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+The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Clotilde Martory
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+CLOTILDE MARTORY
+
+PAR HECTOR MALOT
+
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+
+_AVERTISSEMENT_
+
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman_
+«LES AMANTS», _va donner en octobre prochain son soixantième volume_
+«COMPLICES»; _le moment est donc venu de réunir cette oeuvre
+considérable en une collection complète, qui par son format, les soins
+de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une
+bibliothèque, et par son prix modique soit accessible à toutes les
+bourses, même les petites._
+
+_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché
+à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a
+promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié,
+allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la
+Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art, de
+la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de Banville
+écrivît de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime
+de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée,
+et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra
+caractériser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+L'éditeur,
+
+E.F._
+
+CLOTILDE
+
+MARTORY
+
+I
+
+
+
+Quand on a passé six années en Algérie à courir après les Arabes, les
+Kabyles et les Marocains, on éprouve une véritable béatitude à se
+retrouver au milieu du monde civilisé.
+
+C'est ce qui m'est arrivé en débarquant à Marseille. Parti de France en
+juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six années que
+j'étais absent; et ces années-là, prises de vingt-trois à vingt-neuf
+ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la
+légende des anachorètes, mais je me figure que ces sages avaient dépassé
+la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les déserts
+de la Thébaïde. S'il est un âge où l'on éprouve le besoin de s'ensevelir
+dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi
+où l'on préfère les distractions du monde aux pratiques de la pénitence.
+Je suis précisément dans celui-là.
+
+A peine à terre je courus à la Cannebière. Il soufflait un mistral à
+décorner les boeufs, et des nuages de poussière passaient en tourbillons
+pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins
+devant un café et je restai plus de trois heures accoudé sur ma table,
+regardant, avec la joie du prisonnier échappé de sa cage, le mouvement
+des passants qui défilaient devant mes yeux émerveillés. Le va-et-vient
+des voitures très-intéressant; l'accent provençal harmonieux et doux;
+les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voilés; des pieds
+chaussés de bottines souples, des mains finement gantées, des chignons,
+c'était charmant.
+
+Je ne connais pas de sentiment plus misérable que l'injustice, et
+j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois à l'Algérie; ma croix
+d'abord et mon grade de capitaine, puis l'expérience de la guerre avec
+les émotions de la poursuite et de la bataille.
+
+Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et
+décoré, et l'on n'a pas épuisé toutes les émotions de la vie quand on a
+eu le plaisir d'échanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes.
+Oui, les nuits lumineuses du désert sont admirables. Oui, le _rapport_
+est intéressant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde.
+
+Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi
+je m'étais juré de mener à bonne fin la triangulation de l'Algérie;
+si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs années l'Atlas dans
+l'espérance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre
+et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du
+méridien, sans doute je serais désolé d'abandonner l'Afrique.
+
+Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de déserts, on
+marche porté par son idée et perdu en elle. Qu'importe que les villages
+qu'on traverse soient habités par des guenons ou par des nymphes, ce
+n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre
+expédition de Sidi-Brahim tu avais d'autre préoccupation que de savoir
+si l'atmosphère serait assez pure pour te permettre de reconnaître la
+sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais été en
+plus sérieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni à la faim, ni
+à la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine
+inquiétude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la
+brume se dissiperait.
+
+Malheureusement, tous les officiers de l'armée française, même ceux de
+l'état-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de
+t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entraînements et les
+délices de la triangulation; la mesure elle-même du méridien me laisse
+froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique,
+prolonger l'arc français jusqu'au grand désert que cela ne m'eût pas
+retenu.
+
+--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.
+
+--Je ne m'en défends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi.
+
+--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?
+
+--J'espère que non.
+
+--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te
+faut-il?
+
+--Peu de chose.
+
+--Mais encore?
+
+La réponse à cet interrogatoire serait difficile à risquer en
+tête-à-tête, et me causerait un certain embarras, peut-être même me
+ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne
+du courage aux timides.
+
+--Je suis... je suis un animal sentimental.
+
+Voilà le grand mot lâché, à lui seul il explique pourquoi j'ai été si
+heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France.
+
+De là, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai déjà
+fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre.
+
+Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'à
+présent, je n'ai pensé ni au mariage ni à la paternité, ni à la famille,
+et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un intérieur que j'ai besoin pour me
+sentir vivre.
+
+Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalité
+comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres
+doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais.
+
+Les enfants n'ont été jusqu'à ce jour, pour moi, que de jolies petites
+bêtes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment
+charmantes avec une robe blanche et une ceinture écossaise: ça remplace
+supérieurement les kakatoès et les perruches.
+
+Quant à la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mère, sans
+beau-père, sans beau-frère ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et
+alors ces exclusions la réduisent si bien, qu'il n'en reste rien.
+
+Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup
+plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux être
+aimé.
+
+Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter
+l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se
+trouve que cette vérité, peut-être générale, ne m'est pas applicable
+puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette
+espèce, l'amour n'est point une simple sensation d'épiderme, c'est
+au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la
+métamorphose que subissent certains insectes pour arriver à leur complet
+développement.
+
+J'ai passé six années en Algérie, et la femme qui pouvait m'inspirer un
+amour de ce genre, je ne l'ai point rencontrée.
+
+Sans doute, si je n'avais voulu demander à une maîtresse que de la
+beauté, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que
+je voulais. Mais, après? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir
+de quelques instants, ne ressemblent en rien à l'amour que je désire.
+
+Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espère
+et, à vrai dire même, je le crois, car je ne me suis point fait un idéal
+de femme impossible à réaliser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu
+m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.
+
+Si ridicule que cela puisse paraître, c'est là en effet ce que je veux.
+Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grâce 1851, dans
+un temps prosaïque comme le nôtre, demande à ressentir «les orages du
+coeur» est un personnage qui prête à la plaisanterie.
+
+Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient
+les premiers à rire de moi si je faisais une confession publique,
+combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laissé entraîner par
+les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore
+des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un
+organe conoïde creux et musculaire.
+
+Je suis de ceux-là, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein
+gauche, ne me serve pas exclusivement à pousser le sang rouge dans mes
+artères et à recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines.
+
+Mes désirs se réaliseront-ils? Je n'en sais rien.
+
+Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que déjà je me
+sente vivre.
+
+Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-être rien. Peut-être quelque
+chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas
+tarder beaucoup. Donc, à bientôt.
+
+Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit être un voyage
+extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit
+être aussi curieux que la découverte du Nil blanc.
+
+Le Nil, on connaîtra un jour son cours; mais la femme, connaîtra-t-on
+jamais sa marche? Saura-t-on d'où elle vient, où elle va?
+
+
+
+II
+
+En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoyé en
+pays ami, et nulle part assurément je n'aurais pu trouver des relations
+plus faciles et plus agréables.
+
+Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône pendant les
+dernières années de la Restauration, et il a laissé à Marseille, comme
+dans le département, des souvenirs et des amitiés qui sont toujours
+vivaces.
+
+Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois que j'avais à me
+présenter ou à donner mon nom, on m'arrêtait par cette interrogation:
+
+--Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée qui a été
+notre préfet?
+
+Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de Saint-Nérée,
+les mains se tendaient pour serrer la mienne.
+
+--Quel galant homme!
+
+--Et bon, et charmant.
+
+--Quel homme de coeur!
+
+Un véritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa
+partie, les grands et les petits.
+
+Il est assez probable que mon père ne me laissera pas autre chose que
+cette réputation, car s'il a toujours été l'homme aimable et loyal que
+chacun prend plaisir à se rappeler, il ne s'est jamais montré, par
+contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
+réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus belle fortune. Il
+y a vraiment plaisir à être le fils d'un honnête homme, et je crois que
+dans les jours d'épreuves, ce doit être une grande force qui soutient et
+préserve.
+
+En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance
+veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon père m'a ouvert les
+maisons les plus agréables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces
+relations et ces plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans.
+Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fête, et je
+connais déjà presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la
+Rose. Pendant la belle saison, les riches commerçants n'habitent pas
+Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journée pour
+leurs affaires; et leurs matinées et leurs soirées ils les passent à la
+campagne avec leur famille. Celui qui ne connaîtrait de Marseille
+que Marseille, n'aurait qu'une idée bien incomplète des moeurs
+marseillaises. C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides
+de la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel; c'est dans
+le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visité peu
+de cabanons, mais j'ai été reçu dans les châteaux et les villas
+et véritablement j'ai été plus d'une fois ébloui du luxe de leur
+organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de très-bon
+goût, mais le goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.
+
+On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce
+qui coûte cher. Volontiers on prend l'étranger par le bras, et avec une
+apparente bonhomie, d'un air qui veut être simple, on le conduit devant
+un mur quelconque:--Voilà un mur qui n'a l'air de rien et cependant il
+m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé sur rien. C'est comme pour
+ma villa, je n'ai employé que les meilleurs ouvriers, je les payais 10
+francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs.
+Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la perfection. Ce
+parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de
+la côte d'Afrique et des Indes; leur réunion produit une chose unique en
+son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous dîniez
+la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en
+simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coûte plus de 20,000.
+
+Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je
+t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler le luxe et le confort
+de ces châteaux à un pauvre garçon comme toi vivant dans le désert et
+couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
+fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur ma vie.
+
+Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un mariage, le
+mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille du riche armateur, avec le
+fils du maire de la ville. Bien que la villa Bédarrides soit une
+des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre
+orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000),
+on avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait
+danser. Cette construction avait été commandée par le nombre des invités
+qui était considérable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom
+dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là
+le côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait
+ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité--côté du mari.
+En réalité, c'était le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce
+qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il
+y avait là des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts
+fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des
+Égyptiens mêlés à de petits employés et à des boutiquiers, dans une
+confusion curieuse.
+
+Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse avec lui, je
+n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout son éclat, et le coup
+d'oeil était splendide: la tente était ornée de fleurs et d'arbustes
+au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on
+apercevait dans le lointain miroitant sous la lumière argentée de la
+lune. C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait à
+l'imagination.
+
+Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de la mariée, M.
+Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par
+le bras, pour me promener avec lui.
+
+--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune
+de Marseille, et si nous étions encore au temps où les corsaires
+barbaresques faisaient des descentes sur nos côtes, ils pourraient
+opérer ici une razzia générale qui leur payerait facilement un milliard
+pour se racheter.
+
+Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières et j'allai me
+mettre dans un coin pour regarder la fête à mon gré, sans avoir à subir
+des réflexions plus ou moins spirituelles.
+
+Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait
+peut-être celle que je devais aimer. Laquelle?
+
+Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus, à
+quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beauté saisissante.
+Près d'elle était une femme de quarante ans, à la physionomie et à la
+toilette vulgaires. Ma première pensée fut que c'était sa mère.
+
+Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait
+improbable tant les contrastes entre elles étaient prononcés. La jeune
+fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et
+veloutés, ses épaules tombantes, était la distinction même; la vieille
+femme, petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille femme;
+la toilette de la jeune fille était charmante de simplicité et de bon
+goût; celle de son chaperon était ridicule dans le prétentieux et le
+cherché.
+
+Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans une admiration
+émue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais forcé de faire un
+détour, je fus prévenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné
+dans son habit (un commis de magasin assurément), qui l'emmena à l'autre
+bout de la chambre.
+
+Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante au repos,
+dansant elle était plus charmante encore. Sa taille ronde avait une
+souplesse d'une grâce féline; elle eût marché sur les eaux tant sa
+démarche était légère.
+
+Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais près de moi
+personne qu'il me fût possible d'interroger.
+
+Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher et je
+l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus délicieux
+sourire que j'aie jamais vu.
+
+Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation; et
+d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine,
+plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas à parler et me laissai
+emporter par l'ivresse de la danse.
+
+Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que je savais
+d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille, et qu'elle avait été
+amenée à cette soirée par une cousine, chez laquelle elle était venue
+passer quelques jours.
+
+Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je voulus savoir
+qui elle était, comment elle se nommait, quelle était sa famille; et je
+me mis à la recherche de Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour
+qu'il me renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui,
+il devait la connaître.
+
+Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la danse, était au
+jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le détacher de sa
+partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous
+revînmes dans la tente juste au moment où la jeune fille sortait.
+
+--Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la dame qu'elle
+accompagne est, il me semble, la femme d'un employé de la mairie. C'est
+une invitation de mon beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain;
+mais il vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons pas
+décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié; il a autre chose à
+faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille,
+que, s'il vous répondait, il vous parlerait de ma soeur; ça ferait
+un quiproquo impossible à débrouiller. Attendez donc à demain soir;
+j'espère qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.
+
+Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était quelque
+chose.
+
+
+
+III
+
+Je quittai le bal; je n'avais rien à y faire, puisqu'elle n'était plus
+là.
+
+Je m'en revins à pied à Marseille, bien que la distance soit assez
+grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'étouffais. La nuit
+était splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit
+résonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord
+des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du
+terrain et les échappées de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme
+un immense miroir argenté, réfléchissait la lune.
+
+Je marchais vite; je m'arrêtais; je me remettais en route machinalement,
+sans trop savoir ce que je faisais. Je n'étais pas cependant insensible
+à ce qui se passait autour de moi, et en écrivant ces lignes, il me
+semble respirer encore l'âpre parfum qui s'exhalait des pinèdes que je
+traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche
+me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait;
+l'air qui m'enveloppait me semblait habité, et des plantes, des arbres,
+des blocs de rochers sortaient des voix étranges qui me parlaient un
+langage mystérieux. Une pomme de pin qui se détacha d'une branche
+et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais reçu une décharge
+électrique.
+
+Que se passait-il donc en moi? Je tâchai de m'interroger. Est-ce que
+j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne
+devais peut-être revoir jamais?
+
+Quelle folie! c'était impossible.
+
+Mais alors pourquoi cette inquiétude vague, ce trouble, cette émotion,
+cette chaleur; pourquoi cette sensibilité nerveuse? Assurément, je
+n'étais pas dans un état normal.
+
+Elle était charmante, cela était incontestable, ravissante, adorable.
+Mais ce n'était pas la première femme adorable que je voyais sans
+l'avoir adorée.
+
+Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix
+minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait
+absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualités, les
+séductions qui, les unes après les autres, se révèlent en elle dans une
+fréquentation plus ou moins longue. S'il en était autrement, l'homme
+serait à classer au même rang que l'animal; l'amour ne serait rien de
+plus que le désir.
+
+Pendant assez longtemps, je me répétai toutes ces vérités pour me
+persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que
+le sentiment qu'elle m'avait inspiré était un simple sentiment
+d'admiration, sans rien de plus.
+
+Mais quand on est de bonne foi avec soi-même, on ne se persuade pas par
+des vérités de tradition; la conviction monte du coeur aux lèvres et
+ne descend pas des lèvres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un
+trouble, une chaleur, une émotion, une joie qui ne me permettaient pas
+de me tromper.
+
+Alors, par je ne sais quel enchaînement d'idées, j'en vins à me rappeler
+une scène du _Roméo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon
+esprit une lueur éblouissante.
+
+Roméo masqué s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fête.
+Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a échangé quelques paroles
+avec elle. Il part, car la fête touchait à sa fin lorsqu'il est entré.
+Alors Juliette, s'adressant à sa nourrice, lui dit: «Quel est ce
+gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est
+marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial.»
+
+Ils se sont à peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les
+a envahis tous deux en même temps et embrasés. Et Shakspeare humain et
+vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
+effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation
+qu'il a inventée et la mienne! c'est aussi dans une fête que nous nous
+sommes rencontrés, et volontiers comme Juliette je dirais: «Va demander
+son nom; si elle est mariée, mon cercueil sera mon lit nuptial.»
+
+Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius
+Bédarrides ne se trouva point au rendez-vous arrêté entre nous. Ce fut
+le soir du deuxième jour seulement que je le vis arriver chez moi.
+J'avais passé toute la matinée à le chercher, mais inutilement.
+
+Il voulut s'excuser de son retard; mais c'était bien de ses excuses que
+mon impatience exaspérée avait affaire.
+
+--Hé bien?
+
+--Pardonnez-moi.
+
+--Son nom, son nom.
+
+--Je suis désolé.
+
+--Son nom; ne l'avez-vous pas appris?
+
+--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir
+manqué de parole hier.
+
+--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez.
+
+--Hé bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous
+le général Martory?
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commandé en
+Algérie pendant les premières années de l'occupation française?
+
+--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.
+
+--Votre princesse est la fille du général; de son petit nom elle
+s'appelle Clotilde; elle demeure avec son père à Cassis, un petit port à
+cinq lieues d'ici, avant d'arriver à la Ciotat. Elle est en ce moment à
+Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employé à la mairie; M. Lieutaud
+avait été invité comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory
+a accompagné sa cousine. J'espère que voilà des renseignements précis;
+maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis
+à votre disposition; je connais le général, je puis vous dire sur son
+compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original,
+cela vous amusera peut-être.
+
+Marius Bédarrides, qui est un excellent garçon, serviable et dévoué, a
+un défaut ordinairement assez fatigant pour ses amis; il est bavard et
+il passe son temps à faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font
+les gens les plus insignifiants, et aussitôt qu'il l'a appris, il va
+partout le racontant; mais dans les circonstances où je me trouvais, ce
+défaut devenait pour moi une qualité et une bonne fortune. Je n'eus qu'à
+lui lâcher la bride, il partit au galop.
+
+--Le général Martory est un soldat de fortune, un fils de paysans qui
+s'est engagé à dix-sept ou dix-huit ans; il a fait toutes les guerres de
+la première République.
+
+--Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc que sa petite-fille?
+
+--C'est sa fille, sa propre fille; et en y réfléchissant, vous verrez
+tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible à cela. Né vers 1775 ou 76,
+le général a aujourd'hui soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est
+marié tard, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe,
+avec une jeune femme de Cassis précisément, une demoiselle Lieutaud,
+et de ce mariage est née mademoiselle Clotilde Martory, qui doit avoir
+aujourd'hui à peu près dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son
+père avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; ce n'est pas un
+âge où il est interdit d'avoir des enfants, il me semble.
+
+--Assurément non.
+
+--Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple lieutenant et en fit
+successivement un capitaine, un chef de bataillon et un colonel. Sa
+fermeté et sa résistance dans la retraite de Russie ont été, dit-on,
+admirables; à Waterloo il eut trois chevaux tués sous lui et il fut
+grièvement blessé. Cela n'empêcha pas la Restauration de le licencier,
+et je ne sais trop comment il vécut de 1815 à 1830, car il n'avait pas
+un sou de fortune. Louis-Philippe le remit en service actif et il devint
+général en Algérie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientôt mis à la
+retraite, il vint se fixer à Cassis, où il est toujours resté. Il y
+passe son temps à élever dans son jardin des monuments à Napoléon, qui
+est son dieu. Ce jardin a la forme de la croix de la Légion d'honneur;
+et au centre se dresse un buste de l'empereur, ombragé par un saule
+pleureur dont la bouture a été rapportée de Sainte-Hélène: un saule
+pleureur à Cassis dans un terrain sec comme la cendre, il faut voir ça.
+Du mois de mai au mois d'octobre, le général consacre deux heures par
+jour à l'arroser, et quand la sécheresse est persistante, il achète de
+porte en porte de l'eau à tous ses voisins. Quand le saule jaunit, le
+général est menacé de la jaunisse.
+
+--Mais c'est touchant ce que vous racontez là.
+
+--Vous pourrez voir ça; le général montre volontiers son monument; et
+comme vous êtes militaire, il vous invitera peut-être à _dijuner_, ce
+qui vous donnera l'occasion de l'entendre rappeler sa cuisinière
+à l'ordre, si par malheur elle a laissé brûler la sauce dans la
+_casterole_. C'est là, en effet, sa façon de s'exprimer; car, pour
+devenir général, il a dépensé plus de sang sur les champs de bataille
+que d'encre sur le papier. En même temps, vous ferez connaissance avec
+un personnage intéressant aussi à connaître: le commandant de Solignac,
+qui a figuré dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, et
+qui est l'ami intime, le commensal du vieux Martory; celui-là est un
+militaire d'un autre genre, le genre aventurier et conspirateur, et
+nous pourrions bien lui voir jouer prochainement un rôle actif dans la
+politique, si Louis-Napoléon voulait faire un coup d'État pour devenir
+empereur.
+
+--Ce n'est pas l'ami du général Martory que je désire connaître, c'est
+sa fille.
+
+--J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien d'elle ou tout au
+moins peu de chose. Elle a perdu sa mère quand elle était enfant et
+elle a été élevée à Saint-Denis, d'où elle est revenue l'année dernière
+seulement. Cependant, puisque nous sommes sur son sujet, je veux ajouter
+un mot, un avis, même un conseil si vous le permettez: Ne pensez pas à
+Clotilde Martory, ne vous occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la
+femme qu'il vous faut: le général n'a pour toute fortune que sa pension
+de retraite, et il est gêné, même endetté. Si vous voulez vous marier,
+nous vous trouverons une femme qui vous permettra de soutenir votre nom.
+Nous avons tous, dans notre famille, beaucoup d'amitié pour vous, mon
+cher Saint-Nérée, et ce sera, pour une Bédarrides, un honneur et un
+bonheur d'apporter sa fortune à un mari tel que vous. Ce que je vous dis
+là n'est point paroles en l'air; elles sont réfléchies, au contraire, et
+concertées. Mademoiselle Martory a pu vous éblouir, elle ne doit point
+vous fixer.
+
+
+
+IV
+
+Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage dans la
+famille Bédarrides, et déjà bien souvent on avait de différentes
+manières abordé avec moi ce sujet du mariage.
+
+--Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait madame Bédarrides
+mère chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions
+bien?
+
+Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à marier. Je me
+défendais tant que je pouvais, en déclarant que je ne me sentais aucune
+disposition pour le mariage, mais cela n'arrêtait pas les projets qui
+continuaient leur course fantaisiste.
+
+Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse ou à leurs
+idées politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque
+jour, mais ceux qui veulent vous convertir à la pratique du mariage sont
+toujours nombreux et empressés.
+
+Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme chien et chat;
+peu importe: ils vous vantent sérieusement les douceurs et les joies du
+mariage. Ils vous connaissent à peine, pourtant ils veulent vous marier,
+et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère pour
+refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous.
+C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait
+que pour leur faire plaisir.
+
+On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage
+matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le propagateur;» le monde
+cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce métier
+pour rien, pour le plaisir. Ayez mal à une dent, tous ceux que vous
+rencontrerez vous proposeront un remède excellent; soyez garçon, tous
+ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite.
+
+Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius Bédarrides, au moins
+pour le fond; car pour la forme, je tâchai de l'adoucir et de la rendre
+à peu près polie. Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes,
+et ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez lui
+héréditaire.
+
+--Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement dépité, que je ne sais
+comment concilier la répulsion que vous témoignez pour le mariage avec
+l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
+vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre....
+
+--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je vous prie; il me
+blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable;
+j'ai désiré savoir qui elle était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin
+que ce simple désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
+Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et
+qui s'inquiète de son origine.
+
+--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre
+de mademoiselle Martory peut être pour vous la source de grands
+tourments.
+
+--Et comment cela, je vous prie?
+
+--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation
+sans issue.
+
+--Je n'aime pas mademoiselle Martory!
+
+--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un
+côté, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la
+réalisation de la chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
+nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît délicate. Vous
+aimez, vous n'épousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors,
+que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet état doit être
+fatigant. Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle
+Martory.
+
+--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à être sans
+inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour
+le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait
+pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi.
+
+--Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes propositions
+qui sont sérieuses, je vous en donne ma parole, et inspirées par une
+vive estime, une sincère amitié pour vous.
+
+--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie
+parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le
+comprends, c'est une fatalité qu'on subit; on épouse parce que l'on aime
+et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses
+mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à se marier, en se disant
+que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on
+appartient à celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
+là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le fais un jour,
+c'est qu'il me sera impossible de m'échapper. En un mot, montrez-moi
+celle que vous avez la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux
+à en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez jamais
+mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: «Frère, il faut
+mourir.» Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas à me
+l'entendre dire et encore moins à le croire.
+
+L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla en secouent la
+tête.
+
+--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main,
+mais je crois que vous commencez à être malade; si vous le permettez, je
+viendrai prendre de vos nouvelles.
+
+--Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas
+dangereuse.
+
+Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais des lèvres
+seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de
+vérité que je ne pouvais pas me cacher à moi-même, et qui n'était rien
+moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
+le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Où
+pouvait me conduire cet amour?
+
+Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que
+j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours à la même: je ne devais plus
+penser à cette jeune fille, je n'y penserais plus. Après tout, cela ne
+devait être ni difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine;
+il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je n'avais
+assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle pour l'oublier. Ce serait
+une étoile filante qui aurait passé devant mes yeux,--le souvenir d'un
+éblouissement.
+
+Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours déterminées par les
+raisonnements de la nuit. Aussitôt habillé, je me décidai à aller à la
+mairie, où je demandai M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas
+de si bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que j'avais
+prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me fis donner son adresse;
+il demeurait à une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la
+bastide était facile à trouver, au coin d'un chemin conduisant à
+Saint-Joseph.
+
+Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener sur la route
+de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-être apercevoir Clotilde dans le
+jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement;
+à la lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté aussi
+resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint mat ne gagne pas à
+être éclairé par le soleil; et puis n'étant plus en toilette de bal
+elle serait peut-être très-ordinaire. Ah! que le coeur est habile à se
+tromper lui-même et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était pas
+pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas pour l'aimer
+moins et découvrir en elle quelque chose qui refroidît mon amour, que je
+cherchais à la revoir.
+
+Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui sont assez
+ordinaires sur le littoral de la Provence; on rôtissait au soleil, et,
+si les arbres et les vignes n'avaient point été couverts d'une couche de
+poussière blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme après
+un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés, du même qu'elle
+avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis,
+les corniches des fenêtres, et partout, dans les champs brûlés, dans les
+villages desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on ne
+voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les rayons flamboyants
+du soleil, éblouissait les yeux.
+
+Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute renoncé à cette
+promenade; mais il n'y avait pas là de quoi arrêter un Africain comme
+moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de
+poussière, qui allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre
+mois de sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute,
+continuellement.
+
+Les passants étaient rares sur la route; cependant, ayant aperçu un
+gamin étalé tout de son long sur le ventre à l'ombre d'un mur, j'allai à
+lui pour lui demander où se trouvait la bastide de M. Lieutaud.
+
+--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il sans se
+lever.
+
+Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en train de charger
+sur l'impériale de la voiture une caisse de voyage.
+
+Qui donc partait?
+
+Au moment où je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du
+jardin. Elle était en toilette de ville et son chapeau était caché par
+un voile gris.
+
+C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain.
+
+Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride et revins grand
+train à Marseille. En arrivant aux allées de Meilhan, je demandai à un
+commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis.
+
+En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur était assis
+sur un petit banc, je lui donnai mon cheval à tenir et j'entrai.
+
+Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour
+Cassis.
+
+--Coupé ou banquette?
+
+Je restai un moment hésitant.
+
+--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien de prendre une
+place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupé.
+
+Je n'hésitai plus.
+
+--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupé.
+
+--A quatre heures précises; nous n'attendrons pas.
+
+Il était trois heures; j'avais une heure devant moi.
+
+
+
+V
+
+Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à monter en voiture
+jusqu'au moment où j'avais arrêté ma place pour Cassis, j'avais agi sous
+la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi
+dire, la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une occasion
+inespérée de la voir, je saisissais cette occasion sans penser à rien
+autre chose; cela était instinctif et machinal, exactement comme le saut
+du carnassier qui s'élance sur sa proie. J'allais la voir!
+
+Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je
+compris combien mon idée était folle.
+
+Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le coupé de cette
+diligence?
+
+Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais de la
+sincérité de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de
+mon amour, né la veille, dans un tour de valse, et déjà assez puissant
+pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
+parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutôt
+ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignée de mon
+audace, blessée dans son honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car
+enfin c'était une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on
+pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tête-à-tête.
+
+Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me
+parut réunir toutes les conditions de l'insanité et du ridicule.
+
+Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant devant ma
+table, je pris un livre que je mis à lire. Mais les lignes dansaient
+devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir.
+
+Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si
+nous serions en tête-à-tête? Et puis, quand même nous serions seuls
+dans ce coupé, je n'étais pas obligé de lui parler de mon amour; elle
+n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
+se présentait si heureusement de la voir à mon aise? Est-ce que ce ne
+serait pas déjà du bonheur que de respirer le même air qu'elle, d'être
+assis près d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
+de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage
+qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette
+contemplation, il n'y avait rien qui pût la blesser: toute femme, même
+la plus pure, n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée
+et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.
+
+J'irais à Cassis.
+
+Pendant que je balançais disant non et disant oui, l'heure avait marché:
+il était trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier
+quatre à quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de
+la voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants qui
+causaient de leurs affaires, et je m'étais fait arroser par un
+cantonnier qui m'avait inondé; mais ni les reproches des commerçants, ni
+les excuses du cantonnier ne m'avaient arrêté.
+
+Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la voiture rangée
+devant le bureau, les chevaux attelés, la bâche ficelée: Clotilde debout
+sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine.
+
+Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entrée. En
+m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla à
+l'oreille. Évidemment, mon arrivée produisait de l'effet.
+
+Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne pas faire route avec
+un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de
+coupé et monter dans l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six
+voyageurs étaient entassés les uns contre les autres?
+
+J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais échangé deux ou trois
+mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris
+l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.
+
+Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit qu'on n'attendait plus
+que moi pour partir.
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela était manifeste
+dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre côté, Clotilde
+paraissait décidée à monter en voiture.
+
+--Je vais écrire un mot à ton père; François le lui remettra en
+arrivant, dit madame Lieutaud à voix basse.
+
+--Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et père ne serait pas
+content. Adieu, cousine.
+
+Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter, elle monta dans
+le coupé légèrement, gracieusement.
+
+Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.
+
+Enfin.... Je respirai.
+
+Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si pressé tout à
+l'heure, avait maintenant mille choses à faire. Les voyageurs enfermés
+dans sa voiture, il était tranquille.
+
+Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'à
+la portière occupée par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une
+conversation étouffée. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'à moi.
+L'une faisait sérieusement et d'un air désolé des recommandations,
+auxquelles l'autre répondait en riant.
+
+Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud abandonna la
+portière, les chevaux, excités par une batterie de coups de fouet,
+partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste.
+
+J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut
+arrivé je me trouvai assez embarrassé. Il fallait parler, que dire? Je
+me jetai à la nage.
+
+--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitôt, mademoiselle,
+et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bédarrides, je n'espérais
+pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans
+cette voiture, sur la route de Cassis.
+
+Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait d'un air qui
+me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se présentaient
+difficilement, n'avais-je qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou
+ridicule?
+
+Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais tu; mais comme
+elle ne répondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que
+je disais:
+
+--C'est vraiment là un hasard curieux.
+
+--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur.
+
+--Mais il me semble....
+
+--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'étonnant;
+s'il a quelque chose de véritablement curieux, il est bien près alors de
+n'être plus un hasard.
+
+J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques minutes, je
+regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la première fois,
+je voyais des maisons. Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à
+une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime
+peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement dépité de son
+sourire; il était si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et
+faisait cligner ses yeux!
+
+D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle ne se
+montrait pas autrement fâchée de cette rencontre il me convenait qu'elle
+crût que je l'avais arrangée: c'était un aveu tacite de mon amour, et à
+la façon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
+point déplu. Je continuai donc sur ce ton:
+
+--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour
+moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais
+si peu que j'irais aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je
+connaissais le nom de ce pays.
+
+--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idée qui vous est
+venue tout à coup... par hasard.
+
+--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a été décidé par une
+suggestion, par une intervention étrangère, par une volonté supérieure
+à la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
+Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut empêcher ce qui
+est écrit?
+
+--Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle en riant, mais qui
+l'a fait écrire?
+
+--La destinée.
+
+--Vraiment?
+
+J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au
+moins un prétexte pour expliquer mon voyage.
+
+--Il y a un fort à Cassis? dis-je.
+
+--Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou Louis XIII cela était-il
+un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler
+cette ruine.
+
+Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu donner,
+j'allais passer une journée avec un officier de mes amis en garnison
+dans ce fort; mais cette réponse me déconcerta un moment. Heureusement
+je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets
+d'ordinaire à mentir:
+
+--C'est précisément cette ruine qui a décidé mon voyage. J'ai reçu une
+lettre d'un membre de la commission de la défense des côtes qui me
+demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon
+exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages
+et ses désavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaître
+Cassis, mademoiselle?
+
+--Oh! parfaitement.
+
+--Alors vous pouvez me rendre un véritable service. Le dessin, rien
+ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilité ce fort
+peut-il être pour la ville, voilà ce qui est plus difficile. Il faudrait
+pour me guider et m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
+m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce
+que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procédé, dans une enquête
+comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un
+intérêt à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de
+compétent qui connût bien le pays, et qui en même temps ne fût pas tout
+à fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer à
+Paris une réponse tout à fait satisfaisante.
+
+Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable que j'avais
+déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant à rire franchement:
+
+--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux
+tout à l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en
+relation avec la seule personne qui précisément soit en état de vous
+bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle
+a une certaine compétence dans la science de la guerre.
+
+--Et cette personne? dis-je en rougissant malgré moi.
+
+--C'est mon père, le général Martory, qui sera très-heureux de vous
+guider, si vous voulez bien lui faire visite.
+
+
+
+VI
+
+La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que je ne me rappelle
+pas quels sont les pays que nous avons traversés, il me semble que ce
+sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu
+un grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels
+des oiseaux chantaient une musique joyeuse.
+
+Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu
+me tromper. Peut-être au contraire la route de Marseille à Aubagne et
+d'Aubagne à Cassis est-elle poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les
+frais ombrages que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils aussi
+rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où il n'y en a guère.
+Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas
+conscience, j'ai marché dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve
+délicieux qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité.
+
+Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs. Que
+m'importait le paysage qui se déroulait devant nous, divers et changeant
+à mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les
+oiseaux? J'étais près d'elle; et insensible aux choses de la terre
+j'étais perdu en elle.
+
+En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais été
+instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui m'avait ébloui comme
+l'eût fait un éclair ou un rayon de soleil; maintenant c'était un charme
+plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait
+jusqu'au coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination
+troublante de son regard, la musique de sa voix; c'était son geste plein
+de grâce, c'était sa parole simple et joyeuse; c'était le parfum qui se
+dégageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter.
+
+Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus tout surpris
+lorsque, étendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas
+d'une côte, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous
+arrivions.
+
+--Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était à quatre ou cinq
+lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues!
+
+--Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.
+
+--Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?
+
+--Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux.
+
+Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit
+d'un éclat de rire si franc que je me mis à rire aussi; elle eût pleuré,
+j'aurais pleuré: je n'étais plus moi.
+
+--Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.
+
+--Non, mais nous avons marché avec un détour; par la côte de Saint-Cyr,
+Cassis est à quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par
+Aubagne, ce qui a augmenté de beaucoup la distance.
+
+--Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions venus par
+Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint.
+
+--La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans répondre
+à cette niaiserie, est le château qui a décidé votre voyage à Cassis.
+Plus bas auprès de l'église, où vous voyez un arbre dépasser les toits,
+est le jardin de mon père.
+
+--Un saule, je crois.
+
+--Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un saule.
+
+--Assurément, mais de loin la confusion est possible.
+
+--Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la
+vérité; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule.
+
+Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point,
+car je ne voulais point qu'elle eût la preuve que j'avais pris des
+renseignements sur elle et sur son père. Qu'elle soupçonnât que je
+n'étais venu à Cassis que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût
+que j'avais fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop.
+
+--Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un
+saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène, sur le tombeau de
+l'empereur, mais il n'a encore que quelques mètres de hauteur et nous ne
+pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?
+
+Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette question ainsi
+posée, et ne pouvant répondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que
+m'inspire Napoléon est très-complexe, composé de bon et de mauvais;
+ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les
+superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni Dieu, ni
+monstre, mais un homme à glorifier parfois, à condamner souvent, à juger
+toujours.
+
+--C'est que si vous voulez être bien avec mon père, dit-elle après un
+moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. Là-dessus il
+ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en préviens, est
+très-intolérante; un mot de blâme est pour lui une injure personnelle.
+Mais tous les militaires admirent Napoléon.
+
+--Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.
+
+--Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous
+entendrez. Mon père était à Austerlitz; il pourra vous raconter sur
+cette grande bataille des choses intéressantes. Mon père a fait toutes
+les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la République.
+
+--L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie et à Waterloo.
+
+--Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.
+
+--Ce que tout le monde sait.
+
+Mes yeux se baissèrent devant les siens.
+
+Après un moment de silence, elle reprit:
+
+--Vous ne regardez donc pas Cassis?
+
+--Mais si.
+
+Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions, le village se
+montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord
+de la mer. Au-dessus des toits et des cheminées, on apercevait quelques
+mâts de navires qui disaient qu'un petit port était là.
+
+Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant, l'aspect de ces
+vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement çà et
+là des oliviers au feuillage poussiéreux qui s'élevaient tortueux et
+rabougris dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne.
+
+Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guère plus
+agréables; d'un côté, des roches crevassées entièrement dénudées; de
+l'autre, des bois de pins chétifs.
+
+--Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays?
+
+--Pittoresque.
+
+--Dites triste; je comprends cela; c'est la première impression qu'il
+produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous
+restez ici quelques jours, allez vous promener à travers ces collines
+pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre
+de Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans les
+_paluns_ d'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre
+gauche, et, après avoir dépassé les bastides, vous trouverez de grands
+bois où la promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au cap
+Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons
+sur la Méditerranée et ses côtes. Même en restant dans le village, vous
+trouverez que le soleil, en se couchant, donnera à tout ce paysage
+une beauté pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je
+l'aime.
+
+Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et l'arrêta d'un
+geste moqueur.
+
+--Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone jusqu'au bout,
+je dois vous indiquer un hôtel. Descendez à la _Croix-Blanche_ et
+faites-vous servir une bouillabaisse pour votre dîner; c'est la gloire
+de mon pays et l'on vient exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger
+la bouillabaisse de Cassis.
+
+La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont nous avions
+dépassé les premières maisons. Bientôt elle s'arrêta devant une grande
+porte. J'espérais que ce serait le général Martory lui-même qui
+viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se
+faire tout de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général. A
+sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde dans ses bras comme
+elle eût fait pour son enfant, et qui l'embrassa.
+
+--Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde.
+
+--Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme, voilà tout; et
+puis il fait sa partie d'échecs avec le commandant, et vous savez, quand
+il est à sa partie, un tremblement de terre ne le dérangerait pas.
+
+J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je n'osai pas, et
+je dus me résigner à me séparer d'elle après l'avoir saluée
+respectueusement.
+
+--A demain, dit-elle.
+
+Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore dans la rue
+longtemps après qu'elle avait disparu.
+
+Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant me demander si
+je voulais dîner.
+
+--Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la bouillabaisse; rien
+que de la bouillabaisse.
+
+Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je
+me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir raisonnablement aux
+incidents de cette journée et les apprécier.
+
+La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et étoilé; la terre,
+après un jour de chaleur, s'était endormie et, dans le silence du soir,
+la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait
+entendre sa voix mystérieuse.
+
+Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les pierres du rivage,
+examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-même.
+
+Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience n'étaient plus
+possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice
+frivole, non d'un désir passager, mais d'un amour profond, irrésistible,
+qui m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le rayonnement de
+son regard, et elle avait pris ma vie.
+
+Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être étudiée, au moins
+pour moi; malheureusement la réponse que je pouvais lui faire dépendait
+d'une autre question que j'étais dans de mauvaises conditions pour
+examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille?
+
+Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je n'étais plus
+moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait
+elle-même qui déciderait de ma vie.
+
+Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est
+incontestable et saute aux yeux. Assurément, il y a un charme en elle,
+une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain
+mouvement de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour
+ainsi dire, magnétiquement et vous entraîne.
+
+Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son âme, son esprit,
+son caractère? Comment a-t-elle été élevée? que doit-elle à la nature?
+que doit-elle à l'éducation? Autant de mystères que de mots.
+
+Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle dans cette voiture
+que j'ai pu la connaître. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je
+n'ai même pas pu l'étudier.
+
+A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions, qu'eût été
+une autre jeune fille? La jeune fille honnête et pure, la jeune fille
+idéale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité
+inquiétante pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie
+effrayante?
+
+Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il existe, je ne suis
+pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant
+plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problèmes dans
+ma tête, et je rentrai à la _Croix-Blanche_ comme j'en étais parti:
+j'aimais Clotilde, voilà tout ce que je savais.
+
+Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était endormie sur le
+seuil de la porte, la tête reposant sur son bras replié. Je la secouai
+doucement d'abord, plus fort ensuite, et après quelques minutes je
+parvins à la réveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me
+conduisit à ma chambre.
+
+
+
+VII
+
+Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les
+fenêtres étaient restées ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai
+vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du côté du
+Levant, étaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
+dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose.
+
+Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou si j'étais éveillé.
+
+Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément l'amour était
+un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout
+en rose.
+
+Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle, c'était tout
+simplement l'aurore «aux doigts de rose,» la vieille aurore du bonhomme
+Homère qui, sur ces côtes de la Provence, dans l'air limpide et
+transparent du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que sous
+le climat de la Grèce.
+
+J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me présenter chez
+le général; pour les passer sans trop d'impatience, je résolus de les
+employer à faire un croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette
+histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
+un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le général, car, pour
+Clotilde, il était assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses
+questions à ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incrédule
+m'avaient montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait
+déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes
+qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent
+se présenter à l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour,
+c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait d'une
+façon tacite, mais le général, c'était une autre affaire: les pères ont
+le plus souvent, à l'égard de l'amour, des idées qui ne sont pas celles
+des jeunes filles.
+
+Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le prétexte de
+ma visite à Cassis était aussi mal trouvé que possible. Ce n'était pas
+un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à
+quelque chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait
+dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idée n'avait pu venir à
+l'esprit d'un membre de la commission de la défense des côtes de se
+préoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire
+accepter mon histoire par le général.
+
+Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire et que je ne pouvais
+pas maintenant la changer, je me mis au travail et commençai mon dessin.
+C'était ce dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon
+mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier à la main, il a des
+chances pour qu'on l'écoute et le prenne au sérieux: le premier soin des
+lanceurs de spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
+luxe de la typographie et de la lithographie le livre à souche de leurs
+actions? et le bon bourgeois, qui eût gardé son argent pour une affaire
+qui lui eût été honnêtement expliquée, l'échange avec empressement
+contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre.
+
+A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui étaient assez avancés
+pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eût dit, il y a quinze ans,
+lorsque je travaillais le dessin avec goût et plaisir, que je tirerais
+un jour ce parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert en
+ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut deux hommes. Dans
+les circonstances présentes, seul avec mon sabre, je serais resté
+embarrassé; j'ai trouvé un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon
+meilleur ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être plus
+d'un service.
+
+Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du général Martory.
+La vieille servante qui s'était trouvée la veille à l'arrivée de la
+voiture vint m'ouvrir, et à la façon dont elle m'accueillit, il me
+sembla qu'elle m'attendait.
+
+Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au général et
+de demander à celui-ci s'il voulait bien me recevoir.
+
+--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives,
+allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le général qui est
+en train de _sacrer_.
+
+Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi consistait cette
+opération, mes yeux surpris parlèrent pour moi.
+
+--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante;
+elle a augmenté de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ça le
+distraira.
+
+Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je
+suivis donc le vestibule dallé de larges plaques de pierre grise jusqu'à
+la porte qui m'avait été indiquée. Il était d'une propreté anglaise,
+ce vestibule, passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire de
+guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles brillantes, sur les
+moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on était dans une maison
+où les soins du ménage étaient poussés à l'extrême.
+
+Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce vestibule, je
+frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde qui me répondrait, car je
+me flattais qu'elle serait avec son père; mais, au lieu de la voix
+douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me répondit:
+«Entrez.»
+
+Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard
+chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule personne que j'aperçus
+fut un vieillard à cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil,
+la jambe étendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier
+volume de l'_Annuaire_.
+
+Je m'avançai et me présentai moi-même.
+
+--Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se lever et en me
+rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine,
+et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une
+curiosité impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma
+fille m'a raconté hier soir.
+
+--C'est bien simple.
+
+--Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille qui n'est pas
+simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris
+aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous
+poser cette question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les
+perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais j'ai vu des
+camarades qui l'avaient.
+
+Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement, confirma en moi
+l'impression que j'avais ressentie en apercevant le général. C'est,
+en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'étudier
+longtemps. Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté
+pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des années avec
+lui.
+
+Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et à la
+poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses
+cheveux, qu'il porte coupés, ras, et qui lui font comme une calotte
+d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
+rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de fortes mâchoires
+qui font saillie de chaque côté de la figure, comme celles d'un
+carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: «En
+avant!» devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
+cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de crin tenant la
+tête droite; une redingote bleue boutonnée d'un seul rang de boutons
+comme une tunique, et cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le
+ruban de la Légion d'honneur.
+
+Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a été un
+sabreur.
+
+--C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides que vous avez
+rencontré ma fille?
+
+--Oui, général.
+
+--Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup; ça n'apprécie
+que la fortune; ça se croit quelque chose parce que ça a des millions;
+mais, malgré tout, bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui
+doivent.
+
+--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de
+faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par là la vôtre,
+général.
+
+--Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter le fort et
+savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela?
+
+--Précisément.
+
+--Mais ce n'est pas vraisemblable.
+
+Je fus un moment déconcerté; mais me remettant bientôt, je tâchai de
+m'expliquer, et lui répétai la fable que j'avais déjà débitée à sa
+fille.
+
+--C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le
+croire; comment, il y a dans la commission de la défense de nos côtes
+des officiers assez bêtes pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce
+pas? ce n'est pas un militaire.
+
+J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait pas de trop
+préciser dans une affaire aussi sottement engagée.
+
+--Peut-être veut-on transformer le fort en prison; peut-être veut-on
+vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a
+demandé comme service, et en dehors de toute mission officielle, de
+faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les
+renseignements que je pourrais réunir sur son utilité ou son inutilité.
+
+--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous en dire, n'est-ce
+pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous êtes militaire.
+
+--J'en ai cependant fait deux croquis.
+
+Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le mensonge dans
+lequel je m'étais embarqué si légèrement, et que j'avais été obligé de
+continuer, j'éprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
+soutînt.
+
+--C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est vous qui avez
+fait ces deux petites machines, capitaine?
+
+--Mais oui, mon général.
+
+--Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites choses-là
+peut rendre des services à un général en campagne; c'est comme un
+officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant
+pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en
+Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais parlé que ma
+langue et je m'en suis tout de même tiré.
+
+Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de cette façon naïve ses
+opinions sur les connaissances qui pouvaient être utiles à l'officier en
+campagne, je me demandais avec une inquiétude qui croissait de minute en
+minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans
+qu'elle parût.
+
+Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne venait pas;
+mes belles espérances, dont je m'étais si délicieusement bercé, ne
+seraient-elles que des chimères?
+
+A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la tromperie dont je
+m'étais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'était de
+plus en plus pénible; c'était pour la voir que j'avais persisté dans
+cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais
+probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence je pensais à ma
+position et j'en étais honteux. Car cela est triste à dire, le fardeau
+d'une mauvaise action qui ne réussit pas est autrement lourd à porter
+que le poids de celle qui réussit.
+
+
+
+VIII
+
+J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général de manière à lui
+donner un certain intérêt qui fît passer le temps sans que nous en
+eussions trop conscience, mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais
+qu'une idée dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?
+
+Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait souvent
+répondre à contre-sens aux questions du général.
+
+Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir de prolonger
+indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée de Clotilde, je crus
+devoir me lever.
+
+--Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.
+
+--Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage de votre temps.
+
+--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est précieux, mon
+temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En
+attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux à faire
+qu'à causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise.
+
+--Mais, général....
+
+--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni
+les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_
+avec moi ou plutôt de dîner, car j'ai gardé les anciennes habitudes, je
+dîne à midi et je soupe le soir.
+
+Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me défendre, mais
+le général me coupa la parole.
+
+--Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger, vous êtes chez un
+camarade, chez un frère; un simple soldat viendrait chez moi, je le
+garderais à ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de
+Saint-Nérée que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent,
+ils sont reçus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe
+par Cassis, il trouve l'hospitalité chez le général Martory; c'est la
+règle de la maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?
+
+La porte en s'ouvrant interrompit les instances du général.
+
+Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans sa simple toilette
+d'intérieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se
+détachaient des manchettes et un col de toile blanche.
+
+--J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger, dit-elle en allant
+à son père, mais si tu ne veux pas te déranger, on peut apporter la
+table ici.
+
+--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle. Il ne faut pas
+écouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais écoutée en
+Russie, je serais resté dans la neige avec les camarades; quand
+elle gémissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de
+m'attendrir; je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu avais trop
+chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et
+marche,» et elle marchait. Il n'y a qu'à vouloir.
+
+Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme, il ne put
+retenir un cri en posant sa jambe à terre; mais il n'en resta pas moins
+debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea
+tout seul vers la salle en grondant:
+
+--Vieillir! misère, misère.
