. Seulement les dessins vous obligent à travailler vous-même
+pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire
+travailler les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.
+
+--Vous n'avez vu que cela dans votre idée?
+
+--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez
+pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être réunis sans avoir rien à craindre
+de personne. Si vous étiez intéressé dans les affaires de M. de
+Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de
+venir ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y viendriez
+tous les jours, amené par de bonnes raisons qui défieraient les
+insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse
+près de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, à chaque
+instant, toute la journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
+autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous pas?
+
+--Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien certain que je
+n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.
+
+--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous
+aviez été forcé d'accepter ce travail de dessinateur, l'idée m'est venue
+de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins pénible et
+qui aurait le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il pas
+le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.
+
+--Moi! vous avez pu penser?
+
+--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans l'ordre où je l'ai
+pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une chose: notre réunion. Je vous
+voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac
+pendant votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous voyais le
+soir. Peut-être même était-il possible de vous organiser un appartement
+dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus.
+
+--Et votre mari!
+
+--Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir pour secrétaire
+un homme comme vous; cela fait bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée,
+mon secrétaire.» D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a
+pu autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais alors
+je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la vôtre;
+maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète plus de moi et ne me
+demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille
+pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de
+cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée dans ce salon,
+pourvu que dans le monde je fasse mon entrée à son bras, il ne me
+demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet,
+c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté
+ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez
+grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette
+idée qui vous étonne.
+
+--Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à ce qu'il y a
+d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous me destinez.
+
+--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous
+aime et veux toujours vous aimer, si à votre amour vous ne mêliez pas de
+mauvaises espérances, ce rôle ne serait pas ce que vous dites.
+
+--Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas à des
+relations suivies avec M. de Solignac.
+
+--Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à mon amour, et vous
+dites que vous m'aimez.
+
+Notre discussion menaçait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle
+fut interrompue par l'arrivée de M. de Solignac.
+
+--Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières politesses
+et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran,
+n'est-ce pas?
+
+--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.
+
+--Vous pouvez me rendre un grand service.
+
+Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une affaire pour
+construire des barrages sur les principales rivières de la province:
+Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et
+il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivières, sur
+les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il
+y avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude, le
+sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me pria de t'écrire.
+
+--Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève ces contrées,
+me dit-il, me fortifieront auprès de nos ingénieurs.
+
+Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre géographique
+à laquelle tu as répondu, sans te douter bien certainement des
+conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi
+brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.
+
+Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une lettre dans
+laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.
+
+J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; je
+fis donc ma lettre en m'attachant surtout à m'enfermer dans une vérité
+rigoureuse, puis je ne pensai plus à cette affaire.
+
+Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long
+rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et
+la tienne, «lettres émanant de deux officiers, disait une note, qui,
+à des titres différents, ont toute autorité pour parler de cette
+question.»
+
+Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement quand M. de
+Solignac m'offrit un paquet d'actions libérées de sa compagnie.
+
+Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus a été dur et
+la discussion difficile.
+
+
+
+LI
+
+Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous
+la plume des trouvères, à savoir si un amant peut être heureux en
+respectant la pureté de sa dame.
+
+Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations
+plaintives, mais combien sont légères les impressions de la lecture, à
+côté de celles que donne la réalité.
+
+Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle
+me sait près d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la
+fièvre.
+
+Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en résultent, la
+vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.
+
+Comme je suis contraint par la nécessité de faire un certain nombre de
+dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma
+journée pour travailler, je me lève à cinq heures tous les matins et je
+travaille jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je suis
+capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du
+papier blanc; cependant ce procédé de travail que j'ai été contraint
+d'adopter m'est pénible et fatigant.
+
+Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas régulier, n'est pas
+un exercice bien pénible, on jouit de la route et on en profite; si l'on
+rencontre un site agréable, on peut même s'arrêter pour l'examiner
+à loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas
+gymnastique, demande une dépense de forces qui, à la longue, lasse
+et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai dû introduire dans mon
+travail, et c'est par lui que j'ai remplacé la promenade qui m'était si
+agréable.
+
+Je ne _lâche_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et
+j'espère bien n'en jamais arriver là, mais enfin je n'ai plus le plaisir
+de les caresser; au lieu d'attendre que les idées me viennent doucement,
+je vais les chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que
+cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux soient plus
+souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment où
+Clotilde se lève, et où elle paraît à la fenêtre de sa chambre en
+attendant qu'elle descende dans le jardin.
+
+Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors que se décide ma
+journée, qui, bien entendu, est réglée sur celle de Clotilde.
+
+Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie qui nous est
+particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques
+points principaux.
+
+Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans l'arrangement de
+cette journée et que je me conforme à ce que Clotilde m'indique, je ne
+parais pas à ma fenêtre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa
+dépêche. Après que nous nous sommes regardés un moment, je rentre dans
+ma chambre et, me plaçant devant mon miroir que je dispose pour qu'il
+reçoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est à sa
+fenêtre ou dans le jardin, je note ses signaux.
+
+Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir à
+un théâtre de musique; le bras levé une fois, c'est l'Opéra; deux fois,
+les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. Si c'est le bras gauche qui
+transmet le signal, cela veut dire que c'est à un théâtre de genre
+qu'elle ira, une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le
+Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, a prévu
+les théâtres les plus impossibles.
+
+Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade à droite, cela
+signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrête à moitié
+chemin et revient sur ses pas, elle s'arrêtera dans la journée à
+l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Élysées.
+
+Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi qu'elle se
+coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant
+la journée entière et qu'elle sera toute à moi. Un livre à la main, elle
+restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire
+visite.
+
+Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je dois les écrire
+pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; car, si précis que soit ce
+langage façonné à notre usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité
+de la traduction m'entraînerait facilement à des erreurs.
+
+Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.
+
+Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les
+Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je
+reste là au milieu des badauds et des étrangers venus pour jouir du
+Paris mondain qui défile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je
+la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.
+
+Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et
+quelquefois elle me fait la grâce de descendre de voiture pour se
+promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons
+un sentier écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous
+jouissons délicieusement de ce court moment.
+
+Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent à la
+discrétion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je
+suis le premier à représenter à Clotilde combien elles sont dangereuses.
+Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou
+du monde, et comment ne le sont-elles pas déjà?
+
+--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en
+souriant.
+
+--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.
+
+--Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je
+devrais bientôt y retourner une troisième, puis une quatrième, puis
+toujours, car je ne saurais pas résister à vos prières. C'est beaucoup
+trop d'y avoir été une première.
+
+--Vous le regrettez?
+
+--Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que
+nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le
+reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli
+m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour
+l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas
+augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous
+n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir
+de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les
+chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai
+une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer.
+Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette
+allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je
+n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout
+fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages.
+J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un
+pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la
+liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer.
+
+--Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.
+
+--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien
+ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus
+mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en
+fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de
+vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être
+tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez
+d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si
+je vous aimerai.
+
+--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime
+aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et
+non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus
+que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois.
+
+--Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller
+la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie.
+L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous?
+
+--L'incertitude m'épouvante.
+
+--Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas
+disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même
+à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser,
+n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir,
+ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à
+notre réunion.
+
+--A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le
+tête-à-tête....
+
+--Et que voulez-vous que je fasse?
+
+--Si vous vouliez.
+
+--Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne revenons pas sur
+un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.
+
+Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient nos
+rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se produisaient presque
+chaque jour et même plusieurs fois par jour.
+
+Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, il était certain
+qu'elle ferait la quatrième: aux expositions de peinture, aux sermons de
+charité, aux courses, aux premières représentations.
+
+J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher les occasions
+d'être ensemble; par malheur, si bien disposé que je fusse à croire
+tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette
+illusion.
+
+En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à son goût pour le
+plaisir, un peu aussi au désir de me rencontrer, mais surtout elle se
+conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce
+n'est pas pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est pour
+le monde; de même que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et
+qu'il tâche d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout
+ce qui peut augmenter sa notoriété et, en fin de compte, servir ses
+affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à de certains
+dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on écrive sur sa
+tombe: «Il fut bon père et bon époux.» S'il a jamais eu le sens de la
+famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de
+jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font
+le bonheur du commun des mortels.
+
+Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, nous avons là
+aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.
+
+Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, je peux
+m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois
+rester éloigné d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses
+cheveux de la main droite, je dois aussitôt la quitter.
+
+C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus
+exaspérante peut-être. Dans sa position, jeune, charmante, mariée à un
+vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberté à sa
+femme, elle doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous
+les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et même beaucoup
+d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés par sa séduction, n'auraient
+jamais salué M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme
+se font les flatteurs du mari.
+
+C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis obligé de la
+quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle,
+j'enrage dans le coin où je me suis retiré; elle porte la main droite à
+ses cheveux, je me lève, je la salue et je pars.
+
+Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans le coeur, furieux
+contre elle, qui sourit à ces hommages, furieux contre ce mari qui les
+supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids,
+intelligents ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.
+
+Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes
+yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de
+sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui
+parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes;
+puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la
+lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son
+souvenir ou son caprice?
+
+Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le
+vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa
+pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une
+inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini.
+
+Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me
+coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au
+travail.
+
+
+
+LII
+
+Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens
+raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes
+point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que
+vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au
+coeur, aimez-en une autre.
+
+Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est
+celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables
+aux miennes.
+
+--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre
+dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux.
+C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la
+dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu
+de poigne.
+
+Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre:
+on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle
+solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la
+sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.
+
+C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher
+mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef,
+j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer
+le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et
+je n'allais pas jusqu'au bout.
+
+Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien
+que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades
+pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui
+se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.
+
+Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner
+sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage.
+
+--Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme
+a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....
+
+--Ni chez moi.
+
+--Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe
+à son arrivée et à son départ.
+
+--C'était peut-être la grand'mère de notre ami.
+
+--Ou sa soeur.
+
+--Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère
+sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental,
+oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant
+plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la
+vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.
+
+Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas
+plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on
+m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au
+travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon
+dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements
+discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.
+
+--Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit
+a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes:
+il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait.
+Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir.
+
+Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard,
+c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour
+faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent
+cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes
+dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.
+
+Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une
+autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes
+camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de
+leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin,
+Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus
+de sympathie.
+
+--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos
+camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous
+ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera
+peut-être pas inutile.
+
+Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris.
+
+--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que
+je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret.
+Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma
+proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup
+trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous
+vous distrairons.
+
+Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais
+naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris,
+et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai
+plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement.
+
+Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux
+auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies
+immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas
+des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.
+
+Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette
+jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse,
+dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa
+personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de
+l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près
+d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas
+l'esprit qui commande en maître.
+
+Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur
+le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive
+caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses
+lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à
+m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.
+
+Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver
+seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur
+ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me
+regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle
+me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre
+femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se
+prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une
+caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences,
+la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés
+frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant
+magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer
+calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que
+Clotilde est un ange.
+
+Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le
+démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire
+ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et,
+comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.
+
+Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un
+incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au
+contraire fit son bonheur.
+
+L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à
+Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent
+à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que
+Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les
+femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris.
+Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à
+Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres.
+
+N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une
+maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il
+avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois,
+dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.
+
+Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment
+vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre
+mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,
+c'était impossible!
+
+Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner
+tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où
+certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur.
+
+Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je
+vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle
+était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui
+me frappa.
+
+--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes
+libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste
+pour Londres. Je devais vous en prévenir; _j'aurai_ oublié. Nous
+avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître,
+commande.
+
+--D'abord je veux ton bras.
+
+Elle se serra contre moi.
+
+--Comme cela?
+
+--Tes yeux.
+
+Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.
+
+--Comme cela?
+
+--Maintenant, allons droit devant nous.
+
+--J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.
+
+Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette
+promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre,
+parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns
+ou des jaloux,--un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était
+radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise
+dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des
+fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis!
+
+Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas
+perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena
+à la maison.
+
+--Et dîner! dit-elle. Comme je _devais_ être seule, je n'ai pas pu
+ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un
+dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de
+mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi.
+
+Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger
+jusque dans le jardin.
+
+--Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous
+asseyant.
+
+Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer
+ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances
+pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne
+fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son
+mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui
+reprochent la tromperie aux femmes!
+
+La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à
+mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.
+
+--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.
+
+--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.
+
+--Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et
+voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?
+
+A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me
+conduire à la station d'Ermont. Je partis.
+
+Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins
+rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que
+j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison.
+Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin
+par une porte-fenêtre.
+
+Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture
+de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était
+admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et
+des héliotropes.
+
+Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je
+sortis de la charmille où je m'étais tenu caché.
+
+--C'est vous, Pierre? dit-elle.
+
+D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de
+l'autre main, j'éteignais la lampe.
+
+Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de
+m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut
+dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue;
+mais comme toujours, elle triompha.
+
+Je fis quelques pas pour m'éloigner.
+
+--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars;
+eh bien! reste.
+
+Et elle se jeta dans mes bras.
+
+
+
+LIII
+
+Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui
+la porte, et longtemps encore sans doute il m'eût entraîné dans son
+courant, si tout à coup je ne m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé
+de revenir en arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin
+parcouru.
+
+Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre de Crimée pour
+réhabiliter l'armée et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de
+Décembre, avait entrepris la guerre d'Italie.
+
+Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment où
+l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon
+pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagné son
+cortège et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.
+
+Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice près de lui, il
+avait été acclamé sur tout son passage. En petite tenue de général de
+division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a
+recueilli plus d'applaudissements. Les maisons étaient pavoisées de
+drapeaux français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient
+unis dans une même pensée d'espérance et de confiance: l'armée de la
+France allait affranchir un peuple.
+
+La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant
+les journées de Décembre mornes et ensanglantées, étaient encombrées
+d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon,
+des fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts
+celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait mitrailler.
+
+Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui se les rappelait en
+cette belle soirée de mai, si ce n'est Napoléon lui-même peut-être, et
+aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient été écrasés par le
+coup d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?
+
+J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant intérêt,
+non-seulement comme un Français qui pense à sa patrie, mais encore
+comme un soldat qui est de coeur avec son ancien régiment: les sabres
+brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,
+dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais le crayon.
+
+J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les
+bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des
+moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'échappa des mains
+et je restai pendant de longues heures plongé dans des réflexions
+douloureuses.
+
+Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à l'armée, ou moi
+qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la liberté d'une nation, ils
+étaient à la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant
+même pas où était le bien et où était le mal. La France avait absous
+l'homme du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son
+indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur
+rancune ne se trompaient-ils pas?
+
+La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes qui, pendant deux
+mois, m'avaient oppressé, et me rendre moins amers mes regrets de
+n'avoir point pris part à cette campagne. Cette guerre, qui m'avait
+paru entreprise pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une
+nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient déjà été
+poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fût propre, l'Empire
+avait été obligé d'agir; et il s'était laissé embarquer sur le principe
+des nationalités sans trop savoir où cela le conduirait.
+
+Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de
+mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un
+principe qu'il était incapable de comprendre et d'appliquer. Puis,
+lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était
+subitement arrêté sans souci de ses engagements ou de son principe. Il
+avait gagné deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la
+Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger à aller plus
+loin, mieux valait revenir en arrière. Il n'y a que les idées qui nous
+entraînent aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne faire que
+le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte dans cette guerre,
+l'intérêt dynastique la réalité.
+
+Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale des troupes dans
+Paris, car, si désillusionné que je fusse par cette paix malheureuse, je
+n'en étais pas moins fier de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait
+fait cette politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé
+à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.
+
+Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais aimé à
+assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, mais celle qui
+est maîtresse de ma vie et de ma volonté en disposa autrement.
+
+--Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, me dit-elle.
+
+--Sans doute.
+
+--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur
+les boulevards.
+
+--N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes du monde
+officiel?
+
+--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenêtre
+sur le boulevard, à un premier étage, et j'ai pensé qu'il vous serait
+agréable de m'accompagner.
+
+Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement
+l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitué à me voir presque
+partout à ses côtés, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en
+pense, car on n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en
+étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le défilé des troupes,
+nous allâmes occuper le balcon que Clotilde avait retenu.
+
+D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en scène.
+Cependant, quand je vis s'avancer les blessés traînant la jambe, le
+bras en écharpe, la tête bandée, j'oubliai les mâts vénitiens, les
+oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me
+montèrent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.
+
+Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais naturellement
+trouvé en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades,
+mes amis. J'en vis un grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs
+de jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête ou dans les
+rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus généraux ou colonels
+et j'étais heureux de leurs succès; les autres étaient restés dans des
+grades inférieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou
+de cet oubli.
+
+Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés par les
+balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne
+en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de
+la foule, les régiments se succédaient régulièrement, les uns en grand
+uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant
+dans leurs tuniques trouées et leurs képis poussiéreux les traces
+glorieuses de la fatigue et de la bataille.
+
+Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des éclairs des
+sabres, au loin, j'avais vu paraître un régiment dont l'uniforme m'était
+bien connu,--le mien.
+
+Clotilde posa sa main sur mon bras.
+
+--Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur?
+C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés.
+
+Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour;
+d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.
+
+Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après
+les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils?
+qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il
+pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est
+même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur
+régiment de l'armée.
+
+Ils passent, ils sont passés.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez
+leur colonel.
+
+Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du
+tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai
+m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé
+maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé,
+j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée.
+L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache
+à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut
+pas l'arracher.
+
+Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme
+je le devais, je m'en allai à Vincennes.
+
+Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace
+dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle.
+
+Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec
+indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur
+campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire
+fête.
+
+Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais
+arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au
+nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche
+s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses
+lèvres, et, portant la main à son képi:
+
+--Holà, c'est le _gabidaine_.
+
+Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais quitté le régiment!
+Que de questions! Que de récits!
+
+La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne partie de la
+nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer à Paris, et je couchai sous la
+tente roulé dans une pelisse qu'on me prêta.
+
+En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête pleine de récits et
+de souvenirs, le coeur ému, je rêvai que j'étais soldat et que je devais
+dormir d'un sommeil léger pour être prêt à partir le lendemain matin en
+expédition.
+
+Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher
+en plein air; mais mon rêve se continua.
+
+Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient partir,
+pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas
+redevenir soldat?
+
+C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité de
+l'esprit, la vie que j'aimais.
+
+Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de
+plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais été hier, son amant, rien de
+plus.
+
+J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. Mais depuis, dans
+combien de luttes cette conscience, fière autrefois, lâche maintenant,
+avait-elle succombé, entraînée par les faiblesses de la passion!
+
+Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque
+fois, j'avais voulu résister et toujours j'avais succombé.
+
+Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que chaque jour _elle_
+m'avait répété.
+
+Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je n'étais plus
+«Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement «l'amant de madame de
+Solignac.»
+
+Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la rêverie; je
+quittai mes amis pour rentrer à Paris.
+
+J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.
+
+
+
+LIV
+
+Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le
+signal qui me disait que je devais l'aller voir immédiatement. Puis, au
+lieu de se promener quelques instants, comme à l'ordinaire, elle rentra
+vivement dans la maison.
+
+Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation que je ne lui
+avais jamais vue.
+
+Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?
+
+Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et notre soirée
+s'était passée comme de coutume, sans que rien fit prévoir qu'il devait
+arriver quelque chose d'extraordinaire.
+
+Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.
+
+Quoi?
+
+Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions d'un rien;
+l'habitude nous a rendus indifférents au danger. D'ailleurs, quel danger
+pouvait nous menacer? D'où pouvait-il venir, de qui?
+
+Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez
+Clotilde.
+
+L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, où chaque chose
+comme chaque personne était strictement à sa place, me parut bouleversé.
+Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
+m'annonçant, personne n'avait répondu.
+
+Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-même qui parut
+dans le salon où j'étais entré.
+
+--Que se passe-t-il donc?
+
+--M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un état très-grave.
+
+--Hier soir?
+
+--Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir que M. de
+Solignac était dans une voiture de place à moitié évanoui. Je l'ai fait
+porter dans sa chambre et j'ai envoyé chercher le docteur Horton.
+
+Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas celui que je
+craignais, si véritablement je le craignais.
+
+--Qu'a dit Horton?
+
+--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était fort grave.
+Cependant M. de Solignac a bientôt repris sa pleine connaissance. Ce
+matin, M. Horton, qui vient de partir, a été plus précis. M. de Solignac
+avait été frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait amené son
+évanouissement.
+
+--Est-ce une attaque d'apoplexie?
+
+--Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde cette congestion
+comme une menace sérieuse....
+
+Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle
+n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses paupières baissées et je ne
+pus pas deviner sa pensée. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la
+patience d'attendre.
+
+--Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.
+
+--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste
+pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son état et du
+danger qui le menace; une émotion vive peut le tuer.
+
+--Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, il me semble, faire ce
+calme autour de lui.
+
+--Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble peut venir du
+dehors.
+
+--Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.
+
+--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que
+l'empereur vienne dire adieu à ses amis mourants. Je ne pourrai pas
+fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se
+présente.
+
+--Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de M. de Solignac, et
+il ne viendra pas hâter sa mort par une visite imprudente. Il me semble,
+d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on
+n'aime à les recevoir.
+
+--J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue par un danger
+qui surgit d'un autre côté. Vous savez que M. de Solignac a entre
+les mains des papiers importants qui intéressent un grand nombre de
+personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir,
+on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-même qui
+vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je
+ne pourrai pas repousser.
+
+--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?
+
+--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est
+malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se
+rassurera. Déjà, depuis ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de
+ceux qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de sa santé. Il
+m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement le nom des personnes
+qui se présenteraient.
+
+--Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, par suite de vos
+précautions, on ne se présentera pas?
+
+--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-même,
+car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie
+de M. de Solignac, alors que lui-même croira que tout le monde en est
+informé. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai
+peut-être à le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir
+qu'il est indisposé.
+
+--Mais si le secret est bien gardé par vous et vos gens, des
+indiscrétions peuvent être commises par les personnes chez lesquelles il
+a été frappé. Où a-t-il eu cette congestion?
+
+--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas
+dans quelle maison et je ne peux pas le demander à M. de Solignac. Enfin
+je vais faire tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette
+maladie et je vous prie de n'en parler à personne.
+
+--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.
+
+--Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les
+conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez
+que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos
+mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément,
+parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou
+d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins
+six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera
+plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.»
+Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui.
+Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner
+des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt.
+
+Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.
+
+Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever
+ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux
+sur les miens, je lui dis ce seul mot:
+
+--Clotilde!
+
+Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les
+miennes, elle sortit du salon sans se retourner.
+
+J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui
+flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits
+matériels de la réalité.
+
+M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur
+ma vie?
+
+Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la
+preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce
+qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait
+voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans
+s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son
+calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on
+croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la
+spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les
+mains.
+
+Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de
+Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui
+on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les
+aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès,
+mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait
+toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres
+restaient les mains vides.
+
+Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?
+
+J'étais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant
+la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le
+bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.
+
+--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?
+
+--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va
+bien.
+
+--Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?
+
+--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.
+
+--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est
+que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les
+deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une
+attaque hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance jamais
+que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette attaque; si vous ne la
+connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si
+profit il peut y avoir pour vous.
+
+--Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de
+Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, voilà tout.
+
+--Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de Solignac n'est
+rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a été causée hier
+soir, à onze heures, par un accès de colère. Vous voyez que je précise.
+
+--En effet, et je commence à croire que vous êtes bien informé.
+
+--Comment vous commencez? mais vous êtes donc le doute incarné. Eh bien,
+je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?
+
+--J'en ai entendu parler.
+
+--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup,
+tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une nièce,
+mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît
+M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en même temps
+elle connaît un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte
+du bon et du mauvais principe s'est précisée hier à l'occasion d'une
+lettre de cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de M. de
+Solignac. En se voyant trompé pour un pâle voyou, car Polyte n'est,
+hélas! qu'un pâle voyou, M. de Solignac a eu un accès de colère
+terrible, et il a été frappé d'une congestion chez Zulma, rue
+Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse
+en désespoir de cause à sa tante. On emballe M. de Solignac dans un
+fiacre, car un illustre sénateur, un célèbre financier ne peut pas
+mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de
+Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.
+
+J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans répondre.
+
+--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe
+sans cesse d'une Zulma à une autre, et qu'il lui faut absolument des
+pommes vertes.
+
+Mon parti était pris.
+
+--Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de
+cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on
+a intérêt à la cacher. Je peux même vous dire que cet intérêt est
+considérable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
+Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles ne parlent pas de
+l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, même de sa
+vie.
+
+Treyve leva les bras au ciel.
+
+--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à Adrien Sebert; il
+va l'arranger pour la mettre dans son journal.
+
+--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?
+
+--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire était drôle,
+je la lui ai contée; elle sera ce soir dans son journal.
+
+--Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?
+
+--Il m'a quitté pour aller à son journal.
+
+--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous,
+courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas
+dire un mot de ce qui s'est passé hier.
+
+--Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, je vous promets de
+faire le possible et même l'impossible.
+
+--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est
+en vie; le jour de sa mort on pourra parler.
+
+--Et s'il ne meurt pas?
+
+
+
+LV
+
+S'il ne meurt pas.
+
+Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux du _Courrier de
+Paris_.
+
+S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été depuis
+plusieurs années.
+
+S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de
+toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai dû m'imposer depuis
+que je suis son ami.
+
+Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis
+«l'ami de la maison», aussi bien celui du mari que celui de la femme; et
+le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins
+avec M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes les
+accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse à ses côtés, en
+apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus
+grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos
+noms mêlés dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être,
+comment le monde eût-il pu supposer que les apparences étaient
+mensongères et qu'en réalité, au fond du coeur, je n'avais pour cet
+homme que de la haine et du mépris?
+
+Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! plus
+d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; Clotilde libre et moi
+plus libre qu'elle.
+
+Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien souvent j'avais
+pensé à cette mort. Plus d'une fois je m'étais écrié: «Je n'en serai
+donc jamais délivré!» Mais il était si solidement bâti, si vigoureux, si
+résistant, que cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain
+brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. Maintenant il
+était mourant.
+
+Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour que je le fusse,
+je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire.
+
+J'étais arrivé devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arrêtai
+pour réfléchir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur
+le trottoir ne me permettaient pas d'être maître de ma pensée. Ou
+plutôt le trouble qui s'était fait en moi ne me permettait pas de
+peser froidement les idées qui s'agitaient confusément dans mon âme.
+J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures quand, en
+réalité, c'était un bouleversement intérieur qui m'empêchait de me
+recueillir.
+
+J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me coudoyait, on
+me poussait; je me heurtais à des groupes que je ne voyais pas.
+
+Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et ma raison;
+j'avais besoin de me recueillir.
+
+L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent machinalement
+me dit qu'il était midi dix minutes; les journaux ne se publient
+qu'après la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux
+Tuileries.
+
+Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau qu'une idée à peine
+formée était effacée par une nouvelle, il me fallait le calme pour
+descendre en moi, et avant de prendre une résolution savoir nettement ce
+que j'allais faire.
+
+Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les
+promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne
+sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie.
+
+Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne
+voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées
+tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies
+par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.
+
+Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort
+pour l'empêcher de frapper son dernier coup.
+
+Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir
+quelle conduite elle devait m'inspirer.
+
+Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison
+chancelante.
+
+Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans
+les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi,
+à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas
+moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi
+qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion
+mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était
+venue et que la Providence voulait qu'il mourût.
+
+De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui?
+Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami?
+
+Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle
+que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais
+depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait
+enfin pitié de mes souffrances.
+
+Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre
+le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi?
+Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.
+
+Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait
+appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état
+désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en
+mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent.
+
+Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, et j'ai eu même
+la générosité de demander à celui qui pouvait répandre cette nouvelle de
+la cacher.
+
+C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite cette nouvelle,
+si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont intérêt à la connaître, et
+par eux si elle pénètre jusqu'à M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne
+sera pas ma faute.
+
+Dieu l'aura voulu.
+
+Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce qui était
+bien différent.
+
+Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui m'avait si
+profondément troublé. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus,
+puisque je n'irais pas au journal. Je me mis à regarder des pigeons qui
+roucoulaient dans les branches.
+
+Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient en liberté. Au
+loin on entendait le murmure de la ville.
+
+--Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit
+guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme
+elles doivent aller.
+
+Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait ou s'il
+mourrait. A son âge une congestion devait être mortelle. La mort était
+donc la probabilité. Clotilde serait veuve. Enfin!
+
+Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait dû me
+transporter; au contraire.
+
+Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus troublé peut-être
+qu'au moment où je discutais ma résolution; et, cependant, cette
+résolution était prise, maintenant, elle avait été raisonnée, pesée.
+D'où venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?
+
+--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te
+souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empêcher cette mort
+et que tu as tenu tes mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé
+a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu
+embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un
+fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant cette
+nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu
+le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle.
+Tu appelles cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le
+droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne tendras-tu pas la
+main à l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu?
+Cet homme est ton ennemi. Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton
+crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; tu seras
+libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'écrasera-t-il
+pas?
+
+J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensée se fut
+précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, et, quittant aussitôt les
+Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_.
+
+Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop tard?
+
+Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti après avoir
+corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu cela. Je demandai où
+je pourrais le trouver. On me répondit: à cinq heures au café du
+Vaudeville.
+
+--Et à quelle heure paraît le journal?
+
+--A trois heures et demie.
+
+Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir le rédacteur qu'à
+cinq heures et si le journal paraissait à trois heures et demie, il
+m'était donc impossible d'empêcher la nouvelle de paraître.
+
+--Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon de bureau, vous
+pouvez voir le secrétaire de la rédaction.
+
+Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secrétaire et
+lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais à sa complaisance pour
+qu'il ne publiât point la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M.
+de Solignac.
+
+--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour
+me regarder.
+
+--Très-vrai.
+
+--Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je ne peux pas ne pas
+le publier.
+
+--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou
+si quelqu'un lui parle de votre article.
+
+--Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé dans une
+forme inquiétante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer
+le fait lui-même. M. de Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.
+
+--Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours on se sent
+malade et l'on ne s'inquiète que quand on est averti par ses amis.
+
+--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite
+que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux
+que personne, puisque vous êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez
+quelle position il occupe.
+
+--Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; ce n'est pas
+parce que M. de Solignac est malade, que l'État est en danger ou que la
+Bourse va baisser.
+
+--La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires dont M.
+de Solignac est le fondateur? C'est là ce qui donne une véritable
+importance à cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien
+des gens, car il est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il
+les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où il ne
+sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac,
+il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal
+pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre
+au public tout ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac
+l'intéresse, je la lui annonce.
+
+J'insistai; il ne se laissa point toucher.
+
+--Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en manière
+de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous
+lui expliquerez votre demande, et s'il consent à supprimer la nouvelle,
+ce sera bien.
+
+--Et s'il ne rentre pas?
+
+--Je la publierai.
+
+J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop tard?
+
+--Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé votre rédacteur
+en chef ici? demandai-je.
+
+--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.
+
+Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. Le rédacteur
+en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnèrent, puis le quart, puis la
+demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraîtrait.
+
+--On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé d'un chapeau de
+papier.
+
+--C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le secrétaire de la
+rédaction.
+
+Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit.
+
+--Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua à
+celui-ci ce que je demandais.
+
+--Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le
+rédacteur en chef.
+
+--Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.
+
+--Eh bien! qu'on la supprime.
+
+Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne grâce.
+
+--Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, me dit le
+secrétaire de la rédaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre
+dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à
+cinq heures.
+
+J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et une fois encore je
+crus que malgré mes efforts la nouvelle serait publiée; mais enfin il
+arriva; on me le désigna et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout
+d'abord il me refusa, j'insistai, il céda.
+
+Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac
+était mort à cinq heures.
+
+Cette fois je respirai pleinement.
+
+
+
+LVI
+
+M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la première à me
+parler de l'avenir.
+
+Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle était riche et
+j'étais pauvre.
+
+Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, car les
+affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées ou plus justement
+fort compliquées; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût,
+promettait encore un magnifique reliquat.
+
+En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait diminuée dans
+des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la
+comparant à ce que je pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se
+réduit à rien.
+
+Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si
+j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit que, pour ce moment, il me
+fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir à
+Clotilde.
+
+Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi à volonté, et par
+cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de
+bonne foi naïve qui se disent en se levant que décidément le moment est
+arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir
+sans avoir pu réaliser cette idée judicieuse. Comment aurais-je fait
+fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné
+le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce
+sont ceux qui joignent au talent un travail régulier, et ce n'est pas
+là mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler
+régulièrement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.
+
+La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec emportement,
+avec feu, ç'a été d'aimer.
+
+Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En ce temps de
+calme, de bourgeoisie et d'effacement, où l'amour ne semble plus être
+qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son
+intérêt, j'ai aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire
+d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, volonté,
+conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un désir, elle, toujours
+elle.
+
+Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, n'a pas été le
+Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les élections de Paris, mais
+simplement de savoir le lundi si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi
+si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été
+d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le satellite d'un
+astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, ne m'en permettant pas
+d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-même.
+
+Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre ainsi on ne fait
+pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour moi.
+
+Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment
+où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de
+Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de
+grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite
+formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il
+suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût
+impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter
+autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je
+n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon
+intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde.
+
+Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en
+mariage une femme riche.
+
+Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore
+pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant
+si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est
+réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord
+paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.
+
+Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que
+Clotilde me parlât de ce mariage.
+
+Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta
+femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une
+signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle
+m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.
+
+Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais
+bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser.
+
+Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de
+Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait
+le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions
+un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande,
+qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse
+demeurer chez elle.
+
+Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je
+la connaissais peu!
+
+--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M.
+de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question
+délicate.
+
+--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et
+je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant
+d'empressement à venir au-devant de mes désirs.
+
+Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne
+pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas
+devant cet étonnement et je continuai:
+
+--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je
+veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous;
+c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le
+rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche
+est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à
+toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout
+le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par
+vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront
+sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la
+joie.
+
+Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta:
+
+--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous
+avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M.
+Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.
+
+--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir,
+dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté,
+humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance.
+
+--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant
+les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.
+
+--Vraiment?
+
+--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une
+femme est affranchie par l'usage.
+
+--L'usage est admirable.
+
+--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable;
+il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous
+demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez,
+nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous
+étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher
+pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une
+explication que le monde ne pardonnerait pas.
+
+Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, ou plutôt la
+surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce
+que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allées trop vite et trop
+loin.
+
+Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes un genre de vie
+qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut
+pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant
+son expression; ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait de
+s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent m'était une trop
+cruelle leçon.
+
+Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta qui exaspéra
+encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.
+
+De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de son désir d'être ma
+femme, de même elle m'avait parlé souvent aussi de son désir d'avoir un
+enfant. «Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble,
+qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il semblait donc
+que, ce souhait réalisé, elle devrait en être heureuse.
+
+Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin qu'elle m'annonça
+cette nouvelle.
+
+Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'étais
+malheureusement plus au temps où je m'abandonnais à mon premier
+mouvement. Avant de répondre par un mot ou par un regard de bonheur,
+j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix
+m'avait déjà indiqué.
+
+Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à cette situation, le
+mariage. Mais telles étaient les conditions dans lesquelles nous nous
+trouvions placés que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car
+aussitôt l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer
+un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonté.
+
+Je ne répondis pas.
+
+--Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.
+
+--Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me
+donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que
+puis-je vous répondre? C'est à vous de parler. Que voulez-vous pour
+nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?
+
+Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:
+
+--J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment
+une résolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi réfléchir,
+nous en reparlerons.
+
+Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre ce que serait cette
+résolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage
+suivant de si près la mort de M. de Solignac était un aveu brutal. On
+cacherait la grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.
+
+Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que nous allâmes
+nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, où, sous un faux nom, nous
+occupâmes une villa de _Brigstoche Terrace_.
+
+J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que les sept mois que
+nous passâmes là auraient assurément été les plus beaux de ma vie. Nous
+étions libres, nous étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme
+n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le monde, en effet,
+nous étions mari et femme, excepté pour nous, hélas!
+
+Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette île charmante où
+chaque jour nous faisions de délicieuses promenades, et où les jours
+de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre
+terrasse s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent et
+les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans
+cesse dans cette baie.
+
+Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de Wight pour Londres,
+obéissant en cela à une nouvelle exigence de Clotilde.
+
+--Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon désir, me dit-elle,
+et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si
+généreusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il
+faut que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait trop
+facile de la découvrir. Allons à Londres.
+
+Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une fille que j'appelai
+Valentine, du nom de ma mère.
+
+--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme,
+n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les
+promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour
+sans rien compromettre.
+
+Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille
+chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de
+l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite
+ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien
+me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en
+attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître.
+
+
+
+LVII
+
+La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions,
+les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à
+l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.
+
+Pourquoi?
+
+Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa
+résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue
+d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne
+pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves
+certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était
+maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre
+liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un
+pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien
+m'aimer, elle ne voulait pas plus.
+
+Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait
+chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus
+était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme
+qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle
+entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le
+supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche
+pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la
+dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire
+qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps
+où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait
+eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait
+son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale,
+contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et
+d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres
+femmes qui aient agi de cette manière.
+
+Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir
+Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier
+témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me
+donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans
+notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant
+qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu
+qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard,
+s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je
+voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de
+l'intérieur et du foyer.
+
+Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il
+fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et
+le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait
+pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et
+aussi pour nous.
+
+Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de
+Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom
+ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.
+
+Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au
+lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions
+et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir
+reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai
+à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me
+sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait
+là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin
+de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se
+présenteraient.
+
+Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde,
+quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si
+douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.
+
+Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil
+et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être
+utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade
+Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je
+n'avais pas pu accepter.
+
+Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il
+avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait
+avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je
+désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être
+d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je
+savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable
+aux États-Unis.
+
+Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez
+souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait
+«la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il
+voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»
+
+Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt
+qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A
+neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des
+Champs-Élysées.
+
+Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions
+de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac
+et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des
+affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la
+main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs
+que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me
+faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon
+nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.
+
+En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois
+enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un
+lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.
+
+--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas
+déranger M. Number one.
+
+Et comme je le regardais:
+
+--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous
+le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss
+Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss
+Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de
+mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je
+sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le
+dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une
+femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille,
+elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un
+mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde,
+la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure
+qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?
+
+--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée
+américaine avec mon grade de capitaine?
+
+--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?
+
+--Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une
+position, et je viens vous prier de m'y aider.
+
+--Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la
+France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est
+tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous
+a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes
+exclamations.
+
+--Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui
+ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même.
+
+--Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre
+du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou
+celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme
+sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,
+et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil,
+je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance
+celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce
+moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A
+quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui
+triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour
+être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois
+bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique.
+
+--J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que
+je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en
+Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en
+ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la
+position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.
+
+--Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une
+bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que
+vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux?
+comme les hommes changent!
+
+--Hélas!
+
+--Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous
+les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que
+j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce
+moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique.
+Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations
+à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne
+s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses
+en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable,
+c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui
+est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement.
+En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement
+mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera
+30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen
+quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un
+tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que,
+coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout?
+
+--Jusqu'à faire la guerre?
+
+--Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous
+proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des
+convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des
+créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent
+et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une
+richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une
+immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au
+Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous
+y aller à ma place?
+
+--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.
+
+--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui
+j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne
+tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et
+que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part,
+bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous
+donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la
+partie technique de l'affaire.
+
+--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.
+
+--La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune?
+prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre.
+Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter
+à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter
+par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre
+d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup
+plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les
+yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de
+Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races
+latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon
+projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse
+rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs
+siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75
+millions de notre ami.
+
+Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume
+dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui
+rapporter une réponse définitive.
+
+
+
+LVIII
+
+Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences,
+que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées
+depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais
+plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté
+à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé
+de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me
+répète, je réclame ton indulgence.
+
+Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que
+je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais
+plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte!
+
+Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était
+au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En
+prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à
+conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que
+dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une
+fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en
+quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon
+retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus
+de raisons pour se défendre et attendre.
+
+On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand
+on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait
+dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas
+quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que
+pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous
+aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui
+l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.
+
+Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du
+coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais
+ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que
+de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une
+pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je
+cherchais des raisons pour ne pas la repousser.
+
+Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir
+chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.
+
+Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans
+mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander
+quel sujet me préoccupait.
+
+--On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.
+
+--Au Mexique, vous?
+
+--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable.
+
+--Vous avez souci de la fortune maintenant.
+
+--J'ai souci de vous et de Valentine.
+
+--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une
+fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez
+ne pas l'entreprendre.
+
+--Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes
+les pensées qui ont traversé mon esprit inquiet?
+
+--Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir cachées.
+
+--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore réalisé le rêve que
+nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas
+encore décidé notre mariage, c'est que vous aviez été, c'est que
+vous étiez arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de ma
+position.
+
+--De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la vôtre.
+
+--Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, j'étais général
+ou bien si j'avais une certaine situation financière, ces raisons
+perdraient singulièrement de leur force.
+
+--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse en différant notre
+mariage?
+
+--A la peur de certaines interprétations. Pour vous mettre à l'abri des
+interprétations et pouvoir dès lors faire valoir hardiment mes droits,
+j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis allé demander à Poirier
+les moyens d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. Au lieu
+de m'aider à prendre du service aux États Unis, Poirier m'a proposé de
+m'associer à une grande entreprise pour une exploitation des mines
+au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la
+dirigeront.
+
+--Vous seriez forcé de rester au Mexique.
+
+--Si cette condition m'avait été posée, vous ne me verriez pas hésitant;
+j'aurais refusé tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que
+là où vous êtes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.
+
+--Et vous hésitez?
+
+--J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire
+où se trouvent certains associés.
+
+Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.
+
+--Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après m'avoir attentivement
+écouté; à mon tour je veux être franche aussi. Que vous alliez prendre
+du service dans l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord,
+pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les
+conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre
+affaire réussit, il me sera agréable de recevoir de vous une fortune. Si
+elle ne réussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains
+bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage
+que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne le désire
+moi-même.
+
+Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir
+qu'un résultat: me décider à accepter les propositions de Poirier. Les
+unes après les autres, Clotilde combattit mes hésitations. Raison,
+raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire,
+elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience troublée.
+Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour
+pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma misérable résistance était
+celle de la femme entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et
+«oui» du coeur.
+
+--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que
+sont les doutes qui nous torturent dans la séparation. Au Mexique, loin
+de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux
+s'inquiétera peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront.
+Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui
+te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'à ton
+retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me
+retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis
+que nous nous sommes vus pour la première fois.
+
+--Ma femme?
+
+--Oui, ta femme.
+
+Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer mon
+acceptation.
+
+--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec
+un sourire railleur, j'étais certain d'avance de la réponse que vous me
+feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude
+le temps de la réflexion et du conseil.
+
+Il dit ce dernier mot en le soulignant.
+
+--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger votre
+départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis occupé de l'ingénieur que
+je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous
+dire que vous serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous
+qu'il aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets ma
+confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous,
+naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez
+utiles. Cependant, je dois vous prévenir qu'il serait bon que votre
+correspondance avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans
+lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel
+vous pourriez vous en tenir aux généralités.
+
+Et comme je faisais un mouvement de surprise:
+
+--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'altérer la vérité et
+de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense
+pas à cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition
+de ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la chimère.
+Si vos lettres qui seront lues par lui étaient trop nettes et trop
+affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent
+dans un certain vague en côtoyant l'irréalisable et l'impossible; si, en
+même temps, elles sont bourrées de considérations profondes sur le rôle
+des races latines dans l'humanité, elles produiront un effet utile. Je
+vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le négliger.
+
+Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me conduire
+jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous à mon ingénieur pour nous
+embarquer.
+
+Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander à
+madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde et moi, pour l'île de Wight;
+et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer
+trois journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont
+assurément les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse à la veille
+d'une séparation qui serait longue peut-être, je ne pensais qu'aux joies
+de l'heure présente et au bonheur du retour.
+
+Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère qui sympathisât avec
+le mien; nous fûmes bien vite amis et il voulut bien employer le temps
+de la traversée à faire mon éducation minière: quand nous débarquâmes,
+je savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les
+amygdaloïdes.
+
+Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les États de
+Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point été surfaite
+pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette
+production annuelle était de 10 millions de piastres, et le bénéfice net
+à 25 pour 100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions de
+francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions, on voit quelle
+source de fortune elles pouvaient être dans des mains habiles. C'était à
+donner le vertige.
+
+Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres
+précieuses, il en était tout autrement. Des recherches nous firent
+trouver, il est vrai, des diamants au grand étonnement de mon ingénieur,
+qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de
+cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez
+heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent que nous avions
+failli être victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient
+été _salés_, c'est-à-dire qu'on y avait semé des diamants provenant de
+l'Afrique méridionale, et cette opération du _salage_ avait été importée
+de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient
+aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les
+_claims_ de pépites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés
+par ces pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail.
+
+Nous étions tout à la joie de cette découverte et en plein dans
+l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fûmes rappelés à
+Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition française. Il fallait arrêter
+notre entreprise au moment où elle allait réussir.
+
+Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz je trouvai une
+lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour être à même de
+reprendre notre affaire au moment où un arrangement surviendrait entre
+le Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre nos intérêts,
+Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme «attaché
+militaire» par le général Prim.
+
+Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major français? autant
+demander comment le bras suit la main qui a été prise dans un engrenage,
+et comment le corps tout entier passe où a passé la main.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller
+une affaire, je suis de pas en pas arrivé à rentrer dans l'armée.
+
+Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans,
+pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tête basse.
+
+
+
+LIX
+
+Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre un service
+actif.
+
+Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les négociations ne
+pouvait pas me convenir; j'avais vu de près les intrigues des premiers
+mois de l'occupation et un tel spectacle n'était pas fait pour
+m'encourager.
+
+Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y
+trouverait difficilement l'équivalent de ce qui s'est passé au Mexique
+depuis le débarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment où notre
+petit corps d'armée s'est mis en mouvement.
+
+Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi; Prim, arrivé au
+Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tâchait d'arranger les
+choses de manière à se préparer un trône; les Français, au contraire,
+ou au moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient de
+rendre tout arrangement impossible de manière à ce que la guerre fût
+inévitable.
+
+Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé à donner toute
+satisfaction aux alliés et à mettre fin par là à l'expédition,
+l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plénipotentiaires français
+exigèrent que le gouvernement mexicain exécutât pleinement le contrat
+passé avec le banquier Jecker.
+
+Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier est l'associé,
+et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet associé 30 pour 100 sur le
+montant des créances qu'il réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais
+pas, c'est que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève au
+chiffre de 60 millions de francs, ne représente en réalité qu'une somme
+de 3 millions due véritablement au banquier Jecker. C'est donc pour
+faire valoir les réclamations de ce banquier ou plutôt celles de son
+puissant associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu
+par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner quelques millions
+à M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a été repoussé
+par les plénipotentiaires français. Et comme conséquence de ce fait,
+c'est pour des intérêts aussi respectables que la France s'est lancée
+dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup plus loin qu'on ne
+pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra
+facilement avec quelques régiments se trompent étrangement.
+
+Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles qui tiennent
+des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se préparer à leurs
+rôles, quand on a entendu leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir
+au plus vite de cette caverne où l'on étouffe.
+
+Aussi, quand on commença à parler de marcher en avant, ce fut avec
+une joie de sous-lieutenant qui arrive à son régiment la veille d'une
+bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle.
+
+J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais plus de lettres, plus
+de rapports à écrire; je redevenais soldat.
+
+Sans doute cette déclaration des hostilités retardait mon retour en
+France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succès de notre
+entreprise financière, mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que
+je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expédition;
+comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je
+courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne
+savais pas trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher, mais je
+devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entraîner. Ce n'est pas
+impunément qu'on a été soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur
+de la poudre.
+
+Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander pourquoi j'avais donné
+ma démission. J'avais alors été peut-être un peu jeune. Sans cette
+démission j'aurais fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me
+trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement
+définie, au lieu de me traîner à la suite de l'armée, sans trop bien
+savoir moi-même ce que je suis, moitié homme d'affaires, moitié soldat.
+
+Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure qui m'a déjà coûté
+cher et qui me coûtera plus cher encore dans l'avenir probablement.
+Voici comment.
+
+Quand j'appris que le général Lorencez pensait à marcher en avant pour
+pousser sans doute jusqu'à Mexico, je fus véritablement désolé de
+n'avoir rien à faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus
+me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour éclairer la
+route. Les hostilités n'étaient point encore commencées; avant de
+s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il
+fallait savoir quel était ce pays et voir quelles troupes on aurait à
+combattre si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta
+ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je devais être de
+retour, les hostilités ne devant pas commencer avant cette date.
+
+Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais déjà parcouru deux
+fois la route de Vera-Cruz à Mexico, mais en simple curieux, qui
+n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus
+sérieusement, en officier qui fait une reconnaissance.
+
+J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits
+contradictoires que je recueillis çà et là me firent hâter ma marche. On
+disait que les troupes françaises avaient quitté leurs cantonnements et
+qu'elles se dirigeaient sur Puebla.
+
+Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait
+été fixée n'était point arrivée, et ce que je savais de l'organisation
+de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne
+me permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi dans une aventure
+qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.
+
+Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je commençai à
+être assez inquiet, et j'accélérai encore ma marche: les Mexicains
+paraissaient décidés à la résistance, et, en raison du petit nombre
+de nos troupes, en raison surtout des difficultés de terrain que nous
+aurions à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver un
+échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.
+
+Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme
+j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que
+nos chevaux purent aller, c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.
+
+Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car dans ce pays, qui
+était menacé d'une guerre par les Français, on laissait les Français
+circuler et aller à leurs affaires sans la moindre difficulté. Mais dans
+ce hameau, où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être
+autrement.
+
+Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla
+qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des
+allées et venues, des colloques à voix basse entre notre hôte et deux ou
+trois chenapans à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.
+
+Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis qu'il aurait à
+coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme
+moi fait ses remarques et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que
+nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions, que dans
+ce but il se proposait de coucher à l'écurie à côté de nos chevaux pour
+veiller sur eux, car c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et
+non à nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait nos
+chevaux pour nous sauver.
+
+L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie et je
+montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût servi un Mexicain
+peureux qu'il m'eût fallu défendre en même temps que je me défendais
+moi-même?
+
+Ma chambre était au premier étage de la maison et on y pénétrait par une
+porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenêtre, elle donnait
+sur une petite cour carrée, fermée de deux côtés par des murs et du
+troisième par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me
+montra rien de suspect dans cette cour.
+
+Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commençai par
+visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je traînai le
+lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me
+coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis.
+
+Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué, plus je suis
+disposé à m'éveiller facilement.
+
+Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque j'entendis un
+léger bruit à ma porte. Je me redressai vivement.
+
+On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai
+résista.
+
+--Qui est là?
+
+--_Por Dios_, ouvrez.
+
+Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre. Mais à la
+clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six hommes rangés le long des murs,
+ils étaient enveloppés de leur sarapé et armés de fusils.
+
+Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps de me jeter à terre;
+deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler
+au-dessus de la tête.
+
+C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir été
+soldat et de s'être habitué à la musique des balles. Un bourgeois eût
+perdu la tête. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement
+ma situation.
+
+Attendre, on enfoncerait la porte.
+
+Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.
+
+Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans
+qui me fusilleraient à leur aise.
+
+Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon salut.
+
+Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et
+les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurité, un paquet
+pouvait être pris pour un homme.
+
+Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre, puis, soulevant
+mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement une décharge
+retentit. Ma ruse avait réussi; mes chenapans avaient cru que j'étais
+dans mon manteau et ils m'avaient fusillé.
+
+Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter à mon tour. Je
+pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche à
+l'appui de la fenêtre, je me laissai tomber dans la cour.
+
+Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient
+deux hommes sauter par la fenêtre, furent épouvantés de ce prodige.
+Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux
+coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de
+la route et se sauvèrent.
+
+Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais échapper;
+mais j'eus beau appeler, personne ne répondit. Dans l'obscurité, trouver
+mon cheval et le seller était difficile. Je perdis du temps.
+
+Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus de leur
+terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me
+cassa la jambe.
+
+Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je reçus force coups;
+puis, le matin, comme je n'étais pas mort, on me transporta à Puebla. Je
+suis prisonnier à l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.
+
+Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La
+guerre est commencée.
+
+Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant les hauteurs de
+Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital quelques-uns de nos soldats
+blessés.
+
+On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.
+
+Cette aventure est déplorable, et quand on pense que le drapeau de la
+France a été ainsi engagé pour une misérable question d'argent, on a le
+coeur serré.
+
+
+
+LX
+
+Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au
+commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant
+de temps pour guérir une jambe cassée; mais à ma blessure se joignit une
+belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie
+et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence;
+j'ai été mort.
+
+Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma santé, grâce aussi
+aux bons soins dont je fus entouré, je fus assez vite sur pied.
+
+On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français blessés à
+l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me rendit la liberté, et
+le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus, avec une joie qui ne se
+décrit pas, les pantalons rouges de nos soldats.
+
+Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de
+Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai.
+Comment depuis cette époque ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après
+mon accident, je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines
+sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu aussitôt
+que j'étais entré en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes
+lettres ne lui étaient-elles pas parvenues? Était-elle malade? Que se
+passait-il?
+
+Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point, répondre à ces
+questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'était sauvé avait
+rapporté qu'il m'avait vu sauter par la fenêtre et que j'avais été
+frappé de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconté cette
+histoire et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à
+l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et c'était
+seulement à celle qui datait des premiers jours de ma convalescence
+qu'il répondait.
+
+Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde. Pourquoi ne
+m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme
+elle devait souffrir!
+
+Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberté
+comme j'en avais manifesté l'espérance, je ferais bien de rester au
+Mexique pour être à même de surveiller nos intérêts; et il insistait
+vivement sur la nécessité de ne pas rentrer en France.
+
+Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions; l'angoisse que
+me causait le silence de Clotilde m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital;
+Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute
+la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient que je
+retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie
+ou de mort pour moi.
+
+Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt pour Vera-Cruz où
+je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire.
+
+Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement longs, mais
+ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me rétablit tout
+à fait; quand j'aperçus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je
+n'avais jamais été malade et que j'avais vingt ans.
+
+En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au télégraphe et
+j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France
+et que je serais à Paris à neuf heures du soir.
+
+A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien qui perdait du
+temps; les chefs de gare, les employés, les voyageurs étaient d'une
+lenteur désespérante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf
+heures précises cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde
+n'aurait pas à attendre.
+
+Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à coup je m'arrêtai:
+une femme s'avançait au-devant de moi. A la démarche, il me sembla que
+c'était Clotilde; mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était
+pas elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare.
+Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais remis en marche. Nous
+nous joignîmes. Elle s'arrêta et vivement elle me prit le bras. Elle,
+c'était elle!
+
+Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute pour m'avertir
+d'une terrible nouvelle que Clotilde était venue au-devant de moi.
+
+--Valentine?
+
+Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice. Elle
+m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous partîmes. Elle était dans
+mes bras.
+
+--Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!
+
+La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres paroles entre nous.
+Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas reçu mes lettres et
+c'était par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un
+soir. Quel coup!
+
+Et elle me serra dans une étreinte passionné.
+
+Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui avait appris en
+même temps et ma vie et mon arrivée.
+
+Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions
+me montra son visage pâle qui gardait les traces de cette longue
+angoisse.
+
+Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment j'avais écrit
+aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma lettre et m'avait répondu. Mais
+elle n'avait pas vu Poirier depuis mon départ.
+
+--Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier m'avait
+communiqué ta lettre!
+
+Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais,
+depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification.
+
+La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant ma porte.
+
+--Chez moi?
+
+--Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne
+chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras à ton concierge que
+tu n'es pas un revenant.
+
+Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la rejoignis.
+
+Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous étions quittés.
+
+Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt. Malgré mon ivresse,
+il m'avait déjà semblé remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose
+qui n'était point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la
+pressai de parler.
+
+Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle
+suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne
+parlait point.
+
+--Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais
+la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas.
+
+Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la décider.
+
+--Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma
+douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude affreuse, non pour moi, ma vie
+était brisée, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille.
+Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait
+montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un
+homme, depuis longtemps, avait demandé à m'épouser, un vieillard, je lui
+ai dit la vérité. Il a consenti à accepter Valentine comme sa fille.
+Pour qu'elle eût un père, j'ai cédé.
+
+--Mariée!
+
+Elle baissa la tête.
+
+--Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour la donner à un
+autre.
+
+Un poignard était accroché à la muraille, devant moi. Je sautai dessus
+et revins d'un bond sur Clotilde la main levée. Elle s'était rejetée en
+arrière, et son visage bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient
+la pitié.
+
+Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je jetai mon
+poignard et revins vers elle.
+
+--C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès est vieux, il
+n'a que quelques jours peut-être. Je serai à toi, Guillaume, je te jure
+que je t'aime.
+
+Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets et la
+traînai vers la porte. Elle se défendit, elle m'implora. Je ne lui
+répondis qu'un mot, toujours le même.
+
+--Va-t'en, va-t'en.
+
+J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec moi. Elle voulut
+se cramponner à mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre
+dont je refermai la porte.
+
+Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement! Ma vie brisée, ma
+dignité abaissée, ma fierté perdue, mon honneur flétri, dix années de
+sacrifices et de honte pour en arriver là!
+
+Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié, sacrifié, trahi,
+c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et
+de mes lâchetés. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait
+sonné pour moi. Mais, ma fille!
+
+Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures
+du matin, j'étais à la gare Montparnasse. A neuf heures, j'étais à
+Courtigis chez madame d'Arondel.
+
+Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était venue la
+chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu
+s'opposer au départ de l'enfant. Où était-elle? Personne ne le savait.
+
+Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez
+madame la baronne Torladès.
+
+Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou.
+
+--Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où est-elle? Je
+veux la voir, je la veux.
+
+--Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je
+ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous
+empêcher de voir votre fille.
+
+--Où est-elle?
+
+--Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi;
+nous la verrons ensemble.
+
+--Avec vous, jamais!
+
+Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour
+la donner à un autre. J'étais son père. Mes droits étaient certains.
+J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits
+n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas
+que j'étais son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne
+Torladès avaient pu «la légitimer par mariage subséquent.»
+
+Cette consultation et les délais nécessaires pour que mon ami se
+procurât cet acte de mariage donnèrent le temps à ma fureur de
+s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta.
+
+J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa disposition pour
+faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle me répondit qu'elle serait
+le lendemain à la gare du Nord à dix heures.
+
+Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour Bernes, un village
+auprès de Beaumont, et nous fîmes la route sans échanger un seul mot.
+
+Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous avoir regardés
+quelques secondes, elle ne fit plus attention à nous: elle ne
+connaissait que sa nourrice.
+
+Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même pas les yeux sur
+cette femme que j'avais tant aimée, que j'aimais tant.
+
+--Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la
+gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donné
+des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi.
+
+Je ne répondis pas et m'éloignai.
+
+Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire.
+
+Et c'est de ma cabine de la _Floride_ que je t'écris cette lettre.
+
+Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20. Je suis resté
+huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie.
+
+Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes, ce qui
+est probable.
+
+On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre va être
+vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ
+de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays.
+J'ai besoin que ma mort rachète ma vie.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY
+
+Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois, était
+un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si
+l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines précautions, pouvait
+présenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui
+va d'Ivry à Asnières, les troupes de la Commune et de Versailles se
+battaient chaque jour du matin au soir, souvent même une partie de la
+nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas être
+pris dans la mêlée.
+
+Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable, le long
+des routes dont les arbres avaient été coupés, et à travers les villages
+dévastés par cinq mois de guerre, aux murs des jardins crénelés, aux
+façades rayées par les balles, éventrées par les obus, avec çà et là des
+trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiées. Maintenant
+la guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade,
+la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des troupes, les
+sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il
+n'y avait rien de changé. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient
+pas vu pendant la guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui,
+à cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille
+du haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps était
+généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait avec cette
+immuable sérénité de la nature qui ne connaît ni les douleurs ni les
+catastrophes humaines, et cet agréable déplacement était un sport qui
+remplaçait Longchamps, cette année-là fermé pour cause de bombardement;
+dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où les claires
+toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes des officiers, en
+jolis tableaux bien composés, tandis que sur les routes passaient et
+repassaient à la file des omnibus chargés de Parisiens qui allaient
+de Versailles à Saint-Germain et de Saint-Germain à Versailles,
+incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur
+ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles ne peuvent que
+bourdonner effarées.
+
+Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies, on ne
+rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages était le
+même: les troupes au lieu de marcher à la bataille s'en allaient à
+l'exercice, et c'était le défilé successif de tous les uniformes de
+l'armée allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce
+qui était un étonnement c'était de voir sur les murs blancs, souvent
+sous les inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français
+écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.»
+
+Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly,
+Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre à Pantin
+le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et j'espérais, en me hâtant,
+qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journée pour faire cette
+route, mais comme je n'arrivai à Saint-Denis qu'après le soleil couché,
+il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me décider à
+passer la nuit dans un pauvre hôtel près de la gare.
+
+Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il était si bien
+rempli de Parisiens attendant là naïvement le moment de rentrer chez
+eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenêtre, sous les
+toits, et dans la salle à manger qu'une place à une petite table de café
+déjà occupée.
+
+Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ, de grande taille,
+au visage fin, à l'air distingué et de tournure militaire. Comme je le
+regardais, curieusement surpris du contraste qu'il présentait avec les
+gens dont nous étions environnés, il m'examinait aussi.
+
+--Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce que ces
+pistolets-là, me dit-il en souriant.
+
+Nos noms furent bientôt échangés.
+
+Le hasard voulut qu'il connût le mien.
+
+Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant
+au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé l'attention
+publique, et après être rentré dans l'armée au moment de la guerre du
+Mexique s'était signalé de telle sorte que, pendant plusieurs années, ce
+nom avait rempli les journaux.
+
+On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter.
+
+J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis, et ce
+qu'il attendait dans cet hôtel.
+
+Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de
+l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment, ce fut aussi du
+Mexique.
+
+Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant qu'autour de
+Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en
+eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'éclairs fulgurants
+que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous
+promenions: l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le ciel et
+les eaux.
+
+Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre
+civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut dans l'_Opinion
+nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui
+de _Clotilde Martory_ que lorsqu'après un certain recul je sentis que
+c'était réellement Clotilde qui remplissait le premier rôle et non
+Saint-Nérée.
+
+H.M...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
+***** This file should be named 13336-8.txt or 13336-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13336/
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Clotilde Martory
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+
+
+<h1>CLOTILDE<br>
+MARTORY</h1>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/malot.png"></p>
+
+
+
+<h4>PAR</h4>
+<h2>HECTOR MALOT</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h3><i>AVERTISSEMENT</i></h3>
+
+
+<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859,
+son premier roman</i> «LES AMANTS», <i>va donner en
+octobre prochain son soixantième volume</i> «COMPLICES»;
+<i>le moment est donc venu de réunir cette
+oeuvre considérable en une collection complète, qui par
+son format, les soins de son tirage, le choix de son
+papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les
+bourses, même les petites.</i></p>
+
+<p><i>Pendant cette période de plus de trente années,
+Hector Malot a touché à toutes les questions de son
+temps; sans se limiter à l'avance dans un certain
+nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné,
+il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui
+mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des
+heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la
+France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature,
+de l'art, de la science, de l'industrie, méritant
+que le poète Théodore de Banville écrivît de lui «que
+ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de
+notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre».</i></p>
+
+<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va
+du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou
+tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours
+forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit
+même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi
+nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur
+chaque roman une notice que nous placerons à la fin
+du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même,
+nous remplacerons cette notice par un article
+critique sur le roman publié au moment où il a paru,
+et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou
+l'auteur.</i></p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume
+sera mis en vente tous les mois.</i></p>
+
+<p>L'éditeur,</p>
+
+<p>E.F.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>CLOTILDE<br>
+MARTORY</h2>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Quand on a passé six années en Algérie à courir après
+les Arabes, les Kabyles et les Marocains, on éprouve une
+véritable béatitude à se retrouver au milieu du monde
+civilisé.</p>
+
+<p>C'est ce qui m'est arrivé en débarquant à Marseille.
+Parti de France en juin 1845, je revenais en juillet 1851.
+Il y avait donc six années que j'étais absent; et ces années-là,
+prises de vingt-trois à vingt-neuf ans, peuvent,
+il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute
+la légende des anachorètes, mais je me figure que ces
+sages avaient dépassé la trentaine, quand ils allaient chercher
+la solitude dans les déserts de la Thébaïde. S'il est
+un âge où l'on éprouve le besoin de s'ensevelir dans la
+continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un
+aussi où l'on préfère les distractions du monde aux pratiques
+de la pénitence. Je suis précisément dans celui-là.</p>
+
+<p>A peine à terre je courus à la Cannebière. Il soufflait un
+mistral à décorner les boeufs, et des nuages de poussière
+passaient en tourbillons pour aller se perdre dans le vieux
+port. Je ne m'en assis pas moins devant un café et je
+restai plus de trois heures accoudé sur ma table, regardant,
+avec la joie du prisonnier échappé de sa cage, le
+mouvement des passants qui défilaient devant mes yeux
+émerveillés. Le va-et-vient des voitures très-intéressant;
+l'accent provençal harmonieux et doux; les femmes, oh!
+toutes ravissantes; plus de visages voilés; des pieds
+chaussés de bottines souples, des mains finement gantées,
+des chignons, c'était charmant.</p>
+
+<p>Je ne connais pas de sentiment plus misérable que
+l'injustice, et j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je
+dois à l'Algérie; ma croix d'abord et mon grade de capitaine,
+puis l'expérience de la guerre avec les émotions
+de la poursuite et de la bataille.</p>
+
+<p>Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de
+chasseurs et décoré, et l'on n'a pas épuisé toutes les
+émotions de la vie quand on a eu le plaisir d'échanger
+quelques beaux coups de sabre avec les Arabes. Oui, les
+nuits lumineuses du désert sont admirables. Oui, le <i>rapport</i>
+est intéressant... quelquefois. Mais il y a encore
+autre chose au monde.</p>
+
+<p>Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science;
+si comme toi je m'étais juré de mener à bonne fin la
+triangulation de l'Algérie; si comme toi j'avais parcouru
+pendant plusieurs années l'Atlas dans l'espérance d'apercevoir
+les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre et
+d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure
+du méridien, sans doute je serais désolé d'abandonner
+l'Afrique.</p>
+
+<p>Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus
+de déserts, on marche porté par son idée et perdu en
+elle. Qu'importe que les villages qu'on traverse soient
+habités par des guenons ou par des nymphes, ce n'est ni
+des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que
+dans notre expédition de Sidi-Brahim tu avais d'autre
+préoccupation que de savoir si l'atmosphère serait assez
+pure pour te permettre de reconnaître la sierra de Grenade?
+Et cependant je crois que nous n'avons jamais été
+en plus sérieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger,
+ni à la faim, ni à la soif, ni au chaud; et quand nous
+nous demandions avec une certaine inquiétude si nous
+reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la brume
+se dissiperait.</p>
+
+<p>Malheureusement, tous les officiers de l'armée française,
+même ceux de l'état-major, n'ont pas cette passion
+de la science, et au risque de t'indigner j'avoue que
+j'ignore absolument les entraînements et les délices de
+la triangulation; la mesure elle-même du méridien me
+laisse froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus
+en Afrique, prolonger l'arc français jusqu'au grand désert
+que cela ne m'eût pas retenu.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en défends pas, mais que veux-tu, je suis
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que non.</p>
+
+<p>&mdash;Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe
+pas, que te faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>La réponse à cet interrogatoire serait difficile à risquer
+en tête-à-tête, et me causerait un certain embarras, peut-être
+même me ferait-elle rougir, mais la plume en main
+est comme le sabre, elle donne du courage aux timides.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis... je suis un animal sentimental.</p>
+
+<p>Voilà le grand mot lâché, à lui seul il explique pourquoi
+j'ai été si heureux de quitter l'Afrique et de revenir
+en France.</p>
+
+<p>De là, il ne faut pas conclure que je vais me marier et
+que j'ai déjà fait choix d'une femme, dont le portrait va
+suivre.</p>
+
+<p>Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin.
+Jusqu'à présent, je n'ai pensé ni au mariage ni à la paternité,
+ni à la famille, et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un
+intérieur que j'ai besoin pour me sentir vivre.</p>
+
+<p>Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de
+cette fatalité comme de la mort, on y pense pour les
+autres et non pour soi; les autres doivent mourir, les
+autres doivent se marier, nous, jamais.</p>
+
+<p>Les enfants n'ont été jusqu'à ce jour, pour moi, que de
+jolies petites bêtes roses et blondes, surtout les petites
+filles, qui sont vraiment charmantes avec une robe
+blanche et une ceinture écossaise: ça remplace supérieurement
+les kakatoès et les perruches.</p>
+
+<p>Quant à la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mère,
+sans beau-père, sans beau-frère ou belle-soeur,
+sans cousin ni <i>cousine</i>, et alors ces exclusions la réduisent
+si bien, qu'il n'en reste rien.</p>
+
+<p>Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout
+au moins beaucoup plus primitif,&mdash;je veux aimer, et, si
+cela est possible, je veux être aimé.</p>
+
+<p>Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de
+quitter l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais
+par hasard il se trouve que cette vérité, peut-être générale,
+ne m'est pas applicable puisque je suis un animal
+sentimental. Or, pour les animaux de cette espèce, l'amour
+n'est point une simple sensation d'épiderme, c'est
+au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose
+comme la métamorphose que subissent certains insectes
+pour arriver à leur complet développement.</p>
+
+<p>J'ai passé six années en Algérie, et la femme qui pouvait
+m'inspirer un amour de ce genre, je ne l'ai point
+rencontrée.</p>
+
+<p>Sans doute, si je n'avais voulu demander à une maîtresse
+que de la beauté, j'aurais pu, tout aussi bien que
+tant d'autres, trouver ce que je voulais. Mais, après? Ces
+liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir de quelques
+instants, ne ressemblent en rien à l'amour que je désire.</p>
+
+<p>Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux?
+Je l'espère et, à vrai dire même, je le crois, car je
+ne me suis point fait un idéal de femme impossible à
+réaliser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu m'importe,
+pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.</p>
+
+<p>Si ridicule que cela puisse paraître, c'est là en effet ce
+que je veux. Je conviens volontiers qu'un monsieur qui,
+en l'an de grâce 1851, dans un temps prosaïque comme
+le nôtre, demande à ressentir «les orages du coeur» est
+un personnage qui prête à la plaisanterie.</p>
+
+<p>Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux
+qui seraient les premiers à rire de moi si je faisais une
+confession publique, combien en trouverait-on qui ne se
+seraient jamais laissé entraîner par les joies ou par les
+douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore des gens
+en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose
+qu'un organe conoïde creux et musculaire.</p>
+
+<p>Je suis de ceux-là, et je veux que ce coeur qui me bat
+sous le sein gauche, ne me serve pas exclusivement à
+pousser le sang rouge dans mes artères et à recevoir le
+sang noir que lui rapportent mes veines.</p>
+
+<p>Mes désirs se réaliseront-ils? Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour
+que déjà je me sente vivre.</p>
+
+<p>Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-être rien. Peut-être
+quelque chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment
+que cela ne peut pas tarder beaucoup. Donc, à
+bientôt.</p>
+
+<p>Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit être
+un voyage extraordinaire et fantastique,&mdash;en tous cas il
+me semble que cela doit être aussi curieux que la découverte
+du Nil blanc.</p>
+
+<p>Le Nil, on connaîtra un jour son cours; mais la femme,
+connaîtra-t-on jamais sa marche? Saura-t-on d'où elle
+vient, où elle va?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard
+m'a envoyé en pays ami, et nulle part assurément je
+n'aurais pu trouver des relations plus faciles et plus agréables.</p>
+
+<p>Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône
+pendant les dernières années de la Restauration, et il a
+laissé à Marseille, comme dans le département, des souvenirs
+et des amitiés qui sont toujours vivaces.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois
+que j'avais à me présenter ou à donner mon nom, on
+m'arrêtait par cette interrogation:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée
+qui a été notre préfet?</p>
+
+<p>Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de
+Saint-Nérée, les mains se tendaient pour serrer la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel galant homme!</p>
+
+<p>&mdash;Et bon, et charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme de coeur!</p>
+
+<p>Un véritable concert de louanges dans lequel tout le
+monde faisait sa partie, les grands et les petits.</p>
+
+<p>Il est assez probable que mon père ne me laissera pas
+autre chose que cette réputation, car s'il a toujours été
+l'homme aimable et loyal que chacun prend plaisir à se
+rappeler, il ne s'est jamais montré, par contre, bien soigneux
+de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
+réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus
+belle fortune. Il y a vraiment plaisir à être le fils d'un
+honnête homme, et je crois que dans les jours d'épreuves,
+ce doit être une grande force qui soutient et préserve.</p>
+
+<p>En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la
+mauvaise chance veut qu'ils arrivent pour moi, le nom
+de mon père m'a ouvert les maisons les plus agréables de
+Marseille et m'a fait retrouver enfin ces relations et ces
+plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans.
+Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour
+de fête, et je connais déjà presque toutes les villas du
+Prado, des Aygalades, de la Rose. Pendant la belle saison,
+les riches commerçants n'habitent pas Marseille,
+ils viennent seulement en ville au milieu de la journée
+pour leurs affaires; et leurs matinées et leurs
+soirées ils les passent à la campagne avec leur famille.
+Celui qui ne connaîtrait de Marseille que Marseille, n'aurait
+qu'une idée bien incomplète des moeurs marseillaises.
+C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides de
+la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel;
+c'est dans le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier.
+J'ai visité peu de cabanons, mais j'ai été reçu dans
+les châteaux et les villas et véritablement j'ai été plus
+d'une fois ébloui du luxe de leur organisation. Ce luxe, il
+faut le dire, n'est pas toujours de très-bon goût, mais le
+goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.</p>
+
+<p>On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a
+de valeur que ce qui coûte cher. Volontiers on prend
+l'étranger par le bras, et avec une apparente bonhomie,
+d'un air qui veut être simple, on le conduit devant un
+mur quelconque:&mdash;Voilà un mur qui n'a l'air de rien
+et cependant il m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé
+sur rien. C'est comme pour ma villa, je n'ai employé
+que les meilleurs ouvriers, je les payais 10 francs par
+jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs.
+Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la
+perfection. Ce parquet est en bois que j'ai fait venir par
+mes navires de Guatemala, de la côte d'Afrique et des Indes;
+leur réunion produit une chose unique en son genre;
+tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous
+dîniez la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs
+parce qu'il est en simple parqueterie de Suisse, le mien
+m'en coûte plus de 20,000.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise
+que je t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler
+le luxe et le confort de ces châteaux à un pauvre
+garçon comme toi vivant dans le désert et couchant souvent
+sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
+fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur
+ma vie.</p>
+
+<p>Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un
+mariage, le mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille
+du riche armateur, avec le fils du maire de la ville. Bien
+que la villa Bédarrides soit une des plus belles et des plus
+somptueuses (c'est elle qui montre orgueilleusement ses
+42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000), on
+avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle
+on devait danser. Cette construction avait été commandée
+par le nombre des invités qui était considérable. Il se
+composait d'abord de tout ce qui a un nom dans le commerce
+marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là le
+côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il
+comprenait ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité&mdash;côté
+du mari. En réalité, c'était le <i>tout-Marseille</i>
+beaucoup plus complet que ce qu'on est convenu
+d'appeler le <i>tout-Paris</i> dans les journaux. Il y avait là
+des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts
+fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs,
+des Turcs, des Égyptiens mêlés à de petits employés et
+à des boutiquiers, dans une confusion curieuse.</p>
+
+<p>Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse
+avec lui, je n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout
+son éclat, et le coup d'oeil était splendide: la tente était
+ornée de fleurs et d'arbustes au feuillage tropical et elle
+ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on apercevait dans le
+lointain miroitant sous la lumière argentée de la lune.
+C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait
+à l'imagination.</p>
+
+<p>Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de
+la mariée, M. Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire
+l'honneur de me prendre par le bras, pour me promener
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous
+toute la fortune de Marseille, et si nous étions encore au
+temps où les corsaires barbaresques faisaient des descentes
+sur nos côtes, ils pourraient opérer ici une razzia générale
+qui leur payerait facilement un milliard pour se
+racheter.</p>
+
+<p>Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières
+et j'allai me mettre dans un coin pour regarder la fête
+à mon gré, sans avoir à subir des réflexions plus ou
+moins spirituelles.</p>
+
+<p>Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes
+yeux se trouvait peut-être celle que je devais aimer. Laquelle?</p>
+
+<p>Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus,
+à quelques pas devant moi, une jeune fille d'une
+beauté saisissante. Près d'elle était une femme de quarante
+ans, à la physionomie et à la toilette vulgaires. Ma
+première pensée fut que c'était sa mère.</p>
+
+<p>Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition
+devenait improbable tant les contrastes entre elles étaient
+prononcés. La jeune fille, avec ses cheveux noirs, son
+teint mat, ses yeux profonds et veloutés, ses épaules
+tombantes, était la distinction même; la vieille femme,
+petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille
+femme; la toilette de la jeune fille était charmante de
+simplicité et de bon goût; celle de son chaperon était ridicule
+dans le prétentieux et le cherché.</p>
+
+<p>Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans
+une admiration émue; puis, je m'approchai d'elle pour
+l'inviter. Mais forcé de faire un détour, je fus prévenu
+par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné
+dans son habit (un commis de magasin assurément), qui
+l'emmena à l'autre bout de la chambre.</p>
+
+<p>Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante
+au repos, dansant elle était plus charmante encore.
+Sa taille ronde avait une souplesse d'une grâce
+féline; elle eût marché sur les eaux tant sa démarche
+était légère.</p>
+
+<p>Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais
+près de moi personne qu'il me fût possible d'interroger.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher
+et je l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec
+le plus délicieux sourire que j'aie jamais vu.</p>
+
+<p>Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation;
+et d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant
+son haleine, plongeant dans ses yeux, je ne pensai
+pas à parler et me laissai emporter par l'ivresse de la
+danse.</p>
+
+<p>Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que
+je savais d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille,
+et qu'elle avait été amenée à cette soirée par une cousine,
+chez laquelle elle était venue passer quelques jours.</p>
+
+<p>Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je
+voulus savoir qui elle était, comment elle se nommait,
+quelle était sa famille; et je me mis à la recherche de
+Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour qu'il me
+renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui,
+il devait la connaître.</p>
+
+<p>Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la
+danse, était au jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut
+ensuite le détacher de sa partie, ce qui fut long et difficile,
+car il avait la veine, et nous revînmes dans la tente
+juste au moment où la jeune fille sortait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la
+dame qu'elle accompagne est, il me semble, la femme
+d'un employé de la mairie. C'est une invitation de mon
+beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain; mais il
+vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons
+pas décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié;
+il a autre chose à faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez
+de votre jeune fille, que, s'il vous répondait, il
+vous parlerait de ma soeur; ça ferait un quiproquo impossible
+à débrouiller. Attendez donc à demain soir; j'espère
+qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.</p>
+
+<p>Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était
+quelque chose.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Je quittai le bal; je n'avais rien à y faire, puisqu'elle
+n'était plus là.</p>
+
+<p>Je m'en revins à pied à Marseille, bien que la distance
+soit assez grande. J'avais besoin de marcher, de respirer.
+J'étouffais. La nuit était splendide, douce et lumineuse,
+sans un souffle d'air qui fit résonner le feuillage des
+grands roseaux immobiles et raides sur le bord des canaux
+d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents
+du terrain et les échappées de vue, j'apercevais au
+loin la mer qui, comme un immense miroir argenté,
+réfléchissait la lune.</p>
+
+<p>Je marchais vite; je m'arrêtais; je me remettais en
+route machinalement, sans trop savoir ce que je faisais.
+Je n'étais pas cependant insensible à ce qui se passait
+autour de moi, et en écrivant ces lignes, il me semble
+respirer encore l'âpre parfum qui s'exhalait des pinèdes
+que je traversais. Les ombres que les arbres projetaient
+sur la route blanche me paraissaient avoir quelque chose
+de fantastique qui me troublait; l'air qui m'enveloppait
+me semblait habité, et des plantes, des arbres, des blocs
+de rochers sortaient des voix étranges qui me parlaient
+un langage mystérieux. Une pomme de pin qui se détacha
+d'une branche et tomba sur le sol, me souleva
+comme si j'avais reçu une décharge électrique.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc en moi? Je tâchai de m'interroger.
+Est-ce que j'aimais cette jeune fille que je ne
+connaissais pas, et que je ne devais peut-être revoir
+jamais?</p>
+
+<p>Quelle folie! c'était impossible.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi cette inquiétude vague, ce trouble,
+cette émotion, cette chaleur; pourquoi cette sensibilité
+nerveuse? Assurément, je n'étais pas dans un état
+normal.</p>
+
+<p>Elle était charmante, cela était incontestable, ravissante,
+adorable. Mais ce n'était pas la première femme
+adorable que je voyais sans l'avoir adorée.</p>
+
+<p>Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour
+l'avoir vue dix minutes et avoir fait quelques tours de
+valse avec elle. Ce serait absurde, ce serait monstrueux.
+On aime une femme pour les qualités, les séductions
+qui, les unes après les autres, se révèlent en elle dans
+une fréquentation plus ou moins longue. S'il en était
+autrement, l'homme serait à classer au même rang que
+l'animal; l'amour ne serait rien de plus que le désir.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps, je me répétai toutes ces
+vérités pour me persuader que ma jeune fille m'avait
+seulement paru charmante, et que le sentiment qu'elle
+m'avait inspiré était un simple sentiment d'admiration,
+sans rien de plus.</p>
+
+<p>Mais quand on est de bonne foi avec soi-même, on ne
+se persuade pas par des vérités de tradition; la conviction
+monte du coeur aux lèvres et ne descend pas des
+lèvres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un trouble,
+une chaleur, une émotion, une joie qui ne me permettaient
+pas de me tromper.</p>
+
+<p>Alors, par je ne sais quel enchaînement d'idées, j'en
+vins à me rappeler une scène du <i>Roméo et Juliette</i> de
+Shakspeare qui projeta dans mon esprit une lueur
+éblouissante.</p>
+
+<p>Roméo masqué s'est introduit chez le vieux Capulet
+qui donne une fête. Il a vu Juliette pendant dix minutes
+et il a échangé quelques paroles avec elle. Il part, car la
+fête touchait à sa fin lorsqu'il est entré. Alors Juliette,
+s'adressant à sa nourrice, lui dit: «Quel est ce gentilhomme
+qui n'a pas voulu danser? va demander son
+nom; s'il est marié, mon cercueil pourrait bien être
+mon lit nuptial.»</p>
+
+<p>Ils se sont à peine vus et ils s'aiment, l'amour comme
+une flamme les a envahis tous deux en même temps et
+embrasés. Et Shakspeare humain et vrai ne disposait
+pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
+effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre
+cette situation qu'il a inventée et la mienne! c'est aussi
+dans une fête que nous nous sommes rencontrés, et volontiers
+comme Juliette je dirais: «Va demander son nom;
+si elle est mariée, mon cercueil sera mon lit nuptial.»</p>
+
+<p>Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain,
+car Marius Bédarrides ne se trouva point au rendez-vous
+arrêté entre nous. Ce fut le soir du deuxième jour seulement
+que je le vis arriver chez moi. J'avais passé toute
+la matinée à le chercher, mais inutilement.</p>
+
+<p>Il voulut s'excuser de son retard; mais c'était bien de
+ses excuses que mon impatience exaspérée avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom, son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom; ne l'avez-vous pas appris?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez
+de vous avoir manqué de parole hier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que
+vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir:
+connaissez-vous le général Martory?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui
+a commandé en Algérie pendant les premières années
+de l'occupation française?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.</p>
+
+<p>&mdash;Votre princesse est la fille du général; de son petit
+nom elle s'appelle Clotilde; elle demeure avec son père
+à Cassis, un petit port à cinq lieues d'ici, avant d'arriver
+à la Ciotat. Elle est en ce moment à Marseille, chez un
+parent, M. Lieutaud, employé à la mairie; M. Lieutaud
+avait été invité comme fonctionnaire, et mademoiselle
+Clotilde Martory a accompagné sa cousine. J'espère que
+voilà des renseignements précis; maintenant, cher ami,
+si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis à votre
+disposition; je connais le général, je puis vous dire sur
+son compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage
+assez original, cela vous amusera peut-être.</p>
+
+<p>Marius Bédarrides, qui est un excellent garçon, serviable
+et dévoué, a un défaut ordinairement assez fatigant
+pour ses amis; il est bavard et il passe son temps
+à faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font les
+gens les plus insignifiants, et aussitôt qu'il l'a appris, il
+va partout le racontant; mais dans les circonstances où
+je me trouvais, ce défaut devenait pour moi une qualité
+et une bonne fortune. Je n'eus qu'à lui lâcher la bride, il
+partit au galop.</p>
+
+<p>&mdash;Le général Martory est un soldat de fortune, un fils
+de paysans qui s'est engagé à dix-sept ou dix-huit ans;
+il a fait toutes les guerres de la première République.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc
+que sa petite-fille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa fille, sa propre fille; et en y réfléchissant,
+vous verrez tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible
+à cela. Né vers 1775 ou 76, le général a aujourd'hui
+soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est marié
+tard, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe,
+avec une jeune femme de Cassis précisément,
+une demoiselle Lieutaud, et de ce mariage est née mademoiselle
+Clotilde Martory, qui doit avoir aujourd'hui à peu
+près dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son
+père avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans;
+ce n'est pas un âge où il est interdit d'avoir des enfants,
+il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non.</p>
+
+<p>&mdash;Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple
+lieutenant et en fit successivement un capitaine, un chef
+de bataillon et un colonel. Sa fermeté et sa résistance
+dans la retraite de Russie ont été, dit-on, admirables;
+à Waterloo il eut trois chevaux tués sous lui et il fut
+grièvement blessé. Cela n'empêcha pas la Restauration
+de le licencier, et je ne sais trop comment il vécut de
+1815 à 1830, car il n'avait pas un sou de fortune. Louis-Philippe
+le remit en service actif et il devint général en
+Algérie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientôt mis à la
+retraite, il vint se fixer à Cassis, où il est toujours resté.
+Il y passe son temps à élever dans son jardin des monuments
+à Napoléon, qui est son dieu. Ce jardin a la
+forme de la croix de la Légion d'honneur; et au centre
+se dresse un buste de l'empereur, ombragé par un saule
+pleureur dont la bouture a été rapportée de Sainte-Hélène:
+un saule pleureur à Cassis dans un terrain sec
+comme la cendre, il faut voir ça. Du mois de mai au
+mois d'octobre, le général consacre deux heures par
+jour à l'arroser, et quand la sécheresse est persistante, il
+achète de porte en porte de l'eau à tous ses voisins. Quand
+le saule jaunit, le général est menacé de la jaunisse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est touchant ce que vous racontez là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez voir ça; le général montre volontiers
+son monument; et comme vous êtes militaire, il vous
+invitera peut-être à <i>dijuner</i>, ce qui vous donnera l'occasion
+de l'entendre rappeler sa cuisinière à l'ordre, si
+par malheur elle a laissé brûler la sauce dans la <i>casterole</i>.
+C'est là, en effet, sa façon de s'exprimer; car, pour devenir
+général, il a dépensé plus de sang sur les champs
+de bataille que d'encre sur le papier. En même temps,
+vous ferez connaissance avec un personnage intéressant
+aussi à connaître: le commandant de Solignac, qui a
+figuré dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne,
+et qui est l'ami intime, le commensal du vieux
+Martory; celui-là est un militaire d'un autre genre, le
+genre aventurier et conspirateur, et nous pourrions bien
+lui voir jouer prochainement un rôle actif dans la politique,
+si Louis-Napoléon voulait faire un coup d'État
+pour devenir empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'ami du général Martory que je désire
+connaître, c'est sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien
+d'elle ou tout au moins peu de chose. Elle a perdu sa mère
+quand elle était enfant et elle a été élevée à Saint-Denis,
+d'où elle est revenue l'année dernière seulement. Cependant,
+puisque nous sommes sur son sujet, je veux
+ajouter un mot, un avis, même un conseil si vous le
+permettez: Ne pensez pas à Clotilde Martory, ne vous
+occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la femme qu'il
+vous faut: le général n'a pour toute fortune que sa pension
+de retraite, et il est gêné, même endetté. Si vous
+voulez vous marier, nous vous trouverons une femme
+qui vous permettra de soutenir votre nom. Nous avons
+tous, dans notre famille, beaucoup d'amitié pour vous,
+mon cher Saint-Nérée, et ce sera, pour une Bédarrides,
+un honneur et un bonheur d'apporter sa fortune à un
+mari tel que vous. Ce que je vous dis là n'est point paroles
+en l'air; elles sont réfléchies, au contraire, et concertées.
+Mademoiselle Martory a pu vous éblouir, elle
+ne doit point vous fixer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage
+dans la famille Bédarrides, et déjà bien souvent on
+avait de différentes manières abordé avec moi ce sujet du
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait
+madame Bédarrides mère chaque fois que je la voyais.
+Qu'est-ce que nous lui proposerions bien?</p>
+
+<p>Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à
+marier. Je me défendais tant que je pouvais, en déclarant
+que je ne me sentais aucune disposition pour le mariage,
+mais cela n'arrêtait pas les projets qui continuaient leur
+course fantaisiste.</p>
+
+<p>Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse
+ou à leurs idées politiques deviennent heureusement
+de plus en plus rares chaque jour, mais ceux qui
+veulent vous convertir à la pratique du mariage sont
+toujours nombreux et empressés.</p>
+
+<p>Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme
+chien et chat; peu importe: ils vous vantent sérieusement
+les douceurs et les joies du mariage. Ils vous connaissent
+à peine, pourtant ils veulent vous marier, et
+il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère
+pour refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance
+de penser pour vous. C'est pour votre bonheur;
+acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait que pour
+leur faire plaisir.</p>
+
+<p>On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le
+courtage matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le
+propagateur;» le monde cependant est plein de courtiers
+de ce genre qui font ce métier pour rien, pour le plaisir.
+Ayez mal à une dent, tous ceux que vous rencontrerez
+vous proposeront un remède excellent; soyez garçon,
+tous ceux qui vous connaissent vous proposeront une
+femme parfaite.</p>
+
+<p>Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius
+Bédarrides, au moins pour le fond; car pour la forme,
+je tâchai de l'adoucir et de la rendre à peu près polie.
+Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes, et
+ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez
+lui héréditaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement
+dépité, que je ne sais comment concilier la répulsion que
+vous témoignez pour le mariage avec l'enthousiasme que
+vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
+vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune
+fille votre....</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je
+vous prie; il me blesserait. J'ai vu chez vous une jeune
+fille qui m'a paru admirable; j'ai désiré savoir qui elle
+était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin que ce simple
+désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
+Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une
+oeuvre splendide et qui s'inquiète de son origine.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai
+que la rencontre de mademoiselle Martory peut être pour
+vous la source de grands tourments.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez
+dans une situation sans issue.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas mademoiselle Martory!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain,
+que ferez-vous? D'un côté, vous avez horreur du mariage;
+d'un autre, vous n'admettez pas la réalisation de la
+chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
+nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît
+délicate. Vous aimez, vous n'épousez pas, et vous ne
+vous faites pas aimer. Alors, que devenez-vous? un
+amant platonique. A la longue, cet état doit être fatigant.
+Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle
+Martory.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à
+être sans inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai
+peu de dispositions pour le mariage; cependant, si j'aimais
+mademoiselle Clotilde, il ne serait pas impossible
+que ces dispositions prissent naissance en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes
+propositions qui sont sérieuses, je vous en donne ma
+parole, et inspirées par une vive estime, une sincère
+amitié pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois merci, mais je ne puis accepter.
+Qu'on se marie parce qu'un amour tout-puissant a surgi
+dans votre coeur, cela je le comprends, c'est une fatalité
+qu'on subit; on épouse parce que l'on aime et que
+c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie
+entre ses mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à
+se marier, en se disant que l'amour viendra plus tard,
+cela je ne le comprends pas. On aime, on appartient à
+celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
+là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le
+fais un jour, c'est qu'il me sera impossible de m'échapper.
+En un mot, montrez-moi celle que vous avez
+la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux à
+en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez
+jamais mariage, c'est exactement comme si vous me
+disiez: «Frère, il faut mourir.» Je le sais bien qu'il faut
+mourir, mais je n'aime pas à me l'entendre dire et encore
+moins à le croire.</p>
+
+<p>L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla
+en secouent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me
+serrant la main, mais je crois que vous commencez à
+être malade; si vous le permettez, je viendrai prendre
+de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la
+maladie n'est pas dangereuse.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais
+des lèvres seulement, car, dans ce que je venais d'entendre,
+il y avait un fond de vérité que je ne pouvais pas
+me cacher à moi-même, et qui n'était rien moins que
+rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
+le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une
+impasse. Où pouvait me conduire cet amour?</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et,
+chaque fois que j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours
+à la même: je ne devais plus penser à cette jeune fille,
+je n'y penserais plus. Après tout, cela ne devait être ni
+difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine;
+il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je
+n'avais assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle
+pour l'oublier. Ce serait une étoile filante qui aurait
+passé devant mes yeux,&mdash;le souvenir d'un éblouissement.</p>
+
+<p>Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours
+déterminées par les raisonnements de la nuit. Aussitôt
+habillé, je me décidai à aller à la mairie, où je demandai
+M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas de si
+bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que
+j'avais prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me
+fis donner son adresse; il demeurait à une lieue de la
+ville, sur la route de la Rose,&mdash;la bastide était facile à
+trouver, au coin d'un chemin conduisant à Saint-Joseph.</p>
+
+<p>Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener
+sur la route de la Rose. Qui sait? Je pourrais
+peut-être apercevoir Clotilde dans le jardin de son cousin.
+Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement; à la
+lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté
+aussi resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint
+mat ne gagne pas à être éclairé par le soleil; et puis
+n'étant plus en toilette de bal elle serait peut-être très-ordinaire.
+Ah! que le coeur est habile à se tromper lui-même
+et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était
+pas pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas
+pour l'aimer moins et découvrir en elle quelque chose
+qui refroidît mon amour, que je cherchais à la revoir.</p>
+
+<p>Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui
+sont assez ordinaires sur le littoral de la Provence; on
+rôtissait au soleil, et, si les arbres et les vignes n'avaient
+point été couverts d'une couche de poussière
+blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme
+après un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés,
+du même qu'elle avait blanchi les toits des maisons, les
+chaperons des murs, les appuis, les corniches des fenêtres,
+et partout, dans les champs brûlés, dans les villages
+desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on
+ne voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les
+rayons flamboyants du soleil, éblouissait les yeux.</p>
+
+<p>Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute
+renoncé à cette promenade; mais il n'y avait pas là de
+quoi arrêter un Africain comme moi. Je mis mon cheval
+au trot, et je soulevai des tourbillons de poussière, qui
+allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre mois de
+sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute,
+continuellement.</p>
+
+<p>Les passants étaient rares sur la route; cependant,
+ayant aperçu un gamin étalé tout de son long sur le ventre
+à l'ombre d'un mur, j'allai à lui pour lui demander où
+se trouvait la bastide de M. Lieutaud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il
+sans se lever.</p>
+
+<p>Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en
+train de charger sur l'impériale de la voiture une caisse
+de voyage.</p>
+
+<p>Qui donc partait?</p>
+
+<p>Au moment où je me posais cette question, Clotilde
+parut sur le seuil du jardin. Elle était en toilette de ville
+et son chapeau était caché par un voile gris.</p>
+
+<p>C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain.</p>
+
+<p>Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride
+et revins grand train à Marseille. En arrivant aux allées
+de Meilhan, je demandai à un commissionnaire de m'indiquer
+le bureau des voitures de Cassis.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un
+facteur était assis sur un petit banc, je lui donnai mon
+cheval à tenir et j'entrai.</p>
+
+<p>Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais
+avoir une place pour Cassis.</p>
+
+<p>&mdash;Coupé ou banquette?</p>
+
+<p>Je restai un moment hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien
+de prendre une place de banquette; il y aura une demoiselle
+dans le coupé.</p>
+
+<p>Je n'hésitai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le
+coupé.</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures précises; nous n'attendrons pas.</p>
+
+<p>Il était trois heures; j'avais une heure devant moi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à
+monter en voiture jusqu'au moment où j'avais arrêté
+ma place pour Cassis, j'avais agi sous la pression d'une
+force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi dire,
+la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une
+occasion inespérée de la voir, je saisissais cette occasion
+sans penser à rien autre chose; cela était instinctif et
+machinal, exactement comme le saut du carnassier qui
+s'élance sur sa proie. J'allais la voir!</p>
+
+<p>Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant
+chez moi, je compris combien mon idée était folle.</p>
+
+<p>Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le
+coupé de cette diligence?</p>
+
+<p>Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais
+de la sincérité de mon amour pour elle. Et
+d'ailleurs oserais-je lui parler de mon amour, né la veille,
+dans un tour de valse, et déjà assez puissant pour me
+faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
+parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez?
+Ou bien plutôt ne me fermerait-elle pas la bouche au
+premier mot, indignée de mon audace, blessée dans son
+honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car enfin c'était
+une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on
+pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un
+tête-à-tête.</p>
+
+<p>Plus je tournai et retournai mon projet dans mon
+esprit, plus il me parut réunir toutes les conditions de
+l'insanité et du ridicule.</p>
+
+<p>Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant
+devant ma table, je pris un livre que je mis à lire.
+Mais les lignes dansaient devant mes yeux; je ne voyais
+que du blanc sur du noir.</p>
+
+<p>Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui
+pouvait savoir si nous serions en tête-à-tête? Et puis,
+quand même nous serions seuls dans ce coupé, je n'étais
+pas obligé de lui parler de mon amour; elle n'attendait
+pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
+se présentait si heureusement de la voir à mon aise?
+Est-ce que ce ne serait pas déjà du bonheur que de
+respirer le même air qu'elle, d'être assis près d'elle,
+d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
+de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder
+le paysage qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage?
+Dans une muette contemplation, il n'y avait rien
+qui pût la blesser: toute femme, même la plus pure,
+n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée
+et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.</p>
+
+<p>J'irais à Cassis.</p>
+
+<p>Pendant que je balançais disant non et disant oui,
+l'heure avait marché: il était trois heures cinquante-cinq
+minutes. Je descendis mon escalier quatre à quatre
+et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de la
+voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants
+qui causaient de leurs affaires, et je m'étais
+fait arroser par un cantonnier qui m'avait inondé; mais
+ni les reproches des commerçants, ni les excuses du cantonnier
+ne m'avaient arrêté.</p>
+
+<p>Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la
+voiture rangée devant le bureau, les chevaux attelés, la
+bâche ficelée: Clotilde debout sur le trottoir s'entretenait
+avec sa cousine.</p>
+
+<p>Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte
+entrée. En m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha
+de Clotilde et lui parla à l'oreille. Évidemment, mon
+arrivée produisait de l'effet.</p>
+
+<p>Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne
+pas faire route avec un capitaine de chasseurs? Ou bien
+allait-elle abandonner sa place de coupé et monter dans
+l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six voyageurs
+étaient entassés les uns contre les autres?</p>
+
+<p>J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais
+échangé deux ou trois mots avec la cousine, je devais,
+les rencontrant, les saluer. Je pris l'air le plus surpris
+qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.</p>
+
+<p>Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit
+qu'on n'attendait plus que moi pour partir.</p>
+
+<p>Qu'allait-elle faire?</p>
+
+<p>Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela
+était manifeste dans son air inquiet et grognon; mais, d'un
+autre côté, Clotilde paraissait décidée à monter en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire un mot à ton père; François le lui
+remettra en arrivant, dit madame Lieutaud à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et
+père ne serait pas content. Adieu, cousine.</p>
+
+<p>Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter,
+elle monta dans le coupé légèrement, gracieusement.</p>
+
+<p>Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.</p>
+
+<p>Enfin.... Je respirai.</p>
+
+<p>Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si
+pressé tout à l'heure, avait maintenant mille choses
+à faire. Les voyageurs enfermés dans sa voiture, il était
+tranquille.</p>
+
+<p>Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant
+jusqu'à la portière occupée par Clotilde, elle engagea
+avec celle-ci une conversation étouffée. Quelques mots
+seulement arrivaient jusqu'à moi. L'une faisait sérieusement
+et d'un air désolé des recommandations, auxquelles
+l'autre répondait en riant.</p>
+
+<p>Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud
+abandonna la portière, les chevaux, excités par une
+batterie de coups de fouet, partirent comme s'ils enlevaient
+la malle-poste.</p>
+
+<p>J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse;
+lorsqu'il fut arrivé je me trouvai assez embarrassé.
+Il fallait parler, que dire? Je me jetai à la nage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir
+sitôt, mademoiselle, et en vous quittant l'autre nuit chez
+madame Bédarrides, je n'espérais pas que les circonstances
+nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans cette
+voiture, sur la route de Cassis.</p>
+
+<p>Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait
+d'un air qui me troublait; aussi, au lieu de chercher
+mes mots, qui se présentaient difficilement, n'avais-je
+qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou ridicule?</p>
+
+<p>Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais
+tu; mais comme elle ne répondait pas, je continuai sans
+avoir trop conscience de ce que je disais:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment là un hasard curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire
+railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble....</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque
+chose d'étonnant; s'il a quelque chose de véritablement
+curieux, il est bien près alors de n'être plus un
+hasard.</p>
+
+<p>J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques
+minutes, je regardai les maisons de la Capelette,
+comme si, pour la première fois, je voyais des maisons.
+Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à une rencontre
+fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire
+j'aime peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement
+dépité de son sourire; il était si charmant ce
+sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et faisait cligner ses
+yeux!</p>
+
+<p>D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle
+ne se montrait pas autrement fâchée de cette rencontre
+il me convenait qu'elle crût que je l'avais arrangée:
+c'était un aveu tacite de mon amour, et à la façon dont
+elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
+point déplu. Je continuai donc sur ce ton:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux
+pour vous, mais pour moi il en est tout autrement. En
+effet, il y a deux heures je me doutais si peu que j'irais
+aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je connaissais
+le nom de ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Alors votre voyage est une inspiration; c'est une
+idée qui vous est venue tout à coup... par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a
+été décidé par une suggestion, par une intervention
+étrangère, par une volonté supérieure à la mienne;
+aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
+Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut
+empêcher ce qui est écrit?</p>
+
+<p>&mdash;Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle
+en riant, mais qui l'a fait écrire?</p>
+
+<p>&mdash;La destinée.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une
+raison ou tout au moins un prétexte pour expliquer mon
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un fort à Cassis? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou
+Louis XIII cela était-il un fort, mais aujourd'hui je ne
+sais trop de quel nom on doit appeler cette ruine.</p>
+
+<p>Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu
+donner, j'allais passer une journée avec un officier de
+mes amis en garnison dans ce fort; mais cette réponse
+me déconcerta un moment. Heureusement je me retournai
+assez vite, et avec moins de maladresse que je
+n'en mets d'ordinaire à mentir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément cette ruine qui a décidé mon
+voyage. J'ai reçu une lettre d'un membre de la commission
+de la défense des côtes qui me demande de lui
+faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon
+exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels
+sont ses avantages et ses désavantages pour le pays. Vous
+me paraissez bien connaître Cassis, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez me rendre un véritable service.
+Le dessin, rien ne m'est plus facile que de le faire. Mais
+de quelle utilité ce fort peut-il être pour la ville, voilà
+ce qui est plus difficile. Il faudrait pour me guider et
+m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
+m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a
+un commandant, ce que j'ignore, mais c'est toujours un
+mauvais procédé, dans une enquête comme la mienne, de
+s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un intérêt
+à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un
+de compétent qui connût bien le pays, et qui en
+même temps ne fût pas tout à fait ignorant des choses de
+la guerre. Alors je pourrais envoyer à Paris une réponse
+tout à fait satisfaisante.</p>
+
+<p>Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable
+que j'avais déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant
+à rire franchement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous
+trouviez curieux tout à l'heure devient vraiment merveilleux,
+car je puis vous mettre en relation avec la seule
+personne qui précisément soit en état de vous bien renseigner;
+cette personne habite Cassis depuis quinze
+ans et elle a une certaine compétence dans la science de
+la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette personne? dis-je en rougissant malgré
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon père, le général Martory, qui sera
+très-heureux de vous guider, si vous voulez bien lui
+faire visite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que
+je ne me rappelle pas quels sont les pays que nous avons
+traversés, il me semble que ce sont les plus beaux du
+monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu un
+grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts
+dans lesquels des oiseaux chantaient une musique
+joyeuse.</p>
+
+<p>Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur
+parole que j'ai pu me tromper. Peut-être au contraire la
+route de Marseille à Aubagne et d'Aubagne à Cassis est-elle
+poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les frais ombrages
+que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils
+aussi rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où
+il n'y en a guère. Tout est possible; pendant un certain
+espace de temps dont je n'ai pas conscience, j'ai marché
+dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve délicieux
+qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs.
+Que m'importait le paysage qui se déroulait devant nous,
+divers et changeant à mesure que nous avancions? Que
+m'importaient les arbres et les oiseaux? J'étais près d'elle;
+et insensible aux choses de la terre j'étais perdu en elle.</p>
+
+<p>En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais
+été instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui
+m'avait ébloui comme l'eût fait un éclair ou un rayon de
+soleil; maintenant c'était un charme plus doux, mais non
+moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait jusqu'au
+coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination
+troublante de son regard, la musique de sa voix;
+c'était son geste plein de grâce, c'était sa parole simple
+et joyeuse; c'était le parfum qui se dégageait d'elle pour
+m'enivrer et m'exalter.</p>
+
+<p>Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus
+tout surpris lorsque, étendant la main, elle me montra
+dans le lointain, au bas d'une côte, un amas de maison
+sur le bord de la mer, et me dit que nous arrivions.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était
+à quatre ou cinq lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait
+cinq lieues!</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les
+yeux.</p>
+
+<p>Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque,
+car elle partit d'un éclat de rire si franc que je me mis à
+rire aussi; elle eût pleuré, j'aurais pleuré: je n'étais plus
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais nous avons marché avec un détour; par
+la côte de Saint-Cyr, Cassis est à quatre lieues de Marseille,
+mais nous sommes venus par Aubagne, ce qui a
+augmenté de beaucoup la distance.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions
+venus par Toulon ou par Constantinople que je ne
+m'en serais pas plaint.</p>
+
+<p>&mdash;La masse sombre que vous apercevez devant vous,
+dit-elle sans répondre à cette niaiserie, est le château qui
+a décidé votre voyage à Cassis. Plus bas auprès de l'église,
+où vous voyez un arbre dépasser les toits, est le jardin de
+mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Un saule, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un
+saule.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mais de loin la confusion est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que la distinction est impossible et vous serez
+mieux dans la vérité; aussi suis-je surprise que vous
+ayez cru voir un saule.</p>
+
+<p>Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne
+bronchai point, car je ne voulais point qu'elle eût la
+preuve que j'avais pris des renseignements sur elle et sur
+son père. Qu'elle soupçonnât que je n'étais venu à Cassis
+que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût que j'avais
+fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle,
+un saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène,
+sur le tombeau de l'empereur, mais il n'a encore
+que quelques mètres de hauteur et nous ne pouvons
+l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?</p>
+
+<p>Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette
+question ainsi posée, et ne pouvant répondre d'un mot
+d'ailleurs, car le sentiment que m'inspire Napoléon est
+très-complexe, composé de bon et de mauvais; ce n'est
+ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les
+superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni
+Dieu, ni monstre, mais un homme à glorifier parfois, à
+condamner souvent, à juger toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que si vous voulez être bien avec mon père,
+dit-elle après un moment d'attente, il faut admirer et aimer
+l'empereur. Là-dessus il ne souffre pas la contradiction.
+Sa foi, je vous en préviens, est très-intolérante;
+un mot de blâme est pour lui une injure personnelle.
+Mais tous les militaires admirent Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz
+et vous vous entendrez. Mon père était à Austerlitz; il
+pourra vous raconter sur cette grande bataille des choses
+intéressantes. Mon père a fait toutes les campagnes de
+l'empire et presque toutes celles de la République.</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie
+et à Waterloo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tout le monde sait.</p>
+
+<p>Mes yeux se baissèrent devant les siens.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne regardez donc pas Cassis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si.</p>
+
+<p>Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions,
+le village se montrait plus distinct au bas de deux
+vallons qui se joignent au bord de la mer. Au-dessus des
+toits et des cheminées, on apercevait quelques mâts de
+navires qui disaient qu'un petit port était là.</p>
+
+<p>Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant,
+l'aspect de ces vallons me parut triste et monotone:
+point d'arbres, et seulement çà et là des oliviers au feuillage
+poussiéreux qui s'élevaient tortueux et rabougris
+dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne.</p>
+
+<p>Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont
+guère plus agréables; d'un côté, des roches crevassées
+entièrement dénudées; de l'autre, des bois de pins
+chétifs.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce
+pays?</p>
+
+<p>&mdash;Pittoresque.</p>
+
+<p>&mdash;Dites triste; je comprends cela; c'est la première
+impression qu'il produit: mais, en le pratiquant, cette
+impression change. Si vous restez ici quelques jours,
+allez vous promener à travers ces collines pierreuses, et,
+en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre de
+Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se
+perdent dans les <i>paluns</i> d'Aubagne. Gravissez cette montagne
+que nous avons sur notre gauche, et, après avoir
+dépassé les bastides, vous trouverez de grands bois où la
+promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au
+cap Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses
+horizons sur la Méditerranée et ses côtes. Même
+en restant dans le village, vous trouverez que le soleil,
+en se couchant, donnera à tout ce paysage une beauté
+pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je
+l'aime.</p>
+
+<p>Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et
+l'arrêta d'un geste moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone
+jusqu'au bout, je dois vous indiquer un hôtel. Descendez
+à la <i>Croix-Blanche</i> et faites-vous servir une bouillabaisse
+pour votre dîner; c'est la gloire de mon pays et l'on vient
+exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger la bouillabaisse
+de Cassis.</p>
+
+<p>La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont
+nous avions dépassé les premières maisons. Bientôt elle
+s'arrêta devant une grande porte. J'espérais que ce serait
+le général Martory lui-même qui viendrait au-devant de
+sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se faire tout
+de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général.
+A sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde
+dans ses bras comme elle eût fait pour son enfant, et
+qui l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda
+Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme,
+voilà tout; et puis il fait sa partie d'échecs avec le
+commandant, et vous savez, quand il est à sa partie, un
+tremblement de terre ne le dérangerait pas.</p>
+
+<p>J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je
+n'osai pas, et je dus me résigner à me séparer d'elle
+après l'avoir saluée respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, dit-elle.</p>
+
+<p>Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore
+dans la rue longtemps après qu'elle avait disparu.</p>
+
+<p>Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant
+me demander si je voulais dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la
+bouillabaisse; rien que de la bouillabaisse.</p>
+
+<p>Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de
+la mer, que je me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir
+raisonnablement aux incidents de cette journée et
+les apprécier.</p>
+
+<p>La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et
+étoilé; la terre, après un jour de chaleur, s'était endormie
+et, dans le silence du soir, la mer seule, avec son
+clapotage monotone contre les rochers, faisait entendre
+sa voix mystérieuse.</p>
+
+<p>Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les
+pierres du rivage, examinant ce qui venait de se passer,
+m'examinant moi-même.</p>
+
+<p>Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience
+n'étaient plus possibles; j'aimais cette jeune fille,
+et je l'aimais non d'un caprice frivole, non d'un désir
+passager, mais d'un amour profond, irrésistible, qui
+m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le
+rayonnement de son regard, et elle avait pris ma vie.</p>
+
+<p>Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être
+étudiée, au moins pour moi; malheureusement la réponse
+que je pouvais lui faire dépendait d'une autre
+question que j'étais dans de mauvaises conditions pour
+examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille?</p>
+
+<p>Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je
+n'étais plus moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle
+voudrait, ce qu'elle ferait elle-même qui déciderait de
+ma vie.</p>
+
+<p>Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au
+monde, cela est incontestable et saute aux yeux. Assurément,
+il y a un charme en elle, une fascination qui,
+par son geste, le timbre de sa voix, un certain mouvement
+de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire,
+agit, pour ainsi dire, magnétiquement et vous
+entraîne.</p>
+
+<p>Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme.
+Son âme, son esprit, son caractère? Comment a-t-elle
+été élevée? que doit-elle à la nature? que doit-elle à
+l'éducation? Autant de mystères que de mots.</p>
+
+<p>Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle
+dans cette voiture que j'ai pu la connaître. Sous le
+charme, dans l'ivresse de la joie, je n'ai même pas pu
+l'étudier.</p>
+
+<p>A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions,
+qu'eût été une autre jeune fille? La jeune fille
+honnête et pure, la jeune fille idéale, par exemple? Et
+Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité inquiétante
+pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie
+effrayante?</p>
+
+<p>Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il
+existe, je ne suis pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut
+inutilement que pendant plusieurs heures je tournai et
+retournai ces difficiles problèmes dans ma tête, et je rentrai
+à la <i>Croix-Blanche</i> comme j'en étais parti: j'aimais
+Clotilde, voilà tout ce que je savais.</p>
+
+<p>Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était
+endormie sur le seuil de la porte, la tête reposant sur son
+bras replié. Je la secouai doucement d'abord, plus fort
+ensuite, et après quelques minutes je parvins à la réveiller.
+En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me
+conduisit à ma chambre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma
+chambre, dont les fenêtres étaient restées ouvertes, me
+parut teinte en rose. Je me levai vivement et j'allai sur
+mon balcon; la mer et le ciel, du côté du Levant, étaient
+roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
+dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle
+lueur rose.</p>
+
+<p>Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou
+si j'étais éveillé.</p>
+
+<p>Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément
+l'amour était un grand magicien, puisqu'il avait
+la puissance de nous faire voir tout en rose.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle,
+c'était tout simplement l'aurore «aux doigts de rose,»
+la vieille aurore du bonhomme Homère qui, sur ces
+côtes de la Provence, dans l'air limpide et transparent
+du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que
+sous le climat de la Grèce.</p>
+
+<p>J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir
+me présenter chez le général; pour les passer sans trop
+d'impatience, je résolus de les employer à faire un
+croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette histoire,
+il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
+un certain cachet de vraisemblance, au moins pour
+le général, car, pour Clotilde, il était assez probable
+qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses questions à ce sujet,
+ses regards interrogateurs, son sourire incrédule m'avaient
+montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai
+qui avait déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais
+bien lui laisser ces doutes qui servaient mon amour, je
+ne voulais point par contre qu'ils pussent se présenter à
+l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour,
+c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait
+d'une façon tacite, mais le général, c'était une
+autre affaire: les pères ont le plus souvent, à l'égard
+de l'amour, des idées qui ne sont pas celles des jeunes
+filles.</p>
+
+<p>Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir
+que le prétexte de ma visite à Cassis était aussi mal
+trouvé que possible. Ce n'était pas un fort, en effet,
+mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à quelque
+chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII,
+comme me l'avait dit Clotilde. Jamais, bien certainement,
+l'idée n'avait pu venir à l'esprit d'un membre de
+la commission de la défense des côtes de se préoccuper
+de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire
+accepter mon histoire par le général.</p>
+
+<p>Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire
+et que je ne pouvais pas maintenant la changer, je me
+mis au travail et commençai mon dessin. C'était ce
+dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon
+mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier
+à la main, il a des chances pour qu'on l'écoute et
+le prenne au sérieux: le premier soin des lanceurs de
+spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
+luxe de la typographie et de la lithographie le livre à
+souche de leurs actions? et le bon bourgeois, qui eût
+gardé son argent pour une affaire qui lui eût été honnêtement
+expliquée, l'échange avec empressement contre
+un chiffon de papier rose qu'on lui montre.</p>
+
+<p>A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui
+étaient assez avancés pour que je pusse les laisser voir.
+Qui m'eût dit, il y a quinze ans, lorsque je travaillais le
+dessin avec goût et plaisir, que je tirerais un jour ce
+parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert
+en ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut
+deux hommes. Dans les circonstances présentes, seul
+avec mon sabre, je serais resté embarrassé; j'ai trouvé
+un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon meilleur
+ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être
+plus d'un service.</p>
+
+<p>Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du
+général Martory. La vieille servante qui s'était trouvée
+la veille à l'arrivée de la voiture vint m'ouvrir, et à la
+façon dont elle m'accueillit, il me sembla qu'elle m'attendait.</p>
+
+<p>Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la
+porter au général et de demander à celui-ci s'il voulait
+bien me recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux
+moeurs primitives, allez au bout du vestibule et entrez,
+vous trouverez le général qui est en train de <i>sacrer</i>.</p>
+
+<p>Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi
+consistait cette opération, mes yeux surpris parlèrent
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille
+servante; elle a augmenté de force cette nuit. Une visite
+lui fera du bien; ça le distraira.</p>
+
+<p>Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y
+conformer: je suivis donc le vestibule dallé de larges
+plaques de pierre grise jusqu'à la porte qui m'avait été
+indiquée. Il était d'une propreté anglaise, ce vestibule,
+passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire
+de guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles
+brillantes, sur les moulures luisantes de la boiserie on
+voyait qu'on était dans une maison où les soins du ménage
+étaient poussés à l'extrême.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce
+vestibule, je frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde
+qui me répondrait, car je me flattais qu'elle serait avec
+son père; mais, au lieu de la voix douce que j'attendais,
+ce fut une voix rude et rauque qui me répondit:
+«Entrez.»</p>
+
+<p>Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil,
+mon regard chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule
+personne que j'aperçus fut un vieillard à cheveux blancs
+qui se tenait assis dans un fauteuil, la jambe étendue sur
+un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier volume de
+l'<i>Annuaire</i>.</p>
+
+<p>Je m'avançai et me présentai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se
+lever et en me rendant mon salut du bout de la main.
+Je vous attendais, capitaine, et, pour ne rien cacher,
+j'ajouterai que je vous attendais avec une curiosité impatiente,
+car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que
+ma fille m'a raconté hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille
+qui n'est pas simple, pour moi au moins. Il est vrai que
+je n'ai jamais rien compris aux histoires de femmes; et
+vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous poser cette
+question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les
+perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais
+j'ai vu des camarades qui l'avaient.</p>
+
+<p>Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement,
+confirma en moi l'impression que j'avais ressentie en
+apercevant le général. C'est, en effet, un homme qu'on
+peut juger sans avoir besoin de l'étudier longtemps.
+Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté
+pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des
+années avec lui.</p>
+
+<p>Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules
+larges et à la poitrine puissante; un torse et une encolure
+de taureau; tous ses cheveux, qu'il porte coupés,
+ras, et qui lui font comme une calotte d'autant plus
+blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
+rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de
+fortes mâchoires qui font saillie de chaque côté de la
+figure, comme celles d'un carnassier; une voix sonore
+qui dans une bataille jetant le cri: «En avant!» devait
+dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
+cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de
+crin tenant la tête droite; une redingote bleue boutonnée
+d'un seul rang de boutons comme une tunique, et
+cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le ruban
+de la Légion d'honneur.</p>
+
+<p>Au moral, deux mots l'expliqueront:&mdash;une culotte
+de peau, qui a été un sabreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides
+que vous avez rencontré ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup;
+ça n'apprécie que la fortune; ça se croit quelque
+chose parce que ça a des millions; mais, malgré tout,
+bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui doivent.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir
+fourni l'occasion de faire la connaissance de mademoiselle
+votre fille, et par là la vôtre, général.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter
+le fort et savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas vraisemblable.</p>
+
+<p>Je fus un moment déconcerté; mais me remettant
+bientôt, je tâchai de m'expliquer, et lui répétai la fable
+que j'avais déjà débitée à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne
+voulais pas le croire; comment, il y a dans la commission
+de la défense de nos côtes des officiers assez bêtes
+pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce pas? ce
+n'est pas un militaire.</p>
+
+<p>J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait
+pas de trop préciser dans une affaire aussi sottement
+engagée.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être veut-on transformer le fort en prison;
+peut-être veut-on vendre le terrain; je ne sais rien autre
+chose si ce n'est qu'on m'a demandé comme service, et
+en dehors de toute mission officielle, de faire quelques
+dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les renseignements
+que je pourrais réunir sur son utilité ou
+son inutilité.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous
+en dire, n'est-ce pas? vous en savez tout autant que
+moi puisque vous êtes militaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai cependant fait deux croquis.</p>
+
+<p>Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le
+mensonge dans lequel je m'étais embarqué si légèrement,
+et que j'avais été obligé de continuer, j'éprouvais
+le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
+soutînt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est
+vous qui avez fait ces deux petites machines, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mon général.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites
+choses-là peut rendre des services à un général en campagne;
+c'est comme un officier qui parle la langue du
+pays dans lequel on se trouve; cependant pour moi je
+n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en
+Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais
+parlé que ma langue et je m'en suis tout de même tiré.</p>
+
+<p>Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de
+cette façon naïve ses opinions sur les connaissances qui
+pouvaient être utiles à l'officier en campagne, je me demandais
+avec une inquiétude qui croissait de minute en
+minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se
+passerait sans qu'elle parût.</p>
+
+<p>Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne
+venait pas; mes belles espérances, dont je m'étais si
+délicieusement bercé, ne seraient-elles que des chimères?</p>
+
+<p>A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la
+tromperie dont je m'étais rendu coupable pour m'introduire
+dans cette maison m'était de plus en plus pénible;
+c'était pour la voir que j'avais persisté dans cette fable
+ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais
+probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence
+je pensais à ma position et j'en étais honteux. Car cela
+est triste à dire, le fardeau d'une mauvaise action qui ne
+réussit pas est autrement lourd à porter que le poids de
+celle qui réussit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général
+de manière à lui donner un certain intérêt qui fît passer
+le temps sans que nous en eussions trop conscience,
+mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais qu'une idée
+dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?</p>
+
+<p>Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait
+souvent répondre à contre-sens aux questions du
+général.</p>
+
+<p>Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir
+de prolonger indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée
+de Clotilde, je crus devoir me lever.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage
+de votre temps.</p>
+
+<p>&mdash;Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il
+est précieux, mon temps? vous l'occupez, et cela faisant,
+vous me rendez service. En attendant le <i>dijuner</i>, d'ailleurs,
+nous n'avons rien de mieux à faire qu'à causer,
+puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, général....</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas,
+ni le refus, ni les politesses; cela est entendu, vous me
+faites le plaisir de <i>dijuner</i> avec moi ou plutôt de dîner,
+car j'ai gardé les anciennes habitudes, je dîne à midi et
+je soupe le soir.</p>
+
+<p>Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus
+me défendre, mais le général me coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger,
+vous êtes chez un camarade, chez un frère; un simple
+soldat viendrait chez moi, je le garderais à ma table;
+pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de Saint-Nérée
+que j'invite, c'est le soldat; quand les moines
+voyagent, ils sont reçus de couvent en couvent; je
+veux que quand un soldat passe par Cassis, il trouve
+l'hospitalité chez le général Martory; c'est la règle de la
+maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>La porte en s'ouvrant interrompit les instances du
+général.</p>
+
+<p>Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans
+sa simple toilette d'intérieur; une robe de toile grise
+sans ornements sur laquelle se détachaient des manchettes
+et un col de toile blanche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger,
+dit-elle en allant à son père, mais si tu ne veux pas
+te déranger, on peut apporter la table ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle.
+Il ne faut pas écouter sa carcasse, qui se plaint toujours.
+Si je l'avais écoutée en Russie, je serais resté
+dans la neige avec les camarades; quand elle gémissait,
+je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de m'attendrir;
+je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu
+avais trop chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid;
+tais-toi, femelle, et marche,» et elle marchait. Il n'y a
+qu'à vouloir.</p>
+
+<p>Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme,
+il ne put retenir un cri en posant sa jambe à
+terre; mais il n'en resta pas moins debout, et repoussant
+sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea tout seul vers
+la salle en grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Vieillir! misère, misère.</p>
+
+<p>Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait
+pas voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte
+était un poseur et très-probablement un ivrogne; en
+tout cas, il n'a jamais été amoureux, car alors il aurait
+senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est toujours
+pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement,
+chaque geste qui est une révélation est une séduction:
+j'aurais vu Clotilde laver la vaisselle que bien certainement
+je l'aurais trouvée adorable dans cette occupation,
+qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni
+de repoussant.</p>
+
+<p>Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches,
+tremper dans son verre ses lèvres roses, égrener
+des raisins noirs dont les grains mûrs tachaient le bout
+de ses doigts transparents, et je me levai de table plus
+épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce
+dîner.</p>
+
+<p>En rentrant dans le salon, le général reprit sa place
+dans son fauteuil, puis, après avoir allumé sa pipe à
+une allumette que sa fille lui apporta, il se tourna
+vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller
+à des habitudes, qui deviennent tyranniques. Ainsi, après
+dîner, je suis accoutumé à faire une sieste de quinze ou
+vingt minutes; ma fille me joue quelques airs, et je m'endors.
+Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est possible,
+ne vous en allez pas.</p>
+
+<p>Clotilde se mit au piano.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette
+que le piano, continua le général en riant, mais je ne
+pouvais pas demander à ma fille d'apprendre la trompette;
+je lui ai demandé seulement d'apprendre les vieux
+airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et
+marcher sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a
+bien voulu.</p>
+
+<p>Clotilde, sans attendre, jouait le <i>Veillons au salut de
+l'Empire</i>, ensuite elle passa à la <i>Ronde du camp de
+Grandpré</i>, puis vinrent successivement: <i>Allez-vous-en,
+gens de la noce</i>, <i>Elle aime à rire, elle aime à boire</i>, et
+d'autres airs que je ne connais pas, mais qui avaient
+le même caractère.</p>
+
+<p>Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant
+doucement sa pipe, le général marquait le mouvement
+de la main, et quelquefois, quand l'air lui rappelait un
+souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les paroles
+à mi-voix.</p>
+
+<p>Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit,
+il ne chanta plus et sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il
+s'était endormi.</p>
+
+<p>Clotilde joua encore durant quelques instants, puis,
+se levant doucement, elle me demanda si je voulais venir
+faire un tour de promenade dans le jardin avec lequel le
+salon communique de plain-pied par une porte vitrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera
+pas avant un quart d'heure au moins.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes
+de la Provence, est un petit terrain clos de murs, où la
+chaleur du soleil se concentrant comme dans une rôtissoire,
+ne laisse vivre que quelques touffes d'immortelle,
+des grenadiers, des câpriers et des orangers qui ne rapportent
+pas de fruits mangeables. Je fus surpris de
+trouver celui dans lequel nous entrâmes verdoyant et
+touffu. Au fond s'élève un beau platane à la cime arrondie,
+et de chaque côté, les murs sont cachés sous
+des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des
+passiflores. Au centre se trouve une étoile à cinq rayons
+doubles émaillée de pourpiers à fleurs blanches, et au
+milieu de ces rayons se dresse un buste en bronze sur
+lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur.
+Ce buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote
+grise et coiffé du petit chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son
+dieu, l'empereur.</p>
+
+<p>Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce
+buste, car bien que cet arbre ne soit pas encore arrivé,
+malgré nos soins, à dépasser les murs, vous l'avez du
+haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous
+le reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur
+que vous m'avez montré hier.</p>
+
+<p>Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon
+courage et ne baissant plus les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce
+sujet, car il me charge d'un poids trop lourd.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour
+un saule; c'est trop de susceptibilité botanique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une
+chose sérieuse.</p>
+
+<p>Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce
+sujet n'allât pas plus loin; mais, puisque nous étions
+engagés, je voulais, moi, aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux
+là dedans; j'ai voulu plaisanter, et je vous assure que
+dans mes paroles, quelque sens que vous leur prêtiez,
+il n'y a pas la moindre intention de reproche ou de
+blâme.</p>
+
+<p>&mdash;Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en
+parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en au contraire, et je vous demande en
+grâce de m'écouter; soyez convaincue que vous n'entendrez
+pas un mot qui ne soit l'expression du respect
+le plus pur.</p>
+
+<p>Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur
+nos pas et déjà elle s'était retournée, je me plaçai devant
+elle, et, de la main, du regard, je la priai de
+s'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais
+à Cassis pour y remplir une mission dont on m'avait
+chargé, et sur cette parole vous avez bien voulu m'ouvrir
+votre maison et me mettre en relation avec monsieur
+votre père; eh bien, cette parole était fausse.</p>
+
+<p>Elle recula de deux pas, et me regardant d'une
+façon étrange où il y avait plus de curiosité que de
+colère:</p>
+
+<p>&mdash;Fausse? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans
+vous connaître, attiré seulement près de vous par une
+profonde sympathie et par une vive admiration,&mdash;pardonnez-moi
+le mot, il est sincère,&mdash;j'ai demandé à
+Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de
+vous, du général et de ce <i>saule</i>,&mdash;témoignage d'une
+pieuse reconnaissance. J'ai voulu vous revoir, et en vous
+retrouvant dans le coupé de cette diligence, au lieu de
+me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable
+ridicule d'une mission à Cassis.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention
+qui l'a inspirée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le
+serment qu'elle n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir,
+voilà tout. Et en me retrouvant avec vous, j'ai été
+amené, je ne sais trop comment, peut-être par crainte
+de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai
+été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant
+de mes lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents
+auxquels le hasard a eu plus de part que moi. Mais en
+me voyant accueilli comme je l'ai été par vous et par
+monsieur votre père, je ne peux pas persister plus longtemps
+dans ce mensonge dont j'ai honte.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut
+mortel, car ce qu'elle allait répondre déciderait de ma vie
+et l'angoisse m'étreignait le coeur. Je ne regrettais pas
+d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir mal parlé, et ce que
+j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence
+extraordinaire? dit-elle enfin sans lever les yeux
+sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous
+continuerez d'être ce que vous étiez alors que vous ne
+le saviez pas.</p>
+
+<p>J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une
+minute peut-être, nous restâmes en face l'un de l'autre,
+moi les yeux fixés sur son visage épiant le mouvement
+de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable de l'allée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit
+être maintenant réveillé.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas
+davantage celle que je craignais, et cependant c'était une
+réponse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que
+l'homme et la femme n'aient point l'esprit fait de même,
+mais dans les choses de la vie cette diversité amène souvent
+des difficultés de s'entendre et de se comprendre.
+L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de
+grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour
+être restée dans une certaine indécision, voit l'homme lui
+reprocher ce qu'il appelle de la duplicité et de la tromperie.</p>
+
+<p>C'était précisément cette indécision que je reprochais
+à Clotilde en marchant silencieux près d'elle pour venir
+retrouver son père. Qu'y avait-il au juste dans sa réponse?
+On pouvait l'interpréter dans le sens que l'on désirait,
+mais lui donner une forme nette et précise était bien
+difficile.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce
+point d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le
+coeur, car en entrant dans le salon nous trouvâmes le général
+éveillé et de fort mauvaise humeur, grommelant,
+bougonnant et même <i>sacrant</i>, comme disait la vieille
+servante.</p>
+
+<p>&mdash;Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il
+vit sa fille entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui
+est impossible de venir faire ma partie, et comme Solignac
+ne reviendra de Marseille que demain, me voilà pour une
+journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré
+rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère,
+misère.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux de moi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel
+que toi; croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre
+jour avec elle j'ai fait l'échec du berger; une partie finie
+au quatrième coup sans qu'aucune pièce ait été enlevée,
+comme c'est amusant! Il faudrait jouer au <i>pion coiffé</i>.</p>
+
+<p>Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car
+dans mon incertitude sur le sens que je devais donner
+à la réponse de Clotilde j'avais peur que celle-ci ne se
+fâchât de ma proposition. Cependant je finis par me risquer:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez m'accepter, général?</p>
+
+<p>C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles
+s'adressaient.</p>
+
+<p>Mais ce fut le général qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas
+venu à Cassis pour jouer aux échecs.</p>
+
+<p>Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et
+je sentis qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait
+donc ma tromperie?</p>
+
+<p>Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le
+général qui ne demandait pas mieux que d'accepter, se
+laissa persuader que j'étais heureux de faire sa partie.</p>
+
+<p>Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé
+par ma confession, le coeur comblé de joie par le regard
+de Clotilde, je me voyais accueilli dans cette maison et,
+sans trop de folie, je pouvais tout espérer.</p>
+
+<p>Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable
+au général. Mais j'étais dans de mauvaises conditions
+pour ne pas commettre des fautes. J'étais frémissant
+d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais
+souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était
+pas fait pour me calmer. D'un autre côté, la façon de
+jouer du général me déroutait. Pour lui, la partie était
+une véritable bataille, et il y apportait l'ardeur et l'entraînement
+qu'il montrait autrefois dans les batailles
+d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait
+naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le
+sien était Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher
+il battait aux champs; après un succès il criait:
+Vive l'empereur!</p>
+
+<p>Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais
+après une défense assez convenable et assez longue pour
+que le général fût fier de sa victoire.</p>
+
+<p>&mdash;Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant
+chaudement la main, vous êtes un brave; il y a de
+bons éléments dans la jeune armée.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner une revanche, général?</p>
+
+<p>&mdash;Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que
+vous reviendrez à Cassis, car vous reviendrez nous voir,
+n'est-ce pas? A propos de la jeune armée, dites-moi
+donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la situation
+politique dans votre régiment.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin
+des villes, n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de
+politique.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ça, mais enfin on a cependant un
+sentiment, et c'est ce sentiment que je vous demande:
+vous êtes pour le rétablissement de l'empire, j'espère?</p>
+
+<p>L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout
+au moins gênante, car si je ne voulais pas blesser les
+opinions du général, d'un autre côté il ne me convenait
+pas de donner un démenti aux miennes; c'était assez de
+mon premier mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment
+de mes hommes, car, à parler franchement, je crois
+qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu parler d'une grande
+propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et encore
+plus d'une très-grande propagande bonapartiste;
+mais chez nous ni l'une ni l'autre n'a réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers?
+Nous sommes dans une situation où les gens qui
+sont capables d'intelligence et de raisonnement doivent
+prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le prince
+Louis-Napoléon a été nommé président de la République,
+qu'a-t-il pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de
+la France?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce
+qu'il est empêché par les partis royalistes, qui ont l'influence
+dans l'Assemblée. Ces partis font-ils eux-mêmes
+quelque chose d'utile? Rien que de se disputer le pouvoir,
+sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables
+de faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de
+faire. Avec eux, tout gouvernement est impossible: la
+République aussi bien que la monarchie. Cela peut-il
+durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse;
+et cela ne peut cesser que par le rétablissement de
+l'empire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne
+crois pas qu'un homme comme Napoléon se remplace.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de
+ses idées, et son neveu est son héritier.</p>
+
+<p>&mdash;Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance
+ne suffit pas pour une tâche aussi grande.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler
+ainsi; je vous concède que c'était une affaire mal combinée,
+et cependant voyez quel effet a produit cette tentative:
+des officiers qui ne connaissaient pas ce jeune
+homme se sont laissé entraîner par l'influence de son
+nom, et des soldats ont refusé de marcher contre lui
+parce qu'il était le neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il
+pas la puissance du prestige napoléonien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie
+de la nation le subit, mais je doute que celui dont vous
+parlez soit de taille à le porter et à l'exercer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce
+que vous dites ait été juste un moment, cela ne le serait
+plus maintenant, car précisément l'affaire de Strasbourg
+aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme qu'il
+portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette
+affaire qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc
+donné une grande force au moins pour l'avenir, et s'il
+n'a pas encore demandé à cette force de produire tout ce
+qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable. Boulogne
+a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau
+et de l'aigle....</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on eu tort?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation;
+mais pendant qu'on riait, on ne voyait pas que
+des généraux étaient prêts à se rallier au prétendant et
+qu'un régiment était gagné. C'était là un fait considérable;
+et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier,
+qui en somme répondait dans une certaine mesure
+aux besoins du pays, que doit-il arriver aujourd'hui
+avec un gouvernement comme celui que nous avons!
+La France va se jeter dans l'empire comme une rivière
+se jette dans la mer; nous avons vu la rivière se former
+à Strasbourg, grossir à Boulogne, devenir irrésistible le
+10 décembre; aujourd'hui, elle n'a plus qu'à arriver à la
+mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.</p>
+
+<p>Je levai la main pour prendre la parole et répondre,
+mais Clotilde posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce
+geste qui était une sorte d'engagement et de complicité,
+j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi contrarier les
+opinions du général?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général,
+qui s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature
+au profit du peuple; puisque le peuple ne peut pas encore
+faire ses affaires lui-même, il faut bien qu'il charge
+quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la République
+il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon
+se mariant au sang de la France, qui seul peut nous
+faire traverser ce passage difficile. Il n'y a qu'un nom
+populaire et puissant en France, un nom capable de dominer
+les partis, c'est la nom de Napoléon. Et pourquoi?
+Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le
+champ de bataille, les armes à la main; la France et lui,
+lui et la France ont été écrasés en même temps par
+l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de patriotisme dans
+notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là. Ah!
+s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un
+champ de bataille où le sang de tout le monde aurait
+coulé excepté le sien; ou bien s'il s'était sauvé honteusement
+dans un fiacre pour échapper à une émeute, on
+l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait
+de lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais
+non, il est mort dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans
+de l'Europe, et voilà pourquoi la France crie «Vive
+l'empereur!»</p>
+
+<p>Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux
+jambes et, d'une voix formidable qui fit trembler les
+vitres, il poussa trois fois ce cri. Des larmes roulaient
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire
+avec tant d'impatience et que je veux le voir avant
+de mourir. Je veux voir l'empereur vengé. Vous pensez
+bien, n'est-ce pas, que ce sera la première chose que
+fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas une goutte
+du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans
+inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par
+battre ces gueux d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington
+ni Sainte-Hélène. C'est comme si c'était écrit. Puis après
+les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il débarrassera
+l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du
+Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à
+Mayence comme autrefois. La France est dans une situation
+admirable; il pourra organiser la première armée
+du monde et il l'organisera, car ce n'est pas sur l'armée
+qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle
+armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger
+qu'il relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera
+du clergé, et comme les Napoléon sont des honnêtes
+gens, il remettra les financiers à leur place et ne
+laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des
+affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et
+comme les Napoléon sont les héritiers de la Révolution,
+il promènera le sabre de la Révolution sur toute l'Europe
+pour rendre tous les peuples libres.</p>
+
+<p>Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher
+de secouer la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce
+que je m'explique mal. Mais venez dîner un de ces jours;
+vous vous rencontrerez avec le commandant Solignac,
+qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les idées du
+prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous
+venir dimanche?</p>
+
+<p>Je n'avais aucune envie de connaître les idées du
+prince, et ne voulais pas être converti par le commandant
+Solignac; mais je voulais voir Clotilde, la voir encore,
+la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout
+d'abord qu'une heureuse occasion de passer une journée
+avec Clotilde, mais la réflexion ne tarda pas à me montrer
+qu'il y avait autre chose.</p>
+
+<p>Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner,
+il s'y trouverait aussi le commandant de Solignac qui
+introduirait entre nous un élément étranger,&mdash;la
+politique.</p>
+
+<p>Faire de la politique avec le général, c'était bien ou
+plutôt cela était indifférent; en réalité, il s'agissait tout
+simplement de le laisser parler et d'écouter sa glorification
+de Napoléon. Il avait vu des choses curieuses; sa
+vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent même
+profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient
+ses opinions et ses sentiments? c'était le représentant
+d'un autre âge. Je ne suis point de ceux qui, en présence
+d'une foi sincère, haussent les épaules parce que
+cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en
+guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans
+les limites de la théorie de l'impérialisme et dans le
+domaine de la dévotion à saint Napoléon, je n'avais qu'à
+ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.</p>
+
+<p>Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il
+possible de rester toujours sur ce terrain et de m'y
+enfermer?</p>
+
+<p>Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant
+de Solignac m'inquiétait.</p>
+
+<p>Quel était cet homme?</p>
+
+<p>Un ami du président de la République, disait le général
+Martory, un confident de ses idées; un conspirateur
+de Strasbourg et de Boulogne, m'avait dit
+Marius Bédarrides.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.</p>
+
+<p>Le président de la République, je ne le connais pas,
+mais ce que je sais de lui n'est pas de nature à m'inspirer
+estime ou sympathie pour ses amis et confidents.
+J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme par
+son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et
+le mépris de l'humanité, et quand je vois qu'un tel
+homme trouve des amis, j'ai peur de ses amis.</p>
+
+<p>Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur
+de Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma
+défiance augmentent, car pour s'être lancé dans de pareilles
+entreprises, il me semble qu'il fallait être le plus
+étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.</p>
+
+<p>Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon
+inquiétude et savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant
+de Solignac. Mais comme il ne me convenait
+pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient
+le connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville.
+Je trouverais là sans doute des livres et des documents
+qui m'apprendraient le rôle qu'avait joué le commandant
+dans les deux conspirations de Louis-Napoléon. En faisant
+une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais des
+chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois
+des relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait
+approché d'assez près pour me dire qui il était; mais ce
+moyen pouvait éveiller la curiosité, et une fois la curiosité
+excitée on pouvait apprendre ma visite à Cassis; et
+je ne le voulais pas, autant par respect pour Clotilde
+que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner
+mon amour.</p>
+
+<p>Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que
+j'avais rencontré chez un ami commun et qui me connaissait,
+il me regarda en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations
+de Louis-Napoléon?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus
+de cent officiers sont venus m'adresser la même demande
+que vous. C'est une bonne fortune pour notre bibliothèque
+qui n'était point habituée à voir MM. les officiers
+fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de
+conspirer?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous inquiétons des intentions de nos
+lecteurs, dit-il en remontant ses lunettes par un geste
+moqueur, que lorsque nous avons affaire à un collégien
+qui nous demande <i>la Captivité de Saint-Malo</i> de Lafontaine
+pour avoir les <i>Contes</i>, ou bien un Diderot complet
+pour lire <i>les Bijoux indiscrets</i> et <i>la Religieuse</i> en place de
+l'<i>Essai sur le Mérite et la Vertu</i>. Mais avec un officier, nous
+ne sommes pas si simples.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point
+encore assez et vous cherchez beaucoup trop loin les
+raisons d'une demande toute naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate
+que vous êtes le cent unième officier qui veut connaître
+l'histoire des conspirations de Louis-Napoléon, et
+je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée sous
+mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent
+de ces conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant
+ils sont à la mode; voilà tout.</p>
+
+<p>Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher
+à apprendre comment une conspiration militaire
+réussit ou échoue, je me départis de ma réserve.</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine
+raideur, ont fait rentrer dans l'armée des officiers
+qui ont pris part aux affaires de Strasbourg et de Boulogne;
+nous sommes tous exposés à avoir un de ces
+officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons
+savoir quel rôle il a joué dans cette affaire; voilà ce
+qui explique notre curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire
+en me faisant apporter les livres qui pouvaient
+m'être utiles.</p>
+
+<p>La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces
+équipées: rien ne pouvait être plus follement, plus maladroitement
+combiné, et le rôle que le prince Louis-Napoléon
+avait joué dans les deux me parut tout à fait
+misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire,
+sans un seul de ces sentiments romanesques, de
+ces mots chevaleresques qu'on trouve si souvent dans la
+vie des aventuriers les plus vulgaires.</p>
+
+<p>D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la
+platitude la plus absolue chez le chef de ces entreprises.
+Napoléon revenant de l'île d'Elbe a marché en triomphe
+sur Paris; comme il se dit l'héritier de Napoléon, il doit
+marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première
+fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un
+petit chapeau, il aura un petit chapeau sur lequel il portera
+un morceau de viande pour qu'un aigle, dressé à
+venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité,
+on ne voudrait pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire
+à un monomane, non à un prétendant; et c'est ce monomane
+qu'on a accepté pour Président de la République,
+et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur!
+Pourquoi le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils
+pas ces deux procès dans toute la France? il
+n'y a qu'à faire connaître cet homme pour qu'il devienne
+un sujet de risée: si les paysans veulent un Napoléon,
+ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un
+aigle, ils se moqueront d'un perroquet.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse;
+ce n'est pas du prince Louis, c'est du commandant
+de Solignac. Et si nous n'étions pas dans des circonstances
+politiques qui menacent de nous conduire à
+une révolution militaire, je n'aurais bien certainement
+point passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires
+du futur empereur.</p>
+
+<p>Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être
+d'un autre genre que ceux de son chef de troupe, ils n'en
+sont pas moins curieux et intéressants. Malheureusement,
+ils ne sont pas aussi complets qu'on pourrait le désirer,
+car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir occupé
+qu'un rang très-secondaire.</p>
+
+<p>A l'audience, ses explications sont des plus simples:
+il a servi la cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il
+croit que c'est celle de la France; pour lui, ses croyances,
+ses espérances se résument dans un nom: «l'Empereur,»
+et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a été entraîné
+par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité
+des convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc
+pas; il se contente de répondre; on peut faire de lui ce
+qu'on voudra: une condamnation sera la confirmation
+du devoir accompli.</p>
+
+<p>Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il
+me semble que c'eût été celle du général Martory, s'il
+avait pris part à ces complots. Par malheur pour le commandant
+de Solignac, il y a dans ses réponses des inconséquences,
+et quand on les rapproche de celles de ses
+coaccusés, on trouve des contradictions qui font douter
+de sa sincérité.</p>
+
+<p>Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration,
+comme il veut le faire croire, il paraît avoir été un de ses
+chefs; au lieu d'avoir été entraîné, il semble qu'il a entraîné
+les autres; au lieu d'avoir obéi à la voix de la
+France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle de son
+intérêt et de son ambition.</p>
+
+<p>Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de
+l'ensemble des deux procès que des accusations nettement
+formulées, tant la conduite du commandant a
+toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé,
+jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que
+l'on sente partout son action, nulle part on ne peut le
+saisir en flagrant délit: c'est un Bertrand malin qui se
+sert des pattes de Raton pour tirer du feu les marrons
+qu'il doit croquer.</p>
+
+<p>Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état
+de ses affaires au moment où il se fait le complice de son
+prince. Elles étaient au plus bas, ces affaires, et telles
+qu'elles ne pouvaient être relevées que par un coup
+désespéré.</p>
+
+<p>Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes
+de l'empire; à Waterloo il est capitaine. Bien que
+d'origine noble et apparenté à de bonnes familles, il
+avance difficilement sous la Restauration; et, en 1832,
+commandant la première circonscription de remonte, il
+donne sa démission. Il y a de graves irrégularités dans
+sa caisse, et un grand nombre de paysans du Calvados
+se plaignent de ne pas avoir touché le prix des chevaux
+qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le
+commandant. Il prend alors du service dans l'armée
+belge, mais pour peu de temps, car bientôt encore il
+donne sa démission.</p>
+
+<p>J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler
+par mon nom.</p>
+
+<p>C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû
+connaître quand il était à Oran; il s'était assis en face de
+moi sans que je le visse entrer.</p>
+
+<p>&mdash;On me dit que vous avez le volume de l'<i>Histoire de
+dix ans</i> où se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne
+vous en servez pas, voulez-vous me le prêter?</p>
+
+<p>Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément
+le bibliothécaire ne m'avait pas trompé, ce procès était à
+la mode.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque,
+nous restâmes en face l'un de l'autre, lisant tous deux et
+ne nous parlant pas.</p>
+
+<p>Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me
+surprit jusqu'à un certain point, car si nous sommes bien
+ensemble, nous ne sommes pas cependant sur le pied de
+l'intimité.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi faire au Prado?</p>
+
+<p>&mdash;Causer.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit donc d'un complot?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez le silence et le mystère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux
+examiner avec vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, donc au Prado.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue;
+pendant le temps que nous mîmes à la franchir par
+le cours Julien et le cours Lieutaud, Vimard garda un
+silence obstiné, qui me laissa toute liberté pour réfléchir
+à sa demande d'entretien.</p>
+
+<p>Pourquoi cet entretien?</p>
+
+<p>Pourquoi ce mystère?</p>
+
+<p>Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque
+consultant l'un et l'autre l'histoire des conspirations du
+prince Louis?</p>
+
+<p>Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près
+désert, Vimard se décida à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire
+soit entendu, et quand je suis sous l'impression d'une
+forte préoccupation, je ne peux pas parler pour ne rien
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je serai seul à vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je
+le fais franchement, c'est parce que j'ai en vous toute
+confiance.</p>
+
+<p>Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de
+rapporter, et après que je l'eus remercié comme je le
+devais de la sympathie qu'il me témoignait, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant
+à la bibliothèque et en vous voyant étudier les procès
+de Strasbourg et de Boulogne que je venais moi-même
+lire. Il m'a paru qu'il y avait dans cette rencontre
+quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
+si tous deux en même temps nous nous occupions du
+même sujet, c'était que très-probablement nous avions
+les mêmes raisons pour le faire. Je vais vous dire quelles
+sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous me direz
+après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché
+que je vous propose et je ne vous dis pas: confidence
+pour confidence. Bien entendu, vous restez maître
+de votre secret.</p>
+
+<p>Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration?
+Cela n'était guère probable, étant donné son caractère
+honnête et droit. Mais alors, s'il ne s'agissait pas de complot,
+que signifiaient ces précautions de langage? Il
+ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour
+vouloir connaître le commandant de Solignac. J'avoue
+que ma curiosité était vivement excitée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon secret est bien simple, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût
+comme le vôtre, mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je
+persiste dans mon idée de m'en ouvrir à vous, afin que
+nous tenions à nous deux une sorte de petit conseil de
+guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
+même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et
+l'autre les mêmes raisons pour prendre une résolution.
+Mais bien que par le peu de mots que vous venez de dire,
+je vois que vous n'êtes pas dans une situation identique
+à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.</p>
+
+<p>Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que
+je ne veux pas rapporter, mais que je dois constater
+cependant pour expliquer la confiance qu'il me témoignait.</p>
+
+<p>A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises,
+il abandonna le langage obscur et entortillé dont il s'était
+jusque-là servi pour parler plus clairement:</p>
+
+<p>&mdash;Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de
+quel côté vous vous rangeriez dans le cas d'un conflit
+entre le président de la République et l'Assemblée, quelle
+serait votre réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté
+de celui qui respecterait la loi et contre celui qui la violerait.
+Nous n'avons pas autre chose à faire, nous autres
+soldats; notre route est tracée, nous n'avons qu'à la suivre:
+c'est très-facile.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde
+ne la voit pas comme vous, et alors dans l'obscurité, il
+est bien permis d'hésiter et de tâtonner.</p>
+
+<p>&mdash;Qui fait cette obscurité?</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui fait les circonstances politiques?</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Disons les hommes pour ne point nous perdre, et
+disons en même temps que les hommes dirigent ces circonstances
+suivant les besoins de leur ambition. Si on a fait
+l'obscurité dans la situation politique, c'est qu'on espère
+profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux complots.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc aux complots?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que
+quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se
+fait dans l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Au profit de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au profit de Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre
+route. Si Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est
+pour se l'attacher. Dans quel but? Est-ce par amour platonique
+pour l'armée? Non, n'est-ce pas, mais par intérêt,
+pour s'appuyer sur nous et se faire président à vie ou empereur.
+Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre
+voie est indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens
+pour faire des empereurs de notre choix. Nous sommes
+l'armée de la France et c'est à la France qu'il appartient
+de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui
+imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous
+plaît de prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires
+du président; car le jour où celui-ci aura la conviction
+que l'armée le suivra, l'empire sera fait par une
+révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
+trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce
+crime et de cette honte.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes,
+qui croient que l'empire doit faire la grandeur de la
+France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir
+le bonheur de la France dans le rétablissement de la
+monarchie légitime ou dans la consolidation de la République.
+Mais ce que nous avons le droit de penser n'est
+pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors c'est
+la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
+soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et
+l'officier d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les
+princes d'Orléans; notre chef d'escadron, qui est républicain,
+soutiendra la République; Mazurier, qui aime le
+désordre et la canaille, soutiendra la canaille, et nous
+nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres,
+ce qui sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à
+quoi l'on arrive en écoutant ses sentiments personnels,
+ses opinions ou ses intérêts, au lieu d'écouter sa conscience.
+Et c'est là ce qui m'indigne contre Louis-Napoléon
+qui, pour faire triompher son ambition, ne craint
+pas de corrompre l'armée; est-ce que les autres partis,
+Henri V, les d'Orléans, les républicains agissent comme
+lui? il est le seul à vouloir faire de l'armée un instrument
+de révolution. S'il réussit, la France est perdue; il
+n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion
+qu'il m'inspire n'est point causée par des préférences
+que j'aurais pour le représentant d'un autre parti. Je n'ai
+point de préférences politiques, ou plutôt je n'ai pas
+d'opinions exclusives. Par mes traditions de famille, je
+devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
+davantage orléaniste ou républicain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis
+du parti du gouvernement adopté par le pays et qui
+s'exerce honnêtement en respectant les droits et la
+liberté de chacun. Je n'aurais peut-être pas choisi le gouvernement
+que nous avons en ce moment, mais c'est un
+gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si
+léger qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient
+renverser ce gouvernement.</p>
+
+<p>Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra
+fortement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis
+heureux de vous entendre parler ainsi; dans ce temps de
+trouble où nous vivons d'incertitude et d'indécision, cela
+soutient de voir quelqu'un de ferme, qui ne cherche pas
+son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence
+en matières politiques. Peut-être, en effet, vaut-il
+mieux être un homme de parti, comme il vaut mieux
+peut-être aussi être un homme religieux. Les convictions
+bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin
+l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse,
+n'empêche pas d'être un honnête homme. Et pour en
+revenir au sujet de notre entretien, je vous donne ma
+parole que, dans les circonstances présentes, quoi qu'il
+arrive, je saurai rester un honnête soldat.</p>
+
+<p>Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant
+l'un et l'autre; Vimard à je ne sais trop quoi, moi à
+ce que cet entretien avait de singulier; car venu au Prado
+pour écouter les confidences et les secrets de Vimard,
+j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures
+dans l'intérêt du parti napoléonien?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque,
+et c'est pour savoir comment vous les aviez accueillies
+que je vous ai amené ici pour tenir conseil et m'entendre
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a donc fait ces ouvertures à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Une conspiration?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car s'il avait été question d'une conspiration,
+on y aurait mis, je pense, plus de réserve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes
+disposés à appuyer le rétablissement de l'empire.</p>
+
+<p>&mdash;Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande,
+car, au premier mot, beaucoup d'officiers, moins fermes
+que vous, tourneraient le dos au négociateur. On nous
+représente seulement qu'un jour ou l'autre un conflit
+éclatera entre le président de la République et l'Assemblée,
+et l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour
+l'armée à se ranger du côté de Louis-Napoléon; en même
+temps on glisse quelques mots adroits sur les avantages
+personnels qui résulteront pour les officiers disposés à
+prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement,
+par un homme qui est l'agent du bonapartisme
+dans le Midi, le commandant de Solignac.</p>
+
+<p>En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? demanda Vimard.</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans
+les procès de Strasbourg et de Boulogne.</p>
+
+<p>&mdash;C'était précisément pour savoir quel avait été son
+rôle dans ces deux affaires que je suis allé à la bibliothèque.
+Ici il se remue beaucoup, et il n'y a pas d'officier
+qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à Grenoble, à Montpellier;
+si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le connaîtriez
+aussi; c'est un homme que je crois très-habile.</p>
+
+<p>&mdash;Le procès le montre tel.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra
+tout le Midi dans sa main, et c'est là un point très-important,
+car la Provence entière est légitimiste ou républicaine,
+et l'on assure que la Société des montagnards y
+est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
+action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce
+d'une façon mystérieuse; on sent sa main partout, mais
+on ne la trouverait nulle part, si l'on voulait la saisir. En
+apparence, il vit tranquillement à Cassis, comme un vieux
+soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre occupation
+que de faire la partie du général Martory, une culotte de
+peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper
+les soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse
+dire qu'il est au mieux avec la fille du général.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory;
+c'est une jeune fille charmante; un pareil propos
+sur son compte est une monstruosité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je
+dis n'a donc aucune importance à son égard, mais seulement
+à l'égard de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac
+en a soixante.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes
+filles séduites par des vieillards; Dieu vous garde, mon
+cher Saint-Nérée, d'aimer jamais une femme qui ait été
+perdue par un vieux libertin. Toute femme peut se relever,
+excepté quand elle a été flétrie par un vieillard.
+C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal
+affreux, qui vous parle en ce moment. Enfin, je crois
+d'autant plus volontiers à la fausseté du bruit qui court
+sur mademoiselle Martory, que ce bruit profite à Solignac.
+Mais puisque vous connaissez le général Martory, je ne
+parle pas davantage du Solignac, car bien certainement
+un jour ou l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra
+vous tâter et vous engager, vous verrez alors quel
+homme c'est. Parole d'honneur, je suis content qu'il
+s'adresse à vous, il aura à qui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce
+que je lui répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se
+livrer qu'on le veut dire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory
+m'avait tout d'abord inspiré une certaine inquiétude,
+maintenant elle me révoltait. A la pensée de me trouver à
+la même table que cet homme, je n'étais plus maître de
+moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang;
+l'indignation me soulevait.</p>
+
+<p>Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait
+dit Vimard. Pas même pendant l'espace d'un millième
+de seconde, je n'admis la possibilité que ce propos
+infâme eût quelque chose de fondé. C'était une immonde
+calomnie, une invention diabolique dont se servait le
+plus misérable des hommes pour masquer ses cheminements
+souterrains.</p>
+
+<p>Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée;
+le souffle empoisonné de cette calomnie avait passé sur
+mon amour naissant comme un coup de mistral passe
+au premier printemps sur les campagnes de la Provence:
+les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour
+toute leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux
+reverdis il poussera de nouvelles feuilles, il
+s'épanouira d'autres fleurs, ce ne seront point celles qui
+ont été desséchées dans leur bouton.</p>
+
+<p>Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait;
+je devrais lui répondre.</p>
+
+<p>Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte
+s'ouvrait devant moi, il me faudrait arranger mes réponses
+au gré du général, au gré même de Clotilde, qui
+partageait les idées de son père, ou qui tout au moins
+voulait qu'on ne les contrariât point.</p>
+
+<p>La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt,
+elle serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le
+coeur joyeux et l'esprit tranquille que le dimanche matin
+je me mis en route pour Cassis.</p>
+
+<p>Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis
+dix ans; quand j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil
+pour venir au-devant de moi et me serrer les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le
+dîner, nous allons prendre un verre de <i>riquiqui</i>; je n'ai
+plus mon rhumatisme: vive l'empereur!</p>
+
+<p>Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la
+servante, ce fut Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut
+comme un vieil ami, avec un doux sourire elle me tendit
+la main.</p>
+
+<p>Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient
+l'esprit se dissipèrent comme le brouillard sous les
+rayons du soleil, et instantanément je vis le ciel bleu.</p>
+
+<p>Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps,
+le général me ramena d'un mot dans la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux
+vous faire connaître les convives avec lesquels vous allez
+vous trouver; quand on est dans l'intimité comme ici,
+c'est une bonne précaution à prendre, ça donne toute
+liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser
+les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant
+de Solignac, dont je vous ai déjà assez parlé pour que je
+n'aie rien à vous en dire maintenant; un brave soldat
+qui eût été un habile diplomate, un habile financier, enfin,
+un homme que vous aurez plaisir à connaître.</p>
+
+<p>Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me
+trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que
+ça ne vous étonne pas trop de voir un prêtre chez un
+vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc n'est pas du tout
+cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est retiré à
+Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la
+gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie.
+Pas besoin de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième
+convive, César Garagnon, négociant à Cassis, marchand
+de vin, marchand de pierre, marchand de corail, marchand
+de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché,
+un beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il
+serait heureux d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory.
+Mais celle-ci n'en veut pas, ce dont je l'approuve, car la
+fille d'un général n'est pas faite pour un pékin de cette
+espèce.</p>
+
+<p>Au moment où le général prononçait ce dernier mot,
+la porte s'ouvrit devant M. César Garagnon lui-même,
+et ma jalousie, qui s'éveillait déjà, se calma aussitôt. Il
+pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il ne serait
+jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec
+toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type,
+qu'il soit Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin.
+Puis arriva un prêtre gros, gras et court, la figure
+rouge, la physionomie souriante, marchant à pas glissés
+avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle
+dans le monde «un bonhomme de curé.»</p>
+
+<p>Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un
+pas rapide et sautillant qui me résonna dans le coeur, et
+je vis entrer un homme petit, mais vigoureux, maigre et
+vif, le visage noble et fait pour inspirer confiance s'il
+n'avait point été déparé par des yeux perçants et mobiles
+qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer
+sur rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment
+troublante, et en tout la tournure d'un homme d'affaires
+intrigant et brouillon plutôt que celle d'un militaire; un
+vêtement de jeune homme, la moustache et les cheveux
+teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante
+et fausse.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de
+l'impression qui me frappait, car il vint à moi amené
+par le général, et une présentation en règle eut lieu.
+Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire
+ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais
+j'entendis à peine ses paroles; en tous cas je n'y répondis
+que par une inclinaison de tête.</p>
+
+<p>Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac
+serait-il à côté de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour
+passer dans la salle à manger? Ces interrogations m'obsédaient
+sans qu'il me fût possible d'en détacher mon
+esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir Clotilde;
+malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me
+pesait sur le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac
+je me disais, je me répétais que c'était impossible,
+absolument impossible, et cependant je les regardais, je
+les épiais.</p>
+
+<p>Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa:
+Clotilde entra la première dans la salle à manger, et
+comme la femme n'était rien dans la maison du général,
+celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé Peyreuc
+et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe,
+je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion
+politique, je pouvais être pleinement heureux; après le
+dîner, si M. de Solignac m'emmenait dans le jardin pour
+me catéchiser, je saurais me défendre. Mais un mot dit
+par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il
+pas dans la politique pendant ce dîner? la question
+était là.</p>
+
+<p>Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour
+moi, grâce au général et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent
+dans une discussion sur «le maigre.» Le général,
+qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, racontait
+que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il
+était cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle
+dans cette maison était de faire des sauces maigres
+avec «du bon consommé et du blond de veau.» L'abbé
+Peyreuc soutenait que c'était là une invention voltairienne,
+et la querelle se continuait avec force drôleries
+du côté du général, qui tombait sur les moines, et contait,
+à l'appui de son anecdote, toutes les plaisanteries plus
+ou moins grivoises qui avaient cours à la fin du XVIIIe siècle.
+L'abbé Peyreuc se défendait et défendait «la religion»
+sérieusement. Tout le monde riait, surtout le général,
+qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre
+qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a
+de bons: l'abbé, par exemple, qui est bien le meilleur
+homme que je connaisse.»</p>
+
+<p>Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit
+en l'air par le négociant nous fit verser dans la politique,
+et instantanément nous y fûmes plongés jusqu'au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît qu'on a encore découvert des complots,
+dit M. Garagnon.</p>
+
+<p>&mdash;On en découvrira tant que nous n'aurons pas un
+gouvernement assuré du lendemain, répliqua M. de Solignac;
+tant que les partis ne se sentiront pas impuissants,
+ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient toujours
+qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là
+sont comme ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé
+leur enfant.»</p>
+
+<p>Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai
+en lui une particularité qui me parut tout à fait
+caractéristique. C'était à M. Garagnon qu'il répondait et
+il s'était tourné vers lui; mais, bien que par ses paroles,
+par la direction de la tête, par les gestes, il s'adressât au
+négociant, par ses regards circulaires, qui allaient rapidement
+de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde.
+Cette façon de quêter l'approbation me frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut
+au plus vite le rétablissement de l'empire, ou bien nous
+retombons dans l'anarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que la conclusion du général, reprit M. de
+Solignac, est maintenant généralement adoptée; je ne
+dis pas qu'elle le soit par tout le monde,&mdash;le regard
+circulaire s'arrondit jusqu'à moi,&mdash;mais elle l'est par la
+majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment croyez-vous que cela se produira?
+demanda l'abbé Peyreuc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu
+importent la forme et les moyens. Quand une idée est
+arrivée à point, elle se fait jour fatalement; quelques
+obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour éclore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé
+Peyreuc, qui décidément tenait à pousser à fond la
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours en prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il
+voit la résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de
+manière à l'enfoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne
+vois pas d'où la résistance pourrait venir. On me répondra
+peut-être,&mdash;le regard circulaire s'arrêta sur moi,&mdash;et
+l'armée? En effet, l'armée seule pourrait, si elle le
+voulait, maintenir le semblant de gouvernement que
+nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le
+général.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce
+que l'armée n'a pas de politique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais
+vous, négociant, vous devez l'admettre mieux que personne.
+Je dis que l'armée en général n'a pas de politique,
+mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et c'est
+à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce
+monde.</p>
+
+<p>Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans
+cette discussion, je ne fus pas maître de moi, et, en entendant
+cette théorie qui atteignait l'armée dans son
+honneur, et par là m'atteignait personnellement, je ne
+pensai plus à la réserve que je voulais garder et levai la
+main pour répondre.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement
+sur le mien.</p>
+
+<p>C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.</p>
+
+<p>Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu,
+enivré, le bras levé, les lèvres ouvertes et ne parla
+point.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Avec son habitude de regarder sans cesse autour de
+lui pour savoir qui l'appuyait ou le désapprouvait, M. de
+Solignac avait parfaitement vu mon mouvement.</p>
+
+<p>Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.</p>
+
+<p>Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me
+taire. Mais le pied de Clotilde me pressa plus fortement.
+J'hésitai un moment, quelques secondes peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le général.</p>
+
+<p>Clotilde à son tour me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à dire, général.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac,
+j'ai mal vu: j'ai de si mauvais yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni
+moins qu'un individu, obéissait toujours à ses intérêts.
+Cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Garagnon?</p>
+
+<p>&mdash;Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant
+finement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais cela est humain, et le genre humain
+existait avant le christianisme, continua M. de Solignac;
+c'est pour cela sans doute qu'il obéit si souvent à ses
+vieilles habitudes. Or, dans les circonstances présentes,
+qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous
+trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien
+des chances de savoir, ou, si l'on aime mieux,&mdash;le regard
+se glissa vers moi,&mdash;de prévoir dans quelle balance
+l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas le parti légitimiste,
+n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous
+avons été les brigands de la Loire.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens, interrompit le général en frappant
+sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous
+le gouvernement de la bourgeoisie, l'armée est livrée
+aux remplaçants militaires. Ce n'est pas davantage le
+parti républicain, qui demande la suppression des armées
+permanentes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle stupidité! s'écria la général.</p>
+
+<p>&mdash;Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il
+en reste un qui peut tout pour elle: le parti bonapartiste.
+C'est un Napoléon seul qui peut donner à la France
+la revanche de Waterloo et déchirer les traités de 1815.
+C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat
+devenir maréchal de France, duc et prince. L'armée est
+donc bonapartiste dans ses chefs et dans ses soldats, et
+elle ne pourrait pas ne pas l'être quand même elle le
+voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire et
+de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les
+esprits français.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria le général, très-bien, admirablement
+raisonné. C'est évident.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de
+l'empire, qui s'y opposera? Est-ce le clergé? Je ne le
+crois pas. Le clergé sait très-bien qu'il a plus à gagner
+avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! dit le général en grommelant.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en rapporte à M. l'abbé.</p>
+
+<p>J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé
+allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il
+pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter
+la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait
+pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas
+besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin;
+voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il
+sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra.
+Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera,
+elle a besoin d'un gouvernement stable.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut un gouvernement fort, interrompit
+M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos
+affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons
+nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins
+celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent
+de politique sont des «propres à rien» qui ont des
+effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour
+ne pas les payer.</p>
+
+<p>Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul
+pour protester, mais je ne protestai point.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au
+rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.</p>
+
+<p>L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a
+détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit
+les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien
+fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre
+sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là.
+Que m'importait après tout, car bien que ce discours
+s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me
+prenait pas directement à partie? le mépris du silence
+était un genre de réponse, genre peu courageux, peu
+digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir
+trop doux pour me révolter contre elle.</p>
+
+<p>D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour
+peu de temps, le dîner touchait à sa fin.</p>
+
+<p>Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que
+je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me
+prononcer franchement et de me montrer l'homme que
+j'étais.</p>
+
+<p>On avait apporté sur la table une vieille bouteille de
+vin du cap de l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.</p>
+
+<p>&mdash;Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me
+dit le général, et que vous avez trouvé bon, n'est pas le
+seul produit de notre pays; nous faisons aussi du vin de
+liqueur, et voici une vieille bouteille qui mérite d'être
+dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur
+usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au
+souvenir de Napoléon.</p>
+
+<p>Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en
+main.</p>
+
+<p>Alors le général, levant son verre de sa main droite et
+posant sa main gauche sur son coeur:</p>
+
+<p>&mdash;A Napoléon, à l'empereur!</p>
+
+<p>Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin
+tout simplement sans y joindre cet accompagnement;
+mais enfin ce n'était là qu'un toast historique, et, pour
+être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans scrupule.</p>
+
+<p>Je levai donc mon verre et le choquai doucement
+contre celui de tous les convives, en m'arrangeant cependant
+pour paraître effleurer celui de M. de Solignac,
+et, en réalité, ne pas le toucher.</p>
+
+<p>Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en
+était quitte à bon compte; mais tout n'était pas fini.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous sommes ici tous unis dans une même
+pensée, dit M. de Solignac remplissant de nouveau son
+verre, je demande à porter un toast qui complétera celui
+du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, à
+Napoléon III.</p>
+
+<p>Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille,
+je la passai à mon voisin sans emplir mon verre.</p>
+
+<p>Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.</p>
+
+<p>&mdash;Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je
+ne saurais en boire un second.</p>
+
+<p>M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point.
+Rapidement le pied de Clotilde se retira de dessus le
+mien. Je voulus le reprendre; je ne le trouvai point.
+Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre les
+autres.</p>
+
+<p>Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une
+distraction au malaise que cette scène avait causé à tout
+le monde,&mdash;M. de Solignac excepté.</p>
+
+<p>Le négociant était un brave homme qui aimait la paix,
+il voulut nous empêcher de revenir à une discussion qui
+l'effrayait, et il proposa une promenade en mer, qui fut
+acceptée avec empressement.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes
+efforts pour rester seul en arrière avec Clotilde, je ne pus
+y réussir. J'aurais voulu m'expliquer, m'excuser, lui faire
+sentir que je me serais avili en portant ce toast; mais
+elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout au
+moins elle ne voulut pas le satisfaire.</p>
+
+<p>Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il
+m'eût été possible de lui dire un seul mot en particulier.</p>
+
+<p>Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou,
+qui se trouve à une petite distance de Cassis; c'est
+une anse pittoresque s'ouvrant tout à coup dans la ligne
+des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; la
+mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture,
+puis, s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé
+dans de hauts rochers déchiquetés; au milieu de ce port
+jaillissent plusieurs sources d'eau douce.</p>
+
+<p>On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus
+justement, sur la pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé
+la terre végétale n'étant plus retenue par les racines
+des arbres ou des plantes, a été lavée et emportée à la mer,
+de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et crevassé.
+Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher.
+Après quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter
+de pierre en pierre. Peu de temps après, je me levai
+à mon tour et la suivis.</p>
+
+<p>Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit
+promontoire et elle regardait au loin, droit devant elle,
+comme si, par ses yeux, elle voulait s'enfoncer dans
+l'azur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence?
+dit-elle en entendant mon pas sur les rochers et
+en se tournant vers moi, mais peut-être n'aimez-vous
+pas la Provence comme je l'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que
+j'ai voulu vous suivre, c'est pour vous expliquer ce qui
+s'est passé à propos de ce toast....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu
+vous empêcher de prendre part à une discussion dangereuse;
+je n'ai pas réussi, c'est un malheur. Je regrette
+de m'être avancée si imprudemment; je suis punie par
+où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon
+intention cependant était bonne, croyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi....</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me
+blesse....</p>
+
+<p>Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité
+du promontoire; elle alla si loin qu'elle était comme
+suspendue au-dessus de la mer brisant à vingt mètres
+sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour la retenir.
+Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.</p>
+
+<p>Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu,
+mais elle me prévint:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce
+pas? dit-elle brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a donné sa démission en 1830; mais il
+n'est pas en relations suivies avec le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours
+témoigné une grande bienveillance; mais je ne
+suis point son ami dans le sens que vous donnez à ce
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin cela suffit; cela explique tout.</p>
+
+<p>J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs
+de ma répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais
+voulu qu'elle ne se les expliquât point par des questions
+de personne ou d'intérêt, mais enfin, puisqu'elle acceptait
+cette explication et paraissait s'en contenter, c'était
+déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me
+jeter dans la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi
+de vous poser aussi une question et faites-moi,
+je vous en supplie, la grâce d'y répondre: Partagez-vous
+les idées de monsieur votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi
+aveugle, exclusive, qui élève une barrière entre vous et
+ceux qui ne partagent pas ces idées?</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous importe ce que je pense ou ne pense
+pas en politique et même si je pense quelque chose?</p>
+
+<p>Il fallait parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cette question est celle qui doit décider
+mon avenir, mon bonheur, ma vie. Et si je vous la pose
+avec une si poignante angoisse, la voix tremblante, frémissant
+comme vous me voyez, c'est que je vous aime,
+chère Clotilde, c'est que je vous adore....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez,
+il faut que vous sachiez....</p>
+
+<p>Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux
+que je m'arrêtai.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.</p>
+
+<p>C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après
+avoir escaladé les rochers par le lit d'un ravin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours
+étendue; vous allez nous départager: M. de Saint-Nérée
+dit que le navire que vous voyez là-bas manoeuvrant
+pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je
+soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.</p>
+
+<p>Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste
+le temps d'être heureux, et dans mes journées trop courtes
+il ne m'est pas resté une minute pour conter mon
+bonheur.</p>
+
+<p>Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et
+bornée. Malgré les progrès de la science, on n'est pas
+encore arrivé à déterminer d'une manière rigoureuse, par
+l'analyse, ses éléments constitutifs:</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" align="center" summary=""
+ style="width: 30%; text-align: left; margin-left: auto; margin-right: auto;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">Amour<br>
+Gaîté<br>
+Tempérament<br>
+Divers<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: right;">1,730<br>
+0,367<br>
+0,001<br>
+0,415<br>
+--------<br>
+2,513<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="milieu">Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.</p>
+
+<p>Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont
+je me suis servi explique mieux que de longues phrases
+mon état moral: j'ai vécu depuis deux mois dans un rêve
+délicieux.</p>
+
+<p>Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement
+racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a
+charmé ne sera plus que peu de chose: il y a des sensations
+comme des sentiments que les paroles humaines ne
+sauraient rendre.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur
+et qui l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes,
+je ne suis qu'un soldat: ce que j'ai vu, je sais le dire tant
+bien que mal; ce que j'ai entendu, je sais le rapporter
+plus ou moins fidèlement, mais analyser des sentiments,
+expliquer un caractère, résumer une série d'incidents
+dans un trait saillant, ce n'est point mon fait.</p>
+
+<p>Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude,
+mais elle a été terriblement longue et douloureuse.
+C'est celle qui a suivi notre entretien au gouffre de Port-miou.</p>
+
+<p>Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre
+par le lit du ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger
+une seule parole en particulier. On ne pouvait marcher
+qu'à la file dans ce ravin étroit et raboteux: Clotilde était
+passée la première, M. de Solignac l'avait rapidement
+suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il
+nous était impossible de nous dire un mot intime, et
+j'avais dû me contenter d'écouter Clotilde parlant avec
+volubilité de la mer, du ciel, des navires, de Marseille et
+de dix autres choses, ce qui en ce moment n'était pour
+moi qu'un vain bruit.</p>
+
+<p>J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage,
+mais là encore M. de Solignac s'était placé entre nous,
+et de même en bateau quand nous nous étions rembarqués.</p>
+
+<p>On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit
+aux gens qu'on les aime, il faut au moins leur demander
+ce qu'ils en pensent. Cette situation était exactement la
+mienne; seulement au lieu de la prendre par le côté comique,
+je la prenais par le côté tragique: la crainte et
+l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde
+que je l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que
+pensait-elle surtout de mon aveu?</p>
+
+<p>Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier
+de me répondre, je pouvais au moins l'interroger du regard.
+Ce fut le langage que je parlai, en effet, toutes les
+fois que mes yeux purent rencontrer les siens.</p>
+
+<p>Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude
+de ne pas se tromper? Je n'ai point cette science.
+Chaque fois que le regard de Clotilde se posait sur moi, il
+me sembla qu'il n'était chargé ni de reproches ni de colère,
+mais qu'il était troublé, au contraire, par une émotion
+douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de
+l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était
+poignante pour un esprit comme le mien, toujours tourmenté
+du besoin de certitude, qui voudrait que dans la
+vie tout se décidât par un oui ou par un non.</p>
+
+<p>Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût
+été doux au coeur!</p>
+
+<p>Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot,
+et il fallut pendant huit jours rester à Marseille en proie
+au doute, à l'incertitude et à l'impatience.</p>
+
+<p>Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes,
+heures après heures, et le dimanche arriva: je
+pouvais maintenant faire une visite au général, je le
+devais.</p>
+
+<p>Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le
+général se lèverait de table.</p>
+
+<p>Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations
+de gronderie:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort
+de table; pourquoi n'êtes-vous pas venu pour <i>dijuner</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu pour faire votre partie et vous demander
+ma revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une excuse.</p>
+
+<p>Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.</p>
+
+<p>Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le
+général s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée,
+il écouta: «<i>Veillons au salut de l'empire</i>» que lui joua
+sa fille. Puis bientôt il s'endormit.</p>
+
+<p>C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir
+parler, j'allais savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si
+fort, même lorsque j'ai chargé les Kabyles pour mon
+début.</p>
+
+<p>Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde,
+voyant son père endormi, m'avait proposé une promenade
+au jardin. En serait-il de même cette fois? J'attendis.
+Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
+piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas
+venir dans le jardin.</p>
+
+<p>Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en
+face, elle me dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Restons près de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je
+vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister,
+car il ne faut pas que je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écoutiez l'autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et
+si vous ne l'aviez pas été, je vous aurais demandé,
+comme je vous demande aujourd'hui, de n'en pas dire
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?</p>
+
+<p>Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit
+d'une voix étouffée:</p>
+
+<p>&mdash;A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous
+connaissez les idées de mon père, croyez-vous qu'il écouterait
+ce que vous voulez me dire?</p>
+
+<p>Je la regardai stupéfait et ne répondis point.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et
+je vous écoute; si, au contraire, vous ne le croyez pas,
+épargnez-moi des paroles qui seraient un outrage.</p>
+
+<p>Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans
+d'avance, et quand je prévois que je me trouverai dans
+une situation difficile de chercher les moyens pour en
+sortir. Cela me rend quelquefois service mais le plus
+souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
+dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les
+avons disposées. Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance.
+J'avais prévu que Clotilde refuserait de venir
+dans le jardin et de m'écouter, j'avais prévu qu'elle y
+viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas du
+tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment
+interdit, ne comprenant même pas très-bien ce qu'elle
+m'avait dit, tant ma pensée était éloignée de cette conclusion.</p>
+
+<p>Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière
+se fit dans mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans
+modérer ma voix et oubliant que le général dormait.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc éveiller mon père?</p>
+
+<p>En effet, le général s'agita sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration
+du général montra qu'il s'était rendormi.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre
+silencieux: je ne sais ce qui se passait en elle; mais pour
+moi j'avais peur de reprendre notre entretien qui, sur la
+voie où il se trouvait engagé, pouvait nous entraîner trop
+loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience
+plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si
+angoissé que je fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais
+mieux rester à jamais dans l'incertitude que d'arriver
+à une rupture.</p>
+
+<p>Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il
+maintenant l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé
+et préciser ce qui était indécis? Déjà, pour n'avoir pas
+voulu me contenter du regard qui avait été sa première
+réponse, j'avais vu ma situation devenir plus périlleuse;
+maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à
+bout?</p>
+
+<p>Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et
+précise que je voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas
+encore le moyen de donner à sa pensée une forme qui
+permettrait toutes les interprétations?</p>
+
+<p>Ce fut elle qui rompit la première ce silence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et
+ne trouve pas; vous défendre cette maison, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine
+de n'avoir pas dit un mot de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins
+leur sens général.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu
+vous prier de ne pas revenir sur un sujet qui avait été
+interrompu l'autre jour, et pour cela je vous ai demandé
+de considérer les sentiments de mon père. Il me semblait
+que ces sentiments devraient nous interdire des paroles
+comme celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce
+que j'ai voulu dire; cela seulement et rien de plus. Vous
+voyez bien qu'il n'a jamais été dans ma pensée de vous
+«défendre cette maison.»</p>
+
+<p>&mdash;Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence
+de..., si je reviens à ce sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant
+vous savez qu'il ne peut pas avoir de conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous
+aux mots une étendue qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien
+long. Je parle d'aujourd'hui, de demain. Qui sait où nous
+allons, et ce que nous serons? Chez mon père, même
+chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne
+se modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon
+père a pour vous beaucoup de sympathie, je dirai même
+de l'amitié, et vous pouvez pousser ce mot à l'extrême,
+vous ne serez que dans la vérité: laissez faire cette amitié,
+laissez faire aussi le temps....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général
+en s'éveillant.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une
+vive sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de
+croire que ce qui s'est passé l'autre jour ne diminue en
+rien mon estime pour vous. J'aimerais mieux que nous
+fussions de la même religion; mais un vieux bleu comme
+moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.</p>
+
+<p>On apporta les échecs et je me plaçai en face du général,
+pendant que Clotilde s'installait à la porte qui ouvre
+sur le jardin. En levant les yeux je la trouvais devant
+moi la tête inclinée sur sa tapisserie; c'était un admirable
+profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de verdure;
+de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir
+où nous en étions de notre partie, et alors nos regards se
+rencontraient, se confondaient.</p>
+
+<p>Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore
+je la perdis avec honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester
+à souper, dit le général; vous vous en retournerez à
+la fraîche.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;En voiture, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner
+ce soir; la nuit sera superbe; nous vous conduirons
+jusqu'à la Cardiolle et nous reviendrons à pied. Cela te
+fera du bien de marcher, père.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions,
+nous ne nous trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis
+le dimanche suivant, puis l'autre dimanche encore;
+puis enfin, il fut de règle que j'irais tous les jeudis et tous
+les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
+mais je pouvais aimer et j'aimais.</p>
+
+<p>M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait
+toute liberté,&mdash;j'entends liberté de confiance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général
+pour justifier mes fréquentes visites à Cassis, et je ne
+trouvai rien de mieux que de le prier de me raconter ses
+campagnes. Bien souvent, dans le cours de la conversation,
+il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt
+l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits
+que je voulais, c'était un ensemble complet.</p>
+
+<p>Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je
+pensais que j'aurais quelquefois des moments durs à
+passer; tout ne serait pas d'un intérêt saisissant dans
+cette biographie d'un soldat de la République et de l'empire,
+mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il
+fallait fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les
+yeux.</p>
+
+<p>Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une
+large part aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire,
+qui trouve une chose digne d'être rapportée en détail,
+par cela seul qu'il l'a faite ou qu'il l'a vue,&mdash;j'avais
+poussé les prévisions beaucoup trop loin. Très-curieux,
+au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire néglige,
+parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent
+bien la physionomie et le caractère d'une époque,&mdash;et
+quelle époque que celle qui voit finir le vieux monde
+et commencer le monde nouveau!&mdash;remplie, largement
+remplie pour un soldat, la période qui va de 1792
+à 1815.</p>
+
+<p>Le général Martory est fils d'un homme qui a été une
+illustration du Midi, mais une des illustrations qui conduisaient
+autrefois à la potence ou aux galères, et non aux
+honneurs. Le père Martory, Privat Martory, était en effet,
+sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des faux-sauniers
+des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont
+encore racontés de nos jours dans les anciens pays du
+Conflent, du Vallespire, de la Cerdagne et du Caspir.
+Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on appelait alors la
+<i>justice bottée</i> sont restés légendaires.</p>
+
+<p>Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans
+ses expéditions, et tout enfant il prit l'habitude de la
+marche, de la fatigue, des privations et même des coups
+de fusil. Depuis le port de Vénasque jusqu'au col de Pertus
+il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait traversé
+la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac
+sur le dos.</p>
+
+<p>A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le
+courage se forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune
+Martory est-il un homme.</p>
+
+<p>Mais précisément au moment même où il va pouvoir
+prendre place à côté de son père et continuer les exploits
+de celui-ci, deux incidents se présentent qui l'arrêtent
+dans sa carrière. Le premier est la mort de Privat Martory,
+qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade
+à la frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui
+supprime la gabelle.</p>
+
+<p>Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple
+paysan dans le pays où il a été une sorte de héros, car
+les faux-sauniers étaient des personnages au temps de la
+gabelle, où ils devenaient une providence pour les pauvres
+gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe.
+Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une
+veste de cuir, une culotte de velours et de bons souliers.</p>
+
+<p>Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard;
+il a de bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu
+l'attire. Avec cela, il n'a pas peur de rester un jour ou
+deux sans manger; il en est quitte pour serrer la ceinture
+de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il
+dîne pour deux.</p>
+
+<p>Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné
+de son village; car il s'est arrêté de place en place, là où
+le pays lui plaisait et où il trouvait à travailler, valet de
+ferme ici, domestique d'auberge là. Au mois de novembre,
+il arrive à la montagne Noire, ce grand massif escarpé
+qui commence les Cévennes.</p>
+
+<p>La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts,
+les nuits sont longues, la terre est couverte de neige, et
+l'on ne trouve plus de fruits aux arbres: la route devient
+pénible pour les voyageurs et il ferait bon trouver un nid
+quelque part pour passer l'hiver. Mais où s'arrêter, le
+pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un garçon
+de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique
+appétit.</p>
+
+<p>Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant,
+sans avoir cinq sous dans sa poche.</p>
+
+<p>Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de
+le porter, car il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été
+malade, se sent pris de frisson avec de violentes douleurs
+dans la tête et dans les reins; il a soif, le coeur lui manque,
+et grelottant, ne se soutenant plus, il est obligé de
+demander l'hospitalité à un paysan.</p>
+
+<p>La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa
+point et on le conduisit à une bergerie où il put
+se coucher; la chaleur du fumier et celle qui se dégageait
+de cent cinquante moutons tassés les uns contre les autres,
+l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le réchauffa
+point, et toute la nuit il trembla.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre
+le trouva étendu sur son fumier, incapable de faire un
+mouvement. Sa figure et ses mains étaient couvertes de
+boutons rouges. C'était la petite vérole.</p>
+
+<p>On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut
+pour lui la pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le
+laissa dans le coin de son étable. Malheureusement les
+gens chez lesquels le hasard l'avait fait tomber étaient
+si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le secourir, les
+moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient
+que les fermiers.</p>
+
+<p>Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant
+dans le fumier quand se faisait sentir le froid de la nuit,
+et n'ayant, pour se soutenir, d'autre ressource que de téter
+les brebis qui venaient d'agneler.</p>
+
+<p>Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le
+corps, qu'il ne mourut point.</p>
+
+<p>Ce fut quand il commença à entrer en convalescence
+qu'il endura les plus douloureuses souffrances,&mdash;celles
+de la faim, car les braves gens qui le gardaient dans leur
+étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait des brebis
+ne suffisait plus à son appétit féroce.</p>
+
+<p>Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il
+se remette en route au milieu de la neige pour chercher
+un morceau de pain. La France n'avait point alors des
+établissements hospitaliers dans toutes les villes. Presque
+toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse
+par peur de la contagion.</p>
+
+<p>A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier
+pour vider un puisard empoisonné et il est heureux
+de prendre ce travail que tous les ouvriers du pays
+ont refusé.</p>
+
+<p>Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de
+pays en pays: bûcheron ici, chien de berger là, maquignon,
+marinier, etc.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France
+est envahie, on parle de patrie, d'ennemis, de bataille,
+de victoire; il a dix-sept ans, il s'engage comme tambour.</p>
+
+<p>Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il
+a été bien préparé au dur métier de soldat de la Révolution
+et de l'empire; pendant vingt-trois ans il parcourra
+l'Europe dans tous les sens, et les fatigues pas plus que
+les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour; il rôtira
+dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de la
+Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours
+on le trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces
+hommes qui ont reçu ce rude apprentissage de la vie, que
+Napoléon accomplira des prodiges qui paraissent invraisemblables
+aux militaires d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui
+est vraiment mal commencer pour un beau mangeur;
+mais la famine qu'il endure à Mayence ne ressemble en
+rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne
+Noire. Il en rit.</p>
+
+<p>En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de
+leurs ruses; il en a vu bien d'autres dans les passages
+des Pyrénées, au temps où il était faux-saunier. Ce n'est
+pas lui qui se fera canarder derrière une haie ou cerner
+dans un chemin creux.</p>
+
+<p>Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en
+serait trop long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes
+pour l'écrire un jour, je retarde ce jour. Un trait seulement
+pris dans sa vie achèvera de le faire connaître.</p>
+
+<p>En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours
+simple soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est
+pas gradé.</p>
+
+<p>A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le
+premier consul, celui-ci fait sortir des rangs le grenadier
+Martory.</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais à Lodi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>&mdash;A Arcole?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil
+d'honneur; pourquoi es-tu simple soldat?</p>
+
+<p>Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se
+décide à répondre à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas lire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent
+que tu es intelligent?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras
+écrire, tu m'écriras. Dépêche-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à
+écrire avec le courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là
+aux choses de la guerre.</p>
+
+<p>La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là,
+lui a manqué; l'ambition, d'ailleurs, commence à le
+mordre, il voudrait être sergent; et il travaille si bien,
+qu'au moment de la création de la Légion d'honneur,
+dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur,
+il peut signer son nom sur le grand-livre de
+l'ordre.</p>
+
+<p>C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet,
+il écrit le soir même une lettre au premier consul;
+six lignes:</p>
+
+<p>«Général premier consul,</p>
+
+<p>»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous
+ai obéi; s'il vous plaît maintenant de me commander
+d'aller vous chercher la Lune, ce sera, j'en suis certain,
+possible.</p>
+
+<p>»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>»MARTORY,</p>
+
+<p>»Chevalier de la Légion d'honneur,
+grenadier à la garde consulaire.»</p>
+
+<p>A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre
+pour le grenadier: caporal, sergent, sous-lieutenant, il
+franchit les divers étages en deux ans et l'empire le
+trouve lieutenant.</p>
+
+<p>Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures
+par nuit, et tout le temps qu'il a pu prendre sur le service
+il l'a donné au travail de l'esprit.</p>
+
+<p>Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque
+je l'ai entendu m'inviter à <i>dijuner</i>.</p>
+
+<p>Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi
+qui n'ai eu que la peine d'ouvrir les yeux et les oreilles
+pour recevoir l'instruction qu'on me donnait toute préparée,
+quand je compare ce que je sais à ce qu'a appris
+ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons,
+je suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il
+peut parler de <i>dijuner</i> et de <i>casterolle</i>, je n'ai plus envie
+de rire.</p>
+
+<p>Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école,
+ont, depuis ce jour-là, oublié de mois en mois, d'année
+en année, ce qui avait effleuré leur mémoire, sans jamais
+se donner la peine d'apprendre rien de nouveau, plus
+ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que
+lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le
+misérable paysan, à chaque grade gagné s'est rendu
+digne d'en obtenir un plus élevé, et au prix de quel
+labeur!</p>
+
+<p>Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!</p>
+
+<p>Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il
+pas en moi ces accès d'enthousiasme. Mais
+il est son père, et je l'admire; comme elle, je l'adore.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est
+accompli dans des circonstances bien tristes pour moi.</p>
+
+<p>Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de
+mon père dans laquelle celui-ci me disait qu'il était
+souffrant depuis quelque temps, même malade, et qu'il
+désirait que je vinsse passer quelques jours auprès de lui:
+je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne
+pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.</p>
+
+<p>A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite
+par le vieux valet de chambre que mon père a à son service
+depuis trente-cinq ans, Félix.</p>
+
+<p>Elle confirmait la première et même elle l'aggravait:
+mon père, depuis un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant,
+il ne quittait plus la chambre, et, sans que le
+médecin donnât un nom particulier à sa maladie, il en
+paraissait inquiet.</p>
+
+<p>Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon
+père à mon retour d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il
+m'eût paru amaigri avec les traits légèrement contractés,
+j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état maladif.</p>
+
+<p>Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire
+le soir même. Après avoir été retenir ma place à
+la diligence, je me rendis chez le colonel pour lui demander
+une permission.</p>
+
+<p>D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question
+des permissions, et il trouve tout naturel que de
+temps en temps un officier s'en aille faire un tour à Paris,&mdash;ce
+qu'il appelle «une promenade à Cythère;» il faut
+bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
+donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre
+observation. Il n'en fut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne
+peux pas vous refuser, mais je vous prie d'être absent le
+moins longtemps possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie
+qui décidera mon retour.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que nous ne commandons pas à la maladie,
+seulement je vous prie de nous revenir aussitôt que possible,
+et, bien que votre permission soit de vingt jours,
+vous me ferez plaisir si vous pouvez ne pas aller jusqu'à
+la fin. Prenez cette recommandation en bonne part,
+mon cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter.
+Mais nous sommes dans des circonstances où un
+colonel tient à avoir ses bons officiers sous la main. On
+ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il arrive quelque
+chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter.
+Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre
+poste s'il fallait agir.</p>
+
+<p>Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation
+politique, et j'avais autre chose en tête que de
+répondre à ces prévisions pessimistes du colonel. Je me
+retirai et partis immédiatement pour Cassis. Je voulais
+faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner de Marseille
+sans l'avoir vue.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit
+le général quand je lui annonçai mon voyage, vous auriez
+fait route avec Solignac. Voyez-le à Paris, où il restera
+peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir ensemble:
+pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue
+de Paris à Marseille.</p>
+
+<p>Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec
+Clotilde pendant quelques minutes dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pour combien de temps je vais être
+séparé de vous, lui dis-je, car si mon père est en danger,
+je ne le quitterai pas.</p>
+
+<p>N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes
+pendant assez longtemps les yeux dans les yeux. Il me
+sembla qu'elle m'encourageait à parler. Je repris donc:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de
+vous voir deux fois par semaine et de vivre de votre vie
+pour ainsi dire; car le temps que je passe loin de vous,
+je le passe en réalité près de vous par la pensée... par le
+coeur.</p>
+
+<p>Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je
+continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne
+voulez pas entendre. C'est une prière que j'ai à vous
+adresser, et il me semble que, si vous pensez à ce que
+va être ma situation auprès de mon père malade, mourant
+peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
+de vous écrire.</p>
+
+<p>Elle recula vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous
+sans savoir ce que vous faites, sans vous dire que je pense
+à vous. Ah! chère Clotilde....</p>
+
+<p>Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais
+continuer, elle prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos
+lettres et que je ne peux pas vous écrire ostensiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste,
+soit ici, soit à Marseille? personne ne le saura.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que
+je voudrais trouver un moyen de ne pas ajouter un chagrin
+ou un tourment à ceux que vous allez endurer.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé
+dans ses mains, puis laissant tomber son bras:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous est possible de sortir quand vous serez à
+Paris, dit-elle, choisissez-moi une babiole, un rien, un
+souvenir, ce qui vous passera par l'idée, et envoyez-le-moi
+ici très-franchement, en vous servant des Messageries.
+J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé
+personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Clotilde, Clotilde!</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que je pourrai vous répondre pour vous
+remercier de votre envoi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux
+pas, je ne veux pas être pour vous une cause de chagrin.
+Si je ne fais pas tout ce que vous désirez, je fais au moins
+plus que je ne devrais, plus qu'il n'est possible, et vous
+ne pourrez pas m'accuser.</p>
+
+<p>Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se
+tournant vers un grand laurier rose dont quelques rameaux
+étaient encore fleuris, elle en cassa une branche
+et me la tendant:</p>
+
+<p>&mdash;Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans
+un vase, dit-elle, il se ranimera et restera longtemps vert,
+c'est mon souvenir que je vous donne d'avance.</p>
+
+<p>Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra
+dans le salon où je la suivis.</p>
+
+<p>L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier
+mot du général fut une recommandation d'aller voir
+M. de Solignac; le mien fut une répétition de mon
+adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue de
+l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse.
+Et je m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.</p>
+
+<p>Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à
+mesure que j'approchais de Paris. En partant de Marseille,
+je me demandais avec inquiétude en quel état
+j'allais trouver mon père; en arrivant aux portes de
+Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.</p>
+
+<p>Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par
+mon métier de soldat, j'ai pour lui la tendresse la plus
+grande, une tendresse qui s'est développée dans une vie
+commune de quinze années pendant lesquelles nous ne
+nous sommes pas quittés un seul jour.</p>
+
+<p>Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième
+année, mon père prit seul en main le soin de
+mon éducation et de mon instruction. Bien qu'à cette
+époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin
+un quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans
+la journée, après le déjeuner, il prenait encore une heure
+sur ses occupations et ses travaux pour m'apprendre à
+lire. Jamais la femme de chambre qui m'a élevé, ne m'a
+fait répéter une leçon.</p>
+
+<p>Convaincu que c'est notre première éducation qui fait
+notre vie, mon père n'a jamais voulu qu'une volonté
+autre que la sienne pesât sur mon caractère; et ce que
+je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le dois. Bien
+véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
+fois son fils.</p>
+
+<p>La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés,
+il se donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter
+cette même rue de l'Université, dans la maison où il
+demeure encore en ce moment.</p>
+
+<p>Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation
+et il se permettait de croire que les méthodes en
+usage dans les classes étaient le plus souvent faites pour
+la commodité des maîtres et non pour celle des élèves.
+Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon
+usage, soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il
+les prît dans les ouvrages pédagogiques dont il fit à cette
+époque une étude approfondie.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un
+abrégé de géographie dont je devrais lui répéter quinze
+ou vingt lignes tous les jours, il me conduisit un matin
+sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se lever au
+delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était
+que le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement,
+je compris aussi comment la Seine, gênée tantôt
+à droite, tantôt à gauche par les collines, avait été obligée
+de s'infléchir de côté et d'autre pour chercher un
+terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans
+que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
+eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente
+des sciences qu'ils désignent.</p>
+
+<p>Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que
+nous suivîmes jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce
+qu'était un confluent et je pris en même temps une leçon
+d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que c'est
+que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de
+coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de
+la jetée, à l'endroit même où cette Seine se perd dans la
+mer, je vis entrer les navires qui apportaient ce coton
+brut qu'ils avaient été chercher à la Nouvelle-Orléans ou
+à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient ce coton
+travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.</p>
+
+<p>Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et
+quand, à quatorze ans, je commençai à suivre les classes
+du collège Saint-Louis, il ne m'abandonna pas. En sortant
+après chaque classe, je le trouvais devant la porte,
+m'attendant patiemment.</p>
+
+<p>Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation
+paternelle, si douce, si attentive, et celle que le hasard, à
+la main rude, donna au général Martory?</p>
+
+<p>Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en
+a fait un du contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle
+a fait jusqu'à présent, ç'a a été de me pénétrer pour mon
+père d'une reconnaissance profonde, d'une ardente
+amitié.</p>
+
+<p>Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus
+d'une fois fâché contre la pesanteur de la diligence, et,
+à partir de Châlon, contre la lenteur du chemin de fer.</p>
+
+<p>Pauvre père!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon
+à dix heures vingt-cinq minutes du soir; à onze heures
+j'étais rue de l'Université.</p>
+
+<p>L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès
+que je pus apercevoir la maison, je regardai les fenêtres.
+Toutes les persiennes étaient fermées et sombres.
+Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car
+mon père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans
+la nuit.</p>
+
+<p>Je descendis vivement de voiture.</p>
+
+<p>Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec
+Félix, le valet de chambre de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis
+venu au-devant de vous, c'est parce que M. le comte
+avait calculé que vous arriveriez à cette heure-ci; il a
+voulu que je sois là pour vous rassurer.</p>
+
+<p>Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et
+comme je m'attendais à le voir étendu dans son lit, je
+fus tout d'abord réconforté. Il n'était point si mal que
+j'avais craint.</p>
+
+<p>Mais après quelques minutes d'examen, cette impression
+première s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli,
+et sous la lumière de la lampe concentrée sur la table
+par un grand abat-jour, sa main décolorée semblait
+transparente.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il;
+j'étais certain que tu arriverais ce soir; j'avais étudié
+l'<i>Indicateur des chemins de fer</i>, et j'avais fait mon calcul
+de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon; seulement, je
+me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur
+ou si tu continuerais en diligence.</p>
+
+<p>Ordinairement la voix de mon père était pleine,
+sonore et harmonieusement soutenue; je fus frappé de
+l'altération qu'elle avait subie: elle était chantante,
+aiguë et, par intervalles, elle prenait des intonations
+rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres
+s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes
+étaient aussi complètement supprimées.</p>
+
+<p>Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse
+qui se produisit en moi, et, me tendant affectueusement
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume,
+mais tout n'est pas perdu. Tu verras le docteur demain,
+et il te répétera sans doute ce qu'il m'affirme tous les
+jours, c'est-à-dire que je n'ai point de véritable maladie:
+seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
+forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de
+l'espérance, mais qu'il ne croyait pas lui-même à ses
+propres paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, tu vas souper.</p>
+
+<p>Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à
+Tonnerre; mais il ne m'écouta point, et il commanda à
+Félix de me servir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire
+tu me ranimes! Je t'ai fait préparer un souper que tu
+aimais autrefois quand nous revenions ensemble du
+théâtre, et je me fais fête de te le voir manger. Qu'aimais-tu
+autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;La mayonnaise de volaille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise.
+Allons, mets-toi à table et tâche de retrouver ton bel
+appétit de quinze ans.</p>
+
+<p>Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais
+il me retint:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je
+t'ai, je ne te laisse plus aller.</p>
+
+<p>Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai
+en face de mon père. En me voyant manger, il se prit à
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement,
+autrefois, tu avais un mouvement d'attaque, en cassant
+ton pain, qui était plus net; on sentait que l'affaire serait
+sérieuse.</p>
+
+<p>Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper,
+car j'avais la gorge serrée par l'émotion; cependant, je
+m'efforçai à manger, et j'y réussis assez bien pour que
+tout à coup mon père appelât Félix.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une
+feuille de salade avec Guillaume. Il me semble que je
+retrouve la force et l'appétit.</p>
+
+<p>En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques
+feuilles de salade; il n'était plus le malade anéanti
+que j'avais trouvé en entrant, ses yeux s'étaient animés,
+sa voix s'était affermie, le sang avait rougi ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir
+appelé à Paris et je vois que j'aurais bien fait de m'y décider
+plus tôt; tu es un grand médecin, tu guéris sans
+remède, par le regard.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité
+plus tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans les circonstances où nous sommes,
+je ne voulais pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu
+dit, si à la veille d'une expédition contre les Arabes, je
+t'avais demandé de venir passer un mois à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris
+cela, mais à Marseille nous ne sommes pas exposés
+à partir en guerre d'un jour à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;Craignez-vous une révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit,
+demain, dans quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis
+trois semaines que je suis malade, j'ai toujours remis à
+t'écrire; je l'attendais d'un jour à l'autre, et je voulais
+que tu fusses à ton poste au moment de l'explosion.
+Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de
+sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire
+ainsi au danger de se prononcer pour tel ou tel
+parti. Mais de pareils calculs sont indignes de nous, et
+jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser la liberté
+de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête
+homme dans un régiment pour maintenir ce régiment
+tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et
+je vous assure que mes camarades sont d'honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions
+entre vous. Mais si tu n'as pas besoin de retourner à ton
+régiment pour lui, tu en as besoin pour toi; il ne faut
+pas que plus tard on puisse dire que dans des circonstances
+critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri
+pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour
+te prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter;
+je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta
+présence va continuer de me rendre la force; tu vois
+ce qu'elle fait, je parle, je mange.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous excite et je vous fatigue sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement
+tu seras libre de retourner à Marseille; de sorte que, si
+les circonstances l'exigent, tu pourras engager bravement
+ta conscience. C'est ce que doit toujours faire
+l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat
+doit engager sa personne; après arrive que voudra; si
+on est tué ou broyé, c'est un malheur; au moins, l'honneur
+est sauf. Cette ligne de conduite a toujours été la
+mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui
+dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te
+laisser après moi, je te la conseille, pour la satisfaction
+morale qu'elle donne. Je t'assure, mon cher enfant,
+que la mort n'a rien d'effrayant quand on l'attend avec
+une conscience tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh père!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je
+vais me dépêcher de reprendre des forces pour te renvoyer.
+Cela me donnerait la fièvre de te voir rester à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc des raisons particulières pour
+craindre une révolution immédiate?</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne sors pas de cette chambre depuis un
+mois, je ne suis cependant pas tout à fait isolé du
+monde. Mon voisinage du Palais-Bourbon fait que les
+députés que je connais me visitent assez volontiers;
+certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent
+un moment en allant à l'Assemblée ou en retournant
+chez eux. Plusieurs des amis du général Bedeau,
+qui demeure dans la maison, sont aussi les miens, et en
+venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte
+que cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus
+où une douzaine de députés d'opinions diverses se rencontrent.
+Eh bien! de tout ce que j'ai entendu, il résulte
+pour moi la conviction que nous sommes à la
+veille d'un coup d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups
+d'État annoncés à l'avance; il y a longtemps qu'on en
+parle....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne
+l'a pas encore risqué, c'est que toutes les dispositions
+n'étaient pas prises....</p>
+
+<p>&mdash;Le président?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra
+un coup d'État. Il a été un moment où elle devait
+faire acte d'énergie, c'était quand, après les revues de
+Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur! le
+président et ses ministres en sont arrivés à destituer le
+général Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre
+Louis-Napoléon en accusation. Elle n'a pas osé parce
+que, si dans son sein il y a des gens qui sachent parler
+et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté de
+Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non
+plus grande capacité politique, mais on est prêt à l'action,
+et le moment où cette notion va se manifester me
+paraît venu. Les partis, par leur faute, ont mis une force
+redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve
+ainsi un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et
+la terreur rouge. L'homme est médiocre, incapable de
+bien comme de mal, par cette excellente raison qu'il ne
+sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. En dehors de
+sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt immédiat,
+rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le
+rend puissant et dangereux, car tous ceux qui n'ont
+pas de sens moral sont avec lui, et, dans un coup
+d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien
+ne les arrête. Si on avait su le comte de Chambord
+favorable aux coquins, il y a longtemps qu'il serait sur
+le trône. On parle toujours de la canaille qui attend les
+révolutions populaires avec impatience. Je l'ai vue à
+l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à
+côté de celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse
+canaille, il y a la haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers,
+de bohémiens, d'intrigants, de déclassés, de misérables,
+de coquins dans la finance, dans les affaires, dans l'armée
+ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans
+scrupule. Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux
+ni avec le comte de Chambord, ni avec le duc d'Aumale,
+ni avec le général Cavaignac, ils ont mis leurs
+espérances dans cet homme qui par certains côtés de
+sa vie d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne
+faut pas oublier que ce qui a fait la force de Catilina
+c'est qu'il était l'assassin de son frère, de sa femme, de
+son fils et qu'il avait pour amis quiconque était poursuivi
+par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on
+a une pareille troupe derrière soi, on peut tout oser et
+quelques centaines d'hommes sans lendemain peuvent
+triompher dans un pays où le luxe est en lutte avec
+la faim, cette mauvaise conseillère (<i>malesuada fames</i>).
+Dans ces conditions je tremble et je suis aussi assuré
+d'un coup d'État que si j'étais dans le complot. Quand
+éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais il est dans l'air;
+on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je demande
+à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate
+pas avant ton retour à Marseille.</p>
+
+<p>Pendant une heure encore, nous nous entretînmes,
+puis mon père me renvoya sans vouloir me permettre de
+rester auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin,
+je t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma
+respiration, comme autrefois j'entendais la tienne quand
+j'avais peur que tu ne fusses malade. Va dormir. Tu
+retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes cartes
+aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes
+dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume.
+Maintenant que tu es près de moi, je vais me rétablir.
+A demain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse
+pour résister, nous entraîne irrésistiblement dans un
+tourbillon vertigineux.</p>
+
+<p>L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement
+de Cassis m'irrite et cependant, si rempli que
+je sois de tourments et d'angoisses, je ne me trouve pas
+encore à l'abri des inquiétudes de la politique. C'est que
+la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous intéresse
+tous tant que nous sommes et que sans parler du
+sentiment patriotique, qui est bien quelque chose, elle
+nous domine et nous asservit tous, pauvres ou riches,
+jeunes ou vieux, par un côté ou par un autre.</p>
+
+<p>Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans
+un camp opposé à celui où se trouvera le général Martory
+et Clotilde: quelle influence cette situation exercera-t-elle
+sur notre amour?</p>
+
+<p>Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite
+pour m'inquiéter, car chaque jour que je passe à Paris
+me confirme de plus en plus dans l'idée que ce coup
+d'État est certain et imminent.</p>
+
+<p>Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne
+prend-elle pas des mesures pour y échapper, je n'en sais
+vraiment rien. Peut-être, entendant depuis longtemps
+parler de complots contre elle, s'est-elle habituée à ces
+bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau
+venu à Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser
+une résistance efficace, et compte-t-elle sur le
+hasard et les événements pour la protéger.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour
+ne pas voir que dans un temps donné, d'un moment à
+l'autre peut-être, un coup de force sera tenté pour mettre
+l'Assemblée à la porte.</p>
+
+<p>Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris
+ont été tellement augmentées, que les logements dans
+les casernes et dans les forts sont devenus insuffisants et
+qu'il a fallu se servir des casemates. Ces troupes sont
+chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la
+théorie de la guerre des rues, on leur explique comment
+on attaque les barricades, comment on se défend des
+coups de fusil qui partent des caves, comment on chemine
+par les maisons. Les officiers ont dû parcourir les
+rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.</p>
+
+<p>Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne
+sont prises que contre les sociétés secrètes qui veulent
+descendre dans la rue, et dans certains journaux, dans le
+public bourgeois, on parle beaucoup de complots socialistes.
+Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
+crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et
+qu'on en fait un épouvantail pour masquer d'autres
+complots plus sérieux et plus redoutables.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être
+fixé à ce sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris
+j'aie peu quitté mon père, j'en ai assez entendu dans deux
+ou trois rencontres que j'ai faites pour être bien certain
+que l'armée est maintenant préparée et disposée à prendre
+parti pour Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes;
+on la rend seule responsable des difficultés de la situation;
+on accuse la droite de ne penser qu'à nous ramener le
+drapeau blanc, la gauche de vouloir nous donner le
+drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces
+deux extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser
+un gouvernement qui satisfasse les opinions du pays et
+ses besoins; c'est le président; il faut donc soutenir
+Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que
+coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut
+pas tourner toujours sur lui-même sans avancer et sans
+faire un travail utile comme un écureuil en cage; si c'est
+la Constitution qui est cette cage, il faut la briser.</p>
+
+<p>D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer
+que dans ces accusations il y a du vrai, au moins en ce
+qu'elles s'appliquent à l'aveuglement des partis qui usent
+leurs forces à se battre entre eux, sans souci du troisième
+larron), d'autres se sont ralliés à Louis-Napoléon
+parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats
+et des journalistes.</p>
+
+<p>&mdash;L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils,
+c'est humiliant d'obéir à un pékin.</p>
+
+<p>Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de
+broderies et de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu
+militaire d'un instant à l'autre, ils se fâchent. Si
+on veut leur faire comprendre qu'un simple pékin comme
+Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de
+l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché,
+ils vous tournent le dos.</p>
+
+<p>C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait
+à un député, son ami et son camarade: «Vous avez
+voté une loi pour mettre l'armée aux ordres des questeurs,
+c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
+un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme;
+si tu veux que je t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes
+galons.»</p>
+
+<p>On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à
+l'Élysée, et dans lesquelles les colonels d'un côté, les
+généraux d'un autre, auraient juré de soutenir le président,
+mais cela est tellement sérieux que je ne peux le
+croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne
+les ai pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour
+montrer quel est l'esprit de l'armée; sans qu'elle proteste
+ou s'indigne, elle laisse dire que ses chefs vont se faire
+les complices d'un coup d'État et tout le monde trouve
+cela naturel.</p>
+
+<p>Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a
+des officiers de l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent
+ce coup d'État et qui en fixent le moment à quelques
+jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec un de ces officiers,
+et cela me paraît tellement caractéristique que je
+veux le consigner ici.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848,
+ont connu le capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé
+volontaire, arriva au corps en 1842, il était précédé par
+une formidable réputation auprès des officiers qui avaient
+vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses duels, ses
+dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde
+qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à
+augmenter cette célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il
+était fils, en effet, du père Poirier, le restaurateur, chez
+qui les jeunes générations de l'Empire et de la Restauration
+ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter ses casseroles,
+le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le
+fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de
+son origine roturière. En quelques années, le nom du fils
+avait tué le nom du père, et Poirier était ainsi arrivé à
+cette sorte de gloire que, lorsqu'on prononçait son nom,
+on ne demandait point s'il était «le fils du père Poirier»;
+mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
+Variétés. Il s'était conquis une personnalité.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A
+vouloir être l'amant des lorettes à réputation; à jouer
+gros jeu; à ne jamais refuser un billet de mille francs aux
+emprunteurs, de peur d'être accusé de lésinerie bourgeoise;
+à vivre de la vie des viveurs, la fortune s'émiette
+vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père
+Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée
+de sable. Et, un beau jour, Poirier se trouva en
+relations suivies avec les usuriers et les huissiers.</p>
+
+<p>Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit
+mois, il fut assez habile pour continuer de vivre,
+comme au temps où il n'avait qu'à plonger la main dans
+la caisse paternelle.</p>
+
+<p>Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla
+chez Poirier des ressources remarquables pour l'intrigue,
+il fallut se rendre: il était ruiné et tous les usuriers de
+Paris étaient pour lui brûlés. En cinq ans, il avait dépensé
+deux millions et amassé trois ou quatre cent mille
+francs de dettes.</p>
+
+<p>Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans
+cette vie à outrance; s'il avait dissipé la fortune paternelle,
+il avait acquis par contre une amabilité de caractère,
+une aisance de manières, une souplesse d'esprit que
+son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps
+il s'était débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient
+pas de mode dans le monde où il avait brillé. C'était ce
+qu'on est convenu d'appeler «un charmant garçon,» et il
+n'avait que des amis.</p>
+
+<p>Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune
+ou bien s'il eût été convenablement apparenté, on
+lui aurait trouvé une situation au moment où il était contraint
+de renoncer à Paris,&mdash;une sous-préfecture ou un
+consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du père Poirier,»
+alors surtout qu'il était complètement ruiné?</p>
+
+<p>Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait
+été cruelle, et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance
+et à la douceur.</p>
+
+<p>Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement
+celui qui était à la mode à cette époque, et en
+quelque sorte obligatoire «pour un fils de famille;» il
+s'était engagé pour servir en Algérie.</p>
+
+<p>Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques
+officiers, fut une fête: on l'applaudit, on le caressa, et
+chacun s'employa à lui faciliter ses débuts dans la vie militaire.</p>
+
+<p>Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité
+d'un casse-cou, il compta bientôt parmi ses amis autant
+d'hommes qu'il y en avait dans le régiment, officiers
+comme soldats, et les grades lui arrivèrent les uns après
+les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit
+pas d'envieux.</p>
+
+<p>Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il
+voulut bien me faire l'honneur de me prendre en amitié.
+Avec la naïve assurance de la jeunesse, j'attribuai cette
+sympathie de mon lieutenant à mes mérites personnels.
+Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables
+motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre
+valait toutes les qualités auprès «du fils du père Poirier.»</p>
+
+<p>Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré
+être aimé pour moi-même plutôt que pour un titre qui
+flattait la vanité de «mon ami.» En même temps, quelques
+découvertes que je fis en lui contribuèrent à me
+mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules,
+beaucoup trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries,
+spirituelles d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait
+des «belles âmes.»</p>
+
+<p>Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour
+ainsi dire, à être amis. Poirier était la bravoure même,
+mais la bravoure poussée jusqu'à la folie de la témérité;
+quand il se trouvait en face de l'ennemi, il s'élançait dessus,
+sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner, disait-il
+en riant; en avant!»</p>
+
+<p>A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière
+du Maroc, il employa encore ce système, et son cheval
+ayant été tué, lui-même étant blessé, j'eus la chance de
+le sauver, non sans peine et après avoir reçu un coup de
+sabre à la cuisse, que les changements de température
+me rappellent quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est
+particulier, je vous payerai ce que vous venez de faire
+pour moi. Si vous m'aviez sauvé l'honneur, je ne vous le
+pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous voir sans
+penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez
+sauvé la vie dans des conditions héroïques pour nous
+deux, et je serai toujours fier de m'en souvenir et de le
+rappeler devant tout le monde.</p>
+
+<p>En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de
+Louis-Napoléon; et lorsque celui-ci fut nommé président
+de la République, il l'attacha à sa personne pour le remercier
+des services qu'il lui avait rendus.</p>
+
+<p>Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et
+par ce que j'ai vu autour de lui, m'a convaincu que nous
+touchions à une crise décisive.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir
+et la lettre que j'envoyais à Clotilde, que j'avais
+rencontré Poirier. Sur le Pont-Royal j'avais entendu prononcer
+mon nom et j'avais aperçu Poirier qui descendait
+de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant
+de moi.</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me
+voir?</p>
+
+<p>Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui
+me retenaient près de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je
+vous demande que, si vous avez demain la même liberté,
+vous veniez me voir. J'ai absolument besoin d'un entretien
+avec vous: un service à me rendre; un poids à m'ôter de
+dessus la conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur,
+patrie, vertu, justice, c'est le fonds de ma langue; j'en
+fais une telle consommation qu'il ne doit plus en rester
+pour les autres. Mais assez plaisanté; sérieusement, je
+vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n° 7,
+aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il
+s'agit d'une affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer
+ici, car j'ai dans ma voiture un personnage qui
+s'impatiente et que je dois ménager. Viendrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai.</p>
+
+<p>&mdash;Votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y croyez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce que je pourrai.</p>
+
+<p>Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le
+surlendemain, assez curieux, je l'avoue, de savoir ce
+qu'il y avait sous cette insistance.</p>
+
+<p>Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel
+appartement au premier étage, et je fus surpris du luxe
+de l'ameublement, car je croyais Poirier très-gêné dans
+ses affaires. Dans la salle à manger une riche vaisselle
+plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, des
+bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou
+tout au moins de l'aisance dorée.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage,
+dit Poirier en m'entraînant dans son cabinet; non,
+cher ami, mais j'ai fait quelques affaires; et d'ailleurs,
+si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la tente, à Paris
+il me faut un certain confortable. Cependant, je suis devenu
+raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs
+par an; aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais
+ce n'est pas de moi qu'il s'agit, et je vous prie de croire
+que je ne vous ai pas demandé à venir me voir pour vous
+montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si je n'avais
+craint de vous déranger auprès de monsieur votre père
+malade, vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu
+la vôtre. Vous savez que je suis votre ami, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Il me tendit la main, puis continuant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû apprendre ma position auprès du
+prince. Le prince, qui n'a pas oublié que j'ai été un des
+premiers à me mettre à son service, alors qu'il arrivait
+en France isolé, sans que personne allât au-devant de
+lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en
+étaient réduits à se réunir chez un bottier du passage des
+Panoramas, le prince me témoigne une grande bienveillance
+dont j'ai résolu de vous faire profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre,
+si vous vous rappelez ce que je vous ai dit autrefois en
+Afrique.</p>
+
+<p>En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de
+ma curiosité, et je me dis qu'au lieu de venir rue Royale
+pour écouter les confidences de Poirier, j'aurais beaucoup
+mieux fait d'aller me promener pendant une heure
+aux Champ-Élysées.</p>
+
+<p>Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse
+immédiate; car, au moment où j'arrangeais mes paroles
+dans ma tête, nous fûmes interrompus par un grand
+bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, des
+portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage
+d'une altercation et d'une lutte.</p>
+
+<p>Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et
+dans sa précipitation, il tira la porte avec tant de force,
+qu'après avoir frappé le chambranle, elle revint en arrière
+et resta entr'ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour
+cela: je ne suis pas invisible, répliqua Poirier.</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous
+vous cachez; il y a trois heures que je suis ici et que je
+vous attends; vos domestiques ont voulu me renvoyer,
+mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs mensonges.
+Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait
+passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le
+vestibule. Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai
+voulu arriver jusqu'à vous et j'y suis arrivé malgré tout,
+malgré vos domestiques, qui m'ont déchiré, dépouillé.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont eu grand tort, et je les blâme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de
+M. Dimanche; je la connais, j'ai vu jouer le <i>Festin de
+Pierre</i>, arrêtez les frais, pas besoin de faire l'aimable
+avec moi; je ne partirai pas séduit par vos manières; ce
+n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
+Oui ou non, en donnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je
+vous ai vu, que j'étais tout disposé à vous payer, mais
+que je ne le pouvais pas en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il y ait trois mois?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend
+pas avec moi. Oui ou non, payez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-vous un à-compte?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible,
+je n'attendais pas votre visite; mais demain...</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne
+faut pas croire que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes
+comme ceux d'autrefois; les débiteurs de votre genre
+ont fait leur éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu
+cent fois, vous demander de l'argent et vous dire que, si
+vous ne payez pas, je vous poursuis à outrance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que
+vous soyez à manoeuvrer avec les huissiers, vous ne
+nous échapperez pas: il nous reste encore des moyens
+de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne faites
+donc pas le méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce
+n'est pas moi, c'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un
+saint avec vos tours d'anguille qu'on ne peut pas
+saisir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en
+riant.</p>
+
+<p>Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette
+plaisanterie, et il reprit d'une voix que la colère faisait
+trembler:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer
+des gens comme vous, et je suis bien décidé à ne plus
+me laisser rouler. De remise en remise, j'ai attendu
+jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes
+plus endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme
+dans trois mois vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui.
+Je connais votre position mieux peut-être que
+vous ne la connaissez vous-même. Vos chevaux sont à
+Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez
+pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin;
+vous devez 30,000 francs chez Mellerio, 5,000 francs à
+votre tailleur...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour
+payer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément
+ce que je demande: prouvez-moi que vous pourrez
+me payer dans six mois, dans un an, et j'attends. Allez-vous
+vous marier? c'est bien; avez-vous un héritage à
+recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
+vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire
+tuer en Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de vos ressources.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de
+vous payer prochainement, très-prochainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République,
+n'est-ce pas? C'est votre ami, je ne dis pas non,
+mais ce n'est pas lui qui payera vos dettes, puisqu'il ne
+paye pas les siennes. Depuis qu'il est président, il n'a pas
+payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à son fruitier;
+à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le
+mien, j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur
+faire prendre patience il leur promet qu'ils seront nommés
+«fournisseurs de l'empereur» quand il sera empereur.
+Mais quand sera-t-il empereur? Est-ce que s'il
+pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait vendre
+l'hôtel de M. de Morny?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sera pas vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le
+moment, et celui-là est de ses amis, de ses bons amis,
+n'est-ce pas? Il est même mieux que ça, et pourtant on
+va le vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à
+dire: s'il ne vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au
+contraire, il vous paraît raisonnable, pesez-le; c'est votre
+fortune que je vous offre; nous sommes aujourd'hui le
+25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et
+je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye
+le quart de ce que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me payez 12,545 francs?</p>
+
+<p>&mdash;Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas
+ainsi, faites ce que vous voudrez; seulement, je vous
+préviens que votre obstination pourra vous coûter cher,
+très-cher.</p>
+
+<p>Le créancier se défendit encore pendant quelques instants,
+puis il finit par partir et Poirier revint dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier,
+car j'ai encore quelques créanciers; reprenons
+notre entretien. Je disais que le prince était pour moi
+plein de bienveillance et que je vous offrais mon appui
+près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous
+présente; le prince est très-sensible aux dévouements
+de la première heure, j'en suis un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie...</p>
+
+<p>&mdash;N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du
+prince, venez et prenez date pendant qu'il en est temps
+encore; plus tard, vous ne serez plus qu'un courtisan;
+aujourd'hui, vous serez un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant
+de votre proposition, mais je ne puis l'accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée,
+et réfléchissez que le prince va être maître de la France et
+qu'il serait absurde de ne pas profiter de l'occasion qui se
+présente.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la
+situation comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie,
+le peuple, le clergé, l'armée sont pour le
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier,
+Bedeau sont pour le prince?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux:
+de Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey,
+Cotte, Renault, Cornemuse, qui valent bien les anciens.
+Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en Kabylie?</p>
+
+<p>&mdash;Une promenade militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été faire des généraux, c'est là une
+invention du commandant Fleury, qui est tout simplement
+admirable. Par ces nouveaux généraux que nous
+avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués,
+nous tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous
+emmène.</p>
+
+<p>Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut
+abandonner son projet; il était trop fin pour ne pas sentir
+que ma résistance serait invincible.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne
+peux pas vous faire violence; seulement, souvenez-vous
+plus tard que j'ai voulu vous payer une dette et que
+vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
+que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien
+entendu, je reste votre débiteur; malheureusement, si
+vous réclamez votre dette plus tard, je ne serai plus dans
+des conditions aussi favorables pour m'en libérer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier,
+de terribles événements se sont passés,&mdash;terribles pour
+tous et pour moi particulièrement: j'ai perdu mon pauvre
+père et une révolution s'est accomplie.</p>
+
+<p>Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai
+interrompu et revenir en arrière, dans la douleur et dans
+la honte.</p>
+
+<p>J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.</p>
+
+<p>Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre
+dans la Kabylie n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué
+les Kabyles qui vivaient tranquilles chez eux, on avait fait
+naître des motifs de querelles, et après avoir accusé ces
+malheureuses tribus de la province de Constantine de révolte,
+on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire
+avait été formée sous le commandement du
+général de Saint-Arnaud, qui n'était encore que général
+de brigade, et la guerre avait commencé.</p>
+
+<p>On avait fait tuer des Français; on avait massacré des
+Kabyles, brûlé, pillé, saccagé des pays pour que ce général
+de brigade pût devenir général de division d'abord,
+ministre de la guerre ensuite, et, enfin, instrument docile
+d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient
+célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la
+France cette expédition qui, pour toute l'armée, n'avait
+été qu'une cavalcade; dans l'esprit du public, les vieux
+généraux africains Bedeau, Lamoricière, Changarnier,
+Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu.
+Et celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival
+d'honnêtes et braves soldats, au moyen d'une expédition
+de théâtre et d'articles de journaux, était un homme
+qui deux fois avait quitté l'armée dans des conditions dont
+on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient racontaient
+de lui des choses invraisemblables; il avait été
+comédien, disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur,
+maître d'armes en Angleterre; sa réputation était
+celle d'un aventurier.</p>
+
+<p>Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre,
+je me laissai presque rassurer par ce choix de
+Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été chercher celui-là, il
+fallait qu'on eût été bien certain d'avance du refus de
+tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme
+on le disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât
+entraîner par ce général qu'elle connaissait. Était-il probable
+que d'honnêtes gens allaient se faire ses complices?
+La raison, l'honneur se refusaient à le croire.</p>
+
+<p>Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai
+ma visite à Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais
+maintenant c'est de Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et
+tu dois être bien certain que les opinions ont changé sur
+son compte: le comédien, le maître d'armes, le geôlier
+de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus
+en lui que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître
+de l'avancement comme de la disponibilité. Je trouve, au
+contraire, que l'affaire est habilement combinée. On a
+mis à la tête de l'armée un homme sans scrupules, prêt à
+courir toutes les aventures, et je crains bien que l'armée
+ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il
+voudra la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas
+votre première règle? Pour les prudents, pour les malins,
+pour ceux qui sont toujours disposés à passer du côté du
+plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive sera un
+prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une
+chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort
+d'abandonner l'armée pour la politique; aujourd'hui ils
+sont députés, diplomates, vice-président de l'Assemblée,
+ils seraient mieux à la tête de leurs régiments, où leur
+prestige et leur honnêteté auraient la puissance morale
+nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant,
+on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression
+du capitaine Poirier, et comme on a dû les choisir parmi
+les officiers dont on se croyait sûr, ce seront ces jeunes
+généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien combiné
+qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit
+ses fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a
+dû prendre des échéances pour le 15 décembre. Veux-tu
+repartir ce soir pour Marseille?</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je
+refusai en tâchant de ne pas inquiéter mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Combien l'homme est fou de faire des combinaisons
+basées sur l'avenir! dit-il en continuant. Ainsi, quand
+tout jeune, tu as manifesté le désir d'être soldat, j'en ai
+été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés longtemps
+séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux
+fatigues d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir
+cédé à ta vocation, parce que si j'étais tourmenté d'un
+côté, j'étais au moins rassuré d'un autre. Quand on a vu
+comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de son
+existence, c'est un grand embarras que de choisir une
+position pour son fils: où trouver une place que le flot
+des révolutions n'atteigne pas? Ce n'est assurément pas
+dans la magistrature, ni dans l'administration, ni dans la
+diplomatie. J'avais cru que l'armée t'offrirait ce port
+tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton pays
+sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où
+il viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée
+n'est plus à l'abri de la politique. Ceci est nouveau et
+il fallait l'ambition de ce prétendant besogneux pour introduire
+en France cette innovation. Jusqu'à présent on
+avait vu des gouvernements corrompre les députés, les
+magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un
+Bonaparte de corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle
+entre ses mains, et jusqu'où ne nous fera-t-il pas descendre?
+La royauté est morte, le clergé s'éteint, l'armée
+seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle
+aussi va s'effondrer.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques généraux, quelques officiers ne font pas
+l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un
+mot pour l'ébranler; mais je ne peux pas la partager.</p>
+
+<p>Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie,
+et c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui
+protestait en moi que la conviction. Comme mon père,
+j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.</p>
+
+<p>Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques,
+elles durent s'effacer devant des craintes d'une
+autre nature plus immédiates et plus brutales.</p>
+
+<p>Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père,
+après mon arrivée à Paris, ne se continua point, et la
+maladie reprit bien vite son cours menaçant.</p>
+
+<p>Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations
+de l'intestin, et, après l'avoir lentement et pas à pas
+amené à un état de faiblesse extrême, elle était arrivée
+maintenant à son dernier période. L'abattement moral
+qui avait un moment cédé à la joie de me revoir, avait
+redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui
+pour n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante
+dans ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques
+étaient devenues intolérables. Enfin il était
+survenu de l'infiltration aux membres inférieurs.</p>
+
+<p>Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une
+terminaison fatale avec une effrayante rapidité, et le vendredi
+soir, le médecin, après sa troisième visite dans la
+même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait plus conserver
+d'espérance.</p>
+
+<p>Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment
+que ce coup allait me frapper d'un moment à
+l'autre, il m'atteignait si profondément qu'il me laissa
+durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole
+nette et précise du médecin qui ne permettait plus le
+doute, il s'était fait en moi un déchirement,&mdash;une corde
+s'était cassée, et je m'étais senti tomber dans la vide.</p>
+
+<p>Cependant, comme je devais revenir immédiatement
+près de mon père pour ne pas l'inquiéter, j'avais fait
+effort pour me ressaisir, et j'étais rentré dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Mais je n'avais pas pu le tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes
+lèvres sont contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas?
+Hé bien, mon pauvre fils, il faut nous résigner tous deux;
+on ne lutte pas contre la mort.</p>
+
+<p>Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de
+me dominer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous
+deux dans ce moment terrible et ne cherchons point
+mutuellement à nous tromper; puisque l'un et l'autre
+nous savons la vérité, passons librement les quelques
+heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien
+en face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.</p>
+
+<p>Puis, après un long moment de contemplation, pendant
+lequel ses yeux alanguis où déjà flottait la mort,
+restèrent fixés, attachés sur moi:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien
+son fils!</p>
+
+<p>Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula
+sur sa joue amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et
+haletante, s'arrêta dans sa gorge, et, durant quelques
+minutes, nous restâmes l'un et l'autre silencieux.</p>
+
+<p>Il reprit le premier la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience,
+et que j'ai souvent voulu traiter avec toi depuis
+que tu es ici. J'ai toujours reculé, pour ne point te peiner
+en parlant de notre séparation; mais maintenant ce scrupule
+n'est plus à observer. Je vais partir sans te laisser
+un sou de fortune à recueillir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour
+moi lourde et douloureuse et ce me sera peut-être un
+soulagement de m'en expliquer avec toi. Tu sais par
+quelle série de circonstances malheureuses ma fortune et
+celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les
+nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir
+de votre désintéressement dans ces circonstances, que la
+fortune elle-même qu'il vous a coûté.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de
+me laisser sans autres ressources que ma pension de
+retraite et la rente viagère que me devaient nos cousins
+d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec la pension
+que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses
+personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute,
+j'aurais pu diminuer mes dépenses.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de
+moins aujourd'hui. Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné
+chaque année, et pour excuse, je me suis dit que
+tu serais colonel et richement marié quand je te quitterais,
+et que les quelques mille francs amassés péniblement
+par ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte,
+tu n'es pas colonel, tu n'es pas marié, je ne t'ai rien
+amassé et c'est à peine si tu trouveras quelques centaines
+de francs dans ce tiroir. En tout autre temps cela ne serait
+pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se passer?
+Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture
+et m'empoisonne les derniers moments qui nous
+restent à passer ensemble. Ces questions sont terribles
+pour un mourant, et plus pour moi que pour tout autre
+peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.
+Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite
+jamais entre ton devoir et ton intérêt. La misère est facile
+à porter quand notre conscience n'est pas chargée. Mon
+dernier mot, mon dernier conseil, ma dernière prière
+s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et
+quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu
+dois; me le promets-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi.</p>
+
+<p>Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa
+pendant les deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore
+regarder le portrait de mon père. Je ne peux pas revenir
+en ce moment sur ces deux journées; peut-être plus
+tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui
+il m'exaspère.</p>
+
+<p>Mon père mourut le 1er décembre au moment où le
+jour se levait,&mdash;jour lugubre pour moi succédant à une
+nuit affreuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner
+nos morts à la garde d'étrangers.</p>
+
+<p>Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même
+qu'elle nous fait fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré;
+il n'est plus depuis quelques minutes à peine, son corps
+n'est pas encore refroidi, et nous nous éloignons.</p>
+
+<p>Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et
+cependant de ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il
+est bon pour notre âme d'entendre et de comprendre.
+C'est un dernier et suprême entretien dont le souvenir se
+conserve toujours vivace au fond du coeur.</p>
+
+<p>Je veillai donc mon père.</p>
+
+<p>Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par
+ces mille soins que les convenances de la mort commandent,
+je fus bien peu maître de ma pensée.</p>
+
+<p>La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce
+pauvre père qui m'avait tant aimé. Je m'assis dans le
+fauteuil sur lequel il était resté étendu pendant sa maladie,
+et je me mis à lire la série des lettres que je lui
+avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume
+entre mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées
+par lui et serrées soigneusement dans un bureau où je
+les avais trouvées.</p>
+
+<p>Pendant les premières années, elles étaient rares; car
+alors nous ne nous étions pour ainsi dire pas quittés, et
+je n'avais eu que quelques occasions de lui écrire pendant
+de courtes absences qu'il faisait de temps en temps.
+Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations étaient
+devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment
+où la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et
+alors les lettres s'étaient succédé longues et suivies.</p>
+
+<p>C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de
+la sienne autant que de la mienne; elles parlaient de lui
+autant que de moi, n'étant point seulement un récit, un
+journal de ce que je faisais ou de ce qui m'arrivait, mais
+étant encore, étant surtout des réponses à ce qu'il me
+disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages
+de tendresse.</p>
+
+<p>Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il
+parfois que je m'entretenais véritablement avec
+lui. La mort était une illusion, le corps que je voyais
+étendu sur sa couche funèbre n'était point un cadavre et
+la réalité était que nous étions ensemble l'un près de
+l'autre, unis dans une même pensée.</p>
+
+<p>Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table
+et, pendant de longs instants, je restais perdu dans le
+passé, me le rappelant pas à pas, le vivant par le souvenir.
+L'heure qui sonnait à une horloge, le roulement
+d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un
+meuble ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient
+brusquement dans la douloureuse réalité. Hélas!
+la mort n'était pas une illusion, c'était le rêve qui en
+était une.</p>
+
+<p>Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait
+être, mais c'était le matin, car le froid se faisait sentir;
+Félix entra doucement dans la chambre. Lui aussi avait
+voulu veiller et il était resté dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il
+se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la
+trottoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la
+fenêtre de la salle à manger; j'ai vu des agents de police
+passer et repasser; il y en a aussi d'autres au coin de la
+rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se cacher. C'est la
+Révolution.</p>
+
+<p>J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes
+pensées; cependant, cette insistance de Félix m'amena à
+la fenêtre de la salle à manger, et à la lueur des becs
+de gaz, je vis en effet des groupes sombres qui paraissaient
+postés en observation. Bien qu'ils fussent cachés
+dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de
+ville. Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée.
+Au coin de la rue du Bac, un afficheur était occupé à
+coller de grands placards dont la blancheur brillait sous
+la lumière du gaz.</p>
+
+<p>Il était certain que ces agents étaient placés là, dans
+cette rue tranquille, pour accomplir quelque besogne
+mystérieuse.</p>
+
+<p>Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner
+cette question. Je rentrai dans la chambre et repris ma
+place près de mon père.</p>
+
+<p>Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau,
+et comme je faisais un geste d'impatience pour le renvoyer,
+il insista.</p>
+
+<p>&mdash;On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés
+dans la maison.</p>
+
+<p>En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un
+bruit de pas précipités et des éclats de voix.</p>
+
+<p>Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement
+fut de me lever précipitamment et de courir sur le
+palier. Mais je n'avais pas fait cinq pas que la réflexion
+m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne pouvaient
+pas s'être introduits dans la maison pour porter la main
+sur un homme comme le général. Félix était affolé par la
+peur.</p>
+
+<p>Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait
+redoublé. J'ouvris la porte du palier.</p>
+
+<p>&mdash;A la trahison! criait une voix forte.</p>
+
+<p>Puis, en même temps, on entendait des piétinements,
+des fracas de portes, le tumulte d'une troupe d'hommes,
+tout le bruit d'une lutte.</p>
+
+<p>Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison
+étaient sortis comme moi; plusieurs portaient des
+lampes et des bougies qui éclairaient l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur,
+le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le
+général aux agents qui l'entouraient?</p>
+
+<p>A ce moment le commissaire de police, qui était à la
+tête des agents, se jeta sur le général et le saisit au
+collet.</p>
+
+<p>Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par
+leur chef et, se ruant sur le général, le saisissant aux
+bras, le tirant, le poussant, l'entraînèrent au bas de l'escalier
+avec cette rapidité brutale que connaissent seulement
+ceux qui ont vu opérer la police.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! à moi! criait le général.</p>
+
+<p>Descendant rapidement derrière les agents, j'étais
+arrivé aux dernières marches de l'escalier comme ils
+s'engageaient sous le vestibule, je voulus m'élancer au
+secours du général, mais deux agents se jetèrent devant
+moi et me barrèrent le passage.</p>
+
+<p>&mdash;A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à
+moi, à moi, je suis le général Bedeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.</p>
+
+<p>Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus
+me dégager, mais ils étaient vigoureux, et je ne pus
+me débarrasser de leur étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous
+enlève aussi.</p>
+
+<p>Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés
+dans la rue, et l'on entendait toujours la voix du général,
+s'adressant sans doute aux passants qui s'étaient arrêtés.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de
+l'Assemblée; je suis le général Bedeau.</p>
+
+<p>Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents
+et en traînant l'autre avec moi.</p>
+
+<p>Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la
+rue se referma avec violence et en même temps on entendit
+une voiture qui partait au galop.</p>
+
+<p>Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux
+agents s'étaient jetés de nouveau sur moi. En entendant
+ce bruit, ils me lâchèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le
+poing.</p>
+
+<p>Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils
+se firent ouvrir la porte, et s'en allèrent sans m'emmener
+avec eux.</p>
+
+<p>Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de
+l'appartement du général, je trouvai le domestique de
+celui-ci qui se lamentait au milieu d'un groupe de
+curieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit!
+quand le commissaire a sonné, je l'ai pris pour
+M. Valette, le secrétaire de la présidence de l'Assemblée,
+et je l'ai conduit à la chambre du général. Ils vont le
+fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!</p>
+
+<p>Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et
+c'était en faisant arrêter les représentants chez eux que
+Louis-Napoléon voulait prendre le pouvoir.</p>
+
+<p>En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement
+égoïste: l'armée ne se faisait pas la complice de
+Louis-Napoléon; l'honneur au moins était sauf.</p>
+
+<p>Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères
+n'étaient plus possibles; les bruits de la rue montaient
+jusque dans cette chambre funèbre où la lumière
+du jour ne pénétrait pas.</p>
+
+<p>A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi
+quoi que je fisse pour me boucher les oreilles. On avait
+arrêté les questeurs de l'Assemblée. Le palais Bourbon
+était gardé par les troupes. Les soldats encombraient les
+quais et les places.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait
+son appui au coup d'État, ou tout au moins une partie
+de l'armée; quelques régiments gagnés à l'avance, sans
+doute.</p>
+
+<p>L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il
+se faire au milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle
+pas éclater d'un moment à l'autre, et les barricades
+n'allaient-elles pas se dresser au coin de chaque
+rue?</p>
+
+<p>L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla
+mon trouble: leurs paroles étaient contradictoires; tout
+était tranquille; au contraire on se battait dans le faubourg
+Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.</p>
+
+<p>Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux
+amis de mon père ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut
+tenir conseil avec eux pour savoir si nous ne devions pas
+différer l'enterrement. L'un, M. le marquis de Planfoy,
+voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M. d'Aray,
+voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux,
+écouter leurs raisons, prendre une décision et tout cela
+dans cette chambre où depuis deux jours nous n'osions
+pas parler haut.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de
+barricade? disait M. d'Aray. Paris tout entier est soulevé.
+Je viens de traverser la place de l'École-de-Médecine
+et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé
+par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement,
+chargé par les gardes municipaux à cheval, a été
+dissipé, mais il va se reformer; la lutte va s'engager, si
+elle n'est pas commencée.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y
+aura rien au moins pour le moment. Je viens de traverser
+les Champs-Élysées et la place de la Concorde; j'ai vu
+Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux état-major
+passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
+bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il
+veut; ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes
+ayant crié «Vive l'empereur!» il a fait répondre
+«Vive la République!» par les cuirassiers de son escorte.
+Avant de tenter une résistance, on réfléchira. Les généraux
+africains et les chefs de l'Assemblée sont arrêtés; il
+y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués
+à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge
+pas; il lit les affiches avec plus de curiosité que de colère;
+et comme on lui dit qu'il s'agit de défendre la République
+contre l'Assemblée, qui voulait la renverser, il le
+croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage universel,
+on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit
+pas plus loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent
+mieux ce qui se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie
+qui fait les barricades. La garde nationale ne
+bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le rappel.
+S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné,
+mais on est encore plus désorienté, car on n'avait
+rien prévu, rien organisé en vue de ce coup d'État
+que tout le monde attendait. Demain on se retrouvera:
+on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop
+tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et
+l'empire n'en sera que plus solidement établi. Je t'engage,
+mon pauvre Guillaume, à ne pas différer cette triste cérémonie.</p>
+
+<p>M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire
+résolu; il a été représentant à la Constituante, il a le sentiment
+des choses politiques, j'eus confiance en lui et me
+rangeai de son côté.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné
+ses instructions pour son enterrement et m'avait demandé
+d'observer strictement sa volonté.</p>
+
+<p>Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il
+trouvait que les funérailles, telles qu'on les pratique dans
+notre monde, sont une comédie au bénéfice des vivants,
+bien plus qu'un hommage rendu à la mémoire des morts.</p>
+
+<p>Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses,
+il avait arrêté la liste des personnes que je devrais inviter
+à son convoi, non par une lettre banale imprimée suivant
+la formule, mais par un billet écrit de ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de
+dérangement, m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus
+que ceux qui me suivront jusqu'au cimetière, trouvent
+dans cette promenade un prétexte à causerie. Je ne veux
+derrière moi, près de toi, que des amis dont le chagrin
+soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables
+amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne
+comprendra que dix amis sincères et dévoués.</p>
+
+<p>Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations,
+et je n'avais de mon côté invité personne. Ce
+n'était pas d'un témoignage de sympathie donné à ma
+personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à
+mon père.</p>
+
+<p>A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient
+été prévenus étaient arrivés; les deux qui manquaient
+ne viendraient pas, ayant été arrêtés le matin et conduits
+à Mazas.</p>
+
+<p>Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur
+se serra sous le coup d'une horrible appréhension:
+pourrions-nous aller jusqu'au Père-Lachaise et traverser
+ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de ville, la place
+de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
+des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé
+à mon esprit, et je voyais partout des barricades: on
+nous arrêtait; on renversait le char; on jetait le cercueil
+au milieu des pavés; la lutte s'engageait, c'était une
+hallucination horrible.</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à
+la rue son aspect accoutumé; les magasins étaient
+ouverts, les passants circulaient, les voitures couraient,
+c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai, M. de
+Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire
+que je ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme
+qui m'était cependant si favorable. Hé quoi! c'était ainsi
+qu'on acceptait cette révolution militaire! personne
+n'avait le courage de protester contre cet attentat!</p>
+
+<p>Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que
+ce calme était plus apparent que réel: il y avait des
+groupes sur les trottoirs, dans lesquels on causait avec
+animation; au coin des rues on lisait les proclamations
+en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg
+Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances
+populaires; il faudrait voir quand nous approcherions
+des faubourgs.</p>
+
+<p>Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être
+rassuré sans raison, je retombai dans mes craintes sans
+que rien qu'une appréhension vague justifiât ces craintes.</p>
+
+<p>Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires
+qui me poussaient d'un extrême à l'autre. Je
+pus revenir à mes pensées. Je n'eus plus que mon père
+présent devant les yeux, mon père qui m'allait être enlevé
+pour jamais.</p>
+
+<p>Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement.
+Soit que les troubles du dehors n'eussent point
+pénétré sous ses voûtes, soit qu'ils n'eussent point
+touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y célébraient
+comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
+chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres,
+il y avait des femmes qui priaient.</p>
+
+<p>Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies
+qui tournait et retournait autour de moi, me saluant,
+me faisant des révérences et des signes mystérieux, j'aurais
+pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce figurant
+ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et
+quand dans une génuflexion il ramenait les plis de son
+manteau, il me semblait qu'il m'ouvrait un jour sur la
+rue,&mdash;ses émotions et ses troubles.</p>
+
+<p>Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place
+derrière le char en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.</p>
+
+<p>Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me
+voir, les passants devaient se dire que j'avais une singulière
+contenance. Et, de fait, à chaque instant, je me
+penchais à droite ou à gauche pour regarder au loin, si
+quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.</p>
+
+<p>Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que
+j'avais déjà remarquée; mais en arrivant à un pont, je
+ne sais plus lequel, un corps de troupe nous arrêta. Les
+soldats, l'arme au pied, obstruaient le passage; les tambours
+étaient assis sur leurs caisses, mangeant et buvant;
+les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.</p>
+
+<p>La chaleur de l'indignation me monta au visage:
+c'étaient là mes camarades, mes compagnons d'armes;
+ils riaient.</p>
+
+<p>La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et
+jusqu'au cimetière notre route se continua sans incident.
+Partout dans les rues populeuses, dans les places, dans
+les faubourgs l'ordre et le calme des jours ordinaires.</p>
+
+<p>Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je
+demande à ne pas le raconter; je sens là-dessus comme
+les anciens, il est de certaines choses qu'il ne faut pas
+nommer et dont il ne faut pas parler; c'est bien assez
+d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes
+les joies de la terre n'effaceront jamais.</p>
+
+<p>Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous
+le mien, c'était celui de M. de Planfoy.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu
+aller?</p>
+
+<p>&mdash;Rentrer dans la maison de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons,
+à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous demeurez rue de Rouilly.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments
+où il est bon de marcher pour user la fièvre et abattre sa
+force corporelle.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au
+tournant du chemin, Paris nous apparut couché dans la
+brume. Tous deux, d'un même mouvement, nous nous
+arrêtâmes.</p>
+
+<p>De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait
+pas un murmure qui fût le signe d'une émotion populaire.
+Les cheminées des usines lançaient dans le ciel gris
+leurs colonnes de fumée. On travaillait.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir
+une révolution autrement grave que celle que voulait
+tenter Charles X. Les temps sont changés.</p>
+
+<p>Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant
+de la Bastille, M. de Planfoy fut salué par deux personnes
+qui l'abordèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où
+nous ont conduits les folies de la majorité.</p>
+
+<p>Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui
+s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui
+de l'armée, de l'apathie du peuple. Je compris que
+c'étaient deux membres de l'Assemblée appartenant au
+parti républicain. Nous arrivions sur la place de la Bastille.
+Devant nous un groupe assez compacte était massé
+sur la voûte du canal.</p>
+
+<p>&mdash;L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez,
+dit l'un des représentants; le peuple est trompé, mais
+déjà il comprend la vérité de la situation. Vous voyez
+qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler à ces gens;
+ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que nous
+épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance
+pour organiser une défense formidable. Si le faubourg se
+soulève, des quatre coins de Paris on viendra se joindre
+à nous.</p>
+
+<p>Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de
+la patrie qui l'avait formé: deux saltimbanques en maillot
+se promenaient gravement pendant qu'un paillasse faisait
+la parade, demandant «quatre sous encore, seulement
+quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»</p>
+
+<p>Le représentant ne se découragea point, et s'adressant
+d'une voix ferme à ces badauds, il leur adressa quelques
+paroles vigoureuses et faites pour les toucher.</p>
+
+<p>Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la
+sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches
+la parade; si tu veux enfoncer le pitre, commence par
+être plus drôle que lui.</p>
+
+<p>Nous nous éloignâmes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je
+tort ce matin? Il considère que tout cela ne le touche
+pas, et que c'est une querelle entre les bonapartistes et
+les monarchistes dans laquelle il n'a rien à faire. Et puis
+il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la bourgeoisie,
+qui l'a battu aux journées de Juin.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y
+avait pas plus d'émotion que sur la place de la Bastille.
+Décidément, les Parisiens acceptaient le coup d'État qui
+se bornerait à l'arrestation de quelques représentants.</p>
+
+<p>Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements
+de troupes qui attendaient.</p>
+
+<p>Comme nous arrivions dans la rue de l'Université,
+nous aperçûmes une foule compacte et un spectacle que
+je n'oublierai jamais s'offrit à mes yeux.</p>
+
+<p>Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient
+le général Forey et le capitaine Schmitz, son aide de
+camp; puis venait une colonne de troupes, puis après
+cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de deux
+cents prisonniers.</p>
+
+<p>Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée
+nationale, qu'on venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement;
+à leur tête marchait leur président, qu'un
+agent de police tenait au collet.</p>
+
+<p>Le passage de ces députés, conduits entre des soldats
+comme des malfaiteurs, provoquait quelques cris de:
+«Vive l'Assemblée,» mais en général il y avait plus d'étonnement
+dans la foule que d'indignation. Et comme
+M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait
+ce cortége:</p>
+
+<p>&mdash;A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez
+bien, tout ça c'est pour la farce.</p>
+
+<p>En rentrant dans l'appartement de mon père, je me
+laissai tomber sur une chaise, j'étais anéanti, écoeuré.</p>
+
+<p>Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette
+prostration. Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais
+dans une crise de découragement où l'on est insensible à
+toute espérance. D'ailleurs, les plaisanteries, les bavardages
+gais et légers de cette lettre, les paroles de coquetterie
+qu'elle contenait n'étaient pas en rapport avec ma
+situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
+soulageait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de
+Planfoy après un long temps de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais
+auparavant à remettre à quelques personnes des
+papiers importants dont mon père était le dépositaire:
+c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a recommandé
+vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
+politique.</p>
+
+<p>&mdash;Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période
+où il faudra ne pas se compromettre. Louis-Napoléon a
+débuté par le ridicule et il voudra sans doute effacer
+cette impression première par la terreur. Si tu ne peux
+remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et
+si tu veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais
+à ton régiment.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon
+père m'a demandé; si je ne peux pas réussir, j'aurai
+ensuite recours à vous, car il m'est impossible de rester
+à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, et
+pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait
+si mon régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers
+onze heures, et je sortirai demain à huit heures.</p>
+
+<p>Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs
+reprises dans ses bras, et je restai seul.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>Il était trois heures: le train que je voulais prendre
+partait à huit heures du soir, je n'avais donc que très
+peu de temps à moi pour porter ces papiers à leurs
+adresses; je me mis en route aussitôt.</p>
+
+<p>J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de
+l'Observatoire, aux Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin
+et rue du Rocher.</p>
+
+<p>Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me
+fit n'était pas de nature à m'encourager à persister dans
+l'accomplissement de ma mission.</p>
+
+<p>La personne que j'allais chercher habite une de ces
+maisons assez nombreuses dans ce quartier qui participent
+à la fois de la maison de santé, de l'hôtel meublé
+et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec une
+grande affabilité et me parla de mon père en termes
+sympathiques, mais quand je lui tendis la liasse de
+papiers qui portait son nom, elle changea brusquement
+de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la dureté,
+le calme par l'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit-elle, en me prenant vivement la
+liasse des mains, c'est pour me remettre ces lettres insignifiantes
+que vous vous êtes exposé à parcourir Paris
+un jour de révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet
+entre vos mains, et comme je pars ce soir pour rejoindre
+mon régiment, je ne pouvais pas choisir un autre jour.
+Au reste je n'ai couru aucun danger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien
+que ces lettres n'aient aucune importance....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait,
+qu'elles avaient un intérêt pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il
+eût été mauvais qu'elles tombassent aux mains de personnes
+étrangères qui eussent pu les interpréter faussement.</p>
+
+<p>Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune
+importance comme on me le disait, on les comptait cependant
+attentivement et on les examinait.</p>
+
+<p>&mdash;Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine
+raideur.</p>
+
+<p>&mdash;Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles,
+cher monsieur; tandis qu'en gardant ces papiers chez
+vous, vous supprimiez tout danger, surtout en déchirant
+l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père
+était assurément un homme auquel on pouvait se fier en
+toute confiance, mais peut-être portait-il la précaution
+jusqu'à l'extrême.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'avait souci que de son devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il
+y a des moments pour faire son devoir.</p>
+
+<p>Je me levai vivement.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais été peiné que pour une liasse de documents
+insignifiants, vous vous fussiez trouvé pris dans
+des... complications désagréables, pour vous d'abord et
+aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés avec
+vous, innocemment.</p>
+
+<p>Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans
+répondre aux génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent
+ma sortie. A la Chaussée-d'Antin, l'accueil fut
+tout autre, et quand je tendis mon paquet cacheté, on me
+l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père était un bien brave homme, et vous,
+capitaine, vous êtes son digne fils; votre main, je vous
+prie, que je la serre avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Je tendis ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous
+charger de ces papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le
+voir. Quand j'ai appris sa maladie, j'ai eu l'idée d'aller
+lui rendre visite, mais on ne fait pas ce qu'on veut. Nous
+vivons dans un temps bizarre où il faut être prudent;
+cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt
+à tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche
+auprès de moi n'est pas la seule dont vous avez
+été chargé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes
+ses dispositions.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se
+fier entièrement; il a eu bien des secrets entre les mains.
+Si jamais je puis vous être utile, je vous donne ma
+parole que je serai heureux de m'employer pour vous.
+Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant
+que les choses aient repris leur cours naturel et
+légitime, ce que je souhaite aussi vivement que pouvait
+le souhaiter votre pauvre père, je pourrai peut-être rendre
+quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes
+du nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent,
+ne vous exposez pas; demain, la ville sera probablement
+en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je serai à Lyon.</p>
+
+<p>&mdash;A Lyon. Ah! tant mieux.</p>
+
+<p>Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait
+le nom d'une dame que j'avais entendu prononcer chez
+mon père, quand j'étais jeune. Il était beaucoup plus
+volumineux que les trois autres, et au toucher, il paraissait
+renfermer autre chose que des lettres,&mdash;une boîte,
+un étui.</p>
+
+<p>On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux
+femmes, une vieille et une jeune; la vieille parée comme
+pour un grand jour de grande réception, la jeune remarquablement
+belle.</p>
+
+<p>Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle
+en regardant ma carte avec un lorgnon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Elle releva les yeux et me regarda:</p>
+
+<p>&mdash;En deuil! Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais
+suivi l'enterrement.</p>
+
+<p>&mdash;Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.</p>
+
+<p>Puis quand nous fûmes seuls:</p>
+
+<p>&mdash;Votre père? dit-elle.</p>
+
+<p>Je baissai la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.</p>
+
+<p>Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je
+fus touché de ces regrets donnés à la mémoire de mon
+père, et je regardai avec émotion cette vieille femme qui
+pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément elle était
+la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter
+et elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec
+plus de grandeur et de noblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? dit-elle les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre
+en vos mains cette liasse de lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet,
+c'était ainsi que je devais apprendre sa mort. Votre
+père était un galant homme, monsieur le comte....</p>
+
+<p>Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit
+frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant,
+un homme de coeur, et le meilleur voeu que puisse former
+un femme qui l'a bien... qui l'a beaucoup connu, c'est
+de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.</p>
+
+<p>Elle releva les yeux et me regarda longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la
+Charles Ier.</p>
+
+<p>Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef
+en or qu'elle portait suspendue à la chaîne de son lorgnon,
+elle en tira un étui en maroquin que le temps avait
+usé et jauni.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.</p>
+
+<p>Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un
+homme de trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande
+seulement de me le laisser encore; je vais écrire un mot
+derrière cette miniature pour dire que je vous la donne;
+on vous la remettra quand je ne serai plus. Guillaume
+est votre nom, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père s'appelait Henri.</p>
+
+<p>Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut
+me retenir, mais l'heure me pressait; je lui expliquai les
+raisons qui m'obligeaient à partir.</p>
+
+<p>Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à
+mon arrivée, et me présentant à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée,
+de qui je parle si souvent quand je veux citer un
+modèle: si jamais tu rencontres monsieur dans le monde,
+j'espère que la petite-fille aura pour le fils un peu de
+l'amitié que la grand'mère avait pour le père.</p>
+
+<p>Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je
+m'inclinais pour prendre congé d'elle, elle me retint par
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?</p>
+
+<p>Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa
+sur le front.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera
+pas de fleurs.</p>
+
+<p>Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les
+Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez
+elles les personnes que j'avais besoin de voir; mais aux
+Champs-Élysées, cette chance ne se continua point: le
+personnage politique auquel mon dernier paquet était
+adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le
+rencontrer.</p>
+
+<p>Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin
+d'une scène caractéristique, qui me prouva, une
+fois de plus, que l'armée de Paris était dévouée au coup
+d'État.</p>
+
+<p>Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers
+occupaient les Champs-Élysées. Tout à coup, une immense
+clameur s'éleva de cette troupe, des cris enthousiastes
+se mêlant au cliquetis des sabres et des cuirasses:
+c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments
+et qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant
+empereur leur général vainqueur, n'ont poussé plus
+de cris de triomphe.</p>
+
+<p>Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main,
+suivant sur le cadran la marche des aiguilles et me demandant
+ce que je devais faire: Fallait-il partir pour
+Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il le confier
+à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon
+départ jusqu'au lendemain matin?</p>
+
+<p>A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet
+était le plus important de tous; et le nom du personnage
+à qui je devais le rendre, son rôle dans les événements
+politiques de ces vingt dernières années, son caractère,
+ses relations avec des partis opposés me faisaient une loi
+de ne pas agir à la légère.</p>
+
+<p>Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester,
+décidé à partir, et trouvant alternativement autant de
+bonnes raisons pour une résolution que pour l'autre. Mon
+devoir de soldat et mon amour me poussaient vers Marseille;
+mon engagement envers mon père me retenait à Paris.</p>
+
+<p>Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze
+heures de retard n'avaient pas grande importance maintenant.
+Que ferais-je à Marseille trois jours après que la
+nouvelle de la révolution y serait parvenue? Mon régiment,
+mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis
+longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde
+pesât sur moi pour m'empêcher de remplir la promesse
+que j'avais faite à mon père. Ce n'était qu'un retard de
+quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en prenant le
+lendemain matin le train de grande vitesse.</p>
+
+<p>J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux
+heures; à huit heures du soir mon personnage n'était
+pas de retour.</p>
+
+<p>Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la
+soirée et je rentrai dans Paris.</p>
+
+<p>Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les
+boulevards n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient
+pas fermés. Il y avait foule au contraire sur les trottoirs
+et dans les restaurants; dans les cafés on voyait le public
+habituel de ces établissements. Aux fenêtres d'un de ces
+restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite
+bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on
+dansait, et l'on entendait de la chaussée les grincements
+du violon et les notes éclatantes du cornet à piston.</p>
+
+<p>C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on
+rêvait.</p>
+
+<p>Où donc était Paris?</p>
+
+<p>A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées;
+même absence. J'attendis de nouveau, cette fois jusqu'à
+une heure du matin. Enfin, à une heure, je laissai une
+nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le lendemain
+matin, à six heures.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Étant donné le caractère du personnage que je devais
+voir, il fallait conclure de son absence qu'il ne trouvait
+pas prudent de rentrer chez lui, soit qu'il eût peur d'être
+arrêté comme tant de représentants l'avaient été, soit,
+ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être entraîné
+à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant
+que ce gouvernement fût solidement établi.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps
+à Paris, car les chances de Louis-Napoléon me paraissaient
+bien fragiles; la France, qui s'était unanimement
+soulevée contre Paris au moment des journées de juin, ne
+serait pas moins énergique contre cette révolution sans
+doute. Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au
+jour où il ne verrait plus de danger à ressusciter, pour
+prendre parti.</p>
+
+<p>Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux
+Champs-Élysées, comme je l'avais promis, et si je ne le
+trouvais pas, partir pour Marseille, après avoir remis mes
+papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen, tout me semblait
+concilié.</p>
+
+<p>J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées,
+et ce qui m'avait paru probable se trouva une réalité;
+mon personnage n'était pas rentré et on l'attendait
+toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude apparente.</p>
+
+<p>Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine,
+pour aller chez M. de Planfoy, qui habite, rue
+de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois «une petite maison»
+ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un
+héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode
+de l'habiter; le jardin qui l'entoure est vaste, et
+pour Mme de Planfoy qui adore ses enfants, c'est une considération
+qui l'a fait passer sur les inconvénients du
+quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais
+au moins ils ont de l'air et de l'espace.</p>
+
+<p>Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait
+à poindre, mais sombre et pluvieux; cependant il
+était assez clair pour que j'aperçusse, aussi loin que
+mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:
+infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les
+Champs-Élysées et aux abords des Tuileries.</p>
+
+<p>Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les
+boulevards, curieux de voir une dernière fois l'aspect
+de la ville. Paris semblait endormi d'un sommeil de mort.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une
+certaine animation; des groupes se formaient dans lesquels
+on discutait fiévreusement, mais sans crier. On
+s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et
+toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de
+police; j'en lus plusieurs qui appelaient le peuple aux
+armes; les unes annonçaient que Louis-Napoléon était
+mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, Strasbourg
+s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les
+agents de police arrachaient ces affiches, mais on en
+trouvait cependant partout, sur les volets, sur les portes,
+sur les troncs d'arbres. Cela indiquait bien évidemment
+que des tentatives de résistance s'organisaient.</p>
+
+<p>Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions
+militaires étaient prises et paraissaient redoutables;
+des maisons d'angle étaient occupées par les soldats et à
+chaque instant on entendait les tambours et les clairons
+des troupes qui défilaient pour aller occuper des positions.
+Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire,
+je marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui
+venait s'établir sur la place de la Bastille. Devant ces
+troupes, les groupes qui occupaient les boulevards se
+dispersaient et rentraient dans les rues latérales.</p>
+
+<p>Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation
+me parut plus grande: des rassemblements d'ouvriers
+encombraient les trottoirs et ne paraissaient pas disposés
+à entrer dans les ateliers; des individus vêtus en bourgeois
+allaient de groupes en groupes et paraissaient les
+haranguer. En passant je m'arrêtai.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un
+de ces individus.</p>
+
+<p>&mdash;Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de
+juin? dit un autre avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.</p>
+
+<p>Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille,
+qui interrompit ce colloque; des omnibus, escortés
+par quelques lanciers, remontaient la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria
+une voix.</p>
+
+<p>Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit,
+quelques voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on
+vit quelques hommes courir à la tête des chevaux.</p>
+
+<p>Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais
+pas précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je
+vis seulement qu'un colloque rapide s'engagea entre
+ceux qui avaient arrêté les omnibus et ceux qui se trouvaient
+dans ces omnibus. Puis, après un court moment
+d'attente, les voitures se mirent en route.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.</p>
+
+<p>Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des
+huées, et le souvenir du mot que j'avais entendu la veille
+en regardant défiler ces représentants me revint à la mémoire:
+«Tout ça, c'est pour la farce.»</p>
+
+<p>Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly,
+étrangement impressionné.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer,
+je parie que tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais
+et que tu viens me demander de garder les papiers
+que tu n'as pu remettre toi-même.</p>
+
+<p>Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant
+tristement; si tu avais eu mon expérience des
+choses et des hommes, tu serais parti hier soir et tu n'aurais
+point répété ces visites inutiles. Les gens en évidence
+qui couchent chez eux en temps de révolution sont des
+braves, et dans le monde politique les braves sont rares.
+Hier, après t'avoir quitté, j'ai vu un personnage de ce
+monde qui le matin, en apprenant l'arrestation bien
+réussie des députés, a accepté de faire partie du gouvernement;
+à une heure, quand il a su que les représentants
+réunis à la mairie du dixième organisaient la résistance,
+il a fait dire qu'il refusait; à quatre heures, quand les
+représentants ont été coffrés à la caserne du quai d'Orsay,
+il a accepté. Le tien appartient à cette variété, seulement,
+plus habile, il se cache et ne rend point publiques
+ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti
+qui finalement triomphera, empêché seulement par des
+circonstances indépendantes de sa volonté de manifester
+hautement ses opinions et ses désirs. Donne ton paquet;
+je le lui porterai. Quel malheur que ces papiers ne m'appartiennent
+pas! je m'en servirais pour lui faire une belle
+peur.</p>
+
+<p>Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai
+ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton
+père sera sacrée pour moi comme elle l'est pour toi; je
+ne voudrais pas plaisanter avec son souvenir, si justifiable
+que fût la plaisanterie. Tu pars donc?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais te conduire quelques pas.</p>
+
+<p>Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou;
+il se coiffa d'un mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la
+porte.</p>
+
+<p>Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudent, je vous en prie.</p>
+
+<p>Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun
+danger, je lui racontai ce qui venait de se passer dans la
+rue du Faubourg, quand on avait voulu délivrer les représentants.</p>
+
+<p>Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses
+recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens tout de suite.</p>
+
+<p>Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de
+Reuilly, quand nous entendîmes une clameur derrière
+nous, c'est-à-dire vers la rue du Faubourg-Saint-Antoine;
+en nous retournant, nous aperçûmes des hommes qui
+couraient.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera
+rien de grave aujourd'hui, me dit M. de Planfoy;
+il y a eu toute la nuit des allées et venues dans le faubourg,
+et bien certainement on a dû essayer d'organiser
+une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent
+pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement,
+pour mettre leurs combattants sur pied. Nous
+ne sommes qu'au deuxième jour.</p>
+
+<p>Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en
+arrière: nous eûmes alors l'explication du tumulte que
+nous avions entendu.</p>
+
+<p>Une barricade était commencée au coin des rues Cotte
+et Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur
+écharpe parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine
+en criant: «Aux armes! vive la République!»</p>
+
+<p>Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée
+d'un omnibus renversé et de deux charrettes, et
+c'était à peine si elle obstruait le milieu de la chaussée,
+assez large en cet endroit.</p>
+
+<p>Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais
+abri n'étaient pas non plus bien redoutables: c'était
+à peine s'ils atteignaient le nombre d'une centaine, et
+encore, dans cette centaine, en voyait-on plusieurs qui
+ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là, causant,
+s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille,
+tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils
+avaient d'autres préoccupations que de se battre.</p>
+
+<p>Au coin de chaque rue, des rassemblements assez
+compactes commençaient à se masser; mais ils étaient
+composés de curieux et d'indifférents.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant,
+et, en 1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce
+calme apathique, et il me sembla que les représentants
+et ceux qui les accompagnaient en criant: «Aux armes!»
+s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide, leurs
+voix n'éveillaient aucun écho.</p>
+
+<p>Parmi ces représentants se trouvait celui que nous
+avions vu la veille sur la place de la Bastille et qui avait
+voulu entraîner le peuple.</p>
+
+<p>M. de Planfoy l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?</p>
+
+<p>&mdash;Nous la tentons.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous soutenus?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le
+galvaniser, car nous ne comptons plus que sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît bien froid.</p>
+
+<p>&mdash;Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé
+par les meneurs de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage
+universel on nous enlève notre force. D'autres raisons
+encore le retiennent. Cette nuit nous avons eu une réunion
+à laquelle nous avions convoqué les chefs des associations
+ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait
+organiser un centre de résistance; que dans ce centre
+tous les représentants restés libres viendraient se placer
+au milieu du peuple, et alors la lutte pourrait commencer
+avec des chances sérieuses. Savez-vous ce qu'ils
+nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué
+plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:&mdash;«Nous
+ne pouvons vous promettre notre appui, a-t-il dit, nous
+avons des commandes.»</p>
+
+<p>&mdash;Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?</p>
+
+<p>&mdash;Nous le devons.</p>
+
+<p>Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer,
+je voulus expliquer à ce représentant que la place
+de leur barricade était mal choisie, et qu'ils ne pouvaient
+se défendre. En quelques mots, je lui expliquai les raisons
+stratégiques qui devaient faire abandonner cette
+position.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il
+s'agit d'un devoir à accomplir; il s'agit de verser son
+sang pour la justice, et, pour cela, toute place est bonne.</p>
+
+<p>Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les
+autres représentants qui allaient et venaient, s'adressant
+aux ouvriers groupés sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer
+en eux une étincelle.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve
+beaucoup comme lui, tout n'est pas fini.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se
+passait devant mes yeux déroutait absolument les leçons
+que je tenais de la tradition. Pour moi une insurrection
+était quelque chose d'irrésistible; c'était une explosion
+populaire, une éruption de pavés; une barricade dans
+une rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.</p>
+
+<p>C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans
+les journaux, mais la réalité ne ressemblait pas aux récits
+des livres.</p>
+
+<p>La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite
+n'en avait point fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai,
+d'une barricade qui s'élevait dans le faubourg du côté de
+la barrière du Trône, mais cela ne paraissait pas sérieux.
+Ce qu'il y avait de certain et de visible, c'était qu'autour
+de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans la
+rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens
+devant des spectateurs qui n'ont point à se mêler
+à l'action.</p>
+
+<p>Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore,
+c'était d'entendre les propos de ces spectateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais
+à ma droite, si ça ne fait pas suer!</p>
+
+<p>Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus,
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte,
+chaussée de savates éculées, avec cela des cheveux
+gris ébouriffés, de la barbe au menton, le nez barbouillé
+de tabac, la voix cassée, c'était le type de la terrible tricoteuse
+d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était
+celle de juin.</p>
+
+<p>Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit
+ans, que la sciure du bois d'acajou avait teint
+en rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle
+barrait l'entrée des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage
+propre; ça avait été fait avec amour; mais le peuple
+en était.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça
+n'est bon à rien par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler
+les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne
+va arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Faut voir ça.</p>
+
+<p>&mdash;Hé allez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Où qu'elle est la ligne?</p>
+
+<p>&mdash;Sur la place.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; nous avons le temps de prendre un
+<i>mêlé</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.</p>
+
+<p>Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade,
+mais sans entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut,
+et les quelques moellons qui avaient été apportés
+pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être d'un
+grand secours.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté
+les efforts des représentants pour entraîner le peuple à la
+résistance, et de l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient
+de groupe en groupe, d'homme en homme, et de loin on
+les voyait parler et gesticuler.</p>
+
+<p>A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy
+me les désignait et me nommait ceux qu'il connaissait:
+Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères; Charamaule,
+l'ancien député; Schoelcher, Alphonse Esquiros,
+Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier,
+Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les
+noms.</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui
+se préparaient à combattre; bientôt on apporta quelques
+fusils avec quelques cartouches et j'entendis dire que les
+postes du Marché-Noir et de la rue de Montreuil s'étaient
+laissé désarmer sans faire résistance.</p>
+
+<p>J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule,
+devait produire un certain entraînement; mais il n'en
+fut rien et on eut grand'peine à trouver des combattants
+pour les vingt fusils qui avaient été apportés.</p>
+
+<p>Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces
+fusils à un ouvrier qui se tenait sur le trottoir les mains
+dans ses poches, celui-ci haussa les épaules et dit nonchalamment:</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous
+garder vos vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec
+un sourire désolé, vous allez voir comment on meurt
+pour vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une
+émotion étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait.
+Ce mot m'entraîna, j'étendis la main pour prendre le fusil
+que l'ouvrier n'avait pas voulu, mais M. de Planfoy me
+retint.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là
+vont se battre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu
+envoyé ta démission à ton colonel?</p>
+
+<p>Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne
+répliquai point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient
+point en disposition de s'entendre.</p>
+
+<p>D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit
+qui commandait l'attention: la troupe approchait.</p>
+
+<p>Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite
+rapide qui en tout autre moment m'eût fait bien rire: en
+quelques secondes la rue encombrée se vida, les portes et
+les volets se fermèrent, mais comme la curiosité ne perd
+jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant
+prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du
+spectacle de la rue. En voyant venir la troupe, les représentants
+s'étaient rapprochés de la barricade, et M. de
+Planfoy et moi nous nous étions collés contre les maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui
+montrant les soldats qui avançaient rapidement, qu'est-ce
+que tu penses de l'abolition de la peine de mort?</p>
+
+<p>Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût
+trop préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit
+pas et monta vivement sur la barricade, suivi de
+cinq ou six autres représentants.</p>
+
+<p>L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une
+courte distance de la barricade: elle se composait de
+trois compagnies d'infanterie et elle occupait toute la largeur
+de la chaussée. D'un côté, une forêt de baïonnettes;
+de l'autre, vingt combattants attendant la mort silencieusement
+derrière ce mauvais abri.</p>
+
+<p>Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi
+pour nous; mais nous étions trop fortement émus pour
+penser à cela, et j'étais immobile comme si mes pieds
+eussent été fixés au sol.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant
+aux défenseurs de la barricade, nous allons parler
+aux soldats.</p>
+
+<p>En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent
+au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat,
+j'ai été témoin de bien des actes de calme et de courage,
+mais je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ces sept
+hommes s'avançant sur une même ligne, lentement, sans
+armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur
+écharpe de représentants déployée sur leur poitrine.</p>
+
+<p>Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent
+d'eux-mêmes, instinctivement, sans qu'il eût été fait de
+commandement: un capitaine était à leur tête.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-nous, dit un des représentants, nous
+sommes représentants du peuple et nous défendons la loi,
+rangez-vous de notre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous
+entendre; j'ai reçu des ordres que je dois exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous violez la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne passerez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la République! vive la Constitution!</p>
+
+<p>&mdash;Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une
+voix forte; vous voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers ses soldats:</p>
+
+<p>&mdash;Apprêtez armes!</p>
+
+<p>A ce commandement les représentants ne reculèrent
+point et tous ensemble poussèrent de nouveau le cri de
+«Vive la République.»</p>
+
+<p>Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur
+les représentants qu'ils poussèrent devant eux en les
+bousculant.</p>
+
+<p>Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de
+leurs corps, pour empêcher les soldats d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large
+chaussée; que pouvaient-ils contre cette troupe qui les
+enveloppait et les débordait?</p>
+
+<p>Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant
+toujours avec leurs mains portées en avant de s'opposer
+à cet envahissement.</p>
+
+<p>Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des
+représentants fut couché en joue: la pointe de la baïonnette
+était contre sa poitrine. Il mit la main sur son
+écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tire donc, cochon, si tu l'oses!</p>
+
+<p>Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.</p>
+
+<p>Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas
+vu, au milieu du tumulte et de la bagarre, ce qui se passait,
+crut qu'on avait tiré sur les représentants et il déchargea
+son arme sur la troupe. Un soldat tomba.</p>
+
+<p>Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent
+avec ensemble, et sans que le commandement de faire
+feu eût été donné, une décharge générale se fit entendre.</p>
+
+<p>Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il
+fut renversé par cette décharge, et un jeune homme qui
+se tenait à ses côtés tomba avec lui.</p>
+
+<p>En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par
+les soldats, et ses défenseurs se dispersèrent.</p>
+
+<p>Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné
+jusqu'à la rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura
+le bras et mon habit fut troué.</p>
+
+<p>Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit
+pas d'autre décharge, et rapidement divisée, elle se lança
+à la poursuite des républicains dans les rues Cotte et
+Sainte-Marguerite pour les empêcher de se reformer.</p>
+
+<p>J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la
+porte était restée ouverte; quand les soldats eurent défilé,
+je revins sur le lieu de la lutte pour chercher M. de
+Planfoy.</p>
+
+<p>Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait
+été si rapidement enlevée, et les soldats nous étaient
+tombés si brusquement sur le dos, que je n'avais rien pu
+distinguer; j'avais été entraîné par une avalanche et
+j'avais eu assez affaire de me garer des coups de baïonnette.</p>
+
+<p>Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant
+Baudin; l'autre victime, qui était tombée avec
+lui, avait déjà disparu.</p>
+
+<p>Qu'était devenu M. de Planfoy?</p>
+
+<p>Avait-il été entraîné par les soldats?</p>
+
+<p>Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?</p>
+
+<p>Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me
+décidai à aller rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester
+dans l'incertitude. Si M. de Planfoy n'était pas chez lui,
+je devais le chercher et le trouver.</p>
+
+<p>Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais
+pas abandonner M. de Planfoy. S'il avait été arrêté,
+sa situation devenait des plus graves, car au moment où
+je lui avais donné mes papiers, il les avait mis dans la
+poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui pouvaient
+le compromettre sérieusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+
+<p>J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly
+qu'elle s'ouvrit devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait
+ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame
+de Planfoy.</p>
+
+<p>Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude;
+je n'avais point pensé à celle que j'allais allumer
+dans cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.</p>
+
+<p>Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions
+été séparés et comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru
+qu'il était rentré chez lui. Ces explications, par malheur,
+n'étaient pas de nature à calmer l'angoisse de madame
+de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure que
+j'entassais paroles sur paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y
+retourner, le retrouver et le ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins,
+grâce à leur aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis
+de ne pas prendre une minute de repos avant d'avoir
+retrouvé son mari, et je partis.</p>
+
+<p>Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai
+les représentants qui avaient été au-devant des soldats:
+ceux-ci les ayant débordés, les avaient laissés derrière
+eux; et les représentants, sans perdre courage, parcouraient
+le faubourg, en appelant le peuple aux armes.
+Mais leur voix se perdait dans le vide; on les saluait en
+mettant la tête à la fenêtre, on criait quelquefois: Vive
+la République! mais on ne descendait pas dans la rue
+pour les suivre et recommencer le combat.</p>
+
+<p>Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient
+sauvés un peu partout étaient revenus aux abords de la
+barricade. Ce fut en vain que je cherchai M. de Planfoy
+dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En allant et
+venant, j'entendais raconter la mort du représentant
+Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation,
+provoquait l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu
+se joindre à lui exaltaient maintenant son courage: mutuellement,
+on s'accusait de l'avoir laissé tuer sans le
+soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
+avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de
+Planfoy. Enfin, je trouvai un gamin de dix ou onze ans
+qui répondit à mes questions.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon
+chapeau; le soleil ne le brûlera pas maintenant, il a eu
+trop de précaution, il est à l'ombre: les soldats l'ont
+emmené.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la
+barricade en allongeant des coups de baïonnette à droite
+et à gauche, le vieux au chapeau s'est fâché: «Vous
+voyez bien que cet homme ne se défend pas!» qu'il a
+dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en disposition
+de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont
+bousculé, et, comme il se défendait, il l'ont emmené.</p>
+
+<p>&mdash;Où l'ont-ils emmené?</p>
+
+<p>&mdash;Au poste, bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;A quel poste?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au
+poste de la rue Sainte-Marguerite, parce que les soldats
+ont filé. Quand ils ne sont pas les plus forts, ils déménagent;
+quand ils sont en force, ils reviennent et ils
+cognent.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun
+pour soi; et puis les soldats avaient sauté sur le représentant
+pour l'emporter, de peur qu'on ne promène son
+cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle que de
+suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête,
+les os étaient cassés, la cervelle sortait.</p>
+
+<p>Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu,
+me racontait comment on avait enlevé le cadavre du malheureux
+représentant, j'écrivais deux lignes à madame
+de Planfoy pour la prévenir que je me mettais à la recherche
+de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut crier: Vive l'empereur!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas
+d'ici, et raconter comment tu as vu arrêter le vieux
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, si vous payez d'avance.</p>
+
+<p>Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous
+vîmes arriver deux obusiers.</p>
+
+<p>&mdash;Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire
+votre course; ça va chauffer, faut voir ça.</p>
+
+<p>Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt
+sous en une pièce de cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous
+préviens donc que je ne tirerai pas mon histoire en
+longueur.</p>
+
+<p>Et il partit en courant.</p>
+
+<p>C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait
+été arrêté, mais ce n'était pas tout, il fallait apprendre
+maintenant où il avait été conduit et le faire mettre en
+liberté.</p>
+
+<p>Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient
+à la brigade qui occupait la place de la Bastille; si, par
+hasard, je connaissais des officiers dans les régiments qui
+formaient cette brigade, je pourrais, par leur entremise,
+faire relâcher M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au
+carrefour de la rue de Charonne, je trouvai deux obusiers
+pointés pour que l'un enfilât la rue de Charonne et
+l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les artilleurs,
+prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une
+compagnie du 44e de ligne.</p>
+
+<p>On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à
+la place de la Bastille, qui était occupée militairement
+avec toutes les précautions en usage dans une ville
+prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans diverses
+directions, commandant les grandes voies de communication;
+toutes les maisons placées avantageusement pour
+pouvoir tirer étaient pleines de soldats postés aux fenêtres;
+sur la place, le long du canal, sur le boulevard, les
+troupes étaient massées. L'aspect de ces forces ainsi disposées
+était fait pour inspirer la terreur à ceux qui voudraient
+se soulever: on sentait qu'à la première tentative
+de soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une
+demi-section du génie était là pour dire que, s'il le fallait,
+on cheminerait à travers les maisons, et que la hache
+et la mine achèveraient ce que le canon aurait commencé.</p>
+
+<p>Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs,
+ont maintenant assez l'expérience de la guerre des rues
+pour comprendre que, dans ces conditions, s'ils se soulèvent,
+ils seront broyés. Aussi faut-il peut-être expliquer,
+par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie
+du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand
+nombre, il doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le
+sentiment de l'impossibilité et de l'impuissance. A quoi
+bon se faire tuer inutilement? les vrais martyrs sont
+rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
+généralement s'exposer en vue d'un succès probable et
+pour un but déterminé: mourir pour le succès est une
+chose, mourir pour le devoir en est une autre, et celle-là
+ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est là, selon
+moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants
+qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas
+l'espérance, ils n'ont que la foi.</p>
+
+<p>Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les
+propos des soldats, ils auraient compris mieux encore
+combien la répression serait terrible, s'il y avait insurrection.</p>
+
+<p>Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté
+à une affaire, savent que bien rarement les hommes sont
+excités avant le combat, c'est pendant la lutte, c'est quand
+on a eu des amis frappés près de soi, c'est quand la
+poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous enflamment.
+Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est
+autrement: avant l'engagement, ces troupes sont animées
+des passions brutales de la guerre; les fusils brûlent
+les doigts, ils ne demandent qu'à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Les lâches! disent les soldats en montrant le poing
+aux ouvriers qui les regardent, ils ne bougeront donc pas,
+qu'on cogne un peu.</p>
+
+<p>Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille
+de Juin encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848
+est bien loin, et la rancune ordinairement n'enfonce pas
+de pareilles racines dans le coeur français.</p>
+
+<p>Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre
+à cette question.</p>
+
+<p>Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un
+visage ami, un régiment de cuirassiers arrive sur la
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit
+un soldat, il n'y en a que pour eux; tandis que nous
+n'avons eu que du veau, ils ont eu de l'oie et du poulet.</p>
+
+<p>Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques
+qu'ils pussent être, et ne trouvant personne
+de connaissance dans ces régiments, je m'adressai au
+premier officier qui voulut bien se laisser aborder.</p>
+
+<p>Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile,
+on m'eût écouté et on m'eût répondu; mais j'étais en
+costume civil, et c'était ce jour-là une mauvaise recommandation
+auprès des soldats, qui me repoussaient et
+ne voulaient même pas entendre mon premier mot.</p>
+
+<p>Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure
+militaire attirèrent l'attention d'un lieutenant qui
+voulut bien m'écouter. Je lui expliquai ce que je désirais
+en lui disant qui j'étais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une compagnie du 19e qui a été engagée;
+il faudrait voir le colonel du 19e ou bien le général.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est le général?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins
+qu'il ne soit au pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de
+l'attendre ici; il reviendra d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire
+pour aborder le général; mais, en attendant, l'angoisse
+de madame de Planfoy s'accroissait; je ne pouvais donc
+attendre.</p>
+
+<p>Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant
+de me donner un sergent pour me conduire au
+pont d'Austerlitz ou au carrefour de Montreuil. Mais cela
+n'était pas possible: un soldat seul au milieu du faubourg
+pouvait être désarmé et massacré.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation
+se calme, la mort du représentant aura produit le meilleur
+effet; ils ont peur, ils ne bougeront pas.</p>
+
+<p>Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de
+Montreuil. Après dix tentatives, je parvins à approcher,
+non le général, mais un officier de son état-major, et je
+lui répétai mes explications et mes prières.</p>
+
+<p>Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et
+elle fut grande, quand il sut qu'il parlait à un camarade,
+il lui fut impossible de me renseigner. Il n'avait point été
+fait de prisonniers par la troupe, ou, s'il en avait été fait,
+ils avaient été immédiatement remis à la police. C'était à
+la police qu'il fallait s'adresser.</p>
+
+<p>Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre
+en temps ordinaire, mais en temps d'émeute il en
+est autrement. La police devient invisible. Les quelques
+agents que je pus interroger ne savaient rien de précis;
+seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
+dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon
+des postes, les conduire à Vincennes.</p>
+
+<p>Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de
+connaître un officier.</p>
+
+<p>Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir
+les représentants arrêtés, et l'on ne savait où les loger.