+
+Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait pas
+voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte était un poseur et
+très-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais été amoureux,
+car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est
+toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui
+est une révélation est une séduction: j'aurais vu Clotilde laver la
+vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvée adorable dans cette
+occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de
+repoussant.
+
+Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans
+son verre ses lèvres roses, égrener des raisins noirs dont les grains
+mûrs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de
+table plus épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce dîner.
+
+En rentrant dans le salon, le général reprit sa place dans son fauteuil,
+puis, après avoir allumé sa pipe à une allumette que sa fille lui
+apporta, il se tourna vers moi:
+
+--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller à des habitudes,
+qui deviennent tyranniques. Ainsi, après dîner, je suis accoutumé à
+faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques
+airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est
+possible, ne vous en allez pas.
+
+Clotilde se mit au piano.
+
+--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano,
+continua le général en riant, mais je ne pouvais pas demander à ma fille
+d'apprendre la trompette; je lui ai demandé seulement d'apprendre les
+vieux airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et marcher
+sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu.
+
+Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_,
+ensuite elle passa à la _Ronde du camp de Grandpré_, puis vinrent
+successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime à rire,
+elle aime à boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui
+avaient le même caractère.
+
+Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant doucement sa pipe,
+le général marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air
+lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les
+paroles à mi-voix.
+
+Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et
+sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il s'était endormi.
+
+Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant
+doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de
+promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied
+par une porte vitrée.
+
+--Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera pas avant un
+quart d'heure au moins.
+
+Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes de la Provence,
+est un petit terrain clos de murs, où la chaleur du soleil se
+concentrant comme dans une rôtissoire, ne laisse vivre que quelques
+touffes d'immortelle, des grenadiers, des câpriers et des orangers qui
+ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui
+dans lequel nous entrâmes verdoyant et touffu. Au fond s'élève un beau
+platane à la cime arrondie, et de chaque côté, les murs sont cachés sous
+des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au
+centre se trouve une étoile à cinq rayons doubles émaillée de pourpiers
+à fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en
+bronze sur lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur. Ce
+buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote grise et coiffé du
+petit chapeau.
+
+--Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur.
+
+Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:
+
+--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet
+arbre ne soit pas encore arrivé, malgré nos soins, à dépasser les murs,
+vous l'avez du haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous le
+reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez
+montré hier.
+
+Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon courage et ne
+baissant plus les yeux:
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge
+d'un poids trop lourd.
+
+--Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop
+de susceptibilité botanique.
+
+--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose sérieuse.
+
+Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allât
+pas plus loin; mais, puisque nous étions engagés, je voulais, moi, aller
+jusqu'au bout.
+
+--Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.
+
+--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux là dedans; j'ai
+voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens
+que vous leur prêtiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou
+de blâme.
+
+--Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.
+
+--Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en parlons plus.
+
+--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grâce de m'écouter;
+soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit
+l'expression du respect le plus pur.
+
+Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et déjà elle
+s'était retournée, je me plaçai devant elle, et, de la main, du regard,
+je la priai de s'arrêter.
+
+--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais à Cassis pour y
+remplir une mission dont on m'avait chargé, et sur cette parole vous
+avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec
+monsieur votre père; eh bien, cette parole était fausse.
+
+Elle recula de deux pas, et me regardant d'une façon étrange où il y
+avait plus de curiosité que de colère:
+
+--Fausse? dit-elle.
+
+--Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans vous connaître,
+attiré seulement près de vous par une profonde sympathie et par une
+vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincère,--j'ai demandé à
+Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de vous, du général
+et de ce _saule_,--témoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu
+vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupé de cette diligence, au
+lieu de me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable
+ridicule d'une mission à Cassis.
+
+--Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention qui l'a inspirée.
+
+--Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le serment qu'elle
+n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voilà tout. Et en me
+retrouvant avec vous, j'ai été amené, je ne sais trop comment, peut-être
+par crainte de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai
+été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes
+lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents auxquels le hasard a
+eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai été
+par vous et par monsieur votre père, je ne peux pas persister plus
+longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte.
+
+Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce
+qu'elle allait répondre déciderait de ma vie et l'angoisse m'étreignait
+le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir
+mal parlé, et ce que j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu
+dire.
+
+--Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence extraordinaire?
+dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi.
+
+--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous continuerez
+d'être ce que vous étiez alors que vous ne le saviez pas.
+
+J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-être,
+nous restâmes en face l'un de l'autre, moi les yeux fixés sur son visage
+épiant le mouvement de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable
+de l'allée.
+
+--Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit être maintenant
+réveillé.
+
+Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas davantage celle
+que je craignais, et cependant c'était une réponse.
+
+
+
+IX
+
+Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la
+femme n'aient point l'esprit fait de même, mais dans les choses de la
+vie cette diversité amène souvent des difficultés de s'entendre et de
+se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de
+grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour être restée dans
+une certaine indécision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de
+la duplicité et de la tromperie.
+
+C'était précisément cette indécision que je reprochais à Clotilde en
+marchant silencieux près d'elle pour venir retrouver son père. Qu'y
+avait-il au juste dans sa réponse? On pouvait l'interpréter dans le sens
+que l'on désirait, mais lui donner une forme nette et précise était bien
+difficile.
+
+Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce point
+d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en
+entrant dans le salon nous trouvâmes le général éveillé et de fort
+mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et même _sacrant_, comme disait
+la vieille servante.
+
+--Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il vit sa fille
+entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir
+faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain,
+me voilà pour une journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré
+rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère, misère.
+
+--Si tu veux de moi? dit-elle.
+
+--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi;
+croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait
+l'échec du berger; une partie finie au quatrième coup sans qu'aucune
+pièce ait été enlevée, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion
+coiffé_.
+
+Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car dans mon
+incertitude sur le sens que je devais donner à la réponse de Clotilde
+j'avais peur que celle-ci ne se fâchât de ma proposition. Cependant je
+finis par me risquer:
+
+--Si vous vouliez m'accepter, général?
+
+C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles
+s'adressaient.
+
+Mais ce fut le général qui répondit:
+
+--Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas venu à Cassis pour
+jouer aux échecs.
+
+Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis
+qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie?
+
+Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le général qui ne
+demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'étais
+heureux de faire sa partie.
+
+Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé par ma
+confession, le coeur comblé de joie par le regard de Clotilde, je me
+voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais
+tout espérer.
+
+Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable au général. Mais
+j'étais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes.
+J'étais frémissant d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais
+souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était pas fait
+pour me calmer. D'un autre côté, la façon de jouer du général me
+déroutait. Pour lui, la partie était une véritable bataille, et il y
+apportait l'ardeur et l'entraînement qu'il montrait autrefois dans
+les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait
+naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le sien était
+Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs;
+après un succès il criait: Vive l'empereur!
+
+Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais après une défense
+assez convenable et assez longue pour que le général fût fier de sa
+victoire.
+
+--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la
+main, vous êtes un brave; il y a de bons éléments dans la jeune armée.
+
+--Voulez-vous me donner une revanche, général?
+
+--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez
+à Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la
+jeune armée, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la
+situation politique dans votre régiment.
+
+--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin des villes,
+n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.
+
+--Je comprends ça, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est
+ce sentiment que je vous demande: vous êtes pour le rétablissement de
+l'empire, j'espère?
+
+L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins gênante,
+car si je ne voulais pas blesser les opinions du général, d'un autre
+côté il ne me convenait pas de donner un démenti aux miennes; c'était
+assez de mon premier mensonge.
+
+--Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment de mes hommes,
+car, à parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu
+parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et
+encore plus d'une très-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni
+l'une ni l'autre n'a réussi.
+
+--Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? Nous sommes
+dans une situation où les gens qui sont capables d'intelligence et de
+raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le
+prince Louis-Napoléon a été nommé président de la République, qu'a-t-il
+pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de la France?
+
+--Rien.
+
+--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empêché
+par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblée. Ces
+partis font-ils eux-mêmes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer
+le pouvoir, sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables de
+faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de faire. Avec eux, tout
+gouvernement est impossible: la République aussi bien que la monarchie.
+Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et
+cela ne peut cesser que par le rétablissement de l'empire.
+
+--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme
+comme Napoléon se remplace.
+
+--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idées, et son
+neveu est son héritier.
+
+--Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance ne suffit pas
+pour une tâche aussi grande.
+
+--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous
+concède que c'était une affaire mal combinée, et cependant voyez quel
+effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas
+ce jeune homme se sont laissé entraîner par l'influence de son nom, et
+des soldats ont refusé de marcher contre lui parce qu'il était le
+neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige
+napoléonien?
+
+--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le
+subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille à le
+porter et à l'exercer.
+
+--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait
+été juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car précisément
+l'affaire de Strasbourg aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme
+qu'il portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette affaire
+qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc donné une grande force au
+moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demandé à cette force de
+produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable.
+Boulogne a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau et de
+l'aigle....
+
+--A-t-on eu tort?
+
+--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant
+qu'on riait, on ne voyait pas que des généraux étaient prêts à se
+rallier au prétendant et qu'un régiment était gagné. C'était là un fait
+considérable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier,
+qui en somme répondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que
+doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous
+avons! La France va se jeter dans l'empire comme une rivière se jette
+dans la mer; nous avons vu la rivière se former à Strasbourg, grossir
+à Boulogne, devenir irrésistible le 10 décembre; aujourd'hui, elle n'a
+plus qu'à arriver à la mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.
+
+Je levai la main pour prendre la parole et répondre, mais Clotilde
+posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce geste qui était une sorte
+d'engagement et de complicité, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi
+contrarier les opinions du général?
+
+--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général, qui
+s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple;
+puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-même, il
+faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la
+République il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon se
+mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce
+passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France,
+un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoléon. Et
+pourquoi? Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le champ de
+bataille, les armes à la main; la France et lui, lui et la France ont
+été écrasés en même temps par l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de
+patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là.
+Ah! s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un champ de
+bataille où le sang de tout le monde aurait coulé excepté le sien; ou
+bien s'il s'était sauvé honteusement dans un fiacre pour échapper à une
+émeute, on l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait de
+lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais non, il est mort
+dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voilà
+pourquoi la France crie «Vive l'empereur!»
+
+Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix
+formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des
+larmes roulaient dans ses yeux.
+
+--Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire avec tant
+d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir
+l'empereur vengé. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la
+première chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas
+une goutte du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans
+inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux
+d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Hélène. C'est comme
+si c'était écrit. Puis après les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il
+débarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du
+Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à Mayence
+comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra
+organiser la première armée du monde et il l'organisera, car ce n'est
+pas sur l'armée qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle
+armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger qu'il
+relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera du clergé, et comme
+les Napoléon sont des honnêtes gens, il remettra les financiers à leur
+place et ne laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des
+affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoléon
+sont les héritiers de la Révolution, il promènera le sabre de la
+Révolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres.
+
+Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher de secouer la
+tête.
+
+--Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce que je m'explique
+mal. Mais venez dîner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le
+commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les
+idées du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous
+venir dimanche?
+
+Je n'avais aucune envie de connaître les idées du prince, et ne voulais
+pas être converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir
+Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.
+
+
+
+X
+
+Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une
+heureuse occasion de passer une journée avec Clotilde, mais la réflexion
+ne tarda pas à me montrer qu'il y avait autre chose.
+
+Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner, il s'y trouverait
+aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un élément
+étranger,--la politique.
+
+Faire de la politique avec le général, c'était bien ou plutôt cela était
+indifférent; en réalité, il s'agissait tout simplement de le laisser
+parler et d'écouter sa glorification de Napoléon. Il avait vu des choses
+curieuses; sa vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent
+même profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses
+opinions et ses sentiments? c'était le représentant d'un autre âge. Je
+ne suis point de ceux qui, en présence d'une foi sincère, haussent les
+épaules parce que cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en
+guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de
+la théorie de l'impérialisme et dans le domaine de la dévotion à saint
+Napoléon, je n'avais qu'à ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.
+
+Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester
+toujours sur ce terrain et de m'y enfermer?
+
+Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac
+m'inquiétait.
+
+Quel était cet homme?
+
+Un ami du président de la République, disait le général Martory, un
+confident de ses idées; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne,
+m'avait dit Marius Bédarrides.
+
+Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.
+
+Le président de la République, je ne le connais pas, mais ce que je sais
+de lui n'est pas de nature à m'inspirer estime ou sympathie pour ses
+amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme
+par son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et le mépris
+de l'humanité, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai
+peur de ses amis.
+
+Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de
+Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma défiance augmentent, car pour
+s'être lancé dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait
+être le plus étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.
+
+Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquiétude et
+savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant de Solignac. Mais comme il
+ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le
+connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville. Je trouverais
+là sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le
+rôle qu'avait joué le commandant dans les deux conspirations de
+Louis-Napoléon. En faisant une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais
+des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des
+relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approché d'assez
+près pour me dire qui il était; mais ce moyen pouvait éveiller la
+curiosité, et une fois la curiosité excitée on pouvait apprendre ma
+visite à Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour
+Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner mon
+amour.
+
+Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que j'avais rencontré chez un
+ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant.
+
+--Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations de
+Louis-Napoléon?
+
+--Cela vous étonne?
+
+--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont
+venus m'adresser la même demande que vous. C'est une bonne fortune pour
+notre bibliothèque qui n'était point habituée à voir MM. les officiers
+fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.
+
+--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer?
+
+--Nous ne nous inquiétons des intentions de nos lecteurs, dit-il en
+remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons
+affaire à un collégien qui nous demande _la Captivité de Saint-Malo_ de
+Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire
+_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur
+le Mérite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si
+simples.
+
+--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point encore assez et vous
+cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle.
+
+--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous êtes le
+cent unième officier qui veut connaître l'histoire des conspirations de
+Louis-Napoléon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée
+sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces
+conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont à la mode;
+voilà tout.
+
+Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher à apprendre
+comment une conspiration militaire réussit ou échoue, je me départis de
+ma réserve.
+
+--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont
+fait rentrer dans l'armée des officiers qui ont pris part aux affaires
+de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposés à avoir un de ces
+officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel rôle il a
+joué dans cette affaire; voilà ce qui explique notre curiosité.
+
+--Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire en me
+faisant apporter les livres qui pouvaient m'être utiles.
+
+La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces équipées: rien
+ne pouvait être plus follement, plus maladroitement combiné, et le rôle
+que le prince Louis-Napoléon avait joué dans les deux me parut tout à
+fait misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire, sans un
+seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on
+trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires.
+
+D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la platitude la plus
+absolue chez le chef de ces entreprises. Napoléon revenant de l'île
+d'Elbe a marché en triomphe sur Paris; comme il se dit l'héritier de
+Napoléon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première
+fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau,
+il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour
+qu'un aigle, dressé à venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de
+sa tête.
+
+Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité, on ne voudrait
+pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire à un monomane, non à un
+prétendant; et c'est ce monomane qu'on a accepté pour Président de la
+République, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi
+le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils pas ces deux
+procès dans toute la France? il n'y a qu'à faire connaître cet homme
+pour qu'il devienne un sujet de risée: si les paysans veulent un
+Napoléon, ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un
+aigle, ils se moqueront d'un perroquet.
+
+Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est
+pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous
+n'étions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous
+conduire à une révolution militaire, je n'aurais bien certainement point
+passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires du futur empereur.
+
+Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être d'un autre genre
+que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et
+intéressants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on
+pourrait le désirer, car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir
+occupé qu'un rang très-secondaire.
+
+A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la
+cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il croit que c'est celle de la
+France; pour lui, ses croyances, ses espérances se résument dans un nom:
+«l'Empereur,» et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a
+été entraîné par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité des
+convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc pas; il se
+contente de répondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une
+condamnation sera la confirmation du devoir accompli.
+
+Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que
+c'eût été celle du général Martory, s'il avait pris part à ces complots.
+Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses réponses des
+inconséquences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccusés, on
+trouve des contradictions qui font douter de sa sincérité.
+
+Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration, comme il veut
+le faire croire, il paraît avoir été un de ses chefs; au lieu d'avoir
+été entraîné, il semble qu'il a entraîné les autres; au lieu d'avoir
+obéi à la voix de la France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle
+de son intérêt et de son ambition.
+
+Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de l'ensemble des deux
+procès que des accusations nettement formulées, tant la conduite du
+commandant a toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé,
+jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente
+partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant délit:
+c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du
+feu les marrons qu'il doit croquer.
+
+Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état de ses
+affaires au moment où il se fait le complice de son prince. Elles
+étaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient être
+relevées que par un coup désespéré.
+
+Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes de l'empire; à
+Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparenté à de
+bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en
+1832, commandant la première circonscription de remonte, il donne sa
+démission. Il y a de graves irrégularités dans sa caisse, et un grand
+nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touché le
+prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le
+commandant. Il prend alors du service dans l'armée belge, mais pour peu
+de temps, car bientôt encore il donne sa démission.
+
+J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler par mon nom.
+
+C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû connaître quand
+il était à Oran; il s'était assis en face de moi sans que je le visse
+entrer.
+
+--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ où
+se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas,
+voulez-vous me le prêter?
+
+Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément le bibliothécaire
+ne m'avait pas trompé, ce procès était à la mode.
+
+Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque, nous restâmes en
+face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas.
+
+Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'à
+un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas
+cependant sur le pied de l'intimité.
+
+--Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.
+
+--Nullement.
+
+--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?
+
+--Et quoi faire au Prado?
+
+--Causer.
+
+--Il s'agit donc d'un complot?
+
+--Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!
+
+--Vous cherchez le silence et le mystère.
+
+--C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux examiner avec
+vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.
+
+--Allons, donc au Prado.
+
+
+
+XI
+
+De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; pendant le
+temps que nous mîmes à la franchir par le cours Julien et le cours
+Lieutaud, Vimard garda un silence obstiné, qui me laissa toute liberté
+pour réfléchir à sa demande d'entretien.
+
+Pourquoi cet entretien?
+
+Pourquoi ce mystère?
+
+Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque consultant l'un
+et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?
+
+Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près désert, Vimard
+se décida à parler.
+
+--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?
+
+--Beaucoup.
+
+--C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu,
+et quand je suis sous l'impression d'une forte préoccupation, je ne peux
+pas parler pour ne rien dire.
+
+--Maintenant, je serai seul à vous entendre.
+
+--J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je le fais
+franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.
+
+Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et
+après que je l'eus remercié comme je le devais de la sympathie qu'il me
+témoignait, il continua:
+
+--L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant à la
+bibliothèque et en vous voyant étudier les procès de Strasbourg et de
+Boulogne que je venais moi-même lire. Il m'a paru qu'il y avait dans
+cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
+si tous deux en même temps nous nous occupions du même sujet, c'était
+que très-probablement nous avions les mêmes raisons pour le faire. Je
+vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous
+me direz après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché que
+je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien
+entendu, vous restez maître de votre secret.
+
+Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? Cela n'était guère
+probable, étant donné son caractère honnête et droit. Mais alors, s'il
+ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces précautions de
+langage? Il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour vouloir
+connaître le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosité était
+vivement excitée.
+
+--Mon secret est bien simple, dis-je.
+
+--Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût comme le vôtre,
+mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je persiste dans mon idée de m'en
+ouvrir à vous, afin que nous tenions à nous deux une sorte de petit
+conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
+même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les mêmes
+raisons pour prendre une résolution. Mais bien que par le peu de mots
+que vous venez de dire, je vois que vous n'êtes pas dans une situation
+identique à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.
+
+Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas
+rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la
+confiance qu'il me témoignait.
+
+A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, il abandonna le
+langage obscur et entortillé dont il s'était jusque-là servi pour parler
+plus clairement:
+
+--Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de quel côté vous vous
+rangeriez dans le cas d'un conflit entre le président de la République
+et l'Assemblée, quelle serait votre réponse?
+
+--Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté de celui qui
+respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas
+autre chose à faire, nous autres soldats; notre route est tracée, nous
+n'avons qu'à la suivre: c'est très-facile.
+
+--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas
+comme vous, et alors dans l'obscurité, il est bien permis d'hésiter et
+de tâtonner.
+
+--Qui fait cette obscurité?
+
+--Les circonstances politiques.
+
+--Et qui fait les circonstances politiques?
+
+--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.
+
+--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en même temps
+que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur
+ambition. Si on a fait l'obscurité dans la situation politique, c'est
+qu'on espère profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux
+complots.
+
+--Vous croyez donc aux complots?
+
+--Et vous?
+
+Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que quelques secondes.
+
+--Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se fait dans
+l'armée.
+
+--Au profit de qui?
+
+--Au profit de Louis-Napoléon.
+
+--Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre route. Si
+Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est pour se l'attacher.
+Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armée? Non, n'est-ce
+pas, mais par intérêt, pour s'appuyer sur nous et se faire président à
+vie ou empereur. Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est
+indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens pour faire des empereurs de
+notre choix. Nous sommes l'armée de la France et c'est à la France qu'il
+appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui
+imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous plaît de
+prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires du président; car le
+jour où celui-ci aura la conviction que l'armée le suivra, l'empire sera
+fait par une révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
+trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de
+cette honte.
+
+--Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, qui croient que
+l'empire doit faire la grandeur de la France.
+
+--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la
+France dans le rétablissement de la monarchie légitime ou dans la
+consolidation de la République. Mais ce que nous avons le droit de
+penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors
+c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
+soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et l'officier
+d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orléans; notre
+chef d'escadron, qui est républicain, soutiendra la République;
+Mazurier, qui aime le désordre et la canaille, soutiendra la canaille,
+et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui
+sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à quoi l'on arrive en
+écoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses intérêts, au
+lieu d'écouter sa conscience. Et c'est là ce qui m'indigne contre
+Louis-Napoléon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de
+corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orléans,
+les républicains agissent comme lui? il est le seul à vouloir faire de
+l'armée un instrument de révolution. S'il réussit, la France est perdue;
+il n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.
+
+--Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.
+
+--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion qu'il
+m'inspire n'est point causée par des préférences que j'aurais pour le
+représentant d'un autre parti. Je n'ai point de préférences politiques,
+ou plutôt je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de
+famille, je devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
+davantage orléaniste ou républicain.
+
+--Alors qu'êtes-vous donc?
+
+--Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis du parti du
+gouvernement adopté par le pays et qui s'exerce honnêtement en
+respectant les droits et la liberté de chacun. Je n'aurais peut-être
+pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un
+gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si léger
+qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient renverser ce
+gouvernement.
+
+Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:
+
+--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous
+entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble où nous vivons
+d'incertitude et d'indécision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme,
+qui ne cherche pas son chemin.
+
+--Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence en matières
+politiques. Peut-être, en effet, vaut-il mieux être un homme de parti,
+comme il vaut mieux peut-être aussi être un homme religieux. Les
+convictions bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin
+l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, n'empêche pas
+d'être un honnête homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien,
+je vous donne ma parole que, dans les circonstances présentes, quoi
+qu'il arrive, je saurai rester un honnête soldat.
+
+Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant l'un et l'autre;
+Vimard à je ne sais trop quoi, moi à ce que cet entretien avait de
+singulier; car venu au Prado pour écouter les confidences et les secrets
+de Vimard, j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le silence.
+
+--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'intérêt du
+parti napoléonien?
+
+--Jamais.
+
+--Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, et c'est pour
+savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amené ici pour
+tenir conseil et m'entendre avec vous.
+
+--On vous a donc fait ces ouvertures à vous?
+
+--Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.
+
+--Une conspiration?
+
+--Non, car s'il avait été question d'une conspiration, on y aurait mis,
+je pense, plus de réserve.
+
+--C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes disposés à appuyer le
+rétablissement de l'empire.
+
+--Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier
+mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos
+au négociateur. On nous représente seulement qu'un jour ou l'autre un
+conflit éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, et
+l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armée à se ranger du
+côté de Louis-Napoléon; en même temps on glisse quelques mots adroits
+sur les avantages personnels qui résulteront pour les officiers disposés
+à prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un
+homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de
+Solignac.
+
+En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement involontaire.
+
+--Vous le connaissez? demanda Vimard.
+
+--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les procès de
+Strasbourg et de Boulogne.
+
+--C'était précisément pour savoir quel avait été son rôle dans ces deux
+affaires que je suis allé à la bibliothèque. Ici il se remue beaucoup,
+et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à
+Grenoble, à Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le
+connaîtriez aussi; c'est un homme que je crois très-habile.
+
+--Le procès le montre tel.
+
+--S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra tout le Midi dans
+sa main, et c'est là un point très-important, car la Provence entière
+est légitimiste ou républicaine, et l'on assure que la Société des
+montagnards y est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
+action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une façon
+mystérieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle
+part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement à
+Cassis, comme un vieux soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre
+occupation que de faire la partie du général Martory, une culotte de
+peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper les
+soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au
+mieux avec la fille du général.
+
+--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune
+fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosité.
+
+--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune
+importance à son égard, mais seulement à l'égard de Solignac.
+
+--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.
+
+--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles séduites
+par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Nérée, d'aimer
+jamais une femme qui ait été perdue par un vieux libertin. Toute femme
+peut se relever, excepté quand elle a été flétrie par un vieillard.
+C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui
+vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers à
+la fausseté du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit
+profite à Solignac. Mais puisque vous connaissez le général Martory, je
+ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou
+l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tâter et vous
+engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis
+content qu'il s'adresse à vous, il aura à qui parler.
+
+--Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce que je lui
+répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se livrer qu'on le veut dire.
+
+
+
+XII
+
+Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory m'avait tout
+d'abord inspiré une certaine inquiétude, maintenant elle me révoltait. A
+la pensée de me trouver à la même table que cet homme, je n'étais
+plus maître de moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang;
+l'indignation me soulevait.
+
+Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard.
+Pas même pendant l'espace d'un millième de seconde, je n'admis la
+possibilité que ce propos infâme eût quelque chose de fondé. C'était
+une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus
+misérable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.
+
+Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; le souffle
+empoisonné de cette calomnie avait passé sur mon amour naissant comme
+un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la
+Provence: les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour toute
+leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux reverdis il
+poussera de nouvelles feuilles, il s'épanouira d'autres fleurs, ce ne
+seront point celles qui ont été desséchées dans leur bouton.
+
+Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; je devrais lui
+répondre.
+
+Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant
+moi, il me faudrait arranger mes réponses au gré du général, au gré même
+de Clotilde, qui partageait les idées de son père, ou qui tout au moins
+voulait qu'on ne les contrariât point.
+
+La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, elle
+serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et
+l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour
+Cassis.
+
+Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis dix ans; quand
+j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de
+moi et me serrer les mains.
+
+--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le dîner, nous allons
+prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive
+l'empereur!
+
+Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la servante, ce fut
+Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut comme un vieil ami, avec un doux
+sourire elle me tendit la main.
+
+Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se
+dissipèrent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et
+instantanément je vis le ciel bleu.
+
+Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, le général me
+ramena d'un mot dans la réalité.
+
+--Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux vous faire
+connaître les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on
+est dans l'intimité comme ici, c'est une bonne précaution à prendre, ça
+donne toute liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser
+les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont
+je vous ai déjà assez parlé pour que je n'aie rien à vous en dire
+maintenant; un brave soldat qui eût été un habile diplomate, un habile
+financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir à connaître.
+
+Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.
+
+--Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que ça ne vous étonne
+pas trop de voir un prêtre chez un vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc
+n'est pas du tout cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est
+retiré à Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la
+gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. Pas besoin
+de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième convive, César Garagnon,
+négociant à Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de
+corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, un
+beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux
+d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas,
+ce dont je l'approuve, car la fille d'un général n'est pas faite pour un
+pékin de cette espèce.
+
+Au moment où le général prononçait ce dernier mot, la porte s'ouvrit
+devant M. César Garagnon lui-même, et ma jalousie, qui s'éveillait déjà,
+se calma aussitôt. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il
+ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec
+toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, qu'il soit
+Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un prêtre
+gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant
+à pas glissés avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle
+dans le monde «un bonhomme de curé.»
+
+Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et
+sautillant qui me résonna dans le coeur, et je vis entrer un homme
+petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour
+inspirer confiance s'il n'avait point été déparé par des yeux perçants
+et mobiles qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer sur
+rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment troublante, et en
+tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutôt que
+celle d'un militaire; un vêtement de jeune homme, la moustache et les
+cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et
+fausse.
+
+Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me
+frappait, car il vint à moi amené par le général, et une présentation en
+règle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire
+ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis à peine
+ses paroles; en tous cas je n'y répondis que par une inclinaison de
+tête.
+
+Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac serait-il à côté
+de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle à
+manger? Ces interrogations m'obsédaient sans qu'il me fût possible
+d'en détacher mon esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir
+Clotilde; malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur
+le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me
+répétais que c'était impossible, absolument impossible, et cependant je
+les regardais, je les épiais.
+
+Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: Clotilde entra
+la première dans la salle à manger, et comme la femme n'était rien dans
+la maison du général, celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé
+Peyreuc et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe,
+je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion politique, je
+pouvais être pleinement heureux; après le dîner, si M. de Solignac
+m'emmenait dans le jardin pour me catéchiser, je saurais me défendre.
+Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il pas
+dans la politique pendant ce dîner? la question était là.
+
+Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour moi, grâce au général
+et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent dans une discussion sur «le
+maigre.» Le général, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre,
+racontait que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il était
+cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle dans cette
+maison était de faire des sauces maigres avec «du bon consommé et du
+blond de veau.» L'abbé Peyreuc soutenait que c'était là une invention
+voltairienne, et la querelle se continuait avec force drôleries du côté
+du général, qui tombait sur les moines, et contait, à l'appui de son
+anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient
+cours à la fin du XVIIIe siècle. L'abbé Peyreuc se défendait et
+défendait «la religion» sérieusement. Tout le monde riait, surtout
+le général, qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre
+qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a de bons: l'abbé,
+par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse.»
+
+Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le
+négociant nous fit verser dans la politique, et instantanément nous y
+fûmes plongés jusqu'au cou.
+
+--Il paraît qu'on a encore découvert des complots, dit M. Garagnon.
+
+--On en découvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assuré du
+lendemain, répliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront
+pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient
+toujours qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là sont comme
+ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé leur enfant.»
+
+Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une
+particularité qui me parut tout à fait caractéristique. C'était à M.
+Garagnon qu'il répondait et il s'était tourné vers lui; mais, bien
+que par ses paroles, par la direction de la tête, par les gestes, il
+s'adressât au négociant, par ses regards circulaires, qui allaient
+rapidement de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. Cette
+façon de quêter l'approbation me frappa.
+
+--Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut au plus vite le
+rétablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.
+
+--Je crois que la conclusion du général, reprit M. de Solignac, est
+maintenant généralement adoptée; je ne dis pas qu'elle le soit par tout
+le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'à moi,--mais elle l'est
+par la majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.
+
+--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbé Peyreuc.
+
+--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme
+et les moyens. Quand une idée est arrivée à point, elle se fait jour
+fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour
+éclore.
+
+--Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé Peyreuc, qui
+décidément tenait à pousser à fond la question.
+
+--Il faut toujours en prévoir.
+
+--C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il voit la
+résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de manière à l'enfoncer.
+
+--Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'où
+la résistance pourrait venir. On me répondra peut-être,--le regard
+circulaire s'arrêta sur moi,--et l'armée? En effet, l'armée seule
+pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que
+nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.
+
+--Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le général.
+
+--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armée n'a
+pas de politique.
+
+--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.
+
+--Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais vous, négociant, vous
+devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armée en général n'a
+pas de politique, mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et
+c'est à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce monde.
+
+Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion,
+je ne fus pas maître de moi, et, en entendant cette théorie qui
+atteignait l'armée dans son honneur, et par là m'atteignait
+personnellement, je ne pensai plus à la réserve que je voulais garder et
+levai la main pour répondre.
+
+Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.
+
+C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.
+
+Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, enivré, le bras
+levé, les lèvres ouvertes et ne parla point.
+
+
+
+XIII
+
+Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui
+l'appuyait ou le désapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon
+mouvement.
+
+Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:
+
+--M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.
+
+Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le
+pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hésitai un moment, quelques
+secondes peut-être.
+
+--Eh bien? demanda le général.
+
+Clotilde à son tour me regarda.
+
+--Je n'ai rien à dire, général.
+
+--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu:
+j'ai de si mauvais yeux.
+
+--Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.
+
+--Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni moins qu'un
+individu, obéissait toujours à ses intérêts. Cela est bien naturel,
+n'est-ce pas, monsieur Garagnon?
+
+--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.
+
+--Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant finement.
+
+--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le
+christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il
+obéit si souvent à ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances
+présentes, qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous
+trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien des chances
+de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de
+prévoir dans quelle balance l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas
+le parti légitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous
+avons été les brigands de la Loire.
+
+--Je m'en souviens, interrompit le général en frappant sur la table.
+
+--Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous le gouvernement
+de la bourgeoisie, l'armée est livrée aux remplaçants militaires. Ce
+n'est pas davantage le parti républicain, qui demande la suppression des
+armées permanentes.
+
+--Quelle stupidité! s'écria la général.
+
+--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il en reste un qui
+peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoléon seul qui
+peut donner à la France la revanche de Waterloo et déchirer les traités
+de 1815. C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat devenir
+maréchal de France, duc et prince. L'armée est donc bonapartiste dans
+ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'être
+quand même elle le voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire
+et de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les esprits
+français.
+
+--Bravo! cria le général, très-bien, admirablement raisonné. C'est
+évident.
+
+--Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de l'empire, qui s'y
+opposera? Est-ce le clergé? Je ne le crois pas. Le clergé sait très-bien
+qu'il a plus à gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.
+
+--Hum! hum! dit le général en grommelant.
+
+--Je m'en rapporte à M. l'abbé.
+
+J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il
+n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité,
+de la dignité et de la justice.
+
+--Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté
+religieuse, dit l'abbé Peyreuc.
+
+--J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas,
+poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince,
+au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince
+à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il
+rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a
+besoin d'un gouvernement stable.
+
+--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous
+laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant
+que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins
+celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique
+sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent
+sur les révolutions pour ne pas les payer.
+
+Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester,
+mais je ne protestai point.
+
+--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de
+l'empire, qui est la continuation de 89.
+
+L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours
+de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien
+régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de
+choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore
+celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours
+s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas
+directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse,
+genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté
+d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle.
+
+D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le
+dîner touchait à sa fin.
+
+Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté
+trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me
+montrer l'homme que j'étais.
+
+On avait apporté sur la table une vieille bouteille de vin du cap de
+l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.
+
+--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me dit le général, et
+que vous avez trouvé bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous
+faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui
+mérite d'être dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur
+usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de
+Napoléon.
+
+Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.
+
+Alors le général, levant son verre de sa main droite et posant sa main
+gauche sur son coeur:
+
+--A Napoléon, à l'empereur!
+
+Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin tout simplement
+sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'était là qu'un toast
+historique, et, pour être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans
+scrupule.
+
+Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les
+convives, en m'arrangeant cependant pour paraître effleurer celui de M.
+de Solignac, et, en réalité, ne pas le toucher.
+
+Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en était quitte à
+bon compte; mais tout n'était pas fini.
+
+--Puisque nous sommes ici tous unis dans une même pensée, dit M. de
+Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande à porter un toast
+qui complétera celui du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu,
+à Napoléon III.
+
+Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai
+à mon voisin sans emplir mon verre.
+
+Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.
+
+--Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.
+
+--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire
+un second.
+
+M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied
+de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne
+le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre
+les autres.
+
+Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une distraction au
+malaise que cette scène avait causé à tout le monde,--M. de Solignac
+excepté.
+
+Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous
+empêcher de revenir à une discussion qui l'effrayait, et il proposa une
+promenade en mer, qui fut acceptée avec empressement.
+
+Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes efforts pour rester
+seul en arrière avec Clotilde, je ne pus y réussir. J'aurais voulu
+m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en
+portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout
+au moins elle ne voulut pas le satisfaire.
+
+Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il m'eût été possible de lui
+dire un seul mot en particulier.
+
+Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, qui se trouve à
+une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout
+à coup dans la ligne des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille;
+la mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, puis,
+s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé dans de hauts
+rochers déchiquetés; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources
+d'eau douce.
+
+On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus justement, sur la
+pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé la terre végétale n'étant
+plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a été lavée
+et emportée à la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et
+crevassé. Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. Après
+quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter de pierre en
+pierre. Peu de temps après, je me levai à mon tour et la suivis.
+
+Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit promontoire
+et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux,
+elle voulait s'enfoncer dans l'azur.
+
+--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en
+entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais
+peut-être n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?
+
+--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous
+suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passé à propos de ce
+toast....
+
+--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empêcher de
+prendre part à une discussion dangereuse; je n'ai pas réussi, c'est un
+malheur. Je regrette de m'être avancée si imprudemment; je suis punie
+par où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention
+cependant était bonne, croyez-le.
+
+--C'est moi....
+
+--De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me blesse....
+
+Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité du promontoire;
+elle alla si loin qu'elle était comme suspendue au-dessus de la mer
+brisant à vingt mètres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour
+la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.
+
+Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, mais elle me
+prévint:
+
+--Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle
+brusquement.
+
+--Mon père a donné sa démission en 1830; mais il n'est pas en relations
+suivies avec le roi.
+
+--Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?
+
+--Assurément.
+
+--Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?
+
+--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours témoigné une
+grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que
+vous donnez à ce mot.
+
+--Enfin cela suffit; cela explique tout.
+
+J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs de ma
+répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les
+expliquât point par des questions de personne ou d'intérêt, mais enfin,
+puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter,
+c'était déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me jeter dans
+la politique.
+
+--Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi de vous poser
+aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grâce d'y
+répondre: Partagez-vous les idées de monsieur votre père?
+
+--Certainement.
+
+--Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi aveugle,
+exclusive, qui élève une barrière entre vous et ceux qui ne partagent
+pas ces idées?
+
+--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et
+même si je pense quelque chose?
+
+Il fallait parler.
+
+--C'est que cette question est celle qui doit décider mon avenir, mon
+bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse,
+la voix tremblante, frémissant comme vous me voyez, c'est que je vous
+aime, chère Clotilde, c'est que je vous adore....
+
+--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!
+
+--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que
+vous sachiez....
+
+Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux que je
+m'arrêtai.
+
+--M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.
+
+C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après avoir escaladé
+les rochers par le lit d'un ravin.
+
+--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours étendue; vous
+allez nous départager: M. de Saint-Nérée dit que le navire que vous
+voyez là-bas manoeuvrant pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je
+soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?
+
+
+
+XIV
+
+Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.
+
+Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'être
+heureux, et dans mes journées trop courtes il ne m'est pas resté une
+minute pour conter mon bonheur.
+
+Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et bornée. Malgré
+les progrès de la science, on n'est pas encore arrivé à déterminer d'une
+manière rigoureuse, par l'analyse, ses éléments constitutifs:
+
+ Amour, 1,730
+ Gaîté, 0,367
+ Tempérament, 0,001
+ Divers, 0,415
+ -----
+ 2,513
+
+Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.
+
+Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi
+explique mieux que de longues phrases mon état moral: j'ai vécu depuis
+deux mois dans un rêve délicieux.
+
+Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement
+racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a charmé ne sera plus que
+peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles
+humaines ne sauraient rendre.
+
+Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur et qui
+l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, je ne suis qu'un soldat:
+ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu,
+je sais le rapporter plus ou moins fidèlement, mais analyser des
+sentiments, expliquer un caractère, résumer une série d'incidents dans
+un trait saillant, ce n'est point mon fait.
+
+Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, mais elle a
+été terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre
+entretien au gouffre de Port-miou.
+
+Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre par le lit du
+ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger une seule parole en
+particulier. On ne pouvait marcher qu'à la file dans ce ravin étroit
+et raboteux: Clotilde était passée la première, M. de Solignac l'avait
+rapidement suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il
+nous était impossible de nous dire un mot intime, et j'avais dû me
+contenter d'écouter Clotilde parlant avec volubilité de la mer, du ciel,
+des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment
+n'était pour moi qu'un vain bruit.
+
+J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, mais là encore M. de
+Solignac s'était placé entre nous, et de même en bateau quand nous nous
+étions rembarqués.
+
+On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on
+les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette
+situation était exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre
+par le côté comique, je la prenais par le côté tragique: la crainte
+et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde que je
+l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon
+aveu?
+
+Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me répondre,
+je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je
+parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les
+siens.
+
+Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne
+pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard
+de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'était chargé ni de
+reproches ni de colère, mais qu'il était troublé, au contraire, par
+une émotion douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de
+l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était poignante pour
+un esprit comme le mien, toujours tourmenté du besoin de certitude, qui
+voudrait que dans la vie tout se décidât par un oui ou par un non.
+
+Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût été doux au coeur!
+
+Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut
+pendant huit jours rester à Marseille en proie au doute, à l'incertitude
+et à l'impatience.
+
+Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, heures après
+heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au
+général, je le devais.
+
+Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le général se lèverait
+de table.
+
+Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:
+
+--Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort de table; pourquoi
+n'êtes-vous pas venu pour _dijuner_?
+
+--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.
+
+--Ça, c'est une excuse.
+
+Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.
+
+Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le général
+s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, il écouta: «_Veillons
+au salut de l'empire_» que lui joua sa fille. Puis bientôt il
+s'endormit.
+
+C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais
+savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, même lorsque j'ai chargé
+les Kabyles pour mon début.
+
+Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, voyant son père
+endormi, m'avait proposé une promenade au jardin. En serait-il de même
+cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
+piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le
+jardin.
+
+Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit à
+voix basse:
+
+--Restons près de mon père.
+
+--Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je vous en
+supplie.
+
+--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut
+pas que je vous écoute.
+
+--Vous m'écoutiez l'autre jour.
+
+--C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et si vous ne l'aviez
+pas été, je vous aurais demandé, comme je vous demande aujourd'hui, de
+n'en pas dire davantage.
+
+--Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?
+
+Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit d'une voix
+étouffée:
+
+--A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idées de
+mon père, croyez-vous qu'il écouterait ce que vous voulez me dire?
+
+Je la regardai stupéfait et ne répondis point.
+
+--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous écoute;
+si, au contraire, vous ne le croyez pas, épargnez-moi des paroles qui
+seraient un outrage.
+
+Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et
+quand je prévois que je me trouverai dans une situation difficile de
+chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service
+mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
+dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposées.
+Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prévu que
+Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'écouter, j'avais
+prévu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas
+du tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment interdit, ne
+comprenant même pas très-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensée
+était éloignée de cette conclusion.
+
+Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière se fit dans mon
+esprit.
+
+--Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans modérer ma voix et
+oubliant que le général dormait.
+
+--Voulez-vous donc éveiller mon père?
+
+En effet, le général s'agita sur son fauteuil.
+
+Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration du
+général montra qu'il s'était rendormi.
+
+Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre silencieux: je ne
+sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre
+notre entretien qui, sur la voie où il se trouvait engagé, pouvait nous
+entraîner trop loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience
+plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si angoissé que je
+fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais mieux rester à jamais
+dans l'incertitude que d'arriver à une rupture.
+
+Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il maintenant
+l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé et préciser ce qui était
+indécis? Déjà, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui
+avait été sa première réponse, j'avais vu ma situation devenir plus
+périlleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à bout?
+
+Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et précise que je
+voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner à
+sa pensée une forme qui permettrait toutes les interprétations?
+
+Ce fut elle qui rompit la première ce silence.
+
+--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous
+défendre cette maison, moi?
+
+--Il me semble....
+
+--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir
+pas dit un mot de cela.
+
+--Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins leur sens
+général.
+
+--Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu vous prier de ne pas
+revenir sur un sujet qui avait été interrompu l'autre jour, et pour
+cela je vous ai demandé de considérer les sentiments de mon père. Il me
+semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme
+celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce que j'ai voulu dire;
+cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais été
+dans ma pensée de vous «défendre cette maison.»
+
+--Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence de..., si je
+reviens à ce sujet?
+
+--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne
+peut pas avoir de conclusion.
+
+--Jamais?
+
+--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une étendue
+qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de
+demain. Qui sait où nous allons, et ce que nous serons? Chez mon
+père, même chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se
+modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon père a pour vous
+beaucoup de sympathie, je dirai même de l'amitié, et vous pouvez pousser
+ce mot à l'extrême, vous ne serez que dans la vérité: laissez faire
+cette amitié, laissez faire aussi le temps....
+
+--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général en s'éveillant.
+
+--Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une vive sympathie.
+
+--Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui
+s'est passé l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous.
+J'aimerais mieux que nous fussions de la même religion; mais un vieux
+bleu comme moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.
+
+On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, pendant que
+Clotilde s'installait à la porte qui ouvre sur le jardin. En levant
+les yeux je la trouvais devant moi la tête inclinée sur sa tapisserie;
+c'était un admirable profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de
+verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir où nous
+en étions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se
+confondaient.
+
+Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore je la perdis
+avec honneur.
+
+--Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester à souper, dit le
+général; vous vous en retournerez à la fraîche.
+
+--Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.
+
+--En voiture, mademoiselle.
+
+--Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner ce soir; la
+nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'à la Cardiolle et nous
+reviendrons à pied. Cela te fera du bien de marcher, père.
+
+Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, nous ne nous
+trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis le dimanche suivant, puis
+l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de règle que j'irais tous
+les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
+mais je pouvais aimer et j'aimais.
+
+M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute
+liberté,--j'entends liberté de confiance.
+
+
+
+XV
+
+Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général pour justifier
+mes fréquentes visites à Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de
+le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de
+la conversation, il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt
+l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits que je voulais,
+c'était un ensemble complet.
+
+Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que
+j'aurais quelquefois des moments durs à passer; tout ne serait pas d'un
+intérêt saisissant dans cette biographie d'un soldat de la République et
+de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait
+fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux.
+
+Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une large part
+aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire, qui trouve une chose
+digne d'être rapportée en détail, par cela seul qu'il l'a faite ou
+qu'il l'a vue,--j'avais poussé les prévisions beaucoup trop loin.
+Très-curieux, au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire
+néglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la
+physionomie et le caractère d'une époque,--et quelle époque que celle
+qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie,
+largement remplie pour un soldat, la période qui va de 1792 à 1815.
+
+Le général Martory est fils d'un homme qui a été une illustration du
+Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois à la potence
+ou aux galères, et non aux honneurs. Le père Martory, Privat Martory,
+était en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des
+faux-sauniers des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont encore
+racontés de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire,
+de la Cerdagne et du Caspir. Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on
+appelait alors la _justice bottée_ sont restés légendaires.
+
+Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans ses expéditions,
+et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des
+privations et même des coups de fusil. Depuis le port de Vénasque
+jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait
+traversé la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le
+dos.
+
+A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le courage se
+forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune Martory est-il un homme.
+
+Mais précisément au moment même où il va pouvoir prendre place à côté
+de son père et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se
+présentent qui l'arrêtent dans sa carrière. Le premier est la mort de
+Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade à la
+frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle.
+
+Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le
+pays où il a été une sorte de héros, car les faux-sauniers étaient des
+personnages au temps de la gabelle, où ils devenaient une providence
+pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe.
+Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir,
+une culotte de velours et de bons souliers.
+
+Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de
+bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas
+peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer
+la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il
+dîne pour deux.
+
+Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné de son village;
+car il s'est arrêté de place en place, là où le pays lui plaisait et où
+il trouvait à travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge là.
+Au mois de novembre, il arrive à la montagne Noire, ce grand massif
+escarpé qui commence les Cévennes.
+
+La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits
+sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de
+fruits aux arbres: la route devient pénible pour les voyageurs et il
+ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais où
+s'arrêter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un
+garçon de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique appétit.
+
+Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq
+sous dans sa poche.
+
+Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de le porter, car
+il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été malade, se sent pris de
+frisson avec de violentes douleurs dans la tête et dans les reins; il a
+soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est
+obligé de demander l'hospitalité à un paysan.
+
+La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point
+et on le conduisit à une bergerie où il put se coucher; la chaleur du
+fumier et celle qui se dégageait de cent cinquante moutons tassés les
+uns contre les autres, l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le
+réchauffa point, et toute la nuit il trembla.
+
+Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre le trouva étendu
+sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains
+étaient couvertes de boutons rouges. C'était la petite vérole.
+
+On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut pour lui la
+pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de
+son étable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait
+fait tomber étaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le
+secourir, les moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient
+que les fermiers.
+
+Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant dans le fumier
+quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se
+soutenir, d'autre ressource que de téter les brebis qui venaient
+d'agneler.
+
+Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le corps, qu'il ne
+mourut point.
+
+Ce fut quand il commença à entrer en convalescence qu'il endura les plus
+douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le
+gardaient dans leur étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait
+des brebis ne suffisait plus à son appétit féroce.
+
+Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il se remette en
+route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France
+n'avait point alors des établissements hospitaliers dans toutes les
+villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse
+par peur de la contagion.
+
+A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier pour vider
+un puisard empoisonné et il est heureux de prendre ce travail que tous
+les ouvriers du pays ont refusé.
+
+Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays:
+bûcheron ici, chien de berger là, maquignon, marinier, etc.