+Mon ami, chargé de ce soin, perdait la tête; il se voyait
+obligé de laisser ces prisonniers en contact avec les
+troupes et les ouvriers civils employés dans le fort, et il
+trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en
+tous cas il n'avait pas reçu M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans
+avancer. Je pensai alors à m'adresser à Poirier, et je
+partis pour l'Élysée. Si je n'avais pas voulu de sa protection
+pour ma fortune, je n'avais aucune répugnance à la
+réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras
+du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour
+me rendre M. de Planfoy.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+
+<p>Je marchais depuis six heures du matin sans m'être
+arrêté pour ainsi dire, et je commençais à sentir la fatigue;
+mais une affiche que je lus aux abords de l'Hôtel
+de ville me donna des jambes.</p>
+
+<p>Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui
+venait d'être collée sur la muraille, poussaient des exclamations
+de colère et d'indignation.</p>
+
+<p>Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait
+les habitants de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre
+de la guerre décrétait que «tout individu pris
+construisant ou défendant une barricade ou les armes à
+la main <i>serait fusillé</i>.» Cela était signé Saint-Arnaud et
+était accompagné de considérations doucereuses pour
+rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et
+de la famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de
+l'ordre «qui ne combattaient pas contre le gouvernement,
+mais qui voulaient le pillage et la destruction.»</p>
+
+<p>Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses,
+mais je n'aurais jamais supposé qu'un militaire français
+pût mettre son nom au-dessous d'une pareille infamie;
+jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait l'honneur
+de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait
+jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et
+qu'on fusillerait ses ennemis désarmés. Les hommes du
+coup d'État avaient eu la main heureuse: ils avaient
+trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.</p>
+
+<p>Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à
+exécution un ordre aussi féroce? Deux jours avant le
+coup d'État je me serais fâché contre celui qui m'eût posé
+cette question; mais ce que j'avais vu avait porté une
+rude atteinte à mes croyances.</p>
+
+<p>Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière
+une barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé.
+Il n'y avait pas un instant à perdre.</p>
+
+<p>Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu.
+Je n'avais pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des
+troupes, et j'avais dû remonter jusqu'à la rue Rambuteau
+par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces quartiers l'émotion
+et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin
+n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de
+mon lieutenant, et la proclamation de Saint-Arnaud achevait
+ce que le récit de cette mort avait commencé: on se
+révoltait, et de la conscience où il avait jusque-là grondé,
+ce mot passait dans l'action.</p>
+
+<p>On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les
+affiches de la préfecture de police on en collait d'autres
+qui appelaient le peuple à la résistance.</p>
+
+<p>Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin,
+de la rue Saint-Denis, on élevait des barricades,
+et en arrivant aux halles, je vis un gamin qui, monté sur
+une brouette, lisait tout haut la féroce proclamation de
+Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes s'occupaient
+à dépaver la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en
+arrêtant sa lecture, ça vous empêche d'entendre le prix
+qu'on vous payera pour votre travail.</p>
+
+<p>Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses
+mots comme un crieur public, il lut:</p>
+
+<p>«Tout individu pris construisant ou défendant une
+barricade, ou les armes à la main, sera fusillé.»</p>
+
+<p>&mdash;Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il
+en riant, on sera fusillé, pas de pourboire.</p>
+
+<p>Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin
+continua, lisant toujours:</p>
+
+<p>«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les
+mouvements des braves soldats qui vous protégent de
+leurs baïonnettes....» En attendant qu'ils vous les enfoncent
+dans le ventre ou dans le dos, au gré des amateurs.</p>
+
+<p>Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas
+chez lui, et depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était
+ce que j'avais prévu, je ne fus pas désappointé. Seulement,
+comme je pouvais très-bien être repoussé de l'Élysée,
+je demandai au valet de chambre de Poirier de m'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui
+dis-je, conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de
+la plus haute importance.</p>
+
+<p>&mdash;Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si
+j'avais eu le coeur à la gaieté. Je parvins à le décider à
+sortir, et à l'Élysée, devant le domestique du capitaine
+Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient restées closes
+pour le capitaine de Saint-Nérée.</p>
+
+<p>Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand
+il rentrerait, peut-être d'un instant à l'autre, peut-être
+dans une heure, seulement on était certain qu'il rentrerait.
+Il était mon unique ressource. Je demandai à l'attendre,
+et la toute-puissante protection de son valet de
+chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me
+laissa seul.</p>
+
+<p>A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les
+ordres qui mettaient en ce moment la France à feu et à
+sang, j'éprouvai une impression indéfinissable. Tout était
+calme, silencieux, et l'on pouvait se croire dans l'hôtel le
+plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas cependant
+le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait
+de ce calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant
+il attendait plus ou moins tranquillement le résultat
+du coup qu'il avait joué; s'il gagnait, l'empire; s'il perdait,
+l'exil, d'où il était venu et où il retournerait.</p>
+
+<p>Je fus distrait de ces réflexions par une conversation
+qui s'engagea dans l'antichambre: soit que mon attitude
+silencieuse eût fait oublier ma présence dans le salon,
+soit que celui qui m'avait introduit ne fût pas avec les interlocuteurs
+pour leur rappeler que par la porte ouverte
+je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comment ça va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer.
+Ç'a été le matin quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il
+paraît que la cavalerie de Versailles et de Saint-Germain
+a été prévenue en retard, et au lieu d'arriver au petit jour
+comme c'était convenu, elle n'a commencé à paraître
+qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le
+prince, et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un
+ici qui a pensé à prendre ses précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait
+son appui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu
+pour mettre à l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que
+l'habit que je porte sur le dos; le reste est chez ma
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a vu des révolutions!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais
+elle me paraît maintenant bien marcher. Hier, il n'est
+venu personne en visite. On attendait beaucoup de
+monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il y avait
+un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour
+de soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages
+qui n'avaient jamais paru ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon signe.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la
+troupe n'a rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut
+donc des barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent,
+on ne peut pas savoir où et comment elles finiront.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.</p>
+
+<p>Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai
+dans mes réflexions.</p>
+
+<p>Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle.
+Enfin Poirier arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi,
+souriant et les mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du
+succès pour me décider à pareille démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche
+serait d'un homme intelligent et pratique; j'aime beaucoup
+les gens pratiques. Enfin, puisque ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?</p>
+
+<p>Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez
+est, je crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet
+de police pour le faire relâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet
+de police?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément je le peux et il ne me la refusera pas.
+Seulement je ne peux pas le faire tout de suite, car je suis
+chargé par le prince d'une mission qui ne souffre pas de
+retard.</p>
+
+<p>&mdash;La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas
+de retard non plus; pendant chaque minute qui s'écoule
+on peut le fusiller.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant
+l'intérêt particulier; dans une heure je serai à la préfecture,
+allez m'attendre à la porte du quai des Orfèvres.</p>
+
+<p>Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince,
+convaincu que ce qui perd souvent les troupes, c'est le
+manque de vivres et de soin, a voulu que l'armée de
+Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société,
+ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent
+tout ce qui lui restait, vous entendez bien, <i>tout ce qui lui
+restait</i>, et c'est une partie de cet argent que je dois distribuer
+homme par homme dans les brigades qui m'ont
+été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter; je viens
+chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera
+distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder
+une mission aussi belle, aussi noble, et tromper la
+générosité du prince, même pour sauver la vie d'un
+ami?</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à
+dire, et ce n'était pas dans les circonstances où je me
+trouvais que je pouvais m'expliquer franchement. Je refoulai
+les paroles qui du coeur me montaient aux lèvres,
+et me rendis à la préfecture.</p>
+
+<p>C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des
+boissons, qu'on achetait le concours des soldats. Ah!
+l'honneur de l'armée française, notre honneur à tous,
+l'honneur du pays!</p>
+
+<p>Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je
+pénétrai dans le cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce
+moment la place du préfet de police.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève
+au faubourg Saint-Antoine et dans la quartier du
+Temple; Caussidière et Mazzini arrivent à Paris; le prince
+de Joinville est débarqué à Cherbourg pour entraîner la
+flotte; on construit partout des barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant,
+ce matin vous vouliez des barricades, maintenant on vous
+en fait et vous vous plaignez.</p>
+
+<p>Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots
+«on vous en fait.»</p>
+
+<p>&mdash;Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le
+peuple est contre nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous,
+nulle part nous ne rencontrons de sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations;
+l'armée, aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à
+présent assuré notre succès; mais demain la guerre commence.</p>
+
+<p>&mdash;Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et
+après-demain vous pourrez vous reposer, soyez-en certain.
+Pour le moment, obligez-moi de rendre service à
+mon ami, je vous prie.</p>
+
+<p>Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.</p>
+
+<p>On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première:
+«Laissez passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et
+donnez-lui protection en cas de besoin;» la seconde:
+«Remettez entre les mains de M. le capitaine de Saint-Nérée,
+M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera,
+s'il est encore en vie.»</p>
+
+<p>Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et
+de tous les cachets nécessaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<p>C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en
+liberté de M. de Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait
+maintenant savoir où se trouvait M. de Planfoy, et là
+était le difficile.</p>
+
+<p>Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre
+bureau de la Préfecture, avec toutes les recommandations
+nécessaires pour que l'on fît les recherches utiles.</p>
+
+<p>Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel
+je m'adressai me reçut convenablement, mais quand
+je lui exposai ma demande, c'est-à-dire le désir de savoir
+où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules sans
+me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la
+préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait
+les personnes qu'on arrêtait:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en
+temps ordinaire on le sait, mais nous ne sommes pas
+en temps ordinaire, et ce que vous me demandez,
+c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin;
+encore vous ne me dites pas où est cette botte de
+foin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le
+monde arrête depuis deux jours; non-seulement ceux
+qui ont qualité pour le faire, mais encore tous ceux qui
+veulent. La Préfecture a fait faire des arrestations, et
+celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un autre
+côté, les commissaires et les agents en font spontanément,
+en même temps que les généraux, les officiers,
+les sergents, les soldats en font aussi. Comment diable
+voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un pareil
+gâchis; tout cela se réglera plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceux qui sont arrêtés injustement?</p>
+
+<p>&mdash;On les relâchera.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceux qui auront été fusillés par erreur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi
+on aurait dû laisser la Préfecture opérer seule. Mais
+chacun se mêle de la police.</p>
+
+<p>Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là
+gardé.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef,
+s'écria-t-il. Cette confusion des pouvoirs est déplorable.
+En temps ordinaire, tout le monde accuse la police, en
+temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. Je
+vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée
+devrait faire des arrestations? Où allons-nous? Cela est
+d'un exemple pernicieux. Ainsi je suis certain que votre
+ami aura été arrêté par la troupe, ce qui, dans l'espèce,
+se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la barricade,
+mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier.
+Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est.
+Maintenant, du diable si je me doute où le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;On met les prisonniers quelque part, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément; mais comme on est encombré dans
+les prisons, on en met partout; dans les postes, dans les
+casernes, dans les forts, au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre,
+à Vincennes. On a été pris à l'improviste. Et d'ailleurs
+on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les logements,
+cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et
+nous eût empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier.
+On rendra justice à la police un jour. Songez que nous
+n'avons été prévenus que dans la nuit; huit cents sergents
+de ville et les brigades de sûreté ont été consignés à la
+préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les
+officiers de paix et les quarante commissaires de police;
+à cinq heures, tous les commissaires ont été appelés un
+à un dans le cabinet de M. le préfet, qui, avec une chaleur
+de coeur et un enthousiasme, un dévouement admirable,
+a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des
+généraux célèbres, d'anciens ministres, des hommes que
+la France était habituée à honorer: pas un seul commissaire
+n'a hésité un moment. Est-ce beau le devoir? Ils
+sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à
+l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel
+Espinasse, la police avait tout fait.</p>
+
+<p>A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du
+dehors et l'on entendit quelques coups de fusils.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en
+bondissant sur son fauteuil, on nous abandonne; nous
+n'avons pas d'artillerie, pas de cavalerie; personne ne
+répond à nos réquisitions.</p>
+
+<p>Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement,
+succédant brusquement à l'orgueil du triomphe, avait
+quelque chose de grotesque, et ce qui le rendait plus risible
+encore, c'était la cause qui le provoquait. Ces rumeurs
+en effet étaient trop faibles, et les quelques coups
+de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la
+préfecture cernée allait être prise d'assaut.</p>
+
+<p>Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il
+n'était plus troublé que par le souvenir de son émotion
+et la rapidité de sa course.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera
+rien. Mais c'est égal, quand on pense que la préfecture
+est à la merci d'un coup de main, c'est effrayant.</p>
+
+<p>Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon
+employé. Donnez-nous donc ce qui nous est nécessaire
+pour nous protéger; que deviendriez-vous sans nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit
+celui à qui s'adressaient ces demandes, tout va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin,
+rue Saint-Denis, dans le quartier du Temple,
+dans le faubourg Saint-Martin; la troupe laisse faire.</p>
+
+<p>&mdash;La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on
+pourra faire autant de barricades qu'on voudra; demain,
+à deux heures, les troupes, reposées et bien nourries,
+commenceront leur mouvement général d'attaque, on
+envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera
+concentrée, et en quelques heures tout sera fini. Vous
+pouvez donc pour ce soir dormir en paix; la police doit
+maintenant laisser la parole à l'armée; demain ou après-demain,
+vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort
+à faire; reposez-vous et prenez des forces.</p>
+
+<p>Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet.
+Je rappelai que M. de Planfoy était en prison et que
+les minutes qui s'écoulaient étaient terribles pour lui et
+pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-juste et je vous promets de faire ce que
+je pourrai. Je vais donc donner des ordres pour qu'on
+le recherche partout. Vous, de votre côté, cherchez-le
+aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les recommandations
+dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne le
+trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à
+votre disposition.</p>
+
+<p>Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly,
+car si mon inquiétude était grande, combien devaient
+être poignantes les angoisses de cette pauvre femme qui
+pleurait son mari, et de ces enfants qui attendaient leur
+père!</p>
+
+<p>A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance
+bien faible, il est vrai, mais enfin qui était d'une réalisation
+possible. Pourquoi M. de Planfoy n'aurait-il pas été
+relâché? Pendant que je le cherchais, il était peut-être
+chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire reconnaître
+son innocence; tout ce qu'on se dit quand on
+veut espérer.</p>
+
+<p>Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie.
+Madame de Planfoy et ses enfants étaient dans les larmes,
+attendant toujours.</p>
+
+<p>Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les
+affiches, portant l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud,
+avaient été apposées dans le faubourg, et l'on
+ne parlait que de fusillade.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai,
+la vérité: je meurs d'angoisse!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il, l'avez-vous vu?</p>
+
+<p>Je fus obligé de dire la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en
+retombant de l'espérance dans l'inquiétude; mais qui
+vous assure qu'il est encore en vie?</p>
+
+<p>Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer;
+mais quelle puissance peuvent avoir nos paroles lorsque
+c'est l'esprit qui les arrange et non la foi qui les inspire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé
+au bout de mon récit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus
+ou la résistance.</p>
+
+<p>Puis, comme je voulais changer l'entretien:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me le montrer? dit-elle.</p>
+
+<p>Il était impossible de refuser, sous peine de laisser
+croire que je n'avais pas cet ordre. Je le donnai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, s'écria-t-elle désespérément: «s'il
+est encore en vie;» eux-mêmes admettent qu'il a dû être
+fusillé. Ah! mes pauvres enfants!</p>
+
+<p>A ce cri, les enfants se jetèrent au cou de leur mère,
+et ce fut une scène déchirante; je savais ce qu'était la
+perte d'un père; leur douleur raviva la mienne.</p>
+
+<p>Mais nous n'étions pas dans des conditions à nous
+abandonner librement à nos émotions. Je me raidis
+contre ma faiblesse et j'expliquai à madame de Planfoy
+que j'allais immédiatement au fort d'Ivry où j'avais des
+chances de trouver M. de Planfoy.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous, dit-elle.</p>
+
+<p>Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela
+n'était pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucune utilité, lui dis-je, à venir avec moi;
+soyez bien convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais je ne peux pas me résigner à passer
+une nuit pareille à ma journée; je ne peux pas rester
+dans cette maison à attendre; vous ne savez pas ce qu'a
+été cette horrible attente qui va recommencer.</p>
+
+<p>Enfin, je parvins à lui faire abandonner son idée.
+Il était déjà tard; Ivry était loin de Paris; nous ne
+pouvions y aller qu'à pied; elle me retarderait, et dans
+la compagne elle pourrait m'être un embarras et un danger.
+Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues
+de ces quartiers étaient mornes et désertes; on eût pu se
+croire dans une ville ensevelie; mes pas seuls troublaient
+le silence.</p>
+
+<p>A la barrière on m'arrêta, et je fus obligé de donner
+des explications aux hommes de police qui occupaient le
+poste: on ne sortait plus de Paris librement.</p>
+
+<p>Je savais à peu près où se trouvait le fort d'Ivry, mais,
+dans la nuit, j'étais assez embarrassé pour ne pas faire
+des pas inutiles; comme j'hésitais à la croisée de deux
+routes, j'entendis une rumeur devant moi. Je me hâtai,
+et bientôt je rejoignis un convoi en marche.</p>
+
+<p>C'étaient précisément des prisonniers que des chasseurs
+de Vincennes conduisaient au fort; ils étaient au
+nombre d'une quarantaine, enveloppés de soldats; en
+queue marchaient des agents de police; les chasseurs
+criaient et causaient comme des gens excités par la boisson,
+les prisonniers étaient silencieux. Dans la nuit, ce
+défilé au milieu des campagnes avait quelque chose de
+sinistre; il semblait qu'on marchait vers un champ d'exécution.</p>
+
+<p>J'abordai un agent de police, et après m'être fait reconnaître,
+je lui demandai d'où venaient ces prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons
+pour demain; c'est une bonne précaution.</p>
+
+<p>La nuit m'empêchait de voir si M. de Planfoy était dans
+ce convoi et je ne pouvais m'approcher des prisonniers,
+je dus aller jusqu'au fort.</p>
+
+<p>Là, sur la présentation que je fis des ordres de la préfecture
+de police, on me permit d'assister à l'entrée des
+prisonniers dans la casemate où ils devaient être enfermés.</p>
+
+<p>A la lueur d'un falot, je les vis défiler un à un devant
+moi: toutes les classes de la société avaient des représentants
+parmi ces malheureux: il y avait des ouvriers
+avec leur costume de travail, et il y avait aussi des bourgeois,
+des vieillards, des jeunes gens qui étaient presque
+des enfants.</p>
+
+<p>Plus d'un en passant devant moi me lança un regard
+de colère et de mépris dans lequel le mot «mouchard»
+flamboyait; mais le plus grand nombre garda une attitude
+accablée: on eût dit des boeufs ou des moutons
+qu'on conduisait à la boucherie et qui se laissaient conduire.</p>
+
+<p>M. de Planfoy n'était point parmi ces prisonniers, et il
+n'était pas davantage parmi ceux qui avaient été déjà
+amenés au fort.</p>
+
+<p>Je me remis en route pour Paris, et comme il m'était
+impossible de pénétrer cette nuit dans Bicêtre ou dans le
+Mont-Valérien, je rentrai chez moi; j'étais accablé de
+fatigue; je marchais sans repos depuis dix-huit heures.</p>
+
+<p>Les rues étaient silencieuses, sans une seule voiture,
+sans un seul passant attardé: deux fois seulement je
+rencontrai de fortes patrouilles de cavalerie: Paris était-il
+vaincu sans avoir combattu, ou bien se préparait-il à
+la lutte?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant
+le jour, je partis pour Bicêtre, mais, plus heureux que
+la veille, je pus trouver une voiture dont le cocher voulut
+bien me conduire.</p>
+
+<p>Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par
+une barricade; rue Dauphine nous en trouvâmes une
+seconde, rue de la Harpe une troisième. La nuit avait
+été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes
+se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait
+briller quelques fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles,
+pas de rondes de police dans les rues, la ville semblait
+livrée à elle-même.</p>
+
+<p>L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient
+une étrange impression; en se rappelant ce qu'avait été
+Paris la veille, on se sentait malgré soi le coeur serré:
+qu'allait-il se passer? Où les troupes étaient-elles embusquées?
+Instinctivement on regardait au loin, au bout
+des rues désertes, cherchant des canons pointés et des
+escadrons formés en colonnes; les sentiments qu'on
+éprouvait doivent être ceux du gibier qui se sait pris
+dans un immense affût.</p>
+
+<p>Ma voiture était un <i>milord</i>, et par suite des différents
+changements de direction qui nous avaient été imposés
+par les barricades, je m'étais trouvé souvent en communication
+avec le cocher qui se retournait sur son siége et
+m'adressait ses observations.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard,
+le général Neumayer arrive à la tête de ses troupes
+pour défendre l'Assemblée, seulement le malheur c'est
+qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans compter les
+autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits,
+cependant, malgré moi, j'en fus péniblement impressionné;
+que devait éprouver la malheureuse madame de
+Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!</p>
+
+<p>A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de
+police dirent au cocher qu'il ne pourrait pas rentrer
+dans Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez l'affiche.</p>
+
+<p>Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation
+venait d'être collée, elle prévenait les habitants
+de Paris que la circulation des voitures était interdite,
+et que le stationnement des piétons dans les rues serait
+dispersé par la force sans sommation: «les citoyens
+paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à
+contrevenir à ces dispositions.»</p>
+
+<p>Les termes de cette proclamation n'étaient que trop
+clairs; ils disaient que la ville appartenait à la troupe,
+et que la vraie bataille allait commencer; la veille, c'étaient
+les prisonniers seulement qui devaient être fusillés,
+aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
+s'exposaient à être massacrés sans sommations,&mdash;la
+sommation c'était cette proclamation du préfet de police
+Maupas qui continuait dignement celle du ministre
+Saint-Arnaud.</p>
+
+<p>Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il
+ne pourrait pas rentrer dans Paris, je le décidai à me
+conduire à Bicêtre en lui promettant de le garder pour
+aller au Mont-Valérien si je ne trouvais pas à Bicêtre
+la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant
+que tous les cochers de Paris se reposeraient le
+fit rire.</p>
+
+<p>En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes
+des femmes qui marchaient en traînant leurs
+enfants par la main. A l'entrée du fort, d'autres femmes
+étaient assises sur le gazon humide. Quelles étaient
+ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers?
+ou bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers
+qu'on amenait ne se trouvaient pas leurs maris
+ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient pas comme
+moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles,
+et le «passez au large» des factionnaires les tenait à
+distance.</p>
+
+<p>M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis
+en route pour le Mont-Valérien, sans grande espérance,
+il est vrai, mais décidé à aller jusqu'au
+bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.</p>
+
+<p>Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur
+aux environs de Paris, on entend une vague rumeur,
+quelque chose comme un profond mugissement;
+c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement de
+cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon
+ou la fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la
+voiture; mais aucun bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni
+le roulement des voitures, ni le ronflement des machines
+à vapeur: tout semblait frappé de mort dans
+cette énorme agglomération de maisons, et ce silence
+était sinistre.</p>
+
+<p>De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue,
+surtout pour un cheval de fiacre; je laissai ma voiture
+au bas de la côte et montai au fort. Là aussi les prisonniers
+étaient nombreux; mais M. de Planfoy n'était
+point parmi eux.</p>
+
+<p>L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins
+de complaisance que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry
+et à Bicêtre: il me croyait évidemment un ami de la
+préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en marquer
+son mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il
+comme j'insistais pour qu'on cherchât M. de Planfoy,
+ce n'est pas à moi de reconnaître leurs prisonniers;
+c'est bien assez de les garder.</p>
+
+<p>Ce mot de révolte était le premier que j'entendais
+dans la bouche d'un officier. Je m'expliquai franchement
+avec ce brave militaire, et nous nous séparâmes
+en nous serrant la main.</p>
+
+<p>J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper.
+Où chercher maintenant? à qui s'adresser? Je pensai
+à aller chez le personnage qui m'avait offert sa protection
+lorsque je lui avais remis les lettres de mon
+père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être
+à s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux
+miennes. Après avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe,
+je me dirigeai vers la Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à
+quatre ou cinq heures du matin peuvent se faire une
+idée de leur aspect, le 4 décembre, à une heure de
+l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment,
+ne sachant rien de la révolution, eût cru assurément
+qu'il entrait dans une ville morte, comme Pompéi.</p>
+
+<p>Ce fut seulement en approchant de la place de la
+Concorde que je trouvai une grande masse de troupes;
+on attendait toujours; la bataille n'avait donc pas encore
+commencé.</p>
+
+<p>Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure
+que j'avançais, je trouvais les curieux des jours précédents:
+on causait avec animation dans les groupes,
+et tout haut on raillait les soldats et les agents de police.</p>
+
+<p>Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais
+le peu que j'entendis me surprit; on ne paraissait pas
+prendre la situation par le côté sérieux.</p>
+
+<p>La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne
+fût point chez lui, et je me trouvai déconcerté, comme
+il arrive dans les moments de détresse quand on s'est
+cramponné à une dernière espérance, et que cette
+branche vous casse dans la main.</p>
+
+<p>Il ne restait plus que la préfecture de police; je me
+dirigeai de ce côté. En arrivant au boulevard, je trouvai
+le passage intercepté par des troupes qui défilaient,
+infanterie et artillerie. La foule avait été refoulée dans
+la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres
+s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution!
+à bas Soulouque! à bas les prétoriens! Et les
+soldats passaient sans se retourner.</p>
+
+<p>Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla
+un tapage de ferraille; c'était une pièce d'artillerie qui
+s'était engagée sur le trottoir, les chevaux s'étaient jetés
+dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les hommes
+criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant
+sur l'asphalte s'abattit.</p>
+
+<p>Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la
+confusion dans la batterie; on entendait les commandements,
+les jurons et les coups de fouet qui se mêlaient
+dans une inextricable confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans
+la foule.</p>
+
+<p>Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs
+chevaux; tous avaient la figure allumée et les yeux
+brillants.</p>
+
+<p>Pendant que j'attendais que le passage fût devenu
+libre, j'aperçus dans la foule un de mes anciens camarades
+de classe; il me reconnut en même temps et
+s'approcha de moi.</p>
+
+<p>&mdash;En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là,
+tu me fais plaisir; alors tu viens voir cette mascarade
+militaire. Quelle grotesque comédie! ça va finir dans des
+sifflets comme la descente de la Courtille; c'est aussi ridicule
+que Boulogne et ce n'est pas peu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la
+foule n'est là que pour blaguer les soldats qui se sauveraient
+honteusement si on ne les avait pas soûlés.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as
+donc pas lu la proclamation du préfet de police?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut
+appeler la blague de la proclamation; hier, Saint-Arnaud
+qui veut qu'on fusille les prisonniers; aujourd'hui, Maupas
+qui veut qu'on fusille les passants; demain, nous
+aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
+Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que
+ces gens-là gagnent les vingt millions qu'ils ont fait
+prendre à la Banque et qu'ils se sont partagés: leur
+coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant qu'ils
+ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.</p>
+
+<p>Et comme je me récriais contre ce scepticisme:</p>
+
+<p>&mdash;Va voir la barricade du boulevard Poissonnière,
+dit-il, c'est eux qui l'ont faite avec le magasin d'accessoires
+du Gymnase, elle est en carton et elle n'est à
+autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que
+ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers
+et des soldats qui portent à la main un écriteau sur lequel
+on lit: «Service des hôpitaux militaires,» crois-tu
+que c'est sérieux? De la blague et de la mise en scène.</p>
+
+<p>Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard
+en discourant ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus
+sur les trottoirs et à l'entrée de la rue Taitbout nous
+trouvâmes des groupes assez nombreux dans lesquels il
+y avait des femmes et des enfants.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade,
+nous vîmes arriver un régiment de cavalerie, le 1er de
+lanciers, commandé par le colonel de Rochefort, que je
+reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de
+traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.</p>
+
+<p>La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres
+à peine, lorsque des groupes qui occupaient le trottoir
+partirent quelques cris de: Vive la Constitution! et
+à bas le dictateur!</p>
+
+<p>Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui
+faisant franchir les chaises, il tomba au milieu des groupes;
+ses officiers se précipitèrent après lui, suivis de
+quelques lanciers, et en moins de quelques secondes ce
+fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de
+cette foule; on frappait du sabre et de la lance; les
+malheureux que les pieds des chevaux épargnaient
+étaient percés à coups de lance.</p>
+
+<p>Le hasard permit que nous fussions au milieu même
+de la rue; nous pûmes nous jeter en arrière et nous
+sauver devant cette attaque furieuse: dix pas de moins
+ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons
+du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.</p>
+
+<p>Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans,
+et elle se referma aussitôt. Quelques personnes
+étaient entrées avant nous, elles me parurent folles de
+terreur; elles allaient et venaient en tournoyant et se
+jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le
+galop des chevaux et les coups de lances dans les portes
+et les fenêtres.</p>
+
+<p>Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre
+qui pouvait-elle être dirigée: il n'y avait plus personne
+sur le boulevard? Un cliquetis de verres cassés tombant
+dans la rue fut la réponse à cette question. La
+troupe tirait dans les fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la
+proclamation de Maupas, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les monstres!</p>
+
+<p>Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées
+devant moi à la préfecture de police me revint:
+c'était là ce qu'on appelait «envahir un quartier
+par la terreur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+
+<p>La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y
+avait des feux de peloton, des coups isolés, puis des
+courts intervalles de repos pendant lesquels on entendait
+le tapage des carreaux qui tombaient.</p>
+
+<p>Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce
+tapage de vitres se mêlait aux cris des locataires qui,
+éperdus de terreur, se sauvaient dans les appartements
+intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient les uns les
+autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans
+une décharge générale qui dominait tous les bruits par
+son roulement sinistre.</p>
+
+<p>Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on
+des fenêtres du boulevard? Nous ne pouvions
+rien voir et nous en étions réduits à attendre sans rien
+comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun faisait
+ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus déraisonnables
+les unes que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Les soldats se battent entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont cernés par les républicains.</p>
+
+<p>&mdash;Ils tirent à poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés
+à poudre font ce bruit strident?</p>
+
+<p>&mdash;Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?</p>
+
+<p>Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous
+réfugier dans la cour de cette maison, et parmi nous se
+trouvait un jeune homme qui avait reçu un coup de sabre
+sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa blessure, qui
+saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire ouvrir
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi
+aller la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge;
+vous n'ouvrirez pas malgré moi.</p>
+
+<p>Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours
+d'une voix désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!»
+d'autres personnes criaient avec colère «N'ouvrez pas,
+ou vous nous faites massacrer!»</p>
+
+<p>La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient
+à tomber dans notre escalier, nous avertissant
+que notre maison était un but de tir. On entendait aussi
+les balles ricocher contre la grande porte ou s'enfoncer
+dans le bois.</p>
+
+<p>Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier
+se précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une
+petite porte, s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce
+moment deux ou trois détonations éclatèrent sous nos
+pieds. On tirait par les soupiraux.</p>
+
+<p>Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes
+qui étaient déjà dans la cave remontèrent précipitamment
+et se jetèrent sur celles qui descendaient; ce fut
+un tourbillon, les malheureux se poussaient, se renversaient,
+marchaient les uns sur les autres; c'était à croire
+qu'ils étaient frappés d'une folie furieuse.</p>
+
+<p>Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla
+dans ses ferrures.</p>
+
+<p>&mdash;N'ouvrez pas! crièrent quelques voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons
+la porte.</p>
+
+<p>Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de
+fusil furent tirés dans les serrures.</p>
+
+<p>Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée
+j'avais conservé une certaine raison, et si je ne m'expliquais
+pas ce qui se passait sur le boulevard, je comprenais
+tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir cette
+porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant
+furieux dans la maison, ils commenceraient par jouer de
+la baïonnette.</p>
+
+<p>Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous
+obligeâmes le concierge à tirer son cordon.</p>
+
+<p>Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette
+baissée; vivement j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent
+sur moi et me collèrent contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les
+deux mains, qu'il flaira.</p>
+
+<p>Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement
+l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner
+dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un <i>gant jaune</i>, dit un autre, au mur!</p>
+
+<p>D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine
+peut-être, s'étaient précipités dans la maison, et tandis
+que les uns couraient dans la cour, les autres montaient
+l'escalier; deux étaient restés à la porte la baïonnette
+basse pour nous empêcher de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un
+bras.</p>
+
+<p>Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu
+m'expliquer avec calme, très-probablement j'aurais été
+fusillé, ce fut l'habitude du commandement militaire qui
+me sauva.</p>
+
+<p>Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras,
+puis m'adressant au sergent qui donnait des ordres à ses
+hommes, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Sergent, avancez ici.</p>
+
+<p>Il se retourna vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'accusez d'avoir tiré?</p>
+
+<p>&mdash;On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que
+c'est vous; nous cherchons qui.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en
+poussant contre le mur de la cour le jeune homme blessé,
+son fusil a crevé dans sa main, il saigne.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers
+les gendarmes un bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent
+de quatre ou cinq pas, trois fusils s'abaissèrent, et le malheureux,
+fusillé presque à bout portant, tomba la face
+sur le pavé.</p>
+
+<p>Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques
+secondes, sans que personne de nous, tenu en respect
+par une baïonnette, eût pu intervenir.</p>
+
+<p>A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai
+les baïonnettes qui me menaçaient et courus à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses,
+vos hommes sont fous; arrêtez-les.</p>
+
+<p>Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait tiré, dit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas
+plus que nous tous. Je suis officier comme vous, je vous
+donne ma parole de soldat que personne n'a tiré ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me prouve cela?</p>
+
+<p>Le rouge me monta aux joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me prouve que vous êtes soldat?</p>
+
+<p>Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture.
+Je le lui montrai. Il me fit alors ses excuses et
+écouta mes explications.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible pour cette maison; mais il n'en est
+pas moins vrai qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru,
+je vous affirme qu'on n'a pas tiré.</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes sont tombés de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés
+par une balle; il est probable que dans un brusque
+mouvement pour suivre leur colonel, ils auront été désarçonnés;
+vous avez dû voir comme moi que plusieurs
+étaient ivres.</p>
+
+<p>&mdash;Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez
+vos hommes.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au concierge:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne
+l'ouvrirez pour personne; ceux qui seront trouvés dans
+la rue seront fusillés.</p>
+
+<p>Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés,
+entendant le canon dans le lointain, auquel se
+mêla bientôt le bruit d'une fusillade, analogue à celle
+qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de peloton
+se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard;
+c'était à croire que Paris était en feu depuis la
+Madeleine jusqu'à la Bastille. En réalité il l'était depuis
+la Chaussée-d'Antin jusqu'à la porte Saint-Denis, car
+c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable fusillade du
+boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes.</p>
+
+<p>Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir
+la porte. Les troupes défilaient sur le boulevard, qui
+présentait un aspect horrible: les fenêtres étaient brisées,
+les arbres étaient hachés, les maisons étaient rayées
+et déchiquetées par les balles; la poussière de la pierre
+et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là
+des morts étaient étendus.</p>
+
+<p>Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient
+du champagne en s'enfonçant dans le gosier le goulot des
+bouteilles: une ville prise d'assaut et mise à sac.</p>
+
+<p>En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine,
+je pus gagner les quais: deux ou trois fois je voulus
+traverser le boulevard; mais je fus empêché par des
+sentinelles qui me mettaient en joue, ou par d'honnêtes
+bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux
+qui voulaient passer.</p>
+
+<p>Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas
+de nouvelles de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea
+charitablement à m'aller coucher au plus vite,
+«les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit que je
+n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais
+continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de
+visiter les postes des casernes du quartier Saint-Antoine
+et du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura été gardé probablement par les soldats, me
+dit-il, à la Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le
+coeur vous en dit, voyez par là; seulement je vous préviens
+que vous avez tort; l'insurrection n'est pas finie et
+les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux de
+vous mettre au lit.</p>
+
+<p>La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et
+l'on entendait toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.</p>
+
+<p>Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je
+voulais commencer mes dernières recherches, j'inclinai
+du côté de l'Hôtel de ville en prenant par les rues étroites
+et écartées. Partout les boutiques étaient fermées, et bien
+qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes que
+j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.</p>
+
+<p>Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs
+de Vincennes; le sergent qui marchait en tête
+criait d'une voix forte: «Ouvrez les persiennes et fermez
+les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas immédiatement
+exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes
+closes.</p>
+
+<p>En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard
+du Temple, un soldat en vedette me coucha en joue;
+je lui fis un signe de la main et m'arrêtai; mais il ne se
+contenta pas de cette marque de déférence et m'envoya
+son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.</p>
+
+<p>Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard,
+m'ajusta aussi, et je n'eus que le temps de me jeter
+dans l'embrasure d'une grande porte; la balle vint s'enfoncer
+dans l'angle opposé à celui où je m'étais blotti.</p>
+
+<p>Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant.
+Mais on ne m'ouvrit pas et on ne me répondit pas,
+bien que j'entendisse des bruits de voix dans le vestibule.</p>
+
+<p>Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à
+un seul soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup
+déchargé; mais ils étaient deux, et quand le fusil de
+l'un était vide, le fusil de l'autre était plein.</p>
+
+<p>Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur
+façon de tirer; me sachant réfugié dans mon encoignure
+ils trouvèrent amusant de m'envoyer leurs balles comme
+si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer ensemble,
+ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.</p>
+
+<p>Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles
+frappaient contre une colonne en pierre qui me protégeait,
+et, ricochant, elles allaient tomber en face.</p>
+
+<p>Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance
+d'échapper et j'en serais quitte probablement pour l'émotion,
+mais s'ils avançaient d'une dizaine de pas, j'avais
+chance de n'être plus masqué par une colonne, et alors
+j'étais mort.</p>
+
+<p>Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin,
+j'entendis un bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient
+quatre hommes et un caporal qui venaient me faire prisonnier.</p>
+
+<p>J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le
+caporal me mit brutalement la main au collet, je trouvai
+sa main moins lourde que la balle que j'attendais.</p>
+
+<p>Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure
+que je fus presque heureux de pouvoir remuer bras et
+jambes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+
+<p>&mdash;Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me
+tenait toujours par le collet de mon paletot.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite
+que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me
+menaçant de la crosse de son fusil.</p>
+
+<p>En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient
+canardé pendant cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles
+marchaient en zigzag; sans leur ivresse, elles ne m'auraient
+certainement pas manqué.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Un bourgeois qui s'est sauvé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, emmenez-le.</p>
+
+<p>Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats
+ivres je n'étais nullement rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.</p>
+
+<p>Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les
+épaules sans daigner me répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, marche, dit le caporal.</p>
+
+<p>Et il me reprit durement au collet, tandis que ses
+hommes me poussaient en avant.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois
+en butte aux brutalités de soldats ivres. Je n'avais du
+bourgeois que le costume. En me sentant tiré par le bras
+et en recevant un coup de crosse dans le dos, je perdis
+le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
+de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied
+envoya rouler à terre le grenadier qui me tirait par le
+bras. Les deux soldats qui restaient debout croisèrent la
+baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu solides qu'ils
+fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
+terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du
+gaz.</p>
+
+<p>Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta
+les soldats qui m'ajustaient et s'approcha de moi.</p>
+
+<p>Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier
+avait fait avec nous la campagne du Maroc, il me reconnut
+et au lieu de m'empoigner par le collet comme son
+caporal, il me tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?</p>
+
+<p>Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient
+d'un cercle de baïonnettes menaçantes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.</p>
+
+<p>Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles
+grossières; mais, après quelques moments d'hésitation,
+ils s'éloignèrent en grognant.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre
+moi; ces gaillards-là seraient parfaitement capables de
+vous envoyer une balle... partie par malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous
+à sortir dans Paris un jour comme aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité,
+croyez-le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme,
+mes propres soldats me fusilleraient; ils sont
+ivres, et ils font consciencieusement ce qu'ils appellent
+la chasse au bourgeois.</p>
+
+<p>Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement
+la situation.</p>
+
+<p>&mdash;L'armée en est là, dis-je accablé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver
+quand on lâche la bride à des soldats? Depuis six mois,
+ils étaient travaillés, maintenant ils sont grisés, voilà où
+nous en sommes venus; ils trouvent amusant de faire la
+chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été
+en congé pendant cette funeste journée, et quand je
+pense qu'on portera peut-être sur mes états de service
+«la campagne de Paris,» je ne suis pas très-fier d'être
+soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la guerre
+civile et combien est vrai le mot latin qui dit que
+l'homme est un loup pour l'homme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu un engagement sanglant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là
+qu'est le mal, car la lutte excuse bien des choses. Mais
+les armes avaient été si bien préparées, que pendant un
+quart d'heure, elles ont tiré sans commandement, sans
+volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un
+quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé
+Paris, pour rien, pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter,
+ni ordres, ni prières, ni supplications. J'ai vu un capitaine
+d'artillerie se jeter devant la gueule de sa pièce pour
+empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son sergent
+l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller
+faire des victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus;
+il est des choses dont il ne faut pas parler, car la
+mémoire des mots s'ajoute à la mémoire des faits.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, il me demanda comment
+je me trouvais dans ce quartier isolé et je lui racontai
+mes recherches.</p>
+
+<p>Il secoua la tête avec découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?</p>
+
+<p>Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une
+autre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce
+pas? me dit-il. C'est vous exposer déraisonnablement:
+vous voyez à quel danger vous avez échappé. Ne vous
+engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent pas
+ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir
+ceux qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en
+vedettes à l'angle des rues font ce qu'ils veulent.</p>
+
+<p>Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il
+y avait à circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu
+d'assez près ce danger pour l'apprécier, mais je ne pouvais
+pas me laisser arrêter par une considération de
+cette nature, et je persistai à aller à la caserne de la
+Douane.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que
+possible; tant que vous serez à l'abri de mon uniforme,
+vous serez au moins protégé.</p>
+
+<p>Les maisons et les magasins du boulevard étaient
+fermés et l'on ne rencontrait pas un seul passant: la
+chaussée et les trottoirs appartenaient aux soldats, qui
+étaient en train de souper.</p>
+
+<p>Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons
+de cavalerie qui montaient la garde le pistolet au poing.</p>
+
+<p>Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des
+tables autour desquelles se pressaient les soldats: pour
+éclairer ces tables, on avait fiché des bougies dans des
+bouteilles ou collé des chandelles sur la planche.</p>
+
+<p>Les lumières des bougies, les flammes du punch, les
+feux des bivouacs contrastaient étrangement avec l'aspect
+sombre des maisons; de même que les cris et les
+chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
+silence qui régnait dans les rues.</p>
+
+<p>Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie;
+nous nous séparâmes bientôt et je continuai ma route
+sans accident. Plusieurs fois les vedettes m'arrêtèrent;
+plus d'une fois je vis la pointe d'une lance ou le bout
+d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
+n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en
+fus quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition
+de mon laissez-passer.</p>
+
+<p>&mdash;Des prisonniers, me répondit l'officier auprès
+duquel on me conduisit, nous en avons, mais je ne les
+connais pas, je ne sais pas leurs noms.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je pas les voir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une
+salle qui n'est pas éclairée et où il ne serait pas prudent
+de pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et
+crier le nom de celui que je viens délivrer?</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme
+pour vous conduire.</p>
+
+<p>Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi
+jusqu'au fond d'un vestibule où se tenaient deux sentinelles
+l'arme au bras; derrière nous venaient quatre
+hommes de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la
+baïonnette, et s'il y en a un qui veut sortir, foncez
+dessus.</p>
+
+<p>Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante
+nous souffla au visage: on ne voyait rien dans cette
+pièce sombre comme un puits, mais on entendait les
+bruits et les rumeurs d'une agglomération.</p>
+
+<p>&mdash;Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il
+appela M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes
+c'étaient précipités à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse
+paraître devant un commissaire, et ce fut une confusion
+de paroles dans lesquelles il était difficile de distinguer
+les voix et les cris.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! cria le sergent.</p>
+
+<p>Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour
+appeler à mon tour M. de Planfoy de toute la force de
+mes poumons, et alors il me sembla qu'il se produisait
+un mouvement distinct dans ce grouillement humain.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! cria une voix.</p>
+
+<p>Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par
+la lumière de la lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce
+trou noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je
+savais bien que tu me retrouverais; laisse-moi respirer:
+on étouffe là dedans.</p>
+
+<p>La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs
+confuses, on n'entendait plus qu'une voix puissante qui
+criait «Vive la République.»</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue
+de Reuilly par les rues détournées du quartier Popincourt,
+car, après avoir arraché M. de Planfoy à la
+prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une balle.</p>
+
+<p>En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et
+ce qu'il a souffert depuis deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il,
+j'ai voulu les empêcher de se jeter sur les malheureux
+qui ne se défendaient pas. Mal m'en a pris. Ils se sont jetés
+alors sur moi et m'ont entraîné à la caserne de Reuilly,
+où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme combattant
+pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de
+chez moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que
+je pourrais envoyer un mot à ma femme qui saurait bien
+trouver moyen de me faire relâcher. Mais ce mot, il fallait
+l'envoyer, et quand je fis cette demande, on me répondit
+en me fermant la porte de la prison sur le nez. Je restai
+enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des
+réflexions sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation
+déjà assez grave, je déchirai en morceaux microscopiques
+les papiers que vous m'aviez remis, trouvant plus
+prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux
+mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un
+peloton qui m'attendait.&mdash;«Si vous voulez vous sauver
+ou si vous criez, me dit le sergent, ordre de tirer.» Les
+soldats m'entourèrent et je les suivis. On prit la direction
+de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à la Préfecture
+de police. En route, mes soldats eurent une attention
+délicate.&mdash;«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,»
+dit un grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on
+m'arrêta devant une affiche qui disait que les individus
+pris sur les barricades seraient fusillés. A la Bastille,
+mon escorte croisa une forte patrouille, et, après quelques
+mots que je n'entendis pas, on me remit à cette
+patrouille qui m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.&mdash;«Qu'est-ce
+qu'il a fait ce vieux-là? demanda l'officier
+qui me reçut.&mdash;Pris sur la barricade.&mdash;C'est bon.&mdash;Au
+mur? demanda le sergent.&mdash;Sans doute.» Et l'officier
+me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient
+que trop clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci
+voulut bien m'écouter. Le résultat de cet entretien
+fut de me faire envoyer dans la salle d'où tu viens de me
+tirer.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul
+pour éviter à madame de Planfoy et aux enfants le coup
+foudroyant de la joie.</p>
+
+<p>Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un
+petit chien s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements
+perçants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a
+senti.</p>
+
+<p>J'eus ma part des embrassements.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+
+<p>Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai
+rue de Reuilly. Et le lendemain matin je pris le train de
+Châlon. M. de Planfoy voulut me conduire au chemin de
+fer, mais au grand contentement de madame de Planfoy,
+je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade
+n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une
+seconde. Dans le lointain, on entendait encore quelques
+coups de fusil du côté de la rive gauche et vers le faubourg
+Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien sérieux,
+mais c'en était assez cependant pour un homme qui
+avait été si près «du mur,» le mur contre lequel on
+fusille, ne se risquât point dans les rues.</p>
+
+<p>J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience,
+et autant qu'il avait dépendu de moi, je l'avais avancée.
+A chaque minute, pendant mes recherches et mes voyages
+à travers Paris, je m'étais exaspéré contre leur lenteur,
+je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait point
+été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.</p>
+
+<p>Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette
+grande impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude
+non moins grande et non moins irritante.</p>
+
+<p>Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient
+cependant facilement explicables, malgré leur contradiction
+apparente.</p>
+
+<p>Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte,
+c'était pour rejoindre mon régiment et me trouver au
+milieu de mes hommes au moment où il faudrait se prononcer
+et agir.</p>
+
+<p>Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes
+camarades avaient pris parti, et je ne les rejoindrais que
+pour les imiter ou pour me séparer d'eux.</p>
+
+<p>Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à
+Marseille?</p>
+
+<p>Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais
+pas eu le temps de lire les journaux; mais en montant en
+chemin de fer j'en avais acheté plusieurs. Je me mis à les
+étudier, en cherchant ce qui touchait Marseille et le Midi.</p>
+
+<p>Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient
+pas encore eu le temps d'arriver à Paris depuis le coup
+d'État, et l'on était réduit aux dépêches transmises par
+les préfets.</p>
+
+<p>Ces dépêches disaient que les mesures de salut public,
+prises si courageusement par le Président de la République,
+avaient été accueillies à Marseille avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne
+pouvait savoir. Cependant, en lisant les dépêches des
+Basses-Alpes et du Var, on pouvait supposer que cet enthousiasme
+des populations du Midi était exagéré, car
+dans ces deux départements on signalait une certaine
+agitation «parmi les bandits et les socialistes.»</p>
+
+<p>Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme
+constaté officiellement, ce fut le récit des faits
+qui s'étaient passés au boulevard des Italiens, et dont
+j'avais été le témoin.</p>
+
+<p>Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les
+Parisiens, ce qui s'était passé à Paris devant les Parisiens,
+on pouvait très-bien n'être pas sincère pour ce qui s'était
+passé à deux cents lieues de tout contrôle.</p>
+
+<p>«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé
+la journée d'hier sur le boulevard des Italiens. Au passage
+du 1er lanciers et de la gendarmerie mobile, plusieurs
+coups de feu sont partis de différentes maisons et plusieurs
+lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et
+des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en
+sont résultés. Les individus qui se trouvaient dans ces
+maisons ont été plus ou moins atteints par les coups de
+feu de la troupe.»</p>
+
+<p>Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi
+le malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la
+maison où nous avions trouvé un abri, avait été atteint
+par un coup de feu qui était «une riposte de la troupe;»
+ainsi les maisons criblées de balles, les glaces, les fenêtres
+brisées étaient «des dégâts naturels et nécessaires.»</p>
+
+<p>Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on
+n'est point gêné par les scrupules, on est bien fort pour
+mentir.</p>
+
+<p>L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi
+vrai que les coups de fusil tirés sur les lanciers.</p>
+
+<p>Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce
+que je ferais en arrivant à Marseille.</p>
+
+<p>Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup
+d'État, c'est briser ma carrière et perdre mon avenir.
+J'aime la vie militaire. Depuis dix ans des liens puissants
+m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu une famille
+pour moi, et une famille d'autant plus chère que je
+n'en ai plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes
+souvenirs et mes espérances. Que ferai-je si je ne suis
+plus soldat? Quel métier puis-je prendre pour gagner
+ma vie? car je serai obligé de travailler pour vivre. Mon
+éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire,
+et je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses
+qui touchent à l'art de la guerre. A quoi est bon dans la
+vie civile un soldat qui n'a plus son sabre en main?</p>
+
+<p>Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus
+douloureuse pour le moment, que dira Clotilde d'une
+pareille détermination? Comment me recevra le général
+Martory, si je me présente devant lui en paletot et non
+plus en veste d'uniforme?</p>
+
+<p>Bien que des paroles précises n'aient point été échangées
+entre nous à ce sujet, il est certain que si Clotilde
+devient ma femme un jour, c'est l'officier qu'elle acceptera,
+le colonel et le général futur, et non le comte de
+Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
+Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera
+pas prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs,
+quelles espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse,
+la belle affaire par le temps qui court, la belle dot
+et la riche position!</p>
+
+<p>Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le
+temps passe vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour
+ainsi dire aperçu du voyage. Mais là, un compagnon de
+route m'arracha à mes réflexions pour me rejeter dans la
+réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que cette
+ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient
+levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre
+civile avait commencé.</p>
+
+<p>Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des
+trembleurs, et, emporté par ses craintes, il me représenta
+cette insurrection comme formidable.</p>
+
+<p>La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec
+l'enthousiasme unanime que constataient les journaux.
+Que se passait-il à Marseille?</p>
+
+<p>A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait
+dans le département, et que des insurrections
+avaient éclaté à Cluny et dans les communes rurales.</p>
+
+<p>A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à
+mesure que je descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection
+devinrent plus forts. On arrêtait notre diligence
+pour nous demander des nouvelles de Paris, et à nos
+renseignements on répondait par d'autres renseignements
+sur l'état du pays.</p>
+
+<p>Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation,
+et nous dépassâmes sur la route un détachement
+composé d'infanterie et d'artillerie qui, nous dit-on, se
+rendait à Privas, menacé par des bandes nombreuses qui
+occupaient une grande partie du département.</p>
+
+<p>A un certain moment où nous longions le Rhône, nous
+entendîmes une fusillade assez vive sur la rive opposée,
+à laquelle succéda la <i>Marseillaise</i>, chantée par trois ou
+quatre cents voix.</p>
+
+<p>Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue
+l'autorité, on montait la garde comme dans une
+place de guerre, et l'on fondait des balles devant les
+corps de garde.</p>
+
+<p>A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues
+à Crest; dans le lointain, nous entendîmes sonner le
+tocsin, qui se répondait de clochers en clochers.</p>
+
+<p>Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans
+un gros village, nous tombâmes au milieu d'une bande
+de plus de deux mille paysans qui campaient dans les
+rues et sur la place principale. Dans cette foule bigarrée,
+il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
+souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils
+de chasse, des faux, des fourches, des gaules terminées
+par des baïonnettes. C'était l'heure du dîner; des tables
+étaient dressées, et je dois dire qu'elles ne ressemblaient
+pas à celles qui m'avaient si douloureusement ému le
+4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats
+de l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme
+qui fût ivre ou animé par la boisson.</p>
+
+<p>On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne
+nous demanda rien, si ce n'est des nouvelles de Valence
+et de l'artillerie.</p>
+
+<p>A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne
+d'infanterie qui rentrait en ville. Les soldats marchaient
+en désordre: ils venaient d'avoir un engagement
+avec les paysans et ils avaient été repoussés. Il y avait
+des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui
+suivaient difficilement.</p>
+
+<p>Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches
+officielles et ressemblait même terriblement à une
+levée en masse.</p>
+
+<p>Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question
+avec une anxiété toujours croissante: que se passe-t-il
+à Marseille? Comme toujours en pareilles circonstances,
+les nouvelles que nous obtenions étaient contradictoires;
+selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes;
+selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse
+des campagnes et d'un grand nombre de villes.</p>
+
+<p>Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se
+précisèrent: Marseille n'avait pas bougé, et le département
+du Var seul s'était insurgé.</p>
+
+<p>A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et
+purent me raconter ce que je désirais si vivement apprendre.
+Tous deux habitaient Marseille: l'un était un ancien
+magistrat destitué en 1848 et inscrit, depuis cette époque,
+au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était un riche
+commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix
+et ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres,
+et nos relations avaient été assez suivies pour qu'une
+entière liberté de parole régnât entre nous.</p>
+
+<p>Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir
+fait le récit de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils
+m'interrompirent par des exclamations de colère et d'indignation;
+l'ancien magistrat protestant au nom du droit
+et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et
+de l'humanité.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon
+récit, qu'ils m'apprirent comment Marseille avait accueilli
+le coup d'État. Le premier jour, la population ouvrière
+s'était formée en rassemblements menaçants et l'on avait
+pu croire à une révolution formidable. Mais cette agitation
+s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point
+eu besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement
+quelques points stratégiques.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre
+à un pareil attentat, dit l'ancien magistrat: c'est
+par des moyens légaux. Nous avons aux mains une arme
+plus puissante que les canons et qui renversera sûrement
+Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant
+contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y
+a qu'à faire autour de lui ce que j'appellerai «la grève
+des honnêtes gens.» Abandonné par tout le monde, il
+tombera sous le mépris général.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de
+mes amis accepte une place ou une position d'une pareille
+main, je me fâche avec lui, quand même ce serait mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.</p>
+
+<p>Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là
+deux honnêtes gens, avec lesquels on était heureux de se
+trouver en communion de sentiments.</p>
+
+<p>En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel
+m'attendait; il m'avait envoyé chercher trois fois, et je
+devais me rendre près de lui aussitôt mon retour, sans
+perdre une minute.</p>
+
+<p>Je ne pris pas même le temps de changer de costume,
+et, assez inquiet de cette insistance, je courus chez le
+colonel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+
+<p>&mdash;Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant
+entrer, c'est heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui,
+je ne suis pas en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après
+la mort de votre père que vous partiez aussitôt, et je
+vous attends depuis jeudi.</p>
+
+<p>En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient
+retenu.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous
+me dites, je vois qu'il s'est passé à Paris des choses
+graves, mais ici aussi nous sommes dans une situation
+grave, et j'ai besoin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;A Marseille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille,
+Dieu merci, le danger est passé, mais, dans le
+Var, les paysans se sont soulevés, ils ont formé des
+bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes de
+Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les
+dissiper rapidement; on nous demande des renforts, et
+comme maintenant nous pouvons, sans compromettre la
+sécurité de Marseille, détacher quelques hommes, il faut
+que vous partiez pour le Var.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue
+au moment de monter à cheval?</p>
+
+<p>Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal
+à l'aise et confus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je
+enfin, car elle n'est pas sincère. Vous avez toujours
+été plein d'indulgence et de bonté pour moi, colonel, et
+j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi de
+m'expliquer en toute franchise et de vous parler non
+comme à un colonel, mais comme à un père.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que j'accepte le commandement
+d'un détachement qui doit agir contre des hommes
+dont j'approuve les idées et la conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans
+qui organisent la jacquerie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la
+résistance au coup d'État, c'est la défense du droit et de
+la liberté; je ne peux donc pas sabrer ceux qui lèvent ce
+drapeau: derrière la première barricade qui a été élevée,
+j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et
+c'est le hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.</p>
+
+<p>Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et
+arpentant le salon à grands pas, les bras croisés:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien
+coupables! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous
+de prendre parti pour eux?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce n'est pas du président seulement que je
+parle, c'est aussi de l'Assemblée, c'est de tout le monde,
+de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi l'Assemblée, par ses
+petites intrigues, ses rivalités de parti et son impuissance
+nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les
+sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe
+où, ils agissent, et à un certain moment, par la faute
+d'adversaires aveugles, ils s'imposent irrésistiblement.
+Voilà notre situation, le sauveur s'est présenté et comme
+par suite des circonstances, on ne pouvait prendre parti
+contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a
+point osé le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec
+subtilité, ils agissent suivant les simples lois de la conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que c'est la conscience qui commande
+de prendre des otages pour les fusiller, de piller les
+caisses publiques, de saccager, de brûler les propriétés
+privées. Eh bien, ma conscience de soldat me commande,
+à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est
+tracé, et je ne m'en écarterai pas; sans prendre parti
+pour celui-ci ou celui-là, je crois que je dois me servir
+du sabre que j'ai à la main pour maintenir l'ordre public.
+Et c'est ce que je vous demande de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les
+accuse-t-on pas de ces crimes, comme on a accusé les
+bourgeois de Paris d'avoir tiré sur l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime
+mieux ne pas le savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis
+requis de faire respecter la tranquillité, et la liberté, la
+vie des citoyens, et j'obéis. Quant à la politique, ce n'est
+pas mon affaire, et le pays peut très-bien la décider sans
+prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui
+et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai
+à son verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le
+comprends dans ce moment difficile, et je vous demande,
+je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de le
+comprendre comme moi.</p>
+
+<p>Il vint à moi et me prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que vous m'estimiez?</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur, colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez donc incapable de vous tromper,
+n'est-ce pas, et de vous entraîner dans une mauvaise
+action!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous
+commande pas de vous mettre à la tête du détachement
+qui est prêt à partir, je vous le demande et vous prie de
+ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour l'honneur
+de mon régiment.</p>
+
+<p>Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix,
+je veux vous parler de même. Si vous ne prenez
+pas le commandement de ce détachement, il revient
+de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût
+Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces
+circonstances. Je veux un homme calme, raisonnable,
+qui ne se laisse pas entraîner; car ce n'est pas la guerre
+que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que je veux
+que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas
+ces qualités de modération et de prudence.</p>
+
+<p>Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé
+par tout le monde, n'ayant pas un ami ou un camarade,
+détesté des soldats, c'est un officier dangereux.
+Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an, bonapartiste
+enragé.</p>
+
+<p>A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette
+guerre civile, j'eus peur et compris combien devaient
+être vives les appréhensions du colonel. Mazurier voudrait
+faire du zèle et sabrerait tout ce qui se trouverait
+devant lui, hommes, femmes, enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua le colonel, vous comprenez
+n'est-ce pas, que j'ai besoin de vous. Je ne peux pas refuser
+mes hommes et, d'un autre côté, obligé de rester à
+Marseille, je ne peux pas les commander moi-même.
+Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de
+notre régiment qui est engagé.</p>
+
+<p>Je restai assez longtemps sans répondre, profondément
+troublé par la lutte douloureuse qui se livrait en
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;A me mettre là devant votre bureau, mon colonel,
+et à vous écrire ma démission.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission, vous qui serez chef d'escadron
+avant deux ans; vous qui êtes estimé de vos chefs; votre
+démission en face de l'avenir qui s'ouvre devant vous,
+ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce
+qu'elle était hier.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les
+événements.</p>
+
+<p>&mdash;Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais
+je ne me mettrai à l'abri d'une responsabilité en
+me cachant. Et c'est pour cela que j'avais si grande hâte
+de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte terrible à
+soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul
+dans toute l'armée, mon régiment se révolterait contre
+les ordres qu'il recevait?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que
+j'espérais, colonel: je serais aussi embarrassé pour l'expliquer
+que mal à l'aise pour vous le dire. Mais enfin je
+ne pensais pas être obligé de commander le feu contre
+des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel,
+puisque c'est là précisément ce que je vous demande de
+ne pas faire. Je sais très-bien que parmi ceux que nous
+sommes exposés à trouver devant nous il y en a qui sont
+excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez;
+mais combien d'autres, au contraire, obéissent à
+leurs mauvais instincts, au meurtre, au vol, au pillage?
+Tout ce monde, bons et mauvais, doit rentrer dans l'ordre.
+Mais, dans cette action répressive, il ne faut pas que
+les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, il
+ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission
+de justice et d'humanité que je vous confie; parce que de
+tous mes officiers vous êtes celui que je juge le plus apte
+à la remplir. Je suis surpris, je suis peiné que vous ne
+me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon enfant.</p>
+
+<p>Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéis: quand faut-il partir?</p>
+
+<p>Il regarda la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure.</p>
+
+<p>D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis
+prononcé, je ne reviens pas sur ma détermination. Mais
+en descendant l'escalier du colonel, je m'arrêtai plus
+d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas pour signer
+ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes
+en commandant le détachement qu'on me confiait, cela
+était certain; mais la question d'humanité devait-elle
+passer avant la question de justice! Approuvant, au fond
+du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il permis
+de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je
+le droit d'apporter mon concours à une oeuvre de répression
+que je blâmais? N'était-ce point ainsi que se
+formaient des forces morales qui entraînaient les faibles
+et noyaient les forts dans un déluge?</p>
+
+<p>Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je
+me le dis. Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis
+enfin, l'esprit troublé bien plus que convaincu, le coeur
+désolé, je me décidai à obéir.</p>
+
+<p>Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir
+à Clotilde que j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un
+libraire et j'achetai un volume, dans les pages duquel je
+glissai le billet suivant:</p>
+
+<p>«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à
+peine descendu de diligence, on m'envoie dans le Var et
+dans les Basses-Alpes contre les paysans insurgés. Il me
+faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques
+mots pour vous demander de penser un peu à moi
+et pour vous dire que je vous aime. Je ne sais ce que
+l'avenir nous réserve, mais je vous assure en ce moment
+que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai toujours. Quand
+nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des
+tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement
+que je suis cruellement malheureux, et que ma seule espérance
+est en vous, en votre bonté, en votre tendresse.»</p>
+
+<p>Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la
+voiture de Cassis, puis je me hâtai d'aller endosser mon
+uniforme. A l'heure convenue je montais à cheval et partais
+de Marseille à la tête de mon détachement.</p>
+
+<p>La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue
+quelques mois auparavant avec Clotilde, quand
+j'étais revenu près d'elle de Marseille à Cassis.</p>
+
+<p>Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien
+mes idées tristes et inquiètes étaient différentes de celles
+qui m'égayaient alors l'esprit et m'échauffaient le coeur!</p>
+
+<p>J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il
+advenir de notre amour?</p>
+
+<p>Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint
+de la perdre, aurais-je accepté ce commandement?</p>
+
+<p>Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait,
+où m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi:
+le coeur ou la conscience?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+
+<p>Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les
+rapports, était en pleine insurrection, ainsi que les villages
+environnants, Saint-Maximin, Barjols, Seillon,
+Bras, Ollières.</p>
+
+<p>Mais tant que nous restions dans le département des
+Bouches-du-Rhône, nous étions en pays tranquille,
+c'était seulement aux confins du Var que l'agitation avait
+dégénéré en résistance ouverte.</p>
+
+<p>Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le
+massif de la Sainte-Baume je fis faire halte à mes
+hommes et je crus devoir leur adresser un petit discours.</p>
+
+<p>Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait
+aucune des qualités exigées par les Professeurs de rhétorique:
+pas d'exorde pour éveiller l'attention des soldats,
+pas d'exposition, pas de confirmation pour prouver
+les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison.
+En quelques mots je disais à mes hommes que nous
+n'étions plus en Afrique et que ceux qui allaient se
+trouver devant nous n'étaient point des Arabes qu'il fallait
+sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait ménager.</p>
+
+<p>En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le
+vis faire la grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis
+donc tout ce que je crus de nature à les émouvoir; puis,
+comme les vérités générales ont beaucoup moins d'influence
+sur des esprits primitifs que des vérités particulières
+et personnelles, l'idée me vint de leur demander
+si parmi eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né
+à Cotignac, où j'ai ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme
+que vous aurez en face de vous peut être le père, le frère
+de votre camarade Brussanes, et cela retiendra, j'en
+suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes en
+France, et tous nous sommes Français, soldats aussi
+bien que paysans.</p>
+
+<p>On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager
+avec moi une conversation plus intime que celles que
+nous avions ordinairement ensemble. Au lieu de le tenir
+à distance comme j'en avais l'habitude, je le laissai venir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une promenade militaire que nous entreprenons,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la
+paix dans chaque village, eût mieux valu qu'une troupe
+de cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de
+missionnaires sous la main, on a pris des cavaliers;
+c'est à celui qui commande ces cavaliers d'en faire des
+missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se
+fera.</p>
+
+<p>&mdash;Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le
+fourreau que de les faire sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils
+peuvent retenir leurs hommes, et je compte sur vous.</p>
+
+<p>Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais
+désirer. Dans la bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu;
+dans la sienne, elles ne pouvaient me rassurer.
+J'étais presque certain que mes hommes me comprendraient
+et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu
+de la même vie, nous avions partagé les mêmes privations,
+les mêmes fatigues, les mêmes dangers, et j'avais
+sur eux quelque chose de plus que l'autorité d'un chef.
+Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si j'étais
+soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de
+Mazurier dit à propos pouvait très-bien briser mon influence;
+une plaisanterie, un geste même suffisaient
+pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui s'ajouta à
+toutes celles qui me tourmentaient déjà.</p>
+
+<p>C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var
+que nous devions trouver l'insurrection, et l'on m'avait
+signalé Saint-Zacharie comme le premier village dangereux.</p>
+
+<p>En approchant de ce village, bâti dans les gorges de
+l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée
+où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance
+sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude
+que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués
+dans les bois et dans les rochers pouvaient nous
+arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors
+retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils
+voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?</p>
+
+<p>Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un
+trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les
+paysans la conciliation que j'avais vu les représentants
+tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles
+étaient renversés, mais le but était le même, empêcher
+le sang de couler.</p>
+
+<p>Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans:
+en apprenant le passage des troupes, le village,
+qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était
+immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient
+repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros
+de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et,
+sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement
+défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on
+ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.</p>
+
+<p>Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je
+commençai à croire qu'un simple déploiement de forces
+suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous
+avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la
+résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou
+qu'on ne pouvait pas résister.</p>
+
+<p>A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans
+cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance;
+on nous disait, il est vrai, que les hommes valides
+se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de
+Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération
+dans ces renseignements qui nous étaient apportés par
+des trembleurs ou par des adversaires que la passion
+politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille
+insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées,
+le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination
+affolée par la terreur peut inventer.</p>
+
+<p>En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette
+ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient
+déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite
+barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé
+armé d'un fusil.</p>
+
+<p>Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain
+fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait
+proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le
+pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre
+approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés
+du côté de Draguignan.</p>
+
+<p>Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour
+le moment, était inquiétante pour un avenir prochain:
+tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure
+que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se
+trouveraient en force, et alors un choc se produirait.</p>
+
+<p>Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente,
+c'était la position des troupes qui opéraient contre les
+insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les
+poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel
+de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de
+l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne
+partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés?
+Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils
+la lutte?</p>
+
+<p>Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif
+d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était
+plus de désarmer successivement quelques villages
+isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.</p>
+
+<p>Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection
+nous la représentaient comme formidable; elle occupait
+presque tout le pays qui s'étend de la chaîne des Maures
+à la Durance; son armée, disait-on, était forte de plus
+de six mille hommes, et ces hommes étaient redoutables;
+pour la plupart c'étaient des bûcherons, des
+charbonniers, des ouvriers en liége, habitués à la rude
+vie des forêts, et qui n'avaient peur de rien, ni de la fatigue,
+ni des privations, ni des dangers; à leur tête marchait
+une jeune et belle femme qui, coiffée du bonnet
+phrygien, portait le drapeau rouge.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un
+escadron s'avançant au galop devait disperser sans résistance.</p>
+
+<p>A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés
+militairement; les bandes s'étaient formées par cantons,
+et elles avaient choisi des officiers; l'une était commandée
+par un chirurgien de marine, les autres l'étaient
+par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi
+tous ces hommes, qui ne se rendaient nullement coupables
+de pillages, d'incendies et d'assassinats, comme on
+l'avait dit.</p>
+
+<p>La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux
+était de prendre des otages dans chaque ville et chaque
+village qu'ils traversaient et de les emmener prisonniers.
+Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait à leur égard
+dans une situation toute différente de celle que j'aurais
+voulu garder.</p>
+
+<p>Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de
+leur droit et se soulevant pour le défendre, ce qui
+dans les conditions où nous nous trouvions était pour
+le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné de
+la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant,
+ils avaient la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils
+leur cause et la déshonoraient-ils par
+cette lâcheté?</p>
+
+<p>Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis
+mieux que par le raisonnement, combien était grave
+cette question des otages et combien terrible elle pouvait
+devenir pour les insurgés.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions
+passer la nuit, et j'avais été chercher gîte au château
+avec Mazurier et quelques hommes.</p>
+
+<p>Ce château était en désarroi, et ses propriétaires
+étaient dans la désolation: une bande d'insurgés était
+venue le matin arrêter le chef de la famille, qui n'avait
+commis d'autre crime que celui d'être légitimiste, et
+l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point fait
+violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient
+de marcher, on lui avait permis de monter en
+voiture, mais enfin on l'avait emmené sans vouloir rien
+entendre.</p>
+
+<p>Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux
+fils de vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent
+comme des libérateurs; il n'eût pas été tard, je me serais
+mis immédiatement à la poursuite de cette bande,
+mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos
+chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions
+nous engager à l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut
+ce que je tâchai de faire comprendre à cette malheureuse
+famille, et je lui promis de partir le lendemain matin
+aussitôt que possible.</p>
+
+<p>Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain,
+avant le jour, je fus prêt à monter à cheval. En arrivant
+dans la cour du château, je fus surpris d'apercevoir cinq
+chevaux de selle auprès des nôtres. Je demandais à un
+domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis paraître
+les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous
+les cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups
+suspendu en bandoulière et à la ceinture un couteau de
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous
+vous demandons la permission de vous accompagner et
+de vous servir de guides. Quand nous rencontrerons l'ennemi,
+vous verrez que mes amis, mon frère et moi nous
+sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne
+serons pas les derniers à la charge.</p>
+
+<p>Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé;
+la demande de ces jeunes gens avait par malheur
+de puissantes raisons à faire valoir: c'était à la délivrance
+de leur père qu'ils voulaient marcher; c'était
+leur père qu'ils voulaient venger.</p>
+
+<p>Ce fut précisément ce côté personnel de la question
+qui me fit refuser leur concours: ils mettraient une ardeur
+trop vive dans la poursuite, une haine trop légitime
+dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes soldats à
+des représailles que je voudrais éviter.</p>
+
+<p>Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter,
+disputer presque, mais je tins bon.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en
+montant à cheval, et encore celui qui viendra doit-il
+laisser ses armes ici; c'est un guide que j'accepte, et
+non un soldat.</p>
+
+<p>A quelques propos de mes hommes que je saisis par
+bribes, je vis qu'ils ne me comprenaient point et qu'ils
+me blâmaient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+
+<p>Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est
+difficile de rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a
+pour se diriger que les renseignements qu'on peut obtenir
+des paysans; celui-ci a vu qu'ils allaient au nord,
+celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a entendu
+dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est
+certain qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest,
+attendu qu'ils n'ont pas paru dans le pays.</p>
+
+<p>Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de
+la bande qui avait emmené comme otage le propriétaire
+du château dans lequel nous avions passé la nuit, et jamais,
+en si peu de temps, on n'a pu, je crois, recueillir
+plus de renseignements contradictoires; dans un village,
+c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre,
+c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en
+maison, les indications variaient comme les opinions et
+les sentiments: ici, nous étions des bourreaux, là des
+sauveurs.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient
+deux faits principaux; nous étions sur le point de joindre
+les bandes qui s'étaient réunies et cherchaient une bonne
+position pour résister; les autres troupes envoyées entre
+elles commençaient à approcher: la lutte devenait donc
+à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait
+l'engager d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi
+dans cette situation, c'était l'esprit de mes hommes qui,
+depuis Marseille, avait complètement changé: en entrant
+dans le Var, j'étais sûr que les sabres ne sortiraient pas
+du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices
+certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre
+pour agir, et que peut-être même on ne m'écouterait
+pas. A la fièvre de la poursuite, toujours entraînante pour
+les esprits les plus calmes et les plus pacifiques, s'étaient
+jointes les excitations passionnées des populations au
+milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez
+tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais
+conseils de gens qui, après avoir perdu la tête dans la
+peur, perdent la raison lorsqu'ils sont rassurés.</p>
+
+<p>Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village,
+la partie de la population hostile à l'insurrection,
+qui s'était prudemment condamnée au calme ou cachée
+dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se
+formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher
+derrière nous, et l'esprit qui animait ces volontaires de
+la dernière heure n'était point la modération et la justice;
+on était d'autant plus exalté qu'on avait été plus timide;
+on voulait se venger de sa peur. Mes hommes naturellement
+subissaient le contre-coup de cette exaltation; on
+les attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne
+les avais plus dans la main; après avoir écouté toutes les
+histoires plus ou moins exagérées qu'on leur racontait,
+échangé des poignées de main avec les trembleurs, entendu
+les applaudissements des uns, les vociférations des
+autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient
+contre des bandits coupables de tous les crimes.</p>
+
+<p>Comment les retenir et les modérer? Je commençai
+alors à regretter d'avoir accepté le commandement que
+le colonel m'avait imposé, car je ne pourrais pas assurément
+me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; au
+moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes
+hommes, mais je serais entraîné par eux, et jusqu'où
+n'iraient-ils pas?</p>
+
+<p>Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me
+reprirent: je n'aurais pas dû céder aux prières du colonel,
+et plutôt que de me lancer dans une expédition que
+je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister dans ma
+démission.</p>
+
+<p>Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi,
+semblait prendre à coeur d'irriter mes craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me
+disait-il à chaque instant.</p>
+
+<p>Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de
+recommencer ma harangue de Saint-Zacharie. Mais le
+moment favorable aux bonnes paroles était passé, je ne
+voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon
+autorité dans une maladresse: il me fallait au moins
+conserver sur mes hommes l'influence du respect et de
+l'estime.</p>
+
+<p>Tant que je serais seul maître de mon détachement,
+j'avais l'espérance de conserver une partie de cette influence
+et, en fin de compte, d'imposer toujours ma direction
+à mes hommes; s'ils n'obéissaient point à la persuasion,
+ils obéiraient au moins à la discipline; mais le
+moment arrivait où j'allais devoir agir de concert avec
+les autres troupes qui cernaient les insurgés dans un
+cercle concentrique, et alors j'aurais à obéir à une autre
+inspiration, à une autre volonté que la mienne.</p>
+
+<p>Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des
+officiers avec lesquels j'allais opérer? quels seraient
+les sentiments de leurs troupes? sous les ordres de
+quel général, de quel colonel le hasard allait-il me
+placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il
+obéir?</p>
+
+<p>Toutes ces questions venaient compliquer les dangers
+de ma situation.</p>
+
+<p>Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore,
+ce fut une nouvelle que m'apprit le maire d'un
+village dans lequel nous arrivâmes.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant
+de moi pour me prévenir que nous devions nous arrêter
+dans sa commune, afin de concerter notre mouvement
+avec les troupes qui occupaient les communes environnantes;
+les différentes bandes s'étaient réunies en un seul
+corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de
+Vidauban, de Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur
+Draguignan. Le moment était venu de les attaquer; les
+troupes se concentraient; ordre était donné d'arrêter les
+divers détachements de manière à agir avec ensemble,
+et il me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»</p>
+
+<p>De Solignac! Je regardai attentivement la signature;
+mais l'erreur n'était pas possible, les lettres étaient formées
+avec une netteté remarquable.</p>
+
+<p>Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire
+pour savoir quel était le préfet du département; il me
+répondit qu'il y en avait deux: un ancien, M. de Romand,
+un nouveau, M. Pastoureau.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce M. de Solignac?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire
+extraordinaire; au reste, vous allez le voir bientôt; il a
+passé par ici il y a deux heures avec une escorte de gendarmes,
+et il doit revenir.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis
+reposer mes hommes et mes chevaux.</p>
+
+<p>Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela
+était bien probable; le signalement que me donnait le
+maire se rapportait à mon personnage, et le dévouement
+de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en faire un
+commissaire extraordinaire dans un département insurgé;
+cela convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois
+dans le Midi et le complétait; il n'avait point de position
+officielle, afin de pouvoir en prendre une officieuse partout
+où besoin serait.</p>
+
+<p>Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi,
+car il ne me convenait point d'être placé sous la direction
+de M. de Solignac,&mdash;au moins du Solignac que
+je connaissais fanatique et implacable,&mdash;on m'amena
+un paysan qu'on venait d'arrêter.</p>
+
+<p>La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas
+trop de six soldats pour le protéger; on criait: «A mort!»
+et on lui jetait des pierres.</p>
+
+<p>C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à
+l'attitude calme et résolue; il était vêtu d'une blouse
+bleue, et l'un de mes soldats portait un mauvais sabre
+rouillé qu'on avait saisi sur lui.</p>
+
+<p>Je demandai quel était son crime; on me répondit
+qu'on l'avait arrêté au moment où il se sauvait pour rejoindre
+les insurgés.</p>
+
+<p>La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant
+de crier: «A mort! à mort!» Des femmes et des enfants
+montraient le poing au vieux bûcheron qui, sans s'émouvoir
+de tout ce tapage, les regardait avec placidité.</p>
+
+<p>Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger
+et je fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté,
+car il me paraissait impossible que l'exaspération de la
+foule n'eût pas un motif plus sérieux. On nous pressait
+tellement que je fus obligé de placer des sentinelles à la
+porte la sabre en main.</p>
+
+<p>Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les
+témoins ou les acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta
+ce qu'on m'avait déjà dit: ce vieux bonhomme, au lieu
+d'entrer dans le village, avait pris par les champs, on
+l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand
+il se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on
+l'avait atteint, arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il
+cachait sous sa blouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Salernes.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre
+la République.</p>
+
+<p>A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement
+d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon droit, pour sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous
+êtes-vous caché et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser
+ce village, avez-vous pris les champs?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes
+idées que ceux de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à
+pays. S'ils m'avaient vu traverser leur rue, comme ils
+avaient des cavaliers avec eux qui leur donnaient du
+coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant,
+les gens de Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là
+était de Salernes, il serait parti avec eux; il n'aurait pas
+attendu aujourd'hui: c'est un incendiaire qui venait pour
+nous brûler.</p>
+
+<p>Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se
+tourna vers moi après avoir regardé son accusateur avec
+mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il,
+c'est que j'étais dans la montagne à travailler. Quand on
+a appris la révolution de Paris chez nous, tout le monde
+a été heureux; on a cru que c'était pour établir véritablement
+la République, la vraie, celle de tout le monde,
+et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a
+été heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain
+matin je suis parti pour la montagne où je suis resté trois
+jours. Pendant ce temps-là on a compris qu'on s'était
+trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés, et
+puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu
+à la maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis
+parti aussi pour les rejoindre.</p>
+
+<p>Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer
+cette exaltation méridionale, je donnai l'ordre
+d'enfermer mon bûcheron dans la prison de la mairie.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule
+affolée; quand on sut que j'avais fait conduire le bûcheron
+en prison, les cris: «A mort!» redoublèrent. Je ne m'en
+inquiétai point, j'avais une force suffisante pour faire
+respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce village,
+j'emmènerais mon prisonnier.</p>
+
+<p>Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison
+était refermée sur ce pauvre vieux, quand il se fit un
+grand bruit de chevaux dans la rue.</p>
+
+<p>C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de
+quelques gendarmes,&mdash;ce Solignac était bien le mien,
+c'est-à-dire celui de Clotilde et du général.</p>
+
+<p>En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise
+et vint à moi la main tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je
+suis heureux de vous voir! Nous allons marcher ensemble.</p>
+
+<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les
+armes à la main; avez-vous commandé le peloton?</p>
+
+<p>&mdash;Quel peloton?</p>
+
+<p>&mdash;Le peloton pour le fusiller.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+
+<p>Fusiller ce vieux bûcheron!</p>
+
+<p>En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac;
+près de lui se tenait un autre personnage portant l'habit
+civil et décoré de la Légion d'honneur qui me fit un
+signe affirmatif comme pour confirmer et souligner
+les paroles de M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-il été arrêté?</p>
+
+<p>Je racontai son arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se
+sauvait.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Il voulait se cacher?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés;
+son aveu est formel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas caché son intention.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit donc être considéré comme étant en état
+d'insurrection.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir
+en arrestation; en même temps j'ai voulu le soustraire
+à l'exaspération de cette foule affolée.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté,
+et occupons-nous seulement de ce bûcheron. C'est un
+insurgé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie
+de le contester; il avoue très-franchement son intention:
+il a voulu rejoindre ses amis qui se sont soulevés pour
+défendre le droit et la justice, ou tout au moins ce qu'ils
+considèrent comme tel.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même
+le reconnaît aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant
+passons à un autre. Il a été pris les armes à la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé
+qui ne serait pas bon pour couper des choux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient
+la circonstance aggravante qui vous oblige à le faire fusiller;
+l'ordre du ministre de la guerre est notre loi;
+vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris les armes
+à la main sera fusillé.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme
+à ce mauvais sabre, ce n'est même pas un joujou,
+dis-je en allant prendre le sabre qui était resté sur
+une table.</p>
+
+<p>Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant
+appel à son singulier acolyte. Tous deux détournèrent
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots,
+dit enfin M. de Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre
+du général Saint-Arnaud est formel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille
+mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici
+pour discuter, nous ne sommes pas législateurs et vous
+êtes militaire.</p>
+
+<p>Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là
+assez bien contenu; à ce mot, je ne fus plus
+maître de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je suis militaire, que je ne peux
+pas faire exécuter un ordre aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de
+Solignac, que vous n'avez pas à qualifier un ordre de
+votre supérieur; il existe, et du moment que vous le
+connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un soldat
+obéit, il ne discute pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous
+suis obligé de me le faire comprendre, je ne discuterai
+donc pas davantage et je ferai ce que mon devoir m'ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre
+son devoir de différentes manières, et je vous
+prie de me permettre de vous demander ce que votre
+devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités
+compétentes.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre
+nos mains.</p>
+
+<p>Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il;
+rien n'est plus juste: précisément, nous sommes cette
+autorité compétente que vous demandez, et comme nous
+n'avons pas encore mis le département en état de siége,
+c'est l'autorité civile qui commande.</p>
+
+<p>Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide
+où les paroles s'étaient heurtées comme dans un
+combat; je sentis que la situation du vieux bûcheron
+devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
+ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité
+départementale, et puisqu'ils réclamaient ce prisonnier
+qui n'était pas le mien d'ailleurs, mais celui des paysans,
+je ne pouvais pas prendre les armes pour le
+défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes
+hommes pour le faire fusiller, s'ils persistaient dans
+cette épouvantable menace, et à cela j'étais parfaitement
+décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il
+vous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, répéta son acolyte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner
+les hommes qui doivent former le peloton d'exécution?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement
+M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du
+ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous
+ne sommes pas des bourreaux; mes hommes ne fusillent
+pas les prisonniers.</p>
+
+<p>M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère;
+il me regarda durant quelques secondes, puis
+d'une voix qui tremblait légèrement et trahissait ainsi
+ce qui se passait en lui:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez
+pas compte de la situation. Elle est grave, extrêmement
+grave. Tout le pays est soulevé. L'armée de l'insurrection
+est formidable; elle s'accroît d'heure en heure.
+Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes,
+et l'état des troupes ne permet pas cette attaque
+aujourd'hui; il faudra la différer jusqu'à demain, peut-être
+même jusqu'à après-demain. Pendant ce temps, les
+paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes insurrectionnelles,
+et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir
+six ou sept mille hommes devant nous, nous en aurons
+peut-être douze mille, peut-être vingt mille; car les
+bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il faut empêcher
+cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons
+qu'un moyen: la terreur; il faut que toute la contrée
+soit envahie et domptée par une force morale,
+puisqu'elle ne peut pas l'être par une force matérielle.
+Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main
+a été fusillé, cela produira une impression salutaire.
+Ceux des paysans qui veulent se soulever, resteront chez
+eux, et beaucoup de ceux qui sont déjà incorporés dans
+les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt mille
+hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou
+trois mille, et encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au
+lieu d'avoir à soutenir une lutte formidable qui ferait
+couler des torrents de sang, nous n'aurons peut-être
+qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez
+bien que la mort de ce prisonnier est indispensable; il
+est condamné par la nécessité. Sans doute, cela est fâcheux
+pour lui, mais il est coupable.</p>
+
+<p>J'étais atterré par ce langage froidement raisonné:
+je restai sans répondre, regardant M. de Solignac avec
+épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends votre réponse, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous persistez dans votre refus?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination,
+c'est de la révolte, et dans des conditions terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Terribles, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, capitaine.</p>
+
+<p>M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à
+son oreille et lui dit quelques mots à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.</p>
+
+<p>Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement
+raide et mécanique comme un automate. Presque
+aussitôt il rentra suivi de deux gendarmes: un brigadier
+et un simple gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier
+qui a été pris les armes à la main; vous allez le faire
+fusiller par vos hommes.</p>
+
+<p>Ces paroles me firent comprendre que le malheureux
+bûcheron était perdu. L'insurrection avait exaspéré les
+gendarmes; on les avait poursuivis, maltraités, injuriés,
+désarmés; dans certains villages on s'était livré sur eux,
+m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils
+avaient à se venger, et pour beaucoup la répression
+était une affaire personnelle. Si ce brigadier était dans
+ce cas, le prisonnier était un homme mort.</p>
+
+<p>En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier
+pâlit affreusement, et il resta sans répondre regardant
+droit devant lui, une main à la hauteur de la
+tête, l'autre collée sur son pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda M. de Solignac.</p>
+
+<p>Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sourd?</p>
+
+<p>Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de
+trois pas: il portait un fusil de chasse à deux coups;
+un bandeau de soie noire lui cachait la moitié du visage;
+une raie sanguinolente coulait sous ce bandeau.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs
+hommes, je le fusillerai tout seul; le brigand
+payera pour ceux qui m'ont crevé l'oeil.</p>
+
+<p>Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant
+pas l'empêcher par la force, je voulus au moins l'arrêter.
+Dans la salle de la mairie où cette discussion avait lieu
+se trouvaient plusieurs personnes; le maire de la commune,
+quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le
+fils du propriétaire qui avait été emmené en otage.</p>
+
+<p>La vue de ce jeune homme qui marchait en long et
+en large, impatient de tout ce retard, me suggéra une
+idée, et tandis que la foule continuait au dehors ses
+chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac,
+en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme
+qui allait sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher
+l'effusion du sang et vous oubliez que vous allez le faire
+couler.</p>
+
+<p>&mdash;Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je
+veux ménager.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler
+maintenant, c'est des otages qui sont aux mains des
+insurgés et qui peuvent devenir victimes d'affreuses
+représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille
+ses prisonniers.</p>
+
+<p>Puis, m'adressant à mon jeune guide:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa
+vie à M. de Solignac, et vous tous, messieurs, demandez
+celle de vos amis qui ont été emmenés par les insurgés.</p>
+
+<p>On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se
+dégagea, et d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier,
+dit-il; il faut que cette exécution soit un
+exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous
+a été ordonné.</p>
+
+<p>Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus
+qu'il voulait intercéder à son tour, et j'eus une lueur
+d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; qu'on aille chercher le curé.</p>
+
+<p>Une personne sortit, et comme elle avait sans doute
+sur son passage annoncé la condamnation du prisonnier,
+il s'éleva de la foule une clameur furieuse: des huées,
+des cris, des chants: «A mort! à mort!»</p>
+
+<p>Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus
+bientôt obligé de changer de place, car j'avais en face
+de moi le gendarme au bandeau noir et sa vue m'exaspérait:
+il faisait craquer les batteries de son fusil les
+unes après les autres.</p>
+
+<p>Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui
+et le conduisit à la prison en faisant signe au gendarme
+de le suivre.</p>
+
+<p>Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent;
+puis tout à coup deux détonations retentirent dans la
+cour de la mairie, dominant le tapage de la foule; puis,
+après quelques secondes, ces deux détonations furent
+suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce
+donné avec un pistolet.</p>
+
+<p>Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra
+dans la salle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+
+<p>Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter,
+mais il m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.</p>
+
+<p>Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait
+horreur, et j'avais peur de me laisser emporter par mon
+indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez
+sur Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village
+est important, vous pourrez loger votre détachement
+chez l'habitant; vous veillerez à ce que vos hommes
+soient bien soignés, la journée de demain sera rude.
+Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de
+faire aura facilité notre tâche. A demain.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion
+ait eu des témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'espère qu'ils parleront.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comme vous voudrez.</p>
+
+<p>Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon
+qui marchait sur ses talons, et du gendarme qui
+venait à cinq ou six pas derrière eux, le fusil à la main,
+horriblement pâle sous son bandeau noir.</p>
+
+<p>Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé
+les liens qui me retenaient, le voile qui m'enveloppait de
+ses ombres s'était déchiré, je voyais mon devoir.</p>
+
+<p>Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je
+quittai la salle de la mairie, où j'étais resté seul.</p>
+
+<p>Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans
+la cour, au pied du mur contre lequel il avait été fusillé.
+Près de lui, le prêtre qu'on avait été chercher était agenouillé
+et priait.</p>
+
+<p>Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores,
+il releva la tête et me regarda.</p>
+
+<p>Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre
+terre; on ne voyait pas comment il avait été frappé; une
+seule blessure était apparente, celle qui avait été faite par
+le pistolet. Le coup avait été tiré à bout portant dans
+l'oreille; les cheveux étaient roussis.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit
+le prêtre d'une voix tremblante; cette exécution est
+épouvantable. Je ne sais si cet exemple était nécessaire
+comme on le dit; mais, je vous en prie, monsieur le capitaine,
+au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas.
+Ce malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.</p>
+
+<p>Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des
+femmes, des enfants qui couraient çà et là en criant;
+devant la fontaine, on avait amoncelé des sarments de
+vigne et des branches de pin qui formaient un immense
+brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.</p>
+
+<p>Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant
+avec les femmes et les jeunes filles.</p>
+
+<p>J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant.
+Ils m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier,
+finissant son dîner.</p>
+
+<p>Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par
+M. de Solignac, et lui dis de prendre le commandement
+du détachement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reste ici.</p>
+
+<p>Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il
+en avait, il n'osa pas me poser la question qui était sur
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai
+de les suivre exactement pendant tout le temps que
+le détachement serait sous ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit,
+me dit-il, et s'il est besoin, je le répéterai à nos
+hommes; vous pouvez compter sur moi. Puis-je vous
+demander qui vous gardez avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même mon ordonnance.</p>
+
+<p>La surprise l'empêcha de me poser une question incidente,
+et il n'osa pas m'interroger directement.</p>
+
+<p>Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le
+lui rappelai. Il sortit pour donner ses ordres, et bientôt
+j'entendis la sonnerie des trompettes.</p>
+
+<p>Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis
+le trot des chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait
+à Entrecastaux passait devant l'auberge.</p>
+
+<p>Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais
+machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant
+de quelques pas, je me plaçai derrière le rideau; de la
+rue on ne me voyait pas, mais moi je voyais la rue.</p>
+
+<p>Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de
+mon côté, était l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment
+lorsque j'y étais arrivé, et il avait sonné la première
+fanfare qui m'avait salué. J'entends la voix du commandant,
+disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois
+au milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son
+cheval blanc.</p>
+
+<p>Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la
+vie en Afrique, et que, malgré toutes mes démarches, je
+n'ai pas encore pu faire décorer.</p>
+
+<p>Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats
+avec qui j'ai fait campagne pendant six années consécutives.</p>
+
+<p>Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes
+souvenirs de jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur.
+Ils sont passés. Et sur le pavé de la rue, je n'entends plus
+qu'un bruit vague, qui bientôt s'évanouit au tournant du
+chemin.</p>
+
+<p>Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte;
+c'est fini; je ne vois plus rien, et une gouttelette chaude
+tombe de mes yeux sur ma main: je ne suis plus soldat.</p>
+
+<p>L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait
+me servir, m'arracha à mes tristes réflexions.</p>
+
+<p>Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis
+en route pour Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers
+l'est; moi j'allais vers l'ouest. Nous nous tournions le
+dos; ils entraient dans la bataille, moi j'entrais dans le
+repos.</p>
+
+<p>Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs
+semaines, ces irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené
+à ce résultat, de me séparer de mes hommes au moment
+du combat.</p>
+
+<p>Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission
+lorsque j'avais voulu la donner à mon colonel?
+Pourquoi étais-je revenu à Marseille?</p>
+
+<p>L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à
+inventer sans relâche de faciles justifications. Mais lorsque
+les circonstances qui nécessitent ces excuses sont
+passées, nous nous condamnons d'autant plus sévèrement
+que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution
+et de m'arrêter à celle qui s'accommodait avec
+mes secrets désirs. Le moment des compromis hypocrites
+était passé, celui de la franchise était arrivé.</p>
+
+<p>J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour
+Clotilde, pour elle seule, que j'avais accepté le commandement
+qu'on m'avait donné.</p>
+
+<p>Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur
+de perdre ma position, mensonge; la vérité, c'était la
+peur de compromettre mon amour et de perdre Clotilde.</p>
+
+<p>Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse
+d'un coeur lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable
+était accompli, et ma conscience était sauvée.</p>
+
+<p>Mais mon amour? mais Clotilde?</p>
+
+<p>L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas
+de mon cheval. Malheureusement il était fatigué, et la
+distance était beaucoup trop grande pour qu'il me fût
+possible de la franchir en une journée. Je dus passer la
+nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je
+partis le lendemain matin au jour naissant.</p>
+
+<p>Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis
+en quatre heures, et, après avoir mis à la <i>Croix-Blanche</i>
+mon pauvre cheval qui n'en pouvait plus, je courus chez
+le général Martory.</p>
+
+<p>Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se
+décider.</p>
+
+<p>Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison.
+Je priai la vieille servante de la prévenir de mon arrivée.</p>
+
+<p>Elle accourut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! dit-elle en me tendant la main.</p>
+
+<p>Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins
+embrassée, mes yeux perdus dans les siens, oubliant
+tout, perdu dans l'ivresse de l'heure présente.</p>
+
+<p>Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa
+main, que je gardai dans les miennes:</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se
+passe-t-il? J'ai reçu la lettre par laquelle vous me disiez
+que vous partiez pour le Var.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du Var que j'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous me dites cela!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes,
+mon bonheur est renfermé.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Mon amour, chère Clotilde.</p>
+
+<p>Elle me regarda, et je me sentis faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander
+ce que vous voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce
+jour, des paroles décisives n'ont point été échangées entre
+nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour vous demander
+d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion
+propice.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant....</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne viens pas maintenant vous adresser
+cette demande, car je n'ai rien et ne suis rien; je viens
+vous dire seulement que je vous aime.</p>
+
+<p>Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent
+posés sur les miens avec une expression de tristesse
+attendrie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui
+se serait déshonoré. La lutte a été terrible entre la peur
+de vous perdre et le devoir. Êtes-vous perdue pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettez-vous de vous voir comme autrefois,
+de vous aimer comme autrefois, ou me condamnez-vous
+à ne revenir jamais dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette
+maison? Croyez-vous donc que c'était votre uniforme
+qui faisait mes sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;Chère Clotilde!</p>
+
+<p>Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit
+notre entretien: c'était le général qui rentrait
+pour déjeuner et faisait résonner les roulements de sa
+canne.</p>
+
+<p>L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses
+paroles, m'avaient rendu l'espérance, et avec elle la
+force. Mais ce n'était pas tout. Comment le général
+allait-il accepter mon récit?</p>
+
+<p>Je le recommençai long et circonstancié, en insistant
+surtout sur ma démission que j'avais donnée au colonel,
+et que je n'avais reprise que pour empêcher le sang de
+couler; du moment que les fusillades que je réprouvais
+étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.</p>
+
+<p>Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le
+général resta assez longtemps sans répondre, et j'eus un
+moment de cruelle angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre
+démission quand votre colonel a voulu vous donner le
+commandement du détachement envoyé dans le Var, cela
+eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger un
+honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent.
+L'abandon de votre commandement devant l'ennemi
+me plaît moins: c'est presque une désertion. Je
+comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave.
+En tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère
+qu'il voudra, et je me charge de lui écrire là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai
+mon idée. Et maintenant, que comptez-vous faire, mon
+cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le
+moment. Ce qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre
+sentiment; vos opinions m'épouvantent, j'ai peur de
+vous avoir blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons
+donc. Touchez là, mon ami: vous êtes un homme de
+coeur. J'aime l'armée, mais si la Restauration ne m'avait
+pas mis à pied, je vous prie de croire que je lui aurais... fichu
+ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on
+croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais
+l'heure s'avance, allons <i>dijuner</i>. Offrez votre bras à ma
+fille... Bayard.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+
+<p>J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de
+trouver une occasion de reprendre avec Clotilde notre
+entretien au point où il avait été interrompu.</p>
+
+<p>Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de
+vouloir toujours plus que ce qu'il a obtenu.</p>
+
+<p>En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses
+au pire, que Clotilde ne voulût plus me voir.</p>
+
+<p>En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que
+s'il n'y avait pas rupture complète, il y aurait engagement
+formel de sa part.</p>
+
+<p>Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement;
+les craintes comme les espérances avaient été
+au delà de la réalité.</p>
+
+<p>Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que
+serait l'avenir?</p>
+
+<p>C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais
+éclairer, en obligeant Clotilde à une réponse précise,
+en la forçant à sortir de ses réponses vagues qui permettaient
+toutes les espérances et n'affirmaient rien.</p>
+
+<p>Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était
+une affirmation que je voulais maintenant.</p>
+
+<p>Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle
+être ma femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle
+ce crédit à mon amour? C'étaient là les questions
+que je voulais lui poser, et auxquelles je voulais qu'elle
+répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par
+oui ou par non.</p>
+
+<p>Le temps a marché depuis le moment où je regardais
+le mariage comme un malheur qui pouvait frapper mes
+amis, mais qui ne devait pas m'atteindre. C'est qu'alors
+que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, j'étais insouciant
+de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon
+père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant
+j'aime, je n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et
+Clotilde est tout pour moi.</p>
+
+<p>Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour
+à Cassis, cela ne fut pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me
+dit le général, lorsque nous nous levâmes de table, mais
+je vous engage à partir pour Marseille. Il vaut mieux
+voir tout de suite votre colonel que plus tard. La première
+impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit
+avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui
+vous-même votre affaire. Elle est bien assez grave comme
+cela sans la compliquer encore. Quant à Solignac, il est
+entendu que je m'en charge; je vais lui écrire tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans
+tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi
+faire avec Solignac ce que je crois utile et ne vous en
+mêlez en rien. J'agis pour moi, par amitié pour vous, et
+arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat, n'est-ce
+pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que
+vous avez quitté votre régiment parce que votre conscience
+vous défendait d'exécuter les ordres du ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution;
+je suis désolé d'avoir été obligé de la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu,
+et revenez-nous aussitôt que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la
+main.</p>
+
+<p>Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me
+regarda avec stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre
+escadron?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas eu d'engagement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.</p>
+
+<p>Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ
+de Marseille jusqu'à l'exécution du bûcheron.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez abandonné votre commandement;
+vous avez laissé mes hommes sous les ordres de Mazurier!</p>
+
+<p>&mdash;Que pouvais-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Rester à votre poste et accomplir la mission que je
+vous avais confiée.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée,
+était une mission de paix, non d'assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez déserté votre poste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre
+cette accusation qui n'est par malheur que trop juste.
+Celle que je repousse, c'est de n'avoir pas accompli la
+mission que vous aviez cru devoir me confier.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne
+fallait pas l'accepter, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner
+ma démission?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez
+jamais ma faiblesse aussi sévèrement que je l'ai condamnée
+moi-même. Mais vous savez comment j'ai été entraîné.
+Je ne voulais pas accepter ce commandement qui
+m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous
+m'avez représenté que ce que vous attendiez de moi, ce
+n'était pas d'engager la lutte, mais de l'empêcher. Cette
+considération m'a décidé. Elle a été l'excuse que j'ai pu
+faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas de
+gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma
+démission. Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire
+que je voulais la quitter. Bien des liens me retenaient solides
+et résistants, plus résistants même que vous ne pouvez
+l'imaginer.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.</p>
+
+<p>&mdash;Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais.
+Si je m'étais décidé à y renoncer, c'était après une lutte
+douloureuse. Vos instances et les considérations dont
+vous les appuyiez ont fait violence à ma résolution. Vous
+m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette mission,
+et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant
+qu'une occasion pour revenir sur une résolution
+qui me désespérait, j'ai saisi celle que vous me présentiez.
+Là est mon tort, colonel, ma faiblesse et ma
+lâcheté.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une
+lâcheté, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait
+en moi et vous agissiez en vue du bien général, tandis
+que moi j'ai agi en vue de mon propre intérêt, misérablement,
+avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme je le
+méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je
+le devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position
+où nous nous trouvons tous par ma faute, vous, colonel,
+le régiment et moi-même.</p>
+
+<p>Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre,
+arpentant son cabinet en long et en large à
+grands pas, les bras croisés, les sourcils crispés. Enfin il
+s'arrêta devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que
+vous pouvez pour que nous sortions au mieux, le régiment
+et moi, de cette position fâcheuse?</p>
+
+<p>&mdash;Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma
+démission.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas cela; je vous demande
+seulement d'attendre quelques jours pour la donner;
+pendant ces quelques jours, vous garderez votre chambre
+et vous recevrez tous les matins la visite du
+major.</p>
+
+<p>Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je
+rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire
+sortir du régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement,
+qui avait eu lieu sans bruit, serait facilement
+explicable par la maladie, et la maladie serait aussi
+la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se
+mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas
+l'accuser d'avoir confié un commandement à un officier
+mal pensant: le régiment aurait fait son devoir; s'il y
+avait distribution de récompenses, il aurait droit à en
+réclamer sa part.</p>
+
+<p>Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un
+singulier rôle; mais je n'avais pas à me plaindre, puisque
+j'étais le coupable. Si je n'avais pas eu la faiblesse d'accepter
+le commandement qu'on me donnait, rien de tout
+cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par
+l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et
+les hontes de ces quelques jours.</p>
+
+<p>Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions
+qui n'étaient pas faites pour égayer mon emprisonnement,
+car je n'en avais pas fini avec le tourment et
+l'incertitude.</p>
+
+<p>Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en
+restait deux autres qui me pesaient sur le coeur d'un
+poids lourd et pénible: c'étaient celles qui touchaient à
+Clotilde et à ma position; et là l'incertitude et l'angoisse
+me reprenaient.</p>
+
+<p>Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme
+qui n'était rien et qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer,
+folie d'en avoir l'idée.</p>
+
+<p>Si j'avais hésité à parler de mon amour au général,
+alors que je n'étais que capitaine, pouvais-je le faire
+maintenant que je n'étais rien?</p>
+
+<p>Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait
+pas de position, qui n'avait pas un métier?</p>
+
+<p>Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux
+mains un outil pouvant me faire gagner cent sous par jour.</p>
+
+<p>A quoi est bon dans la société un homme que son
+éducation et sa naissance rendent exigeant et qui pendant
+dix ans n'a appris qu'à commander d'une voix
+claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et autres
+manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout
+à fait superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a
+une chaise entre les jambes?</p>
+
+<p>Cette question de position était donc la première à
+examiner et à résoudre; après viendrait la question du
+mariage, si jamais elle pouvait venir.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce
+que Clotilde m'accordait et avoir la sagesse de me tenir
+dans le vague où elle avait la prudence de vouloir rester.
+C'était déjà beaucoup d'avoir le présent, et, dans mon
+abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son
+amour.</p>
+
+<p>J'examinai donc cette question de la position sous
+toutes ses faces, et, après l'avoir bien tournée, retournée,
+je m'arrêtai à la seule idée qui me parut praticable:
+c'était de demander une place dans les bureaux des frères
+Bédarrides.</p>
+
+<p>Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,&mdash;et
+elle le fut conformément aux désirs du colonel,&mdash;j'allai
+frapper à la porte du bureau de MM. Bédarrides.</p>
+
+<p>On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me
+voir, mais on le fut bien plus encore quand j'eus expliqué
+l'objet de ma visite.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission! s'écrièrent les deux frères en
+levant les bras au ciel, vous avez donné votre démission?</p>
+
+<p>Et ils me regardèrent avec étonnement comme si
+l'homme qui donne sa démission était une curiosité ou
+un monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion,
+qu'on ne peut pas fusiller les gens dont on partage les
+opinions.</p>
+
+<p>Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent
+ma demande avec toute la bienveillance que
+j'étais certain de rencontrer en eux.</p>
+
+<p>La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait
+m'employer, car, après m'avoir fait quelques questions
+sur les usages du commerce et la navigation, ils s'étaient
+bien vite convaincus que j'étais, sur ces sujets, d'une
+ignorance honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils,
+rien ne serait plus facile; mais nous ne pouvons
+pas avoir chez nous comme simple commis à
+1,800 francs le fils de notre meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour
+commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de
+cela. Voyons, Barthélemy, donne-moi une idée?</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais la même demande, Honoré.</p>
+
+<p>J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens
+s'ingéniant à me venir en aide. Mais ils avaient beau
+chercher, ils ne trouvaient pas.</p>
+
+<p>Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon
+fonds était, hélas! celui de tout le monde; tout à coup,
+dans la conversation, je dis que j'écrivais et parlais l'espagnol
+comme le français.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes
+sauvés; nous avons des affaires considérables avec
+l'Amérique espagnole; vous ferez la correspondance.</p>
+
+<p>Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la
+correspondance avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le
+Mexique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+
+<p>L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules
+prudents de mon colonel, m'avait amené à entretenir
+une correspondance active avec le général Martory; tous
+les matins, pendant ma maladie officielle, je lui avais
+écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je
+lui avais envoyé une seconde lettre.</p>
+
+<p>Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le
+papier blanc et considère le travail de la correspondance
+comme une annexe du ménage,&mdash;le balayage ou le
+lavage de la vaisselle,&mdash;il avait chargé Clotilde de me
+répondre.</p>
+
+<p>Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger
+bien des pensées qui n'avaient aucun rapport avec ma
+démission, mais qui nous touchaient personnellement,
+nous et notre amour.</p>
+
+<p>J'avais été assez gauche dans cette conversation par à
+peu près; Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables
+qualités; elle avait un tour merveilleux pour effleurer
+les choses et en donner la sensation sans les exprimer
+directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre
+d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent
+été absolument incompréhensibles et qui, pour moi,
+étaient délicieuses; chaque mot était une promesse,
+chaque sous-entendu une caresse.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison
+Bédarrides, je lui écrivis cette bonne nouvelle, car
+elle était alors à Toulon avec son père, et, à ma lettre,
+elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.</p>
+
+<p>Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable
+raison qui m'avait fait rester à Marseille, elle insistait
+surtout dans sa réponse sur cette raison, se montrant
+heureuse pour son père et pour elle d'une détermination
+qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus
+elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq
+mois, marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux
+était des souvenirs d'amour.</p>
+
+<p>Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse
+que je commençai cette vie nouvelle si différente de celle
+pour laquelle je m'étais préparé.</p>
+
+<p>Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais;
+aucun des châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois
+dans mes heures de rêverie ambitieuse ne prendrait un
+corps; mes habitudes, mes amitiés étaient brisées, et
+cela était dur et cruel.</p>
+
+<p>Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi,
+je n'étais pas englouti: une espérance me restait pour
+me guider et me donner la force de lutter; si j'avais le
+courage persévérant, si je ne m'abandonnais pas, un jour
+peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la
+main qui se tendait vers moi; la distance était longue,
+les fatigues seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas
+perdu dans la nuit noire sur la mer immense; j'avais
+devant les yeux une étoile radieuse, Clotilde.</p>
+
+<p>Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines
+propositions dont elle m'avait déjà touché quelques mots
+à mon arrivée à Marseille, me fut-il impossible d'y répondre
+dans le sens qu'elle désirait.</p>
+
+<p>Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et
+Marius se montraient tous d'une bonté exquise pour moi,
+et il n'était sorte d'attentions et de prévenances qu'ils
+ne me témoignassent. Avec une délicatesse de coeur que
+n'ont pas toujours les gens d'argent, ils s'ingéniaient à
+me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si j'avais
+été leur fils.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour
+votre père, disaient-ils; c'est à lui que nous devons
+d'être ce que nous sommes, et nous aimons à payer nos
+dettes.</p>
+
+<p>&mdash;Capital et intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;Et intérêts des intérêts.</p>
+
+<p>Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux,
+j'avais été invité à venir passer la journée à la villa,
+et si peu disposé que je fusse à paraître dans le monde,
+je n'avais pu refuser.</p>
+
+<p>Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à
+table on me plaça à côté d'une jeune fille de quatorze à
+quinze ans, que Marius me dit être sa cousine, c'est-à-dire
+la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis pas grande attention
+à cette jeune fille, que je traitai comme une pensionnaire,
+ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à
+l'occasion des fêtes de Noël.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides
+m'appela dans un petit salon, où nous nous trouvâmes
+seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune
+fille qui était à gauche?</p>
+
+<p>&mdash;La petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie
+dans deux ou trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce;
+elle sera l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et
+ma fille; et une héritière qui méritera attention.</p>
+
+<p>J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais
+ce mot m'éclaira et me montra le but où madame Bédarrides
+voulait me conduire: c'était la reprise de nos conversations
+d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques
+millions pour la demander en mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans
+notre famille nous sommes sensibles aux seuls avantages
+de la fortune; il en est d'autres que nous savons reconnaître
+et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi elle ne
+deviendrait pas votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je
+caresse depuis longtemps de vous marier. Je vous en ai
+parlé lors de votre arrivée à Marseille, et si je ne vous ai
+point fait connaître Berthe à ce moment, c'est qu'elle
+était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à la
+faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le
+reprends aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils
+étaient alors.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus;
+vous aviez un bel avenir devant vous que vous n'avez
+plus. Mais ce n'était pas à votre grade de capitaine que
+notre sympathie et notre amitié étaient attachées; c'était
+à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme
+que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé
+notre estime pour vous. Vous voici maintenant dans
+notre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Simple commis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits
+commis que vous, et ce n'est pas nous qui pouvons avoir
+des préjugés contre les commis; d'ailleurs, quand on est
+comte, quand on est chevalier de la Légion d'honneur,
+quand on a votre éducation, on n'est pas un commis
+ordinaire. Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû
+vous donner dans notre maison restera toujours le vôtre.
+Qui sait, vous pouvez prendre goût au commerce et
+arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le goût qui me manquerait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un
+fantôme des difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés
+de ce genre et l'on trouve toujours de l'argent;
+c'est même ce qui se trouve le plus facilement. Au reste,
+je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon projet
+et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère
+commencent à être fatigués des affaires; ils seraient
+heureux de pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans.
+Alors la maison de commerce reviendra à Marius; mais
+elle est bien lourde pour un homme seul, et nous verrions
+avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé
+était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot
+que mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient
+merveilleusement. N'est-ce point votre avis?</p>
+
+<p>J'étais vivement touché de cette proposition, car ce
+n'était plus un projet de mariage en l'air comme tant de
+gens s'amusent à en faire dans le monde pour le plaisir
+de bâtir des romans avec un dénoûment réel. C'était un
+projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à
+la conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage
+de Léon et de Léonie.» Il ne s'agissait plus d'une jeune
+fille à laquelle on cherchait un mari; il s'agissait de mon
+avenir, de ma position et de ma fortune.</p>
+
+<p>A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance,
+il n'était pas possible de répondre par une défaite
+polie ou par des paroles vagues, il fallait la franchise et
+la sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez
+pas à un ingrat et que jamais je n'oublierai le témoignage
+d'amitié que vous venez de me donner. Vous avez
+eu pour moi la générosité d'une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant,
+et c'est ce sentiment maternel qui m'a inspiré mon
+idée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de
+gratitude, et c'est lui qui me désole si profondément en
+ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous désole? et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne puis accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent
+fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui
+est charmante, ni de votre famille à laquelle je serais
+heureux d'être uni par des liens plus étroits que ceux de
+l'amitié et de la reconnaissance; mais je ne suis pas libre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme
+un jour.</p>
+
+<p>Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques
+minutes elle garda le silence; elle était blessée de ma
+réponse et évidemment elle s'efforçait de ne pas laisser
+paraître ce qui se passait en elle. Pour moi, embarrassé,
+je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et je la
+suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte
+elle s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas répondre à cette question,
+seulement je vous promets que le jour où mon mariage
+sera décidé, vous serez la première personne à qui j'en
+parlerai.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous
+entrâmes dans le grand salon où tout le monde était
+réuni, j'allais aller vous déranger.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux
+avant d'aller occuper sa préfecture: il a reçu sa nomination
+il y a deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une
+surprise qu'elle ne sut pas cacher.</p>
+
+<p>A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi
+qu'elle ne l'avait été elle-même, car ce M. Genson qui
+venait de recevoir sa nomination de préfet, était cet
+ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon retour
+de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon
+«la grève des honnêtes gens.» Comme il avait
+prêché «sa grève» dans tous les salons de Marseille,
+pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi le coup
+d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.</p>
+
+<p>&mdash;Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne
+sera jamais plus grande que n'a été la mienne, lorsque
+j'ai appris ma nomination de préfet, et mon premier
+mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
+plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et
+puisque la France vient de l'acclamer par sept millions
+de votants, je ne pouvais pas avoir l'outrecuidance de me
+croire plus sage tout seul que ces sept millions d'électeurs.
+D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la pratique
+des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement
+qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse
+autour de lui ce que j'appellerai «le rempart des honnêtes
+gens» pour le maintenir dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec
+une voix que la conviction rendait vibrante, «ce rempart
+des honnêtes gens» fit le tour du salon pour recevoir les
+félicitations dues à son abnégation.</p>
+
+<p>Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper
+à l'étreinte de sa poignée de main, mais il vint m'y
+rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et
+de votre part, je le comprends mieux que de tout autre,
+car vous avez donné votre démission. Aussi je veux
+vous expliquer le véritable motif de mon acceptation:
+c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore;
+car, pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le
+droit est le droit; s'il en était autrement, ce serait à
+quitter la société. Mais les femmes, les femmes! Ah!
+jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices
+qu'elles imposent à notre conscience.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+
+<p>Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea
+pendant plusieurs semaines. Enfin je reçus une
+lettre qui m'apprenait leur retour à Cassis et m'invitait à
+venir passer une journée avec eux.</p>
+
+<p>J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma
+liberté d'autrefois, mes journées étaient prises à mon
+bureau depuis huit heures du matin jusqu'à sept heures
+du soir, et je ne pouvais plus disposer que de mes seuls
+dimanches.</p>
+
+<p>Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception
+de cette lettre ou plutôt le samedi, car la voiture
+pour Cassis, partant de Marseille le soir, à quatre heures,
+je ne pus me mettre en route que le samedi soir après
+mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon
+cheval et c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y
+avait pas là de quoi m'effrayer et je franchis gaiement
+cette distance; la marche est bonne pour les rêveurs et
+les amoureux; en occupant le corps, elle active la fantaisie
+de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps
+d'ailleurs m'était propice: la nuit était douce et la lune,
+dans son premier croissant, éclairait de sa pâle lumière
+un ciel bleu criblé d'étoiles, le silence mystérieux de la
+montagne déserte n'était troublé que par le bruit de la
+mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
+chemin.</p>
+
+<p>J'allai frapper à la porte de la <i>Croix-Blanche</i>, et, après
+une station assez longue, la servante, endormie comme
+à l'ordinaire, vint m'ouvrir. Je ne me rappelle pas avoir
+passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un long rêve
+dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena
+dans une délicieuse féerie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment
+du déjeuner; mais, rendu prudent par l'espoir même de
+mon amour, je m'imposai le devoir de ne pas faire d'imprudence
+et de n'arriver chez le général qu'à une heure
+convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde;
+elle me saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait
+bien moyen de me récompenser de cette attente
+irritante.</p>
+
+<p>Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la
+sonnette du général.</p>
+
+<p>Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au
+coeur; assis près du général mais tourné vers Clotilde, à
+laquelle il s'adressait, se tenait M. de Solignac.</p>
+
+<p>Comme je restais immobile, le général me tendit la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience,
+d'abord pour vous serrer la main et puis ensuite
+pour deux mots d'explication qui me paraissent
+inutiles, mais qu'on croit nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant
+de deux pas, c'est moi qui tiens à vous la donner: Si,
+dans notre rencontre, j'ai montré envers vous trop de
+vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes vifs
+regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles
+vont souvent au delà de la volonté. Chacun de notre
+côté nous obéissions à notre devoir, là est notre excuse.</p>
+
+<p>Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours
+auquel j'étais loin de m'attendre, Clotilde tenait
+ses yeux fixés sur les miens, et l'expression de son regard
+n'était pas douteuse, je devais tendre la main à
+M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes
+gens, dit le général, il n'y a que l'honneur; mais l'honneur
+n'a rien à voir dans cette affaire, où vous avez fait,
+l'un et l'autre, ce que vous deviez.</p>
+
+<p>Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant,
+et littéralement avec ses yeux elle prit ma main pour la
+mettre dans celle que M. de Solignac me tendait. Mais le
+contact de cette main rompit ce charme irrésistible, tout
+mon être se révolta dans une horripilation nerveuse,
+comme à un attouchement immonde.</p>
+
+<p>Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et
+m'inclinai vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois
+mots qui me brûlèrent.</p>
+
+<p>Toute la journée fut employée à chercher l'occasion
+de me trouver seul un moment avec Clotilde; mais, bien
+qu'elle parût se prêter à mon désir, il nous fut impossible
+de rencontrer ce tête-à-tête.</p>
+
+<p>Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos
+arrangements, et, jusqu'au soir, M. de Solignac vint
+toujours se mettre entre nous.</p>
+
+<p>Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par
+cette continuelle surveillance au point d'en perdre toute
+prudence: heureusement Clotilde veillait sur ma colère,
+et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la raison.</p>
+
+<p>Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir
+sans avoir pu lui parler, lorsque franchement et devant
+tout le monde elle m'appela près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac,
+à l'abbé Peyreuc et à son père, j'ai deux mots à dire à
+M. de Saint-Nérée; c'est un secret que vous ne devez pas
+connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un secret de grande fille.</p>
+
+<p>Et, m'attirant dans un angle du salon:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici
+c'est impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en
+écoutant ce que je vais vous dire. Trouvez-vous après-demain
+matin au cabanon; arrivez la nuit par les bois, et
+faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous cacherez
+dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne
+suis pas arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir.
+Apportez toutes mes lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est
+longue.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque
+vous êtes curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter
+si vous voulez; il n'y a de secret que pour mon
+père et M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?</p>
+
+<p>Ces quelques mots me permirent de me remettre et de
+prendre une contenance.</p>
+
+<p>Je revins à Marseille profondément troublé, partagé
+entre l'angoisse et le bonheur. Me parler dans ce cabanon;
+pourquoi ce mystère et ces précautions? Pourquoi
+m'avoir demandé d'apporter ses lettres?</p>
+
+<p>Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi
+de manière à arriver à Cassis de bonne heure, car pour
+gagner le cabanon du général bâti à la limite des grands
+bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle, je devais traverser
+le village.</p>
+
+<p>J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et,
+comme la lune était couchée depuis plus d'une heure, je
+ne fis pas de rencontre dangereuse; quelques chiens,
+éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux roulants,
+me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient
+se répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut
+tout. Assis dans le hangar, sur une botte de roseaux,
+j'attendis.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière
+grinçant sur ses gonds rouillés. C'était Clotilde.
+Elle vint droit au hangar.</p>
+
+<p>Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras,
+et longtemps je la tins serrée, embrassée, sans échanger
+une parole; nos coeurs, nos regards se parlaient.</p>
+
+<p>Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas
+et me regardant longuement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une
+voix navrée.</p>
+
+<p>Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation
+brutale d'un coup mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car
+ce que j'ai à vous apprendre est terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est
+affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais
+avant de vous porter de ma propre main le coup douloureux
+qui va vous atteindre, il est d'autres paroles que
+je veux dire et que d'abord vous devez entendre. Celles-là
+ne vous seront pas cruelles.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots son regard désolé
+s'attendrit.</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez
+parlé de votre amour et jamais je ne vous ai répondu
+d'une façon précise. Si j'ai agi ainsi ce n'était point par
+prudence ou par duplicité; ce n'était pas non plus parce
+que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je
+voulais que mon aveu, je voulais que le mot «je vous
+aime» ne sortit point des lèvres de la jeune fille, mais fût
+dit par la femme à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Clotilde, cher ange!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou,
+plus justement, c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe
+maintenant dans cette heure solennelle, c'est la
+jeune fille qui le fait, ce n'est pas la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur,
+resteront toujours au-dessous de l'épouvantable
+vérité; votre femme, je ne pourrai l'être jamais, car je
+vais devenir celle d'un autre.</p>
+
+<p>Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses
+mains. Pour moi, immobile devant elle, je restai partagé
+entre la douleur la plus atroce que j'aie ressentie
+jamais et la douleur folle.</p>
+
+<p>Après un certain temps, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si
+vous voulez; la mort de votre main me sera moins douloureuse
+que la vie que je dois accepter.</p>
+
+<p>Je baissai les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution
+qui vous a été terriblement douloureuse. Et cependant
+vous n'avez pas hésité, et vous vous êtes sacrifié à votre
+devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de souffrir et de
+me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.</p>
+
+<p>A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur
+elle; mais elle ne recula point et ses yeux restèrent fixés
+sur les miens; mes mains levées pour l'étouffer s'abaissèrent;
+je retombai anéanti contre les roseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez,
+non pour que je me justifie, mais pour que vous compreniez
+comment ce malheur, comment ce crime est
+possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et
+même ses affaires sont fort embarrassées; en ces derniers
+temps, on lui avait fait espérer que si les projets du
+prince réussissaient il serait nommé sénateur. Le sénat
+c'était pour lui la fortune et pour moi c'était l'indépendance;
+j'étais libre de devenir la femme de celui que
+j'aime; mais cette espérance ne se réalise pas: mon père
+ne sera pas sénateur, et M. de Solignac l'est ou plutôt il
+le sera dans quelques jours. Comment ce changement
+s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y ait là-dessous
+quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis
+sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un
+homme que je n'aime pas, et que je ne peux pas aimer,
+car j'en aime un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas
+accepter cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois.
+Puis-je laisser mon père dans la misère? puis-je lui demander
+d'attendre que vous vous soyez refait une position?
+Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas. Et
+puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais,
+car j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais
+mon père! pensez à ce que serait sa vieillesse dans les
+tracas d'affaires besogneuses. M'est-il permis de lui imposer
+ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
+C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne
+le fais pas sans crier, et sans me plaindre, et voilà
+pourquoi j'ai voulu vous voir ici; c'est pour vous dire
+maintenant que je suis encore libre, le mot que je ne
+pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous
+aime.</p>
+
+<p>Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais
+rien; mais nos baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent
+dans une même étreinte et ses caresses se mêlèrent
+à mes caresses.</p>
+
+<p>Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur,
+nous n'étions plus maîtres de nous.</p>
+
+<p>Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai
+doucement. Je l'aimais trop pour pouvoir résister à
+mon amour; et, d'un autre côté, je l'aimais trop aussi
+pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un souvenir
+déshonoré.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne
+peux pas te regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.</p>
+
+<p>Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous
+restâmes longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je
+pus m'arracher à cette étreinte, et, me bouchant les
+oreilles, fermant les yeux, je me sauvai en courant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+
+<p>Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous
+d'amour, notre premier et notre dernier, je renonce à le
+dire.</p>
+
+<p>Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander
+un nouveau rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre
+ses lettres que j'avais gardées. Et alors, profitant de son
+émotion et de son trouble, je ferais d'elle ma maîtresse.
+Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les provoquerais,
+et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen
+ou par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa
+résistance. Une fois qu'elle se serait donnée à moi, elle
+n'épouserait pas ce Solignac, et si malgré cela elle persistait
+dans son dessein, j'aurais alors des droits à faire
+valoir.</p>
+
+<p>Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai
+même à M. Bédarrides aîné de m'envoyer au Pérou.
+Malgré mes prières, il ne voulut pas me laisser partir, et
+comme j'insistais, il me regarda un moment avec inquiétude,
+cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu
+fou.</p>
+
+<p>Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se
+souviennent pas et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être
+ce rêve est-il douloureux, mais il me semble qu'il ne
+peut pas l'être autant que la réalité, alors que tout en
+nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour
+nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.</p>
+
+<p>Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie
+morale, c'était là ce que je voulais, ce que je cherchais.
+Les efforts mêmes que je faisais pour m'arracher à mon
+obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.</p>
+
+<p>Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué
+dans les premiers temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait
+un jour de Clotilde, n'était pas de nature,
+maintenant que je n'avais plus d'espérance d'aucune
+sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne
+parce que notre main nous obéit toujours;
+mais ma tête n'avait pas, par malheur, la docilité de mes
+doigts, et les traductions que j'apportais aux frères
+Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me
+reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient
+de ce qui se passait en moi; et dans leur bienveillante
+indulgence, ils trouvaient des raisons pour m'excuser:
+la mort de mon père, ma démission qui troublaient ma
+raison.</p>
+
+<p>M. de Solignac était devenu un personnage dont les
+journaux s'occupaient; un matin, en ouvrant le <i>Sémaphore</i>,
+pour y chercher un renseignement commercial,
+mes yeux furent attirés par son nom qui, au milieu
+des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de
+feu. Je voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le
+journal; mais bientôt, je le repris: un entrefilet annonçait
+le mariage de M. de Solignac, sénateur, avec mademoiselle
+Clotilde Martory, fille du général Martory.
+«Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations
+de l'Empire...» Je ne pus en lire davantage,
+car le journal tremblait dans mes mains comme une
+feuille secouée au bout d'une branche par une bourrasque.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre
+écrite par le général lui-même. En deux lignes, il me
+demandait de venir à Cassis le dimanche suivant, afin de
+dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une communication
+importante» qu'on avait à me faire.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri
+d'une lâcheté du coeur et je répondis qu'il m'était, à
+mon grand regret, impossible d'accepter cette invitation.</p>
+
+<p>Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un
+peu de tranquillité, au moins de tranquillité relative.</p>
+
+<p>Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma
+résolution, et pendant toute la nuit je me dis que j'avais
+tort de ne pas vouloir écouter cette communication; sans
+doute, c'était un moyen trouvé par Clotilde pour me
+voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette entrevue?
+elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je
+céder sans lutter jusqu'au bout?</p>
+
+<p>Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis.
+Mais en arrivant au haut de la côte, à l'endroit où la vue
+embrasse tout le village dans son ensemble, un dernier
+effort de raison et de courage me retint. Je m'arrêtai, et
+pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier
+de roc.</p>
+
+<p>Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la
+mer, et par-dessus le toit des maisons émergeait le grand
+platane que j'avais aperçu tout d'abord quand j'étais venu
+la première fois à Cassis. Comme ce temps était loin!</p>
+
+<p>Une petite colonne de fumée blanche montait dans les
+branches dénudées du platane et me marquait la place
+précise de sa maison. Elle était là, et peut-être elle pensait
+à moi, peut-être m'attendait-elle.</p>
+
+<p>Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle.
+Je ne pourrais lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais,
+que lui dirais-je? Que je l'aimais, que je souffrais.
+Et après? Si la pensée de cet amour et de ces souffrances
+ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes, mes
+cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir
+en arrière.</p>
+
+<p>Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce
+mariage qu'elle voulait bien le dire; sans doute, elle
+n'eût jamais épousé M. de Solignac, simple commandant,
+mais le sénateur! Et bien des propos contre lesquels je
+m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des observations,
+bien des petits faits qui m'avaient blessé.</p>
+
+<p>Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma
+faiblesse et ne voulant pas m'exposer à retomber dans
+une nouvelle, je lui renvoyai toutes ses lettres dans un
+volume que je remis à la voiture de Cassis. Ainsi, je n'aurais
+plus de prétexte pour vouloir la voir.</p>
+
+<p>Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy
+Bédarrides m'appela dans son bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque
+temps, me dit-il, je n'ai point accepté cette proposition;
+aujourd'hui, voulez-vous aller à Barcelone? Nous avons
+là une affaire embrouillée qui a besoin d'être traitée de
+vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous
+en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage
+vous serait salutaire; vous avez besoin de distraction,
+et cela se comprend, après les épreuves que vous venez
+de traverser.</p>
+
+<p>Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille
+Bédarrides pendant la journée du dimanche. Les deux
+frères s'étaient plaints de mes erreurs; madame Bédarrides
+avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il savait,
+et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour
+me guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition
+de voyage, car on ne prend pas pour arranger une
+affaire embrouillée un négociateur tel que moi.</p>
+
+<p>J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir,
+j'avais presque peur maintenant de m'éloigner; mais
+enfin j'acceptai, et, trois heures après, je m'embarquais
+sur le vapeur qui partait pour Barcelone.</p>
+
+<p>Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine
+au plus. Mais, à Barcelone, je reçus une lettre de
+M. Bédarrides qui m'envoyait à Alicante, d'Alicante on
+m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga, et de
+Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait
+six semaines que j'en étais parti.</p>
+
+<p>Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet
+que les frères Bédarrides espéraient; il avait occupé mon
+temps, il n'avait pas distrait mon esprit. Pendant ces
+deux mois, je n'avais pas cessé une minute de penser à
+Clotilde et de la voir.</p>
+
+<p>Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de
+ne pas savoir le moment précis de son mariage et de
+n'être pas ainsi tenté de courir à Cassis, pour la voir à
+l'église mettre sa main dans celle de ce Solignac.</p>
+
+<p>Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre
+chose encore: une résolution, celle de quitter Marseille
+et d'aller à Paris.</p>
+
+<p>Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides,
+ils poussèrent les hauts cris.</p>
+
+<p>&mdash;Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais
+donc fou: ils étaient contents de moi; je me formais
+admirablement aux affaires; je pouvais leur rendre de
+grands services, ils doubleraient mes appointements à la
+fin de l'année.</p>
+
+<p>Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler,
+et je leur expliquai que les raisons qui m'avaient
+fait entrer dans le commerce n'existant plus, je ne pouvais
+pas y rester.</p>
+
+<p>Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on
+se fatigue de s'occuper des gens qui refusent obstinément
+tout ce qu'on leur propose. Ce fut ce qui arriva avec les
+frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à mon malheureux
+sort, désolés de mon entêtement et regrettant de
+n'avoir pas le droit de me faire soigner par un médecin
+aliéniste.</p>
+
+<p>Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à
+Cassis: Clotilde était à Paris avec M. de Solignac; je ne
+serais pas exposé à la rencontrer et je verrais au moins
+son père: nous parlerions d'elle.</p>
+
+<p>Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la
+maison du général était la plus coquette et la plus propre
+du pays: il y avait des fleurs à toutes les fenêtres, et les
+ferrures de la porte, frottées chaque matin, brillaient
+comme les cuivres d'un navire de guerre.</p>
+
+<p>Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les
+ferrures rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je
+me rougis les mains. Comme on ne me répondait point
+et que la porte était entrebâillée, j'entrai. Le vestibule,
+autrefois si brillant de propreté, était dans le même état
+de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des
+souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts
+d'une couche de poussière pelucheuse étaient accrochés
+contre les murailles.</p>
+
+<p>J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé
+là, j'entendis des éclats de voix dans le jardin et je vis le
+général, un fusil de munition à la main, faisant faire
+l'exercice à un grand paysan de dix-huit à dix-neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Au commandement: «Portez, arme!» criait le
+général, vous saisissez vivement votre arme: une, deusse.</p>
+
+<p>Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse
+comme le meilleur sergent instructeur. Mais à ce moment
+il m'aperçut, et venant vivement à moi, il me prit
+les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me
+faites; nous allons déjeuner ensemble, si toutefois il y a
+à manger, car maintenant ce n'est plus comme autrefois.
+J'ai remplacé ma vieille servante par ce garçon-là, à qui
+j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est pas
+fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table.</p>
+
+<p>&mdash;Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant,
+d'avoir une honnête figure devant soi; car maintenant
+je suis toujours seul, ce qui n'est pas gai. Garagnon
+ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le mariage de
+Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours
+seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage
+fait, monsieur mon gendre a trouvé que je le gênerais
+moins à Cassis et on m'a abandonné; c'est un homme de
+volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux
+vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille;
+je lui serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris
+et un vieux bonhomme comme moi n'est pas amusant à
+traîner.</p>
+
+<p>Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette
+séparation l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste
+comme à l'ordinaire, pendant que je me promènerais
+dans le jardin, mais il secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant,
+je n'ai plus de musique puisque la musicienne est
+partie.</p>
+
+<p>&mdash;Si je la remplaçais aujourd'hui?</p>
+
+<p>Je me mis au piano et lui chantai:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elle aime à rire, elle aime à boire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis
+contre mes émotions.</p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant
+je vis le général qui pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre
+comme vous qu'il m'aurait fallu. Vous viendrez souvent,
+n'est-ce pas? Nous chanterons ensemble, nous jouerons
+aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la campagne
+d'Égypte et celle de Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je pars ce soir pour Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux
+restent trop longtemps sur la terre.</p>
+
+<p>Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis
+pour Paris.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+
+<p>Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune
+et n'ayant pas de métier aux mains.</p>
+
+<p>Que faire, non pour me créer une position ou pour me
+gagner une fortune, mais pour vivre honnêtement et
+librement?</p>
+
+<p>On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant
+«l'Annuaire», et qui, rêvant haut dans le café où il s'est
+endormi, demande «l'Annuaire». Jusqu'à un certain
+point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit continuellement
+avec la préoccupation et le souci de son avancement.
+En dehors de l'armée et de son régiment, il ne
+voit rien et ne s'intéresse à rien. Cela est ainsi, on doit
+en convenir, mais en même temps il faut dire qu'il ne
+peut pas en être autrement.</p>
+
+<p>On demande au soldat de quitter son pays et sa famille,
+de vivre sans foyer, sans affections, sans relations sociales,
+sans aucun des mobiles qui poussent les hommes
+ou les soutiennent, et il se résigne à tous ces sacrifices.
+Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en ce
+monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie,
+on aime la carrière dans laquelle on est entré, et le but
+qu'on propose à son activité et à son intelligence, c'est
+l'avancement: lieutenant, on veut être capitaine; colonel,
+on veut être général; c'est un devoir qu'on accomplit,
+un droit qu'on poursuit.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un
+âge où il doit travailler encore, est un déclassé. Il en est
+de lui comme du prêtre qui sort du clergé. Il n'y a rien à
+faire ni pour l'un ni pour l'autre dans la société; le
+monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins,
+pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des
+moeurs, à des usages, à des idées qui ne sont pas les
+leurs. Partout gênés, ils sont partout gênants; ils encombrent
+la vie sociale, et sans pitié on les pousse, on
+les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes,
+et comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent
+se diriger, ils piétinent sur place... et surtout sans
+place.</p>
+
+<p>C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron
+que le hasard aurait tout à coup posé au carrefour
+du boulevard et de la rue Vivienne: ces gens qui l'entourent,
+courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs,
+l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde
+une fourmilière.</p>
+
+<p>En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire
+de mes pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir
+sur ce sujet; c'est un roman de Balzac: <i>Un ménage de
+garçon</i>. Le héros ou plus justement le principal personnage
+de ce roman, car Balzac peint des hommes et non
+des héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le
+principal personnage de ce roman est un officier qui,
+après Waterloo, rentre dans la vie sociale.</p>
+
+<p>Endurci par l'exercice de la force et du commandement,
+exaspéré par les déceptions de la défaite, corrompu
+par les autres autant que par sa propre nature, il devient
+le type le plus complet qu'on puisse rêver du soudard et
+du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service
+de «crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole.
+Son oncle, il l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de
+débauche. Ses amis, il les trahit quand ils sont heureux,
+ou bien il les abandonne quand ils sont malheureux. Les
+hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses enfants,
+il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou
+bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un
+jour un Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire
+serait de me brûler tout de suite la cervelle.</p>
+
+<p>J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si
+je ne l'ai point encore mise à exécution, c'est que rien ne
+presse; je ne suis point à bout de forces, et j'ai, je m'en
+flatte, bien du chemin à parcourir avant d'arriver à la
+pente sur laquelle glissent les Brideau.</p>
+
+<p>Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler
+les affaires de mon père, dont je n'avais pas pu m'occuper
+encore. Ce règlement a été des plus simples; mais
+pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux, car il
+m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient
+des souvenirs.</p>
+
+<p>J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser
+dans les deux petites chambres que j'occupe au cinquième
+étage d'une maison de la rue Blanche; mais l'appartement
+de mon père était assez grand, tandis que le mien
+est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû
+me débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux.
+La place se paye cher à Paris, et, dans ma situation,
+je ne peux pas me charger d'un loyer lourd; les cinq
+cents francs que coûte le mien me sont déjà assez difficiles
+à payer.</p>
+
+<p>Cet emménagement a occupé mes premières semaines
+de séjour à Paris; et comme je ne m'y suis point pressé,
+il a duré assez longtemps. J'avais du plaisir à revoir les
+gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui me
+rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble.
+J'avais du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page
+je retrouvais ses annotations et ses coups de crayon.</p>
+
+<p>Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait
+mon temps me permettait de ne point aborder franchement
+la grande difficulté de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.</p>
+
+<p>Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse
+pour ne pas voir, et où il fallut bien se décider à prendre
+un parti.</p>
+
+<p>Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père,
+toutes charges et dettes payées, il me restait un capital
+de quatre mille francs, c'est-à-dire de quoi vivre pendant
+deux ans avec économie. Il fallait donc qu'avant
+deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit
+cents francs par an.</p>
+
+<p>Comment et à quoi?</p>
+
+<p>Un seul moyen se présentait: accepter une place de
+commis, si j'en trouvais une. J'écrivais assez proprement
+et je comptais assez vite pour oser demander un emploi
+qui, pour être rempli convenablement, n'exigerait
+que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.</p>
+
+<p>Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de
+ce genre.</p>
+
+<p>Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais
+continué des relations d'amitié depuis le collège se trouvait
+Paul Taupenot, le fils de Justin Taupenot, le grand
+éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père; il
+pourrait sans doute me trouver la place que je désirais,
+soit dans sa maison, soit chez un de ses confrères. Je
+l'allai trouver.</p>
+
+<p>En m'entendant parler d'une place de quinze cents
+francs, il poussa des exclamations de surprise comme
+les frères Bédarrides lorsque je leur avais demandé à
+entrer dans leurs bureaux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y
+penses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que
+je fasse? Je n'ai pas de métier, et pour tout capital j'ai
+quatre mille francs. Trouves-tu le travail déshonorant?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas
+une vocation irrésistible qui m'oblige à être commis. En
+donnant ma démission de capitaine, je ne me suis pas
+dit que j'allais enfin avoir le bonheur d'être employé
+dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et tous
+mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai
+su que la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû
+faire ce que ma conscience me commandait; maintenant
+tu peux m'adoucir ces difficultés, et je m'adresse à ton
+amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement
+laisse-moi te dire que tu ne sais pas ce que tu me
+demandes. Tu es habitué à une certaine indépendance
+d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu rester enfermé
+dans un bureau pendant douze ou treize heures,
+sans distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra
+fastidieux et qui le sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron
+ou un jardinier n'est pas plus heureux qu'un
+commis qui toute la journée demeure penché sur son
+bureau à faire des chiffres?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas
+davantage ratisser un jardin, tandis que je sais faire des
+chiffres.</p>
+
+<p>&mdash;Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible
+qu'un homme de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à
+cheval, le sabre à la main, puisse tout à coup remplacer
+son sabre par une plume et vivre enfermé dans un bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais comme je me figure que tu ne
+pourrais pas te plier à ces nouvelles habitudes sans en
+beaucoup souffrir, je voudrais t'épargner ces souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement
+mes 1,500 francs, dis-le; je te promets que je ne
+le repousserai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour
+nos dictionnaires et pour nos manuels?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours une plume que tu me proposes.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu
+ne serais pas enfermé dans un bureau, tu aurais ta
+liberté et tu pourrais facilement gagner quinze ou vingt
+francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze cents francs
+par an.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas écrire.</p>
+
+<p>&mdash;De cela ne prends pas souci, le travail que je te
+propose n'a rien de littéraire, c'est une besogne de compilation,
+et il faut vraiment ta naïveté pour me faire cette
+réponse. Nous avons des traités d'agriculture qui se vendent
+ma foi très-bien, et qui ont été écrits par des savants
+incapables de distinguer en pleine campagne un
+champ de blé d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on
+appelle le savant en chambre, et tu peux en augmenter le
+nombre déjà considérable sans déshonneur.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie
+dans le Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre.
+Écrire une lettre, raconter ce que j'ai vu, c'est parfait,
+j'y vois franchement et bravement; mais je sais trop ce
+qu'est l'art d'écrire pour oser me faire imprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu refuses, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable
+de faire convenablement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas
+m'habituer à l'idée que tu resterais impunément enfermé
+derrière ce grillage, à l'abri de ces rideaux verts. Tu
+serais pris par le spleen, et tu mourrais à la peine.
+Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon
+remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois
+croquis très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner
+les scrupules que tu as pour écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce
+côté nous avons chance d'arriver à un résultat. Nous
+préparons en ce moment un grand dictionnaire des
+sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou six
+mille gravures représentant les armes, les costumes, les
+objets quelconques qui ont servi à la guerre chez tous
+les peuples depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu
+te charger d'un certain nombre de ces dessins? Ne sois
+pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures artistiques;
+ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne
+soit pas enlevé de <i>chic</i> en sacrifiant tout à l'effet. L'effet
+n'est rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des
+gravures tirées d'originaux authentiques, et assez distinctes
+dans le détail pour donner les points caractéristiques
+qui doivent appuyer le texte. Tu connais les
+choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux
+qu'il n'est nécessaire, tu peux nous rendre service en
+acceptant ce travail. Si dans le commencement tu as
+besoin de conseils, nous te ferons <i>recaler</i> tes premiers
+dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main
+qui te permettra de ne pas trop travailler.</p>
+
+<p>Évidemment cela était de beaucoup préférable au
+bureau. Je remerciai Taupenot comme je le devais, et je
+me mis en relation avec le directeur de ce dictionnaire
+pour qu'il me guidât.</p>
+
+<p>Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se
+moqua ni de mon ignorance ni de mon inexpérience, et
+qui par ses conseils me facilita singulièrement mes premiers
+pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+
+<p>S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste,
+c'est croire qu'on continue un rêve commencé.</p>
+
+<p>Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est
+vrai que je suis bien peu artiste, mais enfin si je ne
+le suis pas par le talent, je le suis jusqu'à un certain
+point par le travail, par les habitudes et par les relations.</p>
+
+<p>Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon
+logement est le seul qui ne soit pas occupé par des
+peintres. Les hasards de la vie porte à porte ont établi
+des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu
+il en est résulté pour nous une sorte de camaraderie
+et d'amitié.</p>
+
+<p>Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une
+réputation, mais des jeunes gens qui m'ont reçu parmi
+eux avec la confiance et la facilité de la jeunesse.</p>
+
+<p>Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma
+décoration et ma tournure militaire, mais la glace s'est
+insensiblement fondue quand ils ont reconnu petit à
+petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en avais
+l'air.</p>
+
+<p>Nous nous voyons le matin et je vais manger chez
+eux le déjeuner que mon concierge me monte. Par là il
+ne faut pas entendre que je vais m'attabler dans une
+salle à manger où mon couvert serait mis régulièrement.</p>
+
+<p>Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos
+habitudes, car les uns et les autres nous sommes à peu
+près égaux devant la fortune. S'ils ont déjà du talent
+(et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de notoriété et
+leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se
+vendent mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art,
+mais qui fais seulement du métier, je suis loin de gagner
+ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je n'ai pas
+encore cette habitude du travail qui donne la facilité;
+Je ne sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin
+d'un coup, je me lève dix fois par heure, je regarde ce
+que j'ai fait, je cherche ce que je vais faire, j'ouvre un
+livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement qui
+m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse,
+celui-là en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance
+pas. D'un autre côté j'ai des scrupules et des exigences
+qui m'entraînent dans d'autres lenteurs. De sorte
+que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin
+qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures.
+C'est par là surtout que je suis un amateur travaillant
+avec fantaisie pour son plaisir, et non un ouvrier ou un
+véritable artiste. Le résultat de ce genre de travail est
+de rogner considérablement mes bénéfices et de les réduire
+au strict nécessaire.</p>
+
+<p>Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement
+servie; ils se composent d'un petit pain
+avec une tranche de jambon ou d'un morceau de fromage
+que nous allons manger les uns chez les autres.
+Celui qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte
+à bon marché; le porteur d'eau fait tous les matins sa
+provision pour deux sous.</p>
+
+<p>C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau
+qui est en train, on se conseille et l'on discute. C'est
+l'heure aussi où je demande avis à mes camarades qui,
+pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un
+coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues
+heures de travail et de réflexion.</p>
+
+<p>Puis après une demi-heure de repos et d'intimité,
+chacun rentre chez soi, tandis que je descends dans
+Paris pour aller faire les recherches nécessaires à mon
+travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.</p>
+
+<p>Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de
+la rue Fontaine (est-ce bien restaurant qu'il faut dire),
+enfin dans un endroit où, moyennant la somme de vingt
+à vingt-trois sous, on donne un dîner composé d'un
+potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners
+comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et
+animé est la pièce de résistance; on pense à ce qui se
+dit et non à ce qu'on mange.</p>
+
+<p>Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le
+plus souvent c'est dans ma chambre qu'on se réunit,
+car j'ai un luxe de chaises et de meubles pour s'étendre
+que mes voisins ne possèdent pas.</p>
+
+<p>On allume les pipes et la causerie reprend sur les
+sujets qui nous occupent, le travail et la peinture; ou
+bien l'un de nous prend un livre et lit haut, tandis que
+les autres cherchent une esquisse ou bien suivent paresseusement
+les spirales de leur fumée. A onze heures
+on se sépare, pour recommencer le lendemain.</p>
+
+<p>Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans
+le monde; nous sommes préservés de ces distractions
+coûteuses par des raisons toutes-puissantes dont on ne
+parle pas, mais auxquelles on obéit discrètement.</p>
+
+<p>Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans
+l'avenir: plus tard, quand on sera quelqu'un.</p>
+
+<p>Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu,
+dans ce on, car je n'ai pas d'avenir, et, comme
+mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour me guider; je
+ne serai jamais quelqu'un.</p>
+
+<p>Et Clotilde?</p>
+
+<p>Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue
+qu'elle est toujours le présent. Si je suis venu habiter
+la rue Blanche, c'est parce que Clotilde demeure rue
+Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour suivre Clotilde
+à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent,
+agissant un peu comme les femmes qui bavardent
+longuement pendant quatre pages sans rien dire, et
+mettent leur pensée dans le dernier mot de leur lettre.</p>
+
+<p>Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime
+toujours.</p>
+
+<p>Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé
+à le reconnaître; mais après, que puis-je à cela?
+Si la lâcheté du coeur est honteuse, c'est un malheur
+pour moi.</p>
+
+<p>Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde;
+cela j'en conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle
+devenait la femme de M. de Solignac, je devais la regarder
+avec mépris, lui lancer un coup d'oeil qui l'eût
+fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse
+et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui
+était convenable et correct.</p>
+
+<p>C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable
+ayant le respect de soi-même et des convenances.
+Puis, si cet homme bien équilibré eût souffert de cet
+abandon, il eût probablement aimé une autre femme;
+car il est universellement reconnu que le meilleur remède
+pour guérir un amour chronique, c'est un nouvel
+amour: cette espèce de vaccination opère presque toujours
+des cures remarquables.</p>
+
+<p>Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles
+précises de cette sage méthode. Après avoir donné mon
+coeur à Clotilde, je ne l'ai point repris pour le porter
+à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de l'aimer,
+plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car
+il est des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache
+plus fortement encore que le bonheur.</p>
+
+<p>Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être
+vrai, et je ne dis pas qu'elle méritât ma tendresse et
+mon adoration. Mais depuis quand nos sentiments se
+règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire ces
+sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est
+bonne, parce qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on
+l'aime, et ses qualités comme ses défauts ne sont pour
+rien dans notre amour. Quand je dis nous, je ne veux
+pas parler des gens raisonnables, mais de quelques
+fous, de quelques misérables comme moi, de ce qu'on
+appelle en riant les passionnés.</p>
+
+<p>Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti
+à épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne
+pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais aimer; car cet
+homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est
+pas beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.</p>
+
+<p>Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela
+ferait-il que je ne l'aimerais plus? Hélas! non. Les
+autres peuvent la regarder d'un oeil froid et dur, moi je
+ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son crime
+à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur
+dans lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai,
+c'est sa trahison qui pâlit et s'éteint devant le rayonnement
+de ces jours heureux.</p>
+
+<p>Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un
+être qui s'est développé sous le souffle de sa tendresse,
+et qui, maintenant, bien qu'abandonné, ne peut pas
+mourir.</p>
+
+<p>C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette
+heure, qui me dirige et qui m'inspire; c'est lui qui a
+imposé silence à mon orgueil, à ma dignité et à ma
+raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent, je
+le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous
+luttons, mais il a toujours le dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde s'est donnée à un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est méprisable.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible?
+A quoi bon dire «Je veux» si la réalité est je ne
+peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; aujourd'hui
+ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites,
+mais c'est la passion qui te mène et je suis ton maître.
+Tu veux te détacher de Clotilde; moi, je ne le
+veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie à elle; tu verras
+si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu donneras
+ne te retentira pas douloureusement dans le coeur.
+C'est Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas
+mourir; c'est ma mère, et je veux vivre par elle.</p>
+
+<p>Je l'aime donc toujours.</p>
+
+<p>Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.</p>
+
+<p>C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de
+la rue Blanche qui me permet de voir les fenêtres de
+son hôtel, et souvent même de l'apercevoir alors qu'elle
+se promène dans son jardin.</p>
+
+<p>L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez
+grand terrain dans la rue Moncey, et comme ma maison
+forme le côté de l'angle opposé au sien, je me
+trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et
+sur son jardin. La distance est assez longue, il est vrai,
+mais mes yeux sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive
+contre le mur de la cour de ma maison.</p>
+
+<p>Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé
+que dans le pourtour de l'allée circulaire, de sorte que
+dans un miroir que j'ai disposé avec une inclinaison
+suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; ma fenêtre
+ouverte, j'entends même le murmure confus des voix
+et toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant
+dans son petit bassin de marbre; le matin, j'entends
+les merles chanter.</p>
+
+<p>Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.</p>
+
+<p>Pense-t-elle à moi?</p>
+
+<p>Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près
+d'elle me suffit.</p>
+
+<p>Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins
+simple seulement dans sa toilette, qui est celle d'une
+femme à la mode.</p>
+
+<p>Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en
+juge par les visites qui se succèdent chez elle le mercredi,
+qui est son jour de réception.</p>
+
+<p>A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle,
+tous ses autres jours sont pris par les plaisirs du monde:
+les dîners, les soirées, le théâtre. Et bien promptement
+je suis arrivé à deviner, par le mouvement des lumières
+dans la nuit, d'où elle revient.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi
+ce qu'est sa vie, et je serais de son monde que je ne saurais
+pas mieux ce qu'elle fait.</p>
+
+<p>La première fois qu'elle est descendue dans son jardin,
+où elle s'est longtemps promenée seule en tournant sur
+elle-même comme si elle réfléchissait tristement, j'ai eu
+la tentation de lui crier mon nom. Mais ce n'a été qu'un
+éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé mon esprit.</p>
+
+<p>Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près
+d'elle. Je la vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était
+certes pas là ce que j'avais espéré, mais c'est ce
+qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu&mdash;la fatalité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+
+<p>Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être
+assidu à mon travail, comme mes camarades. Tant que
+le jour durait, ils restaient devant leur chevalet, et une
+courte promenade après dîner, une flânerie d'une heure
+dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien;
+on descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par
+la rue Laffitte, en s'arrêtant devant les expositions des
+marchands de tableaux, et tout était dit; on avait pris
+l'air et on avait fait de l'exercice.</p>
+
+<p>Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans
+ma vie active, en plein air, des besoins et des habitudes
+que cette vie renfermée ne pouvait contenter. Assurément,
+si j'avais dû rester dans un bureau, comme j'en
+avais été menacé un moment, je serais mort à la peine,
+asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins
+qu'une locomotive dont on renverse la vapeur quand
+elle est lancée à grande vitesse. J'étouffais dans mon logement
+encombré de meubles, comme un oiseau mis
+brusquement en cage, et comme un poisson dans son
+bocal, j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais
+le sort des charbonniers qui montaient des charges
+de bois au cinquième étage, et volontiers j'aurais été
+m'offrir pour frotter les appartements de la maison, afin
+de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais le
+moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce
+meuble indispensable à la conservation de mon chapeau;
+mais cette arme bourgeoise ne fatigue pas le bras comme
+un sabre, et c'était la fatigue que je cherchais, c'était
+beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour dépenser ma
+force et brûler mon sang.</p>
+
+<p>Ce fut surtout au commencement du printemps que
+ces habitudes sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.</p>
+
+<p>La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de
+Clotilde, montait jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur
+de la sève et des giroflées me grisait. A voir les oiseaux
+se poursuivre dans le jardin, allant, venant, tourbillonnant
+sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je
+piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement.
+J'avais beau m'appliquer au travail, des mouvements
+de révolte me faisaient jeter mon crayon, et alors
+je m'étirais les bras en bâillant d'une façon grotesque. Je
+ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,
+l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais
+été me promener à quatre pattes dans les prés et
+brouter l'herbe nouvelle.</p>
+
+<p>J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous
+venaient par notre propre faute, de sorte que si nous voulions
+veiller aux désordres qui se produisent dans la marche
+de notre machine, nous y pourrions remédier facilement.
+Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la
+suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon,
+on subit les coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital
+avec les camarades; mais à Paris être malade parce que
+les merles chantent et que les feuilles bourgeonnent, c'est
+trop bête.</p>
+
+<p>Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement
+ri au nez, ou, ce qui est tout aussi probable, m'eût
+interrogé sérieusement, ce qui m'eût fait rire moi-même,
+je résolus d'apporter un remède à cet état ridicule.</p>
+
+<p>Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la
+santé, je cherchai un moyen pour user cette force, et
+tous les jours, en sortant de la Bibliothèque ou des Estampes,
+je m'administrai une course rapide de deux à
+trois heures.</p>
+
+<p>Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les
+Champs-Élysées, je marchais raisonnablement, de manière
+à ne pas attirer sur mes talons les chiens et les gamins;
+mais une fois que j'avais gagné le bois de Boulogne
+dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique
+et je me donnais une <i>suée</i>, exactement comme un cheval
+qu'on fait maigrir.</p>
+
+<p>Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer
+dans le bois de Boulogne où jamais on n'a vu autant de
+voitures que maintenant. C'est à croire que les gens à
+équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et que
+maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner
+le temps perdu. De quatre à six heures, les
+Champs-Élysées sont véritablement encombrés et Paris
+prend là une physionomie nouvelle. Il y a trois mois que
+le coup d'État est accompli et maintenant que «les mauvaises
+passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il
+y a une explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle
+caractéristique et qui mériterait d'être étudié par un moraliste.</p>
+
+<p>Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié
+Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir
+assumé sur sa tête cette terrible responsabilité qui a assuré
+au pays une sécurité momentanée, et dont elle profite
+pour faire des affaires ou jouir de la fortune. Le
+nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se
+résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser;
+et le gouvernement qui s'est établi en décembre donne
+satisfaction à ces deux besoins. C'est là ce qui fait sa
+force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de ce qu'ils ont,
+et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.</p>
+
+<p>La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité,
+qu'on attendait depuis longtemps: les affaires ont pris
+en quelques mois un développement qu'on dit prodigieux,
+et les plaisirs suivent les affaires.</p>
+
+<p>Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent
+passer le tourbillon et réfléchissent tristement.</p>
+
+<p>Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre
+a écrasé toute une génération.</p>
+
+<p>Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et
+nous regarderons; nous serons l'abstention.</p>
+
+<p>En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on
+se sent au coeur le courage et l'activité? On aurait pu faire
+quelque chose, on aurait pu être quelqu'un; on ne fera
+rien, on sera un impuissant. On attendra.</p>
+
+<p>Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours
+passent vite, et si jamais l'heure sonne pour nous, il sera
+trop tard; l'âge aura rendu nos mains débiles.</p>
+
+<p>Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls
+resterons noyés dans une époque de transition, subissant
+la fatalité.</p>
+
+<p>Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent
+occupent mon esprit dans mes longues promenades;
+car, par suite d'une bizarre disposition de ma nature,
+plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les yeux, plus
+je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu
+des bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent,
+et, au lieu de regarder les aubépines qui commencent
+à fleurir, de respirer l'odeur des violettes qui bleuissent
+les clairières, d'écouter les fauvettes et les rossignols
+qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir
+par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire
+et qui, aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.</p>
+
+<p>Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps
+à ce moment déserte, j'entendis derrière moi le
+trot de deux chevaux qui arrivaient grand train. Machinalement
+je me retournai et à une petite distance j'aperçus
+un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte
+d'un Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes
+de sang.</p>
+
+<p>En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit.
+Je reculai contre le tronc d'un acacia pour le
+laisser passer et pour regarder les chevaux qui trottaient
+avec une superbe allure: car bien que j'en sois réduit
+maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas
+moins conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce
+goût qui m'a fait choisir le bois de Boulogne comme le
+but ordinaire de mes promenades; j'ai chance d'y voir
+de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent monter.</p>
+
+<p>J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le
+coupé ni ceux qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une
+tête de femme se tourna de mon côté.</p>
+
+<p>Clotilde!</p>
+
+<p>Elle me fit signe de la main.</p>
+
+<p>Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne
+compris pas ce qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement
+ce qu'il y avait de certain dans ce signe.</p>
+
+<p>J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le
+coupé qui s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait
+l'allure de ses chevaux comme pour les arrêter. Je
+ne me trompais point. La voiture s'arrêta, la portière
+s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se dirigea
+vers moi.</p>
+
+<p>Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu
+très-bien conscience. Mais en voyant Clotilde venir de
+mon côté, je reculai instinctivement de deux pas et je
+pensai à me jeter dans le fourré: j'avais peur d'un entretien;
+j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur de moi.</p>
+
+<p>Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon
+dessein; elle s'était avancée rapidement, et j'étais déjà
+sous le charme de son regard; à mon tour j'allai vers
+elle, irrésistiblement attiré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant;
+et depuis quand êtes-vous à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le mois de mars.</p>
+
+<p>Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux
+mains en me regardant, et pendant plusieurs minutes je
+restai devant elle sans pouvoir prononcer une seule parole.
+Ce fut elle qui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me
+voir!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, chez vous, chez M. de Solignac?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais chez madame de Solignac; vous avez
+donc oublié le passé?</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je me le rappelle trop cruellement
+qu'il m'est impossible d'aller maintenant chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je
+vous demande, c'est de vous rappeler ce que vous me
+disiez autrefois. Vous souvenez-vous qu'à la suite de
+plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la crainte de
+ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je
+vous ai assuré que rien ne devait altérer notre amitié;
+ne voulez-vous pas venir chez moi maintenant, quand
+autrefois vous paraissiez si désireux de venir chez mon
+père?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous comparer le présent au passé!</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui
+m'était imposé!</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? Votre père souffre de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert
+encore s'il ne s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai
+consenti à devenir la femme de M. de Solignac, je ne
+croyais pas que sa conduite envers mon père serait ce
+qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps
+vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y
+vivre encore. M. de Solignac a pris d'autres dispositions,
+et ce ne sont pas les seules dont j'ai à souffrir. Mais ne
+parlons pas de cela. Oubliez ce que je vous ai dit et reconduisez-moi
+à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre
+bras?</p>
+
+<p>Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon
+bras, le coeur me manqua, et je n'osai tourner mes yeux
+de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez
+plus me voir?</p>
+
+<p>C'en était trop.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant;
+vous croyez cela; eh bien! écoutez et ne vous en prenez
+qu'à vous de ce que vous allez entendre. Hier, vous avez
+été aux Italiens et vous êtes rentrée chez vous à onze
+heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été en
+soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous
+vous êtes promenée pendant une heure dans votre jardin,
+de dix à onze heures; vous aviez pour robe un peignoir
+gris-perle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures
+jusqu'à sept. Et maintenant vous voulez que je vous dise
+comment je sais tout cela. Je le sais parce que j'ai voulu
+vous voir, et pour cela j'ai pris un appartement dont les
+fenêtres ouvrent sur votre hôtel.</p>
+
+<p>Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais
+installé rue Blanche, et comment, depuis le mois de mars,
+je la voyais chaque jour. Nous nous étions arrêtés, et elle
+m'écoutait les yeux fixés sur les miens, sans m'interrompre
+par un mot ou par un regard.</p>
+
+<p>Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers
+sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais
+puisque vous connaissez si bien ma vie, vous savez que
+le mercredi je suis chez moi.</p>
+
+<p>Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement
+serré la main, elle monta dans son coupé qui partit
+rapidement, tandis que je restais immobile sur la route,
+la suivant des yeux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLV</h3>
+
+
+<p>Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un
+rêve.</p>
+
+<p>Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et
+maintenant je n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde
+comme je l'avais voulu. Mon amour discret était
+fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais pas dû
+révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais
+laissé entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.</p>
+
+<p>Les choses telles qu'elles venaient de se passer me
+créaient une situation qui bien certainement ne tarderait
+pas à devenir insoutenable ou, si j'avais la force de la
+supporter, horriblement douloureuse.</p>
+
+<p>Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me
+croyait en Espagne, j'avais pu l'aimer de loin et me contenter
+du plaisir de la suivre à distance; son apparition
+dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à sa fenêtre
+au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant
+me serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions
+platoniques? Est-ce que cent fois je n'avais été obligé de
+me rejeter en arrière pour ne pas lui crier: Je suis là, je
+t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait maintenant
+dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses
+fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force
+de résister à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix
+me faudrait-il payer cette résistance? Si je n'y parvenais
+pas, qu'arriverait-il?</p>
+
+<p>Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas
+dit un mot de mon amour, Clotilde savait mieux que par
+des paroles que je l'aimais encore et que, malgré sa
+trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De cet aveu
+tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même
+pas inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait
+été le même que celui par lequel elle m'avait abordé,
+une invitation à l'aller voir chez elle.</p>
+
+<p>Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre
+vie devait reprendre comme autrefois. Nous avions été
+séparés par la force des circonstances, nous nous retrouvions,
+nous reprenions notre vie où elle avait été interrompue,
+comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer
+ainsi dans leur vie ce qui les gêne et vouloir que
+par une convention tacite on considère comme n'existant
+pas des gens qu'on a devant les yeux ou des faits qui
+vous ont écrasé.&mdash;«Je suis mariée, c'est vrai, mais
+qu'importe mon mariage si je suis toujours la Clotilde
+d'autrefois? Mon mariage, il n'y faut pas penser; mon
+mari, il ne faut pas le voir. Nous avions plaisir autrefois
+à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes
+journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois.
+Avez-vous donc oublié? moi je me souviens toujours.»</p>
+
+<p>Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde,
+telle était la traduction fidèle de notre entretien dans ce
+langage mystérieux où les regards, les serrements de
+main, les silences, les intonations, les sourires ont bien
+plus d'importance que les mots, où la musique est tout,
+où les paroles ne sont que peu de chose.</p>
+
+<p>Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant
+que je l'aimais.</p>
+
+<p>Que résulterait-il de cette réunion?</p>
+
+<p>La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait
+à mon amour et me rendrait effroyablement malheureux,
+ou elle céderait, et alors je ferais de ma propre
+main des blessures à mon amour, qui, pour être autres,
+ne seraient pas moins douloureuses.</p>
+
+<p>Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis,
+et laisser croire que le précepte «Tu ne désireras pas la
+femme de ton prochain,» tout-puissant sur moi, est
+capable de comprimer mes désirs ou de tuer mon amour.
+J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas
+du tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui
+même a contre lui dans cette circonstance particulière
+d'être mon ennemi et non mon ami. Ce n'est donc pas
+sa position officielle et la protection légale dont le Code
+l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.</p>
+
+<p>Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui
+touche la morale sociale.</p>
+
+<p>Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille
+Bédarrides et me suis pris à l'aimer, je ne savais qui elle
+était: femme ou jeune fille. Quand je me suis inquiété
+de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée et que
+M. de Solignac était son mari, cela très-probablement
+n'eût pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de
+l'aimer, malgré son mariage, malgré son mari, et très-probablement
+aussi j'aurais essayé de me faire aimer
+d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa
+maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où
+je serais devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais
+été l'homme le plus heureux du monde. En se donnant à
+moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans mon coeur y eût
+monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les vertus
+de la femme passionnée qui cède à son amour et à son
+amant.</p>
+
+<p>Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées.
+Celle que je me suis pris à aimer si passionnément
+n'était point une femme, c'était une jeune fille, c'était
+Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer, pas d'hypocrisie
+de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand
+jour, honnêtement, franchement.</p>
+
+<p>C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant,
+il a gardé le caractère de pureté qu'il tenait de sa
+naissance.</p>
+
+<p>Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me
+suis plu à la parer de toutes les qualités qu'on rêve chez
+celle qui sera la compagne de notre vie et la mère de
+nos enfants.</p>
+
+<p>Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais,
+elle m'aimait, nous étions pleinement heureux.</p>
+
+<p>Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une
+grâce nouvelle, une perfection à la statue de marbre
+blanc que de mes propres mains j'avais créée dans mon
+coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que de la
+réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la
+statue existait, la sainte, la madone.</p>
+
+<p>Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que
+j'avais espéré qui se réalisa: Clotilde, au lieu de devenir
+ma femme, devint celle de M. de Solignac.</p>
+
+<p>Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc
+terrible, ne brisa point l'idole cependant: au lieu d'être
+la statue de l'espérance elle fut celle du souvenir.</p>
+
+<p>Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait.
+Maintenant vais-je porter la main sur elle et l'abattre
+de son piédestal? Sur le marbre chaste et nu de la
+jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif de la femme
+amoureuse?</p>
+
+<p>Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien,
+ce ne sera point pour monter plus haut dans mon coeur,
+mais au contraire pour y descendre. Elle tuera la jeune
+fille et deviendra une femme comme les autres.</p>
+
+<p>Et c'est cette jeune fille que j'aime.</p>
+
+<p>Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces
+scrupules; et comme le mariage n'a point défiguré Clotilde,
+comme elle est toujours belle et séduisante, ils
+profiteraient de l'occasion qui se présente. C'est toujours
+la même femme.</p>
+
+<p>Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas
+leur amour. Or, c'est mon amour que j'aime; c'est ma
+jeunesse, c'est mes souvenirs, mes rêves, mes espérances.
+Que me restera-t-il dans la vie, si je les souille de ma
+propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma
+maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.</p>
+
+<p>Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de
+pareilles dispositions morales, j'attendis douloureusement
+le mercredi.</p>
+
+<p>Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?</p>
+
+<p>Dans la même heure, dans la même minute, je disais
+oui et je disais non, ne sachant à quoi me résoudre, ne
+sachant surtout si j'aurais la force de m'en tenir à la
+résolution que je prendrais.</p>
+
+<p>Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à
+ne pas y aller. Mais quand je la voyais dans son jardin
+où maintenant elle se promenait dix fois par jour les
+yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que je ne
+pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante
+qu'elle exerçait sur ma volonté.</p>
+
+<p>Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles
+angoisses les quatre jours qui nous séparaient de ce
+mercredi.</p>
+
+<p>Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le
+jardin, et pendant vingt minutes elle tourna et retourna
+autour de la pelouse; lorsqu'elle remonta les marches
+de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un signe
+à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un
+appel?</p>
+
+<p>Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois
+heures, je me décidai à aller chez elle et je m'habillai. A
+quatre heures, je me décidai à rester. A cinq heures, je
+descendis mon escalier, mais, arrivé sur le trottoir, au
+lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue Blanche
+et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.</p>
+
+<p>Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que
+je ne l'étais. Cette irrésolution était misérable, ces alternatives
+de volonté et de faiblesse étaient le comble de la
+lâcheté. M'était-il donc impossible de savoir ce que je
+voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?</p>
+
+<p>Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais
+subi ces indécisions, et toujours je m'étais déterminé
+franchement; la passion nous rend-elle lâche à ce point?</p>
+
+<p>Je passai une nuit affreuse.</p>
+
+<p>Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au
+dernier moment elle avait compté sur ma visite. Comment
+allait-elle considérer cette absence? Une injure,
+une rupture.</p>
+
+<p>Alors, c'était fini.</p>
+
+<p>A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre
+moi-même.</p>
+
+<p>C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi:
+j'avais boudé, voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et
+comme il était digne de mon amour!</p>
+
+<p>Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour?
+Est-ce que j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé
+j'aurais pu résister à l'impulsion qui me poussait vers
+elle? Est-ce que l'homme qui aime véritablement peut
+écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion se
+comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle
+pas tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les
+mères sacrifient leurs enfants à leur amour, et moi
+j'avais sacrifié mon amour à mon rêve. J'avais donc
+soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?
+Insensé que j'étais!</p>
+
+<p>Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir.
+Et puis Clotilde n'avait pas paru dans son jardin à l'heure
+accoutumée et j'avais besoin de la voir.</p>
+
+<p>Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il
+me fut impossible de travailler, et je restai les yeux fixés
+sur le miroir qui me disait ce qui se passait dans l'hôtel
+Solignac. Mais rien ne se montra sur la glace qui réfléchissait
+seulement les allées vides et les fenêtres closes.</p>
+
+<p>Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.</p>
+
+<p>Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me
+sembla entendre le bruissement d'une robe à ma porte.
+Mes voisins recevaient à chaque instant la visite de leurs
+modèles; je ne prêtais pas grande attention à ce bruit;
+une femme qui se trompait sans doute, car jamais une
+femme n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.</p>
+
+<p>Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger,
+je répondis: «Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte
+s'ouvrir.</p>
+
+<p>C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.</p>
+
+<p>J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un
+mot, je la serrai longuement dans mes bras. Mais elle se
+dégagea et me regardant avec un doux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle,
+c'est Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi
+aujourd'hui ce que vous étiez autrefois?</p>
+
+<p>Je me relevai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+
+<p>J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler;
+Clotilde, de son côté, ne paraissait pas désireuse d'engager
+l'entretien.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face
+l'un de l'autre ne disant rien, nous observant avec un
+trouble qui, loin de se dissiper, allait en augmentant.</p>
+
+<p>Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle
+vint à ma table de travail et regarda le dessin que j'avais
+esquissé. Puis elle examina les gravures qui couvraient
+les murailles, et, tournant ainsi autour de la pièce, elle
+arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez
+moi.</p>
+
+<p>En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon
+miroir dans lequel elle vit se refléter ses fenêtres.</p>
+
+<p>Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte
+allait amener; pendant quelques secondes, elle regarda
+curieusement la disposition du miroir et les effets
+de vision qui se produisaient sur sa glace, puis, se tournant
+vers moi, elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien
+délicat?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du
+procédé, ni à sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai
+pensé qu'à une chose, à une seule, vous voir. J'aurais été
+libre, je n'aurais pas eu besoin de ce moyen, je serais
+resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant l'occasion
+de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps
+est occupé, il faut que je travaille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma
+table.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je
+dois faire les gravures. Mais ne parlons pas de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je
+sois indifférente à ce qui vous touche? C'est un peu pour
+l'apprendre que je me suis décidée à cette visite: puisque
+vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait bien
+que je vinsse chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Clotilde....</p>
+
+<p>Mais elle m'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant,
+ne m'offrirez-vous pas un siège?</p>
+
+<p>Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une
+chaise à côté d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas?
+Je vous croyais en Espagne, je vous retrouve à Paris; je
+vous croyais commerçant, je vous retrouve artiste; cela
+mérite quelques mots d'explication, il me semble.</p>
+
+<p>Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien,
+de manière à ne pas le laisser aller trop loin; et avec son
+habileté à effleurer les sujets les plus dangereux sans les
+attaquer sérieusement, avec sa légèreté de parole, son art
+des sous-entendus, avec son adresse à atténuer ou à souligner
+du regard ce que ses lèvres avaient indiqué, elle
+pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans
+la limite qu'elle s'était fixée.</p>
+
+<p>En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi
+à me conduire où il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions
+pas dans des circonstances ordinaires. Les sentiments que
+j'éprouvais en sa présence et sous le feu de son regard ne
+ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin d'elle
+alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais
+méthodiquement.</p>
+
+<p>Elle m'était apparue au moment même où je la croyais
+perdue à jamais, et ce coup de foudre m'avait jeté hors
+de moi-même: les quelques secondes pendant lesquelles
+je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré. Maintenant,
+elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas
+l'un de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main,
+mes bras, mes lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers
+elle, comme le fer l'est par l'aimant, comme un corps
+l'est par un autre corps électrisé: il y avait là une force
+toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me soulevait
+pour me rapprocher d'elle.</p>
+
+<p>Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison,
+d'avenir, de passé: le présent parlait et commandait
+en maître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire
+commerçant? lui dis-je. C'était pour me créer promptement
+une position qui me permît de devenir votre mari.
+Vous n'avez pas voulu attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulu....</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez
+pas pu attendre. Alors, je n'avais pas de raisons pour rester
+à Marseille et j'en avais de puissantes pour venir à
+Paris: mon amour qui m'obligeait à vous chercher, à
+vous trouver, à vous voir.</p>
+
+<p>Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai
+point m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai
+jusque contre elle, et, tenant mes yeux attachés sur les
+siens, je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai
+pas, car ni pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir
+sur ce passé horrible, mais, si cruelles qu'aient été ces
+souffrances, elles n'ont pas une minute affaibli mon
+amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de
+l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par
+cette chute, accablé sous l'écroulement de mes espérances,
+j'ai pu vous maudire, mais je n'ai pas pu cesser
+de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que je suis
+parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement
+de fureur folle, le jour de votre mariage. C'est
+parce que je vous aimais que j'ai quitté Marseille pour
+venir ici vivre près de vous. C'est parce que je vous aime
+que je suis tremblant, attendant un mot, un regard d'espérance.</p>
+
+<p>Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs
+fois aussi elle avait voulu se dégager de mon
+étreinte, mais je ne lui avais pas laissé prendre la parole
+et n'avais pas abandonné sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de
+retirer votre main. J'ai commencé de parler, vous devez
+m'entendre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous donc que j'entende de plus?
+Que voulez-vous que je vous réponde?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois
+que nous nous sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui.
+Alors, peut-être, j'oublierai le passé, et une vie
+nouvelle commencera pour moi, pour nous, une vie de
+tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux
+vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois
+mois, et ce mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je
+vous aime,» répétez-le, Clotilde, chère Clotilde.</p>
+
+<p>En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle;
+je l'entourais; je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se
+refermer, selon les impressions qui la troublaient; sa
+respiration saccadée me brûlait. Elle ferma les paupières
+et détourna la tête; sa main tremblait dans la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah!
+Guillaume, vous êtes sans pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot, ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je
+ne vous aimais pas, Guillaume, serais-je ici?</p>
+
+<p>Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me
+repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi;
+ne me faites pas regretter d'être venue et d'avoir
+eu foi en vous. Souvenez-vous de ce que vous avez été à
+notre dernière entrevue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je m'en souviens que je ne veux
+pas qu'il en soit aujourd'hui comme il en a été alors. Ne
+vous défendez pas, ne me repoussez pas. Vous êtes chez
+moi, vous êtes à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je
+vous jure, Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma
+prière, vous ne me reverrez jamais. Vous pouvez m'empêcher
+de sortir d'ici mais vous ne pourrez jamais m'obliger
+à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à
+vous recevoir chez moi.</p>
+
+<p>Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux
+voir, ses yeux étaient pleins de résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que vous m'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre
+en ce moment dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais
+gardé le souvenir, c'est l'homme loyal qui savait écouter
+les prières et respecter la faiblesse d'une femme.</p>
+
+<p>Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant
+sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que
+je sorte d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Restez.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous
+craindre? Ah! ce n'était pas ainsi que j'avais cru que
+vous recevriez ma visite. Mais je suis la seule coupable;
+j'ai eu tort de la faire, et je comprends maintenant que
+vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
+chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.</p>
+
+<p>Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais
+pas en disposition d'engager une discussion de ce
+genre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces
+subtilités de langage, dis-je brutalement. Si vous voulez
+bien me donner les raisons de cette visite, vous m'épargnerez
+des recherches et des soucis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans
+ma position cette démarche était coupable, je le savais,
+et il a fallu une pression irrésistible sur mon coeur pour
+me l'imposer, mais je n'avais pas imaginé que vous puissiez
+lui donner de telles conséquences. En vous rencontrant
+au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour
+vous demander comment vous n'étiez pas encore venu
+me voir, et mon dernier pour vous prier de venir. Vous
+n'êtes pas venu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez
+vous, et je n'ai pas eu la force de franchir la porte de
+l'hôtel de votre mari. Si vous voulez que je vous explique
+le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je
+me suis décidée à venir. J'avais beaucoup à me faire
+pardonner; j'ai voulu que cette visite, qui peut me perdre
+si elle est connue, fût une expiation envers vous.
+J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et
+vous disposerait à l'indulgence.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et
+le souvenir. Je ne voudrais pas vous peiner, mon ami,
+mais enfin, il faut bien le dire, puisque vous l'avez oublié:
+je suis mariée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès
+lors vous ne me demanderiez pas ce que je ne peux pas
+vous donner. Quelle femme croyez-vous donc que je sois
+devenue, vous qui autrefois aviez tant de respect pour
+celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
+que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais
+fait!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser
+les rêves que nous formons; moi aussi j'en avais fait un
+qui a eu un épouvantable réveil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais:
+Guillaume est un coeur délicat, une âme élevée, il comprendra
+le sentiment qui m'amène près de lui et il se
+laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir davantage.
+Assurément je ne serai pas pour lui la femme
+que je voudrais être, mais il sera assez généreux pour
+se contenter de ma tendresse et de mon amitié. Puisque
+je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur. Puisque
+nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous
+verrons aussi souvent que nous pourrons, et dans cette
+intimité, dans cette union de nos deux coeurs, il trouvera
+encore d'heureuses journées. Sa vie ne sera plus attristée
+et moi j'aurai la joie de lui donner un peu de bonheur.
+Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si
+facile.</p>
+
+<p>&mdash;Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez
+comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je dois partir, et nous ne nous verrons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je
+peux imposer silence à mon amour.</p>
+
+<p>Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté
+et je m'assis en face d'elle, mais assez loin pour ne pas
+subir le contact de sa robe. Puis, pour ne pas la voir, je
+me cachai la tête entre mes deux mains. Pendant un
+quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.</p>
+
+<p>Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains:
+Clotilde s'était agenouillée devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.</p>
+
+<p>Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans
+la sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.</p>
+
+<p>Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux
+de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Guillaume, dit-elle, je t'aime.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+
+<p>Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent
+voir dans l'âme de leurs personnages, et qui peuvent,
+d'une main sûre, comme celle de l'anatomiste,
+analyser et expliquer leurs sentiments.</p>
+
+<p>«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur
+au contraire disait je ne t'aime pas.»</p>
+
+<p>Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils
+lire ce qui se passe dedans? C'est cet intérieur
+qu'il est curieux et utile de connaître.</p>
+
+<p>Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à
+fait comme dans les romans, même dans ceux qui s'approchent
+le plus de la vérité humaine. Les gens qu'on
+rencontre communément et avec lesquels on se trouve
+en relations ne sont point des personnages typiques: ils
+ne se montrent point dans une action habilement combinée
+pour arriver à la révélation d'un caractère, ils ne
+prononcent point, à chaque instant de ces mots qui dessinent
+une situation, expliquent une passion, éclairent le
+<i>dedans</i>. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent
+sans aucune de ces exagérations dans un sens ou
+dans un autre, en beau ou en laid, en bien ou en mal,
+que la convention littéraire exige chez les personnages
+que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.</p>
+
+<p>De là une difficulté d'observation d'autant plus grande
+que pour chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes
+pas des psychologues extraordinaires armés de méthodes
+infaillibles pour lire dans l'âme de ceux que nous étudions.
+Tous nous sommes généralement coulés dans le
+moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les
+autres rien d'excessif, nous restons en présence sans nous
+connaître.</p>
+
+<p>Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le
+départ de Clotilde.</p>
+
+<p>Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma
+vie, qu'était sa nature, qu'était son âme?</p>
+
+<p>Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans
+ses actions? Par où fallait-il la juger? Où était le vrai, où
+était le faux? Y avait-il en elle quelque chose qui fût faux
+et tout au contraire n'était-il pas sincère?</p>
+
+<p>A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle
+était résolue au dernier sacrifice et que la passion était
+maîtresse de son coeur et de sa raison. Une femme ne
+vient pas chez un homme dont elle connaît l'amour, sans
+être prête à toutes les conséquences de cette démarche.
+Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle
+n'avait pas pu vaincre les sentiments qui l'entraînaient.
+Sa défense avait été celle d'une femme qui lutte jusqu'au
+bout et qui ne succombe que lorsqu'elle a épuisé tous les
+moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais persisté,
+elle se serait rendue.</p>
+
+<p>Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser
+partir.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après
+ses paroles, je ne trouvais plus la même femme.
+Elle m'aimait, cela était certain, mais pas au point de
+sacrifier son honneur à son amour. Elle avait regretté
+nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler,
+voilà tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien
+obtenu, et nous en serions venus à une rupture absolue.
+Sûre d'elle-même, elle voulait concilier son amour pour
+moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est pas après
+trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
+au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.</p>
+
+<p>Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.</p>
+
+<p>Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir
+solidement, et je passais de l'une à l'autre avec une mobilité
+vertigineuse. Oui, j'avais eu raison. Non, j'avais eu
+tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à la fois.</p>
+
+<p>C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
+d'observation des romanciers, et de n'être pas
+comme eux habile psychologue. J'aurais lu dans l'âme
+de Clotilde comme dans un livre ouvert et j'aurais trouvé
+le ressort qui imprimait l'impulsion à sa conduite; l'amour
+ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.</p>
+
+<p>Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma
+main malhabile, et partout, en elle, en moi, autour de
+nous, je ne voyais que confusion et contradiction.</p>
+
+<p>Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés
+de cette situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait,
+j'en arrivai comme toujours, en pareilles circonstances,
+à m'en remettre au temps et au hasard pour
+l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à attendre,
+le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais
+pas trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter
+et m'épuiser à la recherche de l'impossible, je
+ferais mieux de jouir de l'heure présente en ne lui
+demandant que les seules satisfactions qu'elle pouvait
+donner.</p>
+
+<p>Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir
+une première visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas
+le mercredi, jour de réception, où j'étais presque certain
+de rencontrer M. de Solignac, mais le vendredi, à un
+moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé ignorer
+que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais
+de Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était
+plus naturel que cette première visite. Pour les autres,
+nous verrions et nous arrangerions les choses à l'avance.</p>
+
+<p>Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au
+jardin et vint s'installer, un livre à la main, sous un marronnier
+en fleurs. Elle se plaça de manière à tourner le
+dos à l'hôtel et par conséquent en me faisant face. Je ne
+sais si le livre posé sur ses genoux était bien intéressant,
+mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus souvent
+ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets
+de ce livre.</p>
+
+<p>Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de
+quitter cette place, elle me fit un signe pour me dire
+qu'elle rentrait chez elle et m'attendait.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de
+l'hôtel Solignac, et l'on m'introduisait dans un petit salon
+d'attente.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique,
+je vais le faire demander.</p>
+
+<p>Ce moment d'attente me permit de me remettre, car
+l'émotion m'étouffait.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique
+m'ouvrit la porte du salon de réception: Clotilde, debout
+devant la cheminée, me tendait les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir
+près d'elle, chez moi, et nous sommes ensemble,
+sans avoir à trembler ou à nous cacher. Comme j'attendais
+ce moment avec impatience! Maintenant que nous
+sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi
+donc.</p>
+
+<p>Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux
+d'être près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le
+passé, et je ne peux pas être heureux en comparant ce
+présent à mes espérances. Est-ce dans la maison d'un
+autre, la femme d'un autre que je devais vous voir?
+Vous n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne?
+Si vous saviez la vie que je m'étais arrangée avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle
+avec impatience, et quel bonheur trouvez-vous à rappeler
+des souvenirs qui ne peuvent que nous attrister tous
+deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies pour
+vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le
+chagrin. Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive
+aujourd'hui? Non, n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain,
+dans quinze jours, nous aurons d'autres bonheurs
+que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons
+foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la
+joie de cette première visite. Faites qu'il m'en reste un
+souvenir qui me soutienne et m'égaye dans mes heures
+de tristesse; car si vous avez des jours de douleur, vous
+devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous
+êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté.
+Allons, donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi
+votre sourire.</p>
+
+<p>Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume
+qui me gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère,
+la jalousie se dissipèrent sous le charme de cette
+parole caressante. La séduction qui se dégageait de Clotilde
+m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et m'emporta
+dans un paradis idéal.</p>
+
+<p>Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent
+à la réalité. Je regardai le cadran, il était cinq
+heures, il y avait plus de deux heures que j'étais près
+d'elle.</p>
+
+<p>Elle devina que je pensais à me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous
+avertirai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où
+je ne pouvais plus prolonger ma visite.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps
+encore dans le jardin; mais si vous me voyez, moi je ne
+vous vois pas, et je voudrais cependant être avec vous.
+Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par l'esprit
+comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas
+dans votre chambre le livre que je lis dans le jardin?
+Nous commencerions en même temps, nous tournerions
+les feuillets en même temps, et en même temps aussi
+nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions.
+Voyons, quel livre lirions-nous bien?</p>
+
+<p>Elle me prit par la main et me conduisit devant une
+étagère sur laquelle étaient posés quelques volumes richement
+reliés. Mais si les reliures étaient belles, les
+livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés prises
+au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle,
+que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le
+plaisir de créer ensemble et en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous
+donner cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prenons-en d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
+<i>François le Champi</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs
+romans de G. Sand; je vais en acheter deux exemplaires.
+J'en garderai un et je vous enverrai l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le
+plaisir sera doublé; vous ferez des marques sur votre
+exemplaire; j'en ferai de mon côté sur le mien, et nous
+les échangerons après.</p>
+
+<p>Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais
+maintenant il fallait voir M. de Solignac, et c'était là le
+douloureux. Il me fallait du courage pour cette visite,
+mais ce n'est pas le courage qui me manque d'ordinaire,
+c'est la résolution; une fois que mon parti est pris, je
+vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris,
+ou plus justement il m'était imposé par Clotilde.</p>
+
+<p>Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon
+où Clotilde m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes
+étrangères s'entretenaient avec M. de Solignac.</p>
+
+<p>J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me
+lançant un regard qui n'avait pas besoin de commentaire:
+jamais paroles n'avaient dit si éloquemment: «Je
+t'aime.»</p>
+
+<p>Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la
+main; il me fallut avancer la mienne.</p>
+
+<p>Les personnes avec lesquelles il était en conversation
+se levèrent bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous
+les trois.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez
+moi quand vous avez bien voulu venir voir madame de
+Solignac, je vous remercie d'avoir renouvelé votre visite
+pour moi. Vous avez vu le général; comment est-il?</p>
+
+<p>J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en
+venger sur M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge,
+il est vraiment triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais
+encore de changer complètement sa vie; c'est ce qui m'a
+empêché de le faire venir avec nous, comme nous en
+avions l'intention.</p>
+
+<p>L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je
+pus me lever pour partir.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac,
+j'espère que nous nous verrons souvent; il est inutile de
+dire, n'est-ce pas, que ce sera un bonheur pour madame
+de Solignac et pour moi.</p>
+
+<p>Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de
+M. de Solignac, qui m'invitait à dîner pour le mercredi
+suivant.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+
+<p>Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était
+pas faite pour me plaire.</p>
+
+<p>C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car,
+si je pouvais garder jusqu'à un certain point l'espoir
+d'éviter la présence de M. de Solignac dans mes visites à
+Clotilde, j'allais maintenant subir le supplice de l'avoir
+devant les yeux pendant plusieurs heures. Il parlerait à
+<i>sa</i> femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié,
+malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui
+ne pouvaient être que très-pénibles pour mon amour.</p>
+
+<p>Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie
+qui souffriraient dans cette intimité.</p>
+
+<p>J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule
+d'aimer Clotilde, malgré qu'elle soit la femme d'un
+autre. Je l'aimais jeune fille, je l'aime mariée, sans me
+considérer comme coupable envers son mari, et je trouve
+que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé
+celle que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise
+et le hais.</p>
+
+<p>Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste
+avec M. de Solignac dans les termes où nous sommes. Si
+je vais chez lui, si je mange à sa table, si je deviens le
+familier de la maison, les conditions dans lesquelles je
+suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai
+plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette
+haine et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé
+à n'en laisser rien paraître et à afficher, au contraire,
+l'amitié ou tout au moins la sympathie.</p>
+
+<p>La situation deviendra donc intolérable pour moi,&mdash;honteuse
+quand je serai avec Clotilde et son mari,&mdash;cruelle
+quand je serai seul avec moi-même.</p>
+
+<p>Il y a une question que je me suis souvent posée: la
+perspicacité de l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement
+dit, est-il bon, lorsque nous nous trouvons en présence
+d'une résolution à prendre, de prévoir les résultats
+que cette résolution amènera?</p>
+
+<p>Il est évident que si cet examen nous permet de prendre
+la route qui conduit au bien et d'éviter celle qui nous
+conduirait au mal, c'est le plus merveilleux instrument,
+la plus utile boussole que la nature nous ait mise aux
+mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
+déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes
+qualités. L'homme bien portant qui tombe écrasé sous
+un coup de tonnerre, n'a pas l'agonie du malheureux
+poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné à une
+mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera
+pas à son sort.</p>
+
+<p>Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement,
+comme si je les touchais du doigt, toutes les raisons qui
+me défendaient d'aller chez M. de Solignac, et cependant
+j'y suis allé. Sachant d'avance à quels dangers et à
+quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la
+force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon
+esprit me disait: n'y va pas, et il me présentait mille
+raisons meilleures les unes que les autres pour m'arrêter.
+Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne motivât son
+ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.</p>
+
+<p>Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon,
+me paya ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de
+ces trois jours d'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant
+la main, votre lettre me faisait craindre de ne pas vous
+avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de
+ne pouvoir pas venir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant,
+si vous aviez été empêché.</p>
+
+<p>Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et
+moi, échanger un seul mot en particulier, mais les paroles
+étaient inutiles entre nous; dans son regard et dans
+la pression de sa main il y avait tout un discours.</p>
+
+<p>J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait;
+sortant du cercle formé autour de la cheminée, j'allai
+m'asseoir sur un canapé au fond du salon.</p>
+
+<p>Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus
+les examiner librement. Les deux dames assises auprès
+de Clotilde présentaient entre elles un contraste frappant:
+l'une était jeune et fort belle, mais avec quelque
+chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une
+médiocre idée de sa naissance et de son éducation; l'autre,
+au contraire, était laide et vieille, mais avec une
+physionomie ouverte, des manières discrètes, une toilette
+de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au moins la
+confiance et une certaine sympathie. On se sentait en
+présence d'une honnête femme qui devait être une bonne
+mère de famille.</p>
+
+<p>Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît
+un jugement immédiat et certain: cependant l'ensemble
+n'était pas satisfaisant; parmi eux assurément
+il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable,
+mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes
+affaires ou de la haute finance, mais de la chicane et de
+la coulisse.</p>
+
+<p>On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un
+Portugais qui, à son cou et à la boutonnière de son habit,
+portait toutes les croix de la terre; «le comte Vanackère-Vanackère»,
+un Belge majestueux; «sir Anthony Partridge»,
+un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli»,
+un Italien presque aussi décoré que le Portugais.</p>
+
+<p>C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires
+étrangères, recevait à dîner le corps diplomatique:
+allions-nous remanier la carte de l'Europe?</p>
+
+<p>Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français
+de fantaisie, Clotilde montrait une aisance parfaite;
+pour chacun elle avait un mot de politesse particulière,
+et à la voir libre, légère, charmante, jouant admirablement
+son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais
+supposé que son éducation s'était faite en répétant ce
+rôle avec quelques pauvres comparses de province dont
+j'étais le jeune premier, le général, le père noble, et
+M. de Solignac, le financier.</p>
+
+<p>Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers
+et restais isolé sur mon canapé quand la porte du salon
+s'ouvrit pour laisser entrer un convive qu'on n'annonça
+pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel Treyve,
+que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui
+à notre restaurant.</p>
+
+<p>Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison,
+il promena un regard circulaire dans le salon et,
+m'apercevant, il vint vivement à moi.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me
+dit-il à mi-voix; au milieu de ces magots décorés, le
+dîner n'eût pas été drôle. Quelles têtes! Regardez donc
+ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait fendre le
+nez pour y passer une croix... ou une bague?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Portugais, le baron Torladès.</p>
+
+<p>&mdash;Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au
+Palais-Royal!</p>
+
+<p>Clotilde vint à nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte
+de Saint-Nérée, dit-elle au pianiste; je vais vous faire
+mettre à côté l'un de l'autre, vous pourrez causer.</p>
+
+<p>Puis elle nous quitta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous
+êtes un vrai comte? Pourquoi vous en cachez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare
+pas non plus. Ne serait-il pas plaisant que la bonne de
+notre gargote me servît en disant: «La portion de M. le
+comte de Saint-Nérée!»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout
+à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que
+vous étiez invité dans cette honorable maison pour faire
+le quatorzième à table, tandis que je l'étais, moi, pour
+mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut perdre
+cette illusion, c'est moi le quatorzième.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un;
+vous verrez que tout à l'heure nous serons quatorze.
+Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle de monde.</p>
+
+<p>Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais
+blessé de ses propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un
+certain point; cependant je ne pus m'empêcher de lui
+demander quel était ce monde qu'il paraissait si bien
+connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues
+oreilles, il y en a peut-être de fines.</p>
+
+<p>Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on
+annonça «le colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien
+camarade, le nez au vent, les épaules effacées, la
+moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses mérites
+et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements
+sur son passage: le succès lui avait donné des ailes; il
+planait, et s'il voulut bien serrer les mains qui se tendaient
+vers lui, ce fut avec une majesté souveraine.</p>
+
+<p>Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et,
+quand il m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui
+lui barrait le passage, planta là le Portugais qui s'attachait
+à lui, ne répondit pas au prince Mazzazoli qui lui
+insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les
+deux mains tendues.</p>
+
+<p>L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement
+produit aucun effet, mais celui de Poirier me fit
+considérer comme un personnage. Personne ne m'avait
+regardé, tout le monde se tourna de mon côté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda
+M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous
+ne savez donc pas que je lui dois la vie?</p>
+
+<p>Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher
+au milieu des Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti
+d'un service rendu avec cette superbe jactance: j'étais un
+héros, mais Poirier!</p>
+
+<p>On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu,
+offrit son bras à la maîtresse de la maison, et à table il
+s'assit à sa droite, tandis que le vénérable Partridge prenait
+place à sa gauche.</p>
+
+<p>J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre,
+un jeune homme à la figure chafouine qui me menaçait
+d'un entretien suivi.</p>
+
+<p>Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant
+à mi-voix, en mâchant ses paroles de manière à les
+rendre à peu près inintelligibles:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage
+m'annonce d'où il vient: c'est signé Potel et Chabot.
+Nous allons voir sur cette table ce qu'on sert à cette
+heure dans dix autres maisons: la même sauce noire, la
+même sauce blanche, la même poularde truffée, le même
+foie gras, les mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu
+dix fois cet hiver les pommes d'api qui sont devant nous.
+Je vais en marquer une et je suis certain de la retrouver
+la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
+celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais,
+tout est de Batignolles; ça manque d'originalité.</p>
+
+<p>Mais la conversation générale étouffa les réflexions
+désagréables du pianiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'à <i>Parisss</i> qu'on <i>s'amouse</i>, dit le baron
+portugais. <i>Parisss</i> provoque <i>l'émoulation</i> du monde entier.</p>
+
+<p>&mdash;Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le
+prince italien, et s'il promet de prendre un essor nouveau,
+il ne faut pas oublier que nous le devons aux amis
+fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas
+de politique, je vous en prie; nous avons ici un représentant
+de la vieille noblesse française, un grand nom de
+notre pays&mdash;il se tourna vers moi en souriant&mdash;qui a
+quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du prince.
+Respectons toutes les opinions.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, me dit Treyve, après un moment de
+silence, je suis bien le quatorzième à table; vous, vous
+êtes «un grand nom de notre pays.» Nous faisons chacun
+notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers
+superstitieux, en apportant à cette table mon unité;
+vous, vous les éblouissez en apportant «votre vieille
+noblesse française.» Quel drôle de monde! C'est égal, le
+sauterne est bon; je vous engage à en prendre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+
+<p>Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste:
+«Quel drôle de monde,» je n'en faisais pas moins
+mes réflexions sur les convives de M. de Solignac.</p>
+
+<p>Bien souvent, dans les premières années de ma vie de
+soldat, alors que je parcourais les garnisons de la France,
+il m'était arrivé de dîner chez des fonctionnaires dont les
+convives réunis par le hasard se connaissaient assez peu
+pour qu'il y eût à table une certaine réserve, mêlée quelquefois
+d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant
+ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.</p>
+
+<p>Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux
+aussi été réunis par le hasard, mais ce n'était point de
+l'embarras qui régnait entre eux, c'était plutôt de la défiance;
+à l'exception de Treyve qui s'était ouvert à moi
+en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin;
+c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se
+connaître, se connaissaient au contraire parfaitement et
+se craignaient ou se méprisaient les uns les autres. Quand
+on prononçait le nom du baron Torladès, le prince Mazzazoli
+avait un sourire indéfinissable, et quand le Portugais
+s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister
+sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations
+à celui qui eût voulu les provoquer.</p>
+
+<p>N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes
+de fantaisie? La question pouvait très-bien se présenter
+à l'esprit. En tous cas, que ceux qui prenaient ces
+titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes propriétaires,
+il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est
+qu'ils avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le
+patriarche anglais dont la respectabilité, les cheveux
+blancs, les gestes bénisseurs appartenaient à un comédien
+«qui s'est fait une tête.»</p>
+
+<p>La politique bannie de la conversation on se rabattit
+sur les affaires et tous ces nobles convives révélèrent une
+véritable compétence dans tout ce qui touchait le commerce
+de l'argent.</p>
+
+<p>Si curieux que je fusse de connaître les relations de
+M. de Solignac par ces conversations, et d'éclaircir ainsi
+plus d'un point obscur dans sa vie, je me laissai distraire
+par Clotilde.</p>
+
+<p>Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle
+un furtif regard, mais bientôt je remarquai qu'elle était
+engagée avec Poirier dans une conversation intime qui
+à la longue me tourmenta.</p>
+
+<p>Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron
+portugais ou un comte flamand, Clotilde penchée vers
+Poirier s'entretenait avec lui dans une conversation animée.
+De temps en temps ils tournaient les yeux, à la dérobée,
+de mon côté, et bien que la distance m'empêchât
+d'entendre leurs paroles, je sentais qu'il était question de
+moi.</p>
+
+<p>Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi?
+Quand leurs regards rencontraient le mien, il est vrai
+qu'ils me souriaient l'un et l'autre, mais il n'y avait pas
+là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux qui ont
+aimé comprendront par quels sentiments je passais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à
+un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son
+verre.</p>
+
+<p>&mdash;Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant;
+vous êtes trop ardent; il faut savoir attendre et ne pas
+toujours prendre la vie au tragique.</p>
+
+<p>&mdash;La vie est une comédie, dit sentencieusement le
+prince italien.</p>
+
+<p>&mdash;Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se
+mêle aux larmes.</p>
+
+<p>Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut
+attendre.</p>
+
+<p>Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque
+nous fûmes rentrés dans le salon il vint me prendre par
+le bras et m'emmena dans le jardin pour fumer un
+cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de
+vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux.
+Peut-être même le sont-ils trop.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En disant des choses qu'il ne serait pas bon que
+tout le monde entendit. Heureusement je ne suis pas
+tout le monde, et je n'ai pas l'habitude de raconter ce
+que j'apprends ou devine.</p>
+
+<p>L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je
+voulus le couper nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher
+Poirier, et vous lisez mieux ce qui se passe en vous que
+ce qui se passe au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez
+tort, car je vous donne ma parole que je ne trouve pas
+mauvais du tout que madame de Solignac vous ait touché
+au coeur: elle est assez charmante pour cela, et Solignac
+de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer
+les caprices de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce
+jardin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier»
+et n'en parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi
+autant que pour madame de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même;
+car je vous assure que, pendant tout le dîner, elle a eu
+plaisir à me parler de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous disait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami
+de son père, et... le sien. Si je me trompe dans l'ordre
+des faits, reprenez-moi, je vous prie; faut-il dire que
+vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle Martory et
+ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que
+vous avez commencé par le général et fini par mademoiselle
+Martory; mais peu vous importe, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir
+parlé de votre intimité, elle m'a dit comment vous aviez
+donné votre démission, et c'est là ce qui a singulièrement
+allongé notre entretien, car j'avoue que bien que
+vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses
+de ce monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre
+à ce qu'elle m'a appris. Comment diable, si vous
+désapprouviez le coup d'État, et je comprends cela de
+votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi êtes-vous
+retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher
+avec votre régiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donné la raison de ma détermination
+tout à l'heure, je ne juge pas les choses de ce monde
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner
+votre détachement, pour ne pas faire fusiller vos
+amis par vos soldats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire
+très-heureusement pour vous; il y a des officiers détenus
+dans la citadelle de Lille pour en avoir fait beaucoup
+moins que vous, car ils ont simplement refusé de prêter
+serment.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château
+d'If sans me plaindre, s'il avait plu au général de m'y
+envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il
+n'en est pas moins vrai que vous voici sorti de l'armée,
+ce qui n'est pas gai pour un officier comme vous, amoureux
+de son métier. J'ai été à peu près dans cette position
+pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre
+coup d'État je serais toujours capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;L'intérêt du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais vos amis disent pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis parlent trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis répondent aux questions d'un autre ami
+qui les interroge. Croyez-vous que je n'ai pas pressé de
+questions madame de Solignac quand j'ai su que vous
+aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me
+désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors
+que dans ma position, il me serait si facile de vous
+servir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux
+rien demander à votre gouvernement et que je ne pourrais
+même en rien accepter, alors qu'il me ferait des
+avances.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous
+faire des propositions que vous ne pouvez pas écouter.
+Non, ce n'est pas cela qui me préoccupe; c'est votre
+situation. Madame de Solignac m'a dit que vous faisiez
+des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot.
+Cela n'est pas digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne
+d'être artiste, je me rappelle des dessins de vous qui
+étaient très-remarquables et que je vous ai vu faire avec
+une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est que cela
+ne peut vous conduire à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose,
+il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais après?</p>
+
+<p>&mdash;Après ces illustrations d'autres, à moins cependant
+que je ne....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez
+réintégré dans votre grade par le gouvernement qui remplacera
+celui-ci, n'est-ce pas? c'est là ce que vous voulez
+dire et ce que vous ne dites pas par politesse. Eh
+bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
+gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans,
+ce qui est la moyenne des gouvernements en France.
+Dans vingt ans, vous aurez cinquante ans et vous ne
+quitterez pas le crayon pour reprendre le sabre. Voilà
+pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Pour prendre quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne
+le train qu'il mène? Ce n'est pas avec ses appointements
+de sénateur, n'est-ce pas? Un hôtel comme
+celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux
+dans les écuries, un personnel convenable de domestiques,
+tout cela, sans compter les toilettes de madame et
+les dépenses de monsieur, ne se paye pas, vous le savez
+bien, avec trente mille francs. Ajoutons que mademoiselle
+Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était
+bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous
+ne croyez pas, n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du
+prince quelques-uns des nombreux millions volés par
+nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère
+est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau
+a commencé pour la France, c'est celui des affaires
+et de la spéculation. Solignac l'a compris, et il s'est mis
+à la tête de ce mouvement qui va prendre un essor irrésistible.
+Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince
+Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un
+Partridge, et deux ou trois autres personnages qui valent
+ceux-là. Et cette réunion de convives ne vous a pas, j'en
+suis certain, inspiré une bien grande confiance. Vous
+vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des intrigants,
+des fruits secs des gouvernements antérieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un
+an, jour pour jour, et, à la place de ces aventuriers cosmopolites,
+vous verrez les rois de la finance qui écouteront
+bouche ouverte les moindres mots de Solignac. Qui
+aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac
+en est réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne
+méritent pas l'estime des puritains; il débute et il n'a pas
+le droit d'être bien exigeant. Mais dans un an, tout le
+monde saura qu'il a fait attribuer des concessions de chemin
+de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers, et
+l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac
+est un homme habile qui deviendra une puissance dans
+l'État. Rien que son mariage prouve sa force. Pour la
+réussite de ses projets, il avait besoin d'une femme jeune
+et belle qui lui permît d'avoir un salon et surtout une
+salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était
+difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes
+les qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait:
+jeunesse, beauté, naissance, séduction; n'est-ce pas
+votre avis?</p>
+
+<p>Je fis un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites
+des affaires avec lui, cela vaudra mieux que de faire des
+dessins. Vous avez un beau nom, vous êtes décoré, vous
+exercerez un prestige sur l'actionnaire, et Solignac sera
+heureux de vous avoir avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en
+suis certain; dans deux ou trois ans, vous serez à la tête
+de la finance, et alors si certaines circonstances se présentent,
+par exemple si vous voulez vous marier, vous
+pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un
+conseil d'ami, un bon conseil.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>L</h3>
+
+
+<p>Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier;
+elle fut ce qu'elle devait être.</p>
+
+<p>Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,»
+comme disait Poirier, devait m'empêcher de
+faire des bassesses, il ne devait pas m'aider à en commettre.
+C'est là, il me semble, ce qu'il y a de meilleur
+dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes
+trop faibles, dans des circonstances critiques, pour
+nous décider nous-mêmes, nous pouvons être très-utilement
+influencés par le souvenir de nos aïeux, par notre
+nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche facilement,
+quand on se souvient qu'on a eu un père honnête
+ou brave.</p>
+
+<p>Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour
+fermer l'oreille aux propositions de Poirier, j'en aurais
+eu dix autres.</p>
+
+<p>Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des
+affaires. Pendant les quinze années de la Restauration et
+les dix-huit années de règne de Louis-Philippe, la richesse
+publique s'est considérablement accrue: la bourgeoisie
+a gagné beaucoup et le paysan a commencé à amasser. Il
+y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires
+et au fond des vieux bas de laine, parce qu'on n'a
+pas su aller la chercher et qu'elle était trop timide pour
+venir elle-même s'offrir aux hauts barons de la finance.
+On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur
+première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces
+placements faits on recommençait à économiser sou à
+sou jusqu'au jour où une somme nouvelle était amassée.</p>
+
+<p>Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la
+finance, qui restaient tranquillement chez eux, attendant
+qu'on leur apportât l'argent qu'ils daignaient à peine accepter,
+sont venus se joindre des spéculateurs moins
+paresseux.</p>
+
+<p>Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui
+pataugeaient dans la boue et qui comprennent les affaires
+autrement que les financiers majestueux du gouvernement
+de Juillet. Ils ont prêté leur argent et leurs bras à
+l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un
+bon chef de troupe, et maintenant que cet homme,
+poussé par eux, est arrivé, ils demandent le payement de
+leur argent et de leur dévouement. Il est bien probable
+que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser
+de ses complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment
+de ceux qui ont eu recours à l'intrigue est d'être
+toujours exploités par l'intrigue. Vous vous êtes servi des
+gredins, les gredins à leur tour se serviront de vous et ne
+vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé
+en un jour de détresse, vous serez condamné à le leur
+rendre pendant vos années de prospérité.</p>
+
+<p>Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la
+position qu'ils ont su conquérir brusquement et inespérément,
+qu'ils ont attendu plus longtemps. Ils ne sont
+point, comme leurs devanciers, restés derrière le grillage
+de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet
+pour ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris
+la peine d'aller eux-mêmes à la recherche de cet argent,
+et tous les moyens, toutes les amorces, tous les appâts
+leur ont été bons pour le faire sortir. La révolution de
+1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui donnant
+le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer
+dans la spéculation.</p>
+
+<p>Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je
+sois terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
+d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la
+spéculation universelle, je n'en veux à aucun prix, et je
+n'irai pas me faire un de ses agents et de ses courtiers.
+Le beau résultat quand la contagion des affaires aura pénétré
+jusque dans les villages et quand le paysan lui-même
+aura souci de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or
+est la maladie la plus effroyable qui puisse fondre sur un
+peuple.</p>
+
+<p>Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce
+sujet et s'il ne croit pas, au contraire, que les meilleurs
+gouvernements sont ceux qui développent la fortune publique.
+Mais peu importe; il suffit que mon sentiment sur
+l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer
+à ses spéculations pour la part la plus minime, alors
+même que j'aurais la preuve de l'honnêteté parfaite du
+spéculateur.</p>
+
+<p>L'associé de M. de Solignac, moi!</p>
+
+<p>Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au
+front.</p>
+
+<p>L'associé d'un homme que je méprise et que je hais:
+divisés par notre amour, réunis par notre intérêt.</p>
+
+<p>C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de
+ma passion me fasse aller chez lui et m'oblige à lui serrer
+la main, à manger à sa table, à l'écouter, à lui sourire.</p>
+
+<p>Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse;
+mais l'intérêt?</p>
+
+<p>Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais
+comment il en avait eu l'idée, s'il en était le seul
+auteur, et si Clotilde ne le lui avait point suggéré. Je
+voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai le faire directement,
+et mes questions timides n'eurent d'autre résultat
+que d'amener chez mon ancien camarade une
+chaleureuse protestation de dévouement: il avait voulu
+m'être utile, et son expérience de la vie en même temps
+que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.</p>
+
+<p>Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque
+d'avoir pu croire Clotilde capable d'une pareille
+idée; incontestablement elle n'avait pu naître que dans
+l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé
+de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que
+des intérêts, et ne s'inquiète plus depuis longtemps des
+moyens par lesquels on arrive à les satisfaire.</p>
+
+<p>La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi
+je fus bien surpris le mercredi suivant lorsque Clotilde
+me demanda tout à coup si j'avais pensé aux conseils du
+colonel Poirier.</p>
+
+<p>Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure
+pour lui faire ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier
+mot.</p>
+
+<p>Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais
+étonné de sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la
+fin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et
+que je ne fais pas sans cesse des projets auxquels je tâche
+de me rattacher par un lien quelconque. C'est là ce qui
+m'a inspiré cette idée.</p>
+
+<p>&mdash;De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde,
+car elle est une preuve de tendresse; mais l'idée?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous
+blesse dans votre fierté de gentilhomme? J'avoue que je
+n'avais pas pensé à cela. Je savais que vous ne pensiez
+pas comme ces hobereaux qui se croiraient déshonorés
+s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur intelligence
+pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
+le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce
+soit en faisant des dessins ou que ce soit en faisant des
+affaires; c'est toujours travailler. Seulement les dessins
+vous obligent à travailler vous-même pour gagner peu,
+tandis que les affaires vous permettent de faire travailler
+les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez vu que cela dans votre idée?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que
+vous ne le voyez pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être
+réunis sans avoir rien à craindre de personne. Si vous
+étiez intéressé dans les affaires de M. de Solignac, vous
+seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de venir
+ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y
+viendriez tous les jours, amené par de bonnes raisons qui
+défieraient les insinuations et les calomnies. Je voudrais
+tant vous avoir sans cesse près de moi; je serais si heureuse
+de vous voir toujours, à chaque instant, toute la
+journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
+autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien
+certain que je n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous
+m'avez dit que vous aviez été forcé d'accepter ce travail de
+dessinateur, l'idée m'est venue de vous proposer un autre
+genre de travail qui serait moins pénible et qui aurait
+le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il
+pas le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! vous avez pu penser?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans
+l'ordre où je l'ai pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une
+chose: notre réunion. Je vous voyais tous les matins, je
+descendais dans le cabinet de M. de Solignac pendant
+votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous
+voyais le soir. Peut-être même était-il possible de vous
+organiser un appartement dans le pavillon. Nous ne nous
+quittions plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre mari!</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir
+pour secrétaire un homme comme vous; cela fait
+bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée, mon secrétaire.»
+D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a pu
+autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais
+alors je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse
+la vôtre; maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète
+plus de moi et ne me demande qu'une chose:
+diriger sa maison comme il veut qu'elle aille pour le bien
+de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de
+cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée
+dans ce salon, pourvu que dans le monde je fasse mon
+entrée à son bras, il ne me demande rien de plus. Ce
+n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet, c'est vous.
+J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté
+ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait
+pas assez grand pour me faire ce sacrifice, et alors je
+me suis rabattue sur cette idée qui vous étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à
+ce qu'il y a d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous
+me destinez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez
+comme je vous aime et veux toujours vous aimer, si à
+votre amour vous ne mêliez pas de mauvaises espérances,
+ce rôle ne serait pas ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne
+m'obligez pas à des relations suivies avec M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à
+mon amour, et vous dites que vous m'aimez.</p>
+
+<p>Notre discussion menaçait de prendre une tournure
+dangereuse lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée de
+M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières
+politesses et j'allais monter chez vous. Vous connaissez
+bien la province d'Oran, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez me rendre un grand service.</p>
+
+<p>Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une
+affaire pour construire des barrages sur les principales
+rivières de la province: Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de
+fournir de l'eau aux irrigations, et il me demanda tout ce
+que je savais sur le cours de ces rivières, sur les plaines
+et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il y
+avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude,
+le sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me
+pria de t'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève
+ces contrées, me dit-il, me fortifieront auprès de
+nos ingénieurs.</p>
+
+<p>Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre
+géographique à laquelle tu as répondu, sans te douter
+bien certainement des conditions dans lesquelles je me
+trouvais, en te questionnant ainsi brusquement, sur un
+sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une
+lettre dans laquelle je consignerais tout ce que je savais
+sur cette question.</p>
+
+<p>J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser;
+je fis donc ma lettre en m'attachant surtout à
+m'enfermer dans une vérité rigoureuse, puis je ne pensai
+plus à cette affaire.</p>
+
+<p>Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait
+un long rapport sur ces barrages et, dans ce rapport,
+se trouvaient ma lettre et la tienne, «lettres émanant
+de deux officiers, disait une note, qui, à des titres
+différents, ont toute autorité pour parler de cette question.»</p>
+
+<p>Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement
+quand M. de Solignac m'offrit un paquet d'actions
+libérées de sa compagnie.</p>
+
+<p>Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus
+a été dur et la discussion difficile.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LI</h3>
+
+
+<p>Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient
+souvent sous la plume des trouvères, à savoir si un amant
+peut être heureux en respectant la pureté de sa dame.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues
+dissertations plaintives, mais combien sont légères les
+impressions de la lecture, à côté de celles que donne la
+réalité.</p>
+
+<p>Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement
+depuis qu'elle me sait près d'elle, je vis continuellement
+dans le trouble et dans la fièvre.</p>
+
+<p>Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en
+résultent, la vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.</p>
+
+<p>Comme je suis contraint par la nécessité de faire un
+certain nombre de dessins par semaine, et que je n'ai
+plus, comme autrefois, toute ma journée pour travailler,
+je me lève à cinq heures tous les matins et je travaille
+jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je
+suis capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune
+frayeur du papier blanc; cependant ce procédé de
+travail que j'ai été contraint d'adopter m'est pénible et
+fatigant.</p>
+
+<p>Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas
+régulier, n'est pas un exercice bien pénible, on jouit de
+la route et on en profite; si l'on rencontre un site agréable,
+on peut même s'arrêter pour l'examiner à loisir; au
+contraire, faire douze lieues en six heures, au pas gymnastique,
+demande une dépense de forces qui, à la longue,
+lasse et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai
+dû introduire dans mon travail, et c'est par lui que j'ai
+remplacé la promenade qui m'était si agréable.</p>
+
+<p>Je ne <i>lâche</i> pas mes dessins, comme on dit en style
+d'atelier, et j'espère bien n'en jamais arriver là, mais
+enfin je n'ai plus le plaisir de les caresser; au lieu d'attendre
+que les idées me viennent doucement, je vais les
+chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que
+cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux
+soient plus souvent sur mon miroir que sur mon papier,
+car c'est le moment où Clotilde se lève, et où elle paraît
+à la fenêtre de sa chambre en attendant qu'elle descende
+dans le jardin.</p>
+
+<p>Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors
+que se décide ma journée, qui, bien entendu, est réglée
+sur celle de Clotilde.</p>
+
+<p>Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie
+qui nous est particulier et qui nous permet de nous entendre
+au moins sur quelques points principaux.</p>
+
+<p>Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans
+l'arrangement de cette journée et que je me conforme à
+ce que Clotilde m'indique, je ne parais pas à ma fenêtre
+pendant tout le temps qu'elle me transmet sa dépêche.
+Après que nous nous sommes regardés un moment, je
+rentre dans ma chambre et, me plaçant devant mon miroir
+que je dispose pour qu'il reçoive tous les mouvements
+de Clotilde, suivant qu'elle est à sa fenêtre ou dans
+le jardin, je note ses signaux.</p>
+
+<p>Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle
+va le soir à un théâtre de musique; le bras levé une fois,
+c'est l'Opéra; deux fois, les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique.
+Si c'est le bras gauche qui transmet le signal,
+cela veut dire que c'est à un théâtre de genre qu'elle ira,
+une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le
+Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance,
+a prévu les théâtres les plus impossibles.</p>
+
+<p>Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade
+à droite, cela signifie qu'elle ira au bois de Boulogne;
+si elle s'arrête à moitié chemin et revient sur ses
+pas, elle s'arrêtera dans la journée à l'Arc-de-Triomphe
+et reviendra dans les Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi
+qu'elle se coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac
+sera absent durant la journée entière et qu'elle sera
+toute à moi. Un livre à la main, elle restera seule et ne
+recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire visite.</p>
+
+<p>Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je
+dois les écrire pour ne pas les brouiller dans ma mémoire;
+car, si précis que soit ce langage façonné à notre
+usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité de la traduction
+m'entraînerait facilement à des erreurs.</p>
+
+<p>Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.</p>
+
+<p>Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans
+les Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied
+d'un orme, et je reste là au milieu des badauds et des
+étrangers venus pour jouir du Paris mondain qui défile
+dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je la salue,
+elle me sourit, nos regards s'embrassent.</p>
+
+<p>Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre,
+et quelquefois elle me fait la grâce de descendre
+de voiture pour se promener pendant cinq minutes en
+s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons un sentier
+écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous
+jouissons délicieusement de ce court moment.</p>
+
+<p>Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous
+mettent à la discrétion d'un passant curieux ou d'un
+valet bavard; et chaque fois je suis le premier à représenter
+à Clotilde combien elles sont dangereuses. Que
+faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de
+Solignac ou du monde, et comment ne le sont-elles pas
+déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce
+pas? dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait
+moindre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde
+fois, je devrais bientôt y retourner une troisième,
+puis une quatrième, puis toujours, car je ne saurais pas
+résister à vos prières. C'est beaucoup trop d'y avoir été
+une première.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le regrettez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant,
+si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette
+pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un
+devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait
+chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante
+pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer.
+Mais pour ne pas augmenter le poids de cette
+faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas
+ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de
+me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais
+que les chances d'être rencontrée seraient moins
+grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que
+je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac
+apprenne que nous nous sommes promenés dans
+cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une
+explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous
+sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard
+ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez
+vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un
+pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins
+laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux
+m'exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous
+verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre
+toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les
+pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier
+à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère
+de vouloir que tout soit réglé méthodiquement
+dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez
+besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en
+dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si
+je vous aimerai.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans
+comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement
+dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car
+vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que
+vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a
+un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon
+ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes
+fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de
+charme pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;L'incertitude m'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous
+ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions
+qu'il nous offre, et même à les faire naître;
+ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce
+pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin
+au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même
+comment je travaille à notre réunion.</p>
+
+<p>&mdash;A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité,
+dans le tête-à-tête....</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez.</p>
+
+<p>&mdash;Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne
+revenons pas sur un sujet qui ne peut que nous peiner
+tous deux.</p>
+
+<p>Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient
+nos rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se
+produisaient presque chaque jour et même plusieurs fois
+par jour.</p>
+
+<p>Partout où se réunissaient trois personnes à la mode,
+il était certain qu'elle ferait la quatrième: aux expositions
+de peinture, aux sermons de charité, aux courses,
+aux premières représentations.</p>
+
+<p>J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher
+les occasions d'être ensemble; par malheur, si bien
+disposé que je fusse à croire tout ce qui pouvait caresser
+mon amour, je ne pouvais me faire cette illusion.</p>
+
+<p>En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à
+son goût pour le plaisir, un peu aussi au désir de me
+rencontrer, mais surtout elle se conforme aux intentions
+de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce n'est pas
+pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est
+pour le monde; de même que c'est pour le monde qu'il
+a de beaux chevaux et qu'il tâche d'avoir une bonne
+table. Il faut qu'on parle de lui, et tout ce qui peut augmenter
+sa notoriété et, en fin de compte, servir ses affaires,
+lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à
+de certains dangers, il n'en a souci; son ambition n'est
+pas qu'on écrive sur sa tombe: «Il fut bon père et bon
+époux.» S'il a jamais eu le sens de la famille, il y a longtemps
+qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de jouir,
+et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui
+font le bonheur du commun des mortels.</p>
+
+<p>Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses,
+nous avons là aussi, bien entendu, un langage muet pour
+nous entendre.</p>
+
+<p>Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant,
+je peux m'approcher; si, au contraire, elle ne me
+fait aucun signe, je dois rester éloigné d'elle; enfin, si,
+pendant ma visite, elle arrange ses cheveux de la main
+droite, je dois aussitôt la quitter.</p>
+
+<p>C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante,
+la plus exaspérante peut-être. Dans sa position,
+jeune, charmante, mariée à un vieillard qui ne montre
+aucune jalousie et laisse toute liberté à sa femme, elle
+doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous
+les hommes de son monde s'empressent autour d'elle,
+et même beaucoup d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés
+par sa séduction, n'auraient jamais salué M. de Solignac
+et qui pour obtenir un sourire de la femme se font les
+flatteurs du mari.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis
+obligé de la quitter. On la presse, on la complimente, on
+fait la roue devant elle, j'enrage dans le coin où je me
+suis retiré; elle porte la main droite à ses cheveux, je me
+lève, je la salue et je pars.</p>
+
+<p>Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans
+le coeur, furieux contre elle, qui sourit à ces hommages,
+furieux contre ce mari qui les supporte, furieux contre
+ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, intelligents
+ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.</p>
+
+<p>Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la
+scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes
+noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et
+plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la
+vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes;
+puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la
+direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle?
+Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?</p>
+
+<p>Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou
+dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée
+dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la
+saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à
+peine perceptible, et c'est fini.</p>
+
+<p>Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa
+chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain
+à cinq heures dispos au travail.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LII</h3>
+
+
+<p>Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les
+gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de
+ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous
+avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez
+plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur,
+aimez-en une autre.</p>
+
+<p>Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement
+c'est celui que je donnerais à l'ami qui me
+conterait des peines semblables aux miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre
+volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier
+effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher,
+rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient
+facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un
+peu de poigne.</p>
+
+<p>Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents
+dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le
+dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur
+votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la
+sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la
+clef de Garangeot.</p>
+
+<p>C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu
+m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais
+solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment
+où il s'agissait de faire opérer le mouvement de
+bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je
+n'allais pas jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué
+pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour
+et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci
+se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient
+dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.</p>
+
+<p>Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé
+pendant le dîner sur ce qu'ils ont appelé en riant mon
+dévergondage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave;
+une femme a passé sur notre palier, et comme
+elle n'est pas venue chez moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ni chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou
+de sa robe à son arrivée et à son départ.</p>
+
+<p>&mdash;C'était peut-être la grand'mère de notre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ou sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un
+caractère sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie,
+oeil sentimental, oreilles rouges et pas de maîtresse,
+c'était invraisemblable. Pendant plusieurs mois,
+il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la
+vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.</p>
+
+<p>Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles
+n'allèrent pas plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent
+bientôt. Puis, quand on m'entendit rentrer à une
+heure presque toutes les nuits et me mettre au travail
+dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies
+de mon dîner déjà si maigre, les plaisanteries se
+changèrent en avertissements discrets, et l'on me reprocha
+doucement de trop travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui
+travaille de l'esprit a besoin de plus de sommeil que
+celui qui ne travaille que des jambes: il faut que la tête
+se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. Travaillez
+moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le
+soir.</p>
+
+<p>Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je
+rentrais tard, c'était pour rester avec Clotilde, et si je me
+levais tôt, c'était pour faire un plus grand nombre de
+dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent cher; les gants
+blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes
+dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.</p>
+
+<p>Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y
+prirent d'une autre manière. Nous étions en été, et depuis
+assez longtemps mes camarades parlaient d'aller faire
+des études en province. La veille de leur départ, je vis
+entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, Gabriel
+Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné
+le plus de sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je
+viens au nom de nos camarades vous proposer de partir
+avec nous. Au lieu de rester à vous ennuyer ici tout seul,
+vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera peut-être
+pas inutile.</p>
+
+<p>Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je
+vous assure que je n'en veux pas provoquer, pas plus
+que je ne veux être indiscret. Cependant, laissez-moi
+vous dire que vous avez tort de repousser ma proposition.
+Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup
+trop; vous vous userez dans cette double peine.
+Venez avec nous; nous vous distrairons.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider,
+mais naturellement ses efforts furent inutiles, je
+ne quittai point Paris, et n'ayant plus personne autour
+de moi pour me distraire, je m'enfonçai plus profondément
+dans ma passion et m'y enfermai étroitement.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre
+pleinement heureux auprès d'une jeune fille qu'on aime
+et de se contenter des joies immatérielles d'un amour
+pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas des
+femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de
+ce genre.</p>
+
+<p>Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde
+n'est plus cette jeune fille et qu'elle n'est pas cette
+femme. Dans sa beauté vigoureuse, dans son regard ardent,
+dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa
+personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue
+que celle de l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse,
+on ne peut pas rester près d'elle sans être entraîné dans
+un tourbillon d'idées où ce n'est pas l'esprit qui commande
+en maître.</p>
+
+<p>Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son
+pied s'est posé sur le mien, quand sa main a cherché et
+serré la mienne dans une furtive caresse, quand, sous
+prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses lèvres ont
+effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à
+m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.</p>
+
+<p>Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de
+la trouver seule; quand je l'ai tenue serrée dans une
+longue étreinte, mes yeux sur ses yeux, son souffle mêlé
+au mien; quand de sa voix vibrante, en me regardant
+jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot
+qu'elle me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume,
+est-ce comme votre femme que vous m'aimez et
+m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se prolongent
+longtemps, chaque mot a été un mot d'amour,
+chaque regard une caresse, chaque sourire une promesse;
+quand, pendant de longs silences, la main dans
+la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés frémissants,
+enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce
+courant magnétique que la chair dégage et transmet, je
+ne peux pas rentrer calme chez moi, et me mettre tranquillement
+au travail en me disant que Clotilde est un
+ange.</p>
+
+<p>Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme
+que j'aime; c'est le démon qui allume la fièvre dans mes
+veines, que j'adore et que je désire ardemment. Je ne
+suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, comme
+dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.</p>
+
+<p>Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps
+ainsi, sans un incident qui tout d'abord semblait devoir
+désespérer mon amour et qui au contraire fit son bonheur.</p>
+
+<p>L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait
+pas rester à Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts
+bucoliques qui l'obligeassent à aller respirer l'air pur des
+champs. Ce n'était pas non plus que Clotilde aimât beaucoup
+la campagne, car, ainsi que presque toutes les
+femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne,
+elle adorait Paris. Mais les lois du monde commandaient,
+et il était inconvenant de rester à Paris quand les gens
+marquants étaient dans leurs terres.</p>
+
+<p>N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac
+avait loué une maison sur le coteau qui s'étend entre
+Andilly et Montmorency, et il avait fait aux convenances
+le sacrifice de s'établir pour trois mois, dans cette maison,
+une des plus charmantes de ce charmant pays.</p>
+
+<p>Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été
+désolé. Comment vivre pendant trois mois sans voir
+Clotilde chaque matin! Comment rompre mes habitudes
+de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,
+c'était impossible!</p>
+
+<p>Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait
+inviter à dîner tous les mercredis à Andilly; et comme je
+n'étais plus au temps où certains scrupules m'arrêtaient,
+j'avais accepté avec bonheur.</p>
+
+<p>Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la
+campagne, je vis venir Clotilde au-devant de moi quand
+j'entrai dans le jardin. Elle était souriante, et il y avait
+dans son regard quelque chose de gai qui me frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main,
+nous sommes libres, nous sommes seuls. M. de Solignac
+est parti hier à l'improviste pour Londres. Je devais vous
+en prévenir; <i>j'aurai</i> oublié. Nous avons deux heures
+avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, commande.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je veux ton bras.</p>
+
+<p>Elle se serra contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tes yeux.</p>
+
+<p>Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, allons droit devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.</p>
+
+<p>Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes.
+Ce que fut cette promenade en plein bois, seuls, libres,
+serrés l'un contre l'autre, parlant sans retenir notre voix,
+nous regardant sans souci des importuns ou des jaloux,&mdash;un
+émerveillement, un rêve. Comme le soleil était radieux;
+comme l'ombre était fraîche; comme la musique
+de la brise dans le feuillage des trembles était douce, se
+mêlant aux chants des fauvettes qui voletaient çà et là
+sous les taillis!</p>
+
+<p>Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde,
+qui n'avait pas perdu au même degré que moi le
+sentiment de la vie ordinaire, me ramena à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et dîner! dit-elle. Comme je <i>devais</i> être seule, je
+n'ai pas pu ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant,
+tout en commandant un dîner pour moi, je crois
+que je suis arrivée à le faire faire au goût de mon ami.
+Nous allons voir si j'ai réussi.</p>
+
+<p>Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la
+salle à manger jusque dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix
+basse en nous asseyant.</p>
+
+<p>Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit
+plaisir à jouer ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est
+que, par des nuances pleines de finesse, elle sut très-bien
+préciser cette situation: elle ne fut pas madame de Solignac,
+elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son mari,
+elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens
+qui reprochent la tromperie aux femmes!</p>
+
+<p>La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité
+terrible, et, à mesure que l'heure marcha, la tristesse
+m'envahit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc que vous attristiez cette journée de
+bonheur, et voulez-vous me faire repentir de ma confiance
+en vous?</p>
+
+<p>A dix heures, on vint me prévenir que la voiture
+m'attendait pour me conduire à la station d'Ermont. Je
+partis.</p>
+
+<p>Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin
+de fer, je revins rapidement à Andilly et j'entrai
+dans le jardin par le saut de loup que j'escaladai. Doucement
+et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. Une
+lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur
+le jardin par une porte-fenêtre.</p>
+
+<p>Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise
+dans l'ouverture de la porte, Clotilde respirait la
+fraîcheur du soir: la nuit était admirable, douce et
+sereine, l'air était chargé du parfum des roses et des
+héliotropes.</p>
+
+<p>Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement
+attiré, je sortis de la charmille où je m'étais tenu
+caché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Pierre? dit-elle.</p>
+
+<p>D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon
+bras, tandis que, de l'autre main, j'éteignais la lampe.</p>
+
+<p>Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me
+supplia de m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout
+ce qu'une femme peut dire, elle le trouva: prières,
+menaces, caresses. La lutte fut longue; mais comme toujours,
+elle triompha.</p>
+
+<p>Je fis quelques pas pour m'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu
+m'épargnes; tu pars; eh bien! reste.</p>
+
+<p>Et elle se jeta dans mes bras.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LIII</h3>
+
+
+<p>Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux
+troubles qui la porte, et longtemps encore sans doute il
+m'eût entraîné dans son courant, si tout à coup je ne
+m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé de revenir en
+arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin
+parcouru.</p>
+
+<p>Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre
+de Crimée pour réhabiliter l'armée et noyer dans la
+gloire militaire les souvenirs de Décembre, avait entrepris
+la guerre d'Italie.</p>
+
+<p>Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au
+moment où l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait
+vers la gare de Lyon pour aller prendre le commandement
+des troupes. J'avais accompagné son cortège et
+j'avais vu l'enthousiasme de la foule.</p>
+
+<p>Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice
+près de lui, il avait été acclamé sur tout son passage. En
+petite tenue de général de division, il saluait le peuple,
+et jamais souverain, je crois, n'a recueilli plus d'applaudissements.
+Les maisons étaient pavoisées de drapeaux
+français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient
+unis dans une même pensée d'espérance et de
+confiance: l'armée de la France allait affranchir un
+peuple.</p>
+
+<p>La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais
+vues pendant les journées de Décembre mornes et ensanglantées,
+étaient encombrées d'une population enthousiaste
+qui battait des mains et qui, du balcon, des
+fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses
+saluts celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait
+mitrailler.</p>
+
+<p>Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui
+se les rappelait en cette belle soirée de mai, si ce n'est
+Napoléon lui-même peut-être, et aussi sans doute quelques-uns
+de ceux qui avaient été écrasés par le coup
+d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?</p>
+
+<p>J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant
+intérêt, non-seulement comme un Français qui
+pense à sa patrie, mais encore comme un soldat qui est
+de coeur avec son ancien régiment: les sabres brillaient
+au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,
+dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais
+le crayon.</p>
+
+<p>J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne,
+en lisant les bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta,
+de Melegnano, j'eus des moments cruels de doute.
+Plus d'une fois le journal m'échappa des mains et je restai
+pendant de longues heures plongé dans des réflexions
+douloureuses.</p>
+
+<p>Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à
+l'armée, ou moi qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la
+liberté d'une nation, ils étaient à la gloire, et moi j'interrogeais
+ma conscience, ne sachant même pas où était le
+bien et où était le mal. La France avait absous l'homme
+du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son
+indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine
+et dans leur rancune ne se trompaient-ils pas?</p>
+
+<p>La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes
+qui, pendant deux mois, m'avaient oppressé, et me rendre
+moins amers mes regrets de n'avoir point pris part à
+cette campagne. Cette guerre, qui m'avait paru entreprise
+pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une
+nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient
+déjà été poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui
+fût propre, l'Empire avait été obligé d'agir; et il s'était
+laissé embarquer sur le principe des nationalités sans
+trop savoir où cela le conduirait.</p>
+
+<p>Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous
+peine de mourir; il avait fait la guerre en parant son
+ambition personnelle d'un principe qu'il était incapable
+de comprendre et d'appliquer. Puis, lorsqu'il avait eu
+assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était subitement
+arrêté sans souci de ses engagements ou de son
+principe. Il avait gagné deux grandes batailles, de plus
+il avait acquis Nice et la Savoie, que lui importait le
+reste? Il y avait danger à aller plus loin, mieux valait revenir
+en arrière. Il n'y a que les idées qui nous entraînent
+aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne
+faire que le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte
+dans cette guerre, l'intérêt dynastique la réalité.</p>
+
+<p>Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale
+des troupes dans Paris, car, si désillusionné que je fusse
+par cette paix malheureuse, je n'en étais pas moins fier
+de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait fait cette
+politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé
+à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.</p>
+
+<p>Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais
+aimé à assister seul à cette entrée des troupes victorieuses,
+mais celle qui est maîtresse de ma vie et de ma
+volonté en disposa autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes,
+me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un
+appartement sur les boulevards.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes
+du monde officiel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai
+retenu une fenêtre sur le boulevard, à un premier étage,
+et j'ai pensé qu'il vous serait agréable de m'accompagner.</p>
+
+<p>Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement
+l'approcher; maintenant, le monde parisien
+est habitué à me voir presque partout à ses côtés, cela
+est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en pense, car on
+n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en
+étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le
+défilé des troupes, nous allâmes occuper le balcon que
+Clotilde avait retenu.</p>
+
+<p>D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en
+scène. Cependant, quand je vis s'avancer les blessés
+traînant la jambe, le bras en écharpe, la tête bandée,
+j'oubliai les mâts vénitiens, les oriflammes, les arcs de
+triomphe en toile peinte, les larmes me montèrent aux
+yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.</p>
+
+<p>Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais
+naturellement trouvé en relation avec bien des officiers;
+mes chefs, mes camarades, mes amis. J'en vis un
+grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs de
+jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête
+ou dans les rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus
+généraux ou colonels et j'étais heureux de leurs succès;
+les autres étaient restés dans des grades inférieurs
+et je me demandais les raisons de cette injustice ou de
+cet oubli.</p>
+
+<p>Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés
+par les balles, les musiques jouaient, les tambours-majors
+jetaient leur canne en l'air, et au milieu
+des applaudissements et des cris d'orgueil de la foule,
+les régiments se succédaient régulièrement, les uns en
+grand uniforme comme pour la parade, les autres en
+tenue de campagne, portant dans leurs tuniques trouées
+et leurs képis poussiéreux les traces glorieuses de la fatigue
+et de la bataille.</p>
+
+<p>Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au
+milieu des éclairs des sabres, au loin, j'avais vu paraître
+un régiment dont l'uniforme m'était bien connu,&mdash;le
+mien.</p>
+
+<p>Clotilde posa sa main sur mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous
+parle-t-il au coeur? C'était celui que vous portiez quand
+nous nous sommes rencontrés.</p>
+
+<p>Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir
+d'amour; d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.</p>
+
+<p>Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient,
+et les uns après les autres je les retrouvais. Quelques-uns
+manquaient. Où étaient-ils? qu'étaient-ils
+devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment
+a-t-il pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que
+capitaine et il n'est même pas décoré. Comme les
+hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur régiment de
+l'armée.</p>
+
+<p>Ils passent, ils sont passés.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde;
+vous seriez leur colonel.</p>
+
+<p>Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au
+milieu du tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je
+quittai le balcon et j'allai m'asseoir dans un coin de la
+chambre; que m'importait ce défilé maintenant, je n'étais
+plus dans le présent, j'étais dans le passé, j'étais avec
+ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée.
+L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme
+s'attache à la peau comme cette robe légendaire,
+et quoi qu'on fasse on ne peut pas l'arracher.</p>
+
+<p>Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez
+Clotilde, comme je le devais, je m'en allai à Vincennes.</p>
+
+<p>Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le
+grand espace dénudé compris entre le château et le fort
+de Gravelle.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent
+avec indifférence ou dédain ce pékin qui venait
+rôder autour de leur campement; mais les vieux
+voulurent bien me reconnaître et me faire fête.</p>
+
+<p>Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut:
+je m'étais arrêté devant lui; il me regarda d'un air
+goguenard en me lançant au nez quelques bouffées de
+tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche s'ouvrit,
+son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses
+lèvres, et, portant la main à son képi:</p>
+
+<p>&mdash;Holà, c'est le <i>gabidaine</i>.</p>
+
+<p>Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais
+quitté le régiment! Que de questions! Que de récits!</p>
+
+<p>La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne
+partie de la nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer
+à Paris, et je couchai sous la tente roulé dans une pelisse
+qu'on me prêta.</p>
+
+<p>En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête
+pleine de récits et de souvenirs, le coeur ému, je rêvai
+que j'étais soldat et que je devais dormir d'un sommeil
+léger pour être prêt à partir le lendemain matin en expédition.</p>
+
+<p>Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude
+de coucher en plein air; mais mon rêve se continua.</p>
+
+<p>Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient
+partir, pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique?
+Pourquoi ne pas redevenir soldat?</p>
+
+<p>C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité
+de l'esprit, la vie que j'aimais.</p>
+
+<p>Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait
+trahi, rien de plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais
+été hier, son amant, rien de plus.</p>
+
+<p>J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience.
+Mais depuis, dans combien de luttes cette conscience,
+fière autrefois, lâche maintenant, avait-elle succombé,
+entraînée par les faiblesses de la passion!</p>
+
+<p>Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me
+revinrent. Chaque fois, j'avais voulu résister et toujours
+j'avais succombé.</p>
+
+<p>Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que
+chaque jour <i>elle</i> m'avait répété.</p>
+
+<p>Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je
+n'étais plus «Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement
+«l'amant de madame de Solignac.»</p>
+
+<p>Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la
+rêverie; je quittai mes amis pour rentrer à Paris.</p>
+
+<p>J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LIV</h3>
+
+
+<p>Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son
+jardin, me fit le signal qui me disait que je devais
+l'aller voir immédiatement. Puis, au lieu de se promener
+quelques instants, comme à l'ordinaire, elle
+rentra vivement dans la maison.</p>
+
+<p>Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation
+que je ne lui avais jamais vue.</p>
+
+<p>Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?</p>
+
+<p>Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et
+notre soirée s'était passée comme de coutume, sans
+que rien fit prévoir qu'il devait arriver quelque chose
+d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p>Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions
+d'un rien; l'habitude nous a rendus indifférents au
+danger. D'ailleurs, quel danger pouvait nous menacer?
+D'où pouvait-il venir, de qui?</p>
+
+<p>Je ne restai point sous le coup de ces questions et je
+courus chez Clotilde.</p>
+
+<p>L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux,
+où chaque chose comme chaque personne était strictement
+à sa place, me parut bouleversé. Il n'y avait point
+de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
+m'annonçant, personne n'avait répondu.</p>
+
+<p>Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde
+elle-même qui parut dans le salon où j'étais entré.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un
+état très-grave.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir
+que M. de Solignac était dans une voiture de place
+à moitié évanoui. Je l'ai fait porter dans sa chambre et
+j'ai envoyé chercher le docteur Horton.</p>
+
+<p>Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas
+celui que je craignais, si véritablement je le craignais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit Horton?</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était
+fort grave. Cependant M. de Solignac a bientôt repris
+sa pleine connaissance. Ce matin, M. Horton, qui vient
+de partir, a été plus précis. M. de Solignac avait été
+frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait
+amené son évanouissement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une attaque d'apoplexie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde
+cette congestion comme une menace sérieuse....</p>
+
+<p>Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux
+le mot qu'elle n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses
+paupières baissées et je ne pus pas deviner sa pensée.
+Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la patience
+d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de
+Solignac ne reste pas dans un calme absolu et surtout
+s'il a conscience de son état et du danger qui le menace;
+une émotion vive peut le tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez,
+il me semble, faire ce calme autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble
+peut venir du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer
+votre porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il
+est d'usage que l'empereur vienne dire adieu à ses amis
+mourants. Je ne pourrai pas fermer ma porte, comme
+vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se présente.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de
+M. de Solignac, et il ne viendra pas hâter sa mort par
+une visite imprudente. Il me semble, d'ailleurs, qu'il
+ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on n'aime
+à les recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue
+par un danger qui surgit d'un autre côté. Vous
+savez que M. de Solignac a entre les mains des papiers
+importants qui intéressent un grand nombre de
+personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de
+Solignac peut mourir, on voudra avoir ces papiers; si
+ce n'est pas l'empereur lui-même qui vient les chercher,
+ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que
+je ne pourrai pas repousser.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait
+pas qu'il est malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on
+ne voudra pas le voir et il se rassurera. Déjà, depuis
+ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de ceux
+qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de
+sa santé. Il m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement
+le nom des personnes qui se présenteraient.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous faire alors, puisque précisément,
+par suite de vos précautions, on ne se présentera
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire dresser un livre de faux noms que je
+dicterai moi-même, car la situation est telle qu'il faut
+que personne ne sache la maladie de M. de Solignac,
+alors que lui-même croira que tout le monde en est informé.
+Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir,
+j'arriverai peut-être à le tromper. On dira aux
+gens d'affaires qui voudront le voir qu'il est indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si le secret est bien gardé par vous et vos
+gens, des indiscrétions peuvent être commises par les
+personnes chez lesquelles il a été frappé. Où a-t-il eu
+cette congestion?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras,
+mais je ne sais pas dans quelle maison et je ne peux
+pas le demander à M. de Solignac. Enfin je vais faire
+tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette
+maladie et je vous prie de n'en parler à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en
+face.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous
+explique les conséquences terribles qu'une indiscrétion
+pourrait amener. Vous voyez que je n'ai pas craint de mettre
+la vie de M. de Solignac entre vos mains. Songez
+qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément,
+parlant à table, il disait: «Pour moi, à
+moins d'être tué par hasard ou d'être frappé d'apoplexie,
+je suis certain d'apprendre ma mort au moins
+six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite
+qui sera plus sûre que l'avertissement du médecin
+ou les consolations du curé.» Maintenant que nous nous
+sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. Revenez
+dans la journée autant de fois que vous voudrez; je
+vais donner des ordres pour qu'on vous reçoive et me
+prévienne aussitôt.</p>
+
+<p>Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.</p>
+
+<p>Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour
+ainsi dire à relever ses paupières qu'elle tenait obstinément
+baissées, et à fixer ses yeux sur les miens, je
+lui dis ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde!</p>
+
+<p>Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa
+main de dedans les miennes, elle sortit du salon sans
+se retourner.</p>
+
+<p>J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac.
+Mais ce qui flotte indécis dans notre esprit ne
+ressemble en rien aux faits matériels de la réalité.</p>
+
+<p>M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort
+aurait-elle sur ma vie?</p>
+
+<p>Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la
+certitude et la preuve. Elle avait fait un mariage d'argent
+ou plutôt de position, ce qu'on appelle dans le
+monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait voulu la
+fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans
+s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait
+servi son calcul. M. de Solignac, en dix années, avait
+conquis une fortune qu'on croyait considérable et qui
+lui avait créé une grande position dans la spéculation:
+il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les
+mains.</p>
+
+<p>Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient
+réalisées, et M. de Solignac était rapidement devenu une
+puissance financière avec qui on avait dû compter; en
+ces dernières années, ce n'étaient plus les aventuriers qui
+dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, mais
+les grands noms du monde des affaires. Et son habileté
+lui avait toujours permis de se retirer les mains
+pleines là où les autres restaient les mains vides.</p>
+
+<p>Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?</p>
+
+<p>J'étais en train de tourner et de retourner cette question,
+en suivant la rue Moncey, pour rentrer chez moi,
+quand je me sentis saisir par le bras. Je levai les yeux
+sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il,
+comment se trouve-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption,
+mais il va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son
+attaque d'hier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu
+d'attaque hier, c'est que vous avez vos raisons pour
+cela, et je ne me permets pas de les deviner; seulement,
+quand je vous dis que M. de Solignac a eu une attaque
+hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance
+jamais que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette
+attaque; si vous ne la connaissez pas, apprenez-la de
+ma bouche et faites-en votre profit, si profit il peut y
+avoir pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a
+dit que M. de Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé,
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de
+Solignac n'est rien moins qu'une bonne congestion au
+cerveau, qui a été causée hier soir, à onze heures, par
+un accès de colère. Vous voyez que je précise.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, et je commence à croire que vous êtes
+bien informé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous commencez? mais vous êtes donc
+le doute incarné. Eh bien, je vais vous achever. Vous
+connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu,
+beaucoup, tendrement, en attendant que ce soit pas
+du tout. Lina a une nièce, mademoiselle Zulma, une
+adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît M. de
+Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en
+même temps elle connaît un Arthur du nom de Polyte,
+qui lui veut du mal. La lutte du bon et du mauvais
+principe s'est précisée hier à l'occasion d'une lettre de
+cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de
+M. de Solignac. En se voyant trompé pour un pâle
+voyou, car Polyte n'est, hélas! qu'un pâle voyou, M. de
+Solignac a eu un accès de colère terrible, et il a été
+frappé d'une congestion chez Zulma, rue Neuve-des-Mathurins.
+Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse
+en désespoir de cause à sa tante. On emballe
+M. de Solignac dans un fiacre, car un illustre sénateur,
+un célèbre financier ne peut pas mourir chez mademoiselle
+Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de
+Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un
+voleur.</p>
+
+<p>J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que
+M. de Solignac passe sans cesse d'une Zulma à une
+autre, et qu'il lui faut absolument des pommes vertes.</p>
+
+<p>Mon parti était pris.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement
+de ne pas parler de cette congestion. Si on cache la maladie
+de M. de Solignac, c'est qu'on a intérêt à la cacher.
+Je peux même vous dire que cet intérêt est considérable.
+Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
+Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles
+ne parlent pas de l'accident d'hier. Il y va de la fortune
+de M. de Solignac, même de sa vie.</p>
+
+<p>Treyve leva les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à
+Adrien Sebert; il va l'arranger pour la mettre dans son
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?</p>
+
+<p>&mdash;Un chroniqueur du <i>Courrier de Paris</i>. Comme
+l'histoire était drôle, je la lui ai contée; elle sera ce
+soir dans son journal.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a quitté pour aller à son journal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller
+trouver; pour vous, courez chez votre amie Lina et
+faites-lui comprendre qu'il ne faut pas dire un mot de
+ce qui s'est passé hier.</p>
+
+<p>&mdash;Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin,
+je vous promets de faire le possible et même l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Notez que le secret n'a d'importance que tant
+que M. de Solignac est en vie; le jour de sa mort on
+pourra parler.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne meurt pas?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LV</h3>
+
+
+<p>S'il ne meurt pas.</p>
+
+<p>Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux
+du <i>Courrier de Paris</i>.</p>
+
+<p>S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été
+depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je
+suis affranchi de toutes les servitudes, de toutes les
+hontes que j'ai dû m'imposer depuis que je suis son ami.</p>
+
+<p>Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le
+monde je suis «l'ami de la maison», aussi bien celui du
+mari que celui de la femme; et le monde n'a pas tort.
+Par ma conduite, par mon attitude tout au moins avec
+M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes
+les accusations. Comment le monde, en me voyant sans
+cesse à ses côtés, en apprenant certains services que je
+lui rendais, ou, ce qui est plus grave encore, ceux que je
+me laissais rendre par lui; en trouvant nos noms mêlés
+dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être,
+comment le monde eût-il pu supposer que les apparences
+étaient mensongères et qu'en réalité, au fond du
+coeur, je n'avais pour cet homme que de la haine et du
+mépris?</p>
+
+<p>Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience!
+plus d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés;
+Clotilde libre et moi plus libre qu'elle.</p>
+
+<p>Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien
+souvent j'avais pensé à cette mort. Plus d'une fois je
+m'étais écrié: «Je n'en serai donc jamais délivré!» Mais
+il était si solidement bâti, si vigoureux, si résistant, que
+cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain
+brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée.
+Maintenant il était mourant.</p>
+
+<p>Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour
+que je le fusse, je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne
+pas dire.</p>
+
+<p>J'étais arrivé devant les bureaux du <i>Courrier de Paris</i>,
+je m'arrêtai pour réfléchir un moment; mais les passants
+qui allaient et venaient sur le trottoir ne me permettaient
+pas d'être maître de ma pensée. Ou plutôt le trouble qui
+s'était fait en moi ne me permettait pas de peser froidement
+les idées qui s'agitaient confusément dans mon
+âme. J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures
+quand, en réalité, c'était un bouleversement intérieur
+qui m'empêchait de me recueillir.</p>
+
+<p>J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me
+coudoyait, on me poussait; je me heurtais à des groupes
+que je ne voyais pas.</p>
+
+<p>Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et
+ma raison; j'avais besoin de me recueillir.</p>
+
+<p>L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent
+machinalement me dit qu'il était midi dix minutes;
+les journaux ne se publient qu'après la Bourse, j'avais du
+temps devant moi, je poussai jusqu'aux Tuileries.</p>
+
+<p>Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau
+qu'une idée à peine formée était effacée par une nouvelle,
+il me fallait le calme pour descendre en moi, et avant de
+prendre une résolution savoir nettement ce que j'allais
+faire.</p>
+
+<p>Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les
+enfants et les promeneurs de sortir; le jardin était désert;
+je ne trouvai personne sous les marronniers, dont l'épais
+feuillage retenait la pluie.</p>
+
+<p>Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant
+je ne voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un
+tourbillon, et mes pensées tournoyaient dans ma tête
+comme les feuilles sèches, alors que, saisies par un
+vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.</p>
+
+<p>Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant
+de la mort pour l'empêcher de frapper son dernier
+coup.</p>
+
+<p>Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme
+et voir quelle conduite elle devait m'inspirer.</p>
+
+<p>Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer
+à ma raison chancelante.</p>
+
+<p>Cependant cette situation était bien simple et je n'étais
+pour rien dans les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était
+produite en dehors de moi, à mon insu, sans que j'eusse
+rien fait pour la préparer. Ce n'était pas moi qui avais
+conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas
+moi qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé
+d'une congestion mortelle. S'il mourait de cette congestion,
+c'est que son heure était venue et que la Providence
+voulait qu'il mourût.</p>
+
+<p>De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence
+et lui? Cela ne me regardait point. Étais-je le fils
+de M. de Solignac? son ami?</p>
+
+<p>Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il
+m'avait pris celle que j'aimais, il m'avait réduit à cette
+vie misérable que je menais depuis si longtemps. Il était
+puni de ses infamies, et Dieu prenait enfin pitié de mes
+souffrances.</p>
+
+<p>Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où
+j'allais atteindre le but que j'avais si longtemps rêvé, je
+m'en éloignais. Et pourquoi? Pour sauver un homme qui
+ne faisait que le mal sur la terre.</p>
+
+<p>Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que
+Clotilde m'avait appris, d'aller répéter partout: «M. de
+Solignac est dans un état désespéré, et s'il apprend la
+vérité de la situation, il peut en mourir.» Mais ce n'est
+point ainsi que les choses se présentent.</p>
+
+<p>Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant,
+et j'ai eu même la générosité de demander à celui qui
+pouvait répandre cette nouvelle de la cacher.</p>
+
+<p>C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite
+cette nouvelle, si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont
+intérêt à la connaître, et par eux si elle pénètre jusqu'à
+M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne sera pas ma
+faute.</p>
+
+<p>Dieu l'aura voulu.</p>
+
+<p>Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce
+qui était bien différent.</p>
+
+<p>Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui
+m'avait si profondément troublé. Je m'assis sur un banc.
+Rien ne pressait plus, puisque je n'irais pas au journal.
+Je me mis à regarder des pigeons qui roucoulaient dans
+les branches.</p>
+
+<p>Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient
+en liberté. Au loin on entendait le murmure de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra;
+s'il doit guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien.
+Les choses iront comme elles doivent aller.</p>
+
+<p>Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait
+ou s'il mourrait. A son âge une congestion devait être
+mortelle. La mort était donc la probabilité. Clotilde serait
+veuve. Enfin!</p>
+
+<p>Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait
+dû me transporter; au contraire.</p>
+
+<p>Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus
+troublé peut-être qu'au moment où je discutais ma résolution;
+et, cependant, cette résolution était prise, maintenant,
+elle avait été raisonnée, pesée. D'où venait donc
+le tumulte qui soulevait ma conscience?</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu
+que tu ne te souviendras pas que tu avais aux mains un
+moyen pour empêcher cette mort et que tu as tenu tes
+mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé a lieu, si
+elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu embrasseras
+ta Clotilde, qui maintenant sera bien <i>ta Clotilde</i>,
+un fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant
+cette nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle
+pouvait produire; toi, tu le connais, cet effet, et cependant
+tu permets qu'on publie la nouvelle. Tu appelles
+cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le
+droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne
+tendras-tu pas la main à l'homme qui se noie et te diras-tu
+que c'est Dieu qui l'a voulu? Cet homme est ton ennemi.
+Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton
+crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour;
+tu seras libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords
+ne t'écrasera-t-il pas?</p>
+
+<p>J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette
+pensée se fut précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus,
+et, quittant aussitôt les Tuileries, je repris le chemin du
+<i>Courrier de Paris</i>.</p>
+
+<p>Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop
+tard?</p>
+
+<p>Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti
+après avoir corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu
+cela. Je demandai où je pourrais le trouver. On me répondit:
+à cinq heures au café du Vaudeville.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure paraît le journal?</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures et demie.</p>
+
+<p>Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir
+le rédacteur qu'à cinq heures et si le journal paraissait à
+trois heures et demie, il m'était donc impossible d'empêcher
+la nouvelle de paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon
+de bureau, vous pouvez voir le secrétaire de la rédaction.</p>
+
+<p>Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau
+du secrétaire et lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais
+à sa complaisance pour qu'il ne publiât point
+la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son
+pince-nez pour me regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Très-vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je
+ne peux pas ne pas le publier.</p>
+
+<p>&mdash;Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit
+votre journal ou si quelqu'un lui parle de votre article.</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé
+dans une forme inquiétante. Mais cela n'est pas.
+Nous nous contentons d'annoncer le fait lui-même. M. de
+Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours
+on se sent malade et l'on ne s'inquiète que quand on est
+averti par ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais
+tout de suite que je vais supprimer cette nouvelle. Mais
+il n'en est pas ainsi. Mieux que personne, puisque vous
+êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez quelle position
+il occupe.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position;
+ce n'est pas parce que M. de Solignac est malade,
+que l'État est en danger ou que la Bourse va baisser.</p>
+
+<p>&mdash;La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires
+dont M. de Solignac est le fondateur? C'est là ce
+qui donne une véritable importance à cette nouvelle. La
+mort de M. de Solignac peut ruiner bien des gens, car il
+est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il les dirige,
+ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où
+il ne sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie
+de M. de Solignac, il nous est impossible de n'en pas
+parler. On ne fait pas un journal pour soi, on le fait pour
+le public, et c'est un devoir d'apprendre au public tout
+ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac
+l'intéresse, je la lui annonce.</p>
+
+<p>J'insistai; il ne se laissa point toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me
+dit-il en manière de conclusion; je pense qu'il va rentrer
+avant la mise en pages; vous lui expliquerez votre demande,
+et s'il consent à supprimer la nouvelle, ce sera
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne rentre pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je la publierai.</p>
+
+<p>J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop
+tard?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé
+votre rédacteur en chef ici? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent.
+Le rédacteur en chef n'arrivait pas. Trois heures
+sonnèrent, puis le quart, puis la demie. Il ne viendrait
+pas. La nouvelle paraîtrait.</p>
+
+<p>&mdash;On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé
+d'un chapeau de papier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le
+secrétaire de la rédaction.</p>
+
+<p>Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua
+à celui-ci ce que je demandais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse
+pas? me dit le rédacteur en chef.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'on la supprime.</p>
+
+<p>Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne
+grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue,
+me dit le secrétaire de la rédaction, il faudrait
+voir Sebert; car il va la mettre dans sa correspondance
+belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à cinq
+heures.</p>
+
+<p>J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et
+une fois encore je crus que malgré mes efforts la nouvelle
+serait publiée; mais enfin il arriva; on me le désigna et il
+me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout d'abord il me refusa,
+j'insistai, il céda.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde:
+M. de Solignac était mort à cinq heures.</p>
+
+<p>Cette fois je respirai pleinement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LVI</h3>
+
+
+<p>M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la
+première à me parler de l'avenir.</p>
+
+<p>Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle
+était riche et j'étais pauvre.</p>
+
+<p>Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru,
+car les affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées
+ou plus justement fort compliquées; mais
+leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût, promettait
+encore un magnifique reliquat.</p>
+
+<p>En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait
+diminuée dans des proportions improbables, serait toujours
+une grosse fortune en la comparant à ce que je
+pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se réduit
+à rien.</p>
+
+<p>Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et
+l'escomptant, si j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit
+que, pour ce moment, il me fallait une fortune ou tout
+au moins une position pour l'offrir à Clotilde.</p>
+
+<p>Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point
+ainsi à volonté, et par cette seule raison qu'on en a
+besoin. Tous les jours, il y a des gens de bonne foi
+naïve qui se disent en se levant que décidément le moment
+est arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant
+se couchent le soir sans avoir pu réaliser cette
+idée judicieuse. Comment aurais-je fait fortune, d'ailleurs?
+Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné
+le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent
+de l'argent, ce sont ceux qui joignent au talent un
+travail régulier, et ce n'est pas là mon cas. Je n'ai pas
+de talent, et je n'ai jamais pu travailler régulièrement,
+ce qui s'appelle travailler du matin au soir.</p>
+
+<p>La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec
+emportement, avec feu, ç'a été d'aimer.</p>
+
+<p>Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En
+ce temps de calme, de bourgeoisie et d'effacement, où
+l'amour ne semble plus être qu'une affaire comme les
+autres dans laquelle chacun cherche son intérêt, j'ai
+aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire
+d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit,
+volonté, conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un
+désir, elle, toujours elle.</p>
+
+<p>Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi,
+n'a pas été le Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les
+élections de Paris, mais simplement de savoir le lundi
+si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi si elle irait aux
+Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été
+d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le
+satellite d'un astre qui m'a entraîné dans ses mouvements,
+ne m'en permettant pas d'autres que ceux qu'il
+accomplissait lui-même.</p>
+
+<p>Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre
+ainsi on ne fait pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour
+moi.</p>
+
+<p>Pécuniairement, je suis exactement dans la même
+situation qu'au moment où j'ai donné ma démission.
+Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de Solignac m'a
+offert des occasions superbes pour gagner sans peine
+de grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées,
+eussent bien vite formé une fortune. Mais, grâce
+au ciel, je n'en ai jamais profité. Il suffisait qu'elles me
+vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût impossible
+de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter
+autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont
+pas manqué), je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper.
+Je ne m'appartenais pas; mon intelligence comme
+mon coeur étaient à Clotilde.</p>
+
+<p>Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour
+demander en mariage une femme riche.</p>
+
+<p>Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on,
+vous l'étiez encore pour devenir son mari. Sans doute,
+cet argument serait tout-puissant si le monde était organisé
+d'après la loi naturelle; mais comme il est réglé
+par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout
+d'abord paraît excellent, se trouve en fin de compte
+n'avoir aucune valeur.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire:
+attendre que Clotilde me parlât de ce mariage.</p>
+
+<p>Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme,
+m'aimes-tu comme ta femme,» pour me répéter ces
+paroles alors qu'elles pouvaient prendre une signification
+immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle
+m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut point cette question de mariage
+qu'elle aborda, mais bien une autre à laquelle, je l'avoue,
+j'étais loin de penser.</p>
+
+<p>Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la
+femme de M. de Solignac, que je n'avais pas cru que
+la mort de celui dont elle portait le nom dût amener le
+plus léger changement entre nous. Nous serions un peu
+plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande,
+qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que
+je n'allasse demeurer chez elle.</p>
+
+<p>Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition?
+Que je la connaissais peu!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après
+la mort de M. de Solignac, le moment est venu de traiter
+entre nous une question délicate.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez
+la première, et je ne saurais vous dire combien je suis
+heureux de vous voir mettre tant d'empressement à venir
+au-devant de mes désirs.</p>
+
+<p>Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien
+convaincu qu'elle ne pouvait que vouloir me parler de
+notre mariage, que je ne m'arrêtai pas devant cet étonnement
+et je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez,
+mais ce que je veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus
+de mon amour pour vous; c'est cet amour qui a
+fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le rôle que
+joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une
+femme riche est fort ridicule, et il l'expose à toutes
+sortes d'humiliations, à toutes sortes d'accusations. Personne
+ne veut admettre la passion, tout le monde croit
+à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par
+vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations
+glisseront sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y
+aura place en lui que pour la joie.</p>
+
+<p>Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle
+m'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler,
+me dit-elle, nous avons tout le temps de nous en occuper,
+c'est du présent. La mort de M. Solignac m'impose
+des convenances que nous devons respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est de questions de convenances que vous
+voulez m'entretenir, dis-je, tombant du rêve dans la
+réalité, rougissant de ma naïveté, humilié de ma sottise,
+profondément blessé dans ma confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons
+pas garder maintenant les habitudes que nous avions au
+temps de M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à
+une réserve dont une femme est affranchie par l'usage.</p>
+
+<p>&mdash;L'usage est admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas
+admirable; il est, cela suffit pour que je désire lui obéir
+et pour que je vous demande de me faciliter cette tâche...
+pénible. Si vous y consentez, nous ne nous verrons donc
+que dans l'intimité la plus étroite. Si nous étions maintenant
+ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher
+pour le présent, et en même temps ce serait donner
+de notre passé une explication que le monde ne
+pardonnerait pas.</p>
+
+<p>Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine,
+ou plutôt la surprise, l'indignation et la douleur ne me
+permettaient pas de dire ce que j'avais dans le coeur: les
+paroles seraient allées trop vite et trop loin.</p>
+
+<p>Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes
+un genre de vie qui devait respecter ses singuliers scrupules,
+et bien entendu il ne fut pas question entre nous
+de mariage. Nous avions le temps, suivant son expression;
+ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait
+de s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent
+m'était une trop cruelle leçon.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta
+qui exaspéra encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se
+trouva enceinte.</p>
+
+<p>De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de
+son désir d'être ma femme, de même elle m'avait parlé
+souvent aussi de son désir d'avoir un enfant. «Un enfant
+de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, qui
+porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il
+semblait donc que, ce souhait réalisé, elle devrait en
+être heureuse.</p>
+
+<p>Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin
+qu'elle m'annonça cette nouvelle.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut un transport de joie;
+mais je n'étais malheureusement plus au temps où je
+m'abandonnais à mon premier mouvement. Avant de
+répondre par un mot ou par un regard de bonheur,
+j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le
+son de sa voix m'avait déjà indiqué.</p>
+
+<p>Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à
+cette situation, le mariage. Mais telles étaient les conditions
+dans lesquelles nous nous trouvions placés que
+je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car aussitôt
+l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi
+pour forcer un consentement qu'on ne donnait pas de
+bonne volonté.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous
+m'apprenez me donne la joie la plus grande que je puisse
+recevoir de vous; mais que puis-je vous répondre? C'est à
+vous de parler. Que voulez-vous pour nous? que voulez-vous
+pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?</p>
+
+<p>Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre
+en ce moment une résolution sur un sujet de cette importance;
+laissez-moi réfléchir, nous en reparlerons.</p>
+
+<p>Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre
+ce que serait cette résolution. Elle fut en effet d'attendre,
+attendre encore; un mariage suivant de si près la mort
+de M. de Solignac était un aveu brutal. On cacherait la
+grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que
+nous allâmes nous établir dans l'île de Wight, à Ryde,
+où, sous un faux nom, nous occupâmes une villa de
+<i>Brigstoche Terrace</i>.</p>
+
+<p>J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que
+les sept mois que nous passâmes là auraient assurément
+été les plus beaux de ma vie. Nous étions libres, nous
+étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme
+n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le
+monde, en effet, nous étions mari et femme, excepté
+pour nous, hélas!</p>
+
+<p>Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette
+île charmante où chaque jour nous faisions de délicieuses
+promenades, et où les jours de pluie nous avions pour
+nous distraire la vue splendide qui de notre terrasse
+s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent
+et les flottes de navires aux blanches voiles qui passent
+et repassent sans cesse dans cette baie.</p>
+
+<p>Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de
+Wight pour Londres, obéissant en cela à une nouvelle
+exigence de Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon
+désir, me dit-elle, et je saurai un jour vous payer le
+sacrifice que vous m'avez fait si généreusement. Maintenant,
+j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il faut
+que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait
+trop facile de la découvrir. Allons à Londres.</p>
+
+<p>Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une
+fille que j'appelai Valentine, du nom de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que
+je serai ta femme, n'est-ce pas, et notre enfant doit te
+rassurer mieux que toutes les promesses. Laisse-moi
+donc arranger notre vie pour assurer notre amour sans
+rien compromettre.</p>
+
+<p>Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai
+conduire ma fille chez une nourrice qui m'avait été
+trouvée à Courtigis sur les bords de l'Eure. La veuve
+d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel,
+habite ce pays; c'est une très-excellente et très digne
+femme qui voulut bien me promettre de veiller sur ma
+fille et d'être pour elle une mère en attendant le moment
+où la mère véritable voudrait se faire connaître.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LVII</h3>
+
+
+<p>La naissance de ma fille fit ce que les observations,
+les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle
+me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait
+pas me prendre pour mari.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Un autre que moi examinant cette question eût trouvé
+l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles,
+c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait
+depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter
+cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves
+certaines que son amour ne s'était point affaibli et
+qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers
+mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac
+ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde
+voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer,
+elle ne voulait pas plus.</p>
+
+<p>Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il
+fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles,
+si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif
+déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne
+voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien
+et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée
+par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer
+un instant; légataire de M. de Solignac, elle était
+assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un
+nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du
+monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait
+épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au
+temps où elle était mariée, dît que cet homme était son
+amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant
+que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle
+ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction
+bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs,
+il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres
+femmes qui aient agi de cette manière.</p>
+
+<p>Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne
+pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me
+donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin,
+comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres
+marques de tendresse, comme rien n'était changé dans
+notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette
+situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je
+la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était
+l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait
+venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je
+voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter
+que les joies de l'intérieur et du foyer.</p>
+
+<p>Mais la naissance de Valentine changeait complétement
+la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une
+famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était
+pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il
+fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi
+pour nous.</p>
+
+<p>Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le
+consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un
+moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et,
+ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.</p>
+
+<p>Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une
+fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières,
+du temps, des occasions et encore bien d'autres
+choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu
+que j'étais absolument incapable de faire fortune,
+je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans
+la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme
+déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions
+de se distinguer: les Américains avaient besoin
+de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui
+se présenteraient.</p>
+
+<p>Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter
+Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire,
+et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas
+hésiter à me l'imposer.</p>
+
+<p>Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer
+un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations,
+qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je
+songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui,
+si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais
+pas pu accepter.</p>
+
+<p>Devenu général, Poirier était maintenant un personnage
+dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son
+maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à
+peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir,
+cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être
+d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine,
+et je savais que la famille de sa femme jouissait
+d'une influence considérable aux États-Unis.</p>
+
+<p>Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous
+étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait
+raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;»
+dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être
+m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»</p>
+
+<p>Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous;
+il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain
+matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me
+présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Non content d'être devenu général et d'occuper deux
+ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position,
+Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup
+d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires,
+et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la
+main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs
+que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac.
+Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer
+qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me
+fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.</p>
+
+<p>En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil,
+et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient
+autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres
+se roulant sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais
+je ne veux pas déranger M. Number one.</p>
+
+<p>Et comme je le regardais:</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai
+l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils
+aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis
+Number three, mon second fils; quant à miss Number
+four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les
+noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les
+désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils
+s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un
+enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour
+qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle
+s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne
+peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari.
+Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y
+pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous
+assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer
+votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander si vous pouvez me faire
+admettre dans l'armée américaine avec mon grade de
+capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je
+me fasse une position, et je viens vous prier de m'y aider.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez une position et vous voulez en même
+temps quitter la France! pardonnez ma surprise, mais ce
+que vous me dites là est tellement extraordinaire pour
+quelqu'un qui vous connaît et qui vous a suivi comme
+moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes
+exclamations.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une
+détermination qui ne peut pas être plus étrange pour
+vous qu'elle ne l'est pour moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous
+voulez prendre du service dans l'armée américaine. Dans
+laquelle, celle du Nord ou celle du Sud? Mon beau-père
+est pour le Nord et les oncles de ma femme sont pour le
+Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,
+et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez
+un conseil, je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir
+d'avance celui qui triomphera, et dans la guerre
+d'Amérique, la question, en ce moment, est difficile. Le
+Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A quoi vous
+servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud
+qui triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours
+s'arranger pour être un vainqueur; au moins, c'est ma
+règle de conduite, et je la crois bonne. Je ne vous conseille
+donc pas de prendre du service en Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie,
+mais ce que je veux dire seulement, c'est que si l'idée
+m'est venue d'aller en Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en
+Amérique qu'on fasse la guerre en ce moment, et comme
+c'est par la guerre seule que je peux gagner la position
+que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que
+c'est une affaire, une bonne affaire que vous cherchez,
+j'ai mieux à vous proposer que ce que vous avez en vue.
+Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux?
+comme les hommes changent!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner
+un pays si tous les hommes gardaient les illusions
+de la jeunesse? Enfin voici ce que j'ai à vous offrir. S'il
+n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce moment, on
+pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique.
+Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France
+ont des réclamations à adresser à ce pays pour des dettes
+qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne s'exécute pas de bonne
+volonté, on l'exécutera par la force. Les choses en sont là
+pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable,
+c'est que dans les réclamations de la France, se
+trouve une créance qui est une affaire personnelle pour
+l'un des maîtres de notre gouvernement. En un mot,
+un banquier de Mexico nommé Jecker demande au
+gouvernement mexicain quinze millions de piastres, et
+sur cette somme il abandonnera 30 pour 100 à un de nos
+amis, si celui-ci parvient, par un moyen quelconque,
+à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que
+si un tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer
+parti, et que, coûte que coûte, il la poussera jusqu'au
+bout?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à faire la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que
+je veux vous proposer. Le puissant associé qu'a su trouver
+Jecker a éveillé des convoitises au Mexique. On a
+pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des créances, et
+l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent et
+de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il,
+sont d'une richesse extraordinaire, et elles pourraient être
+la source d'une immense fortune pour ceux qui les exploiteront.
+Je ne puis aller au Mexique voir ce qu'il y a de vrai
+dans ce qu'on me raconte: voulez-vous y aller à ma
+place?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul
+homme en qui j'aie une confiance absolue; d'avance, je
+suis certain que vous ne tâcherez pas de prendre pour
+vous seul l'affaire que je vous offre, et que vous vous contenterez
+de la part qui vous sera faite, laquelle part, bien
+entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines,
+je vous donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui
+vous renseignera sur la partie technique de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que
+vous me proposez.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion
+de faire fortune? prenez celle qui se présente, elle est
+moins dangereuse et plus sûre. Pour vous montrer une
+partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter à ce que
+je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter par
+l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la
+terre d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon
+affaire est beaucoup plus belle; je crois qu'elle pourra le
+tenter. Il a toujours eu les yeux tournés vers le Mexique;
+autrefois, il a voulu percer l'isthme de Tehuantepec et
+depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races
+latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne
+dans mon projet, c'est pour nous la fortune la plus
+considérable qu'on puisse rêver; c'est l'exploitation des
+mines du Mexique qui, pendant plusieurs siècles, a fait
+la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 millions
+de notre ami.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée
+que je résume dans ces quelques mots; puis il me donna
+jusqu'au lendemain pour lui rapporter une réponse définitive.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LVIII</h3>
+
+
+<p>Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes
+confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de
+choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent
+dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou
+n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première
+entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a
+proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre
+mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.</p>
+
+<p>Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain
+sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions
+m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à
+l'argent, quelle chute et quelle honte!</p>
+
+<p>Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais
+sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre
+promptement et sûrement. En prenant du service dans
+l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un
+grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans
+la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était
+une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde
+et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation
+assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais
+parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons
+pour se défendre et attendre.</p>
+
+<p>On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement
+honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim,
+devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la
+main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle
+est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter
+que pour résister à nos propres besoins et non à ceux
+des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est
+pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme,
+son enfant.</p>
+
+<p>Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le
+gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais
+pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer
+à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance
+parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une
+pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais
+et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.</p>
+
+<p>Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant
+quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.</p>
+
+<p>Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui
+se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son
+premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.</p>
+
+<p>&mdash;Au Mexique, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune
+considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez souci de la fortune maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai souci de vous et de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous
+nous gagniez une fortune, et si votre voyage au Mexique
+n'a pas un autre but, vous pouvez ne pas l'entreprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je
+vous dis toutes les pensées qui ont traversé mon esprit
+inquiet?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir
+cachées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore
+réalisé le rêve que nous caressions tous deux autrefois,
+en un mot, que si vous n'aviez pas encore décidé notre
+mariage, c'est que vous aviez été, c'est que vous étiez
+arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de
+ma position.</p>
+
+<p>&mdash;De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement
+de la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis,
+j'étais général ou bien si j'avais une certaine situation
+financière, ces raisons perdraient singulièrement de leur
+force.</p>
+
+<p>&mdash;A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse
+en différant notre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;A la peur de certaines interprétations. Pour vous
+mettre à l'abri des interprétations et pouvoir dès lors
+faire valoir hardiment mes droits, j'ai voulu obtenir cette
+situation, et je suis allé demander à Poirier les moyens
+d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine.
+Au lieu de m'aider à prendre du service aux États Unis,
+Poirier m'a proposé de m'associer à une grande entreprise
+pour une exploitation des mines au Mexique; cette
+entreprise doit faire la fortune de ceux qui la dirigeront.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez forcé de rester au Mexique.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette condition m'avait été posée, vous ne me
+verriez pas hésitant; j'aurais refusé tout de suite. Vous
+savez bien que je ne peux rester que là où vous êtes; il
+s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous hésitez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer
+dans une affaire où se trouvent certains associés.</p>
+
+<p>Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après
+m'avoir attentivement écouté; à mon tour je veux être
+franche aussi. Que vous alliez prendre du service dans
+l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord,
+pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique
+dans les conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien
+aise. Si votre affaire réussit, il me sera agréable de recevoir
+de vous une fortune. Si elle ne réussit pas, vous
+aurez par votre absence fait taire certains bruits dont je
+m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage
+que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne
+le désire moi-même.</p>
+
+<p>Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne
+pouvait avoir qu'un résultat: me décider à accepter les
+propositions de Poirier. Les unes après les autres, Clotilde
+combattit mes hésitations. Raison, raillerie, tendresse,
+elle parla toutes les langues, et je dois le dire,
+elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience
+troublée. Je luttais plus par devoir que par conviction
+et je combattais pour pouvoir me dire que j'avais
+combattu. Ma misérable résistance était celle de la femme
+entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et
+«oui» du coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la
+nuit, ce que sont les doutes qui nous torturent dans la
+séparation. Au Mexique, loin de moi, ne recevant pas les
+lettres que tu attendras, ton esprit jaloux s'inquiétera
+peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront.
+Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des
+souvenirs qui te rassurent mieux que des paroles certaines:
+Je te jure donc qu'à ton retour, que ce soit dans
+trois mois, que ce soit dans un an, tu me retrouveras
+t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime
+depuis que nous nous sommes vus pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ta femme.</p>
+
+<p>Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer
+mon acceptation.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que vous ne me refusiez pas au premier
+mot, me dit-il avec un sourire railleur, j'étais certain
+d'avance de la réponse que vous me feriez aujourd'hui.
+C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude le
+temps de la réflexion et du conseil.</p>
+
+<p>Il dit ce dernier mot en le soulignant.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger
+votre départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis
+occupé de l'ingénieur que je dois vous adjoindre et je
+l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous dire que vous
+serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous qu'il
+aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets
+ma confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques.
+Pour vous, naturellement, vous m'adresserez tous
+les rapports que vous jugerez utiles. Cependant, je dois
+vous prévenir qu'il serait bon que votre correspondance
+avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans
+lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre,
+dans lequel vous pourriez vous en tenir aux généralités.</p>
+
+<p>Et comme je faisais un mouvement de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas
+d'altérer la vérité et de montrer le bon de notre entreprise
+en cachant le mauvais. Je ne pense pas à cela; je
+sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition de
+ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la
+chimère. Si vos lettres qui seront lues par lui étaient
+trop nettes et trop affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au
+contraire, elles se tiennent dans un certain vague en côtoyant
+l'irréalisable et l'impossible; si, en même temps,
+elles sont bourrées de considérations profondes sur le
+rôle des races latines dans l'humanité, elles produiront
+un effet utile. Je vous indique ce point de vue et vous prie
+de ne pas le négliger.</p>
+
+<p>Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me
+conduire jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous
+à mon ingénieur pour nous embarquer.</p>
+
+<p>Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander
+à madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde
+et moi, pour l'île de Wight; et en attendant mon
+embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer trois
+journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace.
+Ce sont assurément les plus belles de ma vie, car, bien
+que je fusse à la veille d'une séparation qui serait longue
+peut-être, je ne pensais qu'aux joies de l'heure présente
+et au bonheur du retour.</p>
+
+<p>Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère
+qui sympathisât avec le mien; nous fûmes bien vite amis
+et il voulut bien employer le temps de la traversée à faire
+mon éducation minière: quand nous débarquâmes, je
+savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les
+amygdaloïdes.</p>
+
+<p>Les mines que nous devions visiter se trouvent dans
+les États de Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse
+n'avait point été surfaite pour ce qui touchait la production
+de l'argent et de l'or; cette production annuelle était
+de 10 millions de piastres, et le bénéfice net à 25 pour
+100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions
+de francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions,
+on voit quelle source de fortune elles pouvaient
+être dans des mains habiles. C'était à donner le vertige.</p>
+
+<p>Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et
+les pierres précieuses, il en était tout autrement. Des recherches
+nous firent trouver, il est vrai, des diamants au
+grand étonnement de mon ingénieur, qui soutenait qu'on
+ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de cette
+nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus
+assez heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent
+que nous avions failli être victimes d'une curieuse
+escroquerie. Ces terrains avaient été <i>salés</i>, c'est-à-dire
+qu'on y avait semé des diamants provenant de l'Afrique
+méridionale, et cette opération du <i>salage</i> avait été importée
+de la Californie au Mexique pour nous vendre des
+terres qui n'avaient aucune valeur. En Californie, en
+effet, on ensemence souvent les <i>claims</i> de pépites d'or
+avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés par ces
+pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au
+travail.</p>
+
+<p>Nous étions tout à la joie de cette découverte et en
+plein dans l'organisation de nos mines d'argent, lorsque
+nous fûmes rappelés à Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition
+française. Il fallait arrêter notre entreprise au
+moment où elle allait réussir.</p>
+
+<p>Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz
+je trouvai une lettre de Poirier qui me disait de rester au
+Mexique pour être à même de reprendre notre affaire
+au moment où un arrangement surviendrait entre le
+Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre
+nos intérêts, Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter
+comme «attaché militaire» par le général Prim.</p>
+
+<p>Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major
+français? autant demander comment le bras suit la main
+qui a été prise dans un engrenage, et comment le corps
+tout entier passe où a passé la main.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour
+y surveiller une affaire, je suis de pas en pas arrivé à
+rentrer dans l'armée.</p>
+
+<p>Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement
+il y a dix ans, pour y rentrer maintenant par la petite
+porte et la tête basse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LIX</h3>
+
+
+<p>Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre
+un service actif.</p>
+
+<p>Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les
+négociations ne pouvait pas me convenir; j'avais vu de
+près les intrigues des premiers mois de l'occupation et
+un tel spectacle n'était pas fait pour m'encourager.</p>
+
+<p>Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois
+qu'on y trouverait difficilement l'équivalent de ce qui
+s'est passé au Mexique depuis le débarquement des
+troupes espagnoles jusqu'au moment où notre petit corps
+d'armée s'est mis en mouvement.</p>
+
+<p>Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi;
+Prim, arrivé au Mexique avec des projets d'ambition
+personnelle, tâchait d'arranger les choses de manière à
+se préparer un trône; les Français, au contraire, ou au
+moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient
+de rendre tout arrangement impossible de manière
+à ce que la guerre fût inévitable.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé
+à donner toute satisfaction aux alliés et à mettre fin par
+là à l'expédition, l'arrangement ne fut pas conclu parce
+que les plénipotentiaires français exigèrent que le gouvernement
+mexicain exécutât pleinement le contrat passé
+avec le banquier Jecker.</p>
+
+<p>Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier
+est l'associé, et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet
+associé 30 pour 100 sur le montant des créances qu'il
+réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais pas, c'est
+que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève
+au chiffre de 60 millions de francs, ne représente
+en réalité qu'une somme de 3 millions due véritablement
+au banquier Jecker. C'est donc pour faire valoir les réclamations
+de ce banquier ou plutôt celles de son puissant
+associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu
+par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner
+quelques millions à M. Jecker et C^o que l'arrangement
+qu'on allait signer a été repoussé par les plénipotentiaires
+français. Et comme conséquence de ce fait, c'est
+pour des intérêts aussi respectables que la France s'est
+lancée dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup
+plus loin qu'on ne pense, car ceux qui croient que
+le Mexique est une Chine qu'on soumettra facilement
+avec quelques régiments se trompent étrangement.</p>
+
+<p>Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles
+qui tiennent des affaires de ce genre, quand on a vu les
+acteurs se préparer à leurs rôles, quand on a entendu
+leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir au plus vite
+de cette caverne où l'on étouffe.</p>
+
+<p>Aussi, quand on commença à parler de marcher en
+avant, ce fut avec une joie de sous-lieutenant qui arrive
+à son régiment la veille d'une bataille, que j'accueillis
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais
+plus de lettres, plus de rapports à écrire; je redevenais
+soldat.</p>
+
+<p>Sans doute cette déclaration des hostilités retardait
+mon retour en France, sans doute aussi elle compromettait
+gravement le succès de notre entreprise financière,
+mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que
+je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette
+expédition; comme le cheval de guerre qui a entendu
+la sonnerie des trompettes, je courais prendre ma place
+dans les rangs pour marcher en avant: je ne savais pas
+trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher,
+mais je devais aller de l'avant et cela suffisait pour
+m'entraîner. Ce n'est pas impunément qu'on a été
+soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur de la
+poudre.</p>
+
+<p>Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander
+pourquoi j'avais donné ma démission. J'avais alors été
+peut-être un peu jeune. Sans cette démission j'aurais
+fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me trouvant
+maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement
+définie, au lieu de me traîner à la suite de
+l'armée, sans trop bien savoir moi-même ce que je suis,
+moitié homme d'affaires, moitié soldat.</p>
+
+<p>Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure
+qui m'a déjà coûté cher et qui me coûtera plus cher
+encore dans l'avenir probablement. Voici comment.</p>
+
+<p>Quand j'appris que le général Lorencez pensait à
+marcher en avant pour pousser sans doute jusqu'à
+Mexico, je fus véritablement désolé de n'avoir rien à
+faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus
+me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour
+éclairer la route. Les hostilités n'étaient point encore
+commencées; avant de s'aventurer dans un pays que
+nos officiers ne connaissaient pas, il fallait savoir quel
+était ce pays et voir quelles troupes on aurait à combattre
+si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta
+ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je
+devais être de retour, les hostilités ne devant pas commencer
+avant cette date.</p>
+
+<p>Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais
+déjà parcouru deux fois la route de Vera-Cruz à Mexico,
+mais en simple curieux, qui n'est attentif qu'au charme
+du paysage. Cette fois, je voyageais plus sérieusement,
+en officier qui fait une reconnaissance.</p>
+
+<p>J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon
+retour des bruits contradictoires que je recueillis çà et là
+me firent hâter ma marche. On disait que les troupes
+françaises avaient quitté leurs cantonnements et qu'elles
+se dirigeaient sur Puebla.</p>
+
+<p>Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle:
+la date qui m'avait été fixée n'était point arrivée, et ce
+que je savais de l'organisation de nos troupes, de leur
+approvisionnement en vivres et en munitions, ne me
+permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi
+dans une aventure qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.</p>
+
+<p>Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je
+commençai à être assez inquiet, et j'accélérai encore ma
+marche: les Mexicains paraissaient décidés à la résistance,
+et, en raison du petit nombre de nos troupes, en
+raison surtout des difficultés de terrain que nous aurions
+à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver
+un échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.</p>
+
+<p>Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans
+cette ville, comme j'en avais eu tout d'abord l'intention,
+je continuai ma route tant que nos chevaux purent aller,
+c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car
+dans ce pays, qui était menacé d'une guerre par les
+Français, on laissait les Français circuler et aller à leurs
+affaires sans la moindre difficulté. Mais dans ce hameau,
+où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être
+autrement.</p>
+
+<p>Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide,
+il me sembla qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et
+pendant le souper il y eut des allées et venues, des colloques
+à voix basse entre notre hôte et deux ou trois chenapans
+à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.</p>
+
+<p>Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis
+qu'il aurait à coucher dans ma chambre, sans m'expliquer
+autrement. Mais il avait comme moi fait ses remarques
+et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que
+nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions,
+que dans ce but il se proposait de coucher à l'écurie
+à côté de nos chevaux pour veiller sur eux, car
+c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et non à
+nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait
+nos chevaux pour nous sauver.</p>
+
+<p>L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie
+et je montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût
+servi un Mexicain peureux qu'il m'eût fallu défendre en
+même temps que je me défendais moi-même?</p>
+
+<p>Ma chambre était au premier étage de la maison et on
+y pénétrait par une porte qui me parut assez solide.
+J'ouvris la fenêtre, elle donnait sur une petite cour carrée,
+fermée de deux côtés par des murs et du troisième
+par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me
+montra rien de suspect dans cette cour.</p>
+
+<p>Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes,
+je commençai par visiter mon revolver, la seule arme
+que j'eusse, puis je traînai le lit devant la porte pour la
+barricader, et, cela fait, au lieu du me coucher, je me
+roulai dans mon manteau et m'endormis.</p>
+
+<p>Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué,
+plus je suis disposé à m'éveiller facilement.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque
+j'entendis un léger bruit à ma porte. Je me redressai
+vivement.</p>
+
+<p>On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je
+m'arc-boutai résista.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Por Dios</i>, ouvrez.</p>
+
+<p>Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre.
+Mais à la clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six
+hommes rangés le long des murs, ils étaient enveloppés
+de leur sarapé et armés de fusils.</p>
+
+<p>Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps
+de me jeter à terre; deux coups de feu retentirent et j'entendis
+les balles me siffler au-dessus de la tête.</p>
+
+<p>C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon
+d'avoir été soldat et de s'être habitué à la musique des
+balles. Un bourgeois eût perdu la tête. Je ne me laissai
+point affoler et j'examinai rapidement ma situation.</p>
+
+<p>Attendre, on enfoncerait la porte.</p>
+
+<p>Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.</p>
+
+<p>Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de
+mes six chenapans qui me fusilleraient à leur aise.</p>
+
+<p>Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon
+salut.</p>
+
+<p>Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller
+de mon lit et les roulai dans mon manteau. A la rigueur
+et dans l'obscurité, un paquet pouvait être pris pour un
+homme.</p>
+
+<p>Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre,
+puis, soulevant mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement
+une décharge retentit. Ma ruse avait réussi;
+mes chenapans avaient cru que j'étais dans mon manteau
+et ils m'avaient fusillé.</p>
+
+<p>Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter
+à mon tour. Je pris mon revolver de la main droite et
+me suspendant de la main gauche à l'appui de la fenêtre,
+je me laissai tomber dans la cour.</p>
+
+<p>Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre,
+et qui voyaient deux hommes sauter par la fenêtre,
+furent épouvantés de ce prodige. Avant qu'ils fussent
+revenus de leur surprise, je leur envoyai deux coups de
+revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte
+de la route et se sauvèrent.</p>
+
+<p>Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais
+échapper; mais j'eus beau appeler, personne ne répondit.
+Dans l'obscurité, trouver mon cheval et le seller
+était difficile. Je perdis du temps.</p>
+
+<p>Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus
+de leur terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui
+abattit mon cheval et me cassa la jambe.</p>
+
+<p>Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je
+reçus force coups; puis, le matin, comme je n'étais pas
+mort, on me transporta à Puebla. Je suis prisonnier à
+l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.</p>
+
+<p>Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais
+vraiment rien. La guerre est commencée.</p>
+
+<p>Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant
+les hauteurs de Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital
+quelques-uns de nos soldats blessés.</p>
+
+<p>On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.</p>
+
+<p>Cette aventure est déplorable, et quand on pense que
+le drapeau de la France a été ainsi engagé pour une misérable
+question d'argent, on a le coeur serré.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LX</h3>
+
+
+<p>Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au
+commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il
+faille d'ordinaire tant de temps pour guérir une jambe
+cassée; mais à ma blessure se joignit une belle attaque
+de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la
+vie et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune
+dans mon existence; j'ai été mort.</p>
+
+<p>Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma
+santé, grâce aussi aux bons soins dont je fus entouré, je
+fus assez vite sur pied.</p>
+
+<p>On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français
+blessés à l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me
+rendit la liberté, et le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus,
+avec une joie qui ne se décrit pas, les pantalons
+rouges de nos soldats.</p>
+
+<p>Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que
+deux de Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du
+commencement de mai. Comment depuis cette époque
+ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après mon accident,
+je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines sans
+pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu
+aussitôt que j'étais entré en convalescence. Que signifiait
+ce silence? Mes lettres ne lui étaient-elles pas parvenues?
+Était-elle malade? Que se passait-il?</p>
+
+<p>Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point,
+répondre à ces questions. On m'avait cru mort; mon
+guide qui s'était sauvé avait rapporté qu'il m'avait vu
+sauter par la fenêtre et que j'avais été frappé de quatre
+coups de fusil; les journaux avaient raconté cette histoire
+et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à
+l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et
+c'était seulement à celle qui datait des premiers jours de
+ma convalescence qu'il répondait.</p>
+
+<p>Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde.
+Pourquoi ne m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle
+mort? La pauvre femme, comme elle devait souffrir!</p>
+
+<p>Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait
+la liberté comme j'en avais manifesté l'espérance, je
+ferais bien de rester au Mexique pour être à même de
+surveiller nos intérêts; et il insistait vivement sur la nécessité
+de ne pas rentrer en France.</p>
+
+<p>Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions;
+l'angoisse que me causait le silence de Clotilde
+m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital; Orizaba au lieu de
+Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute
+la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient
+que je retournasse en France, et de ce retour ils faisaient
+une question de vie ou de mort pour moi.</p>
+
+<p>Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt
+pour Vera-Cruz où je m'embarquai sur le paquebot de
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement
+longs, mais ils me furent salutaires; l'air fortifiant
+de la mer me rétablit tout à fait; quand j'aperçus
+les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je n'avais
+jamais été malade et que j'avais vingt ans.</p>
+
+<p>En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au
+télégraphe et j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui
+dire que j'arrivais en France et que je serais à Paris à
+neuf heures du soir.</p>
+
+<p>A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien
+qui perdait du temps; les chefs de gare, les employés, les
+voyageurs étaient d'une lenteur désespérante: nous aurions
+plus d'une heure de retard. A neuf heures précises
+cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde
+n'aurait pas à attendre.</p>
+
+<p>Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à
+coup je m'arrêtai: une femme s'avançait au-devant de
+moi. A la démarche, il me sembla que c'était Clotilde;
+mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était pas
+elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans
+cette gare. Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais
+remis en marche. Nous nous joignîmes. Elle s'arrêta
+et vivement elle me prit le bras. Elle, c'était elle!</p>
+
+<p>Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute
+pour m'avertir d'une terrible nouvelle que Clotilde était
+venue au-devant de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine?</p>
+
+<p>Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice.
+Elle m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous
+partîmes. Elle était dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!</p>
+
+<p>La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres
+paroles entre nous. Enfin elle voulut m'interroger. Elle
+n'avait pas reçu mes lettres et c'était par les journaux
+qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un soir.
+Quel coup!</p>
+
+<p>Et elle me serra dans une étreinte passionné.</p>
+
+<p>Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui
+avait appris en même temps et ma vie et mon arrivée.</p>
+
+<p>Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel
+nous passions me montra son visage pâle qui gardait les
+traces de cette longue angoisse.</p>
+
+<p>Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment
+j'avais écrit aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma
+lettre et m'avait répondu. Mais elle n'avait pas vu Poirier
+depuis mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier
+m'avait communiqué ta lettre!</p>
+
+<p>Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces
+trois mois, mais, depuis, ce mot m'est revenu et j'ai
+compris sa cruelle signification.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant
+ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main,
+que je vienne chez toi? Je vais monter pendant que tu
+expliqueras à ton concierge que tu n'es pas un revenant.</p>
+
+<p>Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la
+rejoignis.</p>
+
+<p>Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous
+étions quittés.</p>
+
+<p>Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt.
+Malgré mon ivresse, il m'avait déjà semblé remarquer
+qu'il y avait en Clotilde quelque chose qui n'était point
+ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la pressai
+de parler.</p>
+
+<p>Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de
+ses yeux: elle suffoquait; elle me serrait dans ses bras;
+elle m'embrassait, elle ne parlait point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut
+tout dire, mais la coup qui nous atteint est si horrible
+que je n'ose pas.</p>
+
+<p>Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer
+et la décider.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors,
+au milieu de ma douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude
+affreuse, non pour moi, ma vie était brisée, mais pour
+Valentine, pour notre fille, pour ta fille. Que serait-elle
+la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait
+montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant
+pas. Un homme, depuis longtemps, avait demandé
+à m'épouser, un vieillard, je lui ai dit la vérité. Il a consenti
+à accepter Valentine comme sa fille. Pour qu'elle eût
+un père, j'ai cédé.</p>
+
+<p>&mdash;Mariée!</p>
+
+<p>Elle baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour
+la donner à un autre.</p>
+
+<p>Un poignard était accroché à la muraille, devant moi.
+Je sautai dessus et revins d'un bond sur Clotilde la
+main levée. Elle s'était rejetée en arrière, et son visage
+bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient la
+pitié.</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je
+jetai mon poignard et revins vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès
+est vieux, il n'a que quelques jours peut-être. Je
+serai à toi, Guillaume, je te jure que je t'aime.</p>
+
+<p>Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets
+et la traînai vers la porte. Elle se défendit, elle
+m'implora. Je ne lui répondis qu'un mot, toujours le
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, va-t'en.</p>
+
+<p>J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec
+moi. Elle voulut se cramponner à mes bras. Je la repoussai
+et rentrai dans ma chambre dont je refermai la
+porte.</p>
+
+<p>Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement!
+Ma vie brisée, ma dignité abaissée, ma fierté perdue, mon
+honneur flétri, dix années de sacrifices et de honte pour
+en arriver là!</p>
+
+<p>Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié,
+sacrifié, trahi, c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation
+de mes faiblesses et de mes lâchetés. Tout se paye
+sur la terre, l'heure du payement avait sonné pour moi.
+Mais, ma fille!</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre.
+A cinq heures du matin, j'étais à la gare Montparnasse.
+A neuf heures, j'étais à Courtigis chez madame d'Arondel.</p>
+
+<p>Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était
+venue la chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait
+mort, n'avait pas pu s'opposer au départ de l'enfant. Où
+était-elle? Personne ne le savait.</p>
+
+<p>Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde,
+chez madame la baronne Torladès.</p>
+
+<p>Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où
+est-elle? Je veux la voir, je la veux.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous
+parlez ainsi, je ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas
+dans mes intentions de vous empêcher de voir votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez
+pas sans moi; nous la verrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, jamais!</p>
+
+<p>Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre
+mon enfant pour la donner à un autre. J'étais son père.
+Mes droits étaient certains. J'allai consulter un avocat de
+mes amis. Par malheur mes droits n'existaient pas, puisque
+l'acte de naissance de ma fille ne portait pas que j'étais
+son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne
+Torladès avaient pu «la légitimer par mariage
+subséquent.»</p>
+
+<p>Cette consultation et les délais nécessaires pour que
+mon ami se procurât cet acte de mariage donnèrent le
+temps à ma fureur de s'apaiser; le sentiment paternel
+l'emporta.</p>
+
+<p>J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa
+disposition pour faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle
+me répondit qu'elle serait le lendemain à la gare du Nord
+à dix heures.</p>
+
+<p>Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour
+Bernes, un village auprès de Beaumont, et nous fîmes la
+route sans échanger un seul mot.</p>
+
+<p>Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous
+avoir regardés quelques secondes, elle ne fit plus attention
+à nous: elle ne connaissait que sa nourrice.</p>
+
+<p>Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même
+pas les yeux sur cette femme que j'avais tant aimée, que
+j'aimais tant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en
+arrivant dans la gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je
+dois vous dire que j'ai donné des ordres pour qu'on ne
+puisse pu l'approcher sans moi.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas et m'éloignai.</p>
+
+<p>Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Et c'est de ma cabine de la <i>Floride</i> que je t'écris cette
+lettre.</p>
+
+<p>Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20.
+Je suis resté huit jours en France; les huit jours les plus
+douloureux de ma vie.</p>
+
+<p>Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes,
+ce qui est probable.</p>
+
+<p>On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre
+va être vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse
+mourir sur le champ de bataille, et que j'aie le temps de
+me voir mourir... pour mon pays. J'ai besoin que ma
+mort rachète ma vie.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h4>NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY</h4>
+
+<p>Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois,
+était un voyage qui demandait plus de vingt-quatre
+heures, et qui, si l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines
+précautions, pouvait présenter des dangers puisque sur
+la ligne des fortifications qui va d'Ivry à Asnières, les troupes
+de la Commune et de Versailles se battaient chaque jour du
+matin au soir, souvent même une partie de la nuit, et qu'il
+fallait faire un circuit assez large pour ne pas être pris dans
+la mêlée.</p>
+
+<p>Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable,
+le long des routes dont les arbres avaient été coupés,
+et à travers les villages dévastés par cinq mois de guerre, aux
+murs des jardins crénelés, aux façades rayées par les balles,
+éventrées par les obus, avec çà et là des trous noirs qui marquaient
+la place des maisons incendiées. Maintenant la
+guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade,
+la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des
+troupes, les sonneries de clairons, les batteries de tambours
+continuaient comme s'il n'y avait rien de changé. Mais ce
+que les paysans voyaient et n'avaient pas vu pendant la
+guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui, à cheval
+ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille du
+haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps
+était généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait
+avec cette immuable sérénité de la nature qui ne
+connaît ni les douleurs ni les catastrophes humaines, et cet
+agréable déplacement était un sport qui remplaçait Longchamps,
+cette année-là fermé pour cause de bombardement;
+dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où
+les claires toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes
+des officiers, en jolis tableaux bien composés, tandis que sur
+les routes passaient et repassaient à la file des omnibus
+chargés de Parisiens qui allaient de Versailles à Saint-Germain
+et de Saint-Germain à Versailles, incessamment, toujours
+en mouvement comme des abeilles autour de leur
+ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles
+ne peuvent que bourdonner effarées.</p>
+
+<p>Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies,
+on ne rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages
+était le même: les troupes au lieu de marcher à la
+bataille s'en allaient à l'exercice, et c'était le défilé successif
+de tous les uniformes de l'armée allemande: Prussiens,
+Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce qui était un étonnement
+c'était de voir sur les murs blancs, souvent sous les
+inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français
+écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.»</p>
+
+<p>Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly,
+Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre
+à Pantin le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et
+j'espérais, en me hâtant, qu'il ne me faudrait pas plus d'une
+bonne journée pour faire cette route, mais comme je n'arrivai
+à Saint-Denis qu'après le soleil couché, il me fut impossible
+de trouver une voiture, et je dus me décider à passer la
+nuit dans un pauvre hôtel près de la gare.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il
+était si bien rempli de Parisiens attendant là naïvement le
+moment de rentrer chez eux, qu'on ne put me donner qu'un
+cabinet noir, sans fenêtre, sous les toits, et dans la salle à
+manger qu'une place à une petite table de café déjà occupée.</p>
+
+<p>Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ,
+de grande taille, au visage fin, à l'air distingué et de tournure
+militaire. Comme je le regardais, curieusement surpris
+du contraste qu'il présentait avec les gens dont nous étions
+environnés, il m'examinait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce
+que ces pistolets-là, me dit-il en souriant.</p>
+
+<p>Nos noms furent bientôt échangés.</p>
+
+<p>Le hasard voulut qu'il connût le mien.</p>
+
+<p>Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant
+au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé
+l'attention publique, et après être rentré dans l'armée au
+moment de la guerre du Mexique s'était signalé de telle sorte
+que, pendant plusieurs années, ce nom avait rempli les journaux.</p>
+
+<p>On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter.</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis,
+et ce qu'il attendait dans cet hôtel.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa
+sortie de l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment,
+ce fut aussi du Mexique.</p>
+
+<p>Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant
+qu'autour de Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades
+folles comme il y en eut plusieurs sous la Commune,
+emplissait le ciel d'éclairs fulgurants que nous suivions sur
+les eaux noires du canal au bord duquel nous nous promenions:
+l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le
+ciel et les eaux.</p>
+
+<p>Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de
+la guerre civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut
+dans l'<i>Opinion nationale</i> sous le titre: <i>Le Roman d'une Conscience</i>,
+et ne prit celui de <i>Clotilde Martory</i> que lorsqu'après
+un certain recul je sentis que c'était réellement Clotilde qui
+remplissait le premier rôle et non Saint-Nérée.</p>
+
+H.M...
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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+++ b/old/13336.txt
@@ -0,0 +1,15433 @@
+The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Clotilde Martory
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+
+CLOTILDE MARTORY
+
+PAR HECTOR MALOT
+
+
+
+_AVERTISSEMENT_
+
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman_
+"LES AMANTS", _va donner en octobre prochain son soixantieme volume_
+"COMPLICES"; _le moment est donc venu de reunir cette oeuvre
+considerable en une collection complete, qui par son format, les soins
+de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une
+bibliotheque, et par son prix modique soit accessible a toutes les
+bourses, meme les petites._
+
+_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche
+a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a
+promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie,
+allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la
+Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art, de
+la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de Banville
+ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime
+de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee,
+et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra
+caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+L'editeur,
+
+E.F._
+
+CLOTILDE
+
+MARTORY
+
+I
+
+
+
+Quand on a passe six annees en Algerie a courir apres les Arabes, les
+Kabyles et les Marocains, on eprouve une veritable beatitude a se
+retrouver au milieu du monde civilise.
+
+C'est ce qui m'est arrive en debarquant a Marseille. Parti de France en
+juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six annees que
+j'etais absent; et ces annees-la, prises de vingt-trois a vingt-neuf
+ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la
+legende des anachoretes, mais je me figure que ces sages avaient depasse
+la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les deserts
+de la Thebaide. S'il est un age ou l'on eprouve le besoin de s'ensevelir
+dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi
+ou l'on prefere les distractions du monde aux pratiques de la penitence.
+Je suis precisement dans celui-la.
+
+A peine a terre je courus a la Cannebiere. Il soufflait un mistral a
+decorner les boeufs, et des nuages de poussiere passaient en tourbillons
+pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins
+devant un cafe et je restai plus de trois heures accoude sur ma table,
+regardant, avec la joie du prisonnier echappe de sa cage, le mouvement
+des passants qui defilaient devant mes yeux emerveilles. Le va-et-vient
+des voitures tres-interessant; l'accent provencal harmonieux et doux;
+les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voiles; des pieds
+chausses de bottines souples, des mains finement gantees, des chignons,
+c'etait charmant.
+
+Je ne connais pas de sentiment plus miserable que l'injustice, et
+j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois a l'Algerie; ma croix
+d'abord et mon grade de capitaine, puis l'experience de la guerre avec
+les emotions de la poursuite et de la bataille.
+
+Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et
+decore, et l'on n'a pas epuise toutes les emotions de la vie quand on a
+eu le plaisir d'echanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes.
+Oui, les nuits lumineuses du desert sont admirables. Oui, le _rapport_
+est interessant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde.
+
+Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi
+je m'etais jure de mener a bonne fin la triangulation de l'Algerie;
+si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs annees l'Atlas dans
+l'esperance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre
+et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du
+meridien, sans doute je serais desole d'abandonner l'Afrique.
+
+Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de deserts, on
+marche porte par son idee et perdu en elle. Qu'importe que les villages
+qu'on traverse soient habites par des guenons ou par des nymphes, ce
+n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre
+expedition de Sidi-Brahim tu avais d'autre preoccupation que de savoir
+si l'atmosphere serait assez pure pour te permettre de reconnaitre la
+sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais ete en
+plus serieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni a la faim, ni
+a la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine
+inquietude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la
+brume se dissiperait.
+
+Malheureusement, tous les officiers de l'armee francaise, meme ceux de
+l'etat-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de
+t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entrainements et les
+delices de la triangulation; la mesure elle-meme du meridien me laisse
+froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique,
+prolonger l'arc francais jusqu'au grand desert que cela ne m'eut pas
+retenu.
+
+--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.
+
+--Je ne m'en defends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi.
+
+--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?
+
+--J'espere que non.
+
+--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te
+faut-il?
+
+--Peu de chose.
+
+--Mais encore?
+
+La reponse a cet interrogatoire serait difficile a risquer en
+tete-a-tete, et me causerait un certain embarras, peut-etre meme me
+ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne
+du courage aux timides.
+
+--Je suis... je suis un animal sentimental.
+
+Voila le grand mot lache, a lui seul il explique pourquoi j'ai ete si
+heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France.
+
+De la, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai deja
+fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre.
+
+Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'a
+present, je n'ai pense ni au mariage ni a la paternite, ni a la famille,
+et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un interieur que j'ai besoin pour me
+sentir vivre.
+
+Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalite
+comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres
+doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais.
+
+Les enfants n'ont ete jusqu'a ce jour, pour moi, que de jolies petites
+betes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment
+charmantes avec une robe blanche et une ceinture ecossaise: ca remplace
+superieurement les kakatoes et les perruches.
+
+Quant a la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mere, sans
+beau-pere, sans beau-frere ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et
+alors ces exclusions la reduisent si bien, qu'il n'en reste rien.
+
+Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup
+plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux etre
+aime.
+
+Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter
+l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se
+trouve que cette verite, peut-etre generale, ne m'est pas applicable
+puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette
+espece, l'amour n'est point une simple sensation d'epiderme, c'est
+au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la
+metamorphose que subissent certains insectes pour arriver a leur complet
+developpement.
+
+J'ai passe six annees en Algerie, et la femme qui pouvait m'inspirer un
+amour de ce genre, je ne l'ai point rencontree.
+
+Sans doute, si je n'avais voulu demander a une maitresse que de la
+beaute, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que
+je voulais. Mais, apres? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir
+de quelques instants, ne ressemblent en rien a l'amour que je desire.
+
+Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espere
+et, a vrai dire meme, je le crois, car je ne me suis point fait un ideal
+de femme impossible a realiser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu
+m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.
+
+Si ridicule que cela puisse paraitre, c'est la en effet ce que je veux.
+Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grace 1851, dans
+un temps prosaique comme le notre, demande a ressentir "les orages du
+coeur" est un personnage qui prete a la plaisanterie.
+
+Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient
+les premiers a rire de moi si je faisais une confession publique,
+combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laisse entrainer par
+les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore
+des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un
+organe conoide creux et musculaire.
+
+Je suis de ceux-la, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein
+gauche, ne me serve pas exclusivement a pousser le sang rouge dans mes
+arteres et a recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines.
+
+Mes desirs se realiseront-ils? Je n'en sais rien.
+
+Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que deja je me
+sente vivre.
+
+Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-etre rien. Peut-etre quelque
+chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas
+tarder beaucoup. Donc, a bientot.
+
+Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit etre un voyage
+extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit
+etre aussi curieux que la decouverte du Nil blanc.
+
+Le Nil, on connaitra un jour son cours; mais la femme, connaitra-t-on
+jamais sa marche? Saura-t-on d'ou elle vient, ou elle va?
+
+
+
+II
+
+En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoye en
+pays ami, et nulle part assurement je n'aurais pu trouver des relations
+plus faciles et plus agreables.
+
+Mon pere, en effet, a ete prefet des Bouches-du-Rhone pendant les
+dernieres annees de la Restauration, et il a laisse a Marseille, comme
+dans le departement, des souvenirs et des amities qui sont toujours
+vivaces.
+
+Pendant les premiers jours de mon arrivee, chaque fois que j'avais a me
+presenter ou a donner mon nom, on m'arretait par cette interrogation:
+
+--Est-ce que vous etes de la famille du comte de Saint-Neree qui a ete
+notre prefet?
+
+Et quand je repondais que j'etais le fils de ce comte de Saint-Neree,
+les mains se tendaient pour serrer la mienne.
+
+--Quel galant homme!
+
+--Et bon, et charmant.
+
+--Quel homme de coeur!
+
+Un veritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa
+partie, les grands et les petits.
+
+Il est assez probable que mon pere ne me laissera pas autre chose que
+cette reputation, car s'il a toujours ete l'homme aimable et loyal que
+chacun prend plaisir a se rappeler, il ne s'est jamais montre, par
+contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
+reputation et ce nom honore pour heritage que la plus belle fortune. Il
+y a vraiment plaisir a etre le fils d'un honnete homme, et je crois que
+dans les jours d'epreuves, ce doit etre une grande force qui soutient et
+preserve.
+
+En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance
+veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon pere m'a ouvert les
+maisons les plus agreables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces
+relations et ces plaisirs du monde dont j'ai ete prive pendant six ans.
+Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fete, et je
+connais deja presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la
+Rose. Pendant la belle saison, les riches commercants n'habitent pas
+Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journee pour
+leurs affaires; et leurs matinees et leurs soirees ils les passent a la
+campagne avec leur famille. Celui qui ne connaitrait de Marseille
+que Marseille, n'aurait qu'une idee bien incomplete des moeurs
+marseillaises. C'est dans les riches chateaux, les villas, les bastides
+de la banlieue qu'il faut voir le negociant et l'industriel; c'est dans
+le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visite peu
+de cabanons, mais j'ai ete recu dans les chateaux et les villas
+et veritablement j'ai ete plus d'une fois ebloui du luxe de leur
+organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de tres-bon
+gout, mais le gout et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.
+
+On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce
+qui coute cher. Volontiers on prend l'etranger par le bras, et avec une
+apparente bonhomie, d'un air qui veut etre simple, on le conduit devant
+un mur quelconque:--Voila un mur qui n'a l'air de rien et cependant il
+m'a coute 14,000 francs; je n'ai economise sur rien. C'est comme pour
+ma villa, je n'ai employe que les meilleurs ouvriers, je les payais 10
+francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont depense 42,000 francs.
+Aussi tout a ete soigne et autant que possible amene a la perfection. Ce
+parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de
+la cote d'Afrique et des Indes; leur reunion produit une chose unique en
+son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous diniez
+la semaine derniere lui coute 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en
+simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coute plus de 20,000.
+
+Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je
+t'ecris; il y aurait vraiment cruaute a detailler le luxe et le confort
+de ces chateaux a un pauvre garcon comme toi vivant dans le desert et
+couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
+fait qui pourrait bien avoir une influence decisive sur ma vie.
+
+Hier j'etais invite a la soiree donnee a l'occasion d'un mariage, le
+mariage de mademoiselle Bedarrides, la fille du riche armateur, avec le
+fils du maire de la ville. Bien que la villa Bedarrides soit une
+des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre
+orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000),
+on avait eleve dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait
+danser. Cette construction avait ete commandee par le nombre des invites
+qui etait considerable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom
+dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'etait la
+le cote de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait
+ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalite--cote du mari.
+En realite, c'etait le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce
+qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il
+y avait la des banquiers, des armateurs, des negociants, des hauts
+fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des
+Egyptiens meles a de petits employes et a des boutiquiers, dans une
+confusion curieuse.
+
+Retenu par le general qui avait voulu que je vinsse avec lui, je
+n'arrivai que tres-tard. Le bal etait dans tout son eclat, et le coup
+d'oeil etait splendide: la tente etait ornee de fleurs et d'arbustes
+au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas cotes sur la mer qu'on
+apercevait dans le lointain miroitant sous la lumiere argentee de la
+lune. C'etait feerique avec quelque chose d'oriental qui parlait a
+l'imagination.
+
+Mais je fus bien vite ramene a la realite par l'oncle de la mariee, M.
+Bedarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par
+le bras, pour me promener avec lui.
+
+--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune
+de Marseille, et si nous etions encore au temps ou les corsaires
+barbaresques faisaient des descentes sur nos cotes, ils pourraient
+operer ici une razzia generale qui leur payerait facilement un milliard
+pour se racheter.
+
+Je parvins a me soustraire a ces plaisanteries financieres et j'allai me
+mettre dans un coin pour regarder la fete a mon gre, sans avoir a subir
+des reflexions plus ou moins spirituelles.
+
+Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait
+peut-etre celle que je devais aimer. Laquelle?
+
+Cette idee avait a peine effleure mon esprit, quand j'apercus, a
+quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beaute saisissante.
+Pres d'elle etait une femme de quarante ans, a la physionomie et a la
+toilette vulgaires. Ma premiere pensee fut que c'etait sa mere.
+
+Mais a les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait
+improbable tant les contrastes entre elles etaient prononces. La jeune
+fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et
+veloutes, ses epaules tombantes, etait la distinction meme; la vieille
+femme, petite, replete et couperosee, n'etait rien qu'une vieille femme;
+la toilette de la jeune fille etait charmante de simplicite et de bon
+gout; celle de son chaperon etait ridicule dans le pretentieux et le
+cherche.
+
+Je restai assez longtemps a la contempler, perdu dans une admiration
+emue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais force de faire un
+detour, je fus prevenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gene
+dans son habit (un commis de magasin assurement), qui l'emmena a l'autre
+bout de la chambre.
+
+Je la suivis et la regardai danser. Si elle etait charmante au repos,
+dansant elle etait plus charmante encore. Sa taille ronde avait une
+souplesse d'une grace feline; elle eut marche sur les eaux tant sa
+demarche etait legere.
+
+Quelle etait cette jeune fille? Par malheur, je n'avais pres de moi
+personne qu'il me fut possible d'interroger.
+
+Lorsqu'elle revint a sa place, je me hatai de m'approcher et je
+l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus delicieux
+sourire que j'aie jamais vu.
+
+Malheureusement, la valse est peu favorable a la conversation; et
+d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine,
+plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas a parler et me laissai
+emporter par l'ivresse de la danse.
+
+Lorsque je la quittai apres l'avoir ramenee, tout ce que je savais
+d'elle, c'etait qu'elle n'etait point de Marseille, et qu'elle avait ete
+amenee a cette soiree par une cousine, chez laquelle elle etait venue
+passer quelques jours.
+
+Ce n'etait point assez pour ma curiosite impatiente. Je voulus savoir
+qui elle etait, comment elle se nommait, quelle etait sa famille; et je
+me mis a la recherche de Marius Bedarrides, le frere de la mariee, pour
+qu'il me renseignat; puisque cette jeune fille etait invitee chez lui,
+il devait la connaitre.
+
+Mais Marius Bedarrides, peu sensible au plaisir de la danse, etait au
+jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le detacher de sa
+partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous
+revinmes dans la tente juste au moment ou la jeune fille sortait.
+
+--Je ne la connais pas, me dit Bedarrides, mais la dame qu'elle
+accompagne est, il me semble, la femme d'un employe de la mairie. C'est
+une invitation de mon beau-frere. Par lui nous en saurons plus demain;
+mais il vous faut attendre jusqu'a demain, car nous ne pouvons pas
+decemment, ce soir, aller interroger un jeune marie; il a autre chose a
+faire qu'a nous repondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille,
+que, s'il vous repondait, il vous parlerait de ma soeur; ca ferait
+un quiproquo impossible a debrouiller. Attendez donc a demain soir;
+j'espere qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.
+
+Il fallut s'en tenir a cela; c'etait peu; mais enfin c'etait quelque
+chose.
+
+
+
+III
+
+Je quittai le bal; je n'avais rien a y faire, puisqu'elle n'etait plus
+la.
+
+Je m'en revins a pied a Marseille, bien que la distance soit assez
+grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'etouffais. La nuit
+etait splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit
+resonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord
+des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du
+terrain et les echappees de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme
+un immense miroir argente, reflechissait la lune.
+
+Je marchais vite; je m'arretais; je me remettais en route machinalement,
+sans trop savoir ce que je faisais. Je n'etais pas cependant insensible
+a ce qui se passait autour de moi, et en ecrivant ces lignes, il me
+semble respirer encore l'apre parfum qui s'exhalait des pinedes que je
+traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche
+me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait;
+l'air qui m'enveloppait me semblait habite, et des plantes, des arbres,
+des blocs de rochers sortaient des voix etranges qui me parlaient un
+langage mysterieux. Une pomme de pin qui se detacha d'une branche
+et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais recu une decharge
+electrique.
+
+Que se passait-il donc en moi? Je tachai de m'interroger. Est-ce que
+j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne
+devais peut-etre revoir jamais?
+
+Quelle folie! c'etait impossible.
+
+Mais alors pourquoi cette inquietude vague, ce trouble, cette emotion,
+cette chaleur; pourquoi cette sensibilite nerveuse? Assurement, je
+n'etais pas dans un etat normal.
+
+Elle etait charmante, cela etait incontestable, ravissante, adorable.
+Mais ce n'etait pas la premiere femme adorable que je voyais sans
+l'avoir adoree.
+
+Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix
+minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait
+absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualites, les
+seductions qui, les unes apres les autres, se revelent en elle dans une
+frequentation plus ou moins longue. S'il en etait autrement, l'homme
+serait a classer au meme rang que l'animal; l'amour ne serait rien de
+plus que le desir.
+
+Pendant assez longtemps, je me repetai toutes ces verites pour me
+persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que
+le sentiment qu'elle m'avait inspire etait un simple sentiment
+d'admiration, sans rien de plus.
+
+Mais quand on est de bonne foi avec soi-meme, on ne se persuade pas par
+des verites de tradition; la conviction monte du coeur aux levres et
+ne descend pas des levres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un
+trouble, une chaleur, une emotion, une joie qui ne me permettaient pas
+de me tromper.
+
+Alors, par je ne sais quel enchainement d'idees, j'en vins a me rappeler
+une scene du _Romeo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon
+esprit une lueur eblouissante.
+
+Romeo masque s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fete.
+Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a echange quelques paroles
+avec elle. Il part, car la fete touchait a sa fin lorsqu'il est entre.
+Alors Juliette, s'adressant a sa nourrice, lui dit: "Quel est ce
+gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est
+marie, mon cercueil pourrait bien etre mon lit nuptial."
+
+Ils se sont a peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les
+a envahis tous deux en meme temps et embrases. Et Shakspeare humain et
+vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
+effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation
+qu'il a inventee et la mienne! c'est aussi dans une fete que nous nous
+sommes rencontres, et volontiers comme Juliette je dirais: "Va demander
+son nom; si elle est mariee, mon cercueil sera mon lit nuptial."
+
+Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius
+Bedarrides ne se trouva point au rendez-vous arrete entre nous. Ce fut
+le soir du deuxieme jour seulement que je le vis arriver chez moi.
+J'avais passe toute la matinee a le chercher, mais inutilement.
+
+Il voulut s'excuser de son retard; mais c'etait bien de ses excuses que
+mon impatience exasperee avait affaire.
+
+--He bien?
+
+--Pardonnez-moi.
+
+--Son nom, son nom.
+
+--Je suis desole.
+
+--Son nom; ne l'avez-vous pas appris?
+
+--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir
+manque de parole hier.
+
+--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez.
+
+--He bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous
+le general Martory?
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commande en
+Algerie pendant les premieres annees de l'occupation francaise?
+
+--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.
+
+--Votre princesse est la fille du general; de son petit nom elle
+s'appelle Clotilde; elle demeure avec son pere a Cassis, un petit port a
+cinq lieues d'ici, avant d'arriver a la Ciotat. Elle est en ce moment a
+Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employe a la mairie; M. Lieutaud
+avait ete invite comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory
+a accompagne sa cousine. J'espere que voila des renseignements precis;
+maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis
+a votre disposition; je connais le general, je puis vous dire sur son
+compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original,
+cela vous amusera peut-etre.
+
+Marius Bedarrides, qui est un excellent garcon, serviable et devoue, a
+un defaut ordinairement assez fatigant pour ses amis; il est bavard et
+il passe son temps a faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font
+les gens les plus insignifiants, et aussitot qu'il l'a appris, il va
+partout le racontant; mais dans les circonstances ou je me trouvais, ce
+defaut devenait pour moi une qualite et une bonne fortune. Je n'eus qu'a
+lui lacher la bride, il partit au galop.
+
+--Le general Martory est un soldat de fortune, un fils de paysans qui
+s'est engage a dix-sept ou dix-huit ans; il a fait toutes les guerres de
+la premiere Republique.
+
+--Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc que sa petite-fille?
+
+--C'est sa fille, sa propre fille; et en y reflechissant, vous verrez
+tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible a cela. Ne vers 1775 ou 76,
+le general a aujourd'hui soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est
+marie tard, pendant les premieres annees du regne de Louis-Philippe,
+avec une jeune femme de Cassis precisement, une demoiselle Lieutaud,
+et de ce mariage est nee mademoiselle Clotilde Martory, qui doit avoir
+aujourd'hui a peu pres dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son
+pere avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; ce n'est pas un
+age ou il est interdit d'avoir des enfants, il me semble.
+
+--Assurement non.
+
+--Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple lieutenant et en fit
+successivement un capitaine, un chef de bataillon et un colonel. Sa
+fermete et sa resistance dans la retraite de Russie ont ete, dit-on,
+admirables; a Waterloo il eut trois chevaux tues sous lui et il fut
+grievement blesse. Cela n'empecha pas la Restauration de le licencier,
+et je ne sais trop comment il vecut de 1815 a 1830, car il n'avait pas
+un sou de fortune. Louis-Philippe le remit en service actif et il devint
+general en Algerie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientot mis a la
+retraite, il vint se fixer a Cassis, ou il est toujours reste. Il y
+passe son temps a elever dans son jardin des monuments a Napoleon, qui
+est son dieu. Ce jardin a la forme de la croix de la Legion d'honneur;
+et au centre se dresse un buste de l'empereur, ombrage par un saule
+pleureur dont la bouture a ete rapportee de Sainte-Helene: un saule
+pleureur a Cassis dans un terrain sec comme la cendre, il faut voir ca.
+Du mois de mai au mois d'octobre, le general consacre deux heures par
+jour a l'arroser, et quand la secheresse est persistante, il achete de
+porte en porte de l'eau a tous ses voisins. Quand le saule jaunit, le
+general est menace de la jaunisse.
+
+--Mais c'est touchant ce que vous racontez la.
+
+--Vous pourrez voir ca; le general montre volontiers son monument; et
+comme vous etes militaire, il vous invitera peut-etre a _dijuner_, ce
+qui vous donnera l'occasion de l'entendre rappeler sa cuisiniere
+a l'ordre, si par malheur elle a laisse bruler la sauce dans la
+_casterole_. C'est la, en effet, sa facon de s'exprimer; car, pour
+devenir general, il a depense plus de sang sur les champs de bataille
+que d'encre sur le papier. En meme temps, vous ferez connaissance avec
+un personnage interessant aussi a connaitre: le commandant de Solignac,
+qui a figure dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, et
+qui est l'ami intime, le commensal du vieux Martory; celui-la est un
+militaire d'un autre genre, le genre aventurier et conspirateur, et
+nous pourrions bien lui voir jouer prochainement un role actif dans la
+politique, si Louis-Napoleon voulait faire un coup d'Etat pour devenir
+empereur.
+
+--Ce n'est pas l'ami du general Martory que je desire connaitre, c'est
+sa fille.
+
+--J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien d'elle ou tout au
+moins peu de chose. Elle a perdu sa mere quand elle etait enfant et
+elle a ete elevee a Saint-Denis, d'ou elle est revenue l'annee derniere
+seulement. Cependant, puisque nous sommes sur son sujet, je veux ajouter
+un mot, un avis, meme un conseil si vous le permettez: Ne pensez pas a
+Clotilde Martory, ne vous occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la
+femme qu'il vous faut: le general n'a pour toute fortune que sa pension
+de retraite, et il est gene, meme endette. Si vous voulez vous marier,
+nous vous trouverons une femme qui vous permettra de soutenir votre nom.
+Nous avons tous, dans notre famille, beaucoup d'amitie pour vous, mon
+cher Saint-Neree, et ce sera, pour une Bedarrides, un honneur et un
+bonheur d'apporter sa fortune a un mari tel que vous. Ce que je vous dis
+la n'est point paroles en l'air; elles sont reflechies, au contraire, et
+concertees. Mademoiselle Martory a pu vous eblouir, elle ne doit point
+vous fixer.
+
+
+
+IV
+
+Ce n'etait pas la premiere fois qu'on me parlait ce langage dans la
+famille Bedarrides, et deja bien souvent on avait de differentes
+manieres aborde avec moi ce sujet du mariage.
+
+--Il faut que nous mariions M. de Saint-Neree, disait madame Bedarrides
+mere chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions
+bien?
+
+Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui etaient a marier. Je me
+defendais tant que je pouvais, en declarant que je ne me sentais aucune
+disposition pour le mariage, mais cela n'arretait pas les projets qui
+continuaient leur course fantaisiste.
+
+Les gens qui cherchent a vous convertir a leur foi religieuse ou a leurs
+idees politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque
+jour, mais ceux qui veulent vous convertir a la pratique du mariage sont
+toujours nombreux et empresses.
+
+Le plus souvent, ils vivent dans leur interieur comme chien et chat;
+peu importe: ils vous vantent serieusement les douceurs et les joies du
+mariage. Ils vous connaissent a peine, pourtant ils veulent vous marier,
+et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractere pour
+refuser celle a laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous.
+C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermes, quand ce ne serait
+que pour leur faire plaisir.
+
+On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage
+matrimonial et qui en a ete "l'initiateur et le propagateur;" le monde
+cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce metier
+pour rien, pour le plaisir. Ayez mal a une dent, tous ceux que vous
+rencontrerez vous proposeront un remede excellent; soyez garcon, tous
+ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite.
+
+Ce fut la a peu pres la reponse que je fis a Marius Bedarrides, au moins
+pour le fond; car pour la forme, je tachai de l'adoucir et de la rendre
+a peu pres polie. Les intentions de ce brave garcon etaient excellentes,
+et ce n'etait pas sa faute si la manie matrimoniale etait chez lui
+hereditaire.
+
+--Je dois avouer, me dit-il d'un air legerement depite, que je ne sais
+comment concilier la repulsion que vous temoignez pour le mariage avec
+l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
+vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre....
+
+--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos levres, je vous prie; il me
+blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable;
+j'ai desire savoir qui elle etait; voila tout. Je n'ai pas ete plus loin
+que ce simple desir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
+Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et
+qui s'inquiete de son origine.
+
+--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre
+de mademoiselle Martory peut etre pour vous la source de grands
+tourments.
+
+--Et comment cela, je vous prie?
+
+--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation
+sans issue.
+
+--Je n'aime pas mademoiselle Martory!
+
+--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un
+cote, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la
+realisation de la chose a laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
+nom tout a l'heure. C'est la une situation qui me parait delicate. Vous
+aimez, vous n'epousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors,
+que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet etat doit etre
+fatigant. Voila pourquoi je vous repete: ne pensez pas a mademoiselle
+Martory.
+
+--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage a etre sans
+inquietude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour
+le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait
+pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi.
+
+--Faites-les naitre tout de suite, alors, et ecoutez mes propositions
+qui sont serieuses, je vous en donne ma parole, et inspirees par une
+vive estime, une sincere amitie pour vous.
+
+--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie
+parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le
+comprends, c'est une fatalite qu'on subit; on epouse parce que l'on aime
+et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses
+mains. Mais qu'on se decide et qu'on s'engage a se marier, en se disant
+que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on
+appartient a celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
+la mon cas et je ne veux pas aliener ma liberte; si je le fais un jour,
+c'est qu'il me sera impossible de m'echapper. En un mot, montrez-moi
+celle que vous avez la bonte de me destiner, que j'en devienne amoureux
+a en perdre la raison et je me marie; jusque-la ne me parlez jamais
+mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: "Frere, il faut
+mourir." Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas a me
+l'entendre dire et encore moins a le croire.
+
+L'entretien en resta la, et Marius Bedarrides s'en alla en secouent la
+tete.
+
+--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main,
+mais je crois que vous commencez a etre malade; si vous le permettez, je
+viendrai prendre de vos nouvelles.
+
+--Ne vous derangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas
+dangereuse.
+
+Nous nous separames en riant, mais pour moi, je riais des levres
+seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de
+verite que je ne pouvais pas me cacher a moi-meme, et qui n'etait rien
+moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
+le disait Marius Bedarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Ou
+pouvait me conduire cet amour?
+
+Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que
+j'arrivai a une conclusion, ce fut toujours a la meme: je ne devais plus
+penser a cette jeune fille, je n'y penserais plus. Apres tout, cela ne
+devait etre ni difficile ni penible, puisque je la connaissais a peine;
+il n'y avait pas entre nous de liens solidement noues et je n'avais
+assurement qu'a vouloir ne plus penser a elle pour l'oublier. Ce serait
+une etoile filante qui aurait passe devant mes yeux,--le souvenir d'un
+eblouissement.
+
+Mais les resolutions du matin ne sont pas toujours determinees par les
+raisonnements de la nuit. Aussitot habille, je me decidai a aller a la
+mairie, ou je demandai M. Lieutaud. On me repondit qu'il n'arrivait pas
+de si bonne heure et qu'il etait encore chez lui. C'etait ce que j'avais
+prevu. Je me montrai presse de le voir et je me fis donner son adresse;
+il demeurait a une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la
+bastide etait facile a trouver, au coin d'un chemin conduisant a
+Saint-Joseph.
+
+Vers deux heures, je montai a cheval et m'allai promener sur la route
+de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-etre apercevoir Clotilde dans le
+jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement;
+a la lumiere du jour elle n'etait peut-etre pas d'une beaute aussi
+resplendissante qu'a la clarte des bougies; le teint mat ne gagne pas a
+etre eclaire par le soleil; et puis n'etant plus en toilette de bal
+elle serait peut-etre tres-ordinaire. Ah! que le coeur est habile a se
+tromper lui-meme et a se faire d'hypocrites concessions! Ce n'etait pas
+pour trouver Clotilde moins seduisante, ce n'etait pas pour l'aimer
+moins et decouvrir en elle quelque chose qui refroidit mon amour, que je
+cherchais a la revoir.
+
+Il faisait une de ces journees de chaleur etouffante qui sont assez
+ordinaires sur le littoral de la Provence; on rotissait au soleil, et,
+si les arbres et les vignes n'avaient point ete couverts d'une couche de
+poussiere blanche, ils auraient montre un feuillage roussi comme apres
+un incendie. Mais cette poussiere les avait enfarines, du meme qu'elle
+avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis,
+les corniches des fenetres, et partout, dans les champs brules, dans les
+villages desseches, le long des collines avides et pierreuses, on ne
+voyait qu'une teinte blanche qui, reflechissant les rayons flamboyants
+du soleil, eblouissait les yeux.
+
+Un Parisien, si amoureux qu'il eut ete, eut sans doute renonce a cette
+promenade; mais il n'y avait pas la de quoi arreter un Africain comme
+moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de
+poussiere, qui allerent epaissir un peu plus la couche que quatre
+mois de secheresse avait amassee, jour par jour, minute par minute,
+continuellement.
+
+Les passants etaient rares sur la route; cependant, ayant apercu un
+gamin etale tout de son long sur le ventre a l'ombre d'un mur, j'allai a
+lui pour lui demander ou se trouvait la bastide de M. Lieutaud.
+
+--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrete, dit-il sans se
+lever.
+
+Devant une bastide aux volets verts, un cocher etait en train de charger
+sur l'imperiale de la voiture une caisse de voyage.
+
+Qui donc partait?
+
+Au moment ou je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du
+jardin. Elle etait en toilette de ville et son chapeau etait cache par
+un voile gris.
+
+C'etait elle qui retournait a Cassis; cela etait certain.
+
+Sans chercher a en savoir davantage, je tournai bride et revins grand
+train a Marseille. En arrivant aux allees de Meilhan, je demandai a un
+commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis.
+
+En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur etait assis
+sur un petit banc, je lui donnai mon cheval a tenir et j'entrai.
+
+Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour
+Cassis.
+
+--Coupe ou banquette?
+
+Je restai un moment hesitant.
+
+--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-etre bien de prendre une
+place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupe.
+
+Je n'hesitai plus.
+
+--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupe.
+
+--A quatre heures precises; nous n'attendrons pas.
+
+Il etait trois heures; j'avais une heure devant moi.
+
+
+
+V
+
+Depuis que j'avais apercu Clotilde se preparant a monter en voiture
+jusqu'au moment ou j'avais arrete ma place pour Cassis, j'avais agi sous
+la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi
+dire, la libre disposition de ma volonte. Je trouvais une occasion
+inesperee de la voir, je saisissais cette occasion sans penser a rien
+autre chose; cela etait instinctif et machinal, exactement comme le saut
+du carnassier qui s'elance sur sa proie. J'allais la voir!
+
+Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je
+compris combien mon idee etait folle.
+
+Que resulterait-il de ce voyage en tete-a-tete dans le coupe de cette
+diligence?
+
+Ce n'etait point en quelques heures que je la persuaderais de la
+sincerite de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de
+mon amour, ne la veille, dans un tour de valse, et deja assez puissant
+pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
+parler? Si elle m'ecoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutot
+ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignee de mon
+audace, blessee dans son honneur et dans sa purete de jeune fille? Car
+enfin c'etait une jeune fille, et non une femme aupres de laquelle on
+pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tete-a-tete.
+
+Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me
+parut reunir toutes les conditions de l'insanite et du ridicule.
+
+Je n'irais pas a Cassis, c'etait bien decide, et m'asseyant devant ma
+table, je pris un livre que je mis a lire. Mais les lignes dansaient
+devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir.
+
+Apres tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si
+nous serions en tete-a-tete? Et puis, quand meme nous serions seuls
+dans ce coupe, je n'etais pas oblige de lui parler de mon amour; elle
+n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
+se presentait si heureusement de la voir a mon aise? Est-ce que ce ne
+serait pas deja du bonheur que de respirer le meme air qu'elle, d'etre
+assis pres d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
+de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage
+qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette
+contemplation, il n'y avait rien qui put la blesser: toute femme, meme
+la plus pure, n'eprouve-t-elle pas une certaine joie a se sentir admiree
+et adoree? c'est l'esperance et le desir qui font l'outrage.
+
+J'irais a Cassis.
+
+Pendant que je balancais disant non et disant oui, l'heure avait marche:
+il etait trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier
+quatre a quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de
+la voiture; en chemin j'avais bouscule deux braves commercants qui
+causaient de leurs affaires, et je m'etais fait arroser par un
+cantonnier qui m'avait inonde; mais ni les reproches des commercants, ni
+les excuses du cantonnier ne m'avaient arrete.
+
+Il etait temps encore; au detour de la rue j'apercus la voiture rangee
+devant le bureau, les chevaux atteles, la bache ficelee: Clotilde debout
+sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine.
+
+Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entree. En
+m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla a
+l'oreille. Evidemment, mon arrivee produisait de l'effet.
+
+Lequel? Allait-elle renoncer a son voyage pour ne pas faire route avec
+un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de
+coupe et monter dans l'interieur, ou deja heureusement cinq ou six
+voyageurs etaient entasses les uns contre les autres?
+
+J'avais danse avec mademoiselle Martory, j'avais echange deux ou trois
+mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris
+l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.
+
+Mais a ce moment le conducteur s'avanca et me dit qu'on n'attendait plus
+que moi pour partir.
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Madame Lieutaud paraissait disposee a la retenir, cela etait manifeste
+dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre cote, Clotilde
+paraissait decidee a monter en voiture.
+
+--Je vais ecrire un mot a ton pere; Francois le lui remettra en
+arrivant, dit madame Lieutaud a voix basse.
+
+--Cela n'en vaut pas la peine, repliqua Clotilde, et pere ne serait pas
+content. Adieu, cousine.
+
+Et sans attendre davantage, sans vouloir rien ecouter, elle monta dans
+le coupe legerement, gracieusement.
+
+Je montai derriere elle, et l'on ferma la portiere.
+
+Enfin.... Je respirai.
+
+Mais nous ne partimes pas encore. Le conducteur, si presse tout a
+l'heure, avait maintenant mille choses a faire. Les voyageurs enfermes
+dans sa voiture, il etait tranquille.
+
+Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'a
+la portiere occupee par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une
+conversation etouffee. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'a moi.
+L'une faisait serieusement et d'un air desole des recommandations,
+auxquelles l'autre repondait en riant.
+
+Le conducteur monta sur son siege, madame Lieutaud abandonna la
+portiere, les chevaux, excites par une batterie de coups de fouet,
+partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste.
+
+J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut
+arrive je me trouvai assez embarrasse. Il fallait parler, que dire? Je
+me jetai a la nage.
+
+--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitot, mademoiselle,
+et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bedarrides, je n'esperais
+pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans
+cette voiture, sur la route de Cassis.
+
+Elle avait tourne la tete vers moi, et elle me regardait d'un air qui
+me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se presentaient
+difficilement, n'avais-je qu'une idee: me trouvait-elle dangereux ou
+ridicule?
+
+Apres etre venu a bout de ma longue phrase, je m'etais tu; mais comme
+elle ne repondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que
+je disais:
+
+--C'est vraiment la un hasard curieux.
+
+--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur.
+
+--Mais il me semble....
+
+--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'etonnant;
+s'il a quelque chose de veritablement curieux, il est bien pres alors de
+n'etre plus un hasard.
+
+J'etais touche: je ne repliquai point et, pendant quelques minutes, je
+regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la premiere fois,
+je voyais des maisons. Il etait bien certain qu'elle ne croyait pas a
+une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime
+peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement depite de son
+sourire; il etait si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses levres et
+faisait cligner ses yeux!
+
+D'ailleurs sa raillerie etait assez douce, et, puisqu'elle ne se
+montrait pas autrement fachee de cette rencontre il me convenait qu'elle
+crut que je l'avais arrangee: c'etait un aveu tacite de mon amour, et a
+la facon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
+point deplu. Je continuai donc sur ce ton:
+
+--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour
+moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais
+si peu que j'irais aujourd'hui a Cassis, que c'etait a peine si je
+connaissais le nom de ce pays.
+
+--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idee qui vous est
+venue tout a coup... par hasard.
+
+--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a ete decide par une
+suggestion, par une intervention etrangere, par une volonte superieure
+a la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
+Arabes: "C'etait ecrit", et vous savez que rien ne peut empecher ce qui
+est ecrit?
+
+--Ecrit sur la feuille de route de Francois, dit-elle en riant, mais qui
+l'a fait ecrire?
+
+--La destinee.
+
+--Vraiment?
+
+J'avais ete assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au
+moins un pretexte pour expliquer mon voyage.
+
+--Il y a un fort a Cassis? dis-je.
+
+--Oh! oh! un fort. Peut-etre sous Henri IV ou Louis XIII cela etait-il
+un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler
+cette ruine.
+
+Une visite a ce fort etait le pretexte que j'avais voulu donner,
+j'allais passer une journee avec un officier de mes amis en garnison
+dans ce fort; mais cette reponse me deconcerta un moment. Heureusement
+je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets
+d'ordinaire a mentir:
+
+--C'est precisement cette ruine qui a decide mon voyage. J'ai recu une
+lettre d'un membre de la commission de la defense des cotes qui me
+demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une facon
+exacte dans quel etat il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages
+et ses desavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaitre
+Cassis, mademoiselle?
+
+--Oh! parfaitement.
+
+--Alors vous pouvez me rendre un veritable service. Le dessin, rien
+ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilite ce fort
+peut-il etre pour la ville, voila ce qui est plus difficile. Il faudrait
+pour me guider et m'eclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
+m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce
+que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procede, dans une enquete
+comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un
+interet a les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de
+competent qui connut bien le pays, et qui en meme temps ne fut pas tout
+a fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer a
+Paris une reponse tout a fait satisfaisante.
+
+Elle me regarda un moment avec ce sourire indefinissable que j'avais
+deja vu sur ses levres, puis se mettant a rire franchement:
+
+--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux
+tout a l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en
+relation avec la seule personne qui precisement soit en etat de vous
+bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle
+a une certaine competence dans la science de la guerre.
+
+--Et cette personne? dis-je en rougissant malgre moi.
+
+--C'est mon pere, le general Martory, qui sera tres-heureux de vous
+guider, si vous voulez bien lui faire visite.
+
+
+
+VI
+
+La fin de ce voyage fut un emerveillement, et bien que je ne me rappelle
+pas quels sont les pays que nous avons traverses, il me semble que ce
+sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas apercu
+un grain de poussiere, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels
+des oiseaux chantaient une musique joyeuse.
+
+Cependant je dois prevenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu
+me tromper. Peut-etre au contraire la route de Marseille a Aubagne et
+d'Aubagne a Cassis est-elle poussiereuse; peut-etre n'a-t-elle pas les
+frais ombrages que j'ai cru voir; peut-etre les oiseaux sont-ils aussi
+rares sur ses arbres que dans toute la Provence, ou il n'y en a guere.
+Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas
+conscience, j'ai marche dans mon reve, et c'est l'impression de ce reve
+delicieux qui m'est restee, ce n'est pas celle de la realite.
+
+Ce n'etait pas de la realite que j'avais souci d'ailleurs. Que
+m'importait le paysage qui se deroulait devant nous, divers et changeant
+a mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les
+oiseaux? J'etais pres d'elle; et insensible aux choses de la terre
+j'etais perdu en elle.
+
+En l'apercevant pour la premiere fois dans le bal j'avais ete
+instantanement frappe par l'eclat de sa beaute qui m'avait ebloui comme
+l'eut fait un eclair ou un rayon de soleil; maintenant c'etait un charme
+plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me penetrait
+jusqu'au coeur; c'etait la seduction de son sourire, la fascination
+troublante de son regard, la musique de sa voix; c'etait son geste plein
+de grace, c'etait sa parole simple et joyeuse; c'etait le parfum qui se
+degageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter.
+
+Jamais temps ne m'a paru s'ecouler si vite, et je fus tout surpris
+lorsque, etendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas
+d'une cote, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous
+arrivions.
+
+--Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis etait a quatre ou cinq
+lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues!
+
+--Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.
+
+--Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?
+
+--Vous y etes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux.
+
+Mon etonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit
+d'un eclat de rire si franc que je me mis a rire aussi; elle eut pleure,
+j'aurais pleure: je n'etais plus moi.
+
+--Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.
+
+--Non, mais nous avons marche avec un detour; par la cote de Saint-Cyr,
+Cassis est a quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par
+Aubagne, ce qui a augmente de beaucoup la distance.
+
+--Je n'ai pas trouve la distance trop longue; nous serions venus par
+Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint.
+
+--La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans repondre
+a cette niaiserie, est le chateau qui a decide votre voyage a Cassis.
+Plus bas aupres de l'eglise, ou vous voyez un arbre depasser les toits,
+est le jardin de mon pere.
+
+--Un saule, je crois.
+
+--Non, un platane; ce qui ne ressemble guere a un saule.
+
+--Assurement, mais de loin la confusion est possible.
+
+--Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la
+verite; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule.
+
+Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point,
+car je ne voulais point qu'elle eut la preuve que j'avais pris des
+renseignements sur elle et sur son pere. Qu'elle soupconnat que je
+n'etais venu a Cassis que pour la voir, c'etait bien: mais qu'elle sut
+que j'avais fait prealablement une sorte d'enquete, c'etait trop.
+
+--Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un
+saule dont la bouture a ete prise a Sainte-Helene, sur le tombeau de
+l'empereur, mais il n'a encore que quelques metres de hauteur et nous ne
+pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?
+
+Je restai interloque, ne sachant que repondre a cette question ainsi
+posee, et ne pouvant repondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que
+m'inspire Napoleon est tres-complexe, compose de bon et de mauvais;
+ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai a son egard ni les
+superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilite; ni Dieu, ni
+monstre, mais un homme a glorifier parfois, a condamner souvent, a juger
+toujours.
+
+--C'est que si vous voulez etre bien avec mon pere, dit-elle apres un
+moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. La-dessus il
+ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en previens, est
+tres-intolerante; un mot de blame est pour lui une injure personnelle.
+Mais tous les militaires admirent Napoleon.
+
+--Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.
+
+--Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous
+entendrez. Mon pere etait a Austerlitz; il pourra vous raconter sur
+cette grande bataille des choses interessantes. Mon pere a fait toutes
+les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la Republique.
+
+--L'histoire a garde son nom dans la retraite de Russie et a Waterloo.
+
+--Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.
+
+--Ce que tout le monde sait.
+
+Mes yeux se baisserent devant les siens.
+
+Apres un moment de silence, elle reprit:
+
+--Vous ne regardez donc pas Cassis?
+
+--Mais si.
+
+Nous descendions une cote, et a mesure que nous avancions, le village se
+montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord
+de la mer. Au-dessus des toits et des cheminees, on apercevait quelques
+mats de navires qui disaient qu'un petit port etait la.
+
+Si bien dispose que je fusse a trouver tout charmant, l'aspect de ces
+vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement ca et
+la des oliviers au feuillage poussiereux qui s'elevaient tortueux et
+rabougris dans un chaume de ble ou sur la cloture d'une vigne.
+
+Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guere plus
+agreables; d'un cote, des roches crevassees entierement denudees; de
+l'autre, des bois de pins chetifs.
+
+--He bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays?
+
+--Pittoresque.
+
+--Dites triste; je comprends cela; c'est la premiere impression qu'il
+produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous
+restez ici quelques jours, allez vous promener a travers ces collines
+pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre
+de Portmiou ou viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans les
+_paluns_ d'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre
+gauche, et, apres avoir depasse les bastides, vous trouverez de grands
+bois ou la promenade est agreable. Ces bois vous conduiront au cap
+Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons
+sur la Mediterranee et ses cotes. Meme en restant dans le village, vous
+trouverez que le soleil, en se couchant, donnera a tout ce paysage
+une beaute pure et sereine qui parle a l'esprit. C'est mon pays et je
+l'aime.
+
+Une fadaise me vint sur les levres; elle la devina et l'arreta d'un
+geste moqueur.
+
+--Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicerone jusqu'au bout,
+je dois vous indiquer un hotel. Descendez a la _Croix-Blanche_ et
+faites-vous servir une bouillabaisse pour votre diner; c'est la gloire
+de mon pays et l'on vient expres de Marseille et d'Aubagne pour manger
+la bouillabaisse de Cassis.
+
+La voiture etait entree, en effet, dans le village, dont nous avions
+depasse les premieres maisons. Bientot elle s'arreta devant une grande
+porte. J'esperais que ce serait le general Martory lui-meme qui
+viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la presentation pourrait se
+faire tout de suite; mais mon attente fut trompee. Point de general. A
+sa place, une vieille servante, qui recut Clotilde dans ses bras comme
+elle eut fait pour son enfant, et qui l'embrassa.
+
+--Pere n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde.
+
+--Malade? Voila qui serait drole; il a son rhumatisme, voila tout; et
+puis il fait sa partie d'echecs avec le commandant, et vous savez, quand
+il est a sa partie, un tremblement de terre ne le derangerait pas.
+
+J'aurais voulu l'accompagner jusqu'a sa porte, mais je n'osai pas, et
+je dus me resigner a me separer d'elle apres l'avoir saluee
+respectueusement.
+
+--A demain, dit-elle.
+
+Je restai immobile a la suivre des yeux, regardant encore dans la rue
+longtemps apres qu'elle avait disparu.
+
+Le maitre de l'hotel me ramena dans la realite en venant me demander si
+je voulais diner.
+
+--Diner? Certainement; et faites-moi preparer de la bouillabaisse; rien
+que de la bouillabaisse.
+
+Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je
+me retrouvai assez maitre de moi pour reflechir raisonnablement aux
+incidents de cette journee et les apprecier.
+
+La nuit etait tiede et lumineuse, le ciel profond et etoile; la terre,
+apres un jour de chaleur, s'etait endormie et, dans le silence du soir,
+la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait
+entendre sa voix mysterieuse.
+
+Je restai longtemps, tres-longtemps couche sur les pierres du rivage,
+examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-meme.
+
+Le doute, les denegations, les mensonges de la conscience n'etaient plus
+possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice
+frivole, non d'un desir passager, mais d'un amour profond, irresistible,
+qui m'avait envahi tout entier. Un eclair avait suffi, le rayonnement de
+son regard, et elle avait pris ma vie.
+
+Qu'allait-elle en faire? La question meritait d'etre etudiee, au moins
+pour moi; malheureusement la reponse que je pouvais lui faire dependait
+d'une autre question que j'etais dans de mauvaises conditions pour
+examiner et resoudre; quelle etait cette jeune fille?
+
+La, en effet, etait le point essentiel et decisif, car je n'etais plus
+moi, j'etais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait
+elle-meme qui deciderait de ma vie.
+
+Adorable, seduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est
+incontestable et saute aux yeux. Assurement, il y a un charme en elle,
+une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain
+mouvement de ses levres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour
+ainsi dire, magnetiquement et vous entraine.
+
+Mais apres? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son ame, son esprit,
+son caractere? Comment a-t-elle ete elevee? que doit-elle a la nature?
+que doit-elle a l'education? Autant de mysteres que de mots.
+
+Ce n'est pas en quelques heures passees pres d'elle dans cette voiture
+que j'ai pu la connaitre. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je
+n'ai meme pas pu l'etudier.
+
+A sa place, et dans les conditions ou nous nous trouvions, qu'eut ete
+une autre jeune fille? La jeune fille honnete et pure, la jeune fille
+ideale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas ete d'une facilite
+inquietante pour l'avenir, d'une curiosite etrange, d'une coquetterie
+effrayante?
+
+Ou est-il l'homme qui connait les jeunes filles? S'il existe, je ne suis
+pas celui-la et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant
+plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problemes dans
+ma tete, et je rentrai a la _Croix-Blanche_ comme j'en etais parti:
+j'aimais Clotilde, voila tout ce que je savais.
+
+Fatiguee de m'attendre, la servante de l'hotel s'etait endormie sur le
+seuil de la porte, la tete reposant sur son bras replie. Je la secouai
+doucement d'abord, plus fort ensuite, et apres quelques minutes je
+parvins a la reveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me
+conduisit a ma chambre.
+
+
+
+VII
+
+Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les
+fenetres etaient restees ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai
+vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du cote du
+Levant, etaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
+dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose.
+
+Je me frottai les yeux, me demandant si je revais ou si j'etais eveille.
+
+Puis je me mis a rire tout seul, me disant que decidement l'amour etait
+un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout
+en rose.
+
+Mais ce n'etait point l'amour qui avait fait ce miracle, c'etait tout
+simplement l'aurore "aux doigts de rose," la vieille aurore du bonhomme
+Homere qui, sur ces cotes de la Provence, dans l'air limpide et
+transparent du matin, a la meme jeunesse et la meme fraicheur que sous
+le climat de la Grece.
+
+J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me presenter chez
+le general; pour les passer sans trop d'impatience, je resolus de les
+employer a faire un croquis du fort. Puisque j'avais commence cette
+histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
+un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le general, car, pour
+Clotilde, il etait assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses
+questions a ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incredule
+m'avaient montre qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait
+determine mon voyage a Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes
+qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent
+se presenter a l'esprit du general. Que Clotilde soupconnat mon amour,
+c'etait parfait puisqu'elle le tolerait et meme l'encourageait d'une
+facon tacite, mais le general, c'etait une autre affaire: les peres ont
+le plus souvent, a l'egard de l'amour, des idees qui ne sont pas celles
+des jeunes filles.
+
+Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le pretexte de
+ma visite a Cassis etait aussi mal trouve que possible. Ce n'etait pas
+un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne a
+quelque chose a l'epoque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait
+dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idee n'avait pu venir a
+l'esprit d'un membre de la commission de la defense des cotes de se
+preoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal a faire
+accepter mon histoire par le general.
+
+Cependant, comme j'etais engage dans cette histoire et que je ne pouvais
+pas maintenant la changer, je me mis au travail et commencai mon dessin.
+C'etait ce dessin qui devait donner l'apparence de la verite a mon
+mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier a la main, il a des
+chances pour qu'on l'ecoute et le prenne au serieux: le premier soin des
+lanceurs de speculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
+luxe de la typographie et de la lithographie le livre a souche de leurs
+actions? et le bon bourgeois, qui eut garde son argent pour une affaire
+qui lui eut ete honnetement expliquee, l'echange avec empressement
+contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre.
+
+A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui etaient assez avances
+pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eut dit, il y a quinze ans,
+lorsque je travaillais le dessin avec gout et plaisir, que je tirerais
+un jour ce parti de ma facilite a manier le crayon? Mais tout sert en
+ce monde, et l'homme qui sait deux metiers vaut deux hommes. Dans
+les circonstances presentes, seul avec mon sabre, je serais reste
+embarrasse; j'ai trouve un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon
+meilleur ami, et ce sera un fidele complice qui me rendra peut-etre plus
+d'un service.
+
+Le coeur me battait fort quand je sonnai a la porte du general Martory.
+La vieille servante qui s'etait trouvee la veille a l'arrivee de la
+voiture vint m'ouvrir, et a la facon dont elle m'accueillit, il me
+sembla qu'elle m'attendait.
+
+Neanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au general et
+de demander a celui-ci s'il voulait bien me recevoir.
+
+--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives,
+allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le general qui est
+en train de _sacrer_.
+
+Sacrer? Si mes levres ne demanderent point en quoi consistait cette
+operation, mes yeux surpris parlerent pour moi.
+
+--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante;
+elle a augmente de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ca le
+distraira.
+
+Puisque c'etait la l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je
+suivis donc le vestibule dalle de larges plaques de pierre grise jusqu'a
+la porte qui m'avait ete indiquee. Il etait d'une proprete anglaise,
+ce vestibule, passe au sable chaque matin comme le pont d'un navire de
+guerre, frotte, essuye, et partout sur les murailles brillantes, sur les
+moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on etait dans une maison
+ou les soins du menage etaient pousses a l'extreme.
+
+Arrive a la porte qui se trouvait a l'extremite de ce vestibule, je
+frappai. J'avais espere que ce serait Clotilde qui me repondrait, car je
+me flattais qu'elle serait avec son pere; mais, au lieu de la voix
+douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me repondit:
+"Entrez."
+
+Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard
+chercha Clotilde; elle n'etait pas la. La seule personne que j'apercus
+fut un vieillard a cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil,
+la jambe etendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier
+volume de l'_Annuaire_.
+
+Je m'avancai et me presentai moi-meme.
+
+--Parfaitement, parfaitement, dit le general sans se lever et en me
+rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine,
+et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une
+curiosite impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma
+fille m'a raconte hier soir.
+
+--C'est bien simple.
+
+--Je n'en doute pas, mais c'est le recit de ma fille qui n'est pas
+simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris
+aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naif de vous
+poser cette question; vous etes a l'age ou les femmes ont toutes les
+perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet age heureux, mais j'ai vu des
+camarades qui l'avaient.
+
+Ce langage, que je rapporte a peu pres textuellement, confirma en moi
+l'impression que j'avais ressentie en apercevant le general. C'est,
+en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'etudier
+longtemps. Apres l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir ecoute
+pendant dix, on le connait, comme si l'on avait vecu des annees avec
+lui.
+
+Au physique, un homme de taille moyenne, aux epaules larges et a la
+poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses
+cheveux, qu'il porte coupes, ras, et qui lui font comme une calotte
+d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
+rouges; toutes ses dents solidement plantees dans de fortes machoires
+qui font saillie de chaque cote de la figure, comme celles d'un
+carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: "En
+avant!" devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
+cela, une tenue et une attitude regimentaires; un col de crin tenant la
+tete droite; une redingote bleue boutonnee d'un seul rang de boutons
+comme une tunique, et cousu, sur le drap meme, a la place du coeur, le
+ruban de la Legion d'honneur.
+
+Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a ete un
+sabreur.
+
+--C'est donc au mariage de mademoiselle Bedarrides que vous avez
+rencontre ma fille?
+
+--Oui, general.
+
+--Bonnes gens, ces Bedarrides. Je les connais beaucoup; ca n'apprecie
+que la fortune; ca se croit quelque chose parce que ca a des millions;
+mais, malgre tout, bonnes gens qui rendent a l'officier ce qu'ils lui
+doivent.
+
+--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de
+faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par la la votre,
+general.
+
+--Ma fille m'a dit que vous venez a Cassis pour visiter le fort et
+savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela?
+
+--Precisement.
+
+--Mais ce n'est pas vraisemblable.
+
+Je fus un moment deconcerte; mais me remettant bientot, je tachai de
+m'expliquer, et lui repetai la fable que j'avais deja debitee a sa
+fille.
+
+--C'est bien la ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le
+croire; comment, il y a dans la commission de la defense de nos cotes
+des officiers assez betes pour s'occuper de ca; c'est un marin, n'est-ce
+pas? ce n'est pas un militaire.
+
+J'evitai de repondre directement, car il ne me convenait pas de trop
+preciser dans une affaire aussi sottement engagee.
+
+--Peut-etre veut-on transformer le fort en prison; peut-etre veut-on
+vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a
+demande comme service, et en dehors de toute mission officielle, de
+faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer a Paris avec les
+renseignements que je pourrais reunir sur son utilite ou son inutilite.
+
+--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien a vous en dire, n'est-ce
+pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous etes militaire.
+
+--J'en ai cependant fait deux croquis.
+
+Et je presentai mes dessins au general, car gene par le mensonge dans
+lequel je m'etais embarque si legerement, et que j'avais ete oblige de
+continuer, j'eprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
+soutint.
+
+--C'est bien ca, tout a fait ca, tres-gentil, et c'est vous qui avez
+fait ces deux petites machines, capitaine?
+
+--Mais oui, mon general.
+
+--Je vous felicite; un officier qui sait faire ces petites choses-la
+peut rendre des services a un general en campagne; c'est comme un
+officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant
+pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Egypte, en
+Italie, en Espagne, en Russie, en Algerie, je n'ai jamais parle que ma
+langue et je m'en suis tout de meme tire.
+
+Pendant que le general Martory m'exposait ainsi de cette facon naive ses
+opinions sur les connaissances qui pouvaient etre utiles a l'officier en
+campagne, je me demandais avec une inquietude qui croissait de minute en
+minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans
+qu'elle parut.
+
+Elle devait savoir que j'etais la, cependant, et elle ne venait pas;
+mes belles esperances, dont je m'etais si delicieusement berce, ne
+seraient-elles que des chimeres?
+
+A mesure que le temps s'ecoulait, le sentiment de la tromperie dont je
+m'etais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'etait de
+plus en plus penible; c'etait pour la voir que j'avais persiste dans
+cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Pres d'elle je n'aurais
+probablement pense qu'a ma joie, mais en son absence je pensais a ma
+position et j'en etais honteux. Car cela est triste a dire, le fardeau
+d'une mauvaise action qui ne reussit pas est autrement lourd a porter
+que le poids de celle qui reussit.
+
+
+
+VIII
+
+J'aurais voulu conduire mon entretien avec le general de maniere a lui
+donner un certain interet qui fit passer le temps sans que nous en
+eussions trop conscience, mais les yeux fixes sur la porte, je n'avais
+qu'une idee dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?
+
+Cette preoccupation m'enlevait toute liberte et me faisait souvent
+repondre a contre-sens aux questions du general.
+
+Enfin il arriva un moment ou, malgre tout mon desir de prolonger
+indefiniment ma visite et d'attendre l'entree de Clotilde, je crus
+devoir me lever.
+
+--He bien! qu'avez-vous donc? demanda le general.
+
+--Mais, mon general, je ne veux pas abuser davantage de votre temps.
+
+--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est precieux, mon
+temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En
+attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux a faire
+qu'a causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise.
+
+--Mais, general....
+
+--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni
+les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_
+avec moi ou plutot de diner, car j'ai garde les anciennes habitudes, je
+dine a midi et je soupe le soir.
+
+Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me defendre, mais
+le general me coupa la parole.
+
+--Capitaine, vous n'etes pas ici chez un etranger, vous etes chez un
+camarade, chez un frere; un simple soldat viendrait chez moi, je le
+garderais a ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de
+Saint-Neree que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent,
+ils sont recus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe
+par Cassis, il trouve l'hospitalite chez le general Martory; c'est la
+regle de la maison; obeissance a la regle, n'est-ce pas?
+
+La porte en s'ouvrant interrompit les instances du general.
+
+Enfin, c'etait elle. Ah! qu'elle etait charmante dans sa simple toilette
+d'interieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se
+detachaient des manchettes et un col de toile blanche.
+
+--J'ai fait servir le diner, dans la salle a manger, dit-elle en allant
+a son pere, mais si tu ne veux pas te deranger, on peut apporter la
+table ici.
+
+--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'a la salle. Il ne faut pas
+ecouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais ecoutee en
+Russie, je serais reste dans la neige avec les camarades; quand
+elle gemissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tachait de
+m'attendrir; je tapais dessus: "en Espagne, tu disais que tu avais trop
+chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et
+marche," et elle marchait. Il n'y a qu'a vouloir.
+
+Cependant, bien qu'il voulut commander a son rhumatisme, il ne put
+retenir un cri en posant sa jambe a terre; mais il n'en resta pas moins
+debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea
+tout seul vers la salle en grondant:
+
+--Vieillir! misere, misere.
+
+Je ne sais plus quel est la poete qui a dit qu'il ne fallait pas
+voir manger la femme aimee. Pour moi, ce poete etait un poseur et
+tres-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais ete amoureux,
+car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimee est
+toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui
+est une revelation est une seduction: j'aurais vu Clotilde laver la
+vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvee adorable dans cette
+occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de
+repoussant.
+
+Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans
+son verre ses levres roses, egrener des raisins noirs dont les grains
+murs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de
+table plus epris, plus charme que lorsque j'avais pris place a ce diner.
+
+En rentrant dans le salon, le general reprit sa place dans son fauteuil,
+puis, apres avoir allume sa pipe a une allumette que sa fille lui
+apporta, il se tourna vers moi:
+
+--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller a des habitudes,
+qui deviennent tyranniques. Ainsi, apres diner, je suis accoutume a
+faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques
+airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est
+possible, ne vous en allez pas.
+
+Clotilde se mit au piano.
+
+--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano,
+continua le general en riant, mais je ne pouvais pas demander a ma fille
+d'apprendre la trompette; je lui ai demande seulement d'apprendre les
+vieux airs qui m'ont fait defiler autrefois devant l'empereur et marcher
+sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu.
+
+Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_,
+ensuite elle passa a la _Ronde du camp de Grandpre_, puis vinrent
+successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime a rire,
+elle aime a boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui
+avaient le meme caractere.
+
+Etendu dans son fauteuil, la tete renversee, fumant doucement sa pipe,
+le general marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air
+lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agreable, il chantait les
+paroles a mi-voix.
+
+Mais peu a peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et
+sa tete s'abaissa sur sa poitrine; il s'etait endormi.
+
+Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant
+doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de
+promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied
+par une porte vitree.
+
+--Mon pere est bien endormi, dit-elle, il ne se reveillera pas avant un
+quart d'heure au moins.
+
+Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces cotes de la Provence,
+est un petit terrain clos de murs, ou la chaleur du soleil se
+concentrant comme dans une rotissoire, ne laisse vivre que quelques
+touffes d'immortelle, des grenadiers, des capriers et des orangers qui
+ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui
+dans lequel nous entrames verdoyant et touffu. Au fond s'eleve un beau
+platane a la cime arrondie, et de chaque cote, les murs sont caches sous
+des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au
+centre se trouve une etoile a cinq rayons doubles emaillee de pourpiers
+a fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en
+bronze sur lequel retombent les rameaux delies d'un saule pleureur. Ce
+buste est celui de Napoleon, vetu de la redingote grise et coiffe du
+petit chapeau.
+
+--Voici l'autel de mon pere, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur.
+
+Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:
+
+--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet
+arbre ne soit pas encore arrive, malgre nos soins, a depasser les murs,
+vous l'avez du haut de la montagne apercu et nomme; de pres vous le
+reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez
+montre hier.
+
+Je restai un moment sans repondre, puis prenant mon courage et ne
+baissant plus les yeux:
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge
+d'un poids trop lourd.
+
+--Vous etes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop
+de susceptibilite botanique.
+
+--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose serieuse.
+
+Il etait evident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allat
+pas plus loin; mais, puisque nous etions engages, je voulais, moi, aller
+jusqu'au bout.
+
+--Je vous en prie, mademoiselle, ecoutez-moi serieusement.
+
+--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de serieux la dedans; j'ai
+voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens
+que vous leur pretiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou
+de blame.
+
+--Si le blame n'est pas en vous, il est en moi.
+
+--He bien alors, pardonnez-vous vous-meme, et n'en parlons plus.
+
+--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grace de m'ecouter;
+soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit
+l'expression du respect le plus pur.
+
+Arrives au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et deja elle
+s'etait retournee, je me placai devant elle, et, de la main, du regard,
+je la priai de s'arreter.
+
+--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais a Cassis pour y
+remplir une mission dont on m'avait charge, et sur cette parole vous
+avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec
+monsieur votre pere; eh bien, cette parole etait fausse.
+
+Elle recula de deux pas, et me regardant d'une facon etrange ou il y
+avait plus de curiosite que de colere:
+
+--Fausse? dit-elle.
+
+--Voici la verite. Apres avoir danse avec vous sans vous connaitre,
+attire seulement pres de vous par une profonde sympathie et par une
+vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincere,--j'ai demande a
+Marius Bedarrides qui vous etiez. Alors il m'a parle de vous, du general
+et de ce _saule_,--temoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu
+vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupe de cette diligence, au
+lieu de me taire ou de vous dire la verite, j'ai invente cette fable
+ridicule d'une mission a Cassis.
+
+--Sinon ridicule, au moins etrange dans l'intention qui l'a inspiree.
+
+--Oh! l'intention, je la defendrai, car je vous fais le serment qu'elle
+n'etait pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voila tout. Et en me
+retrouvant avec vous, j'ai ete amene, je ne sais trop comment, peut-etre
+par crainte de paraitre avoir cherche et prepare cette rencontre, j'ai
+ete entraine dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes
+levres et qui depuis s'est compliquee d'incidents auxquels le hasard a
+eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai ete
+par vous et par monsieur votre pere, je ne peux pas persister plus
+longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte.
+
+Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce
+qu'elle allait repondre deciderait de ma vie et l'angoisse m'etreignait
+le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parle, mais j'avais peur d'avoir
+mal parle, et ce que j'avais dit n'etait pas tout ce que j'aurais voulu
+dire.
+
+--Et que voulez-vous que je reponde a cette confidence extraordinaire?
+dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi.
+
+--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la verite, vous continuerez
+d'etre ce que vous etiez alors que vous ne le saviez pas.
+
+J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-etre,
+nous restames en face l'un de l'autre, moi les yeux fixes sur son visage
+epiant le mouvement de ses levres, elle le regard attache sur le sable
+de l'allee.
+
+--Allons rejoindre mon pere, dit-elle enfin, il doit etre maintenant
+reveille.
+
+Ce n'etait pas la reponse que j'esperais, ce n'etait pas davantage celle
+que je craignais, et cependant c'etait une reponse.
+
+
+
+IX
+
+Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la
+femme n'aient point l'esprit fait de meme, mais dans les choses de la
+vie cette diversite amene souvent des difficultes de s'entendre et de
+se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop preciser, est accuse de
+grossierete ou de durete par la femme; la femme, pour etre restee dans
+une certaine indecision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de
+la duplicite et de la tromperie.
+
+C'etait precisement cette indecision que je reprochais a Clotilde en
+marchant silencieux pres d'elle pour venir retrouver son pere. Qu'y
+avait-il au juste dans sa reponse? On pouvait l'interpreter dans le sens
+que l'on desirait, mais lui donner une forme nette et precise etait bien
+difficile.
+
+Je n'eus pas le temps, au reste, d'etudier longuement ce point
+d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en
+entrant dans le salon nous trouvames le general eveille et de fort
+mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et meme _sacrant_, comme disait
+la vieille servante.
+
+--Comprends-tu ce qui se passe? s'ecria-t-il lorsqu'il vit sa fille
+entrer, l'abbe Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir
+faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain,
+me voila pour une journee entiere colle sur ce fauteuil avec mon sacre
+rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misere, misere.
+
+--Si tu veux de moi? dit-elle.
+
+--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi;
+croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait
+l'echec du berger; une partie finie au quatrieme coup sans qu'aucune
+piece ait ete enlevee, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion
+coiffe_.
+
+Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait a moi, car dans mon
+incertitude sur le sens que je devais donner a la reponse de Clotilde
+j'avais peur que celle-ci ne se fachat de ma proposition. Cependant je
+finis par me risquer:
+
+--Si vous vouliez m'accepter, general?
+
+C'etait a Clotilde bien plus qu'au general que ces paroles
+s'adressaient.
+
+Mais ce fut le general qui repondit:
+
+--Trop de complaisance, capitaine, vous n'etes pas venu a Cassis pour
+jouer aux echecs.
+
+Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis
+qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie?
+
+Cette esperance me rendit eloquent pour insister, et le general qui ne
+demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'etais
+heureux de faire sa partie.
+
+Et, de fait, je l'etais pleinement: l'esprit tranquillise par ma
+confession, le coeur comble de joie par le regard de Clotilde, je me
+voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais
+tout esperer.
+
+Je m'appliquai a jouer de mon mieux pour etre agreable au general. Mais
+j'etais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes.
+J'etais fremissant d'emotion et le regard de Clotilde que je rencontrais
+souvent (car elle s'etait installee dans le salon), n'etait pas fait
+pour me calmer. D'un autre cote, la facon de jouer du general me
+deroutait. Pour lui, la partie etait une veritable bataille, et il y
+apportait l'ardeur et l'entrainement qu'il montrait autrefois dans
+les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait
+naturellement les Francais; mon roi etait Alexandre, le sien etait
+Napoleon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs;
+apres un succes il criait: Vive l'empereur!
+
+Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais apres une defense
+assez convenable et assez longue pour que le general fut fier de sa
+victoire.
+
+--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la
+main, vous etes un brave; il y a de bons elements dans la jeune armee.
+
+--Voulez-vous me donner une revanche, general?
+
+--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez
+a Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la
+jeune armee, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la
+situation politique dans votre regiment.
+
+--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, la-bas, loin des villes,
+n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.
+
+--Je comprends ca, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est
+ce sentiment que je vous demande: vous etes pour le retablissement de
+l'empire, j'espere?
+
+L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins genante,
+car si je ne voulais pas blesser les opinions du general, d'un autre
+cote il ne me convenait pas de donner un dementi aux miennes; c'etait
+assez de mon premier mensonge.
+
+--Je serais assez embarrasse pour vous dire le sentiment de mes hommes,
+car, a parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu
+parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armee et
+encore plus d'une tres-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni
+l'une ni l'autre n'a reussi.
+
+--Aupres des soldats, bien; mais aupres des officiers? Nous sommes
+dans une situation ou les gens qui sont capables d'intelligence et de
+raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le
+prince Louis-Napoleon a ete nomme president de la Republique, qu'a-t-il
+pu faire depuis ce temps-la pour la bonheur de la France?
+
+--Rien.
+
+--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empeche
+par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblee. Ces
+partis font-ils eux-memes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer
+le pouvoir, sans avoir personne en etat de l'exercer. Incapables de
+faire, ils n'ont de puissance que pour empecher de faire. Avec eux, tout
+gouvernement est impossible: la Republique aussi bien que la monarchie.
+Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et
+cela ne peut cesser que par le retablissement de l'empire.
+
+--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme
+comme Napoleon se remplace.
+
+--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idees, et son
+neveu est son heritier.
+
+--Par droit de naissance, peut-etre; mais la naissance ne suffit pas
+pour une tache aussi grande.
+
+--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous
+concede que c'etait une affaire mal combinee, et cependant voyez quel
+effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas
+ce jeune homme se sont laisse entrainer par l'influence de son nom, et
+des soldats ont refuse de marcher contre lui parce qu'il etait le
+neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige
+napoleonien?
+
+--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le
+subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille a le
+porter et a l'exercer.
+
+--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait
+ete juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car precisement
+l'affaire de Strasbourg aurait change cela en prouvant a ce jeune homme
+qu'il portait dans sa personne ce prestige napoleonien. Cette affaire
+qui n'a pas reussi immediatement lui a donc donne une grande force au
+moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demande a cette force de
+produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable.
+Boulogne a produit le meme resultat: on a ri du petit chapeau et de
+l'aigle....
+
+--A-t-on eu tort?
+
+--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant
+qu'on riait, on ne voyait pas que des generaux etaient prets a se
+rallier au pretendant et qu'un regiment etait gagne. C'etait la un fait
+considerable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement regulier,
+qui en somme repondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que
+doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous
+avons! La France va se jeter dans l'empire comme une riviere se jette
+dans la mer; nous avons vu la riviere se former a Strasbourg, grossir
+a Boulogne, devenir irresistible le 10 decembre; aujourd'hui, elle n'a
+plus qu'a arriver a la mer, et si ce n'est demain, ce sera apres demain.
+
+Je levai la main pour prendre la parole et repondre, mais Clotilde
+posa son doigt sur ses levres, et devant ce geste qui etait une sorte
+d'engagement et de complicite, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi
+contrarier les opinions du general?
+
+--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la general, qui
+s'echauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple;
+puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-meme, il
+faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la
+Republique il faut une transition, et c'est le sang de Napoleon se
+mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce
+passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France,
+un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoleon. Et
+pourquoi? Parce que Napoleon est tombe avec la France sur le champ de
+bataille, les armes a la main; la France et lui, lui et la France ont
+ete ecrases en meme temps par l'etranger, et Dieu merci, il y a assez de
+patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-la.
+Ah! s'il s'etait fait faire prisonnier miserablement sur un champ de
+bataille ou le sang de tout le monde aurait coule excepte le sien; ou
+bien s'il s'etait sauve honteusement dans un fiacre pour echapper a une
+emeute, on l'aurait depuis longtemps oublie, et si l'on se souvenait de
+lui encore ce serait pour le mepriser. Mais non, mais non, il est mort
+dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voila
+pourquoi la France crie "Vive l'empereur!"
+
+Malgre son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix
+formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des
+larmes roulaient dans ses yeux.
+
+--Voila pourquoi j'attends le retablissement de l'empire avec tant
+d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir
+l'empereur venge. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la
+premiere chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas
+une goutte du sang des Napoleon dans les veines. Mais je suis sans
+inquietude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux
+d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Helene. C'est comme
+si c'etait ecrit. Puis apres les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il
+debarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontiere du
+Rhin, et nous verrons des prefets francais a Cologne et a Mayence
+comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra
+organiser la premiere armee du monde et il l'organisera, car ce n'est
+pas sur l'armee qu'un Bonaparte ferait des economies; vous verrez quelle
+armee nous aurons. Mais ce n'est pas seulement a l'etranger qu'il
+relevera la France; a l'interieur, il nous delivrera du clerge, et comme
+les Napoleon sont des honnetes gens, il remettra les financiers a leur
+place et ne laissera pas la speculation corrompre le pays. Charge des
+affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoleon
+sont les heritiers de la Revolution, il promenera le sabre de la
+Revolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres.
+
+Pensant au role de Napoleon Ier, je ne pus m'empecher de secouer la
+tete.
+
+--Vous ne croyez pas ca? dit le general. C'est parce que je m'explique
+mal. Mais venez diner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le
+commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoleon. Il connait les
+idees du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous
+venir dimanche?
+
+Je n'avais aucune envie de connaitre les idees du prince, et ne voulais
+pas etre converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir
+Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.
+
+
+
+X
+
+Dans l'invitation du general Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une
+heureuse occasion de passer une journee avec Clotilde, mais la reflexion
+ne tarda pas a me montrer qu'il y avait autre chose.
+
+Clotilde et son pere ne seraient pas seuls a ce diner, il s'y trouverait
+aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un element
+etranger,--la politique.
+
+Faire de la politique avec le general, c'etait bien ou plutot cela etait
+indifferent; en realite, il s'agissait tout simplement de le laisser
+parler et d'ecouter sa glorification de Napoleon. Il avait vu des choses
+curieuses; sa vie etait un long recit; il y avait interet et souvent
+meme profit a le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses
+opinions et ses sentiments? c'etait le representant d'un autre age. Je
+ne suis point de ceux qui, en presence d'une foi sincere, haussent les
+epaules parce que cette foi leur parait ridicule, ou bien qui partent en
+guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de
+la theorie de l'imperialisme et dans le domaine de la devotion a saint
+Napoleon, je n'avais qu'a ouvrir les oreilles et a fermer les levres.
+
+Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester
+toujours sur ce terrain et de m'y enfermer?
+
+Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac
+m'inquietait.
+
+Quel etait cet homme?
+
+Un ami du president de la Republique, disait le general Martory, un
+confident de ses idees; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne,
+m'avait dit Marius Bedarrides.
+
+Il n'y avait pas la de quoi me rassurer.
+
+Le president de la Republique, je ne le connais pas, mais ce que je sais
+de lui n'est pas de nature a m'inspirer estime ou sympathie pour ses
+amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme
+par son education, n'a appris que le dedain de la moralite et le mepris
+de l'humanite, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai
+peur de ses amis.
+
+Si a ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de
+Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma defiance augmentent, car pour
+s'etre lance dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait
+etre le plus etourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.
+
+Revenu a Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquietude et
+savoir un peu mieux ce qu'etait ce commandant de Solignac. Mais comme il
+ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le
+connaitre, je m'en allai a la bibliotheque de la ville. Je trouverais
+la sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le
+role qu'avait joue le commandant dans les deux conspirations de
+Louis-Napoleon. En faisant une sorte d'enquete parmi mes amis j'avais
+des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des
+relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approche d'assez
+pres pour me dire qui il etait; mais ce moyen pouvait eveiller la
+curiosite, et une fois la curiosite excitee on pouvait apprendre ma
+visite a Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour
+Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on put soupconner mon
+amour.
+
+Quand je fis ma demande au bibliothecaire, que j'avais rencontre chez un
+ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant.
+
+--Vous aussi, dit-il, vous voulez etudier les conspirations de
+Louis-Napoleon?
+
+--Cela vous etonne?
+
+--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont
+venus m'adresser la meme demande que vous. C'est une bonne fortune pour
+notre bibliotheque qui n'etait point habituee a voir MM. les officiers
+frequenter la salle de lecture. On prend ses precautions.
+
+--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer?
+
+--Nous ne nous inquietons des intentions de nos lecteurs, dit-il en
+remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons
+affaire a un collegien qui nous demande _la Captivite de Saint-Malo_ de
+Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire
+_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur
+le Merite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si
+simples.
+
+--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'etes point encore assez et vous
+cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle.
+
+--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous etes le
+cent unieme officier qui veut connaitre l'histoire des conspirations de
+Louis-Napoleon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensee
+sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces
+conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont a la mode;
+voila tout.
+
+Blesse de voir qu'on pouvait me soupconner de chercher a apprendre
+comment une conspiration militaire reussit ou echoue, je me departis de
+ma reserve.
+
+--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont
+fait rentrer dans l'armee des officiers qui ont pris part aux affaires
+de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposes a avoir un de ces
+officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel role il a
+joue dans cette affaire; voila ce qui explique notre curiosite.
+
+--Je n'ai jamais pretendu autre chose, dit le bibliothecaire en me
+faisant apporter les livres qui pouvaient m'etre utiles.
+
+La lecture confirma l'opinion qui m'etait restee de ces equipees: rien
+ne pouvait etre plus follement, plus maladroitement combine, et le role
+que le prince Louis-Napoleon avait joue dans les deux me parut tout a
+fait miserable, sans un seul de ces actes de courage temeraire, sans un
+seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on
+trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires.
+
+D'un bout a l'autre la lecture de ces pieces revele la platitude la plus
+absolue chez le chef de ces entreprises. Napoleon revenant de l'ile
+d'Elbe a marche en triomphe sur Paris; comme il se dit l'heritier de
+Napoleon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg a Paris la premiere
+fois, de Boulogne a Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau,
+il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour
+qu'un aigle, dresse a venir prendre la sa nourriture, vole au-dessus de
+sa tete.
+
+Si tout cela n'avait pas le caractere de l'authenticite, on ne voudrait
+pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire a un monomane, non a un
+pretendant; et c'est ce monomane qu'on a accepte pour President de la
+Republique, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi
+le parti royaliste et le parti republicain ne repandent-ils pas ces deux
+proces dans toute la France? il n'y a qu'a faire connaitre cet homme
+pour qu'il devienne un sujet de risee: si les paysans veulent un
+Napoleon, ils ne voudront pas un faux Napoleon; s'ils acceptent un
+aigle, ils se moqueront d'un perroquet.
+
+Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est
+pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous
+n'etions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous
+conduire a une revolution militaire, je n'aurais bien certainement point
+passe mon temps a etudier les antecedents judiciaires du futur empereur.
+
+Quant a ceux du commandant de Solignac, pour etre d'un autre genre
+que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et
+interessants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on
+pourrait le desirer, car, dans ces deux conspirations, il parait n'avoir
+occupe qu'un rang tres-secondaire.
+
+A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la
+cause du prince Louis-Napoleon parce qu'il croit que c'est celle de la
+France; pour lui, ses croyances, ses esperances se resument dans un nom:
+"l'Empereur," et le prince Louis est l'heritier de l'empereur. Il a
+ete entraine par la reconnaissance du souvenir et par la fidelite des
+convictions; il le serait encore. Il ne se defend donc pas; il se
+contente de repondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une
+condamnation sera la confirmation du devoir accompli.
+
+Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que
+c'eut ete celle du general Martory, s'il avait pris part a ces complots.
+Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses reponses des
+inconsequences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccuses, on
+trouve des contradictions qui font douter de sa sincerite.
+
+Au lieu d'avoir ete un simple soldat de la conspiration, comme il veut
+le faire croire, il parait avoir ete un de ses chefs; au lieu d'avoir
+ete entraine, il semble qu'il a entraine les autres; au lieu d'avoir
+obei a la voix de la France, il pourrait bien n'avoir ecoute que celle
+de son interet et de son ambition.
+
+Mais ce sont plutot la des insinuations resultant de l'ensemble des deux
+proces que des accusations nettement formulees, tant la conduite du
+commandant a toujours ete habile et prudente: jamais il ne s'est avance,
+jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente
+partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant delit:
+c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du
+feu les marrons qu'il doit croquer.
+
+Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'etat de ses
+affaires au moment ou il se fait le complice de son prince. Elles
+etaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient etre
+relevees que par un coup desespere.
+
+Ne en 1790, M. de Solignac fait les dernieres campagnes de l'empire; a
+Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparente a de
+bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en
+1832, commandant la premiere circonscription de remonte, il donne sa
+demission. Il y a de graves irregularites dans sa caisse, et un grand
+nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touche le
+prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant ete encaisses par le
+commandant. Il prend alors du service dans l'armee belge, mais pour peu
+de temps, car bientot encore il donne sa demission.
+
+J'en etais la de mon etude quand je m'entendis appeler par mon nom.
+
+C'etait Vimard, le capitaine d'etat-major que tu as du connaitre quand
+il etait a Oran; il s'etait assis en face de moi sans que je le visse
+entrer.
+
+--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ ou
+se trouve le proces de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas,
+voulez-vous me le preter?
+
+Je le lui tendis et me remis a ma lecture. Decidement le bibliothecaire
+ne m'avait pas trompe, ce proces etait a la mode.
+
+Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliotheque, nous restames en
+face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas.
+
+Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'a
+un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas
+cependant sur le pied de l'intimite.
+
+--Etes-vous presse de rentrer? me dit-il.
+
+--Nullement.
+
+--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?
+
+--Et quoi faire au Prado?
+
+--Causer.
+
+--Il s'agit donc d'un complot?
+
+--Pouvez-vous me dire cela, a moi surtout!
+
+--Vous cherchez le silence et le mystere.
+
+--C'est qu'il s'agit d'une chose serieuse que je veux examiner avec
+vous, sans qu'on nous ecoute et nous derange.
+
+--Allons, donc au Prado.
+
+
+
+XI
+
+De la bibliotheque au Prado la distance est assez longue; pendant le
+temps que nous mimes a la franchir par le cours Julien et le cours
+Lieutaud, Vimard garda un silence obstine, qui me laissa toute liberte
+pour reflechir a sa demande d'entretien.
+
+Pourquoi cet entretien?
+
+Pourquoi ce mystere?
+
+Pourquoi nous etions-nous rencontres a la bibliotheque consultant l'un
+et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?
+
+Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait a peu pres desert, Vimard
+se decida a parler.
+
+--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?
+
+--Beaucoup.
+
+--C'est que je ne desire pas que ce que j'ai a vous dire soit entendu,
+et quand je suis sous l'impression d'une forte preoccupation, je ne peux
+pas parler pour ne rien dire.
+
+--Maintenant, je serai seul a vous entendre.
+
+--J'aborde donc le sujet qui nous amene ici; et si je le fais
+franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.
+
+Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et
+apres que je l'eus remercie comme je le devais de la sympathie qu'il me
+temoignait, il continua:
+
+--L'idee de m'ouvrir a vous m'est venue en vous trouvant a la
+bibliotheque et en vous voyant etudier les proces de Strasbourg et de
+Boulogne que je venais moi-meme lire. Il m'a paru qu'il y avait dans
+cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
+si tous deux en meme temps nous nous occupions du meme sujet, c'etait
+que tres-probablement nous avions les memes raisons pour le faire. Je
+vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous
+me direz apres quelles sont les votres. Mais ce n'est pas un marche que
+je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien
+entendu, vous restez maitre de votre secret.
+
+Que voulait-il? M'entrainer dans une conspiration? Cela n'etait guere
+probable, etant donne son caractere honnete et droit. Mais alors, s'il
+ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces precautions de
+langage? Il ne pouvait pas avoir les memes raisons que moi pour vouloir
+connaitre le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosite etait
+vivement excitee.
+
+--Mon secret est bien simple, dis-je.
+
+--Je vous en felicite et je voudrais que la mien fut comme le votre,
+mais il ne l'est pas et voila pourquoi je persiste dans mon idee de m'en
+ouvrir a vous, afin que nous tenions a nous deux une sorte de petit
+conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
+meme pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les memes
+raisons pour prendre une resolution. Mais bien que par le peu de mots
+que vous venez de dire, je vois que vous n'etes pas dans une situation
+identique a la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.
+
+Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas
+rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la
+confiance qu'il me temoignait.
+
+A la fin, toutes ses precautions oratoires etant prises, il abandonna le
+langage obscur et entortille dont il s'etait jusque-la servi pour parler
+plus clairement:
+
+--Si on venait vous tater, me dit-il, pour savoir de quel cote vous vous
+rangeriez dans le cas d'un conflit entre le president de la Republique
+et l'Assemblee, quelle serait votre reponse?
+
+--Elle serait simple et nette; je me rangerais du cote de celui qui
+respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas
+autre chose a faire, nous autres soldats; notre route est tracee, nous
+n'avons qu'a la suivre: c'est tres-facile.
+
+--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas
+comme vous, et alors dans l'obscurite, il est bien permis d'hesiter et
+de tatonner.
+
+--Qui fait cette obscurite?
+
+--Les circonstances politiques.
+
+--Et qui fait les circonstances politiques?
+
+--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.
+
+--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en meme temps
+que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur
+ambition. Si on a fait l'obscurite dans la situation politique, c'est
+qu'on espere profiter de cette obscurite; l'ombre est propice aux
+complots.
+
+--Vous croyez donc aux complots?
+
+--Et vous?
+
+Il hesita un moment, mais sa reserve ne dura que quelques secondes.
+
+--Moi, dit-il, je crois a un travail considerable qui se fait dans
+l'armee.
+
+--Au profit de qui?
+
+--Au profit de Louis-Napoleon.
+
+--He bien, cela doit vous suffire pour eclairer votre route. Si
+Louis-Napoleon travaille l'esprit de l'armee, c'est pour se l'attacher.
+Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armee? Non, n'est-ce
+pas, mais par interet, pour s'appuyer sur nous et se faire president a
+vie ou empereur. He bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est
+indiquee. Nous ne sommes pas des pretoriens pour faire des empereurs de
+notre choix. Nous sommes l'armee de la France et c'est a la France qu'il
+appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas a nous de lui
+imposer par la force de nos baionnettes celui qu'il nous plait de
+prendre. Nous ne devons pas ecouter les emissaires du president; car le
+jour ou celui-ci aura la conviction que l'armee le suivra, l'empire sera
+fait par une revolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
+trop l'armee pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de
+cette honte.
+
+--Et cependant il y a dans l'armee des esprits honnetes, qui croient que
+l'empire doit faire la grandeur de la France.
+
+--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la
+France dans le retablissement de la monarchie legitime ou dans la
+consolidation de la Republique. Mais ce que nous avons le droit de
+penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors
+c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
+soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a ete l'ami et l'officier
+d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orleans; notre
+chef d'escadron, qui est republicain, soutiendra la Republique;
+Mazurier, qui aime le desordre et la canaille, soutiendra la canaille,
+et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui
+sera le triomphe de l'anarchie. Voila, mon cher, a quoi l'on arrive en
+ecoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses interets, au
+lieu d'ecouter sa conscience. Et c'est la ce qui m'indigne contre
+Louis-Napoleon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de
+corrompre l'armee; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orleans,
+les republicains agissent comme lui? il est le seul a vouloir faire de
+l'armee un instrument de revolution. S'il reussit, la France est perdue;
+il n'y a plus d'armee; il n'y a plus d'honneur militaire.
+
+--Vous n'aimez pas Louis-Napoleon.
+
+--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la repulsion qu'il
+m'inspire n'est point causee par des preferences que j'aurais pour le
+representant d'un autre parti. Je n'ai point de preferences politiques,
+ou plutot je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de
+famille, je devrais etre legitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
+davantage orleaniste ou republicain.
+
+--Alors qu'etes-vous donc?
+
+--Je suis ce que sont bien d'autres Francais; je suis du parti du
+gouvernement adopte par le pays et qui s'exerce honnetement en
+respectant les droits et la liberte de chacun. Je n'aurais peut-etre
+pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un
+gouvernement legal et jamais je ne mettrai mon sabre, si leger
+qu'il puisse etre, au service de ceux qui voudraient renverser ce
+gouvernement.
+
+Vimard s'arreta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:
+
+--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous
+entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble ou nous vivons
+d'incertitude et d'indecision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme,
+qui ne cherche pas son chemin.
+
+--Et cependant, l'on m'a reproche souvent mon indifference en matieres
+politiques. Peut-etre, en effet, vaut-il mieux etre un homme de parti,
+comme il vaut mieux peut-etre aussi etre un homme religieux. Les
+convictions bien arretees sont, je crois, une grande force. Mais enfin
+l'indifference politique, comme l'indifference religieuse, n'empeche pas
+d'etre un honnete homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien,
+je vous donne ma parole que, dans les circonstances presentes, quoi
+qu'il arrive, je saurai rester un honnete soldat.
+
+Nous marchames pendant quelques instants, reflechissant l'un et l'autre;
+Vimard a je ne sais trop quoi, moi a ce que cet entretien avait de
+singulier; car venu au Prado pour ecouter les confidences et les secrets
+de Vimard, j'avais parle presque seul. Il rompit le premier le silence.
+
+--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'interet du
+parti napoleonien?
+
+--Jamais.
+
+--He bien, je l'ai cru, en vous voyant a la bibliotheque, et c'est pour
+savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amene ici pour
+tenir conseil et m'entendre avec vous.
+
+--On vous a donc fait ces ouvertures a vous?
+
+--Oui, a moi, comme a un grand nombre d'officiers.
+
+--Une conspiration?
+
+--Non, car s'il avait ete question d'une conspiration, on y aurait mis,
+je pense, plus de reserve.
+
+--C'est tout haut qu'on vous demande si vous etes disposes a appuyer le
+retablissement de l'empire.
+
+--He, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier
+mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos
+au negociateur. On nous represente seulement qu'un jour ou l'autre un
+conflit eclatera entre le president de la Republique et l'Assemblee, et
+l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armee a se ranger du
+cote de Louis-Napoleon; en meme temps on glisse quelques mots adroits
+sur les avantages personnels qui resulteront pour les officiers disposes
+a prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un
+homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de
+Solignac.
+
+En entendant ce nom, il m'echappa un mouvement involontaire.
+
+--Vous le connaissez? demanda Vimard.
+
+--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les proces de
+Strasbourg et de Boulogne.
+
+--C'etait precisement pour savoir quel avait ete son role dans ces deux
+affaires que je suis alle a la bibliotheque. Ici il se remue beaucoup,
+et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu a Marseille, a Toulon, a
+Grenoble, a Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le
+connaitriez aussi; c'est un homme que je crois tres-habile.
+
+--Le proces le montre tel.
+
+--S'il y a jamais un mouvement napoleonien, il tiendra tout le Midi dans
+sa main, et c'est la un point tres-important, car la Provence entiere
+est legitimiste ou republicaine, et l'on assure que la Societe des
+montagnards y est tres-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
+action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une facon
+mysterieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle
+part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement a
+Cassis, comme un vieux soldat retraite, et il parait n'avoir pas d'autre
+occupation que de faire la partie du general Martory, une culotte de
+peau, celui-la, et tout a fait inoffensif. Pour mieux tromper les
+soupcons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au
+mieux avec la fille du general.
+
+--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune
+fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosite.
+
+--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune
+importance a son egard, mais seulement a l'egard de Solignac.
+
+--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.
+
+--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles seduites
+par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Neree, d'aimer
+jamais une femme qui ait ete perdue par un vieux libertin. Toute femme
+peut se relever, excepte quand elle a ete fletrie par un vieillard.
+C'est l'experience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui
+vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers a
+la faussete du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit
+profite a Solignac. Mais puisque vous connaissez le general Martory, je
+ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou
+l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tater et vous
+engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis
+content qu'il s'adresse a vous, il aura a qui parler.
+
+--Croyez bien qu'il a deja entendu plus d'une fois ce que je lui
+repondrai: l'armee n'est pas si disposee a se livrer qu'on le veut dire.
+
+
+
+XII
+
+Si la presence de ce Solignac au diner du general Martory m'avait tout
+d'abord inspire une certaine inquietude, maintenant elle me revoltait. A
+la pensee de me trouver a la meme table que cet homme, je n'etais
+plus maitre de moi; des bouffees de colere m'enflammaient le sang;
+l'indignation me soulevait.
+
+Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard.
+Pas meme pendant l'espace d'un millieme de seconde, je n'admis la
+possibilite que ce propos infame eut quelque chose de fonde. C'etait
+une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus
+miserable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.
+
+Mais enfin une blessure profonde m'avait ete portee; le souffle
+empoisonne de cette calomnie avait passe sur mon amour naissant comme
+un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la
+Provence: les plantes surprises dans leur eclosion garderont pour toute
+leur vie la marque de ses brulures; sur leurs rameaux reverdis il
+poussera de nouvelles feuilles, il s'epanouira d'autres fleurs, ce ne
+seront point celles qui ont ete dessechees dans leur bouton.
+
+Et j'allais m'asseoir pres de cet homme; il me parlerait; je devrais lui
+repondre.
+
+Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant
+moi, il me faudrait arranger mes reponses au gre du general, au gre meme
+de Clotilde, qui partageait les idees de son pere, ou qui tout au moins
+voulait qu'on ne les contrariat point.
+
+La situation etait delicate, difficile, et, quoi qu'il advint, elle
+serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et
+l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour
+Cassis.
+
+Le general me recut comme si j'etais son ami depuis dix ans; quand
+j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de
+moi et me serrer les mains.
+
+--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le diner, nous allons
+prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive
+l'empereur!
+
+Il appela pour qu'on nous servit; mais, au lieu de la servante, ce fut
+Clotilde qui parut. Elle aussi me recut comme un vieil ami, avec un doux
+sourire elle me tendit la main.
+
+Les inquietudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se
+dissiperent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et
+instantanement je vis le ciel bleu.
+
+Mais cette eclaircie splendide ne dura pas longtemps, le general me
+ramena d'un mot dans la realite.
+
+--Puisque vous etes le premier arrive, dit-il, je veux vous faire
+connaitre les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on
+est dans l'intimite comme ici, c'est une bonne precaution a prendre, ca
+donne toute liberte dans la conversation sans qu'on craigne de casser
+les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont
+je vous ai deja assez parle pour que je n'aie rien a vous en dire
+maintenant; un brave soldat qui eut ete un habile diplomate, un habile
+financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir a connaitre.
+
+Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.
+
+--Ensuite, continua le general, l'abbe Peyreuc. Que ca ne vous etonne
+pas trop de voir un pretre chez un vieux bleu comme moi; l'abbe Peyreuc
+n'est pas du tout cagot, c'est un ancien cure de Marseille qui s'est
+retire a Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la
+gaudriole, maintenant il entend tres-bien la plaisanterie. Pas besoin
+de vous gener avec lui. Enfin, le troisieme convive, Cesar Garagnon,
+negociant a Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de
+corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achete bon marche, un
+beau garcon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux
+d'offrir a mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas,
+ce dont je l'approuve, car la fille d'un general n'est pas faite pour un
+pekin de cette espece.
+
+Au moment ou le general prononcait ce dernier mot, la porte s'ouvrit
+devant M. Cesar Garagnon lui-meme, et ma jalousie, qui s'eveillait deja,
+se calma aussitot. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il
+ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec
+toutes les qualites et les defauts qui constituent ce type, qu'il soit
+Provencal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un pretre
+gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant
+a pas glisses avec des genuflexions, l'abbe Peyreuc, ce qu'on appelle
+dans le monde "un bonhomme de cure."
+
+Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et
+sautillant qui me resonna dans le coeur, et je vis entrer un homme
+petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour
+inspirer confiance s'il n'avait point ete depare par des yeux percants
+et mobiles qui ne regardaient jamais qu'a la derobee, sans se fixer sur
+rien. Avec cela une rapidite de mouvements vraiment troublante, et en
+tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutot que
+celle d'un militaire; un vetement de jeune homme, la moustache et les
+cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et
+fausse.
+
+Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me
+frappait, car il vint a moi amene par le general, et une presentation en
+regle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il etait heureux de faire
+ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis a peine
+ses paroles; en tous cas je n'y repondis que par une inclinaison de
+tete.
+
+Comment allait-on nous placer a table? M. de Solignac serait-il a cote
+de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle a
+manger? Ces interrogations m'obsedaient sans qu'il me fut possible
+d'en detacher mon esprit. Deja je n'etais plus tout au bonheur de voir
+Clotilde; malgre moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur
+le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me
+repetais que c'etait impossible, absolument impossible, et cependant je
+les regardais, je les epiais.
+
+Heureusement rien de ce que je craignais ne se realisa: Clotilde entra
+la premiere dans la salle a manger, et comme la femme n'etait rien dans
+la maison du general, celui-ci placa a sa droite et a sa gauche l'abbe
+Peyreuc et M. de Solignac. Assis pres de Clotilde, frolant sa robe,
+je respirai. Pourvu qu'on n'entreprit pas ma conversion politique, je
+pouvais etre pleinement heureux; apres le diner, si M. de Solignac
+m'emmenait dans le jardin pour me catechiser, je saurais me defendre.
+Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entrainerait-il pas
+dans la politique pendant ce diner? la question etait la.
+
+Tout d'abord les choses marcherent a souhait pour moi, grace au general
+et a l'abbe Peyreuc, qui s'engagerent dans une discussion sur "le
+maigre." Le general, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre,
+racontait que celui-ci lui avait affirme et jure qu'au temps ou il etait
+cuisinier au couvent des Chartreux, la regle traditionnelle dans cette
+maison etait de faire des sauces maigres avec "du bon consomme et du
+blond de veau." L'abbe Peyreuc soutenait que c'etait la une invention
+voltairienne, et la querelle se continuait avec force droleries du cote
+du general, qui tombait sur les moines, et contait, a l'appui de son
+anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient
+cours a la fin du XVIIIe siecle. L'abbe Peyreuc se defendait et
+defendait "la religion" serieusement. Tout le monde riait, surtout
+le general, qui meprisait "la pretraille" et n'admettait le pretre
+qu'individuellement "parce que, malgre tout, il y en a de bons: l'abbe,
+par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse."
+
+Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le
+negociant nous fit verser dans la politique, et instantanement nous y
+fumes plonges jusqu'au cou.
+
+--Il parait qu'on a encore decouvert des complots, dit M. Garagnon.
+
+--On en decouvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assure du
+lendemain, repliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront
+pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les republicains, qui croient
+toujours qu'on veut leur voler leur Republique. Ces gens-la sont comme
+ces meres de melodrame a qui l'on "a vole leur enfant."
+
+Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une
+particularite qui me parut tout a fait caracteristique. C'etait a M.
+Garagnon qu'il repondait et il s'etait tourne vers lui; mais, bien
+que par ses paroles, par la direction de la tete, par les gestes, il
+s'adressat au negociant, par ses regards circulaires, qui allaient
+rapidement de l'un a l'autre, il s'adressait a tout le monde. Cette
+facon de queter l'approbation me frappa.
+
+--Voila qui prouve, conclut le general, qu'il nous faut au plus vite le
+retablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.
+
+--Je crois que la conclusion du general, reprit M. de Solignac, est
+maintenant generalement adoptee; je ne dis pas qu'elle le soit par tout
+le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'a moi,--mais elle l'est
+par la majorite du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.
+
+--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbe Peyreuc.
+
+--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme
+et les moyens. Quand une idee est arrivee a point, elle se fait jour
+fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour
+eclore.
+
+--Vous prevoyez donc des obstacles? demanda l'abbe Peyreuc, qui
+decidement tenait a pousser a fond la question.
+
+--Il faut toujours en prevoir.
+
+--C'est la ce qui fait le bon officier, dit le general; il voit la
+resistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de maniere a l'enfoncer.
+
+--Dans le cas present, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'ou
+la resistance pourrait venir. On me repondra peut-etre,--le regard
+circulaire s'arreta sur moi,--et l'armee? En effet, l'armee seule
+pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que
+nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.
+
+--Assurement, elle ne le voudra pas, affirma le general.
+
+--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armee n'a
+pas de politique.
+
+--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.
+
+--Je comprends que ce que je dis vous etonne; mais vous, negociant, vous
+devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armee en general n'a
+pas de politique, mais je dis en meme temps qu'elle a des interets, et
+c'est a ses interets qu'en fin de compte on obeit toujours en ce monde.
+
+Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion,
+je ne fus pas maitre de moi, et, en entendant cette theorie qui
+atteignait l'armee dans son honneur, et par la m'atteignait
+personnellement, je ne pensai plus a la reserve que je voulais garder et
+levai la main pour repondre.
+
+Mais, en meme temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.
+
+C'etait Clotilde qui me demandait de garder le silence.
+
+Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, eperdu, enivre, le bras
+leve, les levres ouvertes et ne parla point.
+
+
+
+XIII
+
+Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui
+l'appuyait ou le desapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon
+mouvement.
+
+Il s'arreta et, me regardant en face pour une seconde:
+
+--M. de Saint-Neree veut parler, il me semble, dit-il.
+
+Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le
+pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hesitai un moment, quelques
+secondes peut-etre.
+
+--Eh bien? demanda le general.
+
+Clotilde a son tour me regarda.
+
+--Je n'ai rien a dire, general.
+
+--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu:
+j'ai de si mauvais yeux.
+
+--Vous vous adressiez a M. Garagnon, dit Clotilde.
+
+--Parfaitement, et je disais que l'armee, ni plus ni moins qu'un
+individu, obeissait toujours a ses interets. Cela est bien naturel,
+n'est-ce pas, monsieur Garagnon?
+
+--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.
+
+--Cela n'est pas chretien, dit l'abbe Peyreuc en souriant finement.
+
+--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le
+christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il
+obeit si souvent a ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances
+presentes, qui peut le mieux servir les interets de l'armee? Si nous
+trouvons une reponse a cette question, nous aurons bien des chances
+de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de
+prevoir dans quelle balance l'armee doit deposer son epee. Ce n'est pas
+le parti legitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublie que nous
+avons ete les brigands de la Loire.
+
+--Je m'en souviens, interrompit le general en frappant sur la table.
+
+--Ce n'est pas davantage le parti orleaniste, car, sous le gouvernement
+de la bourgeoisie, l'armee est livree aux remplacants militaires. Ce
+n'est pas davantage le parti republicain, qui demande la suppression des
+armees permanentes.
+
+--Quelle stupidite! s'ecria la general.
+
+--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armee, il en reste un qui
+peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoleon seul qui
+peut donner a la France la revanche de Waterloo et dechirer les traites
+de 1815. C'est sous le premier des Napoleon qu'on a vu le soldat devenir
+marechal de France, duc et prince. L'armee est donc bonapartiste dans
+ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'etre
+quand meme elle le voudrait, puisque Napoleon est synonyme de victoire
+et de gloire, les deux mots les plus entrainants pour les esprits
+francais.
+
+--Bravo! cria le general, tres-bien, admirablement raisonne. C'est
+evident.
+
+--Si l'armee ne s'oppose pas au retablissement de l'empire, qui s'y
+opposera? Est-ce le clerge? Je ne le crois pas. Le clerge sait tres-bien
+qu'il a plus a gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.
+
+--Hum! hum! dit le general en grommelant.
+
+--Je m'en rapporte a M. l'abbe.
+
+J'eus un moment d'esperance, croyant que l'abbe allait protester; il
+n'etait pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la verite,
+de la dignite et de la justice.
+
+--Le prince Louis-Napoleon parait vouloir respecter la liberte
+religieuse, dit l'abbe Peyreuc.
+
+--J'etais certain que M. l'abbe Peyreuc ne me contredirait pas,
+poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clerge; le prince,
+au contraire, en a besoin; voila pourquoi le clerge preferera le prince
+a Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il
+rendra. Pas plus que le clerge, la bourgeoisie ne resistera, elle a
+besoin d'un gouvernement stable.
+
+--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous
+laisse travailler et fasse nos affaires politiques a l'etranger pendant
+que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins
+celui-la que veulent les honnetes gens. Ceux qui s'occupent de politique
+sont des "propres a rien" qui ont des effets en souffrance; ils comptent
+sur les revolutions pour ne pas les payer.
+
+Celui-la aussi desertait a son tour, et je restais seul pour protester,
+mais je ne protestai point.
+
+--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au retablissement de
+l'empire, qui est la continuation de 89.
+
+L'empire continuateur des idees de 89, l'empire qui a detourne le cours
+de la Revolution et retabli a son profit les institutions de l'ancien
+regime, c'etait vraiment bien fort, mais j'avais entendu deja trop de
+choses de ce genre sans repliquer pour ne pas laisser passer encore
+celle-la. Que m'importait apres tout, car bien que ce discours
+s'adressat a moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas
+directement a partie? le mepris du silence etait un genre de reponse,
+genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lachete
+d'un plaisir trop doux pour me revolter contre elle.
+
+D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le
+diner touchait a sa fin.
+
+Mais un incident se presenta, qui vint me prouver que je m'etais flatte
+trop tot, d'echapper au danger de me prononcer franchement et de me
+montrer l'homme que j'etais.
+
+On avait apporte sur la table une vieille bouteille de vin du cap de
+l'Aigle, dont l'aspect etait tout a fait venerable.
+
+--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'a present, me dit le general, et
+que vous avez trouve bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous
+faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui
+merite d'etre degustee religieusement. Aussi je trouve que le meilleur
+usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de
+Napoleon.
+
+Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.
+
+Alors le general, levant son verre de sa main droite et posant sa main
+gauche sur son coeur:
+
+--A Napoleon, a l'empereur!
+
+Incontestablement j'aurais mieux aime boire mon vin tout simplement
+sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'etait la qu'un toast
+historique, et, pour etre agreable a Clotilde, je pouvais le porter sans
+scrupule.
+
+Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les
+convives, en m'arrangeant cependant pour paraitre effleurer celui de M.
+de Solignac, et, en realite, ne pas le toucher.
+
+Puis le vin bu, et il etait excellent, je me dis que j'en etait quitte a
+bon compte; mais tout n'etait pas fini.
+
+--Puisque nous sommes ici tous unis dans une meme pensee, dit M. de
+Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande a porter un toast
+qui completera celui du general: a l'heritier de Napoleon, a son neveu,
+a Napoleon III.
+
+Cette fois, c'etait trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai
+a mon voisin sans emplir mon verre.
+
+Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.
+
+--Ce vin ne vous parait pas bon? demanda le general.
+
+--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire
+un second.
+
+M. de Solignac etendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied
+de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne
+le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre
+les autres.
+
+Heureusement on se leva bientot de table, et ce fut une distraction au
+malaise que cette scene avait cause a tout le monde,--M. de Solignac
+excepte.
+
+Le negociant etait un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous
+empecher de revenir a une discussion qui l'effrayait, et il proposa une
+promenade en mer, qui fut acceptee avec empressement.
+
+Nous nous rendimes au port; mais malgre tous mes efforts pour rester
+seul en arriere avec Clotilde, je ne pus y reussir. J'aurais voulu
+m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en
+portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon desir, ou tout
+au moins elle ne voulut pas le satisfaire.
+
+Nous nous embarquames dans le canot sans qu'il m'eut ete possible de lui
+dire un seul mot en particulier.
+
+Le but de notre promenade etait le gouffre de Port-miou, qui se trouve a
+une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout
+a coup dans la ligne des montagnes blanchatres qui va jusqu'a Marseille;
+la mer penetre dans cette anse par une etroite ouverture, puis,
+s'elargissant, elle forme la un petit port encaisse dans de hauts
+rochers dechiquetes; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources
+d'eau douce.
+
+On aborda, et nous descendimes sur la terre, ou, plus justement, sur la
+pierre, car sur ces cotes a l'aspect desole la terre vegetale n'etant
+plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a ete lavee
+et emportee a la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et
+crevasse. Nous nous etions assis a l'ombre d'un grand rocher. Apres
+quelques minutes, Clotilde se leva et se mit a sauter de pierre en
+pierre. Peu de temps apres, je me levai a mon tour et la suivis.
+
+Quand je la rejoignis, elle etait sur la pointe d'un petit promontoire
+et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux,
+elle voulait s'enfoncer dans l'azur.
+
+--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en
+entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais
+peut-etre n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?
+
+--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous
+suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passe a propos de ce
+toast....
+
+--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empecher de
+prendre part a une discussion dangereuse; je n'ai pas reussi, c'est un
+malheur. Je regrette de m'etre avancee si imprudemment; je suis punie
+par ou j'ai peche. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention
+cependant etait bonne, croyez-le.
+
+--C'est moi....
+
+--De grace, brisons la; ce qui rappelle ce diner me blesse....
+
+Et elle me tourna le dos pour s'avancer a l'extremite du promontoire;
+elle alla si loin qu'elle etait comme suspendue au-dessus de la mer
+brisant a vingt metres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avancai pour
+la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arriere.
+
+Je voulus reprendre l'entretien ou elle l'avait interrompu, mais elle me
+prevint:
+
+--Monsieur votre pere est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle
+brusquement.
+
+--Mon pere a donne sa demission en 1830; mais il n'est pas en relations
+suivies avec le roi.
+
+--Enfin il lui est reste fidele et devoue?
+
+--Assurement.
+
+--Et vous, vous etes l'ami du duc d'Aumale?
+
+--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours temoigne une
+grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que
+vous donnez a ce mot.
+
+--Enfin cela suffit; cela explique tout.
+
+J'aurais mieux aime qu'elle comprit les veritables motifs de ma
+repulsion pour Louis-Napoleon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les
+expliquat point par des questions de personne ou d'interet, mais enfin,
+puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter,
+c'etait deja quelque chose; j'avais mieux a faire que de me jeter dans
+la politique.
+
+--Puisque vous m'avez interroge, lui dis-je, permettez-moi de vous poser
+aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grace d'y
+repondre: Partagez-vous les idees de monsieur votre pere?
+
+--Certainement.
+
+--Oui, mais enfin les avez-vous adoptees avec une foi aveugle,
+exclusive, qui eleve une barriere entre vous et ceux qui ne partagent
+pas ces idees?
+
+--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et
+meme si je pense quelque chose?
+
+Il fallait parler.
+
+--C'est que cette question est celle qui doit decider mon avenir, mon
+bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse,
+la voix tremblante, fremissant comme vous me voyez, c'est que je vous
+aime, chere Clotilde, c'est que je vous adore....
+
+--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!
+
+--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que
+vous sachiez....
+
+Elle etendit vivement la main, et son geste fut si imperieux que je
+m'arretai.
+
+--M. de Solignac, dit-elle a voix etouffee.
+
+C'etait en effet M. de Solignac qui nous rejoignait apres avoir escalade
+les rochers par le lit d'un ravin.
+
+--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours etendue; vous
+allez nous departager: M. de Saint-Neree dit que le navire que vous
+voyez la-bas manoeuvrant pour entrer a Marseille, est un vapeur; moi je
+soutiens que c'est un bateau a voiles; et vous, que dites-vous?
+
+
+
+XIV
+
+Ma vie depuis deux mois a ete un enchantement.
+
+Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'etre
+heureux, et dans mes journees trop courtes il ne m'est pas reste une
+minute pour conter mon bonheur.
+
+Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose definie et bornee. Malgre
+les progres de la science, on n'est pas encore arrive a determiner d'une
+maniere rigoureuse, par l'analyse, ses elements constitutifs:
+
+ Amour, 1,730
+ Gaite, 0,367
+ Temperament, 0,001
+ Divers, 0,415
+ -----
+ 2,513
+
+Temperature variable, mais toujours au-dessus de zero.
+
+Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi
+explique mieux que de longues phrases mon etat moral: j'ai vecu depuis
+deux mois dans un reve delicieux.
+
+Reveille, racontez votre reve a quelqu'un, ou simplement
+racontez-vous-le a vous-meme, et ce qui vous a charme ne sera plus que
+peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles
+humaines ne sauraient rendre.
+
+Il est vrai qu'il y a des poetes qui ont su parler du bonheur et qui
+l'ont fait admirablement; c'etaient des poetes, je ne suis qu'un soldat:
+ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu,
+je sais le rapporter plus ou moins fidelement, mais analyser des
+sentiments, expliquer un caractere, resumer une serie d'incidents dans
+un trait saillant, ce n'est point mon fait.
+
+Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquietude, mais elle a
+ete terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre
+entretien au gouffre de Port-miou.
+
+Surpris par M. de Solignac nous avions du redescendre par le lit du
+ravin sans qu'il nous fut possible d'echanger une seule parole en
+particulier. On ne pouvait marcher qu'a la file dans ce ravin etroit
+et raboteux: Clotilde etait passee la premiere, M. de Solignac l'avait
+rapidement suivie et j'etais reste le dernier. Dans cette position il
+nous etait impossible de nous dire un mot intime, et j'avais du me
+contenter d'ecouter Clotilde parlant avec volubilite de la mer, du ciel,
+des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment
+n'etait pour moi qu'un vain bruit.
+
+J'esperais etre plus heureux en arrivant au rivage, mais la encore M. de
+Solignac s'etait place entre nous, et de meme en bateau quand nous nous
+etions rembarques.
+
+On a fait une comedie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on
+les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette
+situation etait exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre
+par le cote comique, je la prenais par le cote tragique: la crainte
+et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit a Clotilde que je
+l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon
+aveu?
+
+Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me repondre,
+je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je
+parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les
+siens.
+
+Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne
+pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard
+de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'etait charge ni de
+reproches ni de colere, mais qu'il etait trouble, au contraire, par
+une emotion douce. Seulement, cela n'etait-il pas une illusion de
+l'esperance? Le desir pour la realite? La question etait poignante pour
+un esprit comme le mien, toujours tourmente du besoin de certitude, qui
+voudrait que dans la vie tout se decidat par un oui ou par un non.
+
+Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eut ete doux au coeur!
+
+Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut
+pendant huit jours rester a Marseille en proie au doute, a l'incertitude
+et a l'impatience.
+
+Enfin, ces huit jours s'ecoulerent secondes apres secondes, heures apres
+heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au
+general, je le devais.
+
+Je m'arrangeai pour arriver a Cassis au moment ou le general se leverait
+de table.
+
+Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:
+
+--Voila un joli soldat qui se presente quand on sort de table; pourquoi
+n'etes-vous pas venu pour _dijuner_?
+
+--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.
+
+--Ca, c'est une excuse.
+
+Le regard de Clotilde que j'epiais parut m'approuver.
+
+Comme la premiere fois que j'avais dejeune a Cassis, le general
+s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumee, il ecouta: "_Veillons
+au salut de l'empire_" que lui joua sa fille. Puis bientot il
+s'endormit.
+
+C'etait le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais
+savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, meme lorsque j'ai charge
+les Kabyles pour mon debut.
+
+Lors de mon premier dejeuner a Cassis, Clotilde, voyant son pere
+endormi, m'avait propose une promenade au jardin. En serait-il de meme
+cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
+piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le
+jardin.
+
+Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit a
+voix basse:
+
+--Restons pres de mon pere.
+
+--Mais j'ai a vous parler; il faut que je vous parle; je vous en
+supplie.
+
+--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut
+pas que je vous ecoute.
+
+--Vous m'ecoutiez l'autre jour.
+
+--C'est un bonheur que vous ayez ete interrompu, et si vous ne l'aviez
+pas ete, je vous aurais demande, comme je vous demande aujourd'hui, de
+n'en pas dire davantage.
+
+--Eh quoi, c'etait la ce que vos regards disaient?
+
+Elle garda un moment le silence; mais bientot elle reprit d'une voix
+etouffee:
+
+--A votre tour, ecoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idees de
+mon pere, croyez-vous qu'il ecouterait ce que vous voulez me dire?
+
+Je la regardai stupefait et ne repondis point.
+
+--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous ecoute;
+si, au contraire, vous ne le croyez pas, epargnez-moi des paroles qui
+seraient un outrage.
+
+Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et
+quand je prevois que je me trouverai dans une situation difficile de
+chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service
+mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
+dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposees.
+Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prevu que
+Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'ecouter, j'avais
+prevu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas
+du tout prevu cette reponse. Aussi je restai un moment interdit, ne
+comprenant meme pas tres-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensee
+etait eloignee de cette conclusion.
+
+Mais, apres quelques secondes d'attention, la lumiere se fit dans mon
+esprit.
+
+--Vous me defendez cette maison! m'ecriai-je sans moderer ma voix et
+oubliant que le general dormait.
+
+--Voulez-vous donc eveiller mon pere?
+
+En effet, le general s'agita sur son fauteuil.
+
+Clotilde aussitot se remit a son piano, et bientot la respiration du
+general montra qu'il s'etait rendormi.
+
+Pendant assez longtemps nous restames l'un et l'autre silencieux: je ne
+sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre
+notre entretien qui, sur la voie ou il se trouvait engage, pouvait nous
+entrainer trop loin. J'avais brusquement, emporte par une impatience
+plus forte que ma volonte, avoue mon amour; mais si angoisse que je
+fusse d'obtenir une reponse decisive, j'aimais mieux rester a jamais
+dans l'incertitude que d'arriver a une rupture.
+
+Clotilde avait repondu d'une facon obscure; fallait-il maintenant
+l'obliger a expliquer ce qui etait embarrasse et preciser ce qui etait
+indecis? Deja, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui
+avait ete sa premiere reponse, j'avais vu ma situation devenir plus
+perilleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser a bout?
+
+Etait-elle femme, d'ailleurs, a parler la langue nette et precise que je
+voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner a
+sa pensee une forme qui permettrait toutes les interpretations?
+
+Ce fut elle qui rompit la premiere ce silence.
+
+--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous
+defendre cette maison, moi?
+
+--Il me semble....
+
+--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir
+pas dit un mot de cela.
+
+--Si ce ne sont pas la vos propres paroles, c'est au moins leur sens
+general.
+
+--Alors, je me suis bien mal expliquee: j'ai voulu vous prier de ne pas
+revenir sur un sujet qui avait ete interrompu l'autre jour, et pour
+cela je vous ai demande de considerer les sentiments de mon pere. Il me
+semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme
+celles qui vous ont echappe a Portmiou. Voila ce que j'ai voulu dire;
+cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais ete
+dans ma pensee de vous "defendre cette maison."
+
+--Et si malgre moi, entraine pas mon... par la violence de..., si je
+reviens a ce sujet?
+
+--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne
+peut pas avoir de conclusion.
+
+--Jamais?
+
+--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une etendue
+qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de
+demain. Qui sait ou nous allons, et ce que nous serons? Chez mon
+pere, meme chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se
+modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon pere a pour vous
+beaucoup de sympathie, je dirai meme de l'amitie, et vous pouvez pousser
+ce mot a l'extreme, vous ne serez que dans la verite: laissez faire
+cette amitie, laissez faire aussi le temps....
+
+--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le general en s'eveillant.
+
+--Je dis a M. de Saint-Neree que tu as pour lui une vive sympathie.
+
+--Tres-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui
+s'est passe l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous.
+J'aimerais mieux que nous fussions de la meme religion; mais un vieux
+bleu comme moi sait ce que c'est que la liberte de conscience.
+
+On apporta les echecs et je me placai en face du general, pendant que
+Clotilde s'installait a la porte qui ouvre sur le jardin. En levant
+les yeux je la trouvais devant moi la tete inclinee sur sa tapisserie;
+c'etait un admirable profil qui se dessinait avec nettete sur la fond de
+verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir ou nous
+en etions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se
+confondaient.
+
+Notre partie fut longuement debattue, et cette fois encore je la perdis
+avec honneur.
+
+--Puisque vous n'etes pas venu diner, vous allez rester a souper, dit le
+general; vous vous en retournerez a la fraiche.
+
+--Etes-vous a cheval ou en voiture? demanda Clotilde.
+
+--En voiture, mademoiselle.
+
+--Eh bien, alors je propose a pere de vous accompagner ce soir; la
+nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'a la Cardiolle et nous
+reviendrons a pied. Cela te fera du bien de marcher, pere.
+
+Ce fut ainsi que, malgre notre diversite d'opinions, nous ne nous
+trouvames pas separes. Je retournai a Cassis le dimanche suivant, puis
+l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de regle que j'irais tous
+les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
+mais je pouvais aimer et j'aimais.
+
+M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute
+liberte,--j'entends liberte de confiance.
+
+
+
+XV
+
+Je crus qu'il me fallait un pretexte aupres du general pour justifier
+mes frequentes visites a Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de
+le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de
+la conversation, il m'en avait dit des episodes, tantot l'un, tantot
+l'autre, au hasard; mais ce n'etaient plus des extraits que je voulais,
+c'etait un ensemble complet.
+
+Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que
+j'aurais quelquefois des moments durs a passer; tout ne serait pas d'un
+interet saisissant dans cette biographie d'un soldat de la Republique et
+de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait
+fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux.
+
+Mais en comptant que dans ces recits il faudrait faire une large part
+aux redites et aux rabachages d'un vieux militaire, qui trouve une chose
+digne d'etre rapportee en detail, par cela seul qu'il l'a faite ou
+qu'il l'a vue,--j'avais pousse les previsions beaucoup trop loin.
+Tres-curieux, au contraire, ces recits, pleins de faits que l'histoire
+neglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la
+physionomie et le caractere d'une epoque,--et quelle epoque que celle
+qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie,
+largement remplie pour un soldat, la periode qui va de 1792 a 1815.
+
+Le general Martory est fils d'un homme qui a ete une illustration du
+Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois a la potence
+ou aux galeres, et non aux honneurs. Le pere Martory, Privat Martory,
+etait en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus celebre des
+faux-sauniers des Pyrenees, et il parait que ses exploits sont encore
+racontes de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire,
+de la Cerdagne et du Caspir. Ses demeles et ses luttes avec ce qu'on
+appelait alors la _justice bottee_ sont restes legendaires.
+
+Des l'age de neuf ans, le fils accompagna le pere dans ses expeditions,
+et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des
+privations et meme des coups de fusil. Depuis le port de Venasque
+jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrenees qu'il n'ait
+traverse la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le
+dos.
+
+A pareille vie les muscles, la force, le caractere et le courage se
+forment vite. Aussi, a quinze ans, le jeune Martory est-il un homme.
+
+Mais precisement au moment meme ou il va pouvoir prendre place a cote
+de son pere et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se
+presentent qui l'arretent dans sa carriere. Le premier est la mort de
+Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade a la
+frontiere. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle.
+
+Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le
+pays ou il a ete une sorte de heros, car les faux-sauniers etaient des
+personnages au temps de la gabelle, ou ils devenaient une providence
+pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe.
+Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir,
+une culotte de velours et de bons souliers.
+
+Ou va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de
+bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas
+peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer
+la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se presente, il
+dine pour deux.