+
+Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France est envahie, on
+parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans,
+il s'engage comme tambour.
+
+Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il a été bien
+préparé au dur métier de soldat de la Révolution et de l'empire; pendant
+vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les
+fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour;
+il rôtira dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de
+la Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours on le
+trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont reçu ce
+rude apprentissage de la vie, que Napoléon accomplira des prodiges qui
+paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui.
+
+Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui est vraiment mal
+commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure à Mayence ne
+ressemble en rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne
+Noire. Il en rit.
+
+En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il
+en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrénées, au temps où il
+était faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derrière une
+haie ou cerner dans un chemin creux.
+
+Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en serait trop
+long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'écrire un
+jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achèvera
+de le faire connaître.
+
+En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple
+soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas gradé.
+
+A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le premier consul,
+celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory.
+
+--Tu étais à Lodi?
+
+--Oui, général.
+
+--A Arcole?
+
+--Oui, général.
+
+--Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi
+es-tu simple soldat?
+
+Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se décide à répondre à
+voix basse:
+
+--Je ne sais pas lire.
+
+--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent?
+
+--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.
+
+--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras écrire, tu
+m'écriras. Dépêche-toi.
+
+--Oui, général.
+
+Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à écrire avec le
+courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là aux choses de la guerre.
+
+La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là, lui a manqué;
+l'ambition, d'ailleurs, commence à le mordre, il voudrait être sergent;
+et il travaille si bien, qu'au moment de la création de la Légion
+d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur,
+il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre.
+
+C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il écrit
+le soir même une lettre au premier consul; six lignes:
+
+«Général premier consul,
+
+»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous ai obéi; s'il vous
+plaît maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera,
+j'en suis certain, possible.
+
+»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué jusqu'à la mort.
+
+»MARTORY,
+
+»Chevalier de la Légion d'honneur, grenadier à la garde consulaire.»
+
+A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier:
+caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers étages en deux
+ans et l'empire le trouve lieutenant.
+
+Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout
+le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donné au travail de
+l'esprit.
+
+Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu
+m'inviter à _dijuner_.
+
+Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la
+peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction
+qu'on me donnait toute préparée, quand je compare ce que je sais à ce
+qu'a appris ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons, je
+suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il peut parler de
+_dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire.
+
+Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école, ont, depuis ce
+jour-là, oublié de mois en mois, d'année en année, ce qui avait effleuré
+leur mémoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de
+nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que
+lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le misérable
+paysan, à chaque grade gagné s'est rendu digne d'en obtenir un plus
+élevé, et au prix de quel labeur!
+
+Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!
+
+Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il pas
+en moi ces accès d'enthousiasme. Mais il est son père, et je l'admire;
+comme elle, je l'adore.
+
+
+
+XVI
+
+J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est accompli dans des
+circonstances bien tristes pour moi.
+
+Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de mon père dans
+laquelle celui-ci me disait qu'il était souffrant depuis quelque temps,
+même malade, et qu'il désirait que je vinsse passer quelques jours
+auprès de lui: je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne
+pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.
+
+A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite par le
+vieux valet de chambre que mon père a à son service depuis trente-cinq
+ans, Félix.
+
+Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: mon père, depuis
+un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus
+la chambre, et, sans que le médecin donnât un nom particulier à sa
+maladie, il en paraissait inquiet.
+
+Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon père à mon retour
+d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il m'eût paru amaigri avec les traits
+légèrement contractés, j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état
+maladif.
+
+Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire le soir
+même. Après avoir été retenir ma place à la diligence, je me rendis chez
+le colonel pour lui demander une permission.
+
+D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question des
+permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier
+s'en aille faire un tour à Paris,--ce qu'il appelle «une promenade à
+Cythère;» il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
+donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre observation.
+Il n'en fut rien.
+
+--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous
+refuser, mais je vous prie d'être absent le moins longtemps possible.
+
+--C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie qui décidera
+mon retour.
+
+--Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, seulement je
+vous prie de nous revenir aussitôt que possible, et, bien que votre
+permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne
+pas aller jusqu'à la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon
+cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous
+sommes dans des circonstances où un colonel tient à avoir ses bons
+officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il
+arrive quelque chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter.
+Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre poste s'il
+fallait agir.
+
+Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation
+politique, et j'avais autre chose en tête que de répondre à ces
+prévisions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immédiatement
+pour Cassis. Je voulais faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner
+de Marseille sans l'avoir vue.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le général quand je
+lui annonçai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le
+à Paris, où il restera peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir
+ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de
+Paris à Marseille.
+
+Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec Clotilde pendant
+quelques minutes dans le jardin.
+
+--Je ne sais pour combien de temps je vais être séparé de vous, lui
+dis-je, car si mon père est en danger, je ne le quitterai pas.
+
+N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes pendant assez
+longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait à
+parler. Je repris donc:
+
+--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois
+par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps
+que je passe loin de vous, je le passe en réalité près de vous par la
+pensée... par le coeur.
+
+Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je continuai:
+
+--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas
+entendre. C'est une prière que j'ai à vous adresser, et il me semble
+que, si vous pensez à ce que va être ma situation auprès de mon père
+malade, mourant peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
+de vous écrire.
+
+Elle recula vivement.
+
+--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que
+vous faites, sans vous dire que je pense à vous. Ah! chère Clotilde....
+
+Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle
+prit la parole:
+
+--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne
+peux pas vous écrire ostensiblement.
+
+--Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, soit ici, soit à
+Marseille? personne ne le saura.
+
+--Cela, jamais.
+
+--Cependant....
+
+--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que je voudrais trouver un
+moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment à ceux que vous allez
+endurer.
+
+Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé dans ses mains,
+puis laissant tomber son bras:
+
+--S'il vous est possible de sortir quand vous serez à Paris, dit-elle,
+choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera
+par l'idée, et envoyez-le-moi ici très-franchement, en vous servant
+des Messageries. J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé
+personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.
+
+--Ah! Clotilde, Clotilde!
+
+--J'espère que je pourrai vous répondre pour vous remercier de votre
+envoi.
+
+--Vous êtes un ange.
+
+--Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas
+être pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous
+désirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est
+possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.
+
+Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un
+grand laurier rose dont quelques rameaux étaient encore fleuris, elle en
+cassa une branche et me la tendant:
+
+--Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle,
+il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous
+donne d'avance.
+
+Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra dans le salon où
+je la suivis.
+
+L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier mot du général
+fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une
+répétition de mon adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue
+de l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je
+m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.
+
+Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à mesure que
+j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec
+inquiétude en quel état j'allais trouver mon père; en arrivant aux
+portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.
+
+Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par mon métier de soldat,
+j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est
+développée dans une vie commune de quinze années pendant lesquelles nous
+ne nous sommes pas quittés un seul jour.
+
+Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième année, mon père
+prit seul en main le soin de mon éducation et de mon instruction. Bien
+qu'à cette époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin un
+quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journée, après
+le déjeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses
+travaux pour m'apprendre à lire. Jamais la femme de chambre qui m'a
+élevé, ne m'a fait répéter une leçon.
+
+Convaincu que c'est notre première éducation qui fait notre vie, mon
+père n'a jamais voulu qu'une volonté autre que la sienne pesât sur mon
+caractère; et ce que je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le
+dois. Bien véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
+fois son fils.
+
+La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, il se
+donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter cette même rue de
+l'Université, dans la maison où il demeure encore en ce moment.
+
+Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation et il se
+permettait de croire que les méthodes en usage dans les classes étaient
+le plus souvent faites pour la commodité des maîtres et non pour celle
+des élèves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon usage,
+soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il les prît dans les
+ouvrages pédagogiques dont il fit à cette époque une étude approfondie.
+
+Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrégé de géographie
+dont je devrais lui répéter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me
+conduisit un matin sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se
+lever au delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était que
+le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, je compris
+aussi comment la Seine, gênée tantôt à droite, tantôt à gauche par les
+collines, avait été obligée de s'infléchir de côté et d'autre pour
+chercher un terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans
+que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
+eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente des sciences qu'ils
+désignent.
+
+Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que nous suivîmes
+jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'était un confluent et je pris
+en même temps une leçon d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que
+c'est que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de
+coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetée, à
+l'endroit même où cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les
+navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient été chercher à la
+Nouvelle-Orléans ou à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient
+ce coton travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.
+
+Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et quand, à
+quatorze ans, je commençai à suivre les classes du collège Saint-Louis,
+il ne m'abandonna pas. En sortant après chaque classe, je le trouvais
+devant la porte, m'attendant patiemment.
+
+Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation paternelle, si
+douce, si attentive, et celle que le hasard, à la main rude, donna au
+général Martory?
+
+Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en a fait un du
+contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle a fait jusqu'à présent, ç'a
+a été de me pénétrer pour mon père d'une reconnaissance profonde, d'une
+ardente amitié.
+
+Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois
+fâché contre la pesanteur de la diligence, et, à partir de Châlon,
+contre la lenteur du chemin de fer.
+
+Pauvre père!
+
+
+
+XVII
+
+Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon à dix heures
+vingt-cinq minutes du soir; à onze heures j'étais rue de l'Université.
+
+L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès que je pus apercevoir la
+maison, je regardai les fenêtres. Toutes les persiennes étaient fermées
+et sombres. Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car mon
+père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit.
+
+Je descendis vivement de voiture.
+
+Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec Félix, le valet de
+chambre de mon père.
+
+--Mon père?
+
+--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de
+vous, c'est parce que M. le comte avait calculé que vous arriveriez à
+cette heure-ci; il a voulu que je sois là pour vous rassurer.
+
+Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et comme je m'attendais à
+le voir étendu dans son lit, je fus tout d'abord réconforté. Il n'était
+point si mal que j'avais craint.
+
+Mais après quelques minutes d'examen, cette impression première
+s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, et sous la lumière de la
+lampe concentrée sur la table par un grand abat-jour, sa main décolorée
+semblait transparente.
+
+--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'étais certain que
+tu arriverais ce soir; j'avais étudié l'_Indicateur des chemins de fer_,
+et j'avais fait mon calcul de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon;
+seulement, je me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur ou
+si tu continuerais en diligence.
+
+Ordinairement la voix de mon père était pleine, sonore et
+harmonieusement soutenue; je fus frappé de l'altération qu'elle avait
+subie: elle était chantante, aiguë et, par intervalles, elle prenait des
+intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres
+s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes étaient aussi
+complètement supprimées.
+
+Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit
+en moi, et, me tendant affectueusement la main:
+
+--Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, mais tout n'est
+pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te répétera sans doute
+ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-à-dire que je n'ai point de
+véritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
+forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.
+
+Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'espérance, mais qu'il
+ne croyait pas lui-même à ses propres paroles.
+
+--Maintenant, dit-il, tu vas souper.
+
+Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à Tonnerre; mais il ne
+m'écouta point, et il commanda à Félix de me servir.
+
+--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes!
+Je t'ai fait préparer un souper que tu aimais autrefois quand nous
+revenions ensemble du théâtre, et je me fais fête de te le voir manger.
+Qu'aimais-tu autrefois?
+
+--La mayonnaise de volaille.
+
+--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi à table
+et tâche de retrouver ton bel appétit de quinze ans.
+
+Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais il me retint:
+
+--Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse
+plus aller.
+
+Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai en face de mon
+père. En me voyant manger, il se prit à sourire:
+
+--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais
+un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui était plus net; on
+sentait que l'affaire serait sérieuse.
+
+Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper, car j'avais la
+gorge serrée par l'émotion; cependant, je m'efforçai à manger, et j'y
+réussis assez bien pour que tout à coup mon père appelât Félix.
+
+--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade
+avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appétit.
+
+En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de
+salade; il n'était plus le malade anéanti que j'avais trouvé en entrant,
+ses yeux s'étaient animés, sa voix s'était affermie, le sang avait rougi
+ses mains.
+
+--Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appelé à Paris et
+je vois que j'aurais bien fait de m'y décider plus tôt; tu es un grand
+médecin, tu guéris sans remède, par le regard.
+
+--Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité plus tôt?
+
+--Parce que, dans les circonstances où nous sommes, je ne voulais
+pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu dit, si à la veille d'une
+expédition contre les Arabes, je t'avais demandé de venir passer un mois
+à Paris?
+
+--En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris cela, mais à
+Marseille nous ne sommes pas exposés à partir en guerre d'un jour à
+l'autre.
+
+--Qui sait?
+
+--Craignez-vous une révolution?
+
+--Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, demain, dans
+quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis trois semaines que je suis
+malade, j'ai toujours remis à t'écrire; je l'attendais d'un jour
+à l'autre, et je voulais que tu fusses à ton poste au moment de
+l'explosion. Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de
+sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire ainsi au
+danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs
+sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser
+la liberté de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête
+homme dans un régiment pour maintenir ce régiment tout entier.
+
+--Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et je vous assure que mes
+camarades sont d'honnêtes gens.
+
+--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu
+n'as pas besoin de retourner à ton régiment pour lui, tu en as besoin
+pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des
+circonstances critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri
+pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour te prononcer.
+
+--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.
+
+--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta présence va continuer
+de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange.
+
+--Je vous excite et je vous fatigue sans doute.
+
+--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de
+retourner à Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent,
+tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours
+faire l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager
+sa personne; après arrive que voudra; si on est tué ou broyé, c'est
+un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a
+toujours été la mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui
+dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te laisser après moi,
+je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je
+t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on
+l'attend avec une conscience tranquille.
+
+--Oh père!
+
+--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me dépêcher de
+reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fièvre de te
+voir rester à Paris.
+
+--Avez-vous donc des raisons particulières pour craindre une révolution
+immédiate?
+
+--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis
+cependant pas tout à fait isolé du monde. Mon voisinage du
+Palais-Bourbon fait que les députés que je connais me visitent assez
+volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un
+moment en allant à l'Assemblée ou en retournant chez eux. Plusieurs
+des amis du général Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les
+miens, et en venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte que
+cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus où une douzaine de
+députés d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai
+entendu, il résulte pour moi la conviction que nous sommes à la veille
+d'un coup d'État.
+
+--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'État annoncés à
+l'avance; il y a longtemps qu'on en parle....
+
+--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore
+risqué, c'est que toutes les dispositions n'étaient pas prises....
+
+--Le président?
+
+--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra un coup d'État.
+Il a été un moment où elle devait faire acte d'énergie, c'était quand,
+après les revues de Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur!
+le président et ses ministres en sont arrivés à destituer le général
+Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre Louis-Napoléon en
+accusation. Elle n'a pas osé parce que, si dans son sein il y a des gens
+qui sachent parler et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté
+de Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande
+capacité politique, mais on est prêt à l'action, et le moment où cette
+notion va se manifester me paraît venu. Les partis, par leur faute, ont
+mis une force redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve ainsi
+un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge.
+L'homme est médiocre, incapable de bien comme de mal, par cette
+excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal.
+En dehors de sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt
+immédiat, rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le rend puissant et
+dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et,
+dans un coup d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien ne
+les arrête. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins,
+il y a longtemps qu'il serait sur le trône. On parle toujours de la
+canaille qui attend les révolutions populaires avec impatience. Je l'ai
+vue à l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à côté de
+celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse canaille, il y a la
+haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohémiens, d'intrigants, de
+déclassés, de misérables, de coquins dans la finance, dans les affaires,
+dans l'armée ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans scrupule.
+Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux ni avec le comte de
+Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le général Cavaignac, ils ont
+mis leurs espérances dans cet homme qui par certains côtés de sa vie
+d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne faut pas oublier que ce
+qui a fait la force de Catilina c'est qu'il était l'assassin de son
+frère, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque était
+poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille
+troupe derrière soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes
+sans lendemain peuvent triompher dans un pays où le luxe est en lutte
+avec la faim, cette mauvaise conseillère (_malesuada fames_). Dans ces
+conditions je tremble et je suis aussi assuré d'un coup d'État que si
+j'étais dans le complot. Quand éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais
+il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je
+demande à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate pas avant
+ton retour à Marseille.
+
+Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, puis mon père me
+renvoya sans vouloir me permettre de rester auprès de lui.
+
+--Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, je
+t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme
+autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses
+malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes
+cartes aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes
+dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es
+près de moi, je vais me rétablir. A demain.
+
+
+
+XVIII
+
+Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse pour résister, nous
+entraîne irrésistiblement dans un tourbillon vertigineux.
+
+L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement de Cassis
+m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et
+d'angoisses, je ne me trouve pas encore à l'abri des inquiétudes de la
+politique. C'est que la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous
+intéresse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment
+patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous
+asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un côté ou par un
+autre.
+
+Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans un camp opposé à
+celui où se trouvera le général Martory et Clotilde: quelle influence
+cette situation exercera-t-elle sur notre amour?
+
+Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite pour m'inquiéter,
+car chaque jour que je passe à Paris me confirme de plus en plus dans
+l'idée que ce coup d'État est certain et imminent.
+
+Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne prend-elle pas
+des mesures pour y échapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-être,
+entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle
+habituée à ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu à
+Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser une résistance
+efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les événements pour la
+protéger.
+
+Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que
+dans un temps donné, d'un moment à l'autre peut-être, un coup de force
+sera tenté pour mettre l'Assemblée à la porte.
+
+Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont été tellement
+augmentées, que les logements dans les casernes et dans les forts sont
+devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces
+troupes sont chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la
+théorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les
+barricades, comment on se défend des coups de fusil qui partent des
+caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont dû
+parcourir les rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.
+
+Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne sont prises que
+contre les sociétés secrètes qui veulent descendre dans la rue, et
+dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de
+complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
+crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait
+un épouvantail pour masquer d'autres complots plus sérieux et plus
+redoutables.
+
+Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être fixé à ce
+sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris j'aie peu quitté mon père,
+j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour
+être bien certain que l'armée est maintenant préparée et disposée à
+prendre parti pour Louis-Napoléon.
+
+L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; on la rend seule
+responsable des difficultés de la situation; on accuse la droite de ne
+penser qu'à nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous
+donner le drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces deux
+extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui
+satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le président; il
+faut donc soutenir Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que
+coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours
+sur lui-même sans avancer et sans faire un travail utile comme un
+écureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut
+la briser.
+
+D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces
+accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent à
+l'aveuglement des partis qui usent leurs forces à se battre entre
+eux, sans souci du troisième larron), d'autres se sont ralliés à
+Louis-Napoléon parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats et
+des journalistes.
+
+--L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant
+d'obéir à un pékin.
+
+Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de broderies et
+de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu militaire d'un instant à
+l'autre, ils se fâchent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple
+pékin comme Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de
+l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, ils vous tournent
+le dos.
+
+C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait à un député,
+son ami et son camarade: «Vous avez voté une loi pour mettre l'armée aux
+ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
+un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je
+t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes galons.»
+
+On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à l'Élysée, et dans
+lesquelles les colonels d'un côté, les généraux d'un autre, auraient
+juré de soutenir le président, mais cela est tellement sérieux que je ne
+peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai
+pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit
+de l'armée; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que
+ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'État et tout le monde
+trouve cela naturel.
+
+Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de
+l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent ce coup d'État et qui en
+fixent le moment à quelques jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec
+un de ces officiers, et cela me paraît tellement caractéristique que je
+veux le consigner ici.
+
+Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le
+capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps
+en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des
+officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses
+duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde
+qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette
+célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du
+père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de
+l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter
+ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le
+fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine
+roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père,
+et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on
+prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père
+Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
+Variétés. Il s'était conquis une personnalité.
+
+Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant
+des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un
+billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de
+lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune
+s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père
+Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable.
+Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les
+usuriers et les huissiers.
+
+Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut
+assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à
+plonger la main dans la caisse paternelle.
+
+Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier
+des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il
+était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En
+cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent
+mille francs de dettes.
+
+Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance;
+s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une
+amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit
+que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était
+débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde
+où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant
+garçon,» et il n'avait que des amis.
+
+Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien
+s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une
+situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,--une
+sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du
+père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné?
+
+Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle,
+et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la
+douceur.
+
+Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui
+qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire
+«pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie.
+
+Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut
+une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui
+faciliter ses débuts dans la vie militaire.
+
+Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou,
+il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans
+le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les
+uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas
+d'envieux.
+
+Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il voulut bien me
+faire l'honneur de me prendre en amitié. Avec la naïve assurance de la
+jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant à mes mérites
+personnels. Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables
+motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre valait toutes
+les qualités auprès «du fils du père Poirier.»
+
+Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré être aimé pour
+moi-même plutôt que pour un titre qui flattait la vanité de «mon ami.»
+En même temps, quelques découvertes que je fis en lui contribuèrent à me
+mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, beaucoup
+trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles
+d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des «belles âmes.»
+
+Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, à être
+amis. Poirier était la bravoure même, mais la bravoure poussée jusqu'à
+la folie de la témérité; quand il se trouvait en face de l'ennemi,
+il s'élançait dessus, sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner,
+disait-il en riant; en avant!»
+
+A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière du Maroc, il
+employa encore ce système, et son cheval ayant été tué, lui-même étant
+blessé, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et après avoir reçu
+un coup de sabre à la cuisse, que les changements de température me
+rappellent quelquefois.
+
+--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous
+payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauvé
+l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous
+voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauvé la
+vie dans des conditions héroïques pour nous deux, et je serai toujours
+fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.
+
+En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de Louis-Napoléon;
+et lorsque celui-ci fut nommé président de la République, il l'attacha à
+sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.
+
+Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu
+autour de lui, m'a convaincu que nous touchions à une crise décisive.
+
+
+
+XIX
+
+C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre
+que j'envoyais à Clotilde, que j'avais rencontré Poirier. Sur le
+Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais aperçu Poirier
+qui descendait de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant
+de moi.
+
+--A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me voir?
+
+Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui me retenaient
+près de mon père.
+
+--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande
+que, si vous avez demain la même liberté, vous veniez me voir. J'ai
+absolument besoin d'un entretien avec vous: un service à me rendre; un
+poids à m'ôter de dessus la conscience.
+
+--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?
+
+--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu,
+justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation
+qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisanté;
+sérieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n°
+7, aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il s'agit d'une
+affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans
+ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois ménager.
+Viendrez-vous?
+
+--Je tâcherai.
+
+--Votre parole?
+
+--Vous n'y croyez pas.
+
+--Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.
+
+--Je ferai tout ce que je pourrai.
+
+Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain,
+assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette
+insistance.
+
+Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel appartement au
+premier étage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je
+croyais Poirier très-gêné dans ses affaires. Dans la salle à manger une
+riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon,
+des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins
+de l'aisance dorée.
+
+--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, dit Poirier
+en m'entraînant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques
+affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la
+tente, à Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis
+devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an;
+aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais ce n'est pas de moi
+qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demandé à
+venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si
+je n'avais craint de vous déranger auprès de monsieur votre père malade,
+vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la vôtre. Vous savez
+que je suis votre ami, n'est-ce pas?
+
+Il me tendit la main, puis continuant:
+
+--Vous avez dû apprendre ma position auprès du prince. Le prince, qui
+n'a pas oublié que j'ai été un des premiers à me mettre à son service,
+alors qu'il arrivait en France isolé, sans que personne allât au-devant
+de lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en étaient réduits
+à se réunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me
+témoigne une grande bienveillance dont j'ai résolu de vous faire
+profiter.
+
+--Moi?
+
+--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous
+rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.
+
+En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de ma curiosité, et
+je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour écouter les confidences de
+Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une
+heure aux Champ-Élysées.
+
+Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse immédiate; car, au
+moment où j'arrangeais mes paroles dans ma tête, nous fûmes interrompus
+par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix,
+des portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage d'une
+altercation et d'une lutte.
+
+Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa
+précipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'après avoir
+frappé le chambranle, elle revint en arrière et resta entr'ouverte.
+
+--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.
+
+--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis
+pas invisible, répliqua Poirier.
+
+--Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous vous cachez; il y a
+trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques
+ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs
+mensonges. Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait
+passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le vestibule.
+Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'à
+vous et j'y suis arrivé malgré tout, malgré vos domestiques, qui m'ont
+déchiré, dépouillé.
+
+--Ils ont eu grand tort, et je les blâme.
+
+--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de M. Dimanche; je
+la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arrêtez les frais, pas
+besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas séduit par vos
+manières; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
+Oui ou non, en donnez-vous?
+
+--Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je vous ai vu, que
+j'étais tout disposé à vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce
+moment.
+
+--Oui, il y a trois mois.
+
+--Croyez-vous qu'il y ait trois mois?
+
+--Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend pas avec moi. Oui ou
+non, payez-vous?
+
+--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.
+
+--Donnez-vous un à-compte?
+
+--Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais
+pas votre visite; mais demain...
+
+--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire
+que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes comme ceux d'autrefois; les
+débiteurs de votre genre ont fait leur éducation.
+
+--Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?
+
+--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu cent fois, vous
+demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous
+poursuis à outrance.
+
+--Vous avez commencé.
+
+--Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez à
+manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous échapperez pas: il nous
+reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne
+faites donc pas le méchant.
+
+--Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce n'est pas moi, c'est
+vous.
+
+--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours
+d'anguille qu'on ne peut pas saisir?
+
+--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.
+
+Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette plaisanterie, et
+il reprit d'une voix que la colère faisait trembler:
+
+--Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous,
+et je suis bien décidé à ne plus me laisser rouler. De remise en remise,
+j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes plus
+endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme dans trois mois
+vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je connais votre
+position mieux peut-être que vous ne la connaissez vous-même. Vos
+chevaux sont à Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez
+pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000
+francs chez Mellerio, 5,000 francs à votre tailleur...
+
+--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?
+
+--Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément ce que je
+demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un
+an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un
+héritage à recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
+vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire tuer en
+Afrique.
+
+--Vous croyez?
+
+--Vous parlez de vos ressources.
+
+--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer
+prochainement, très-prochainement.
+
+--Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, n'est-ce
+pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui
+payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est
+président, il n'a pas payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à
+son fruitier; à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le mien,
+j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur faire prendre
+patience il leur promet qu'ils seront nommés «fournisseurs de
+l'empereur» quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur?
+Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait
+vendre l'hôtel de M. de Morny?
+
+--Il ne sera pas vendu.
+
+--Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le moment, et celui-là
+est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est même mieux que
+ça, et pourtant on va le vendre.
+
+--Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à dire: s'il ne
+vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous paraît
+raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous
+sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et
+je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye le quart de ce
+que je vous dois.
+
+--Vous me payez 12,545 francs?
+
+--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que
+vous voudrez; seulement, je vous préviens que votre obstination pourra
+vous coûter cher, très-cher.
+
+Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, puis il finit
+par partir et Poirier revint dans le cabinet.
+
+--Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, car j'ai
+encore quelques créanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le
+prince était pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon
+appui près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous présente;
+le prince est très-sensible aux dévouements de la première heure, j'en
+suis un exemple.
+
+--Je vous remercie...
+
+--N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du prince, venez
+et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne
+serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.
+
+--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre
+proposition, mais je ne puis l'accepter.
+
+--Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, et réfléchissez que
+le prince va être maître de la France et qu'il serait absurde de ne pas
+profiter de l'occasion qui se présente.
+
+--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme
+vous.
+
+--Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, le peuple, le
+clergé, l'armée sont pour le prince.
+
+--Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, Bedeau sont pour le
+prince?
+
+--Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: de
+Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui
+valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en
+Kabylie?
+
+--Une promenade militaire.
+
+--Vous avez été faire des généraux, c'est là une invention du commandant
+Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux généraux que
+nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, nous
+tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous emmène.
+
+Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son
+projet; il était trop fin pour ne pas sentir que ma résistance serait
+invincible.
+
+--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire
+violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer
+une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
+que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste
+votre débiteur; malheureusement, si vous réclamez votre dette plus tard,
+je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en libérer.
+
+
+
+XX
+
+Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles
+événements se sont passés,--terribles pour tous et pour moi
+particulièrement: j'ai perdu mon pauvre père et une révolution s'est
+accomplie.
+
+Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai interrompu et
+revenir en arrière, dans la douleur et dans la honte.
+
+J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.
+
+Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie
+n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué les Kabyles qui vivaient
+tranquilles chez eux, on avait fait naître des motifs de querelles, et
+après avoir accusé ces malheureuses tribus de la province de Constantine
+de révolte, on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire
+avait été formée sous le commandement du général de Saint-Arnaud, qui
+n'était encore que général de brigade, et la guerre avait commencé.
+
+On avait fait tuer des Français; on avait massacré des Kabyles, brûlé,
+pillé, saccagé des pays pour que ce général de brigade pût devenir
+général de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin,
+instrument docile d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient
+célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette
+expédition qui, pour toute l'armée, n'avait été qu'une cavalcade; dans
+l'esprit du public, les vieux généraux africains Bedeau, Lamoricière,
+Changarnier, Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. Et
+celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival d'honnêtes et
+braves soldats, au moyen d'une expédition de théâtre et d'articles de
+journaux, était un homme qui deux fois avait quitté l'armée dans des
+conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient
+racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait été comédien,
+disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, maître d'armes en
+Angleterre; sa réputation était celle d'un aventurier.
+
+Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai
+presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été
+chercher celui-là, il fallait qu'on eût été bien certain d'avance du
+refus de tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme on le
+disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât entraîner par
+ce général qu'elle connaissait. Était-il probable que d'honnêtes gens
+allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient à le
+croire.
+
+Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai ma visite à
+Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.
+
+--Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais maintenant c'est de
+Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois être bien certain que les
+opinions ont changé sur son compte: le comédien, le maître d'armes, le
+geôlier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui
+que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître de l'avancement
+comme de la disponibilité. Je trouve, au contraire, que l'affaire
+est habilement combinée. On a mis à la tête de l'armée un homme sans
+scrupules, prêt à courir toutes les aventures, et je crains bien que
+l'armée ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra
+la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas votre première règle?
+Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposés
+à passer du côté du plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive
+sera un prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une
+chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort d'abandonner
+l'armée pour la politique; aujourd'hui ils sont députés, diplomates,
+vice-président de l'Assemblée, ils seraient mieux à la tête de leurs
+régiments, où leur prestige et leur honnêteté auraient la puissance
+morale nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant,
+on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression du capitaine Poirier,
+et comme on a dû les choisir parmi les officiers dont on se croyait sûr,
+ce seront ces jeunes généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien
+combiné qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit ses
+fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a dû prendre des
+échéances pour le 15 décembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?
+
+Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tâchant
+de ne pas inquiéter mon père.
+
+--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basées sur l'avenir!
+dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifesté le désir
+d'être soldat, j'en ai été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés
+longtemps séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux fatigues
+d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir cédé à ta vocation,
+parce que si j'étais tourmenté d'un côté, j'étais au moins rassuré d'un
+autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de
+son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour
+son fils: où trouver une place que le flot des révolutions n'atteigne
+pas? Ce n'est assurément pas dans la magistrature, ni dans
+l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armée
+t'offrirait ce port tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton
+pays sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où il
+viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée n'est plus à
+l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce
+prétendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'à
+présent on avait vu des gouvernements corrompre les députés, les
+magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un Bonaparte de
+corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'où ne
+nous fera-t-il pas descendre? La royauté est morte, le clergé s'éteint,
+l'armée seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle
+aussi va s'effondrer.
+
+--Quelques généraux, quelques officiers ne font pas l'armée.
+
+--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ébranler;
+mais je ne peux pas la partager.
+
+Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie, et
+c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la
+conviction. Comme mon père, j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.
+
+Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, elles durent
+s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immédiates et plus
+brutales.
+
+Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, après mon
+arrivée à Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite
+son cours menaçant.
+
+Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations de l'intestin,
+et, après l'avoir lentement et pas à pas amené à un état de faiblesse
+extrême, elle était arrivée maintenant à son dernier période.
+L'abattement moral qui avait un moment cédé à la joie de me revoir,
+avait redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui pour
+n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante dans
+ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques étaient devenues
+intolérables. Enfin il était survenu de l'infiltration aux membres
+inférieurs.
+
+Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une terminaison fatale
+avec une effrayante rapidité, et le vendredi soir, le médecin, après sa
+troisième visite dans la même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait
+plus conserver d'espérance.
+
+Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup
+allait me frapper d'un moment à l'autre, il m'atteignait si profondément
+qu'il me laissa durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole
+nette et précise du médecin qui ne permettait plus le doute, il s'était
+fait en moi un déchirement,--une corde s'était cassée, et je m'étais
+senti tomber dans la vide.
+
+Cependant, comme je devais revenir immédiatement près de mon père pour
+ne pas l'inquiéter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'étais
+rentré dans sa chambre.
+
+Mais je n'avais pas pu le tromper.
+
+--Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes lèvres sont
+contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? Hé bien, mon pauvre fils,
+il faut nous résigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.
+
+Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de me dominer.
+
+--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce
+moment terrible et ne cherchons point mutuellement à nous tromper;
+puisque l'un et l'autre nous savons la vérité, passons librement les
+quelques heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien en
+face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.
+
+Puis, après un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux
+alanguis où déjà flottait la mort, restèrent fixés, attachés sur moi:
+
+--Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien son fils!
+
+Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula sur sa joue
+amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et haletante, s'arrêta dans
+sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restâmes l'un et l'autre
+silencieux.
+
+Il reprit le premier la parole.
+
+--Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience, et que j'ai
+souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours
+reculé, pour ne point te peiner en parlant de notre séparation; mais
+maintenant ce scrupule n'est plus à observer. Je vais partir sans te
+laisser un sou de fortune à recueillir.
+
+--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment.
+
+--Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour moi lourde et
+douloureuse et ce me sera peut-être un soulagement de m'en expliquer
+avec toi. Tu sais par quelle série de circonstances malheureuses ma
+fortune et celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les nôtres.
+
+--J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir de votre
+désintéressement dans ces circonstances, que la fortune elle-même qu'il
+vous a coûté.
+
+--Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de me laisser sans
+autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagère que me
+devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec
+la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses
+personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute, j'aurais pu
+diminuer mes dépenses.
+
+--Ah! père.
+
+--Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui.
+Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné chaque année, et pour
+excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marié quand je
+te quitterais, et que les quelques mille francs amassés péniblement par
+ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel,
+tu n'es pas marié, je ne t'ai rien amassé et c'est à peine si tu
+trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre
+temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se
+passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture et
+m'empoisonne les derniers moments qui nous restent à passer ensemble.
+Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour
+tout autre peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.
+Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite jamais entre
+ton devoir et ton intérêt. La misère est facile à porter quand notre
+conscience n'est pas chargée. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma
+dernière prière s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et
+quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu dois; me le
+promets-tu?
+
+--Je vous le jure.
+
+--Embrasse-moi.
+
+Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa pendant les
+deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de
+mon père. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journées;
+peut-être plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui
+il m'exaspère.
+
+Mon père mourut le 1er décembre au moment où le jour se levait,--jour
+lugubre pour moi succédant à une nuit affreuse.
+
+
+
+XXI
+
+Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts à
+la garde d'étrangers.
+
+Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même qu'elle nous fait
+fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; il n'est plus depuis quelques
+minutes à peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous
+éloignons.
+
+Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et cependant de
+ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il est bon pour notre âme
+d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et suprême entretien dont
+le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.
+
+Je veillai donc mon père.
+
+Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par ces mille soins
+que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maître de ma
+pensée.
+
+La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce pauvre père qui
+m'avait tant aimé. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il était resté
+étendu pendant sa maladie, et je me mis à lire la série des lettres que
+je lui avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume entre
+mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées par lui et serrées
+soigneusement dans un bureau où je les avais trouvées.
+
+Pendant les premières années, elles étaient rares; car alors nous ne
+nous étions pour ainsi dire pas quittés, et je n'avais eu que quelques
+occasions de lui écrire pendant de courtes absences qu'il faisait de
+temps en temps. Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations
+étaient devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment où
+la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et alors les lettres
+s'étaient succédé longues et suivies.
+
+C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de la sienne
+autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi,
+n'étant point seulement un récit, un journal de ce que je faisais ou de
+ce qui m'arrivait, mais étant encore, étant surtout des réponses à ce
+qu'il me disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages
+de tendresse.
+
+Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois
+que je m'entretenais véritablement avec lui. La mort était une illusion,
+le corps que je voyais étendu sur sa couche funèbre n'était point un
+cadavre et la réalité était que nous étions ensemble l'un près de
+l'autre, unis dans une même pensée.
+
+Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de
+longs instants, je restais perdu dans le passé, me le rappelant pas à
+pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait à une horloge, le
+roulement d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un meuble
+ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient brusquement dans
+la douloureuse réalité. Hélas! la mort n'était pas une illusion, c'était
+le rêve qui en était une.
+
+Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait être, mais
+c'était le matin, car le froid se faisait sentir; Félix entra doucement
+dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il était resté dans la
+pièce voisine.
+
+--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque
+chose d'extraordinaire dans la rue.
+
+--Que m'importe la rue?
+
+--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?
+
+--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.
+
+--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la
+salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en
+a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se
+cacher. C'est la Révolution.
+
+J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées;
+cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle
+à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes
+sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent
+cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville.
+Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la
+rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont
+la blancheur brillait sous la lumière du gaz.
+
+Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue
+tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse.
+
+Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette
+question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon
+père.
+
+Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais
+un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.
+
+--On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la
+maison.
+
+En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas
+précipités et des éclats de voix.
+
+Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever
+précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq
+pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne
+pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur
+un homme comme le général. Félix était affolé par la peur.
+
+Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris
+la porte du palier.
+
+--A la trahison! criait une voix forte.
+
+Puis, en même temps, on entendait des piétinements, des fracas de
+portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.
+
+Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison étaient sortis
+comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui éclairaient
+l'escalier.
+
+--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général
+Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le général aux agents qui
+l'entouraient?
+
+A ce moment le commissaire de police, qui était à la tête des agents, se
+jeta sur le général et le saisit au collet.
+
+Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par leur chef et, se
+ruant sur le général, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant,
+l'entraînèrent au bas de l'escalier avec cette rapidité brutale que
+connaissent seulement ceux qui ont vu opérer la police.
+
+--A moi! à moi! criait le général.
+
+Descendant rapidement derrière les agents, j'étais arrivé aux dernières
+marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je
+voulus m'élancer au secours du général, mais deux agents se jetèrent
+devant moi et me barrèrent le passage.
+
+--A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à moi, à moi, je
+suis le général Bedeau.
+
+--Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.
+
+Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me dégager,
+mais ils étaient vigoureux, et je ne pus me débarrasser de leur
+étreinte.
+
+--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enlève aussi.
+
+Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés dans la rue, et
+l'on entendait toujours la voix du général, s'adressant sans doute aux
+passants qui s'étaient arrêtés.
+
+--Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de l'Assemblée; je
+suis le général Bedeau.
+
+Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents et en traînant
+l'autre avec moi.
+
+Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma
+avec violence et en même temps on entendit une voiture qui partait au
+galop.
+
+Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux agents s'étaient
+jetés de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lâchèrent.
+
+--Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.
+
+Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils se firent ouvrir la
+porte, et s'en allèrent sans m'emmener avec eux.
+
+Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement
+du général, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au
+milieu d'un groupe de curieux.
+
+--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le
+commissaire a sonné, je l'ai pris pour M. Valette, le secrétaire de la
+présidence de l'Assemblée, et je l'ai conduit à la chambre du général.
+Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!
+
+Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et c'était en
+faisant arrêter les représentants chez eux que Louis-Napoléon voulait
+prendre le pouvoir.
+
+En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement égoïste:
+l'armée ne se faisait pas la complice de Louis-Napoléon; l'honneur au
+moins était sauf.
+
+Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères n'étaient plus
+possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre
+funèbre où la lumière du jour ne pénétrait pas.
+
+A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi quoi que je
+fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrêté les questeurs de
+l'Assemblée. Le palais Bourbon était gardé par les troupes. Les soldats
+encombraient les quais et les places.
+
+Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait son appui au
+coup d'État, ou tout au moins une partie de l'armée; quelques régiments
+gagnés à l'avance, sans doute.
+
+L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il se faire au
+milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle pas éclater d'un
+moment à l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au
+coin de chaque rue?
+
+L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla mon trouble: leurs
+paroles étaient contradictoires; tout était tranquille; au contraire on
+se battait dans le faubourg Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.
+
+Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux amis de mon père
+ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour
+savoir si nous ne devions pas différer l'enterrement. L'un, M. le
+marquis de Planfoy, voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M.
+d'Aray, voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, écouter
+leurs raisons, prendre une décision et tout cela dans cette chambre où
+depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.
+
+--Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de barricade? disait M.
+d'Aray. Paris tout entier est soulevé. Je viens de traverser la place de
+l'École-de-Médecine et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé
+par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement,
+chargé par les gardes municipaux à cheval, a été dissipé, mais il va se
+reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencée.
+
+--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au
+moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Élysées et la
+place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux
+état-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
+bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut;
+ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes ayant crié
+«Vive l'empereur!» il a fait répondre «Vive la République!» par
+les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une résistance, on
+réfléchira. Les généraux africains et les chefs de l'Assemblée sont
+arrêtés; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués
+à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les
+affiches avec plus de curiosité que de colère; et comme on lui dit qu'il
+s'agit de défendre la République contre l'Assemblée, qui voulait la
+renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage
+universel, on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit pas plus
+loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui
+se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades.
+La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le
+rappel. S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné,
+mais on est encore plus désorienté, car on n'avait rien prévu, rien
+organisé en vue de ce coup d'État que tout le monde attendait. Demain
+on se retrouvera: on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop
+tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et l'empire n'en sera
+que plus solidement établi. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, à ne pas
+différer cette triste cérémonie.
+
+M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire résolu; il a été
+représentant à la Constituante, il a le sentiment des choses politiques,
+j'eus confiance en lui et me rangeai de son côté.
+
+
+
+XXII
+
+Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné ses instructions
+pour son enterrement et m'avait demandé d'observer strictement sa
+volonté.
+
+Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il trouvait que
+les funérailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une
+comédie au bénéfice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu à la
+mémoire des morts.
+
+Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, il avait arrêté
+la liste des personnes que je devrais inviter à son convoi, non par une
+lettre banale imprimée suivant la formule, mais par un billet écrit de
+ma main.
+
+--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de dérangement,
+m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront
+jusqu'au cimetière, trouvent dans cette promenade un prétexte à
+causerie. Je ne veux derrière moi, près de toi, que des amis dont le
+chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables
+amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix
+amis sincères et dévoués.
+
+Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, et je n'avais
+de mon côté invité personne. Ce n'était pas d'un témoignage de sympathie
+donné à ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à mon
+père.
+
+A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient été prévenus
+étaient arrivés; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant été
+arrêtés le matin et conduits à Mazas.
+
+Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur se serra sous
+le coup d'une horrible appréhension: pourrions-nous aller jusqu'au
+Père-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de
+ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
+des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé à mon esprit,
+et je voyais partout des barricades: on nous arrêtait; on renversait le
+char; on jetait le cercueil au milieu des pavés; la lutte s'engageait,
+c'était une hallucination horrible.
+
+Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à la rue son aspect
+accoutumé; les magasins étaient ouverts, les passants circulaient, les
+voitures couraient, c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai,
+M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je
+ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme qui m'était cependant
+si favorable. Hé quoi! c'était ainsi qu'on acceptait cette révolution
+militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!
+
+Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme était
+plus apparent que réel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans
+lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les
+proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg
+Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances populaires;
+il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.
+
+Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être rassuré sans
+raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une appréhension
+vague justifiât ces craintes.
+
+Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires qui me
+poussaient d'un extrême à l'autre. Je pus revenir à mes pensées. Je
+n'eus plus que mon père présent devant les yeux, mon père qui m'allait
+être enlevé pour jamais.
+
+Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. Soit
+que les troubles du dehors n'eussent point pénétré sous ses voûtes, soit
+qu'ils n'eussent point touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y
+célébraient comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
+chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait
+des femmes qui priaient.
+
+Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies qui tournait et
+retournait autour de moi, me saluant, me faisant des révérences et des
+signes mystérieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce
+figurant ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et quand
+dans une génuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait
+qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses émotions et ses troubles.
+
+Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place derrière le char
+en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.
+
+Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me voir, les passants
+devaient se dire que j'avais une singulière contenance. Et, de fait, à
+chaque instant, je me penchais à droite ou à gauche pour regarder au
+loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.
+
+Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà
+remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps
+de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le
+passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et
+buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.
+
+La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes
+camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.
+
+La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au
+cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues
+populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des
+jours ordinaires.
+
+Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le
+raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines
+choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est
+bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les
+joies de la terre n'effaceront jamais.
+
+Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était
+celui de M. de Planfoy.
+
+--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller?
+
+--Rentrer dans la maison de mon père.
+
+--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied.
+
+--Mais vous demeurez rue de Rouilly.
+
+--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de
+marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle.
+
+Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin,
+Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement,
+nous nous arrêtâmes.
+
+De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un
+murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées
+des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On
+travaillait.
+
+--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution
+autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont
+changés.
+
+Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M.
+de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent.
+
+--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits
+les folies de la majorité.
+
+Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui
+s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée,
+de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de
+l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la
+place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé
+sur la voûte du canal.
+
+--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des
+représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de
+la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler
+à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que
+nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour
+organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre
+coins de Paris on viendra se joindre à nous.
+
+Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.
+
+Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui
+l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement
+pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous
+encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»
+
+Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme
+à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites
+pour les toucher.
+
+Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne.
+
+--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu
+veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui.
+
+Nous nous éloignâmes.
+
+--Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin?
+Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle
+entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien
+à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la
+bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin.
+
+Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus
+d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens
+acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques
+représentants.
+
+Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui
+attendaient.
+
+Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une
+foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes
+yeux.
+
+Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey
+et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de
+troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de
+deux cents prisonniers.
+
+Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on
+venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait
+leur président, qu'un agent de police tenait au collet.
+
+Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des
+malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en
+général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et
+comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége:
+
+--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout
+ça c'est pour la farce.
+
+En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une
+chaise, j'étais anéanti, écoeuré.
+
+Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration.
+Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de
+découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs,
+les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les
+paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport
+avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
+soulageait.
+
+--Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long
+temps de silence.
+
+--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant
+à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père
+était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a
+recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
+politique.
+
+--Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas
+se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra
+sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne
+peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu
+veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment.
+
+--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si
+je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est
+impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille,
+et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon
+régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?
+
+--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je
+sortirai demain à huit heures.
+
+Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses
+bras, et je restai seul.
+
+
+
+XXIII
+
+Il était trois heures: le train que je voulais prendre partait à huit
+heures du soir, je n'avais donc que très peu de temps à moi pour porter
+ces papiers à leurs adresses; je me mis en route aussitôt.
+
+J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux
+Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin et rue du Rocher.
+
+Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'était pas de
+nature à m'encourager à persister dans l'accomplissement de ma mission.
+
+La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez
+nombreuses dans ce quartier qui participent à la fois de la maison de
+santé, de l'hôtel meublé et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec
+une grande affabilité et me parla de mon père en termes sympathiques,
+mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle
+changea brusquement de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la
+dureté, le calme par l'inquiétude.
+
+--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est
+pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous êtes exposé à
+parcourir Paris un jour de révolution?
+
+--Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet entre vos mains, et
+comme je pars ce soir pour rejoindre mon régiment, je ne pouvais pas
+choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.
+
+--Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien que ces lettres
+n'aient aucune importance....
+
+--J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, qu'elles
+avaient un intérêt pour vous.
+
+--Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il eût été mauvais
+qu'elles tombassent aux mains de personnes étrangères qui eussent pu les
+interpréter faussement.
+
+Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune importance comme
+on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les
+examinait.
+
+--Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine raideur.
+
+--Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, cher monsieur;
+tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger,
+surtout en déchirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père
+était assurément un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance,
+mais peut-être portait-il la précaution jusqu'à l'extrême.
+
+--Mon père n'avait souci que de son devoir.
+
+--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments
+pour faire son devoir.
+
+Je me levai vivement.
+
+--J'aurais été peiné que pour une liasse de documents insignifiants,
+vous vous fussiez trouvé pris dans des... complications désagréables,
+pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés
+avec vous, innocemment.
+
+Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans répondre aux
+génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent ma sortie. A la
+Chaussée-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon
+paquet cacheté, on me l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.
+
+--Votre père était un bien brave homme, et vous, capitaine, vous
+êtes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec
+reconnaissance.
+
+Je tendis ma main.
+
+--Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous charger de ces
+papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa
+maladie, j'ai eu l'idée d'aller lui rendre visite, mais on ne fait
+pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre où il faut être
+prudent; cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt à
+tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche auprès de
+moi n'est pas la seule dont vous avez été chargé, n'est-ce pas?
+
+--Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.
+
+--C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se fier entièrement;
+il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous être
+utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour
+vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les
+choses aient repris leur cours naturel et légitime, ce que je souhaite
+aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre père, je pourrai
+peut-être rendre quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes du
+nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez
+pas; demain, la ville sera probablement en feu.
+
+--Demain, je serai à Lyon.