+
+Apres six mois, il ne s'est pas encore beaucoup eloigne de son village;
+car il s'est arrete de place en place, la ou le pays lui plaisait et ou
+il trouvait a travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge la.
+Au mois de novembre, il arrive a la montagne Noire, ce grand massif
+escarpe qui commence les Cevennes.
+
+La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits
+sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de
+fruits aux arbres: la route devient penible pour les voyageurs et il
+ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais ou
+s'arreter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un
+garcon de quinze ans qui n'a pour tous merites qu'un magnifique appetit.
+
+Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq
+sous dans sa poche.
+
+Il marche donc jusqu'au jour ou ses jambes refusent de le porter, car
+il arrive un jour ou lui, qui n'a jamais ete malade, se sent pris de
+frisson avec de violentes douleurs dans la tete et dans les reins; il a
+soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est
+oblige de demander l'hospitalite a un paysan.
+
+La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point
+et on le conduisit a une bergerie ou il put se coucher; la chaleur du
+fumier et celle qui se degageait de cent cinquante moutons tasses les
+uns contre les autres, l'empecha de mourir de froid, mais elle ne le
+rechauffa point, et toute la nuit il trembla.
+
+Le lendemain matin, en entrant dans l'etable, le patre le trouva etendu
+sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains
+etaient couvertes de boutons rouges. C'etait la petite verole.
+
+On voulut tout d'abord le renvoyer; mais a la fin on eut pour lui la
+pitie qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de
+son etable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait
+fait tomber etaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le
+secourir, les moutons appartenant a un proprietaire dont ils n'etaient
+que les fermiers.
+
+Pendant un mois, il resta dans cette etable, s'enfoncant dans le fumier
+quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se
+soutenir, d'autre ressource que de teter les brebis qui venaient
+d'agneler.
+
+Cependant il avait l'ame si solidement chevillee dans le corps, qu'il ne
+mourut point.
+
+Ce fut quand il commenca a entrer en convalescence qu'il endura les plus
+douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le
+gardaient dans leur etable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait
+des brebis ne suffisait plus a son appetit feroce.
+
+Il faut que le visage tumefie et couvert de pustules il se remette en
+route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France
+n'avait point alors des etablissements hospitaliers dans toutes les
+villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse
+par peur de la contagion.
+
+A la fin, on veut bien l'employer a Castres comme terrassier pour vider
+un puisard empoisonne et il est heureux de prendre ce travail que tous
+les ouvriers du pays ont refuse.
+
+Il se retablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays:
+bucheron ici, chien de berger la, maquignon, marinier, etc.
+
+Pendant ce temps, la Revolution s'accomplit, la France est envahie, on
+parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans,
+il s'engage comme tambour.
+
+Enfin, il a trouve sa vocation, et il faut convenir qu'il a ete bien
+prepare au dur metier de soldat de la Revolution et de l'empire; pendant
+vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les
+fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arreter un seul jour;
+il rotira dans les sables d'Egypte, il pourrira dans les boues de
+la Pologne, il gelera dans la retraite de Russie, et toujours on le
+trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont recu ce
+rude apprentissage de la vie, que Napoleon accomplira des prodiges qui
+paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui.
+
+Pour son debut, il est enferme dans Mayence, ce qui est vraiment mal
+commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure a Mayence ne
+ressemble en rien a la faim atroce dont il a souffert dans la montagne
+Noire. Il en rit.
+
+En Vendee, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il
+en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrenees, au temps ou il
+etait faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derriere une
+haie ou cerner dans un chemin creux.
+
+Ou se bat-il, ou plutot ou ne se bat-il pas? Le recit en serait trop
+long a faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'ecrire un
+jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achevera
+de le faire connaitre.
+
+En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple
+soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas grade.
+
+A la revue de l'armee d'Egypte, passee a Lyon par le premier consul,
+celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory.
+
+--Tu etais a Lodi?
+
+--Oui, general.
+
+--A Arcole?
+
+--Oui, general.
+
+--Tu as fait la campagne d'Egypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi
+es-tu simple soldat?
+
+Martory hesite un moment, puis, pale de honte, il se decide a repondre a
+voix basse:
+
+--Je ne sais pas lire.
+
+--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent?
+
+--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.
+
+--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras ecrire, tu
+m'ecriras. Depeche-toi.
+
+--Oui, general.
+
+Et a vingt-six ans, il se met a apprendre a lire et a ecrire avec le
+courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-la aux choses de la guerre.
+
+La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-la, lui a manque;
+l'ambition, d'ailleurs, commence a le mordre, il voudrait etre sergent;
+et il travaille si bien, qu'au moment de la creation de la Legion
+d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant deja une arme d'honneur,
+il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre.
+
+C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il ecrit
+le soir meme une lettre au premier consul; six lignes:
+
+"General premier consul,
+
+"Vous m'avez commande d'apprendre a ecrire; je vous ai obei; s'il vous
+plait maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera,
+j'en suis certain, possible.
+
+"C'est vous dire, mon general, que je vous suis devoue jusqu'a la mort.
+
+"MARTORY,
+
+"Chevalier de la Legion d'honneur, grenadier a la garde consulaire."
+
+A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier:
+caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers etages en deux
+ans et l'empire le trouve lieutenant.
+
+Pendant ces deux annees, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout
+le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donne au travail de
+l'esprit.
+
+Voila l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu
+m'inviter a _dijuner_.
+
+Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la
+peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction
+qu'on me donnait toute preparee, quand je compare ce que je sais a ce
+qu'a appris ce vieux soldat qui a commence par garder les moutons, je
+suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonte. Il peut parler de
+_dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire.
+
+Combien parmi nous, chauffes pour l'examen de l'ecole, ont, depuis ce
+jour-la, oublie de mois en mois, d'annee en annee, ce qui avait effleure
+leur memoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de
+nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que
+lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le miserable
+paysan, a chaque grade gagne s'est rendu digne d'en obtenir un plus
+eleve, et au prix de quel labeur!
+
+Quels hommes! et quelle seve bouillonnait en eux!
+
+Peut-etre, s'il n'etait pas le pere de Clotilde, ne provoquerait-il pas
+en moi ces acces d'enthousiasme. Mais il est son pere, et je l'admire;
+comme elle, je l'adore.
+
+
+
+XVI
+
+J'ai quitte Marseille pour Paris, et ce depart s'est accompli dans des
+circonstances bien tristes pour moi.
+
+Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai recu une lettre de mon pere dans
+laquelle celui-ci me disait qu'il etait souffrant depuis quelque temps,
+meme malade, et qu'il desirait que je vinsse passer quelques jours
+aupres de lui: je ne devais pas m'inquieter, mais cependant je devais ne
+pas tarder et aussitot que possible partir pour Paris.
+
+A cette lettre en etait jointe une autre, qui m'etait ecrite par le
+vieux valet de chambre que mon pere a a son service depuis trente-cinq
+ans, Felix.
+
+Elle confirmait la premiere et meme elle l'aggravait: mon pere, depuis
+un mois, avait ete chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus
+la chambre, et, sans que le medecin donnat un nom particulier a sa
+maladie, il en paraissait inquiet.
+
+Ces deux lettres m'epouvanterent, car j'avais vu mon pere a mon retour
+d'Afrique a Marseille, et, bien qu'il m'eut paru amaigri avec les traits
+legerement contractes, j'etais loin de prevoir qu'il fut dans un etat
+maladif.
+
+Je n'avais qu'une chose a faire, partir aussitot, c'est-a-dire le soir
+meme. Apres avoir ete retenir ma place a la diligence, je me rendis chez
+le colonel pour lui demander une permission.
+
+D'ordinaire, notre colonel est tres-facile sur la question des
+permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier
+s'en aille faire un tour a Paris,--ce qu'il appelle "une promenade a
+Cythere;" il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
+donc que ma demande si legitime passerait sans la moindre observation.
+Il n'en fut rien.
+
+--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous
+refuser, mais je vous prie d'etre absent le moins longtemps possible.
+
+--C'est mon pere qui decide mon voyage, c'est sa maladie qui decidera
+mon retour.
+
+--Je sais que nous ne commandons pas a la maladie, seulement je
+vous prie de nous revenir aussitot que possible, et, bien que votre
+permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne
+pas aller jusqu'a la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon
+cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous
+sommes dans des circonstances ou un colonel tient a avoir ses bons
+officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il
+arrive quelque chose, vous etes un homme sur lequel on peut compter.
+Vous-meme d'ailleurs seriez fache de n'etre pas a votre poste s'il
+fallait agir.
+
+Je n'etais pas dans des dispositions a soutenir une conversation
+politique, et j'avais autre chose en tete que de repondre a ces
+previsions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immediatement
+pour Cassis. Je voulais faire mes adieux a Clotilde et ne pas m'eloigner
+de Marseille sans l'avoir vue.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le general quand je
+lui annoncai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le
+a Paris, ou il restera peu de temps, et vous pourrez peut-etre revenir
+ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de
+Paris a Marseille.
+
+Je pus, a un moment donne, me trouver seul avec Clotilde pendant
+quelques minutes dans le jardin.
+
+--Je ne sais pour combien de temps je vais etre separe de vous, lui
+dis-je, car si mon pere est en danger, je ne le quitterai pas.
+
+N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restames pendant assez
+longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait a
+parler. Je repris donc:
+
+--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois
+par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps
+que je passe loin de vous, je le passe en realite pres de vous par la
+pensee... par le coeur.
+
+Elle fit un geste de la main pour m'arreter, mais je continuai:
+
+--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas
+entendre. C'est une priere que j'ai a vous adresser, et il me semble
+que, si vous pensez a ce que va etre ma situation aupres de mon pere
+malade, mourant peut-etre, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
+de vous ecrire.
+
+Elle recula vivement.
+
+--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'ecrire.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Il m'est impossible, a moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que
+vous faites, sans vous dire que je pense a vous. Ah! chere Clotilde....
+
+Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle
+prit la parole:
+
+--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne
+peux pas vous ecrire ostensiblement.
+
+--Qui vous empeche de jeter une lettre a la poste, soit ici, soit a
+Marseille? personne ne le saura.
+
+--Cela, jamais.
+
+--Cependant....
+
+--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est temoin que je voudrais trouver un
+moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment a ceux que vous allez
+endurer.
+
+Pendant quelques secondes elle resta le front appuye dans ses mains,
+puis laissant tomber son bras:
+
+--S'il vous est possible de sortir quand vous serez a Paris, dit-elle,
+choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera
+par l'idee, et envoyez-le-moi ici tres-franchement, en vous servant
+des Messageries. J'ouvrirai moi-meme votre envoi, qui me sera adresse
+personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.
+
+--Ah! Clotilde, Clotilde!
+
+--J'espere que je pourrai vous repondre pour vous remercier de votre
+envoi.
+
+--Vous etes un ange.
+
+--Non, et ce que je fais la est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas
+etre pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous
+desirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est
+possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.
+
+Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un
+grand laurier rose dont quelques rameaux etaient encore fleuris, elle en
+cassa une branche et me la tendant:
+
+--Si, en arrivant a Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle,
+il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous
+donne d'avance.
+
+Puis vivement et sans attendre ma reponse, elle rentra dans le salon ou
+je la suivis.
+
+L'heure me pressait; il fallut se separer; le dernier mot du general
+fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une
+repetition de mon adresse ou plutot de celle de mon pere, n deg. 50, rue
+de l'Universite; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je
+m'eloignai plein de foi; elle penserait a moi.
+
+Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre a mesure que
+j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec
+inquietude en quel etat j'allais trouver mon pere; en arrivant aux
+portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.
+
+Bien que separe depuis longtemps de mon pere, par mon metier de soldat,
+j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est
+developpee dans une vie commune de quinze annees pendant lesquelles nous
+ne nous sommes pas quittes un seul jour.
+
+Apres la mort de ma mere que je perdis dans ma cinquieme annee, mon pere
+prit seul en main le soin de mon education et de mon instruction. Bien
+qu'a cette epoque il fut prefet a Marseille, il trouvait chaque matin un
+quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journee, apres
+le dejeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses
+travaux pour m'apprendre a lire. Jamais la femme de chambre qui m'a
+eleve, ne m'a fait repeter une lecon.
+
+Convaincu que c'est notre premiere education qui fait notre vie, mon
+pere n'a jamais voulu qu'une volonte autre que la sienne pesat sur mon
+caractere; et ce que je sais, ce que je suis, c'est a lui que je le
+dois. Bien veritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
+fois son fils.
+
+La Revolution de juillet lui ayant fait des loisirs forces, il se
+donna a moi tout entier, et nous vinmes habiter cette meme rue de
+l'Universite, dans la maison ou il demeure encore en ce moment.
+
+Mon pere etait un revolutionnaire en matiere d'education et il se
+permettait de croire que les methodes en usage dans les classes etaient
+le plus souvent faites pour la commodite des maitres et non pour celle
+des eleves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles a mon usage,
+soit qu'il les trouvat dans ses reflexions, soit qu'il les prit dans les
+ouvrages pedagogiques dont il fit a cette epoque une etude approfondie.
+
+Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrege de geographie
+dont je devrais lui repeter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me
+conduisit un matin sur le Mont-Valerien, d'ou nous vimes le soleil se
+lever au dela de Paris. Sans definition, je compris ce que c'etait que
+le Levant. Puis, la lecon continuant tout naturellement, je compris
+aussi comment la Seine, genee tantot a droite, tantot a gauche par les
+collines, avait ete obligee de s'inflechir de cote et d'autre pour
+chercher un terrain bas dans lequel elle avait creuse son lit. Et sans
+que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
+eussent ete prononces, j'eus une idee intelligente des sciences qu'ils
+designent.
+
+Plus tard, ce fut le cours lui-meme de la Seine que nous suivimes
+jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'etait un confluent et je pris
+en meme temps une lecon d'etymologie; a Pont-de-l'Arche, j'appris ce que
+c'est que le flux et le reflux; a Rouen, je visitai des filatures de
+coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetee, a
+l'endroit meme ou cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les
+navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient ete chercher a la
+Nouvelle-Orleans ou a Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient
+ce coton travaille aux peuples sauvages de la cote d'Afrique.
+
+Ce qu'il fit pour la geographie, il le fit pour tout; et quand, a
+quatorze ans, je commencai a suivre les classes du college Saint-Louis,
+il ne m'abandonna pas. En sortant apres chaque classe, je le trouvais
+devant la porte, m'attendant patiemment.
+
+Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette education paternelle, si
+douce, si attentive, et celle que le hasard, a la main rude, donna au
+general Martory?
+
+Je ne sais si elle fera de moi un general comme elle en a fait un du
+contrebandier des Pyrenees, mais ce qu'elle a fait jusqu'a present, c'a
+a ete de me penetrer pour mon pere d'une reconnaissance profonde, d'une
+ardente amitie.
+
+Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois
+fache contre la pesanteur de la diligence, et, a partir de Chalon,
+contre la lenteur du chemin de fer.
+
+Pauvre pere!
+
+
+
+XVII
+
+Nous entrames dans la gare du chemin de fer de Lyon a dix heures
+vingt-cinq minutes du soir; a onze heures j'etais rue de l'Universite.
+
+L'appartement de mon pere donne sur la rue. Des que je pus apercevoir la
+maison, je regardai les fenetres. Toutes les persiennes etaient fermees
+et sombres. Nulle part je ne vis de lumiere. Cela m'effraya, car mon
+pere a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit.
+
+Je descendis vivement de voiture.
+
+Sous la porte cochere je me trouvai nez a nez avec Felix, le valet de
+chambre de mon pere.
+
+--Mon pere?
+
+--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de
+vous, c'est parce que M. le comte avait calcule que vous arriveriez a
+cette heure-ci; il a voulu que je sois la pour vous rassurer.
+
+Je trouvai mon pere allonge dans un fauteuil, et comme je m'attendais a
+le voir etendu dans son lit, je fus tout d'abord reconforte. Il n'etait
+point si mal que j'avais craint.
+
+Mais apres quelques minutes d'examen, cette impression premiere
+s'effaca; il etait bien amaigri, bien pali, et sous la lumiere de la
+lampe concentree sur la table par un grand abat-jour, sa main decoloree
+semblait transparente.
+
+--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'etais certain que
+tu arriverais ce soir; j'avais etudie l'_Indicateur des chemins de fer_,
+et j'avais fait mon calcul de Marseille a Lyon et de Lyon a Chalon;
+seulement, je me demandais si a Lyon tu prendrais le bateau a vapeur ou
+si tu continuerais en diligence.
+
+Ordinairement la voix de mon pere etait pleine, sonore et
+harmonieusement soutenue; je fus frappe de l'alteration qu'elle avait
+subie: elle etait chantante, aigue et, par intervalles, elle prenait des
+intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les levres
+s'agitaient sans qu'il sortit aucun son; des syllabes etaient aussi
+completement supprimees.
+
+Mon pere remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit
+en moi, et, me tendant affectueusement la main:
+
+--Il est vrai que je suis change, mon cher Guillaume, mais tout n'est
+pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te repetera sans doute
+ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-a-dire que je n'ai point de
+veritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
+forces reviendront, et avec les forces la sante se retablira.
+
+Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'esperance, mais qu'il
+ne croyait pas lui-meme a ses propres paroles.
+
+--Maintenant, dit-il, tu vas souper.
+
+Je voulus me defendre en disant que j'avais dine a Tonnerre; mais il ne
+m'ecouta point, et il commanda a Felix de me servir.
+
+--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes!
+Je t'ai fait preparer un souper que tu aimais autrefois quand nous
+revenions ensemble du theatre, et je me fais fete de te le voir manger.
+Qu'aimais-tu autrefois?
+
+--La mayonnaise de volaille.
+
+--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi a table
+et tache de retrouver ton bel appetit de quinze ans.
+
+Je me levai pour passer dans la salle a manger, mais il me retint:
+
+--Tu vas souper la, pres de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse
+plus aller.
+
+Felix m'apporta un gueridon tout servi et je me placai en face de mon
+pere. En me voyant manger, il se prit a sourire:
+
+--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais
+un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui etait plus net; on
+sentait que l'affaire serait serieuse.
+
+Je n'etais guere dispose a faire honneur a ce souper, car j'avais la
+gorge serree par l'emotion; cependant, je m'efforcai a manger, et j'y
+reussis assez bien pour que tout a coup mon pere appelat Felix.
+
+--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade
+avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appetit.
+
+En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de
+salade; il n'etait plus le malade aneanti que j'avais trouve en entrant,
+ses yeux s'etaient animes, sa voix s'etait affermie, le sang avait rougi
+ses mains.
+
+--Decidement, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appele a Paris et
+je vois que j'aurais bien fait de m'y decider plus tot; tu es un grand
+medecin, tu gueris sans remede, par le regard.
+
+--Et pourquoi ne m'avez-vous pas ecrit la verite plus tot?
+
+--Parce que, dans les circonstances ou nous sommes, je ne voulais
+pas t'enlever a ton regiment; qu'aurais-tu dit, si a la veille d'une
+expedition contre les Arabes, je t'avais demande de venir passer un mois
+a Paris?
+
+--En Algerie, j'aurais jusqu'a un certain point compris cela, mais a
+Marseille nous ne sommes pas exposes a partir en guerre d'un jour a
+l'autre.
+
+--Qui sait?
+
+--Craignez-vous une revolution?
+
+--Je la crois imminente, pouvant eclater cette nuit, demain, dans
+quelques jours. Et voila pourquoi, depuis trois semaines que je suis
+malade, j'ai toujours remis a t'ecrire; je l'attendais d'un jour
+a l'autre, et je voulais que tu fusses a ton poste au moment de
+l'explosion. Un pere, plus politique que moi, eut peut-etre profite de
+sa maladie pour garder son fils pres de lui et le soustraire ainsi au
+danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs
+sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser
+la liberte de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnete
+homme dans un regiment pour maintenir ce regiment tout entier.
+
+--Mon regiment n'a pas besoin d'etre maintenu et je vous assure que mes
+camarades sont d'honnetes gens.
+
+--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu
+n'as pas besoin de retourner a ton regiment pour lui, tu en as besoin
+pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des
+circonstances critiques, tu as eu l'habilete de te mettre a l'abri
+pendant la tempete et d'attendre l'heure du succes pour te prononcer.
+
+--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.
+
+--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espere que ta presence va continuer
+de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange.
+
+--Je vous excite et je vous fatigue sans doute.
+
+--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de
+retourner a Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent,
+tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours
+faire l'honnete homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager
+sa personne; apres arrive que voudra; si on est tue ou broye, c'est
+un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a
+toujours ete la mienne, et, bien que je sois reduit a vivre aujourd'hui
+dans ce modeste appartement, sans avoir un sou a te laisser apres moi,
+je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je
+t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on
+l'attend avec une conscience tranquille.
+
+--Oh pere!
+
+--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me depecher de
+reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fievre de te
+voir rester a Paris.
+
+--Avez-vous donc des raisons particulieres pour craindre une revolution
+immediate?
+
+--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis
+cependant pas tout a fait isole du monde. Mon voisinage du
+Palais-Bourbon fait que les deputes que je connais me visitent assez
+volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un
+moment en allant a l'Assemblee ou en retournant chez eux. Plusieurs
+des amis du general Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les
+miens, et en venant chez le general ils montent jusqu'ici. De sorte que
+cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus ou une douzaine de
+deputes d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai
+entendu, il resulte pour moi la conviction que nous sommes a la veille
+d'un coup d'Etat.
+
+--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'Etat annonces a
+l'avance; il y a longtemps qu'on en parle....
+
+--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore
+risque, c'est que toutes les dispositions n'etaient pas prises....
+
+--Le president?
+
+--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblee que viendra un coup d'Etat.
+Il a ete un moment ou elle devait faire acte d'energie, c'etait quand,
+apres les revues de Satory, dans lesquelles on a crie: Vive l'empereur!
+le president et ses ministres en sont arrives a destituer le general
+Changarnier. Alors, l'Assemblee devait mettre Louis-Napoleon en
+accusation. Elle n'a pas ose parce que, si dans son sein il y a des gens
+qui sachent parler et prevoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du cote
+de Louis-Napoleon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande
+capacite politique, mais on est pret a l'action, et le moment ou cette
+notion va se manifester me parait venu. Les partis, par leur faute, ont
+mis une force redoutable au profit de ce pretendant, qui se trouve ainsi
+un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge.
+L'homme est mediocre, incapable de bien comme de mal, par cette
+excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal.
+En dehors de sa personnalite, du but qu'il poursuit, de son interet
+immediat, rien n'existe pour lui; et c'est la ce qui le rend puissant et
+dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et,
+dans un coup d'Etat, ce sont ces gens-la qui sont redoutables; rien ne
+les arrete. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins,
+il y a longtemps qu'il serait sur le trone. On parle toujours de la
+canaille qui attend les revolutions populaires avec impatience. Je l'ai
+vue a l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, a cote de
+celle-ci, il y en a une autre; a cote de la basse canaille, il y a la
+haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohemiens, d'intrigants, de
+declasses, de miserables, de coquins dans la finance, dans les affaires,
+dans l'armee ont tourne leurs regards vers ce pretendant sans scrupule.
+Voyant qu'il n'y avait rien a faire pour eux ni avec le comte de
+Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le general Cavaignac, ils ont
+mis leurs esperances dans cet homme qui par certains cotes de sa vie
+d'aventure leur promet un heureux regne. Il ne faut pas oublier que ce
+qui a fait la force de Catilina c'est qu'il etait l'assassin de son
+frere, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque etait
+poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille
+troupe derriere soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes
+sans lendemain peuvent triompher dans un pays ou le luxe est en lutte
+avec la faim, cette mauvaise conseillere (_malesuada fames_). Dans ces
+conditions je tremble et je suis aussi assure d'un coup d'Etat que si
+j'etais dans le complot. Quand eclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais
+il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je
+demande a la Providence pour le moment, c'est qu'il n'eclate pas avant
+ton retour a Marseille.
+
+Pendant une heure encore, nous nous entretinmes, puis mon pere me
+renvoya sans vouloir me permettre de rester aupres de lui.
+
+--Je ne garde meme pas Felix, me dit-il. Si j'ai besoin, je
+t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme
+autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses
+malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'ecolier avec les memes
+cartes aux murailles, la sphere sur ton pupitre taillade et tes
+dictionnaires taches d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es
+pres de moi, je vais me retablir. A demain.
+
+
+
+XVIII
+
+Nous vivons dans une epoque qui, quoi qu'on fasse pour resister, nous
+entraine irresistiblement dans un tourbillon vertigineux.
+
+L'etat maladif de mon pere m'epouvante, mon eloignement de Cassis
+m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et
+d'angoisses, je ne me trouve pas encore a l'abri des inquietudes de la
+politique. C'est que la politique, helas! en ce temps de trouble, nous
+interesse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment
+patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous
+asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un cote ou par un
+autre.
+
+Si Louis-Napoleon fait un coup d'Etat, je serai dans un camp oppose a
+celui ou se trouvera le general Martory et Clotilde: quelle influence
+cette situation exercera-t-elle sur notre amour?
+
+Cette question est serieuse pour moi, et bien faite pour m'inquieter,
+car chaque jour que je passe a Paris me confirme de plus en plus dans
+l'idee que ce coup d'Etat est certain et imminent.
+
+Comment l'Assemblee ne s'en apercoit-elle pas et ne prend-elle pas
+des mesures pour y echapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-etre,
+entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle
+habituee a ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu a
+Paris. Peut-etre aussi se sent-elle incapable d'organiser une resistance
+efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les evenements pour la
+proteger.
+
+Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que
+dans un temps donne, d'un moment a l'autre peut-etre, un coup de force
+sera tente pour mettre l'Assemblee a la porte.
+
+Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont ete tellement
+augmentees, que les logements dans les casernes et dans les forts sont
+devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces
+troupes sont chaque jour consignees jusqu'a midi et on leur fait la
+theorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les
+barricades, comment on se defend des coups de fusil qui partent des
+caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont du
+parcourir les rues de Paris pour etudier les bonnes positions a prendre.
+
+Pour expliquer ces precautions, on dit qu'elles ne sont prises que
+contre les societes secretes qui veulent descendre dans la rue, et
+dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de
+complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
+crois qu'on exagere fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait
+un epouvantail pour masquer d'autres complots plus serieux et plus
+redoutables.
+
+Il n'y a qu'a ecouter le langage des officiers pour etre fixe a ce
+sujet. Et bien que depuis mon arrivee a Paris j'aie peu quitte mon pere,
+j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour
+etre bien certain que l'armee est maintenant preparee et disposee a
+prendre parti pour Louis-Napoleon.
+
+L'irritation contre l'Assemblee est des plus violentes; on la rend seule
+responsable des difficultes de la situation; on accuse la droite de ne
+penser qu'a nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous
+donner le drapeau rouge avec le desordre et le pillage; entre ces deux
+extremes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui
+satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le president; il
+faut donc soutenir Louis-Napoleon et lui donner les moyens, coute que
+coute, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours
+sur lui-meme sans avancer et sans faire un travail utile comme un
+ecureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut
+la briser.
+
+D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces
+accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent a
+l'aveuglement des partis qui usent leurs forces a se battre entre
+eux, sans souci du troisieme larron), d'autres se sont rallies a
+Louis-Napoleon parce qu'ils sont las d'etre commandes par des avocats et
+des journalistes.
+
+--L'armee doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant
+d'obeir a un pekin.
+
+Et si on leur fait observer que pour s'etre affuble de broderies et
+de panaches, Louis-Napoleon n'est pas devenu militaire d'un instant a
+l'autre, ils se fachent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple
+pekin comme Thiers, par exemple, qui a etudie a fond l'histoire de
+l'armee, nous connait mieux que leur prince empanache, ils vous tournent
+le dos.
+
+C'est un officier de ce genre qui dernierement repondait a un depute,
+son ami et son camarade: "Vous avez vote une loi pour mettre l'armee aux
+ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
+un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je
+t'obeisse, montre-moi tes etoiles ou tes galons."
+
+On parle aussi de reunions qui auraient eu lieu a l'Elysee, et dans
+lesquelles les colonels d'un cote, les generaux d'un autre, auraient
+jure de soutenir le president, mais cela est tellement serieux que je ne
+peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai
+pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit
+de l'armee; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que
+ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'Etat et tout le monde
+trouve cela naturel.
+
+Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de
+l'entourage de Louis-Napoleon qui annoncent ce coup d'Etat et qui en
+fixent le moment a quelques jours pres. C'est ce qui m'est arrive avec
+un de ces officiers, et cela me parait tellement caracteristique que je
+veux le consigner ici.
+
+Tous ceux qui ont servi en Algerie, de 1842 a 1848, ont connu le
+capitaine Poirier. Quand Poirier, engage volontaire, arriva au corps
+en 1842, il etait precede par une formidable reputation aupres des
+officiers qui avaient vecu de la vie parisienne; ses maitresses, ses
+duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de celebrite dans le monde
+qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribue a augmenter cette
+celebrite, c'etait l'origine de Poirier. Il etait fils, en effet, du
+pere Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes generations de
+l'Empire et de la Restauration ont dine de 1810 a 1835. A faire sauter
+ses casseroles, le pere Poirier avait amasse une belle fortune, dont le
+fils s'etait servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine
+roturiere. En quelques annees, le nom du fils avait tue le nom du pere,
+et Poirier etait ainsi arrive a cette sorte de gloire que, lorsqu'on
+prononcait son nom, on ne demandait point s'il etait "le fils du pere
+Poirier"; mais bien s'il etait le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
+Varietes. Il s'etait conquis une personnalite.
+
+Malheureusement, ce genre de conquete coute cher. A vouloir etre l'amant
+des lorettes a reputation; a jouer gros jeu; a ne jamais refuser un
+billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'etre accuse de
+lesinerie bourgeoise; a vivre de la vie des viveurs, la fortune
+s'emiette vite. Celle qui avait ete lentement amassee par le pere
+Poirier s'ecoula entre les doigts du fils comme une poignee de sable.
+Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les
+usuriers et les huissiers.
+
+Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut
+assez habile pour continuer de vivre, comme au temps ou il n'avait qu'a
+plonger la main dans la caisse paternelle.
+
+Cependant, a la fin et apres une longue lutte qui revela chez Poirier
+des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il
+etait ruine et tous les usuriers de Paris etaient pour lui brules. En
+cinq ans, il avait depense deux millions et amasse trois ou quatre cent
+mille francs de dettes.
+
+Cependant tout n'avait pas ete perdu pour lui dans cette vie a outrance;
+s'il avait dissipe la fortune paternelle, il avait acquis par contre une
+amabilite de caractere, une aisance de manieres, une souplesse d'esprit
+que son pere n'avait pas pu lui transmettre. En meme temps il s'etait
+debarrasse de prejuges bourgeois qui n'etaient pas de mode dans le monde
+ou il avait brille. C'etait ce qu'on est convenu d'appeler "un charmant
+garcon," et il n'avait que des amis.
+
+Assurement, s'il lui fut reste quelques debris de sa fortune ou bien
+s'il eut ete convenablement apparente, on lui aurait trouve une
+situation au moment ou il etait contraint de renoncer a Paris,--une
+sous-prefecture ou un consulat. Mais comment s'interesser au fils "du
+pere Poirier," alors surtout qu'il etait completement ruine?
+
+Il avait fait ainsi une nouvelle experience qui lui avait ete cruelle,
+et qui n'avait point dispose son coeur a la bienveillance et a la
+douceur.
+
+Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui
+qui etait a la mode a cette epoque, et en quelque sorte obligatoire
+"pour un fils de famille;" il s'etait engage pour servir en Algerie.
+
+Son arrivee au regiment, ou il etait connu de quelques officiers, fut
+une fete: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa a lui
+faciliter ses debuts dans la vie militaire.
+
+Il montait a cheval admirablement, il avait la temerite d'un casse-cou,
+il compta bientot parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans
+le regiment, officiers comme soldats, et les grades lui arriverent les
+uns apres les autres avec une rapidite qui, chose rare, ne lui fit pas
+d'envieux.
+
+Quand j'entrai au regiment, il etait lieutenant, et il voulut bien me
+faire l'honneur de me prendre en amitie. Avec la naive assurance de la
+jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant a mes merites
+personnels. Heureusement je ne tardai pas a deviner les veritables
+motifs de cette sympathie: j'etais vicomte, et ce titre valait toutes
+les qualites aupres "du fils du pere Poirier."
+
+Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais prefere etre aime pour
+moi-meme plutot que pour un titre qui flattait la vanite de "mon ami."
+En meme temps, quelques decouvertes que je fis en lui contribuerent a me
+mettre sur mes gardes: il etait, en matiere de scrupules, beaucoup
+trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles
+d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des "belles ames."
+
+Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, a etre
+amis. Poirier etait la bravoure meme, mais la bravoure poussee jusqu'a
+la folie de la temerite; quand il se trouvait en face de l'ennemi,
+il s'elancait dessus, sans rien calculer: "Il y a un grade a gagner,
+disait-il en riant; en avant!"
+
+A la fin de 1846, lors d'une expedition sur la frontiere du Maroc, il
+employa encore ce systeme, et son cheval ayant ete tue, lui-meme etant
+blesse, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et apres avoir recu
+un coup de sabre a la cuisse, que les changements de temperature me
+rappellent quelquefois.
+
+--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous
+payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauve
+l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous
+voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauve la
+vie dans des conditions heroiques pour nous deux, et je serai toujours
+fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.
+
+En 1848, il revint a Paris, se mit a la disposition de Louis-Napoleon;
+et lorsque celui-ci fut nomme president de la Republique, il l'attacha a
+sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.
+
+Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu
+autour de lui, m'a convaincu que nous touchions a une crise decisive.
+
+
+
+XIX
+
+C'etait en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre
+que j'envoyais a Clotilde, que j'avais rencontre Poirier. Sur le
+Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais apercu Poirier
+qui descendait de la voiture dans laquelle il etait pour venir au-devant
+de moi.
+
+--A Paris, vous, et vous n'etes pas meme venu me voir?
+
+Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amene et qui me retenaient
+pres de mon pere.
+
+--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande
+que, si vous avez demain la meme liberte, vous veniez me voir. J'ai
+absolument besoin d'un entretien avec vous: un service a me rendre; un
+poids a m'oter de dessus la conscience.
+
+--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?
+
+--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu,
+justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation
+qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisante;
+serieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n deg.
+7, aussitot que vous pourrez, de onze heures a midi. Il s'agit d'une
+affaire serieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans
+ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois menager.
+Viendrez-vous?
+
+--Je tacherai.
+
+--Votre parole?
+
+--Vous n'y croyez pas.
+
+--Pas a la mienne; mais a la votre, c'est different.
+
+--Je ferai tout ce que je pourrai.
+
+Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain,
+assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette
+insistance.
+
+Arrive rue Royale, on m'introduisit dans un tres-bel appartement au
+premier etage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je
+croyais Poirier tres-gene dans ses affaires. Dans la salle a manger une
+riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon,
+des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins
+de l'aisance doree.
+
+--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un heritage, dit Poirier
+en m'entrainant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques
+affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la
+tente, a Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis
+devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an;
+aujourd'hui, 80,000 me suffisent tres-bien. Mais ce n'est pas de moi
+qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demande a
+venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si
+je n'avais craint de vous deranger aupres de monsieur votre pere malade,
+vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la votre. Vous savez
+que je suis votre ami, n'est-ce pas?
+
+Il me tendit la main, puis continuant:
+
+--Vous avez du apprendre ma position aupres du prince. Le prince, qui
+n'a pas oublie que j'ai ete un des premiers a me mettre a son service,
+alors qu'il arrivait en France isole, sans que personne allat au-devant
+de lui, a un moment ou ses quelques partisans devoues en etaient reduits
+a se reunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me
+temoigne une grande bienveillance dont j'ai resolu de vous faire
+profiter.
+
+--Moi?
+
+--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous
+rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.
+
+En entendant cette singuliere ouverture, je fus puni de ma curiosite, et
+je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour ecouter les confidences de
+Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une
+heure aux Champ-Elysees.
+
+Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une reponse immediate; car, au
+moment ou j'arrangeais mes paroles dans ma tete, nous fumes interrompus
+par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix,
+des portes qui se choquaient, des pietinements, tout le tapage d'une
+altercation et d'une lutte.
+
+Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa
+precipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'apres avoir
+frappe le chambranle, elle revint en arriere et resta entr'ouverte.
+
+--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucee.
+
+--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis
+pas invisible, repliqua Poirier.
+
+--Si, monsieur, vous etes invisible, puisque vous vous cachez; il y a
+trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques
+ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laisse prendre a leurs
+mensonges. Tout a l'heure on a laisse entrer quelqu'un qu'on a fait
+passer par la salle a manger, tandis que j'etais dans le vestibule.
+Alors j'ai ete certain que vous etiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'a
+vous et j'y suis arrive malgre tout, malgre vos domestiques, qui m'ont
+dechire, depouille.
+
+--Ils ont eu grand tort, et je les blame.
+
+--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scene de M. Dimanche; je
+la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arretez les frais, pas
+besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas seduit par vos
+manieres; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
+Oui ou non, en donnez-vous?
+
+--Je vous ai deja explique, la derniere fois que je vous ai vu, que
+j'etais tout dispose a vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce
+moment.
+
+--Oui, il y a trois mois.
+
+--Croyez-vous qu'il y ait trois mois?
+
+--Ne faites donc pas l'etonne; ce genre-la ne prend pas avec moi. Oui ou
+non, payez-vous?
+
+--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.
+
+--Donnez-vous un a-compte?
+
+--Je vous repete qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais
+pas votre visite; mais demain...
+
+--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire
+que les bourgeois d'aujourd'hui sont betes comme ceux d'autrefois; les
+debiteurs de votre genre ont fait leur education.
+
+--Etes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?
+
+--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis deja venu cent fois, vous
+demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous
+poursuis a outrance.
+
+--Vous avez commence.
+
+--He bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez a
+manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous echapperez pas: il nous
+reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupconnez pas. Ne
+faites donc pas le mechant.
+
+--Il me semble que si quelqu'un fait le mechant, ce n'est pas moi, c'est
+vous.
+
+--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours
+d'anguille qu'on ne peut pas saisir?
+
+--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.
+
+Mais le creancier ne se laissa pas desarmer par cette plaisanterie, et
+il reprit d'une voix que la colere faisait trembler:
+
+--Ecoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous,
+et je suis bien decide a ne plus me laisser rouler. De remise en remise,
+j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous etes plus
+endette que vous ne l'etiez il y a trois mois, comme dans trois mois
+vous le serez plus que vous ne l'etes aujourd'hui. Je connais votre
+position mieux peut-etre que vous ne la connaissez vous-meme. Vos
+chevaux sont a Montel, vos voitures a Glorieux; depuis un an vous n'avez
+pas paye chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000
+francs chez Mellerio, 5,000 francs a votre tailleur...
+
+--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?
+
+--Mais ou sont-elles, vos ressources? C'est la precisement ce que je
+demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un
+an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un
+heritage a recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
+vous reste qu'a disparaitre de Paris et a aller vous faire tuer en
+Afrique.
+
+--Vous croyez?
+
+--Vous parlez de vos ressources.
+
+--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer
+prochainement, tres-prochainement.
+
+--Vos amis, oui, parlons-en. Le president de la Republique, n'est-ce
+pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui
+payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est
+president, il n'a pas paye ses fournisseurs; il doit a son boucher, a
+son fruitier; a son pharmacien, oui, a son pharmacien, c'est le mien,
+j'en suis sur; il doit a tout le monde, et pour leur faire prendre
+patience il leur promet qu'ils seront nommes "fournisseurs de
+l'empereur" quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur?
+Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent a ses amis, il laisserait
+vendre l'hotel de M. de Morny?
+
+--Il ne sera pas vendu.
+
+--Il n'est pas moins affiche judiciairement pour le moment, et celui-la
+est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est meme mieux que
+ca, et pourtant on va le vendre.
+
+--Ecoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot a dire: s'il ne
+vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous parait
+raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous
+sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 decembre, et
+je vous donne ma parole que le 16, a midi, je vous paye le quart de ce
+que je vous dois.
+
+--Vous me payez 12,545 francs?
+
+--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que
+vous voudrez; seulement, je vous previens que votre obstination pourra
+vous couter cher, tres-cher.
+
+Le creancier se defendit encore pendant quelques instants, puis il finit
+par partir et Poirier revint dans le cabinet.
+
+--Excusez-moi, cher ami, c'etait un creancier a congedier, car j'ai
+encore quelques creanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le
+prince etait pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon
+appui pres de lui: je vous emmene donc a l'Elysee et je vous presente;
+le prince est tres-sensible aux devouements de la premiere heure, j'en
+suis un exemple.
+
+--Je vous remercie...
+
+--N'attendez pas que le succes ait fait la foule autour du prince, venez
+et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne
+serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.
+
+--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre
+proposition, mais je ne puis l'accepter.
+
+--Ne soyez pas "belle ame," mon cher Saint-Neree, et reflechissez que
+le prince va etre maitre de la France et qu'il serait absurde de ne pas
+profiter de l'occasion qui se presente.
+
+--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme
+vous.
+
+--Vous la voyez mal, le pays, c'est-a-dire la bourgeoisie, le peuple, le
+clerge, l'armee sont pour le prince.
+
+--Vous croyez donc que Lamoriciere, Changarnier, Bedeau sont pour le
+prince?
+
+--Il ne s'agit pas des vieux generaux, mais des nouveaux: de
+Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui
+valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir ete faire en
+Kabylie?
+
+--Une promenade militaire.
+
+--Vous avez ete faire des generaux, c'est la une invention du commandant
+Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux generaux que
+nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont devoues, nous
+tenons l'armee. Allons, c'est dit, je vous emmene.
+
+Mais je me defendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son
+projet; il etait trop fin pour ne pas sentir que ma resistance serait
+invincible.
+
+--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire
+violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer
+une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
+que tous les creanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste
+votre debiteur; malheureusement, si vous reclamez votre dette plus tard,
+je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en liberer.
+
+
+
+XX
+
+Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles
+evenements se sont passes,--terribles pour tous et pour moi
+particulierement: j'ai perdu mon pauvre pere et une revolution s'est
+accomplie.
+
+Maintenant il me faut reprendre mon recit ou je l'ai interrompu et
+revenir en arriere, dans la douleur et dans la honte.
+
+J'etais sorti de chez Poirier profondement trouble.
+
+He quoi, cette expedition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie
+n'avait ete qu'un jeu! On avait provoque les Kabyles qui vivaient
+tranquilles chez eux, on avait fait naitre des motifs de querelles, et
+apres avoir accuse ces malheureuses tribus de la province de Constantine
+de revolte, on s'etait rue sur elles. Une forte colonne expeditionnaire
+avait ete formee sous le commandement du general de Saint-Arnaud, qui
+n'etait encore que general de brigade, et la guerre avait commence.
+
+On avait fait tuer des Francais; on avait massacre des Kabyles, brule,
+pille, saccage des pays pour que ce general de brigade put devenir
+general de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin,
+instrument docile d'une revolte militaire. Les journaux trompes avaient
+celebre comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette
+expedition qui, pour toute l'armee, n'avait ete qu'une cavalcade; dans
+l'esprit du public, les vieux generaux africains Bedeau, Lamoriciere,
+Changarnier, Cavaignac avaient ete eclipses par ce nouveau venu. Et
+celui qu'on avait ete prendre ainsi pour en faire le rival d'honnetes et
+braves soldats, au moyen d'une expedition de theatre et d'articles de
+journaux, etait un homme qui deux fois avait quitte l'armee dans des
+conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient
+racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait ete comedien,
+disait-on, a Paris et a Londres, commis voyageur, maitre d'armes en
+Angleterre; sa reputation etait celle d'un aventurier.
+
+Roulant dans ma tete ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai
+presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eut ete
+chercher celui-la, il fallait qu'on eut ete bien certain d'avance du
+refus de tous les autres. L'armee n'etait donc pas gagnee, comme on le
+disait, et il n'etait pas a craindre qu'elle se laissat entrainer par
+ce general qu'elle connaissait. Etait-il probable que d'honnetes gens
+allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient a le
+croire.
+
+Alors lorsque, revenu pres de mon pere, je lui racontai ma visite a
+Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.
+
+--Tu parles de Saint-Arnaud general, me dit-il, mais maintenant c'est de
+Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois etre bien certain que les
+opinions ont change sur son compte: le comedien, le maitre d'armes, le
+geolier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui
+que le ministre de la guerre, c'est-a-dire le maitre de l'avancement
+comme de la disponibilite. Je trouve, au contraire, que l'affaire
+est habilement combinee. On a mis a la tete de l'armee un homme sans
+scrupules, pret a courir toutes les aventures, et je crains bien que
+l'armee ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra
+la conduire. L'obeissance passive n'est-elle pas votre premiere regle?
+Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposes
+a passer du cote du plus habile ou du plus fort, l'obeissance passive
+sera un pretexte et une excuse. "Je suis soldat; je ne sais qu'une
+chose, obeir." Vos anciens generaux ont eu grand tort d'abandonner
+l'armee pour la politique; aujourd'hui ils sont deputes, diplomates,
+vice-president de l'Assemblee, ils seraient mieux a la tete de leurs
+regiments, ou leur prestige et leur honnetete auraient la puissance
+morale necessaire pour retenir les indecis dans le devoir. Maintenant,
+on a fait de jeunes generaux, suivant l'expression du capitaine Poirier,
+et comme on a du les choisir parmi les officiers dont on se croyait sur,
+ce seront ces jeunes generaux qui entraineront l'armee. Tout est si bien
+combine qu'on peut fixer le jour precis ou l'affaire aura produit ses
+fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a du prendre des
+echeances pour le 15 decembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?
+
+Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tachant
+de ne pas inquieter mon pere.
+
+--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basees sur l'avenir!
+dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifeste le desir
+d'etre soldat, j'en ai ete heureux. Et depuis, quand nous sommes restes
+longtemps separes, et que je t'ai su expose aux dangers et aux fatigues
+d'une campagne, je n'ai jamais regrette d'avoir cede a ta vocation,
+parce que si j'etais tourmente d'un cote, j'etais au moins rassure d'un
+autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six revolutions dans le cours de
+son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour
+son fils: ou trouver une place que le flot des revolutions n'atteigne
+pas? Ce n'est assurement pas dans la magistrature, ni dans
+l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armee
+t'offrirait ce port tranquille ou tu pourrais servir honnetement ton
+pays sans avoir a t'inquieter d'ou venait le vent et surtout d'ou il
+viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armee n'est plus a
+l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce
+pretendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'a
+present on avait vu des gouvernements corrompre les deputes, les
+magistrats, les membres du clerge, il etait reserve a un Bonaparte de
+corrompre l'armee. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'ou ne
+nous fera-t-il pas descendre? La royaute est morte, le clerge s'eteint,
+l'armee seule, au milieu des revolutions, etait restee debout: elle
+aussi va s'effondrer.
+
+--Quelques generaux, quelques officiers ne font pas l'armee.
+
+--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ebranler;
+mais je ne peux pas la partager.
+
+Cette foi, autrefois ardente, etait maintenant bien affaiblie, et
+c'etait plutot l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la
+conviction. Comme mon pere, j'avais peur et, comme lui, j'etais desole.
+
+Mais, si vives que fussent mes apprehensions patriotiques, elles durent
+s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immediates et plus
+brutales.
+
+Le mieux qui s'etait manifeste dans l'etat de mon pere, apres mon
+arrivee a Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite
+son cours menacant.
+
+Cette maladie etait une anemie causee par des ulcerations de l'intestin,
+et, apres l'avoir lentement et pas a pas amene a un etat de faiblesse
+extreme, elle etait arrivee maintenant a son dernier periode.
+L'abattement moral qui avait un moment cede a la joie de me revoir,
+avait redouble et s'etait complique d'une sorte de stupeur, qui pour
+n'etre pas continuelle n'en etait pas moins tres-inquietante dans
+ses acces capricieux. Les douleurs nevralgiques etaient devenues
+intolerables. Enfin il etait survenu de l'infiltration aux membres
+inferieurs.
+
+Parvenue a ce point, la maladie avait marche a une terminaison fatale
+avec une effrayante rapidite, et le vendredi soir, le medecin, apres sa
+troisieme visite dans la meme journee, m'avait prevenu qu'il ne fallait
+plus conserver d'esperance.
+
+Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup
+allait me frapper d'un moment a l'autre, il m'atteignait si profondement
+qu'il me laissa durant quelques minutes aneanti, eperdu. Sous la parole
+nette et precise du medecin qui ne permettait plus le doute, il s'etait
+fait en moi un dechirement,--une corde s'etait cassee, et je m'etais
+senti tomber dans la vide.
+
+Cependant, comme je devais revenir immediatement pres de mon pere pour
+ne pas l'inquieter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'etais
+rentre dans sa chambre.
+
+Mais je n'avais pas pu le tromper.
+
+--Tu es bien pale, me dit-il, tes mains tremblent, tes levres sont
+contractees, le docteur a parle, n'est-ce pas? He bien, mon pauvre fils,
+il faut nous resigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.
+
+Je balbutiai quelques mots, mais j'etais incapable de me dominer.
+
+--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce
+moment terrible et ne cherchons point mutuellement a nous tromper;
+puisque l'un et l'autre nous savons la verite, passons librement les
+quelques heures qui nous restent a etre ensemble. Mets-toi la bien en
+face de moi, dans la lumiere, et laisse-moi te regarder.
+
+Puis, apres un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux
+alanguis ou deja flottait la mort, resterent fixes, attaches sur moi:
+
+--Comme tu me rappelles ta mere! Oh! tu es bien son fils!
+
+Ce souvenir amollit sa resignation, et une larme coula sur sa joue
+amaigrie et decoloree. La voix, deja faible et haletante, s'arreta dans
+sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restames l'un et l'autre
+silencieux.
+
+Il reprit le premier la parole.
+
+--Il y a une chose, dit-il, qui me pese sur la conscience, et que j'ai
+souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours
+recule, pour ne point te peiner en parlant de notre separation; mais
+maintenant ce scrupule n'est plus a observer. Je vais partir sans te
+laisser un sou de fortune a recueillir.
+
+--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment.
+
+--Parlons-en, au contraire, car cette pensee est pour moi lourde et
+douloureuse et ce me sera peut-etre un soulagement de m'en expliquer
+avec toi. Tu sais par quelle serie de circonstances malheureuses ma
+fortune et celle de ta mere ont passe en d'autres mains que les notres.
+
+--J'aime mieux recueillir pour heritage le souvenir de votre
+desinteressement dans ces circonstances, que la fortune elle-meme qu'il
+vous a coute.
+
+--Je le pense; mais enfin le resultat materiel a ete de me laisser sans
+autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagere que me
+devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec
+la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes depenses
+personnelles, je n'ai point fait d'economies. Sans doute, j'aurais pu
+diminuer mes depenses.
+
+--Ah! pere.
+
+--Oui, cela eut mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui.
+Mais je ne l'ai pas fait; j'ai ete entraine chaque annee, et pour
+excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marie quand je
+te quitterais, et que les quelques mille francs amasses peniblement par
+ton pere ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel,
+tu n'es pas marie, je ne t'ai rien amasse et c'est a peine si tu
+trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre
+temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se
+passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquietude me torture et
+m'empoisonne les derniers moments qui nous restent a passer ensemble.
+Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour
+tout autre peut-etre, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.
+Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hesite jamais entre
+ton devoir et ton interet. La misere est facile a porter quand notre
+conscience n'est pas chargee. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma
+derniere priere s'adressent a ta conscience; n'obeis qu'a elle seule, et
+quand tu seras dans une situation decisive, fais ce que tu dois; me le
+promets-tu?
+
+--Je vous le jure.
+
+--Embrasse-moi.
+
+Il m'est impossible de faire le recit de ce qui se passa pendant les
+deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de
+mon pere. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journees;
+peut-etre plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui
+il m'exaspere.
+
+Mon pere mourut le 1er decembre au moment ou le jour se levait,--jour
+lugubre pour moi succedant a une nuit affreuse.
+
+
+
+XXI
+
+Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts a
+la garde d'etrangers.
+
+Qu'a donc la mort de si epouvantable en elle-meme qu'elle nous fait
+fuir? Vivant, nous l'avons soigne, adore; il n'est plus depuis quelques
+minutes a peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous
+eloignons.
+
+Ces yeux ne voient plus, ces levres ne parlent plus, et cependant de
+ce cadavre sort une voix mysterieuse qu'il est bon pour notre ame
+d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et supreme entretien dont
+le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.
+
+Je veillai donc mon pere.
+
+Mais, derange a chaque instant pendant la journee par ces mille soins
+que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maitre de ma
+pensee.
+
+La nuit seulement je me trouvai tout a fait seul avec ce pauvre pere qui
+m'avait tant aime. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il etait reste
+etendu pendant sa maladie, et je me mis a lire la serie des lettres que
+je lui avais ecrites depuis le jour ou j'avais su tenir une plume entre
+mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient ete classees par lui et serrees
+soigneusement dans un bureau ou je les avais trouvees.
+
+Pendant les premieres annees, elles etaient rares; car alors nous ne
+nous etions pour ainsi dire pas quittes, et je n'avais eu que quelques
+occasions de lui ecrire pendant de courtes absences qu'il faisait de
+temps en temps. Mais a mesure que j'avais grandi, les separations
+etaient devenues plus frequentes, puis enfin etait arrive le moment ou
+la vie militaire m'avait enleve loin de Paris, et alors les lettres
+s'etaient succede longues et suivies.
+
+C'etait l'histoire complete de notre vie a tous deux, de la sienne
+autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi,
+n'etant point seulement un recit, un journal de ce que je faisais ou de
+ce qui m'arrivait, mais etant encore, etant surtout des reponses a ce
+qu'il me disait, des remerciments pour sa sollicitude et ses temoignages
+de tendresse.
+
+Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois
+que je m'entretenais veritablement avec lui. La mort etait une illusion,
+le corps que je voyais etendu sur sa couche funebre n'etait point un
+cadavre et la realite etait que nous etions ensemble l'un pres de
+l'autre, unis dans une meme pensee.
+
+Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de
+longs instants, je restais perdu dans le passe, me le rappelant pas a
+pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait a une horloge, le
+roulement d'une voiture sur le pave de la rue, le craquement d'un meuble
+ou d'une boiserie, un bruit mysterieux, me ramenaient brusquement dans
+la douloureuse realite. Helas! la mort n'etait pas une illusion, c'etait
+le reve qui en etait une.
+
+Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait etre, mais
+c'etait le matin, car le froid se faisait sentir; Felix entra doucement
+dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il etait reste dans la
+piece voisine.
+
+--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque
+chose d'extraordinaire dans la rue.
+
+--Que m'importe la rue?
+
+--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?
+
+--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.
+
+--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regarde par la fenetre de la
+salle a manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en
+a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se
+cacher. C'est la Revolution.
+
+J'etais peu dispose a me laisser distraire de mes tristes pensees;
+cependant, cette insistance de Felix m'amena a la fenetre de la salle
+a manger, et a la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes
+sombres qui paraissaient postes en observation. Bien qu'ils fussent
+caches dans l'ombre, on pouvait reconnaitre des sergents de ville.
+Plusieurs leverent la tete vers notre fenetre eclairee. Au coin de la
+rue du Bac, un afficheur etait occupe a coller de grands placards dont
+la blancheur brillait sous la lumiere du gaz.
+
+Il etait certain que ces agents etaient places la, dans cette rue
+tranquille, pour accomplir quelque besogne mysterieuse.
+
+Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en etat d'examiner cette
+question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place pres de mon
+pere.
+
+Au bout d'un certain temps Felix revint de nouveau, et comme je faisais
+un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.
+
+--On assassine le general Bedeau, dit-il, ils sont entres dans la
+maison.
+
+En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas
+precipites et des eclats de voix.
+
+Assassiner le general Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever
+precipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq
+pas que la reflexion m'arreta. C'etait folie. Des agents de police ne
+pouvaient pas s'etre introduits dans la maison pour porter la main sur
+un homme comme le general. Felix etait affole par la peur.
+
+Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redouble. J'ouvris
+la porte du palier.
+
+--A la trahison! criait une voix forte.
+
+Puis, en meme temps, on entendait des pietinements, des fracas de
+portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.
+
+Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison etaient sortis
+comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui eclairaient
+l'escalier.
+
+--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le general
+Bedeau, vice-president de l'Assemblee, dit le general aux agents qui
+l'entouraient?
+
+A ce moment le commissaire de police, qui etait a la tete des agents, se
+jeta sur le general et le saisit au collet.
+
+Les agents suivirent l'exemple qui leur etait donne par leur chef et, se
+ruant sur le general, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant,
+l'entrainerent au bas de l'escalier avec cette rapidite brutale que
+connaissent seulement ceux qui ont vu operer la police.
+
+--A moi! a moi! criait le general.
+
+Descendant rapidement derriere les agents, j'etais arrive aux dernieres
+marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je
+voulus m'elancer au secours du general, mais deux agents se jeterent
+devant moi et me barrerent le passage.
+
+--A l'aide! criait le general, se debattant toujours, a moi, a moi, je
+suis le general Bedeau.
+
+--Mettez-lui donc un baillon, cria une voix.
+
+Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me degager,
+mais ils etaient vigoureux, et je ne pus me debarrasser de leur
+etreinte.
+
+--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enleve aussi.
+
+Le general et le groupe qui l'entrainait etaient arrives dans la rue, et
+l'on entendait toujours la voix du general, s'adressant sans doute aux
+passants qui s'etaient arretes.
+
+--Au secours, citoyens! on arrete le vice-president de l'Assemblee; je
+suis le general Bedeau.
+
+Je parvins a me degager en repoussant l'un des agents et en trainant
+l'autre avec moi.
+
+Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma
+avec violence et en meme temps on entendit une voiture qui partait au
+galop.
+
+Il etait trop tard, le general etait enleve. Mes deux agents s'etaient
+jetes de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lacherent.
+
+--Ca se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.
+
+Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressee, ils se firent ouvrir la
+porte, et s'en allerent sans m'emmener avec eux.
+
+Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement
+du general, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au
+milieu d'un groupe de curieux.
+
+--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le
+commissaire a sonne, je l'ai pris pour M. Valette, le secretaire de la
+presidence de l'Assemblee, et je l'ai conduit a la chambre du general.
+Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!
+
+Ainsi le coup d'Etat s'accomplissait par la police, et c'etait en
+faisant arreter les representants chez eux que Louis-Napoleon voulait
+prendre le pouvoir.
+
+En reflechissant un moment, j'eus un soupir de soulagement egoiste:
+l'armee ne se faisait pas la complice de Louis-Napoleon; l'honneur au
+moins etait sauf.
+
+Le recueillement et la douleur sans emotions etrangeres n'etaient plus
+possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre
+funebre ou la lumiere du jour ne penetrait pas.
+
+A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'a moi quoi que je
+fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrete les questeurs de
+l'Assemblee. Le palais Bourbon etait garde par les troupes. Les soldats
+encombraient les quais et les places.
+
+Il n'y avait plus d'illusion a se faire: l'armee pretait son appui au
+coup d'Etat, ou tout au moins une partie de l'armee; quelques regiments
+gagnes a l'avance, sans doute.
+
+L'enterrement avait ete fixe a onze heures. Pourrait-il se faire au
+milieu de cette revolution? La fusillade n'allait-elle pas eclater d'un
+moment a l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au
+coin de chaque rue?
+
+L'arrivee des employes des pompes funebres redoubla mon trouble: leurs
+paroles etaient contradictoires; tout etait tranquille; au contraire on
+se battait dans le faubourg Saint-Antoine, a l'Hotel de ville.
+
+Je ne savais a quel parti m'arreter; la venue de deux amis de mon pere
+ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour
+savoir si nous ne devions pas differer l'enterrement. L'un, M. le
+marquis de Planfoy, voulait qu'il eut lieu immediatement; l'autre, M.
+d'Aray, voulait qu'il fut retarde, et je dus discuter avec eux, ecouter
+leurs raisons, prendre une decision et tout cela dans cette chambre ou
+depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.
+
+--Veux-tu exposer le corps de ton pere a servir de barricade? disait M.
+d'Aray. Paris tout entier est souleve. Je viens de traverser la place de
+l'Ecole-de-Medecine et j'ai trouve un rassemblement considerable forme
+par les jeunes gens des ecoles. Il est vrai que ce rassemblement,
+charge par les gardes municipaux a cheval, a ete dissipe, mais il va se
+reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencee.
+
+--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au
+moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Elysees et la
+place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoleon a la tete d'un nombreux
+etat-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
+bien disposees en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut;
+ainsi, devant le palais de l'Assemblee, les gendarmes ayant crie
+"Vive l'empereur!" il a fait repondre "Vive la Republique!" par
+les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une resistance, on
+reflechira. Les generaux africains et les chefs de l'Assemblee sont
+arretes; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes devoues
+a Louis-Napoleon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les
+affiches avec plus de curiosite que de colere; et comme on lui dit qu'il
+s'agit de defendre la Republique contre l'Assemblee, qui voulait la
+renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage
+universel, on met a la porte la majorite royaliste, il ne voit pas plus
+loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui
+se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades.
+La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le
+rappel. S'il y a resistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigne,
+mais on est encore plus desoriente, car on n'avait rien prevu, rien
+organise en vue de ce coup d'Etat que tout le monde attendait. Demain
+on se retrouvera: on tentera peut-etre quelque chose, mais il sera trop
+tard; Louis-Napoleon sauvera facilement la societe et l'empire n'en sera
+que plus solidement etabli. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, a ne pas
+differer cette triste ceremonie.
+
+M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire resolu; il a ete
+representant a la Constituante, il a le sentiment des choses politiques,
+j'eus confiance en lui et me rangeai de son cote.
+
+
+
+XXII
+
+Mon pere, dans nos derniers entretiens, m'avait donne ses instructions
+pour son enterrement et m'avait demande d'observer strictement sa
+volonte.
+
+Il avait toujours eu horreur de la representation, et il trouvait que
+les funerailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une
+comedie au benefice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu a la
+memoire des morts.
+
+Partant de ces idees qui, chez lui, etaient rigoureuses, il avait arrete
+la liste des personnes que je devrais inviter a son convoi, non par une
+lettre banale imprimee suivant la formule, mais par un billet ecrit de
+ma main.
+
+--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'etre une cause de derangement,
+m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront
+jusqu'au cimetiere, trouvent dans cette promenade un pretexte a
+causerie. Je ne veux derriere moi, pres de toi, que des amis dont le
+chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les veritables
+amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix
+amis sinceres et devoues.
+
+Je m'etais religieusement conforme a ces recommandations, et je n'avais
+de mon cote invite personne. Ce n'etait pas d'un temoignage de sympathie
+donne a ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu a mon
+pere.
+
+A onze heures precises, huit des dix amis qui avaient ete prevenus
+etaient arrives; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant ete
+arretes le matin et conduits a Mazas.
+
+Quand je fus dans la rue derriere le char, mon coeur se serra sous
+le coup d'une horrible apprehension: pourrions-nous aller jusqu'au
+Pere-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hotel de
+ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
+des paroles de M. d'Aray m'etait revenu, il s'etait impose a mon esprit,
+et je voyais partout des barricades: on nous arretait; on renversait le
+char; on jetait le cercueil au milieu des paves; la lutte s'engageait,
+c'etait une hallucination horrible.
+
+Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver a la rue son aspect
+accoutume; les magasins etaient ouverts, les passants circulaient, les
+voitures couraient, c'etait le Paris de tous les jours; je me rassurai,
+M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je
+ne m'explique pas, je fus indigne de ce calme qui m'etait cependant
+si favorable. He quoi! c'etait ainsi qu'on acceptait cette revolution
+militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!
+
+Mais a regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme etait
+plus apparent que reel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans
+lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les
+proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous etions dans le faubourg
+Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des resistances populaires;
+il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.
+
+Et j'avais la tete si troublee, si faible, qu'apres m'etre rassure sans
+raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une apprehension
+vague justifiat ces craintes.
+
+Le calme de l'eglise apaisa ces mouvements contradictoires qui me
+poussaient d'un extreme a l'autre. Je pus revenir a mes pensees. Je
+n'eus plus que mon pere present devant les yeux, mon pere qui m'allait
+etre enleve pour jamais.
+
+Elle etait pleine de silence, cette eglise, et de recueillement. Soit
+que les troubles du dehors n'eussent point penetre sous ses voutes, soit
+qu'ils n'eussent point touche l'ame de ses pretres, les offices s'y
+celebraient comme a l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
+chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait
+des femmes qui priaient.
+
+Sans la presence d'un horrible maitre des ceremonies qui tournait et
+retournait autour de moi, me saluant, me faisant des reverences et des
+signes mysterieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce
+figurant ridicule me rejetait a chaque instant dans la realite, et quand
+dans une genuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait
+qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses emotions et ses troubles.
+
+Il fallut enfin quitter l'eglise et reprendre ma place derriere le char
+en nous dirigeant vers le Pere-Lachaise.
+
+Avec quelle anxiete je regardais devant moi! A me voir, les passants
+devaient se dire que j'avais une singuliere contenance. Et, de fait, a
+chaque instant, je me penchais a droite ou a gauche pour regarder au
+loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.
+
+Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais deja
+remarquee; mais en arrivant a un pont, je ne sais plus lequel, un corps
+de troupe nous arreta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le
+passage; les tambours etaient assis sur leurs caisses, mangeant et
+buvant; les officiers, reunis en groupe, causaient et riaient.
+
+La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'etaient la mes
+camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.
+
+La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortege et jusqu'au
+cimetiere notre route se continua sans incident. Partout dans les rues
+populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des
+jours ordinaires.
+
+Ce que fut la fin de cette lugubre ceremonie, je demande a ne pas le
+raconter; je sens la-dessus comme les anciens, il est de certaines
+choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est
+bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les
+joies de la terre n'effaceront jamais.
+
+Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'etait
+celui de M. de Planfoy.
+
+--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, ou veux-tu aller?
+
+--Rentrer dans la maison de mon pere.
+
+--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, a pied.
+
+--Mais vous demeurez rue de Rouilly.
+
+--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments ou il est bon de
+marcher pour user la fievre et abattre sa force corporelle.
+
+Nous nous mimes en route a travers les tombes. Au tournant du chemin,
+Paris nous apparut couche dans la brume. Tous deux, d'un meme mouvement,
+nous nous arretames.
+
+De cette ville immense etalee a nos pieds, il ne s'echappait pas un
+murmure qui fut le signe d'une emotion populaire. Les cheminees
+des usines lancaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumee. On
+travaillait.
+
+--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une revolution
+autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont
+changes.
+
+Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M.
+de Planfoy fut salue par deux personnes qui l'aborderent.
+
+--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez ou nous ont conduits
+les folies de la majorite.
+
+Et ils se mirent a parler tous trois des evenements qui
+s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armee,
+de l'apathie du peuple. Je compris que c'etaient deux membres de
+l'Assemblee appartenant au parti republicain. Nous arrivions sur la
+place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte etait masse
+sur la voute du canal.
+
+--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des
+representants; le peuple est trompe, mais deja il comprend la verite de
+la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'emeut. Je vais parler
+a ces gens; ils m'ecouteront. C'est en divisant la resistance que
+nous epuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de resistance pour
+organiser une defense formidable. Si le faubourg se souleve, des quatre
+coins de Paris on viendra se joindre a nous.
+
+Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.
+
+Mais ce n'etait point le souci de la chose publique et de la patrie qui
+l'avait forme: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement
+pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant "quatre sous
+encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer."
+
+Le representant ne se decouragea point, et s'adressant d'une voix ferme
+a ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites
+pour les toucher.
+
+Mais une voix au timbre percant et criard couvrit la sienne.
+
+--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empeches la parade; si tu
+veux enfoncer le pitre, commence par etre plus drole que lui.
+
+Nous nous eloignames.
+
+--Voila l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin?
+Il considere que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle
+entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien
+a faire. Et puis il n'est peut-etre pas fache de voir ecraser la
+bourgeoisie, qui l'a battu aux journees de Juin.
+
+Dans la rue Saint-Antoine, a l'Hotel de ville, il n'y avait pas plus
+d'emotion que sur la place de la Bastille. Decidement, les Parisiens
+acceptaient le coup d'Etat qui se bornerait a l'arrestation de quelques
+representants.
+
+Ca et la seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui
+attendaient.
+
+Comme nous arrivions dans la rue de l'Universite, nous apercumes une
+foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit a mes
+yeux.
+
+Un long cortege descendait la rue. En tete marchaient le general Forey
+et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de
+troupes, puis apres cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de
+deux cents prisonniers.
+
+Ces prisonniers etaient les representants a l'Assemblee nationale, qu'on
+venait d'arreter a la mairie du 10e arrondissement; a leur tete marchait
+leur president, qu'un agent de police tenait au collet.
+
+Le passage de ces deputes, conduits entre des soldats comme des
+malfaiteurs, provoquait quelques cris de: "Vive l'Assemblee," mais en
+general il y avait plus d'etonnement dans la foule que d'indignation. Et
+comme M. de Planfoy demandait a un boutiquier ou se rendait ce cortege:
+
+--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout
+ca c'est pour la farce.
+
+En rentrant dans l'appartement de mon pere, je me laissai tomber sur une
+chaise, j'etais aneanti, ecoeure.
+
+Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration.
+Elle etait de Clotilde, cependant. Mais j'etais dans une crise de
+decouragement ou l'on est insensible a toute esperance. D'ailleurs,
+les plaisanteries, les bavardages gais et legers de cette lettre, les
+paroles de coquetterie qu'elle contenait n'etaient pas en rapport
+avec ma situation presente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
+soulageait.
+
+--Tu vas retourner a Marseille? me demanda M. de Planfoy apres un long
+temps de silence.
+
+--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant
+a remettre a quelques personnes des papiers importants dont mon pere
+etait le depositaire: c'est un soin dont il m'a charge et qu'il m'a
+recommande vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
+politique.
+
+--Alors hate-toi, car nous entrons dans une periode ou il faudra ne pas
+se compromettre. Louis-Napoleon a debute par le ridicule et il voudra
+sans doute effacer cette impression premiere par la terreur. Si tu ne
+peux remettre ces papiers a ceux qui en sont proprietaires, et si tu
+veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais a ton regiment.
+
+--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon pere m'a demande; si
+je ne peux pas reussir, j'aurai ensuite recours a vous, car il m'est
+impossible de rester a Paris en ce moment. Je voudrais etre a Marseille,
+et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon
+regiment n'a pas fait comme l'armee de Paris?
+
+--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je
+sortirai demain a huit heures.
+
+Il m'embrassa tendrement en me serrant a plusieurs reprises dans ses
+bras, et je restai seul.
+
+
+
+XXIII
+
+Il etait trois heures: le train que je voulais prendre partait a huit
+heures du soir, je n'avais donc que tres peu de temps a moi pour porter
+ces papiers a leurs adresses; je me mis en route aussitot.
+
+J'avais quatre courses a faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux
+Champs-Elysees, dans la Chaussee-d'Antin et rue du Rocher.
+
+Je commencai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'etait pas de
+nature a m'encourager a persister dans l'accomplissement de ma mission.
+
+La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez
+nombreuses dans ce quartier qui participent a la fois de la maison de
+sante, de l'hotel meuble et du couvent. Elle me recut tout d'abord avec
+une grande affabilite et me parla de mon pere en termes sympathiques,
+mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle
+changea brusquement de physionomie, l'affabilite fut remplacee par la
+durete, le calme par l'inquietude.
+
+--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est
+pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous etes expose a
+parcourir Paris un jour de revolution?
+
+--Mon pere m'avait charge de remettre ce paquet entre vos mains, et
+comme je pars ce soir pour rejoindre mon regiment, je ne pouvais pas
+choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.
+
+--Vous avez couru celui d'etre arrete, fouille, et bien que ces lettres
+n'aient aucune importance....
+
+--J'ai cru, a la facon dont mon pere me les recommandait, qu'elles
+avaient un interet pour vous.
+
+--Aucun; cependant, en ces temps de revolution, il eut ete mauvais
+qu'elles tombassent aux mains de personnes etrangeres qui eussent pu les
+interpreter faussement.
+
+Bien que ces lettres n'eussent aucun interet, aucune importance comme
+on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les
+examinait.
+
+--Il eut fallu que je fusse tue, dis-je avec une certaine raideur.
+
+--Ou simplement arrete, et les deux etaient possibles, cher monsieur;
+tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger,
+surtout en dechirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre pere
+etait assurement un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance,
+mais peut-etre portait-il la precaution jusqu'a l'extreme.
+
+--Mon pere n'avait souci que de son devoir.
+
+--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments
+pour faire son devoir.
+
+Je me levai vivement.
+
+--J'aurais ete peine que pour une liasse de documents insignifiants,
+vous vous fussiez trouve pris dans des... complications desagreables,
+pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouves entraines
+avec vous, innocemment.
+
+Ce fut tout mon remerciment, et je me retirai sans repondre aux
+genuflexions et aux pas glisses qui accompagnerent ma sortie. A la
+Chaussee-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon
+paquet cachete, on me l'arracha des mains plutot qu'on ne me le prit.
+
+--Votre pere etait un bien brave homme, et vous, capitaine, vous
+etes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec
+reconnaissance.
+
+Je tendis ma main.
+
+--Voila les hommes qu'on regrette; il a pense a vous charger de ces
+papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa
+maladie, j'ai eu l'idee d'aller lui rendre visite, mais on ne fait
+pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre ou il faut etre
+prudent; cette nouvelle revolution est la preuve qu'il faut etre pret a
+tout et ne pas encombrer sa route a l'avance. Cette demarche aupres de
+moi n'est pas la seule dont vous avez ete charge, n'est-ce pas?
+
+--Mon pere s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.
+
+--C'etait un homme precieux, en qui l'on pouvait se fier entierement;
+il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous etre
+utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour
+vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les
+choses aient repris leur cours naturel et legitime, ce que je souhaite
+aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre pere, je pourrai
+peut-etre rendre quelques services a mes amis. Croyez que vous etes du
+nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez
+pas; demain, la ville sera probablement en feu.
+
+--Demain, je serai a Lyon.
+
+--A Lyon. Ah! tant mieux.
+
+Le paquet que j'avais a remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame
+que j'avais entendu prononcer chez mon pere, quand j'etais jeune. Il
+etait beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il
+paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boite, un etui.
+
+On me fit entrer dans un salon ou se trouvaient deux femmes, une vieille
+et une jeune; la vieille paree comme pour un grand jour de grande
+reception, la jeune remarquablement belle.
+
+Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.
+
+--Vous etes le fils du comte de Saint-Neree? dit-elle en regardant ma
+carte avec un lorgnon.
+
+--Oui, madame.
+
+Elle releva les yeux et me regarda:
+
+--En deuil! Ah! mon Dieu!
+
+J'etais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi
+l'enterrement.
+
+--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.
+
+Puis quand nous fumes seuls:
+
+--Votre pere? dit-elle.
+
+Je baissai la tete.
+
+--Ah! mon Dieu, s'ecria-t-elle, c'est affreux.
+
+Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touche de
+ces regrets donnes a la memoire de mon pere, et je regardai avec emotion
+cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aime. Assurement
+elle etait la grand'mere de la jeune femme qui venait de nous quitter et
+elle avait du etre aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur
+et de noblesse.
+
+--Quand? dit-elle les yeux baisses.
+
+--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Pere-Lachaise.
+
+--Aujourd'hui, mon Dieu!
+
+--Pendant sa maladie, il m'a recommande de remettre en vos mains cette
+liasse de lettres.
+
+--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'etait ainsi que
+je devais apprendre sa mort. Votre pere etait un galant homme, monsieur
+le comte....
+
+Ce titre qu'on me donnait pour la premiere fois me fit frissonner.
+
+--C'etait un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur,
+et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a
+beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.
+
+Elle releva les yeux et me regarda longuement.
+
+--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure a la Charles Ier.
+
+Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle
+portait suspendue a la chaine de son lorgnon, elle en tira un etui en
+maroquin que le temps avait use et jauni.
+
+--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet etui, voyez.
+
+Une miniature me montra mon pere sous l'aspect d'un homme de trente ans.
+
+--Avez-vous un portrait de votre pere jeune? me dit-elle.
+
+--Non, madame.
+
+--Eh bien! celui-la sera pour vous; je vous demande seulement de me le
+laisser encore; je vais ecrire un mot derriere cette miniature pour
+dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus.
+Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame.
+
+--Votre pere s'appelait Henri.
+
+Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais
+l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient a
+partir.
+
+Alors elle appela la jeune femme qui s'etait retiree a mon arrivee, et
+me presentant a elle:
+
+--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Neree, de qui je
+parle si souvent quand je veux citer un modele: si jamais tu rencontres
+monsieur dans le monde, j'espere que la petite-fille aura pour le fils
+un peu de l'amitie que la grand'mere avait pour le pere.
+
+Elle me reconduisit jusqu'a la porte, puis, comme je m'inclinais pour
+prendre conge d'elle, elle me retint par la main.
+
+--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?
+
+Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.
+
+--Soyez tranquille a Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de
+fleurs.
+
+Je sortis profondement trouble et me dirigeai vers les Champs-Elysees.
+
+Jusque-la, j'avais ete assez heureux pour trouver chez elles les
+personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Elysees, cette
+chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier
+paquet etait adresse etait absent, et l'on ne savait ou je pourrais le
+rencontrer.
+
+Je me decidai a attendre un moment et alors je fus temoin d'une scene
+caracteristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armee de Paris
+etait devouee au coup d'Etat.
+
+Deux regiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les
+Champs-Elysees. Tout a coup, une immense clameur s'eleva de cette
+troupe, des cris enthousiastes se melant au cliquetis des sabres et des
+cuirasses: c'etait Louis-Napoleon qui passait devant ces regiments et
+qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur
+general vainqueur, n'ont pousse plus de cris de triomphe.
+
+Le temps s'ecoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le
+cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire:
+Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il
+le confier a M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon depart
+jusqu'au lendemain matin?
+
+A tort ou a raison, je supposais que ce dernier paquet etait le plus
+important de tous; et le nom du personnage a qui je devais le rendre,
+son role dans les evenements politiques de ces vingt dernieres annees,
+son caractere, ses relations avec des partis opposes me faisaient une
+loi de ne pas agir a la legere.
+
+Je passai la une heure d'incertitude penible, decide a rester, decide a
+partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une
+resolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me
+poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon pere me retenait a
+Paris.
+
+Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard
+n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je a Marseille
+trois jours apres que la nouvelle de la revolution y serait parvenue?
+Mon regiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononces depuis
+longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesat sur moi
+pour m'empecher de remplir la promesse que j'avais faite a mon pere. Ce
+n'etait qu'un retard de quelques heures, que j'abregerais d'ailleurs en
+prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.
+
+J'attendis encore. Mais les heures s'ajouterent aux heures; a huit
+heures du soir mon personnage n'etait pas de retour.
+
+Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soiree et je
+rentrai dans Paris.
+
+Chose bizarre et qui doit paraitre invraisemblable, les boulevards
+n'etaient pas deserts et les magasins n'etaient pas fermes. Il y avait
+foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les
+cafes on voyait le public habituel de ces etablissements. Aux fenetres
+d'un de ces restaurants qui recoit ordinairement les noces de la petite
+bourgeoisie, j'apercus une illumination eblouissante; on dansait, et
+l'on entendait de la chaussee les grincements du violon et les notes
+eclatantes du cornet a piston.
+
+C'etait a croire qu'on marchait endormi et qu'on revait.
+
+Ou donc etait Paris?
+
+A onze heures, je retournai aux Champs-Elysees; meme absence. J'attendis
+de nouveau, cette fois jusqu'a une heure du matin. Enfin, a une heure,
+je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le
+lendemain matin, a six heures.
+
+
+
+XXIV
+
+Etant donne le caractere du personnage que je devais voir, il fallait
+conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez
+lui, soit qu'il eut peur d'etre arrete comme tant de representants
+l'avaient ete, soit, ce qui etait plus probable, qu'il craignit d'etre
+entraine a se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce
+gouvernement fut solidement etabli.
+
+Dans ces conditions, j'etais expose a rester longtemps a Paris, car les
+chances de Louis-Napoleon me paraissaient bien fragiles; la France, qui
+s'etait unanimement soulevee contre Paris au moment des journees de
+juin, ne serait pas moins energique contre cette revolution sans doute.
+Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour ou il ne verrait
+plus de danger a ressusciter, pour prendre parti.
+
+Je n'avais donc qu'une chose a faire, retourner aux Champs-Elysees,
+comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour
+Marseille, apres avoir remis mes papiers a M. de Planfoy. Par ce moyen,
+tout me semblait concilie.
+
+J'arrivai un peu apres six heures aux Champs-Elysees, et ce qui m'avait
+paru probable se trouva une realite; mon personnage n'etait pas rentre
+et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquietude
+apparente.
+
+Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez
+M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois
+"une petite maison" ou "une folie." Il a recu cette maison dans un
+heritage, et comme il est peu fortune, il a trouve commode de l'habiter;
+le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore
+ses enfants, c'est une consideration qui l'a fait passer sur les
+inconvenients du quartier; ils vivent la un peu comme en province, mais
+au moins ils ont de l'air et de l'espace.
+
+Quand je quittai les Champs-Elysees, le jour commencait a poindre, mais
+sombre et pluvieux; cependant il etait assez clair pour que j'apercusse,
+aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:
+infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Elysees
+et aux abords des Tuileries.
+
+Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux
+de voir une derniere fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi
+d'un sommeil de mort.
+
+Cependant, a mesure que j'avancais, je remarquai une certaine animation;
+des groupes se formaient dans lesquels on discutait fievreusement, mais
+sans crier. On s'arretait devant les affiches posees pendant la nuit, et
+toutes ces affiches ne provenaient pas de la Prefecture de police; j'en
+lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annoncaient
+que Louis-Napoleon etait mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen,
+Strasbourg s'etaient souleves pour defendre la Constitution. Les agents
+de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant
+partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres.
+Cela indiquait bien evidemment que des tentatives de resistance
+s'organisaient.
+
+Mais que pourrait faire cette resistance? les precautions militaires
+etaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle etaient
+occupees par les soldats et a chaque instant on entendait les tambours
+et les clairons des troupes qui defilaient pour aller occuper des
+positions. Ainsi, a partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je
+marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'etablir sur la
+place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les
+boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues laterales.
+
+Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus
+grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne
+paraissaient pas disposes a entrer dans les ateliers; des individus
+vetus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les
+haranguer. En passant je m'arretai.
+
+--Voulez-vous donc laisser retablir l'empire? dit l'un de ces individus.
+
+--Napoleon est mort, repliqua un ouvrier.
+
+--Pourquoi nous avez-vous desarmes aux jours de juin? dit un autre avec
+colere.
+
+--On retablit le suffrage universel, dit un troisieme.
+
+Mais a ce moment il se fit un bruit du cote de la Bastille, qui
+interrompit ce colloque; des omnibus, escortes par quelques lanciers,
+remontaient la rue.
+
+--Les representants qu'on emmene a Vincennes, cria une voix.
+
+Les groupes s'agiterent, un mouvement general se produisit, quelques
+voix crierent: "Delivrons-les," et l'on vit quelques hommes courir a la
+tete des chevaux.
+
+Le convoi s'arreta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas
+precisement, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un
+colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrete les omnibus et
+ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, apres un court moment
+d'attente, les voitures se mirent en route.
+
+--Ils ne veulent pas etre delivres, cria une voix.
+
+Alors des rires eclaterent dans la foule se melant a des huees, et le
+souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant defiler ces
+representants me revint a la memoire: "Tout ca, c'est pour la farce."
+
+Je continuai mon chemin jusqu'a la rue de Reuilly, etrangement
+impressionne.
+
+--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que
+tu n'as pas trouve ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de
+garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-meme.
+
+Je lui racontai mes visites aux Champs-Elysees.
+
+--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si
+tu avais eu mon experience des choses et des hommes, tu serais parti
+hier soir et tu n'aurais point repete ces visites inutiles. Les gens en
+evidence qui couchent chez eux en temps de revolution sont des braves,
+et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, apres t'avoir
+quitte, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant
+l'arrestation bien reussie des deputes, a accepte de faire partie du
+gouvernement; a une heure, quand il a su que les representants reunis a
+la mairie du dixieme organisaient la resistance, il a fait dire qu'il
+refusait; a quatre heures, quand les representants ont ete coffres a
+la caserne du quai d'Orsay, il a accepte. Le tien appartient a cette
+variete, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques
+ses hesitations: il aura toujours ete de coeur avec le parti qui
+finalement triomphera, empeche seulement par des circonstances
+independantes de sa volonte de manifester hautement ses opinions et
+ses desirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces
+papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une
+belle peur.
+
+Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.
+
+--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonte de ton pere sera sacree
+pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec
+son souvenir, si justifiable que fut la plaisanterie. Tu pars donc?
+
+--Dans une heure.
+
+--Eh bien! je vais te conduire quelques pas.
+
+Il etait en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un
+mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.
+
+Au moment ou nous sortions, madame de Planfoy parut.
+
+--Est-ce que vous sortez? dit-elle a son mari.
+
+--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.
+
+--Soyez prudent, je vous en prie.
+
+Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui
+racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on
+avait voulu delivrer les representants.
+
+Mais elle secoua la tete et reitera a M. de Planfoy ses recommandations.
+
+--Je reviens tout de suite.
+
+Nous avions fait a peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand
+nous entendimes une clameur derriere nous, c'est-a-dire vers la rue du
+Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous apercumes des hommes
+qui couraient.
+
+--Je ne suis pas aussi assure que toi, qu'il ne se passera rien de grave
+aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allees
+et venues dans le faubourg, et bien certainement on a du essayer
+d'organiser une resistance; les revolutions populaires ne s'improvisent
+pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours generalement, pour mettre
+leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxieme jour.
+
+Pendant qu'il me parlait ainsi, nous etions revenus en arriere: nous
+eumes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.
+
+Une barricade etait commencee au coin des rues Cotte et
+Sainte-Marguerite, et des representants ceints de leur echarpe
+parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: "Aux armes!
+vive la Republique!"
+
+Cette barricade n'avait aucune solidite; elle etait formee d'un omnibus
+renverse et de deux charrettes, et c'etait a peine si elle obstruait le
+milieu de la chaussee, assez large en cet endroit.
+
+Les defenseurs qui devaient combattre derriere ce mauvais abri n'etaient
+pas non plus bien redoutables: c'etait a peine s'ils atteignaient le
+nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on
+plusieurs qui ne paraissaient guere resolus, allant de ca de la,
+causant, s'arretant, regardant au loin, tantot du cote de la Bastille,
+tantot du cote de la barriere du Trone, comme s'ils avaient d'autres
+preoccupations que de se battre.
+
+Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commencaient a
+se masser; mais ils etaient composes de curieux et d'indifferents.
+
+Je n'avais jamais vu de revolution; en 1830, j'etais enfant, et, en
+1848, j'etais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me
+sembla que les representants et ceux qui les accompagnaient en criant:
+"Aux armes!" s'adressaient a des sourds; ils criaient dans le vide,
+leurs voix n'eveillaient aucun echo.
+
+Parmi ces representants se trouvait celui que nous avions vu la veille
+sur la place de la Bastille et qui avait voulu entrainer le peuple.
+
+M. de Planfoy l'aborda.
+
+--Eh bien, dit-il, vous organisez la resistance?
+
+--Nous la tentons.
+
+--Serez-vous soutenus?
+
+--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous esperons le galvaniser, car nous
+ne comptons plus que sur lui.
+
+--Il parait bien froid.
+
+--Il est trompe. Depuis quelques mois il est travaille par les meneurs
+de l'Elysee, et en retablissant le suffrage universel on nous enleve
+notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous
+avons eu une reunion a laquelle nous avions convoque les chefs des
+associations ouvrieres. Nous leur avons explique qu'il fallait organiser
+un centre de resistance; que dans ce centre tous les representants
+restes libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la
+lutte pourrait commencer avec des chances serieuses. Savez-vous ce
+qu'ils nous ont repondu! Le chef de ces associations, leur delegue
+plutot, s'est avance et d'une voix honteuse:--"Nous ne pouvons vous
+promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes."
+
+--Et, malgre cela, vous entreprenez la lutte?
+
+--Nous le devons.
+
+Emu a la pensee que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus
+expliquer a ce representant que la place de leur barricade etait mal
+choisie, et qu'ils ne pouvaient se defendre. En quelques mots, je lui
+expliquai les raisons strategiques qui devaient faire abandonner cette
+position.
+
+--Il ne s'agit pas de strategie, dit-il tristement; il s'agit d'un
+devoir a accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et,
+pour cela, toute place est bonne.
+
+Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres
+representants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupes
+sur les trottoirs et s'efforcant d'allumer en eux une etincelle.
+
+--Voila un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme
+lui, tout n'est pas fini.
+
+
+
+XXV
+
+J'avais lu bien des recits d'insurrection, et ce qui se passait devant
+mes yeux deroutait absolument les lecons que je tenais de la tradition.
+Pour moi une insurrection etait quelque chose d'irresistible; c'etait
+une explosion populaire, une eruption de paves; une barricade dans une
+rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.
+
+C'etait au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux,
+mais la realite ne ressemblait pas aux recits des livres.
+
+La barricade elevee au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point
+fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui
+s'elevait dans le faubourg du cote de la barriere du Trone, mais cela
+ne paraissait pas serieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible,
+c'etait qu'autour de ce chetif barrage improvise tant bien que mal dans
+la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comediens devant des
+spectateurs qui n'ont point a se meler a l'action.
+
+Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'etait
+d'entendre les propos de ces spectateurs.
+
+--Ca une barricade, disait une vieille femme que j'avais a ma droite, si
+ca ne fait pas suer!
+
+Et, de son aiguille a tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les
+epaules.
+
+Vetue d'une camisole d'indienne, coiffee d'une marmotte, chaussee de
+savates eculees, avec cela des cheveux gris ebouriffes, de la barbe au
+menton, le nez barbouille de tabac, la voix cassee, c'etait le type de
+la terrible tricoteuse d'autrefois.
+
+--Une barricade, repliqua son interlocuteur, c'etait celle de juin.
+
+Celui-la etait un ouvrier de quarante-cinq a quarante-huit ans, que la
+sciure du bois d'acajou avait teint en rouge.
+
+--Elle arrivait au troisieme etage des maisons et elle barrait l'entree
+des trois rues du faubourg; c'etait de l'ouvrage propre; ca avait ete
+fait avec amour; mais le peuple en etait.
+
+--Ah! voila.
+
+--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ca n'est bon a rien
+par eux-memes, ca ne sait que faire travailler les autres.
+
+--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.
+
+--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.
+
+--Le faubourg n'a pas oublie les journees de juin.
+
+--Ca n'empeche pas que ca va etre drole quand la ligne va arriver.
+
+--Faut voir ca.
+
+--He allez donc.
+
+--Ou qu'elle est la ligne?
+
+--Sur la place.
+
+--Elle va arriver?
+
+--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mele_.
+
+--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.
+
+Cependant, on avait travaille a consolider la barricade, mais sans
+entrain; les gamins eux-memes faisaient defaut, et les quelques moellons
+qui avaient ete apportes pour appuyer les voitures ne pouvaient pas etre
+d'un grand secours.
+
+Ce qu'il y avait de lamentable, c'etait de voir d'un cote les efforts
+des representants pour entrainer le peuple a la resistance, et de
+l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe,
+d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler.
+
+A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les designait
+et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des
+affaires etrangeres; Charamaule, l'ancien depute; Schoelcher, Alphonse
+Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier,
+Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms.
+
+Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se preparaient a
+combattre; bientot on apporta quelques fusils avec quelques cartouches
+et j'entendis dire que les postes du Marche-Noir et de la rue de
+Montreuil s'etaient laisse desarmer sans faire resistance.
+
+J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire
+un certain entrainement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine a
+trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient ete apportes.
+
+Et, comme le representant Baudin tendait un de ces fusils a un ouvrier
+qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa
+les epaules et dit nonchalamment:
+
+--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq
+francs.
+
+--Eh bien! restez la, dit Baudin sans colere et avec un sourire desole,
+vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.
+
+Depuis quelques instants, j'etais sous la poids d'une emotion
+etouffante: l'heroisme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraina,
+j'etendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu,
+mais M. de Planfoy me retint.
+
+--Tu n'es pas republicain, me dit-il a mi-voix.
+
+--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-la vont se battre.
+
+--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoye ta
+demission a ton colonel?
+
+Pendant cette discussion, le fusil avait ete pris; je ne repliquai
+point a M. de Planfoy; nos esprits n'etaient point en disposition de
+s'entendre.
+
+D'ailleurs il s'etait fait du cote de la Bastille un bruit qui
+commandait l'attention: la troupe approchait.
+
+Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout
+autre moment m'eut fait bien rire: en quelques secondes la rue encombree
+se vida, les portes et les volets se fermerent, mais comme la curiosite
+ne perd jamais ses droits, des tetes apparurent aux fenetres se penchant
+prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En
+voyant venir la troupe, les representants s'etaient rapproches de la
+barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous etions colles contre les
+maisons.
+
+--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide a son ami en lui montrant les soldats
+qui avancaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la
+peine de mort?
+
+Schoelcher, soit qu'il n'eut point entendu, soit qu'il fut trop
+preoccupe pour repliquer a cette plaisanterie, ne repondit pas et monta
+vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres representants.
+
+L'instant etait solennel; la troupe n'etait plus qu'a une courte
+distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies
+d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussee. D'un
+cote, une foret de baionnettes; de l'autre, vingt combattants attendant
+la mort silencieusement derriere ce mauvais abri.
+
+Si la place etait dangereuse pour eux, elle l'etait aussi pour nous;
+mais nous etions trop fortement emus pour penser a cela, et j'etais
+immobile comme si mes pieds eussent ete fixes au sol.
+
+--Ne tirez pas, dirent les representants en s'adressant aux defenseurs
+de la barricade, nous allons parler aux soldats.
+
+En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancerent
+au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai ete temoin de bien
+des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus
+imposant que ces sept hommes s'avancant sur une meme ligne, lentement,
+sans armes dans la main, n'ayant pour les proteger que leur echarpe de
+representants deployee sur leur poitrine.
+
+Les soldats qui marchaient au pas accelere s'arreterent d'eux-memes,
+instinctivement, sans qu'il eut ete fait de commandement: un capitaine
+etait a leur tete.
+
+--Ecoutez-nous, dit un des representants, nous sommes representants du
+peuple et nous defendons la loi, rangez-vous de notre cote.
+
+--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai recu
+des ordres que je dois executer.
+
+--Vous violez la loi.
+
+--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+--Ne m'obligez pas a commander le feu; retirez-vous!
+
+--Vive la Republique! vive la Constitution!
+
+--Mais retirez-vous donc! s'ecria le capitaine d'une voix forte; vous
+voyez bien que vous n'etes pas soutenus.
+
+Puis, se tournant vers ses soldats:
+
+--Appretez armes!
+
+A ce commandement les representants ne reculerent point et tous ensemble
+pousserent de nouveau le cri de "Vive la Republique."
+
+Les soldats se mirent en marche et arriverent sur les representants
+qu'ils pousserent devant eux en les bousculant.
+
+Ceux-ci voulurent resister et faire une barricade de leurs corps, pour
+empecher les soldats d'aller plus loin.
+
+Mais ils n'etaient que sept au milieu de cette large chaussee; que
+pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les debordait?
+
+Ils furent pousses jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec
+leurs mains portees en avant de s'opposer a cet envahissement.
+
+Quelques soldats abaisserent leurs armes, et l'un des representants fut
+couche en joue: la pointe de la baionnette etait contre sa poitrine. Il
+mit la main sur son echarpe, et d'une voix vibrante, il dit:
+
+--Tire donc, cochon, si tu l'oses!
+
+Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.
+
+Mais un des defenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du
+tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tire sur
+les representants et il dechargea son arme sur la troupe. Un soldat
+tomba.
+
+Alors, tous les fusils du premier rang s'abaisserent avec ensemble,
+et sans que le commandement de faire feu eut ete donne, une decharge
+generale se fit entendre.
+
+Un representant etait reste sur la barricade, Baudin; il fut renverse
+par cette decharge, et un jeune homme qui se tenait a ses cotes tomba
+avec lui.
+
+En moins d'une seconde la barricade fut escaladee par les soldats, et
+ses defenseurs se disperserent.
+
+Dans la bagarre je fus separe de M. de Planfoy et entraine jusqu'a la
+rue Cotte; un coup de baionnette m'effleura le bras et mon habit fut
+troue.
+
+Ne trouvant pas de resistance serieuse, la troupe ne fit pas d'autre
+decharge, et rapidement divisee, elle se lanca a la poursuite des
+republicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empecher
+de se reformer.
+
+J'avais trouve un abri dans l'allee d'une maison dont la porte etait
+restee ouverte; quand les soldats eurent defile, je revins sur le lieu
+de la lutte pour chercher M. de Planfoy.
+
+Avait-il ete atteint dans la decharge? La barricade avait ete si
+rapidement enlevee, et les soldats nous etaient tombes si brusquement
+sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais ete entraine
+par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de
+baionnette.
+
+Les soldats etaient occupes a relever le cadavre du representant Baudin;
+l'autre victime, qui etait tombee avec lui, avait deja disparu.
+
+Qu'etait devenu M. de Planfoy?
+
+Avait-il ete entraine par les soldats?
+
+Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?
+
+Je restai un moment hesitant et perplexe; puis je me decidai a aller
+rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de
+Planfoy n'etait pas chez lui, je devais le chercher et le trouver.
+
+Mon depart serait une fois encore retarde, je ne pouvais pas abandonner
+M. de Planfoy. S'il avait ete arrete, sa situation devenait des plus
+graves, car au moment ou je lui avais donne mes papiers, il les avait
+mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouves sur lui
+pouvaient le compromettre serieusement.
+
+
+
+XXVI
+
+J'avais a peine frappe a la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit
+devant moi.
+
+--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.
+
+--Mon mari? ou est mon mari? s'ecria vivement madame de Planfoy.
+
+Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquietude; je n'avais
+point pense a celle que j'allais allumer dans cette maison.
+
+--Mon mari, mon mari, repeta madame de Planfoy.
+
+Il fallait repondre. J'expliquai comment nous avions ete separes et
+comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il etait rentre chez
+lui. Ces explications, par malheur, n'etaient pas de nature a calmer
+l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop a mesure
+que j'entassais paroles sur paroles.
+
+--Il sera revenu a la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le
+retrouver et le ramener.
+
+--Je vais avec vous, dit-elle.
+
+Mais ses enfants se pendirent apres elle, et je parvins, grace a leur
+aide, a l'empecher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute
+de repos avant d'avoir retrouve son mari, et je partis.
+
+Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les representants
+qui avaient ete au-devant des soldats: ceux-ci les ayant debordes, les
+avaient laisses derriere eux; et les representants, sans perdre courage,
+parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur
+voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tete a
+la fenetre, on criait quelquefois: Vive la Republique! mais on ne
+descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.
+
+Apres le depart des soldats, les curieux qui s'etaient sauves un peu
+partout etaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que
+je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En
+allant et venant, j'entendais raconter la mort du representant
+Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait
+l'exasperation. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre a lui exaltaient
+maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laisse
+tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
+avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je
+trouvai un gamin de dix ou onze ans qui repondit a mes questions.
+
+--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne
+le brulera pas maintenant, il a eu trop de precaution, il est a l'ombre:
+les soldats l'ont emmene.
+
+--Ou?
+
+--Peux pas savoir; quand les soldats ont escalade la barricade en
+allongeant des coups de baionnette a droite et a gauche, le vieux au
+chapeau s'est fache: "Vous voyez bien que cet homme ne se defend
+pas!" qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'etaient pas en
+disposition de rire; ils ont empoigne le vieux, ils l'ont bouscule, et,
+comme il se defendait, il l'ont emmene.
+
+--Ou l'ont-ils emmene?
+
+--Au poste, bien sur.
+
+--A quel poste?
+
+--Est-ce que je sais? mais, pour sur, ce n'est pas au poste de la rue
+Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont file. Quand ils ne sont pas
+les plus forts, ils demenagent; quand ils sont en force, ils reviennent
+et ils cognent.
+
+--Enfin, de quel cote se sont-ils diriges?
+
+--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis
+les soldats avaient saute sur le representant pour l'emporter, de peur
+qu'on ne promene son cadavre, et la, vous comprenez, c'etait plus drole
+que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous a la tete, les
+os etaient casses, la cervelle sortait.
+
+Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait
+comment on avait enleve le cadavre du malheureux representant,
+j'ecrivais deux lignes a madame de Planfoy pour la prevenir que je me
+mettais a la recherche de son mari.
+
+--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.
+
+--S'il faut crier: Vive l'empereur!
+
+--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, a deux pas d'ici, et raconter
+comment tu as vu arreter le vieux monsieur.
+
+--Ca va, si vous payez d'avance.
+
+Au moment ou je lui remettais ses vingt sous, nous vimes arriver deux
+obusiers.
+
+--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ca va
+chauffer, faut voir ca.
+
+Je ne pus le decider qu'en changeant la piece de vingt sous en une piece
+de cinq francs.
+
+--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous previens donc que je
+ne tirerai pas mon histoire en longueur.
+
+Et il partit en courant.
+
+C'etait quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait ete arrete, mais
+ce n'etait pas tout, il fallait apprendre maintenant ou il avait ete
+conduit et le faire mettre en liberte.
+
+Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient a la brigade qui
+occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des
+officiers dans les regiments qui formaient cette brigade, je pourrais,
+par leur entremise, faire relacher M. de Planfoy.
+
+Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue
+de Charonne, je trouvai deux obusiers pointes pour que l'un enfilat
+la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les
+artilleurs, prets a manoeuvrer leurs pieces, etaient soutenus par une
+compagnie du 44e de ligne.
+
+On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'a la place de la
+Bastille, qui etait occupee militairement avec toutes les precautions en
+usage dans une ville prise d'assaut: des pieces etaient pointees dans
+diverses directions, commandant les grandes voies de communication;
+toutes les maisons placees avantageusement pour pouvoir tirer etaient
+pleines de soldats postes aux fenetres; sur la place, le long du canal,
+sur le boulevard, les troupes etaient massees. L'aspect de ces forces
+ainsi disposees etait fait pour inspirer la terreur a ceux qui
+voudraient se soulever: on sentait qu'a la premiere tentative de
+soulevement tout serait impitoyablement balaye; une demi-section du
+genie etait la pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait a travers
+les maisons, et que la hache et la mine acheveraient ce que le canon
+aurait commence.
+
+Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant
+assez l'experience de la guerre des rues pour comprendre que, dans
+ces conditions, s'ils se soulevent, ils seront broyes. Aussi faut-il
+peut-etre expliquer, par ces reflexions que chacun peut faire, l'inertie
+du peuple; s'il y a apathie et indifference dans le grand nombre, il
+doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilite
+et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais
+martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
+generalement s'exposer en vue d'un succes probable et pour un but
+determine: mourir pour le succes est une chose, mourir pour le devoir en
+est une autre, et celle-la ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est
+la, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces representants
+qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'esperance, ils n'ont
+que la foi.
+
+Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des
+soldats, ils auraient compris mieux encore combien la repression serait
+terrible, s'il y avait insurrection.
+
+Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assiste a une affaire,
+savent que bien rarement les hommes sont excites avant le combat, c'est
+pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappes pres de soi,
+c'est quand la poudre a parle que la colere et l'exaltation nous
+enflamment. Dans les troupes de l'armee de Paris, il en est autrement:
+avant l'engagement, ces troupes sont animees des passions brutales de la
+guerre; les fusils brulent les doigts, ils ne demandent qu'a partir.
+
+--Les laches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui
+les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu.
+
+Qui les a excites ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin
+encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la
+rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur
+francais.
+
+Un mot que j'ai entendu pourrait peut-etre repondre a cette question.
+
+Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un
+regiment de cuirassiers arrive sur la place.
+
+--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-la? dit un soldat, il n'y
+en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de
+l'oie et du poulet.
+
+Mais je n'etais pas la pour ramasser des mots, si caracteristiques
+qu'ils pussent etre, et ne trouvant personne de connaissance dans ces
+regiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser
+aborder.
+
+Si j'avais ete en uniforme rien n'eut ete plus facile, on m'eut ecoute
+et on m'eut repondu; mais j'etais en costume civil, et c'etait ce
+jour-la une mauvaise recommandation aupres des soldats, qui me
+repoussaient et ne voulaient meme pas entendre mon premier mot.
+
+Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirerent
+l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'ecouter. Je lui expliquai
+ce que je desirais en lui disant qui j'etais.
+
+--C'est une compagnie du 19e qui a ete engagee; il faudrait voir le
+colonel du 19e ou bien le general.
+
+--Et ou est le general?
+
+--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, a moins qu'il ne soit au
+pont d'Austerlitz. Le plus sur est de l'attendre ici; il reviendra d'un
+moment a l'autre.
+
+C'etait evidemment ce qu'il y avait de mieux a faire pour aborder
+le general; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy
+s'accroissait; je ne pouvais donc attendre.
+
+Ce fut ce que j'expliquai a mon lieutenant, en lui demandant de me
+donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour
+de Montreuil. Mais cela n'etait pas possible: un soldat seul au milieu
+du faubourg pouvait etre desarme et massacre.
+
+--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort
+du representant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne
+bougeront pas.
+
+Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Apres
+dix tentatives, je parvins a approcher, non le general, mais un officier
+de son etat-major, et je lui repetai mes explications et mes prieres.
+
+Mais, malgre toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande,
+quand il sut qu'il parlait a un camarade, il lui fut impossible de me
+renseigner. Il n'avait point ete fait de prisonniers par la troupe, ou,
+s'il en avait ete fait, ils avaient ete immediatement remis a la police.
+C'etait a la police qu'il fallait s'adresser.
+
+Ou trouver la police? Cette question est facile a resoudre en temps
+ordinaire, mais en temps d'emeute il en est autrement. La police devient
+invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de
+precis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
+dans le faubourg, on avait du, par suite de l'abandon des postes, les
+conduire a Vincennes.
+
+Je partis pour Vincennes, ou j'avais la chance de connaitre un officier.
+
+Mais Vincennes etait en emoi; on venait de recevoir les representants
+arretes, et l'on ne savait ou les loger. Mon ami, charge de ce soin,
+perdait la tete; il se voyait oblige de laisser ces prisonniers en
+contact avec les troupes et les ouvriers civils employes dans le fort,
+et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il
+n'avait pas recu M. de Planfoy.
+
+Le temps s'ecoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je
+pensai alors a m'adresser a Poirier, et je partis pour l'Elysee. Si je
+n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune
+repugnance a la reclamer pour sauver un ami. Puisqu'il etait un des bras
+du coup d'Etat, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre
+M. de Planfoy.
+
+
+
+XXVII
+
+Je marchais depuis six heures du matin sans m'etre arrete pour ainsi
+dire, et je commencais a sentir la fatigue; mais une affiche que je lus
+aux abords de l'Hotel de ville me donna des jambes.
+
+Quelques curieux rassembles devant cette affiche, qui venait d'etre
+collee sur la muraille, poussaient des exclamations de colere et
+d'indignation.
+
+Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants
+de Paris qu'en vertu de l'etat de siege le ministre de la guerre
+decretait que "tout individu pris construisant ou defendant une
+barricade ou les armes a la main _serait fusille_." Cela etait signe
+Saint-Arnaud et etait accompagne de considerations doucereuses pour
+rassurer les bons citoyens. C'etait au nom de la societe et de la
+famille menacees qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre "qui ne
+combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage
+et la destruction."
+
+Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais
+jamais suppose qu'un militaire francais put mettre son nom au-dessous
+d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait
+l'honneur de tenir une epee decreterait, en vertu d'une loi qui n'avait
+jamais existe, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait
+ses ennemis desarmes. Les hommes du coup d'Etat avaient eu la main
+heureuse: ils avaient trouve le ministre qu'il fallait a leurs desseins.
+
+Se trouverait-il dans l'armee un officier pour mettre a execution un
+ordre aussi feroce? Deux jours avant le coup d'Etat je me serais fache
+contre celui qui m'eut pose cette question; mais ce que j'avais vu avait
+porte une rude atteinte a mes croyances.
+
+Le pauvre M. de Planfoy avait ete precisement pris derriere une
+barricade, et peut-etre l'avait-on deja fusille. Il n'y avait pas un
+instant a perdre.
+
+Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais
+pas pu passer par l'Hotel du ville a cause des troupes, et j'avais du
+remonter jusqu'a la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces
+quartiers l'emotion et l'agitation etaient grandes. La mort de Baudin
+n'avait pas produit "le meilleur effet," selon le mot de mon lieutenant,
+et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le recit de cette
+mort avait commence: on se revoltait, et de la conscience ou il avait
+jusque-la gronde, ce mot passait dans l'action.
+
+On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la
+prefecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple a
+la resistance.
+
+Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue
+Saint-Denis, on elevait des barricades, et en arrivant aux halles, je
+vis un gamin qui, monte sur une brouette, lisait tout haut la feroce
+proclamation de Saint-Arnaud. Pres de lui sept ou huit hommes
+s'occupaient a depaver la rue.
+
+--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arretant sa
+lecture, ca vous empeche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre
+travail.
+
+Et reprenant d'une voix percante, en detachant ses mots comme un crieur
+public, il lut:
+
+"Tout individu pris construisant ou defendant une barricade, ou les
+armes a la main, sera fusille."
+
+--Pas de difficultes pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on
+sera fusille, pas de pourboire.
+
+Un eclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua,
+lisant toujours:
+
+"Restez calmes, habitants de Paris. Ne genez pas les mouvements des
+braves soldats qui vous protegent de leurs baionnettes...." En attendant
+qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gre des
+amateurs.
+
+Arrive rue Royale, je montai chez Poirier: il n'etait pas chez lui, et
+depuis deux nuits il couchait a l'Elysee. C'etait ce que j'avais prevu,
+je ne fus pas desappointe. Seulement, comme je pouvais tres-bien etre
+repousse de l'Elysee, je demandai au valet de chambre de Poirier de
+m'accompagner.
+
+--Vous savez que je suis l'ami de votre maitre, lui dis-je,
+conduisez-moi a l'Elysee, il s'agit d'une affaire de la plus haute
+importance.
+
+--Les rues ne sont pas sures pour les honnetes gens.
+
+Ce mot dans une pareille bouche m'eut fait rire si j'avais eu le coeur
+a la gaiete. Je parvins a le decider a sortir, et a l'Elysee, devant le
+domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient
+restees closes pour le capitaine de Saint-Neree.
+
+Mais Poirier n'etait pas a l'Elysee, on ne savait quand il rentrerait,
+peut-etre d'un instant a l'autre, peut-etre dans une heure, seulement
+on etait certain qu'il rentrerait. Il etait mon unique ressource. Je
+demandai a l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de
+chambre me fit introduire dans un petit salon ou l'on me laissa seul.
+
+A me trouver dans ce palais d'ou etaient partis les ordres qui mettaient
+en ce moment la France a feu et a sang, j'eprouvai une impression
+indefinissable. Tout etait calme, silencieux, et l'on pouvait se croire
+dans l'hotel le plus honnete de Paris. A quelques centaines de pas
+cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce
+calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus
+ou moins tranquillement le resultat du coup qu'il avait joue; s'il
+gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'ou il etait venu et ou il
+retournerait.
+
+Je fus distrait de ces reflexions par une conversation qui s'engagea
+dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eut fait oublier
+ma presence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fut
+pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte
+je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.
+
+--Eh bien, comment ca va-t-il?
+
+--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur a passer. C'a ete le matin
+quand la cavalerie n'est pas arrivee. Il parait que la cavalerie de
+Versailles et de Saint-Germain a ete prevenue en retard, et au lieu
+d'arriver au petit jour comme c'etait convenu, elle n'a commence a
+paraitre qu'a midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince,
+et les heures ont ete longues. Il y en a plus d'un ici qui a pense a
+prendre ses precautions.
+
+--Dame! ca pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui.
+
+--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre a
+l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le
+dos; le reste est chez ma famille.
+
+--Quand on a vu des revolutions!
+
+--Le fait est que celle-la n'est pas la premiere, mais elle me parait
+maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On
+attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il
+y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de
+soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais
+paru ici.
+
+--C'est bon signe.
+
+--Et puis il parait qu'on commence a faire des barricades.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a
+rien a faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades.
+
+--Je comprends ca. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas
+savoir ou et comment elles finiront.
+
+--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.
+
+Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes
+reflexions.
+
+Je passai la deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier
+arriva. Des qu'il me reconnut, il vint a moi, souriant et les mains
+tendues.
+
+--Vous voulez que je vous presente au prince? dit-il.
+
+--Vous me mepriseriez si j'avais attendu l'heure du succes pour me
+decider a pareille demarche.
+
+--Je ne meprise que les imbeciles, et cette demarche serait d'un homme
+intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin,
+puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?
+
+Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.
+
+--Si votre ami n'est pas deja fusille, ce que vous demandez est, je
+crois, assez facile. Il faut s'adresser au prefet de police pour le
+faire relacher.
+
+--Ne pouvez-vous pas demander sa liberte au prefet de police?
+
+--Assurement je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne
+peux pas le faire tout de suite, car je suis charge par le prince d'une
+mission qui ne souffre pas de retard.
+
+--La mise en liberte de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus;
+pendant chaque minute qui s'ecoule on peut le fusiller.
+
+--Sans doute, mais l'interet general doit passer avant l'interet
+particulier; dans une heure je serai a la prefecture, allez m'attendre a
+la porte du quai des Orfevres.
+
+Et comme j'insistais pour qu'il se hatat:
+
+--Voyez vous-meme si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui
+perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu
+que l'armee de Paris, qui se devoue en ce moment pour sauver la societe,
+ne fut pas exposee a ce danger; il a transforme en argent tout ce qui
+lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une
+partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les
+brigades qui m'ont ete confiees. J'ai encore deux regiments a visiter;
+je viens chercher l'argent qui m'est necessaire; aussitot qu'il sera
+distribue, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une
+mission aussi belle, aussi noble, et tromper la generosite du prince,
+meme pour sauver la vie d'un ami?
+
+Il n'y avait rien a repliquer; car j'en aurais eu trop a dire, et ce
+n'etait pas dans les circonstances ou je me trouvais que je pouvais
+m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me
+montaient aux levres, et me rendis a la prefecture.
+
+C'etait donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on
+achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armee francaise,
+notre honneur a tous, l'honneur du pays!
+
+Poirier fut exact au rendez-vous, et, derriere lui, je penetrai dans le
+cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du prefet de
+police.
+
+--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se souleve au faubourg
+Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidiere et Mazzini
+arrivent a Paris; le prince de Joinville est debarque a Cherbourg pour
+entrainer la flotte; on construit partout des barricades.
+
+--Et vous n'etes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous
+vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous
+plaignez.
+
+Poirier eut un singulier sourire en prononcant les mots "on vous en
+fait."
+
+--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre
+nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons
+de sympathie.
+
+--Et l'armee?
+
+--La est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armee,
+aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'a present assure notre succes;
+mais demain la guerre commence.
+
+--Demain l'armee imprimera une terreur salutaire, et apres-demain vous
+pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de
+rendre service a mon ami, je vous prie.
+
+Et il expliqua en peu de mots ce que je desirais.
+
+On me remit alors deux pieces, ainsi concues: la premiere: "Laissez
+passer M. le capitaine de Saint-Neree, et donnez-lui protection en cas
+de besoin;" la seconde: "Remettez entre les mains de M. le capitaine de
+Saint-Neree, M. le marquis de Planfoy, partout ou on le trouvera, s'il
+est encore en vie."
+
+Ces pieces etaient revetues de toutes les signatures et de tous les
+cachets necessaires.
+
+
+
+XXVIII
+
+C'etait beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberte de M. de
+Planfoy, mais ce n'etait pas tout. Il fallait maintenant savoir ou se
+trouvait M. de Planfoy, et la etait le difficile.
+
+Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la
+Prefecture, avec toutes les recommandations necessaires pour que l'on
+fit les recherches utiles.
+
+Par respect pour ces recommandations, l'employe auquel je m'adressai me
+recut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-a-dire
+le desir de savoir ou se trouvait M. de Planfoy, il haussa les epaules
+sans me repondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'a la
+prefecture de police on devait savoir ou l'on enfermait les personnes
+qu'on arretait:
+
+--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on
+le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me
+demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore
+vous ne me dites pas ou est cette botte de foin.
+
+--Je vous le demande.
+
+--Et que voulez-vous que je vous reponde: tout le monde arrete depuis
+deux jours; non-seulement ceux qui ont qualite pour le faire,
+mais encore tous ceux qui veulent. La Prefecture a fait faire des
+arrestations, et celles-la je peux vous en rendre compte. Mais, d'un
+autre cote, les commissaires et les agents en font spontanement, en meme
+temps que les generaux, les officiers, les sergents, les soldats en font
+aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un
+pareil gachis; tout cela se reglera plus tard.
+
+--Et ceux qui sont arretes injustement?
+
+--On les relachera.
+
+--Et ceux qui auront ete fusilles par erreur?
+
+--Sans doute cela sera tres-malheureux, et voila pourquoi on aurait du
+laisser la Prefecture operer seule. Mais chacun se mele de la police.
+
+Cette idee le fit sortir du calme qu'il avait jusque-la garde.
+
+--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'ecria-t-il. Cette
+confusion des pouvoirs est deplorable. En temps ordinaire, tout le monde
+accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne.
+Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armee devrait faire
+des arrestations? Ou allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux.
+Ainsi je suis certain que votre ami aura ete arrete par la troupe, ce
+qui, dans l'espece, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la
+barricade, mais enfin, votre ami arrete, il fallait nous le confier.
+Nous l'aurions garde et nous saurions ou il est. Maintenant, du diable
+si je me doute ou le chercher.
+
+--On met les prisonniers quelque part, sans doute.
+
+--Assurement; mais comme on est encombre dans les prisons, on en
+met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts,
+au Mont-Valerien, a Ivry, Bicetre, a Vincennes. On a ete pris a
+l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, a l'avance, preparer les
+logements, cela eut donne l'eveil aux futurs prisonniers, et nous eut
+empeche d'operer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice a la
+police un jour. Songez que nous n'avons ete prevenus que dans la nuit;
+huit cents sergents de ville et les brigades de surete ont ete consignes
+a la prefecture; a trois heures du matin, on a ete chercher les
+officiers de paix et les quarante commissaires de police; a cinq heures,
+tous les commissaires ont ete appeles un a un dans le cabinet de M. le
+prefet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un devouement
+admirable, a enleve leur concours; il s'agissait d'arreter des generaux
+celebres, d'anciens ministres, des hommes que la France etait habituee
+a honorer: pas un seul commissaire n'a hesite un moment. Est-ce beau le
+devoir? Ils sont partis aussitot, et a huit heures, tout etait fini; a
+l'exception de l'Assemblee qui avait ete reservee au colonel Espinasse,
+la police avait tout fait.
+
+A ce moment, un bruit de rumeurs vagues penetra du dehors et l'on
+entendit quelques coups de fusils.
+
+--Nous sommes cernes, s'ecria mon personnage en bondissant sur son
+fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de
+cavalerie; personne ne repond a nos requisitions.
+
+Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succedant
+brusquement a l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque,
+et ce qui le rendait plus risible encore, c'etait la cause qui le
+provoquait. Ces rumeurs en effet etaient trop faibles, et les quelques
+coups de fusils etaient trop eloignes pour faire croire que la
+prefecture cernee allait etre prise d'assaut.
+
+Bientot mon homme revint. Il paraissait calme, et il n'etait plus
+trouble que par le souvenir de son emotion et la rapidite de sa course.
+
+--Ce n'etait qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est
+egal, quand on pense que la prefecture est a la merci d'un coup de main,
+c'est effrayant.
+
+Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.
+
+--Des canons, de la cavalerie, s'ecria vivement mon employe. Donnez-nous
+donc ce qui nous est necessaire pour nous proteger; que deviendriez-vous
+sans nous?
+
+--Vous pouvez vous coucher tranquillement, repondit celui a qui
+s'adressaient ces demandes, tout va bien.
+
+--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue
+Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin;
+la troupe laisse faire.
+
+--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de
+barricades qu'on voudra; demain, a deux heures, les troupes, reposees
+et bien nourries, commenceront leur mouvement general d'attaque, on
+envahira par la terreur les quartiers ou la resistance sera concentree,
+et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir
+dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole a l'armee;
+demain ou apres-demain, vous reprendrez votre role, et vous aurez fort a
+faire; reposez-vous et prenez des forces.
+
+Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai
+que M. de Planfoy etait en prison et que les minutes qui s'ecoulaient
+etaient terribles pour lui et pour nous.
+
+--C'est tres-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je
+vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous,
+de votre cote, cherchez-le aussi. Allez a Ivry, a Bicetre, avec les
+recommandations dont vous etes porteur; on vous repondra. Si vous ne
+le trouvez pas, revenez a la prefecture; je serai toujours a votre
+disposition.
+
+Avant d'aller a Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon
+inquietude etait grande, combien devaient etre poignantes les angoisses
+de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui
+attendaient leur pere!
+
+A mon inquietude d'ailleurs se melait une esperance bien faible, il est
+vrai, mais enfin qui etait d'une realisation possible. Pourquoi M. de
+Planfoy n'aurait-il pas ete relache? Pendant que je le cherchais, il
+etait peut-etre chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire
+reconnaitre son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut esperer.
+
+Mais aucune de ces heureuses hypotheses n'etait vraie. Madame de Planfoy
+et ses enfants etaient dans les larmes, attendant toujours.
+
+Lorsqu'on me vit arriver seul, l'emotion redoubla: les affiches, portant
+l'epouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient ete apposees dans
+le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade.
+
+--La verite, s'ecria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la verite: je
+meurs d'angoisse!
+
+--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberte.
+
+--Ou est-il, l'avez-vous vu?
+
+Je fus oblige de dire la verite.
+
+--On ne sait pas ou il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de
+l'esperance dans l'inquietude; mais qui vous assure qu'il est encore en
+vie?
+
+Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle
+puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les
+arrange et non la foi qui les inspire?
+
+--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrive au bout de mon
+recit.
+
+--C'est un ordre de liberation qui n'admet pas le refus ou la
+resistance.
+
+Puis, comme je voulais changer l'entretien:
+
+--Voulez-vous me le montrer? dit-elle.
+
+Il etait impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je
+n'avais pas cet ordre. Je le donnai.
+
+--Vous voyez bien, s'ecria-t-elle desesperement: "s'il est encore en
+vie;" eux-memes admettent qu'il a du etre fusille. Ah! mes pauvres
+enfants!
+
+A ce cri, les enfants se jeterent au cou de leur mere, et ce fut une
+scene dechirante; je savais ce qu'etait la perte d'un pere; leur douleur
+raviva la mienne.
+
+Mais nous n'etions pas dans des conditions a nous abandonner librement a
+nos emotions. Je me raidis contre ma faiblesse et j'expliquai a madame
+de Planfoy que j'allais immediatement au fort d'Ivry ou j'avais des
+chances de trouver M. de Planfoy.
+
+--Je vais avec vous, dit-elle.
+
+Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela n'etait pas
+possible.
+
+--Il n'y a aucune utilite, lui dis-je, a venir avec moi; soyez bien
+convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.
+
+--Je le sais, mais je ne peux pas me resigner a passer une nuit pareille
+a ma journee; je ne peux pas rester dans cette maison a attendre; vous
+ne savez pas ce qu'a ete cette horrible attente qui va recommencer.
+
+Enfin, je parvins a lui faire abandonner son idee. Il etait deja tard;
+Ivry etait loin de Paris; nous ne pouvions y aller qu'a pied; elle me
+retarderait, et dans la compagne elle pourrait m'etre un embarras et
+un danger. Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues de ces
+quartiers etaient mornes et desertes; on eut pu se croire dans une ville
+ensevelie; mes pas seuls troublaient le silence.
+
+A la barriere on m'arreta, et je fus oblige de donner des explications
+aux hommes de police qui occupaient le poste: on ne sortait plus de
+Paris librement.
+
+Je savais a peu pres ou se trouvait le fort d'Ivry, mais, dans la nuit,
+j'etais assez embarrasse pour ne pas faire des pas inutiles; comme
+j'hesitais a la croisee de deux routes, j'entendis une rumeur devant
+moi. Je me hatai, et bientot je rejoignis un convoi en marche.
+
+C'etaient precisement des prisonniers que des chasseurs de Vincennes
+conduisaient au fort; ils etaient au nombre d'une quarantaine,
+enveloppes de soldats; en queue marchaient des agents de police; les
+chasseurs criaient et causaient comme des gens excites par la boisson,
+les prisonniers etaient silencieux. Dans la nuit, ce defile au milieu
+des campagnes avait quelque chose de sinistre; il semblait qu'on
+marchait vers un champ d'execution.
+
+J'abordai un agent de police, et apres m'etre fait reconnaitre, je lui
+demandai d'ou venaient ces prisonniers.
+
+--D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons pour demain;
+c'est une bonne precaution.
+
+La nuit m'empechait de voir si M. de Planfoy etait dans ce convoi et je
+ne pouvais m'approcher des prisonniers, je dus aller jusqu'au fort.
+
+La, sur la presentation que je fis des ordres de la prefecture de
+police, on me permit d'assister a l'entree des prisonniers dans la
+casemate ou ils devaient etre enfermes.
+
+A la lueur d'un falot, je les vis defiler un a un devant moi: toutes les
+classes de la societe avaient des representants parmi ces malheureux: il
+y avait des ouvriers avec leur costume de travail, et il y avait aussi
+des bourgeois, des vieillards, des jeunes gens qui etaient presque des
+enfants.
+
+Plus d'un en passant devant moi me lanca un regard de colere et de
+mepris dans lequel le mot "mouchard" flamboyait; mais le plus grand
+nombre garda une attitude accablee: on eut dit des boeufs ou des moutons
+qu'on conduisait a la boucherie et qui se laissaient conduire.
+
+M. de Planfoy n'etait point parmi ces prisonniers, et il n'etait pas
+davantage parmi ceux qui avaient ete deja amenes au fort.
+
+Je me remis en route pour Paris, et comme il m'etait impossible de
+penetrer cette nuit dans Bicetre ou dans le Mont-Valerien, je rentrai
+chez moi; j'etais accable de fatigue; je marchais sans repos depuis
+dix-huit heures.
+
+Les rues etaient silencieuses, sans une seule voiture, sans un seul
+passant attarde: deux fois seulement je rencontrai de fortes patrouilles
+de cavalerie: Paris etait-il vaincu sans avoir combattu, ou bien se
+preparait-il a la lutte?
+
+
+
+XXIX
+
+Le lendemain, c'est-a-dire le jeudi 4 decembre, avant le jour, je partis
+pour Bicetre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une
+voiture dont le cocher voulut bien me conduire.
+
+Arrives au carrefour de Buci, nous fumes arretes par une barricade; rue
+Dauphine nous en trouvames une seconde, rue de la Harpe une troisieme.
+La nuit avait ete mise a profit pour la resistance. Quelques groupes
+se montraient ca et la, et dans ces groupes on voyait briller quelques
+fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans
+les rues, la ville semblait livree a elle-meme.
+
+L'agitation d'un cote, le silence de l'autre produisaient une etrange
+impression; en se rappelant ce qu'avait ete Paris la veille, on se
+sentait malgre soi le coeur serre: qu'allait-il se passer? Ou les
+troupes etaient-elles embusquees? Instinctivement on regardait au loin,
+au bout des rues desertes, cherchant des canons pointes et des escadrons
+formes en colonnes; les sentiments qu'on eprouvait doivent etre ceux du
+gibier qui se sait pris dans un immense affut.
+
+Ma voiture etait un _milord_, et par suite des differents changements de
+direction qui nous avaient ete imposes par les barricades, je m'etais
+trouve souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son
+siege et m'adressait ses observations.
+
+--Ca va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le general
+Neumayer arrive a la tete de ses troupes pour defendre l'Assemblee,
+seulement le malheur c'est qu'on a deja fusille Bedeau et Charras, sans
+compter les autres, car hier on a massacre tous les prisonniers.
+
+Il n'y avait aucune importance a attribuer a ces bruits, cependant,
+malgre moi, j'en fus peniblement impressionne; que devait eprouver la
+malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'a elle!
+
+A la barriere d'Italie on nous arreta, et des agents de police dirent au
+cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Lisez l'affiche.
+
+Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'etre
+collee, elle prevenait les habitants de Paris que la circulation des
+voitures etait interdite, et que le stationnement des pietons dans
+les rues serait disperse par la force sans sommation: "les citoyens
+paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait peril a contrevenir
+a ces dispositions."
+
+Les termes de cette proclamation n'etaient que trop clairs; ils disaient
+que la ville appartenait a la troupe, et que la vraie bataille allait
+commencer; la veille, c'etaient les prisonniers seulement qui devaient
+etre fusilles, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
+s'exposaient a etre massacres sans sommations,--la sommation c'etait
+cette proclamation du prefet de police Maupas qui continuait dignement
+celle du ministre Saint-Arnaud.
+
+Mon cocher etait reste interloque en apprenant qu'il ne pourrait pas
+rentrer dans Paris, je le decidai a me conduire a Bicetre en lui
+promettant de le garder pour aller au Mont-Valerien si je ne trouvais
+pas a Bicetre la personne que je cherchais: l'idee de travailler pendant
+que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire.
+
+En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous depassames des femmes
+qui marchaient en trainant leurs enfants par la main. A l'entree du
+fort, d'autres femmes etaient assises sur le gazon humide. Quelles
+etaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou
+bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se
+trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient
+pas comme moi un talisman pour penetrer derriere ces murailles, et le
+"passez au large" des factionnaires les tenait a distance.
+
+M. de Planfoy n'etait point a Bicetre et je me mis en route pour le
+Mont-Valerien, sans grande esperance, il est vrai, mais decide a aller
+jusqu'au bout et a ne pas m'arreter avant de l'avoir retrouve.
+
+Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs
+de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond
+mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement
+de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la
+fusillade, je fis deux ou trois fois arreter la voiture; mais aucun
+bruit n'arrivait jusqu'a nous, ni le roulement des voitures, ni le
+ronflement des machines a vapeur: tout semblait frappe de mort dans
+cette enorme agglomeration de maisons, et ce silence etait sinistre.
+
+De Bicetre au Mont-Valerien, la distance est longue, surtout pour un
+cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la cote et montai au
+fort. La aussi les prisonniers etaient nombreux; mais M. de Planfoy
+n'etait point parmi eux.
+
+L'officier qui me repondit le fit avec beaucoup moins de complaisance
+que ceux a qui j'avais eu affaire a Ivry et a Bicetre: il me croyait
+evidemment un ami de la prefecture, et il ne se genait pas pour m'en
+marquer son mepris.
+
+--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais
+pour qu'on cherchat M. de Planfoy, ce n'est pas a moi de reconnaitre
+leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder.
+
+Ce mot de revolte etait le premier que j'entendais dans la bouche d'un
+officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous
+nous separames en nous serrant la main.
+
+J'etais a bout et ne savais plus a quelle porte frapper. Ou chercher
+maintenant? a qui s'adresser? Je pensai a aller chez le personnage qui
+m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de
+mon pere. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-etre a
+s'occuper de lui et a joindre ses demarches aux miennes. Apres
+avoir quitte ma voiture a l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la
+Chaussee-d'Antin.
+
+Ceux-la seuls qui ont parcouru les Champs-Elysees a quatre ou cinq
+heures du matin peuvent se faire une idee de leur aspect, le 4 decembre,
+a une heure de l'apres-midi. L'etranger qui fut arrive a ce moment, ne
+sachant rien de la revolution, eut cru assurement qu'il entrait dans une
+ville morte, comme Pompei.
+
+Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai
+une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait
+donc pas encore commence.
+
+Je me hatai vers la Chaussee-d'Antin, et a mesure que j'avancais, je
+trouvais les curieux des jours precedents: on causait avec animation
+dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de
+police.
+
+Je ne m'arretai point pour ecouter ces propos, mais le peu que
+j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le
+cote serieux.
+
+La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fut point chez lui, et
+je me trouvai deconcerte, comme il arrive dans les moments de detresse
+quand on s'est cramponne a une derniere esperance, et que cette branche
+vous casse dans la main.
+
+Il ne restait plus que la prefecture de police; je me dirigeai de ce
+cote. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepte par des
+troupes qui defilaient, infanterie et artillerie. La foule avait ete
+refoulee dans la rue et elle regardait le defile, tandis qu'aux fenetres
+s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! a bas
+Soulouque! a bas les pretoriens! Et les soldats passaient sans se
+retourner.
+
+Tout a coup il se fit un brouhaha auquel se mela un tapage de ferraille;
+c'etait une piece d'artillerie qui s'etait engagee sur le trottoir, les
+chevaux s'etaient jetes dans les arbres et ne pouvaient se degager. Les
+hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte
+s'abattit.
+
+Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la
+batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de
+fouet qui se melaient dans une inextricable confusion.
+
+--Ils sont souls comme des grives, dit une voix dans la foule.
+
+Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous
+avaient la figure allumee et les yeux brillants.
+
+Pendant que j'attendais que le passage fut devenu libre, j'apercus dans
+la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en meme
+temps et s'approcha de moi.
+
+--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-la, tu me fais
+plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque
+comedie! ca va finir dans des sifflets comme la descente de la
+Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire.
+
+--Tu crois?
+
+--Tu vois bien que tout cela n'est pas serieux; la foule n'est la que
+pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les
+avait pas soules.
+
+--Je suis beaucoup moins rassure que toi; tu n'as donc pas lu la
+proclamation du prefet de police?
+
+--Ca, c'est une autre comedie, c'est ce qu'on peut appeler la blague
+de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les
+prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants;
+demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
+Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-la
+gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre a la Banque et qu'ils
+se sont partages: leur coup d'Etat n'a pas eu d'autre but; maintenant
+qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.
+
+Et comme je me recriais contre ce scepticisme:
+
+--Va voir la barricade du boulevard Poissonniere, dit-il, c'est eux qui
+l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton
+et elle n'est a autres fins que d'intimider le bourgeois; de meme que
+ces civieres qu'on promene partout avec des infirmiers et des soldats
+qui portent a la main un ecriteau sur lequel on lit: "Service des
+hopitaux militaires," crois-tu que c'est serieux? De la blague et de la
+mise en scene.
+
+Les troupes ayant defile, nous suivimes le boulevard en discourant
+ainsi. Deja, les curieux etaient revenus sur les trottoirs et a l'entree
+de la rue Taitbout nous trouvames des groupes assez nombreux dans
+lesquels il y avait des femmes et des enfants.
+
+Au moment ou j'allais quitter mon ancien camarade, nous vimes arriver un
+regiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commande par le colonel de
+Rochefort, que je reconnus en tete de ses hommes et alors, au lieu de
+traverser la chaussee du boulevard, je restai dans la rue.
+
+La tete de la colonne nous depassait de quelques metres a peine, lorsque
+des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive
+la Constitution! et a bas le dictateur!
+
+Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les
+chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se precipiterent
+apres lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes
+ce fut un horrible pietinement de chevaux au milieu de cette foule;
+on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des
+chevaux epargnaient etaient perces a coups de lance.
+
+Le hasard permit que nous fussions au milieu meme de la rue; nous pumes
+nous jeter en arriere et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix
+pas de moins ou dix pas de plus, nous etions ecrases contre les maisons
+du boulevard, comme l'avaient ete ces malheureux.
+
+Une porte etait entr'ouverte, nous nous jetames dedans, et elle se
+referma aussitot. Quelques personnes etaient entrees avant nous, elles
+me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant
+et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des
+chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenetres.
+
+Puis tout a coup une terrible fusillade eclata. Contre qui pouvait-elle
+etre dirigee: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis
+de verres casses tombant dans la rue fut la reponse a cette question. La
+troupe tirait dans les fenetres.
+
+--Eh bien, dis-je a mon camarade, crois-tu a la proclamation de Maupas,
+maintenant?
+
+--Oh! les monstres!
+
+Alors le souvenir des paroles qui avaient ete prononcees devant moi a la
+prefecture de police me revint: c'etait la ce qu'on appelait "envahir un
+quartier par la terreur."
+
+
+
+XXX
+
+La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux
+de peloton, des coups isoles, puis des courts intervalles de repos
+pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient.
+
+Dans la maison dont l'allee nous servait de refuge, ce tapage de vitres
+se melait aux cris des locataires qui, eperdus de terreur, se sauvaient
+dans les appartements interieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient
+les uns les autres; puis tout a coup leurs cris etaient etouffes dans
+une decharge generale qui dominait tous les bruits par son roulement
+sinistre.
+
+Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui repondait-on des fenetres
+du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en etions reduits a
+attendre sans rien comprendre a ce qui se passait au dehors; chacun
+faisait ses reflexions, donnait ses explications, toutes plus
+deraisonnables les unes que les autres.
+
+--Les soldats se battent entre eux.
+
+--Ils sont cernes par les republicains.
+
+--Ils tirent a poudre.
+
+--Allons donc, a poudre; est-ce que les coups charges a poudre font ce
+bruit strident?
+
+--Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?
+
+Nous etions quatre ou cinq personnes ayant pu nous refugier dans la cour
+de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait
+recu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquietait pas de sa
+blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'a se faire
+ouvrir la porte.
+
+--Ou est ma mere? disait-il desesperement; laissez-moi aller la
+chercher.
+
+--Vous etes entre malgre moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas
+malgre moi.
+
+Et tandis qu'il suppliait le concierge en repetant toujours d'une voix
+desolee: "Ouvrez-moi! ouvrez-moi!" d'autres personnes criaient avec
+colere "N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!"
+
+La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient a
+tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison etait un
+but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande
+porte ou s'enfoncer dans le bois.
+
+Tout a coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se
+precipiterent dans le vestibule, et trouvant une petite porte,
+s'engouffrerent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois
+detonations eclaterent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux.
+
+Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui etaient
+deja dans la cave remonterent precipitamment et se jeterent sur celles
+qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se
+renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'etait a croire qu'ils
+etaient frappes d'une folie furieuse.
+
+Des coups de crosse retentirent a la porte, qui trembla dans ses
+ferrures.
+
+--N'ouvrez pas! crierent quelques voix.
+
+--Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfoncons la porte.
+
+Et, presque en meme temps, trois ou quatre coups de fusil furent tires
+dans les serrures.
+
+Au milieu de ce desordre et de cette terreur affolee j'avais conserve
+une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur
+le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait a ne pas ouvrir
+cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se precipitant furieux
+dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baionnette.
+
+Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeames le
+concierge a tirer son cordon.
+
+Des gendarmes se ruerent dans l'entree la baionnette baissee; vivement
+j'allai au-devant d'eux; ils se jeterent sur moi et me collerent contre
+le mur.
+
+--Vous avez tire, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il
+flaira.
+
+Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement
+l'eau-de-vie.
+
+--Au mur! cria un gendarme en voulant m'entrainer dans la cour.
+
+--C'est un _gant jaune_, dit un autre, au mur!
+
+D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-etre, s'etaient
+precipites dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour,
+les autres montaient l'escalier; deux etaient restes a la porte la
+baionnette basse pour nous empecher de sortir.
+
+--Au mur! repeta le gendarme qui me tenait par un bras.
+
+Je les aurais supplies de m'ecouter, j'aurais voulu m'expliquer avec
+calme, tres-probablement j'aurais ete fusille, ce fut l'habitude du
+commandement militaire qui me sauva.
+
+Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant
+au sergent qui donnait des ordres a ses hommes, je lui dis:
+
+--Sergent, avancez ici.
+
+Il se retourna vers moi.
+
+--Vous m'accusez d'avoir tire?
+
+--On a tire de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous
+cherchons qui.
+
+--En voila un, crierent deux ou trois gendarmes en poussant contre le
+mur de la cour le jeune homme blesse, son fusil a creve dans sa main, il
+saigne.
+
+Le pauvre garcon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un
+bras suppliant; mais ceux-ci reculerent de quatre ou cinq pas, trois
+fusils s'abaisserent, et le malheureux, fusille presque a bout portant,
+tomba la face sur le pave.
+
+Cette scene horrible s'etait passee en moins de quelques secondes,
+sans que personne de nous, tenu en respect par une baionnette, eut pu
+intervenir.
+
+A ce moment un officier entra sous la porte, j'ecartai les baionnettes
+qui me menacaient et courus a lui.
+
+--Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont
+fous; arretez-les.
+
+Et je lui montrai le cadavre etendu sur le pave de la cour.
+
+--Il avait tire, dit le lieutenant.
+
+--Mais non, il n'avait pas tire, pas plus que moi, pas plus que nous
+tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que
+personne n'a tire ici.
+
+--Et qui me prouve cela?
+
+Le rouge me monta aux joues.
+
+--Ma parole.
+
+--Qui me prouve que vous etes soldat?
+
+Heureusement, je pensai au laisser-passer de la prefecture. Je le lui
+montrai. Il me fit alors ses excuses et ecouta mes explications.
+
+--C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai
+qu'on a tire sur les lanciers; c'est un guet-apens.
+
+--J'etais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme
+qu'on n'a pas tire.
+
+--Des hommes sont tombes de cheval.
+
+--Cela est possible, mais ils ne sont point tombes frappes par une
+balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur
+colonel, ils auront ete desarconnes; vous avez du voir comme moi que
+plusieurs etaient ivres.
+
+--Sergent, dit le lieutenant sans me repondre, appelez vos hommes.
+
+Puis, s'adressant au concierge:
+
+--Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour
+personne; ceux qui seront trouves dans la rue seront fusilles.
+
+Pendant plus de deux heures nous restames ainsi enfermes, entendant le
+canon dans le lointain, auquel se mela bientot le bruit d'une fusillade,
+analogue a celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de
+peloton se succedaient sans relache et enflammerent tout le boulevard;
+c'etait a croire que Paris etait en feu depuis la Madeleine jusqu'a la
+Bastille. En realite il l'etait depuis la Chaussee-d'Antin jusqu'a la
+porte Saint-Denis, car c'etait a ce moment qu'eclatait l'inexplicable
+fusillade du boulevard Poissonniere qui a fait tant de victimes.
+
+Enfin le silence s'etablit, et nous pumes nous faire ouvrir la porte.
+Les troupes defilaient sur le boulevard, qui presentait un aspect
+horrible: les fenetres etaient brisees, les arbres etaient haches, les
+maisons etaient rayees et dechiquetees par les balles; la poussiere de
+la pierre et du platre poudrait les trottoirs, sur lesquels ca et la des
+morts etaient etendus.
+
+Tortoni avait ete envahi par des soldats qui buvaient du champagne en
+s'enfoncant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise
+d'assaut et mise a sac.
+
+En descendant par les rues laterales jusqu'a la Madeleine, je pus gagner
+les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais
+je fus empeche par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par
+d'honnetes bourgeois qui me prevenaient qu'on tirait sur tous ceux qui
+voulaient passer.
+
+Enfin j'arrivai a la prefecture de police: on n'avait pas de nouvelles
+de M. de Planfoy, et mon employe m'engagea charitablement a m'aller
+coucher au plus vite, "les rues n'etant pas sures." Puis comme il vit
+que je n'etais point dispose a suivre ce conseil et que je voulais
+continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les
+postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple.