+
+--A Lyon. Ah! tant mieux.
+
+Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame
+que j'avais entendu prononcer chez mon père, quand j'étais jeune. Il
+était beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il
+paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boîte, un étui.
+
+On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux femmes, une vieille
+et une jeune; la vieille parée comme pour un grand jour de grande
+réception, la jeune remarquablement belle.
+
+Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.
+
+--Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle en regardant ma
+carte avec un lorgnon.
+
+--Oui, madame.
+
+Elle releva les yeux et me regarda:
+
+--En deuil! Ah! mon Dieu!
+
+J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi
+l'enterrement.
+
+--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.
+
+Puis quand nous fûmes seuls:
+
+--Votre père? dit-elle.
+
+Je baissai la tête.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.
+
+Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touché de
+ces regrets donnés à la mémoire de mon père, et je regardai avec émotion
+cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément
+elle était la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter et
+elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur
+et de noblesse.
+
+--Quand? dit-elle les yeux baissés.
+
+--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.
+
+--Aujourd'hui, mon Dieu!
+
+--Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre en vos mains cette
+liasse de lettres.
+
+--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'était ainsi que
+je devais apprendre sa mort. Votre père était un galant homme, monsieur
+le comte....
+
+Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit frissonner.
+
+--C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur,
+et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a
+beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.
+
+Elle releva les yeux et me regarda longuement.
+
+--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la Charles Ier.
+
+Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle
+portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, elle en tira un étui en
+maroquin que le temps avait usé et jauni.
+
+--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.
+
+Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un homme de trente ans.
+
+--Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.
+
+--Non, madame.
+
+--Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande seulement de me le
+laisser encore; je vais écrire un mot derrière cette miniature pour
+dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus.
+Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame.
+
+--Votre père s'appelait Henri.
+
+Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais
+l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient à
+partir.
+
+Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à mon arrivée, et
+me présentant à elle:
+
+--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, de qui je
+parle si souvent quand je veux citer un modèle: si jamais tu rencontres
+monsieur dans le monde, j'espère que la petite-fille aura pour le fils
+un peu de l'amitié que la grand'mère avait pour le père.
+
+Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je m'inclinais pour
+prendre congé d'elle, elle me retint par la main.
+
+--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?
+
+Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.
+
+--Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de
+fleurs.
+
+Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les Champs-Élysées.
+
+Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez elles les
+personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Élysées, cette
+chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier
+paquet était adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le
+rencontrer.
+
+Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin d'une scène
+caractéristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armée de Paris
+était dévouée au coup d'État.
+
+Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les
+Champs-Élysées. Tout à coup, une immense clameur s'éleva de cette
+troupe, des cris enthousiastes se mêlant au cliquetis des sabres et des
+cuirasses: c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments et
+qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur
+général vainqueur, n'ont poussé plus de cris de triomphe.
+
+Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le
+cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire:
+Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il
+le confier à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon départ
+jusqu'au lendemain matin?
+
+A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet était le plus
+important de tous; et le nom du personnage à qui je devais le rendre,
+son rôle dans les événements politiques de ces vingt dernières années,
+son caractère, ses relations avec des partis opposés me faisaient une
+loi de ne pas agir à la légère.
+
+Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, décidé à
+partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une
+résolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me
+poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon père me retenait à
+Paris.
+
+Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard
+n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je à Marseille
+trois jours après que la nouvelle de la révolution y serait parvenue?
+Mon régiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis
+longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesât sur moi
+pour m'empêcher de remplir la promesse que j'avais faite à mon père. Ce
+n'était qu'un retard de quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en
+prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.
+
+J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux heures; à huit
+heures du soir mon personnage n'était pas de retour.
+
+Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soirée et je
+rentrai dans Paris.
+
+Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les boulevards
+n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient pas fermés. Il y avait
+foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les
+cafés on voyait le public habituel de ces établissements. Aux fenêtres
+d'un de ces restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite
+bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on dansait, et
+l'on entendait de la chaussée les grincements du violon et les notes
+éclatantes du cornet à piston.
+
+C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on rêvait.
+
+Où donc était Paris?
+
+A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; même absence. J'attendis
+de nouveau, cette fois jusqu'à une heure du matin. Enfin, à une heure,
+je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le
+lendemain matin, à six heures.
+
+
+
+XXIV
+
+Étant donné le caractère du personnage que je devais voir, il fallait
+conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez
+lui, soit qu'il eût peur d'être arrêté comme tant de représentants
+l'avaient été, soit, ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être
+entraîné à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce
+gouvernement fût solidement établi.
+
+Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps à Paris, car les
+chances de Louis-Napoléon me paraissaient bien fragiles; la France, qui
+s'était unanimement soulevée contre Paris au moment des journées de
+juin, ne serait pas moins énergique contre cette révolution sans doute.
+Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour où il ne verrait
+plus de danger à ressusciter, pour prendre parti.
+
+Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux Champs-Élysées,
+comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour
+Marseille, après avoir remis mes papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen,
+tout me semblait concilié.
+
+J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, et ce qui m'avait
+paru probable se trouva une réalité; mon personnage n'était pas rentré
+et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude
+apparente.
+
+Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez
+M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois
+«une petite maison» ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un
+héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode de l'habiter;
+le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore
+ses enfants, c'est une considération qui l'a fait passer sur les
+inconvénients du quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais
+au moins ils ont de l'air et de l'espace.
+
+Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais
+sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse,
+aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:
+infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées
+et aux abords des Tuileries.
+
+Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux
+de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi
+d'un sommeil de mort.
+
+Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation;
+des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais
+sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et
+toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en
+lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient
+que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen,
+Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents
+de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant
+partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres.
+Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance
+s'organisaient.
+
+Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires
+étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient
+occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours
+et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des
+positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je
+marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la
+place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les
+boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales.
+
+Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus
+grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne
+paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus
+vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les
+haranguer. En passant je m'arrêtai.
+
+--Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus.
+
+--Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.
+
+--Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec
+colère.
+
+--On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.
+
+Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui
+interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers,
+remontaient la rue.
+
+--Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria une voix.
+
+Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, quelques
+voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on vit quelques hommes courir à la
+tête des chevaux.
+
+Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas
+précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un
+colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrêté les omnibus et
+ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, après un court moment
+d'attente, les voitures se mirent en route.
+
+--Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.
+
+Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des huées, et le
+souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant défiler ces
+représentants me revint à la mémoire: «Tout ça, c'est pour la farce.»
+
+Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, étrangement
+impressionné.
+
+--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que
+tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de
+garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-même.
+
+Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.
+
+--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si
+tu avais eu mon expérience des choses et des hommes, tu serais parti
+hier soir et tu n'aurais point répété ces visites inutiles. Les gens en
+évidence qui couchent chez eux en temps de révolution sont des braves,
+et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, après t'avoir
+quitté, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant
+l'arrestation bien réussie des députés, a accepté de faire partie du
+gouvernement; à une heure, quand il a su que les représentants réunis à
+la mairie du dixième organisaient la résistance, il a fait dire qu'il
+refusait; à quatre heures, quand les représentants ont été coffrés à
+la caserne du quai d'Orsay, il a accepté. Le tien appartient à cette
+variété, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques
+ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti qui
+finalement triomphera, empêché seulement par des circonstances
+indépendantes de sa volonté de manifester hautement ses opinions et
+ses désirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces
+papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une
+belle peur.
+
+Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.
+
+--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton père sera sacrée
+pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec
+son souvenir, si justifiable que fût la plaisanterie. Tu pars donc?
+
+--Dans une heure.
+
+--Eh bien! je vais te conduire quelques pas.
+
+Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un
+mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.
+
+Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.
+
+--Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.
+
+--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.
+
+--Soyez prudent, je vous en prie.
+
+Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui
+racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on
+avait voulu délivrer les représentants.
+
+Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses recommandations.
+
+--Je reviens tout de suite.
+
+Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand
+nous entendîmes une clameur derrière nous, c'est-à-dire vers la rue du
+Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous aperçûmes des hommes
+qui couraient.
+
+--Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera rien de grave
+aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allées
+et venues dans le faubourg, et bien certainement on a dû essayer
+d'organiser une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent
+pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, pour mettre
+leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxième jour.
+
+Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en arrière: nous
+eûmes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.
+
+Une barricade était commencée au coin des rues Cotte et
+Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur écharpe
+parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: «Aux armes!
+vive la République!»
+
+Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée d'un omnibus
+renversé et de deux charrettes, et c'était à peine si elle obstruait le
+milieu de la chaussée, assez large en cet endroit.
+
+Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais abri n'étaient
+pas non plus bien redoutables: c'était à peine s'ils atteignaient le
+nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on
+plusieurs qui ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là,
+causant, s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille,
+tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils avaient d'autres
+préoccupations que de se battre.
+
+Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commençaient à
+se masser; mais ils étaient composés de curieux et d'indifférents.
+
+Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, et, en
+1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me
+sembla que les représentants et ceux qui les accompagnaient en criant:
+«Aux armes!» s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide,
+leurs voix n'éveillaient aucun écho.
+
+Parmi ces représentants se trouvait celui que nous avions vu la veille
+sur la place de la Bastille et qui avait voulu entraîner le peuple.
+
+M. de Planfoy l'aborda.
+
+--Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?
+
+--Nous la tentons.
+
+--Serez-vous soutenus?
+
+--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le galvaniser, car nous
+ne comptons plus que sur lui.
+
+--Il paraît bien froid.
+
+--Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé par les meneurs
+de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage universel on nous enlève
+notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous
+avons eu une réunion à laquelle nous avions convoqué les chefs des
+associations ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait organiser
+un centre de résistance; que dans ce centre tous les représentants
+restés libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la
+lutte pourrait commencer avec des chances sérieuses. Savez-vous ce
+qu'ils nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué
+plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:--«Nous ne pouvons vous
+promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes.»
+
+--Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?
+
+--Nous le devons.
+
+Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus
+expliquer à ce représentant que la place de leur barricade était mal
+choisie, et qu'ils ne pouvaient se défendre. En quelques mots, je lui
+expliquai les raisons stratégiques qui devaient faire abandonner cette
+position.
+
+--Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il s'agit d'un
+devoir à accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et,
+pour cela, toute place est bonne.
+
+Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres
+représentants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupés
+sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer en eux une étincelle.
+
+--Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme
+lui, tout n'est pas fini.
+
+
+
+XXV
+
+J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se passait devant
+mes yeux déroutait absolument les leçons que je tenais de la tradition.
+Pour moi une insurrection était quelque chose d'irrésistible; c'était
+une explosion populaire, une éruption de pavés; une barricade dans une
+rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.
+
+C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux,
+mais la réalité ne ressemblait pas aux récits des livres.
+
+La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point
+fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui
+s'élevait dans le faubourg du côté de la barrière du Trône, mais cela
+ne paraissait pas sérieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible,
+c'était qu'autour de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans
+la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens devant des
+spectateurs qui n'ont point à se mêler à l'action.
+
+Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'était
+d'entendre les propos de ces spectateurs.
+
+--Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais à ma droite, si
+ça ne fait pas suer!
+
+Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les
+épaules.
+
+Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte, chaussée de
+savates éculées, avec cela des cheveux gris ébouriffés, de la barbe au
+menton, le nez barbouillé de tabac, la voix cassée, c'était le type de
+la terrible tricoteuse d'autrefois.
+
+--Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était celle de juin.
+
+Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit ans, que la
+sciure du bois d'acajou avait teint en rouge.
+
+--Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle barrait l'entrée
+des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage propre; ça avait été
+fait avec amour; mais le peuple en était.
+
+--Ah! voilà.
+
+--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça n'est bon à rien
+par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler les autres.
+
+--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.
+
+--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.
+
+--Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.
+
+--Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne va arriver.
+
+--Faut voir ça.
+
+--Hé allez donc.
+
+--Où qu'elle est la ligne?
+
+--Sur la place.
+
+--Elle va arriver?
+
+--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mêlé_.
+
+--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.
+
+Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade, mais sans
+entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut, et les quelques moellons
+qui avaient été apportés pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être
+d'un grand secours.
+
+Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté les efforts
+des représentants pour entraîner le peuple à la résistance, et de
+l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe,
+d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler.
+
+A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les désignait
+et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des
+affaires étrangères; Charamaule, l'ancien député; Schoelcher, Alphonse
+Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier,
+Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms.
+
+Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se préparaient à
+combattre; bientôt on apporta quelques fusils avec quelques cartouches
+et j'entendis dire que les postes du Marché-Noir et de la rue de
+Montreuil s'étaient laissé désarmer sans faire résistance.
+
+J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire
+un certain entraînement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine à
+trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient été apportés.
+
+Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces fusils à un ouvrier
+qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa
+les épaules et dit nonchalamment:
+
+--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq
+francs.
+
+--Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec un sourire désolé,
+vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.
+
+Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une émotion
+étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraîna,
+j'étendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu,
+mais M. de Planfoy me retint.
+
+--Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.
+
+--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là vont se battre.
+
+--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoyé ta
+démission à ton colonel?
+
+Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne répliquai
+point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient point en disposition de
+s'entendre.
+
+D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit qui
+commandait l'attention: la troupe approchait.
+
+Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout
+autre moment m'eût fait bien rire: en quelques secondes la rue encombrée
+se vida, les portes et les volets se fermèrent, mais comme la curiosité
+ne perd jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant
+prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En
+voyant venir la troupe, les représentants s'étaient rapprochés de la
+barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous étions collés contre les
+maisons.
+
+--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui montrant les soldats
+qui avançaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la
+peine de mort?
+
+Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût trop
+préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit pas et monta
+vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres représentants.
+
+L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une courte
+distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies
+d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussée. D'un
+côté, une forêt de baïonnettes; de l'autre, vingt combattants attendant
+la mort silencieusement derrière ce mauvais abri.
+
+Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi pour nous;
+mais nous étions trop fortement émus pour penser à cela, et j'étais
+immobile comme si mes pieds eussent été fixés au sol.
+
+--Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant aux défenseurs
+de la barricade, nous allons parler aux soldats.
+
+En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent
+au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai été témoin de bien
+des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus
+imposant que ces sept hommes s'avançant sur une même ligne, lentement,
+sans armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur écharpe de
+représentants déployée sur leur poitrine.
+
+Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent d'eux-mêmes,
+instinctivement, sans qu'il eût été fait de commandement: un capitaine
+était à leur tête.
+
+--Écoutez-nous, dit un des représentants, nous sommes représentants du
+peuple et nous défendons la loi, rangez-vous de notre côté.
+
+--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai reçu
+des ordres que je dois exécuter.
+
+--Vous violez la loi.
+
+--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+--Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!
+
+--Vive la République! vive la Constitution!
+
+--Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une voix forte; vous
+voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.
+
+Puis, se tournant vers ses soldats:
+
+--Apprêtez armes!
+
+A ce commandement les représentants ne reculèrent point et tous ensemble
+poussèrent de nouveau le cri de «Vive la République.»
+
+Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur les représentants
+qu'ils poussèrent devant eux en les bousculant.
+
+Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de leurs corps, pour
+empêcher les soldats d'aller plus loin.
+
+Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large chaussée; que
+pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les débordait?
+
+Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec
+leurs mains portées en avant de s'opposer à cet envahissement.
+
+Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des représentants fut
+couché en joue: la pointe de la baïonnette était contre sa poitrine. Il
+mit la main sur son écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:
+
+--Tire donc, cochon, si tu l'oses!
+
+Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.
+
+Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du
+tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tiré sur
+les représentants et il déchargea son arme sur la troupe. Un soldat
+tomba.
+
+Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent avec ensemble,
+et sans que le commandement de faire feu eût été donné, une décharge
+générale se fit entendre.
+
+Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il fut renversé
+par cette décharge, et un jeune homme qui se tenait à ses côtés tomba
+avec lui.
+
+En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par les soldats, et
+ses défenseurs se dispersèrent.
+
+Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné jusqu'à la
+rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura le bras et mon habit fut
+troué.
+
+Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit pas d'autre
+décharge, et rapidement divisée, elle se lança à la poursuite des
+républicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empêcher
+de se reformer.
+
+J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la porte était
+restée ouverte; quand les soldats eurent défilé, je revins sur le lieu
+de la lutte pour chercher M. de Planfoy.
+
+Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait été si
+rapidement enlevée, et les soldats nous étaient tombés si brusquement
+sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais été entraîné
+par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de
+baïonnette.
+
+Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant Baudin;
+l'autre victime, qui était tombée avec lui, avait déjà disparu.
+
+Qu'était devenu M. de Planfoy?
+
+Avait-il été entraîné par les soldats?
+
+Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?
+
+Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me décidai à aller
+rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de
+Planfoy n'était pas chez lui, je devais le chercher et le trouver.
+
+Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais pas abandonner
+M. de Planfoy. S'il avait été arrêté, sa situation devenait des plus
+graves, car au moment où je lui avais donné mes papiers, il les avait
+mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui
+pouvaient le compromettre sérieusement.
+
+
+
+XXVI
+
+J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit
+devant moi.
+
+--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.
+
+--Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame de Planfoy.
+
+Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; je n'avais
+point pensé à celle que j'allais allumer dans cette maison.
+
+--Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.
+
+Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions été séparés et
+comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il était rentré chez
+lui. Ces explications, par malheur, n'étaient pas de nature à calmer
+l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure
+que j'entassais paroles sur paroles.
+
+--Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le
+retrouver et le ramener.
+
+--Je vais avec vous, dit-elle.
+
+Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, grâce à leur
+aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute
+de repos avant d'avoir retrouvé son mari, et je partis.
+
+Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les représentants
+qui avaient été au-devant des soldats: ceux-ci les ayant débordés, les
+avaient laissés derrière eux; et les représentants, sans perdre courage,
+parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur
+voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tête à
+la fenêtre, on criait quelquefois: Vive la République! mais on ne
+descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.
+
+Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient sauvés un peu
+partout étaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que
+je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En
+allant et venant, j'entendais raconter la mort du représentant
+Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait
+l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre à lui exaltaient
+maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laissé
+tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
+avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je
+trouvai un gamin de dix ou onze ans qui répondit à mes questions.
+
+--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne
+le brûlera pas maintenant, il a eu trop de précaution, il est à l'ombre:
+les soldats l'ont emmené.
+
+--Où?
+
+--Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la barricade en
+allongeant des coups de baïonnette à droite et à gauche, le vieux au
+chapeau s'est fâché: «Vous voyez bien que cet homme ne se défend
+pas!» qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en
+disposition de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont bousculé, et,
+comme il se défendait, il l'ont emmené.
+
+--Où l'ont-ils emmené?
+
+--Au poste, bien sûr.
+
+--A quel poste?
+
+--Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au poste de la rue
+Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont filé. Quand ils ne sont pas
+les plus forts, ils déménagent; quand ils sont en force, ils reviennent
+et ils cognent.
+
+--Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?
+
+--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis
+les soldats avaient sauté sur le représentant pour l'emporter, de peur
+qu'on ne promène son cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle
+que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, les
+os étaient cassés, la cervelle sortait.
+
+Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait
+comment on avait enlevé le cadavre du malheureux représentant,
+j'écrivais deux lignes à madame de Planfoy pour la prévenir que je me
+mettais à la recherche de son mari.
+
+--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.
+
+--S'il faut crier: Vive l'empereur!
+
+--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas d'ici, et raconter
+comment tu as vu arrêter le vieux monsieur.
+
+--Ça va, si vous payez d'avance.
+
+Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous vîmes arriver deux
+obusiers.
+
+--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ça va
+chauffer, faut voir ça.
+
+Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt sous en une pièce
+de cinq francs.
+
+--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous préviens donc que je
+ne tirerai pas mon histoire en longueur.
+
+Et il partit en courant.
+
+C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait été arrêté, mais
+ce n'était pas tout, il fallait apprendre maintenant où il avait été
+conduit et le faire mettre en liberté.
+
+Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient à la brigade qui
+occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des
+officiers dans les régiments qui formaient cette brigade, je pourrais,
+par leur entremise, faire relâcher M. de Planfoy.
+
+Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue
+de Charonne, je trouvai deux obusiers pointés pour que l'un enfilât
+la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les
+artilleurs, prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une
+compagnie du 44e de ligne.
+
+On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à la place de la
+Bastille, qui était occupée militairement avec toutes les précautions en
+usage dans une ville prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans
+diverses directions, commandant les grandes voies de communication;
+toutes les maisons placées avantageusement pour pouvoir tirer étaient
+pleines de soldats postés aux fenêtres; sur la place, le long du canal,
+sur le boulevard, les troupes étaient massées. L'aspect de ces forces
+ainsi disposées était fait pour inspirer la terreur à ceux qui
+voudraient se soulever: on sentait qu'à la première tentative de
+soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une demi-section du
+génie était là pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait à travers
+les maisons, et que la hache et la mine achèveraient ce que le canon
+aurait commencé.
+
+Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant
+assez l'expérience de la guerre des rues pour comprendre que, dans
+ces conditions, s'ils se soulèvent, ils seront broyés. Aussi faut-il
+peut-être expliquer, par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie
+du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand nombre, il
+doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilité
+et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais
+martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
+généralement s'exposer en vue d'un succès probable et pour un but
+déterminé: mourir pour le succès est une chose, mourir pour le devoir en
+est une autre, et celle-là ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est
+là, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants
+qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'espérance, ils n'ont
+que la foi.
+
+Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des
+soldats, ils auraient compris mieux encore combien la répression serait
+terrible, s'il y avait insurrection.
+
+Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté à une affaire,
+savent que bien rarement les hommes sont excités avant le combat, c'est
+pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappés près de soi,
+c'est quand la poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous
+enflamment. Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est autrement:
+avant l'engagement, ces troupes sont animées des passions brutales de la
+guerre; les fusils brûlent les doigts, ils ne demandent qu'à partir.
+
+--Les lâches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui
+les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu.
+
+Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin
+encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la
+rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur
+français.
+
+Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre à cette question.
+
+Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un
+régiment de cuirassiers arrive sur la place.
+
+--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit un soldat, il n'y
+en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de
+l'oie et du poulet.
+
+Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques
+qu'ils pussent être, et ne trouvant personne de connaissance dans ces
+régiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser
+aborder.
+
+Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, on m'eût écouté
+et on m'eût répondu; mais j'étais en costume civil, et c'était ce
+jour-là une mauvaise recommandation auprès des soldats, qui me
+repoussaient et ne voulaient même pas entendre mon premier mot.
+
+Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirèrent
+l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'écouter. Je lui expliquai
+ce que je désirais en lui disant qui j'étais.
+
+--C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; il faudrait voir le
+colonel du 19e ou bien le général.
+
+--Et où est le général?
+
+--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins qu'il ne soit au
+pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de l'attendre ici; il reviendra d'un
+moment à l'autre.
+
+C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire pour aborder
+le général; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy
+s'accroissait; je ne pouvais donc attendre.
+
+Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant de me
+donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour
+de Montreuil. Mais cela n'était pas possible: un soldat seul au milieu
+du faubourg pouvait être désarmé et massacré.
+
+--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort
+du représentant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne
+bougeront pas.
+
+Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Après
+dix tentatives, je parvins à approcher, non le général, mais un officier
+de son état-major, et je lui répétai mes explications et mes prières.
+
+Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande,
+quand il sut qu'il parlait à un camarade, il lui fut impossible de me
+renseigner. Il n'avait point été fait de prisonniers par la troupe, ou,
+s'il en avait été fait, ils avaient été immédiatement remis à la police.
+C'était à la police qu'il fallait s'adresser.
+
+Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre en temps
+ordinaire, mais en temps d'émeute il en est autrement. La police devient
+invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de
+précis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
+dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon des postes, les
+conduire à Vincennes.
+
+Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de connaître un officier.
+
+Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir les représentants
+arrêtés, et l'on ne savait où les loger. Mon ami, chargé de ce soin,
+perdait la tête; il se voyait obligé de laisser ces prisonniers en
+contact avec les troupes et les ouvriers civils employés dans le fort,
+et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il
+n'avait pas reçu M. de Planfoy.
+
+Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je
+pensai alors à m'adresser à Poirier, et je partis pour l'Élysée. Si je
+n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune
+répugnance à la réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras
+du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre
+M. de Planfoy.
+
+
+
+XXVII
+
+Je marchais depuis six heures du matin sans m'être arrêté pour ainsi
+dire, et je commençais à sentir la fatigue; mais une affiche que je lus
+aux abords de l'Hôtel de ville me donna des jambes.
+
+Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui venait d'être
+collée sur la muraille, poussaient des exclamations de colère et
+d'indignation.
+
+Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants
+de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre de la guerre
+décrétait que «tout individu pris construisant ou défendant une
+barricade ou les armes à la main _serait fusillé_.» Cela était signé
+Saint-Arnaud et était accompagné de considérations doucereuses pour
+rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et de la
+famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre «qui ne
+combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage
+et la destruction.»
+
+Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais
+jamais supposé qu'un militaire français pût mettre son nom au-dessous
+d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait
+l'honneur de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait
+jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait
+ses ennemis désarmés. Les hommes du coup d'État avaient eu la main
+heureuse: ils avaient trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.
+
+Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à exécution un
+ordre aussi féroce? Deux jours avant le coup d'État je me serais fâché
+contre celui qui m'eût posé cette question; mais ce que j'avais vu avait
+porté une rude atteinte à mes croyances.
+
+Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière une
+barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. Il n'y avait pas un
+instant à perdre.
+
+Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais
+pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des troupes, et j'avais dû
+remonter jusqu'à la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces
+quartiers l'émotion et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin
+n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de mon lieutenant,
+et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le récit de cette
+mort avait commencé: on se révoltait, et de la conscience où il avait
+jusque-là grondé, ce mot passait dans l'action.
+
+On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la
+préfecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple à
+la résistance.
+
+Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue
+Saint-Denis, on élevait des barricades, et en arrivant aux halles, je
+vis un gamin qui, monté sur une brouette, lisait tout haut la féroce
+proclamation de Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes
+s'occupaient à dépaver la rue.
+
+--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arrêtant sa
+lecture, ça vous empêche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre
+travail.
+
+Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses mots comme un crieur
+public, il lut:
+
+«Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les
+armes à la main, sera fusillé.»
+
+--Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on
+sera fusillé, pas de pourboire.
+
+Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua,
+lisant toujours:
+
+«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les mouvements des
+braves soldats qui vous protégent de leurs baïonnettes....» En attendant
+qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gré des
+amateurs.
+
+Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas chez lui, et
+depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était ce que j'avais prévu,
+je ne fus pas désappointé. Seulement, comme je pouvais très-bien être
+repoussé de l'Élysée, je demandai au valet de chambre de Poirier de
+m'accompagner.
+
+--Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui dis-je,
+conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de la plus haute
+importance.
+
+--Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes gens.
+
+Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si j'avais eu le coeur
+à la gaieté. Je parvins à le décider à sortir, et à l'Élysée, devant le
+domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient
+restées closes pour le capitaine de Saint-Nérée.
+
+Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand il rentrerait,
+peut-être d'un instant à l'autre, peut-être dans une heure, seulement
+on était certain qu'il rentrerait. Il était mon unique ressource. Je
+demandai à l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de
+chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me laissa seul.
+
+A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les ordres qui mettaient
+en ce moment la France à feu et à sang, j'éprouvai une impression
+indéfinissable. Tout était calme, silencieux, et l'on pouvait se croire
+dans l'hôtel le plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas
+cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce
+calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus
+ou moins tranquillement le résultat du coup qu'il avait joué; s'il
+gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'où il était venu et où il
+retournerait.
+
+Je fus distrait de ces réflexions par une conversation qui s'engagea
+dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eût fait oublier
+ma présence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fût
+pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte
+je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.
+
+--Eh bien, comment ça va-t-il?
+
+--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer. Ç'a été le matin
+quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il paraît que la cavalerie de
+Versailles et de Saint-Germain a été prévenue en retard, et au lieu
+d'arriver au petit jour comme c'était convenu, elle n'a commencé à
+paraître qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince,
+et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un ici qui a pensé à
+prendre ses précautions.
+
+--Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui.
+
+--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre à
+l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le
+dos; le reste est chez ma famille.
+
+--Quand on a vu des révolutions!
+
+--Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais elle me paraît
+maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On
+attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il
+y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de
+soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais
+paru ici.
+
+--C'est bon signe.
+
+--Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a
+rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades.
+
+--Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas
+savoir où et comment elles finiront.
+
+--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.
+
+Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes
+réflexions.
+
+Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier
+arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi, souriant et les mains
+tendues.
+
+--Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.
+
+--Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du succès pour me
+décider à pareille démarche.
+
+--Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche serait d'un homme
+intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin,
+puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?
+
+Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.
+
+--Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez est, je
+crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet de police pour le
+faire relâcher.
+
+--Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet de police?
+
+--Assurément je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne
+peux pas le faire tout de suite, car je suis chargé par le prince d'une
+mission qui ne souffre pas de retard.
+
+--La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus;
+pendant chaque minute qui s'écoule on peut le fusiller.
+
+--Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant l'intérêt
+particulier; dans une heure je serai à la préfecture, allez m'attendre à
+la porte du quai des Orfèvres.
+
+Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:
+
+--Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui
+perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu
+que l'armée de Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société,
+ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent tout ce qui
+lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une
+partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les
+brigades qui m'ont été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter;
+je viens chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera
+distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une
+mission aussi belle, aussi noble, et tromper la générosité du prince,
+même pour sauver la vie d'un ami?
+
+Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à dire, et ce
+n'était pas dans les circonstances où je me trouvais que je pouvais
+m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me
+montaient aux lèvres, et me rendis à la préfecture.
+
+C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on
+achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armée française,
+notre honneur à tous, l'honneur du pays!
+
+Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je pénétrai dans le
+cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du préfet de
+police.
+
+--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève au faubourg
+Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidière et Mazzini
+arrivent à Paris; le prince de Joinville est débarqué à Cherbourg pour
+entraîner la flotte; on construit partout des barricades.
+
+--Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous
+vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous
+plaignez.
+
+Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots «on vous en
+fait.»
+
+--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre
+nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons
+de sympathie.
+
+--Et l'armée?
+
+--Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armée,
+aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à présent assuré notre succès;
+mais demain la guerre commence.
+
+--Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et après-demain vous
+pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de
+rendre service à mon ami, je vous prie.
+
+Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.
+
+On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première: «Laissez
+passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et donnez-lui protection en cas
+de besoin;» la seconde: «Remettez entre les mains de M. le capitaine de
+Saint-Nérée, M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera, s'il
+est encore en vie.»
+
+Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et de tous les
+cachets nécessaires.
+
+
+
+XXVIII
+
+C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberté de M. de
+Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait maintenant savoir où se
+trouvait M. de Planfoy, et là était le difficile.
+
+Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la
+Préfecture, avec toutes les recommandations nécessaires pour que l'on
+fît les recherches utiles.
+
+Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel je m'adressai me
+reçut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-à-dire
+le désir de savoir où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules
+sans me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la
+préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait les personnes
+qu'on arrêtait:
+
+--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on
+le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me
+demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore
+vous ne me dites pas où est cette botte de foin.
+
+--Je vous le demande.
+
+--Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le monde arrête depuis
+deux jours; non-seulement ceux qui ont qualité pour le faire,
+mais encore tous ceux qui veulent. La Préfecture a fait faire des
+arrestations, et celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un
+autre côté, les commissaires et les agents en font spontanément, en même
+temps que les généraux, les officiers, les sergents, les soldats en font
+aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un
+pareil gâchis; tout cela se réglera plus tard.
+
+--Et ceux qui sont arrêtés injustement?
+
+--On les relâchera.
+
+--Et ceux qui auront été fusillés par erreur?
+
+--Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi on aurait dû
+laisser la Préfecture opérer seule. Mais chacun se mêle de la police.
+
+Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là gardé.
+
+--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'écria-t-il. Cette
+confusion des pouvoirs est déplorable. En temps ordinaire, tout le monde
+accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne.
+Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée devrait faire
+des arrestations? Où allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux.
+Ainsi je suis certain que votre ami aura été arrêté par la troupe, ce
+qui, dans l'espèce, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la
+barricade, mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier.
+Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est. Maintenant, du diable
+si je me doute où le chercher.
+
+--On met les prisonniers quelque part, sans doute.
+
+--Assurément; mais comme on est encombré dans les prisons, on en
+met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts,
+au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre, à Vincennes. On a été pris à
+l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les
+logements, cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et nous eût
+empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice à la
+police un jour. Songez que nous n'avons été prévenus que dans la nuit;
+huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté ont été consignés
+à la préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les
+officiers de paix et les quarante commissaires de police; à cinq heures,
+tous les commissaires ont été appelés un à un dans le cabinet de M. le
+préfet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un dévouement
+admirable, a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des généraux
+célèbres, d'anciens ministres, des hommes que la France était habituée
+à honorer: pas un seul commissaire n'a hésité un moment. Est-ce beau le
+devoir? Ils sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à
+l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel Espinasse,
+la police avait tout fait.
+
+A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du dehors et l'on
+entendit quelques coups de fusils.
+
+--Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en bondissant sur son
+fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de
+cavalerie; personne ne répond à nos réquisitions.
+
+Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succédant
+brusquement à l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque,
+et ce qui le rendait plus risible encore, c'était la cause qui le
+provoquait. Ces rumeurs en effet étaient trop faibles, et les quelques
+coups de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la
+préfecture cernée allait être prise d'assaut.
+
+Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il n'était plus
+troublé que par le souvenir de son émotion et la rapidité de sa course.
+
+--Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est
+égal, quand on pense que la préfecture est à la merci d'un coup de main,
+c'est effrayant.
+
+Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.
+
+--Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon employé. Donnez-nous
+donc ce qui nous est nécessaire pour nous protéger; que deviendriez-vous
+sans nous?
+
+--Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit celui à qui
+s'adressaient ces demandes, tout va bien.
+
+--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue
+Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin;
+la troupe laisse faire.
+
+--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de
+barricades qu'on voudra; demain, à deux heures, les troupes, reposées
+et bien nourries, commenceront leur mouvement général d'attaque, on
+envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera concentrée,
+et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir
+dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole à l'armée;
+demain ou après-demain, vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort à
+faire; reposez-vous et prenez des forces.
+
+Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai
+que M. de Planfoy était en prison et que les minutes qui s'écoulaient
+étaient terribles pour lui et pour nous.
+
+--C'est très-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je
+vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous,
+de votre côté, cherchez-le aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les
+recommandations dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne
+le trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à votre
+disposition.
+
+Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon
+inquiétude était grande, combien devaient être poignantes les angoisses
+de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui
+attendaient leur père!
+
+A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance bien faible, il est
+vrai, mais enfin qui était d'une réalisation possible. Pourquoi M. de
+Planfoy n'aurait-il pas été relâché? Pendant que je le cherchais, il
+était peut-être chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire
+reconnaître son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut espérer.
+
+Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie. Madame de Planfoy
+et ses enfants étaient dans les larmes, attendant toujours.
+
+Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les affiches, portant
+l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient été apposées dans
+le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade.
+
+--La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la vérité: je
+meurs d'angoisse!
+
+--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté.
+
+--Où est-il, l'avez-vous vu?
+
+Je fus obligé de dire la vérité.
+
+--On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de
+l'espérance dans l'inquiétude; mais qui vous assure qu'il est encore en
+vie?
+
+Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle
+puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les
+arrange et non la foi qui les inspire?
+
+--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé au bout de mon
+récit.
+
+--C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus ou la
+résistance.
+
+Puis, comme je voulais changer l'entretien:
+
+--Voulez-vous me le montrer? dit-elle.
+
+Il était impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je
+n'avais pas cet ordre. Je le donnai.
+
+--Vous voyez bien, s'écria-t-elle désespérément: «s'il est encore en
+vie;» eux-mêmes admettent qu'il a dû être fusillé. Ah! mes pauvres
+enfants!
+
+A ce cri, les enfants se jetèrent au cou de leur mère, et ce fut une
+scène déchirante; je savais ce qu'était la perte d'un père; leur douleur
+raviva la mienne.
+
+Mais nous n'étions pas dans des conditions à nous abandonner librement à
+nos émotions. Je me raidis contre ma faiblesse et j'expliquai à madame
+de Planfoy que j'allais immédiatement au fort d'Ivry où j'avais des
+chances de trouver M. de Planfoy.
+
+--Je vais avec vous, dit-elle.
+
+Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela n'était pas
+possible.
+
+--Il n'y a aucune utilité, lui dis-je, à venir avec moi; soyez bien
+convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.
+
+--Je le sais, mais je ne peux pas me résigner à passer une nuit pareille
+à ma journée; je ne peux pas rester dans cette maison à attendre; vous
+ne savez pas ce qu'a été cette horrible attente qui va recommencer.
+
+Enfin, je parvins à lui faire abandonner son idée. Il était déjà tard;
+Ivry était loin de Paris; nous ne pouvions y aller qu'à pied; elle me
+retarderait, et dans la compagne elle pourrait m'être un embarras et
+un danger. Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues de ces
+quartiers étaient mornes et désertes; on eût pu se croire dans une ville
+ensevelie; mes pas seuls troublaient le silence.
+
+A la barrière on m'arrêta, et je fus obligé de donner des explications
+aux hommes de police qui occupaient le poste: on ne sortait plus de
+Paris librement.
+
+Je savais à peu près où se trouvait le fort d'Ivry, mais, dans la nuit,
+j'étais assez embarrassé pour ne pas faire des pas inutiles; comme
+j'hésitais à la croisée de deux routes, j'entendis une rumeur devant
+moi. Je me hâtai, et bientôt je rejoignis un convoi en marche.
+
+C'étaient précisément des prisonniers que des chasseurs de Vincennes
+conduisaient au fort; ils étaient au nombre d'une quarantaine,
+enveloppés de soldats; en queue marchaient des agents de police; les
+chasseurs criaient et causaient comme des gens excités par la boisson,
+les prisonniers étaient silencieux. Dans la nuit, ce défilé au milieu
+des campagnes avait quelque chose de sinistre; il semblait qu'on
+marchait vers un champ d'exécution.
+
+J'abordai un agent de police, et après m'être fait reconnaître, je lui
+demandai d'où venaient ces prisonniers.
+
+--D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons pour demain;
+c'est une bonne précaution.
+
+La nuit m'empêchait de voir si M. de Planfoy était dans ce convoi et je
+ne pouvais m'approcher des prisonniers, je dus aller jusqu'au fort.
+
+Là, sur la présentation que je fis des ordres de la préfecture de
+police, on me permit d'assister à l'entrée des prisonniers dans la
+casemate où ils devaient être enfermés.
+
+A la lueur d'un falot, je les vis défiler un à un devant moi: toutes les
+classes de la société avaient des représentants parmi ces malheureux: il
+y avait des ouvriers avec leur costume de travail, et il y avait aussi
+des bourgeois, des vieillards, des jeunes gens qui étaient presque des
+enfants.
+
+Plus d'un en passant devant moi me lança un regard de colère et de
+mépris dans lequel le mot «mouchard» flamboyait; mais le plus grand
+nombre garda une attitude accablée: on eût dit des boeufs ou des moutons
+qu'on conduisait à la boucherie et qui se laissaient conduire.
+
+M. de Planfoy n'était point parmi ces prisonniers, et il n'était pas
+davantage parmi ceux qui avaient été déjà amenés au fort.
+
+Je me remis en route pour Paris, et comme il m'était impossible de
+pénétrer cette nuit dans Bicêtre ou dans le Mont-Valérien, je rentrai
+chez moi; j'étais accablé de fatigue; je marchais sans repos depuis
+dix-huit heures.
+
+Les rues étaient silencieuses, sans une seule voiture, sans un seul
+passant attardé: deux fois seulement je rencontrai de fortes patrouilles
+de cavalerie: Paris était-il vaincu sans avoir combattu, ou bien se
+préparait-il à la lutte?
+
+
+
+XXIX
+
+Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant le jour, je partis
+pour Bicêtre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une
+voiture dont le cocher voulut bien me conduire.
+
+Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par une barricade; rue
+Dauphine nous en trouvâmes une seconde, rue de la Harpe une troisième.
+La nuit avait été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes
+se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait briller quelques
+fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans
+les rues, la ville semblait livrée à elle-même.
+
+L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient une étrange
+impression; en se rappelant ce qu'avait été Paris la veille, on se
+sentait malgré soi le coeur serré: qu'allait-il se passer? Où les
+troupes étaient-elles embusquées? Instinctivement on regardait au loin,
+au bout des rues désertes, cherchant des canons pointés et des escadrons
+formés en colonnes; les sentiments qu'on éprouvait doivent être ceux du
+gibier qui se sait pris dans un immense affût.
+
+Ma voiture était un _milord_, et par suite des différents changements de
+direction qui nous avaient été imposés par les barricades, je m'étais
+trouvé souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son
+siége et m'adressait ses observations.
+
+--Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le général
+Neumayer arrive à la tête de ses troupes pour défendre l'Assemblée,
+seulement le malheur c'est qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans
+compter les autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.
+
+Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits, cependant,
+malgré moi, j'en fus péniblement impressionné; que devait éprouver la
+malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!
+
+A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de police dirent au
+cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Lisez l'affiche.
+
+Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'être
+collée, elle prévenait les habitants de Paris que la circulation des
+voitures était interdite, et que le stationnement des piétons dans
+les rues serait dispersé par la force sans sommation: «les citoyens
+paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à contrevenir
+à ces dispositions.»
+
+Les termes de cette proclamation n'étaient que trop clairs; ils disaient
+que la ville appartenait à la troupe, et que la vraie bataille allait
+commencer; la veille, c'étaient les prisonniers seulement qui devaient
+être fusillés, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
+s'exposaient à être massacrés sans sommations,--la sommation c'était
+cette proclamation du préfet de police Maupas qui continuait dignement
+celle du ministre Saint-Arnaud.
+
+Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il ne pourrait pas
+rentrer dans Paris, je le décidai à me conduire à Bicêtre en lui
+promettant de le garder pour aller au Mont-Valérien si je ne trouvais
+pas à Bicêtre la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant
+que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire.
+
+En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes des femmes
+qui marchaient en traînant leurs enfants par la main. A l'entrée du
+fort, d'autres femmes étaient assises sur le gazon humide. Quelles
+étaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou
+bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se
+trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient
+pas comme moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles, et le
+«passez au large» des factionnaires les tenait à distance.
+
+M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis en route pour le
+Mont-Valérien, sans grande espérance, il est vrai, mais décidé à aller
+jusqu'au bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.
+
+Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs
+de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond
+mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement
+de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la
+fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la voiture; mais aucun
+bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni le roulement des voitures, ni le
+ronflement des machines à vapeur: tout semblait frappé de mort dans
+cette énorme agglomération de maisons, et ce silence était sinistre.
+
+De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue, surtout pour un
+cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la côte et montai au
+fort. Là aussi les prisonniers étaient nombreux; mais M. de Planfoy
+n'était point parmi eux.
+
+L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins de complaisance
+que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry et à Bicêtre: il me croyait
+évidemment un ami de la préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en
+marquer son mépris.
+
+--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais
+pour qu'on cherchât M. de Planfoy, ce n'est pas à moi de reconnaître
+leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder.
+
+Ce mot de révolte était le premier que j'entendais dans la bouche d'un
+officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous
+nous séparâmes en nous serrant la main.
+
+J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper. Où chercher
+maintenant? à qui s'adresser? Je pensai à aller chez le personnage qui
+m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de
+mon père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être à
+s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux miennes. Après
+avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la
+Chaussée-d'Antin.
+
+Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à quatre ou cinq
+heures du matin peuvent se faire une idée de leur aspect, le 4 décembre,
+à une heure de l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment, ne
+sachant rien de la révolution, eût cru assurément qu'il entrait dans une
+ville morte, comme Pompéi.
+
+Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai
+une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait
+donc pas encore commencé.
+
+Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure que j'avançais, je
+trouvais les curieux des jours précédents: on causait avec animation
+dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de
+police.
+
+Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais le peu que
+j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le
+côté sérieux.
+
+La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fût point chez lui, et
+je me trouvai déconcerté, comme il arrive dans les moments de détresse
+quand on s'est cramponné à une dernière espérance, et que cette branche
+vous casse dans la main.
+
+Il ne restait plus que la préfecture de police; je me dirigeai de ce
+côté. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepté par des
+troupes qui défilaient, infanterie et artillerie. La foule avait été
+refoulée dans la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres
+s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! à bas
+Soulouque! à bas les prétoriens! Et les soldats passaient sans se
+retourner.
+
+Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla un tapage de ferraille;
+c'était une pièce d'artillerie qui s'était engagée sur le trottoir, les
+chevaux s'étaient jetés dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les
+hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte
+s'abattit.
+
+Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la
+batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de
+fouet qui se mêlaient dans une inextricable confusion.
+
+--Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans la foule.
+
+Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous
+avaient la figure allumée et les yeux brillants.
+
+Pendant que j'attendais que le passage fût devenu libre, j'aperçus dans
+la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en même
+temps et s'approcha de moi.
+
+--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là, tu me fais
+plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque
+comédie! ça va finir dans des sifflets comme la descente de la
+Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire.
+
+--Tu crois?
+
+--Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la foule n'est là que
+pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les
+avait pas soûlés.
+
+--Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as donc pas lu la
+proclamation du préfet de police?
+
+--Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut appeler la blague
+de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les
+prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants;
+demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
+Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-là
+gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre à la Banque et qu'ils
+se sont partagés: leur coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant
+qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.
+
+Et comme je me récriais contre ce scepticisme:
+
+--Va voir la barricade du boulevard Poissonnière, dit-il, c'est eux qui
+l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton
+et elle n'est à autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que
+ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers et des soldats
+qui portent à la main un écriteau sur lequel on lit: «Service des
+hôpitaux militaires,» crois-tu que c'est sérieux? De la blague et de la
+mise en scène.
+
+Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard en discourant
+ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus sur les trottoirs et à l'entrée
+de la rue Taitbout nous trouvâmes des groupes assez nombreux dans
+lesquels il y avait des femmes et des enfants.
+
+Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade, nous vîmes arriver un
+régiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commandé par le colonel de
+Rochefort, que je reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de
+traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.
+
+La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres à peine, lorsque
+des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive
+la Constitution! et à bas le dictateur!
+
+Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les
+chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se précipitèrent
+après lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes
+ce fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de cette foule;
+on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des
+chevaux épargnaient étaient percés à coups de lance.
+
+Le hasard permit que nous fussions au milieu même de la rue; nous pûmes
+nous jeter en arrière et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix
+pas de moins ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons
+du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.
+
+Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans, et elle se
+referma aussitôt. Quelques personnes étaient entrées avant nous, elles
+me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant
+et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des
+chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenêtres.
+
+Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre qui pouvait-elle
+être dirigée: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis
+de verres cassés tombant dans la rue fut la réponse à cette question. La
+troupe tirait dans les fenêtres.
+
+--Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la proclamation de Maupas,
+maintenant?
+
+--Oh! les monstres!
+
+Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées devant moi à la
+préfecture de police me revint: c'était là ce qu'on appelait «envahir un
+quartier par la terreur.»
+
+
+
+XXX
+
+La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux
+de peloton, des coups isolés, puis des courts intervalles de repos
+pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient.
+
+Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce tapage de vitres
+se mêlait aux cris des locataires qui, éperdus de terreur, se sauvaient
+dans les appartements intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient
+les uns les autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans
+une décharge générale qui dominait tous les bruits par son roulement
+sinistre.
+
+Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on des fenêtres
+du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en étions réduits à
+attendre sans rien comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun
+faisait ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus
+déraisonnables les unes que les autres.
+
+--Les soldats se battent entre eux.
+
+--Ils sont cernés par les républicains.
+
+--Ils tirent à poudre.
+
+--Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés à poudre font ce
+bruit strident?
+
+--Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?
+
+Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous réfugier dans la cour
+de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait
+reçu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa
+blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire
+ouvrir la porte.
+
+--Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi aller la
+chercher.
+
+--Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas
+malgré moi.
+
+Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours d'une voix
+désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!» d'autres personnes criaient avec
+colère «N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!»
+
+La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient à
+tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison était un
+but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande
+porte ou s'enfoncer dans le bois.
+
+Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se
+précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une petite porte,
+s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois
+détonations éclatèrent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux.
+
+Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui étaient
+déjà dans la cave remontèrent précipitamment et se jetèrent sur celles
+qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se
+renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'était à croire qu'ils
+étaient frappés d'une folie furieuse.
+
+Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla dans ses
+ferrures.
+
+--N'ouvrez pas! crièrent quelques voix.
+
+--Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons la porte.
+
+Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de fusil furent tirés
+dans les serrures.
+
+Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée j'avais conservé
+une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur
+le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir
+cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant furieux
+dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baïonnette.
+
+Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeâmes le
+concierge à tirer son cordon.
+
+Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette baissée; vivement
+j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent sur moi et me collèrent contre
+le mur.
+
+--Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il
+flaira.
+
+Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement
+l'eau-de-vie.
+
+--Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner dans la cour.
+
+--C'est un _gant jaune_, dit un autre, au mur!
+
+D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-être, s'étaient
+précipités dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour,
+les autres montaient l'escalier; deux étaient restés à la porte la
+baïonnette basse pour nous empêcher de sortir.