+
+--Il aura ete garde probablement par les soldats, me dit-il, a la
+Douane, a la Courtille, a Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez
+par la; seulement je vous previens que vous avez tort; l'insurrection
+n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux
+de vous mettre au lit.
+
+La bataille, en effet, n'etait pas encore terminee, et l'on entendait
+toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.
+
+Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer
+mes dernieres recherches, j'inclinai du cote de l'Hotel de ville en
+prenant par les rues etroites et ecartees. Partout les boutiques etaient
+fermees, et bien qu'il n'y eut pas trace de lutte, les rares personnes
+que j'apercevais paraissaient frappees de stupeur.
+
+Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes;
+le sergent qui marchait en tete criait d'une voix forte: "Ouvrez les
+persiennes et fermez les fenetres!" et quand cet ordre n'etait pas
+immediatement execute, on envoyait quelques balles dans les persiennes
+closes.
+
+En arrivant dans une rue qui debouche sur le boulevard du Temple, un
+soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et
+m'arretai; mais il ne se contenta pas de cette marque de deference et
+m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla a l'oreille.
+
+Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta
+aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une
+grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle oppose a celui ou je
+m'etais blotti.
+
+Je frappai fortement a la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne
+m'ouvrit pas et on ne me repondit pas, bien que j'entendisse des bruits
+de voix dans le vestibule.
+
+Ma situation etait delicate. Si je n'avais eu affaire qu'a un seul
+soldat, j'aurais pu me sauver aussitot son coup decharge; mais ils
+etaient deux, et quand le fusil de l'un etait vide, le fusil de l'autre
+etait plein.
+
+Ce raisonnement me fut bientot confirme par leur facon de tirer; me
+sachant refugie dans mon encoignure ils trouverent amusant de m'envoyer
+leurs balles comme si j'avais ete un mannequin, et au lieu de tirer
+ensemble, ils tirerent l'un apres l'autre avec regularite.
+
+Tantot les balles s'enfoncaient dans la porte, tantot elles frappaient
+contre une colonne en pierre qui me protegeait, et, ricochant, elles
+allaient tomber en face.
+
+Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'echapper et
+j'en serais quitte probablement pour l'emotion, mais s'ils avancaient
+d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'etre plus masque par une
+colonne, et alors j'etais mort.
+
+Je passai la cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un
+bruit de pas cadences dans la rue: c'etaient quatre hommes et un caporal
+qui venaient me faire prisonnier.
+
+J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit
+brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la
+balle que j'attendais.
+
+Je m'etais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus
+presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes.
+
+
+
+XXXI
+
+--Ou me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le
+collet de mon paletot.
+
+--Ca ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ca.
+
+--Il fait bien le fier, celui-la, dit un grenadier en me menacant de la
+crosse de son fusil.
+
+En passant aupres des deux sentinelles qui m'avaient canarde pendant
+cinq minutes, j'ai remarque qu'elles marchaient en zigzag; sans leur
+ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manque.
+
+--Qu'est-ce que cet homme-la? demande un sergent.
+
+--Un bourgeois qui s'est sauve.
+
+--C'est bon, emmenez-le.
+
+Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'etais
+nullement rassure.
+
+--Et ou voulez-vous qu'on me mene? dis-je au sergent.
+
+Le sergent me regarda d'un air hebete et haussa les epaules sans daigner
+me repondre.
+
+--Allons, marche, dit le caporal.
+
+Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient
+en avant.
+
+Je ne sais ce que doit eprouver un honnete bourgeois en butte aux
+brutalites de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En
+me sentant tire par le bras et en recevant un coup de crosse dans le
+dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
+de poing me debarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler a
+terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui
+restaient debout croiserent la baionnette et marcherent sur moi. Si peu
+solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
+terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.
+
+Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arreta les soldats qui
+m'ajustaient et s'approcha de moi.
+
+Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec
+nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par
+le collet comme son caporal, il me tendit la main.
+
+--Vous, Saint-Neree, sous ce costume?
+
+Cinq ou six soldats s'etaient avances et m'entouraient d'un cercle de
+baionnettes menacantes.
+
+--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.
+
+Il y eut quelques protestations accompagnees de paroles grossieres;
+mais, apres quelques moments d'hesitation, ils s'eloignerent en
+grognant.
+
+--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces
+gaillards-la seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle...
+partie par malheur.
+
+--Ils m'en ont deja envoye bien assez.
+
+--C'est donc sur vous qu'on tirait tout a l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous a sortir dans Paris un
+jour comme aujourd'hui?
+
+--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosite, croyez-le bien.
+
+--Et en bourgeois encore: si je n'etais pas en uniforme, mes propres
+soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement
+ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.
+
+Je fus epouvante de ce mot qui caracterisait si tristement la situation.
+
+--L'armee en est la, dis-je accable.
+
+--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lache la
+bride a des soldats? Depuis six mois, ils etaient travailles, maintenant
+ils sont grises, voila ou nous en sommes venus; ils trouvent amusant
+de faire la chasse au bourgeois. Vous etes bien heureux d'avoir ete en
+conge pendant cette funeste journee, et quand je pense qu'on portera
+peut-etre sur mes etats de service "la campagne de Paris," je ne suis
+pas tres-fier d'etre soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la
+guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est
+un loup pour l'homme!
+
+--Vous avez eu un engagement sanglant?
+
+--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est la qu'est le mal, car
+la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient ete si
+bien preparees, que pendant un quart d'heure, elles ont tire sans
+commandement, sans volonte, d'elles-memes, pour ainsi dire. Pendant un
+quart d'heure, nos hommes ont litteralement fusille Paris, pour rien,
+pour le plaisir. Rien n'a pu les arreter, ni ordres, ni prieres, ni
+supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la
+gueule de sa piece pour empecher ses hommes de tirer, et j'ai vu son
+sergent l'ecarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des
+victimes parmi les bourgeois. Mais assez la-dessus; il est des choses
+dont il ne faut pas parler, car la memoire des mots s'ajoute a la
+memoire des faits.
+
+Apres un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce
+quartier isole et je lui racontai mes recherches.
+
+Il secoua la tete avec decouragement.
+
+--Croyez-vous donc que mon ami ait ete fusille?
+
+Au lieu de repondre a ma question il m'en posa une autre:
+
+--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il.
+C'est vous exposer deraisonnablement: vous voyez a quel danger vous avez
+echappe. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent
+pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux
+qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes a l'angle des rues
+font ce qu'ils veulent.
+
+Je n'avais pas besoin qu'on me montrat le danger qu'il y avait a
+circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez pres ce danger
+pour l'apprecier, mais je ne pouvais pas me laisser arreter par une
+consideration de cette nature, et je persistai a aller a la caserne de
+la Douane.
+
+--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant
+que vous serez a l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protege.
+
+Les maisons et les magasins du boulevard etaient fermes et l'on
+ne rencontrait pas un seul passant: la chaussee et les trottoirs
+appartenaient aux soldats, qui etaient en train de souper.
+
+Au debouche de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui
+montaient la garde le pistolet au poing.
+
+Puis ca et la sur les trottoirs etaient dressees des tables autour
+desquelles se pressaient les soldats: pour eclairer ces tables, on avait
+fiche des bougies dans des bouteilles ou colle des chandelles sur la
+planche.
+
+Les lumieres des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs
+contrastaient etrangement avec l'aspect sombre des maisons; de meme que
+les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
+silence qui regnait dans les rues.
+
+Mon ami ne pouvait pas s'eloigner de sa compagnie; nous nous separames
+bientot et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les
+vedettes m'arreterent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance
+ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
+n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus
+quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon
+laissez-passer.
+
+--Des prisonniers, me repondit l'officier aupres duquel on me conduisit,
+nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.
+
+--Ne puis-je pas les voir?
+
+--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermes dans une salle qui n'est
+pas eclairee et ou il ne serait pas prudent de penetrer.
+
+--Ne puis-je pas au moins me presenter a la porte et crier le nom de
+celui que je viens delivrer?
+
+--Ca c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.
+
+Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un
+vestibule ou se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derriere nous
+venaient quatre hommes de garde.
+
+--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baionnette, et s'il
+y en a un qui veut sortir, foncez dessus.
+
+Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla
+au visage: on ne voyait rien dans cette piece sombre comme un puits,
+mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomeration.
+
+--Silence la dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de
+Planfoy.
+
+Avant qu'on eut pu repondre, trois ou quatre hommes c'etaient precipites
+a la porte.
+
+--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraitre devant
+un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il
+etait difficile de distinguer les voix et les cris.
+
+--Taisez-vous donc! cria le sergent.
+
+Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler a mon
+tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me
+sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement
+humain.
+
+--Le voila! cria une voix.
+
+Presque aussitot M. de Planfoy m'apparut eclaire par la lumiere de la
+lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.
+
+--Ah! mon cher enfant, s'ecria M. de Planfoy, je savais bien que tu me
+retrouverais; laisse-moi respirer: on etouffe la dedans.
+
+La porte etait deja refermee, et au-dessus des clameurs confuses, on
+n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait "Vive la Republique."
+
+--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.
+
+Je le rassurai et nous nous mimes en route pour la rue de Reuilly par
+les rues detournees du quartier Popincourt, car, apres avoir arrache
+M. de Planfoy a la prison, je ne voulais pas l'exposer a recevoir une
+balle.
+
+En marchant, il me raconte comment il a ete arrete et ce qu'il a
+souffert depuis deux jours.
+
+--Quand les soldats ont escalade la barricade, me dit-il, j'ai voulu les
+empecher de se jeter sur les malheureux qui ne se defendaient pas. Mal
+m'en a pris. Ils se sont jetes alors sur moi et m'ont entraine a la
+caserne de Reuilly, ou ils m'ont laisse apres m'avoir signale comme
+combattant pris sur la barricade. Etre a Reuilly, a deux pas de chez
+moi, ce n'etait pas tres-inquietant, et je me dis que je pourrais
+envoyer un mot a ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire
+relacher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette
+demande, on me repondit en me fermant la porte de la prison sur le nez.
+Je restai enferme jusqu'au soir et je commencai a faire des reflexions
+serieuses. Pour ne pas compliquer ma situation deja assez grave, je
+dechirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis,
+trouvant plus prudent de les aneantir que de les laisser tomber aux
+mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.
+
+--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.
+
+--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui
+m'attendait.--"Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le
+sergent, ordre de tirer." Les soldats m'entourerent et je les suivis. On
+prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait a
+la Prefecture de police. En route, mes soldats eurent une attention
+delicate.--"Faut lui faire lire la proclamation du ministre," dit un
+grenadier qui aimait a plaisanter. Et l'on m'arreta devant une affiche
+qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusilles.
+A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, apres
+quelques mots que je n'entendis pas, on me remit a cette patrouille qui
+m'amena a la caserne ou tu m'as trouve.--"Qu'est-ce qu'il a fait
+ce vieux-la? demanda l'officier qui me recut.--Pris sur la
+barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute." Et
+l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'etaient que trop
+clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien
+m'ecouter. Le resultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la
+salle d'ou tu viens de me tirer.
+
+Nous arrivames enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour eviter a
+madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.
+
+Mais deja la famille etait avertie de son bonheur: un petit chien
+s'etait jete sur la porte et poussait des aboiements percants.
+
+--C'est pere, c'est pere, criaient les enfants, Jap l'a senti.
+
+J'eus ma part des embrassements.
+
+
+
+XXXII
+
+Il etait trop tard pour partir le soir meme. Je couchai rue de Reuilly.
+Et le lendemain matin je pris le train de Chalon. M. de Planfoy voulut
+me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de
+Planfoy, je le fis renoncer a cette idee. Notre premiere promenade
+n'avait pas ete assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le
+lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du cote de la rive
+gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien
+serieux, mais c'en etait assez cependant pour un homme qui avait ete si
+pres "du mur," le mur contre lequel on fusille, ne se risquat point dans
+les rues.
+
+J'avais attendu l'heure de ce depart avec impatience, et autant qu'il
+avait dependu de moi, je l'avais avancee. A chaque minute, pendant mes
+recherches et mes voyages a travers Paris, je m'etais exaspere contre
+leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait
+point ete en jeu, je me serais echappe de Paris quand meme.
+
+Je ne fus pas plutot installe dans mon wagon, que cette grande
+impatience d'etre a Marseille fit place a une inquietude non moins
+grande et non moins irritante.
+
+Ces sentiments divers qui se succedaient en moi etaient cependant
+facilement explicables, malgre leur contradiction apparente.
+
+Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hate, c'etait pour
+rejoindre mon regiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment
+ou il faudrait se prononcer et agir.
+
+Maintenant ce moment etait passe; maintenant, mes camarades avaient pris
+parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me separer
+d'eux.
+
+Quel parti avaient-ils pris? et que s'etait-il passe a Marseille?
+
+Pendant ces deux journees de courses folles, je n'avais pas eu le temps
+de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais
+achete plusieurs. Je me mis a les etudier, en cherchant ce qui touchait
+Marseille et le Midi.
+
+Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le
+temps d'arriver a Paris depuis le coup d'Etat, et l'on etait reduit aux
+depeches transmises par les prefets.
+
+Ces depeches disaient que les mesures de salut public, prises si
+courageusement par le President de la Republique, avaient ete
+accueillies a Marseille avec enthousiasme.
+
+Cela etait-il vrai? cela etait-il faux? c'etait ce qu'on ne pouvait
+savoir. Cependant, en lisant les depeches des Basses-Alpes et du Var,
+on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi etait
+exagere, car dans ces deux departements on signalait une certaine
+agitation "parmi les bandits et les socialistes."
+
+Ce qui contribua surtout a me faire douter de cet enthousiasme constate
+officiellement, ce fut le recit des faits qui s'etaient passes au
+boulevard des Italiens, et dont j'avais ete le temoin.
+
+Si l'on racontait en pareils termes a Paris, pour les Parisiens, ce qui
+s'etait passe a Paris devant les Parisiens, on pouvait tres-bien n'etre
+pas sincere pour ce qui s'etait passe a deux cents lieues de tout
+controle.
+
+"Un incident malheureux, disait le journal, a signale la journee d'hier
+sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la
+gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de differentes
+maisons et plusieurs lanciers ont ete blesses. Le regiment a riposte et
+des degats redoutables et naturels, mais necessaires, en sont resultes.
+Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont ete plus ou moins
+atteints par les coups de feu de la troupe."
+
+Ainsi c'etait la foule qui avait attaque les lanciers; ainsi le
+malheureux jeune homme assassine dans la cour de la maison ou nous
+avions trouve un abri, avait ete atteint par un coup de feu qui etait
+"une riposte de la troupe;" ainsi les maisons criblees de balles,
+les glaces, les fenetres brisees etaient "des degats naturels et
+necessaires."
+
+Quand on a dans ses mains le telegraphe et qu'on n'est point gene par
+les scrupules, on est bien fort pour mentir.
+
+L'enthousiasme des Marseillais pouvait etre tout aussi vrai que les
+coups de fusil tires sur les lanciers.
+
+Je retombai dans mon inquietude, me demandant ce que je ferais en
+arrivant a Marseille.
+
+Me separer de mes camarades, s'ils ont adhere au coup d'Etat, c'est
+briser ma carriere et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis
+dix ans des liens puissants m'ont attache a mon regiment, qui est devenu
+une famille pour moi, et une famille d'autant plus chere que je n'en ai
+plus d'autre. C'est la que sont mes affections, mes souvenirs et mes
+esperances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel metier puis-je
+prendre pour gagner ma vie? car je serai oblige de travailler pour
+vivre. Mon education a ete dirigee uniquement vers l'etat militaire, et
+je n'ai etudie, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent a
+l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a
+plus son sabre en main?
+
+Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour
+le moment, que dira Clotilde d'une pareille determination? Comment me
+recevra le general Martory, si je me presente devant lui en paletot et
+non plus en veste d'uniforme?
+
+Bien que des paroles precises n'aient point ete echangees entre nous a
+ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est
+l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le general futur, et non
+le comte de Saint-Neree, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
+Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas
+prendre a des chimeres ou a des esperances. D'ailleurs, quelles
+esperances aurais-je a lui presenter? Comtesse, la belle affaire par le
+temps qui court, la belle dot et la riche position!
+
+Lorsque de pareilles pensees s'agitent dans l'esprit, le temps passe
+vite. J'arrivai a Tonnerre sans m'etre pour ainsi dire apercu du voyage.
+Mais la, un compagnon de route m'arracha a mes reflexions pour me
+rejeter dans la realite. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que
+cette ville etait en pleine insurrection, que les paysans s'etaient
+leves dans la Nievre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait
+commence.
+
+Ce compagnon de route appartenait a l'espece des trembleurs, et, emporte
+par ses craintes, il me representa cette insurrection comme formidable.
+
+La province n'acceptait donc pas le coup d'Etat avec l'enthousiasme
+unanime que constataient les journaux. Que se passait-il a Marseille?
+
+A Macon, j'entendis dire aussi que la resistance s'organisait dans le
+departement, et que des insurrections avaient eclate a Cluny et dans les
+communes rurales.
+
+A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais a mesure que je
+descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts.
+On arretait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris,
+et a nos renseignements on repondait par d'autres renseignements sur
+l'etat du pays.
+
+Les environs de Valence etaient dans une extreme agitation, et nous
+depassames sur la route un detachement compose d'infanterie et
+d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait a Privas, menace par des
+bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du departement.
+
+A un certain moment ou nous longions le Rhone, nous entendimes une
+fusillade assez vive sur la rive opposee, a laquelle succeda la
+_Marseillaise_, chantee par trois ou quatre cents voix.
+
+Dans certain village, c'etait l'insurrection qui etait devenue
+l'autorite, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on
+fondait des balles devant les corps de garde.
+
+A Loriol, on nous dit que les troupes avaient ete battues a Crest; dans
+le lointain, nous entendimes sonner le tocsin, qui se repondait de
+clochers en clochers.
+
+Nous etions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village,
+nous tombames au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui
+campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule
+bigarree, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
+souliers; l'armement etait aussi des plus varies: des fusils de chasse,
+des faux, des fourches, des gaules terminees par des baionnettes.
+C'etait l'heure du diner; des tables etaient dressees, et je dois dire
+qu'elles ne ressemblaient pas a celles qui m'avaient si douloureusement
+emu le 4 decembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de
+l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fut ivre ou anime par
+la boisson.
+
+On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien,
+si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.
+
+A Montelimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie
+qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en desordre: ils venaient
+d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient ete repousses.
+Il y avait des blesses qu'on portait sur des civieres et d'autres qui
+suivaient difficilement.
+
+Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des depeches officielles et
+ressemblait meme terriblement a une levee en masse.
+
+Aussi a chaque pas en avant, je me repetais ma question avec une anxiete
+toujours croissante: que se passe-t-il a Marseille? Comme toujours
+en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions etaient
+contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence etaient calmes;
+selon les autres, au contraire, l'insurrection y etait maitresse des
+campagnes et d'un grand nombre de villes.
+
+Mais a mesure que nous avancames ces nouvelles se preciserent: Marseille
+n'avait pas bouge, et le departement du Var seul s'etait insurge.
+
+A Aix, deux voyageurs monterent dans la diligence et purent me raconter
+ce que je desirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient
+Marseille: l'un etait un ancien magistrat destitue en 1848 et inscrit,
+depuis cette epoque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre etait
+un riche commercant en grains: un proces les avait appeles a Aix et
+ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos
+relations avaient ete assez suivies pour qu'une entiere liberte de
+parole regnat entre nous.
+
+Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'apres leur avoir fait le recit
+de ce qui se passait a Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des
+exclamations de colere et d'indignation; l'ancien magistrat protestant
+au nom du droit et de la justice, la commercant au nom de la liberte et
+de l'humanite.
+
+Ce fut seulement quand je fus arrive au bout de mon recit, qu'ils
+m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'Etat. Le premier
+jour, la population ouvriere s'etait formee en rassemblements menacants
+et l'on avait pu croire a une revolution formidable. Mais cette
+agitation s'etait bien vite apaisee, et les troupes n'avaient point eu
+besoin d'intervenir: elles avaient occupe seulement quelques points
+strategiques.
+
+--Ce n'est pas par l'insurrection armee qu'il faut repondre a un pareil
+attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens legaux. Nous
+avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera
+surement Louis-Napoleon: c'est le vote. La France entiere se prononcant
+contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'a faire autour de
+lui ce que j'appellerai "la greve des honnetes gens." Abandonne par tout
+le monde, il tombera sous le mepris general.
+
+--C'est evident, dit le commercant, et si un seul de mes amis accepte
+une place ou une position d'une pareille main, je me fache avec lui,
+quand meme ce serait mon frere.
+
+--S'il en etait autrement, ce serait a quitter la societe.
+
+Ces paroles me furent un soulagement; c'etaient la deux honnetes gens,
+avec lesquels on etait heureux de se trouver en communion de sentiments.
+
+En arrivant chez moi, on me prevint que le colonel m'attendait; il
+m'avait envoye chercher trois fois, et je devais me rendre pres de lui
+aussitot mon retour, sans perdre une minute.
+
+Je ne pris pas meme le temps de changer de costume, et, assez inquiet de
+cette insistance, je courus chez le colonel.
+
+
+
+XXXIII
+
+--Enfin vous voila! s'ecria le colonel en me voyant entrer, c'est
+heureux.
+
+--Mais, colonel, mon conge n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en
+retard.
+
+--Je le sais bien: seulement vous m'aviez ecrit apres la mort de votre
+pere que vous partiez aussitot, et je vous attends depuis jeudi.
+
+En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu.
+
+--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois
+qu'il s'est passe a Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes
+dans une situation grave, et j'ai besoin de vous.
+
+--A Marseille?
+
+--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le
+danger est passe, mais, dans le Var, les paysans se sont souleves, ils
+ont forme des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes
+de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper
+rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous
+pouvons, sans compromettre la securite de Marseille, detacher quelques
+hommes, il faut que vous partiez pour le Var.
+
+--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.
+
+--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de
+monter a cheval?
+
+Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal a l'aise et
+confus.
+
+--Vous avez raison d'etre etonne de ma reponse, dis-je enfin, car elle
+n'est pas sincere. Vous avez toujours ete plein d'indulgence et de bonte
+pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi
+de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme a un
+colonel, mais comme a un pere.
+
+--Je vous ecoute, mon ami.
+
+--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un detachement qui
+doit agir contre des hommes dont j'approuve les idees et la conduite?
+
+--Vous, Saint-Neree, vous approuvez ces paysans qui organisent la
+jacquerie?
+
+--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la resistance au coup
+d'Etat, c'est la defense du droit et de la liberte; je ne peux donc pas
+sabrer ceux qui levent ce drapeau: derriere la premiere barricade qui a
+ete elevee, j'ai failli prendre un fusil pour la defense, et c'est le
+hasard bien plus que la volonte qui m'en a empeche.
+
+Le colonel etait assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le
+salon a grands pas, les bras croises:
+
+--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables!
+s'ecria-t-il.
+
+--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre
+parti pour eux?
+
+--Eh! ce n'est pas du president seulement que je parle, c'est aussi de
+l'Assemblee, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-la. Pourquoi
+l'Assemblee, par ses petites intrigues, ses rivalites de parti et son
+impuissance nous a-t-elle amenes a avoir besoin d'un sauveur? Les
+sauveurs sont toujours prets, ils surgissent de n'importe ou, ils
+agissent, et a un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles,
+ils s'imposent irresistiblement. Voila notre situation, le sauveur s'est
+presente et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre
+parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point ose
+le faire.
+
+--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilite, ils
+agissent suivant les simples lois de la conscience.
+
+--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages
+pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de
+bruler les proprietes privees. Eh bien, ma conscience de soldat me
+commande, a moi, d'empecher ce desordre; mon devoir est trace, et je ne
+m'en ecarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-la, je
+crois que je dois me servir du sabre que j'ai a la main pour maintenir
+l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire.
+
+--Ces paysans ont-ils fusille, pille et brule, et ne les accuse-t-on pas
+de ces crimes, comme on a accuse les bourgeois de Paris d'avoir tire sur
+l'armee?
+
+--Je ne sais pas ce qui s'est passe a Paris et j'aime mieux ne pas le
+savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la
+tranquillite, et la liberte, la vie des citoyens, et j'obeis. Quant a
+la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut tres-bien la
+decider sans prendre les armes. Il est appele a se prononcer par oui
+et par non sur ce coup d'Etat; qu'il se prononce et j'obeirai a son
+verdict. Voila le role du soldat tel que je le comprends dans ce moment
+difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Neree, de
+le comprendre comme moi.
+
+Il vint a moi et me prit la main.
+
+--Vous m'avez dit que vous m'estimiez?
+
+--De tout mon coeur, colonel.
+
+--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de
+vous entrainer dans une mauvaise action!
+
+--Oh! colonel.
+
+--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de
+vous mettre a la tete du detachement qui est pret a partir, je vous le
+demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour
+l'honneur de mon regiment.
+
+Il approcha sa chaise et s'asseyant pres de moi:
+
+--Vous m'avez parle en toute franchise, dit-il a mi-voix, je veux vous
+parler de meme. Si vous ne prenez pas le commandement de ce detachement,
+il revient de droit a Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fut
+Mazurier qui fut a la tete de mes hommes dans ces circonstances. Je veux
+un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entrainer; car ce
+n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que
+je veux que vous retablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces
+qualites de moderation et de prudence.
+
+Mazurier a parmi nous une detestable reputation: repousse par tout le
+monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, deteste des soldats, c'est un
+officier dangereux. Republicain feroce en 1848, il est, depuis un an,
+bonapartiste enrage.
+
+A l'idee qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile,
+j'eus peur et compris combien devaient etre vives les apprehensions du
+colonel. Mazurier voudrait faire du zele et sabrerait tout ce qui se
+trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants.
+
+--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai
+besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre cote,
+oblige de rester a Marseille, je ne peux pas les commander moi-meme.
+Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre regiment
+qui est engage.
+
+Je restai assez longtemps sans repondre, profondement trouble par la
+lutte douloureuse qui se livrait en moi.
+
+--Eh bien! vous ne me repondez pas. A quoi pensez-vous donc?
+
+--A me mettre la devant votre bureau, mon colonel, et a vous ecrire ma
+demission.
+
+--Votre demission! Perdez-vous la tete, capitaine?
+
+--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.
+
+--Votre demission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous
+qui etes estime de vos chefs; votre demission en face de l'avenir qui
+s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus
+l'armee?
+
+--Helas! l'armee n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle etait
+hier.
+
+--Il fallait rester a Paris alors, et laisser passer les evenements.
+
+--Non; car c'eut ete une lachete de conscience; jamais je ne me mettrai
+a l'abri d'une responsabilite en me cachant. Et c'est pour cela que
+j'avais si grande hate de revenir. Je prevoyais que j'aurais une lutte
+terrible a soutenir, mais je ne prevoyais pas ce qui arrive.
+
+--Et, qu'esperiez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armee,
+mon regiment se revolterait contre les ordres qu'il recevait?
+
+--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'esperais, colonel: je
+serais aussi embarrasse pour l'expliquer que mal a l'aise pour vous
+le dire. Mais enfin je ne pensais pas etre oblige de commander le feu
+contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.
+
+--Et qui parle de commander le feu? s'ecria le colonel, puisque c'est la
+precisement ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais tres-bien
+que parmi ceux que nous sommes exposes a trouver devant nous il y en a
+qui sont excites par ces idees de droit et d'honneur dont vous parlez;
+mais combien d'autres, au contraire, obeissent a leurs mauvais
+instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et
+mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action repressive,
+il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot,
+il ne faut pas sabrer a tort et a travers. C'est une mission de justice
+et d'humanite que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous
+etes celui que je juge le plus apte a la remplir. Je suis surpris, je
+suis peine que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon
+enfant.
+
+Mes hesitations et mes scrupules flechirent enfin.
+
+--Je vous obeis: quand faut-il partir?
+
+Il regarda la pendule.
+
+--Dans une heure.
+
+D'ordinaire je ne suis pas irresolu, et quand je me suis prononce, je
+ne reviens pas sur ma determination. Mais en descendant l'escalier du
+colonel, je m'arretai plus d'une fois, hesitant si je ne remonterais pas
+pour signer ma demission. Oui, je pouvais empecher bien des crimes en
+commandant le detachement qu'on me confiait, cela etait certain; mais
+la question d'humanite devait-elle passer avant la question de justice!
+Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'etaient souleves, m'etait-il
+permis de paraitre les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit
+d'apporter mon concours a une oeuvre de repression que je blamais?
+N'etait-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui
+entrainaient les faibles et noyaient les forts dans un deluge?
+
+Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis.
+Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit trouble
+bien plus que convaincu, le coeur desole, je me decidai a obeir.
+
+Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir a Clotilde que
+j'etais revenu pres d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un
+volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant:
+
+"J'esperais vous voir demain, chere Clotilde; mais a peine descendu de
+diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les
+paysans insurges. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous ecrire
+ces quelques mots pour vous demander de penser un peu a moi et pour vous
+dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous reserve, mais
+je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai
+toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des
+tristes pressentiments qui m'ecrasent. Sachez seulement que je suis
+cruellement malheureux, et que ma seule esperance est en vous, en votre
+bonte, en votre tendresse."
+
+Je portai le volume bien enveloppe et cachete a la voiture de Cassis,
+puis je me hatai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je
+montais a cheval et partais de Marseille a la tete de mon detachement.
+
+La route que nous primes etait celle que j'avais parcourue quelques mois
+auparavant avec Clotilde, quand j'etais revenu pres d'elle de Marseille
+a Cassis.
+
+Combien j'etais loin de ce moment heureux! combien mes idees tristes et
+inquietes etaient differentes de celles qui m'egayaient alors l'esprit
+et m'echauffaient le coeur!
+
+J'aimais cependant, et je me sentais aime; mais qu'allait-il advenir de
+notre amour?
+
+Si je n'avais pas aime Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre,
+aurais-je accepte ce commandement?
+
+Le premier pas dans la faiblesse et la lachete etait fait, ou
+m'arreterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la
+conscience?
+
+
+
+XXXIV
+
+Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, etait en
+pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin,
+Barjols, Seillon, Bras, Ollieres.
+
+Mais tant que nous restions dans le departement des Bouches-du-Rhone,
+nous etions en pays tranquille, c'etait seulement aux confins du Var que
+l'agitation avait degenere en resistance ouverte.
+
+Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la
+Sainte-Baume je fis faire halte a mes hommes et je crus devoir leur
+adresser un petit discours.
+
+Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des
+qualites exigees par les Professeurs de rhetorique: pas d'exorde pour
+eveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation
+pour prouver les faits avances, pas de refutation, pas de peroraison. En
+quelques mots je disais a mes hommes que nous n'etions plus en Afrique
+et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'etaient point des
+Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait
+menager.
+
+En parlant, j'avais les yeux fixes sur Mazurier. Je le vis faire la
+grimace, cela m'obligea a insister. Je leur dis donc tout ce que je crus
+de nature a les emouvoir; puis, comme les verites generales ont
+beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des verites
+particulieres et personnelles, l'idee me vint de leur demander si parmi
+eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.
+
+--Moi, dit un brigadier nomme Brussanes, je suis ne a Cotignac, ou j'ai
+ma famille.
+
+--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en
+face de vous peut etre le pere, le frere de votre camarade Brussanes, et
+cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes
+en France, et tous nous sommes Francais, soldats aussi bien que paysans.
+
+On se remit en marche, et Mazurier tacha d'engager avec moi une
+conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement
+ensemble. Au lieu de le tenir a distance comme j'en avais l'habitude, je
+le laissai venir.
+
+--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.
+
+--Je l'espere.
+
+--Alors une troupe de missionnaires pour precher la paix dans chaque
+village, eut mieux valu qu'une troupe de cavaliers.
+
+--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la
+main, on a pris des cavaliers; c'est a celui qui commande ces cavaliers
+d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se
+fera.
+
+--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que
+de les faire sortir.
+
+--Peut-etre, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir
+leurs hommes, et je compte sur vous.
+
+Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais desirer. Dans la
+bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles
+ne pouvaient me rassurer. J'etais presque certain que mes hommes me
+comprendraient et m'obeiraient; depuis six ans, nous avions vecu de la
+meme vie, nous avions partage les memes privations, les memes fatigues,
+les memes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que
+l'autorite d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si
+j'etais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier
+dit a propos pouvait tres-bien briser mon influence; une plaisanterie,
+un geste meme suffisaient pour cela. Ce fut une inquietude nouvelle qui
+s'ajouta a toutes celles qui me tourmentaient deja.
+
+C'etait aux confins des Bouches-du-Rhone et du Var que nous devions
+trouver l'insurrection, et l'on m'avait signale Saint-Zacharie comme le
+premier village dangereux.
+
+En approchant de ce village, bati dans les gorges de l'Huveaune,
+au milieu d'une contree boisee et accidentee ou tout est obstacles
+naturels, je craignis une resistance serieuse, qui eut singulierement
+compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans resolus
+embusques dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arreter en
+nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les
+empecher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappes aupres d'eux?
+
+Pour prevenir ce danger, je m'avancai seul avec un trompette, le sabre
+au fourreau, decide a essayer sur les paysans la conciliation que
+j'avais vu les representants tenter a Paris sur les soldats; les moyens
+et les roles etaient renverses, mais le but etait le meme, empecher le
+sang de couler.
+
+Mais je n'eus point de harangue a adresser aux paysans: en apprenant le
+passage des troupes, le village, qui s'etait insurge depuis trois ou
+quatre jours, s'etait immediatement calme; les hommes resolus s'etaient
+replies sur Brignoles, ou ils avaient du rejoindre le gros de
+l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de
+leurs portes, ils nous regardaient tranquillement defiler. On ne nous
+faisait pas cortege, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais
+regards.
+
+Ce premier resultat me donna bonne esperance, et je commencai a croire
+qu'un simple deploiement de forces suffirait pour retablir partout
+le calme. Si on ne nous avait pas arretes dans les gorges de
+Saint-Zacharie, ou la resistance etait si facile, c'est qu'on ne voulait
+pas ou qu'on ne pouvait pas resister.
+
+A mesure que nous avancames, je me confirmai dans cette esperance; nulle
+part nous ne trouvions de resistance; on nous disait, il est vrai, que
+les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au dela
+de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exageration dans ces
+renseignements qui nous etaient apportes par des trembleurs ou par
+des adversaires que la passion politique entrainait: Brignoles etait
+barricade, dix mille insurges occupaient la ville, les maisons etaient
+crenelees, le pont etait mine, enfin tout ce que l'imagination affolee
+par la terreur peut inventer.
+
+En realite, il n'y eut pas plus de resistance dans cette ville qu'il n'y
+en avait eu dans les villages qui s'etaient deja rencontres sur notre
+chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crenelee,
+pas un insurge arme d'un fusil.
+
+Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi,
+on avait voulu se defendre; on avait propose de barricader la ville, on
+avait parle de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'etait realise,
+et, a notre approche, ceux qui avaient voulu resister s'etaient retires
+du cote de Draguignan.
+
+Cette perpetuelle retraite des insurges, rassurante pour le moment,
+etait inquietante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui
+reculaient devant nous, a mesure que nous avancions, finiraient par
+s'arreter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se
+produirait.
+
+Ce qui donnait a cette situation une gravite imminente, c'etait la
+position des troupes qui operaient contre les insurges. Mon petit
+detachement n'etait pas seul a les poursuivre: au nord, ils etaient
+menaces par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de
+l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'etaient par une forte
+colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient
+enveloppes? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?
+
+Ainsi ce qui avait ete tout d'abord pour moi un motif d'esperance
+devenait maintenant un danger, car ce n'etait plus de desarmer
+successivement quelques villages isoles qu'il s'agissait, c'etait d'une
+rencontre, d'une bataille.
+
+Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la
+representaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui
+s'etend de la chaine des Maures a la Durance; son armee, disait-on,
+etait forte de plus de six mille hommes, et ces hommes etaient
+redoutables; pour la plupart c'etaient des bucherons, des charbonniers,
+des ouvriers en liege, habitues a la rude vie des forets, et qui
+n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des
+dangers; a leur tete marchait une jeune et belle femme qui, coiffee du
+bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.
+
+Ce n'etaient pas la des paysans timides que la vue d'un escadron
+s'avancant au galop devait disperser sans resistance.
+
+A en croire ces nouvelles, ils etaient deja organises militairement;
+les bandes s'etaient formees par cantons, et elles avaient choisi des
+officiers; l'une etait commandee par un chirurgien de marine, les autres
+l'etaient par des gens resolus; un certain ordre regnait parmi tous ces
+hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies
+et d'assassinats, comme on l'avait dit.
+
+La seule accusation serieuse qu'on formulat contre eux etait de prendre
+des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de
+les emmener prisonniers. Pour moi, c'etait la un crime qui me placait
+a leur egard dans une situation toute differente de celle que j'aurais
+voulu garder.
+
+Si d'un cote je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se
+soulevant pour le defendre, ce qui dans les conditions ou nous nous
+trouvions etait pour le moins excusable, d'un autre cote j'etais indigne
+de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient
+la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la
+deshonoraient-ils par cette lachete?
+
+Le soir qui suivit notre entree a Brignoles, je sentis mieux que par le
+raisonnement, combien etait grave cette question des otages et combien
+terrible elle pouvait devenir pour les insurges.
+
+Nous etions arrives dans un gros village ou nous devions passer la
+nuit, et j'avais ete chercher gite au chateau avec Mazurier et quelques
+hommes.
+
+Ce chateau etait en desarroi, et ses proprietaires etaient dans la
+desolation: une bande d'insurges etait venue le matin arreter le chef
+de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'etre
+legitimiste, et l'avait emmene comme otage. On ne lui avait point
+fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empechaient de
+marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait
+emmene sans vouloir rien entendre.
+
+Lorsque nous arrivames, sa femme et ses enfants, deux fils de
+vingt-trois a vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des liberateurs;
+il n'eut pas ete tard, je me serais mis immediatement a la poursuite
+de cette bande, mais la nuit etait tombee depuis longtemps deja, nos
+chevaux etaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager a
+l'aventure dans ce pays accidente. Ce fut ce que je tachai de faire
+comprendre a cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le
+lendemain matin aussitot que possible.
+
+Je donnai les ordres en consequence, et le lendemain, avant le jour, je
+fus pret a monter a cheval. En arrivant dans la cour du chateau, je
+fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle aupres des notres. Je
+demandais a un domestique a qui ils etaient destines, lorsque je vis
+paraitre les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les
+cinq etaient armes. Ils portaient un fusil a deux coups suspendu en
+bandouliere et a la ceinture un couteau de chasse.
+
+--Monsieur le capitaine, me dit l'aine des fils, nous vous demandons la
+permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous
+rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frere et moi
+nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les
+derniers a la charge.
+
+Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrasse; la demande
+de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons a faire
+valoir: c'etait a la delivrance de leur pere qu'ils voulaient marcher;
+c'etait leur pere qu'ils voulaient venger.
+
+Ce fut precisement ce cote personnel de la question qui me fit refuser
+leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite,
+une haine trop legitime dans la lutte, et ils pourraient entrainer mes
+soldats a des represailles que je voudrais eviter.
+
+Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque,
+mais je tins bon.
+
+--Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant a cheval, et
+encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide
+que j'accepte, et non un soldat.
+
+A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils
+ne me comprenaient point et qu'ils me blamaient.
+
+
+
+XXXV
+
+Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de
+rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les
+renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils
+allaient au nord, celui-la a vu qu'ils allaient au sud, un troisieme a
+entendu dire qu'ils etaient passes par l'ouest, un quatrieme est certain
+qu'ils n'ont ete ni au nord, ni au sud, ni a l'ouest, attendu qu'ils
+n'ont pas paru dans le pays.
+
+Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis a la poursuite de la bande qui
+avait emmene comme otage le proprietaire du chateau dans lequel nous
+avions passe la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je
+crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un
+village, c'etait l'exces de zele qui nous trompait, dans un autre,
+c'etait la malveillance qui nous egarait; de maison en maison, les
+indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous
+etions des bourreaux, la des sauveurs.
+
+Cependant, au milieu de cette confusion, se detachaient deux faits
+principaux; nous etions sur le point de joindre les bandes qui s'etaient
+reunies et cherchaient une bonne position pour resister; les autres
+troupes envoyees entre elles commencaient a approcher: la lutte devenait
+donc a chaque pas de plus en plus menacante; un hasard pouvait l'engager
+d'un moment a l'autre.
+
+Ce qu'il y avait de particulierement grave pour moi dans cette
+situation, c'etait l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait
+completement change: en entrant dans le Var, j'etais sur que les sabres
+ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices
+certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et
+que peut-etre meme on ne m'ecouterait pas. A la fievre de la poursuite,
+toujours entrainante pour les esprits les plus calmes et les plus
+pacifiques, s'etaient jointes les excitations passionnees des
+populations au milieu desquelles nous nous trouvions: "Tuez-les, sabrez
+tout, pas de prisonniers;" et tous ces mauvais conseils de gens qui,
+apres avoir perdu la tete dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils
+sont rassures.
+
+Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de
+la population hostile a l'insurrection, qui s'etait prudemment condamnee
+au calme ou cachee dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se
+formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derriere nous, et
+l'esprit qui animait ces volontaires de la derniere heure n'etait point
+la moderation et la justice; on etait d'autant plus exalte qu'on
+avait ete plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes
+naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les
+attirait, on les entrainait, on les faisait boire, et je ne les avais
+plus dans la main; apres avoir ecoute toutes les histoires plus ou moins
+exagerees qu'on leur racontait, echange des poignees de main avec les
+trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociferations des
+autres, ils en etaient arrives a croire qu'ils marchaient contre des
+bandits coupables de tous les crimes.
+
+Comment les retenir et les moderer? Je commencai alors a regretter
+d'avoir accepte le commandement que le colonel m'avait impose, car je ne
+pourrais pas assurement me renfermer dans le role que je m'etais trace;
+au moment de la rencontre, je ne commanderais pas a mes hommes, mais je
+serais entraine par eux, et jusqu'ou n'iraient-ils pas?
+
+Mes hesitations, mes irresolutions, mes remords me reprirent: je
+n'aurais pas du ceder aux prieres du colonel, et plutot que de me lancer
+dans une expedition que je reprouvais, j'aurais mieux fait de persister
+dans ma demission.
+
+Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre a
+coeur d'irriter mes craintes.
+
+--Il sera bien difficile de moderer nos hommes, me disait-il a chaque
+instant.
+
+Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma
+harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles
+etait passe, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon
+autorite dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes
+hommes l'influence du respect et de l'estime.
+
+Tant que je serais seul maitre de mon detachement, j'avais l'esperance
+de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte,
+d'imposer toujours ma direction a mes hommes; s'ils n'obeissaient point
+a la persuasion, ils obeiraient au moins a la discipline; mais le moment
+arrivait ou j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui
+cernaient les insurges dans un cercle concentrique, et alors j'aurais a
+obeir a une autre inspiration, a une autre volonte que la mienne.
+
+Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers
+avec lesquels j'allais operer? quels seraient les sentiments de leurs
+troupes? sous les ordres de quel general, de quel colonel le hasard
+allait-il me placer? aux requisitions de quel prefet me faudrait-il
+obeir?
+
+Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.
+
+Mais ce qui les aggrava d'une facon plus facheuse encore, ce fut une
+nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivames.
+
+Aussitot qu'il nous vit paraitre, il accourut au-devant de moi pour
+me prevenir que nous devions nous arreter dans sa commune, afin de
+concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes
+environnantes; les differentes bandes s'etaient reunies en un seul
+corps, et apres s'etre successivement emparees de Luc, de Vidauban, de
+Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment etait
+venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre etait donne
+d'arreter les divers detachements de maniere a agir avec ensemble, et il
+me communiqua cet ordre, qui etait signe "de Solignac."
+
+De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur
+n'etait pas possible, les lettres etaient formees avec une nettete
+remarquable.
+
+Quel pouvait etre ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel
+etait le prefet du departement; il me repondit qu'il y en avait deux: un
+ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau.
+
+--Et ce M. de Solignac?
+
+--Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au
+reste, vous allez le voir bientot; il a passe par ici il y a deux heures
+avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir.
+
+Il n'y avait qu'a attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes
+hommes et mes chevaux.
+
+Ce Solignac etait-il l'ami du general Martory? Cela etait bien probable;
+le signalement que me donnait le maire se rapportait a mon personnage,
+et le devouement de celui-ci a la cause napoleonienne avait du en
+faire un commissaire extraordinaire dans un departement insurge; cela
+convenait au role qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le
+completait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en
+prendre une officieuse partout ou besoin serait.
+
+Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me
+convenait point d'etre place sous la direction de M. de Solignac,--au
+moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,--on
+m'amena un paysan qu'on venait d'arreter.
+
+La foule l'accompagnait en vociferant, et ce n'etait pas trop de six
+soldats pour le proteger; on criait: "A mort!" et on lui jetait des
+pierres.
+
+C'etait un vieux bucheron aux traits fatigues, mais a l'attitude calme
+et resolue; il etait vetu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats
+portait un mauvais sabre rouille qu'on avait saisi sur lui.
+
+Je demandai quel etait son crime; on me repondit qu'on l'avait arrete au
+moment ou il se sauvait pour rejoindre les insurges.
+
+La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: "A
+mort! a mort!" Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux
+bucheron qui, sans s'emouvoir de tout ce tapage, les regardait avec
+placidite.
+
+Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je
+fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrete, car il me paraissait
+impossible que l'exasperation de la foule n'eut pas un motif plus
+serieux. On nous pressait tellement que je fus oblige de placer des
+sentinelles a la porte la sabre en main.
+
+Je me fis d'abord raconter ce qui s'etait passe par les temoins ou les
+acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait deja dit:
+ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les
+champs, on l'avait vu courir et se cacher derriere les oliviers quand il
+se croyait apercu; on s'etait mis a sa poursuite: on l'avait atteint,
+arrete, et l'on avait trouve ce sabre qu'il cachait sous sa blouse.
+
+--C'est vrai ce qu'on raconte la? dis-je au bucheron.
+
+--Oui.
+
+--D'ou etes-vous?
+
+--De Salernes.
+
+--Ou allez-vous?
+
+--Je vas a Aups, rejoindre ceux qui veulent defendre la Republique.
+
+A cet aveu sincere, il y eut parmi les temoins un mouvement
+d'indignation.
+
+--C'est mon droit, pour sur.
+
+--Si vous croyez etre dans votre droit, pourquoi vous etes-vous cache
+et sauve? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les
+champs?
+
+--Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les memes idees que ceux
+de Salernes, et qu'on s'en veut de pays a pays. S'ils m'avaient vu
+traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur
+donnaient du coeur, ils m'auraient arrete, et je voulais rejoindre les
+amis.
+
+--Cela n'est pas vrai, dit un temoin en interrompant, les gens de
+Salernes sont partis depuis hier, et si celui-la etait de Salernes, il
+serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un
+incendiaire qui venait pour nous bruler.
+
+Sans se facher, le bucheron haussa les epaules, et se tourna vers moi
+apres avoir regarde son accusateur avec mepris.
+
+--Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que
+j'etais dans la montagne a travailler. Quand on a appris la revolution
+de Paris chez nous, tout le monde a ete heureux; on a cru que c'etait
+pour etablir veritablement la Republique, la vraie, celle de tout le
+monde, et comme a Salernes il n'y a que des republicains, on a ete
+heureux, on a danse une farandole. Le lendemain matin je suis parti
+pour la montagne ou je suis reste trois jours. Pendant ce temps-la on a
+compris qu'on s'etait trompe; les gens de la Garde-Freynet sont arrives,
+et puis d'autres, on s'est leve, et quand je suis redescendu a la
+maison, j'ai trouve tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour
+les rejoindre.
+
+Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exasperer cette
+exaltation meridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bucheron dans
+la prison de la mairie.
+
+Mais ce n'etait point assez pour satisfaire cette foule affolee; quand
+on sut que j'avais fait conduire le bucheron en prison, les cris: "A
+mort!" redoublerent. Je ne m'en inquietai point, j'avais une force
+suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce
+village, j'emmenerais mon prisonnier.
+
+Il y avait a peine dix minutes que la porte de la prison etait refermee
+sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la
+rue.
+
+C'etait M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques
+gendarmes,--ce Solignac etait bien le mien, c'est-a-dire celui de
+Clotilde et du general.
+
+En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint a moi la
+main tendue.
+
+--Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous
+voir! Nous allons marcher ensemble.
+
+Puis, apres quelques paroles insignifiantes, il continua:
+
+--Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes a la main;
+avez-vous commande le peloton?
+
+--Quel peloton?
+
+--Le peloton pour le fusiller.
+
+
+
+XXXVI
+
+Fusiller ce vieux bucheron!
+
+En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; pres de lui se
+tenait un autre personnage portant l'habit civil et decore de la Legion
+d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et
+souligner les paroles de M. de Solignac.
+
+--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?
+
+--Comment a-t-il ete arrete?
+
+Je racontai son arrestation.
+
+--Ainsi, de votre propre recit, il resulte qu'il se sauvait.
+
+--Parfaitement.
+
+--Il voulait se cacher?
+
+--Sans doute.
+
+--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurges; son aveu est
+formel.
+
+--Il n'a pas cache son intention.
+
+--Il doit donc etre considere comme etant en etat d'insurrection.
+
+--Je le crois, et c'est ce qui m'a oblige a le maintenir en arrestation;
+en meme temps j'ai voulu le soustraire a l'exasperation de cette foule
+affolee.
+
+--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de cote, et occupons-nous
+seulement de ce bucheron. C'est un insurge, n'est-ce pas?
+
+--Cela n'est pas contestable et lui-meme n'a pas envie de le contester;
+il avoue tres-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis
+qui se sont souleves pour defendre le droit et la justice, ou tout au
+moins ce qu'ils considerent comme tel.
+
+--Bien; c'est un insurge, vous le reconnaissez et lui-meme le reconnait
+aussi. Voila un point d'etabli. Maintenant passons a un autre. Il a ete
+pris les armes a la main.
+
+--C'est-a-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouille qui ne serait pas
+bon pour couper des choux.
+
+--Eh bien, ce sabre caracterise son crime et devient la circonstance
+aggravante qui vous oblige a le faire fusiller; l'ordre du ministre de
+la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: "Tout individu pris
+les armes a la main sera fusille."
+
+--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme a ce mauvais sabre, ce
+n'est meme pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui etait
+reste sur une table.
+
+Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel a son
+singulier acolyte. Tous deux detournerent la tete.
+
+--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de
+Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du general Saint-Arnaud est
+formel.
+
+--Mais cet ordre est... n'est pas executable.
+
+--En quoi donc?
+
+--Il vise une loi qui n'a jamais autorise pareille mesure.
+
+--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne
+sommes pas legislateurs et vous etes militaire.
+
+Malgre l'indignation qui me soulevait, je m'etais jusque-la assez bien
+contenu; a ce mot, je ne fus plus maitre de moi.
+
+--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire executer
+un ordre aussi....
+
+--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous
+n'avez pas a qualifier un ordre de votre superieur; il existe, et du
+moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose a faire; un
+soldat obeit, il ne discute pas.
+
+--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis oblige de me le
+faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que
+mon devoir m'ordonne.
+
+--Je n'en ai jamais doute; seulement, on peut comprendre son devoir de
+differentes manieres, et je vous prie de me permettre de vous demander
+ce que votre devoir vous ordonne a l'egard de cet homme.
+
+--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorites competentes.
+
+--Tres-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.
+
+Et comme j'avais laisse echapper un geste d'etonnement:
+
+--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste:
+precisement, nous sommes cette autorite competente que vous demandez, et
+comme nous n'avons pas encore mis le departement en etat de siege, c'est
+l'autorite civile qui commande.
+
+Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide ou les paroles
+s'etaient heurtees comme dans un combat; je sentis que la situation du
+vieux bucheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
+ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorite departementale, et
+puisqu'ils reclamaient ce prisonnier qui n'etait pas le mien d'ailleurs,
+mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le
+defendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire
+fusiller, s'ils persistaient dans cette epouvantable menace, et a cela
+j'etais parfaitement decide. Ils ne le fusilleraient pas eux-memes.
+
+--Ce bucheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.
+
+--Tres-bien, dit M. de Solignac.
+
+--Tres-bien, repeta son acolyte.
+
+--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous designer les hommes qui
+doivent former le peloton d'execution?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous refusez d'obeir a notre requisition? dit froidement M. de
+Solignac.
+
+--Absolument.
+
+--Vous vous mettez en revolte contre l'ordre du ministre?
+
+--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des
+bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.
+
+M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colere; il me regarda
+durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait legerement et
+trahissait ainsi ce qui se passait en lui:
+
+--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la
+situation. Elle est grave, extremement grave. Tout le pays est souleve.
+L'armee de l'insurrection est formidable; elle s'accroit d'heure en
+heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et
+l'etat des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la
+differer jusqu'a demain, peut-etre meme jusqu'a apres-demain. Pendant
+ce temps, les paysans de cette contree vont rejoindre les bandes
+insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou
+sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-etre douze mille,
+peut-etre vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il
+faut empecher cette levee en masse et cette reunion. Nous n'avons qu'un
+moyen: la terreur; il faut que toute la contree soit envahie et domptee
+par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'etre par une force
+materielle. Quand on saura qu'un insurge pris les armes a la main a ete
+fusille, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui
+veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont
+deja incorpores dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt
+mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et
+encore beaucoup seront-ils ebranles. Au lieu d'avoir a soutenir une
+lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons
+peut-etre qu'a paraitre pour disperser ces miserables. Vous voyez bien
+que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamne par la
+necessite. Sans doute, cela est facheux pour lui, mais il est coupable.
+
+J'etais atterre par ce langage froidement raisonne: je restai sans
+repondre, regardant M. de Solignac avec epouvante.
+
+--J'attends votre reponse, dit-il.
+
+--J'ai repondu.
+
+--Vous persistez dans votre refus?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la
+revolte, et dans des conditions terribles.
+
+--Terribles, en effet.
+
+--Pour vous, capitaine.
+
+M. de Solignac s'emportait; son second se pencha a son oreille et lui
+dit quelques mots a voix basse.
+
+--C'est juste, repliqua M. de Solignac, allez.
+
+Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et
+mecanique comme un automate. Presque aussitot il rentra suivi de deux
+gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.
+
+--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a la un prisonnier qui a ete pris
+les armes a la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.
+
+Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bucheron etait perdu.
+L'insurrection avait exaspere les gendarmes; on les avait poursuivis,
+maltraites, injuries, desarmes; dans certains villages on s'etait livre
+sur eux, m'avait-on dit, a des actes de brutalite honteuse; ils
+avaient a se venger, et pour beaucoup la repression etait une affaire
+personnelle. Si ce brigadier etait dans ce cas, le prisonnier etait un
+homme mort.
+
+En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier palit
+affreusement, et il resta sans repondre regardant droit devant lui, une
+main a la hauteur de la tete, l'autre collee sur son pantalon.
+
+--Eh bien? demanda M. de Solignac.
+
+Le brigadier ne bougea point, mais il palit encore.
+
+--Etes-vous sourd?
+
+Alors le gendarme qui etait pres de lui s'avanca de trois pas: il
+portait un fusil de chasse a deux coups; un bandeau de soie noire lui
+cachait la moitie du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce
+bandeau.
+
+--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je
+le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont creve
+l'oeil.
+
+Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empecher par
+la force, je voulus au moins l'arreter. Dans la salle de la mairie ou
+cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire
+de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-a-dire le fils du
+proprietaire qui avait ete emmene en otage.
+
+La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de
+tout ce retard, me suggera une idee, et tandis que la foule continuait
+au dehors ses chants et ses vociferations, je revins sur M. de Solignac,
+en meme temps que d'un geste j'arretais le gendarme qui allait sortir.
+
+--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empecher l'effusion du sang et
+vous oubliez que vous allez le faire couler.
+
+--Le sang de ce miserable ne vaut pas celui que je veux menager.
+
+--Ce n'est pas de ce miserable que je veux parler maintenant, c'est des
+otages qui sont aux mains des insurges et qui peuvent devenir victimes
+d'affreuses represailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses
+prisonniers.
+
+Puis, m'adressant a mon jeune guide:
+
+--Parlez pour votre pere, monsieur; demandez sa vie a M. de Solignac, et
+vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont ete emmenes par
+les insurges.
+
+On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se degagea, et d'une
+voix ferme:
+
+--L'interet general est au-dessus de l'interet particulier, dit-il; il
+faut que cette execution soit un exemple.
+
+--Mais mon pere, mon pere, s'ecria le jeune chatelain.
+
+--Nous le delivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a ete ordonne.
+
+Alors, le maire s'avanca vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait
+interceder a son tour, et j'eus une lueur d'esperance.
+
+--Il faudrait accorder un pretre a ce miserable, dit-il.
+
+--C'est juste; qu'on aille chercher le cure.
+
+Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage
+annonce la condamnation du prisonnier, il s'eleva de la foule une
+clameur furieuse: des huees, des cris, des chants: "A mort! a mort!"
+
+Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientot oblige de
+changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir
+et sa vue m'exasperait: il faisait craquer les batteries de son fusil
+les unes apres les autres.
+
+Le pretre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit a
+la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.
+
+Dix minutes, un quart d'heure peut-etre s'ecoulerent; puis tout a coup
+deux detonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le
+tapage de la foule; puis, apres quelques secondes, ces deux detonations
+furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grace donne avec un
+pistolet.
+
+Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.
+
+
+
+XXXVII
+
+Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'eviter, mais il
+m'interpella directement, et je fus oblige de m'arreter.
+
+Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et
+j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.
+
+--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur
+Entrecastaux, ou vous attendrez des ordres; le village est important,
+vous pourrez loger votre detachement chez l'habitant; vous veillerez a
+ce que vos hommes soient bien soignes, la journee de demain sera rude.
+Cependant j'espere que l'exemple que nous venons de faire aura facilite
+notre tache. A demain.
+
+Puis, s'approchant de moi:
+
+--Je regrette, dit-il a mi-voix, que notre discussion ait eu des
+temoins, mais j'espere qu'ils ne parleront point.
+
+--Et moi j'espere qu'ils parleront.
+
+--Alors comme vous voudrez.
+
+Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait
+sur ses talons, et du gendarme qui venait a cinq ou six pas derriere
+eux, le fusil a la main, horriblement pale sous son bandeau noir.
+
+Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brise les liens qui
+me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'etait dechire,
+je voyais mon devoir.
+
+Peu de temps apres que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle
+de la mairie, ou j'etais reste seul.
+
+Le cadavre du malheureux bucheron etait etendu dans la cour, au pied du
+mur contre lequel il avait ete fusille. Pres de lui, le pretre qu'on
+avait ete chercher etait agenouille et priait.
+
+Au bruit que firent mes eperons sur les dalles sonores, il releva la
+tete et me regarda.
+
+Je m'approchai; le cadavre etait couche la face contre terre; on ne
+voyait pas comment il avait ete frappe; une seule blessure etait
+apparente, celle qui avait ete faite par le pistolet. Le coup avait ete
+tire a bout portant dans l'oreille; les cheveux etaient roussis.
+
+--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le pretre d'une
+voix tremblante; cette execution est epouvantable. Je ne sais si cet
+exemple etait necessaire comme on le dit; mais, je vous en prie,
+monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se repete pas. Ce
+malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.
+
+--Priez pour lui, monsieur le cure, c'est un martyr.
+
+Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants
+qui couraient ca et la en criant; devant la fontaine, on avait amoncele
+des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense
+brasier petillant. On chantait et on se rejouissait.
+
+Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et
+les jeunes filles.
+
+J'allai a eux pour leur demander ou etait le lieutenant. Ils
+m'envoyerent a l'auberge, ou je trouvai Mazurier, finissant son diner.
+
+Je lui repetai les ordres qui m'avaient ete donnes par M. de Solignac,
+et lui dis de prendre le commandement du detachement.
+
+--Et vous, capitaine?
+
+--Moi, je reste ici.
+
+Il me regarda en dessous; mais malgre l'envie qu'il en avait, il n'osa
+pas me poser la question qui etait sur ses levres.
+
+Je lui repetai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre
+exactement pendant tout le temps que le detachement serait sous ses
+ordres.
+
+--J'aurai votre petit discours toujours present a l'esprit, me dit-il,
+et s'il est besoin, je le repeterai a nos hommes; vous pouvez compter
+sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?
+
+--Personne.
+
+--Personne! s'ecria-t-il avec stupefaction.
+
+--Pas meme mon ordonnance.
+
+La surprise l'empecha de me poser une question incidente, et il n'osa
+pas m'interroger directement.
+
+Le moment etait arrive de se preparer au depart, je le lui rappelai. Il
+sortit pour donner ses ordres, et bientot j'entendis la sonnerie des
+trompettes.
+
+Je vis les hommes courir, puis bientot apres j'entendis le trot des
+chevaux sur le pave. Le chemin qui conduisait a Entrecastaux passait
+devant l'auberge.
+
+Ils allaient arriver; je quittai la fenetre ou je me tenais
+machinalement le nez colle contre les vitres, et, reculant de quelques
+pas, je me placai derriere le rideau; de la rue on ne me voyait pas,
+mais moi je voyais la rue.
+
+Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon cote, etait
+l'Alsacien Zigang: il etait deja au regiment lorsque j'y etais arrive,
+et il avait sonne la premiere fanfare qui m'avait salue. J'entends la
+voix du commandant, disant: "Trompettes, fermez le ban;" et je vois au
+milieu des eclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.
+
+Voici le marechal des logis Groual, qui m'a sauve la vie en Afrique, et
+que, malgre toutes mes demarches, je n'ai pas encore pu faire decorer.
+
+Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait
+campagne pendant six annees consecutives.
+
+Ce sont mes souvenirs qui defilent devant moi, mes souvenirs de
+jeunesse, de gaiete, de bataille, de bonheur. Ils sont passes. Et sur
+le pave de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientot
+s'evanouit au tournant du chemin.
+
+Un petit nuage de poussiere s'eleve; le vent l'emporte; c'est fini; je
+ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma
+main: je ne suis plus soldat.
+
+L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir,
+m'arracha a mes tristes reflexions.
+
+Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour
+Marseille. Mes soldats s'etaient diriges vers l'est; moi j'allais vers
+l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi
+j'entrais dans le repos.
+
+Ces inquietudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces
+irresolutions, ces luttes, m'avaient amene a ce resultat, de me separer
+de mes hommes au moment du combat.
+
+Ah! pourquoi n'avais-je pas persiste dans ma demission lorsque j'avais
+voulu la donner a mon colonel? Pourquoi etais-je revenu a Marseille?
+
+L'esprit est ingenieux a nous chercher des excuses, a inventer sans
+relache de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui
+necessitent ces excuses sont passees, nous nous condamnons d'autant plus
+severement que nous avons ete plus indulgents pour nous innocenter.
+
+Il ne s'agissait plus a cette heure de balancer une resolution et de
+m'arreter a celle qui s'accommodait avec mes secrets desirs. Le moment
+des compromis hypocrites etait passe, celui de la franchise etait
+arrive.
+
+J'etais revenu a Marseille pour Clotilde, et c'etait pour Clotilde, pour
+elle seule, que j'avais accepte le commandement qu'on m'avait donne.
+
+Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma
+position, mensonge; la verite, c'etait la peur de compromettre mon amour
+et de perdre Clotilde.
+
+Jusqu'ou n'avais-je pas ete entraine par cette faiblesse d'un coeur
+lache? Maintenant, Dieu merci, l'irreparable etait accompli, et ma
+conscience etait sauvee.
+
+Mais mon amour? mais Clotilde?
+
+L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval.
+Malheureusement il etait fatigue, et la distance etait beaucoup trop
+grande pour qu'il me fut possible de la franchir en une journee. Je
+dus passer la nuit dans un petit village au dela de Brignoles, d'ou je
+partis le lendemain matin au jour naissant.
+
+Je franchis les douze lieues qui me separaient de Cassis en quatre
+heures, et, apres avoir mis a la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui
+n'en pouvait plus, je courus chez le general Martory.
+
+Comme mon coeur battait! C'etait ma vie qui allait se decider.
+
+Le general etait sorti, mais Clotilde etait a la maison. Je priai la
+vieille servante de la prevenir de mon arrivee.
+
+Elle accourut aussitot.
+
+--Vous! dit-elle en me tendant la main.
+
+Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassee, mes
+yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de
+l'heure presente.
+
+Elle se degagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans
+les miennes:
+
+--Comment etes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai recu la
+lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.
+
+--C'est du Var que j'arrive.
+
+--Comme vous me dites cela!
+
+--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-memes, mon bonheur est
+renferme.
+
+--Votre bonheur!
+
+--Mon amour, chere Clotilde.
+
+Elle me regarda, et je me sentis faiblir.
+
+--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous
+voulez faire de ma vie. Jusqu'a ce jour, des paroles decisives n'ont
+point ete echangees entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour
+vous demander d'etre ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.
+
+--Et maintenant....
+
+--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je
+n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous
+aime.
+
+Elle ne me retira point sa main, et ses yeux resterent poses sur les
+miens avec une expression de tristesse attendrie.
+
+--Vous n'avez donc pas pense a moi? dit-elle.
+
+--J'ai pense que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait deshonore.
+La lutte a ete terrible entre la peur de vous perdre et le devoir.
+Etes-vous perdue pour moi?
+
+--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.
+
+--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme
+autrefois, ou me condamnez-vous a ne revenir jamais dans cette maison?
+
+--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous
+donc que c'etait votre uniforme qui faisait mes sentiments?
+
+--Chere Clotilde!
+
+Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre
+entretien: c'etait le general qui rentrait pour dejeuner et faisait
+resonner les roulements de sa canne.
+
+L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient
+rendu l'esperance, et avec elle la force. Mais ce n'etait pas tout.
+Comment le general allait-il accepter mon recit?
+
+Je le recommencai long et circonstancie, en insistant surtout sur ma
+demission que j'avais donnee au colonel, et que je n'avais reprise que
+pour empecher le sang de couler; du moment que les fusillades que je
+reprouvais etaient ordonnees malgre moi, je devais me retirer.
+
+Je suivais avec anxiete l'effet de ces explications. Le general resta
+assez longtemps sans repondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.
+
+--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aime votre demission quand
+votre colonel a voulu vous donner le commandement du detachement envoye
+dans le Var, cela eut ete plus net et plus crane. On ne peut pas obliger
+un honnete homme a faire ce que ses opinions lui defendent. L'abandon
+de votre commandement devant l'ennemi me plait moins: c'est presque une
+desertion. Je comprends ce qui l'a amenee, mais enfin c'est grave. En
+tout cas, il depend de Solignac de lui donner le caractere qu'il voudra,
+et je me charge de lui ecrire la-dessus.
+
+--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.
+
+--Je vous en prie, laissez-moi agir a mon gre. J'ai mon idee. Et
+maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?
+
+--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce
+qui m'inquiete et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions
+m'epouvantent, j'ai peur de vous avoir blesse.
+
+--Blesse pour avoir obei a vos convictions, allons donc. Touchez la,
+mon ami: vous etes un homme de coeur. J'aime l'armee, mais si la
+Restauration ne m'avait pas mis a pied, je vous prie de croire que je
+lui aurais... fichu ma demission, et plus vite que ca. On fait ce qu'on
+croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance,
+allons _dijuner_. Offrez votre bras a ma fille... Bayard.
+
+
+
+XXXVIII
+
+J'aurais voulu rester a Cassis toute la journee, afin de trouver une
+occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point ou il avait
+ete interrompu.
+
+Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours
+plus que ce qu'il a obtenu.
+
+En accourant a Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que
+Clotilde ne voulut plus me voir.
+
+En meme temps, et d'un autre cote, j'avais espere que s'il n'y avait pas
+rupture complete, il y aurait engagement formel de sa part.
+
+Rien de cela ne s'etait accompli, ni rupture, ni engagement; les
+craintes comme les esperances avaient ete au dela de la realite.
+
+Le present restait ce qu'avait ete le passe; mais que serait l'avenir?
+
+C'etait ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais eclairer, en
+obligeant Clotilde a une reponse precise, en la forcant a sortir de ses
+reponses vagues qui permettaient toutes les esperances et n'affirmaient
+rien.
+
+Rendu exigeant par ce que j'avais deja obtenu, c'etait une affirmation
+que je voulais maintenant.
+
+Le jour ou j'aurais une position a lui offrir, voudrait-elle etre ma
+femme; m'attendrait-elle jusque-la; ferait-elle ce credit a mon amour?
+C'etaient la les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je
+voulais qu'elle repondit franchement, sans detours, sans equivoque, par
+oui ou par non.
+
+Le temps a marche depuis le moment ou je regardais le mariage comme
+un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas
+m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point,
+j'etais insouciant de l'avenir, j'etais heureux du present, j'avais mon
+pere, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je
+n'ai plus mon pere, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.
+
+Cependant, malgre mon desir de prolonger mon sejour a Cassis, cela ne
+fut pas possible.
+
+--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le general,
+lorsque nous nous levames de table, mais je vous engage a partir pour
+Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard.
+La premiere impression est celle qui nous decide. Faites-lui votre recit
+avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-meme votre
+affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore.
+Quant a Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui ecrire
+tout de suite.
+
+--Je voudrais que M. de Solignac ne parut pas dans tout ceci.
+
+--Pas de susceptibilite, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac
+ce que je crois utile et ne vous en melez en rien. J'agis pour moi, par
+amitie pour vous, et arriere de vous. Vous ne cherchez pas un eclat,
+n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous
+avez quitte votre regiment parce que votre conscience vous defendait
+d'executer les ordres du ministre?
+
+--Assurement non; je ne suis pas glorieux de ma resolution; je suis
+desole d'avoir ete oblige de la prendre.
+
+--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous
+aussitot que possible.
+
+--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.
+
+Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec
+stupefaction.
+
+--Vous, capitaine! s'ecria-t-il, qu'est-il arrive a votre escadron?
+
+--Rien.
+
+--Vous etes blesse?
+
+--Nous n'avons pas eu d'engagement.
+
+--Mais alors, parlez donc.
+
+--C'est ce que je desire, et je vous demande cinq minutes.
+
+Je lui racontai ce qui s'etait passe depuis notre depart de Marseille
+jusqu'a l'execution du bucheron.
+
+--Et vous avez abandonne votre commandement; vous avez laisse mes hommes
+sous les ordres de Mazurier!
+
+--Que pouvais-je faire?
+
+--Rester a votre poste et accomplir la mission que je vous avais
+confiee.
+
+--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquee, etait une mission
+de paix, non d'assassinat.
+
+--Vous avez deserte votre poste.
+
+--C'est vrai, colonel, et je ne me defends pas contre cette accusation
+qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de
+n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.
+
+--Si vous ne pouviez pas la mener a bonne fin, il ne fallait pas
+l'accepter, monsieur.
+
+--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma demission?
+
+--Et vous ne l'avez pas donnee.
+
+--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse
+aussi severement que je l'ai condamnee moi-meme. Mais vous savez comment
+j'ai ete entraine. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui
+m'obligeait a combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez
+represente que ce que vous attendiez de moi, ce n'etait pas d'engager la
+lutte, mais de l'empecher. Cette consideration m'a decide. Elle a ete
+l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes desirs, car ce n'etait pas
+de gaiete de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma demission.
+Ce n'etait pas par degout de la vie militaire que je voulais la quitter.
+Bien des liens me retenaient solides et resistants, plus resistants meme
+que vous ne pouvez l'imaginer.
+
+--J'ai toujours cru que vous aimiez votre metier.
+
+--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'etais
+decide a y renoncer, c'etait apres une lutte douloureuse. Vos instances
+et les considerations dont vous les appuyiez ont fait violence a ma
+resolution. Vous m'avez montre ce qu'il y avait de bon dans cette
+mission, et j'ai cesse de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant
+qu'une occasion pour revenir sur une resolution qui me desesperait,
+j'ai saisi celle que vous me presentiez. La est mon tort, colonel, ma
+faiblesse et ma lachete.
+
+--Voulez-vous dire que je vous ai conseille une lachete, monsieur?
+
+--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous
+agissiez en vue du bien general, tandis que moi j'ai agi en vue de mon
+propre interet, miserablement, avec egoisme. Et j'en ai ete puni comme
+je le meritais. Si j'avais persiste dans ma demission comme je le
+devais, nous ne serions point dans la facheuse position ou nous nous
+trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le regiment et moi-meme.
+
+Le colonel resta pendant assez longtemps sans repondre, arpentant son
+cabinet en long et en large a grands pas, les bras croises, les sourcils
+crispes. Enfin il s'arreta devant moi.
+
+--Voyons, dit-il, etes-vous homme a faire tout ce que vous pouvez pour
+que nous sortions au mieux, le regiment et moi, de cette position
+facheuse?
+
+--Tout, colonel, excepte cependant de reprendre ma demission.
+
+--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre
+quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez
+votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.
+
+Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.
+
+Le dessein du colonel etait simple: il voulait me faire sortir du
+regiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu
+sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie
+serait aussi la raison qui motiverait ma demission. Par ce moyen il se
+mettait a l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser
+d'avoir confie un commandement a un officier mal pensant: le regiment
+aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de recompenses, il
+aurait droit a en reclamer sa part.
+
+Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier role;
+mais je n'avais pas a me plaindre, puisque j'etais le coupable. Si je
+n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait,
+rien de tout cela ne serait arrive: le bucheron eut ete fusille par
+l'ordre de Mazurier, au lieu de l'etre par le gendarme, voila tout.
+
+Quant a moi, je me serais epargne les hesitations et les hontes de ces
+quelques jours.
+
+Je passai le temps de ma maladie en proie a des reflexions qui n'etaient
+pas faites pour egayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini
+avec le tourment et l'incertitude.
+
+Si j'avais tranche la question de la demission, il m'en restait deux
+autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et penible:
+c'etaient celles qui touchaient a Clotilde et a ma position; et la
+l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.
+
+Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'etait rien et
+qui n'avait rien? C'etait folie de l'esperer, folie d'en avoir l'idee.
+
+Si j'avais hesite a parler de mon amour au general, alors que je n'etais
+que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'etais rien?
+
+Quel pere donnerait sa fille a un homme qui n'avait pas de position, qui
+n'avait pas un metier?
+
+Car telle etait la triste verite: je n'avais meme pas aux mains un outil
+pouvant me faire gagner cent sous par jour.
+
+A quoi est bon dans la societe un homme que son education et sa
+naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'a
+commander d'une voix claire: "Arme sur l'epaule, guide a droite;" et
+autres manoeuvres fort utiles a la tete d'un regiment, mais tout a fait
+superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les
+jambes?
+
+Cette question de position etait donc la premiere a examiner et a
+resoudre; apres viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait
+venir.
+
+Jusqu'a ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde
+m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague ou elle avait
+la prudence de vouloir rester. C'etait deja beaucoup d'avoir le present,
+et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son
+amour.
+
+J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et,
+apres l'avoir bien tournee, retournee, je m'arretai a la seule idee qui
+me parut praticable: c'etait de demander une place dans les bureaux des
+freres Bedarrides.
+
+Aussitot que l'affaire de ma demission fut terminee,--et elle le fut
+conformement aux desirs du colonel,--j'allai frapper a la porte du
+bureau de MM. Bedarrides.
+
+On me croyait toujours a Paris, on fut surpris de me voir, mais on le
+fut bien plus encore quand j'eus explique l'objet de ma visite.
+
+--Votre demission! s'ecrierent les deux freres en levant les bras au
+ciel, vous avez donne votre demission?
+
+Et ils me regarderent avec etonnement comme si l'homme qui donne sa
+demission etait une curiosite ou un monstre.
+
+--Le fait est, dit l'aine apres un moment de reflexion, qu'on ne peut
+pas fusiller les gens dont on partage les opinions.
+
+Mais le premier moment de surprise passe, ils examinerent ma demande
+avec toute la bienveillance que j'etais certain de rencontrer en eux.
+
+La seule difficulte etait de savoir a quoi l'on pouvait m'employer, car,
+apres m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la
+navigation, ils s'etaient bien vite convaincus que j'etais, sur ces
+sujets, d'une ignorance honteuse.
+
+--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne
+serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme
+simple commis a 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.
+
+--Je me contenterai tres-bien de 1,800 francs pour commencer.
+
+--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons,
+Barthelemy, donne-moi une idee?
+
+--Je te fais la meme demande, Honore.
+
+J'etais vraiment touche de voir ces deux braves gens s'ingeniant a me
+venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas.
+
+Ils m'avaient interroge sur ce que je savais, et mon fonds etait, helas!
+celui de tout le monde; tout a coup, dans la conversation, je dis que
+j'ecrivais et parlais l'espagnol comme le francais.
+
+--Et vous ne le disiez pas! s'ecrierent-ils; nous sommes sauves; nous
+avons des affaires considerables avec l'Amerique espagnole; vous ferez
+la correspondance.
+
+Me voila donc chez les freres Bedarrides charge de la correspondance
+avec le Chili, le Perou, l'Equateur et le Mexique.
+
+
+
+XXXIX
+
+L'affaire de ma demission, compliquee des scrupules prudents de mon
+colonel, m'avait amene a entretenir une correspondance active avec le
+general Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui
+avais ecrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journee, je lui
+avais envoye une seconde lettre.
+
+Mais en sa qualite de vieux militaire qui meprise le papier blanc
+et considere le travail de la correspondance comme une annexe du
+menage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait charge
+Clotilde de me repondre.
+
+Par ce moyen, nous avions trouve l'occasion d'echanger bien des pensees
+qui n'avaient aucun rapport avec ma demission, mais qui nous touchaient
+personnellement, nous et notre amour.
+
+J'avais ete assez gauche dans cette conversation par a peu pres;
+Clotilde, au contraire, y avait revele d'admirables qualites; elle avait
+un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation
+sans les exprimer directement; ses lettres etaient des chefs-d'oeuvre
+d'insinuation et d'allusion qui, pour un etranger, eussent ete
+absolument incomprehensibles et qui, pour moi, etaient delicieuses;
+chaque mot etait une promesse, chaque sous-entendu une caresse.
+
+Aussitot qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bedarrides, je
+lui ecrivis cette bonne nouvelle, car elle etait alors a Toulon avec son
+pere, et, a ma lettre, elle fit une reponse qui me remplit d'esperance.
+
+Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touche la veritable raison qui
+m'avait fait rester a Marseille, elle insistait surtout dans sa reponse
+sur cette raison, se montrant heureuse pour son pere et pour elle d'une
+determination qui assurait la continuite de nos relations. Et la-dessus
+elle rappelait ce qu'avaient ete ces relations depuis cinq mois,
+marquant d'un trait precis ce qui pour nous deux etait des souvenirs
+d'amour.
+
+Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je
+commencai cette vie nouvelle si differente de celle pour laquelle je
+m'etais prepare.
+
+Sans doute ma carriere militaire etait finie pour jamais; aucun des
+chateaux en Espagne que j'avais batis autrefois dans mes heures de
+reverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amities
+etaient brisees, et cela etait dur et cruel.
+
+Mais enfin, dans ce desastre qui s'etait abattu sur moi, je n'etais pas
+englouti: une esperance me restait pour me guider et me donner la force
+de lutter; si j'avais le courage perseverant, si je ne m'abandonnais
+pas, un jour peut-etre j'approcherais du port et je pourrais saisir la
+main qui se tendait vers moi; la distance etait longue, les fatigues
+seraient grandes; qu'importe, je n'etais pas perdu dans la nuit noire
+sur la mer immense; j'avais devant les yeux une etoile radieuse,
+Clotilde.
+
+Aussi, quand madame Bedarrides revint sur certaines propositions dont
+elle m'avait deja touche quelques mots a mon arrivee a Marseille, me
+fut-il impossible d'y repondre dans le sens qu'elle desirait.
+
+Les Bedarrides, les deux freres, la femme de l'aine et Marius se
+montraient tous d'une bonte exquise pour moi, et il n'etait sorte
+d'attentions et de prevenances qu'ils ne me temoignassent. Avec une
+delicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils
+s'ingeniaient a me servir, et a la lettre ils me traitaient comme si
+j'avais ete leur fils.
+
+--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre pere,
+disaient-ils; c'est a lui que nous devons d'etre ce que nous sommes, et
+nous aimons a payer nos dettes.
+
+--Capital et interets.
+
+--Et interets des interets.
+
+Le dimanche qui avait suivi mon entree dans les bureaux, j'avais ete
+invite a venir passer la journee a la villa, et si peu dispose que je
+fusse a paraitre dans le monde, je n'avais pu refuser.
+
+Comme tous les dimanches, il y avait grand diner, et a table on me placa
+a cote d'une jeune fille de quatorze a quinze ans, que Marius me dit
+etre sa cousine, c'est-a-dire la niece de MM. Bedarrides. Je ne fis
+pas grande attention a cette jeune fille, que je traitai comme une
+pensionnaire, ce qu'elle etait d'ailleurs, etant sortie de son couvent a
+l'occasion des fetes de Noel.
+
+Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bedarrides m'appela dans un petit
+salon, ou nous nous trouvames seuls.
+
+--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.
+
+--La grosse dame que j'avais a ma droite, ou la jeune fille qui etait a
+gauche?
+
+--La petite fille.
+
+--Elle est charmante et je crois qu'elle sera tres-jolie dans deux ou
+trois ans.
+
+--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre niece; elle sera
+l'heritiere de mon beau-frere, avec Marius et ma fille; et une heritiere
+qui meritera attention.
+
+J'avais aborde cet entretien sans aucune defiance; mais ce mot m'eclaira
+et me montra le but ou madame Bedarrides voulait me conduire: c'etait la
+reprise de nos conversations d'autrefois.
+
+--Je crois qu'il faudra se sentir appuye par quelques millions pour la
+demander en mariage.
+
+--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous
+sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres
+que nous savons reconnaitre et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi
+elle ne deviendrait pas votre femme.
+
+--Moi, madame?
+
+--Pourquoi cet etonnement? C'est un projet que je caresse depuis
+longtemps de vous marier. Je vous en ai parle lors de votre arrivee a
+Marseille, et si je ne vous ai point fait connaitre Berthe a ce moment,
+c'est qu'elle etait a son couvent, et qu'il n'y avait point urgence a
+la faire venir. Vous avez alors repousse mon projet. Je le reprends
+aujourd'hui.
+
+--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils etaient alors.
+
+--Sans doute; vous etiez officier et vous ne l'etes plus; vous aviez un
+bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'etait pas a
+votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitie etaient
+attachees; c'etait a votre personne. Vous etes toujours le jeune homme
+que nous aimions et ce que vous avez fait a redouble notre estime pour
+vous. Vous voici maintenant dans notre maison.
+
+--Simple commis.
+
+--Mon mari et mon beau-frere ont ete plus petits commis que vous, et
+ce n'est pas nous qui pouvons avoir des prejuges contre les commis;
+d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Legion
+d'honneur, quand on a votre education, on n'est pas un commis ordinaire.
+Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a du vous donner dans notre
+maison restera toujours le votre. Qui sait, vous pouvez prendre gout
+au commerce et arriver tres-facilement a avoir un interet dans notre
+maison?
+
+--Ce n'est pas le gout qui me manquerait.
+
+--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantome des
+difficultes d'argent; on sort toujours des difficultes de ce genre et
+l'on trouve toujours de l'argent; c'est meme ce qui se trouve le plus
+facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon
+projet et c'est la ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frere
+commencent a etre fatigues des affaires; ils seraient heureux de
+pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce
+reviendra a Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et
+nous verrions avec plaisir Marius prendre un associe. Si cet associe
+etait le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que
+mon beau-frere donnera a sa niece, les choses s'arrangeraient
+merveilleusement. N'est-ce point votre avis?
+
+J'etais vivement touche de cette proposition, car ce n'etait plus un
+projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent a en faire dans
+le monde pour le plaisir de batir des romans avec un denoument reel.
+C'etait un projet serieux qui avait un tout autre but que d'arriver a la
+conclusion des comedies du Gymnase: "Le mariage de Leon et de Leonie."
+Il ne s'agissait plus d'une jeune fille a laquelle on cherchait un mari;
+il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.
+
+A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'etait pas
+possible de repondre par une defaite polie ou par des paroles vagues, il
+fallait la franchise et la sincerite.
+
+--Soyez persuadee, dis-je, que vous ne vous adressez pas a un ingrat et
+que jamais je n'oublierai le temoignage d'amitie que vous venez de me
+donner. Vous avez eu pour moi la generosite d'une mere.
+
+--Je voudrais en etre une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce
+sentiment maternel qui m'a inspire mon idee.
+
+--C'est ce sentiment maternel qui me penetre de gratitude, et c'est lui
+qui me desole si profondement en ce moment.
+
+--Je vous desole? et pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne puis accepter.
+
+--Ma niece ne vous plait point? dit-elle, avec un accent fache.
+
+--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre niece, qui est charmante,
+ni de votre famille a laquelle je serais heureux d'etre uni par des
+liens plus etroits que ceux de l'amitie et de la reconnaissance; mais je
+ne suis pas libre.
+
+--Vous aimez quelqu'un?
+
+--Oui, une jeune fille qui, j'espere, sera ma femme un jour.
+
+Madame Bedarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle
+garda le silence; elle etait blessee de ma reponse et evidemment elle
+s'efforcait de ne pas laisser paraitre ce qui se passait en elle. Pour
+moi, embarrasse, je ne trouvais rien a dire. A la fin elle se leva et
+je la suivis pour rentrer dans le salon; mais pres de la porte elle
+s'arreta:
+
+--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas repondre a cette question, seulement je vous
+promets que le jour ou mon mariage sera decide, vous serez la premiere
+personne a qui j'en parlerai.
+
+--Je n'ai aucune curiosite, croyez-le.
+
+--Arrivez donc, dit M. Bedarrides aine, lorsque nous entrames dans le
+grand salon ou tout le monde etait reuni, j'allais aller vous deranger.
+
+Puis s'adressant a sa femme:
+
+--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper
+sa prefecture: il a recu sa nomination il y a deux heures.
+
+--Ah! vraiment, dit madame Bedarrides avec une surprise qu'elle ne sut
+pas cacher.
+
+A sa place j'aurais peut-etre ete moins maitre de moi qu'elle ne l'avait
+ete elle-meme, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination
+de prefet, etait cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyage a mon
+retour de Paris et qui voulait qu'on fit autour de Louis-Napoleon "la
+greve des honnetes gens." Comme il avait preche "sa greve" dans tous les
+salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi
+le coup d'Etat, on avait le droit d'etre etonne de cette nomination.
+
+--Votre surprise, dit-il a madame Bedarrides, ne sera jamais plus grande
+que n'a ete la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de prefet, et
+mon premier mouvement a ete de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
+plus severe pour le prince que ne l'a ete le pays, et puisque la France
+vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas
+avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept
+millions d'electeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la
+pratique des affaires apportent leur concours a ce nouveau gouvernement
+qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que
+j'appellerai "le rempart des honnetes gens" pour le maintenir dans la
+bonne voie.
+
+Puis, apres ce petit discours debite serieusement avec une voix que la
+conviction rendait vibrante, "ce rempart des honnetes gens" fit le tour
+du salon pour recevoir les felicitations dues a son abnegation.
+
+Je m'etais retire dans la salle de billard pour echapper a l'etreinte de
+sa poignee de main, mais il vint m'y rejoindre.
+
+--Je vois que, vous aussi, vous etes etonne, dit-il, et de votre part,
+je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donne votre
+demission. Aussi je veux vous expliquer le veritable motif de mon
+acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique devore; car,
+pour moi, je n'ai pas change dans mes idees; le droit est le droit; s'il
+en etait autrement, ce serait a quitter la societe. Mais les femmes, les
+femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais a connaitre les sacrifices
+qu'elles imposent a notre conscience.
+
+
+
+XL
+
+Le sejour de Clotilde et de son pere a Toulon se prolongea pendant
+plusieurs semaines. Enfin je recus une lettre qui m'apprenait leur
+retour a Cassis et m'invitait a venir passer une journee avec eux.
+
+J'aurais voulu partir aussitot, mais je n'avait plus ma liberte
+d'autrefois, mes journees etaient prises a mon bureau depuis huit heures
+du matin jusqu'a sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que
+de mes seuls dimanches.
+
+Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la reception de cette lettre
+ou plutot le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le
+soir, a quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir
+apres mon bureau. Avec ma liberte, j'avais aussi perdu mon cheval et
+c'etait quatre lieues a faire a pied. Mais il n'y avait pas la de quoi
+m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne
+pour les reveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la
+fantaisie de l'esprit qui s'echauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs
+m'etait propice: la nuit etait douce et la lune, dans son premier
+croissant, eclairait de sa pale lumiere un ciel bleu crible d'etoiles,
+le silence mysterieux de la montagne deserte n'etait trouble que par
+le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
+chemin.
+
+J'allai frapper a la porte de la _Croix-Blanche_, et, apres une station
+assez longue, la servante, endormie comme a l'ordinaire, vint m'ouvrir.
+Je ne me rappelle pas avoir passe une meilleure nuit: mon sommeil fut un
+long reve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans
+une delicieuse feerie.
+
+Le lendemain matin, j'eus peine a attendre le moment du dejeuner; mais,
+rendu prudent par l'espoir meme de mon amour, je m'imposai le devoir de
+ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le general qu'a une heure
+convenable. C'etait un sacrifice que je faisais a Clotilde; elle me
+saurait gre de lui laisser toute sa liberte et trouverait bien moyen de
+me recompenser de cette attente irritante.
+
+Enfin l'heure sonna et au deuxieme coup je tirai la sonnette du general.
+
+Mais en entrant dans le salon je m'arretai frappe au coeur; assis pres
+du general mais tourne vers Clotilde, a laquelle il s'adressait, se
+tenait M. de Solignac.
+
+Comme je restais immobile, le general me tendit la main.
+
+--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour
+vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me
+paraissent inutiles, mais qu'on croit necessaires.
+
+--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avancant de deux pas, c'est
+moi qui tiens a vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montre
+envers vous trop de vivacite, trop d'exigences, je vous en temoigne mes
+vifs regrets. Nous etions dans des circonstances ou les paroles vont
+souvent au dela de la volonte. Chacun de notre cote nous obeissions a
+notre devoir, la est notre excuse.
+
+Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'etais
+loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixes sur les miens, et
+l'expression de son regard n'etait pas douteuse, je devais tendre la
+main a M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.
+
+--Les opinions ne doivent pas diviser les honnetes gens, dit le general,
+il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien a voir dans cette
+affaire, ou vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.
+
+Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et litteralement
+avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de
+Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme
+irresistible, tout mon etre se revolta dans une horripilation nerveuse,
+comme a un attouchement immonde.
+
+Apres avoir salue le general, je revins a Clotilde et m'inclinai vers
+elle.
+
+--Que m'avez-vous fait faire? dis-je a voix basse.
+
+--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me
+brulerent.
+
+Toute la journee fut employee a chercher l'occasion de me trouver seul
+un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parut se preter a mon desir,
+il nous fut impossible de rencontrer ce tete-a-tete.
+
+Rien de ce que nous preparions ne se realisa selon nos arrangements, et,
+jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.
+
+Humilie de ma lachete du matin, j'etais irrite par cette continuelle
+surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde
+veillait sur ma colere, et d'un regard ou d'un mot me rappelait a la
+raison.
+
+Le soir s'approchait, et j'allais etre oblige de repartir sans avoir pu
+lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela
+pres d'elle.
+
+--Messieurs, n'ecoutez pas, dit-elle a M. de Solignac, a l'abbe Peyreuc
+et a son pere, j'ai deux mots a dire a M. de Saint-Neree; c'est un
+secret que vous ne devez pas connaitre.
+
+--Un secret de petite fille, dit l'abbe en plaisantant.
+
+--Non, un secret de grande fille.
+
+Et, m'attirant dans un angle du salon:
+
+--Il faut que je vous parle, dit-elle a voix basse; ici c'est
+impossible. Tachez de prendre un visage souriant en ecoutant ce que je
+vais vous dire. Trouvez-vous apres-demain matin au cabanon; arrivez la
+nuit par les bois, et faites en sorte de n'etre pas apercu. Vous vous
+cacherez dans le hangar en m'attendant. Si a neuf heures je ne suis pas
+arrivee, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes
+lettres.
+
+--Eh bien! dit l'abbe Peyreuc, la confession est longue.
+
+--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous etes
+curieux, monsieur l'abbe, je peux vous la repeter si vous voulez; il n'y
+a de secret que pour mon pere et M. de Solignac.
+
+--Y pensez-vous, chere enfant, repeter une confession?
+
+Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une
+contenance.
+
+Je revins a Marseille profondement trouble, partage entre l'angoisse
+et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystere et ces
+precautions? Pourquoi m'avoir demande d'apporter ses lettres?
+
+Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de maniere a
+arriver a Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du general
+bati a la limite des grands bois qui s'etendent jusqu'au cap de l'Aigle,
+je devais traverser le village.
+
+J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune etait
+couchee depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse;
+quelques chiens, eveilles par le bruit de mes pas sur les cailloux
+roulants, me saluerent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se
+repetant et se repondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans
+le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.
+
+A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barriere grincant sur
+ses gonds rouilles. C'etait Clotilde. Elle vint droit au hangar.
+
+Avant qu'elle eut pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps
+je la tins serree, embrassee, sans echanger une parole; nos coeurs, nos
+regards se parlaient.
+
+Elle se degagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant
+longuement:
+
+--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navree.
+
+Je fus epouvante de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup
+mortel.
+
+--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai a
+vous apprendre est terrible.
+
+--Parlez, parlez, chere Clotilde, cette angoisse est affreuse.
+
+--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous
+porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre,
+il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez
+entendre. Celles-la ne vous seront pas cruelles.
+
+En prononcant ces derniers mots son regard desole s'attendrit.
+
+--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parle de votre
+amour et jamais je ne vous ai repondu d'une facon precise. Si j'ai agi
+ainsi ce n'etait point par prudence ou par duplicite; ce n'etait pas non
+plus parce que je restais insensible a votre amour. Non. Mais je voulais
+que mon aveu, je voulais que le mot "je vous aime" ne sortit point des
+levres de la jeune fille, mais fut dit par la femme a son mari.
+
+--Chere Clotilde, cher ange!
+
+--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est demon, ou, plus justement,
+c'est malheureuse, car cet aveu qui m'echappe maintenant dans cette
+heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la
+femme.
+
+--Clotilde, mon Dieu!
+
+--Oui, tremblez, desolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront
+toujours au-dessous de l'epouvantable verite; votre femme, je ne pourrai
+l'etre jamais, car je vais devenir celle d'un autre.
+
+Elle se detourna vers le mur et cacha sa tete entre ses mains. Pour moi,
+immobile devant elle, je restai partage entre la douleur la plus atroce
+que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.
+
+Apres un certain temps, elle reprit:
+
+--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de
+votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.
+
+Je baissai les yeux.
+
+--Il y a quelque temps, vous avez pris une resolution qui vous a ete
+terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hesite, et vous
+vous etes sacrifie a votre devoir. Aujourd'hui, c'est a mon tour de
+souffrir et de me sacrifier au mien. J'epouse M. de Solignac.
+
+A ce nom la fureur m'emporta et je me lancai sur elle; mais elle ne
+recula point et ses yeux resterent fixes sur les miens; mes mains levees
+pour l'etouffer s'abaisserent; je retombai aneanti contre les roseaux.
+
+--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'ecoutiez, non pour que je me
+justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce
+crime est possible. Mon pere n'est pas riche, vous le savez, et meme ses
+affaires sont fort embarrassees; en ces derniers temps, on lui avait
+fait esperer que si les projets du prince reussissaient il serait nomme
+senateur. Le senat c'etait pour lui la fortune et pour moi c'etait
+l'independance; j'etais libre de devenir la femme de celui que j'aime;
+mais cette esperance ne se realise pas: mon pere ne sera pas senateur,
+et M. de Solignac l'est ou plutot il le sera dans quelques jours.
+Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y
+ait la-dessous quelque machination infame, c'est possible. Je ne suis
+sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime
+pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.
+
+--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.
+
+--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon
+pere dans la misere? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez
+refait une position? Vous savez bien qu'a son age on n'attend pas.
+Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car
+j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon pere! pensez a ce que
+serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il
+permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
+C'est a moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas
+sans crier, et sans me plaindre, et voila pourquoi j'ai voulu vous voir
+ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot
+que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.
+
+Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos
+baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une meme etreinte et
+ses caresses se melerent a mes caresses.
+
+Eperdus, enivres par la joie, exaltes par la douleur, nous n'etions plus
+maitres de nous.
+
+Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je
+l'aimais trop pour pouvoir resister a mon amour; et, d'un autre cote, je
+l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette derniere entrevue un
+souvenir deshonore.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te
+regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.
+
+--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.
+
+Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restames
+longtemps embrasses. Mais, grace au ciel, je pus m'arracher a cette
+etreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai
+en courant.
+
+
+
+XLI
+
+Ce que furent les journees qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre
+premier et notre dernier, je renonce a le dire.
+
+Tantot je voulais ecrire a Clotilde pour lui demander un nouveau
+rendez-vous, sous le pretexte de lui rendre ses lettres que j'avais
+gardees. Et alors, profitant de son emotion et de son trouble, je ferais
+d'elle ma maitresse. Au lieu de m'arracher a ses etreintes, je les
+provoquerais, et si elle me resistait, je saurais bien, par un moyen ou
+par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa resistance. Une fois
+qu'elle se serait donnee a moi, elle n'epouserait pas ce Solignac, et si
+malgre cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits
+a faire valoir.
+
+Tantot je voulais quitter la France, et je demandai meme a M. Bedarrides
+aine de m'envoyer au Perou. Malgre mes prieres, il ne voulut pas me
+laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec
+inquietude, cherchant a lire sur mon visage si j'etais devenu fou.
+
+Que ne l'etais-je reellement? On dit que les fous ne se souviennent pas
+et qu'ils vivent dans leur reve. Peut-etre ce reve est-il douloureux,
+mais il me semble qu'il ne peut pas l'etre autant que la realite, alors
+que tout en nous, la raison, l'imagination, la memoire, se reunit pour
+nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.
+
+Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'etait la
+ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts memes que je faisais
+pour m'arracher a mon obsession, m'y ramenaient irresistiblement.
+
+Le travail de mon bureau, auquel je m'etais applique dans les premiers
+temps, quand j'esperais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde,
+n'etait pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'esperance
+d'aucune sorte, a retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne
+parce que notre main nous obeit toujours; mais ma tete n'avait pas, par
+malheur, la docilite de mes doigts, et les traductions que j'apportais
+aux freres Bedarrides etaient pleines d'erreurs grossieres. Ils me
+reprenaient doucement, sans se facher; ils s'inquietaient de ce qui se
+passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient
+des raisons pour m'excuser: la mort de mon pere, ma demission qui
+troublaient ma raison.
+
+M. de Solignac etait devenu un personnage dont les journaux
+s'occupaient; un matin, en ouvrant le _Semaphore_, pour y chercher un
+renseignement commercial, mes yeux furent attires par son nom qui, au
+milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caracteres de feu. Je
+voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientot,
+je le repris: un entrefilet annoncait le mariage de M. de Solignac,
+senateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du general Martory.
+"Ainsi, disait la note, vont se trouver reunies deux illustrations de
+l'Empire..." Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait
+dans mes mains comme une feuille secouee au bout d'une branche par une
+bourrasque.
+
+Ce ne fut pas tout. Deux jours apres, je recus une lettre ecrite par le
+general lui-meme. En deux lignes, il me demandait de venir a Cassis le
+dimanche suivant, afin de diner d'abord, puis ensuite "pour entendre une
+communication importante" qu'on avait a me faire.
+
+Mon premier mouvement fut de me mettre a l'abri d'une lachete du coeur
+et je repondis qu'il m'etait, a mon grand regret, impossible d'accepter
+cette invitation.
+
+Puis ce devoir envers moi-meme accompli, j'eus un peu de tranquillite,
+au moins de tranquillite relative.
+
+Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma resolution, et
+pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir
+ecouter cette communication; sans doute, c'etait un moyen trouve par
+Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui resulterait de cette
+entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je ceder
+sans lutter jusqu'au bout?
+
+Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au
+haut de la cote, a l'endroit ou la vue embrasse tout le village dans
+son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je
+m'arretai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier
+de roc.
+
+Devant moi s'etalait le village ramasse au bord de la mer, et par-dessus
+le toit des maisons emergeait le grand platane que j'avais apercu tout
+d'abord quand j'etais venu la premiere fois a Cassis. Comme ce temps
+etait loin!
+
+Une petite colonne de fumee blanche montait dans les branches denudees
+du platane et me marquait la place precise de sa maison. Elle etait la,
+et peut-etre elle pensait a moi, peut-etre m'attendait-elle.
+
+Mais, qu'irais-je faire la? cet homme etait pres d'elle. Je ne pourrais
+lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que
+je l'aimais, que je souffrais. Et apres? Si la pensee de cet amour et de
+ces souffrances ne l'avait pas arretee dans son projet, mes plaintes,
+mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arriere.
+
+Peut-etre n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle
+voulait bien le dire; sans doute, elle n'eut jamais epouse M. de
+Solignac, simple commandant, mais le senateur! Et bien des propos
+contre lesquels je m'etais fache me revinrent a la memoire, bien des
+observations, bien des petits faits qui m'avaient blesse.
+
+Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne
+voulant pas m'exposer a retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai
+toutes ses lettres dans un volume que je remis a la voiture de Cassis.
+Ainsi, je n'aurais plus de pretexte pour vouloir la voir.
+
+Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthelemy Bedarrides m'appela
+dans son bureau.
+
+--Vous m'avez demande a aller au Perou il y a quelque temps, me dit-il,
+je n'ai point accepte cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller
+a Barcelone? Nous avons la une affaire embrouillee qui a besoin d'etre
+traitee de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous
+en charger. En meme temps, je crois que ce petit voyage vous serait
+salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, apres
+les epreuves que vous venez de traverser.
+
+Evidemment on s'etait occupe de moi dans la famille Bedarrides pendant
+la journee du dimanche. Les deux freres s'etaient plaints de mes
+erreurs; madame Bedarrides avait parle; Marius avait raconte ce qu'il
+savait, et l'on etait arrive a cette conclusion: qu'il fallait, pour me
+guerir, m'eloigner de Marseille. De la cette proposition de voyage, car
+on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillee un negociateur tel
+que moi.
+
+J'hesitai un moment, car, apres avoir voulu partir, j'avais presque peur
+maintenant de m'eloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures apres,
+je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone.
+
+Je croyais n'etre que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais,
+a Barcelone, je recus une lettre de M. Bedarrides qui m'envoyait a
+Alicante, d'Alicante on m'envoya a Carthagene, de Carthagene a Malaga,
+et de Malaga a Cadix. Quand je rentrai a Marseille, il y avait six
+semaines que j'en etais parti.
+
+Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les freres
+Bedarrides esperaient; il avait occupe mon temps, il n'avait pas
+distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cesse une
+minute de penser a Clotilde et de la voir.
+
+Le seul soulagement que j'y avais gagne avait ete de ne pas savoir le
+moment precis de son mariage et de n'etre pas ainsi tente de courir
+a Cassis, pour la voir a l'eglise mettre sa main dans celle de ce
+Solignac.
+
+Pour etre juste, il faut dire que j'avais gagne autre chose encore: une
+resolution, celle de quitter Marseille et d'aller a Paris.
+
+Quand je fis part de cette resolution aux freres Bedarrides, ils
+pousserent les hauts cris.
+
+--Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'etais donc fou: ils
+etaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires;
+je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes
+appointements a la fin de l'annee.
+
+Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ebranler, et je leur
+expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce
+n'existant plus, je ne pouvais pas y rester.
+
+Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment ou l'on se fatigue de
+s'occuper des gens qui refusent obstinement tout ce qu'on leur propose.
+Ce fut ce qui arriva avec les freres Bedarrides: ils m'abandonnerent a
+mon malheureux sort, desoles de mon entetement et regrettant de n'avoir
+pas le droit de me faire soigner par un medecin alieniste.
+
+Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu a Cassis: Clotilde
+etait a Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas expose a la
+rencontrer et je verrais au moins son pere: nous parlerions d'elle.
+
+Au temps ou je venais chaque semaine a Cassis, la maison du general
+etait la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs
+a toutes les fenetres, et les ferrures de la porte, frottees chaque
+matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre.
+
+Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures
+rouillees; en tirant la chaine de la sonnette, je me rougis les mains.
+Comme on ne me repondait point et que la porte etait entrebaillee,
+j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de proprete, etait dans
+le meme etat de salete que la porte: les dalles etaient boueuses, des
+souliers trainaient ca et la, et des vieux habits couverts d'une couche
+de poussiere pelucheuse etaient accroches contre les murailles.
+
+J'avancai jusqu'au salon sans trouver personne; arrive la, j'entendis
+des eclats de voix dans le jardin et je vis le general, un fusil de
+munition a la main, faisant faire l'exercice a un grand paysan de
+dix-huit a dix-neuf ans.
+
+--Au commandement: "Portez, arme!" criait le general, vous saisissez
+vivement votre arme: une, deusse.
+
+Et il fit resonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur
+sergent instructeur. Mais a ce moment il m'apercut, et venant vivement a
+moi, il me prit les deux mains.
+
+--Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons
+dejeuner ensemble, si toutefois il y a a manger, car maintenant ce
+n'est plus comme autrefois. J'ai remplace ma vieille servante par ce
+garcon-la, a qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est
+pas fort sur la cuisine; mais a la guerre comme a la guerre.
+
+Nous nous mimes a table.
+
+--Cela rejouit le coeur, dit le general en me regardant, d'avoir une
+honnete figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui
+n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fache qu'il est, je crois, par le
+mariage de Clotilde, et l'abbe a ses douleurs. Je suis seul, toujours
+seul. On devait m'emmener a Paris; mais le mariage fait, monsieur mon
+gendre a trouve que je le generais moins a Cassis et on m'a abandonne;
+c'est un homme de volonte que monsieur mon gendre. Apres tout, mieux
+vaut peut-etre que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui
+serais un embarras: elle est deja a la mode a Paris et un vieux bonhomme
+comme moi n'est pas amusant a trainer.
+
+Tant que dura le dejeuner, il se plaignit ainsi: cette separation
+l'avait accable; la solitude surtout l'epouvantait.
+
+Apres le dejeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme a
+l'ordinaire, pendant que je me promenerais dans le jardin, mais il
+secoua tristement la tete.
+
+--C'etait la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus
+de musique puisque la musicienne est partie.
+
+--Si je la remplacais aujourd'hui?
+
+Je me mis au piano et lui chantai:
+
+ Elle aime a rire, elle aime a boire.
+
+Ma voix tremblait en commencant, mais je me roidis contre mes emotions.
+
+Tout a coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le
+general qui pleurait.
+
+--Ah! dit-il en me tendant la main, c'etait un gendre comme vous qu'il
+m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons
+ensemble, nous jouerons aux echecs; je vous raconterai Austerlitz et la
+campagne d'Egypte et celle de Russie.
+
+--Helas! je pars ce soir pour Paris.
+
+--Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop
+longtemps sur la terre.
+
+Je le quittai le soir meme, et le lendemain je partis pour Paris.
+
+
+
+XLII
+
+Me voici a Paris, a vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant
+pas de metier aux mains.
+
+Que faire, non pour me creer une position ou pour me gagner une fortune,
+mais pour vivre honnetement et librement?
+
+On a souvent raille l'officier qui va partout cherchant "l'Annuaire", et
+qui, revant haut dans le cafe ou il s'est endormi, demande "l'Annuaire".
+Jusqu'a un certain point la raillerie est fondee. Oui, l'officier vit
+continuellement avec la preoccupation et le souci de son avancement. En
+dehors de l'armee et de son regiment, il ne voit rien et ne s'interesse
+a rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en meme temps il faut
+dire qu'il ne peut pas en etre autrement.
+
+On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans
+foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles
+qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se resigne a tous
+ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en
+ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la
+carriere dans laquelle on est entre, et le but qu'on propose a son
+activite et a son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut
+etre capitaine; colonel, on veut etre general; c'est un devoir qu'on
+accomplit, un droit qu'on poursuit.
+
+Voila pourquoi l'officier qui sort de l'armee, dans un age ou il doit
+travailler encore, est un declasse. Il en est de lui comme du pretre qui
+sort du clerge. Il n'y a rien a faire ni pour l'un ni pour l'autre dans
+la societe; le monde n'est pas organise pour eux, pour leurs besoins,
+pour leurs habitudes, et ils vont se choquant a des moeurs, a des
+usages, a des idees qui ne sont pas les leurs. Partout genes, ils sont
+partout genants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitie on les
+pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-memes, et
+comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils
+pietinent sur place... et surtout sans place.
+
+C'est la mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard
+aurait tout a coup pose au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne:
+ces gens qui l'entourent, courant a leurs affaires ou a leurs
+plaisirs, l'etonnent sans l'interesser; c'est un homme qui regarde une
+fourmiliere.
+
+En venant de Marseille a Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes
+pensees, un livre qui m'a donne a reflechir sur ce sujet; c'est un
+roman de Balzac: _Un menage de garcon_. Le heros ou plus justement le
+principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des
+heros dessines en vue de plaire aux belles ames, le principal personnage
+de ce roman est un officier qui, apres Waterloo, rentre dans la vie
+sociale.
+
+Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspere par les
+deceptions de la defaite, corrompu par les autres autant que par sa
+propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rever
+du soudard et du brigand. Sa mere, il lui demande pour tout service de
+"crever le plus tot possible". Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il
+l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de debauche. Ses amis, il les
+trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils
+sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses
+enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, "ou
+bien ils ne seraient pas ses enfants". Si je devais etre un jour un
+Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux a faire serait de me bruler
+tout de suite la cervelle.
+
+J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idee, et que si je ne l'ai
+point encore mise a execution, c'est que rien ne presse; je ne suis
+point a bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin a
+parcourir avant d'arriver a la pente sur laquelle glissent les Brideau.
+
+Debarque a Paris, mon premier soin a ete de regler les affaires de mon
+pere, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce reglement a ete des
+plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins ete tres-douloureux,
+car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi etaient des
+souvenirs.
+
+J'ai commence par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux
+petites chambres que j'occupe au cinquieme etage d'une maison de la rue
+Blanche; mais l'appartement de mon pere etait assez grand, tandis que
+le mien est des plus exigus. J'ai ete vite deborde, et alors j'ai du me
+debarrasser de bien des objets qui m'etaient precieux. La place se paye
+cher a Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un
+loyer lourd; les cinq cents francs que coute le mien me sont deja assez
+difficiles a payer.
+
+Cet emmenagement a occupe mes premieres semaines de sejour a Paris; et
+comme je ne m'y suis point presse, il a dure assez longtemps. J'avais du
+plaisir a revoir les gravures qui avaient appartenu a mon pere, et qui
+me rappelaient le temps ou nous les feuilletions ensemble. J'avais
+du bonheur a ranger ses livres, ou a chaque page je retrouvais ses
+annotations et ses coups de crayon.
+
+Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me
+permettait de ne point aborder franchement la grande difficulte de ma
+vie.
+
+--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.
+
+Enfin, le moment arriva ou je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et
+ou il fallut bien se decider a prendre un parti.
+
+Ce que je voyais, c'etait que de l'heritage de mon pere, toutes charges
+et dettes payees, il me restait un capital de quatre mille francs,
+c'est-a-dire de quoi vivre pendant deux ans avec economie. Il fallait
+donc qu'avant deux ans je fusse en etat de gagner quinze ou dix-huit
+cents francs par an.
+
+Comment et a quoi?
+
+Un seul moyen se presentait: accepter une place de commis, si j'en
+trouvais une. J'ecrivais assez proprement et je comptais assez vite
+pour oser demander un emploi qui, pour etre rempli convenablement,
+n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmetique.
+
+Le tout maintenant etait donc d'obtenir un emploi de ce genre.
+
+Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continue des relations
+d'amitie depuis le college se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin
+Taupenot, le grand editeur. Paul etait maintenant l'associe de son pere;
+il pourrait sans doute me trouver la place que je desirais, soit dans sa
+maison, soit chez un de ses confreres. Je l'allai trouver.
+
+En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des
+exclamations de surprise comme les freres Bedarrides lorsque je leur
+avais demande a entrer dans leurs bureaux.
+
+--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas.
+
+--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai
+pas de metier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu
+le travail deshonorant?
+
+--Certes non.
+
+--Eh bien, alors donne-moi a travailler. Ce n'est pas une vocation
+irresistible qui m'oblige a etre commis. En donnant ma demission de
+capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur
+d'etre employe dans ta maison, ce qui realiserait tous mes desirs et
+tous mes reves. Force bien malgre moi a cette demission, j'ai su que
+la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai du faire ce que ma
+conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultes,
+et je m'adresse a ton amitie.
+
+--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi
+te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitue a une
+certaine independance d'action et a la liberte de l'esprit; pourras-tu
+rester enferme dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans
+distraction, applique a un travail qui te paraitra fastidieux et qui le
+sera reellement? Crois-tu qu'un bucheron ou un jardinier n'est pas plus
+heureux qu'un commis qui toute la journee demeure penche sur son bureau
+a faire des chiffres?
+
+--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser
+un jardin, tandis que je sais faire des chiffres.
+
+--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me parait impossible qu'un homme
+de ton age qui, pendant dix ans, a vecu a cheval, le sabre a la main,
+puisse tout a coup remplacer son sabre par une plume et vivre enferme
+dans un bureau.
+
+--Il le faut cependant.
+
+--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier
+a ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais
+t'epargner ces souffrances.
+
+--Si tu as un moyen de me faire gagner agreablement mes 1,500 francs,
+dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas.
+
+--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et
+pour nos manuels?
+
+--C'est toujours une plume que tu me proposes.
+
+--Assurement, mais tu travaillerais a tes heures, tu ne serais pas
+enferme dans un bureau, tu aurais ta liberte et tu pourrais facilement
+gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze
+cents francs par an.
+
+--Je ne sais pas ecrire.
+
+--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de
+litteraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment
+ta naivete pour me faire cette reponse. Nous avons des traites
+d'agriculture qui se vendent ma foi tres-bien, et qui ont ete ecrits par
+des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de ble
+d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre,
+et tu peux en augmenter le nombre deja considerable sans deshonneur.
+
+--J'aimerais mieux aligner dix regiments de cavalerie dans le
+Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Ecrire une lettre,
+raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et
+bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'ecrire pour oser me faire
+imprimer.
+
+--Tu refuses, alors?
+
+--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire
+convenablement.
+
+--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer a l'idee
+que tu resterais impunement enferme derriere ce grillage, a l'abri de
+ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais a
+la peine. Quand nous etions au college, tu dessinais d'une facon
+remarquable, et tu m'as envoye d'Afrique deux ou trois croquis
+tres-reussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que
+tu as pour ecrire.
+
+--Mes croquis sont comme mes lettres, sans consequence.
+
+--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce cote nous avons
+chance d'arriver a un resultat. Nous preparons en ce moment un grand
+dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagne de cinq ou
+six mille gravures representant les armes, les costumes, les objets
+quelconques qui ont servi a la guerre chez tous les peuples depuis
+l'antiquite jusqu'a nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre
+de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures
+artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne
+soit pas enleve de _chic_ en sacrifiant tout a l'effet. L'effet n'est
+rien pour un ouvrage comme le notre, qui veut des gravures tirees
+d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le detail pour donner
+les points caracteristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais
+les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est
+necessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans
+le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes
+premiers dessins, et tu arriveras bien vite a une habilete de main qui
+te permettra de ne pas trop travailler.
+
+Evidemment cela etait de beaucoup preferable au bureau. Je remerciai
+Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur
+de ce dictionnaire pour qu'il me guidat.
+
+Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon
+ignorance ni de mon inexperience, et qui par ses conseils me facilita
+singulierement mes premiers pas.
+
+
+
+XLIII
+
+S'endormir capitaine de cavalerie et se reveiller artiste, c'est croire
+qu'on continue un reve commence.
+
+Cependant ce reve est pour moi une realite. Il est vrai que je suis bien
+peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis
+jusqu'a un certain point par le travail, par les habitudes et par les
+relations.
+
+Mon cinquieme etage est divise en ateliers et mon logement est le seul
+qui ne soit pas occupe par des peintres. Les hasards de la vie porte a
+porte ont etabli des relations entre mes voisins et moi, et peu a peu il
+en est resulte pour nous une sorte de camaraderie et d'amitie.
+
+Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une reputation, mais des
+jeunes gens qui m'ont recu parmi eux avec la confiance et la facilite de
+la jeunesse.
+
+Tout d'abord ils ont bien ete un peu effrayes par ma decoration et ma
+tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils
+ont reconnu petit a petit que je n'etais pas si culotte de peau que j'en
+avais l'air.
+
+Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le dejeuner que
+mon concierge me monte. Par la il ne faut pas entendre que je
+vais m'attabler dans une salle a manger ou mon couvert serait mis
+regulierement.
+
+Nous sommes plus simples et plus reserves dans nos habitudes, car les
+uns et les autres nous sommes a peu pres egaux devant la fortune.
+S'ils ont deja du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de
+notoriete et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent
+mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du
+metier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait esperer. Je
+n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilite; Je ne
+sais pas me mettre a ma table et enlever un dessin d'un coup, je me leve
+dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je
+vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement
+qui m'est necessaire, je lis tout le passage qui m'interesse, celui-la
+en amene un autre, je reve, je reflechis et n'avance pas. D'un autre
+cote j'ai des scrupules et des exigences qui m'entrainent dans d'autres
+lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours a faire un dessin
+qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par
+la surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son
+plaisir, et non un ouvrier ou un veritable artiste. Le resultat de ce
+genre de travail est de rogner considerablement mes benefices et de les
+reduire au strict necessaire.
+
+Nos dejeuners ne necessitent donc pas une table confortablement servie;
+ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un
+morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui
+qui recoit nous offre le liquide, et il en est quitte a bon marche; le
+porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous.
+
+C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on
+se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi ou je demande avis a
+mes camarades qui, pour moi, sont des maitres, et, dans un mot, dans un
+coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail
+et de reflexion.
+
+Puis apres une demi-heure de repos et d'intimite, chacun rentre chez
+soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches
+necessaires a mon travail, a la Bibliotheque ou au Cabinet des estampes.
+
+Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine
+(est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit ou,
+moyennant la somme de vingt a vingt-trois sous, on donne un diner
+compose d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos diners
+comme des soupers de theatre, un dialogue vif et anime est la piece de
+resistance; on pense a ce qui se dit et non a ce qu'on mange.
+
+Notre diner termine, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est
+dans ma chambre qu'on se reunit, car j'ai un luxe de chaises et de
+meubles pour s'etendre que mes voisins ne possedent pas.
+
+On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous
+occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un
+livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien
+suivent paresseusement les spirales de leur fumee. A onze heures on se
+separe, pour recommencer le lendemain.
+
+Point de theatres, point de cafes, point de visites dans le monde;
+nous sommes preserves de ces distractions couteuses par des raisons
+toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obeit
+discretement.
+
+Personne ne se plaint du present, car on a foi dans l'avenir: plus tard,
+quand on sera quelqu'un.
+
+Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car
+je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'etoile pour
+me guider; je ne serai jamais quelqu'un.
+
+Et Clotilde?
+
+Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours
+le present. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que
+Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitte Marseille, c'est pour
+suivre Clotilde a Paris. Voila l'aveu que j'ai retarde jusqu'a present,
+agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre
+pages sans rien dire, et mettent leur pensee dans le dernier mot de leur
+lettre.
+
+Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours.
+
+Cela est lache, peut-etre, et meme je suis assez dispose a le
+reconnaitre; mais apres, que puis-je a cela? Si la lachete du coeur est
+honteuse, c'est un malheur pour moi.
+
+Si j'avais ete un homme fort, j'aurais du oublier Clotilde; cela j'en
+conviens. Le jour ou elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de
+Solignac, je devais la regarder avec mepris, lui lancer un coup d'oeil
+qui l'eut fait rougir, lui assener une epigramme pleine de finesse
+et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voila qui etait
+convenable et correct.
+
+C'est ainsi, je crois, qu'eut agi un homme raisonnable ayant le respect
+de soi-meme et des convenances. Puis, si cet homme bien equilibre eut
+souffert de cet abandon, il eut probablement aime une autre femme; car
+il est universellement reconnu que le meilleur remede pour guerir un
+amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espece de vaccination
+opere presque toujours des cures remarquables.
+
+Malheureusement, je n'ai point agi suivant les regles precises de cette
+sage methode. Apres avoir donne mon coeur a Clotilde, je ne l'ai point
+repris pour le porter a une autre. Je l'ai aimee; j'ai continue de
+l'aimer, plus peut-etre que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est
+des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore
+que le bonheur.
+
+Elle etait indigne de mon amour. Cela aussi peut etre vrai, et je ne dis
+pas qu'elle meritat ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos
+sentiments se reglent-ils sur les qualites de celle qui nous inspire
+ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce
+qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualites comme
+ses defauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je
+ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous,
+de quelques miserables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les
+passionnes.
+
+Oui, Clotilde m'a trompe. M'aimant, elle a consenti a epouser un homme
+qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais
+aimer; car cet homme est vieux et meprisable. Assurement, cela n'est pas
+beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.
+
+Mais quand je me reunirais a tout le monde, cela ferait-il que je ne
+l'aimerais plus? Helas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil
+froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son
+crime a mon egard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans
+lesquels elle m'a fait vivre; a parler vrai, c'est sa trahison qui palit
+et s'eteint devant le rayonnement de ces jours heureux.
+
+Pendant ces cinq mois, elle a enfante en moi un etre qui s'est developpe
+sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonne,
+ne peut pas mourir.
+
+C'est cet etre nouveau qui commande en moi a cette heure, qui me dirige
+et qui m'inspire; c'est lui qui a impose silence a mon orgueil, a ma
+dignite et a ma raison. Si je veux me revolter, et je le veux souvent,
+je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a
+toujours le dernier mot.
+
+--Clotilde s'est donnee a un autre.
+
+--Apres?
+
+--Elle est meprisable.
+
+--Apres?
+
+--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser a elle.
+
+--Pourquoi repeter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire "Je
+veux" si la realite est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir;
+aujourd'hui ta volonte est paralysee par ta passion. Tu t'agites, mais
+c'est la passion qui te mene et je suis ton maitre. Tu veux te detacher
+de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaine qui te lie
+a elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu
+donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est
+Clotilde qui m'a fait naitre, et je ne veux pas mourir; c'est ma mere,
+et je veux vivre par elle.
+
+Je l'aime donc toujours.
+
+Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitte Marseille.
+
+C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche
+qui me permet de voir les fenetres de son hotel, et souvent meme de
+l'apercevoir alors qu'elle se promene dans son jardin.
+
+L'hotel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans
+la rue Moncey, et comme ma maison forme le cote de l'angle oppose au
+sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur
+son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux
+sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma
+maison.
+
+Forme d'une pelouse decouverte, ce jardin n'est boise que dans le
+pourtour de l'allee circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai
+dispose avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe;
+ma fenetre ouverte, j'entends meme le murmure confus des voix et
+toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit
+bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter.
+
+Assurement, elle ne sait pas que je suis si pres d'elle.
+
+Pense-t-elle a moi?
+
+Je n'ai pas l'idee d'examiner cette question; etre pres d'elle me
+suffit.
+
+Elle est toujours ce qu'elle etait jeune fille, moins simple seulement
+dans sa toilette, qui est celle d'une femme a la mode.
+
+Elle me parait lancee dans le monde, au moins si j'en juge par les
+visites qui se succedent chez elle le mercredi, qui est son jour de
+reception.
+
+A l'exception de ce mercredi ou elle reste chez elle, tous ses autres
+jours sont pris par les plaisirs du monde: les diners, les soirees, le
+theatre. Et bien promptement je suis arrive a deviner, par le mouvement
+des lumieres dans la nuit, d'ou elle revient.
+
+Beaucoup d'autres petites remarques me revelent aussi ce qu'est sa vie,
+et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait.
+
+La premiere fois qu'elle est descendue dans son jardin, ou elle s'est
+longtemps promenee seule en tournant sur elle-meme comme si elle
+reflechissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom.
+Mais ce n'a ete qu'un eclair de folie, qui depuis n'a jamais traverse
+mon esprit.
+
+Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis pres d'elle. Je la
+vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'etait certes pas la ce que
+j'avais espere, mais c'est ce qu'elle a decide, et ce qu'a voulu--la
+fatalite.
+
+
+
+XLIV
+
+Si bonne volonte que j'eusse, je ne pouvais pas etre assidu a mon
+travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient
+devant leur chevalet, et une courte promenade apres diner, une flanerie
+d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait tres-bien; on
+descendait par la Chaussee-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte,
+en s'arretant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout
+etait dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.
+
+Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active,
+en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermee ne
+pouvait contenter. Assurement, si j'avais du rester dans un bureau,
+comme j'en avais ete menace un moment, je serais mort a la peine,
+asphyxie, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une
+locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancee a grande
+vitesse. J'etouffais dans mon logement encombre de meubles, comme un
+oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal,
+j'ouvrais betement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des
+charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquieme etage, et
+volontiers j'aurais ete m'offrir pour frotter les appartements de la
+maison, afin de me degourdir les jambes. Dans la rue, je faisais
+le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble
+indispensable a la conservation de mon chapeau; mais cette arme
+bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'etait la fatigue
+que je cherchais, c'etait beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour
+depenser ma force et bruler mon sang.
+
+Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes
+sedentaires me devinrent tout a fait insupportables.
+
+La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait
+jusqu'a ma chambre, m'etouffait: l'odeur de la seve et des giroflees
+me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant,
+venant, tourbillonnant sur eux-memes, sifflant, criant, se battant, je
+pietinais sur place et mes jambes s'agitaient mecaniquement. J'avais
+beau m'appliquer au travail, des mouvements de revolte me faisaient
+jeter mon crayon, et alors je m'etirais les bras en baillant d'une facon
+grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,
+l'odeur du vin me donnait la nausee, et volontiers j'aurais ete me
+promener a quatre pattes dans les pres et brouter l'herbe nouvelle.
+
+J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre
+propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux desordres qui se
+produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remedier
+facilement. Etre malade a Paris ne me convenait pas; en Afrique, a la
+suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les
+coups de la fievre, et l'on s'en va a l'hopital avec les camarades; mais
+a Paris etre malade parce que les merles chantent et que les feuilles
+bourgeonnent, c'est trop bete.
+
+Sans aller consulter un medecin, qui m'eut probablement ri au nez, ou,
+ce qui est tout aussi probable, m'eut interroge serieusement, ce qui
+m'eut fait rire moi-meme, je resolus d'apporter un remede a cet etat
+ridicule.
+
+Ma maladie etait causee par l'exces de la force et de la sante, je
+cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant
+de la Bibliotheque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide
+de deux a trois heures.
+
+Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Elysees, je
+marchais raisonnablement, de maniere a ne pas attirer sur mes talons
+les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagne le bois de
+Boulogne dans ses parties desertes, je prenais le pas gymnastique et je
+me donnais une _suee_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.
+
+Par malheur, la solitude devient difficile a rencontrer dans le bois de
+Boulogne ou jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est a
+croire que les gens a equipages n'avaient pas ose sortir depuis 1848, et
+que maintenant que "l'ordre est retabli," ils ont hate de regagner
+le temps perdu. De quatre a six heures, les Champs-Elysees sont
+veritablement encombres et Paris prend la une physionomie nouvelle. Il
+y a trois mois que le coup d'Etat est accompli et maintenant que "les
+mauvaises passions sont comprimees," on ose s'amuser: il y a une
+explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caracteristique et
+qui meriterait d'etre etudie par un moraliste.
+
+Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistie
+Louis-Napoleon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assume sur sa
+tete cette terrible responsabilite qui a assure au pays une securite
+momentanee, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la
+fortune. Le nombre est considerable des gens pour lesquels la vie se
+resume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement
+qui s'est etabli en decembre donne satisfaction a ces deux besoins.
+C'est la ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de
+ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientot.
+
+La fete a commence avec d'autant plus d'impetuosite, qu'on attendait
+depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un
+developpement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les
+affaires.
+
+Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le
+tourbillon et reflechissent tristement.
+
+Car il n'y a pas d'illusion possible, le succes du Deux-Decembre a
+ecrase toute une generation.
+
+Quel sera notre role dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons;
+nous serons l'abstention.
+
+En est-il de plus triste, de plus miserable, quand on se sent au coeur
+le courage et l'activite? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu
+etre quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.
+
+Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et
+si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'age aura rendu
+nos mains debiles.
+
+Nos enfants seront; nos peres auront ete; nous seuls resterons noyes
+dans une epoque de transition, subissant la fatalite.
+
+Ces pensees peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent
+mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre
+disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est rejouissant pour les
+yeux, plus je m'enfonce dans une sombre melancolie. C'est au milieu des
+bois verdoyants que ces tristes idees me tourmentent, et, au lieu de
+regarder les aubepines qui commencent a fleurir, de respirer l'odeur des
+violettes qui bleuissent les clairieres, d'ecouter les fauvettes et les
+rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir
+par des reflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui,
+aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.
+
+Avant-hier, m'en revenant a Paris par l'allee de Longchamps a ce moment
+deserte, j'entendis derriere moi le trot de deux chevaux qui arrivaient
+grand train. Machinalement je me retournai et a une petite distance
+j'apercus un coupe: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un
+Anglais, et les chevaux me parurent etre des betes de sang.
+
+En quelques secondes, le coupe se rapprocha et m'atteignit. Je reculai
+contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les
+chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois
+reduit maintenant a faire mes promenades a pied, je n'en ai pas moins
+conserve mon gout pour les chevaux, et c'est ce gout qui m'a fait
+choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades;
+j'ai chance d'y voir de belles betes et de bons cavaliers qui savent
+monter.
+
+J'etais tout a l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupe ni ceux
+qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tete de femme se tourna de
+mon cote.
+
+Clotilde!
+
+Elle me fit signe de la main.
+
+Ebloui comme si j'avais ete frappe par un eclair, je ne compris pas ce
+qu'il signifiait: elle m'avait vu, voila seulement ce qu'il y avait de
+certain dans ce signe.
+
+J'etais reste immobile au pied de l'acacia, regardant le coupe qui
+s'eloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses
+chevaux comme pour les arreter. Je ne me trompais point. La voiture
+s'arreta, la portiere s'ouvrit et Clotilde etant descendue vivement se
+dirigea vers moi.
+
+Tout cela s'etait passe si vite que je n'en avais pas eu tres-bien
+conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon cote, je reculai
+instinctivement de deux pas et je pensai a me jeter dans le fourre:
+j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur
+de moi.
+
+Mais je n'eus pas le temps de mettre a execution mon dessein; elle
+s'etait avancee rapidement, et j'etais deja sous le charme de son
+regard; a mon tour j'allai vers elle, irresistiblement attire.
+
+--Vous n'etes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand
+etes-vous a Paris?
+
+--Depuis le mois de mars.
+
+Nous nous etions rejoints: elle me tendit les deux mains en me
+regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans
+pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:
+
+--Depuis le mois de mars, et vous n'etes pas venu me voir!
+
+--Moi, chez vous, chez M. de Solignac?
+
+--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublie le passe?
+
+--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est
+impossible d'aller maintenant chez vous.
+
+--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est
+de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous
+qu'a la suite de plusieurs difficultes, vous m'aviez manifeste la
+crainte de ne pas pouvoir venir chez mon pere et que toujours je vous ai
+assure que rien ne devait alterer notre amitie; ne voulez-vous pas venir
+chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si desireux de
+venir chez mon pere?
+
+--Pouvez-vous comparer le present au passe!
+
+--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'etait impose!
+
+--Par qui? Votre pere souffre de ce mariage.
+
+--Il en souffre, cela est vrai, mais il eut plus souffert encore s'il ne
+s'etait pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti a devenir la femme
+de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon pere
+serait ce qu'elle a ete. Ils avaient ete amis; ils avaient longtemps
+vecu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M.
+de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules
+dont j'ai a souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je
+vous ai dit et reconduisez-moi a ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre
+bras?
+
+Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me
+manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son cote.
+
+--Ainsi, dit-elle apres quelques pas, vous ne voulez plus me voir?
+
+C'en etait trop.
+
+--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arretant; vous croyez cela;
+eh bien! ecoutez et ne vous en prenez qu'a vous de ce que vous allez
+entendre. Hier, vous avez ete aux Italiens et vous etes rentree chez
+vous a onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez ete
+en soiree et vous etes rentree a deux heures. Jeudi, vous vous etes
+promenee pendant une heure dans votre jardin, de dix a onze heures; vous
+aviez pour robe un peignoir gris-perle.
+
+--Comment savez-vous...
+
+--Mercredi, vous avez recu depuis quatre heures jusqu'a sept. Et
+maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je
+le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un
+appartement dont les fenetres ouvrent sur votre hotel.
+
+Puis tout de suite je lui racontai comment je m'etais installe rue
+Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour.
+Nous nous etions arretes, et elle m'ecoutait les yeux fixes sur les
+miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.
+
+Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.
+
+--Il faut que nous nous separions, dit-elle; mais puisque vous
+connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.
+
+Et sans un mot de plus, mais apres m'avoir longuement serre la main,
+elle monta dans son coupe qui partit rapidement, tandis que je restais
+immobile sur la route, la suivant des yeux.
+
+
+
+XLV
+
+Je m'en revins lentement a Paris marchant dans un reve.
+
+Cette rencontre avait deroute toutes mes previsions, et maintenant je
+n'allais plus pouvoir vivre aupres de Clotilde comme je l'avais voulu.
+Mon amour discret etait fini. Je me reprochai d'avoir parle. Je n'aurais
+pas du reveler ma presence rue Blanche: et puisque je m'etais laisse
+entrainer a cet aveu, j'aurais du aller plus loin.
+
+Les choses telles qu'elles venaient de se passer me creaient une
+situation qui bien certainement ne tarderait pas a devenir insoutenable
+ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.
+
+Lorsque Clotilde ignorait ma presence a Paris et me croyait en Espagne,
+j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre a
+distance; son apparition dans le jardin m'etait un bonheur; sa lampe a
+sa fenetre au milieu de la nuit m'etait une joie. Mais maintenant me
+serait-il possible de m'en tenir a ces satisfactions platoniques? Est-ce
+que cent fois je n'avais ete oblige de me rejeter en arriere pour ne pas
+lui crier: Je suis la, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait
+maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses
+fleurs, se leveraient vers mes fenetres, aurais-je la force de resister
+a leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette
+resistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?
+
+Je n'avais deja que trop parle. Bien que je n'eusse pas dit un mot de
+mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais
+encore et que, malgre sa trahison, je n'avais pas cesse de l'aimer. De
+cet aveu tacite, elle ne s'etait point fachee, elle ne s'etait meme pas
+inquietee, et son dernier mot en me quittant avait ete le meme que celui
+par lequel elle m'avait aborde, une invitation a l'aller voir chez elle.
+
+Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait
+reprendre comme autrefois. Nous avions ete separes par la force des
+circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie ou elle
+avait ete interrompue, comme si rien ne s'etait passe d'extraordinaire.
+
+Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans
+leur vie ce qui les gene et vouloir que par une convention tacite on
+considere comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des
+faits qui vous ont ecrase.--"Je suis mariee, c'est vrai, mais qu'importe
+mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage,
+il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions
+plaisir autrefois a etre ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes
+journees. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc
+oublie? moi je me souviens toujours."
+
+Si telles n'avaient point ete les paroles de Clotilde, telle etait la
+traduction fidele de notre entretien dans ce langage mysterieux ou les
+regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les
+sourires ont bien plus d'importance que les mots, ou la musique est
+tout, ou les paroles ne sont que peu de chose.
+
+Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je
+l'aimais.
+
+Que resulterait-il de cette reunion?
+
+La conclusion n'etait pas difficile a tirer: ou elle resisterait a mon
+amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle cederait, et
+alors je ferais de ma propre main des blessures a mon amour, qui, pour
+etre autres, ne seraient pas moins douloureuses.
+
+Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser
+croire que le precepte "Tu ne desireras pas la femme de ton prochain,"
+tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes desirs ou de tuer
+mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du
+tout sacres. C'est un mari comme les autres, et qui meme a contre lui
+dans cette circonstance particuliere d'etre mon ennemi et non mon ami.
+Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection legale dont le
+Code l'entoure, qui peut m'eloigner de Clotilde.
+
+Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale
+sociale.
+
+Quand j'ai rencontre Clotilde au bal de la famille Bedarrides et me suis
+pris a l'aimer, je ne savais qui elle etait: femme ou jeune fille. Quand
+je me suis inquiete de le savoir, si j'avais appris qu'elle etait mariee
+et que M. de Solignac etait son mari, cela tres-probablement n'eut
+pas tue mon amour naissant. J'aurais continue de l'aimer, malgre son
+mariage, malgre son mari, et tres-probablement aussi j'aurais essaye de
+me faire aimer d'elle; j'aurais cherche le moyen de penetrer dans sa
+maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour ou je serais
+devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais ete l'homme le plus
+heureux du monde. En se donnant a moi, Clotilde, au lieu de dechoir dans
+mon coeur y eut monte, elle eut gagne toutes les qualites, toutes les
+vertus de la femme passionnee qui cede a son amour et a son amant.
+
+Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passees. Celle que je
+me suis pris a aimer si passionnement n'etait point une femme, c'etait
+une jeune fille, c'etait Clotilde Martory. Pas de faussetes a s'imposer,
+pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari a tromper. Tout au grand jour,
+honnetement, franchement.
+
+C'est ainsi que mon amour est ne, et en se developpant, il a garde le
+caractere de purete qu'il tenait de sa naissance.
+
+Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu a la parer
+de toutes les qualites qu'on reve chez celle qui sera la compagne de
+notre vie et la mere de nos enfants.
+
+Point de desirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait,
+nous etions pleinement heureux.
+
+Au moins moi je l'etais, et chaque jour j'ajoutais une grace nouvelle,
+une perfection a la statue de marbre blanc que de mes propres mains
+j'avais creee dans mon coeur, m'inspirant plus peut-etre de l'ideal que
+de la realite, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue
+existait, la sainte, la madone.
+
+Un jour, ce fut precisement le contraire de ce que j'avais espere qui se
+realisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de
+Solignac.
+
+Mais cette trahison, si lourde qu'elle fut dans son choc terrible, ne
+brisa point l'idole cependant: au lieu d'etre la statue de l'esperance
+elle fut celle du souvenir.
+
+Elle est restee dans mon coeur a la place qu'elle occupait. Maintenant
+vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piedestal? Sur le
+marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif
+de la femme amoureuse?
+
+Si Clotilde cede maintenant a mon amour et au sien, ce ne sera point
+pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y
+descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les
+autres.
+
+Et c'est cette jeune fille que j'aime.
+
+Bien d'autres a ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et
+comme le mariage n'a point defigure Clotilde, comme elle est toujours
+belle et seduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se presente.
+C'est toujours la meme femme.
+
+Mais ceux-la aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or,
+c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs,
+mes reves, mes esperances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les
+souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut etre que ma
+maitresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.
+
+Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles
+dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.
+
+Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?
+
+Dans la meme heure, dans la meme minute, je disais oui et je disais non,
+ne sachant a quoi me resoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force
+de m'en tenir a la resolution que je prendrais.
+
+Le plus souvent, quand j'etais seul, je me decidais a ne pas y aller.
+Mais quand je la voyais dans son jardin ou maintenant elle se promenait
+dix fois par jour les yeux leves vers mes fenetres, je me disais que
+je ne pourrais jamais resister a l'attraction toute-puissante qu'elle
+exercait sur ma volonte.
+
+Et indecis, irresolu, ballotte, je passai dans de cruelles angoisses les
+quatre jours qui nous separaient de ce mercredi.
+
+Le matin, a onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant
+vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle
+remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un
+signe a peine perceptible. Etait-ce un adieu, etait-ce un appel?
+
+Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me
+decidai a aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me
+decidai a rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrive
+sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue
+Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards exterieurs.
+
+Vraiment voleur je n'aurais pas ete plus honteux que je ne l'etais.
+Cette irresolution etait miserable, ces alternatives de volonte et de
+faiblesse etaient le comble de la lachete. M'etait-il donc impossible de
+savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?
+
+Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces
+indecisions, et toujours je m'etais determine franchement; la passion
+nous rend-elle lache a ce point?
+
+Je passai une nuit affreuse.
+
+Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment
+elle avait compte sur ma visite. Comment allait-elle considerer cette
+absence? Une injure, une rupture.
+
+Alors, c'etait fini.
+
+A cette pensee, je devenais lache et me fachais contre moi-meme.
+
+C'etait a l'orgueil de l'amant trompe que j'avais obei: j'avais boude,
+voila le tout; le beau role, vraiment, et comme il etait digne de mon
+amour!
+
+Mon amour! M'etait-il permis de parler de mon amour? Est-ce que
+j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aime j'aurais pu resister a
+l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime
+veritablement peut ecouter la voix de la raison? Est-ce que la passion
+se comprime? N'eclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas
+tout avec elle, honneur, dignite, famille! Les meres sacrifient leurs
+enfants a leur amour, et moi j'avais sacrifie mon amour a mon reve.
+J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?
+Insense que j'etais!
+
+Je me trouvai si accable, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde
+n'avait pas paru dans son jardin a l'heure accoutumee et j'avais besoin
+de la voir.
+
+Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible
+de travailler, et je restai les yeux fixes sur le miroir qui me disait
+ce qui se passait dans l'hotel Solignac. Mais rien ne se montra sur
+la glace qui reflechissait seulement les allees vides et les fenetres
+closes.
+
+Bien evidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.
+
+Comme je m'enfoncais dans ces tristes pensees, il me sembla entendre
+le bruissement d'une robe a ma porte. Mes voisins recevaient a chaque
+instant la visite de leurs modeles; je ne pretais pas grande attention
+a ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme
+n'etait venue chez moi, et je n'en attendais pas.
+
+Mais on frappa deux petits coups. Sans me deranger, je repondis:
+"Entrez." Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.
+
+C'etait, elle, Clotilde! c'etait Clotilde.
+
+J'allai tomber a ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai
+longuement dans mes bras. Mais elle se degagea et me regardant avec un
+doux sourire:
+
+--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est
+Clotilde Martory; voulez-vous etre pour moi aujourd'hui ce que vous
+etiez autrefois?
+
+Je me relevai.
+
+
+
+XLVI
+
+J'etais si profondement emu que je ne pouvais parler; Clotilde, de son
+cote, ne paraissait pas desireuse d'engager l'entretien.
+
+Pendant assez longtemps nous restames ainsi en face l'un de l'autre ne
+disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper,
+allait en augmentant.
+
+Clotilde, la premiere, fit quelques pas en avant. Elle vint a ma table
+de travail et regarda le dessin que j'avais esquisse. Puis elle examina
+les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de
+la piece, elle arriva a la fenetre qui ouvre sur son jardin.
+
+--Je comprends, dit-elle en souriant, vous etes chez moi.
+
+En revenant en arriere, ses yeux tomberent sur mon miroir dans lequel
+elle vit se refleter ses fenetres.
+
+Je suivais sur son visage l'impression que cette decouverte allait
+amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la
+disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa
+glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit a sourire.
+
+--Cela est fort ingenieux, dit-elle, mais est-ce bien delicat?