+
+--Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un bras.
+
+Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu m'expliquer avec
+calme, très-probablement j'aurais été fusillé, ce fut l'habitude du
+commandement militaire qui me sauva.
+
+Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant
+au sergent qui donnait des ordres à ses hommes, je lui dis:
+
+--Sergent, avancez ici.
+
+Il se retourna vers moi.
+
+--Vous m'accusez d'avoir tiré?
+
+--On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous
+cherchons qui.
+
+--En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en poussant contre le
+mur de la cour le jeune homme blessé, son fusil a crevé dans sa main, il
+saigne.
+
+Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un
+bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent de quatre ou cinq pas, trois
+fusils s'abaissèrent, et le malheureux, fusillé presque à bout portant,
+tomba la face sur le pavé.
+
+Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques secondes,
+sans que personne de nous, tenu en respect par une baïonnette, eût pu
+intervenir.
+
+A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai les baïonnettes
+qui me menaçaient et courus à lui.
+
+--Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont
+fous; arrêtez-les.
+
+Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la cour.
+
+--Il avait tiré, dit le lieutenant.
+
+--Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas plus que nous
+tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que
+personne n'a tiré ici.
+
+--Et qui me prouve cela?
+
+Le rouge me monta aux joues.
+
+--Ma parole.
+
+--Qui me prouve que vous êtes soldat?
+
+Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture. Je le lui
+montrai. Il me fit alors ses excuses et écouta mes explications.
+
+--C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai
+qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens.
+
+--J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme
+qu'on n'a pas tiré.
+
+--Des hommes sont tombés de cheval.
+
+--Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés par une
+balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur
+colonel, ils auront été désarçonnés; vous avez dû voir comme moi que
+plusieurs étaient ivres.
+
+--Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez vos hommes.
+
+Puis, s'adressant au concierge:
+
+--Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour
+personne; ceux qui seront trouvés dans la rue seront fusillés.
+
+Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés, entendant le
+canon dans le lointain, auquel se mêla bientôt le bruit d'une fusillade,
+analogue à celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de
+peloton se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard;
+c'était à croire que Paris était en feu depuis la Madeleine jusqu'à la
+Bastille. En réalité il l'était depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'à la
+porte Saint-Denis, car c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable
+fusillade du boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes.
+
+Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir la porte.
+Les troupes défilaient sur le boulevard, qui présentait un aspect
+horrible: les fenêtres étaient brisées, les arbres étaient hachés, les
+maisons étaient rayées et déchiquetées par les balles; la poussière de
+la pierre et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là des
+morts étaient étendus.
+
+Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient du champagne en
+s'enfonçant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise
+d'assaut et mise à sac.
+
+En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine, je pus gagner
+les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais
+je fus empêché par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par
+d'honnêtes bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux qui
+voulaient passer.
+
+Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas de nouvelles
+de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea charitablement à m'aller
+coucher au plus vite, «les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit
+que je n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais
+continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les
+postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple.
+
+--Il aura été gardé probablement par les soldats, me dit-il, à la
+Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez
+par là; seulement je vous préviens que vous avez tort; l'insurrection
+n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux
+de vous mettre au lit.
+
+La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et l'on entendait
+toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.
+
+Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer
+mes dernières recherches, j'inclinai du côté de l'Hôtel de ville en
+prenant par les rues étroites et écartées. Partout les boutiques étaient
+fermées, et bien qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes
+que j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.
+
+Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes;
+le sergent qui marchait en tête criait d'une voix forte: «Ouvrez les
+persiennes et fermez les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas
+immédiatement exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes
+closes.
+
+En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard du Temple, un
+soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et
+m'arrêtai; mais il ne se contenta pas de cette marque de déférence et
+m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.
+
+Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta
+aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une
+grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle opposé à celui où je
+m'étais blotti.
+
+Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne
+m'ouvrit pas et on ne me répondit pas, bien que j'entendisse des bruits
+de voix dans le vestibule.
+
+Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à un seul
+soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup déchargé; mais ils
+étaient deux, et quand le fusil de l'un était vide, le fusil de l'autre
+était plein.
+
+Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur façon de tirer; me
+sachant réfugié dans mon encoignure ils trouvèrent amusant de m'envoyer
+leurs balles comme si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer
+ensemble, ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.
+
+Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles frappaient
+contre une colonne en pierre qui me protégeait, et, ricochant, elles
+allaient tomber en face.
+
+Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'échapper et
+j'en serais quitte probablement pour l'émotion, mais s'ils avançaient
+d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'être plus masqué par une
+colonne, et alors j'étais mort.
+
+Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un
+bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient quatre hommes et un caporal
+qui venaient me faire prisonnier.
+
+J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit
+brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la
+balle que j'attendais.
+
+Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus
+presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes.
+
+
+
+XXXI
+
+--Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le
+collet de mon paletot.
+
+--Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça.
+
+--Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la
+crosse de son fusil.
+
+En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant
+cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur
+ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué.
+
+--Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.
+
+--Un bourgeois qui s'est sauvé.
+
+--C'est bon, emmenez-le.
+
+Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais
+nullement rassuré.
+
+--Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.
+
+Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner
+me répondre.
+
+--Allons, marche, dit le caporal.
+
+Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient
+en avant.
+
+Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux
+brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En
+me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le
+dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
+de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à
+terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui
+restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu
+solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
+terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.
+
+Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui
+m'ajustaient et s'approcha de moi.
+
+Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec
+nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par
+le collet comme son caporal, il me tendit la main.
+
+--Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?
+
+Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de
+baïonnettes menaçantes.
+
+--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.
+
+Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières;
+mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en
+grognant.
+
+--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces
+gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle...
+partie par malheur.
+
+--Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.
+
+--C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un
+jour comme aujourd'hui?
+
+--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.
+
+--Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres
+soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement
+ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.
+
+Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.
+
+--L'armée en est là, dis-je accablé.
+
+--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la
+bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant
+ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant
+de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en
+congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera
+peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis
+pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la
+guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est
+un loup pour l'homme!
+
+--Vous avez eu un engagement sanglant?
+
+--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car
+la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si
+bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans
+commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un
+quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien,
+pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni
+supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la
+gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son
+sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des
+victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses
+dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la
+mémoire des faits.
+
+Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce
+quartier isolé et je lui racontai mes recherches.
+
+Il secoua la tête avec découragement.
+
+--Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?
+
+Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:
+
+--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il.
+C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez
+échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent
+pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux
+qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues
+font ce qu'ils veulent.
+
+Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à
+circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger
+pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une
+considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de
+la Douane.
+
+--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant
+que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.
+
+Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on
+ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs
+appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.
+
+Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui
+montaient la garde le pistolet au poing.
+
+Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour
+desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait
+fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la
+planche.
+
+Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs
+contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que
+les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
+silence qui régnait dans les rues.
+
+Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes
+bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les
+vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance
+ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
+n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus
+quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon
+laissez-passer.
+
+--Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit,
+nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.
+
+--Ne puis-je pas les voir?
+
+--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est
+pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer.
+
+--Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de
+celui que je viens délivrer?
+
+--Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.
+
+Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un
+vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous
+venaient quatre hommes de garde.
+
+--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il
+y en a un qui veut sortir, foncez dessus.
+
+Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla
+au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits,
+mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération.
+
+--Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de
+Planfoy.
+
+Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités
+à la porte.
+
+--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant
+un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il
+était difficile de distinguer les voix et les cris.
+
+--Taisez-vous donc! cria le sergent.
+
+Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon
+tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me
+sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement
+humain.
+
+--Le voilà! cria une voix.
+
+Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la
+lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.
+
+--Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me
+retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans.
+
+La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on
+n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.»
+
+--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.
+
+Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par
+les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché
+M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une
+balle.
+
+En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a
+souffert depuis deux jours.
+
+--Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les
+empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal
+m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la
+caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme
+combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez
+moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais
+envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire
+relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette
+demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez.
+Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions
+sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je
+déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis,
+trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux
+mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.
+
+--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.
+
+--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui
+m'attendait.--«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le
+sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On
+prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à
+la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention
+délicate.--«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un
+grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche
+qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés.
+A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après
+quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui
+m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.--«Qu'est-ce qu'il a fait
+ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.--Pris sur la
+barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute.» Et
+l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop
+clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien
+m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la
+salle d'où tu viens de me tirer.
+
+Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à
+madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.
+
+Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien
+s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants.
+
+--C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti.
+
+J'eus ma part des embrassements.
+
+
+
+XXXII
+
+Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai rue de Reuilly.
+Et le lendemain matin je pris le train de Châlon. M. de Planfoy voulut
+me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de
+Planfoy, je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade
+n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le
+lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du côté de la rive
+gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien
+sérieux, mais c'en était assez cependant pour un homme qui avait été si
+près «du mur,» le mur contre lequel on fusille, ne se risquât point dans
+les rues.
+
+J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, et autant qu'il
+avait dépendu de moi, je l'avais avancée. A chaque minute, pendant mes
+recherches et mes voyages à travers Paris, je m'étais exaspéré contre
+leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait
+point été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.
+
+Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette grande
+impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude non moins
+grande et non moins irritante.
+
+Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient cependant
+facilement explicables, malgré leur contradiction apparente.
+
+Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, c'était pour
+rejoindre mon régiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment
+où il faudrait se prononcer et agir.
+
+Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes camarades avaient pris
+parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me séparer
+d'eux.
+
+Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à Marseille?
+
+Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais pas eu le temps
+de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais
+acheté plusieurs. Je me mis à les étudier, en cherchant ce qui touchait
+Marseille et le Midi.
+
+Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le
+temps d'arriver à Paris depuis le coup d'État, et l'on était réduit aux
+dépêches transmises par les préfets.
+
+Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, prises si
+courageusement par le Président de la République, avaient été
+accueillies à Marseille avec enthousiasme.
+
+Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne pouvait
+savoir. Cependant, en lisant les dépêches des Basses-Alpes et du Var,
+on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi était
+exagéré, car dans ces deux départements on signalait une certaine
+agitation «parmi les bandits et les socialistes.»
+
+Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme constaté
+officiellement, ce fut le récit des faits qui s'étaient passés au
+boulevard des Italiens, et dont j'avais été le témoin.
+
+Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les Parisiens, ce qui
+s'était passé à Paris devant les Parisiens, on pouvait très-bien n'être
+pas sincère pour ce qui s'était passé à deux cents lieues de tout
+contrôle.
+
+«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé la journée d'hier
+sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la
+gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de différentes
+maisons et plusieurs lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et
+des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en sont résultés.
+Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été plus ou moins
+atteints par les coups de feu de la troupe.»
+
+Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi le
+malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la maison où nous
+avions trouvé un abri, avait été atteint par un coup de feu qui était
+«une riposte de la troupe;» ainsi les maisons criblées de balles,
+les glaces, les fenêtres brisées étaient «des dégâts naturels et
+nécessaires.»
+
+Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on n'est point gêné par
+les scrupules, on est bien fort pour mentir.
+
+L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi vrai que les
+coups de fusil tirés sur les lanciers.
+
+Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce que je ferais en
+arrivant à Marseille.
+
+Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup d'État, c'est
+briser ma carrière et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis
+dix ans des liens puissants m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu
+une famille pour moi, et une famille d'autant plus chère que je n'en ai
+plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes souvenirs et mes
+espérances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel métier puis-je
+prendre pour gagner ma vie? car je serai obligé de travailler pour
+vivre. Mon éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, et
+je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent à
+l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a
+plus son sabre en main?
+
+Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour
+le moment, que dira Clotilde d'une pareille détermination? Comment me
+recevra le général Martory, si je me présente devant lui en paletot et
+non plus en veste d'uniforme?
+
+Bien que des paroles précises n'aient point été échangées entre nous à
+ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est
+l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le général futur, et non
+le comte de Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
+Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas
+prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, quelles
+espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, la belle affaire par le
+temps qui court, la belle dot et la riche position!
+
+Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le temps passe
+vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour ainsi dire aperçu du voyage.
+Mais là, un compagnon de route m'arracha à mes réflexions pour me
+rejeter dans la réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que
+cette ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient
+levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait
+commencé.
+
+Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des trembleurs, et, emporté
+par ses craintes, il me représenta cette insurrection comme formidable.
+
+La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec l'enthousiasme
+unanime que constataient les journaux. Que se passait-il à Marseille?
+
+A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait dans le
+département, et que des insurrections avaient éclaté à Cluny et dans les
+communes rurales.
+
+A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à mesure que je
+descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts.
+On arrêtait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris,
+et à nos renseignements on répondait par d'autres renseignements sur
+l'état du pays.
+
+Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, et nous
+dépassâmes sur la route un détachement composé d'infanterie et
+d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait à Privas, menacé par des
+bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du département.
+
+A un certain moment où nous longions le Rhône, nous entendîmes une
+fusillade assez vive sur la rive opposée, à laquelle succéda la
+_Marseillaise_, chantée par trois ou quatre cents voix.
+
+Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue
+l'autorité, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on
+fondait des balles devant les corps de garde.
+
+A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues à Crest; dans
+le lointain, nous entendîmes sonner le tocsin, qui se répondait de
+clochers en clochers.
+
+Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village,
+nous tombâmes au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui
+campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule
+bigarrée, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
+souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils de chasse,
+des faux, des fourches, des gaules terminées par des baïonnettes.
+C'était l'heure du dîner; des tables étaient dressées, et je dois dire
+qu'elles ne ressemblaient pas à celles qui m'avaient si douloureusement
+ému le 4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de
+l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fût ivre ou animé par
+la boisson.
+
+On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien,
+si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.
+
+A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie
+qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en désordre: ils venaient
+d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient été repoussés.
+Il y avait des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui
+suivaient difficilement.
+
+Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches officielles et
+ressemblait même terriblement à une levée en masse.
+
+Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question avec une anxiété
+toujours croissante: que se passe-t-il à Marseille? Comme toujours
+en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions étaient
+contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes;
+selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse des
+campagnes et d'un grand nombre de villes.
+
+Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se précisèrent: Marseille
+n'avait pas bougé, et le département du Var seul s'était insurgé.
+
+A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et purent me raconter
+ce que je désirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient
+Marseille: l'un était un ancien magistrat destitué en 1848 et inscrit,
+depuis cette époque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était
+un riche commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix et
+ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos
+relations avaient été assez suivies pour qu'une entière liberté de
+parole régnât entre nous.
+
+Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir fait le récit
+de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des
+exclamations de colère et d'indignation; l'ancien magistrat protestant
+au nom du droit et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et
+de l'humanité.
+
+Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon récit, qu'ils
+m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'État. Le premier
+jour, la population ouvrière s'était formée en rassemblements menaçants
+et l'on avait pu croire à une révolution formidable. Mais cette
+agitation s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point eu
+besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement quelques points
+stratégiques.
+
+--Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre à un pareil
+attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens légaux. Nous
+avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera
+sûrement Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant
+contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'à faire autour de
+lui ce que j'appellerai «la grève des honnêtes gens.» Abandonné par tout
+le monde, il tombera sous le mépris général.
+
+--C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de mes amis accepte
+une place ou une position d'une pareille main, je me fâche avec lui,
+quand même ce serait mon frère.
+
+--S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.
+
+Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là deux honnêtes gens,
+avec lesquels on était heureux de se trouver en communion de sentiments.
+
+En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel m'attendait; il
+m'avait envoyé chercher trois fois, et je devais me rendre près de lui
+aussitôt mon retour, sans perdre une minute.
+
+Je ne pris pas même le temps de changer de costume, et, assez inquiet de
+cette insistance, je courus chez le colonel.
+
+
+
+XXXIII
+
+--Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant entrer, c'est
+heureux.
+
+--Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en
+retard.
+
+--Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après la mort de votre
+père que vous partiez aussitôt, et je vous attends depuis jeudi.
+
+En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu.
+
+--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois
+qu'il s'est passé à Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes
+dans une situation grave, et j'ai besoin de vous.
+
+--A Marseille?
+
+--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le
+danger est passé, mais, dans le Var, les paysans se sont soulevés, ils
+ont formé des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes
+de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper
+rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous
+pouvons, sans compromettre la sécurité de Marseille, détacher quelques
+hommes, il faut que vous partiez pour le Var.
+
+--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.
+
+--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de
+monter à cheval?
+
+Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal à l'aise et
+confus.
+
+--Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je enfin, car elle
+n'est pas sincère. Vous avez toujours été plein d'indulgence et de bonté
+pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi
+de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme à un
+colonel, mais comme à un père.
+
+--Je vous écoute, mon ami.
+
+--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un détachement qui
+doit agir contre des hommes dont j'approuve les idées et la conduite?
+
+--Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans qui organisent la
+jacquerie?
+
+--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la résistance au coup
+d'État, c'est la défense du droit et de la liberté; je ne peux donc pas
+sabrer ceux qui lèvent ce drapeau: derrière la première barricade qui a
+été élevée, j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et c'est le
+hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.
+
+Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le
+salon à grands pas, les bras croisés:
+
+--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables!
+s'écria-t-il.
+
+--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre
+parti pour eux?
+
+--Eh! ce n'est pas du président seulement que je parle, c'est aussi de
+l'Assemblée, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi
+l'Assemblée, par ses petites intrigues, ses rivalités de parti et son
+impuissance nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les
+sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe où, ils
+agissent, et à un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles,
+ils s'imposent irrésistiblement. Voilà notre situation, le sauveur s'est
+présenté et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre
+parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point osé
+le faire.
+
+--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilité, ils
+agissent suivant les simples lois de la conscience.
+
+--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages
+pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de
+brûler les propriétés privées. Eh bien, ma conscience de soldat me
+commande, à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est tracé, et je ne
+m'en écarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-là, je
+crois que je dois me servir du sabre que j'ai à la main pour maintenir
+l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire.
+
+--Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les accuse-t-on pas
+de ces crimes, comme on a accusé les bourgeois de Paris d'avoir tiré sur
+l'armée?
+
+--Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime mieux ne pas le
+savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la
+tranquillité, et la liberté, la vie des citoyens, et j'obéis. Quant à
+la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut très-bien la
+décider sans prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui
+et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai à son
+verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le comprends dans ce moment
+difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de
+le comprendre comme moi.
+
+Il vint à moi et me prit la main.
+
+--Vous m'avez dit que vous m'estimiez?
+
+--De tout mon coeur, colonel.
+
+--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de
+vous entraîner dans une mauvaise action!
+
+--Oh! colonel.
+
+--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de
+vous mettre à la tête du détachement qui est prêt à partir, je vous le
+demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour
+l'honneur de mon régiment.
+
+Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:
+
+--Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix, je veux vous
+parler de même. Si vous ne prenez pas le commandement de ce détachement,
+il revient de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût
+Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces circonstances. Je veux
+un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entraîner; car ce
+n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que
+je veux que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces
+qualités de modération et de prudence.
+
+Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé par tout le
+monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, détesté des soldats, c'est un
+officier dangereux. Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an,
+bonapartiste enragé.
+
+A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile,
+j'eus peur et compris combien devaient être vives les appréhensions du
+colonel. Mazurier voudrait faire du zèle et sabrerait tout ce qui se
+trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants.
+
+--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai
+besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre côté,
+obligé de rester à Marseille, je ne peux pas les commander moi-même.
+Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre régiment
+qui est engagé.
+
+Je restai assez longtemps sans répondre, profondément troublé par la
+lutte douloureuse qui se livrait en moi.
+
+--Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous donc?
+
+--A me mettre là devant votre bureau, mon colonel, et à vous écrire ma
+démission.
+
+--Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?
+
+--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.
+
+--Votre démission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous
+qui êtes estimé de vos chefs; votre démission en face de l'avenir qui
+s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus
+l'armée?
+
+--Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle était
+hier.
+
+--Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les événements.
+
+--Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais je ne me mettrai
+à l'abri d'une responsabilité en me cachant. Et c'est pour cela que
+j'avais si grande hâte de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte
+terrible à soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.
+
+--Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armée,
+mon régiment se révolterait contre les ordres qu'il recevait?
+
+--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'espérais, colonel: je
+serais aussi embarrassé pour l'expliquer que mal à l'aise pour vous
+le dire. Mais enfin je ne pensais pas être obligé de commander le feu
+contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.
+
+--Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel, puisque c'est là
+précisément ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais très-bien
+que parmi ceux que nous sommes exposés à trouver devant nous il y en a
+qui sont excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez;
+mais combien d'autres, au contraire, obéissent à leurs mauvais
+instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et
+mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action répressive,
+il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot,
+il ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission de justice
+et d'humanité que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous
+êtes celui que je juge le plus apte à la remplir. Je suis surpris, je
+suis peiné que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon
+enfant.
+
+Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.
+
+--Je vous obéis: quand faut-il partir?
+
+Il regarda la pendule.
+
+--Dans une heure.
+
+D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis prononcé, je
+ne reviens pas sur ma détermination. Mais en descendant l'escalier du
+colonel, je m'arrêtai plus d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas
+pour signer ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes en
+commandant le détachement qu'on me confiait, cela était certain; mais
+la question d'humanité devait-elle passer avant la question de justice!
+Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il
+permis de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit
+d'apporter mon concours à une oeuvre de répression que je blâmais?
+N'était-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui
+entraînaient les faibles et noyaient les forts dans un déluge?
+
+Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis.
+Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit troublé
+bien plus que convaincu, le coeur désolé, je me décidai à obéir.
+
+Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir à Clotilde que
+j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un
+volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant:
+
+«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à peine descendu de
+diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les
+paysans insurgés. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire
+ces quelques mots pour vous demander de penser un peu à moi et pour vous
+dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais
+je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai
+toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des
+tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement que je suis
+cruellement malheureux, et que ma seule espérance est en vous, en votre
+bonté, en votre tendresse.»
+
+Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la voiture de Cassis,
+puis je me hâtai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je
+montais à cheval et partais de Marseille à la tête de mon détachement.
+
+La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue quelques mois
+auparavant avec Clotilde, quand j'étais revenu près d'elle de Marseille
+à Cassis.
+
+Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien mes idées tristes et
+inquiètes étaient différentes de celles qui m'égayaient alors l'esprit
+et m'échauffaient le coeur!
+
+J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il advenir de
+notre amour?
+
+Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre,
+aurais-je accepté ce commandement?
+
+Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait, où
+m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la
+conscience?
+
+
+
+XXXIV
+
+Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, était en
+pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin,
+Barjols, Seillon, Bras, Ollières.
+
+Mais tant que nous restions dans le département des Bouches-du-Rhône,
+nous étions en pays tranquille, c'était seulement aux confins du Var que
+l'agitation avait dégénéré en résistance ouverte.
+
+Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la
+Sainte-Baume je fis faire halte à mes hommes et je crus devoir leur
+adresser un petit discours.
+
+Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des
+qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: pas d'exorde pour
+éveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation
+pour prouver les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. En
+quelques mots je disais à mes hommes que nous n'étions plus en Afrique
+et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'étaient point des
+Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait
+ménager.
+
+En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le vis faire la
+grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis donc tout ce que je crus
+de nature à les émouvoir; puis, comme les vérités générales ont
+beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des vérités
+particulières et personnelles, l'idée me vint de leur demander si parmi
+eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.
+
+--Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né à Cotignac, où j'ai
+ma famille.
+
+--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en
+face de vous peut être le père, le frère de votre camarade Brussanes, et
+cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes
+en France, et tous nous sommes Français, soldats aussi bien que paysans.
+
+On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager avec moi une
+conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement
+ensemble. Au lieu de le tenir à distance comme j'en avais l'habitude, je
+le laissai venir.
+
+--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.
+
+--Je l'espère.
+
+--Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la paix dans chaque
+village, eût mieux valu qu'une troupe de cavaliers.
+
+--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la
+main, on a pris des cavaliers; c'est à celui qui commande ces cavaliers
+d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se
+fera.
+
+--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que
+de les faire sortir.
+
+--Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir
+leurs hommes, et je compte sur vous.
+
+Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais désirer. Dans la
+bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles
+ne pouvaient me rassurer. J'étais presque certain que mes hommes me
+comprendraient et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu de la
+même vie, nous avions partagé les mêmes privations, les mêmes fatigues,
+les mêmes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que
+l'autorité d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si
+j'étais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier
+dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; une plaisanterie,
+un geste même suffisaient pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui
+s'ajouta à toutes celles qui me tourmentaient déjà.
+
+C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var que nous devions
+trouver l'insurrection, et l'on m'avait signalé Saint-Zacharie comme le
+premier village dangereux.
+
+En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune,
+au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles
+naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement
+compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus
+embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en
+nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les
+empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?
+
+Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre
+au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que
+j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens
+et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le
+sang de couler.
+
+Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le
+passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou
+quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient
+repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de
+l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de
+leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous
+faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais
+regards.
+
+Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire
+qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout
+le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de
+Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait
+pas ou qu'on ne pouvait pas résister.
+
+A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle
+part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que
+les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà
+de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces
+renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par
+des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était
+barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient
+crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée
+par la terreur peut inventer.
+
+En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y
+en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre
+chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée,
+pas un insurgé armé d'un fusil.
+
+Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi,
+on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on
+avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé,
+et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés
+du côté de Draguignan.
+
+Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment,
+était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui
+reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par
+s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se
+produirait.
+
+Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la
+position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit
+détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient
+menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de
+l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte
+colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient
+enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?
+
+Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance
+devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer
+successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une
+rencontre, d'une bataille.
+
+Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la
+représentaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui
+s'étend de la chaîne des Maures à la Durance; son armée, disait-on,
+était forte de plus de six mille hommes, et ces hommes étaient
+redoutables; pour la plupart c'étaient des bûcherons, des charbonniers,
+des ouvriers en liége, habitués à la rude vie des forêts, et qui
+n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des
+dangers; à leur tête marchait une jeune et belle femme qui, coiffée du
+bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.
+
+Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un escadron
+s'avançant au galop devait disperser sans résistance.
+
+A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés militairement;
+les bandes s'étaient formées par cantons, et elles avaient choisi des
+officiers; l'une était commandée par un chirurgien de marine, les autres
+l'étaient par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi tous ces
+hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies
+et d'assassinats, comme on l'avait dit.
+
+La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux était de prendre
+des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de
+les emmener prisonniers. Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait
+à leur égard dans une situation toute différente de celle que j'aurais
+voulu garder.
+
+Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se
+soulevant pour le défendre, ce qui dans les conditions où nous nous
+trouvions était pour le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné
+de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient
+la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la
+déshonoraient-ils par cette lâcheté?
+
+Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis mieux que par le
+raisonnement, combien était grave cette question des otages et combien
+terrible elle pouvait devenir pour les insurgés.
+
+Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions passer la
+nuit, et j'avais été chercher gîte au château avec Mazurier et quelques
+hommes.
+
+Ce château était en désarroi, et ses propriétaires étaient dans la
+désolation: une bande d'insurgés était venue le matin arrêter le chef
+de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'être
+légitimiste, et l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point
+fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient de
+marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait
+emmené sans vouloir rien entendre.
+
+Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux fils de
+vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des libérateurs;
+il n'eût pas été tard, je me serais mis immédiatement à la poursuite
+de cette bande, mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos
+chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager à
+l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut ce que je tâchai de faire
+comprendre à cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le
+lendemain matin aussitôt que possible.
+
+Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain, avant le jour, je
+fus prêt à monter à cheval. En arrivant dans la cour du château, je
+fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle auprès des nôtres. Je
+demandais à un domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis
+paraître les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les
+cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups suspendu en
+bandoulière et à la ceinture un couteau de chasse.
+
+--Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous vous demandons la
+permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous
+rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frère et moi
+nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les
+derniers à la charge.
+
+Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé; la demande
+de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons à faire
+valoir: c'était à la délivrance de leur père qu'ils voulaient marcher;
+c'était leur père qu'ils voulaient venger.
+
+Ce fut précisément ce côté personnel de la question qui me fit refuser
+leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite,
+une haine trop légitime dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes
+soldats à des représailles que je voudrais éviter.
+
+Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque,
+mais je tins bon.
+
+--Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant à cheval, et
+encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide
+que j'accepte, et non un soldat.
+
+A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils
+ne me comprenaient point et qu'ils me blâmaient.
+
+
+
+XXXV
+
+Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de
+rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les
+renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils
+allaient au nord, celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a
+entendu dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est certain
+qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest, attendu qu'ils
+n'ont pas paru dans le pays.
+
+Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de la bande qui
+avait emmené comme otage le propriétaire du château dans lequel nous
+avions passé la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je
+crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un
+village, c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre,
+c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en maison, les
+indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous
+étions des bourreaux, là des sauveurs.
+
+Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient deux faits
+principaux; nous étions sur le point de joindre les bandes qui s'étaient
+réunies et cherchaient une bonne position pour résister; les autres
+troupes envoyées entre elles commençaient à approcher: la lutte devenait
+donc à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait l'engager
+d'un moment à l'autre.
+
+Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi dans cette
+situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait
+complètement changé: en entrant dans le Var, j'étais sûr que les sabres
+ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices
+certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et
+que peut-être même on ne m'écouterait pas. A la fièvre de la poursuite,
+toujours entraînante pour les esprits les plus calmes et les plus
+pacifiques, s'étaient jointes les excitations passionnées des
+populations au milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez
+tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais conseils de gens qui,
+après avoir perdu la tête dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils
+sont rassurés.
+
+Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de
+la population hostile à l'insurrection, qui s'était prudemment condamnée
+au calme ou cachée dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se
+formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derrière nous, et
+l'esprit qui animait ces volontaires de la dernière heure n'était point
+la modération et la justice; on était d'autant plus exalté qu'on
+avait été plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes
+naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les
+attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne les avais
+plus dans la main; après avoir écouté toutes les histoires plus ou moins
+exagérées qu'on leur racontait, échangé des poignées de main avec les
+trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociférations des
+autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient contre des
+bandits coupables de tous les crimes.
+
+Comment les retenir et les modérer? Je commençai alors à regretter
+d'avoir accepté le commandement que le colonel m'avait imposé, car je ne
+pourrais pas assurément me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé;
+au moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes hommes, mais je
+serais entraîné par eux, et jusqu'où n'iraient-ils pas?
+
+Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me reprirent: je
+n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, et plutôt que de me lancer
+dans une expédition que je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister
+dans ma démission.
+
+Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre à
+coeur d'irriter mes craintes.
+
+--Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me disait-il à chaque
+instant.
+
+Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma
+harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles
+était passé, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon
+autorité dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes
+hommes l'influence du respect et de l'estime.
+
+Tant que je serais seul maître de mon détachement, j'avais l'espérance
+de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte,
+d'imposer toujours ma direction à mes hommes; s'ils n'obéissaient point
+à la persuasion, ils obéiraient au moins à la discipline; mais le moment
+arrivait où j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui
+cernaient les insurgés dans un cercle concentrique, et alors j'aurais à
+obéir à une autre inspiration, à une autre volonté que la mienne.
+
+Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers
+avec lesquels j'allais opérer? quels seraient les sentiments de leurs
+troupes? sous les ordres de quel général, de quel colonel le hasard
+allait-il me placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il
+obéir?
+
+Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.
+
+Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore, ce fut une
+nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivâmes.
+
+Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant de moi pour
+me prévenir que nous devions nous arrêter dans sa commune, afin de
+concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes
+environnantes; les différentes bandes s'étaient réunies en un seul
+corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de Vidauban, de
+Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment était
+venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre était donné
+d'arrêter les divers détachements de manière à agir avec ensemble, et il
+me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»
+
+De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur
+n'était pas possible, les lettres étaient formées avec une netteté
+remarquable.
+
+Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel
+était le préfet du département; il me répondit qu'il y en avait deux: un
+ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau.
+
+--Et ce M. de Solignac?
+
+--Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au
+reste, vous allez le voir bientôt; il a passé par ici il y a deux heures
+avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir.
+
+Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes
+hommes et mes chevaux.
+
+Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela était bien probable;
+le signalement que me donnait le maire se rapportait à mon personnage,
+et le dévouement de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en
+faire un commissaire extraordinaire dans un département insurgé; cela
+convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le
+complétait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en
+prendre une officieuse partout où besoin serait.
+
+Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me
+convenait point d'être placé sous la direction de M. de Solignac,--au
+moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,--on
+m'amena un paysan qu'on venait d'arrêter.
+
+La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas trop de six
+soldats pour le protéger; on criait: «A mort!» et on lui jetait des
+pierres.
+
+C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à l'attitude calme
+et résolue; il était vêtu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats
+portait un mauvais sabre rouillé qu'on avait saisi sur lui.
+
+Je demandai quel était son crime; on me répondit qu'on l'avait arrêté au
+moment où il se sauvait pour rejoindre les insurgés.
+
+La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: «A
+mort! à mort!» Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux
+bûcheron qui, sans s'émouvoir de tout ce tapage, les regardait avec
+placidité.
+
+Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je
+fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté, car il me paraissait
+impossible que l'exaspération de la foule n'eût pas un motif plus
+sérieux. On nous pressait tellement que je fus obligé de placer des
+sentinelles à la porte la sabre en main.
+
+Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les témoins ou les
+acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait déjà dit:
+ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les
+champs, on l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand il
+se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on l'avait atteint,
+arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il cachait sous sa blouse.
+
+--C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.
+
+--Oui.
+
+--D'où êtes-vous?
+
+--De Salernes.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre la République.
+
+A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement
+d'indignation.
+
+--C'est mon droit, pour sûr.
+
+--Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous êtes-vous caché
+et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les
+champs?
+
+--Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes idées que ceux
+de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à pays. S'ils m'avaient vu
+traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur
+donnaient du coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les
+amis.
+
+--Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant, les gens de
+Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là était de Salernes, il
+serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un
+incendiaire qui venait pour nous brûler.
+
+Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se tourna vers moi
+après avoir regardé son accusateur avec mépris.
+
+--Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que
+j'étais dans la montagne à travailler. Quand on a appris la révolution
+de Paris chez nous, tout le monde a été heureux; on a cru que c'était
+pour établir véritablement la République, la vraie, celle de tout le
+monde, et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a été
+heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain matin je suis parti
+pour la montagne où je suis resté trois jours. Pendant ce temps-là on a
+compris qu'on s'était trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés,
+et puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu à la
+maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour
+les rejoindre.
+
+Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer cette
+exaltation méridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bûcheron dans
+la prison de la mairie.
+
+Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule affolée; quand
+on sut que j'avais fait conduire le bûcheron en prison, les cris: «A
+mort!» redoublèrent. Je ne m'en inquiétai point, j'avais une force
+suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce
+village, j'emmènerais mon prisonnier.
+
+Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison était refermée
+sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la
+rue.
+
+C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques
+gendarmes,--ce Solignac était bien le mien, c'est-à-dire celui de
+Clotilde et du général.
+
+En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint à moi la
+main tendue.
+
+--Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous
+voir! Nous allons marcher ensemble.
+
+Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:
+
+--Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes à la main;
+avez-vous commandé le peloton?
+
+--Quel peloton?
+
+--Le peloton pour le fusiller.
+
+
+
+XXXVI
+
+Fusiller ce vieux bûcheron!
+
+En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; près de lui se
+tenait un autre personnage portant l'habit civil et décoré de la Légion
+d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et
+souligner les paroles de M. de Solignac.
+
+--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?
+
+--Comment a-t-il été arrêté?
+
+Je racontai son arrestation.
+
+--Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se sauvait.
+
+--Parfaitement.
+
+--Il voulait se cacher?
+
+--Sans doute.
+
+--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; son aveu est
+formel.
+
+--Il n'a pas caché son intention.
+
+--Il doit donc être considéré comme étant en état d'insurrection.
+
+--Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir en arrestation;
+en même temps j'ai voulu le soustraire à l'exaspération de cette foule
+affolée.
+
+--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, et occupons-nous
+seulement de ce bûcheron. C'est un insurgé, n'est-ce pas?
+
+--Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie de le contester;
+il avoue très-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis
+qui se sont soulevés pour défendre le droit et la justice, ou tout au
+moins ce qu'ils considèrent comme tel.
+
+--Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même le reconnaît
+aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant passons à un autre. Il a été
+pris les armes à la main.
+
+--C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé qui ne serait pas
+bon pour couper des choux.
+
+--Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient la circonstance
+aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; l'ordre du ministre de
+la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris
+les armes à la main sera fusillé.»
+
+--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme à ce mauvais sabre, ce
+n'est même pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui était
+resté sur une table.
+
+Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel à son
+singulier acolyte. Tous deux détournèrent la tête.
+
+--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de
+Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du général Saint-Arnaud est
+formel.
+
+--Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.
+
+--En quoi donc?
+
+--Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille mesure.
+
+--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne
+sommes pas législateurs et vous êtes militaire.
+
+Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là assez bien
+contenu; à ce mot, je ne fus plus maître de moi.
+
+--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire exécuter
+un ordre aussi....
+
+--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous
+n'avez pas à qualifier un ordre de votre supérieur; il existe, et du
+moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un
+soldat obéit, il ne discute pas.
+
+--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis obligé de me le
+faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que
+mon devoir m'ordonne.
+
+--Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre son devoir de
+différentes manières, et je vous prie de me permettre de vous demander
+ce que votre devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.
+
+--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités compétentes.
+
+--Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.
+
+Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:
+
+--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste:
+précisément, nous sommes cette autorité compétente que vous demandez, et
+comme nous n'avons pas encore mis le département en état de siége, c'est
+l'autorité civile qui commande.
+
+Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide où les paroles
+s'étaient heurtées comme dans un combat; je sentis que la situation du
+vieux bûcheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
+ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité départementale, et
+puisqu'ils réclamaient ce prisonnier qui n'était pas le mien d'ailleurs,
+mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le
+défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire
+fusiller, s'ils persistaient dans cette épouvantable menace, et à cela
+j'étais parfaitement décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.
+
+--Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.
+
+--Très-bien, dit M. de Solignac.
+
+--Très-bien, répéta son acolyte.
+
+--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner les hommes qui
+doivent former le peloton d'exécution?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement M. de
+Solignac.
+
+--Absolument.
+
+--Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre?
+
+--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des
+bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.
+
+M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda
+durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et
+trahissait ainsi ce qui se passait en lui:
+
+--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la
+situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé.
+L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en
+heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et
+l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la
+différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant
+ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes
+insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou
+sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille,
+peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il
+faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un
+moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée
+par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force
+matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été
+fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui
+veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont
+déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt
+mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et
+encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une
+lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons
+peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien
+que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la
+nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable.
+
+J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans
+répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante.
+
+--J'attends votre réponse, dit-il.
+
+--J'ai répondu.
+
+--Vous persistez dans votre refus?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la
+révolte, et dans des conditions terribles.
+
+--Terribles, en effet.
+
+--Pour vous, capitaine.
+
+M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à son oreille et lui
+dit quelques mots à voix basse.
+
+--C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.
+
+Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et
+mécanique comme un automate. Presque aussitôt il rentra suivi de deux
+gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.
+
+--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier qui a été pris
+les armes à la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.
+
+Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bûcheron était perdu.
+L'insurrection avait exaspéré les gendarmes; on les avait poursuivis,
+maltraités, injuriés, désarmés; dans certains villages on s'était livré
+sur eux, m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils
+avaient à se venger, et pour beaucoup la répression était une affaire
+personnelle. Si ce brigadier était dans ce cas, le prisonnier était un
+homme mort.
+
+En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier pâlit
+affreusement, et il resta sans répondre regardant droit devant lui, une
+main à la hauteur de la tête, l'autre collée sur son pantalon.
+
+--Eh bien? demanda M. de Solignac.
+
+Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.
+
+--Êtes-vous sourd?
+
+Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de trois pas: il
+portait un fusil de chasse à deux coups; un bandeau de soie noire lui
+cachait la moitié du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce
+bandeau.
+
+--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je
+le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont crevé
+l'oeil.
+
+Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empêcher par
+la force, je voulus au moins l'arrêter. Dans la salle de la mairie où
+cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire
+de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le fils du
+propriétaire qui avait été emmené en otage.
+
+La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de
+tout ce retard, me suggéra une idée, et tandis que la foule continuait
+au dehors ses chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac,
+en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme qui allait sortir.
+
+--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher l'effusion du sang et
+vous oubliez que vous allez le faire couler.
+
+--Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je veux ménager.
+
+--Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler maintenant, c'est des
+otages qui sont aux mains des insurgés et qui peuvent devenir victimes
+d'affreuses représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses
+prisonniers.
+
+Puis, m'adressant à mon jeune guide:
+
+--Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et
+vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par
+les insurgés.
+
+On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une
+voix ferme:
+
+--L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il
+faut que cette exécution soit un exemple.
+
+--Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.
+
+--Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné.
+
+Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait
+intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance.
+
+--Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il.
+
+--C'est juste; qu'on aille chercher le curé.
+
+Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage
+annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une
+clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!»
+
+Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de
+changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir
+et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil
+les unes après les autres.
+
+Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à
+la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.
+
+Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup
+deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le
+tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations
+furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un
+pistolet.
+
+Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.
+
+
+
+XXXVII
+
+Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, mais il
+m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.
+
+Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et
+j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.
+
+--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur
+Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village est important,
+vous pourrez loger votre détachement chez l'habitant; vous veillerez à
+ce que vos hommes soient bien soignés, la journée de demain sera rude.
+Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de faire aura facilité
+notre tâche. A demain.
+
+Puis, s'approchant de moi:
+
+--Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion ait eu des
+témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.
+
+--Et moi j'espère qu'ils parleront.
+
+--Alors comme vous voudrez.
+
+Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait
+sur ses talons, et du gendarme qui venait à cinq ou six pas derrière
+eux, le fusil à la main, horriblement pâle sous son bandeau noir.
+
+Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé les liens qui
+me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'était déchiré,
+je voyais mon devoir.
+
+Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle
+de la mairie, où j'étais resté seul.
+
+Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans la cour, au pied du
+mur contre lequel il avait été fusillé. Près de lui, le prêtre qu'on
+avait été chercher était agenouillé et priait.
+
+Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, il releva la
+tête et me regarda.
+
+Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre terre; on ne
+voyait pas comment il avait été frappé; une seule blessure était
+apparente, celle qui avait été faite par le pistolet. Le coup avait été
+tiré à bout portant dans l'oreille; les cheveux étaient roussis.
+
+--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le prêtre d'une
+voix tremblante; cette exécution est épouvantable. Je ne sais si cet
+exemple était nécessaire comme on le dit; mais, je vous en prie,
+monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. Ce
+malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.
+
+--Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.
+
+Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants
+qui couraient çà et là en criant; devant la fontaine, on avait amoncelé
+des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense
+brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.
+
+Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et
+les jeunes filles.
+
+J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. Ils
+m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, finissant son dîner.
+
+Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par M. de Solignac,
+et lui dis de prendre le commandement du détachement.
+
+--Et vous, capitaine?
+
+--Moi, je reste ici.
+
+Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il en avait, il n'osa
+pas me poser la question qui était sur ses lèvres.
+
+Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre
+exactement pendant tout le temps que le détachement serait sous ses
+ordres.
+
+--J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, me dit-il,
+et s'il est besoin, je le répéterai à nos hommes; vous pouvez compter
+sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?
+
+--Personne.
+
+--Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.
+
+--Pas même mon ordonnance.
+
+La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa
+pas m'interroger directement.
+
+Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il
+sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des
+trompettes.
+
+Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des
+chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait
+devant l'auberge.
+
+Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais
+machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques
+pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas,
+mais moi je voyais la rue.
+
+Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était
+l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé,
+et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la
+voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au
+milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.
+
+Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et
+que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer.
+
+Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait
+campagne pendant six années consécutives.
+
+Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de
+jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur
+le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt
+s'évanouit au tournant du chemin.
+
+Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je
+ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma
+main: je ne suis plus soldat.
+
+L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir,
+m'arracha à mes tristes réflexions.
+
+Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour
+Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers l'est; moi j'allais vers
+l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi
+j'entrais dans le repos.
+
+Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces
+irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené à ce résultat, de me séparer
+de mes hommes au moment du combat.
+
+Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission lorsque j'avais
+voulu la donner à mon colonel? Pourquoi étais-je revenu à Marseille?
+
+L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à inventer sans
+relâche de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui
+nécessitent ces excuses sont passées, nous nous condamnons d'autant plus
+sévèrement que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.
+
+Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution et de
+m'arrêter à celle qui s'accommodait avec mes secrets désirs. Le moment
+des compromis hypocrites était passé, celui de la franchise était
+arrivé.
+
+J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour Clotilde, pour
+elle seule, que j'avais accepté le commandement qu'on m'avait donné.
+
+Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma
+position, mensonge; la vérité, c'était la peur de compromettre mon amour
+et de perdre Clotilde.
+
+Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse d'un coeur
+lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable était accompli, et ma
+conscience était sauvée.
+
+Mais mon amour? mais Clotilde?
+
+L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval.
+Malheureusement il était fatigué, et la distance était beaucoup trop
+grande pour qu'il me fût possible de la franchir en une journée. Je
+dus passer la nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je
+partis le lendemain matin au jour naissant.
+
+Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis en quatre
+heures, et, après avoir mis à la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui
+n'en pouvait plus, je courus chez le général Martory.
+
+Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se décider.
+
+Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. Je priai la
+vieille servante de la prévenir de mon arrivée.
+
+Elle accourut aussitôt.
+
+--Vous! dit-elle en me tendant la main.
+
+Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassée, mes
+yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de
+l'heure présente.
+
+Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans
+les miennes:
+
+--Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai reçu la
+lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.
+
+--C'est du Var que j'arrive.
+
+--Comme vous me dites cela!
+
+--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, mon bonheur est
+renfermé.
+
+--Votre bonheur!
+
+--Mon amour, chère Clotilde.
+
+Elle me regarda, et je me sentis faiblir.
+
+--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous
+voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce jour, des paroles décisives n'ont
+point été échangées entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour
+vous demander d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.
+
+--Et maintenant....
+
+--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je
+n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous
+aime.
+
+Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent posés sur les
+miens avec une expression de tristesse attendrie.
+
+--Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.
+
+--J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait déshonoré.
+La lutte a été terrible entre la peur de vous perdre et le devoir.
+Êtes-vous perdue pour moi?
+
+--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.
+
+--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme
+autrefois, ou me condamnez-vous à ne revenir jamais dans cette maison?
+
+--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous
+donc que c'était votre uniforme qui faisait mes sentiments?
+
+--Chère Clotilde!
+
+Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre
+entretien: c'était le général qui rentrait pour déjeuner et faisait
+résonner les roulements de sa canne.
+
+L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient
+rendu l'espérance, et avec elle la force. Mais ce n'était pas tout.
+Comment le général allait-il accepter mon récit?
+
+Je le recommençai long et circonstancié, en insistant surtout sur ma
+démission que j'avais donnée au colonel, et que je n'avais reprise que
+pour empêcher le sang de couler; du moment que les fusillades que je
+réprouvais étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.
+
+Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le général resta
+assez longtemps sans répondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.
+
+--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre démission quand
+votre colonel a voulu vous donner le commandement du détachement envoyé
+dans le Var, cela eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger
+un honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. L'abandon
+de votre commandement devant l'ennemi me plaît moins: c'est presque une
+désertion. Je comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. En
+tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère qu'il voudra,
+et je me charge de lui écrire là-dessus.
+
+--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.
+
+--Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai mon idée. Et
+maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?
+
+--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce
+qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions
+m'épouvantent, j'ai peur de vous avoir blessé.
+
+--Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons donc. Touchez là,
+mon ami: vous êtes un homme de coeur. J'aime l'armée, mais si la
+Restauration ne m'avait pas mis à pied, je vous prie de croire que je
+lui aurais... fichu ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on
+croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance,
+allons _dijuner_. Offrez votre bras à ma fille... Bayard.
+
+
+
+XXXVIII
+
+J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de trouver une
+occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point où il avait
+été interrompu.
+
+Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours
+plus que ce qu'il a obtenu.
+
+En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que
+Clotilde ne voulût plus me voir.
+
+En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que s'il n'y avait pas
+rupture complète, il y aurait engagement formel de sa part.
+
+Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; les
+craintes comme les espérances avaient été au delà de la réalité.
+
+Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que serait l'avenir?
+
+C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais éclairer, en
+obligeant Clotilde à une réponse précise, en la forçant à sortir de ses
+réponses vagues qui permettaient toutes les espérances et n'affirmaient
+rien.
+
+Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était une affirmation
+que je voulais maintenant.
+
+Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle être ma
+femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle ce crédit à mon amour?
+C'étaient là les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je
+voulais qu'elle répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par
+oui ou par non.
+
+Le temps a marché depuis le moment où je regardais le mariage comme
+un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas
+m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point,
+j'étais insouciant de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon
+père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je
+n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.
+
+Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour à Cassis, cela ne
+fut pas possible.
+
+--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le général,
+lorsque nous nous levâmes de table, mais je vous engage à partir pour
+Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard.
+La première impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit
+avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-même votre
+affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore.
+Quant à Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui écrire
+tout de suite.
+
+--Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans tout ceci.
+
+--Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac
+ce que je crois utile et ne vous en mêlez en rien. J'agis pour moi, par
+amitié pour vous, et arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat,
+n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous
+avez quitté votre régiment parce que votre conscience vous défendait
+d'exécuter les ordres du ministre?
+
+--Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; je suis
+désolé d'avoir été obligé de la prendre.
+
+--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous
+aussitôt que possible.
+
+--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.
+
+Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec
+stupéfaction.
+
+--Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre escadron?
+
+--Rien.
+
+--Vous êtes blessé?
+
+--Nous n'avons pas eu d'engagement.
+
+--Mais alors, parlez donc.
+
+--C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.
+
+Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ de Marseille
+jusqu'à l'exécution du bûcheron.
+
+--Et vous avez abandonné votre commandement; vous avez laissé mes hommes
+sous les ordres de Mazurier!
+
+--Que pouvais-je faire?
+
+--Rester à votre poste et accomplir la mission que je vous avais
+confiée.
+
+--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, était une mission
+de paix, non d'assassinat.
+
+--Vous avez déserté votre poste.
+
+--C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre cette accusation
+qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de
+n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.
+
+--Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne fallait pas
+l'accepter, monsieur.
+
+--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma démission?
+
+--Et vous ne l'avez pas donnée.
+
+--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse
+aussi sévèrement que je l'ai condamnée moi-même. Mais vous savez comment
+j'ai été entraîné. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui
+m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez
+représenté que ce que vous attendiez de moi, ce n'était pas d'engager la
+lutte, mais de l'empêcher. Cette considération m'a décidé. Elle a été
+l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas
+de gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma démission.
+Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire que je voulais la quitter.
+Bien des liens me retenaient solides et résistants, plus résistants même
+que vous ne pouvez l'imaginer.
+
+--J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.
+
+--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'étais
+décidé à y renoncer, c'était après une lutte douloureuse. Vos instances
+et les considérations dont vous les appuyiez ont fait violence à ma
+résolution. Vous m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette
+mission, et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant
+qu'une occasion pour revenir sur une résolution qui me désespérait,
+j'ai saisi celle que vous me présentiez. Là est mon tort, colonel, ma
+faiblesse et ma lâcheté.
+
+--Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une lâcheté, monsieur?
+
+--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous
+agissiez en vue du bien général, tandis que moi j'ai agi en vue de mon
+propre intérêt, misérablement, avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme
+je le méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je le
+devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position où nous nous
+trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le régiment et moi-même.
+
+Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, arpentant son
+cabinet en long et en large à grands pas, les bras croisés, les sourcils
+crispés. Enfin il s'arrêta devant moi.
+
+--Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que vous pouvez pour
+que nous sortions au mieux, le régiment et moi, de cette position
+fâcheuse?
+
+--Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma démission.
+
+--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre
+quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez
+votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.
+
+Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.
+
+Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire sortir du
+régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu
+sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie
+serait aussi la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se
+mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser
+d'avoir confié un commandement à un officier mal pensant: le régiment
+aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de récompenses, il
+aurait droit à en réclamer sa part.
+
+Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle;
+mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je
+n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait,
+rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par
+l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout.
+
+Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces
+quelques jours.
+
+Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient
+pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini
+avec le tourment et l'incertitude.
+
+Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux
+autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible:
+c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là
+l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.
+
+Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et
+qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée.
+
+Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais
+que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien?
+
+Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui
+n'avait pas un métier?
+
+Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil
+pouvant me faire gagner cent sous par jour.
+
+A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa
+naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à
+commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et
+autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait
+superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les
+jambes?
+
+Cette question de position était donc la première à examiner et à
+résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait
+venir.
+
+Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde
+m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague où elle avait
+la prudence de vouloir rester. C'était déjà beaucoup d'avoir le présent,
+et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son
+amour.
+
+J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et,
+après l'avoir bien tournée, retournée, je m'arrêtai à la seule idée qui
+me parut praticable: c'était de demander une place dans les bureaux des
+frères Bédarrides.
+
+Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,--et elle le fut
+conformément aux désirs du colonel,--j'allai frapper à la porte du
+bureau de MM. Bédarrides.
+
+On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me voir, mais on le
+fut bien plus encore quand j'eus expliqué l'objet de ma visite.
+
+--Votre démission! s'écrièrent les deux frères en levant les bras au
+ciel, vous avez donné votre démission?
+
+Et ils me regardèrent avec étonnement comme si l'homme qui donne sa
+démission était une curiosité ou un monstre.
+
+--Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, qu'on ne peut
+pas fusiller les gens dont on partage les opinions.
+
+Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent ma demande
+avec toute la bienveillance que j'étais certain de rencontrer en eux.
+
+La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait m'employer, car,
+après m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la
+navigation, ils s'étaient bien vite convaincus que j'étais, sur ces
+sujets, d'une ignorance honteuse.
+
+--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne
+serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme
+simple commis à 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.
+
+--Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour commencer.
+
+--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons,
+Barthélemy, donne-moi une idée?
+
+--Je te fais la même demande, Honoré.
+
+J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens s'ingéniant à me
+venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas.
+
+Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon fonds était, hélas!
+celui de tout le monde; tout à coup, dans la conversation, je dis que
+j'écrivais et parlais l'espagnol comme le français.
+
+--Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes sauvés; nous
+avons des affaires considérables avec l'Amérique espagnole; vous ferez
+la correspondance.
+
+Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la correspondance
+avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le Mexique.
+
+
+
+XXXIX
+
+L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules prudents de mon
+colonel, m'avait amené à entretenir une correspondance active avec le
+général Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui
+avais écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je lui
+avais envoyé une seconde lettre.
+
+Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le papier blanc
+et considère le travail de la correspondance comme une annexe du
+ménage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait chargé
+Clotilde de me répondre.
+
+Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger bien des pensées
+qui n'avaient aucun rapport avec ma démission, mais qui nous touchaient
+personnellement, nous et notre amour.
+
+J'avais été assez gauche dans cette conversation par à peu près;
+Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables qualités; elle avait
+un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation
+sans les exprimer directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre
+d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent été
+absolument incompréhensibles et qui, pour moi, étaient délicieuses;
+chaque mot était une promesse, chaque sous-entendu une caresse.
+
+Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bédarrides, je
+lui écrivis cette bonne nouvelle, car elle était alors à Toulon avec son
+père, et, à ma lettre, elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.
+
+Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable raison qui
+m'avait fait rester à Marseille, elle insistait surtout dans sa réponse
+sur cette raison, se montrant heureuse pour son père et pour elle d'une
+détermination qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus
+elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq mois,
+marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux était des souvenirs
+d'amour.
+
+Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je
+commençai cette vie nouvelle si différente de celle pour laquelle je
+m'étais préparé.
+
+Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; aucun des
+châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois dans mes heures de
+rêverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amitiés
+étaient brisées, et cela était dur et cruel.
+
+Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, je n'étais pas
+englouti: une espérance me restait pour me guider et me donner la force
+de lutter; si j'avais le courage persévérant, si je ne m'abandonnais
+pas, un jour peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la
+main qui se tendait vers moi; la distance était longue, les fatigues
+seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas perdu dans la nuit noire
+sur la mer immense; j'avais devant les yeux une étoile radieuse,
+Clotilde.
+
+Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines propositions dont
+elle m'avait déjà touché quelques mots à mon arrivée à Marseille, me
+fut-il impossible d'y répondre dans le sens qu'elle désirait.
+
+Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et Marius se
+montraient tous d'une bonté exquise pour moi, et il n'était sorte
+d'attentions et de prévenances qu'ils ne me témoignassent. Avec une
+délicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils
+s'ingéniaient à me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si
+j'avais été leur fils.
+
+--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre père,
+disaient-ils; c'est à lui que nous devons d'être ce que nous sommes, et
+nous aimons à payer nos dettes.
+
+--Capital et intérêts.
+
+--Et intérêts des intérêts.
+
+Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, j'avais été
+invité à venir passer la journée à la villa, et si peu disposé que je
+fusse à paraître dans le monde, je n'avais pu refuser.
+
+Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à table on me plaça
+à côté d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, que Marius me dit
+être sa cousine, c'est-à-dire la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis
+pas grande attention à cette jeune fille, que je traitai comme une
+pensionnaire, ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à
+l'occasion des fêtes de Noël.
+
+Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides m'appela dans un petit
+salon, où nous nous trouvâmes seuls.
+
+--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.
+
+--La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune fille qui était à
+gauche?
+
+--La petite fille.
+
+--Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie dans deux ou
+trois ans.
+
+--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; elle sera
+l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et ma fille; et une héritière
+qui méritera attention.
+
+J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais ce mot m'éclaira
+et me montra le but où madame Bédarrides voulait me conduire: c'était la
+reprise de nos conversations d'autrefois.
+
+--Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques millions pour la
+demander en mariage.
+
+--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous
+sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres
+que nous savons reconnaître et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi
+elle ne deviendrait pas votre femme.
+
+--Moi, madame?
+
+--Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je caresse depuis
+longtemps de vous marier. Je vous en ai parlé lors de votre arrivée à
+Marseille, et si je ne vous ai point fait connaître Berthe à ce moment,
+c'est qu'elle était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à
+la faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le reprends
+aujourd'hui.
+
+--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils étaient alors.
+
+--Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; vous aviez un
+bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'était pas à
+votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitié étaient
+attachées; c'était à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme
+que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé notre estime pour
+vous. Vous voici maintenant dans notre maison.
+
+--Simple commis.
+
+--Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits commis que vous, et
+ce n'est pas nous qui pouvons avoir des préjugés contre les commis;
+d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Légion
+d'honneur, quand on a votre éducation, on n'est pas un commis ordinaire.
+Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû vous donner dans notre
+maison restera toujours le vôtre. Qui sait, vous pouvez prendre goût
+au commerce et arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre
+maison?
+
+--Ce n'est pas le goût qui me manquerait.
+
+--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantôme des
+difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés de ce genre et
+l'on trouve toujours de l'argent; c'est même ce qui se trouve le plus
+facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon
+projet et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère
+commencent à être fatigués des affaires; ils seraient heureux de
+pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce
+reviendra à Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et
+nous verrions avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé
+était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que
+mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient
+merveilleusement. N'est-ce point votre avis?
+
+J'étais vivement touché de cette proposition, car ce n'était plus un
+projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent à en faire dans
+le monde pour le plaisir de bâtir des romans avec un dénoûment réel.
+C'était un projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à la
+conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage de Léon et de Léonie.»
+Il ne s'agissait plus d'une jeune fille à laquelle on cherchait un mari;
+il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.
+
+A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'était pas
+possible de répondre par une défaite polie ou par des paroles vagues, il
+fallait la franchise et la sincérité.
+
+--Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez pas à un ingrat et
+que jamais je n'oublierai le témoignage d'amitié que vous venez de me
+donner. Vous avez eu pour moi la générosité d'une mère.
+
+--Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce
+sentiment maternel qui m'a inspiré mon idée.
+
+--C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de gratitude, et c'est lui
+qui me désole si profondément en ce moment.
+
+--Je vous désole? et pourquoi donc?
+
+--Parce que je ne puis accepter.
+
+--Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent fâché.
+
+--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui est charmante,
+ni de votre famille à laquelle je serais heureux d'être uni par des
+liens plus étroits que ceux de l'amitié et de la reconnaissance; mais je
+ne suis pas libre.
+
+--Vous aimez quelqu'un?
+
+--Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme un jour.
+
+Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle
+garda le silence; elle était blessée de ma réponse et évidemment elle
+s'efforçait de ne pas laisser paraître ce qui se passait en elle. Pour
+moi, embarrassé, je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et
+je la suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte elle
+s'arrêta:
+
+--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, seulement je vous
+promets que le jour où mon mariage sera décidé, vous serez la première
+personne à qui j'en parlerai.
+
+--Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.
+
+--Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous entrâmes dans le
+grand salon où tout le monde était réuni, j'allais aller vous déranger.
+
+Puis s'adressant à sa femme:
+
+--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper
+sa préfecture: il a reçu sa nomination il y a deux heures.
+
+--Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une surprise qu'elle ne sut
+pas cacher.
+
+A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi qu'elle ne l'avait
+été elle-même, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination
+de préfet, était cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon
+retour de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon «la
+grève des honnêtes gens.» Comme il avait prêché «sa grève» dans tous les
+salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi
+le coup d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.
+
+--Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne sera jamais plus grande
+que n'a été la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de préfet, et
+mon premier mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
+plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et puisque la France
+vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas
+avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept
+millions d'électeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la
+pratique des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement
+qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que
+j'appellerai «le rempart des honnêtes gens» pour le maintenir dans la
+bonne voie.
+
+Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec une voix que la
+conviction rendait vibrante, «ce rempart des honnêtes gens» fit le tour
+du salon pour recevoir les félicitations dues à son abnégation.
+
+Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper à l'étreinte de
+sa poignée de main, mais il vint m'y rejoindre.
+
+--Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et de votre part,
+je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donné votre
+démission. Aussi je veux vous expliquer le véritable motif de mon
+acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; car,
+pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le droit est le droit; s'il
+en était autrement, ce serait à quitter la société. Mais les femmes, les
+femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices
+qu'elles imposent à notre conscience.
+
+
+
+XL
+
+Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea pendant
+plusieurs semaines. Enfin je reçus une lettre qui m'apprenait leur
+retour à Cassis et m'invitait à venir passer une journée avec eux.
+
+J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma liberté
+d'autrefois, mes journées étaient prises à mon bureau depuis huit heures
+du matin jusqu'à sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que
+de mes seuls dimanches.
+
+Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception de cette lettre
+ou plutôt le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le
+soir, à quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir
+après mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon cheval et
+c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y avait pas là de quoi
+m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne
+pour les rêveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la
+fantaisie de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs
+m'était propice: la nuit était douce et la lune, dans son premier
+croissant, éclairait de sa pâle lumière un ciel bleu criblé d'étoiles,
+le silence mystérieux de la montagne déserte n'était troublé que par
+le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
+chemin.
+
+J'allai frapper à la porte de la _Croix-Blanche_, et, après une station
+assez longue, la servante, endormie comme à l'ordinaire, vint m'ouvrir.
+Je ne me rappelle pas avoir passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un
+long rêve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans
+une délicieuse féerie.
+
+Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment du déjeuner; mais,
+rendu prudent par l'espoir même de mon amour, je m'imposai le devoir de
+ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le général qu'à une heure
+convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; elle me
+saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait bien moyen de
+me récompenser de cette attente irritante.
+
+Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la sonnette du général.
+
+Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au coeur; assis près
+du général mais tourné vers Clotilde, à laquelle il s'adressait, se
+tenait M. de Solignac.
+
+Comme je restais immobile, le général me tendit la main.
+
+--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour
+vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me
+paraissent inutiles, mais qu'on croit nécessaires.
+
+--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant de deux pas, c'est
+moi qui tiens à vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montré
+envers vous trop de vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes
+vifs regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles vont
+souvent au delà de la volonté. Chacun de notre côté nous obéissions à
+notre devoir, là est notre excuse.
+
+Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'étais
+loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixés sur les miens, et
+l'expression de son regard n'était pas douteuse, je devais tendre la
+main à M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.
+
+--Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes gens, dit le général,
+il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien à voir dans cette
+affaire, où vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.
+
+Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et littéralement
+avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de
+Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme
+irrésistible, tout mon être se révolta dans une horripilation nerveuse,
+comme à un attouchement immonde.
+
+Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et m'inclinai vers
+elle.
+
+--Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.
+
+--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me
+brûlèrent.
+
+Toute la journée fut employée à chercher l'occasion de me trouver seul
+un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parût se prêter à mon désir,
+il nous fut impossible de rencontrer ce tête-à-tête.
+
+Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos arrangements, et,
+jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.
+
+Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par cette continuelle
+surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde
+veillait sur ma colère, et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la
+raison.
+
+Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir sans avoir pu
+lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela
+près d'elle.
+
+--Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, à l'abbé Peyreuc
+et à son père, j'ai deux mots à dire à M. de Saint-Nérée; c'est un
+secret que vous ne devez pas connaître.
+
+--Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.
+
+--Non, un secret de grande fille.
+
+Et, m'attirant dans un angle du salon:
+
+--Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici c'est
+impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en écoutant ce que je
+vais vous dire. Trouvez-vous après-demain matin au cabanon; arrivez la
+nuit par les bois, et faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous
+cacherez dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne suis pas
+arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes
+lettres.
+
+--Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est longue.
+
+--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous êtes
+curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter si vous voulez; il n'y
+a de secret que pour mon père et M. de Solignac.
+
+--Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?
+
+Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une
+contenance.
+
+Je revins à Marseille profondément troublé, partagé entre l'angoisse
+et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystère et ces
+précautions? Pourquoi m'avoir demandé d'apporter ses lettres?
+
+Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de manière à
+arriver à Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du général
+bâti à la limite des grands bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle,
+je devais traverser le village.
+
+J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune était
+couchée depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse;
+quelques chiens, éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux
+roulants, me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se
+répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans
+le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.
+
+A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière grinçant sur
+ses gonds rouillés. C'était Clotilde. Elle vint droit au hangar.
+
+Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps
+je la tins serrée, embrassée, sans échanger une parole; nos coeurs, nos
+regards se parlaient.
+
+Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant
+longuement:
+
+--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navrée.
+
+Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup
+mortel.
+
+--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai à
+vous apprendre est terrible.
+
+--Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est affreuse.
+
+--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous
+porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre,
+il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez
+entendre. Celles-là ne vous seront pas cruelles.
+
+En prononçant ces derniers mots son regard désolé s'attendrit.
+
+--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parlé de votre
+amour et jamais je ne vous ai répondu d'une façon précise. Si j'ai agi
+ainsi ce n'était point par prudence ou par duplicité; ce n'était pas non
+plus parce que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je voulais
+que mon aveu, je voulais que le mot «je vous aime» ne sortit point des
+lèvres de la jeune fille, mais fût dit par la femme à son mari.
+
+--Chère Clotilde, cher ange!
+
+--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, plus justement,
+c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe maintenant dans cette
+heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la
+femme.
+
+--Clotilde, mon Dieu!
+
+--Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront
+toujours au-dessous de l'épouvantable vérité; votre femme, je ne pourrai
+l'être jamais, car je vais devenir celle d'un autre.
+
+Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses mains. Pour moi,
+immobile devant elle, je restai partagé entre la douleur la plus atroce
+que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.
+
+Après un certain temps, elle reprit:
+
+--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de
+votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.
+
+Je baissai les yeux.
+
+--Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution qui vous a été
+terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hésité, et vous
+vous êtes sacrifié à votre devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de
+souffrir et de me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.
+
+A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur elle; mais elle ne
+recula point et ses yeux restèrent fixés sur les miens; mes mains levées
+pour l'étouffer s'abaissèrent; je retombai anéanti contre les roseaux.
+
+--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, non pour que je me
+justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce
+crime est possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et même ses
+affaires sont fort embarrassées; en ces derniers temps, on lui avait
+fait espérer que si les projets du prince réussissaient il serait nommé
+sénateur. Le sénat c'était pour lui la fortune et pour moi c'était
+l'indépendance; j'étais libre de devenir la femme de celui que j'aime;
+mais cette espérance ne se réalise pas: mon père ne sera pas sénateur,
+et M. de Solignac l'est ou plutôt il le sera dans quelques jours.
+Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y
+ait là-dessous quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis
+sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime
+pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.
+
+--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.
+
+--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon
+père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez
+refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas.
+Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car
+j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que
+serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il
+permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
+C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas
+sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir
+ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot
+que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.
+
+Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos
+baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et
+ses caresses se mêlèrent à mes caresses.
+
+Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus
+maîtres de nous.
+
+Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je
+l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je
+l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un
+souvenir déshonoré.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te
+regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.
+
+--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.
+
+Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes
+longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette
+étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai
+en courant.
+
+
+
+XLI
+
+Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre
+premier et notre dernier, je renonce à le dire.
+
+Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander un nouveau
+rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre ses lettres que j'avais
+gardées. Et alors, profitant de son émotion et de son trouble, je ferais
+d'elle ma maîtresse. Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les
+provoquerais, et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen ou
+par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa résistance. Une fois
+qu'elle se serait donnée à moi, elle n'épouserait pas ce Solignac, et si
+malgré cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits
+à faire valoir.
+
+Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai même à M. Bédarrides
+aîné de m'envoyer au Pérou. Malgré mes prières, il ne voulut pas me
+laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec
+inquiétude, cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu fou.
+
+Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se souviennent pas
+et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être ce rêve est-il douloureux,
+mais il me semble qu'il ne peut pas l'être autant que la réalité, alors
+que tout en nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour
+nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.
+
+Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'était là
+ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts mêmes que je faisais
+pour m'arracher à mon obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.
+
+Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué dans les premiers
+temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde,
+n'était pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'espérance
+d'aucune sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne
+parce que notre main nous obéit toujours; mais ma tête n'avait pas, par
+malheur, la docilité de mes doigts, et les traductions que j'apportais
+aux frères Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me
+reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient de ce qui se
+passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient
+des raisons pour m'excuser: la mort de mon père, ma démission qui
+troublaient ma raison.
+
+M. de Solignac était devenu un personnage dont les journaux
+s'occupaient; un matin, en ouvrant le _Sémaphore_, pour y chercher un
+renseignement commercial, mes yeux furent attirés par son nom qui, au
+milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de feu. Je
+voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientôt,
+je le repris: un entrefilet annonçait le mariage de M. de Solignac,
+sénateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du général Martory.
+«Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations de
+l'Empire...» Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait
+dans mes mains comme une feuille secouée au bout d'une branche par une
+bourrasque.
+
+Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre écrite par le
+général lui-même. En deux lignes, il me demandait de venir à Cassis le
+dimanche suivant, afin de dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une
+communication importante» qu'on avait à me faire.
+
+Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri d'une lâcheté du coeur
+et je répondis qu'il m'était, à mon grand regret, impossible d'accepter
+cette invitation.
+
+Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un peu de tranquillité,
+au moins de tranquillité relative.
+
+Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma résolution, et
+pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir
+écouter cette communication; sans doute, c'était un moyen trouvé par
+Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette
+entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je céder
+sans lutter jusqu'au bout?
+
+Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au
+haut de la côte, à l'endroit où la vue embrasse tout le village dans
+son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je
+m'arrêtai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier
+de roc.
+
+Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la mer, et par-dessus
+le toit des maisons émergeait le grand platane que j'avais aperçu tout
+d'abord quand j'étais venu la première fois à Cassis. Comme ce temps
+était loin!
+
+Une petite colonne de fumée blanche montait dans les branches dénudées
+du platane et me marquait la place précise de sa maison. Elle était là,
+et peut-être elle pensait à moi, peut-être m'attendait-elle.
+
+Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle. Je ne pourrais
+lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que
+je l'aimais, que je souffrais. Et après? Si la pensée de cet amour et de
+ces souffrances ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes,
+mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arrière.
+
+Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle
+voulait bien le dire; sans doute, elle n'eût jamais épousé M. de
+Solignac, simple commandant, mais le sénateur! Et bien des propos
+contre lesquels je m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des
+observations, bien des petits faits qui m'avaient blessé.
+
+Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne
+voulant pas m'exposer à retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai
+toutes ses lettres dans un volume que je remis à la voiture de Cassis.
+Ainsi, je n'aurais plus de prétexte pour vouloir la voir.
+
+Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy Bédarrides m'appela
+dans son bureau.
+
+--Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque temps, me dit-il,
+je n'ai point accepté cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller
+à Barcelone? Nous avons là une affaire embrouillée qui a besoin d'être
+traitée de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous
+en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage vous serait
+salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, après
+les épreuves que vous venez de traverser.
+
+Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille Bédarrides pendant
+la journée du dimanche. Les deux frères s'étaient plaints de mes
+erreurs; madame Bédarrides avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il
+savait, et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour me
+guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition de voyage, car
+on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillée un négociateur tel
+que moi.
+
+J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir, j'avais presque peur
+maintenant de m'éloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures après,
+je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone.
+
+Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais,
+à Barcelone, je reçus une lettre de M. Bédarrides qui m'envoyait à
+Alicante, d'Alicante on m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga,
+et de Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait six
+semaines que j'en étais parti.
+
+Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les frères
+Bédarrides espéraient; il avait occupé mon temps, il n'avait pas
+distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cessé une
+minute de penser à Clotilde et de la voir.
+
+Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de ne pas savoir le
+moment précis de son mariage et de n'être pas ainsi tenté de courir
+à Cassis, pour la voir à l'église mettre sa main dans celle de ce
+Solignac.
+
+Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre chose encore: une
+résolution, celle de quitter Marseille et d'aller à Paris.
+
+Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides, ils
+poussèrent les hauts cris.
+
+--Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais donc fou: ils
+étaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires;
+je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes
+appointements à la fin de l'année.
+
+Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler, et je leur
+expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce
+n'existant plus, je ne pouvais pas y rester.
+
+Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on se fatigue de
+s'occuper des gens qui refusent obstinément tout ce qu'on leur propose.
+Ce fut ce qui arriva avec les frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à
+mon malheureux sort, désolés de mon entêtement et regrettant de n'avoir
+pas le droit de me faire soigner par un médecin aliéniste.
+
+Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à Cassis: Clotilde
+était à Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas exposé à la
+rencontrer et je verrais au moins son père: nous parlerions d'elle.
+
+Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la maison du général
+était la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs
+à toutes les fenêtres, et les ferrures de la porte, frottées chaque
+matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre.
+
+Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures
+rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je me rougis les mains.
+Comme on ne me répondait point et que la porte était entrebâillée,
+j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de propreté, était dans
+le même état de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des
+souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts d'une couche
+de poussière pelucheuse étaient accrochés contre les murailles.
+
+J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé là, j'entendis
+des éclats de voix dans le jardin et je vis le général, un fusil de
+munition à la main, faisant faire l'exercice à un grand paysan de
+dix-huit à dix-neuf ans.
+
+--Au commandement: «Portez, arme!» criait le général, vous saisissez
+vivement votre arme: une, deusse.
+
+Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur
+sergent instructeur. Mais à ce moment il m'aperçut, et venant vivement à
+moi, il me prit les deux mains.
+
+--Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons
+déjeuner ensemble, si toutefois il y a à manger, car maintenant ce
+n'est plus comme autrefois. J'ai remplacé ma vieille servante par ce
+garçon-là, à qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est
+pas fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.
+
+Nous nous mîmes à table.
+
+--Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, d'avoir une
+honnête figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui
+n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le
+mariage de Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours
+seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage fait, monsieur mon
+gendre a trouvé que je le gênerais moins à Cassis et on m'a abandonné;
+c'est un homme de volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux
+vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui
+serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris et un vieux bonhomme
+comme moi n'est pas amusant à traîner.
+
+Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette séparation
+l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.
+
+Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme à
+l'ordinaire, pendant que je me promènerais dans le jardin, mais il
+secoua tristement la tête.
+
+--C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus
+de musique puisque la musicienne est partie.
+
+--Si je la remplaçais aujourd'hui?
+
+Je me mis au piano et lui chantai:
+
+ Elle aime à rire, elle aime à boire.
+
+Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis contre mes émotions.
+
+Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le
+général qui pleurait.
+
+--Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre comme vous qu'il
+m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons
+ensemble, nous jouerons aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la
+campagne d'Égypte et celle de Russie.
+
+--Hélas! je pars ce soir pour Paris.
+
+--Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop
+longtemps sur la terre.
+
+Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis pour Paris.
+
+
+
+XLII
+
+Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant
+pas de métier aux mains.
+
+Que faire, non pour me créer une position ou pour me gagner une fortune,
+mais pour vivre honnêtement et librement?
+
+On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant «l'Annuaire», et
+qui, rêvant haut dans le café où il s'est endormi, demande «l'Annuaire».
+Jusqu'à un certain point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit
+continuellement avec la préoccupation et le souci de son avancement. En
+dehors de l'armée et de son régiment, il ne voit rien et ne s'intéresse
+à rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en même temps il faut
+dire qu'il ne peut pas en être autrement.
+
+On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans
+foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles
+qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se résigne à tous
+ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en
+ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la
+carrière dans laquelle on est entré, et le but qu'on propose à son
+activité et à son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut
+être capitaine; colonel, on veut être général; c'est un devoir qu'on
+accomplit, un droit qu'on poursuit.
+
+Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un âge où il doit
+travailler encore, est un déclassé. Il en est de lui comme du prêtre qui
+sort du clergé. Il n'y a rien à faire ni pour l'un ni pour l'autre dans
+la société; le monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins,
+pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des moeurs, à des
+usages, à des idées qui ne sont pas les leurs. Partout gênés, ils sont
+partout gênants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitié on les
+pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, et
+comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils
+piétinent sur place... et surtout sans place.
+
+C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard
+aurait tout à coup posé au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne:
+ces gens qui l'entourent, courant à leurs affaires ou à leurs
+plaisirs, l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde une
+fourmilière.
+
+En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes
+pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir sur ce sujet; c'est un
+roman de Balzac: _Un ménage de garçon_. Le héros ou plus justement le
+principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des
+héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le principal personnage
+de ce roman est un officier qui, après Waterloo, rentre dans la vie
+sociale.
+
+Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspéré par les
+déceptions de la défaite, corrompu par les autres autant que par sa
+propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rêver
+du soudard et du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service de
+«crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il
+l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de débauche. Ses amis, il les
+trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils
+sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses
+enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou
+bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un jour un
+Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire serait de me brûler
+tout de suite la cervelle.
+
+J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si je ne l'ai
+point encore mise à exécution, c'est que rien ne presse; je ne suis
+point à bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin à
+parcourir avant d'arriver à la pente sur laquelle glissent les Brideau.
+
+Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler les affaires de mon
+père, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce règlement a été des
+plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux,
+car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient des
+souvenirs.
+
+J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux
+petites chambres que j'occupe au cinquième étage d'une maison de la rue
+Blanche; mais l'appartement de mon père était assez grand, tandis que
+le mien est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû me
+débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. La place se paye
+cher à Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un
+loyer lourd; les cinq cents francs que coûte le mien me sont déjà assez
+difficiles à payer.
+
+Cet emménagement a occupé mes premières semaines de séjour à Paris; et
+comme je ne m'y suis point pressé, il a duré assez longtemps. J'avais du
+plaisir à revoir les gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui
+me rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble. J'avais
+du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page je retrouvais ses
+annotations et ses coups de crayon.
+
+Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me
+permettait de ne point aborder franchement la grande difficulté de ma
+vie.
+
+--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.
+
+Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et
+où il fallut bien se décider à prendre un parti.
+
+Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père, toutes charges
+et dettes payées, il me restait un capital de quatre mille francs,
+c'est-à-dire de quoi vivre pendant deux ans avec économie. Il fallait
+donc qu'avant deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit
+cents francs par an.
+
+Comment et à quoi?
+
+Un seul moyen se présentait: accepter une place de commis, si j'en
+trouvais une. J'écrivais assez proprement et je comptais assez vite
+pour oser demander un emploi qui, pour être rempli convenablement,
+n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.
+
+Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de ce genre.
+
+Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continué des relations
+d'amitié depuis le collège se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin
+Taupenot, le grand éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père;
+il pourrait sans doute me trouver la place que je désirais, soit dans sa
+maison, soit chez un de ses confrères. Je l'allai trouver.
+
+En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des
+exclamations de surprise comme les frères Bédarrides lorsque je leur
+avais demandé à entrer dans leurs bureaux.
+
+--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas.
+
+--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai
+pas de métier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu
+le travail déshonorant?
+
+--Certes non.
+
+--Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas une vocation
+irrésistible qui m'oblige à être commis. En donnant ma démission de
+capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur
+d'être employé dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et
+tous mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai su que
+la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû faire ce que ma
+conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultés,
+et je m'adresse à ton amitié.
+
+--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi
+te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitué à une
+certaine indépendance d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu
+rester enfermé dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans
+distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra fastidieux et qui le
+sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron ou un jardinier n'est pas plus
+heureux qu'un commis qui toute la journée demeure penché sur son bureau
+à faire des chiffres?
+
+--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser
+un jardin, tandis que je sais faire des chiffres.
+
+--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible qu'un homme
+de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à cheval, le sabre à la main,
+puisse tout à coup remplacer son sabre par une plume et vivre enfermé
+dans un bureau.
+
+--Il le faut cependant.
+
+--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier
+à ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais
+t'épargner ces souffrances.
+
+--Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement mes 1,500 francs,
+dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas.
+
+--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et
+pour nos manuels?
+
+--C'est toujours une plume que tu me proposes.
+
+--Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu ne serais pas
+enfermé dans un bureau, tu aurais ta liberté et tu pourrais facilement
+gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze
+cents francs par an.
+
+--Je ne sais pas écrire.
+
+--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de
+littéraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment
+ta naïveté pour me faire cette réponse. Nous avons des traités
+d'agriculture qui se vendent ma foi très-bien, et qui ont été écrits par
+des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de blé
+d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre,
+et tu peux en augmenter le nombre déjà considérable sans déshonneur.
+
+--J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie dans le
+Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Écrire une lettre,
+raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et
+bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'écrire pour oser me faire
+imprimer.
+
+--Tu refuses, alors?
+
+--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire
+convenablement.
+
+--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer à l'idée
+que tu resterais impunément enfermé derrière ce grillage, à l'abri de
+ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais à
+la peine. Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon
+remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois croquis
+très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que
+tu as pour écrire.
+
+--Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.
+
+--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce côté nous avons
+chance d'arriver à un résultat. Nous préparons en ce moment un grand
+dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou
+six mille gravures représentant les armes, les costumes, les objets
+quelconques qui ont servi à la guerre chez tous les peuples depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre
+de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures
+artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne
+soit pas enlevé de _chic_ en sacrifiant tout à l'effet. L'effet n'est
+rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des gravures tirées
+d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le détail pour donner
+les points caractéristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais
+les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est
+nécessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans
+le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes
+premiers dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main qui
+te permettra de ne pas trop travailler.
+
+Évidemment cela était de beaucoup préférable au bureau. Je remerciai
+Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur
+de ce dictionnaire pour qu'il me guidât.
+
+Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon
+ignorance ni de mon inexpérience, et qui par ses conseils me facilita
+singulièrement mes premiers pas.
+
+
+
+XLIII
+
+S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste, c'est croire
+qu'on continue un rêve commencé.
+
+Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est vrai que je suis bien
+peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis
+jusqu'à un certain point par le travail, par les habitudes et par les
+relations.
+
+Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon logement est le seul
+qui ne soit pas occupé par des peintres. Les hasards de la vie porte à
+porte ont établi des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu il
+en est résulté pour nous une sorte de camaraderie et d'amitié.
+
+Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une réputation, mais des
+jeunes gens qui m'ont reçu parmi eux avec la confiance et la facilité de
+la jeunesse.
+
+Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma décoration et ma
+tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils
+ont reconnu petit à petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en
+avais l'air.
+
+Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le déjeuner que
+mon concierge me monte. Par là il ne faut pas entendre que je
+vais m'attabler dans une salle à manger où mon couvert serait mis
+régulièrement.
+
+Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos habitudes, car les
+uns et les autres nous sommes à peu près égaux devant la fortune.
+S'ils ont déjà du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de
+notoriété et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent
+mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du
+métier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je
+n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilité; Je ne
+sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin d'un coup, je me lève
+dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je
+vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement
+qui m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse, celui-là
+en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance pas. D'un autre
+côté j'ai des scrupules et des exigences qui m'entraînent dans d'autres
+lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin
+qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par
+là surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son
+plaisir, et non un ouvrier ou un véritable artiste. Le résultat de ce
+genre de travail est de rogner considérablement mes bénéfices et de les
+réduire au strict nécessaire.
+
+Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement servie;
+ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un
+morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui
+qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte à bon marché; le
+porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous.
+
+C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on
+se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi où je demande avis à
+mes camarades qui, pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un
+coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail
+et de réflexion.
+
+Puis après une demi-heure de repos et d'intimité, chacun rentre chez
+soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches
+nécessaires à mon travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.
+
+Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine
+(est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit où,
+moyennant la somme de vingt à vingt-trois sous, on donne un dîner
+composé d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners
+comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et animé est la pièce de
+résistance; on pense à ce qui se dit et non à ce qu'on mange.
+
+Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est
+dans ma chambre qu'on se réunit, car j'ai un luxe de chaises et de
+meubles pour s'étendre que mes voisins ne possèdent pas.
+
+On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous
+occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un
+livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien
+suivent paresseusement les spirales de leur fumée. A onze heures on se
+sépare, pour recommencer le lendemain.
+
+Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans le monde;
+nous sommes préservés de ces distractions coûteuses par des raisons
+toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obéit
+discrètement.
+
+Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans l'avenir: plus tard,
+quand on sera quelqu'un.
+
+Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car
+je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour
+me guider; je ne serai jamais quelqu'un.
+
+Et Clotilde?
+
+Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours
+le présent. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que
+Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour
+suivre Clotilde à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent,
+agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre
+pages sans rien dire, et mettent leur pensée dans le dernier mot de leur
+lettre.
+
+Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours.
+
+Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé à le
+reconnaître; mais après, que puis-je à cela? Si la lâcheté du coeur est
+honteuse, c'est un malheur pour moi.
+
+Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde; cela j'en
+conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de
+Solignac, je devais la regarder avec mépris, lui lancer un coup d'oeil
+qui l'eût fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse
+et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui était
+convenable et correct.
+
+C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable ayant le respect
+de soi-même et des convenances. Puis, si cet homme bien équilibré eût
+souffert de cet abandon, il eût probablement aimé une autre femme; car
+il est universellement reconnu que le meilleur remède pour guérir un
+amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espèce de vaccination
+opère presque toujours des cures remarquables.
+
+Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles précises de cette
+sage méthode. Après avoir donné mon coeur à Clotilde, je ne l'ai point
+repris pour le porter à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de
+l'aimer, plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est
+des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore
+que le bonheur.
+
+Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être vrai, et je ne dis
+pas qu'elle méritât ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos
+sentiments se règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire
+ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce
+qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualités comme
+ses défauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je
+ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous,
+de quelques misérables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les
+passionnés.
+
+Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti à épouser un homme
+qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais
+aimer; car cet homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est pas
+beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.
+
+Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela ferait-il que je ne
+l'aimerais plus? Hélas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil
+froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son
+crime à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans
+lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai, c'est sa trahison qui pâlit
+et s'éteint devant le rayonnement de ces jours heureux.
+
+Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un être qui s'est développé
+sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonné,
+ne peut pas mourir.
+
+C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette heure, qui me dirige
+et qui m'inspire; c'est lui qui a imposé silence à mon orgueil, à ma
+dignité et à ma raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent,
+je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a
+toujours le dernier mot.
+
+--Clotilde s'est donnée à un autre.
+
+--Après?
+
+--Elle est méprisable.
+
+--Après?
+
+--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser à elle.
+
+--Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire «Je
+veux» si la réalité est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir;
+aujourd'hui ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites, mais
+c'est la passion qui te mène et je suis ton maître. Tu veux te détacher
+de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie
+à elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu
+donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est
+Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas mourir; c'est ma mère,
+et je veux vivre par elle.
+
+Je l'aime donc toujours.
+
+Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.
+
+C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche
+qui me permet de voir les fenêtres de son hôtel, et souvent même de
+l'apercevoir alors qu'elle se promène dans son jardin.
+
+L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans
+la rue Moncey, et comme ma maison forme le côté de l'angle opposé au
+sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur
+son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux
+sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma
+maison.
+
+Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé que dans le
+pourtour de l'allée circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai
+disposé avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe;
+ma fenêtre ouverte, j'entends même le murmure confus des voix et
+toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit
+bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter.
+
+Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.
+
+Pense-t-elle à moi?
+
+Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près d'elle me
+suffit.
+
+Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins simple seulement
+dans sa toilette, qui est celle d'une femme à la mode.
+
+Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en juge par les
+visites qui se succèdent chez elle le mercredi, qui est son jour de
+réception.
+
+A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle, tous ses autres
+jours sont pris par les plaisirs du monde: les dîners, les soirées, le
+théâtre. Et bien promptement je suis arrivé à deviner, par le mouvement
+des lumières dans la nuit, d'où elle revient.
+
+Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi ce qu'est sa vie,
+et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait.
+
+La première fois qu'elle est descendue dans son jardin, où elle s'est
+longtemps promenée seule en tournant sur elle-même comme si elle
+réfléchissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom.
+Mais ce n'a été qu'un éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé
+mon esprit.
+
+Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près d'elle. Je la
+vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était certes pas là ce que
+j'avais espéré, mais c'est ce qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu--la
+fatalité.
+
+
+
+XLIV
+
+Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être assidu à mon
+travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient
+devant leur chevalet, et une courte promenade après dîner, une flânerie
+d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; on
+descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte,
+en s'arrêtant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout
+était dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.
+
+Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active,
+en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermée ne
+pouvait contenter. Assurément, si j'avais dû rester dans un bureau,
+comme j'en avais été menacé un moment, je serais mort à la peine,
+asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une
+locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancée à grande
+vitesse. J'étouffais dans mon logement encombré de meubles, comme un
+oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal,
+j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des
+charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquième étage, et
+volontiers j'aurais été m'offrir pour frotter les appartements de la
+maison, afin de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais
+le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble
+indispensable à la conservation de mon chapeau; mais cette arme
+bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'était la fatigue
+que je cherchais, c'était beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour
+dépenser ma force et brûler mon sang.
+
+Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes
+sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.
+
+La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait
+jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur de la sève et des giroflées
+me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant,
+venant, tourbillonnant sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je
+piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. J'avais
+beau m'appliquer au travail, des mouvements de révolte me faisaient
+jeter mon crayon, et alors je m'étirais les bras en bâillant d'une façon
+grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,
+l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais été me
+promener à quatre pattes dans les prés et brouter l'herbe nouvelle.
+
+J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre
+propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux désordres qui se
+produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remédier
+facilement. Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la
+suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les
+coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital avec les camarades; mais
+à Paris être malade parce que les merles chantent et que les feuilles
+bourgeonnent, c'est trop bête.
+
+Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement ri au nez, ou,
+ce qui est tout aussi probable, m'eût interrogé sérieusement, ce qui
+m'eût fait rire moi-même, je résolus d'apporter un remède à cet état
+ridicule.
+
+Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la santé, je
+cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant
+de la Bibliothèque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide
+de deux à trois heures.
+
+Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, je
+marchais raisonnablement, de manière à ne pas attirer sur mes talons
+les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagné le bois de
+Boulogne dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique et je
+me donnais une _suée_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.
+
+Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer dans le bois de
+Boulogne où jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est à
+croire que les gens à équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et
+que maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner
+le temps perdu. De quatre à six heures, les Champs-Élysées sont
+véritablement encombrés et Paris prend là une physionomie nouvelle. Il
+y a trois mois que le coup d'État est accompli et maintenant que «les
+mauvaises passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il y a une
+explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caractéristique et
+qui mériterait d'être étudié par un moraliste.
+
+Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié
+Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assumé sur sa
+tête cette terrible responsabilité qui a assuré au pays une sécurité
+momentanée, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la
+fortune. Le nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se
+résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement
+qui s'est établi en décembre donne satisfaction à ces deux besoins.
+C'est là ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de
+ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.
+
+La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, qu'on attendait
+depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un
+développement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les
+affaires.
+
+Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le
+tourbillon et réfléchissent tristement.
+
+Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre a
+écrasé toute une génération.
+
+Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons;
+nous serons l'abstention.
+
+En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on se sent au coeur
+le courage et l'activité? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu
+être quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.
+
+Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et
+si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'âge aura rendu
+nos mains débiles.
+
+Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls resterons noyés
+dans une époque de transition, subissant la fatalité.
+
+Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent
+mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre
+disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les
+yeux, plus je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu des
+bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, et, au lieu de
+regarder les aubépines qui commencent à fleurir, de respirer l'odeur des
+violettes qui bleuissent les clairières, d'écouter les fauvettes et les
+rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir
+par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui,
+aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.
+
+Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps à ce moment
+déserte, j'entendis derrière moi le trot de deux chevaux qui arrivaient
+grand train. Machinalement je me retournai et à une petite distance
+j'aperçus un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un
+Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes de sang.
+
+En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. Je reculai
+contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les
+chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois
+réduit maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas moins
+conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce goût qui m'a fait
+choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades;
+j'ai chance d'y voir de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent
+monter.
+
+J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupé ni ceux
+qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tête de femme se tourna de
+mon côté.
+
+Clotilde!
+
+Elle me fit signe de la main.
+
+Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne compris pas ce
+qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement ce qu'il y avait de
+certain dans ce signe.
+
+J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le coupé qui
+s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses
+chevaux comme pour les arrêter. Je ne me trompais point. La voiture
+s'arrêta, la portière s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se
+dirigea vers moi.
+
+Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu très-bien
+conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon côté, je reculai
+instinctivement de deux pas et je pensai à me jeter dans le fourré:
+j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur
+de moi.
+
+Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon dessein; elle
+s'était avancée rapidement, et j'étais déjà sous le charme de son
+regard; à mon tour j'allai vers elle, irrésistiblement attiré.
+
+--Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand
+êtes-vous à Paris?
+
+--Depuis le mois de mars.
+
+Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux mains en me
+regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans
+pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:
+
+--Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me voir!
+
+--Moi, chez vous, chez M. de Solignac?
+
+--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublié le passé?
+
+--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est
+impossible d'aller maintenant chez vous.
+
+--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est
+de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous
+qu'à la suite de plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la
+crainte de ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je vous ai
+assuré que rien ne devait altérer notre amitié; ne voulez-vous pas venir
+chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si désireux de
+venir chez mon père?
+
+--Pouvez-vous comparer le présent au passé!
+
+--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'était imposé!
+
+--Par qui? Votre père souffre de ce mariage.
+
+--Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert encore s'il ne
+s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti à devenir la femme
+de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon père
+serait ce qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps
+vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M.
+de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules
+dont j'ai à souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je
+vous ai dit et reconduisez-moi à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre
+bras?
+
+Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me
+manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son côté.
+
+--Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez plus me voir?
+
+C'en était trop.
+
+--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; vous croyez cela;
+eh bien! écoutez et ne vous en prenez qu'à vous de ce que vous allez
+entendre. Hier, vous avez été aux Italiens et vous êtes rentrée chez
+vous à onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été
+en soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous vous êtes
+promenée pendant une heure dans votre jardin, de dix à onze heures; vous
+aviez pour robe un peignoir gris-perle.
+
+--Comment savez-vous...
+
+--Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures jusqu'à sept. Et
+maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je
+le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un
+appartement dont les fenêtres ouvrent sur votre hôtel.
+
+Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais installé rue
+Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour.
+Nous nous étions arrêtés, et elle m'écoutait les yeux fixés sur les
+miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.
+
+Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.
+
+--Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais puisque vous
+connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.
+
+Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement serré la main,
+elle monta dans son coupé qui partit rapidement, tandis que je restais
+immobile sur la route, la suivant des yeux.
+
+
+
+XLV
+
+Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un rêve.
+
+Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et maintenant je
+n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde comme je l'avais voulu.
+Mon amour discret était fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais
+pas dû révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais laissé
+entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.
+
+Les choses telles qu'elles venaient de se passer me créaient une
+situation qui bien certainement ne tarderait pas à devenir insoutenable
+ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.
+
+Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me croyait en Espagne,
+j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre à
+distance; son apparition dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à
+sa fenêtre au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant me
+serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions platoniques? Est-ce
+que cent fois je n'avais été obligé de me rejeter en arrière pour ne pas
+lui crier: Je suis là, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait
+maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses
+fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force de résister
+à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette
+résistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?
+
+Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas dit un mot de
+mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais
+encore et que, malgré sa trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De
+cet aveu tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même pas
+inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait été le même que celui
+par lequel elle m'avait abordé, une invitation à l'aller voir chez elle.
+
+Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait
+reprendre comme autrefois. Nous avions été séparés par la force des
+circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie où elle
+avait été interrompue, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.
+
+Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans
+leur vie ce qui les gêne et vouloir que par une convention tacite on
+considère comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des
+faits qui vous ont écrasé.--«Je suis mariée, c'est vrai, mais qu'importe
+mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage,
+il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions
+plaisir autrefois à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes
+journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc
+oublié? moi je me souviens toujours.»
+
+Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, telle était la
+traduction fidèle de notre entretien dans ce langage mystérieux où les
+regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les
+sourires ont bien plus d'importance que les mots, où la musique est
+tout, où les paroles ne sont que peu de chose.
+
+Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je
+l'aimais.
+
+Que résulterait-il de cette réunion?
+
+La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait à mon
+amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle céderait, et
+alors je ferais de ma propre main des blessures à mon amour, qui, pour
+être autres, ne seraient pas moins douloureuses.
+
+Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser
+croire que le précepte «Tu ne désireras pas la femme de ton prochain,»
+tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes désirs ou de tuer
+mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du
+tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui même a contre lui
+dans cette circonstance particulière d'être mon ennemi et non mon ami.
+Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection légale dont le
+Code l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.
+
+Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale
+sociale.
+
+Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille Bédarrides et me suis
+pris à l'aimer, je ne savais qui elle était: femme ou jeune fille. Quand
+je me suis inquiété de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée
+et que M. de Solignac était son mari, cela très-probablement n'eût
+pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de l'aimer, malgré son
+mariage, malgré son mari, et très-probablement aussi j'aurais essayé de
+me faire aimer d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa
+maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où je serais
+devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais été l'homme le plus
+heureux du monde. En se donnant à moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans
+mon coeur y eût monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les
+vertus de la femme passionnée qui cède à son amour et à son amant.
+
+Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. Celle que je
+me suis pris à aimer si passionnément n'était point une femme, c'était
+une jeune fille, c'était Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer,
+pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand jour,
+honnêtement, franchement.
+
+C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, il a gardé le
+caractère de pureté qu'il tenait de sa naissance.
+
+Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu à la parer
+de toutes les qualités qu'on rêve chez celle qui sera la compagne de
+notre vie et la mère de nos enfants.
+
+Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait,
+nous étions pleinement heureux.
+
+Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une grâce nouvelle,
+une perfection à la statue de marbre blanc que de mes propres mains
+j'avais créée dans mon coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que
+de la réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue
+existait, la sainte, la madone.
+
+Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que j'avais espéré qui se
+réalisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de
+Solignac.
+
+Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc terrible, ne
+brisa point l'idole cependant: au lieu d'être la statue de l'espérance
+elle fut celle du souvenir.
+
+Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. Maintenant
+vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piédestal? Sur le
+marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif
+de la femme amoureuse?
+
+Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, ce ne sera point
+pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y
+descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les
+autres.
+
+Et c'est cette jeune fille que j'aime.
+
+Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et
+comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, comme elle est toujours
+belle et séduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se présente.
+C'est toujours la même femme.
+
+Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or,
+c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs,
+mes rêves, mes espérances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les
+souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma
+maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.
+
+Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles
+dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.
+
+Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?
+
+Dans la même heure, dans la même minute, je disais oui et je disais non,
+ne sachant à quoi me résoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force
+de m'en tenir à la résolution que je prendrais.
+
+Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à ne pas y aller.
+Mais quand je la voyais dans son jardin où maintenant elle se promenait
+dix fois par jour les yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que
+je ne pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante qu'elle
+exerçait sur ma volonté.
+
+Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles angoisses les
+quatre jours qui nous séparaient de ce mercredi.
+
+Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant
+vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle
+remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un
+signe à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un appel?
+
+Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me
+décidai à aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me
+décidai à rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrivé
+sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue
+Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.
+
+Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que je ne l'étais.
+Cette irrésolution était misérable, ces alternatives de volonté et de
+faiblesse étaient le comble de la lâcheté. M'était-il donc impossible de
+savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?
+
+Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces
+indécisions, et toujours je m'étais déterminé franchement; la passion
+nous rend-elle lâche à ce point?
+
+Je passai une nuit affreuse.
+
+Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment
+elle avait compté sur ma visite. Comment allait-elle considérer cette
+absence? Une injure, une rupture.
+
+Alors, c'était fini.
+
+A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre moi-même.
+
+C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: j'avais boudé,
+voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et comme il était digne de mon
+amour!
+
+Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? Est-ce que
+j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé j'aurais pu résister à
+l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime
+véritablement peut écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion
+se comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas
+tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les mères sacrifient leurs
+enfants à leur amour, et moi j'avais sacrifié mon amour à mon rêve.
+J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?
+Insensé que j'étais!
+
+Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde
+n'avait pas paru dans son jardin à l'heure accoutumée et j'avais besoin
+de la voir.
+
+Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible
+de travailler, et je restai les yeux fixés sur le miroir qui me disait
+ce qui se passait dans l'hôtel Solignac. Mais rien ne se montra sur
+la glace qui réfléchissait seulement les allées vides et les fenêtres
+closes.
+
+Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.
+
+Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me sembla entendre
+le bruissement d'une robe à ma porte. Mes voisins recevaient à chaque
+instant la visite de leurs modèles; je ne prêtais pas grande attention
+à ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme
+n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.
+
+Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, je répondis:
+«Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.
+
+C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.
+
+J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai
+longuement dans mes bras. Mais elle se dégagea et me regardant avec un
+doux sourire:
+
+--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est
+Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi aujourd'hui ce que vous
+étiez autrefois?
+
+Je me relevai.
+
+
+
+XLVI
+
+J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; Clotilde, de son
+côté, ne paraissait pas désireuse d'engager l'entretien.
+
+Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face l'un de l'autre ne
+disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper,
+allait en augmentant.
+
+Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle vint à ma table
+de travail et regarda le dessin que j'avais esquissé. Puis elle examina
+les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de
+la pièce, elle arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.
+
+--Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez moi.
+
+En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon miroir dans lequel
+elle vit se refléter ses fenêtres.
+
+Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte allait
+amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la
+disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa
+glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit à sourire.
+
+--Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien délicat?
+
+--Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du procédé, ni à
+sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai pensé qu'à une chose, à une
+seule, vous voir. J'aurais été libre, je n'aurais pas eu besoin de
+ce moyen, je serais resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant
+l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est
+occupé, il faut que je travaille.
+
+--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma table.
+
+--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les
+gravures. Mais ne parlons pas de cela.
+
+--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifférente à
+ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis décidée
+à cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait
+bien que je vinsse chez vous.
+
+--Chère Clotilde....
+
+Mais elle m'arrêta.
+
+--J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, ne
+m'offrirez-vous pas un siège?
+
+Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise à côté
+d'elle:
+
+--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en
+Espagne, je vous retrouve à Paris; je vous croyais commerçant, je vous
+retrouve artiste; cela mérite quelques mots d'explication, il me semble.
+
+Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, de manière à
+ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habileté à effleurer
+les sujets les plus dangereux sans les attaquer sérieusement, avec
+sa légèreté de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse à
+atténuer ou à souligner du regard ce que ses lèvres avaient indiqué,
+elle pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite
+qu'elle s'était fixée.
+
+En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi à me conduire où
+il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions pas dans des circonstances
+ordinaires. Les sentiments que j'éprouvais en sa présence et sous le feu
+de son regard ne ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin
+d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais
+méthodiquement.
+
+Elle m'était apparue au moment même où je la croyais perdue à jamais, et
+ce coup de foudre m'avait jeté hors de moi-même: les quelques secondes
+pendant lesquelles je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré.
+Maintenant, elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas l'un
+de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes
+lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers elle, comme le fer l'est
+par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps électrisé: il y
+avait là une force toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me
+soulevait pour me rapprocher d'elle.
+
+Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, d'avenir, de
+passé: le présent parlait et commandait en maître.
+
+--Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire commerçant? lui
+dis-je. C'était pour me créer promptement une position qui me permît de
+devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.
+
+--Voulu....
+
+--Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez pas pu attendre.
+Alors, je n'avais pas de raisons pour rester à Marseille et j'en avais
+de puissantes pour venir à Paris: mon amour qui m'obligeait à vous
+chercher, à vous trouver, à vous voir.
+
+Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai point
+m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle,
+et, tenant mes yeux attachés sur les siens, je continuai:
+
+--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni
+pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passé horrible, mais,
+si cruelles qu'aient été ces souffrances, elles n'ont pas une minute
+affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de
+l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par cette chute,
+accablé sous l'écroulement de mes espérances, j'ai pu vous maudire, mais
+je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que
+je suis parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement de
+fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais
+que j'ai quitté Marseille pour venir ici vivre près de vous. C'est parce
+que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard
+d'espérance.
+
+Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi
+elle avait voulu se dégager de mon étreinte, mais je ne lui avais pas
+laissé prendre la parole et n'avais pas abandonné sa main.
+
+--Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.
+
+--Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main.
+J'ai commencé de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.
+
+--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je
+vous réponde?
+
+--Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois que nous nous
+sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. Alors, peut-être,
+j'oublierai le passé, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour
+nous, une vie de tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux
+vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois mois, et ce
+mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je vous aime,» répétez-le,
+Clotilde, chère Clotilde.
+
+En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; je l'entourais;
+je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les
+impressions qui la troublaient; sa respiration saccadée me brûlait.
+Elle ferma les paupières et détourna la tête; sa main tremblait dans la
+mienne.
+
+--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous êtes
+sans pitié!
+
+--Ce mot, ce mot.
+
+--Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas,
+Guillaume, serais-je ici?
+
+Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me repoussa.
+
+--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites
+pas regretter d'être venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de
+ce que vous avez été à notre dernière entrevue.
+
+--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit
+aujourd'hui comme il en a été alors. Ne vous défendez pas, ne me
+repoussez pas. Vous êtes chez moi, vous êtes à moi.
+
+--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure,
+Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma prière, vous ne me reverrez
+jamais. Vous pouvez m'empêcher de sortir d'ici mais vous ne pourrez
+jamais m'obliger à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à vous
+recevoir chez moi.
+
+Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux voir, ses yeux
+étaient pleins de résolution.
+
+--Vous dites que vous m'aimez.
+
+--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment
+dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais gardé le souvenir, c'est
+l'homme loyal qui savait écouter les prières et respecter la faiblesse
+d'une femme.
+
+Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant sur la
+table:
+
+--N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?
+
+--Restez.
+
+--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce
+n'était pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais
+je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends
+maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
+chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.
+
+Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais pas en
+disposition d'engager une discussion de ce genre.
+
+--Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces subtilités de
+langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons
+de cette visite, vous m'épargnerez des recherches et des soucis.
+
+--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette
+démarche était coupable, je le savais, et il a fallu une pression
+irrésistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas
+imaginé que vous puissiez lui donner de telles conséquences. En vous
+rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour vous
+demander comment vous n'étiez pas encore venu me voir, et mon dernier
+pour vous prier de venir. Vous n'êtes pas venu.
+
+--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai
+pas eu la force de franchir la porte de l'hôtel de votre mari. Si vous
+voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.
+
+--Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je me suis décidée à
+venir. J'avais beaucoup à me faire pardonner; j'ai voulu que cette
+visite, qui peut me perdre si elle est connue, fût une expiation envers
+vous. J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et vous
+disposerait à l'indulgence.
+
+--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?
+
+--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne
+voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire,
+puisque vous l'avez oublié: je suis mariée.
+
+--C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.
+
+--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès lors vous ne
+me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme
+croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de
+respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
+que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais fait!...
+
+--C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser les rêves que nous
+formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un épouvantable réveil.
+
+--C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un
+coeur délicat, une âme élevée, il comprendra le sentiment qui m'amène
+près de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir
+davantage. Assurément je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais
+être, mais il sera assez généreux pour se contenter de ma tendresse et
+de mon amitié. Puisque je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur.
+Puisque nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous verrons
+aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimité, dans cette
+union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journées. Sa
+vie ne sera plus attristée et moi j'aurai la joie de lui donner un
+peu de bonheur. Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si facile.
+
+--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.
+
+--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.
+
+--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer
+silence à mon amour.
+
+Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté et je m'assis
+en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe.
+Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tête entre mes deux mains.
+Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.
+
+Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: Clotilde s'était
+agenouillée devant moi.
+
+--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.
+
+Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:
+
+--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.
+
+Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses lèvres:
+
+--Guillaume, dit-elle, je t'aime.
+
+
+
+XLVII
+
+Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'âme
+de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sûre, comme celle de
+l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.
+
+«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire
+disait je ne t'aime pas.»
+
+Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils lire ce
+qui se passe dedans? C'est cet intérieur qu'il est curieux et utile de
+connaître.
+
+Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à fait comme
+dans les romans, même dans ceux qui s'approchent le plus de la vérité
+humaine. Les gens qu'on rencontre communément et avec lesquels on se
+trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se
+montrent point dans une action habilement combinée pour arriver à la
+révélation d'un caractère, ils ne prononcent point, à chaque instant de
+ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, éclairent
+le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans
+aucune de ces exagérations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en
+laid, en bien ou en mal, que la convention littéraire exige chez les
+personnages que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.
+
+De là une difficulté d'observation d'autant plus grande que pour
+chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues
+extraordinaires armés de méthodes infaillibles pour lire dans l'âme de
+ceux que nous étudions. Tous nous sommes généralement coulés dans le
+moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien
+d'excessif, nous restons en présence sans nous connaître.
+
+Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le départ de
+Clotilde.
+
+Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'était sa
+nature, qu'était son âme?
+
+Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par
+où fallait-il la juger? Où était le vrai, où était le faux? Y avait-il
+en elle quelque chose qui fût faux et tout au contraire n'était-il pas
+sincère?
+
+A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle était résolue au
+dernier sacrifice et que la passion était maîtresse de son coeur et
+de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connaît
+l'amour, sans être prête à toutes les conséquences de cette démarche.
+Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu
+vaincre les sentiments qui l'entraînaient. Sa défense avait été celle
+d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle
+a épuisé tous les moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais
+persisté, elle se serait rendue.
+
+Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser partir.
+
+Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après ses paroles,
+je ne trouvais plus la même femme. Elle m'aimait, cela était certain,
+mais pas au point de sacrifier son honneur à son amour. Elle avait
+regretté nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voilà
+tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en
+serions venus à une rupture absolue. Sûre d'elle-même, elle voulait
+concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est
+pas après trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
+au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.
+
+Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.
+
+Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir solidement, et je
+passais de l'une à l'autre avec une mobilité vertigineuse. Oui, j'avais
+eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à
+la fois.
+
+C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
+d'observation des romanciers, et de n'être pas comme eux habile
+psychologue. J'aurais lu dans l'âme de Clotilde comme dans un livre
+ouvert et j'aurais trouvé le ressort qui imprimait l'impulsion à sa
+conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.
+
+Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et
+partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et
+contradiction.
+
+Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés de cette
+situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, j'en arrivai comme
+toujours, en pareilles circonstances, à m'en remettre au temps et
+au hasard pour l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à
+attendre, le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais pas
+trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'épuiser
+à la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure
+présente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle
+pouvait donner.
+
+Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une première
+visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de
+réception, où j'étais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais
+le vendredi, à un moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé
+ignorer que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais de
+Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était plus naturel
+que cette première visite. Pour les autres, nous verrions et nous
+arrangerions les choses à l'avance.
+
+Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au jardin et vint
+s'installer, un livre à la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se
+plaça de manière à tourner le dos à l'hôtel et par conséquent en me
+faisant face. Je ne sais si le livre posé sur ses genoux était bien
+intéressant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus
+souvent ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets
+de ce livre.
+
+Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de quitter cette
+place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et
+m'attendait.
+
+Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac,
+et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.
+
+--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le
+faire demander.
+
+Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du
+salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les
+deux mains.
+
+--Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle,
+chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous
+cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous
+sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc.
+
+Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:
+
+--Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de
+moi?
+
+--Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux
+pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans
+la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous
+n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie
+que je m'étais arrangée avec vous!
+
+--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et
+quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que
+nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies
+pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin.
+Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons
+d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons
+foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette
+première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne
+et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de
+douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous
+êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons,
+donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.
+
+Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me
+gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se
+dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction
+qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et
+m'emporta dans un paradis idéal.
+
+Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent à la réalité.
+Je regardai le cadran, il était cinq heures, il y avait plus de deux
+heures que j'étais près d'elle.
+
+Elle devina que je pensais à me retirer.
+
+--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.
+
+--Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où je ne
+pouvais plus prolonger ma visite.
+
+--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le
+jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais
+cependant être avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par
+l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre
+chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en même
+temps, nous tournerions les feuillets en même temps, et en même temps
+aussi nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. Voyons, quel
+livre lirions-nous bien?
+
+Elle me prit par la main et me conduisit devant une étagère sur laquelle
+étaient posés quelques volumes richement reliés. Mais si les reliures
+étaient belles, les livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés
+prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.
+
+--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne
+connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de créer ensemble
+et en même temps.
+
+--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.
+
+--Eh bien! prenons-en d'autres.
+
+--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
+_François le Champi_?
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G.
+Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous
+enverrai l'autre.
+
+--C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le plaisir sera doublé;
+vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon côté sur
+le mien, et nous les échangerons après.
+
+Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il
+fallait voir M. de Solignac, et c'était là le douloureux. Il me fallait
+du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque
+d'ordinaire, c'est la résolution; une fois que mon parti est pris,
+je vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, ou plus
+justement il m'était imposé par Clotilde.
+
+Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon où Clotilde
+m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes étrangères
+s'entretenaient avec M. de Solignac.
+
+J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me lançant un regard
+qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si
+éloquemment: «Je t'aime.»
+
+Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut
+avancer la mienne.
+
+Les personnes avec lesquelles il était en conversation se levèrent
+bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous les trois.
+
+--J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous
+avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir
+renouvelé votre visite pour moi. Vous avez vu le général; comment
+est-il?
+
+J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de
+Solignac.
+
+--Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, il est vraiment
+triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.
+
+--Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais encore de changer
+complètement sa vie; c'est ce qui m'a empêché de le faire venir avec
+nous, comme nous en avions l'intention.
+
+L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever
+pour partir.
+
+--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espère que nous
+nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera
+un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.
+
+Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de M. de Solignac,
+qui m'invitait à dîner pour le mercredi suivant.
+
+
+
+XLVIII
+
+Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était pas faite pour me
+plaire.
+
+C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, si je pouvais
+garder jusqu'à un certain point l'espoir d'éviter la présence de M.
+de Solignac dans mes visites à Clotilde, j'allais maintenant subir
+le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il
+parlerait à _sa_ femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié,
+malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui ne pouvaient être
+que très-pénibles pour mon amour.
+
+Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui
+souffriraient dans cette intimité.
+
+J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde,
+malgré qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je
+l'aime mariée, sans me considérer comme coupable envers son mari, et je
+trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé celle
+que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise et le hais.
+
+Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de
+Solignac dans les termes où nous sommes. Si je vais chez lui, si je
+mange à sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions
+dans lesquelles je suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai
+plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette haine
+et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé à n'en laisser rien
+paraître et à afficher, au contraire, l'amitié ou tout au moins la
+sympathie.
+
+La situation deviendra donc intolérable pour moi,--honteuse quand je
+serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec
+moi-même.
+
+Il y a une question que je me suis souvent posée: la perspicacité de
+l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque
+nous nous trouvons en présence d'une résolution à prendre, de prévoir
+les résultats que cette résolution amènera?
+
+Il est évident que si cet examen nous permet de prendre la route qui
+conduit au bien et d'éviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le
+plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous
+ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
+déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes qualités.
+L'homme bien portant qui tombe écrasé sous un coup de tonnerre, n'a pas
+l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné
+à une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera
+pas à son sort.
+
+Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, comme si je les
+touchais du doigt, toutes les raisons qui me défendaient d'aller chez
+M. de Solignac, et cependant j'y suis allé. Sachant d'avance à quels
+dangers et à quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la
+force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon esprit me disait:
+n'y va pas, et il me présentait mille raisons meilleures les unes que
+les autres pour m'arrêter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne
+motivât son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.
+
+Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya
+ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours
+d'incertitude.
+
+--J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre
+lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.
+
+--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de ne pouvoir pas venir.
+
+--Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, si vous
+aviez été empêché.
+
+Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et moi, échanger un
+seul mot en particulier, mais les paroles étaient inutiles entre nous;
+dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un
+discours.
+
+J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du
+cercle formé autour de la cheminée, j'allai m'asseoir sur un canapé au
+fond du salon.
+
+Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus les examiner
+librement. Les deux dames assises auprès de Clotilde présentaient entre
+elles un contraste frappant: l'une était jeune et fort belle, mais avec
+quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une médiocre
+idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, au contraire, était
+laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manières
+discrètes, une toilette de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au
+moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en présence
+d'une honnête femme qui devait être une bonne mère de famille.
+
+Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît un jugement immédiat
+et certain: cependant l'ensemble n'était pas satisfaisant; parmi eux
+assurément il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable,
+mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la
+haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.
+
+On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un Portugais qui, à son
+cou et à la boutonnière de son habit, portait toutes les croix de la
+terre; «le comte Vanackère-Vanackère», un Belge majestueux; «sir Anthony
+Partridge», un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», un Italien
+presque aussi décoré que le Portugais.
+
+C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires étrangères,
+recevait à dîner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte
+de l'Europe?
+
+Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français de fantaisie,
+Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de
+politesse particulière, et à la voir libre, légère, charmante, jouant
+admirablement son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais supposé
+que son éducation s'était faite en répétant ce rôle avec quelques
+pauvres comparses de province dont j'étais le jeune premier, le général,
+le père noble, et M. de Solignac, le financier.
+
+Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers et restais isolé
+sur mon canapé quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un
+convive qu'on n'annonça pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel
+Treyve, que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui à
+notre restaurant.
+
+Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, il promena un
+regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement à
+moi.
+
+--En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me dit-il à mi-voix;
+au milieu de ces magots décorés, le dîner n'eût pas été drôle. Quelles
+têtes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait
+fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?
+
+--C'est un Portugais, le baron Torladès.
+
+--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!
+
+Clotilde vint à nous.
+
+--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Nérée,
+dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre à côté l'un de l'autre,
+vous pourrez causer.
+
+Puis elle nous quitta.
+
+--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air étonné.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous êtes un vrai comte?
+Pourquoi vous en cachez-vous?
+
+--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne
+serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servît en
+disant: «La portion de M. le comte de Saint-Nérée!»
+
+--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout à fait.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que vous étiez invité
+dans cette honorable maison pour faire le quatorzième à table, tandis
+que je l'étais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut
+perdre cette illusion, c'est moi le quatorzième.
+
+--Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.
+
+--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout
+à l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle
+de monde.
+
+Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais blessé de ses
+propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un certain point; cependant je
+ne pus m'empêcher de lui demander quel était ce monde qu'il paraissait
+si bien connaître.
+
+--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a
+peut-être de fines.
+
+Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on annonça «le
+colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien camarade, le nez au vent,
+les épaules effacées, la moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses
+mérites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur
+son passage: le succès lui avait donné des ailes; il planait, et s'il
+voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une
+majesté souveraine.
+
+Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il
+m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui lui barrait le passage,
+planta là le Portugais qui s'attachait à lui, ne répondit pas au prince
+Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les
+deux mains tendues.
+
+L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit
+aucun effet, mais celui de Poirier me fit considérer comme un
+personnage. Personne ne m'avait regardé, tout le monde se tourna de mon
+côté.
+
+--Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda M. de Solignac.
+
+--Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous ne savez donc
+pas que je lui dois la vie?
+
+Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher au milieu des
+Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette
+superbe jactance: j'étais un héros, mais Poirier!
+
+On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras
+à la maîtresse de la maison, et à table il s'assit à sa droite, tandis
+que le vénérable Partridge prenait place à sa gauche.
+
+J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, un jeune homme à
+la figure chafouine qui me menaçait d'un entretien suivi.
+
+Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant à mi-voix, en
+mâchant ses paroles de manière à les rendre à peu près inintelligibles:
+
+--Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage m'annonce d'où il
+vient: c'est signé Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce
+qu'on sert à cette heure dans dix autres maisons: la même sauce noire,
+la même sauce blanche, la même poularde truffée, le même foie gras, les
+mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu dix fois cet hiver les pommes
+d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain
+de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
+celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout
+est de Batignolles; ça manque d'originalité.
+
+Mais la conversation générale étouffa les réflexions désagréables du
+pianiste.
+
+--Il n'y a qu'à _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais.
+_Parisss_ provoque _l'émoulation_ du monde entier.
+
+--Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le prince italien,
+et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que
+nous le devons aux amis fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince
+Louis-Napoléon.
+
+Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.
+
+--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je
+vous en prie; nous avons ici un représentant de la vieille noblesse
+française, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en
+souriant--qui a quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du
+prince. Respectons toutes les opinions.
+
+--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.
+
+--Décidément, me dit Treyve, après un moment de silence, je suis bien le
+quatorzième à table; vous, vous êtes «un grand nom de notre pays.» Nous
+faisons chacun notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers
+superstitieux, en apportant à cette table mon unité; vous, vous les
+éblouissez en apportant «votre vieille noblesse française.» Quel drôle
+de monde! C'est égal, le sauterne est bon; je vous engage à en prendre.
+
+
+
+XLIX
+
+Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: «Quel drôle de
+monde,» je n'en faisais pas moins mes réflexions sur les convives de M.
+de Solignac.
+
+Bien souvent, dans les premières années de ma vie de soldat, alors que
+je parcourais les garnisons de la France, il m'était arrivé de dîner
+chez des fonctionnaires dont les convives réunis par le hasard se
+connaissaient assez peu pour qu'il y eût à table une certaine réserve,
+mêlée quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne
+ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.
+
+Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux aussi été réunis
+par le hasard, mais ce n'était point de l'embarras qui régnait entre
+eux, c'était plutôt de la défiance; à l'exception de Treyve qui s'était
+ouvert à moi en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin;
+c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaître,
+se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se
+méprisaient les uns les autres. Quand on prononçait le nom du baron
+Torladès, le prince Mazzazoli avait un sourire indéfinissable, et quand
+le Portugais s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister
+sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations à celui
+qui eût voulu les provoquer.
+
+N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes de fantaisie?
+La question pouvait très-bien se présenter à l'esprit. En tous cas, que
+ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes
+propriétaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils
+avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le patriarche anglais
+dont la respectabilité, les cheveux blancs, les gestes bénisseurs
+appartenaient à un comédien «qui s'est fait une tête.»
+
+La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires
+et tous ces nobles convives révélèrent une véritable compétence dans
+tout ce qui touchait le commerce de l'argent.
+
+Si curieux que je fusse de connaître les relations de M. de Solignac par
+ces conversations, et d'éclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa
+vie, je me laissai distraire par Clotilde.
+
+Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle un furtif regard,
+mais bientôt je remarquai qu'elle était engagée avec Poirier dans une
+conversation intime qui à la longue me tourmenta.
+
+Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron portugais ou un
+comte flamand, Clotilde penchée vers Poirier s'entretenait avec lui dans
+une conversation animée. De temps en temps ils tournaient les yeux, à
+la dérobée, de mon côté, et bien que la distance m'empêchât d'entendre
+leurs paroles, je sentais qu'il était question de moi.
+
+Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards
+rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre,
+mais il n'y avait pas là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux
+qui ont aimé comprendront par quels sentiments je passais.
+
+--Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à un coup d'oeil.
+
+--Et que dites-vous de moi?
+
+--Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son verre.
+
+--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.
+
+--Mais enfin?
+
+--Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant; vous êtes trop
+ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au
+tragique.
+
+--La vie est une comédie, dit sentencieusement le prince italien.
+
+--Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se mêle aux larmes.
+
+Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre.
+
+Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque nous fûmes
+rentrés dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le
+jardin pour fumer un cigare.
+
+--Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas?
+
+--Cela est vrai.
+
+--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux. Peut-être même le
+sont-ils trop.
+
+--Comment cela?
+
+--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde
+entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas
+l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine.
+
+L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le
+couper nettement.
+
+--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez
+mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors.
+
+--Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez tort, car je vous
+donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de
+Solignac vous ait touché au coeur: elle est assez charmante pour cela,
+et Solignac de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer les
+caprices de sa femme.
+
+--Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce jardin?
+
+--C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier» et n'en parlons
+plus.
+
+--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour
+madame de Solignac.
+
+--Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même; car je vous assure
+que, pendant tout le dîner, elle a eu plaisir à me parler de vous.
+
+--Et que vous disait-elle?
+
+--Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami de son père, et...
+le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous
+prie; faut-il dire que vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle
+Martory et ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que vous avez
+commencé par le général et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous
+importe, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir parlé de votre
+intimité, elle m'a dit comment vous aviez donné votre démission, et
+c'est là ce qui a singulièrement allongé notre entretien, car j'avoue
+que bien que vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses de ce
+monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle m'a
+appris. Comment diable, si vous désapprouviez le coup d'État, et je
+comprends cela de votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi
+êtes-vous retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher avec votre
+régiment?
+
+--Vous avez donné la raison de ma détermination tout à l'heure, je ne
+juge pas les choses de ce monde comme vous.
+
+--Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner votre
+détachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats.
+
+--C'est cela même.
+
+--Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire très-heureusement
+pour vous; il y a des officiers détenus dans la citadelle de Lille pour
+en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refusé de
+prêter serment.
+
+--Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château d'If sans me
+plaindre, s'il avait plu au général de m'y envoyer.
+
+--Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il n'en est pas moins
+vrai que vous voici sorti de l'armée, ce qui n'est pas gai pour un
+officier comme vous, amoureux de son métier. J'ai été à peu près dans
+cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.
+
+--Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre coup d'État je
+serais toujours capitaine.
+
+--L'intérêt du pays.
+
+--Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.
+
+--Sans doute, mais vos amis disent pour vous.
+
+--Mes amis parlent trop.
+
+--Vos amis répondent aux questions d'un autre ami qui les interroge.
+Croyez-vous que je n'ai pas pressé de questions madame de Solignac quand
+j'ai su que vous aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me
+désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors que dans ma
+position, il me serait si facile de vous servir?
+
+--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander à votre
+gouvernement et que je ne pourrais même en rien accepter, alors qu'il me
+ferait des avances.
+
+--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des
+propositions que vous ne pouvez pas écouter. Non, ce n'est pas cela qui
+me préoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous
+faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela
+n'est pas digne de vous.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne d'être artiste, je me
+rappelle des dessins de vous qui étaient très-remarquables et que je
+vous ai vu faire avec une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est
+que cela ne peut vous conduire à rien.
+
+--Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose, il me semble.
+
+--Mais après?
+
+--Après ces illustrations d'autres, à moins cependant que je ne....
+
+--Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez réintégré dans
+votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce
+pas? c'est là ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par
+politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
+gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la
+moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez
+cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le
+sabre. Voilà pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.
+
+--Pour prendre quoi?
+
+--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il
+mène? Ce n'est pas avec ses appointements de sénateur, n'est-ce pas? Un
+hôtel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans
+les écuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans
+compter les toilettes de madame et les dépenses de monsieur, ne se
+paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que
+mademoiselle Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était
+bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas,
+n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du prince quelques-uns des nombreux
+millions volés par nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère
+est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau a commencé
+pour la France, c'est celui des affaires et de la spéculation. Solignac
+l'a compris, et il s'est mis à la tête de ce mouvement qui va prendre
+un essor irrésistible. Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince
+Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un Partridge, et deux
+ou trois autres personnages qui valent ceux-là. Et cette réunion de
+convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspiré une bien grande
+confiance. Vous vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des
+intrigants, des fruits secs des gouvernements antérieurs.
+
+--Je me suis trompé?
+
+--Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un an, jour pour jour,
+et, à la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de
+la finance qui écouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac.
+Qui aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac en est
+réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne méritent pas l'estime
+des puritains; il débute et il n'a pas le droit d'être bien exigeant.
+Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des
+concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers,
+et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un
+homme habile qui deviendra une puissance dans l'État. Rien que son
+mariage prouve sa force. Pour la réussite de ses projets, il avait
+besoin d'une femme jeune et belle qui lui permît d'avoir un salon et
+surtout une salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était
+difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes les
+qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait: jeunesse, beauté,
+naissance, séduction; n'est-ce pas votre avis?
+
+Je fis un signe affirmatif.
+
+--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec
+lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom,
+vous êtes décoré, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et
+Solignac sera heureux de vous avoir avec lui.
+
+--Il vous l'a dit?
+
+--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain;
+dans deux ou trois ans, vous serez à la tête de la finance, et alors si
+certaines circonstances se présentent, par exemple si vous voulez vous
+marier, vous pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil
+d'ami, un bon conseil.
+
+
+
+L
+
+Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier; elle fut ce
+qu'elle devait être.
+
+Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,» comme
+disait Poirier, devait m'empêcher de faire des bassesses, il ne devait
+pas m'aider à en commettre. C'est là, il me semble, ce qu'il y a de
+meilleur dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes trop
+faibles, dans des circonstances critiques, pour nous décider nous-mêmes,
+nous pouvons être très-utilement influencés par le souvenir de
+nos aïeux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche
+facilement, quand on se souvient qu'on a eu un père honnête ou brave.
+
+Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux
+propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres.
+
+Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des affaires.
+Pendant les quinze années de la Restauration et les dix-huit années de
+règne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considérablement
+accrue: la bourgeoisie a gagné beaucoup et le paysan a commencé à
+amasser. Il y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.
+
+Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires et au fond
+des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et
+qu'elle était trop timide pour venir elle-même s'offrir aux hauts barons
+de la finance. On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur
+première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces placements
+faits on recommençait à économiser sou à sou jusqu'au jour où une somme
+nouvelle était amassée.
+
+Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la finance, qui
+restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportât
+l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, sont venus se joindre des
+spéculateurs moins paresseux.
+
+Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans
+la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers
+majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prêté leur argent et
+leurs bras à l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon
+chef de troupe, et maintenant que cet homme, poussé par eux, est arrivé,
+ils demandent le payement de leur argent et de leur dévouement. Il est
+bien probable que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser de ses
+complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment de ceux qui ont eu
+recours à l'intrigue est d'être toujours exploités par l'intrigue. Vous
+vous êtes servi des gredins, les gredins à leur tour se serviront de
+vous et ne vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé en
+un jour de détresse, vous serez condamné à le leur rendre pendant vos
+années de prospérité.
+
+Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la position qu'ils
+ont su conquérir brusquement et inespérément, qu'ils ont attendu plus
+longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restés derrière le
+grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour
+ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller
+eux-mêmes à la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les
+amorces, tous les appâts leur ont été bons pour le faire sortir. La
+révolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui
+donnant le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer dans la
+spéculation.
+
+Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois
+terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
+d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la spéculation universelle,
+je n'en veux à aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et
+de ses courtiers. Le beau résultat quand la contagion des affaires aura
+pénétré jusque dans les villages et quand le paysan lui-même aura souci
+de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or est la maladie la plus
+effroyable qui puisse fondre sur un peuple.
+
+Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne
+croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui
+développent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon
+sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer
+à ses spéculations pour la part la plus minime, alors même que j'aurais
+la preuve de l'honnêteté parfaite du spéculateur.
+
+L'associé de M. de Solignac, moi!
+
+Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au front.
+
+L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: divisés par notre
+amour, réunis par notre intérêt.
+
+C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de ma passion me fasse
+aller chez lui et m'oblige à lui serrer la main, à manger à sa table, à
+l'écouter, à lui sourire.
+
+Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse; mais l'intérêt?
+
+Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en
+avait eu l'idée, s'il en était le seul auteur, et si Clotilde ne le lui
+avait point suggéré. Je voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai
+le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre résultat
+que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de
+dévouement: il avait voulu m'être utile, et son expérience de la vie en
+même temps que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.
+
+Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire
+Clotilde capable d'une pareille idée; incontestablement elle n'avait pu
+naître que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé
+de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que des intérêts, et ne
+s'inquiète plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive à les
+satisfaire.
+
+La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris
+le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout à coup si j'avais
+pensé aux conseils du colonel Poirier.
+
+Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure pour lui faire
+ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot.
+
+Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais étonné de sa
+question.
+
+--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la fin.
+
+--Cela vous étonne?
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et que je ne fais pas
+sans cesse des projets auxquels je tâche de me rattacher par un lien
+quelconque. C'est là ce qui m'a inspiré cette idée.
+
+--De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde, car elle est
+une preuve de tendresse; mais l'idée?
+
+--Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous blesse dans votre
+fierté de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Je
+savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient
+déshonorés s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur
+intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
+le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce soit en faisant
+des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours
+travailler. Seulement les dessins vous obligent à travailler vous-même
+pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire
+travailler les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.
+
+--Vous n'avez vu que cela dans votre idée?
+
+--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez
+pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être réunis sans avoir rien à craindre
+de personne. Si vous étiez intéressé dans les affaires de M. de
+Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de
+venir ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y viendriez
+tous les jours, amené par de bonnes raisons qui défieraient les
+insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse
+près de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, à chaque
+instant, toute la journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
+autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous pas?
+
+--Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien certain que je
+n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.
+
+--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous
+aviez été forcé d'accepter ce travail de dessinateur, l'idée m'est venue
+de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins pénible et
+qui aurait le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il pas
+le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.
+
+--Moi! vous avez pu penser?
+
+--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans l'ordre où je l'ai
+pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une chose: notre réunion. Je vous
+voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac
+pendant votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous voyais le
+soir. Peut-être même était-il possible de vous organiser un appartement
+dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus.
+
+--Et votre mari!
+
+--Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir pour secrétaire
+un homme comme vous; cela fait bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée,
+mon secrétaire.» D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a
+pu autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais alors
+je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la vôtre;
+maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète plus de moi et ne me
+demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille
+pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de
+cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée dans ce salon,
+pourvu que dans le monde je fasse mon entrée à son bras, il ne me
+demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet,
+c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté
+ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez
+grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette
+idée qui vous étonne.
+
+--Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à ce qu'il y a
+d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous me destinez.
+
+--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous
+aime et veux toujours vous aimer, si à votre amour vous ne mêliez pas de
+mauvaises espérances, ce rôle ne serait pas ce que vous dites.
+
+--Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas à des
+relations suivies avec M. de Solignac.
+
+--Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à mon amour, et vous
+dites que vous m'aimez.
+
+Notre discussion menaçait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle
+fut interrompue par l'arrivée de M. de Solignac.
+
+--Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières politesses
+et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran,
+n'est-ce pas?
+
+--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.
+
+--Vous pouvez me rendre un grand service.
+
+Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une affaire pour
+construire des barrages sur les principales rivières de la province:
+Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et
+il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivières, sur
+les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il
+y avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude, le
+sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me pria de t'écrire.
+
+--Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève ces contrées,
+me dit-il, me fortifieront auprès de nos ingénieurs.
+
+Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre géographique
+à laquelle tu as répondu, sans te douter bien certainement des
+conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi
+brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.
+
+Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une lettre dans
+laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.
+
+J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; je
+fis donc ma lettre en m'attachant surtout à m'enfermer dans une vérité
+rigoureuse, puis je ne pensai plus à cette affaire.
+
+Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long
+rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et
+la tienne, «lettres émanant de deux officiers, disait une note, qui,
+à des titres différents, ont toute autorité pour parler de cette
+question.»
+
+Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement quand M. de
+Solignac m'offrit un paquet d'actions libérées de sa compagnie.
+
+Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus a été dur et
+la discussion difficile.
+
+
+
+LI
+
+Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous
+la plume des trouvères, à savoir si un amant peut être heureux en
+respectant la pureté de sa dame.
+
+Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations
+plaintives, mais combien sont légères les impressions de la lecture, à
+côté de celles que donne la réalité.
+
+Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle
+me sait près d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la
+fièvre.
+
+Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en résultent, la
+vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.
+
+Comme je suis contraint par la nécessité de faire un certain nombre de
+dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma
+journée pour travailler, je me lève à cinq heures tous les matins et je
+travaille jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je suis
+capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du
+papier blanc; cependant ce procédé de travail que j'ai été contraint
+d'adopter m'est pénible et fatigant.
+
+Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas régulier, n'est pas
+un exercice bien pénible, on jouit de la route et on en profite; si l'on
+rencontre un site agréable, on peut même s'arrêter pour l'examiner
+à loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas
+gymnastique, demande une dépense de forces qui, à la longue, lasse
+et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai dû introduire dans mon
+travail, et c'est par lui que j'ai remplacé la promenade qui m'était si
+agréable.
+
+Je ne _lâche_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et
+j'espère bien n'en jamais arriver là, mais enfin je n'ai plus le plaisir
+de les caresser; au lieu d'attendre que les idées me viennent doucement,
+je vais les chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que
+cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux soient plus
+souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment où
+Clotilde se lève, et où elle paraît à la fenêtre de sa chambre en
+attendant qu'elle descende dans le jardin.
+
+Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors que se décide ma
+journée, qui, bien entendu, est réglée sur celle de Clotilde.
+
+Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie qui nous est
+particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques
+points principaux.
+
+Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans l'arrangement de
+cette journée et que je me conforme à ce que Clotilde m'indique, je ne
+parais pas à ma fenêtre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa
+dépêche. Après que nous nous sommes regardés un moment, je rentre dans
+ma chambre et, me plaçant devant mon miroir que je dispose pour qu'il
+reçoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est à sa
+fenêtre ou dans le jardin, je note ses signaux.
+
+Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir à
+un théâtre de musique; le bras levé une fois, c'est l'Opéra; deux fois,
+les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. Si c'est le bras gauche qui
+transmet le signal, cela veut dire que c'est à un théâtre de genre
+qu'elle ira, une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le
+Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, a prévu
+les théâtres les plus impossibles.
+
+Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade à droite, cela
+signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrête à moitié
+chemin et revient sur ses pas, elle s'arrêtera dans la journée à
+l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Élysées.
+
+Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi qu'elle se
+coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant
+la journée entière et qu'elle sera toute à moi. Un livre à la main, elle
+restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire
+visite.
+
+Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je dois les écrire
+pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; car, si précis que soit ce
+langage façonné à notre usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité
+de la traduction m'entraînerait facilement à des erreurs.
+
+Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.
+
+Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les
+Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je
+reste là au milieu des badauds et des étrangers venus pour jouir du
+Paris mondain qui défile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je
+la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.
+
+Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et
+quelquefois elle me fait la grâce de descendre de voiture pour se
+promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons
+un sentier écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous
+jouissons délicieusement de ce court moment.
+
+Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent à la
+discrétion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je
+suis le premier à représenter à Clotilde combien elles sont dangereuses.
+Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou
+du monde, et comment ne le sont-elles pas déjà?
+
+--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en
+souriant.
+
+--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.
+
+--Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je
+devrais bientôt y retourner une troisième, puis une quatrième, puis
+toujours, car je ne saurais pas résister à vos prières. C'est beaucoup
+trop d'y avoir été une première.
+
+--Vous le regrettez?
+
+--Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que
+nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le
+reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli
+m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour
+l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas
+augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous
+n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir
+de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les
+chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai
+une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer.
+Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette
+allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je
+n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout
+fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages.
+J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un
+pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la
+liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer.
+
+--Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.
+
+--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien
+ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus
+mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en
+fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de
+vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être
+tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez
+d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si
+je vous aimerai.
+
+--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime
+aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et
+non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus
+que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois.
+
+--Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller
+la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie.
+L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous?
+
+--L'incertitude m'épouvante.
+
+--Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas
+disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même
+à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser,
+n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir,
+ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à
+notre réunion.
+
+--A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le
+tête-à-tête....
+
+--Et que voulez-vous que je fasse?
+
+--Si vous vouliez.
+
+--Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne revenons pas sur
+un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.
+
+Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient nos
+rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se produisaient presque
+chaque jour et même plusieurs fois par jour.
+
+Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, il était certain
+qu'elle ferait la quatrième: aux expositions de peinture, aux sermons de
+charité, aux courses, aux premières représentations.
+
+J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher les occasions
+d'être ensemble; par malheur, si bien disposé que je fusse à croire
+tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette
+illusion.
+
+En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à son goût pour le
+plaisir, un peu aussi au désir de me rencontrer, mais surtout elle se
+conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce
+n'est pas pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est pour
+le monde; de même que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et
+qu'il tâche d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout
+ce qui peut augmenter sa notoriété et, en fin de compte, servir ses
+affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à de certains
+dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on écrive sur sa
+tombe: «Il fut bon père et bon époux.» S'il a jamais eu le sens de la
+famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de
+jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font
+le bonheur du commun des mortels.
+
+Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, nous avons là
+aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.
+
+Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, je peux
+m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois
+rester éloigné d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses
+cheveux de la main droite, je dois aussitôt la quitter.
+
+C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus
+exaspérante peut-être. Dans sa position, jeune, charmante, mariée à un
+vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberté à sa
+femme, elle doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous
+les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et même beaucoup
+d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés par sa séduction, n'auraient
+jamais salué M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme
+se font les flatteurs du mari.
+
+C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis obligé de la
+quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle,
+j'enrage dans le coin où je me suis retiré; elle porte la main droite à
+ses cheveux, je me lève, je la salue et je pars.
+
+Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans le coeur, furieux
+contre elle, qui sourit à ces hommages, furieux contre ce mari qui les
+supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids,
+intelligents ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.
+
+Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes
+yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de
+sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui
+parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes;
+puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la
+lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son
+souvenir ou son caprice?
+
+Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le
+vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa
+pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une
+inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini.
+
+Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me
+coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au
+travail.
+
+
+
+LII
+
+Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens
+raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes
+point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que
+vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au
+coeur, aimez-en une autre.
+
+Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est
+celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables
+aux miennes.
+
+--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre
+dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux.
+C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la
+dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu
+de poigne.
+
+Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre:
+on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle
+solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la
+sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.
+
+C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher
+mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef,
+j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer
+le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et
+je n'allais pas jusqu'au bout.
+
+Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien
+que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades
+pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui
+se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.
+
+Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner
+sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage.
+
+--Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme
+a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....
+
+--Ni chez moi.
+
+--Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe
+à son arrivée et à son départ.
+
+--C'était peut-être la grand'mère de notre ami.
+
+--Ou sa soeur.
+
+--Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère
+sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental,
+oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant
+plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la
+vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.
+
+Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas
+plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on
+m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au
+travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon
+dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements
+discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.
+
+--Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit
+a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes:
+il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait.
+Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir.
+
+Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard,
+c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour
+faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent
+cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes
+dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.
+
+Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une
+autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes
+camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de
+leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin,
+Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus
+de sympathie.
+
+--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos
+camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous
+ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera
+peut-être pas inutile.
+
+Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris.
+
+--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que
+je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret.
+Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma
+proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup
+trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous
+vous distrairons.
+
+Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais
+naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris,
+et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai
+plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement.
+
+Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux
+auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies
+immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas
+des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.
+
+Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette
+jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse,
+dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa
+personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de
+l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près
+d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas
+l'esprit qui commande en maître.
+
+Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur
+le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive
+caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses
+lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à
+m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.
+
+Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver
+seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur
+ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me
+regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle
+me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre
+femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se
+prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une
+caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences,
+la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés
+frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant
+magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer
+calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que
+Clotilde est un ange.
+
+Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le
+démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire
+ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et,
+comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.
+
+Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un
+incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au
+contraire fit son bonheur.
+
+L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à
+Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent
+à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que
+Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les
+femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris.
+Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à
+Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres.
+
+N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une
+maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il
+avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois,
+dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.
+
+Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment
+vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre
+mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,
+c'était impossible!
+
+Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner
+tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où
+certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur.
+
+Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je
+vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle
+était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui
+me frappa.
+
+--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes
+libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste
+pour Londres. Je devais vous en prévenir; _j'aurai_ oublié. Nous
+avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître,
+commande.
+
+--D'abord je veux ton bras.
+
+Elle se serra contre moi.
+
+--Comme cela?
+
+--Tes yeux.
+
+Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.
+
+--Comme cela?
+
+--Maintenant, allons droit devant nous.
+
+--J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.
+
+Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette
+promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre,
+parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns
+ou des jaloux,--un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était
+radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise
+dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des
+fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis!
+
+Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas
+perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena
+à la maison.
+
+--Et dîner! dit-elle. Comme je _devais_ être seule, je n'ai pas pu
+ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un
+dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de
+mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi.
+
+Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger
+jusque dans le jardin.
+
+--Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous
+asseyant.
+
+Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer
+ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances
+pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne
+fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son
+mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui
+reprochent la tromperie aux femmes!
+
+La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à
+mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.
+
+--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.
+
+--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.
+
+--Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et
+voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?
+
+A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me
+conduire à la station d'Ermont. Je partis.
+
+Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins
+rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que
+j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison.
+Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin
+par une porte-fenêtre.
+
+Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture
+de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était
+admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et
+des héliotropes.
+
+Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je
+sortis de la charmille où je m'étais tenu caché.
+
+--C'est vous, Pierre? dit-elle.
+
+D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de
+l'autre main, j'éteignais la lampe.
+
+Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de
+m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut
+dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue;
+mais comme toujours, elle triompha.
+
+Je fis quelques pas pour m'éloigner.
+
+--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars;
+eh bien! reste.
+
+Et elle se jeta dans mes bras.
+
+
+
+LIII
+
+Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui
+la porte, et longtemps encore sans doute il m'eût entraîné dans son
+courant, si tout à coup je ne m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé
+de revenir en arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin
+parcouru.
+
+Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre de Crimée pour
+réhabiliter l'armée et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de
+Décembre, avait entrepris la guerre d'Italie.
+
+Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment où
+l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon
+pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagné son
+cortège et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.
+
+Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice près de lui, il
+avait été acclamé sur tout son passage. En petite tenue de général de
+division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a
+recueilli plus d'applaudissements. Les maisons étaient pavoisées de
+drapeaux français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient
+unis dans une même pensée d'espérance et de confiance: l'armée de la
+France allait affranchir un peuple.