+
+--Je ne sais pas, je n'ai pas pense a la delicatesse du procede, ni a
+sa convenance, ni a sa discretion, je n'ai pense qu'a une chose, a une
+seule, vous voir. J'aurais ete libre, je n'aurais pas eu besoin de
+ce moyen, je serais reste du matin au soir a ma fenetre, attendant
+l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est
+occupe, il faut que je travaille.
+
+--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant a ma table.
+
+--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les
+gravures. Mais ne parlons pas de cela.
+
+--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifferente a
+ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis decidee
+a cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait
+bien que je vinsse chez vous.
+
+--Chere Clotilde....
+
+Mais elle m'arreta.
+
+--J'ai une heure a passer avec vous, dit-elle en riant, ne
+m'offrirez-vous pas un siege?
+
+Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise a cote
+d'elle:
+
+--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en
+Espagne, je vous retrouve a Paris; je vous croyais commercant, je vous
+retrouve artiste; cela merite quelques mots d'explication, il me semble.
+
+Il etait evident qu'elle voulait diriger notre entretien, de maniere a
+ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habilete a effleurer
+les sujets les plus dangereux sans les attaquer serieusement, avec
+sa legerete de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse a
+attenuer ou a souligner du regard ce que ses levres avaient indique,
+elle pouvait tres-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite
+qu'elle s'etait fixee.
+
+En tout autre moment il est probable qu'elle eut reussi a me conduire ou
+il lui plaisait d'aller, mais nous n'etions pas dans des circonstances
+ordinaires. Les sentiments que j'eprouvais en sa presence et sous le feu
+de son regard ne ressemblaient en rien a ceux que je m'imposais loin
+d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le reglais
+methodiquement.
+
+Elle m'etait apparue au moment meme ou je la croyais perdue a jamais, et
+ce coup de foudre m'avait jete hors de moi-meme: les quelques secondes
+pendant lesquelles je l'avais pressee dans mes bras m'avaient enivre.
+Maintenant, elle etait chez moi, nous etions seuls, a deux pas l'un
+de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes
+levres, etaient irresistiblement attires vers elle, comme le fer l'est
+par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps electrise: il y
+avait la une force toute-puissante, une attraction mysterieuse qui me
+soulevait pour me rapprocher d'elle.
+
+Il ne pouvait plus etre question de prudence, de raison, d'avenir, de
+passe: le present parlait et commandait en maitre.
+
+--Vous savez pourquoi je m'etais decide a me faire commercant? lui
+dis-je. C'etait pour me creer promptement une position qui me permit de
+devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.
+
+--Voulu....
+
+--Mon intention n'est pas de recriminer; vous n'avez pas pu attendre.
+Alors, je n'avais pas de raisons pour rester a Marseille et j'en avais
+de puissantes pour venir a Paris: mon amour qui m'obligeait a vous
+chercher, a vous trouver, a vous voir.
+
+Elle leva la main pour m'arreter, mais je ne la laissai point
+m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle,
+et, tenant mes yeux attaches sur les siens, je continuai:
+
+--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni
+pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passe horrible, mais,
+si cruelles qu'aient ete ces souffrances, elles n'ont pas une minute
+affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colere, sous le coup de
+l'exasperation, precipite du ciel dans l'enfer, brise par cette chute,
+accable sous l'ecroulement de mes esperances, j'ai pu vous maudire, mais
+je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que
+je suis parti pour l'Espagne par crainte de ceder a un mouvement de
+fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais
+que j'ai quitte Marseille pour venir ici vivre pres de vous. C'est parce
+que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard
+d'esperance.
+
+Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi
+elle avait voulu se degager de mon etreinte, mais je ne lui avais pas
+laisse prendre la parole et n'avais pas abandonne sa main.
+
+--Ah! Guillaume, dit-elle en detournant la tete, epargnez-moi.
+
+--Ne detournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main.
+J'ai commence de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.
+
+--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je
+vous reponde?
+
+--Je veux que ce que vous m'avez dit la derniere fois que nous nous
+sommes vus, vous me le repetiez aujourd'hui. Alors, peut-etre,
+j'oublierai le passe, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour
+nous, une vie de tendresse, d'amour, chere Clotilde. Tournez vos yeux
+vers les miens; regardez-moi, la ainsi, comme il y a trois mois, et ce
+mot que vous avez dit alors: "Guillaume, je vous aime," repetez-le,
+Clotilde, chere Clotilde.
+
+En parlant, je m'etais insensiblement rapproche d'elle; je l'entourais;
+je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les
+impressions qui la troublaient; sa respiration saccadee me brulait.
+Elle ferma les paupieres et detourna la tete; sa main tremblait dans la
+mienne.
+
+--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous etes
+sans pitie!
+
+--Ce mot, ce mot.
+
+--Pourquoi m'obliger a le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas,
+Guillaume, serais-je ici?
+
+Je la saisis dans mes bras, mais elle se defendit et me repoussa.
+
+--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites
+pas regretter d'etre venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de
+ce que vous avez ete a notre derniere entrevue.
+
+--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit
+aujourd'hui comme il en a ete alors. Ne vous defendez pas, ne me
+repoussez pas. Vous etes chez moi, vous etes a moi.
+
+--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure,
+Guillaume, que si vous n'ecoutez pas ma priere, vous ne me reverrez
+jamais. Vous pouvez m'empecher de sortir d'ici mais vous ne pourrez
+jamais m'obliger a y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus a vous
+recevoir chez moi.
+
+Sans ouvrir mes bras, je reculai la tete pour la mieux voir, ses yeux
+etaient pleins de resolution.
+
+--Vous dites que vous m'aimez.
+
+--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment
+dans cette etreinte, c'est celui dont j'avais garde le souvenir, c'est
+l'homme loyal qui savait ecouter les prieres et respecter la faiblesse
+d'une femme.
+
+Je la laissai libre, elle s'eloigna de deux pas et s'appuyant sur la
+table:
+
+--N'etes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?
+
+--Restez.
+
+--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce
+n'etait pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais
+je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends
+maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
+chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.
+
+Fache contre elle autant que contre moi-meme, je n'etais pas en
+disposition d'engager une discussion de ce genre.
+
+--Vous savez que je suis malhabile a comprendre ces subtilites de
+langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons
+de cette visite, vous m'epargnerez des recherches et des soucis.
+
+--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette
+demarche etait coupable, je le savais, et il a fallu une pression
+irresistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas
+imagine que vous puissiez lui donner de telles consequences. En vous
+rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a ete pour vous
+demander comment vous n'etiez pas encore venu me voir, et mon dernier
+pour vous prier de venir. Vous n'etes pas venu.
+
+--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai
+pas eu la force de franchir la porte de l'hotel de votre mari. Si vous
+voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis pret.
+
+--Je ne vous accuse pas. Vous n'etes pas venu, je me suis decidee a
+venir. J'avais beaucoup a me faire pardonner; j'ai voulu que cette
+visite, qui peut me perdre si elle est connue, fut une expiation envers
+vous. J'ai cru que cette preuve d'amitie vous toucherait et vous
+disposerait a l'indulgence.
+
+--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?
+
+--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne
+voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire,
+puisque vous l'avez oublie: je suis mariee.
+
+--C'est vous qui avez la cruaute de me le rappeler.
+
+--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que des lors vous ne
+me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme
+croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de
+respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
+que j'ai ete trompee. Si vous saviez le reve que j'avais fait!...
+
+--C'est notre malheur a tous deux de ne pas realiser les reves que nous
+formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un epouvantable reveil.
+
+--C'est ce reveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un
+coeur delicat, une ame elevee, il comprendra le sentiment qui m'amene
+pres de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir
+davantage. Assurement je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais
+etre, mais il sera assez genereux pour se contenter de ma tendresse et
+de mon amitie. Puisque je ne peux pas etre sa femme, je serai sa soeur.
+Puisque nous ne pouvons pas etre toujours ensemble, nous nous verrons
+aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimite, dans cette
+union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journees. Sa
+vie ne sera plus attristee et moi j'aurai la joie de lui donner un
+peu de bonheur. Voila mon reve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'il devienne la realite? ce serait si facile.
+
+--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.
+
+--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.
+
+--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer
+silence a mon amour.
+
+Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitte et je m'assis
+en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe.
+Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tete entre mes deux mains.
+Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-etre, je restai ainsi.
+
+Tout a coup je sentis un souffle tiede sur mes mains: Clotilde s'etait
+agenouillee devant moi.
+
+--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.
+
+Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:
+
+--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis a vous.
+
+Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses levres:
+
+--Guillaume, dit-elle, je t'aime.
+
+
+
+XLVII
+
+Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'ame
+de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sure, comme celle de
+l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.
+
+"Les levres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire
+disait je ne t'aime pas."
+
+Ou le trouvent-ils ce coeur, et par quels procedes peuvent-ils lire ce
+qui se passe dedans? C'est cet interieur qu'il est curieux et utile de
+connaitre.
+
+Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout a fait comme
+dans les romans, meme dans ceux qui s'approchent le plus de la verite
+humaine. Les gens qu'on rencontre communement et avec lesquels on se
+trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se
+montrent point dans une action habilement combinee pour arriver a la
+revelation d'un caractere, ils ne prononcent point, a chaque instant de
+ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, eclairent
+le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans
+aucune de ces exagerations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en
+laid, en bien ou en mal, que la convention litteraire exige chez les
+personnages que la fiction met dans les livres ou sur le theatre.
+
+De la une difficulte d'observation d'autant plus grande que pour
+chercher et decouvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues
+extraordinaires armes de methodes infaillibles pour lire dans l'ame de
+ceux que nous etudions. Tous nous sommes generalement coules dans le
+moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien
+d'excessif, nous restons en presence sans nous connaitre.
+
+Ces reflexions furent celles qui m'agiterent apres le depart de
+Clotilde.
+
+Qu'etait veritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'etait sa
+nature, qu'etait son ame?
+
+Comment fallait-il l'etudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par
+ou fallait-il la juger? Ou etait le vrai, ou etait le faux? Y avait-il
+en elle quelque chose qui fut faux et tout au contraire n'etait-il pas
+sincere?
+
+A ne considerer que sa visite, je devais croire qu'elle etait resolue au
+dernier sacrifice et que la passion etait maitresse de son coeur et
+de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connait
+l'amour, sans etre prete a toutes les consequences de cette demarche.
+Elle etait venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu
+vaincre les sentiments qui l'entrainaient. Sa defense avait ete celle
+d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle
+a epuise tous les moyens de resistance. Si j'avais insiste, si j'avais
+persiste, elle se serait rendue.
+
+Donc j'avais eu tort d'ecouter sa priere et de la laisser partir.
+
+Mais, d'un autre cote, si je cherchais a l'etudier d'apres ses paroles,
+je ne trouvais plus la meme femme. Elle m'aimait, cela etait certain,
+mais pas au point de sacrifier son honneur a son amour. Elle avait
+regrette nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voila
+tout. Si j'avais exige davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en
+serions venus a une rupture absolue. Sure d'elle-meme, elle voulait
+concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est
+pas apres trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
+au-devant d'une faute et vient la chercher elle-meme.
+
+Donc, j'avais eu raison de ne pas ceder a ma passion.
+
+Mais je n'arrivais pas a une conclusion pour m'y tenir solidement, et je
+passais de l'une a l'autre avec une mobilite vertigineuse. Oui, j'avais
+eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutot j'avais eu tort et raison a
+la fois.
+
+C'etait alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
+d'observation des romanciers, et de n'etre pas comme eux habile
+psychologue. J'aurais lu dans l'ame de Clotilde comme dans un livre
+ouvert et j'aurais trouve le ressort qui imprimait l'impulsion a sa
+conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicite.
+
+Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et
+partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et
+contradiction.
+
+Apres avoir longuement tourne et retourne les difficultes de cette
+situation sans percer l'obscurite qui l'enveloppait, j'en arrivai comme
+toujours, en pareilles circonstances, a m'en remettre au temps et
+au hasard pour l'eclairer. Le jour etait sombre, il n'y avait qu'a
+attendre, le soleil se leverait et me montrerait ce que je ne savais pas
+trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'epuiser
+a la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure
+presente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle
+pouvait donner.
+
+Il avait ete convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une premiere
+visite a l'hotel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de
+reception, ou j'etais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais
+le vendredi, a un moment ou il n'etait jamais chez lui. J'etais cense
+ignorer que le mercredi etait le jour ou on le trouvait. J'arrivais de
+Cassis apportant des nouvelles du general, rien n'etait plus naturel
+que cette premiere visite. Pour les autres, nous verrions et nous
+arrangerions les choses a l'avance.
+
+Le vendredi, apres son dejeuner, Clotilde descendit au jardin et vint
+s'installer, un livre a la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se
+placa de maniere a tourner le dos a l'hotel et par consequent en me
+faisant face. Je ne sais si le livre pose sur ses genoux etait bien
+interessant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus
+souvent ses yeux leves vers mes fenetres que baisses sur les feuillets
+de ce livre.
+
+Pendant deux heures, elle resta la; puis, avant de quitter cette
+place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et
+m'attendait.
+
+Cinq minutes apres, je laissais retomber le marteau de l'hotel Solignac,
+et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.
+
+--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le
+faire demander.
+
+Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'emotion m'etouffait.
+
+Quelques minutes s'ecoulerent, et le domestique m'ouvrit la porte du
+salon de reception: Clotilde, debout devant la cheminee, me tendait les
+deux mains.
+
+--Enfin, vous voila, dit-elle, apres m'avoir fait asseoir pres d'elle,
+chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir a trembler ou a nous
+cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous
+sommes reunis, rien ne nous separera plus. Mais, regardez-moi donc.
+
+Et comme je tenais les yeux baisses sur le tapis:
+
+--Pourquoi cette tristesse! vous n'etes donc pas heureux d'etre pres de
+moi?
+
+--Vous ne pensez qu'au present; moi je suis dans le passe, et je ne peux
+pas etre heureux en comparant ce present a mes esperances. Est-ce dans
+la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous
+n'aviez donc jamais bati de chateaux en Espagne? Si vous saviez la vie
+que je m'etais arrangee avec vous!
+
+--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et
+quel bonheur trouvez-vous a rappeler des souvenirs qui ne peuvent que
+nous attrister tous deux? L'heure presente n'a-t-elle donc pas de joies
+pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin.
+Il y a quinze jours, esperiez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons
+d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prevoir en ce moment. Ayons
+foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gatez pas la joie de cette
+premiere visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne
+et m'egaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de
+douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous etes seul, vous
+etes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberte. Allons,
+donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.
+
+Qui peut resister a la voix de la femme aimee? L'amertume qui me
+gonflait le coeur lorsque j'etais entre, la colere, la jalousie se
+dissiperent sous le charme de cette parole caressante. La seduction
+qui se degageait de Clotilde m'enveloppa, m'etourdit, m'endormit et
+m'emporta dans un paradis ideal.
+
+Cependant les heures en sonnant a la pendule me ramenerent a la realite.
+Je regardai le cadran, il etait cinq heures, il y avait plus de deux
+heures que j'etais pres d'elle.
+
+Elle devina que je pensais a me retirer.
+
+--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.
+
+--Nous reprimes notre causerie; mais enfin l'heure arriva ou je ne
+pouvais plus prolonger ma visite.
+
+--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le
+jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais
+cependant etre avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par
+l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre
+chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en meme
+temps, nous tournerions les feuillets en meme temps, et en meme temps
+aussi nous aurions les memes idees et les memes emotions. Voyons, quel
+livre lirions-nous bien?
+
+Elle me prit par la main et me conduisit devant une etagere sur laquelle
+etaient poses quelques volumes richement relies. Mais si les reliures
+etaient belles, les livres etaient miserables: c'etaient des nouveautes
+prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.
+
+--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne
+connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de creer ensemble
+et en meme temps.
+
+--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.
+
+--Eh bien! prenons-en d'autres.
+
+--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
+_Francois le Champi_?
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G.
+Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous
+enverrai l'autre.
+
+--C'est cela; lire dans un livre donne par vous, le plaisir sera double;
+vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon cote sur
+le mien, et nous les echangerons apres.
+
+Cette premiere entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il
+fallait voir M. de Solignac, et c'etait la le douloureux. Il me fallait
+du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque
+d'ordinaire, c'est la resolution; une fois que mon parti est pris,
+je vais de l'avant coute que coute; et mon parti etait pris, ou plus
+justement il m'etait impose par Clotilde.
+
+Le mercredi suivant, a six heures, j'entrai dans le salon ou Clotilde
+m'avait deja recu. Elle etait la, et deux personnes etrangeres
+s'entretenaient avec M. de Solignac.
+
+J'allai a elle d'abord et elle me serra la main, en me lancant un regard
+qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si
+eloquemment: "Je t'aime."
+
+Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut
+avancer la mienne.
+
+Les personnes avec lesquelles il etait en conversation se leverent
+bientot et sortirent. Nous restames seuls tous les trois.
+
+--J'ai regrette, me dit-il, de ne m'etre pas trouve chez moi quand vous
+avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir
+renouvele votre visite pour moi. Vous avez vu le general; comment
+est-il?
+
+J'etais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de
+Solignac.
+
+--Il se plaint beaucoup de la solitude, et a son age, il est vraiment
+triste d'etre seul, ce qu'il appelle abandonne.
+
+--Sans doute; mais a son age il eut ete plus mauvais encore de changer
+completement sa vie; c'est ce qui m'a empeche de le faire venir avec
+nous, comme nous en avions l'intention.
+
+L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever
+pour partir.
+
+--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espere que nous
+nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera
+un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.
+
+Trois jours apres cette visite, je recus une lettre de M. de Solignac,
+qui m'invitait a diner pour le mercredi suivant.
+
+
+
+XLVIII
+
+Cette invitation a diner a l'hotel de Solignac n'etait pas faite pour me
+plaire.
+
+C'etait la menace d'une intimite qui m'effrayait; car, si je pouvais
+garder jusqu'a un certain point l'espoir d'eviter la presence de M.
+de Solignac dans mes visites a Clotilde, j'allais maintenant subir
+le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il
+parlerait a _sa_ femme, elle lui repondrait, et je serais ainsi initie,
+malgre moi, a des details d'interieur et de menage qui ne pouvaient etre
+que tres-penibles pour mon amour.
+
+Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui
+souffriraient dans cette intimite.
+
+J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde,
+malgre qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je
+l'aime mariee, sans me considerer comme coupable envers son mari, et je
+trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enleve celle
+que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le meprise et le hais.
+
+Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de
+Solignac dans les termes ou nous sommes. Si je vais chez lui, si je
+mange a sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions
+dans lesquelles je suis place se trouvent changees par mon fait; je n'ai
+plus le droit de le hair et de le mepriser. Si je garde cette haine
+et ce mepris au fond de mon coeur, je suis oblige a n'en laisser rien
+paraitre et a afficher, au contraire, l'amitie ou tout au moins la
+sympathie.
+
+La situation deviendra donc intolerable pour moi,--honteuse quand je
+serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec
+moi-meme.
+
+Il y a une question que je me suis souvent posee: la perspicacite de
+l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque
+nous nous trouvons en presence d'une resolution a prendre, de prevoir
+les resultats que cette resolution amenera?
+
+Il est evident que si cet examen nous permet de prendre la route qui
+conduit au bien et d'eviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le
+plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous
+ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
+determinante sur notre direction, il n'a plus les memes qualites.
+L'homme bien portant qui tombe ecrase sous un coup de tonnerre, n'a pas
+l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamne
+a une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'echappera
+pas a son sort.
+
+Le cas du poitrinaire a ete le mien: j'ai vu clairement, comme si je les
+touchais du doigt, toutes les raisons qui me defendaient d'aller chez
+M. de Solignac, et cependant j'y suis alle. Sachant d'avance a quels
+dangers et a quels tourments ce diner m'exposerait, je n'ai pas eu la
+force de resister a l'impulsion qui m'entrainait. Mon esprit me disait:
+n'y va pas, et il me presentait mille raisons meilleures les unes que
+les autres pour m'arreter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne
+motivat son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporte.
+
+Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya
+ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours
+d'incertitude.
+
+--J'etais inquiete de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre
+lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.
+
+--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-meme de ne pouvoir pas venir.
+
+--Nous aurions ete desoles, dit M. de Solignac, intervenant, si vous
+aviez ete empeche.
+
+Nous etions entoures et nous ne pouvions, Clotilde et moi, echanger un
+seul mot en particulier, mais les paroles etaient inutiles entre nous;
+dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un
+discours.
+
+J'etais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du
+cercle forme autour de la cheminee, j'allai m'asseoir sur un canape au
+fond du salon.
+
+Quelques personnes etaient arrivees avant moi; je pus les examiner
+librement. Les deux dames assises aupres de Clotilde presentaient entre
+elles un contraste frappant: l'une etait jeune et fort belle, mais avec
+quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une mediocre
+idee de sa naissance et de son education; l'autre, au contraire, etait
+laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manieres
+discretes, une toilette de bon gout qui inspiraient sinon le respect, au
+moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en presence
+d'une honnete femme qui devait etre une bonne mere de famille.
+
+Les hommes n'avaient rien de frappant qui permit un jugement immediat
+et certain: cependant l'ensemble n'etait pas satisfaisant; parmi eux
+assurement il ne se trouvait pas une seule personnalite remarquable,
+mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la
+haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.
+
+On annonca "le baron Torlades" et je vis entrer un Portugais qui, a son
+cou et a la boutonniere de son habit, portait toutes les croix de la
+terre; "le comte Vanackere-Vanackere", un Belge majestueux; "sir Anthony
+Partridge", un patriarche anglais; "le prince Mazzazoli", un Italien
+presque aussi decore que le Portugais.
+
+C'etait a croire que M. de Solignac, ministre des affaires etrangeres,
+recevait a diner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte
+de l'Europe?
+
+Au milieu de ces convives qui parlaient tous un francais de fantaisie,
+Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de
+politesse particuliere, et a la voir libre, legere, charmante, jouant
+admirablement son role de maitresse de maison, on n'eut jamais suppose
+que son education s'etait faite en repetant ce role avec quelques
+pauvres comparses de province dont j'etais le jeune premier, le general,
+le pere noble, et M. de Solignac, le financier.
+
+Je me trouvais fort depayse au milieu de ces etrangers et restais isole
+sur mon canape quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un
+convive qu'on n'annonca pas. C'etait un artiste, un pianiste, Emmanuel
+Treyve, que je connaissais pour avoir dine plusieurs fois avec lui a
+notre restaurant.
+
+Apres avoir salue la maitresse et le maitre de la maison, il promena un
+regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement a
+moi.
+
+--En voila une bonne fortune de vous trouver la, me dit-il a mi-voix;
+au milieu de ces magots decores, le diner n'eut pas ete drole. Quelles
+tetes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait
+fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?
+
+--C'est un Portugais, le baron Torlades.
+
+--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!
+
+Clotilde vint a nous.
+
+--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Neree,
+dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre a cote l'un de l'autre,
+vous pourrez causer.
+
+Puis elle nous quitta.
+
+--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air etonne.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous n'etes pas un comte de Batignolles? Vous etes un vrai comte?
+Pourquoi vous en cachez-vous?
+
+--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne
+serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servit en
+disant: "La portion de M. le comte de Saint-Neree!"
+
+--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fache tout a fait.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatte que vous etiez invite
+dans cette honorable maison pour faire le quatorzieme a table, tandis
+que je l'etais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut
+perdre cette illusion, c'est moi le quatorzieme.
+
+--Ou voyez-vous cela? nous sommes treize precisement.
+
+--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout
+a l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drole
+de monde.
+
+Treyve se montrait bien leger, bien etourdi, et j'etais blesse de ses
+propos qui atteignaient Clotilde jusqu'a un certain point; cependant je
+ne pus m'empecher de lui demander quel etait ce monde qu'il paraissait
+si bien connaitre.
+
+--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a
+peut-etre de fines.
+
+Ses previsions quant au quatorzieme se realiserent, on annonca "le
+colonel Poirier" et je vis paraitre mon ancien camarade, le nez au vent,
+les epaules effacees, la moustache en croc, en vainqueur qui connait ses
+merites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur
+son passage: le succes lui avait donne des ailes; il planait, et s'il
+voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une
+majeste souveraine.
+
+Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il
+m'apercut, il ecarta le venerable Partridge qui lui barrait le passage,
+planta la le Portugais qui s'attachait a lui, ne repondit pas au prince
+Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'a mon canape les
+deux mains tendues.
+
+L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit
+aucun effet, mais celui de Poirier me fit considerer comme un
+personnage. Personne ne m'avait regarde, tout le monde se tourna de mon
+cote.
+
+--Vous connaissez M. le comte de Saint-Neree? demanda M. de Solignac.
+
+--Si je connais Saint-Neree, s'ecria Poirier, mais vous ne savez donc
+pas que je lui dois la vie?
+
+Et il se mit a raconter comment j'avais ete le chercher au milieu des
+Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette
+superbe jactance: j'etais un heros, mais Poirier!
+
+On passa dans la salle a manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras
+a la maitresse de la maison, et a table il s'assit a sa droite, tandis
+que le venerable Partridge prenait place a sa gauche.
+
+J'avais pour voisins Treyve, d'un cote, et de l'autre, un jeune homme a
+la figure chafouine qui me menacait d'un entretien suivi.
+
+Apres le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant a mi-voix, en
+machant ses paroles de maniere a les rendre a peu pres inintelligibles:
+
+--Voulez-vous le menu du diner? dit-il. Le potage m'annonce d'ou il
+vient: c'est signe Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce
+qu'on sert a cette heure dans dix autres maisons: la meme sauce noire,
+la meme sauce blanche, la meme poularde truffee, le meme foie gras, les
+memes asperges en branches. J'ai deja vu dix fois cet hiver les pommes
+d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain
+de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
+celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout
+est de Batignolles; ca manque d'originalite.
+
+Mais la conversation generale etouffa les reflexions desagreables du
+pianiste.
+
+--Il n'y a qu'a _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais.
+_Parisss_ provoque _l'emoulation_ du monde entier.
+
+--Si Paris est redevenu ce qu'il etait autrefois, dit le prince italien,
+et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que
+nous le devons aux amis fideles, aux devoues collaborateurs du prince
+Louis-Napoleon.
+
+Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.
+
+--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je
+vous en prie; nous avons ici un representant de la vieille noblesse
+francaise, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en
+souriant--qui a quitte l'armee pour ne pas s'associer a l'oeuvre du
+prince. Respectons toutes les opinions.
+
+--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.
+
+--Decidement, me dit Treyve, apres un moment de silence, je suis bien le
+quatorzieme a table; vous, vous etes "un grand nom de notre pays." Nous
+faisons chacun notre partie dans ce diner; moi, je rassure ces etrangers
+superstitieux, en apportant a cette table mon unite; vous, vous les
+eblouissez en apportant "votre vieille noblesse francaise." Quel drole
+de monde! C'est egal, le sauterne est bon; je vous engage a en prendre.
+
+
+
+XLIX
+
+Si je ne disais pas, a chaque instant, comme le pianiste: "Quel drole de
+monde," je n'en faisais pas moins mes reflexions sur les convives de M.
+de Solignac.
+
+Bien souvent, dans les premieres annees de ma vie de soldat, alors que
+je parcourais les garnisons de la France, il m'etait arrive de diner
+chez des fonctionnaires dont les convives reunis par le hasard se
+connaissaient assez peu pour qu'il y eut a table une certaine reserve,
+melee quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne
+ressemblait en rien a ce que j'avais vu alors.
+
+Evidemment les invites de M. de Solignac avaient eux aussi ete reunis
+par le hasard, mais ce n'etait point de l'embarras qui regnait entre
+eux, c'etait plutot de la defiance; a l'exception de Treyve qui s'etait
+ouvert a moi en toute liberte, chacun semblait se garder de son voisin;
+c'etait a croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaitre,
+se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se
+meprisaient les uns les autres. Quand on prononcait le nom du baron
+Torlades, le prince Mazzazoli avait un sourire indefinissable, et quand
+le Portugais s'adressait a l'Italien, il avait une maniere d'insister
+sur le titre de prince qui promettait de curieuses revelations a celui
+qui eut voulu les provoquer.
+
+N'y avait-il la que des princes, des barons et des comtes de fantaisie?
+La question pouvait tres-bien se presenter a l'esprit. En tous cas, que
+ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas legitimes
+proprietaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils
+avaient tous l'air de parfaits aventuriers, meme le patriarche anglais
+dont la respectabilite, les cheveux blancs, les gestes benisseurs
+appartenaient a un comedien "qui s'est fait une tete."
+
+La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires
+et tous ces nobles convives revelerent une veritable competence dans
+tout ce qui touchait le commerce de l'argent.
+
+Si curieux que je fusse de connaitre les relations de M. de Solignac par
+ces conversations, et d'eclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa
+vie, je me laissai distraire par Clotilde.
+
+Tout d'abord je m'etais contente d'echanger avec elle un furtif regard,
+mais bientot je remarquai qu'elle etait engagee avec Poirier dans une
+conversation intime qui a la longue me tourmenta.
+
+Pendant que le venerable Partridge repliquait au baron portugais ou un
+comte flamand, Clotilde penchee vers Poirier s'entretenait avec lui dans
+une conversation animee. De temps en temps ils tournaient les yeux, a
+la derobee, de mon cote, et bien que la distance m'empechat d'entendre
+leurs paroles, je sentais qu'il etait question de moi.
+
+Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards
+rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre,
+mais il n'y avait pas la de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux
+qui ont aime comprendront par quels sentiments je passais.
+
+--Nous parlons de vous, me dit Clotilde repondant a un coup d'oeil.
+
+--Et que dites-vous de moi?
+
+--Du bien, cher ami, repliqua Poirier en levant son verre.
+
+--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.
+
+--Mais enfin?
+
+--Plus tard, plus tard, repondit Poirier en riant; vous etes trop
+ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au
+tragique.
+
+--La vie est une comedie, dit sentencieusement le prince italien.
+
+--Un melodrame, dit le baron portugais, ou le rire se mele aux larmes.
+
+Il n'etait pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre.
+
+Le plus tard de Poirier arriva apres le diner; lorsque nous fumes
+rentres dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le
+jardin pour fumer un cigare.
+
+--Vous etes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas?
+
+--Cela est vrai.
+
+--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont eloquents vos yeux. Peut-etre meme le
+sont-ils trop.
+
+--Comment cela?
+
+--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde
+entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas
+l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine.
+
+L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le
+couper nettement.
+
+--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez
+mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors.
+
+--Toujours la tragedie; vous vous fachez, vous avez tort, car je vous
+donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de
+Solignac vous ait touche au coeur: elle est assez charmante pour cela,
+et Solignac de son cote est assez laid et assez vieux pour expliquer les
+caprices de sa femme.
+
+--Est-ce pour cela que vous m'avez amene dans ce jardin?
+
+--C'est "expliquer" qui vous blesse, mettons "justifier" et n'en parlons
+plus.
+
+--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour
+madame de Solignac.
+
+--Vous etes plus begueule qu'elle ne l'est elle-meme; car je vous assure
+que, pendant tout le diner, elle a eu plaisir a me parler de vous.
+
+--Et que vous disait-elle?
+
+--Elle m'a raconte comment vous etiez devenu l'ami de son pere, et...
+le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous
+prie; faut-il dire que vous etes devenu d'abord l'ami de mademoiselle
+Martory et ensuite celui du general, ou bien faut-il dire que vous avez
+commence par le general et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous
+importe, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je m'en doutais. Je continue donc. Apres m'avoir parle de votre
+intimite, elle m'a dit comment vous aviez donne votre demission, et
+c'est la ce qui a singulierement allonge notre entretien, car j'avoue
+que bien que vous m'ayez prouve que nous ne jugions pas les choses de ce
+monde de la meme maniere, j'etais loin de m'attendre a ce qu'elle m'a
+appris. Comment diable, si vous desapprouviez le coup d'Etat, et je
+comprends cela de votre part, n'etes-vous pas reste a Paris et pourquoi
+etes-vous retourne a Marseille ou vous etiez expose a marcher avec votre
+regiment?
+
+--Vous avez donne la raison de ma determination tout a l'heure, je ne
+juge pas les choses de ce monde comme vous.
+
+--Enfin, vous vous etes mis dans la necessite d'abandonner votre
+detachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats.
+
+--C'est cela meme.
+
+--Savez-vous que vous vous etes tire de cette affaire tres-heureusement
+pour vous; il y a des officiers detenus dans la citadelle de Lille pour
+en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refuse de
+preter serment.
+
+--Je n'ai rien demande, et je serais alle au chateau d'If sans me
+plaindre, s'il avait plu au general de m'y envoyer.
+
+--Dieu merci, cela n'est point arrive; mais enfin il n'en est pas moins
+vrai que vous voici sorti de l'armee, ce qui n'est pas gai pour un
+officier comme vous, amoureux de son metier. J'ai ete a peu pres dans
+cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.
+
+--Il ne fallait pas faire le 2 Decembre; sans votre coup d'Etat je
+serais toujours capitaine.
+
+--L'interet du pays.
+
+--Il n'y a rien a dire a cela; aussi je ne dis rien.
+
+--Sans doute, mais vos amis disent pour vous.
+
+--Mes amis parlent trop.
+
+--Vos amis repondent aux questions d'un autre ami qui les interroge.
+Croyez-vous que je n'ai pas presse de questions madame de Solignac quand
+j'ai su que vous aviez donne votre demission? Croyez-vous qu'il ne me
+desolait point de ne pouvoir pas vous etre utile, alors que dans ma
+position, il me serait si facile de vous servir?
+
+--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander a votre
+gouvernement et que je ne pourrais meme en rien accepter, alors qu'il me
+ferait des avances.
+
+--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des
+propositions que vous ne pouvez pas ecouter. Non, ce n'est pas cela qui
+me preoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous
+faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela
+n'est pas digne de vous.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne veux pas dire que vous n'etes point digne d'etre artiste, je me
+rappelle des dessins de vous qui etaient tres-remarquables et que je
+vous ai vu faire avec une facilite etonnante. Ce que je veux dire c'est
+que cela ne peut vous conduire a rien.
+
+--Cela me conduit a vivre, ce qui est quelque chose, il me semble.
+
+--Mais apres?
+
+--Apres ces illustrations d'autres, a moins cependant que je ne....
+
+--Ah! ne vous arretez pas; a moins que vous ne soyez reintegre dans
+votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce
+pas? c'est la ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par
+politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
+gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la
+moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez
+cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le
+sabre. Voila pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.
+
+--Pour prendre quoi?
+
+--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il
+mene? Ce n'est pas avec ses appointements de senateur, n'est-ce pas? Un
+hotel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans
+les ecuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans
+compter les toilettes de madame et les depenses de monsieur, ne se
+paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que
+mademoiselle Martory s'est mariee sans dot, et que Solignac etait
+bas perce, extremement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas,
+n'est-ce pas, que Solignac ait recu du prince quelques-uns des nombreux
+millions voles par nous a la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystere
+est tout simplement qu'il fait des affaires. Un age nouveau a commence
+pour la France, c'est celui des affaires et de la speculation. Solignac
+l'a compris, et il s'est mis a la tete de ce mouvement qui va prendre
+un essor irresistible. Aujourd'hui, vous avez vu a sa table un prince
+Mazzazoli, un baron Torlades, un comte Vanackere, un Partridge, et deux
+ou trois autres personnages qui valent ceux-la. Et cette reunion de
+convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspire une bien grande
+confiance. Vous vous etes dit que c'etaient la des aventuriers, des
+intrigants, des fruits secs des gouvernements anterieurs.
+
+--Je me suis trompe?
+
+--Je ne dis pas cela; mais revenez diner ici dans un an, jour pour jour,
+et, a la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de
+la finance qui ecouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac.
+Qui aura fait ce miracle? L'experience. Aujourd'hui Solignac en est
+reduit a se servir de gens qui, j'en conviens, ne meritent pas l'estime
+des puritains; il debute et il n'a pas le droit d'etre bien exigeant.
+Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des
+concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, a ces aventuriers,
+et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un
+homme habile qui deviendra une puissance dans l'Etat. Rien que son
+mariage prouve sa force. Pour la reussite de ses projets, il avait
+besoin d'une femme jeune et belle qui lui permit d'avoir un salon et
+surtout une salle a manger. A son age et dans sa position, cela etait
+difficile. Cependant il a su en trouver une qui reunit toutes les
+qualites exigees pour le role qu'il lui destinait: jeunesse, beaute,
+naissance, seduction; n'est-ce pas votre avis?
+
+Je fis un signe affirmatif.
+
+--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec
+lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom,
+vous etes decore, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et
+Solignac sera heureux de vous avoir avec lui.
+
+--Il vous l'a dit?
+
+--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain;
+dans deux ou trois ans, vous serez a la tete de la finance, et alors si
+certaines circonstances se presentent, par exemple si vous voulez vous
+marier, vous pourrez epouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil
+d'ami, un bon conseil.
+
+
+
+L
+
+Il est inutile de rapporter la reponse que je fis a Poirier; elle fut ce
+qu'elle devait etre.
+
+Mon nom, s'il avait une valeur, "un prestige sur l'actionnaire," comme
+disait Poirier, devait m'empecher de faire des bassesses, il ne devait
+pas m'aider a en commettre. C'est la, il me semble, ce qu'il y a de
+meilleur dans les titres hereditaires; si par malheur nous sommes trop
+faibles, dans des circonstances critiques, pour nous decider nous-memes,
+nous pouvons etre tres-utilement influences par le souvenir de
+nos aieux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lache
+facilement, quand on se souvient qu'on a eu un pere honnete ou brave.
+
+Alors meme que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux
+propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres.
+
+Il est certain que le pays est en proie a la fievre des affaires.
+Pendant les quinze annees de la Restauration et les dix-huit annees de
+regne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considerablement
+accrue: la bourgeoisie a gagne beaucoup et le paysan a commence a
+amasser. Il y a une epargne qui ne demande qu'a etre mise en mouvement.
+
+Jusqu'a present cette epargne est restee dans les armoires et au fond
+des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et
+qu'elle etait trop timide pour venir elle-meme s'offrir aux hauts barons
+de la finance. On l'employait prudemment en placements a 4-1/2 sur
+premiere hypotheque, ou bien en achats de terre, et ces placements
+faits on recommencait a economiser sou a sou jusqu'au jour ou une somme
+nouvelle etait amassee.
+
+Mais ce mode de proceder a change. Aux barons de la finance, qui
+restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportat
+l'argent qu'ils daignaient a peine accepter, sont venus se joindre des
+speculateurs moins paresseux.
+
+Le coup d'Etat a amene sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans
+la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers
+majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prete leur argent et
+leurs bras a l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon
+chef de troupe, et maintenant que cet homme, pousse par eux, est arrive,
+ils demandent le payement de leur argent et de leur devouement. Il est
+bien probable que Louis-Napoleon serait heureux de se debarrasser de ses
+complices exigeants; mais, grace a Dieu, le chatiment de ceux qui ont eu
+recours a l'intrigue est d'etre toujours exploites par l'intrigue. Vous
+vous etes servi des gredins, les gredins a leur tour se serviront de
+vous et ne vous lacheront plus. L'appui que vous leur avez demande en
+un jour de detresse, vous serez condamne a le leur rendre pendant vos
+annees de prosperite.
+
+Ces gens sont d'autant plus presses de profiter de la position qu'ils
+ont su conquerir brusquement et inesperement, qu'ils ont attendu plus
+longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restes derriere le
+grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour
+ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller
+eux-memes a la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les
+amorces, tous les appats leur ont ete bons pour le faire sortir. La
+revolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui
+donnant le suffrage universel, le coup d'Etat le fait entrer dans la
+speculation.
+
+Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois
+terriblement irrite contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
+d'absoudre l'auteur du Deux-Decembre, mais, la speculation universelle,
+je n'en veux a aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et
+de ses courtiers. Le beau resultat quand la contagion des affaires aura
+penetre jusque dans les villages et quand le paysan lui-meme aura souci
+de la cote de la Bourse: la fievre de l'or est la maladie la plus
+effroyable qui puisse fondre sur un peuple.
+
+Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne
+croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui
+developpent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon
+sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empecher de m'associer
+a ses speculations pour la part la plus minime, alors meme que j'aurais
+la preuve de l'honnetete parfaite du speculateur.
+
+L'associe de M. de Solignac, moi!
+
+Cette idee seule me fait monter le sang de la honte au front.
+
+L'associe d'un homme que je meprise et que je hais: divises par notre
+amour, reunis par notre interet.
+
+C'est deja trop de honte pour moi que la lachete de ma passion me fasse
+aller chez lui et m'oblige a lui serrer la main, a manger a sa table, a
+l'ecouter, a lui sourire.
+
+Mon amour m'est jusqu'a un certain point une excuse; mais l'interet?
+
+Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en
+avait eu l'idee, s'il en etait le seul auteur, et si Clotilde ne le lui
+avait point suggere. Je voulus l'interroger a ce sujet, mais je n'osai
+le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre resultat
+que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de
+devouement: il avait voulu m'etre utile, et son experience de la vie en
+meme temps que son amitie pour moi lui avaient inspire ce moyen.
+
+Je fus heureux de cette reponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire
+Clotilde capable d'une pareille idee; incontestablement elle n'avait pu
+naitre que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument debarrasse
+de tous prejuges, qui, dans la vie, ne voit que des interets, et ne
+s'inquiete plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive a les
+satisfaire.
+
+La reflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris
+le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout a coup si j'avais
+pense aux conseils du colonel Poirier.
+
+Afin d'etre seul avec elle, j'etais arrive de bonne heure pour lui faire
+ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot.
+
+Je la regardai un moment sans repondre tant j'etais etonne de sa
+question.
+
+--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idee? dis-je a la fin.
+
+--Cela vous etonne?
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous croyez donc que je ne pense pas a vous et que je ne fais pas
+sans cesse des projets auxquels je tache de me rattacher par un lien
+quelconque. C'est la ce qui m'a inspire cette idee.
+
+--De l'intention, je suis vivement touche, chere Clotilde, car elle est
+une preuve de tendresse; mais l'idee?
+
+--Eh bien, qu'a de mauvais cette idee? Elle vous blesse dans votre
+fierte de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pense a cela. Je
+savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient
+deshonores s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur
+intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
+le mot: "Vous gagnez votre vie," qu'importe que ce soit en faisant
+des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours
+travailler. Seulement les dessins vous obligent a travailler vous-meme
+pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire
+travailler les autres pour gagner beaucoup, voila tout.
+
+--Vous n'avez vu que cela dans votre idee?
+
+--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez
+pas vous-meme. J'ai vu un moyen d'etre reunis sans avoir rien a craindre
+de personne. Si vous etiez interesse dans les affaires de M. de
+Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de
+venir ici une fois par hasard en visite ou pour diner, vous y viendriez
+tous les jours, amene par de bonnes raisons qui defieraient les
+insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse
+pres de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, a chaque
+instant, toute la journee, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
+autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en facherez-vous pas?
+
+--Du projet peut-etre, mais en tout cas je suis bien certain que je
+n'aurai qu'a vous remercier de l'intention.
+
+--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous
+aviez ete force d'accepter ce travail de dessinateur, l'idee m'est venue
+de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins penible et
+qui aurait le grand avantage de nous reunir. Pourquoi ne serait-il pas
+le secretaire de M. de Solignac? me suis-je dit.
+
+--Moi! vous avez pu penser?
+
+--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pense et dans l'ordre ou je l'ai
+pense. D'abord, je n'ai songe qu'a une chose: notre reunion. Je vous
+voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac
+pendant votre travail; je vous voyais dans la journee, je vous voyais le
+soir. Peut-etre meme etait-il possible de vous organiser un appartement
+dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus.
+
+--Et votre mari!
+
+--Mon mari aurait ete tres sensible a l'honneur d'avoir pour secretaire
+un homme comme vous; cela fait bien de dire: "Le comte de Saint-Neree,
+mon secretaire." D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a
+pu autrefois vous paraitre genant par sa surveillance; mais alors
+je n'etais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la votre;
+maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiete plus de moi et ne me
+demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille
+pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maitre de
+ceremonies, et pourvu que chez lui on me trouve paree dans ce salon,
+pourvu que dans le monde je fasse mon entree a son bras, il ne me
+demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrete mon projet,
+c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierte
+ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez
+grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette
+idee qui vous etonne.
+
+--Ce qui m'etonne, c'est que vous n'ayez pas pense a ce qu'il y a
+d'odieux et de honteux dans ce role que vous me destinez.
+
+--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous
+aime et veux toujours vous aimer, si a votre amour vous ne meliez pas de
+mauvaises esperances, ce role ne serait pas ce que vous dites.
+
+--Pour ma dignite, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas a des
+relations suivies avec M. de Solignac.
+
+--Vous pensez a votre dignite, moi je ne pense qu'a mon amour, et vous
+dites que vous m'aimez.
+
+Notre discussion menacait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle
+fut interrompue par l'arrivee de M. de Solignac.
+
+--Je suis heureux de vous voir, dit-il, apres les premieres politesses
+et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran,
+n'est-ce pas?
+
+--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.
+
+--Vous pouvez me rendre un grand service.
+
+Alors il m'expliqua qu'il etait en train de fonder une affaire pour
+construire des barrages sur les principales rivieres de la province:
+Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et
+il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivieres, sur
+les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il
+y avait des questions techniques sur le debit d'eau, l'altitude, le
+sous-sol, que je ne pouvais pas resoudre, il me pria de t'ecrire.
+
+--Quelques mots de l'officier de l'etat-major qui releve ces contrees,
+me dit-il, me fortifieront aupres de nos ingenieurs.
+
+Et sous sa dictee, pour ainsi dire, je t'ecrivis la lettre geographique
+a laquelle tu as repondu, sans te douter bien certainement des
+conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi
+brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.
+
+Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui ecrire une lettre dans
+laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.
+
+J'etais pris de telle sorte qu'il m'etait impossible de refuser; je
+fis donc ma lettre en m'attachant surtout a m'enfermer dans une verite
+rigoureuse, puis je ne pensai plus a cette affaire.
+
+Mais hier je recus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long
+rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et
+la tienne, "lettres emanant de deux officiers, disait une note, qui,
+a des titres differents, ont toute autorite pour parler de cette
+question."
+
+Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulierement quand M. de
+Solignac m'offrit un paquet d'actions liberees de sa compagnie.
+
+Bien entendu, je ne les ai point acceptees. Mais le refus a ete dur et
+la discussion difficile.
+
+
+
+LI
+
+Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous
+la plume des trouveres, a savoir si un amant peut etre heureux en
+respectant la purete de sa dame.
+
+Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations
+plaintives, mais combien sont legeres les impressions de la lecture, a
+cote de celles que donne la realite.
+
+Depuis que je suis pres de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle
+me sait pres d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la
+fievre.
+
+Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en resultent, la
+vie que je m'etais arrangee a ete bouleversee.
+
+Comme je suis contraint par la necessite de faire un certain nombre de
+dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma
+journee pour travailler, je me leve a cinq heures tous les matins et je
+travaille jusqu'a dix ou onze heures avec toute l'activite dont je suis
+capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du
+papier blanc; cependant ce procede de travail que j'ai ete contraint
+d'adopter m'est penible et fatigant.
+
+Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas regulier, n'est pas
+un exercice bien penible, on jouit de la route et on en profite; si l'on
+rencontre un site agreable, on peut meme s'arreter pour l'examiner
+a loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas
+gymnastique, demande une depense de forces qui, a la longue, lasse
+et epuise. C'est le pas gymnastique que j'ai du introduire dans mon
+travail, et c'est par lui que j'ai remplace la promenade qui m'etait si
+agreable.
+
+Je ne _lache_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et
+j'espere bien n'en jamais arriver la, mais enfin je n'ai plus le plaisir
+de les caresser; au lieu d'attendre que les idees me viennent doucement,
+je vais les chercher avec les fers et les amene de force. Je n'ai que
+cinq heures a moi et il faut qu'a onze heures mes yeux soient plus
+souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment ou
+Clotilde se leve, et ou elle parait a la fenetre de sa chambre en
+attendant qu'elle descende dans le jardin.
+
+Je suis la et nous echangeons un regard; c'est alors que se decide ma
+journee, qui, bien entendu, est reglee sur celle de Clotilde.
+
+Pour cela nous avons adopte un systeme de telegraphie qui nous est
+particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques
+points principaux.
+
+Comme je n'ai aucune direction, aucune volonte dans l'arrangement de
+cette journee et que je me conforme a ce que Clotilde m'indique, je ne
+parais pas a ma fenetre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa
+depeche. Apres que nous nous sommes regardes un moment, je rentre dans
+ma chambre et, me placant devant mon miroir que je dispose pour qu'il
+recoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est a sa
+fenetre ou dans le jardin, je note ses signaux.
+
+Si elle leve le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir a
+un theatre de musique; le bras leve une fois, c'est l'Opera; deux fois,
+les Italiens; trois fois, l'Opera Comique. Si c'est le bras gauche qui
+transmet le signal, cela veut dire que c'est a un theatre de genre
+qu'elle ira, une fois les Francais, deux fois le Gymnase, trois fois le
+Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue a l'avance, a prevu
+les theatres les plus impossibles.
+
+Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade a droite, cela
+signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrete a moitie
+chemin et revient sur ses pas, elle s'arretera dans la journee a
+l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Elysees.
+
+Si elle se coiffe avec une natte relevee sur la tete, ainsi qu'elle se
+coiffait autrefois a Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant
+la journee entiere et qu'elle sera toute a moi. Un livre a la main, elle
+restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire
+visite.
+
+Quelquefois les signaux sont longs et compliques, et je dois les ecrire
+pour ne pas les brouiller dans ma memoire; car, si precis que soit ce
+langage faconne a notre usage, il ne vaut pas la parole, et la necessite
+de la traduction m'entrainerait facilement a des erreurs.
+
+Sur cette depeche, j'arrange ma journee.
+
+Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les
+Champs-Elysees, je vais a l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je
+reste la au milieu des badauds et des etrangers venus pour jouir du
+Paris mondain qui defile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je
+la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.
+
+Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et
+quelquefois elle me fait la grace de descendre de voiture pour se
+promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons
+un sentier ecarte, et doucement serres l'un contre l'autre, nous
+jouissons delicieusement de ce court moment.
+
+Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent a la
+discretion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je
+suis le premier a representer a Clotilde combien elles sont dangereuses.
+Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou
+du monde, et comment ne le sont-elles pas deja?
+
+--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en
+souriant.
+
+--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.
+
+--Peut-etre. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je
+devrais bientot y retourner une troisieme, puis une quatrieme, puis
+toujours, car je ne saurais pas resister a vos prieres. C'est beaucoup
+trop d'y avoir ete une premiere.
+
+--Vous le regrettez?
+
+--Non, mais voyez ou cela nous a entraines. Et cependant, si loin que
+nous soyons arrives, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le
+reprochez. C'etait un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli
+m'ait chargee d'une faute lourde pour le present et menacante pour
+l'avenir, je la ferais encore si c'etait a recommencer. Mais pour ne pas
+augmenter le poids de cette faute, pour me l'alleger, il faut que vous
+n'insistiez pas ainsi sans cesse, et a propos de tout, sur votre desir
+de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les
+chances d'etre rencontree seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai
+une derniere ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer.
+Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenes dans cette
+allee, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je
+n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontres; le hasard a tout
+fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq etages.
+J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se resoudre a un
+pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la
+liberte de choisir celle a laquelle je peux m'exposer.
+
+--Si on decouvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.
+
+--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien
+ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus
+mauvais cote et les pousser a l'extreme? Pourquoi ne pas esperer et s'en
+fier a la chance? C'est une facheuse disposition de votre caractere de
+vouloir que tout soit regle methodiquement dans votre vie; pour etre
+tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez
+d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promenerons dans cette allee; si
+je vous aimerai.
+
+--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime
+aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et
+non en moins, car vous m'etes de plus en plus chere, aujourd'hui plus
+que vous ne l'etiez hier, hier plus que vous ne l'etiez il y a un mois.
+
+--Qui est certain du lendemain, vous excepte, mon ami? Laissez aller
+la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie.
+L'imprevu n'a donc pas de charme pour vous?
+
+--L'incertitude m'epouvante.
+
+--Je comprendrais cette peur de l'imprevu si vous ne me saviez pas
+disposee a profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et meme
+a les faire naitre; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser,
+n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir,
+ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-meme comment je travaille a
+notre reunion.
+
+--A notre reunion en public, oui, mais dans l'intimite, dans le
+tete-a-tete....
+
+--Et que voulez-vous que je fasse?
+
+--Si vous vouliez.
+
+--Dites si je pouvais, ou plutot ne dites rien, et ne revenons pas sur
+un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.
+
+Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'etaient nos
+rencontres fortuites, et la verite est qu'elles se produisaient presque
+chaque jour et meme plusieurs fois par jour.
+
+Partout ou se reunissaient trois personnes a la mode, il etait certain
+qu'elle ferait la quatrieme: aux expositions de peinture, aux sermons de
+charite, aux courses, aux premieres representations.
+
+J'aurais voulu ne voir la qu'un empressement a chercher les occasions
+d'etre ensemble; par malheur, si bien dispose que je fusse a croire
+tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette
+illusion.
+
+En se montrant ainsi partout, Clotilde obeit un peu a son gout pour le
+plaisir, un peu aussi au desir de me rencontrer, mais surtout elle se
+conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit a la mode. Ce
+n'est pas pour lui qu'il a epouse une femme jeune et belle, c'est pour
+le monde; de meme que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et
+qu'il tache d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout
+ce qui peut augmenter sa notoriete et, en fin de compte, servir ses
+affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme a de certains
+dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on ecrive sur sa
+tombe: "Il fut bon pere et bon epoux." S'il a jamais eu le sens de la
+famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son age, il est presse de
+jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font
+le bonheur du commun des mortels.
+
+Quand je rencontre Clotilde au theatre ou aux courses, nous avons la
+aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.
+
+Si elle porte la main gauche a sa joue en me regardant, je peux
+m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois
+rester eloigne d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses
+cheveux de la main droite, je dois aussitot la quitter.
+
+C'est la une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus
+exasperante peut-etre. Dans sa position, jeune, charmante, mariee a un
+vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberte a sa
+femme, elle doit etre entouree et courtisee. Elle l'est en effet. Tous
+les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et meme beaucoup
+d'autres, qui, s'ils n'etaient attires par sa seduction, n'auraient
+jamais salue M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme
+se font les flatteurs du mari.
+
+C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis oblige de la
+quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle,
+j'enrage dans le coin ou je me suis retire; elle porte la main droite a
+ses cheveux, je me leve, je la salue et je pars.
+
+Je ne dis pas un mot, mais je m'eloigne la colere dans le coeur, furieux
+contre elle, qui sourit a ces hommages, furieux contre ce mari qui les
+supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids,
+intelligents ou betes, qui la souillent de leurs desirs.
+
+Redescendu a ma place, je braque ma lorgnette sur la scene, mais mes
+yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du cote de
+sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois ecouter ceux qui lui
+parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes;
+puis, quand la toile est levee, je suis avec angoisse la direction de la
+lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensee, son
+souvenir ou son caprice?
+
+Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le
+vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflee dans sa
+pelisse, souriant a tous ceux qui la saluent; elle me fait une
+inclination de tete, un signe a peine perceptible, et c'est fini.
+
+Je n'ai plus qu'a rentrer, a regarder la fenetre de sa chambre et a me
+coucher bien vite pour me lever le lendemain a cinq heures dispos au
+travail.
+
+
+
+LII
+
+Et qui vous force a supporter cette vie? me diraient les gens
+raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'etes
+point heureux, allez-vous-en. Vous avez a vous plaindre de celle que
+vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au
+coeur, aimez-en une autre.
+
+Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est
+celui que je donnerais a l'ami qui me conterait des peines semblables
+aux miennes.
+
+--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonte et votre
+dignite d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux.
+C'est une dent a arracher, rien de plus; l'os de la machoire casse, la
+dent vient facilement, et l'on est heureux d'en etre debarrasse. Un peu
+de poigne.
+
+Voila bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre:
+on ne se les arrache pas soi-meme. Le dentiste qui deploie une belle
+solidite de poigne sur votre machoire serait beaucoup moins ferme sur la
+sienne propre; au premier craquement, il lacherait la clef de Garangeot.
+
+C'est ce qui m'est arrive chaque fois que j'ai voulu m'arracher
+mon amour; j'etais bien decide; je saisissais solidement la clef,
+j'appliquais le crochet; mais au moment ou il s'agissait de faire operer
+le mouvement de bascule, la douleur etait plus forte que la volonte et
+je n'allais pas jusqu'au bout.
+
+Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manque pourtant; car, bien
+que je n'aie pas parle de mon amour et n'aie point pris mes camarades
+pour confidents, ceux-ci se sont bien vite apercus des changements qui
+se faisaient dans ma vie, tout d'abord si reguliere et si calme.
+
+Le jour meme de la visite de Clotilde, ils m'ont raille pendant le diner
+sur ce qu'ils ont appele en riant mon devergondage.
+
+--Vous savez qu'il est arrive aujourd'hui un fait tres-grave; une femme
+a passe sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....
+
+--Ni chez moi.
+
+--Elle est allee chez Saint-Neree; j'ai entendu le frou-frou de sa robe
+a son arrivee et a son depart.
+
+--C'etait peut-etre la grand'mere de notre ami.
+
+--Ou sa soeur.
+
+--Notre ami n'a ni grand'mere, ni soeur, mais il a un caractere
+sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental,
+oreilles rouges et pas de maitresse, c'etait invraisemblable. Pendant
+plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la
+verite; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.
+
+Comme je ne repondis rien a ces plaisanteries, elles n'allerent pas
+plus loin ce jour-la; mais elles recommencerent bientot. Puis, quand on
+m'entendit rentrer a une heure presque toutes les nuits et me mettre au
+travail des cinq heures; quand on me vit exagerer les economies de mon
+diner deja si maigre, les plaisanteries se changerent en avertissements
+discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.
+
+--Vous n'y resisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit
+a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes:
+il faut que la tete se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait.
+Travaillez moins le matin, ou plutot amusez-vous moins le soir.
+
+Le conseil etait bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard,
+c'etait pour rester avec Clotilde, et si je me levais tot, c'etait pour
+faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coutent
+cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes
+depenses, si econome que je fusse, excedaient mes recettes.
+
+Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une
+autre maniere. Nous etions en ete, et depuis assez longtemps mes
+camarades parlaient d'aller faire des etudes en province. La veille de
+leur depart, je vis entrer dans mon atelier, a sept heures du matin,
+Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours temoigne le plus
+de sympathie.
+
+--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos
+camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester a vous
+ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera
+peut-etre pas inutile.
+
+Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient a Paris.
+
+--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que
+je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux etre indiscret.
+Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma
+proposition. Vous souffrez, et d'un autre cote, vous travaillez beaucoup
+trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous
+vous distrairons.
+
+Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me decider, mais
+naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris,
+et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfoncai
+plus profondement dans ma passion et m'y enfermai etroitement.
+
+Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux
+aupres d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies
+immaterielles d'un amour pur. Je ne veux meme pas dire qu'il n'y ait pas
+des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.
+
+Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette
+jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beaute vigoureuse,
+dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa
+personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de
+l'ame. Malgre qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester pres
+d'elle sans etre entraine dans un tourbillon d'idees ou ce n'est pas
+l'esprit qui commande en maitre.
+
+Quand j'ai passe une heure dans sa loge, quand son pied s'est pose sur
+le mien, quand sa main a cherche et serre la mienne dans une furtive
+caresse, quand, sous pretexte de me dire un mot a l'oreille, ses
+levres ont effleure ma joue, je ne suis point dans des dispositions a
+m'agenouiller devant elle et a l'adorer de loin respectueusement.
+
+Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver
+seule; quand je l'ai tenue serree dans une longue etreinte, mes yeux sur
+ses yeux, son souffle mele au mien; quand de sa voix vibrante, en me
+regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle
+me repete souvent: "Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre
+femme que vous m'aimez et m'estimez?" quand, pendant ces visites qui se
+prolongent longtemps, chaque mot a ete un mot d'amour, chaque regard une
+caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences,
+la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restes
+fremissants, enivres, lies puissamment l'un a l'autre par ce courant
+magnetique que la chair degage et transmet, je ne peux pas rentrer
+calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que
+Clotilde est un ange.
+
+Femme au contraire; femme ou demon: c'est la femme que j'aime; c'est le
+demon qui allume la fievre dans mes veines, que j'adore et que je desire
+ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et,
+comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.
+
+Malgre tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un
+incident qui tout d'abord semblait devoir desesperer mon amour et qui au
+contraire fit son bonheur.
+
+L'ete arrive, M. de Solignac avait trouve qu'il ne pouvait pas rester a
+Paris. Ce n'etait pas qu'il eut des gouts bucoliques qui l'obligeassent
+a aller respirer l'air pur des champs. Ce n'etait pas non plus que
+Clotilde aimat beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les
+femmes qui ont ete menacees de vivre a la campagne, elle adorait Paris.
+Mais les lois du monde commandaient, et il etait inconvenant de rester a
+Paris quand les gens marquants etaient dans leurs terres.
+
+N'ayant ni terre ni chateau hereditaire, M. de Solignac avait loue une
+maison sur le coteau qui s'etend entre Andilly et Montmorency, et il
+avait fait aux convenances le sacrifice de s'etablir pour trois mois,
+dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.
+
+Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais ete desole. Comment
+vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre
+mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,
+c'etait impossible!
+
+Pour m'adoucir cette desolation, Clotilde m'avait fait inviter a diner
+tous les mercredis a Andilly; et comme je n'etais plus au temps ou
+certains scrupules m'arretaient, j'avais accepte avec bonheur.
+
+Le troisieme mercredi qui suivit cette installation a la campagne, je
+vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle
+etait souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui
+me frappa.
+
+--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes
+libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier a l'improviste
+pour Londres. Je devais vous en prevenir; _j'aurai_ oublie. Nous
+avons deux heures avant le diner: que veux-tu en faire? Tu es maitre,
+commande.
+
+--D'abord je veux ton bras.
+
+Elle se serra contre moi.
+
+--Comme cela?
+
+--Tes yeux.
+
+Elle pencha sa tete en arriere et me regarda longuement.
+
+--Comme cela?
+
+--Maintenant, allons droit devant nous.
+
+--J'avais prevu ton desir, j'ai la clef du bois.
+
+Et par la porte qui ouvre sur la foret, nous sortimes. Ce que fut cette
+promenade en plein bois, seuls, libres, serres l'un contre l'autre,
+parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns
+ou des jaloux,--un emerveillement, un reve. Comme le soleil etait
+radieux; comme l'ombre etait fraiche; comme la musique de la brise
+dans le feuillage des trembles etait douce, se melant aux chants des
+fauvettes qui voletaient ca et la sous les taillis!
+
+Ces deux heures passerent comme un eclair, et Clotilde, qui n'avait pas
+perdu au meme degre que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena
+a la maison.
+
+--Et diner! dit-elle. Comme je _devais_ etre seule, je n'ai pas pu
+ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un
+diner pour moi, je crois que je suis arrivee a le faire faire au gout de
+mon ami. Nous allons voir si j'ai reussi.
+
+Le couvert etait mis sous une veranda qui prolonge la salle a manger
+jusque dans le jardin.
+
+--Suis-je madame de Saint-Neree? me dit-elle a voix basse en nous
+asseyant.
+
+Et pendant tout le temps que dura le diner, elle prit plaisir a jouer
+ce role; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances
+pleines de finesse, elle sut tres-bien preciser cette situation: elle ne
+fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Neree: j'etais son
+mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui
+reprochent la tromperie aux femmes!
+
+La soiree comme la journee s'ecoula avec une rapidite terrible, et, a
+mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.
+
+--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.
+
+--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.
+
+--Faut-il donc que vous attristiez cette journee de bonheur, et
+voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?
+
+A dix heures, on vint me prevenir que la voiture m'attendait pour me
+conduire a la station d'Ermont. Je partis.
+
+Mais a Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins
+rapidement a Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que
+j'escaladai. Doucement et a pas etouffes je me dirigeai vers la maison.
+Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin
+par une porte-fenetre.
+
+Je m'approchai avec les precautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture
+de la porte, Clotilde respirait la fraicheur du soir: la nuit etait
+admirable, douce et sereine, l'air etait charge du parfum des roses et
+des heliotropes.
+
+Je restai longtemps a la contempler; puis, irresistiblement attire, je
+sortis de la charmille ou je m'etais tenu cache.
+
+--C'est vous, Pierre? dit-elle.
+
+D'un bond, je fus pres d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de
+l'autre main, j'eteignais la lampe.
+
+Malgre mon etreinte, elle put se degager et elle me supplia de
+m'eloigner. Elle se jeta a mes genoux, et tout ce qu'une femme peut
+dire, elle le trouva: prieres, menaces, caresses. La lutte fut longue;
+mais comme toujours, elle triompha.
+
+Je fis quelques pas pour m'eloigner.
+
+--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'epargnes; tu pars;
+eh bien! reste.
+
+Et elle se jeta dans mes bras.
+
+
+
+LIII
+
+Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui
+la porte, et longtemps encore sans doute il m'eut entraine dans son
+courant, si tout a coup je ne m'etais brusquement trouve arrete et force
+de revenir en arriere, au moins par la pensee, en mesurant le chemin
+parcouru.
+
+Le gouvernement imperial, apres avoir fait la guerre de Crimee pour
+rehabiliter l'armee et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de
+Decembre, avait entrepris la guerre d'Italie.
+
+Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment ou
+l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon
+pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagne son
+cortege et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.
+
+Assis dans une caleche decouverte, ayant l'imperatrice pres de lui, il
+avait ete acclame sur tout son passage. En petite tenue de general de
+division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a
+recueilli plus d'applaudissements. Les maisons etaient pavoisees de
+drapeaux francais et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient
+unis dans une meme pensee d'esperance et de confiance: l'armee de la
+France allait affranchir un peuple.
+
+La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant
+les journees de Decembre mornes et ensanglantees, etaient encombrees
+d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon,
+des fenetres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts
+celui qui, quelques annees auparavant, l'avait fait mitrailler.
+
+Comme ces souvenirs de Decembre etaient loin! Qui se les rappelait en
+cette belle soiree de mai, si ce n'est Napoleon lui-meme peut-etre, et
+aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient ete ecrases par le
+coup d'Etat et rejetes en dehors de la vie de leur pays?
+
+J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant interet,
+non-seulement comme un Francais qui pense a sa patrie, mais encore
+comme un soldat qui est de coeur avec son ancien regiment: les sabres
+brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,
+dans mon atelier, courbe sur mon papier blanc, je maniais le crayon.
+
+J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les
+bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des
+moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'echappa des mains
+et je restai pendant de longues heures plonge dans des reflexions
+douloureuses.
+
+Qui avait eu raison? Mes camarades qui etaient restes a l'armee, ou moi
+qui l'avais quittee? Ils se battaient pour la liberte d'une nation, ils
+etaient a la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant
+meme pas ou etait le bien et ou etait le mal. La France avait absous
+l'homme du coup d'Etat; la France s'etait-elle trompee dans son
+indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur
+rancune ne se trompaient-ils pas?
+
+La paix de Villafranca vint dissiper ces inquietudes qui, pendant deux
+mois, m'avaient oppresse, et me rendre moins amers mes regrets de
+n'avoir point pris part a cette campagne. Cette guerre, qui m'avait
+paru entreprise pour une noble cause, n'avait ete, en realite, qu'une
+nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient deja ete
+poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fut propre, l'Empire
+avait ete oblige d'agir; et il s'etait laisse embarquer sur le principe
+des nationalites sans trop savoir ou cela le conduirait.
+
+Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de
+mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un
+principe qu'il etait incapable de comprendre et d'appliquer. Puis,
+lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'etait
+subitement arrete sans souci de ses engagements ou de son principe. Il
+avait gagne deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la
+Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger a aller plus
+loin, mieux valait revenir en arriere. Il n'y a que les idees qui nous
+entrainent aux extremes, les interets savent raisonner et ne faire que
+le strict necessaire; l'idee avait ete le pretexte dans cette guerre,
+l'interet dynastique la realite.
+
+Je voulus cependant assister a la rentree triomphale des troupes dans
+Paris, car, si desillusionne que je fusse par cette paix malheureuse, je
+n'en etais pas moins fier de l'armee: ce n'etait pas l'armee qui avait
+fait cette politique tortueuse, et ce n'etait pas elle qui avait demande
+a s'arreter avant d'avoir atteint l'Adriatique.
+
+Dans les dispositions morales ou je me trouvais, j'aurais aime a
+assister seul a cette entree des troupes victorieuses, mais celle qui
+est maitresse de ma vie et de ma volonte en disposa autrement.
+
+--Je pense que vous voudrez voir le defile des troupes, me dit-elle.
+
+--Sans doute.
+
+--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur
+les boulevards.
+
+--N'avez-vous pas une place reservee dans les tribunes du monde
+officiel?
+
+--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenetre
+sur le boulevard, a un premier etage, et j'ai pense qu'il vous serait
+agreable de m'accompagner.
+
+Nous n'etions plus au temps ou je ne pouvais que difficilement
+l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitue a me voir presque
+partout a ses cotes, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en
+pense, car on n'a jamais ose m'en parler, mais enfin personne ne s'en
+etonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le defile des troupes,
+nous allames occuper le balcon que Clotilde avait retenu.
+
+D'instinct je deteste tout ce qui est theatre et mise en scene.
+Cependant, quand je vis s'avancer les blesses trainant la jambe, le
+bras en echarpe, la tete bandee, j'oubliai les mats venitiens, les
+oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me
+monterent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.
+
+Pendant mes dix annees passees dans l'armee je m'etais naturellement
+trouve en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades,
+mes amis. J'en vis un grand nombre defiler devant moi et mes souvenirs
+de jeunesse allerent les chercher et les reconnaitre en tete ou dans les
+rangs de leurs soldats. Les uns etaient devenus generaux ou colonels
+et j'etais heureux de leurs succes; les autres etaient restes dans des
+grades inferieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou
+de cet oubli.
+
+Les drapeaux passaient noircis par la poudre et dechiquetes par les
+balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne
+en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de
+la foule, les regiments se succedaient regulierement, les uns en grand
+uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant
+dans leurs tuniques trouees et leurs kepis poussiereux les traces
+glorieuses de la fatigue et de la bataille.
+
+Tout a coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des eclairs des
+sabres, au loin, j'avais vu paraitre un regiment dont l'uniforme m'etait
+bien connu,--le mien.
+
+Clotilde posa sa main sur mon bras.
+
+--Voyez-vous la-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur?
+C'etait celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontres.
+
+Pour la premiere fois, je restai insensible a ce souvenir d'amour;
+d'autres souvenirs m'etreignaient, m'etouffaient.
+
+Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avancaient, et les uns apres
+les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Ou etaient-ils?
+qu'etaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il
+pu arriver a ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est
+meme pas decore. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur
+regiment de l'armee.
+
+Ils passent, ils sont passes.
+
+--Pourquoi n'etes-vous pas a leur tete? me dit Clotilde; vous seriez
+leur colonel.
+
+Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jete au milieu du
+tourbillon de mes souvenirs m'ecrasa. Je quittai le balcon et j'allai
+m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce defile
+maintenant, je n'etais plus dans le present, j'etais dans le passe,
+j'etais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'etait ecoulee.
+L'antiquite a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache
+a la peau comme cette robe legendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut
+pas l'arracher.
+
+Je voulus les revoir, et, au lieu de rester a diner chez Clotilde, comme
+je le devais, je m'en allai a Vincennes.
+
+Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace
+denude compris entre le chateau et le fort de Gravelle.
+
+Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regarderent avec
+indifference ou dedain ce pekin qui venait roder autour de leur
+campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaitre et me faire
+fete.
+
+Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'etais
+arrete devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lancant au
+nez quelques bouffees de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche
+s'ouvrit, son visage s'epanouit; vivement, il retira sa pipe de ses
+levres, et, portant la main a son kepi:
+
+--Hola, c'est le _gabidaine_.
+
+Que de choses s'etaient passees depuis que j'avais quitte le regiment!
+Que de questions! Que de recits!
+
+La soiree s'ecoula vite; puis apres la soiree, une bonne partie de la
+nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer a Paris, et je couchai sous la
+tente roule dans une pelisse qu'on me preta.
+
+En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tete pleine de recits et
+de souvenirs, le coeur emu, je revai que j'etais soldat et que je devais
+dormir d'un sommeil leger pour etre pret a partir le lendemain matin en
+expedition.
+
+Le froid de l'aube me reveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher
+en plein air; mais mon reve se continua.
+
+Pourquoi ce reve ne serait-il pas la realite? Ils allaient partir,
+pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas
+redevenir soldat?
+
+C'etait au regiment qu'etait le calme moral, la tranquillite de
+l'esprit, la vie que j'aimais.
+
+Qu'etais-je a Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de
+plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais ete hier, son amant, rien de
+plus.
+
+J'avais quitte l'armee pour obeir a ma conscience. Mais depuis, dans
+combien de luttes cette conscience, fiere autrefois, lache maintenant,
+avait-elle succombe, entrainee par les faiblesses de la passion!
+
+Et les unes apres les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque
+fois, j'avais voulu resister et toujours j'avais succombe.
+
+Sacrifie ton honneur au mien avait ete le mot que chaque jour _elle_
+m'avait repete.
+
+Quel role que le mien dans le monde parisien ou je n'etais plus
+"Guillaume de Saint-Neree," mais seulement "l'amant de madame de
+Solignac."
+
+Mais la clarte du soleil levant dissipa les ombres de la reverie; je
+quittai mes amis pour rentrer a Paris.
+
+J'avais reve. Avec le jour ma vie reprenait son cours.
+
+
+
+LIV
+
+Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le
+signal qui me disait que je devais l'aller voir immediatement. Puis, au
+lieu de se promener quelques instants, comme a l'ordinaire, elle rentra
+vivement dans la maison.
+
+Elle paraissait troublee et marchait avec une excitation que je ne lui
+avais jamais vue.
+
+Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal presse?
+
+Je l'avais quittee la veille a onze heures du soir, et notre soiree
+s'etait passee comme de coutume, sans que rien fit prevoir qu'il devait
+arriver quelque chose d'extraordinaire.
+
+Et cependant ce quelque chose s'etait assurement produit.
+
+Quoi?
+
+Nous ne sommes plus au temps ou nous nous inquietions d'un rien;
+l'habitude nous a rendus indifferents au danger. D'ailleurs, quel danger
+pouvait nous menacer? D'ou pouvait-il venir, de qui?
+
+Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez
+Clotilde.
+
+L'hotel, ou regnait habituellement un ordre rigoureux, ou chaque chose
+comme chaque personne etait strictement a sa place, me parut bouleverse.
+Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
+m'annoncant, personne n'avait repondu.
+
+Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-meme qui parut
+dans le salon ou j'etais entre.
+
+--Que se passe-t-il donc?
+
+--M. de Solignac a ete rapporte hier soir dans un etat tres-grave.
+
+--Hier soir?
+
+--Aussitot apres votre depart, on est venu me prevenir que M. de
+Solignac etait dans une voiture de place a moitie evanoui. Je l'ai fait
+porter dans sa chambre et j'ai envoye chercher le docteur Horton.
+
+Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'etait pas celui que je
+craignais, si veritablement je le craignais.
+
+--Qu'a dit Horton?
+
+--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'etat etait fort grave.
+Cependant M. de Solignac a bientot repris sa pleine connaissance. Ce
+matin, M. Horton, qui vient de partir, a ete plus precis. M. de Solignac
+avait ete frappe par une congestion au cerveau, ce qui avait amene son
+evanouissement.
+
+--Est-ce une attaque d'apoplexie?
+
+--Je ne sais; Horton n'en a point parle. Il regarde cette congestion
+comme une menace serieuse....
+
+Elle s'arreta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle
+n'avait pas prononce, mais elle tenait ses paupieres baissees et je ne
+pus pas deviner sa pensee. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la
+patience d'attendre.
+
+--Ce danger est-il imminent? dis-je a voix basse.
+
+--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste
+pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son etat et du
+danger qui le menace; une emotion vive peut le tuer.
+
+--Et qui lui donnera cette emotion? vous pouvez, il me semble, faire ce
+calme autour de lui.
+
+--Moi, oui, et je le ferai assurement; mais le trouble peut venir du
+dehors.
+
+--Vous etes maitresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.
+
+--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que
+l'empereur vienne dire adieu a ses amis mourants. Je ne pourrai pas
+fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se
+presente.
+
+--Il n'y a qu'a lui ecrire quelle est la situation de M. de Solignac, et
+il ne viendra pas hater sa mort par une visite imprudente. Il me semble,
+d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer a faire ces visites qu'on
+n'aime a les recevoir.
+
+--J'ai pense a ecrire cette lettre, mais j'ai ete retenue par un danger
+qui surgit d'un autre cote. Vous savez que M. de Solignac a entre
+les mains des papiers importants qui interessent un grand nombre de
+personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir,
+on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-meme qui
+vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je
+ne pourrai pas repousser.
+
+--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?
+
+--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est
+malade, on ne s'inquietera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se
+rassurera. Deja, depuis ce matin, il a demande plusieurs fois le nom de
+ceux qui s'etaient presentes pour prendre des nouvelles de sa sante. Il
+m'a dit qu'il voulait qu'on ecrivit regulierement le nom des personnes
+qui se presenteraient.
+
+--Comment allez-vous faire alors, puisque precisement, par suite de vos
+precautions, on ne se presentera pas?
+
+--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-meme,
+car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie
+de M. de Solignac, alors que lui-meme croira que tout le monde en est
+informe. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai
+peut-etre a le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir
+qu'il est indispose.
+
+--Mais si le secret est bien garde par vous et vos gens, des
+indiscretions peuvent etre commises par les personnes chez lesquelles il
+a ete frappe. Ou a-t-il eu cette congestion?
+
+--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas
+dans quelle maison et je ne peux pas le demander a M. de Solignac. Enfin
+je vais faire tout ce que je pourrai pour etouffer le bruit de cette
+maladie et je vous prie de n'en parler a personne.
+
+--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.
+
+--Non, mon ami, puisque je m'ouvre a vous et vous explique les
+consequences terribles qu'une indiscretion pourrait amener. Vous voyez
+que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos
+mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours a peine, dimanche precisement,
+parlant a table, il disait: "Pour moi, a moins d'etre tue par hasard ou
+d'etre frappe d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins
+six ou huit heures a l'avance, car je recevrai une visite qui sera
+plus sure que l'avertissement du medecin ou les consolations du cure."
+Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner pres de lui.
+Revenez dans la journee autant de fois que vous voudrez; je vais donner
+des ordres pour qu'on vous recoive et me previenne aussitot.
+
+Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.
+
+Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire a relever
+ses paupieres qu'elle tenait obstinement baissees, et a fixer ses yeux
+sur les miens, je lui dis ce seul mot:
+
+--Clotilde!
+
+Mais elle detourna la tete, et retirant doucement sa main de dedans les
+miennes, elle sortit du salon sans se retourner.
+
+J'avais bien souvent pense a la mort de M. de Solignac. Mais ce qui
+flotte indecis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits
+materiels de la realite.
+
+M. de Solignac allait mourir. Quel resultat cette mort aurait-elle sur
+ma vie?
+
+Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la
+preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutot de position, ce
+qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait
+voulu la fortune, et elle l'avait prise ou elle l'avait trouvee, sans
+s'inquieter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son
+calcul. M. de Solignac, en dix annees, avait conquis une fortune qu'on
+croyait considerable et qui lui avait cree une grande position dans la
+speculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eut mis les
+mains.
+
+Les predictions de mon camarade Poirier s'etaient realisees, et M. de
+Solignac etait rapidement devenu une puissance financiere avec qui
+on avait du compter; en ces dernieres annees, ce n'etaient plus les
+aventuriers qui dinaient a sa table, des Partridge, des Torlades,
+mais les grands noms du monde des affaires. Et son habilete lui avait
+toujours permis de se retirer les mains pleines la ou les autres
+restaient les mains vides.
+
+Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?
+
+J'etais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant
+la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le
+bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arretait, c'etait Treyve.
+
+--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?
+
+--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va
+bien.
+
+--Tout a fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?
+
+--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.
+
+--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est
+que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les
+deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une
+attaque hier soir, il ne faut pas me repondre non. Je n'avance jamais
+que ce dont je suis sur, et je suis sur de cette attaque; si vous ne la
+connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si
+profit il peut y avoir pour vous.
+
+--Je vous repete ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de
+Solignac, que je n'ai pas vu, etait indispose, voila tout.
+
+--Eh bien, mon cher, la legere indisposition de M. de Solignac n'est
+rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a ete causee hier
+soir, a onze heures, par un acces de colere. Vous voyez que je precise.
+
+--En effet, et je commence a croire que vous etes bien informe.
+
+--Comment vous commencez? mais vous etes donc le doute incarne. Eh bien,
+je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?
+
+--J'en ai entendu parler.
+
+--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup,
+tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une niece,
+mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connait
+M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en meme temps
+elle connait un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte
+du bon et du mauvais principe s'est precisee hier a l'occasion d'une
+lettre de cet aimable Polyte, qui est tombee entre les mains de M. de
+Solignac. En se voyant trompe pour un pale voyou, car Polyte n'est,
+helas! qu'un pale voyou, M. de Solignac a eu un acces de colere
+terrible, et il a ete frappe d'une congestion chez Zulma, rue
+Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tete et s'adresse
+en desespoir de cause a sa tante. On emballe M. de Solignac dans un
+fiacre, car un illustre senateur, un celebre financier ne peut pas
+mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expedie chez lui. Madame de
+Solignac a du le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.
+
+J'etais tellement frappe de ce recit, que je restai sans repondre.
+
+--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe
+sans cesse d'une Zulma a une autre, et qu'il lui faut absolument des
+pommes vertes.
+
+Mon parti etait pris.
+
+--Je crois, dis-je a Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de
+cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on
+a interet a la cacher. Je peux meme vous dire que cet interet est
+considerable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
+Lina, et obtenez, n'importe a quel prix, qu'elles ne parlent pas de
+l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, meme de sa
+vie.
+
+Treyve leva les bras au ciel.
+
+--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire a Adrien Sebert; il
+va l'arranger pour la mettre dans son journal.
+
+--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?
+
+--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire etait drole,
+je la lui ai contee; elle sera ce soir dans son journal.
+
+--Il ne faut pas qu'elle y soit. Ou est M. Sebert?
+
+--Il m'a quitte pour aller a son journal.
+
+--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous,
+courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas
+dire un mot de ce qui s'est passe hier.
+
+--Ca faisait une si belle reclame a sa niece. Enfin, je vous promets de
+faire le possible et meme l'impossible.
+
+--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est
+en vie; le jour de sa mort on pourra parler.
+
+--Et s'il ne meurt pas?
+
+
+
+LV
+
+S'il ne meurt pas.
+
+Ce fut le mot que je me repetai en allant aux bureaux du _Courrier de
+Paris_.
+
+S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a ete depuis
+plusieurs annees.
+
+S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de
+toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai du m'imposer depuis
+que je suis son ami.
+
+Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis
+"l'ami de la maison", aussi bien celui du mari que celui de la femme; et
+le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins
+avec M. de Solignac, j'ai autorise toutes les insinuations, toutes les
+accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse a ses cotes, en
+apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus
+grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos
+noms meles dans mille circonstances ou ils n'auraient pas du l'etre,
+comment le monde eut-il pu supposer que les apparences etaient
+mensongeres et qu'en realite, au fond du coeur, je n'avais pour cet
+homme que de la haine et du mepris?
+
+Quel poids sa mort m'enleverait de dessus la conscience! plus
+d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lachetes; Clotilde libre et moi
+plus libre qu'elle.
+
+Je ne serais pas sincere si je n'avouais pas que bien souvent j'avais
+pense a cette mort. Plus d'une fois je m'etais ecrie: "Je n'en serai
+donc jamais delivre!" Mais il etait si solidement bati, si vigoureux, si
+resistant, que cette mort ne m'etait jamais apparue que dans un lointain
+brumeux. La realite avait ete plus vite que ma pensee. Maintenant il
+etait mourant.
+
+Et pour qu'il mourut, pour que Clotilde fut libre, pour que je le fusse,
+je n'avais qu'un mot a dire ou plutot a ne pas dire.
+
+J'etais arrive devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arretai
+pour reflechir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur
+le trottoir ne me permettaient pas d'etre maitre de ma pensee. Ou
+plutot le trouble qui s'etait fait en moi ne me permettait pas de
+peser froidement les idees qui s'agitaient confusement dans mon ame.
+J'attribuais mon agitation aux distractions exterieures quand, en
+realite, c'etait un bouleversement interieur qui m'empechait de me
+recueillir.
+
+J'allai sur le boulevard; la aussi il y avait foule; on me coudoyait, on
+me poussait; je me heurtais a des groupes que je ne voyais pas.
+
+Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonte et ma raison;
+j'avais besoin de me recueillir.
+
+L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arreterent machinalement
+me dit qu'il etait midi dix minutes; les journaux ne se publient
+qu'apres la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux
+Tuileries.
+
+Tout se heurtait si confusement dans mon cerveau qu'une idee a peine
+formee etait effacee par une nouvelle, il me fallait le calme pour
+descendre en moi, et avant de prendre une resolution savoir nettement ce
+que j'allais faire.
+
+Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empeche les enfants et les
+promeneurs de sortir; le jardin etait desert; je ne trouvai personne
+sous les marronniers, dont l'epais feuillage retenait la pluie.
+
+Je n'etais plus distrait, je n'etais plus trouble, et cependant je ne
+voyais pas plus clair en moi: j'etais dans un tourbillon, et mes pensees
+tournoyaient dans ma tete comme les feuilles seches, alors que, saisies
+par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.
+
+Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort
+pour l'empecher de frapper son dernier coup.
+
+Telle etait la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir
+quelle conduite elle devait m'inspirer.
+
+Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer a ma raison
+chancelante.
+
+Cependant cette situation etait bien simple et je n'etais pour rien dans
+les faits qui l'avaient amenee. Elle s'etait produite en dehors de moi,
+a mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la preparer. Ce n'etait pas
+moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi
+qui avais excite sa fureur, pas moi qui l'avais frappe d'une congestion
+mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure etait
+venue et que la Providence voulait qu'il mourut.
+
+De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui?
+Cela ne me regardait point. Etais-je le fils de M. de Solignac? son ami?
+
+Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle
+que j'aimais, il m'avait reduit a cette vie miserable que je menais
+depuis si longtemps. Il etait puni de ses infamies, et Dieu prenait
+enfin pitie de mes souffrances.
+
+Et je voulais arreter la main de Dieu! Au moment ou j'allais atteindre
+le but que j'avais si longtemps reve, je m'en eloignais. Et pourquoi?
+Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.
+
+Sans doute c'eut ete un crime a moi, sachant ce que Clotilde m'avait
+appris, d'aller repeter partout: "M. de Solignac est dans un etat
+desespere, et s'il apprend la verite de la situation, il peut en
+mourir." Mais ce n'est point ainsi que les choses se presentent.
+
+Je n'ai dit a personne que M. de Solignac etait mourant, et j'ai eu meme
+la generosite de demander a celui qui pouvait repandre cette nouvelle de
+la cacher.
+
+C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal edite cette nouvelle,
+si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont interet a la connaitre, et
+par eux si elle penetre jusqu'a M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne
+sera pas ma faute.
+
+Dieu l'aura voulu.
+
+Je n'avais rien a faire, je n'avais qu'a laisser faire, ce qui etait
+bien different.
+
+Cette conclusion apaisa instantanement le tumulte qui m'avait si
+profondement trouble. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus,
+puisque je n'irais pas au journal. Je me mis a regarder des pigeons qui
+roucoulaient dans les branches.
+
+Le jardin etait toujours desert et les oiseaux causaient en liberte. Au
+loin on entendait le murmure de la ville.
+
+--Rien a faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit
+guerir, il guerira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme
+elles doivent aller.
+
+Toute la question maintenant etait de savoir s'il vivrait ou s'il
+mourrait. A son age une congestion devait etre mortelle. La mort etait
+donc la probabilite. Clotilde serait veuve. Enfin!
+
+Mais a cette idee je ne sentis pas en moi la joie qui aurait du me
+transporter; au contraire.
+
+Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus trouble peut-etre
+qu'au moment ou je discutais ma resolution; et, cependant, cette
+resolution etait prise, maintenant, elle avait ete raisonnee, pesee.
+D'ou venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?
+
+--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te
+souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empecher cette mort
+et que tu as tenu tes mains fermees? Si cette visite dont on t'a parle
+a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu
+embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un
+fantome ne se dressera-t-il pas derriere elle? En racontant cette
+nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu
+le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle.
+Tu appelles cela laisser aller les choses a la grace de Dieu. As-tu le
+droit de laisser accomplir ce que tu peux empecher? Ne tendras-tu pas la
+main a l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu?
+Cet homme est ton ennemi. Mais c'est la ce qui, precisement, aggrave ton
+crime. Sa mort t'affranchit de tes lachetes de chaque jour; tu seras
+libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'ecrasera-t-il
+pas?
+
+J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensee se fut
+precisee dans mon esprit, je n'hesitai plus, et, quittant aussitot les
+Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_.
+
+Deux heures sonnaient a l'horloge, ne serait-il pas trop tard?
+
+Je demandai M. Sebert; on me repondit qu'il etait parti apres avoir
+corrige ses epreuves. Je n'avais pas prevu cela. Je demandai ou
+je pourrais le trouver. On me repondit: a cinq heures au cafe du
+Vaudeville.
+
+--Et a quelle heure parait le journal?
+
+--A trois heures et demie.
+
+Je restai un moment deconcerte. Si je ne pouvais voir le redacteur qu'a
+cinq heures et si le journal paraissait a trois heures et demie, il
+m'etait donc impossible d'empecher la nouvelle de paraitre.
+
+--Si c'est pour affaire de redaction, me dit le garcon de bureau, vous
+pouvez voir le secretaire de la redaction.
+
+Assurement je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secretaire et
+lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais a sa complaisance pour
+qu'il ne publiat point la nouvelle de l'accident qui etait arrive a M.
+de Solignac.
+
+--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour
+me regarder.
+
+--Tres-vrai.
+
+--Alors, monsieur, je suis desole de vous dire que je ne peux pas ne pas
+le publier.
+
+--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou
+si quelqu'un lui parle de votre article.
+
+--Cela pourrait peut-etre arriver si l'article etait redige dans une
+forme inquietante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer
+le fait lui-meme. M. de Solignac sait bien qu'il a eprouve un accident.
+
+--Il faudrait qu'il fut seul a le savoir, tous les jours on se sent
+malade et l'on ne s'inquiete que quand on est averti par ses amis.
+
+--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite
+que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux
+que personne, puisque vous etes l'ami de M. de Solignac, vous savez
+quelle position il occupe.
+
+--Il ne faut pas s'exagerer l'importance de cette position; ce n'est pas
+parce que M. de Solignac est malade, que l'Etat est en danger ou que la
+Bourse va baisser.
+
+--La Bourse, non, c'est-a-dire la Rente, mais les affaires dont M.
+de Solignac est le fondateur? C'est la ce qui donne une veritable
+importance a cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien
+des gens, car il est l'ame de ses entreprises. Excellentes tant qu'il
+les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour ou il ne
+sera plus la. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac,
+il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal
+pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre
+au public tout ce qui peut l'interesser. La maladie de M. de Solignac
+l'interesse, je la lui annonce.
+
+J'insistai; il ne se laissa point toucher.
+
+--Le redacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en maniere
+de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous
+lui expliquerez votre demande, et s'il consent a supprimer la nouvelle,
+ce sera bien.
+
+--Et s'il ne rentre pas?
+
+--Je la publierai.
+
+J'attendis. Rentrerait-il a temps, ou rentrerait-il trop tard?
+
+--Si j'etais venu il y a deux heures, aurais-je trouve votre redacteur
+en chef ici? demandai-je.
+
+--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.
+
+Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'ecoulerent. Le redacteur
+en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnerent, puis le quart, puis la
+demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraitrait.
+
+--On va serrer la troisieme page, dit un gamin coiffe d'un chapeau de
+papier.
+
+--C'est celle ou se trouve le fait Solignac, me dit le secretaire de la
+redaction.
+
+Decidement Dieu le voulait. J'avais fait le possible.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit.
+
+--Voici le redacteur en chef, dit le secretaire. Et il expliqua a
+celui-ci ce que je demandais.
+
+--Vous tenez beaucoup a ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le
+redacteur en chef.
+
+--Je tiens a faire tout ce que je pourrai pour l'empecher.
+
+--Eh bien! qu'on la supprime.
+
+Il me fallut le remercier. Je tachai de le faire de bonne grace.
+
+--Si vous voulez empecher cette nouvelle d'etre connue, me dit le
+secretaire de la redaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre
+dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au cafe du Vaudeville a
+cinq heures.
+
+J'attendis M. Sebert jusqu'a cinq heures et demie, et une fois encore je
+crus que malgre mes efforts la nouvelle serait publiee; mais enfin il
+arriva; on me le designa et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout
+d'abord il me refusa, j'insistai, il ceda.
+
+Je rentrai chez moi brise: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac
+etait mort a cinq heures.
+
+Cette fois je respirai pleinement.
+
+
+
+LVI
+
+M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la premiere a me
+parler de l'avenir.
+
+Cela pour moi resultait de nos deux positions: elle etait riche et
+j'etais pauvre.
+
+Sa fortune, il est vrai, n'etait pas ce qu'on avait cru, car les
+affaires de M. de Solignac etaient fort embrouillees ou plus justement
+fort compliquees; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fut,
+promettait encore un magnifique reliquat.
+
+En tous cas cette fortune, alors meme qu'elle serait diminuee dans
+des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la
+comparant a ce que je pouvais mettre a cote d'elle, puisque mon avoir se
+reduit a rien.
+
+Bien souvent, pensant a la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si
+j'ose me servir de ce mot, je m'etais dit que, pour ce moment, il me
+fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir a
+Clotilde.
+
+Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi a volonte, et par
+cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de
+bonne foi naive qui se disent en se levant que decidement le moment est
+arrive pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir
+sans avoir pu realiser cette idee judicieuse. Comment aurais-je fait
+fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est a peine s'ils m'ont donne
+le necessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce
+sont ceux qui joignent au talent un travail regulier, et ce n'est pas
+la mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler
+regulierement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.
+
+La seule chose que j'aie pu faire avec regularite, avec emportement,
+avec feu, c'a ete d'aimer.
+
+Par la, par ce cote seulement, j'ai ete un artiste. En ce temps de
+calme, de bourgeoisie et d'effacement, ou l'amour ne semble plus etre
+qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son
+interet, j'ai aime. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire
+d'une femme. Je me suis donne a elle tout entier, esprit, volonte,
+conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un desir, elle, toujours
+elle.
+
+Durant ces huit annees, la grande affaire, pour moi, n'a pas ete le
+Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les elections de Paris, mais
+simplement de savoir le lundi si Clotilde allait a l'Opera, et le mardi
+si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a ete
+d'aller moi-meme a l'Opera ou aux Italiens. J'ai ete le satellite d'un
+astre qui m'a entraine dans ses mouvements, ne m'en permettant pas
+d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-meme.
+
+Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'a vivre ainsi on ne fait
+pas fortune? C'est ce qui est arrive pour moi.
+
+Pecuniairement, je suis exactement dans la meme situation qu'au moment
+ou j'ai donne ma demission. Vingt fois, peut-etre cinquante fois, M. de
+Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de
+grosses sommes qui, mises bout a bout et additionnees, eussent bien vite
+forme une fortune. Mais, grace au ciel, je n'en ai jamais profite. Il
+suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fut
+impossible de les accepter. Quant a celles qui ont pu se presenter
+autrement (et dans le monde ou je vivais elles ne m'ont pas manque), je
+n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon
+intelligence comme mon coeur etaient a Clotilde.
+
+Donc je n'avais rien et c'etait vraiment trop peu pour demander en
+mariage une femme riche.
+
+Si vous etiez bon pour etre son amant, me dira-t-on, vous l'etiez encore
+pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant
+si le monde etait organise d'apres la loi naturelle; mais comme il est
+regle par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord
+parait excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.
+
+Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose a faire: attendre que
+Clotilde me parlat de ce mariage.
+
+Assez souvent elle m'avait dit: "Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta
+femme," pour me repeter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une
+signification immediate et devenir la realite. Il me semblait qu'elle
+m'aimait assez pour venir au-devant de mes esperances.
+
+Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais
+bien une autre a laquelle, je l'avoue, j'etais loin de penser.
+
+Pendant son mariage, Clotilde avait ete si peu la femme de M. de
+Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait
+le nom dut amener le plus leger changement entre nous. Nous serions
+un peu plus libres, voila tout, et cette liberte avait ete si grande,
+qu'elle ne pouvait guere l'etre davantage, a moins que je n'allasse
+demeurer chez elle.
+
+Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je
+la connaissais peu!
+
+--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps apres la mort de M.
+de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question
+delicate.
+
+--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la premiere, et
+je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant
+d'empressement a venir au-devant de mes desirs.
+
+Elle me regarda avec surprise; mais j'etais si bien convaincu qu'elle ne
+pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arretai pas
+devant cet etonnement et je continuai:
+
+--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je
+veux repeter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous;
+c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurement, le
+role que joue dans le monde un homme pauvre qui epouse une femme riche
+est fort ridicule, et il l'expose a toutes sortes d'humiliations, a
+toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout
+le monde croit a la speculation. Que cela ne vous arrete pas: aime par
+vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront
+sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la
+joie.
+
+Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arreta:
+
+--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous
+avons tout le temps de nous en occuper, c'est du present. La mort de M.
+Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.
+
+--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir,
+dis-je, tombant du reve dans la realite, rougissant de ma naivete,
+humilie de ma sottise, profondement blesse dans ma confiance.
+
+--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant
+les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.
+
+--Vraiment?
+
+--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligee a une reserve dont une
+femme est affranchie par l'usage.
+
+--L'usage est admirable.
+
+--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable;
+il est, cela suffit pour que je desire lui obeir et pour que je vous
+demande de me faciliter cette tache... penible. Si vous y consentez,
+nous ne nous verrons donc que dans l'intimite la plus etroite. Si nous
+etions maintenant ce que nous etions naguere, ce serait nous afficher
+pour le present, et en meme temps ce serait donner de notre passe une
+explication que le monde ne pardonnerait pas.
+
+Je n'avais rien a repondre a cette morale mondaine, ou plutot la
+surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce
+que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allees trop vite et trop
+loin.
+
+Je me conformai a ce qu'elle exigeait, nous adoptames un genre de vie
+qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut
+pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant
+son expression; ce n'etait pas a moi maintenant qu'il appartenait de
+s'occuper de notre avenir; l'experience du present m'etait une trop
+cruelle lecon.
+
+Le temps s'ecoulait ainsi, lorsqu'un fait se presenta qui exaspera
+encore ma reserve a ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.
+
+De meme qu'elle m'avait souvent parle autrefois de son desir d'etre ma
+femme, de meme elle m'avait parle souvent aussi de son desir d'avoir un
+enfant. "Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble,
+qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?" Il semblait donc
+que, ce souhait realise, elle devrait en etre heureuse.
+
+Ce fut la figure sombre et avec un veritable chagrin qu'elle m'annonca
+cette nouvelle.
+
+Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'etais
+malheureusement plus au temps ou je m'abandonnais a mon premier
+mouvement. Avant de repondre par un mot ou par un regard de bonheur,
+j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix
+m'avait deja indique.
+
+Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue a cette situation, le
+mariage. Mais telles etaient les conditions dans lesquelles nous nous
+trouvions places que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car
+aussitot l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer
+un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonte.
+
+Je ne repondis pas.
+
+--Vous ne me repondez pas, dit-elle, en me regardant.
+
+--Vous etes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me
+donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que
+puis-je vous repondre? C'est a vous de parler. Que voulez-vous pour
+nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?
+
+Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:
+
+--J'ai la tete troublee, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment
+une resolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi reflechir,
+nous en reparlerons.
+
+Ce retard ne donnait que trop clairement a entendre ce que serait cette
+resolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage
+suivant de si pres la mort de M. de Solignac etait un aveu brutal. On
+cacherait la grossesse, et pour cela nous irions a l'etranger.
+
+Ce fut ainsi que nous partimes pour l'Angleterre et que nous allames
+nous etablir dans l'ile de Wight, a Ryde, ou, sous un faux nom, nous
+occupames une villa de _Brigstoche Terrace_.
+
+J'aurais eu le coeur libre de toute preoccupation que les sept mois que
+nous passames la auraient assurement ete les plus beaux de ma vie. Nous
+etions libres, nous etions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme
+n'ont vecu dans une plus etroite intimite. Pour tout le monde, en effet,
+nous etions mari et femme, excepte pour nous, helas!
+
+Cependant ces sept mois s'ecoulerent vite dans cette ile charmante ou
+chaque jour nous faisions de delicieuses promenades, et ou les jours
+de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre
+terrasse s'etendait sur les cotes du Hampshire, le detroit du Solent et
+les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans
+cesse dans cette baie.
+
+Quand le terme fatal arriva, nous quittames l'ile de Wight pour Londres,
+obeissant en cela a une nouvelle exigence de Clotilde.
+
+--Vous vous etes jusqu'a present conforme a mon desir, me dit-elle,
+et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si
+genereusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grace a vous demander. Il
+faut que la naissance de notre enfant soit cachee. Ici, il serait trop
+facile de la decouvrir. Allons a Londres.
+
+Nous allames a Londres ou elle donna naissance a une fille que j'appelai
+Valentine, du nom de ma mere.
+
+--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme,
+n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les
+promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour
+sans rien compromettre.
+
+Au bout d'un mois, nous revinmes a Paris et j'allai conduire ma fille
+chez une nourrice qui m'avait ete trouvee a Courtigis sur les bords de
+l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite
+ce pays; c'est une tres-excellente et tres digne femme qui voulut bien
+me promettre de veiller sur ma fille et d'etre pour elle une mere en
+attendant le moment ou la mere veritable voudrait se faire connaitre.
+
+
+
+LVII
+
+La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions,
+les raisonnements n'avaient pu faire, elle me demontra jusqu'a
+l'evidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.
+
+Pourquoi?
+
+Un autre que moi examinant cette question eut trouve l'explication de sa
+resistance dans des raisons personnelles, c'est-a-dire dans la fatigue
+d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-etre je ne
+pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves
+certaines que son amour ne s'etait point affaibli et qu'il etait
+maintenant ce qu'il avait ete pendant les premiers mois de notre
+liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un
+pas decisif: Clotilde voulait bien etre aimee par moi, elle voulait bien
+m'aimer, elle ne voulait pas plus.
+
+Ce n'etait donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait
+chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, c'est-a-dire que le motif determinant de son refus
+etait dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme
+qui n'etait rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, etait-elle
+entrainee par l'interet? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le
+supposer un instant; legataire de M. de Solignac, elle etait assez riche
+pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la
+dominait, c'etait l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on put dire
+qu'elle avait epouse par amour un homme de rien. Que le monde, au temps
+ou elle etait mariee, dit que cet homme etait son amant, elle n'en avait
+eu souci. Mais qu'il dit maintenant que de cet amant elle faisait
+son mari, c'etait ce qu'elle ne pouvait supporter. Etrange morale,
+contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'etait ainsi; et
+d'ailleurs, il ne serait peut-etre pas difficile de trouver d'autres
+femmes qui aient agi de cette maniere.
+
+Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir
+Clotilde venir au-devant de mes desirs en me donnant ce dernier
+temoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me
+donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'etait change dans
+notre vie intime, je m'etais resigne a rester dans cette situation tant
+qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu
+qu'elle fut a moi, c'etait l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard,
+s'il devait venir. J'avais son amour, et c'etait son amour seul que je
+voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de
+l'interieur et du foyer.
+
+Mais la naissance de Valentine changeait completement la situation. Il
+fallait qu'elle eut un pere, une mere, une famille, la chere petite. Et
+le mariage, qui pour nous n'etait pas rigoureusement exige, le devenait
+pour elle; il fallait qu'elle fut notre fille, pour elle d'abord, et
+aussi pour nous.
+
+Arrive a cette conclusion, je me decidai a forcer le consentement de
+Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquerir un nom
+ou une fortune, et, ainsi arme, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.
+
+Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au
+lendemain: il faut des conditions particulieres, du temps, des occasions
+et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et apres avoir
+reconnu que j'etais absolument incapable de faire fortune, je m'arretai
+a l'idee de tacher de me faire un nom dans la guerre d'Amerique. Il me
+sembla que pour un homme determine qui connaissait la guerre, il y avait
+la des occasions de se distinguer: les Americains avaient besoin
+de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se
+presenteraient.
+
+Sans doute, pour realiser cette idee, il me fallait quitter Clotilde,
+quitter ma fille, mais c'etait un sacrifice necessaire, et, si
+douloureux qu'il put etre, je ne devais pas hesiter a me l'imposer.
+
+Avant de partir pour l'Amerique, je voulus m'y preparer un bon accueil
+et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'etre
+utiles. Pour cela, je songeai a m'adresser a mon ancien camarade
+Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je
+n'avais pas pu accepter.
+
+Devenu general, Poirier etait maintenant un personnage dans l'Etat; il
+avait l'oreille et la confiance de son maitre et tout le monde comptait
+avec lui; il pouvait a peu pres ce qu'il voulait. Pour ce que je
+desirais obtenir, cette toute-puissance n'eut pas pu cependant m'etre
+d'une grande utilite; mais il avait epouse une riche Americaine, et je
+savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considerable
+aux Etats-Unis.
+
+Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous etions assez
+souvent rencontres, et toujours il m'avait raille de ce qu'il appelait
+"la fidelite de ma paresse;" dans les circonstances presentes, il
+voudrait peut-etre m'aider a m'affranchir de cette "paresse."
+
+Je lui ecrivis pour lui demander un rendez-vous; il me repondit aussitot
+qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A
+neuf heures, je me presentai a l'hotel qu'il occupe au haut des
+Champs-Elysees.
+
+Non content d'etre devenu general et d'occuper deux ou trois fonctions
+de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac
+et comme beaucoup d'autres, a profite de sa situation pour faire des
+affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la
+main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six speculateurs
+que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me
+faudrait attendre et ne passer qu'apres eux, mais quand j'eus donne mon
+nom, on me fit entrer aussitot dans le cabinet du general.
+
+En veston du matin, Poirier etait assis dans un fauteuil, et trois
+enfants, dont l'aine n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un
+lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.
+
+--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas
+deranger M. Number one.
+
+Et comme je le regardais:
+
+--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous
+le presenter; le voici, c'est mon fils aine. Maintenant, voici miss
+Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant a miss
+Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de
+mes enfants; j'ai trouve plus commode de les designer par un numero. Je
+sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le
+dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une
+femme vous laisse tranquillite et liberte; elle s'occupe de sa famille,
+elle se soigne elle-meme et elle ne peut pas faire de reproches a un
+mari aussi... bon mari. Quant a doter ou a caser tout ce petit monde,
+la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure
+qu'il est bon a suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?
+
+--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armee
+americaine avec mon grade de capitaine?
+
+--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?
+
+--Je suis arrive a un age ou il faut absolument que je me fasse une
+position, et je viens vous prier de m'y aider.
+
+--Vous voulez une position et vous voulez en meme temps quitter la
+France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites la est
+tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connait et qui vous
+a suivi comme moi, que vous ne vous facherez pas, je l'espere, de mes
+exclamations.
+
+--Nullement; vous avez le droit d'etre surpris d'une determination qui
+ne peut pas etre plus etrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-meme.
+
+--Alors, tres-bien. Mais revenons a votre affaire. Vous voulez prendre
+du service dans l'armee americaine. Dans laquelle, celle du Nord ou
+celle du Sud? Mon beau-pere est pour le Nord et les oncles de ma femme
+sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,
+et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil,
+je vous engagerai a ne prendre ni l'un ni l'autre.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance
+celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amerique, la question, en ce
+moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A
+quoi vous servira de vous etre battu pour le Nord, si c'est le Sud qui
+triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour
+etre un vainqueur; au moins, c'est ma regle de conduite, et je la crois
+bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amerique.
+
+--J'aurais bien des choses a repondre a votre theorie, mais ce que
+je veux dire seulement, c'est que si l'idee m'est venue d'aller en
+Amerique, c'est qu'il n'y a qu'en Amerique qu'on fasse la guerre en
+ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la
+position que je veux, il faut bien que j'aille ou l'on se bat.
+
+--Alors nous pouvons nous entendre; des lors que c'est une affaire, une
+bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux a vous proposer que ce que
+vous avez en vue. Mais qui m'eut dit que vous seriez un jour ambitieux?
+comme les hommes changent!
+
+--Helas!
+
+--Je ne dis pas helas comme vous, car comment gouverner un pays si tous
+les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que
+j'ai a vous offrir. S'il n'y a qu'aux Etats-Unis qu'on se batte en ce
+moment, on pourrait bientot se battre ailleurs, c'est-a-dire au Mexique.
+Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des reclamations
+a adresser a ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne
+s'execute pas de bonne volonte, on l'executera par la force. Les choses
+en sont la pour le moment, et ce qui rend une expedition assez probable,
+c'est que dans les reclamations de la France, se trouve une creance qui
+est une affaire personnelle pour l'un des maitres de notre gouvernement.
+En un mot, un banquier de Mexico nomme Jecker demande au gouvernement
+mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera
+30 pour 100 a un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen
+quelconque, a le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un
+tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que,
+coute que coute, il la poussera jusqu'au bout?
+
+--Jusqu'a faire la guerre?
+
+--Jusqu'a tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous
+proposer. Le puissant associe qu'a su trouver Jecker a eveille des
+convoitises au Mexique. On a pense ne pas s'en tenir au recouvrement des
+creances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent
+et de diamants dans deux provinces. Ces mines, parait-il, sont d'une
+richesse extraordinaire, et elles pourraient etre la source d'une
+immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au
+Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous
+y aller a ma place?
+
+--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.
+
+--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous etes le seul homme en qui
+j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne
+tacherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et
+que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part,
+bien entendu, sera considerable. Quant a ce qui est des mines, je vous
+donnerai un ingenieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la
+partie technique de l'affaire.
+
+--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.
+
+--La guerre n'etait-elle pas pour vous une occasion de faire fortune?
+prenez celle qui se presente, elle est moins dangereuse et plus sure.
+Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter
+a ce que je vous ai dit que j'ai l'esperance de la faire accepter
+par l'empereur. Deja il a ete question pour lui d'acheter la terre
+d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup
+plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les
+yeux tournes vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de
+Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasme pour le triomphe des races
+latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraine dans mon
+projet, c'est pour nous la fortune la plus considerable qu'on puisse
+rever; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs
+siecles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75
+millions de notre ami.
+
+Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idee que je resume
+dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui
+rapporter une reponse definitive.
+
+
+
+LVIII
+
+Il y a si longtemps que j'ai interrompu le recit de mes confidences,
+que je ne sais trop ou je l'ai arrete. Tant de choses se sont passees
+depuis, que les faits se brouillent dans ma memoire et que je ne sais
+plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en etais reste
+a ma premiere entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a propose
+de venir au Mexique. C'est la que je vais reprendre mon recit. Si je me
+repete, je reclame ton indulgence.
+
+Je sortis de chez Poirier fort trouble, perplexe et incertain sur ce que
+je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ebloui; je ne voyais
+plus clair en moi. Sensible a l'argent, quelle chute et quelle honte!
+
+Mais en realite ce n'etait pas a l'argent que j'etais sensible, c'etait
+au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et surement. En
+prenant du service dans l'armee americaine j'arriverais peut-etre a
+conquerir un grade eleve. Mais il y avait un peut-etre, tandis que
+dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'etait une
+fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en
+quelques mois, j'obtenais la realisation assuree de mes desirs. A mon
+retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus
+de raisons pour se defendre et attendre.
+
+On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnete, quand
+on ne s'est pas trouve mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait
+derober en allongeant la main. On devrait dire de meme qu'on ne sait pas
+quelle est la solidite de la conscience, quand elle n'a eu a lutter que
+pour resister a nos propres besoins et non a ceux des etres que nous
+aimons. Se sacrifier a son devoir n'est pas bien difficile; ce qui
+l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.
+
+Seul, j'avais donne ma demission pour ne pas servir le gouvernement du
+coup d'Etat! Amant et pere, je balancais pour savoir si j'accepterais
+ou refuserais de m'associer a l'auteur meme de ce coup d'Etat. Que
+de distance parcourue en dix annees! Autrefois, la seule idee d'une
+pareille association m'eut indigne; maintenant je la discutais et je
+cherchais des raisons pour ne pas la repousser.
+
+Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir
+chez Clotilde, j'etais encore irresolu.
+
+Elle etait si bien habituee a lire sur mon visage ce qui se passait dans
+mon ame ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander
+quel sujet me preoccupait.
+
+--On m'a propose aujourd'hui d'aller au Mexique.
+
+--Au Mexique, vous?
+
+--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considerable.
+
+--Vous avez souci de la fortune maintenant.
+
+--J'ai souci de vous et de Valentine.
+
+--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une
+fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez
+ne pas l'entreprendre.
+
+--Faut-il etre franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes
+les pensees qui ont traverse mon esprit inquiet?
+
+--Je vous en veux, ayant eu ces idees, de me les avoir cachees.
+
+--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore realise le reve que
+nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas
+encore decide notre mariage, c'est que vous aviez ete, c'est que
+vous etiez arretee par des raisons de convenance qui resultent de ma
+position.
+
+--De la notre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la votre.
+
+--Enfin j'ai cru que si au lieu d'etre ce que je suis, j'etais general
+ou bien si j'avais une certaine situation financiere, ces raisons
+perdraient singulierement de leur force.
+
+--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obeisse en differant notre
+mariage?
+
+--A la peur de certaines interpretations. Pour vous mettre a l'abri des
+interpretations et pouvoir des lors faire valoir hardiment mes droits,
+j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis alle demander a Poirier
+les moyens d'etre admis avec mon grade dans l'armee americaine. Au lieu
+de m'aider a prendre du service aux Etats Unis, Poirier m'a propose de
+m'associer a une grande entreprise pour une exploitation des mines
+au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la
+dirigeront.
+
+--Vous seriez force de rester au Mexique.
+
+--Si cette condition m'avait ete posee, vous ne me verriez pas hesitant;
+j'aurais refuse tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que
+la ou vous etes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.
+
+--Et vous hesitez?
+
+--J'ai peur de m'eloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire
+ou se trouvent certains associes.
+
+Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.
+
+--Vous m'avez demande a etre franc, dit-elle apres m'avoir attentivement
+ecoute; a mon tour je veux etre franche aussi. Que vous alliez prendre
+du service dans l'armee americaine, je m'y oppose, pour moi d'abord,
+pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les
+conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre
+affaire reussit, il me sera agreable de recevoir de vous une fortune. Si
+elle ne reussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains
+bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus a ce mariage
+que vous ne pouvez pas desirer plus vivement que je ne le desire
+moi-meme.
+
+Engage dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir
+qu'un resultat: me decider a accepter les propositions de Poirier. Les
+unes apres les autres, Clotilde combattit mes hesitations. Raison,
+raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire,
+elle n'eut pas grand'peine a reduire au silence ma conscience troublee.
+Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour
+pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma miserable resistance etait
+celle de la femme entrainee par sa passion qui dit "non" des levres et
+"oui" du coeur.
+
+--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que
+sont les doutes qui nous torturent dans la separation. Au Mexique, loin
+de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux
+s'inquietera peut-etre et se forgera des chimeres qui te tourmenteront.
+Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui
+te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'a ton
+retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me
+retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis
+que nous nous sommes vus pour la premiere fois.
+
+--Ma femme?
+
+--Oui, ta femme.
+
+Le lendemain matin j'etais chez Poirier pour lui annoncer mon
+acceptation.
+
+--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec
+un sourire railleur, j'etais certain d'avance de la reponse que vous me
+feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donne sans inquietude
+le temps de la reflexion et du conseil.
+
+Il dit ce dernier mot en le soulignant.
+
+--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'a arranger votre
+depart; le plus tot sera le mieux. Je me suis occupe de l'ingenieur que
+je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous
+dire que vous serez le veritable chef de l'expedition; c'est a vous
+qu'il aura affaire et non a moi; c'est en vous seul que je mets ma
+confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous,
+naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez
+utiles. Cependant, je dois vous prevenir qu'il serait bon que votre
+correspondance avec moi eut un double caractere: l'un confidentiel, dans
+lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel
+vous pourriez vous en tenir aux generalites.
+
+Et comme je faisais un mouvement de surprise:
+
+--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'alterer la verite et
+de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense
+pas a cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition
+de ce genre. Je pense a notre principal associe, qui aime la chimere.
+Si vos lettres qui seront lues par lui etaient trop nettes et trop
+affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent
+dans un certain vague en cotoyant l'irrealisable et l'impossible; si, en
+meme temps, elles sont bourrees de considerations profondes sur le role
+des races latines dans l'humanite, elles produiront un effet utile. Je
+vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le negliger.
+
+Mon depart fut bien vite arrange, et Clotilde voulut me conduire
+jusqu'a Southampton, ou je donnai rendez-vous a mon ingenieur pour nous
+embarquer.
+
+Apres avoir ete a Courtigis embrasser ma fille et la recommander a
+madame d'Arondel, nous partimes, Clotilde et moi, pour l'ile de Wight;
+et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pumes passer
+trois journees dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont
+assurement les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse a la veille
+d'une separation qui serait longue peut-etre, je ne pensais qu'aux joies
+de l'heure presente et au bonheur du retour.
+
+Le hasard permit que mon ingenieur eut un caractere qui sympathisat avec
+le mien; nous fumes bien vite amis et il voulut bien employer le temps
+de la traversee a faire mon education miniere: quand nous debarquames,
+je savais ce que c'etait que le gypse, le basalte, le trapp, les
+amygdaloides.
+
+Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les Etats de
+Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point ete surfaite
+pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette
+production annuelle etait de 10 millions de piastres, et le benefice net
+a 25 pour 100 donnait aux proprietaires des mines plus de 12 millions de
+francs; le fonds social necessaire etant de 50 millions, on voit quelle
+source de fortune elles pouvaient etre dans des mains habiles. C'etait a
+donner le vertige.
+
+Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres
+precieuses, il en etait tout autrement. Des recherches nous firent
+trouver, il est vrai, des diamants au grand etonnement de mon ingenieur,
+qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de
+cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez
+heureux pour diriger et mener a bonne fin, m'apprirent que nous avions
+failli etre victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient
+ete _sales_, c'est-a-dire qu'on y avait seme des diamants provenant de
+l'Afrique meridionale, et cette operation du _salage_ avait ete importee
+de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient
+aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les
+_claims_ de pepites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alleches
+par ces pepites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail.
+
+Nous etions tout a la joie de cette decouverte et en plein dans
+l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fumes rappeles a
+Vera-Cruz par l'arrivee de l'expedition francaise. Il fallait arreter
+notre entreprise au moment ou elle allait reussir.
+
+Je croyais pouvoir revenir en France, mais a Vera-Cruz je trouvai une
+lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour etre a meme de
+reprendre notre affaire au moment ou un arrangement surviendrait entre
+le Mexique et les allies. Puis, pour que je pusse defendre nos interets,
+Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme "attache
+militaire" par le general Prim.
+
+Comment du general Prim suis-je passe a l'etat-major francais? autant
+demander comment le bras suit la main qui a ete prise dans un engrenage,
+et comment le corps tout entier passe ou a passe la main.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller
+une affaire, je suis de pas en pas arrive a rentrer dans l'armee.
+
+Ce n'etait vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans,
+pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tete basse.
+
+
+
+LIX
+
+Rentre dans les rangs de l'armee, j'avais hate de reprendre un service
+actif.
+
+Jouer le role de comparse ou de confident dans les negociations ne
+pouvait pas me convenir; j'avais vu de pres les intrigues des premiers
+mois de l'occupation et un tel spectacle n'etait pas fait pour
+m'encourager.
+
+Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y
+trouverait difficilement l'equivalent de ce qui s'est passe au Mexique
+depuis le debarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment ou notre
+petit corps d'armee s'est mis en mouvement.
+
+Espagnols, Anglais, Francais, chacun tirait a soi; Prim, arrive au
+Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tachait d'arranger les
+choses de maniere a se preparer un trone; les Francais, au contraire,
+ou au moins certains negociateurs parmi les Francais, s'efforcaient de
+rendre tout arrangement impossible de maniere a ce que la guerre fut
+inevitable.
+
+Ce fut ainsi qu'au moment ou le Mexique etait dispose a donner toute
+satisfaction aux allies et a mettre fin par la a l'expedition,
+l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plenipotentiaires francais
+exigerent que le gouvernement mexicain executat pleinement le contrat
+passe avec le banquier Jecker.
+
+Par ce que je t'ai deja dit, tu sais de qui ce banquier est l'associe,
+et tu sais aussi qu'il a abandonne a cet associe 30 pour 100 sur le
+montant des creances qu'il reclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais
+pas, c'est que cette creance reunie a quelques autres et qui s'eleve au
+chiffre de 60 millions de francs, ne represente en realite qu'une somme
+de 3 millions due veritablement au banquier Jecker. C'est donc pour
+faire valoir les reclamations de ce banquier ou plutot celles de son
+puissant associe (car M. Jecker, sujet suisse, n'eut jamais ete soutenu
+par nous s'il avait ete seul), c'est pour faire gagner quelques millions
+a M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a ete repousse
+par les plenipotentiaires francais. Et comme consequence de ce fait,
+c'est pour des interets aussi respectables que la France s'est lancee
+dans une guerre qui pourra nous entrainer beaucoup plus loin qu'on ne
+pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra
+facilement avec quelques regiments se trompent etrangement.
+
+Quand on a ete dans la coulisse ou agissent les ficelles qui tiennent
+des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se preparer a leurs
+roles, quand on a entendu leurs reflexions, on n'a qu'une envie: sortir
+au plus vite de cette caverne ou l'on etouffe.
+
+Aussi, quand on commenca a parler de marcher en avant, ce fut avec
+une joie de sous-lieutenant qui arrive a son regiment la veille d'une
+bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle.
+
+J'allais donc pouvoir monter a cheval, je n'aurais plus de lettres, plus
+de rapports a ecrire; je redevenais soldat.
+
+Sans doute cette declaration des hostilites retardait mon retour en
+France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succes de notre
+entreprise financiere, mais je ne pensai pas a tout cela, pas plus que
+je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expedition;
+comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je
+courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne
+savais pas trop pourquoi je marchais, ni ou je devais marcher, mais je
+devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entrainer. Ce n'est pas
+impunement qu'on a ete soldat pendant dix ans et qu'on a respire l'odeur
+de la poudre.
+
+Dans mon enivrement j'en vins jusqu'a me demander pourquoi j'avais donne
+ma demission. J'avais alors ete peut-etre un peu jeune. Sans cette
+demission j'aurais fait la campagne de Crimee, celle d'Italie, et me
+trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement
+definie, au lieu de me trainer a la suite de l'armee, sans trop bien
+savoir moi-meme ce que je suis, moitie homme d'affaires, moitie soldat.
+
+Cette fausse situation m'a entraine dans une aventure qui m'a deja coute
+cher et qui me coutera plus cher encore dans l'avenir probablement.
+Voici comment.
+
+Quand j'appris que le general Lorencez pensait a marcher en avant pour
+pousser sans doute jusqu'a Mexico, je fus veritablement desole de
+n'avoir rien a faire dans cette expedition qui se preparait. Je voulus
+me rendre utile a quelque chose et je me proposai pour eclairer la
+route. Les hostilites n'etaient point encore commencees; avant de
+s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il
+fallait savoir quel etait ce pays et voir quelles troupes on aurait a
+combattre si toutefois on nous opposait de la resistance. On accepta
+ma proposition et l'on me fixa une date a laquelle je devais etre de
+retour, les hostilites ne devant pas commencer avant cette date.
+
+Me voila donc parti avec un guide mexicain. J'avais deja parcouru deux
+fois la route de Vera-Cruz a Mexico, mais en simple curieux, qui
+n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus
+serieusement, en officier qui fait une reconnaissance.
+
+J'allai jusqu'a Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits
+contradictoires que je recueillis ca et la me firent hater ma marche. On
+disait que les troupes francaises avaient quitte leurs cantonnements et
+qu'elles se dirigeaient sur Puebla.
+
+Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait
+ete fixee n'etait point arrivee, et ce que je savais de l'organisation
+de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne
+me permettait pas d'admettre qu'on se fut lance ainsi dans une aventure
+qui pouvait offrir de serieuses difficultes.
+
+Cependant ces bruits se repetant et se confirmant, je commencai a
+etre assez inquiet, et j'accelerai encore ma marche: les Mexicains
+paraissaient decides a la resistance, et, en raison du petit nombre
+de nos troupes, en raison surtout des difficultes de terrain que nous
+aurions a traverser, ils pouvaient tres-bien nous faire eprouver un
+echec. Il fallait que le general en chef fut prevenu.
+
+Aussi, en arrivant a Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme
+j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que
+nos chevaux purent aller, c'est-a-dire a trois ou quatre lieues au dela.
+
+Jusque-la, j'avais pu voyager sans etre inquiete; car dans ce pays, qui
+etait menace d'une guerre par les Francais, on laissait les Francais
+circuler et aller a leurs affaires sans la moindre difficulte. Mais dans
+ce hameau, ou nous nous arretames, il me parut qu'il devait en etre
+autrement.
+
+Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla
+qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des
+allees et venues, des colloques a voix basse entre notre hote et deux ou
+trois chenapans a figure sinistre qui n'etaient pas rassurants.
+
+Mon repas fini, je tirai mon guide a part et lui dis qu'il aurait a
+coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme
+moi fait ses remarques et il me repliqua que, bien qu'il ne crut pas que
+nous fussions en danger, il fallait prendre ses precautions, que dans
+ce but il se proposait de coucher a l'ecurie a cote de nos chevaux pour
+veiller sur eux, car c'etait sans doute a nos betes qu'on en voulait et
+non a nous; qu'en tout cas, si nous etions attaques, il nous fallait nos
+chevaux pour nous sauver.
+
+L'observation avait du juste, je le laissai aller a l'ecurie et je
+montai seul a ma chambre; a quoi d'ailleurs m'eut servi un Mexicain
+peureux qu'il m'eut fallu defendre en meme temps que je me defendais
+moi-meme?
+
+Ma chambre etait au premier etage de la maison et on y penetrait par une
+porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenetre, elle donnait
+sur une petite cour carree, fermee de deux cotes par des murs et du
+troisieme par l'ecurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me
+montra rien de suspect dans cette cour.
+
+Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commencai par
+visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je trainai le
+lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me
+coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis.
+
+Par bonheur j'ai le sommeil leger, et plus je suis fatigue, plus je suis
+dispose a m'eveiller facilement.
+
+Il y avait a peu pres deux heures que je dormais lorsque j'entendis un
+leger bruit a ma porte. Je me redressai vivement.
+
+On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai
+resista.
+
+--Qui est la?
+
+--_Por Dios_, ouvrez.
+
+Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenetre. Mais a la
+clarte de la lune, j'apercus cinq ou six hommes ranges le long des murs,
+ils etaient enveloppes de leur sarape et armes de fusils.
+
+Deux me coucherent en joue et je n'eus que le temps de me jeter a terre;
+deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler
+au-dessus de la tete.
+
+C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir ete
+soldat et de s'etre habitue a la musique des balles. Un bourgeois eut
+perdu la tete. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement
+ma situation.
+
+Attendre, on enfoncerait la porte.
+
+Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurite de l'escalier.
+
+Sauter par la fenetre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans
+qui me fusilleraient a leur aise.
+
+Ce fut cependant a la fenetre que je demandai mon salut.
+
+Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et
+les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurite, un paquet
+pouvait etre pris pour un homme.
+
+Je me baissai de maniere a ne pas depasser la fenetre, puis, soulevant
+mon paquet, je le jetai dans la cour. Immediatement une decharge
+retentit. Ma ruse avait reussi; mes chenapans avaient cru que j'etais
+dans mon manteau et ils m'avaient fusille.
+
+Leurs fusils etaient vides. C'etait le moment de sauter a mon tour. Je
+pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche a
+l'appui de la fenetre, je me laissai tomber dans la cour.
+
+Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient
+deux hommes sauter par la fenetre, furent epouvantes de ce prodige.
+Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux
+coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de
+la route et se sauverent.
+
+Je courus a l'ecurie; si mon guide avait ete la, je pouvais echapper;
+mais j'eus beau appeler, personne ne repondit. Dans l'obscurite, trouver
+mon cheval et le seller etait difficile. Je perdis du temps.
+
+Quand je sortis de la cour, mes brigands etaient revenus de leur
+terreur; ils me saluerent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me
+cassa la jambe.
+
+Comment je ne fus pas massacre, je n'en sais rien. Je recus force coups;
+puis, le matin, comme je n'etais pas mort, on me transporta a Puebla. Je
+suis prisonnier a l'hopital, ou l'on soigne ma jambe cassee.
+
+Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La
+guerre est commencee.
+
+Le general Lorencez a ete repousse hier en attaquant les hauteurs de
+Guadalupe, et on vient d'amener a l'hopital quelques-uns de nos soldats
+blesses.
+
+On me dit qu'il y a en ville des officiers francais prisonniers.
+
+Cette aventure est deplorable, et quand on pense que le drapeau de la
+France a ete ainsi engage pour une miserable question d'argent, on a le
+coeur serre.
+
+
+
+LX
+
+Je suis reste a l'hopital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au
+commencement du mois d'aout. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant
+de temps pour guerir une jambe cassee; mais a ma blessure se joignit une
+belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie
+et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence;
+j'ai ete mort.
+
+Enfin je me retablis, et grace a la solidite de ma sante, grace aussi
+aux bons soins dont je fus entoure, je fus assez vite sur pied.
+
+On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Francais blesses a
+l'affaire de Lorette; lorsque je fus gueri on me rendit la liberte, et
+le 8 aout j'arrivai a Orizaba ou j'apercus, avec une joie qui ne se
+decrit pas, les pantalons rouges de nos soldats.
+
+Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de
+Clotilde: l'une datee de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai.
+Comment depuis cette epoque ne m'avait-elle pas ecrit? Aussitot apres
+mon accident, je lui avais ecrit, et si j'etais reste trois semaines
+sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagne le temps perdu aussitot
+que j'etais entre en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes
+lettres ne lui etaient-elles pas parvenues? Etait-elle malade? Que se
+passait-il?
+
+Une lettre de Poirier vint, jusqu'a un certain point, repondre a ces
+questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'etait sauve avait
+rapporte qu'il m'avait vu sauter par la fenetre et que j'avais ete
+frappe de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconte cette
+histoire et enregistre ma mort. Ma lettre, ecrite a mon entree a
+l'hopital de Puebla, n'etait pas parvenue a Poirier, et c'etait
+seulement a celle qui datait des premiers jours de ma convalescence
+qu'il repondait.
+
+Ce que Poirier avait pu faire etait possible pour Clotilde. Pourquoi ne
+m'avait-elle pas repondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme
+elle devait souffrir!
+
+Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberte
+comme j'en avais manifeste l'esperance, je ferais bien de rester au
+Mexique pour etre a meme de surveiller nos interets; et il insistait
+vivement sur la necessite de ne pas rentrer en France.
+
+Mais je ne pouvais pas obeir a de pareilles instructions; l'angoisse que
+me causait le silence de Clotilde m'eut bien vite renvoye a l'hopital;
+Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un medecin mexicain, toute
+la difference eut ete la. D'ailleurs les medecins exigeaient que je
+retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie
+ou de mort pour moi.
+
+Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitot pour Vera-Cruz ou
+je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire.
+
+Les vingt-cinq jours de traversee me parurent terriblement longs, mais
+ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me retablit tout
+a fait; quand j'apercus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je
+n'avais jamais ete malade et que j'avais vingt ans.
+
+En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au telegraphe et
+j'envoyai une depeche a Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France
+et que je serais a Paris a neuf heures du soir.
+
+A chaque station je m'impatientai contre le mecanicien qui perdait du
+temps; les chefs de gare, les employes, les voyageurs etaient d'une
+lenteur desesperante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf
+heures precises cependant nous entrames dans la gare d'Orleans: Clotilde
+n'aurait pas a attendre.
+
+Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout a coup je m'arretai:
+une femme s'avancait au-devant de moi. A la demarche, il me sembla que
+c'etait Clotilde; mais un voile epais lui cachait le visage. Ce n'etait
+pas elle assurement. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare.
+Elle avait continue de s'avancer et je me m'etais remis en marche. Nous
+nous joignimes. Elle s'arreta et vivement elle me prit le bras. Elle,
+c'etait elle!
+
+Un eclair traversa ma joie: ma fille; c'etait sans doute pour m'avertir
+d'une terrible nouvelle que Clotilde etait venue au-devant de moi.
+
+--Valentine?
+
+Elle me rassura d'un mot. Valentine etait chez sa nourrice. Elle
+m'entraina. Une voiture nous attendait. Nous partimes. Elle etait dans
+mes bras.
+
+--Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!
+
+La voiture roula longtemps sans qu'il y eut d'autres paroles entre nous.
+Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas recu mes lettres et
+c'etait par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un
+soir. Quel coup!
+
+Et elle me serra dans une etreinte passionne.
+
+Pendant trois mois elle m'avait pleure. Ma depeche lui avait appris en
+meme temps et ma vie et mon arrivee.
+
+Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions
+me montra son visage pale qui gardait les traces de cette longue
+angoisse.
+
+Je lui racontai alors comment je lui avais ecrit, comment j'avais ecrit
+aussi a Poirier qui, lui, avait recu ma lettre et m'avait repondu. Mais
+elle n'avait pas vu Poirier depuis mon depart.
+
+--Que de souffrances evitees, s'ecria-t-elle, si Poirier m'avait
+communique ta lettre!
+
+Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais,
+depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification.
+
+La voiture s'arreta: je regardai: nous etions devant ma porte.
+
+--Chez moi?
+
+--Cela te deplait donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne
+chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras a ton concierge que
+tu n'es pas un revenant.
+
+Elle baissa son voile et entra la premiere. Bientot je la rejoignis.
+
+Quelle joie! Il y avait bientot un an que nous nous etions quittes.
+
+Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutot. Malgre mon ivresse,
+il m'avait deja semble remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose
+qui n'etait point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la
+pressai de parler.
+
+Elle se jeta a mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle
+suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne
+parlait point.
+
+--Eh bien, oui, s'ecria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais
+la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas.
+
+Effraye, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la decider.
+
+--Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma
+douleur, j'ai eu une pensee d'inquietude affreuse, non pour moi, ma vie
+etait brisee, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille.
+Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait
+montre la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un
+homme, depuis longtemps, avait demande a m'epouser, un vieillard, je lui
+ai dit la verite. Il a consenti a accepter Valentine comme sa fille.
+Pour qu'elle eut un pere, j'ai cede.
+
+--Mariee!
+
+Elle baissa la tete.
+
+--Vous m'avez pris mon enfant, ma fille a moi, pour la donner a un
+autre.
+
+Un poignard etait accroche a la muraille, devant moi. Je sautai dessus
+et revins d'un bond sur Clotilde la main levee. Elle s'etait rejetee en
+arriere, et son visage bouleverse, ses yeux, ses bras tendus imploraient
+la pitie.
+
+Grace a Dieu, je ne frappai point; allant a la fenetre je jetai mon
+poignard et revins vers elle.
+
+--C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torlades est vieux, il
+n'a que quelques jours peut-etre. Je serai a toi, Guillaume, je te jure
+que je t'aime.
+
+Mais je ne l'ecoutai point. Je la pris par les deux poignets et la
+trainai vers la porte. Elle se defendit, elle m'implora. Je ne lui
+repondis qu'un mot, toujours le meme.
+
+--Va-t'en, va-t'en.
+
+J'avais ouvert la porte et j'ai entraine Clotilde avec moi. Elle voulut
+se cramponner a mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre
+dont je refermai la porte.
+
+Je tombai aneanti. Quel epouvantable ecroulement! Ma vie brisee, ma
+dignite abaissee, ma fierte perdue, mon honneur fletri, dix annees de
+sacrifices et de honte pour en arriver la!
+
+Tout cela n'etait rien cependant; elle m'avait oublie, sacrifie, trahi,
+c'etait bien, c'etait ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et
+de mes lachetes. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait
+sonne pour moi. Mais, ma fille!
+
+Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures
+du matin, j'etais a la gare Montparnasse. A neuf heures, j'etais a
+Courtigis chez madame d'Arondel.
+
+Mais Valentine n'etait plus a Courtigis; sa mere etait venue la
+chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu
+s'opposer au depart de l'enfant. Ou etait-elle? Personne ne le savait.
+
+Je revins a Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez
+madame la baronne Torlades.
+
+Elle me recut. Elle etait calme, j'etais fou.
+
+--Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouve ma fille, ou est-elle? Je
+veux la voir, je la veux.
+
+--Je comprends votre desespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je
+ne peux pas vous ecouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous
+empecher de voir votre fille.
+
+--Ou est-elle?
+
+--Je vous conduirai pres d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi;
+nous la verrons ensemble.
+
+--Avec vous, jamais!
+
+Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour
+la donner a un autre. J'etais son pere. Mes droits etaient certains.
+J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits
+n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas
+que j'etais son pere; elle n'etait pas a moi. M. et madame la baronne
+Torlades avaient pu "la legitimer par mariage subsequent."
+
+Cette consultation et les delais necessaires pour que mon ami se
+procurat cet acte de mariage donnerent le temps a ma fureur de
+s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta.
+
+J'ecrivis a madame la baronne Torlades que j'etais a sa disposition pour
+faire la visite dont elle m'avait parle. Elle me repondit qu'elle serait
+le lendemain a la gare du Nord a dix heures.
+
+Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partimes pour Bernes, un village
+aupres de Beaumont, et nous fimes la route sans echanger un seul mot.
+
+Je trouvai ma fille chez une fermiere. Mais apres nous avoir regardes
+quelques secondes, elle ne fit plus attention a nous: elle ne
+connaissait que sa nourrice.
+
+Le retour fut ce qu'avait ete l'aller. Je ne levai meme pas les yeux sur
+cette femme que j'avais tant aimee, que j'aimais tant.
+
+--Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la
+gare, vous n'aurez qu'a m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donne
+des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi.
+
+Je ne repondis pas et m'eloignai.
+
+Le soir meme, je prenais le train de Saint-Nazaire.
+
+Et c'est de ma cabine de la _Floride_ que je t'ecris cette lettre.
+
+Je retourne au Mexique. Arrive le 12, je repars le 20. Je suis reste
+huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie.
+
+Je t'ecrirai de la-bas si j'assiste a des choses interessantes, ce qui
+est probable.
+
+On va se battre. Des renforts sont envoyes; la guerre va etre
+vigoureusement poussee. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ
+de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays.
+J'ai besoin que ma mort rachete ma vie.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY
+
+Au mois d'avril 1871, aller de Versailles a Fontenay-sous-Bois, etait
+un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si
+l'itineraire n'en etait pas choisi avec certaines precautions, pouvait
+presenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui
+va d'Ivry a Asnieres, les troupes de la Commune et de Versailles se
+battaient chaque jour du matin au soir, souvent meme une partie de la
+nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas etre
+pris dans la melee.
+
+Mais combien curieux aussi etait-il ce voyage, et lamentable, le long
+des routes dont les arbres avaient ete coupes, et a travers les villages
+devastes par cinq mois de guerre, aux murs des jardins creneles, aux
+facades rayees par les balles, eventrees par les obus, avec ca et la des
+trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiees. Maintenant
+la guerre civile succedait a la guerre etrangere, et la canonnade,
+la fusillade, les defiles d'artillerie, les marches des troupes, les
+sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il
+n'y avait rien de change. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient
+pas vu pendant la guerre, c'etaient des cavalcades de gens du monde qui,
+a cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille
+du haut des collines d'ou l'on a des vues sur Paris: le temps etait
+generalement beau, l'eclosion du printemps s'accomplissait avec cette
+immuable serenite de la nature qui ne connait ni les douleurs ni les
+catastrophes humaines, et cet agreable deplacement etait un sport qui
+remplacait Longchamps, cette annee-la ferme pour cause de bombardement;
+dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes ou les claires
+toilettes des femmes se melaient aux uniformes des officiers, en
+jolis tableaux bien composes, tandis que sur les routes passaient et
+repassaient a la file des omnibus charges de Parisiens qui allaient
+de Versailles a Saint-Germain et de Saint-Germain a Versailles,
+incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur
+ruche envahie et devastee par un ennemi contre qui elles ne peuvent que
+bourdonner effarees.
+
+Quand des lignes francaises on passait aux lignes ennemies, on ne
+rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages etait le
+meme: les troupes au lieu de marcher a la bataille s'en allaient a
+l'exercice, et c'etait le defile successif de tous les uniformes de
+l'armee allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce
+qui etait un etonnement c'etait de voir sur les murs blancs, souvent
+sous les inscriptions d'etapes en langue allemande, un cri francais
+ecrit sous l'oeil meme des vainqueurs: "Werder assassin."
+
+Parti de Versailles des le matin je devais passer par Marly,
+Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre a Pantin
+le chemin de fer qui m'amenerait a Nogent, et j'esperais, en me hatant,
+qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journee pour faire cette
+route, mais comme je n'arrivai a Saint-Denis qu'apres le soleil couche,
+il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me decider a
+passer la nuit dans un pauvre hotel pres de la gare.
+
+Bien qu'il ne fut guere attrayant ni meme engageant, il etait si bien
+rempli de Parisiens attendant la naivement le moment de rentrer chez
+eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenetre, sous les
+toits, et dans la salle a manger qu'une place a une petite table de cafe
+deja occupee.
+
+Mon vis-a-vis etait un homme de cinquante ans environ, de grande taille,
+au visage fin, a l'air distingue et de tournure militaire. Comme je le
+regardais, curieusement surpris du contraste qu'il presentait avec les
+gens dont nous etions environnes, il m'examinait aussi.
+
+--Nous n'avons pas trop l'air d'etre dans le meme commerce que ces
+pistolets-la, me dit-il en souriant.
+
+Nos noms furent bientot echanges.
+
+Le hasard voulut qu'il connut le mien.
+
+Le sien etait celui d'un officier de l'aristocratie demissionnant
+au coup d'Etat, dans des conditions qui avaient frappe l'attention
+publique, et apres etre rentre dans l'armee au moment de la guerre du
+Mexique s'etait signale de telle sorte que, pendant plusieurs annees, ce
+nom avait rempli les journaux.
+
+On n'est pas romancier si l'on ne sait pas ecouter.
+
+J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors a Saint-Denis, et ce
+qu'il attendait dans cet hotel.
+
+Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de
+l'armee et de ses luttes de conscience a ce moment, ce fut aussi du
+Mexique.
+
+Notre soiree se passa: lui a parler, moi a ecouter, pendant qu'autour de
+Paris, au sud et a l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en
+eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'eclairs fulgurants
+que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous
+promenions: l'orage le plus terrible n'eut pas mieux enflamme le ciel et
+les eaux.
+
+Ce fut la, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre
+civile, que me vint l'idee de ce roman qui parut dans l'_Opinion
+nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui
+de _Clotilde Martory_ que lorsqu'apres un certain recul je sentis que
+c'etait reellement Clotilde qui remplissait le premier role et non
+Saint-Neree.
+
+H.M...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