+
+La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant
+les journées de Décembre mornes et ensanglantées, étaient encombrées
+d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon,
+des fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts
+celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait mitrailler.
+
+Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui se les rappelait en
+cette belle soirée de mai, si ce n'est Napoléon lui-même peut-être, et
+aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient été écrasés par le
+coup d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?
+
+J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant intérêt,
+non-seulement comme un Français qui pense à sa patrie, mais encore
+comme un soldat qui est de coeur avec son ancien régiment: les sabres
+brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,
+dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais le crayon.
+
+J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les
+bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des
+moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'échappa des mains
+et je restai pendant de longues heures plongé dans des réflexions
+douloureuses.
+
+Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à l'armée, ou moi
+qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la liberté d'une nation, ils
+étaient à la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant
+même pas où était le bien et où était le mal. La France avait absous
+l'homme du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son
+indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur
+rancune ne se trompaient-ils pas?
+
+La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes qui, pendant deux
+mois, m'avaient oppressé, et me rendre moins amers mes regrets de
+n'avoir point pris part à cette campagne. Cette guerre, qui m'avait
+paru entreprise pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une
+nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient déjà été
+poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fût propre, l'Empire
+avait été obligé d'agir; et il s'était laissé embarquer sur le principe
+des nationalités sans trop savoir où cela le conduirait.
+
+Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de
+mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un
+principe qu'il était incapable de comprendre et d'appliquer. Puis,
+lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était
+subitement arrêté sans souci de ses engagements ou de son principe. Il
+avait gagné deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la
+Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger à aller plus
+loin, mieux valait revenir en arrière. Il n'y a que les idées qui nous
+entraînent aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne faire que
+le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte dans cette guerre,
+l'intérêt dynastique la réalité.
+
+Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale des troupes dans
+Paris, car, si désillusionné que je fusse par cette paix malheureuse, je
+n'en étais pas moins fier de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait
+fait cette politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé
+à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.
+
+Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais aimé à
+assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, mais celle qui
+est maîtresse de ma vie et de ma volonté en disposa autrement.
+
+--Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, me dit-elle.
+
+--Sans doute.
+
+--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur
+les boulevards.
+
+--N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes du monde
+officiel?
+
+--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenêtre
+sur le boulevard, à un premier étage, et j'ai pensé qu'il vous serait
+agréable de m'accompagner.
+
+Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement
+l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitué à me voir presque
+partout à ses côtés, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en
+pense, car on n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en
+étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le défilé des troupes,
+nous allâmes occuper le balcon que Clotilde avait retenu.
+
+D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en scène.
+Cependant, quand je vis s'avancer les blessés traînant la jambe, le
+bras en écharpe, la tête bandée, j'oubliai les mâts vénitiens, les
+oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me
+montèrent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.
+
+Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais naturellement
+trouvé en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades,
+mes amis. J'en vis un grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs
+de jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête ou dans les
+rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus généraux ou colonels
+et j'étais heureux de leurs succès; les autres étaient restés dans des
+grades inférieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou
+de cet oubli.
+
+Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés par les
+balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne
+en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de
+la foule, les régiments se succédaient régulièrement, les uns en grand
+uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant
+dans leurs tuniques trouées et leurs képis poussiéreux les traces
+glorieuses de la fatigue et de la bataille.
+
+Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des éclairs des
+sabres, au loin, j'avais vu paraître un régiment dont l'uniforme m'était
+bien connu,--le mien.
+
+Clotilde posa sa main sur mon bras.
+
+--Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur?
+C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés.
+
+Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour;
+d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.
+
+Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après
+les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils?
+qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il
+pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est
+même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur
+régiment de l'armée.
+
+Ils passent, ils sont passés.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez
+leur colonel.
+
+Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du
+tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai
+m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé
+maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé,
+j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée.
+L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache
+à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut
+pas l'arracher.
+
+Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme
+je le devais, je m'en allai à Vincennes.
+
+Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace
+dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle.
+
+Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec
+indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur
+campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire
+fête.
+
+Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais
+arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au
+nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche
+s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses
+lèvres, et, portant la main à son képi:
+
+--Holà, c'est le _gabidaine_.
+
+Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais quitté le régiment!
+Que de questions! Que de récits!
+
+La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne partie de la
+nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer à Paris, et je couchai sous la
+tente roulé dans une pelisse qu'on me prêta.
+
+En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête pleine de récits et
+de souvenirs, le coeur ému, je rêvai que j'étais soldat et que je devais
+dormir d'un sommeil léger pour être prêt à partir le lendemain matin en
+expédition.
+
+Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher
+en plein air; mais mon rêve se continua.
+
+Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient partir,
+pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas
+redevenir soldat?
+
+C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité de
+l'esprit, la vie que j'aimais.
+
+Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de
+plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais été hier, son amant, rien de
+plus.
+
+J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. Mais depuis, dans
+combien de luttes cette conscience, fière autrefois, lâche maintenant,
+avait-elle succombé, entraînée par les faiblesses de la passion!
+
+Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque
+fois, j'avais voulu résister et toujours j'avais succombé.
+
+Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que chaque jour _elle_
+m'avait répété.
+
+Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je n'étais plus
+«Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement «l'amant de madame de
+Solignac.»
+
+Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la rêverie; je
+quittai mes amis pour rentrer à Paris.
+
+J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.
+
+
+
+LIV
+
+Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le
+signal qui me disait que je devais l'aller voir immédiatement. Puis, au
+lieu de se promener quelques instants, comme à l'ordinaire, elle rentra
+vivement dans la maison.
+
+Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation que je ne lui
+avais jamais vue.
+
+Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?
+
+Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et notre soirée
+s'était passée comme de coutume, sans que rien fit prévoir qu'il devait
+arriver quelque chose d'extraordinaire.
+
+Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.
+
+Quoi?
+
+Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions d'un rien;
+l'habitude nous a rendus indifférents au danger. D'ailleurs, quel danger
+pouvait nous menacer? D'où pouvait-il venir, de qui?
+
+Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez
+Clotilde.
+
+L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, où chaque chose
+comme chaque personne était strictement à sa place, me parut bouleversé.
+Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
+m'annonçant, personne n'avait répondu.
+
+Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-même qui parut
+dans le salon où j'étais entré.
+
+--Que se passe-t-il donc?
+
+--M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un état très-grave.
+
+--Hier soir?
+
+--Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir que M. de
+Solignac était dans une voiture de place à moitié évanoui. Je l'ai fait
+porter dans sa chambre et j'ai envoyé chercher le docteur Horton.
+
+Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas celui que je
+craignais, si véritablement je le craignais.
+
+--Qu'a dit Horton?
+
+--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était fort grave.
+Cependant M. de Solignac a bientôt repris sa pleine connaissance. Ce
+matin, M. Horton, qui vient de partir, a été plus précis. M. de Solignac
+avait été frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait amené son
+évanouissement.
+
+--Est-ce une attaque d'apoplexie?
+
+--Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde cette congestion
+comme une menace sérieuse....
+
+Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle
+n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses paupières baissées et je ne
+pus pas deviner sa pensée. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la
+patience d'attendre.
+
+--Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.
+
+--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste
+pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son état et du
+danger qui le menace; une émotion vive peut le tuer.
+
+--Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, il me semble, faire ce
+calme autour de lui.
+
+--Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble peut venir du
+dehors.
+
+--Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.
+
+--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que
+l'empereur vienne dire adieu à ses amis mourants. Je ne pourrai pas
+fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se
+présente.
+
+--Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de M. de Solignac, et
+il ne viendra pas hâter sa mort par une visite imprudente. Il me semble,
+d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on
+n'aime à les recevoir.
+
+--J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue par un danger
+qui surgit d'un autre côté. Vous savez que M. de Solignac a entre
+les mains des papiers importants qui intéressent un grand nombre de
+personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir,
+on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-même qui
+vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je
+ne pourrai pas repousser.
+
+--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?
+
+--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est
+malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se
+rassurera. Déjà, depuis ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de
+ceux qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de sa santé. Il
+m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement le nom des personnes
+qui se présenteraient.
+
+--Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, par suite de vos
+précautions, on ne se présentera pas?
+
+--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-même,
+car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie
+de M. de Solignac, alors que lui-même croira que tout le monde en est
+informé. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai
+peut-être à le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir
+qu'il est indisposé.
+
+--Mais si le secret est bien gardé par vous et vos gens, des
+indiscrétions peuvent être commises par les personnes chez lesquelles il
+a été frappé. Où a-t-il eu cette congestion?
+
+--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas
+dans quelle maison et je ne peux pas le demander à M. de Solignac. Enfin
+je vais faire tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette
+maladie et je vous prie de n'en parler à personne.
+
+--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.
+
+--Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les
+conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez
+que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos
+mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément,
+parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou
+d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins
+six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera
+plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.»
+Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui.
+Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner
+des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt.
+
+Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.
+
+Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever
+ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux
+sur les miens, je lui dis ce seul mot:
+
+--Clotilde!
+
+Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les
+miennes, elle sortit du salon sans se retourner.
+
+J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui
+flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits
+matériels de la réalité.
+
+M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur
+ma vie?
+
+Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la
+preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce
+qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait
+voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans
+s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son
+calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on
+croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la
+spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les
+mains.
+
+Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de
+Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui
+on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les
+aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès,
+mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait
+toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres
+restaient les mains vides.
+
+Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?
+
+J'étais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant
+la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le
+bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.
+
+--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?
+
+--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va
+bien.
+
+--Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?
+
+--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.
+
+--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est
+que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les
+deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une
+attaque hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance jamais
+que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette attaque; si vous ne la
+connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si
+profit il peut y avoir pour vous.
+
+--Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de
+Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, voilà tout.
+
+--Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de Solignac n'est
+rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a été causée hier
+soir, à onze heures, par un accès de colère. Vous voyez que je précise.
+
+--En effet, et je commence à croire que vous êtes bien informé.
+
+--Comment vous commencez? mais vous êtes donc le doute incarné. Eh bien,
+je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?
+
+--J'en ai entendu parler.
+
+--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup,
+tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une nièce,
+mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît
+M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en même temps
+elle connaît un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte
+du bon et du mauvais principe s'est précisée hier à l'occasion d'une
+lettre de cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de M. de
+Solignac. En se voyant trompé pour un pâle voyou, car Polyte n'est,
+hélas! qu'un pâle voyou, M. de Solignac a eu un accès de colère
+terrible, et il a été frappé d'une congestion chez Zulma, rue
+Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse
+en désespoir de cause à sa tante. On emballe M. de Solignac dans un
+fiacre, car un illustre sénateur, un célèbre financier ne peut pas
+mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de
+Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.
+
+J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans répondre.
+
+--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe
+sans cesse d'une Zulma à une autre, et qu'il lui faut absolument des
+pommes vertes.
+
+Mon parti était pris.
+
+--Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de
+cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on
+a intérêt à la cacher. Je peux même vous dire que cet intérêt est
+considérable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
+Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles ne parlent pas de
+l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, même de sa
+vie.
+
+Treyve leva les bras au ciel.
+
+--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à Adrien Sebert; il
+va l'arranger pour la mettre dans son journal.
+
+--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?
+
+--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire était drôle,
+je la lui ai contée; elle sera ce soir dans son journal.
+
+--Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?
+
+--Il m'a quitté pour aller à son journal.
+
+--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous,
+courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas
+dire un mot de ce qui s'est passé hier.
+
+--Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, je vous promets de
+faire le possible et même l'impossible.
+
+--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est
+en vie; le jour de sa mort on pourra parler.
+
+--Et s'il ne meurt pas?
+
+
+
+LV
+
+S'il ne meurt pas.
+
+Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux du _Courrier de
+Paris_.
+
+S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été depuis
+plusieurs années.
+
+S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de
+toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai dû m'imposer depuis
+que je suis son ami.
+
+Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis
+«l'ami de la maison», aussi bien celui du mari que celui de la femme; et
+le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins
+avec M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes les
+accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse à ses côtés, en
+apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus
+grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos
+noms mêlés dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être,
+comment le monde eût-il pu supposer que les apparences étaient
+mensongères et qu'en réalité, au fond du coeur, je n'avais pour cet
+homme que de la haine et du mépris?
+
+Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! plus
+d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; Clotilde libre et moi
+plus libre qu'elle.
+
+Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien souvent j'avais
+pensé à cette mort. Plus d'une fois je m'étais écrié: «Je n'en serai
+donc jamais délivré!» Mais il était si solidement bâti, si vigoureux, si
+résistant, que cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain
+brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. Maintenant il
+était mourant.
+
+Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour que je le fusse,
+je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire.
+
+J'étais arrivé devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arrêtai
+pour réfléchir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur
+le trottoir ne me permettaient pas d'être maître de ma pensée. Ou
+plutôt le trouble qui s'était fait en moi ne me permettait pas de
+peser froidement les idées qui s'agitaient confusément dans mon âme.
+J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures quand, en
+réalité, c'était un bouleversement intérieur qui m'empêchait de me
+recueillir.
+
+J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me coudoyait, on
+me poussait; je me heurtais à des groupes que je ne voyais pas.
+
+Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et ma raison;
+j'avais besoin de me recueillir.
+
+L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent machinalement
+me dit qu'il était midi dix minutes; les journaux ne se publient
+qu'après la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux
+Tuileries.
+
+Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau qu'une idée à peine
+formée était effacée par une nouvelle, il me fallait le calme pour
+descendre en moi, et avant de prendre une résolution savoir nettement ce
+que j'allais faire.
+
+Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les
+promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne
+sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie.
+
+Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne
+voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées
+tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies
+par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.
+
+Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort
+pour l'empêcher de frapper son dernier coup.
+
+Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir
+quelle conduite elle devait m'inspirer.
+
+Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison
+chancelante.
+
+Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans
+les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi,
+à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas
+moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi
+qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion
+mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était
+venue et que la Providence voulait qu'il mourût.
+
+De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui?
+Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami?
+
+Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle
+que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais
+depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait
+enfin pitié de mes souffrances.
+
+Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre
+le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi?
+Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.
+
+Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait
+appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état
+désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en
+mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent.
+
+Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, et j'ai eu même
+la générosité de demander à celui qui pouvait répandre cette nouvelle de
+la cacher.
+
+C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite cette nouvelle,
+si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont intérêt à la connaître, et
+par eux si elle pénètre jusqu'à M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne
+sera pas ma faute.
+
+Dieu l'aura voulu.
+
+Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce qui était
+bien différent.
+
+Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui m'avait si
+profondément troublé. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus,
+puisque je n'irais pas au journal. Je me mis à regarder des pigeons qui
+roucoulaient dans les branches.
+
+Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient en liberté. Au
+loin on entendait le murmure de la ville.
+
+--Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit
+guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme
+elles doivent aller.
+
+Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait ou s'il
+mourrait. A son âge une congestion devait être mortelle. La mort était
+donc la probabilité. Clotilde serait veuve. Enfin!
+
+Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait dû me
+transporter; au contraire.
+
+Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus troublé peut-être
+qu'au moment où je discutais ma résolution; et, cependant, cette
+résolution était prise, maintenant, elle avait été raisonnée, pesée.
+D'où venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?
+
+--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te
+souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empêcher cette mort
+et que tu as tenu tes mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé
+a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu
+embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un
+fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant cette
+nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu
+le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle.
+Tu appelles cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le
+droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne tendras-tu pas la
+main à l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu?
+Cet homme est ton ennemi. Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton
+crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; tu seras
+libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'écrasera-t-il
+pas?
+
+J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensée se fut
+précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, et, quittant aussitôt les
+Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_.
+
+Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop tard?
+
+Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti après avoir
+corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu cela. Je demandai où
+je pourrais le trouver. On me répondit: à cinq heures au café du
+Vaudeville.
+
+--Et à quelle heure paraît le journal?
+
+--A trois heures et demie.
+
+Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir le rédacteur qu'à
+cinq heures et si le journal paraissait à trois heures et demie, il
+m'était donc impossible d'empêcher la nouvelle de paraître.
+
+--Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon de bureau, vous
+pouvez voir le secrétaire de la rédaction.
+
+Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secrétaire et
+lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais à sa complaisance pour
+qu'il ne publiât point la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M.
+de Solignac.
+
+--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour
+me regarder.
+
+--Très-vrai.
+
+--Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je ne peux pas ne pas
+le publier.
+
+--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou
+si quelqu'un lui parle de votre article.
+
+--Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé dans une
+forme inquiétante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer
+le fait lui-même. M. de Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.
+
+--Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours on se sent
+malade et l'on ne s'inquiète que quand on est averti par ses amis.
+
+--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite
+que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux
+que personne, puisque vous êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez
+quelle position il occupe.
+
+--Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; ce n'est pas
+parce que M. de Solignac est malade, que l'État est en danger ou que la
+Bourse va baisser.
+
+--La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires dont M.
+de Solignac est le fondateur? C'est là ce qui donne une véritable
+importance à cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien
+des gens, car il est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il
+les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où il ne
+sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac,
+il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal
+pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre
+au public tout ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac
+l'intéresse, je la lui annonce.
+
+J'insistai; il ne se laissa point toucher.
+
+--Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en manière
+de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous
+lui expliquerez votre demande, et s'il consent à supprimer la nouvelle,
+ce sera bien.
+
+--Et s'il ne rentre pas?
+
+--Je la publierai.
+
+J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop tard?
+
+--Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé votre rédacteur
+en chef ici? demandai-je.
+
+--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.
+
+Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. Le rédacteur
+en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnèrent, puis le quart, puis la
+demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraîtrait.
+
+--On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé d'un chapeau de
+papier.
+
+--C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le secrétaire de la
+rédaction.
+
+Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit.
+
+--Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua à
+celui-ci ce que je demandais.
+
+--Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le
+rédacteur en chef.
+
+--Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.
+
+--Eh bien! qu'on la supprime.
+
+Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne grâce.
+
+--Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, me dit le
+secrétaire de la rédaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre
+dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à
+cinq heures.
+
+J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et une fois encore je
+crus que malgré mes efforts la nouvelle serait publiée; mais enfin il
+arriva; on me le désigna et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout
+d'abord il me refusa, j'insistai, il céda.
+
+Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac
+était mort à cinq heures.
+
+Cette fois je respirai pleinement.
+
+
+
+LVI
+
+M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la première à me
+parler de l'avenir.
+
+Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle était riche et
+j'étais pauvre.
+
+Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, car les
+affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées ou plus justement
+fort compliquées; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût,
+promettait encore un magnifique reliquat.
+
+En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait diminuée dans
+des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la
+comparant à ce que je pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se
+réduit à rien.
+
+Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si
+j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit que, pour ce moment, il me
+fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir à
+Clotilde.
+
+Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi à volonté, et par
+cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de
+bonne foi naïve qui se disent en se levant que décidément le moment est
+arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir
+sans avoir pu réaliser cette idée judicieuse. Comment aurais-je fait
+fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné
+le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce
+sont ceux qui joignent au talent un travail régulier, et ce n'est pas
+là mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler
+régulièrement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.
+
+La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec emportement,
+avec feu, ç'a été d'aimer.
+
+Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En ce temps de
+calme, de bourgeoisie et d'effacement, où l'amour ne semble plus être
+qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son
+intérêt, j'ai aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire
+d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, volonté,
+conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un désir, elle, toujours
+elle.
+
+Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, n'a pas été le
+Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les élections de Paris, mais
+simplement de savoir le lundi si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi
+si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été
+d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le satellite d'un
+astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, ne m'en permettant pas
+d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-même.
+
+Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre ainsi on ne fait
+pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour moi.
+
+Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment
+où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de
+Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de
+grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite
+formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il
+suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût
+impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter
+autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je
+n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon
+intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde.
+
+Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en
+mariage une femme riche.
+
+Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore
+pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant
+si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est
+réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord
+paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.
+
+Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que
+Clotilde me parlât de ce mariage.
+
+Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta
+femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une
+signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle
+m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.
+
+Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais
+bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser.
+
+Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de
+Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait
+le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions
+un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande,
+qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse
+demeurer chez elle.
+
+Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je
+la connaissais peu!
+
+--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M.
+de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question
+délicate.
+
+--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et
+je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant
+d'empressement à venir au-devant de mes désirs.
+
+Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne
+pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas
+devant cet étonnement et je continuai:
+
+--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je
+veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous;
+c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le
+rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche
+est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à
+toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout
+le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par
+vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront
+sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la
+joie.
+
+Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta:
+
+--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous
+avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M.
+Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.
+
+--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir,
+dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté,
+humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance.
+
+--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant
+les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.
+
+--Vraiment?
+
+--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une
+femme est affranchie par l'usage.
+
+--L'usage est admirable.
+
+--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable;
+il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous
+demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez,
+nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous
+étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher
+pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une
+explication que le monde ne pardonnerait pas.
+
+Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, ou plutôt la
+surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce
+que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allées trop vite et trop
+loin.
+
+Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes un genre de vie
+qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut
+pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant
+son expression; ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait de
+s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent m'était une trop
+cruelle leçon.
+
+Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta qui exaspéra
+encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.
+
+De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de son désir d'être ma
+femme, de même elle m'avait parlé souvent aussi de son désir d'avoir un
+enfant. «Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble,
+qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il semblait donc
+que, ce souhait réalisé, elle devrait en être heureuse.
+
+Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin qu'elle m'annonça
+cette nouvelle.
+
+Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'étais
+malheureusement plus au temps où je m'abandonnais à mon premier
+mouvement. Avant de répondre par un mot ou par un regard de bonheur,
+j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix
+m'avait déjà indiqué.
+
+Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à cette situation, le
+mariage. Mais telles étaient les conditions dans lesquelles nous nous
+trouvions placés que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car
+aussitôt l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer
+un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonté.
+
+Je ne répondis pas.
+
+--Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.
+
+--Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me
+donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que
+puis-je vous répondre? C'est à vous de parler. Que voulez-vous pour
+nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?
+
+Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:
+
+--J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment
+une résolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi réfléchir,
+nous en reparlerons.
+
+Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre ce que serait cette
+résolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage
+suivant de si près la mort de M. de Solignac était un aveu brutal. On
+cacherait la grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.
+
+Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que nous allâmes
+nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, où, sous un faux nom, nous
+occupâmes une villa de _Brigstoche Terrace_.
+
+J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que les sept mois que
+nous passâmes là auraient assurément été les plus beaux de ma vie. Nous
+étions libres, nous étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme
+n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le monde, en effet,
+nous étions mari et femme, excepté pour nous, hélas!
+
+Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette île charmante où
+chaque jour nous faisions de délicieuses promenades, et où les jours
+de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre
+terrasse s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent et
+les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans
+cesse dans cette baie.
+
+Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de Wight pour Londres,
+obéissant en cela à une nouvelle exigence de Clotilde.
+
+--Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon désir, me dit-elle,
+et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si
+généreusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il
+faut que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait trop
+facile de la découvrir. Allons à Londres.
+
+Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une fille que j'appelai
+Valentine, du nom de ma mère.
+
+--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme,
+n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les
+promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour
+sans rien compromettre.
+
+Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille
+chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de
+l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite
+ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien
+me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en
+attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître.
+
+
+
+LVII
+
+La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions,
+les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à
+l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.
+
+Pourquoi?
+
+Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa
+résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue
+d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne
+pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves
+certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était
+maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre
+liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un
+pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien
+m'aimer, elle ne voulait pas plus.
+
+Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait
+chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus
+était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme
+qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle
+entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le
+supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche
+pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la
+dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire
+qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps
+où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait
+eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait
+son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale,
+contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et
+d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres
+femmes qui aient agi de cette manière.
+
+Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir
+Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier
+témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me
+donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans
+notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant
+qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu
+qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard,
+s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je
+voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de
+l'intérieur et du foyer.
+
+Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il
+fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et
+le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait
+pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et
+aussi pour nous.
+
+Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de
+Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom
+ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.
+
+Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au
+lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions
+et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir
+reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai
+à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me
+sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait
+là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin
+de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se
+présenteraient.
+
+Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde,
+quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si
+douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.
+
+Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil
+et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être
+utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade
+Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je
+n'avais pas pu accepter.
+
+Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il
+avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait
+avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je
+désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être
+d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je
+savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable
+aux États-Unis.
+
+Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez
+souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait
+«la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il
+voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»
+
+Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt
+qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A
+neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des
+Champs-Élysées.
+
+Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions
+de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac
+et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des
+affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la
+main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs
+que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me
+faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon
+nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.
+
+En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois
+enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un
+lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.
+
+--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas
+déranger M. Number one.
+
+Et comme je le regardais:
+
+--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous
+le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss
+Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss
+Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de
+mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je
+sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le
+dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une
+femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille,
+elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un
+mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde,
+la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure
+qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?
+
+--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée
+américaine avec mon grade de capitaine?
+
+--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?
+
+--Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une
+position, et je viens vous prier de m'y aider.
+
+--Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la
+France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est
+tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous
+a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes
+exclamations.
+
+--Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui
+ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même.
+
+--Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre
+du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou
+celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme
+sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,
+et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil,
+je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance
+celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce
+moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A
+quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui
+triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour
+être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois
+bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique.
+
+--J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que
+je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en
+Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en
+ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la
+position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.
+
+--Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une
+bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que
+vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux?
+comme les hommes changent!
+
+--Hélas!
+
+--Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous
+les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que
+j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce
+moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique.
+Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations
+à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne
+s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses
+en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable,
+c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui
+est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement.
+En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement
+mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera
+30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen
+quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un
+tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que,
+coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout?
+
+--Jusqu'à faire la guerre?
+
+--Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous
+proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des
+convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des
+créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent
+et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une
+richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une
+immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au
+Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous
+y aller à ma place?
+
+--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.
+
+--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui
+j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne
+tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et
+que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part,
+bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous
+donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la
+partie technique de l'affaire.
+
+--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.
+
+--La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune?
+prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre.
+Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter
+à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter
+par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre
+d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup
+plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les
+yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de
+Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races
+latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon
+projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse
+rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs
+siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75
+millions de notre ami.
+
+Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume
+dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui
+rapporter une réponse définitive.
+
+
+
+LVIII
+
+Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences,
+que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées
+depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais
+plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté
+à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé
+de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me
+répète, je réclame ton indulgence.
+
+Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que
+je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais
+plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte!
+
+Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était
+au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En
+prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à
+conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que
+dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une
+fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en
+quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon
+retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus
+de raisons pour se défendre et attendre.
+
+On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand
+on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait
+dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas
+quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que
+pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous
+aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui
+l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.
+
+Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du
+coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais
+ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que
+de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une
+pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je
+cherchais des raisons pour ne pas la repousser.
+
+Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir
+chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.
+
+Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans
+mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander
+quel sujet me préoccupait.
+
+--On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.
+
+--Au Mexique, vous?
+
+--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable.
+
+--Vous avez souci de la fortune maintenant.
+
+--J'ai souci de vous et de Valentine.
+
+--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une
+fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez
+ne pas l'entreprendre.
+
+--Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes
+les pensées qui ont traversé mon esprit inquiet?
+
+--Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir cachées.
+
+--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore réalisé le rêve que
+nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas
+encore décidé notre mariage, c'est que vous aviez été, c'est que
+vous étiez arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de ma
+position.
+
+--De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la vôtre.
+
+--Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, j'étais général
+ou bien si j'avais une certaine situation financière, ces raisons
+perdraient singulièrement de leur force.
+
+--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse en différant notre
+mariage?
+
+--A la peur de certaines interprétations. Pour vous mettre à l'abri des
+interprétations et pouvoir dès lors faire valoir hardiment mes droits,
+j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis allé demander à Poirier
+les moyens d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. Au lieu
+de m'aider à prendre du service aux États Unis, Poirier m'a proposé de
+m'associer à une grande entreprise pour une exploitation des mines
+au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la
+dirigeront.
+
+--Vous seriez forcé de rester au Mexique.
+
+--Si cette condition m'avait été posée, vous ne me verriez pas hésitant;
+j'aurais refusé tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que
+là où vous êtes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.
+
+--Et vous hésitez?
+
+--J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire
+où se trouvent certains associés.
+
+Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.
+
+--Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après m'avoir attentivement
+écouté; à mon tour je veux être franche aussi. Que vous alliez prendre
+du service dans l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord,
+pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les
+conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre
+affaire réussit, il me sera agréable de recevoir de vous une fortune. Si
+elle ne réussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains
+bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage
+que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne le désire
+moi-même.
+
+Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir
+qu'un résultat: me décider à accepter les propositions de Poirier. Les
+unes après les autres, Clotilde combattit mes hésitations. Raison,
+raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire,
+elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience troublée.
+Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour
+pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma misérable résistance était
+celle de la femme entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et
+«oui» du coeur.
+
+--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que
+sont les doutes qui nous torturent dans la séparation. Au Mexique, loin
+de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux
+s'inquiétera peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront.
+Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui
+te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'à ton
+retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me
+retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis
+que nous nous sommes vus pour la première fois.
+
+--Ma femme?
+
+--Oui, ta femme.
+
+Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer mon
+acceptation.
+
+--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec
+un sourire railleur, j'étais certain d'avance de la réponse que vous me
+feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude
+le temps de la réflexion et du conseil.
+
+Il dit ce dernier mot en le soulignant.
+
+--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger votre
+départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis occupé de l'ingénieur que
+je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous
+dire que vous serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous
+qu'il aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets ma
+confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous,
+naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez
+utiles. Cependant, je dois vous prévenir qu'il serait bon que votre
+correspondance avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans
+lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel
+vous pourriez vous en tenir aux généralités.
+
+Et comme je faisais un mouvement de surprise:
+
+--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'altérer la vérité et
+de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense
+pas à cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition
+de ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la chimère.
+Si vos lettres qui seront lues par lui étaient trop nettes et trop
+affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent
+dans un certain vague en côtoyant l'irréalisable et l'impossible; si, en
+même temps, elles sont bourrées de considérations profondes sur le rôle
+des races latines dans l'humanité, elles produiront un effet utile. Je
+vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le négliger.
+
+Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me conduire
+jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous à mon ingénieur pour nous
+embarquer.
+
+Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander à
+madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde et moi, pour l'île de Wight;
+et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer
+trois journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont
+assurément les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse à la veille
+d'une séparation qui serait longue peut-être, je ne pensais qu'aux joies
+de l'heure présente et au bonheur du retour.
+
+Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère qui sympathisât avec
+le mien; nous fûmes bien vite amis et il voulut bien employer le temps
+de la traversée à faire mon éducation minière: quand nous débarquâmes,
+je savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les
+amygdaloïdes.
+
+Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les États de
+Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point été surfaite
+pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette
+production annuelle était de 10 millions de piastres, et le bénéfice net
+à 25 pour 100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions de
+francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions, on voit quelle
+source de fortune elles pouvaient être dans des mains habiles. C'était à
+donner le vertige.
+
+Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres
+précieuses, il en était tout autrement. Des recherches nous firent
+trouver, il est vrai, des diamants au grand étonnement de mon ingénieur,
+qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de
+cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez
+heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent que nous avions
+failli être victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient
+été _salés_, c'est-à-dire qu'on y avait semé des diamants provenant de
+l'Afrique méridionale, et cette opération du _salage_ avait été importée
+de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient
+aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les
+_claims_ de pépites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés
+par ces pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail.
+
+Nous étions tout à la joie de cette découverte et en plein dans
+l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fûmes rappelés à
+Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition française. Il fallait arrêter
+notre entreprise au moment où elle allait réussir.
+
+Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz je trouvai une
+lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour être à même de
+reprendre notre affaire au moment où un arrangement surviendrait entre
+le Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre nos intérêts,
+Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme «attaché
+militaire» par le général Prim.
+
+Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major français? autant
+demander comment le bras suit la main qui a été prise dans un engrenage,
+et comment le corps tout entier passe où a passé la main.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller
+une affaire, je suis de pas en pas arrivé à rentrer dans l'armée.
+
+Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans,
+pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tête basse.
+
+
+
+LIX
+
+Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre un service
+actif.
+
+Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les négociations ne
+pouvait pas me convenir; j'avais vu de près les intrigues des premiers
+mois de l'occupation et un tel spectacle n'était pas fait pour
+m'encourager.
+
+Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y
+trouverait difficilement l'équivalent de ce qui s'est passé au Mexique
+depuis le débarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment où notre
+petit corps d'armée s'est mis en mouvement.
+
+Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi; Prim, arrivé au
+Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tâchait d'arranger les
+choses de manière à se préparer un trône; les Français, au contraire,
+ou au moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient de
+rendre tout arrangement impossible de manière à ce que la guerre fût
+inévitable.
+
+Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé à donner toute
+satisfaction aux alliés et à mettre fin par là à l'expédition,
+l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plénipotentiaires français
+exigèrent que le gouvernement mexicain exécutât pleinement le contrat
+passé avec le banquier Jecker.
+
+Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier est l'associé,
+et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet associé 30 pour 100 sur le
+montant des créances qu'il réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais
+pas, c'est que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève au
+chiffre de 60 millions de francs, ne représente en réalité qu'une somme
+de 3 millions due véritablement au banquier Jecker. C'est donc pour
+faire valoir les réclamations de ce banquier ou plutôt celles de son
+puissant associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu
+par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner quelques millions
+à M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a été repoussé
+par les plénipotentiaires français. Et comme conséquence de ce fait,
+c'est pour des intérêts aussi respectables que la France s'est lancée
+dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup plus loin qu'on ne
+pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra
+facilement avec quelques régiments se trompent étrangement.
+
+Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles qui tiennent
+des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se préparer à leurs
+rôles, quand on a entendu leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir
+au plus vite de cette caverne où l'on étouffe.
+
+Aussi, quand on commença à parler de marcher en avant, ce fut avec
+une joie de sous-lieutenant qui arrive à son régiment la veille d'une
+bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle.
+
+J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais plus de lettres, plus
+de rapports à écrire; je redevenais soldat.
+
+Sans doute cette déclaration des hostilités retardait mon retour en
+France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succès de notre
+entreprise financière, mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que
+je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expédition;
+comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je
+courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne
+savais pas trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher, mais je
+devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entraîner. Ce n'est pas
+impunément qu'on a été soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur
+de la poudre.
+
+Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander pourquoi j'avais donné
+ma démission. J'avais alors été peut-être un peu jeune. Sans cette
+démission j'aurais fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me
+trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement
+définie, au lieu de me traîner à la suite de l'armée, sans trop bien
+savoir moi-même ce que je suis, moitié homme d'affaires, moitié soldat.
+
+Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure qui m'a déjà coûté
+cher et qui me coûtera plus cher encore dans l'avenir probablement.
+Voici comment.
+
+Quand j'appris que le général Lorencez pensait à marcher en avant pour
+pousser sans doute jusqu'à Mexico, je fus véritablement désolé de
+n'avoir rien à faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus
+me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour éclairer la
+route. Les hostilités n'étaient point encore commencées; avant de
+s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il
+fallait savoir quel était ce pays et voir quelles troupes on aurait à
+combattre si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta
+ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je devais être de
+retour, les hostilités ne devant pas commencer avant cette date.
+
+Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais déjà parcouru deux
+fois la route de Vera-Cruz à Mexico, mais en simple curieux, qui
+n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus
+sérieusement, en officier qui fait une reconnaissance.
+
+J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits
+contradictoires que je recueillis çà et là me firent hâter ma marche. On
+disait que les troupes françaises avaient quitté leurs cantonnements et
+qu'elles se dirigeaient sur Puebla.
+
+Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait
+été fixée n'était point arrivée, et ce que je savais de l'organisation
+de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne
+me permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi dans une aventure
+qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.
+
+Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je commençai à
+être assez inquiet, et j'accélérai encore ma marche: les Mexicains
+paraissaient décidés à la résistance, et, en raison du petit nombre
+de nos troupes, en raison surtout des difficultés de terrain que nous
+aurions à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver un
+échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.
+
+Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme
+j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que
+nos chevaux purent aller, c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.
+
+Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car dans ce pays, qui
+était menacé d'une guerre par les Français, on laissait les Français
+circuler et aller à leurs affaires sans la moindre difficulté. Mais dans
+ce hameau, où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être
+autrement.
+
+Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla
+qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des
+allées et venues, des colloques à voix basse entre notre hôte et deux ou
+trois chenapans à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.
+
+Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis qu'il aurait à
+coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme
+moi fait ses remarques et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que
+nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions, que dans
+ce but il se proposait de coucher à l'écurie à côté de nos chevaux pour
+veiller sur eux, car c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et
+non à nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait nos
+chevaux pour nous sauver.
+
+L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie et je
+montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût servi un Mexicain
+peureux qu'il m'eût fallu défendre en même temps que je me défendais
+moi-même?
+
+Ma chambre était au premier étage de la maison et on y pénétrait par une
+porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenêtre, elle donnait
+sur une petite cour carrée, fermée de deux côtés par des murs et du
+troisième par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me
+montra rien de suspect dans cette cour.
+
+Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commençai par
+visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je traînai le
+lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me
+coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis.
+
+Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué, plus je suis
+disposé à m'éveiller facilement.
+
+Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque j'entendis un
+léger bruit à ma porte. Je me redressai vivement.
+
+On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai
+résista.
+
+--Qui est là?
+
+--_Por Dios_, ouvrez.
+
+Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre. Mais à la
+clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six hommes rangés le long des murs,
+ils étaient enveloppés de leur sarapé et armés de fusils.
+
+Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps de me jeter à terre;
+deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler
+au-dessus de la tête.
+
+C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir été
+soldat et de s'être habitué à la musique des balles. Un bourgeois eût
+perdu la tête. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement
+ma situation.
+
+Attendre, on enfoncerait la porte.
+
+Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.
+
+Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans
+qui me fusilleraient à leur aise.
+
+Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon salut.
+
+Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et
+les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurité, un paquet
+pouvait être pris pour un homme.
+
+Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre, puis, soulevant
+mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement une décharge
+retentit. Ma ruse avait réussi; mes chenapans avaient cru que j'étais
+dans mon manteau et ils m'avaient fusillé.
+
+Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter à mon tour. Je
+pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche à
+l'appui de la fenêtre, je me laissai tomber dans la cour.
+
+Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient
+deux hommes sauter par la fenêtre, furent épouvantés de ce prodige.
+Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux
+coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de
+la route et se sauvèrent.
+
+Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais échapper;
+mais j'eus beau appeler, personne ne répondit. Dans l'obscurité, trouver
+mon cheval et le seller était difficile. Je perdis du temps.
+
+Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus de leur
+terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me
+cassa la jambe.
+
+Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je reçus force coups;
+puis, le matin, comme je n'étais pas mort, on me transporta à Puebla. Je
+suis prisonnier à l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.
+
+Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La
+guerre est commencée.
+
+Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant les hauteurs de
+Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital quelques-uns de nos soldats
+blessés.
+
+On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.
+
+Cette aventure est déplorable, et quand on pense que le drapeau de la
+France a été ainsi engagé pour une misérable question d'argent, on a le
+coeur serré.
+
+
+
+LX
+
+Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au
+commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant
+de temps pour guérir une jambe cassée; mais à ma blessure se joignit une
+belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie
+et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence;
+j'ai été mort.
+
+Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma santé, grâce aussi
+aux bons soins dont je fus entouré, je fus assez vite sur pied.
+
+On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français blessés à
+l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me rendit la liberté, et
+le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus, avec une joie qui ne se
+décrit pas, les pantalons rouges de nos soldats.
+
+Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de
+Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai.
+Comment depuis cette époque ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après
+mon accident, je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines
+sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu aussitôt
+que j'étais entré en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes
+lettres ne lui étaient-elles pas parvenues? Était-elle malade? Que se
+passait-il?
+
+Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point, répondre à ces
+questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'était sauvé avait
+rapporté qu'il m'avait vu sauter par la fenêtre et que j'avais été
+frappé de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconté cette
+histoire et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à
+l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et c'était
+seulement à celle qui datait des premiers jours de ma convalescence
+qu'il répondait.
+
+Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde. Pourquoi ne
+m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme
+elle devait souffrir!
+
+Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberté
+comme j'en avais manifesté l'espérance, je ferais bien de rester au
+Mexique pour être à même de surveiller nos intérêts; et il insistait
+vivement sur la nécessité de ne pas rentrer en France.
+
+Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions; l'angoisse que
+me causait le silence de Clotilde m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital;
+Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute
+la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient que je
+retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie
+ou de mort pour moi.
+
+Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt pour Vera-Cruz où
+je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire.
+
+Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement longs, mais
+ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me rétablit tout
+à fait; quand j'aperçus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je
+n'avais jamais été malade et que j'avais vingt ans.
+
+En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au télégraphe et
+j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France
+et que je serais à Paris à neuf heures du soir.
+
+A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien qui perdait du
+temps; les chefs de gare, les employés, les voyageurs étaient d'une
+lenteur désespérante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf
+heures précises cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde
+n'aurait pas à attendre.
+
+Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à coup je m'arrêtai:
+une femme s'avançait au-devant de moi. A la démarche, il me sembla que
+c'était Clotilde; mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était
+pas elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare.
+Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais remis en marche. Nous
+nous joignîmes. Elle s'arrêta et vivement elle me prit le bras. Elle,
+c'était elle!
+
+Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute pour m'avertir
+d'une terrible nouvelle que Clotilde était venue au-devant de moi.
+
+--Valentine?
+
+Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice. Elle
+m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous partîmes. Elle était dans
+mes bras.
+
+--Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!
+
+La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres paroles entre nous.
+Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas reçu mes lettres et
+c'était par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un
+soir. Quel coup!
+
+Et elle me serra dans une étreinte passionné.
+
+Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui avait appris en
+même temps et ma vie et mon arrivée.
+
+Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions
+me montra son visage pâle qui gardait les traces de cette longue
+angoisse.
+
+Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment j'avais écrit
+aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma lettre et m'avait répondu. Mais
+elle n'avait pas vu Poirier depuis mon départ.
+
+--Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier m'avait
+communiqué ta lettre!
+
+Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais,
+depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification.
+
+La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant ma porte.
+
+--Chez moi?
+
+--Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne
+chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras à ton concierge que
+tu n'es pas un revenant.
+
+Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la rejoignis.
+
+Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous étions quittés.
+
+Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt. Malgré mon ivresse,
+il m'avait déjà semblé remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose
+qui n'était point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la
+pressai de parler.
+
+Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle
+suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne
+parlait point.
+
+--Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais
+la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas.
+
+Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la décider.
+
+--Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma
+douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude affreuse, non pour moi, ma vie
+était brisée, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille.
+Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait
+montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un
+homme, depuis longtemps, avait demandé à m'épouser, un vieillard, je lui
+ai dit la vérité. Il a consenti à accepter Valentine comme sa fille.
+Pour qu'elle eût un père, j'ai cédé.
+
+--Mariée!
+
+Elle baissa la tête.
+
+--Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour la donner à un
+autre.
+
+Un poignard était accroché à la muraille, devant moi. Je sautai dessus
+et revins d'un bond sur Clotilde la main levée. Elle s'était rejetée en
+arrière, et son visage bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient
+la pitié.
+
+Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je jetai mon
+poignard et revins vers elle.
+
+--C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès est vieux, il
+n'a que quelques jours peut-être. Je serai à toi, Guillaume, je te jure
+que je t'aime.
+
+Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets et la
+traînai vers la porte. Elle se défendit, elle m'implora. Je ne lui
+répondis qu'un mot, toujours le même.
+
+--Va-t'en, va-t'en.
+
+J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec moi. Elle voulut
+se cramponner à mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre
+dont je refermai la porte.
+
+Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement! Ma vie brisée, ma
+dignité abaissée, ma fierté perdue, mon honneur flétri, dix années de
+sacrifices et de honte pour en arriver là!
+
+Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié, sacrifié, trahi,
+c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et
+de mes lâchetés. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait
+sonné pour moi. Mais, ma fille!
+
+Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures
+du matin, j'étais à la gare Montparnasse. A neuf heures, j'étais à
+Courtigis chez madame d'Arondel.
+
+Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était venue la
+chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu
+s'opposer au départ de l'enfant. Où était-elle? Personne ne le savait.
+
+Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez
+madame la baronne Torladès.
+
+Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou.
+
+--Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où est-elle? Je
+veux la voir, je la veux.
+
+--Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je
+ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous
+empêcher de voir votre fille.
+
+--Où est-elle?
+
+--Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi;
+nous la verrons ensemble.
+
+--Avec vous, jamais!
+
+Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour
+la donner à un autre. J'étais son père. Mes droits étaient certains.
+J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits
+n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas
+que j'étais son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne
+Torladès avaient pu «la légitimer par mariage subséquent.»
+
+Cette consultation et les délais nécessaires pour que mon ami se
+procurât cet acte de mariage donnèrent le temps à ma fureur de
+s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta.
+
+J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa disposition pour
+faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle me répondit qu'elle serait
+le lendemain à la gare du Nord à dix heures.
+
+Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour Bernes, un village
+auprès de Beaumont, et nous fîmes la route sans échanger un seul mot.
+
+Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous avoir regardés
+quelques secondes, elle ne fit plus attention à nous: elle ne
+connaissait que sa nourrice.
+
+Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même pas les yeux sur
+cette femme que j'avais tant aimée, que j'aimais tant.
+
+--Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la
+gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donné
+des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi.
+
+Je ne répondis pas et m'éloignai.
+
+Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire.
+
+Et c'est de ma cabine de la _Floride_ que je t'écris cette lettre.
+
+Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20. Je suis resté
+huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie.
+
+Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes, ce qui
+est probable.
+
+On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre va être
+vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ
+de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays.
+J'ai besoin que ma mort rachète ma vie.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY
+
+Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois, était
+un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si
+l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines précautions, pouvait
+présenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui
+va d'Ivry à Asnières, les troupes de la Commune et de Versailles se
+battaient chaque jour du matin au soir, souvent même une partie de la
+nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas être
+pris dans la mêlée.
+
+Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable, le long
+des routes dont les arbres avaient été coupés, et à travers les villages
+dévastés par cinq mois de guerre, aux murs des jardins crénelés, aux
+façades rayées par les balles, éventrées par les obus, avec çà et là des
+trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiées. Maintenant
+la guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade,
+la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des troupes, les
+sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il
+n'y avait rien de changé. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient
+pas vu pendant la guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui,
+à cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille
+du haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps était
+généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait avec cette
+immuable sérénité de la nature qui ne connaît ni les douleurs ni les
+catastrophes humaines, et cet agréable déplacement était un sport qui
+remplaçait Longchamps, cette année-là fermé pour cause de bombardement;
+dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où les claires
+toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes des officiers, en
+jolis tableaux bien composés, tandis que sur les routes passaient et
+repassaient à la file des omnibus chargés de Parisiens qui allaient
+de Versailles à Saint-Germain et de Saint-Germain à Versailles,
+incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur
+ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles ne peuvent que
+bourdonner effarées.
+
+Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies, on ne
+rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages était le
+même: les troupes au lieu de marcher à la bataille s'en allaient à
+l'exercice, et c'était le défilé successif de tous les uniformes de
+l'armée allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce
+qui était un étonnement c'était de voir sur les murs blancs, souvent
+sous les inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français
+écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.»
+
+Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly,
+Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre à Pantin
+le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et j'espérais, en me hâtant,
+qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journée pour faire cette
+route, mais comme je n'arrivai à Saint-Denis qu'après le soleil couché,
+il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me décider à
+passer la nuit dans un pauvre hôtel près de la gare.
+
+Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il était si bien
+rempli de Parisiens attendant là naïvement le moment de rentrer chez
+eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenêtre, sous les
+toits, et dans la salle à manger qu'une place à une petite table de café
+déjà occupée.
+
+Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ, de grande taille,
+au visage fin, à l'air distingué et de tournure militaire. Comme je le
+regardais, curieusement surpris du contraste qu'il présentait avec les
+gens dont nous étions environnés, il m'examinait aussi.
+
+--Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce que ces
+pistolets-là, me dit-il en souriant.
+
+Nos noms furent bientôt échangés.
+
+Le hasard voulut qu'il connût le mien.
+
+Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant
+au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé l'attention
+publique, et après être rentré dans l'armée au moment de la guerre du
+Mexique s'était signalé de telle sorte que, pendant plusieurs années, ce
+nom avait rempli les journaux.
+
+On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter.
+
+J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis, et ce
+qu'il attendait dans cet hôtel.
+
+Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de
+l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment, ce fut aussi du
+Mexique.
+
+Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant qu'autour de
+Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en
+eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'éclairs fulgurants
+que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous
+promenions: l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le ciel et
+les eaux.
+
+Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre
+civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut dans l'_Opinion
+nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui
+de _Clotilde Martory_ que lorsqu'après un certain recul je sentis que
+c'était réellement Clotilde qui remplissait le premier rôle et non
+Saint-Nérée.
+
+H.M...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
+***** This file should be named 13336-8.txt or 13336-8.zip *****
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+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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