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diff --git a/old/13336-8.txt b/old/13336-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4f4fee1 --- /dev/null +++ b/old/13336-8.txt @@ -0,0 +1,15433 @@ +The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Clotilde Martory + +Author: Hector Malot + +Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + +CLOTILDE MARTORY + +PAR HECTOR MALOT + + + +_AVERTISSEMENT_ + + +_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman_ +«LES AMANTS», _va donner en octobre prochain son soixantième volume_ +«COMPLICES»; _le moment est donc venu de réunir cette oeuvre +considérable en une collection complète, qui par son format, les soins +de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une +bibliothèque, et par son prix modique soit accessible à toutes les +bourses, même les petites._ + +_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché +à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans +un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a +promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié, +allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la +Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art, de +la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de Banville +écrivît de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime +de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._ + +_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus +dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou +justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée, +et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est +pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une +notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la +parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique +sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra +caractériser le mieux le livre ou l'auteur._ + +_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente +tous les mois._ + +L'éditeur, + +E.F._ + +CLOTILDE + +MARTORY + +I + + + +Quand on a passé six années en Algérie à courir après les Arabes, les +Kabyles et les Marocains, on éprouve une véritable béatitude à se +retrouver au milieu du monde civilisé. + +C'est ce qui m'est arrivé en débarquant à Marseille. Parti de France en +juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six années que +j'étais absent; et ces années-là, prises de vingt-trois à vingt-neuf +ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la +légende des anachorètes, mais je me figure que ces sages avaient dépassé +la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les déserts +de la Thébaïde. S'il est un âge où l'on éprouve le besoin de s'ensevelir +dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi +où l'on préfère les distractions du monde aux pratiques de la pénitence. +Je suis précisément dans celui-là. + +A peine à terre je courus à la Cannebière. Il soufflait un mistral à +décorner les boeufs, et des nuages de poussière passaient en tourbillons +pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins +devant un café et je restai plus de trois heures accoudé sur ma table, +regardant, avec la joie du prisonnier échappé de sa cage, le mouvement +des passants qui défilaient devant mes yeux émerveillés. Le va-et-vient +des voitures très-intéressant; l'accent provençal harmonieux et doux; +les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voilés; des pieds +chaussés de bottines souples, des mains finement gantées, des chignons, +c'était charmant. + +Je ne connais pas de sentiment plus misérable que l'injustice, et +j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois à l'Algérie; ma croix +d'abord et mon grade de capitaine, puis l'expérience de la guerre avec +les émotions de la poursuite et de la bataille. + +Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et +décoré, et l'on n'a pas épuisé toutes les émotions de la vie quand on a +eu le plaisir d'échanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes. +Oui, les nuits lumineuses du désert sont admirables. Oui, le _rapport_ +est intéressant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde. + +Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi +je m'étais juré de mener à bonne fin la triangulation de l'Algérie; +si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs années l'Atlas dans +l'espérance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre +et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du +méridien, sans doute je serais désolé d'abandonner l'Afrique. + +Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de déserts, on +marche porté par son idée et perdu en elle. Qu'importe que les villages +qu'on traverse soient habités par des guenons ou par des nymphes, ce +n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre +expédition de Sidi-Brahim tu avais d'autre préoccupation que de savoir +si l'atmosphère serait assez pure pour te permettre de reconnaître la +sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais été en +plus sérieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni à la faim, ni +à la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine +inquiétude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la +brume se dissiperait. + +Malheureusement, tous les officiers de l'armée française, même ceux de +l'état-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de +t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entraînements et les +délices de la triangulation; la mesure elle-même du méridien me laisse +froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique, +prolonger l'arc français jusqu'au grand désert que cela ne m'eût pas +retenu. + +--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide. + +--Je ne m'en défends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi. + +--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre? + +--J'espère que non. + +--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te +faut-il? + +--Peu de chose. + +--Mais encore? + +La réponse à cet interrogatoire serait difficile à risquer en +tête-à-tête, et me causerait un certain embarras, peut-être même me +ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne +du courage aux timides. + +--Je suis... je suis un animal sentimental. + +Voilà le grand mot lâché, à lui seul il explique pourquoi j'ai été si +heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France. + +De là, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai déjà +fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre. + +Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'à +présent, je n'ai pensé ni au mariage ni à la paternité, ni à la famille, +et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un intérieur que j'ai besoin pour me +sentir vivre. + +Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalité +comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres +doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais. + +Les enfants n'ont été jusqu'à ce jour, pour moi, que de jolies petites +bêtes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment +charmantes avec une robe blanche et une ceinture écossaise: ça remplace +supérieurement les kakatoès et les perruches. + +Quant à la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mère, sans +beau-père, sans beau-frère ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et +alors ces exclusions la réduisent si bien, qu'il n'en reste rien. + +Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup +plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux être +aimé. + +Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter +l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se +trouve que cette vérité, peut-être générale, ne m'est pas applicable +puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette +espèce, l'amour n'est point une simple sensation d'épiderme, c'est +au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la +métamorphose que subissent certains insectes pour arriver à leur complet +développement. + +J'ai passé six années en Algérie, et la femme qui pouvait m'inspirer un +amour de ce genre, je ne l'ai point rencontrée. + +Sans doute, si je n'avais voulu demander à une maîtresse que de la +beauté, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que +je voulais. Mais, après? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir +de quelques instants, ne ressemblent en rien à l'amour que je désire. + +Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espère +et, à vrai dire même, je le crois, car je ne me suis point fait un idéal +de femme impossible à réaliser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu +m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur. + +Si ridicule que cela puisse paraître, c'est là en effet ce que je veux. +Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grâce 1851, dans +un temps prosaïque comme le nôtre, demande à ressentir «les orages du +coeur» est un personnage qui prête à la plaisanterie. + +Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient +les premiers à rire de moi si je faisais une confession publique, +combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laissé entraîner par +les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore +des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un +organe conoïde creux et musculaire. + +Je suis de ceux-là, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein +gauche, ne me serve pas exclusivement à pousser le sang rouge dans mes +artères et à recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines. + +Mes désirs se réaliseront-ils? Je n'en sais rien. + +Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que déjà je me +sente vivre. + +Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-être rien. Peut-être quelque +chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas +tarder beaucoup. Donc, à bientôt. + +Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit être un voyage +extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit +être aussi curieux que la découverte du Nil blanc. + +Le Nil, on connaîtra un jour son cours; mais la femme, connaîtra-t-on +jamais sa marche? Saura-t-on d'où elle vient, où elle va? + + + +II + +En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoyé en +pays ami, et nulle part assurément je n'aurais pu trouver des relations +plus faciles et plus agréables. + +Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône pendant les +dernières années de la Restauration, et il a laissé à Marseille, comme +dans le département, des souvenirs et des amitiés qui sont toujours +vivaces. + +Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois que j'avais à me +présenter ou à donner mon nom, on m'arrêtait par cette interrogation: + +--Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée qui a été +notre préfet? + +Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de Saint-Nérée, +les mains se tendaient pour serrer la mienne. + +--Quel galant homme! + +--Et bon, et charmant. + +--Quel homme de coeur! + +Un véritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa +partie, les grands et les petits. + +Il est assez probable que mon père ne me laissera pas autre chose que +cette réputation, car s'il a toujours été l'homme aimable et loyal que +chacun prend plaisir à se rappeler, il ne s'est jamais montré, par +contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette +réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus belle fortune. Il +y a vraiment plaisir à être le fils d'un honnête homme, et je crois que +dans les jours d'épreuves, ce doit être une grande force qui soutient et +préserve. + +En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance +veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon père m'a ouvert les +maisons les plus agréables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces +relations et ces plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans. +Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fête, et je +connais déjà presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la +Rose. Pendant la belle saison, les riches commerçants n'habitent pas +Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journée pour +leurs affaires; et leurs matinées et leurs soirées ils les passent à la +campagne avec leur famille. Celui qui ne connaîtrait de Marseille +que Marseille, n'aurait qu'une idée bien incomplète des moeurs +marseillaises. C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides +de la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel; c'est dans +le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visité peu +de cabanons, mais j'ai été reçu dans les châteaux et les villas +et véritablement j'ai été plus d'une fois ébloui du luxe de leur +organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de très-bon +goût, mais le goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche. + +On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce +qui coûte cher. Volontiers on prend l'étranger par le bras, et avec une +apparente bonhomie, d'un air qui veut être simple, on le conduit devant +un mur quelconque:--Voilà un mur qui n'a l'air de rien et cependant il +m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé sur rien. C'est comme pour +ma villa, je n'ai employé que les meilleurs ouvriers, je les payais 10 +francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs. +Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la perfection. Ce +parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de +la côte d'Afrique et des Indes; leur réunion produit une chose unique en +son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous dîniez +la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en +simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coûte plus de 20,000. + +Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je +t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler le luxe et le confort +de ces châteaux à un pauvre garçon comme toi vivant dans le désert et +couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un +fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur ma vie. + +Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un mariage, le +mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille du riche armateur, avec le +fils du maire de la ville. Bien que la villa Bédarrides soit une +des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre +orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000), +on avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait +danser. Cette construction avait été commandée par le nombre des invités +qui était considérable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom +dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là +le côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait +ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité--côté du mari. +En réalité, c'était le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce +qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il +y avait là des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts +fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des +Égyptiens mêlés à de petits employés et à des boutiquiers, dans une +confusion curieuse. + +Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse avec lui, je +n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout son éclat, et le coup +d'oeil était splendide: la tente était ornée de fleurs et d'arbustes +au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on +apercevait dans le lointain miroitant sous la lumière argentée de la +lune. C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait à +l'imagination. + +Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de la mariée, M. +Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par +le bras, pour me promener avec lui. + +--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune +de Marseille, et si nous étions encore au temps où les corsaires +barbaresques faisaient des descentes sur nos côtes, ils pourraient +opérer ici une razzia générale qui leur payerait facilement un milliard +pour se racheter. + +Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières et j'allai me +mettre dans un coin pour regarder la fête à mon gré, sans avoir à subir +des réflexions plus ou moins spirituelles. + +Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait +peut-être celle que je devais aimer. Laquelle? + +Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus, à +quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beauté saisissante. +Près d'elle était une femme de quarante ans, à la physionomie et à la +toilette vulgaires. Ma première pensée fut que c'était sa mère. + +Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait +improbable tant les contrastes entre elles étaient prononcés. La jeune +fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et +veloutés, ses épaules tombantes, était la distinction même; la vieille +femme, petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille femme; +la toilette de la jeune fille était charmante de simplicité et de bon +goût; celle de son chaperon était ridicule dans le prétentieux et le +cherché. + +Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans une admiration +émue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais forcé de faire un +détour, je fus prévenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné +dans son habit (un commis de magasin assurément), qui l'emmena à l'autre +bout de la chambre. + +Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante au repos, +dansant elle était plus charmante encore. Sa taille ronde avait une +souplesse d'une grâce féline; elle eût marché sur les eaux tant sa +démarche était légère. + +Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais près de moi +personne qu'il me fût possible d'interroger. + +Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher et je +l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus délicieux +sourire que j'aie jamais vu. + +Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation; et +d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine, +plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas à parler et me laissai +emporter par l'ivresse de la danse. + +Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que je savais +d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille, et qu'elle avait été +amenée à cette soirée par une cousine, chez laquelle elle était venue +passer quelques jours. + +Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je voulus savoir +qui elle était, comment elle se nommait, quelle était sa famille; et je +me mis à la recherche de Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour +qu'il me renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui, +il devait la connaître. + +Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la danse, était au +jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le détacher de sa +partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous +revînmes dans la tente juste au moment où la jeune fille sortait. + +--Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la dame qu'elle +accompagne est, il me semble, la femme d'un employé de la mairie. C'est +une invitation de mon beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain; +mais il vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons pas +décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié; il a autre chose à +faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille, +que, s'il vous répondait, il vous parlerait de ma soeur; ça ferait +un quiproquo impossible à débrouiller. Attendez donc à demain soir; +j'espère qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi. + +Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était quelque +chose. + + + +III + +Je quittai le bal; je n'avais rien à y faire, puisqu'elle n'était plus +là. + +Je m'en revins à pied à Marseille, bien que la distance soit assez +grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'étouffais. La nuit +était splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit +résonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord +des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du +terrain et les échappées de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme +un immense miroir argenté, réfléchissait la lune. + +Je marchais vite; je m'arrêtais; je me remettais en route machinalement, +sans trop savoir ce que je faisais. Je n'étais pas cependant insensible +à ce qui se passait autour de moi, et en écrivant ces lignes, il me +semble respirer encore l'âpre parfum qui s'exhalait des pinèdes que je +traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche +me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait; +l'air qui m'enveloppait me semblait habité, et des plantes, des arbres, +des blocs de rochers sortaient des voix étranges qui me parlaient un +langage mystérieux. Une pomme de pin qui se détacha d'une branche +et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais reçu une décharge +électrique. + +Que se passait-il donc en moi? Je tâchai de m'interroger. Est-ce que +j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne +devais peut-être revoir jamais? + +Quelle folie! c'était impossible. + +Mais alors pourquoi cette inquiétude vague, ce trouble, cette émotion, +cette chaleur; pourquoi cette sensibilité nerveuse? Assurément, je +n'étais pas dans un état normal. + +Elle était charmante, cela était incontestable, ravissante, adorable. +Mais ce n'était pas la première femme adorable que je voyais sans +l'avoir adorée. + +Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix +minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait +absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualités, les +séductions qui, les unes après les autres, se révèlent en elle dans une +fréquentation plus ou moins longue. S'il en était autrement, l'homme +serait à classer au même rang que l'animal; l'amour ne serait rien de +plus que le désir. + +Pendant assez longtemps, je me répétai toutes ces vérités pour me +persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que +le sentiment qu'elle m'avait inspiré était un simple sentiment +d'admiration, sans rien de plus. + +Mais quand on est de bonne foi avec soi-même, on ne se persuade pas par +des vérités de tradition; la conviction monte du coeur aux lèvres et +ne descend pas des lèvres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un +trouble, une chaleur, une émotion, une joie qui ne me permettaient pas +de me tromper. + +Alors, par je ne sais quel enchaînement d'idées, j'en vins à me rappeler +une scène du _Roméo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon +esprit une lueur éblouissante. + +Roméo masqué s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fête. +Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a échangé quelques paroles +avec elle. Il part, car la fête touchait à sa fin lorsqu'il est entré. +Alors Juliette, s'adressant à sa nourrice, lui dit: «Quel est ce +gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est +marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial.» + +Ils se sont à peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les +a envahis tous deux en même temps et embrasés. Et Shakspeare humain et +vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul +effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation +qu'il a inventée et la mienne! c'est aussi dans une fête que nous nous +sommes rencontrés, et volontiers comme Juliette je dirais: «Va demander +son nom; si elle est mariée, mon cercueil sera mon lit nuptial.» + +Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius +Bédarrides ne se trouva point au rendez-vous arrêté entre nous. Ce fut +le soir du deuxième jour seulement que je le vis arriver chez moi. +J'avais passé toute la matinée à le chercher, mais inutilement. + +Il voulut s'excuser de son retard; mais c'était bien de ses excuses que +mon impatience exaspérée avait affaire. + +--Hé bien? + +--Pardonnez-moi. + +--Son nom, son nom. + +--Je suis désolé. + +--Son nom; ne l'avez-vous pas appris? + +--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir +manqué de parole hier. + +--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez. + +--Hé bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous +le général Martory? + +--Non. + +--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commandé en +Algérie pendant les premières années de l'occupation française? + +--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne. + +--Votre princesse est la fille du général; de son petit nom elle +s'appelle Clotilde; elle demeure avec son père à Cassis, un petit port à +cinq lieues d'ici, avant d'arriver à la Ciotat. Elle est en ce moment à +Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employé à la mairie; M. Lieutaud +avait été invité comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory +a accompagné sa cousine. J'espère que voilà des renseignements précis; +maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis +à votre disposition; je connais le général, je puis vous dire sur son +compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original, +cela vous amusera peut-être. + +Marius Bédarrides, qui est un excellent garçon, serviable et dévoué, a +un défaut ordinairement assez fatigant pour ses amis; il est bavard et +il passe son temps à faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font +les gens les plus insignifiants, et aussitôt qu'il l'a appris, il va +partout le racontant; mais dans les circonstances où je me trouvais, ce +défaut devenait pour moi une qualité et une bonne fortune. Je n'eus qu'à +lui lâcher la bride, il partit au galop. + +--Le général Martory est un soldat de fortune, un fils de paysans qui +s'est engagé à dix-sept ou dix-huit ans; il a fait toutes les guerres de +la première République. + +--Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc que sa petite-fille? + +--C'est sa fille, sa propre fille; et en y réfléchissant, vous verrez +tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible à cela. Né vers 1775 ou 76, +le général a aujourd'hui soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est +marié tard, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, +avec une jeune femme de Cassis précisément, une demoiselle Lieutaud, +et de ce mariage est née mademoiselle Clotilde Martory, qui doit avoir +aujourd'hui à peu près dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son +père avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; ce n'est pas un +âge où il est interdit d'avoir des enfants, il me semble. + +--Assurément non. + +--Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple lieutenant et en fit +successivement un capitaine, un chef de bataillon et un colonel. Sa +fermeté et sa résistance dans la retraite de Russie ont été, dit-on, +admirables; à Waterloo il eut trois chevaux tués sous lui et il fut +grièvement blessé. Cela n'empêcha pas la Restauration de le licencier, +et je ne sais trop comment il vécut de 1815 à 1830, car il n'avait pas +un sou de fortune. Louis-Philippe le remit en service actif et il devint +général en Algérie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientôt mis à la +retraite, il vint se fixer à Cassis, où il est toujours resté. Il y +passe son temps à élever dans son jardin des monuments à Napoléon, qui +est son dieu. Ce jardin a la forme de la croix de la Légion d'honneur; +et au centre se dresse un buste de l'empereur, ombragé par un saule +pleureur dont la bouture a été rapportée de Sainte-Hélène: un saule +pleureur à Cassis dans un terrain sec comme la cendre, il faut voir ça. +Du mois de mai au mois d'octobre, le général consacre deux heures par +jour à l'arroser, et quand la sécheresse est persistante, il achète de +porte en porte de l'eau à tous ses voisins. Quand le saule jaunit, le +général est menacé de la jaunisse. + +--Mais c'est touchant ce que vous racontez là. + +--Vous pourrez voir ça; le général montre volontiers son monument; et +comme vous êtes militaire, il vous invitera peut-être à _dijuner_, ce +qui vous donnera l'occasion de l'entendre rappeler sa cuisinière +à l'ordre, si par malheur elle a laissé brûler la sauce dans la +_casterole_. C'est là, en effet, sa façon de s'exprimer; car, pour +devenir général, il a dépensé plus de sang sur les champs de bataille +que d'encre sur le papier. En même temps, vous ferez connaissance avec +un personnage intéressant aussi à connaître: le commandant de Solignac, +qui a figuré dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, et +qui est l'ami intime, le commensal du vieux Martory; celui-là est un +militaire d'un autre genre, le genre aventurier et conspirateur, et +nous pourrions bien lui voir jouer prochainement un rôle actif dans la +politique, si Louis-Napoléon voulait faire un coup d'État pour devenir +empereur. + +--Ce n'est pas l'ami du général Martory que je désire connaître, c'est +sa fille. + +--J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien d'elle ou tout au +moins peu de chose. Elle a perdu sa mère quand elle était enfant et +elle a été élevée à Saint-Denis, d'où elle est revenue l'année dernière +seulement. Cependant, puisque nous sommes sur son sujet, je veux ajouter +un mot, un avis, même un conseil si vous le permettez: Ne pensez pas à +Clotilde Martory, ne vous occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la +femme qu'il vous faut: le général n'a pour toute fortune que sa pension +de retraite, et il est gêné, même endetté. Si vous voulez vous marier, +nous vous trouverons une femme qui vous permettra de soutenir votre nom. +Nous avons tous, dans notre famille, beaucoup d'amitié pour vous, mon +cher Saint-Nérée, et ce sera, pour une Bédarrides, un honneur et un +bonheur d'apporter sa fortune à un mari tel que vous. Ce que je vous dis +là n'est point paroles en l'air; elles sont réfléchies, au contraire, et +concertées. Mademoiselle Martory a pu vous éblouir, elle ne doit point +vous fixer. + + + +IV + +Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage dans la +famille Bédarrides, et déjà bien souvent on avait de différentes +manières abordé avec moi ce sujet du mariage. + +--Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait madame Bédarrides +mère chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions +bien? + +Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à marier. Je me +défendais tant que je pouvais, en déclarant que je ne me sentais aucune +disposition pour le mariage, mais cela n'arrêtait pas les projets qui +continuaient leur course fantaisiste. + +Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse ou à leurs +idées politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque +jour, mais ceux qui veulent vous convertir à la pratique du mariage sont +toujours nombreux et empressés. + +Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme chien et chat; +peu importe: ils vous vantent sérieusement les douceurs et les joies du +mariage. Ils vous connaissent à peine, pourtant ils veulent vous marier, +et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère pour +refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous. +C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait +que pour leur faire plaisir. + +On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage +matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le propagateur;» le monde +cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce métier +pour rien, pour le plaisir. Ayez mal à une dent, tous ceux que vous +rencontrerez vous proposeront un remède excellent; soyez garçon, tous +ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite. + +Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius Bédarrides, au moins +pour le fond; car pour la forme, je tâchai de l'adoucir et de la rendre +à peu près polie. Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes, +et ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez lui +héréditaire. + +--Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement dépité, que je ne sais +comment concilier la répulsion que vous témoignez pour le mariage avec +l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin +vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre.... + +--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je vous prie; il me +blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable; +j'ai désiré savoir qui elle était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin +que ce simple désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel. +Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et +qui s'inquiète de son origine. + +--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre +de mademoiselle Martory peut être pour vous la source de grands +tourments. + +--Et comment cela, je vous prie? + +--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation +sans issue. + +--Je n'aime pas mademoiselle Martory! + +--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un +côté, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la +réalisation de la chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de +nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît délicate. Vous +aimez, vous n'épousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors, +que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet état doit être +fatigant. Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle +Martory. + +--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à être sans +inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour +le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait +pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi. + +--Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes propositions +qui sont sérieuses, je vous en donne ma parole, et inspirées par une +vive estime, une sincère amitié pour vous. + +--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie +parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le +comprends, c'est une fatalité qu'on subit; on épouse parce que l'on aime +et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses +mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à se marier, en se disant +que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on +appartient à celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est +là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le fais un jour, +c'est qu'il me sera impossible de m'échapper. En un mot, montrez-moi +celle que vous avez la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux +à en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez jamais +mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: «Frère, il faut +mourir.» Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas à me +l'entendre dire et encore moins à le croire. + +L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla en secouent la +tête. + +--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main, +mais je crois que vous commencez à être malade; si vous le permettez, je +viendrai prendre de vos nouvelles. + +--Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas +dangereuse. + +Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais des lèvres +seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de +vérité que je ne pouvais pas me cacher à moi-même, et qui n'était rien +moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme +le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Où +pouvait me conduire cet amour? + +Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que +j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours à la même: je ne devais plus +penser à cette jeune fille, je n'y penserais plus. Après tout, cela ne +devait être ni difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine; +il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je n'avais +assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle pour l'oublier. Ce serait +une étoile filante qui aurait passé devant mes yeux,--le souvenir d'un +éblouissement. + +Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours déterminées par les +raisonnements de la nuit. Aussitôt habillé, je me décidai à aller à la +mairie, où je demandai M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas +de si bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que j'avais +prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me fis donner son adresse; +il demeurait à une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la +bastide était facile à trouver, au coin d'un chemin conduisant à +Saint-Joseph. + +Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener sur la route +de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-être apercevoir Clotilde dans le +jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement; +à la lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté aussi +resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint mat ne gagne pas à +être éclairé par le soleil; et puis n'étant plus en toilette de bal +elle serait peut-être très-ordinaire. Ah! que le coeur est habile à se +tromper lui-même et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était pas +pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas pour l'aimer +moins et découvrir en elle quelque chose qui refroidît mon amour, que je +cherchais à la revoir. + +Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui sont assez +ordinaires sur le littoral de la Provence; on rôtissait au soleil, et, +si les arbres et les vignes n'avaient point été couverts d'une couche de +poussière blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme après +un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés, du même qu'elle +avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis, +les corniches des fenêtres, et partout, dans les champs brûlés, dans les +villages desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on ne +voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les rayons flamboyants +du soleil, éblouissait les yeux. + +Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute renoncé à cette +promenade; mais il n'y avait pas là de quoi arrêter un Africain comme +moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de +poussière, qui allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre +mois de sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute, +continuellement. + +Les passants étaient rares sur la route; cependant, ayant aperçu un +gamin étalé tout de son long sur le ventre à l'ombre d'un mur, j'allai à +lui pour lui demander où se trouvait la bastide de M. Lieutaud. + +--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il sans se +lever. + +Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en train de charger +sur l'impériale de la voiture une caisse de voyage. + +Qui donc partait? + +Au moment où je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du +jardin. Elle était en toilette de ville et son chapeau était caché par +un voile gris. + +C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain. + +Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride et revins grand +train à Marseille. En arrivant aux allées de Meilhan, je demandai à un +commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis. + +En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur était assis +sur un petit banc, je lui donnai mon cheval à tenir et j'entrai. + +Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour +Cassis. + +--Coupé ou banquette? + +Je restai un moment hésitant. + +--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien de prendre une +place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupé. + +Je n'hésitai plus. + +--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupé. + +--A quatre heures précises; nous n'attendrons pas. + +Il était trois heures; j'avais une heure devant moi. + + + +V + +Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à monter en voiture +jusqu'au moment où j'avais arrêté ma place pour Cassis, j'avais agi sous +la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi +dire, la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une occasion +inespérée de la voir, je saisissais cette occasion sans penser à rien +autre chose; cela était instinctif et machinal, exactement comme le saut +du carnassier qui s'élance sur sa proie. J'allais la voir! + +Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je +compris combien mon idée était folle. + +Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le coupé de cette +diligence? + +Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais de la +sincérité de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de +mon amour, né la veille, dans un tour de valse, et déjà assez puissant +pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle +parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutôt +ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignée de mon +audace, blessée dans son honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car +enfin c'était une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on +pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tête-à-tête. + +Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me +parut réunir toutes les conditions de l'insanité et du ridicule. + +Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant devant ma +table, je pris un livre que je mis à lire. Mais les lignes dansaient +devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir. + +Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si +nous serions en tête-à-tête? Et puis, quand même nous serions seuls +dans ce coupé, je n'étais pas obligé de lui parler de mon amour; elle +n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui +se présentait si heureusement de la voir à mon aise? Est-ce que ce ne +serait pas déjà du bonheur que de respirer le même air qu'elle, d'être +assis près d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants +de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage +qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette +contemplation, il n'y avait rien qui pût la blesser: toute femme, même +la plus pure, n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée +et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage. + +J'irais à Cassis. + +Pendant que je balançais disant non et disant oui, l'heure avait marché: +il était trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier +quatre à quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de +la voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants qui +causaient de leurs affaires, et je m'étais fait arroser par un +cantonnier qui m'avait inondé; mais ni les reproches des commerçants, ni +les excuses du cantonnier ne m'avaient arrêté. + +Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la voiture rangée +devant le bureau, les chevaux attelés, la bâche ficelée: Clotilde debout +sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine. + +Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entrée. En +m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla à +l'oreille. Évidemment, mon arrivée produisait de l'effet. + +Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne pas faire route avec +un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de +coupé et monter dans l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six +voyageurs étaient entassés les uns contre les autres? + +J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais échangé deux ou trois +mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris +l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles. + +Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit qu'on n'attendait plus +que moi pour partir. + +Qu'allait-elle faire? + +Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela était manifeste +dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre côté, Clotilde +paraissait décidée à monter en voiture. + +--Je vais écrire un mot à ton père; François le lui remettra en +arrivant, dit madame Lieutaud à voix basse. + +--Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et père ne serait pas +content. Adieu, cousine. + +Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter, elle monta dans +le coupé légèrement, gracieusement. + +Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière. + +Enfin.... Je respirai. + +Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si pressé tout à +l'heure, avait maintenant mille choses à faire. Les voyageurs enfermés +dans sa voiture, il était tranquille. + +Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'à +la portière occupée par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une +conversation étouffée. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'à moi. +L'une faisait sérieusement et d'un air désolé des recommandations, +auxquelles l'autre répondait en riant. + +Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud abandonna la +portière, les chevaux, excités par une batterie de coups de fouet, +partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste. + +J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut +arrivé je me trouvai assez embarrassé. Il fallait parler, que dire? Je +me jetai à la nage. + +--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitôt, mademoiselle, +et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bédarrides, je n'espérais +pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans +cette voiture, sur la route de Cassis. + +Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait d'un air qui +me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se présentaient +difficilement, n'avais-je qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou +ridicule? + +Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais tu; mais comme +elle ne répondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que +je disais: + +--C'est vraiment là un hasard curieux. + +--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur. + +--Mais il me semble.... + +--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'étonnant; +s'il a quelque chose de véritablement curieux, il est bien près alors de +n'être plus un hasard. + +J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques minutes, je +regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la première fois, +je voyais des maisons. Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à +une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime +peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement dépité de son +sourire; il était si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et +faisait cligner ses yeux! + +D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle ne se +montrait pas autrement fâchée de cette rencontre il me convenait qu'elle +crût que je l'avais arrangée: c'était un aveu tacite de mon amour, et à +la façon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait +point déplu. Je continuai donc sur ce ton: + +--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour +moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais +si peu que j'irais aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je +connaissais le nom de ce pays. + +--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idée qui vous est +venue tout à coup... par hasard. + +--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a été décidé par une +suggestion, par une intervention étrangère, par une volonté supérieure +à la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les +Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut empêcher ce qui +est écrit? + +--Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle en riant, mais qui +l'a fait écrire? + +--La destinée. + +--Vraiment? + +J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au +moins un prétexte pour expliquer mon voyage. + +--Il y a un fort à Cassis? dis-je. + +--Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou Louis XIII cela était-il +un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler +cette ruine. + +Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu donner, +j'allais passer une journée avec un officier de mes amis en garnison +dans ce fort; mais cette réponse me déconcerta un moment. Heureusement +je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets +d'ordinaire à mentir: + +--C'est précisément cette ruine qui a décidé mon voyage. J'ai reçu une +lettre d'un membre de la commission de la défense des côtes qui me +demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon +exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages +et ses désavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaître +Cassis, mademoiselle? + +--Oh! parfaitement. + +--Alors vous pouvez me rendre un véritable service. Le dessin, rien +ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilité ce fort +peut-il être pour la ville, voilà ce qui est plus difficile. Il faudrait +pour me guider et m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais +m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce +que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procédé, dans une enquête +comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un +intérêt à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de +compétent qui connût bien le pays, et qui en même temps ne fût pas tout +à fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer à +Paris une réponse tout à fait satisfaisante. + +Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable que j'avais +déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant à rire franchement: + +--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux +tout à l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en +relation avec la seule personne qui précisément soit en état de vous +bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle +a une certaine compétence dans la science de la guerre. + +--Et cette personne? dis-je en rougissant malgré moi. + +--C'est mon père, le général Martory, qui sera très-heureux de vous +guider, si vous voulez bien lui faire visite. + + + +VI + +La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que je ne me rappelle +pas quels sont les pays que nous avons traversés, il me semble que ce +sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu +un grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels +des oiseaux chantaient une musique joyeuse. + +Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu +me tromper. Peut-être au contraire la route de Marseille à Aubagne et +d'Aubagne à Cassis est-elle poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les +frais ombrages que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils aussi +rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où il n'y en a guère. +Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas +conscience, j'ai marché dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve +délicieux qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité. + +Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs. Que +m'importait le paysage qui se déroulait devant nous, divers et changeant +à mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les +oiseaux? J'étais près d'elle; et insensible aux choses de la terre +j'étais perdu en elle. + +En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais été +instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui m'avait ébloui comme +l'eût fait un éclair ou un rayon de soleil; maintenant c'était un charme +plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait +jusqu'au coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination +troublante de son regard, la musique de sa voix; c'était son geste plein +de grâce, c'était sa parole simple et joyeuse; c'était le parfum qui se +dégageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter. + +Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus tout surpris +lorsque, étendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas +d'une côte, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous +arrivions. + +--Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était à quatre ou cinq +lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues! + +--Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant. + +--Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis? + +--Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux. + +Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit +d'un éclat de rire si franc que je me mis à rire aussi; elle eût pleuré, +j'aurais pleuré: je n'étais plus moi. + +--Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux. + +--Non, mais nous avons marché avec un détour; par la côte de Saint-Cyr, +Cassis est à quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par +Aubagne, ce qui a augmenté de beaucoup la distance. + +--Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions venus par +Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint. + +--La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans répondre +à cette niaiserie, est le château qui a décidé votre voyage à Cassis. +Plus bas auprès de l'église, où vous voyez un arbre dépasser les toits, +est le jardin de mon père. + +--Un saule, je crois. + +--Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un saule. + +--Assurément, mais de loin la confusion est possible. + +--Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la +vérité; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule. + +Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point, +car je ne voulais point qu'elle eût la preuve que j'avais pris des +renseignements sur elle et sur son père. Qu'elle soupçonnât que je +n'étais venu à Cassis que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût +que j'avais fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop. + +--Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un +saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène, sur le tombeau de +l'empereur, mais il n'a encore que quelques mètres de hauteur et nous ne +pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous? + +Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette question ainsi +posée, et ne pouvant répondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que +m'inspire Napoléon est très-complexe, composé de bon et de mauvais; +ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les +superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni Dieu, ni +monstre, mais un homme à glorifier parfois, à condamner souvent, à juger +toujours. + +--C'est que si vous voulez être bien avec mon père, dit-elle après un +moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. Là-dessus il +ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en préviens, est +très-intolérante; un mot de blâme est pour lui une injure personnelle. +Mais tous les militaires admirent Napoléon. + +--Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz. + +--Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous +entendrez. Mon père était à Austerlitz; il pourra vous raconter sur +cette grande bataille des choses intéressantes. Mon père a fait toutes +les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la République. + +--L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie et à Waterloo. + +--Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau. + +--Ce que tout le monde sait. + +Mes yeux se baissèrent devant les siens. + +Après un moment de silence, elle reprit: + +--Vous ne regardez donc pas Cassis? + +--Mais si. + +Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions, le village se +montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord +de la mer. Au-dessus des toits et des cheminées, on apercevait quelques +mâts de navires qui disaient qu'un petit port était là. + +Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant, l'aspect de ces +vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement çà et +là des oliviers au feuillage poussiéreux qui s'élevaient tortueux et +rabougris dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne. + +Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guère plus +agréables; d'un côté, des roches crevassées entièrement dénudées; de +l'autre, des bois de pins chétifs. + +--Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays? + +--Pittoresque. + +--Dites triste; je comprends cela; c'est la première impression qu'il +produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous +restez ici quelques jours, allez vous promener à travers ces collines +pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre +de Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans les +_paluns_ d'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre +gauche, et, après avoir dépassé les bastides, vous trouverez de grands +bois où la promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au cap +Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons +sur la Méditerranée et ses côtes. Même en restant dans le village, vous +trouverez que le soleil, en se couchant, donnera à tout ce paysage +une beauté pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je +l'aime. + +Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et l'arrêta d'un +geste moqueur. + +--Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone jusqu'au bout, +je dois vous indiquer un hôtel. Descendez à la _Croix-Blanche_ et +faites-vous servir une bouillabaisse pour votre dîner; c'est la gloire +de mon pays et l'on vient exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger +la bouillabaisse de Cassis. + +La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont nous avions +dépassé les premières maisons. Bientôt elle s'arrêta devant une grande +porte. J'espérais que ce serait le général Martory lui-même qui +viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se +faire tout de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général. A +sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde dans ses bras comme +elle eût fait pour son enfant, et qui l'embrassa. + +--Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde. + +--Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme, voilà tout; et +puis il fait sa partie d'échecs avec le commandant, et vous savez, quand +il est à sa partie, un tremblement de terre ne le dérangerait pas. + +J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je n'osai pas, et +je dus me résigner à me séparer d'elle après l'avoir saluée +respectueusement. + +--A demain, dit-elle. + +Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore dans la rue +longtemps après qu'elle avait disparu. + +Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant me demander si +je voulais dîner. + +--Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la bouillabaisse; rien +que de la bouillabaisse. + +Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je +me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir raisonnablement aux +incidents de cette journée et les apprécier. + +La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et étoilé; la terre, +après un jour de chaleur, s'était endormie et, dans le silence du soir, +la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait +entendre sa voix mystérieuse. + +Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les pierres du rivage, +examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-même. + +Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience n'étaient plus +possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice +frivole, non d'un désir passager, mais d'un amour profond, irrésistible, +qui m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le rayonnement de +son regard, et elle avait pris ma vie. + +Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être étudiée, au moins +pour moi; malheureusement la réponse que je pouvais lui faire dépendait +d'une autre question que j'étais dans de mauvaises conditions pour +examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille? + +Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je n'étais plus +moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait +elle-même qui déciderait de ma vie. + +Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est +incontestable et saute aux yeux. Assurément, il y a un charme en elle, +une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain +mouvement de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour +ainsi dire, magnétiquement et vous entraîne. + +Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son âme, son esprit, +son caractère? Comment a-t-elle été élevée? que doit-elle à la nature? +que doit-elle à l'éducation? Autant de mystères que de mots. + +Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle dans cette voiture +que j'ai pu la connaître. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je +n'ai même pas pu l'étudier. + +A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions, qu'eût été +une autre jeune fille? La jeune fille honnête et pure, la jeune fille +idéale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité +inquiétante pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie +effrayante? + +Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il existe, je ne suis +pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant +plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problèmes dans +ma tête, et je rentrai à la _Croix-Blanche_ comme j'en étais parti: +j'aimais Clotilde, voilà tout ce que je savais. + +Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était endormie sur le +seuil de la porte, la tête reposant sur son bras replié. Je la secouai +doucement d'abord, plus fort ensuite, et après quelques minutes je +parvins à la réveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me +conduisit à ma chambre. + + + +VII + +Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les +fenêtres étaient restées ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai +vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du côté du +Levant, étaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre, +dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose. + +Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou si j'étais éveillé. + +Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément l'amour était +un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout +en rose. + +Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle, c'était tout +simplement l'aurore «aux doigts de rose,» la vieille aurore du bonhomme +Homère qui, sur ces côtes de la Provence, dans l'air limpide et +transparent du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que sous +le climat de la Grèce. + +J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me présenter chez +le général; pour les passer sans trop d'impatience, je résolus de les +employer à faire un croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette +histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant +un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le général, car, pour +Clotilde, il était assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses +questions à ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incrédule +m'avaient montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait +déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes +qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent +se présenter à l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour, +c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait d'une +façon tacite, mais le général, c'était une autre affaire: les pères ont +le plus souvent, à l'égard de l'amour, des idées qui ne sont pas celles +des jeunes filles. + +Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le prétexte de +ma visite à Cassis était aussi mal trouvé que possible. Ce n'était pas +un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à +quelque chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait +dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idée n'avait pu venir à +l'esprit d'un membre de la commission de la défense des côtes de se +préoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire +accepter mon histoire par le général. + +Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire et que je ne pouvais +pas maintenant la changer, je me mis au travail et commençai mon dessin. +C'était ce dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon +mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier à la main, il a des +chances pour qu'on l'écoute et le prenne au sérieux: le premier soin des +lanceurs de spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le +luxe de la typographie et de la lithographie le livre à souche de leurs +actions? et le bon bourgeois, qui eût gardé son argent pour une affaire +qui lui eût été honnêtement expliquée, l'échange avec empressement +contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre. + +A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui étaient assez avancés +pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eût dit, il y a quinze ans, +lorsque je travaillais le dessin avec goût et plaisir, que je tirerais +un jour ce parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert en +ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut deux hommes. Dans +les circonstances présentes, seul avec mon sabre, je serais resté +embarrassé; j'ai trouvé un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon +meilleur ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être plus +d'un service. + +Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du général Martory. +La vieille servante qui s'était trouvée la veille à l'arrivée de la +voiture vint m'ouvrir, et à la façon dont elle m'accueillit, il me +sembla qu'elle m'attendait. + +Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au général et +de demander à celui-ci s'il voulait bien me recevoir. + +--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives, +allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le général qui est +en train de _sacrer_. + +Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi consistait cette +opération, mes yeux surpris parlèrent pour moi. + +--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante; +elle a augmenté de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ça le +distraira. + +Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je +suivis donc le vestibule dallé de larges plaques de pierre grise jusqu'à +la porte qui m'avait été indiquée. Il était d'une propreté anglaise, +ce vestibule, passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire de +guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles brillantes, sur les +moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on était dans une maison +où les soins du ménage étaient poussés à l'extrême. + +Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce vestibule, je +frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde qui me répondrait, car je +me flattais qu'elle serait avec son père; mais, au lieu de la voix +douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me répondit: +«Entrez.» + +Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard +chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule personne que j'aperçus +fut un vieillard à cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil, +la jambe étendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier +volume de l'_Annuaire_. + +Je m'avançai et me présentai moi-même. + +--Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se lever et en me +rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine, +et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une +curiosité impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma +fille m'a raconté hier soir. + +--C'est bien simple. + +--Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille qui n'est pas +simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris +aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous +poser cette question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les +perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais j'ai vu des +camarades qui l'avaient. + +Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement, confirma en moi +l'impression que j'avais ressentie en apercevant le général. C'est, +en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'étudier +longtemps. Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté +pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des années avec +lui. + +Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et à la +poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses +cheveux, qu'il porte coupés, ras, et qui lui font comme une calotte +d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus +rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de fortes mâchoires +qui font saillie de chaque côté de la figure, comme celles d'un +carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: «En +avant!» devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec +cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de crin tenant la +tête droite; une redingote bleue boutonnée d'un seul rang de boutons +comme une tunique, et cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le +ruban de la Légion d'honneur. + +Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a été un +sabreur. + +--C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides que vous avez +rencontré ma fille? + +--Oui, général. + +--Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup; ça n'apprécie +que la fortune; ça se croit quelque chose parce que ça a des millions; +mais, malgré tout, bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui +doivent. + +--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de +faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par là la vôtre, +général. + +--Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter le fort et +savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela? + +--Précisément. + +--Mais ce n'est pas vraisemblable. + +Je fus un moment déconcerté; mais me remettant bientôt, je tâchai de +m'expliquer, et lui répétai la fable que j'avais déjà débitée à sa +fille. + +--C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le +croire; comment, il y a dans la commission de la défense de nos côtes +des officiers assez bêtes pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce +pas? ce n'est pas un militaire. + +J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait pas de trop +préciser dans une affaire aussi sottement engagée. + +--Peut-être veut-on transformer le fort en prison; peut-être veut-on +vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a +demandé comme service, et en dehors de toute mission officielle, de +faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les +renseignements que je pourrais réunir sur son utilité ou son inutilité. + +--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous en dire, n'est-ce +pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous êtes militaire. + +--J'en ai cependant fait deux croquis. + +Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le mensonge dans +lequel je m'étais embarqué si légèrement, et que j'avais été obligé de +continuer, j'éprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me +soutînt. + +--C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est vous qui avez +fait ces deux petites machines, capitaine? + +--Mais oui, mon général. + +--Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites choses-là +peut rendre des services à un général en campagne; c'est comme un +officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant +pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en +Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais parlé que ma +langue et je m'en suis tout de même tiré. + +Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de cette façon naïve ses +opinions sur les connaissances qui pouvaient être utiles à l'officier en +campagne, je me demandais avec une inquiétude qui croissait de minute en +minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans +qu'elle parût. + +Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne venait pas; +mes belles espérances, dont je m'étais si délicieusement bercé, ne +seraient-elles que des chimères? + +A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la tromperie dont je +m'étais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'était de +plus en plus pénible; c'était pour la voir que j'avais persisté dans +cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais +probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence je pensais à ma +position et j'en étais honteux. Car cela est triste à dire, le fardeau +d'une mauvaise action qui ne réussit pas est autrement lourd à porter +que le poids de celle qui réussit. + + + +VIII + +J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général de manière à lui +donner un certain intérêt qui fît passer le temps sans que nous en +eussions trop conscience, mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais +qu'une idée dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde? + +Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait souvent +répondre à contre-sens aux questions du général. + +Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir de prolonger +indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée de Clotilde, je crus +devoir me lever. + +--Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général. + +--Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage de votre temps. + +--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est précieux, mon +temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En +attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux à faire +qu'à causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise. + +--Mais, général.... + +--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni +les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_ +avec moi ou plutôt de dîner, car j'ai gardé les anciennes habitudes, je +dîne à midi et je soupe le soir. + +Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me défendre, mais +le général me coupa la parole. + +--Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger, vous êtes chez un +camarade, chez un frère; un simple soldat viendrait chez moi, je le +garderais à ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de +Saint-Nérée que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent, +ils sont reçus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe +par Cassis, il trouve l'hospitalité chez le général Martory; c'est la +règle de la maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas? + +La porte en s'ouvrant interrompit les instances du général. + +Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans sa simple toilette +d'intérieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se +détachaient des manchettes et un col de toile blanche. + +--J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger, dit-elle en allant +à son père, mais si tu ne veux pas te déranger, on peut apporter la +table ici. + +--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle. Il ne faut pas +écouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais écoutée en +Russie, je serais resté dans la neige avec les camarades; quand +elle gémissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de +m'attendrir; je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu avais trop +chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et +marche,» et elle marchait. Il n'y a qu'à vouloir. + +Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme, il ne put +retenir un cri en posant sa jambe à terre; mais il n'en resta pas moins +debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea +tout seul vers la salle en grondant: + +--Vieillir! misère, misère. + +Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait pas +voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte était un poseur et +très-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais été amoureux, +car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est +toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui +est une révélation est une séduction: j'aurais vu Clotilde laver la +vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvée adorable dans cette +occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de +repoussant. + +Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans +son verre ses lèvres roses, égrener des raisins noirs dont les grains +mûrs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de +table plus épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce dîner. + +En rentrant dans le salon, le général reprit sa place dans son fauteuil, +puis, après avoir allumé sa pipe à une allumette que sa fille lui +apporta, il se tourna vers moi: + +--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller à des habitudes, +qui deviennent tyranniques. Ainsi, après dîner, je suis accoutumé à +faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques +airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est +possible, ne vous en allez pas. + +Clotilde se mit au piano. + +--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano, +continua le général en riant, mais je ne pouvais pas demander à ma fille +d'apprendre la trompette; je lui ai demandé seulement d'apprendre les +vieux airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et marcher +sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu. + +Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_, +ensuite elle passa à la _Ronde du camp de Grandpré_, puis vinrent +successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime à rire, +elle aime à boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui +avaient le même caractère. + +Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant doucement sa pipe, +le général marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air +lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les +paroles à mi-voix. + +Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et +sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il s'était endormi. + +Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant +doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de +promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied +par une porte vitrée. + +--Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera pas avant un +quart d'heure au moins. + +Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes de la Provence, +est un petit terrain clos de murs, où la chaleur du soleil se +concentrant comme dans une rôtissoire, ne laisse vivre que quelques +touffes d'immortelle, des grenadiers, des câpriers et des orangers qui +ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui +dans lequel nous entrâmes verdoyant et touffu. Au fond s'élève un beau +platane à la cime arrondie, et de chaque côté, les murs sont cachés sous +des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au +centre se trouve une étoile à cinq rayons doubles émaillée de pourpiers +à fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en +bronze sur lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur. Ce +buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote grise et coiffé du +petit chapeau. + +--Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur. + +Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur: + +--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet +arbre ne soit pas encore arrivé, malgré nos soins, à dépasser les murs, +vous l'avez du haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous le +reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez +montré hier. + +Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon courage et ne +baissant plus les yeux: + +--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge +d'un poids trop lourd. + +--Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop +de susceptibilité botanique. + +--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose sérieuse. + +Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allât +pas plus loin; mais, puisque nous étions engagés, je voulais, moi, aller +jusqu'au bout. + +--Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement. + +--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux là dedans; j'ai +voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens +que vous leur prêtiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou +de blâme. + +--Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi. + +--Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en parlons plus. + +--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grâce de m'écouter; +soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit +l'expression du respect le plus pur. + +Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et déjà elle +s'était retournée, je me plaçai devant elle, et, de la main, du regard, +je la priai de s'arrêter. + +--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais à Cassis pour y +remplir une mission dont on m'avait chargé, et sur cette parole vous +avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec +monsieur votre père; eh bien, cette parole était fausse. + +Elle recula de deux pas, et me regardant d'une façon étrange où il y +avait plus de curiosité que de colère: + +--Fausse? dit-elle. + +--Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans vous connaître, +attiré seulement près de vous par une profonde sympathie et par une +vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincère,--j'ai demandé à +Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de vous, du général +et de ce _saule_,--témoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu +vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupé de cette diligence, au +lieu de me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable +ridicule d'une mission à Cassis. + +--Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention qui l'a inspirée. + +--Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le serment qu'elle +n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voilà tout. Et en me +retrouvant avec vous, j'ai été amené, je ne sais trop comment, peut-être +par crainte de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai +été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes +lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents auxquels le hasard a +eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai été +par vous et par monsieur votre père, je ne peux pas persister plus +longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte. + +Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce +qu'elle allait répondre déciderait de ma vie et l'angoisse m'étreignait +le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir +mal parlé, et ce que j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu +dire. + +--Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence extraordinaire? +dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi. + +--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous continuerez +d'être ce que vous étiez alors que vous ne le saviez pas. + +J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-être, +nous restâmes en face l'un de l'autre, moi les yeux fixés sur son visage +épiant le mouvement de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable +de l'allée. + +--Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit être maintenant +réveillé. + +Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas davantage celle +que je craignais, et cependant c'était une réponse. + + + +IX + +Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la +femme n'aient point l'esprit fait de même, mais dans les choses de la +vie cette diversité amène souvent des difficultés de s'entendre et de +se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de +grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour être restée dans +une certaine indécision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de +la duplicité et de la tromperie. + +C'était précisément cette indécision que je reprochais à Clotilde en +marchant silencieux près d'elle pour venir retrouver son père. Qu'y +avait-il au juste dans sa réponse? On pouvait l'interpréter dans le sens +que l'on désirait, mais lui donner une forme nette et précise était bien +difficile. + +Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce point +d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en +entrant dans le salon nous trouvâmes le général éveillé et de fort +mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et même _sacrant_, comme disait +la vieille servante. + +--Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il vit sa fille +entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir +faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain, +me voilà pour une journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré +rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère, misère. + +--Si tu veux de moi? dit-elle. + +--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi; +croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait +l'échec du berger; une partie finie au quatrième coup sans qu'aucune +pièce ait été enlevée, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion +coiffé_. + +Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car dans mon +incertitude sur le sens que je devais donner à la réponse de Clotilde +j'avais peur que celle-ci ne se fâchât de ma proposition. Cependant je +finis par me risquer: + +--Si vous vouliez m'accepter, général? + +C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles +s'adressaient. + +Mais ce fut le général qui répondit: + +--Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas venu à Cassis pour +jouer aux échecs. + +Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis +qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie? + +Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le général qui ne +demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'étais +heureux de faire sa partie. + +Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé par ma +confession, le coeur comblé de joie par le regard de Clotilde, je me +voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais +tout espérer. + +Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable au général. Mais +j'étais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes. +J'étais frémissant d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais +souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était pas fait +pour me calmer. D'un autre côté, la façon de jouer du général me +déroutait. Pour lui, la partie était une véritable bataille, et il y +apportait l'ardeur et l'entraînement qu'il montrait autrefois dans +les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait +naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le sien était +Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs; +après un succès il criait: Vive l'empereur! + +Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais après une défense +assez convenable et assez longue pour que le général fût fier de sa +victoire. + +--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la +main, vous êtes un brave; il y a de bons éléments dans la jeune armée. + +--Voulez-vous me donner une revanche, général? + +--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez +à Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la +jeune armée, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la +situation politique dans votre régiment. + +--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin des villes, +n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique. + +--Je comprends ça, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est +ce sentiment que je vous demande: vous êtes pour le rétablissement de +l'empire, j'espère? + +L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins gênante, +car si je ne voulais pas blesser les opinions du général, d'un autre +côté il ne me convenait pas de donner un démenti aux miennes; c'était +assez de mon premier mensonge. + +--Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment de mes hommes, +car, à parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu +parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et +encore plus d'une très-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni +l'une ni l'autre n'a réussi. + +--Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? Nous sommes +dans une situation où les gens qui sont capables d'intelligence et de +raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le +prince Louis-Napoléon a été nommé président de la République, qu'a-t-il +pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de la France? + +--Rien. + +--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empêché +par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblée. Ces +partis font-ils eux-mêmes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer +le pouvoir, sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables de +faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de faire. Avec eux, tout +gouvernement est impossible: la République aussi bien que la monarchie. +Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et +cela ne peut cesser que par le rétablissement de l'empire. + +--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme +comme Napoléon se remplace. + +--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idées, et son +neveu est son héritier. + +--Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance ne suffit pas +pour une tâche aussi grande. + +--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous +concède que c'était une affaire mal combinée, et cependant voyez quel +effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas +ce jeune homme se sont laissé entraîner par l'influence de son nom, et +des soldats ont refusé de marcher contre lui parce qu'il était le +neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige +napoléonien? + +--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le +subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille à le +porter et à l'exercer. + +--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait +été juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car précisément +l'affaire de Strasbourg aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme +qu'il portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette affaire +qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc donné une grande force au +moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demandé à cette force de +produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable. +Boulogne a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau et de +l'aigle.... + +--A-t-on eu tort? + +--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant +qu'on riait, on ne voyait pas que des généraux étaient prêts à se +rallier au prétendant et qu'un régiment était gagné. C'était là un fait +considérable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier, +qui en somme répondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que +doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous +avons! La France va se jeter dans l'empire comme une rivière se jette +dans la mer; nous avons vu la rivière se former à Strasbourg, grossir +à Boulogne, devenir irrésistible le 10 décembre; aujourd'hui, elle n'a +plus qu'à arriver à la mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain. + +Je levai la main pour prendre la parole et répondre, mais Clotilde +posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce geste qui était une sorte +d'engagement et de complicité, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi +contrarier les opinions du général? + +--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général, qui +s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple; +puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-même, il +faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la +République il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon se +mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce +passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France, +un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoléon. Et +pourquoi? Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le champ de +bataille, les armes à la main; la France et lui, lui et la France ont +été écrasés en même temps par l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de +patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là. +Ah! s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un champ de +bataille où le sang de tout le monde aurait coulé excepté le sien; ou +bien s'il s'était sauvé honteusement dans un fiacre pour échapper à une +émeute, on l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait de +lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais non, il est mort +dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voilà +pourquoi la France crie «Vive l'empereur!» + +Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix +formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des +larmes roulaient dans ses yeux. + +--Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire avec tant +d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir +l'empereur vengé. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la +première chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas +une goutte du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans +inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux +d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Hélène. C'est comme +si c'était écrit. Puis après les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il +débarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du +Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à Mayence +comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra +organiser la première armée du monde et il l'organisera, car ce n'est +pas sur l'armée qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle +armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger qu'il +relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera du clergé, et comme +les Napoléon sont des honnêtes gens, il remettra les financiers à leur +place et ne laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des +affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoléon +sont les héritiers de la Révolution, il promènera le sabre de la +Révolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres. + +Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher de secouer la +tête. + +--Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce que je m'explique +mal. Mais venez dîner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le +commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les +idées du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous +venir dimanche? + +Je n'avais aucune envie de connaître les idées du prince, et ne voulais +pas être converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir +Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur. + + + +X + +Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une +heureuse occasion de passer une journée avec Clotilde, mais la réflexion +ne tarda pas à me montrer qu'il y avait autre chose. + +Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner, il s'y trouverait +aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un élément +étranger,--la politique. + +Faire de la politique avec le général, c'était bien ou plutôt cela était +indifférent; en réalité, il s'agissait tout simplement de le laisser +parler et d'écouter sa glorification de Napoléon. Il avait vu des choses +curieuses; sa vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent +même profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses +opinions et ses sentiments? c'était le représentant d'un autre âge. Je +ne suis point de ceux qui, en présence d'une foi sincère, haussent les +épaules parce que cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en +guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de +la théorie de l'impérialisme et dans le domaine de la dévotion à saint +Napoléon, je n'avais qu'à ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres. + +Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester +toujours sur ce terrain et de m'y enfermer? + +Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac +m'inquiétait. + +Quel était cet homme? + +Un ami du président de la République, disait le général Martory, un +confident de ses idées; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, +m'avait dit Marius Bédarrides. + +Il n'y avait pas là de quoi me rassurer. + +Le président de la République, je ne le connais pas, mais ce que je sais +de lui n'est pas de nature à m'inspirer estime ou sympathie pour ses +amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme +par son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et le mépris +de l'humanité, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai +peur de ses amis. + +Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de +Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma défiance augmentent, car pour +s'être lancé dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait +être le plus étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers. + +Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquiétude et +savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant de Solignac. Mais comme il +ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le +connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville. Je trouverais +là sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le +rôle qu'avait joué le commandant dans les deux conspirations de +Louis-Napoléon. En faisant une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais +des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des +relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approché d'assez +près pour me dire qui il était; mais ce moyen pouvait éveiller la +curiosité, et une fois la curiosité excitée on pouvait apprendre ma +visite à Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour +Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner mon +amour. + +Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que j'avais rencontré chez un +ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant. + +--Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations de +Louis-Napoléon? + +--Cela vous étonne? + +--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont +venus m'adresser la même demande que vous. C'est une bonne fortune pour +notre bibliothèque qui n'était point habituée à voir MM. les officiers +fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions. + +--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer? + +--Nous ne nous inquiétons des intentions de nos lecteurs, dit-il en +remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons +affaire à un collégien qui nous demande _la Captivité de Saint-Malo_ de +Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire +_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur +le Mérite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si +simples. + +--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point encore assez et vous +cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle. + +--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous êtes le +cent unième officier qui veut connaître l'histoire des conspirations de +Louis-Napoléon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée +sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces +conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont à la mode; +voilà tout. + +Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher à apprendre +comment une conspiration militaire réussit ou échoue, je me départis de +ma réserve. + +--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont +fait rentrer dans l'armée des officiers qui ont pris part aux affaires +de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposés à avoir un de ces +officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel rôle il a +joué dans cette affaire; voilà ce qui explique notre curiosité. + +--Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire en me +faisant apporter les livres qui pouvaient m'être utiles. + +La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces équipées: rien +ne pouvait être plus follement, plus maladroitement combiné, et le rôle +que le prince Louis-Napoléon avait joué dans les deux me parut tout à +fait misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire, sans un +seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on +trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires. + +D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la platitude la plus +absolue chez le chef de ces entreprises. Napoléon revenant de l'île +d'Elbe a marché en triomphe sur Paris; comme il se dit l'héritier de +Napoléon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première +fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau, +il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour +qu'un aigle, dressé à venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de +sa tête. + +Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité, on ne voudrait +pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire à un monomane, non à un +prétendant; et c'est ce monomane qu'on a accepté pour Président de la +République, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi +le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils pas ces deux +procès dans toute la France? il n'y a qu'à faire connaître cet homme +pour qu'il devienne un sujet de risée: si les paysans veulent un +Napoléon, ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un +aigle, ils se moqueront d'un perroquet. + +Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est +pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous +n'étions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous +conduire à une révolution militaire, je n'aurais bien certainement point +passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires du futur empereur. + +Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être d'un autre genre +que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et +intéressants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on +pourrait le désirer, car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir +occupé qu'un rang très-secondaire. + +A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la +cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il croit que c'est celle de la +France; pour lui, ses croyances, ses espérances se résument dans un nom: +«l'Empereur,» et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a +été entraîné par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité des +convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc pas; il se +contente de répondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une +condamnation sera la confirmation du devoir accompli. + +Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que +c'eût été celle du général Martory, s'il avait pris part à ces complots. +Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses réponses des +inconséquences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccusés, on +trouve des contradictions qui font douter de sa sincérité. + +Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration, comme il veut +le faire croire, il paraît avoir été un de ses chefs; au lieu d'avoir +été entraîné, il semble qu'il a entraîné les autres; au lieu d'avoir +obéi à la voix de la France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle +de son intérêt et de son ambition. + +Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de l'ensemble des deux +procès que des accusations nettement formulées, tant la conduite du +commandant a toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé, +jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente +partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant délit: +c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du +feu les marrons qu'il doit croquer. + +Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état de ses +affaires au moment où il se fait le complice de son prince. Elles +étaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient être +relevées que par un coup désespéré. + +Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes de l'empire; à +Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparenté à de +bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en +1832, commandant la première circonscription de remonte, il donne sa +démission. Il y a de graves irrégularités dans sa caisse, et un grand +nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touché le +prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le +commandant. Il prend alors du service dans l'armée belge, mais pour peu +de temps, car bientôt encore il donne sa démission. + +J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler par mon nom. + +C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû connaître quand +il était à Oran; il s'était assis en face de moi sans que je le visse +entrer. + +--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ où +se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas, +voulez-vous me le prêter? + +Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément le bibliothécaire +ne m'avait pas trompé, ce procès était à la mode. + +Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque, nous restâmes en +face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas. + +Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'à +un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas +cependant sur le pied de l'intimité. + +--Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il. + +--Nullement. + +--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado? + +--Et quoi faire au Prado? + +--Causer. + +--Il s'agit donc d'un complot? + +--Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout! + +--Vous cherchez le silence et le mystère. + +--C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux examiner avec +vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange. + +--Allons, donc au Prado. + + + +XI + +De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; pendant le +temps que nous mîmes à la franchir par le cours Julien et le cours +Lieutaud, Vimard garda un silence obstiné, qui me laissa toute liberté +pour réfléchir à sa demande d'entretien. + +Pourquoi cet entretien? + +Pourquoi ce mystère? + +Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque consultant l'un +et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis? + +Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près désert, Vimard +se décida à parler. + +--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas? + +--Beaucoup. + +--C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu, +et quand je suis sous l'impression d'une forte préoccupation, je ne peux +pas parler pour ne rien dire. + +--Maintenant, je serai seul à vous entendre. + +--J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je le fais +franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance. + +Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et +après que je l'eus remercié comme je le devais de la sympathie qu'il me +témoignait, il continua: + +--L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant à la +bibliothèque et en vous voyant étudier les procès de Strasbourg et de +Boulogne que je venais moi-même lire. Il m'a paru qu'il y avait dans +cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que +si tous deux en même temps nous nous occupions du même sujet, c'était +que très-probablement nous avions les mêmes raisons pour le faire. Je +vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous +me direz après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché que +je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien +entendu, vous restez maître de votre secret. + +Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? Cela n'était guère +probable, étant donné son caractère honnête et droit. Mais alors, s'il +ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces précautions de +langage? Il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour vouloir +connaître le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosité était +vivement excitée. + +--Mon secret est bien simple, dis-je. + +--Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût comme le vôtre, +mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je persiste dans mon idée de m'en +ouvrir à vous, afin que nous tenions à nous deux une sorte de petit +conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le +même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les mêmes +raisons pour prendre une résolution. Mais bien que par le peu de mots +que vous venez de dire, je vois que vous n'êtes pas dans une situation +identique à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter. + +Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas +rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la +confiance qu'il me témoignait. + +A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, il abandonna le +langage obscur et entortillé dont il s'était jusque-là servi pour parler +plus clairement: + +--Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de quel côté vous vous +rangeriez dans le cas d'un conflit entre le président de la République +et l'Assemblée, quelle serait votre réponse? + +--Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté de celui qui +respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas +autre chose à faire, nous autres soldats; notre route est tracée, nous +n'avons qu'à la suivre: c'est très-facile. + +--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas +comme vous, et alors dans l'obscurité, il est bien permis d'hésiter et +de tâtonner. + +--Qui fait cette obscurité? + +--Les circonstances politiques. + +--Et qui fait les circonstances politiques? + +--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence. + +--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en même temps +que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur +ambition. Si on a fait l'obscurité dans la situation politique, c'est +qu'on espère profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux +complots. + +--Vous croyez donc aux complots? + +--Et vous? + +Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que quelques secondes. + +--Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se fait dans +l'armée. + +--Au profit de qui? + +--Au profit de Louis-Napoléon. + +--Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre route. Si +Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est pour se l'attacher. +Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armée? Non, n'est-ce +pas, mais par intérêt, pour s'appuyer sur nous et se faire président à +vie ou empereur. Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est +indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens pour faire des empereurs de +notre choix. Nous sommes l'armée de la France et c'est à la France qu'il +appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui +imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous plaît de +prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires du président; car le +jour où celui-ci aura la conviction que l'armée le suivra, l'empire sera +fait par une révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime +trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de +cette honte. + +--Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, qui croient que +l'empire doit faire la grandeur de la France. + +--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la +France dans le rétablissement de la monarchie légitime ou dans la +consolidation de la République. Mais ce que nous avons le droit de +penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors +c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je +soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et l'officier +d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orléans; notre +chef d'escadron, qui est républicain, soutiendra la République; +Mazurier, qui aime le désordre et la canaille, soutiendra la canaille, +et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui +sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à quoi l'on arrive en +écoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses intérêts, au +lieu d'écouter sa conscience. Et c'est là ce qui m'indigne contre +Louis-Napoléon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de +corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orléans, +les républicains agissent comme lui? il est le seul à vouloir faire de +l'armée un instrument de révolution. S'il réussit, la France est perdue; +il n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire. + +--Vous n'aimez pas Louis-Napoléon. + +--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion qu'il +m'inspire n'est point causée par des préférences que j'aurais pour le +représentant d'un autre parti. Je n'ai point de préférences politiques, +ou plutôt je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de +famille, je devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas +davantage orléaniste ou républicain. + +--Alors qu'êtes-vous donc? + +--Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis du parti du +gouvernement adopté par le pays et qui s'exerce honnêtement en +respectant les droits et la liberté de chacun. Je n'aurais peut-être +pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un +gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si léger +qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient renverser ce +gouvernement. + +Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra fortement: + +--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous +entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble où nous vivons +d'incertitude et d'indécision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme, +qui ne cherche pas son chemin. + +--Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence en matières +politiques. Peut-être, en effet, vaut-il mieux être un homme de parti, +comme il vaut mieux peut-être aussi être un homme religieux. Les +convictions bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin +l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, n'empêche pas +d'être un honnête homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien, +je vous donne ma parole que, dans les circonstances présentes, quoi +qu'il arrive, je saurai rester un honnête soldat. + +Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant l'un et l'autre; +Vimard à je ne sais trop quoi, moi à ce que cet entretien avait de +singulier; car venu au Prado pour écouter les confidences et les secrets +de Vimard, j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le silence. + +--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'intérêt du +parti napoléonien? + +--Jamais. + +--Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, et c'est pour +savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amené ici pour +tenir conseil et m'entendre avec vous. + +--On vous a donc fait ces ouvertures à vous? + +--Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers. + +--Une conspiration? + +--Non, car s'il avait été question d'une conspiration, on y aurait mis, +je pense, plus de réserve. + +--C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes disposés à appuyer le +rétablissement de l'empire. + +--Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier +mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos +au négociateur. On nous représente seulement qu'un jour ou l'autre un +conflit éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, et +l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armée à se ranger du +côté de Louis-Napoléon; en même temps on glisse quelques mots adroits +sur les avantages personnels qui résulteront pour les officiers disposés +à prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un +homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de +Solignac. + +En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement involontaire. + +--Vous le connaissez? demanda Vimard. + +--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les procès de +Strasbourg et de Boulogne. + +--C'était précisément pour savoir quel avait été son rôle dans ces deux +affaires que je suis allé à la bibliothèque. Ici il se remue beaucoup, +et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à +Grenoble, à Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le +connaîtriez aussi; c'est un homme que je crois très-habile. + +--Le procès le montre tel. + +--S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra tout le Midi dans +sa main, et c'est là un point très-important, car la Provence entière +est légitimiste ou républicaine, et l'on assure que la Société des +montagnards y est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette +action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une façon +mystérieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle +part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement à +Cassis, comme un vieux soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre +occupation que de faire la partie du général Martory, une culotte de +peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper les +soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au +mieux avec la fille du général. + +--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune +fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosité. + +--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune +importance à son égard, mais seulement à l'égard de Solignac. + +--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante. + +--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles séduites +par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Nérée, d'aimer +jamais une femme qui ait été perdue par un vieux libertin. Toute femme +peut se relever, excepté quand elle a été flétrie par un vieillard. +C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui +vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers à +la fausseté du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit +profite à Solignac. Mais puisque vous connaissez le général Martory, je +ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou +l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tâter et vous +engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis +content qu'il s'adresse à vous, il aura à qui parler. + +--Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce que je lui +répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se livrer qu'on le veut dire. + + + +XII + +Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory m'avait tout +d'abord inspiré une certaine inquiétude, maintenant elle me révoltait. A +la pensée de me trouver à la même table que cet homme, je n'étais +plus maître de moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang; +l'indignation me soulevait. + +Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard. +Pas même pendant l'espace d'un millième de seconde, je n'admis la +possibilité que ce propos infâme eût quelque chose de fondé. C'était +une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus +misérable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains. + +Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; le souffle +empoisonné de cette calomnie avait passé sur mon amour naissant comme +un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la +Provence: les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour toute +leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux reverdis il +poussera de nouvelles feuilles, il s'épanouira d'autres fleurs, ce ne +seront point celles qui ont été desséchées dans leur bouton. + +Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; je devrais lui +répondre. + +Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant +moi, il me faudrait arranger mes réponses au gré du général, au gré même +de Clotilde, qui partageait les idées de son père, ou qui tout au moins +voulait qu'on ne les contrariât point. + +La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, elle +serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et +l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour +Cassis. + +Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis dix ans; quand +j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de +moi et me serrer les mains. + +--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le dîner, nous allons +prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive +l'empereur! + +Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la servante, ce fut +Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut comme un vieil ami, avec un doux +sourire elle me tendit la main. + +Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se +dissipèrent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et +instantanément je vis le ciel bleu. + +Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, le général me +ramena d'un mot dans la réalité. + +--Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux vous faire +connaître les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on +est dans l'intimité comme ici, c'est une bonne précaution à prendre, ça +donne toute liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser +les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont +je vous ai déjà assez parlé pour que je n'aie rien à vous en dire +maintenant; un brave soldat qui eût été un habile diplomate, un habile +financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir à connaître. + +Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir. + +--Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que ça ne vous étonne +pas trop de voir un prêtre chez un vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc +n'est pas du tout cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est +retiré à Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la +gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. Pas besoin +de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième convive, César Garagnon, +négociant à Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de +corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, un +beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux +d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas, +ce dont je l'approuve, car la fille d'un général n'est pas faite pour un +pékin de cette espèce. + +Au moment où le général prononçait ce dernier mot, la porte s'ouvrit +devant M. César Garagnon lui-même, et ma jalousie, qui s'éveillait déjà, +se calma aussitôt. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il +ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec +toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, qu'il soit +Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un prêtre +gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant +à pas glissés avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle +dans le monde «un bonhomme de curé.» + +Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et +sautillant qui me résonna dans le coeur, et je vis entrer un homme +petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour +inspirer confiance s'il n'avait point été déparé par des yeux perçants +et mobiles qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer sur +rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment troublante, et en +tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutôt que +celle d'un militaire; un vêtement de jeune homme, la moustache et les +cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et +fausse. + +Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me +frappait, car il vint à moi amené par le général, et une présentation en +règle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire +ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis à peine +ses paroles; en tous cas je n'y répondis que par une inclinaison de +tête. + +Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac serait-il à côté +de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle à +manger? Ces interrogations m'obsédaient sans qu'il me fût possible +d'en détacher mon esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir +Clotilde; malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur +le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me +répétais que c'était impossible, absolument impossible, et cependant je +les regardais, je les épiais. + +Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: Clotilde entra +la première dans la salle à manger, et comme la femme n'était rien dans +la maison du général, celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé +Peyreuc et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe, +je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion politique, je +pouvais être pleinement heureux; après le dîner, si M. de Solignac +m'emmenait dans le jardin pour me catéchiser, je saurais me défendre. +Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il pas +dans la politique pendant ce dîner? la question était là. + +Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour moi, grâce au général +et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent dans une discussion sur «le +maigre.» Le général, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, +racontait que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il était +cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle dans cette +maison était de faire des sauces maigres avec «du bon consommé et du +blond de veau.» L'abbé Peyreuc soutenait que c'était là une invention +voltairienne, et la querelle se continuait avec force drôleries du côté +du général, qui tombait sur les moines, et contait, à l'appui de son +anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient +cours à la fin du XVIIIe siècle. L'abbé Peyreuc se défendait et +défendait «la religion» sérieusement. Tout le monde riait, surtout +le général, qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre +qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a de bons: l'abbé, +par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse.» + +Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le +négociant nous fit verser dans la politique, et instantanément nous y +fûmes plongés jusqu'au cou. + +--Il paraît qu'on a encore découvert des complots, dit M. Garagnon. + +--On en découvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assuré du +lendemain, répliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront +pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient +toujours qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là sont comme +ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé leur enfant.» + +Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une +particularité qui me parut tout à fait caractéristique. C'était à M. +Garagnon qu'il répondait et il s'était tourné vers lui; mais, bien +que par ses paroles, par la direction de la tête, par les gestes, il +s'adressât au négociant, par ses regards circulaires, qui allaient +rapidement de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. Cette +façon de quêter l'approbation me frappa. + +--Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut au plus vite le +rétablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie. + +--Je crois que la conclusion du général, reprit M. de Solignac, est +maintenant généralement adoptée; je ne dis pas qu'elle le soit par tout +le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'à moi,--mais elle l'est +par la majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. + +--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbé Peyreuc. + +--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme +et les moyens. Quand une idée est arrivée à point, elle se fait jour +fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour +éclore. + +--Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé Peyreuc, qui +décidément tenait à pousser à fond la question. + +--Il faut toujours en prévoir. + +--C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il voit la +résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de manière à l'enfoncer. + +--Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'où +la résistance pourrait venir. On me répondra peut-être,--le regard +circulaire s'arrêta sur moi,--et l'armée? En effet, l'armée seule +pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que +nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas. + +--Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le général. + +--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armée n'a +pas de politique. + +--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris. + +--Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais vous, négociant, vous +devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armée en général n'a +pas de politique, mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et +c'est à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce monde. + +Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion, +je ne fus pas maître de moi, et, en entendant cette théorie qui +atteignait l'armée dans son honneur, et par là m'atteignait +personnellement, je ne pensai plus à la réserve que je voulais garder et +levai la main pour répondre. + +Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien. + +C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence. + +Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, enivré, le bras +levé, les lèvres ouvertes et ne parla point. + + + +XIII + +Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui +l'appuyait ou le désapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon +mouvement. + +Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde: + +--M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il. + +Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le +pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hésitai un moment, quelques +secondes peut-être. + +--Eh bien? demanda le général. + +Clotilde à son tour me regarda. + +--Je n'ai rien à dire, général. + +--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu: +j'ai de si mauvais yeux. + +--Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde. + +--Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni moins qu'un +individu, obéissait toujours à ses intérêts. Cela est bien naturel, +n'est-ce pas, monsieur Garagnon? + +--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite. + +--Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant finement. + +--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le +christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il +obéit si souvent à ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances +présentes, qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous +trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien des chances +de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de +prévoir dans quelle balance l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas +le parti légitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous +avons été les brigands de la Loire. + +--Je m'en souviens, interrompit le général en frappant sur la table. + +--Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous le gouvernement +de la bourgeoisie, l'armée est livrée aux remplaçants militaires. Ce +n'est pas davantage le parti républicain, qui demande la suppression des +armées permanentes. + +--Quelle stupidité! s'écria la général. + +--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il en reste un qui +peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoléon seul qui +peut donner à la France la revanche de Waterloo et déchirer les traités +de 1815. C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat devenir +maréchal de France, duc et prince. L'armée est donc bonapartiste dans +ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'être +quand même elle le voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire +et de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les esprits +français. + +--Bravo! cria le général, très-bien, admirablement raisonné. C'est +évident. + +--Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de l'empire, qui s'y +opposera? Est-ce le clergé? Je ne le crois pas. Le clergé sait très-bien +qu'il a plus à gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V. + +--Hum! hum! dit le général en grommelant. + +--Je m'en rapporte à M. l'abbé. + +J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il +n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité, +de la dignité et de la justice. + +--Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté +religieuse, dit l'abbé Peyreuc. + +--J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas, +poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince, +au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince +à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il +rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a +besoin d'un gouvernement stable. + +--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous +laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant +que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins +celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique +sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent +sur les révolutions pour ne pas les payer. + +Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester, +mais je ne protestai point. + +--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de +l'empire, qui est la continuation de 89. + +L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours +de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien +régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de +choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore +celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours +s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas +directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse, +genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté +d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle. + +D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le +dîner touchait à sa fin. + +Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté +trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me +montrer l'homme que j'étais. + +On avait apporté sur la table une vieille bouteille de vin du cap de +l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable. + +--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me dit le général, et +que vous avez trouvé bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous +faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui +mérite d'être dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur +usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de +Napoléon. + +Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main. + +Alors le général, levant son verre de sa main droite et posant sa main +gauche sur son coeur: + +--A Napoléon, à l'empereur! + +Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin tout simplement +sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'était là qu'un toast +historique, et, pour être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans +scrupule. + +Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les +convives, en m'arrangeant cependant pour paraître effleurer celui de M. +de Solignac, et, en réalité, ne pas le toucher. + +Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en était quitte à +bon compte; mais tout n'était pas fini. + +--Puisque nous sommes ici tous unis dans une même pensée, dit M. de +Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande à porter un toast +qui complétera celui du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, +à Napoléon III. + +Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai +à mon voisin sans emplir mon verre. + +Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien. + +--Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général. + +--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire +un second. + +M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied +de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne +le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre +les autres. + +Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une distraction au +malaise que cette scène avait causé à tout le monde,--M. de Solignac +excepté. + +Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous +empêcher de revenir à une discussion qui l'effrayait, et il proposa une +promenade en mer, qui fut acceptée avec empressement. + +Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes efforts pour rester +seul en arrière avec Clotilde, je ne pus y réussir. J'aurais voulu +m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en +portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout +au moins elle ne voulut pas le satisfaire. + +Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il m'eût été possible de lui +dire un seul mot en particulier. + +Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, qui se trouve à +une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout +à coup dans la ligne des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; +la mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, puis, +s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé dans de hauts +rochers déchiquetés; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources +d'eau douce. + +On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus justement, sur la +pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé la terre végétale n'étant +plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a été lavée +et emportée à la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et +crevassé. Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. Après +quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter de pierre en +pierre. Peu de temps après, je me levai à mon tour et la suivis. + +Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit promontoire +et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux, +elle voulait s'enfoncer dans l'azur. + +--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en +entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais +peut-être n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime? + +--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous +suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passé à propos de ce +toast.... + +--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empêcher de +prendre part à une discussion dangereuse; je n'ai pas réussi, c'est un +malheur. Je regrette de m'être avancée si imprudemment; je suis punie +par où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention +cependant était bonne, croyez-le. + +--C'est moi.... + +--De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me blesse.... + +Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité du promontoire; +elle alla si loin qu'elle était comme suspendue au-dessus de la mer +brisant à vingt mètres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour +la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière. + +Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, mais elle me +prévint: + +--Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle +brusquement. + +--Mon père a donné sa démission en 1830; mais il n'est pas en relations +suivies avec le roi. + +--Enfin il lui est resté fidèle et dévoué? + +--Assurément. + +--Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale? + +--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours témoigné une +grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que +vous donnez à ce mot. + +--Enfin cela suffit; cela explique tout. + +J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs de ma +répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les +expliquât point par des questions de personne ou d'intérêt, mais enfin, +puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter, +c'était déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me jeter dans +la politique. + +--Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi de vous poser +aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grâce d'y +répondre: Partagez-vous les idées de monsieur votre père? + +--Certainement. + +--Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi aveugle, +exclusive, qui élève une barrière entre vous et ceux qui ne partagent +pas ces idées? + +--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et +même si je pense quelque chose? + +Il fallait parler. + +--C'est que cette question est celle qui doit décider mon avenir, mon +bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse, +la voix tremblante, frémissant comme vous me voyez, c'est que je vous +aime, chère Clotilde, c'est que je vous adore.... + +--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous! + +--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que +vous sachiez.... + +Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux que je +m'arrêtai. + +--M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée. + +C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après avoir escaladé +les rochers par le lit d'un ravin. + +--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours étendue; vous +allez nous départager: M. de Saint-Nérée dit que le navire que vous +voyez là-bas manoeuvrant pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je +soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous? + + + +XIV + +Ma vie depuis deux mois a été un enchantement. + +Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'être +heureux, et dans mes journées trop courtes il ne m'est pas resté une +minute pour conter mon bonheur. + +Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et bornée. Malgré +les progrès de la science, on n'est pas encore arrivé à déterminer d'une +manière rigoureuse, par l'analyse, ses éléments constitutifs: + + Amour, 1,730 + Gaîté, 0,367 + Tempérament, 0,001 + Divers, 0,415 + ----- + 2,513 + +Température variable, mais toujours au-dessus de zéro. + +Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi +explique mieux que de longues phrases mon état moral: j'ai vécu depuis +deux mois dans un rêve délicieux. + +Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement +racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a charmé ne sera plus que +peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles +humaines ne sauraient rendre. + +Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur et qui +l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, je ne suis qu'un soldat: +ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu, +je sais le rapporter plus ou moins fidèlement, mais analyser des +sentiments, expliquer un caractère, résumer une série d'incidents dans +un trait saillant, ce n'est point mon fait. + +Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, mais elle a +été terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre +entretien au gouffre de Port-miou. + +Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre par le lit du +ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger une seule parole en +particulier. On ne pouvait marcher qu'à la file dans ce ravin étroit +et raboteux: Clotilde était passée la première, M. de Solignac l'avait +rapidement suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il +nous était impossible de nous dire un mot intime, et j'avais dû me +contenter d'écouter Clotilde parlant avec volubilité de la mer, du ciel, +des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment +n'était pour moi qu'un vain bruit. + +J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, mais là encore M. de +Solignac s'était placé entre nous, et de même en bateau quand nous nous +étions rembarqués. + +On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on +les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette +situation était exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre +par le côté comique, je la prenais par le côté tragique: la crainte +et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde que je +l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon +aveu? + +Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me répondre, +je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je +parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les +siens. + +Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne +pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard +de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'était chargé ni de +reproches ni de colère, mais qu'il était troublé, au contraire, par +une émotion douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de +l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était poignante pour +un esprit comme le mien, toujours tourmenté du besoin de certitude, qui +voudrait que dans la vie tout se décidât par un oui ou par un non. + +Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût été doux au coeur! + +Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut +pendant huit jours rester à Marseille en proie au doute, à l'incertitude +et à l'impatience. + +Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, heures après +heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au +général, je le devais. + +Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le général se lèverait +de table. + +Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie: + +--Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort de table; pourquoi +n'êtes-vous pas venu pour _dijuner_? + +--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche. + +--Ça, c'est une excuse. + +Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver. + +Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le général +s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, il écouta: «_Veillons +au salut de l'empire_» que lui joua sa fille. Puis bientôt il +s'endormit. + +C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais +savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, même lorsque j'ai chargé +les Kabyles pour mon début. + +Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, voyant son père +endormi, m'avait proposé une promenade au jardin. En serait-il de même +cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son +piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le +jardin. + +Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit à +voix basse: + +--Restons près de mon père. + +--Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je vous en +supplie. + +--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut +pas que je vous écoute. + +--Vous m'écoutiez l'autre jour. + +--C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et si vous ne l'aviez +pas été, je vous aurais demandé, comme je vous demande aujourd'hui, de +n'en pas dire davantage. + +--Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient? + +Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit d'une voix +étouffée: + +--A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idées de +mon père, croyez-vous qu'il écouterait ce que vous voulez me dire? + +Je la regardai stupéfait et ne répondis point. + +--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous écoute; +si, au contraire, vous ne le croyez pas, épargnez-moi des paroles qui +seraient un outrage. + +Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et +quand je prévois que je me trouverai dans une situation difficile de +chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service +mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare +dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposées. +Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prévu que +Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'écouter, j'avais +prévu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas +du tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment interdit, ne +comprenant même pas très-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensée +était éloignée de cette conclusion. + +Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière se fit dans mon +esprit. + +--Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans modérer ma voix et +oubliant que le général dormait. + +--Voulez-vous donc éveiller mon père? + +En effet, le général s'agita sur son fauteuil. + +Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration du +général montra qu'il s'était rendormi. + +Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre silencieux: je ne +sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre +notre entretien qui, sur la voie où il se trouvait engagé, pouvait nous +entraîner trop loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience +plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si angoissé que je +fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais mieux rester à jamais +dans l'incertitude que d'arriver à une rupture. + +Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il maintenant +l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé et préciser ce qui était +indécis? Déjà, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui +avait été sa première réponse, j'avais vu ma situation devenir plus +périlleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à bout? + +Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et précise que je +voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner à +sa pensée une forme qui permettrait toutes les interprétations? + +Ce fut elle qui rompit la première ce silence. + +--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous +défendre cette maison, moi? + +--Il me semble.... + +--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir +pas dit un mot de cela. + +--Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins leur sens +général. + +--Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu vous prier de ne pas +revenir sur un sujet qui avait été interrompu l'autre jour, et pour +cela je vous ai demandé de considérer les sentiments de mon père. Il me +semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme +celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce que j'ai voulu dire; +cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais été +dans ma pensée de vous «défendre cette maison.» + +--Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence de..., si je +reviens à ce sujet? + +--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne +peut pas avoir de conclusion. + +--Jamais? + +--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une étendue +qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de +demain. Qui sait où nous allons, et ce que nous serons? Chez mon +père, même chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se +modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon père a pour vous +beaucoup de sympathie, je dirai même de l'amitié, et vous pouvez pousser +ce mot à l'extrême, vous ne serez que dans la vérité: laissez faire +cette amitié, laissez faire aussi le temps.... + +--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général en s'éveillant. + +--Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une vive sympathie. + +--Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui +s'est passé l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous. +J'aimerais mieux que nous fussions de la même religion; mais un vieux +bleu comme moi sait ce que c'est que la liberté de conscience. + +On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, pendant que +Clotilde s'installait à la porte qui ouvre sur le jardin. En levant +les yeux je la trouvais devant moi la tête inclinée sur sa tapisserie; +c'était un admirable profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de +verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir où nous +en étions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se +confondaient. + +Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore je la perdis +avec honneur. + +--Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester à souper, dit le +général; vous vous en retournerez à la fraîche. + +--Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde. + +--En voiture, mademoiselle. + +--Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner ce soir; la +nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'à la Cardiolle et nous +reviendrons à pied. Cela te fera du bien de marcher, père. + +Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, nous ne nous +trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis le dimanche suivant, puis +l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de règle que j'irais tous +les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour; +mais je pouvais aimer et j'aimais. + +M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute +liberté,--j'entends liberté de confiance. + + + +XV + +Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général pour justifier +mes fréquentes visites à Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de +le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de +la conversation, il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt +l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits que je voulais, +c'était un ensemble complet. + +Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que +j'aurais quelquefois des moments durs à passer; tout ne serait pas d'un +intérêt saisissant dans cette biographie d'un soldat de la République et +de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait +fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux. + +Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une large part +aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire, qui trouve une chose +digne d'être rapportée en détail, par cela seul qu'il l'a faite ou +qu'il l'a vue,--j'avais poussé les prévisions beaucoup trop loin. +Très-curieux, au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire +néglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la +physionomie et le caractère d'une époque,--et quelle époque que celle +qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie, +largement remplie pour un soldat, la période qui va de 1792 à 1815. + +Le général Martory est fils d'un homme qui a été une illustration du +Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois à la potence +ou aux galères, et non aux honneurs. Le père Martory, Privat Martory, +était en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des +faux-sauniers des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont encore +racontés de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire, +de la Cerdagne et du Caspir. Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on +appelait alors la _justice bottée_ sont restés légendaires. + +Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans ses expéditions, +et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des +privations et même des coups de fusil. Depuis le port de Vénasque +jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait +traversé la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le +dos. + +A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le courage se +forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune Martory est-il un homme. + +Mais précisément au moment même où il va pouvoir prendre place à côté +de son père et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se +présentent qui l'arrêtent dans sa carrière. Le premier est la mort de +Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade à la +frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle. + +Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le +pays où il a été une sorte de héros, car les faux-sauniers étaient des +personnages au temps de la gabelle, où ils devenaient une providence +pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe. +Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir, +une culotte de velours et de bons souliers. + +Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de +bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas +peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer +la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il +dîne pour deux. + +Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné de son village; +car il s'est arrêté de place en place, là où le pays lui plaisait et où +il trouvait à travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge là. +Au mois de novembre, il arrive à la montagne Noire, ce grand massif +escarpé qui commence les Cévennes. + +La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits +sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de +fruits aux arbres: la route devient pénible pour les voyageurs et il +ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais où +s'arrêter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un +garçon de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique appétit. + +Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq +sous dans sa poche. + +Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de le porter, car +il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été malade, se sent pris de +frisson avec de violentes douleurs dans la tête et dans les reins; il a +soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est +obligé de demander l'hospitalité à un paysan. + +La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point +et on le conduisit à une bergerie où il put se coucher; la chaleur du +fumier et celle qui se dégageait de cent cinquante moutons tassés les +uns contre les autres, l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le +réchauffa point, et toute la nuit il trembla. + +Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre le trouva étendu +sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains +étaient couvertes de boutons rouges. C'était la petite vérole. + +On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut pour lui la +pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de +son étable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait +fait tomber étaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le +secourir, les moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient +que les fermiers. + +Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant dans le fumier +quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se +soutenir, d'autre ressource que de téter les brebis qui venaient +d'agneler. + +Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le corps, qu'il ne +mourut point. + +Ce fut quand il commença à entrer en convalescence qu'il endura les plus +douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le +gardaient dans leur étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait +des brebis ne suffisait plus à son appétit féroce. + +Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il se remette en +route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France +n'avait point alors des établissements hospitaliers dans toutes les +villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse +par peur de la contagion. + +A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier pour vider +un puisard empoisonné et il est heureux de prendre ce travail que tous +les ouvriers du pays ont refusé. + +Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays: +bûcheron ici, chien de berger là, maquignon, marinier, etc. + +Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France est envahie, on +parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans, +il s'engage comme tambour. + +Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il a été bien +préparé au dur métier de soldat de la Révolution et de l'empire; pendant +vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les +fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour; +il rôtira dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de +la Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours on le +trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont reçu ce +rude apprentissage de la vie, que Napoléon accomplira des prodiges qui +paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui. + +Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui est vraiment mal +commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure à Mayence ne +ressemble en rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne +Noire. Il en rit. + +En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il +en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrénées, au temps où il +était faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derrière une +haie ou cerner dans un chemin creux. + +Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en serait trop +long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'écrire un +jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achèvera +de le faire connaître. + +En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple +soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas gradé. + +A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le premier consul, +celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory. + +--Tu étais à Lodi? + +--Oui, général. + +--A Arcole? + +--Oui, général. + +--Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi +es-tu simple soldat? + +Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se décide à répondre à +voix basse: + +--Je ne sais pas lire. + +--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent? + +--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre. + +--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras écrire, tu +m'écriras. Dépêche-toi. + +--Oui, général. + +Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à écrire avec le +courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là aux choses de la guerre. + +La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là, lui a manqué; +l'ambition, d'ailleurs, commence à le mordre, il voudrait être sergent; +et il travaille si bien, qu'au moment de la création de la Légion +d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur, +il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre. + +C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il écrit +le soir même une lettre au premier consul; six lignes: + +«Général premier consul, + +»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous ai obéi; s'il vous +plaît maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera, +j'en suis certain, possible. + +»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué jusqu'à la mort. + +»MARTORY, + +»Chevalier de la Légion d'honneur, grenadier à la garde consulaire.» + +A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier: +caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers étages en deux +ans et l'empire le trouve lieutenant. + +Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout +le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donné au travail de +l'esprit. + +Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu +m'inviter à _dijuner_. + +Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la +peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction +qu'on me donnait toute préparée, quand je compare ce que je sais à ce +qu'a appris ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons, je +suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il peut parler de +_dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire. + +Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école, ont, depuis ce +jour-là, oublié de mois en mois, d'année en année, ce qui avait effleuré +leur mémoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de +nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que +lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le misérable +paysan, à chaque grade gagné s'est rendu digne d'en obtenir un plus +élevé, et au prix de quel labeur! + +Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux! + +Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il pas +en moi ces accès d'enthousiasme. Mais il est son père, et je l'admire; +comme elle, je l'adore. + + + +XVI + +J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est accompli dans des +circonstances bien tristes pour moi. + +Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de mon père dans +laquelle celui-ci me disait qu'il était souffrant depuis quelque temps, +même malade, et qu'il désirait que je vinsse passer quelques jours +auprès de lui: je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne +pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris. + +A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite par le +vieux valet de chambre que mon père a à son service depuis trente-cinq +ans, Félix. + +Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: mon père, depuis +un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus +la chambre, et, sans que le médecin donnât un nom particulier à sa +maladie, il en paraissait inquiet. + +Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon père à mon retour +d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il m'eût paru amaigri avec les traits +légèrement contractés, j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état +maladif. + +Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire le soir +même. Après avoir été retenir ma place à la diligence, je me rendis chez +le colonel pour lui demander une permission. + +D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question des +permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier +s'en aille faire un tour à Paris,--ce qu'il appelle «une promenade à +Cythère;» il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais +donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre observation. +Il n'en fut rien. + +--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous +refuser, mais je vous prie d'être absent le moins longtemps possible. + +--C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie qui décidera +mon retour. + +--Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, seulement je +vous prie de nous revenir aussitôt que possible, et, bien que votre +permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne +pas aller jusqu'à la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon +cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous +sommes dans des circonstances où un colonel tient à avoir ses bons +officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il +arrive quelque chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter. +Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre poste s'il +fallait agir. + +Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation +politique, et j'avais autre chose en tête que de répondre à ces +prévisions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immédiatement +pour Cassis. Je voulais faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner +de Marseille sans l'avoir vue. + +--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le général quand je +lui annonçai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le +à Paris, où il restera peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir +ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de +Paris à Marseille. + +Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec Clotilde pendant +quelques minutes dans le jardin. + +--Je ne sais pour combien de temps je vais être séparé de vous, lui +dis-je, car si mon père est en danger, je ne le quitterai pas. + +N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes pendant assez +longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait à +parler. Je repris donc: + +--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois +par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps +que je passe loin de vous, je le passe en réalité près de vous par la +pensée... par le coeur. + +Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je continuai: + +--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas +entendre. C'est une prière que j'ai à vous adresser, et il me semble +que, si vous pensez à ce que va être ma situation auprès de mon père +malade, mourant peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi +de vous écrire. + +Elle recula vivement. + +--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire. + +--Mais c'est impossible! + +--Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que +vous faites, sans vous dire que je pense à vous. Ah! chère Clotilde.... + +Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle +prit la parole: + +--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne +peux pas vous écrire ostensiblement. + +--Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, soit ici, soit à +Marseille? personne ne le saura. + +--Cela, jamais. + +--Cependant.... + +--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que je voudrais trouver un +moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment à ceux que vous allez +endurer. + +Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé dans ses mains, +puis laissant tomber son bras: + +--S'il vous est possible de sortir quand vous serez à Paris, dit-elle, +choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera +par l'idée, et envoyez-le-moi ici très-franchement, en vous servant +des Messageries. J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé +personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai. + +--Ah! Clotilde, Clotilde! + +--J'espère que je pourrai vous répondre pour vous remercier de votre +envoi. + +--Vous êtes un ange. + +--Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas +être pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous +désirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est +possible, et vous ne pourrez pas m'accuser. + +Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un +grand laurier rose dont quelques rameaux étaient encore fleuris, elle en +cassa une branche et me la tendant: + +--Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle, +il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous +donne d'avance. + +Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra dans le salon où +je la suivis. + +L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier mot du général +fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une +répétition de mon adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue +de l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je +m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi. + +Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à mesure que +j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec +inquiétude en quel état j'allais trouver mon père; en arrivant aux +portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore. + +Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par mon métier de soldat, +j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est +développée dans une vie commune de quinze années pendant lesquelles nous +ne nous sommes pas quittés un seul jour. + +Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième année, mon père +prit seul en main le soin de mon éducation et de mon instruction. Bien +qu'à cette époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin un +quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journée, après +le déjeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses +travaux pour m'apprendre à lire. Jamais la femme de chambre qui m'a +élevé, ne m'a fait répéter une leçon. + +Convaincu que c'est notre première éducation qui fait notre vie, mon +père n'a jamais voulu qu'une volonté autre que la sienne pesât sur mon +caractère; et ce que je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le +dois. Bien véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux +fois son fils. + +La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, il se +donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter cette même rue de +l'Université, dans la maison où il demeure encore en ce moment. + +Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation et il se +permettait de croire que les méthodes en usage dans les classes étaient +le plus souvent faites pour la commodité des maîtres et non pour celle +des élèves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon usage, +soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il les prît dans les +ouvrages pédagogiques dont il fit à cette époque une étude approfondie. + +Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrégé de géographie +dont je devrais lui répéter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me +conduisit un matin sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se +lever au delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était que +le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, je compris +aussi comment la Seine, gênée tantôt à droite, tantôt à gauche par les +collines, avait été obligée de s'infléchir de côté et d'autre pour +chercher un terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans +que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie +eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente des sciences qu'ils +désignent. + +Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que nous suivîmes +jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'était un confluent et je pris +en même temps une leçon d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que +c'est que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de +coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetée, à +l'endroit même où cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les +navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient été chercher à la +Nouvelle-Orléans ou à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient +ce coton travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique. + +Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et quand, à +quatorze ans, je commençai à suivre les classes du collège Saint-Louis, +il ne m'abandonna pas. En sortant après chaque classe, je le trouvais +devant la porte, m'attendant patiemment. + +Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation paternelle, si +douce, si attentive, et celle que le hasard, à la main rude, donna au +général Martory? + +Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en a fait un du +contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle a fait jusqu'à présent, ç'a +a été de me pénétrer pour mon père d'une reconnaissance profonde, d'une +ardente amitié. + +Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois +fâché contre la pesanteur de la diligence, et, à partir de Châlon, +contre la lenteur du chemin de fer. + +Pauvre père! + + + +XVII + +Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon à dix heures +vingt-cinq minutes du soir; à onze heures j'étais rue de l'Université. + +L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès que je pus apercevoir la +maison, je regardai les fenêtres. Toutes les persiennes étaient fermées +et sombres. Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car mon +père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit. + +Je descendis vivement de voiture. + +Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec Félix, le valet de +chambre de mon père. + +--Mon père? + +--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de +vous, c'est parce que M. le comte avait calculé que vous arriveriez à +cette heure-ci; il a voulu que je sois là pour vous rassurer. + +Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et comme je m'attendais à +le voir étendu dans son lit, je fus tout d'abord réconforté. Il n'était +point si mal que j'avais craint. + +Mais après quelques minutes d'examen, cette impression première +s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, et sous la lumière de la +lampe concentrée sur la table par un grand abat-jour, sa main décolorée +semblait transparente. + +--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'étais certain que +tu arriverais ce soir; j'avais étudié l'_Indicateur des chemins de fer_, +et j'avais fait mon calcul de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon; +seulement, je me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur ou +si tu continuerais en diligence. + +Ordinairement la voix de mon père était pleine, sonore et +harmonieusement soutenue; je fus frappé de l'altération qu'elle avait +subie: elle était chantante, aiguë et, par intervalles, elle prenait des +intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres +s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes étaient aussi +complètement supprimées. + +Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit +en moi, et, me tendant affectueusement la main: + +--Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, mais tout n'est +pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te répétera sans doute +ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-à-dire que je n'ai point de +véritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les +forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira. + +Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'espérance, mais qu'il +ne croyait pas lui-même à ses propres paroles. + +--Maintenant, dit-il, tu vas souper. + +Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à Tonnerre; mais il ne +m'écouta point, et il commanda à Félix de me servir. + +--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes! +Je t'ai fait préparer un souper que tu aimais autrefois quand nous +revenions ensemble du théâtre, et je me fais fête de te le voir manger. +Qu'aimais-tu autrefois? + +--La mayonnaise de volaille. + +--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi à table +et tâche de retrouver ton bel appétit de quinze ans. + +Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais il me retint: + +--Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse +plus aller. + +Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai en face de mon +père. En me voyant manger, il se prit à sourire: + +--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais +un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui était plus net; on +sentait que l'affaire serait sérieuse. + +Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper, car j'avais la +gorge serrée par l'émotion; cependant, je m'efforçai à manger, et j'y +réussis assez bien pour que tout à coup mon père appelât Félix. + +--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade +avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appétit. + +En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de +salade; il n'était plus le malade anéanti que j'avais trouvé en entrant, +ses yeux s'étaient animés, sa voix s'était affermie, le sang avait rougi +ses mains. + +--Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appelé à Paris et +je vois que j'aurais bien fait de m'y décider plus tôt; tu es un grand +médecin, tu guéris sans remède, par le regard. + +--Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité plus tôt? + +--Parce que, dans les circonstances où nous sommes, je ne voulais +pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu dit, si à la veille d'une +expédition contre les Arabes, je t'avais demandé de venir passer un mois +à Paris? + +--En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris cela, mais à +Marseille nous ne sommes pas exposés à partir en guerre d'un jour à +l'autre. + +--Qui sait? + +--Craignez-vous une révolution? + +--Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, demain, dans +quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis trois semaines que je suis +malade, j'ai toujours remis à t'écrire; je l'attendais d'un jour +à l'autre, et je voulais que tu fusses à ton poste au moment de +l'explosion. Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de +sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire ainsi au +danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs +sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser +la liberté de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête +homme dans un régiment pour maintenir ce régiment tout entier. + +--Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et je vous assure que mes +camarades sont d'honnêtes gens. + +--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu +n'as pas besoin de retourner à ton régiment pour lui, tu en as besoin +pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des +circonstances critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri +pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour te prononcer. + +--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas. + +--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta présence va continuer +de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange. + +--Je vous excite et je vous fatigue sans doute. + +--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de +retourner à Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent, +tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours +faire l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager +sa personne; après arrive que voudra; si on est tué ou broyé, c'est +un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a +toujours été la mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui +dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te laisser après moi, +je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je +t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on +l'attend avec une conscience tranquille. + +--Oh père! + +--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me dépêcher de +reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fièvre de te +voir rester à Paris. + +--Avez-vous donc des raisons particulières pour craindre une révolution +immédiate? + +--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis +cependant pas tout à fait isolé du monde. Mon voisinage du +Palais-Bourbon fait que les députés que je connais me visitent assez +volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un +moment en allant à l'Assemblée ou en retournant chez eux. Plusieurs +des amis du général Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les +miens, et en venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte que +cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus où une douzaine de +députés d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai +entendu, il résulte pour moi la conviction que nous sommes à la veille +d'un coup d'État. + +--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'État annoncés à +l'avance; il y a longtemps qu'on en parle.... + +--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore +risqué, c'est que toutes les dispositions n'étaient pas prises.... + +--Le président? + +--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra un coup d'État. +Il a été un moment où elle devait faire acte d'énergie, c'était quand, +après les revues de Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur! +le président et ses ministres en sont arrivés à destituer le général +Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre Louis-Napoléon en +accusation. Elle n'a pas osé parce que, si dans son sein il y a des gens +qui sachent parler et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté +de Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande +capacité politique, mais on est prêt à l'action, et le moment où cette +notion va se manifester me paraît venu. Les partis, par leur faute, ont +mis une force redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve ainsi +un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge. +L'homme est médiocre, incapable de bien comme de mal, par cette +excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. +En dehors de sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt +immédiat, rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le rend puissant et +dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et, +dans un coup d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien ne +les arrête. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins, +il y a longtemps qu'il serait sur le trône. On parle toujours de la +canaille qui attend les révolutions populaires avec impatience. Je l'ai +vue à l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à côté de +celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse canaille, il y a la +haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohémiens, d'intrigants, de +déclassés, de misérables, de coquins dans la finance, dans les affaires, +dans l'armée ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans scrupule. +Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux ni avec le comte de +Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le général Cavaignac, ils ont +mis leurs espérances dans cet homme qui par certains côtés de sa vie +d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne faut pas oublier que ce +qui a fait la force de Catilina c'est qu'il était l'assassin de son +frère, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque était +poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille +troupe derrière soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes +sans lendemain peuvent triompher dans un pays où le luxe est en lutte +avec la faim, cette mauvaise conseillère (_malesuada fames_). Dans ces +conditions je tremble et je suis aussi assuré d'un coup d'État que si +j'étais dans le complot. Quand éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais +il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je +demande à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate pas avant +ton retour à Marseille. + +Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, puis mon père me +renvoya sans vouloir me permettre de rester auprès de lui. + +--Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, je +t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme +autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses +malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes +cartes aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes +dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es +près de moi, je vais me rétablir. A demain. + + + +XVIII + +Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse pour résister, nous +entraîne irrésistiblement dans un tourbillon vertigineux. + +L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement de Cassis +m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et +d'angoisses, je ne me trouve pas encore à l'abri des inquiétudes de la +politique. C'est que la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous +intéresse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment +patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous +asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un côté ou par un +autre. + +Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans un camp opposé à +celui où se trouvera le général Martory et Clotilde: quelle influence +cette situation exercera-t-elle sur notre amour? + +Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite pour m'inquiéter, +car chaque jour que je passe à Paris me confirme de plus en plus dans +l'idée que ce coup d'État est certain et imminent. + +Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne prend-elle pas +des mesures pour y échapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-être, +entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle +habituée à ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu à +Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser une résistance +efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les événements pour la +protéger. + +Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que +dans un temps donné, d'un moment à l'autre peut-être, un coup de force +sera tenté pour mettre l'Assemblée à la porte. + +Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont été tellement +augmentées, que les logements dans les casernes et dans les forts sont +devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces +troupes sont chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la +théorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les +barricades, comment on se défend des coups de fusil qui partent des +caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont dû +parcourir les rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre. + +Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne sont prises que +contre les sociétés secrètes qui veulent descendre dans la rue, et +dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de +complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je +crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait +un épouvantail pour masquer d'autres complots plus sérieux et plus +redoutables. + +Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être fixé à ce +sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris j'aie peu quitté mon père, +j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour +être bien certain que l'armée est maintenant préparée et disposée à +prendre parti pour Louis-Napoléon. + +L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; on la rend seule +responsable des difficultés de la situation; on accuse la droite de ne +penser qu'à nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous +donner le drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces deux +extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui +satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le président; il +faut donc soutenir Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que +coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours +sur lui-même sans avancer et sans faire un travail utile comme un +écureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut +la briser. + +D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces +accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent à +l'aveuglement des partis qui usent leurs forces à se battre entre +eux, sans souci du troisième larron), d'autres se sont ralliés à +Louis-Napoléon parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats et +des journalistes. + +--L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant +d'obéir à un pékin. + +Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de broderies et +de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu militaire d'un instant à +l'autre, ils se fâchent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple +pékin comme Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de +l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, ils vous tournent +le dos. + +C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait à un député, +son ami et son camarade: «Vous avez voté une loi pour mettre l'armée aux +ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner +un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je +t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes galons.» + +On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à l'Élysée, et dans +lesquelles les colonels d'un côté, les généraux d'un autre, auraient +juré de soutenir le président, mais cela est tellement sérieux que je ne +peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai +pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit +de l'armée; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que +ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'État et tout le monde +trouve cela naturel. + +Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de +l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent ce coup d'État et qui en +fixent le moment à quelques jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec +un de ces officiers, et cela me paraît tellement caractéristique que je +veux le consigner ici. + +Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le +capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps +en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des +officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses +duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde +qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette +célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du +père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de +l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter +ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le +fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine +roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père, +et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on +prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père +Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des +Variétés. Il s'était conquis une personnalité. + +Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant +des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un +billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de +lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune +s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père +Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable. +Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les +usuriers et les huissiers. + +Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut +assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à +plonger la main dans la caisse paternelle. + +Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier +des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il +était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En +cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent +mille francs de dettes. + +Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance; +s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une +amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit +que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était +débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde +où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant +garçon,» et il n'avait que des amis. + +Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien +s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une +situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,--une +sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du +père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné? + +Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle, +et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la +douceur. + +Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui +qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire +«pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie. + +Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut +une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui +faciliter ses débuts dans la vie militaire. + +Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou, +il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans +le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les +uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas +d'envieux. + +Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il voulut bien me +faire l'honneur de me prendre en amitié. Avec la naïve assurance de la +jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant à mes mérites +personnels. Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables +motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre valait toutes +les qualités auprès «du fils du père Poirier.» + +Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré être aimé pour +moi-même plutôt que pour un titre qui flattait la vanité de «mon ami.» +En même temps, quelques découvertes que je fis en lui contribuèrent à me +mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, beaucoup +trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles +d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des «belles âmes.» + +Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, à être +amis. Poirier était la bravoure même, mais la bravoure poussée jusqu'à +la folie de la témérité; quand il se trouvait en face de l'ennemi, +il s'élançait dessus, sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner, +disait-il en riant; en avant!» + +A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière du Maroc, il +employa encore ce système, et son cheval ayant été tué, lui-même étant +blessé, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et après avoir reçu +un coup de sabre à la cuisse, que les changements de température me +rappellent quelquefois. + +--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous +payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauvé +l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous +voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauvé la +vie dans des conditions héroïques pour nous deux, et je serai toujours +fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde. + +En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de Louis-Napoléon; +et lorsque celui-ci fut nommé président de la République, il l'attacha à +sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus. + +Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu +autour de lui, m'a convaincu que nous touchions à une crise décisive. + + + +XIX + +C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre +que j'envoyais à Clotilde, que j'avais rencontré Poirier. Sur le +Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais aperçu Poirier +qui descendait de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant +de moi. + +--A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me voir? + +Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui me retenaient +près de mon père. + +--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande +que, si vous avez demain la même liberté, vous veniez me voir. J'ai +absolument besoin d'un entretien avec vous: un service à me rendre; un +poids à m'ôter de dessus la conscience. + +--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant? + +--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu, +justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation +qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisanté; +sérieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n° +7, aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il s'agit d'une +affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans +ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois ménager. +Viendrez-vous? + +--Je tâcherai. + +--Votre parole? + +--Vous n'y croyez pas. + +--Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent. + +--Je ferai tout ce que je pourrai. + +Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain, +assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette +insistance. + +Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel appartement au +premier étage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je +croyais Poirier très-gêné dans ses affaires. Dans la salle à manger une +riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, +des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins +de l'aisance dorée. + +--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, dit Poirier +en m'entraînant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques +affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la +tente, à Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis +devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an; +aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais ce n'est pas de moi +qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demandé à +venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si +je n'avais craint de vous déranger auprès de monsieur votre père malade, +vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la vôtre. Vous savez +que je suis votre ami, n'est-ce pas? + +Il me tendit la main, puis continuant: + +--Vous avez dû apprendre ma position auprès du prince. Le prince, qui +n'a pas oublié que j'ai été un des premiers à me mettre à son service, +alors qu'il arrivait en France isolé, sans que personne allât au-devant +de lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en étaient réduits +à se réunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me +témoigne une grande bienveillance dont j'ai résolu de vous faire +profiter. + +--Moi? + +--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous +rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique. + +En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de ma curiosité, et +je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour écouter les confidences de +Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une +heure aux Champ-Élysées. + +Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse immédiate; car, au +moment où j'arrangeais mes paroles dans ma tête, nous fûmes interrompus +par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, +des portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage d'une +altercation et d'une lutte. + +Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa +précipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'après avoir +frappé le chambranle, elle revint en arrière et resta entr'ouverte. + +--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée. + +--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis +pas invisible, répliqua Poirier. + +--Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous vous cachez; il y a +trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques +ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs +mensonges. Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait +passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le vestibule. +Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'à +vous et j'y suis arrivé malgré tout, malgré vos domestiques, qui m'ont +déchiré, dépouillé. + +--Ils ont eu grand tort, et je les blâme. + +--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de M. Dimanche; je +la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arrêtez les frais, pas +besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas séduit par vos +manières; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent. +Oui ou non, en donnez-vous? + +--Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je vous ai vu, que +j'étais tout disposé à vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce +moment. + +--Oui, il y a trois mois. + +--Croyez-vous qu'il y ait trois mois? + +--Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend pas avec moi. Oui ou +non, payez-vous? + +--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours. + +--Donnez-vous un à-compte? + +--Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais +pas votre visite; mais demain... + +--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire +que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes comme ceux d'autrefois; les +débiteurs de votre genre ont fait leur éducation. + +--Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences? + +--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu cent fois, vous +demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous +poursuis à outrance. + +--Vous avez commencé. + +--Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez à +manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous échapperez pas: il nous +reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne +faites donc pas le méchant. + +--Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce n'est pas moi, c'est +vous. + +--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours +d'anguille qu'on ne peut pas saisir? + +--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant. + +Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette plaisanterie, et +il reprit d'une voix que la colère faisait trembler: + +--Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous, +et je suis bien décidé à ne plus me laisser rouler. De remise en remise, +j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes plus +endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme dans trois mois +vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je connais votre +position mieux peut-être que vous ne la connaissez vous-même. Vos +chevaux sont à Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez +pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000 +francs chez Mellerio, 5,000 francs à votre tailleur... + +--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer? + +--Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément ce que je +demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un +an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un +héritage à recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne +vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire tuer en +Afrique. + +--Vous croyez? + +--Vous parlez de vos ressources. + +--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer +prochainement, très-prochainement. + +--Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, n'est-ce +pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui +payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est +président, il n'a pas payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à +son fruitier; à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le mien, +j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur faire prendre +patience il leur promet qu'ils seront nommés «fournisseurs de +l'empereur» quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur? +Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait +vendre l'hôtel de M. de Morny? + +--Il ne sera pas vendu. + +--Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le moment, et celui-là +est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est même mieux que +ça, et pourtant on va le vendre. + +--Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à dire: s'il ne +vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous paraît +raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous +sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et +je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye le quart de ce +que je vous dois. + +--Vous me payez 12,545 francs? + +--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que +vous voudrez; seulement, je vous préviens que votre obstination pourra +vous coûter cher, très-cher. + +Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, puis il finit +par partir et Poirier revint dans le cabinet. + +--Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, car j'ai +encore quelques créanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le +prince était pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon +appui près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous présente; +le prince est très-sensible aux dévouements de la première heure, j'en +suis un exemple. + +--Je vous remercie... + +--N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du prince, venez +et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne +serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami. + +--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre +proposition, mais je ne puis l'accepter. + +--Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, et réfléchissez que +le prince va être maître de la France et qu'il serait absurde de ne pas +profiter de l'occasion qui se présente. + +--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme +vous. + +--Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, le peuple, le +clergé, l'armée sont pour le prince. + +--Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, Bedeau sont pour le +prince? + +--Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: de +Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui +valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en +Kabylie? + +--Une promenade militaire. + +--Vous avez été faire des généraux, c'est là une invention du commandant +Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux généraux que +nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, nous +tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous emmène. + +Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son +projet; il était trop fin pour ne pas sentir que ma résistance serait +invincible. + +--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire +violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer +une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur +que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste +votre débiteur; malheureusement, si vous réclamez votre dette plus tard, +je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en libérer. + + + +XX + +Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles +événements se sont passés,--terribles pour tous et pour moi +particulièrement: j'ai perdu mon pauvre père et une révolution s'est +accomplie. + +Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai interrompu et +revenir en arrière, dans la douleur et dans la honte. + +J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé. + +Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie +n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué les Kabyles qui vivaient +tranquilles chez eux, on avait fait naître des motifs de querelles, et +après avoir accusé ces malheureuses tribus de la province de Constantine +de révolte, on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire +avait été formée sous le commandement du général de Saint-Arnaud, qui +n'était encore que général de brigade, et la guerre avait commencé. + +On avait fait tuer des Français; on avait massacré des Kabyles, brûlé, +pillé, saccagé des pays pour que ce général de brigade pût devenir +général de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin, +instrument docile d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient +célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette +expédition qui, pour toute l'armée, n'avait été qu'une cavalcade; dans +l'esprit du public, les vieux généraux africains Bedeau, Lamoricière, +Changarnier, Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. Et +celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival d'honnêtes et +braves soldats, au moyen d'une expédition de théâtre et d'articles de +journaux, était un homme qui deux fois avait quitté l'armée dans des +conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient +racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait été comédien, +disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, maître d'armes en +Angleterre; sa réputation était celle d'un aventurier. + +Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai +presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été +chercher celui-là, il fallait qu'on eût été bien certain d'avance du +refus de tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme on le +disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât entraîner par +ce général qu'elle connaissait. Était-il probable que d'honnêtes gens +allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient à le +croire. + +Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai ma visite à +Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi. + +--Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais maintenant c'est de +Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois être bien certain que les +opinions ont changé sur son compte: le comédien, le maître d'armes, le +geôlier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui +que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître de l'avancement +comme de la disponibilité. Je trouve, au contraire, que l'affaire +est habilement combinée. On a mis à la tête de l'armée un homme sans +scrupules, prêt à courir toutes les aventures, et je crains bien que +l'armée ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra +la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas votre première règle? +Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposés +à passer du côté du plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive +sera un prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une +chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort d'abandonner +l'armée pour la politique; aujourd'hui ils sont députés, diplomates, +vice-président de l'Assemblée, ils seraient mieux à la tête de leurs +régiments, où leur prestige et leur honnêteté auraient la puissance +morale nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant, +on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression du capitaine Poirier, +et comme on a dû les choisir parmi les officiers dont on se croyait sûr, +ce seront ces jeunes généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien +combiné qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit ses +fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a dû prendre des +échéances pour le 15 décembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille? + +Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tâchant +de ne pas inquiéter mon père. + +--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basées sur l'avenir! +dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifesté le désir +d'être soldat, j'en ai été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés +longtemps séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux fatigues +d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir cédé à ta vocation, +parce que si j'étais tourmenté d'un côté, j'étais au moins rassuré d'un +autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de +son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour +son fils: où trouver une place que le flot des révolutions n'atteigne +pas? Ce n'est assurément pas dans la magistrature, ni dans +l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armée +t'offrirait ce port tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton +pays sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où il +viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée n'est plus à +l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce +prétendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'à +présent on avait vu des gouvernements corrompre les députés, les +magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un Bonaparte de +corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'où ne +nous fera-t-il pas descendre? La royauté est morte, le clergé s'éteint, +l'armée seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle +aussi va s'effondrer. + +--Quelques généraux, quelques officiers ne font pas l'armée. + +--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ébranler; +mais je ne peux pas la partager. + +Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie, et +c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la +conviction. Comme mon père, j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé. + +Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, elles durent +s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immédiates et plus +brutales. + +Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, après mon +arrivée à Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite +son cours menaçant. + +Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations de l'intestin, +et, après l'avoir lentement et pas à pas amené à un état de faiblesse +extrême, elle était arrivée maintenant à son dernier période. +L'abattement moral qui avait un moment cédé à la joie de me revoir, +avait redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui pour +n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante dans +ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques étaient devenues +intolérables. Enfin il était survenu de l'infiltration aux membres +inférieurs. + +Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une terminaison fatale +avec une effrayante rapidité, et le vendredi soir, le médecin, après sa +troisième visite dans la même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait +plus conserver d'espérance. + +Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup +allait me frapper d'un moment à l'autre, il m'atteignait si profondément +qu'il me laissa durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole +nette et précise du médecin qui ne permettait plus le doute, il s'était +fait en moi un déchirement,--une corde s'était cassée, et je m'étais +senti tomber dans la vide. + +Cependant, comme je devais revenir immédiatement près de mon père pour +ne pas l'inquiéter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'étais +rentré dans sa chambre. + +Mais je n'avais pas pu le tromper. + +--Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes lèvres sont +contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? Hé bien, mon pauvre fils, +il faut nous résigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort. + +Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de me dominer. + +--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce +moment terrible et ne cherchons point mutuellement à nous tromper; +puisque l'un et l'autre nous savons la vérité, passons librement les +quelques heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien en +face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder. + +Puis, après un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux +alanguis où déjà flottait la mort, restèrent fixés, attachés sur moi: + +--Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien son fils! + +Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula sur sa joue +amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et haletante, s'arrêta dans +sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restâmes l'un et l'autre +silencieux. + +Il reprit le premier la parole. + +--Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience, et que j'ai +souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours +reculé, pour ne point te peiner en parlant de notre séparation; mais +maintenant ce scrupule n'est plus à observer. Je vais partir sans te +laisser un sou de fortune à recueillir. + +--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment. + +--Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour moi lourde et +douloureuse et ce me sera peut-être un soulagement de m'en expliquer +avec toi. Tu sais par quelle série de circonstances malheureuses ma +fortune et celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les nôtres. + +--J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir de votre +désintéressement dans ces circonstances, que la fortune elle-même qu'il +vous a coûté. + +--Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de me laisser sans +autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagère que me +devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec +la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses +personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute, j'aurais pu +diminuer mes dépenses. + +--Ah! père. + +--Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui. +Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné chaque année, et pour +excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marié quand je +te quitterais, et que les quelques mille francs amassés péniblement par +ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel, +tu n'es pas marié, je ne t'ai rien amassé et c'est à peine si tu +trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre +temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se +passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture et +m'empoisonne les derniers moments qui nous restent à passer ensemble. +Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour +tout autre peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude. +Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite jamais entre +ton devoir et ton intérêt. La misère est facile à porter quand notre +conscience n'est pas chargée. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma +dernière prière s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et +quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu dois; me le +promets-tu? + +--Je vous le jure. + +--Embrasse-moi. + +Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa pendant les +deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de +mon père. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journées; +peut-être plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui +il m'exaspère. + +Mon père mourut le 1er décembre au moment où le jour se levait,--jour +lugubre pour moi succédant à une nuit affreuse. + + + +XXI + +Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts à +la garde d'étrangers. + +Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même qu'elle nous fait +fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; il n'est plus depuis quelques +minutes à peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous +éloignons. + +Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et cependant de +ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il est bon pour notre âme +d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et suprême entretien dont +le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur. + +Je veillai donc mon père. + +Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par ces mille soins +que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maître de ma +pensée. + +La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce pauvre père qui +m'avait tant aimé. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il était resté +étendu pendant sa maladie, et je me mis à lire la série des lettres que +je lui avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume entre +mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées par lui et serrées +soigneusement dans un bureau où je les avais trouvées. + +Pendant les premières années, elles étaient rares; car alors nous ne +nous étions pour ainsi dire pas quittés, et je n'avais eu que quelques +occasions de lui écrire pendant de courtes absences qu'il faisait de +temps en temps. Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations +étaient devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment où +la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et alors les lettres +s'étaient succédé longues et suivies. + +C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de la sienne +autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi, +n'étant point seulement un récit, un journal de ce que je faisais ou de +ce qui m'arrivait, mais étant encore, étant surtout des réponses à ce +qu'il me disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages +de tendresse. + +Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois +que je m'entretenais véritablement avec lui. La mort était une illusion, +le corps que je voyais étendu sur sa couche funèbre n'était point un +cadavre et la réalité était que nous étions ensemble l'un près de +l'autre, unis dans une même pensée. + +Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de +longs instants, je restais perdu dans le passé, me le rappelant pas à +pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait à une horloge, le +roulement d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un meuble +ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient brusquement dans +la douloureuse réalité. Hélas! la mort n'était pas une illusion, c'était +le rêve qui en était une. + +Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait être, mais +c'était le matin, car le froid se faisait sentir; Félix entra doucement +dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il était resté dans la +pièce voisine. + +--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque +chose d'extraordinaire dans la rue. + +--Que m'importe la rue? + +--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir? + +--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie. + +--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la +salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en +a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se +cacher. C'est la Révolution. + +J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées; +cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle +à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes +sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent +cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville. +Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la +rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont +la blancheur brillait sous la lumière du gaz. + +Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue +tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse. + +Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette +question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon +père. + +Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais +un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista. + +--On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la +maison. + +En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas +précipités et des éclats de voix. + +Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever +précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq +pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne +pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur +un homme comme le général. Félix était affolé par la peur. + +Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris +la porte du palier. + +--A la trahison! criait une voix forte. + +Puis, en même temps, on entendait des piétinements, des fracas de +portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte. + +Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison étaient sortis +comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui éclairaient +l'escalier. + +--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général +Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le général aux agents qui +l'entouraient? + +A ce moment le commissaire de police, qui était à la tête des agents, se +jeta sur le général et le saisit au collet. + +Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par leur chef et, se +ruant sur le général, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant, +l'entraînèrent au bas de l'escalier avec cette rapidité brutale que +connaissent seulement ceux qui ont vu opérer la police. + +--A moi! à moi! criait le général. + +Descendant rapidement derrière les agents, j'étais arrivé aux dernières +marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je +voulus m'élancer au secours du général, mais deux agents se jetèrent +devant moi et me barrèrent le passage. + +--A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à moi, à moi, je +suis le général Bedeau. + +--Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix. + +Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me dégager, +mais ils étaient vigoureux, et je ne pus me débarrasser de leur +étreinte. + +--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enlève aussi. + +Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés dans la rue, et +l'on entendait toujours la voix du général, s'adressant sans doute aux +passants qui s'étaient arrêtés. + +--Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de l'Assemblée; je +suis le général Bedeau. + +Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents et en traînant +l'autre avec moi. + +Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma +avec violence et en même temps on entendit une voiture qui partait au +galop. + +Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux agents s'étaient +jetés de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lâchèrent. + +--Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing. + +Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils se firent ouvrir la +porte, et s'en allèrent sans m'emmener avec eux. + +Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement +du général, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au +milieu d'un groupe de curieux. + +--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le +commissaire a sonné, je l'ai pris pour M. Valette, le secrétaire de la +présidence de l'Assemblée, et je l'ai conduit à la chambre du général. +Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi! + +Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et c'était en +faisant arrêter les représentants chez eux que Louis-Napoléon voulait +prendre le pouvoir. + +En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement égoïste: +l'armée ne se faisait pas la complice de Louis-Napoléon; l'honneur au +moins était sauf. + +Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères n'étaient plus +possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre +funèbre où la lumière du jour ne pénétrait pas. + +A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi quoi que je +fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrêté les questeurs de +l'Assemblée. Le palais Bourbon était gardé par les troupes. Les soldats +encombraient les quais et les places. + +Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait son appui au +coup d'État, ou tout au moins une partie de l'armée; quelques régiments +gagnés à l'avance, sans doute. + +L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il se faire au +milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle pas éclater d'un +moment à l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au +coin de chaque rue? + +L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla mon trouble: leurs +paroles étaient contradictoires; tout était tranquille; au contraire on +se battait dans le faubourg Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville. + +Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux amis de mon père +ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour +savoir si nous ne devions pas différer l'enterrement. L'un, M. le +marquis de Planfoy, voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M. +d'Aray, voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, écouter +leurs raisons, prendre une décision et tout cela dans cette chambre où +depuis deux jours nous n'osions pas parler haut. + +--Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de barricade? disait M. +d'Aray. Paris tout entier est soulevé. Je viens de traverser la place de +l'École-de-Médecine et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé +par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement, +chargé par les gardes municipaux à cheval, a été dissipé, mais il va se +reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencée. + +--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au +moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Élysées et la +place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux +état-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si +bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut; +ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes ayant crié +«Vive l'empereur!» il a fait répondre «Vive la République!» par +les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une résistance, on +réfléchira. Les généraux africains et les chefs de l'Assemblée sont +arrêtés; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués +à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les +affiches avec plus de curiosité que de colère; et comme on lui dit qu'il +s'agit de défendre la République contre l'Assemblée, qui voulait la +renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage +universel, on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit pas plus +loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui +se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades. +La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le +rappel. S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné, +mais on est encore plus désorienté, car on n'avait rien prévu, rien +organisé en vue de ce coup d'État que tout le monde attendait. Demain +on se retrouvera: on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop +tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et l'empire n'en sera +que plus solidement établi. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, à ne pas +différer cette triste cérémonie. + +M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire résolu; il a été +représentant à la Constituante, il a le sentiment des choses politiques, +j'eus confiance en lui et me rangeai de son côté. + + + +XXII + +Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné ses instructions +pour son enterrement et m'avait demandé d'observer strictement sa +volonté. + +Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il trouvait que +les funérailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une +comédie au bénéfice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu à la +mémoire des morts. + +Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, il avait arrêté +la liste des personnes que je devrais inviter à son convoi, non par une +lettre banale imprimée suivant la formule, mais par un billet écrit de +ma main. + +--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de dérangement, +m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront +jusqu'au cimetière, trouvent dans cette promenade un prétexte à +causerie. Je ne veux derrière moi, près de toi, que des amis dont le +chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables +amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix +amis sincères et dévoués. + +Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, et je n'avais +de mon côté invité personne. Ce n'était pas d'un témoignage de sympathie +donné à ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à mon +père. + +A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient été prévenus +étaient arrivés; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant été +arrêtés le matin et conduits à Mazas. + +Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur se serra sous +le coup d'une horrible appréhension: pourrions-nous aller jusqu'au +Père-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de +ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir +des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé à mon esprit, +et je voyais partout des barricades: on nous arrêtait; on renversait le +char; on jetait le cercueil au milieu des pavés; la lutte s'engageait, +c'était une hallucination horrible. + +Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à la rue son aspect +accoutumé; les magasins étaient ouverts, les passants circulaient, les +voitures couraient, c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai, +M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je +ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme qui m'était cependant +si favorable. Hé quoi! c'était ainsi qu'on acceptait cette révolution +militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat! + +Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme était +plus apparent que réel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans +lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les +proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg +Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances populaires; +il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs. + +Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être rassuré sans +raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une appréhension +vague justifiât ces craintes. + +Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires qui me +poussaient d'un extrême à l'autre. Je pus revenir à mes pensées. Je +n'eus plus que mon père présent devant les yeux, mon père qui m'allait +être enlevé pour jamais. + +Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. Soit +que les troubles du dehors n'eussent point pénétré sous ses voûtes, soit +qu'ils n'eussent point touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y +célébraient comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue +chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait +des femmes qui priaient. + +Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies qui tournait et +retournait autour de moi, me saluant, me faisant des révérences et des +signes mystérieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce +figurant ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et quand +dans une génuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait +qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses émotions et ses troubles. + +Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place derrière le char +en nous dirigeant vers le Père-Lachaise. + +Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me voir, les passants +devaient se dire que j'avais une singulière contenance. Et, de fait, à +chaque instant, je me penchais à droite ou à gauche pour regarder au +loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage. + +Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà +remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps +de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le +passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et +buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient. + +La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes +camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient. + +La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au +cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues +populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des +jours ordinaires. + +Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le +raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines +choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est +bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les +joies de la terre n'effaceront jamais. + +Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était +celui de M. de Planfoy. + +--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller? + +--Rentrer dans la maison de mon père. + +--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied. + +--Mais vous demeurez rue de Rouilly. + +--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de +marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle. + +Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin, +Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement, +nous nous arrêtâmes. + +De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un +murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées +des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On +travaillait. + +--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution +autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont +changés. + +Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M. +de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent. + +--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits +les folies de la majorité. + +Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui +s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée, +de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de +l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la +place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé +sur la voûte du canal. + +--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des +représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de +la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler +à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que +nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour +organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre +coins de Paris on viendra se joindre à nous. + +Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe. + +Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui +l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement +pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous +encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.» + +Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme +à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites +pour les toucher. + +Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne. + +--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu +veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui. + +Nous nous éloignâmes. + +--Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin? +Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle +entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien +à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la +bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin. + +Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus +d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens +acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques +représentants. + +Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui +attendaient. + +Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une +foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes +yeux. + +Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey +et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de +troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de +deux cents prisonniers. + +Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on +venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait +leur président, qu'un agent de police tenait au collet. + +Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des +malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en +général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et +comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége: + +--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout +ça c'est pour la farce. + +En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une +chaise, j'étais anéanti, écoeuré. + +Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration. +Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de +découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs, +les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les +paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport +avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me +soulageait. + +--Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long +temps de silence. + +--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant +à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père +était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a +recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance +politique. + +--Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas +se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra +sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne +peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu +veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment. + +--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si +je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est +impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, +et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon +régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris? + +--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je +sortirai demain à huit heures. + +Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses +bras, et je restai seul. + + + +XXIII + +Il était trois heures: le train que je voulais prendre partait à huit +heures du soir, je n'avais donc que très peu de temps à moi pour porter +ces papiers à leurs adresses; je me mis en route aussitôt. + +J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux +Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin et rue du Rocher. + +Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'était pas de +nature à m'encourager à persister dans l'accomplissement de ma mission. + +La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez +nombreuses dans ce quartier qui participent à la fois de la maison de +santé, de l'hôtel meublé et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec +une grande affabilité et me parla de mon père en termes sympathiques, +mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle +changea brusquement de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la +dureté, le calme par l'inquiétude. + +--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est +pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous êtes exposé à +parcourir Paris un jour de révolution? + +--Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet entre vos mains, et +comme je pars ce soir pour rejoindre mon régiment, je ne pouvais pas +choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger. + +--Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien que ces lettres +n'aient aucune importance.... + +--J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, qu'elles +avaient un intérêt pour vous. + +--Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il eût été mauvais +qu'elles tombassent aux mains de personnes étrangères qui eussent pu les +interpréter faussement. + +Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune importance comme +on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les +examinait. + +--Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine raideur. + +--Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, cher monsieur; +tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger, +surtout en déchirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père +était assurément un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance, +mais peut-être portait-il la précaution jusqu'à l'extrême. + +--Mon père n'avait souci que de son devoir. + +--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments +pour faire son devoir. + +Je me levai vivement. + +--J'aurais été peiné que pour une liasse de documents insignifiants, +vous vous fussiez trouvé pris dans des... complications désagréables, +pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés +avec vous, innocemment. + +Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans répondre aux +génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent ma sortie. A la +Chaussée-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon +paquet cacheté, on me l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit. + +--Votre père était un bien brave homme, et vous, capitaine, vous +êtes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec +reconnaissance. + +Je tendis ma main. + +--Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous charger de ces +papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa +maladie, j'ai eu l'idée d'aller lui rendre visite, mais on ne fait +pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre où il faut être +prudent; cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt à +tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche auprès de +moi n'est pas la seule dont vous avez été chargé, n'est-ce pas? + +--Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions. + +--C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se fier entièrement; +il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous être +utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour +vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les +choses aient repris leur cours naturel et légitime, ce que je souhaite +aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre père, je pourrai +peut-être rendre quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes du +nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez +pas; demain, la ville sera probablement en feu. + +--Demain, je serai à Lyon. + +--A Lyon. Ah! tant mieux. + +Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame +que j'avais entendu prononcer chez mon père, quand j'étais jeune. Il +était beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il +paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boîte, un étui. + +On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux femmes, une vieille +et une jeune; la vieille parée comme pour un grand jour de grande +réception, la jeune remarquablement belle. + +Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole. + +--Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle en regardant ma +carte avec un lorgnon. + +--Oui, madame. + +Elle releva les yeux et me regarda: + +--En deuil! Ah! mon Dieu! + +J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi +l'enterrement. + +--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame. + +Puis quand nous fûmes seuls: + +--Votre père? dit-elle. + +Je baissai la tête. + +--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux. + +Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touché de +ces regrets donnés à la mémoire de mon père, et je regardai avec émotion +cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément +elle était la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter et +elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur +et de noblesse. + +--Quand? dit-elle les yeux baissés. + +--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise. + +--Aujourd'hui, mon Dieu! + +--Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre en vos mains cette +liasse de lettres. + +--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'était ainsi que +je devais apprendre sa mort. Votre père était un galant homme, monsieur +le comte.... + +Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit frissonner. + +--C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur, +et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a +beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout. + +Elle releva les yeux et me regarda longuement. + +--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la Charles Ier. + +Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle +portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, elle en tira un étui en +maroquin que le temps avait usé et jauni. + +--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez. + +Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un homme de trente ans. + +--Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle. + +--Non, madame. + +--Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande seulement de me le +laisser encore; je vais écrire un mot derrière cette miniature pour +dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus. +Guillaume est votre nom, n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Votre père s'appelait Henri. + +Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais +l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient à +partir. + +Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à mon arrivée, et +me présentant à elle: + +--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, de qui je +parle si souvent quand je veux citer un modèle: si jamais tu rencontres +monsieur dans le monde, j'espère que la petite-fille aura pour le fils +un peu de l'amitié que la grand'mère avait pour le père. + +Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je m'inclinais pour +prendre congé d'elle, elle me retint par la main. + +--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant? + +Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front. + +--Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de +fleurs. + +Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les Champs-Élysées. + +Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez elles les +personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Élysées, cette +chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier +paquet était adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le +rencontrer. + +Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin d'une scène +caractéristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armée de Paris +était dévouée au coup d'État. + +Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les +Champs-Élysées. Tout à coup, une immense clameur s'éleva de cette +troupe, des cris enthousiastes se mêlant au cliquetis des sabres et des +cuirasses: c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments et +qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur +général vainqueur, n'ont poussé plus de cris de triomphe. + +Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le +cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire: +Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il +le confier à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon départ +jusqu'au lendemain matin? + +A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet était le plus +important de tous; et le nom du personnage à qui je devais le rendre, +son rôle dans les événements politiques de ces vingt dernières années, +son caractère, ses relations avec des partis opposés me faisaient une +loi de ne pas agir à la légère. + +Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, décidé à +partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une +résolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me +poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon père me retenait à +Paris. + +Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard +n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je à Marseille +trois jours après que la nouvelle de la révolution y serait parvenue? +Mon régiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis +longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesât sur moi +pour m'empêcher de remplir la promesse que j'avais faite à mon père. Ce +n'était qu'un retard de quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en +prenant le lendemain matin le train de grande vitesse. + +J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux heures; à huit +heures du soir mon personnage n'était pas de retour. + +Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soirée et je +rentrai dans Paris. + +Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les boulevards +n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient pas fermés. Il y avait +foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les +cafés on voyait le public habituel de ces établissements. Aux fenêtres +d'un de ces restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite +bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on dansait, et +l'on entendait de la chaussée les grincements du violon et les notes +éclatantes du cornet à piston. + +C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on rêvait. + +Où donc était Paris? + +A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; même absence. J'attendis +de nouveau, cette fois jusqu'à une heure du matin. Enfin, à une heure, +je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le +lendemain matin, à six heures. + + + +XXIV + +Étant donné le caractère du personnage que je devais voir, il fallait +conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez +lui, soit qu'il eût peur d'être arrêté comme tant de représentants +l'avaient été, soit, ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être +entraîné à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce +gouvernement fût solidement établi. + +Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps à Paris, car les +chances de Louis-Napoléon me paraissaient bien fragiles; la France, qui +s'était unanimement soulevée contre Paris au moment des journées de +juin, ne serait pas moins énergique contre cette révolution sans doute. +Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour où il ne verrait +plus de danger à ressusciter, pour prendre parti. + +Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux Champs-Élysées, +comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour +Marseille, après avoir remis mes papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen, +tout me semblait concilié. + +J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, et ce qui m'avait +paru probable se trouva une réalité; mon personnage n'était pas rentré +et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude +apparente. + +Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez +M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois +«une petite maison» ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un +héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode de l'habiter; +le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore +ses enfants, c'est une considération qui l'a fait passer sur les +inconvénients du quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais +au moins ils ont de l'air et de l'espace. + +Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais +sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse, +aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes: +infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées +et aux abords des Tuileries. + +Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux +de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi +d'un sommeil de mort. + +Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation; +des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais +sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et +toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en +lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient +que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, +Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents +de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant +partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres. +Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance +s'organisaient. + +Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires +étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient +occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours +et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des +positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je +marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la +place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les +boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales. + +Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus +grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne +paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus +vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les +haranguer. En passant je m'arrêtai. + +--Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus. + +--Napoléon est mort, répliqua un ouvrier. + +--Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec +colère. + +--On rétablit le suffrage universel, dit un troisième. + +Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui +interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers, +remontaient la rue. + +--Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria une voix. + +Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, quelques +voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on vit quelques hommes courir à la +tête des chevaux. + +Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas +précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un +colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrêté les omnibus et +ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, après un court moment +d'attente, les voitures se mirent en route. + +--Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix. + +Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des huées, et le +souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant défiler ces +représentants me revint à la mémoire: «Tout ça, c'est pour la farce.» + +Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, étrangement +impressionné. + +--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que +tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de +garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-même. + +Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées. + +--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si +tu avais eu mon expérience des choses et des hommes, tu serais parti +hier soir et tu n'aurais point répété ces visites inutiles. Les gens en +évidence qui couchent chez eux en temps de révolution sont des braves, +et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, après t'avoir +quitté, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant +l'arrestation bien réussie des députés, a accepté de faire partie du +gouvernement; à une heure, quand il a su que les représentants réunis à +la mairie du dixième organisaient la résistance, il a fait dire qu'il +refusait; à quatre heures, quand les représentants ont été coffrés à +la caserne du quai d'Orsay, il a accepté. Le tien appartient à cette +variété, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques +ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti qui +finalement triomphera, empêché seulement par des circonstances +indépendantes de sa volonté de manifester hautement ses opinions et +ses désirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces +papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une +belle peur. + +Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main. + +--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton père sera sacrée +pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec +son souvenir, si justifiable que fût la plaisanterie. Tu pars donc? + +--Dans une heure. + +--Eh bien! je vais te conduire quelques pas. + +Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un +mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte. + +Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut. + +--Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari. + +--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue. + +--Soyez prudent, je vous en prie. + +Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui +racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on +avait voulu délivrer les représentants. + +Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses recommandations. + +--Je reviens tout de suite. + +Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand +nous entendîmes une clameur derrière nous, c'est-à-dire vers la rue du +Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous aperçûmes des hommes +qui couraient. + +--Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera rien de grave +aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allées +et venues dans le faubourg, et bien certainement on a dû essayer +d'organiser une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent +pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, pour mettre +leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxième jour. + +Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en arrière: nous +eûmes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu. + +Une barricade était commencée au coin des rues Cotte et +Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur écharpe +parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: «Aux armes! +vive la République!» + +Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée d'un omnibus +renversé et de deux charrettes, et c'était à peine si elle obstruait le +milieu de la chaussée, assez large en cet endroit. + +Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais abri n'étaient +pas non plus bien redoutables: c'était à peine s'ils atteignaient le +nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on +plusieurs qui ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là, +causant, s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille, +tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils avaient d'autres +préoccupations que de se battre. + +Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commençaient à +se masser; mais ils étaient composés de curieux et d'indifférents. + +Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, et, en +1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me +sembla que les représentants et ceux qui les accompagnaient en criant: +«Aux armes!» s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide, +leurs voix n'éveillaient aucun écho. + +Parmi ces représentants se trouvait celui que nous avions vu la veille +sur la place de la Bastille et qui avait voulu entraîner le peuple. + +M. de Planfoy l'aborda. + +--Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance? + +--Nous la tentons. + +--Serez-vous soutenus? + +--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le galvaniser, car nous +ne comptons plus que sur lui. + +--Il paraît bien froid. + +--Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé par les meneurs +de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage universel on nous enlève +notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous +avons eu une réunion à laquelle nous avions convoqué les chefs des +associations ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait organiser +un centre de résistance; que dans ce centre tous les représentants +restés libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la +lutte pourrait commencer avec des chances sérieuses. Savez-vous ce +qu'ils nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué +plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:--«Nous ne pouvons vous +promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes.» + +--Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte? + +--Nous le devons. + +Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus +expliquer à ce représentant que la place de leur barricade était mal +choisie, et qu'ils ne pouvaient se défendre. En quelques mots, je lui +expliquai les raisons stratégiques qui devaient faire abandonner cette +position. + +--Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il s'agit d'un +devoir à accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et, +pour cela, toute place est bonne. + +Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres +représentants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupés +sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer en eux une étincelle. + +--Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme +lui, tout n'est pas fini. + + + +XXV + +J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se passait devant +mes yeux déroutait absolument les leçons que je tenais de la tradition. +Pour moi une insurrection était quelque chose d'irrésistible; c'était +une explosion populaire, une éruption de pavés; une barricade dans une +rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades. + +C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux, +mais la réalité ne ressemblait pas aux récits des livres. + +La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point +fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui +s'élevait dans le faubourg du côté de la barrière du Trône, mais cela +ne paraissait pas sérieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible, +c'était qu'autour de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans +la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens devant des +spectateurs qui n'ont point à se mêler à l'action. + +Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'était +d'entendre les propos de ces spectateurs. + +--Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais à ma droite, si +ça ne fait pas suer! + +Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les +épaules. + +Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte, chaussée de +savates éculées, avec cela des cheveux gris ébouriffés, de la barbe au +menton, le nez barbouillé de tabac, la voix cassée, c'était le type de +la terrible tricoteuse d'autrefois. + +--Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était celle de juin. + +Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit ans, que la +sciure du bois d'acajou avait teint en rouge. + +--Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle barrait l'entrée +des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage propre; ça avait été +fait avec amour; mais le peuple en était. + +--Ah! voilà. + +--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça n'est bon à rien +par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler les autres. + +--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler. + +--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas. + +--Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin. + +--Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne va arriver. + +--Faut voir ça. + +--Hé allez donc. + +--Où qu'elle est la ligne? + +--Sur la place. + +--Elle va arriver? + +--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mêlé_. + +--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore. + +Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade, mais sans +entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut, et les quelques moellons +qui avaient été apportés pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être +d'un grand secours. + +Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté les efforts +des représentants pour entraîner le peuple à la résistance, et de +l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe, +d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler. + +A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les désignait +et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des +affaires étrangères; Charamaule, l'ancien député; Schoelcher, Alphonse +Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier, +Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms. + +Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se préparaient à +combattre; bientôt on apporta quelques fusils avec quelques cartouches +et j'entendis dire que les postes du Marché-Noir et de la rue de +Montreuil s'étaient laissé désarmer sans faire résistance. + +J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire +un certain entraînement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine à +trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient été apportés. + +Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces fusils à un ouvrier +qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa +les épaules et dit nonchalamment: + +--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq +francs. + +--Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec un sourire désolé, +vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs. + +Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une émotion +étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraîna, +j'étendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu, +mais M. de Planfoy me retint. + +--Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix. + +--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là vont se battre. + +--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoyé ta +démission à ton colonel? + +Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne répliquai +point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient point en disposition de +s'entendre. + +D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit qui +commandait l'attention: la troupe approchait. + +Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout +autre moment m'eût fait bien rire: en quelques secondes la rue encombrée +se vida, les portes et les volets se fermèrent, mais comme la curiosité +ne perd jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant +prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En +voyant venir la troupe, les représentants s'étaient rapprochés de la +barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous étions collés contre les +maisons. + +--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui montrant les soldats +qui avançaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la +peine de mort? + +Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût trop +préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit pas et monta +vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres représentants. + +L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une courte +distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies +d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussée. D'un +côté, une forêt de baïonnettes; de l'autre, vingt combattants attendant +la mort silencieusement derrière ce mauvais abri. + +Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi pour nous; +mais nous étions trop fortement émus pour penser à cela, et j'étais +immobile comme si mes pieds eussent été fixés au sol. + +--Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant aux défenseurs +de la barricade, nous allons parler aux soldats. + +En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent +au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai été témoin de bien +des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus +imposant que ces sept hommes s'avançant sur une même ligne, lentement, +sans armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur écharpe de +représentants déployée sur leur poitrine. + +Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent d'eux-mêmes, +instinctivement, sans qu'il eût été fait de commandement: un capitaine +était à leur tête. + +--Écoutez-nous, dit un des représentants, nous sommes représentants du +peuple et nous défendons la loi, rangez-vous de notre côté. + +--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai reçu +des ordres que je dois exécuter. + +--Vous violez la loi. + +--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous. + +--Vous ne passerez pas. + +--Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous! + +--Vive la République! vive la Constitution! + +--Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une voix forte; vous +voyez bien que vous n'êtes pas soutenus. + +Puis, se tournant vers ses soldats: + +--Apprêtez armes! + +A ce commandement les représentants ne reculèrent point et tous ensemble +poussèrent de nouveau le cri de «Vive la République.» + +Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur les représentants +qu'ils poussèrent devant eux en les bousculant. + +Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de leurs corps, pour +empêcher les soldats d'aller plus loin. + +Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large chaussée; que +pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les débordait? + +Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec +leurs mains portées en avant de s'opposer à cet envahissement. + +Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des représentants fut +couché en joue: la pointe de la baïonnette était contre sa poitrine. Il +mit la main sur son écharpe, et d'une voix vibrante, il dit: + +--Tire donc, cochon, si tu l'oses! + +Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air. + +Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du +tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tiré sur +les représentants et il déchargea son arme sur la troupe. Un soldat +tomba. + +Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent avec ensemble, +et sans que le commandement de faire feu eût été donné, une décharge +générale se fit entendre. + +Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il fut renversé +par cette décharge, et un jeune homme qui se tenait à ses côtés tomba +avec lui. + +En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par les soldats, et +ses défenseurs se dispersèrent. + +Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné jusqu'à la +rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura le bras et mon habit fut +troué. + +Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit pas d'autre +décharge, et rapidement divisée, elle se lança à la poursuite des +républicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empêcher +de se reformer. + +J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la porte était +restée ouverte; quand les soldats eurent défilé, je revins sur le lieu +de la lutte pour chercher M. de Planfoy. + +Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait été si +rapidement enlevée, et les soldats nous étaient tombés si brusquement +sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais été entraîné +par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de +baïonnette. + +Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant Baudin; +l'autre victime, qui était tombée avec lui, avait déjà disparu. + +Qu'était devenu M. de Planfoy? + +Avait-il été entraîné par les soldats? + +Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui? + +Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me décidai à aller +rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de +Planfoy n'était pas chez lui, je devais le chercher et le trouver. + +Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais pas abandonner +M. de Planfoy. S'il avait été arrêté, sa situation devenait des plus +graves, car au moment où je lui avais donné mes papiers, il les avait +mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui +pouvaient le compromettre sérieusement. + + + +XXVI + +J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit +devant moi. + +--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert. + +--Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame de Planfoy. + +Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; je n'avais +point pensé à celle que j'allais allumer dans cette maison. + +--Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy. + +Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions été séparés et +comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il était rentré chez +lui. Ces explications, par malheur, n'étaient pas de nature à calmer +l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure +que j'entassais paroles sur paroles. + +--Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le +retrouver et le ramener. + +--Je vais avec vous, dit-elle. + +Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, grâce à leur +aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute +de repos avant d'avoir retrouvé son mari, et je partis. + +Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les représentants +qui avaient été au-devant des soldats: ceux-ci les ayant débordés, les +avaient laissés derrière eux; et les représentants, sans perdre courage, +parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur +voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tête à +la fenêtre, on criait quelquefois: Vive la République! mais on ne +descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat. + +Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient sauvés un peu +partout étaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que +je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En +allant et venant, j'entendais raconter la mort du représentant +Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait +l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre à lui exaltaient +maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laissé +tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient +avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je +trouvai un gamin de dix ou onze ans qui répondit à mes questions. + +--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne +le brûlera pas maintenant, il a eu trop de précaution, il est à l'ombre: +les soldats l'ont emmené. + +--Où? + +--Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la barricade en +allongeant des coups de baïonnette à droite et à gauche, le vieux au +chapeau s'est fâché: «Vous voyez bien que cet homme ne se défend +pas!» qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en +disposition de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont bousculé, et, +comme il se défendait, il l'ont emmené. + +--Où l'ont-ils emmené? + +--Au poste, bien sûr. + +--A quel poste? + +--Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au poste de la rue +Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont filé. Quand ils ne sont pas +les plus forts, ils déménagent; quand ils sont en force, ils reviennent +et ils cognent. + +--Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés? + +--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis +les soldats avaient sauté sur le représentant pour l'emporter, de peur +qu'on ne promène son cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle +que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, les +os étaient cassés, la cervelle sortait. + +Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait +comment on avait enlevé le cadavre du malheureux représentant, +j'écrivais deux lignes à madame de Planfoy pour la prévenir que je me +mettais à la recherche de son mari. + +--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin. + +--S'il faut crier: Vive l'empereur! + +--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas d'ici, et raconter +comment tu as vu arrêter le vieux monsieur. + +--Ça va, si vous payez d'avance. + +Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous vîmes arriver deux +obusiers. + +--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ça va +chauffer, faut voir ça. + +Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt sous en une pièce +de cinq francs. + +--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous préviens donc que je +ne tirerai pas mon histoire en longueur. + +Et il partit en courant. + +C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait été arrêté, mais +ce n'était pas tout, il fallait apprendre maintenant où il avait été +conduit et le faire mettre en liberté. + +Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient à la brigade qui +occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des +officiers dans les régiments qui formaient cette brigade, je pourrais, +par leur entremise, faire relâcher M. de Planfoy. + +Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue +de Charonne, je trouvai deux obusiers pointés pour que l'un enfilât +la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les +artilleurs, prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une +compagnie du 44e de ligne. + +On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à la place de la +Bastille, qui était occupée militairement avec toutes les précautions en +usage dans une ville prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans +diverses directions, commandant les grandes voies de communication; +toutes les maisons placées avantageusement pour pouvoir tirer étaient +pleines de soldats postés aux fenêtres; sur la place, le long du canal, +sur le boulevard, les troupes étaient massées. L'aspect de ces forces +ainsi disposées était fait pour inspirer la terreur à ceux qui +voudraient se soulever: on sentait qu'à la première tentative de +soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une demi-section du +génie était là pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait à travers +les maisons, et que la hache et la mine achèveraient ce que le canon +aurait commencé. + +Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant +assez l'expérience de la guerre des rues pour comprendre que, dans +ces conditions, s'ils se soulèvent, ils seront broyés. Aussi faut-il +peut-être expliquer, par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie +du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand nombre, il +doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilité +et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais +martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent +généralement s'exposer en vue d'un succès probable et pour un but +déterminé: mourir pour le succès est une chose, mourir pour le devoir en +est une autre, et celle-là ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est +là, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants +qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'espérance, ils n'ont +que la foi. + +Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des +soldats, ils auraient compris mieux encore combien la répression serait +terrible, s'il y avait insurrection. + +Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté à une affaire, +savent que bien rarement les hommes sont excités avant le combat, c'est +pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappés près de soi, +c'est quand la poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous +enflamment. Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est autrement: +avant l'engagement, ces troupes sont animées des passions brutales de la +guerre; les fusils brûlent les doigts, ils ne demandent qu'à partir. + +--Les lâches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui +les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu. + +Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin +encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la +rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur +français. + +Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre à cette question. + +Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un +régiment de cuirassiers arrive sur la place. + +--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit un soldat, il n'y +en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de +l'oie et du poulet. + +Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques +qu'ils pussent être, et ne trouvant personne de connaissance dans ces +régiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser +aborder. + +Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, on m'eût écouté +et on m'eût répondu; mais j'étais en costume civil, et c'était ce +jour-là une mauvaise recommandation auprès des soldats, qui me +repoussaient et ne voulaient même pas entendre mon premier mot. + +Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirèrent +l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'écouter. Je lui expliquai +ce que je désirais en lui disant qui j'étais. + +--C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; il faudrait voir le +colonel du 19e ou bien le général. + +--Et où est le général? + +--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins qu'il ne soit au +pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de l'attendre ici; il reviendra d'un +moment à l'autre. + +C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire pour aborder +le général; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy +s'accroissait; je ne pouvais donc attendre. + +Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant de me +donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour +de Montreuil. Mais cela n'était pas possible: un soldat seul au milieu +du faubourg pouvait être désarmé et massacré. + +--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort +du représentant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne +bougeront pas. + +Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Après +dix tentatives, je parvins à approcher, non le général, mais un officier +de son état-major, et je lui répétai mes explications et mes prières. + +Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande, +quand il sut qu'il parlait à un camarade, il lui fut impossible de me +renseigner. Il n'avait point été fait de prisonniers par la troupe, ou, +s'il en avait été fait, ils avaient été immédiatement remis à la police. +C'était à la police qu'il fallait s'adresser. + +Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre en temps +ordinaire, mais en temps d'émeute il en est autrement. La police devient +invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de +précis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers +dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon des postes, les +conduire à Vincennes. + +Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de connaître un officier. + +Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir les représentants +arrêtés, et l'on ne savait où les loger. Mon ami, chargé de ce soin, +perdait la tête; il se voyait obligé de laisser ces prisonniers en +contact avec les troupes et les ouvriers civils employés dans le fort, +et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il +n'avait pas reçu M. de Planfoy. + +Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je +pensai alors à m'adresser à Poirier, et je partis pour l'Élysée. Si je +n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune +répugnance à la réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras +du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre +M. de Planfoy. + + + +XXVII + +Je marchais depuis six heures du matin sans m'être arrêté pour ainsi +dire, et je commençais à sentir la fatigue; mais une affiche que je lus +aux abords de l'Hôtel de ville me donna des jambes. + +Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui venait d'être +collée sur la muraille, poussaient des exclamations de colère et +d'indignation. + +Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants +de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre de la guerre +décrétait que «tout individu pris construisant ou défendant une +barricade ou les armes à la main _serait fusillé_.» Cela était signé +Saint-Arnaud et était accompagné de considérations doucereuses pour +rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et de la +famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre «qui ne +combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage +et la destruction.» + +Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais +jamais supposé qu'un militaire français pût mettre son nom au-dessous +d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait +l'honneur de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait +jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait +ses ennemis désarmés. Les hommes du coup d'État avaient eu la main +heureuse: ils avaient trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins. + +Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à exécution un +ordre aussi féroce? Deux jours avant le coup d'État je me serais fâché +contre celui qui m'eût posé cette question; mais ce que j'avais vu avait +porté une rude atteinte à mes croyances. + +Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière une +barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. Il n'y avait pas un +instant à perdre. + +Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais +pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des troupes, et j'avais dû +remonter jusqu'à la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces +quartiers l'émotion et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin +n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de mon lieutenant, +et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le récit de cette +mort avait commencé: on se révoltait, et de la conscience où il avait +jusque-là grondé, ce mot passait dans l'action. + +On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la +préfecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple à +la résistance. + +Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue +Saint-Denis, on élevait des barricades, et en arrivant aux halles, je +vis un gamin qui, monté sur une brouette, lisait tout haut la féroce +proclamation de Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes +s'occupaient à dépaver la rue. + +--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arrêtant sa +lecture, ça vous empêche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre +travail. + +Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses mots comme un crieur +public, il lut: + +«Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les +armes à la main, sera fusillé.» + +--Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on +sera fusillé, pas de pourboire. + +Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua, +lisant toujours: + +«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les mouvements des +braves soldats qui vous protégent de leurs baïonnettes....» En attendant +qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gré des +amateurs. + +Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas chez lui, et +depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était ce que j'avais prévu, +je ne fus pas désappointé. Seulement, comme je pouvais très-bien être +repoussé de l'Élysée, je demandai au valet de chambre de Poirier de +m'accompagner. + +--Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui dis-je, +conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de la plus haute +importance. + +--Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes gens. + +Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si j'avais eu le coeur +à la gaieté. Je parvins à le décider à sortir, et à l'Élysée, devant le +domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient +restées closes pour le capitaine de Saint-Nérée. + +Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand il rentrerait, +peut-être d'un instant à l'autre, peut-être dans une heure, seulement +on était certain qu'il rentrerait. Il était mon unique ressource. Je +demandai à l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de +chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me laissa seul. + +A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les ordres qui mettaient +en ce moment la France à feu et à sang, j'éprouvai une impression +indéfinissable. Tout était calme, silencieux, et l'on pouvait se croire +dans l'hôtel le plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas +cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce +calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus +ou moins tranquillement le résultat du coup qu'il avait joué; s'il +gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'où il était venu et où il +retournerait. + +Je fus distrait de ces réflexions par une conversation qui s'engagea +dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eût fait oublier +ma présence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fût +pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte +je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement. + +--Eh bien, comment ça va-t-il? + +--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer. Ç'a été le matin +quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il paraît que la cavalerie de +Versailles et de Saint-Germain a été prévenue en retard, et au lieu +d'arriver au petit jour comme c'était convenu, elle n'a commencé à +paraître qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince, +et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un ici qui a pensé à +prendre ses précautions. + +--Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui. + +--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre à +l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le +dos; le reste est chez ma famille. + +--Quand on a vu des révolutions! + +--Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais elle me paraît +maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On +attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il +y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de +soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais +paru ici. + +--C'est bon signe. + +--Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades. + +--Eh bien, alors? + +--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a +rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades. + +--Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas +savoir où et comment elles finiront. + +--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra. + +Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes +réflexions. + +Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier +arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi, souriant et les mains +tendues. + +--Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il. + +--Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du succès pour me +décider à pareille démarche. + +--Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche serait d'un homme +intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin, +puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous? + +Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance. + +--Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez est, je +crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet de police pour le +faire relâcher. + +--Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet de police? + +--Assurément je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne +peux pas le faire tout de suite, car je suis chargé par le prince d'une +mission qui ne souffre pas de retard. + +--La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus; +pendant chaque minute qui s'écoule on peut le fusiller. + +--Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant l'intérêt +particulier; dans une heure je serai à la préfecture, allez m'attendre à +la porte du quai des Orfèvres. + +Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât: + +--Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui +perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu +que l'armée de Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société, +ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent tout ce qui +lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une +partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les +brigades qui m'ont été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter; +je viens chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera +distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une +mission aussi belle, aussi noble, et tromper la générosité du prince, +même pour sauver la vie d'un ami? + +Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à dire, et ce +n'était pas dans les circonstances où je me trouvais que je pouvais +m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me +montaient aux lèvres, et me rendis à la préfecture. + +C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on +achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armée française, +notre honneur à tous, l'honneur du pays! + +Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je pénétrai dans le +cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du préfet de +police. + +--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève au faubourg +Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidière et Mazzini +arrivent à Paris; le prince de Joinville est débarqué à Cherbourg pour +entraîner la flotte; on construit partout des barricades. + +--Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous +vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous +plaignez. + +Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots «on vous en +fait.» + +--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre +nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons +de sympathie. + +--Et l'armée? + +--Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armée, +aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à présent assuré notre succès; +mais demain la guerre commence. + +--Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et après-demain vous +pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de +rendre service à mon ami, je vous prie. + +Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais. + +On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première: «Laissez +passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et donnez-lui protection en cas +de besoin;» la seconde: «Remettez entre les mains de M. le capitaine de +Saint-Nérée, M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera, s'il +est encore en vie.» + +Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et de tous les +cachets nécessaires. + + + +XXVIII + +C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberté de M. de +Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait maintenant savoir où se +trouvait M. de Planfoy, et là était le difficile. + +Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la +Préfecture, avec toutes les recommandations nécessaires pour que l'on +fît les recherches utiles. + +Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel je m'adressai me +reçut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-à-dire +le désir de savoir où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules +sans me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la +préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait les personnes +qu'on arrêtait: + +--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on +le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me +demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore +vous ne me dites pas où est cette botte de foin. + +--Je vous le demande. + +--Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le monde arrête depuis +deux jours; non-seulement ceux qui ont qualité pour le faire, +mais encore tous ceux qui veulent. La Préfecture a fait faire des +arrestations, et celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un +autre côté, les commissaires et les agents en font spontanément, en même +temps que les généraux, les officiers, les sergents, les soldats en font +aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un +pareil gâchis; tout cela se réglera plus tard. + +--Et ceux qui sont arrêtés injustement? + +--On les relâchera. + +--Et ceux qui auront été fusillés par erreur? + +--Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi on aurait dû +laisser la Préfecture opérer seule. Mais chacun se mêle de la police. + +Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là gardé. + +--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'écria-t-il. Cette +confusion des pouvoirs est déplorable. En temps ordinaire, tout le monde +accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. +Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée devrait faire +des arrestations? Où allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux. +Ainsi je suis certain que votre ami aura été arrêté par la troupe, ce +qui, dans l'espèce, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la +barricade, mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier. +Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est. Maintenant, du diable +si je me doute où le chercher. + +--On met les prisonniers quelque part, sans doute. + +--Assurément; mais comme on est encombré dans les prisons, on en +met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts, +au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre, à Vincennes. On a été pris à +l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les +logements, cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et nous eût +empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice à la +police un jour. Songez que nous n'avons été prévenus que dans la nuit; +huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté ont été consignés +à la préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les +officiers de paix et les quarante commissaires de police; à cinq heures, +tous les commissaires ont été appelés un à un dans le cabinet de M. le +préfet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un dévouement +admirable, a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des généraux +célèbres, d'anciens ministres, des hommes que la France était habituée +à honorer: pas un seul commissaire n'a hésité un moment. Est-ce beau le +devoir? Ils sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à +l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel Espinasse, +la police avait tout fait. + +A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du dehors et l'on +entendit quelques coups de fusils. + +--Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en bondissant sur son +fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de +cavalerie; personne ne répond à nos réquisitions. + +Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succédant +brusquement à l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque, +et ce qui le rendait plus risible encore, c'était la cause qui le +provoquait. Ces rumeurs en effet étaient trop faibles, et les quelques +coups de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la +préfecture cernée allait être prise d'assaut. + +Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il n'était plus +troublé que par le souvenir de son émotion et la rapidité de sa course. + +--Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est +égal, quand on pense que la préfecture est à la merci d'un coup de main, +c'est effrayant. + +Un nouvel arrivant entra dans le cabinet. + +--Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon employé. Donnez-nous +donc ce qui nous est nécessaire pour nous protéger; que deviendriez-vous +sans nous? + +--Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit celui à qui +s'adressaient ces demandes, tout va bien. + +--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue +Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin; +la troupe laisse faire. + +--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de +barricades qu'on voudra; demain, à deux heures, les troupes, reposées +et bien nourries, commenceront leur mouvement général d'attaque, on +envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera concentrée, +et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir +dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole à l'armée; +demain ou après-demain, vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort à +faire; reposez-vous et prenez des forces. + +Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai +que M. de Planfoy était en prison et que les minutes qui s'écoulaient +étaient terribles pour lui et pour nous. + +--C'est très-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je +vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous, +de votre côté, cherchez-le aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les +recommandations dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne +le trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à votre +disposition. + +Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon +inquiétude était grande, combien devaient être poignantes les angoisses +de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui +attendaient leur père! + +A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance bien faible, il est +vrai, mais enfin qui était d'une réalisation possible. Pourquoi M. de +Planfoy n'aurait-il pas été relâché? Pendant que je le cherchais, il +était peut-être chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire +reconnaître son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut espérer. + +Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie. Madame de Planfoy +et ses enfants étaient dans les larmes, attendant toujours. + +Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les affiches, portant +l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient été apposées dans +le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade. + +--La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la vérité: je +meurs d'angoisse! + +--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté. + +--Où est-il, l'avez-vous vu? + +Je fus obligé de dire la vérité. + +--On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de +l'espérance dans l'inquiétude; mais qui vous assure qu'il est encore en +vie? + +Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle +puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les +arrange et non la foi qui les inspire? + +--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé au bout de mon +récit. + +--C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus ou la +résistance. + +Puis, comme je voulais changer l'entretien: + +--Voulez-vous me le montrer? dit-elle. + +Il était impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je +n'avais pas cet ordre. Je le donnai. + +--Vous voyez bien, s'écria-t-elle désespérément: «s'il est encore en +vie;» eux-mêmes admettent qu'il a dû être fusillé. Ah! mes pauvres +enfants! + +A ce cri, les enfants se jetèrent au cou de leur mère, et ce fut une +scène déchirante; je savais ce qu'était la perte d'un père; leur douleur +raviva la mienne. + +Mais nous n'étions pas dans des conditions à nous abandonner librement à +nos émotions. Je me raidis contre ma faiblesse et j'expliquai à madame +de Planfoy que j'allais immédiatement au fort d'Ivry où j'avais des +chances de trouver M. de Planfoy. + +--Je vais avec vous, dit-elle. + +Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela n'était pas +possible. + +--Il n'y a aucune utilité, lui dis-je, à venir avec moi; soyez bien +convaincue que je ferai tout ce qui sera possible. + +--Je le sais, mais je ne peux pas me résigner à passer une nuit pareille +à ma journée; je ne peux pas rester dans cette maison à attendre; vous +ne savez pas ce qu'a été cette horrible attente qui va recommencer. + +Enfin, je parvins à lui faire abandonner son idée. Il était déjà tard; +Ivry était loin de Paris; nous ne pouvions y aller qu'à pied; elle me +retarderait, et dans la compagne elle pourrait m'être un embarras et +un danger. Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues de ces +quartiers étaient mornes et désertes; on eût pu se croire dans une ville +ensevelie; mes pas seuls troublaient le silence. + +A la barrière on m'arrêta, et je fus obligé de donner des explications +aux hommes de police qui occupaient le poste: on ne sortait plus de +Paris librement. + +Je savais à peu près où se trouvait le fort d'Ivry, mais, dans la nuit, +j'étais assez embarrassé pour ne pas faire des pas inutiles; comme +j'hésitais à la croisée de deux routes, j'entendis une rumeur devant +moi. Je me hâtai, et bientôt je rejoignis un convoi en marche. + +C'étaient précisément des prisonniers que des chasseurs de Vincennes +conduisaient au fort; ils étaient au nombre d'une quarantaine, +enveloppés de soldats; en queue marchaient des agents de police; les +chasseurs criaient et causaient comme des gens excités par la boisson, +les prisonniers étaient silencieux. Dans la nuit, ce défilé au milieu +des campagnes avait quelque chose de sinistre; il semblait qu'on +marchait vers un champ d'exécution. + +J'abordai un agent de police, et après m'être fait reconnaître, je lui +demandai d'où venaient ces prisonniers. + +--D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons pour demain; +c'est une bonne précaution. + +La nuit m'empêchait de voir si M. de Planfoy était dans ce convoi et je +ne pouvais m'approcher des prisonniers, je dus aller jusqu'au fort. + +Là, sur la présentation que je fis des ordres de la préfecture de +police, on me permit d'assister à l'entrée des prisonniers dans la +casemate où ils devaient être enfermés. + +A la lueur d'un falot, je les vis défiler un à un devant moi: toutes les +classes de la société avaient des représentants parmi ces malheureux: il +y avait des ouvriers avec leur costume de travail, et il y avait aussi +des bourgeois, des vieillards, des jeunes gens qui étaient presque des +enfants. + +Plus d'un en passant devant moi me lança un regard de colère et de +mépris dans lequel le mot «mouchard» flamboyait; mais le plus grand +nombre garda une attitude accablée: on eût dit des boeufs ou des moutons +qu'on conduisait à la boucherie et qui se laissaient conduire. + +M. de Planfoy n'était point parmi ces prisonniers, et il n'était pas +davantage parmi ceux qui avaient été déjà amenés au fort. + +Je me remis en route pour Paris, et comme il m'était impossible de +pénétrer cette nuit dans Bicêtre ou dans le Mont-Valérien, je rentrai +chez moi; j'étais accablé de fatigue; je marchais sans repos depuis +dix-huit heures. + +Les rues étaient silencieuses, sans une seule voiture, sans un seul +passant attardé: deux fois seulement je rencontrai de fortes patrouilles +de cavalerie: Paris était-il vaincu sans avoir combattu, ou bien se +préparait-il à la lutte? + + + +XXIX + +Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant le jour, je partis +pour Bicêtre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une +voiture dont le cocher voulut bien me conduire. + +Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par une barricade; rue +Dauphine nous en trouvâmes une seconde, rue de la Harpe une troisième. +La nuit avait été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes +se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait briller quelques +fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans +les rues, la ville semblait livrée à elle-même. + +L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient une étrange +impression; en se rappelant ce qu'avait été Paris la veille, on se +sentait malgré soi le coeur serré: qu'allait-il se passer? Où les +troupes étaient-elles embusquées? Instinctivement on regardait au loin, +au bout des rues désertes, cherchant des canons pointés et des escadrons +formés en colonnes; les sentiments qu'on éprouvait doivent être ceux du +gibier qui se sait pris dans un immense affût. + +Ma voiture était un _milord_, et par suite des différents changements de +direction qui nous avaient été imposés par les barricades, je m'étais +trouvé souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son +siége et m'adressait ses observations. + +--Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le général +Neumayer arrive à la tête de ses troupes pour défendre l'Assemblée, +seulement le malheur c'est qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans +compter les autres, car hier on a massacré tous les prisonniers. + +Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits, cependant, +malgré moi, j'en fus péniblement impressionné; que devait éprouver la +malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle! + +A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de police dirent au +cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris. + +--Pourquoi? + +--Lisez l'affiche. + +Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'être +collée, elle prévenait les habitants de Paris que la circulation des +voitures était interdite, et que le stationnement des piétons dans +les rues serait dispersé par la force sans sommation: «les citoyens +paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à contrevenir +à ces dispositions.» + +Les termes de cette proclamation n'étaient que trop clairs; ils disaient +que la ville appartenait à la troupe, et que la vraie bataille allait +commencer; la veille, c'étaient les prisonniers seulement qui devaient +être fusillés, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue +s'exposaient à être massacrés sans sommations,--la sommation c'était +cette proclamation du préfet de police Maupas qui continuait dignement +celle du ministre Saint-Arnaud. + +Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il ne pourrait pas +rentrer dans Paris, je le décidai à me conduire à Bicêtre en lui +promettant de le garder pour aller au Mont-Valérien si je ne trouvais +pas à Bicêtre la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant +que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire. + +En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes des femmes +qui marchaient en traînant leurs enfants par la main. A l'entrée du +fort, d'autres femmes étaient assises sur le gazon humide. Quelles +étaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou +bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se +trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient +pas comme moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles, et le +«passez au large» des factionnaires les tenait à distance. + +M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis en route pour le +Mont-Valérien, sans grande espérance, il est vrai, mais décidé à aller +jusqu'au bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé. + +Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs +de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond +mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement +de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la +fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la voiture; mais aucun +bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni le roulement des voitures, ni le +ronflement des machines à vapeur: tout semblait frappé de mort dans +cette énorme agglomération de maisons, et ce silence était sinistre. + +De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue, surtout pour un +cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la côte et montai au +fort. Là aussi les prisonniers étaient nombreux; mais M. de Planfoy +n'était point parmi eux. + +L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins de complaisance +que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry et à Bicêtre: il me croyait +évidemment un ami de la préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en +marquer son mépris. + +--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais +pour qu'on cherchât M. de Planfoy, ce n'est pas à moi de reconnaître +leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder. + +Ce mot de révolte était le premier que j'entendais dans la bouche d'un +officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous +nous séparâmes en nous serrant la main. + +J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper. Où chercher +maintenant? à qui s'adresser? Je pensai à aller chez le personnage qui +m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de +mon père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être à +s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux miennes. Après +avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la +Chaussée-d'Antin. + +Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à quatre ou cinq +heures du matin peuvent se faire une idée de leur aspect, le 4 décembre, +à une heure de l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment, ne +sachant rien de la révolution, eût cru assurément qu'il entrait dans une +ville morte, comme Pompéi. + +Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai +une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait +donc pas encore commencé. + +Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure que j'avançais, je +trouvais les curieux des jours précédents: on causait avec animation +dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de +police. + +Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais le peu que +j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le +côté sérieux. + +La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fût point chez lui, et +je me trouvai déconcerté, comme il arrive dans les moments de détresse +quand on s'est cramponné à une dernière espérance, et que cette branche +vous casse dans la main. + +Il ne restait plus que la préfecture de police; je me dirigeai de ce +côté. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepté par des +troupes qui défilaient, infanterie et artillerie. La foule avait été +refoulée dans la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres +s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! à bas +Soulouque! à bas les prétoriens! Et les soldats passaient sans se +retourner. + +Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla un tapage de ferraille; +c'était une pièce d'artillerie qui s'était engagée sur le trottoir, les +chevaux s'étaient jetés dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les +hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte +s'abattit. + +Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la +batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de +fouet qui se mêlaient dans une inextricable confusion. + +--Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans la foule. + +Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous +avaient la figure allumée et les yeux brillants. + +Pendant que j'attendais que le passage fût devenu libre, j'aperçus dans +la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en même +temps et s'approcha de moi. + +--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là, tu me fais +plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque +comédie! ça va finir dans des sifflets comme la descente de la +Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire. + +--Tu crois? + +--Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la foule n'est là que +pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les +avait pas soûlés. + +--Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as donc pas lu la +proclamation du préfet de police? + +--Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut appeler la blague +de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les +prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants; +demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie. +Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-là +gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre à la Banque et qu'ils +se sont partagés: leur coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant +qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse. + +Et comme je me récriais contre ce scepticisme: + +--Va voir la barricade du boulevard Poissonnière, dit-il, c'est eux qui +l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton +et elle n'est à autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que +ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers et des soldats +qui portent à la main un écriteau sur lequel on lit: «Service des +hôpitaux militaires,» crois-tu que c'est sérieux? De la blague et de la +mise en scène. + +Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard en discourant +ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus sur les trottoirs et à l'entrée +de la rue Taitbout nous trouvâmes des groupes assez nombreux dans +lesquels il y avait des femmes et des enfants. + +Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade, nous vîmes arriver un +régiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commandé par le colonel de +Rochefort, que je reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de +traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue. + +La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres à peine, lorsque +des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive +la Constitution! et à bas le dictateur! + +Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les +chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se précipitèrent +après lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes +ce fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de cette foule; +on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des +chevaux épargnaient étaient percés à coups de lance. + +Le hasard permit que nous fussions au milieu même de la rue; nous pûmes +nous jeter en arrière et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix +pas de moins ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons +du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux. + +Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans, et elle se +referma aussitôt. Quelques personnes étaient entrées avant nous, elles +me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant +et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des +chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenêtres. + +Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre qui pouvait-elle +être dirigée: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis +de verres cassés tombant dans la rue fut la réponse à cette question. La +troupe tirait dans les fenêtres. + +--Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la proclamation de Maupas, +maintenant? + +--Oh! les monstres! + +Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées devant moi à la +préfecture de police me revint: c'était là ce qu'on appelait «envahir un +quartier par la terreur.» + + + +XXX + +La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux +de peloton, des coups isolés, puis des courts intervalles de repos +pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient. + +Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce tapage de vitres +se mêlait aux cris des locataires qui, éperdus de terreur, se sauvaient +dans les appartements intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient +les uns les autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans +une décharge générale qui dominait tous les bruits par son roulement +sinistre. + +Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on des fenêtres +du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en étions réduits à +attendre sans rien comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun +faisait ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus +déraisonnables les unes que les autres. + +--Les soldats se battent entre eux. + +--Ils sont cernés par les républicains. + +--Ils tirent à poudre. + +--Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés à poudre font ce +bruit strident? + +--Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse? + +Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous réfugier dans la cour +de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait +reçu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa +blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire +ouvrir la porte. + +--Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi aller la +chercher. + +--Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas +malgré moi. + +Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours d'une voix +désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!» d'autres personnes criaient avec +colère «N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!» + +La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient à +tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison était un +but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande +porte ou s'enfoncer dans le bois. + +Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se +précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une petite porte, +s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois +détonations éclatèrent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux. + +Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui étaient +déjà dans la cave remontèrent précipitamment et se jetèrent sur celles +qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se +renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'était à croire qu'ils +étaient frappés d'une folie furieuse. + +Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla dans ses +ferrures. + +--N'ouvrez pas! crièrent quelques voix. + +--Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons la porte. + +Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de fusil furent tirés +dans les serrures. + +Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée j'avais conservé +une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur +le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir +cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant furieux +dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baïonnette. + +Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeâmes le +concierge à tirer son cordon. + +Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette baissée; vivement +j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent sur moi et me collèrent contre +le mur. + +--Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il +flaira. + +Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement +l'eau-de-vie. + +--Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner dans la cour. + +--C'est un _gant jaune_, dit un autre, au mur! + +D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-être, s'étaient +précipités dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour, +les autres montaient l'escalier; deux étaient restés à la porte la +baïonnette basse pour nous empêcher de sortir. + +--Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un bras. + +Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu m'expliquer avec +calme, très-probablement j'aurais été fusillé, ce fut l'habitude du +commandement militaire qui me sauva. + +Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant +au sergent qui donnait des ordres à ses hommes, je lui dis: + +--Sergent, avancez ici. + +Il se retourna vers moi. + +--Vous m'accusez d'avoir tiré? + +--On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous +cherchons qui. + +--En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en poussant contre le +mur de la cour le jeune homme blessé, son fusil a crevé dans sa main, il +saigne. + +Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un +bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent de quatre ou cinq pas, trois +fusils s'abaissèrent, et le malheureux, fusillé presque à bout portant, +tomba la face sur le pavé. + +Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques secondes, +sans que personne de nous, tenu en respect par une baïonnette, eût pu +intervenir. + +A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai les baïonnettes +qui me menaçaient et courus à lui. + +--Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont +fous; arrêtez-les. + +Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la cour. + +--Il avait tiré, dit le lieutenant. + +--Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas plus que nous +tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que +personne n'a tiré ici. + +--Et qui me prouve cela? + +Le rouge me monta aux joues. + +--Ma parole. + +--Qui me prouve que vous êtes soldat? + +Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture. Je le lui +montrai. Il me fit alors ses excuses et écouta mes explications. + +--C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai +qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens. + +--J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme +qu'on n'a pas tiré. + +--Des hommes sont tombés de cheval. + +--Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés par une +balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur +colonel, ils auront été désarçonnés; vous avez dû voir comme moi que +plusieurs étaient ivres. + +--Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez vos hommes. + +Puis, s'adressant au concierge: + +--Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour +personne; ceux qui seront trouvés dans la rue seront fusillés. + +Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés, entendant le +canon dans le lointain, auquel se mêla bientôt le bruit d'une fusillade, +analogue à celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de +peloton se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard; +c'était à croire que Paris était en feu depuis la Madeleine jusqu'à la +Bastille. En réalité il l'était depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'à la +porte Saint-Denis, car c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable +fusillade du boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes. + +Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir la porte. +Les troupes défilaient sur le boulevard, qui présentait un aspect +horrible: les fenêtres étaient brisées, les arbres étaient hachés, les +maisons étaient rayées et déchiquetées par les balles; la poussière de +la pierre et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là des +morts étaient étendus. + +Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient du champagne en +s'enfonçant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise +d'assaut et mise à sac. + +En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine, je pus gagner +les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais +je fus empêché par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par +d'honnêtes bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux qui +voulaient passer. + +Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas de nouvelles +de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea charitablement à m'aller +coucher au plus vite, «les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit +que je n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais +continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les +postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple. + +--Il aura été gardé probablement par les soldats, me dit-il, à la +Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez +par là; seulement je vous préviens que vous avez tort; l'insurrection +n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux +de vous mettre au lit. + +La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et l'on entendait +toujours le canon dans le quartier Saint-Martin. + +Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer +mes dernières recherches, j'inclinai du côté de l'Hôtel de ville en +prenant par les rues étroites et écartées. Partout les boutiques étaient +fermées, et bien qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes +que j'apercevais paraissaient frappées de stupeur. + +Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes; +le sergent qui marchait en tête criait d'une voix forte: «Ouvrez les +persiennes et fermez les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas +immédiatement exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes +closes. + +En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard du Temple, un +soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et +m'arrêtai; mais il ne se contenta pas de cette marque de déférence et +m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille. + +Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta +aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une +grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle opposé à celui où je +m'étais blotti. + +Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne +m'ouvrit pas et on ne me répondit pas, bien que j'entendisse des bruits +de voix dans le vestibule. + +Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à un seul +soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup déchargé; mais ils +étaient deux, et quand le fusil de l'un était vide, le fusil de l'autre +était plein. + +Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur façon de tirer; me +sachant réfugié dans mon encoignure ils trouvèrent amusant de m'envoyer +leurs balles comme si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer +ensemble, ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité. + +Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles frappaient +contre une colonne en pierre qui me protégeait, et, ricochant, elles +allaient tomber en face. + +Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'échapper et +j'en serais quitte probablement pour l'émotion, mais s'ils avançaient +d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'être plus masqué par une +colonne, et alors j'étais mort. + +Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un +bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient quatre hommes et un caporal +qui venaient me faire prisonnier. + +J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit +brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la +balle que j'attendais. + +Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus +presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes. + + + +XXXI + +--Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le +collet de mon paletot. + +--Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça. + +--Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la +crosse de son fusil. + +En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant +cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur +ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué. + +--Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent. + +--Un bourgeois qui s'est sauvé. + +--C'est bon, emmenez-le. + +Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais +nullement rassuré. + +--Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent. + +Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner +me répondre. + +--Allons, marche, dit le caporal. + +Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient +en avant. + +Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux +brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En +me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le +dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup +de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à +terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui +restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu +solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes +terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz. + +Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui +m'ajustaient et s'approcha de moi. + +Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec +nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par +le collet comme son caporal, il me tendit la main. + +--Vous, Saint-Nérée, sous ce costume? + +Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de +baïonnettes menaçantes. + +--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous. + +Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières; +mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en +grognant. + +--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces +gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle... +partie par malheur. + +--Ils m'en ont déjà envoyé bien assez. + +--C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure? + +--Justement. + +--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un +jour comme aujourd'hui? + +--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien. + +--Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres +soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement +ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois. + +Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation. + +--L'armée en est là, dis-je accablé. + +--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la +bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant +ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant +de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en +congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera +peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis +pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la +guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est +un loup pour l'homme! + +--Vous avez eu un engagement sanglant? + +--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car +la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si +bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans +commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un +quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien, +pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni +supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la +gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son +sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des +victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses +dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la +mémoire des faits. + +Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce +quartier isolé et je lui racontai mes recherches. + +Il secoua la tête avec découragement. + +--Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé? + +Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre: + +--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il. +C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez +échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent +pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux +qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues +font ce qu'ils veulent. + +Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à +circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger +pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une +considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de +la Douane. + +--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant +que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé. + +Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on +ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs +appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper. + +Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui +montaient la garde le pistolet au poing. + +Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour +desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait +fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la +planche. + +Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs +contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que +les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le +silence qui régnait dans les rues. + +Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes +bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les +vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance +ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je +n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus +quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon +laissez-passer. + +--Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit, +nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms. + +--Ne puis-je pas les voir? + +--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est +pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer. + +--Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de +celui que je viens délivrer? + +--Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire. + +Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un +vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous +venaient quatre hommes de garde. + +--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il +y en a un qui veut sortir, foncez dessus. + +Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla +au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits, +mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération. + +--Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de +Planfoy. + +Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités +à la porte. + +--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant +un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il +était difficile de distinguer les voix et les cris. + +--Taisez-vous donc! cria le sergent. + +Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon +tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me +sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement +humain. + +--Le voilà! cria une voix. + +Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la +lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir. + +--Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me +retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans. + +La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on +n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.» + +--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy. + +Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par +les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché +M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une +balle. + +En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a +souffert depuis deux jours. + +--Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les +empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal +m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la +caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme +combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez +moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais +envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire +relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette +demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez. +Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions +sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je +déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis, +trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux +mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien. + +--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous. + +--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui +m'attendait.--«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le +sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On +prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à +la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention +délicate.--«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un +grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche +qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés. +A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après +quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui +m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.--«Qu'est-ce qu'il a fait +ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.--Pris sur la +barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute.» Et +l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop +clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien +m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la +salle d'où tu viens de me tirer. + +Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à +madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie. + +Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien +s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants. + +--C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti. + +J'eus ma part des embrassements. + + + +XXXII + +Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai rue de Reuilly. +Et le lendemain matin je pris le train de Châlon. M. de Planfoy voulut +me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de +Planfoy, je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade +n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le +lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du côté de la rive +gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien +sérieux, mais c'en était assez cependant pour un homme qui avait été si +près «du mur,» le mur contre lequel on fusille, ne se risquât point dans +les rues. + +J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, et autant qu'il +avait dépendu de moi, je l'avais avancée. A chaque minute, pendant mes +recherches et mes voyages à travers Paris, je m'étais exaspéré contre +leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait +point été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même. + +Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette grande +impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude non moins +grande et non moins irritante. + +Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient cependant +facilement explicables, malgré leur contradiction apparente. + +Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, c'était pour +rejoindre mon régiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment +où il faudrait se prononcer et agir. + +Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes camarades avaient pris +parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me séparer +d'eux. + +Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à Marseille? + +Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais pas eu le temps +de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais +acheté plusieurs. Je me mis à les étudier, en cherchant ce qui touchait +Marseille et le Midi. + +Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le +temps d'arriver à Paris depuis le coup d'État, et l'on était réduit aux +dépêches transmises par les préfets. + +Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, prises si +courageusement par le Président de la République, avaient été +accueillies à Marseille avec enthousiasme. + +Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne pouvait +savoir. Cependant, en lisant les dépêches des Basses-Alpes et du Var, +on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi était +exagéré, car dans ces deux départements on signalait une certaine +agitation «parmi les bandits et les socialistes.» + +Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme constaté +officiellement, ce fut le récit des faits qui s'étaient passés au +boulevard des Italiens, et dont j'avais été le témoin. + +Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les Parisiens, ce qui +s'était passé à Paris devant les Parisiens, on pouvait très-bien n'être +pas sincère pour ce qui s'était passé à deux cents lieues de tout +contrôle. + +«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé la journée d'hier +sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la +gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de différentes +maisons et plusieurs lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et +des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en sont résultés. +Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été plus ou moins +atteints par les coups de feu de la troupe.» + +Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi le +malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la maison où nous +avions trouvé un abri, avait été atteint par un coup de feu qui était +«une riposte de la troupe;» ainsi les maisons criblées de balles, +les glaces, les fenêtres brisées étaient «des dégâts naturels et +nécessaires.» + +Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on n'est point gêné par +les scrupules, on est bien fort pour mentir. + +L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi vrai que les +coups de fusil tirés sur les lanciers. + +Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce que je ferais en +arrivant à Marseille. + +Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup d'État, c'est +briser ma carrière et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis +dix ans des liens puissants m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu +une famille pour moi, et une famille d'autant plus chère que je n'en ai +plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes souvenirs et mes +espérances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel métier puis-je +prendre pour gagner ma vie? car je serai obligé de travailler pour +vivre. Mon éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, et +je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent à +l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a +plus son sabre en main? + +Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour +le moment, que dira Clotilde d'une pareille détermination? Comment me +recevra le général Martory, si je me présente devant lui en paletot et +non plus en veste d'uniforme? + +Bien que des paroles précises n'aient point été échangées entre nous à +ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est +l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le général futur, et non +le comte de Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason. +Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas +prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, quelles +espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, la belle affaire par le +temps qui court, la belle dot et la riche position! + +Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le temps passe +vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour ainsi dire aperçu du voyage. +Mais là, un compagnon de route m'arracha à mes réflexions pour me +rejeter dans la réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que +cette ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient +levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait +commencé. + +Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des trembleurs, et, emporté +par ses craintes, il me représenta cette insurrection comme formidable. + +La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec l'enthousiasme +unanime que constataient les journaux. Que se passait-il à Marseille? + +A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait dans le +département, et que des insurrections avaient éclaté à Cluny et dans les +communes rurales. + +A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à mesure que je +descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts. +On arrêtait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris, +et à nos renseignements on répondait par d'autres renseignements sur +l'état du pays. + +Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, et nous +dépassâmes sur la route un détachement composé d'infanterie et +d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait à Privas, menacé par des +bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du département. + +A un certain moment où nous longions le Rhône, nous entendîmes une +fusillade assez vive sur la rive opposée, à laquelle succéda la +_Marseillaise_, chantée par trois ou quatre cents voix. + +Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue +l'autorité, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on +fondait des balles devant les corps de garde. + +A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues à Crest; dans +le lointain, nous entendîmes sonner le tocsin, qui se répondait de +clochers en clochers. + +Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village, +nous tombâmes au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui +campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule +bigarrée, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des +souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils de chasse, +des faux, des fourches, des gaules terminées par des baïonnettes. +C'était l'heure du dîner; des tables étaient dressées, et je dois dire +qu'elles ne ressemblaient pas à celles qui m'avaient si douloureusement +ému le 4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de +l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fût ivre ou animé par +la boisson. + +On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien, +si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie. + +A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie +qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en désordre: ils venaient +d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient été repoussés. +Il y avait des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui +suivaient difficilement. + +Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches officielles et +ressemblait même terriblement à une levée en masse. + +Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question avec une anxiété +toujours croissante: que se passe-t-il à Marseille? Comme toujours +en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions étaient +contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes; +selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse des +campagnes et d'un grand nombre de villes. + +Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se précisèrent: Marseille +n'avait pas bougé, et le département du Var seul s'était insurgé. + +A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et purent me raconter +ce que je désirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient +Marseille: l'un était un ancien magistrat destitué en 1848 et inscrit, +depuis cette époque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était +un riche commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix et +ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos +relations avaient été assez suivies pour qu'une entière liberté de +parole régnât entre nous. + +Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir fait le récit +de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des +exclamations de colère et d'indignation; l'ancien magistrat protestant +au nom du droit et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et +de l'humanité. + +Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon récit, qu'ils +m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'État. Le premier +jour, la population ouvrière s'était formée en rassemblements menaçants +et l'on avait pu croire à une révolution formidable. Mais cette +agitation s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point eu +besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement quelques points +stratégiques. + +--Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre à un pareil +attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens légaux. Nous +avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera +sûrement Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant +contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'à faire autour de +lui ce que j'appellerai «la grève des honnêtes gens.» Abandonné par tout +le monde, il tombera sous le mépris général. + +--C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de mes amis accepte +une place ou une position d'une pareille main, je me fâche avec lui, +quand même ce serait mon frère. + +--S'il en était autrement, ce serait à quitter la société. + +Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là deux honnêtes gens, +avec lesquels on était heureux de se trouver en communion de sentiments. + +En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel m'attendait; il +m'avait envoyé chercher trois fois, et je devais me rendre près de lui +aussitôt mon retour, sans perdre une minute. + +Je ne pris pas même le temps de changer de costume, et, assez inquiet de +cette insistance, je courus chez le colonel. + + + +XXXIII + +--Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant entrer, c'est +heureux. + +--Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en +retard. + +--Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après la mort de votre +père que vous partiez aussitôt, et je vous attends depuis jeudi. + +En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu. + +--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois +qu'il s'est passé à Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes +dans une situation grave, et j'ai besoin de vous. + +--A Marseille? + +--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le +danger est passé, mais, dans le Var, les paysans se sont soulevés, ils +ont formé des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes +de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper +rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous +pouvons, sans compromettre la sécurité de Marseille, détacher quelques +hommes, il faut que vous partiez pour le Var. + +--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel. + +--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de +monter à cheval? + +Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal à l'aise et +confus. + +--Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je enfin, car elle +n'est pas sincère. Vous avez toujours été plein d'indulgence et de bonté +pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi +de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme à un +colonel, mais comme à un père. + +--Je vous écoute, mon ami. + +--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un détachement qui +doit agir contre des hommes dont j'approuve les idées et la conduite? + +--Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans qui organisent la +jacquerie? + +--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la résistance au coup +d'État, c'est la défense du droit et de la liberté; je ne peux donc pas +sabrer ceux qui lèvent ce drapeau: derrière la première barricade qui a +été élevée, j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et c'est le +hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché. + +Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le +salon à grands pas, les bras croisés: + +--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables! +s'écria-t-il. + +--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre +parti pour eux? + +--Eh! ce n'est pas du président seulement que je parle, c'est aussi de +l'Assemblée, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi +l'Assemblée, par ses petites intrigues, ses rivalités de parti et son +impuissance nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les +sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe où, ils +agissent, et à un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles, +ils s'imposent irrésistiblement. Voilà notre situation, le sauveur s'est +présenté et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre +parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point osé +le faire. + +--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilité, ils +agissent suivant les simples lois de la conscience. + +--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages +pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de +brûler les propriétés privées. Eh bien, ma conscience de soldat me +commande, à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est tracé, et je ne +m'en écarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-là, je +crois que je dois me servir du sabre que j'ai à la main pour maintenir +l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire. + +--Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les accuse-t-on pas +de ces crimes, comme on a accusé les bourgeois de Paris d'avoir tiré sur +l'armée? + +--Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime mieux ne pas le +savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la +tranquillité, et la liberté, la vie des citoyens, et j'obéis. Quant à +la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut très-bien la +décider sans prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui +et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai à son +verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le comprends dans ce moment +difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de +le comprendre comme moi. + +Il vint à moi et me prit la main. + +--Vous m'avez dit que vous m'estimiez? + +--De tout mon coeur, colonel. + +--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de +vous entraîner dans une mauvaise action! + +--Oh! colonel. + +--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de +vous mettre à la tête du détachement qui est prêt à partir, je vous le +demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour +l'honneur de mon régiment. + +Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi: + +--Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix, je veux vous +parler de même. Si vous ne prenez pas le commandement de ce détachement, +il revient de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût +Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces circonstances. Je veux +un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entraîner; car ce +n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que +je veux que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces +qualités de modération et de prudence. + +Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé par tout le +monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, détesté des soldats, c'est un +officier dangereux. Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an, +bonapartiste enragé. + +A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile, +j'eus peur et compris combien devaient être vives les appréhensions du +colonel. Mazurier voudrait faire du zèle et sabrerait tout ce qui se +trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants. + +--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai +besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre côté, +obligé de rester à Marseille, je ne peux pas les commander moi-même. +Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre régiment +qui est engagé. + +Je restai assez longtemps sans répondre, profondément troublé par la +lutte douloureuse qui se livrait en moi. + +--Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous donc? + +--A me mettre là devant votre bureau, mon colonel, et à vous écrire ma +démission. + +--Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine? + +--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus. + +--Votre démission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous +qui êtes estimé de vos chefs; votre démission en face de l'avenir qui +s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus +l'armée? + +--Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle était +hier. + +--Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les événements. + +--Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais je ne me mettrai +à l'abri d'une responsabilité en me cachant. Et c'est pour cela que +j'avais si grande hâte de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte +terrible à soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive. + +--Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armée, +mon régiment se révolterait contre les ordres qu'il recevait? + +--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'espérais, colonel: je +serais aussi embarrassé pour l'expliquer que mal à l'aise pour vous +le dire. Mais enfin je ne pensais pas être obligé de commander le feu +contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur. + +--Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel, puisque c'est là +précisément ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais très-bien +que parmi ceux que nous sommes exposés à trouver devant nous il y en a +qui sont excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez; +mais combien d'autres, au contraire, obéissent à leurs mauvais +instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et +mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action répressive, +il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, +il ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission de justice +et d'humanité que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous +êtes celui que je juge le plus apte à la remplir. Je suis surpris, je +suis peiné que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon +enfant. + +Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin. + +--Je vous obéis: quand faut-il partir? + +Il regarda la pendule. + +--Dans une heure. + +D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis prononcé, je +ne reviens pas sur ma détermination. Mais en descendant l'escalier du +colonel, je m'arrêtai plus d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas +pour signer ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes en +commandant le détachement qu'on me confiait, cela était certain; mais +la question d'humanité devait-elle passer avant la question de justice! +Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il +permis de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit +d'apporter mon concours à une oeuvre de répression que je blâmais? +N'était-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui +entraînaient les faibles et noyaient les forts dans un déluge? + +Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis. +Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit troublé +bien plus que convaincu, le coeur désolé, je me décidai à obéir. + +Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir à Clotilde que +j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un +volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant: + +«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à peine descendu de +diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les +paysans insurgés. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire +ces quelques mots pour vous demander de penser un peu à moi et pour vous +dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais +je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai +toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des +tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement que je suis +cruellement malheureux, et que ma seule espérance est en vous, en votre +bonté, en votre tendresse.» + +Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la voiture de Cassis, +puis je me hâtai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je +montais à cheval et partais de Marseille à la tête de mon détachement. + +La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue quelques mois +auparavant avec Clotilde, quand j'étais revenu près d'elle de Marseille +à Cassis. + +Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien mes idées tristes et +inquiètes étaient différentes de celles qui m'égayaient alors l'esprit +et m'échauffaient le coeur! + +J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il advenir de +notre amour? + +Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre, +aurais-je accepté ce commandement? + +Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait, où +m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la +conscience? + + + +XXXIV + +Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, était en +pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin, +Barjols, Seillon, Bras, Ollières. + +Mais tant que nous restions dans le département des Bouches-du-Rhône, +nous étions en pays tranquille, c'était seulement aux confins du Var que +l'agitation avait dégénéré en résistance ouverte. + +Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la +Sainte-Baume je fis faire halte à mes hommes et je crus devoir leur +adresser un petit discours. + +Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des +qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: pas d'exorde pour +éveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation +pour prouver les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. En +quelques mots je disais à mes hommes que nous n'étions plus en Afrique +et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'étaient point des +Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait +ménager. + +En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le vis faire la +grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis donc tout ce que je crus +de nature à les émouvoir; puis, comme les vérités générales ont +beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des vérités +particulières et personnelles, l'idée me vint de leur demander si parmi +eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays. + +--Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né à Cotignac, où j'ai +ma famille. + +--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en +face de vous peut être le père, le frère de votre camarade Brussanes, et +cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes +en France, et tous nous sommes Français, soldats aussi bien que paysans. + +On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager avec moi une +conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement +ensemble. Au lieu de le tenir à distance comme j'en avais l'habitude, je +le laissai venir. + +--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il. + +--Je l'espère. + +--Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la paix dans chaque +village, eût mieux valu qu'une troupe de cavaliers. + +--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la +main, on a pris des cavaliers; c'est à celui qui commande ces cavaliers +d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se +fera. + +--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que +de les faire sortir. + +--Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir +leurs hommes, et je compte sur vous. + +Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais désirer. Dans la +bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles +ne pouvaient me rassurer. J'étais presque certain que mes hommes me +comprendraient et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu de la +même vie, nous avions partagé les mêmes privations, les mêmes fatigues, +les mêmes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que +l'autorité d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si +j'étais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier +dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; une plaisanterie, +un geste même suffisaient pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui +s'ajouta à toutes celles qui me tourmentaient déjà. + +C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var que nous devions +trouver l'insurrection, et l'on m'avait signalé Saint-Zacharie comme le +premier village dangereux. + +En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune, +au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles +naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement +compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus +embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en +nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les +empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux? + +Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre +au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que +j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens +et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le +sang de couler. + +Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le +passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou +quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient +repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de +l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de +leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous +faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais +regards. + +Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire +qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout +le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de +Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait +pas ou qu'on ne pouvait pas résister. + +A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle +part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que +les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà +de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces +renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par +des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était +barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient +crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée +par la terreur peut inventer. + +En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y +en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre +chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée, +pas un insurgé armé d'un fusil. + +Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi, +on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on +avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, +et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés +du côté de Draguignan. + +Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment, +était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui +reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par +s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se +produirait. + +Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la +position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit +détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient +menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de +l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte +colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient +enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte? + +Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance +devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer +successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une +rencontre, d'une bataille. + +Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la +représentaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui +s'étend de la chaîne des Maures à la Durance; son armée, disait-on, +était forte de plus de six mille hommes, et ces hommes étaient +redoutables; pour la plupart c'étaient des bûcherons, des charbonniers, +des ouvriers en liége, habitués à la rude vie des forêts, et qui +n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des +dangers; à leur tête marchait une jeune et belle femme qui, coiffée du +bonnet phrygien, portait le drapeau rouge. + +Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un escadron +s'avançant au galop devait disperser sans résistance. + +A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés militairement; +les bandes s'étaient formées par cantons, et elles avaient choisi des +officiers; l'une était commandée par un chirurgien de marine, les autres +l'étaient par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi tous ces +hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies +et d'assassinats, comme on l'avait dit. + +La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux était de prendre +des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de +les emmener prisonniers. Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait +à leur égard dans une situation toute différente de celle que j'aurais +voulu garder. + +Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se +soulevant pour le défendre, ce qui dans les conditions où nous nous +trouvions était pour le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné +de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient +la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la +déshonoraient-ils par cette lâcheté? + +Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis mieux que par le +raisonnement, combien était grave cette question des otages et combien +terrible elle pouvait devenir pour les insurgés. + +Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions passer la +nuit, et j'avais été chercher gîte au château avec Mazurier et quelques +hommes. + +Ce château était en désarroi, et ses propriétaires étaient dans la +désolation: une bande d'insurgés était venue le matin arrêter le chef +de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'être +légitimiste, et l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point +fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient de +marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait +emmené sans vouloir rien entendre. + +Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux fils de +vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des libérateurs; +il n'eût pas été tard, je me serais mis immédiatement à la poursuite +de cette bande, mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos +chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager à +l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut ce que je tâchai de faire +comprendre à cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le +lendemain matin aussitôt que possible. + +Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain, avant le jour, je +fus prêt à monter à cheval. En arrivant dans la cour du château, je +fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle auprès des nôtres. Je +demandais à un domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis +paraître les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les +cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups suspendu en +bandoulière et à la ceinture un couteau de chasse. + +--Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous vous demandons la +permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous +rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frère et moi +nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les +derniers à la charge. + +Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé; la demande +de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons à faire +valoir: c'était à la délivrance de leur père qu'ils voulaient marcher; +c'était leur père qu'ils voulaient venger. + +Ce fut précisément ce côté personnel de la question qui me fit refuser +leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite, +une haine trop légitime dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes +soldats à des représailles que je voudrais éviter. + +Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque, +mais je tins bon. + +--Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant à cheval, et +encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide +que j'accepte, et non un soldat. + +A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils +ne me comprenaient point et qu'ils me blâmaient. + + + +XXXV + +Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de +rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les +renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils +allaient au nord, celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a +entendu dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est certain +qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest, attendu qu'ils +n'ont pas paru dans le pays. + +Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de la bande qui +avait emmené comme otage le propriétaire du château dans lequel nous +avions passé la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je +crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un +village, c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre, +c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en maison, les +indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous +étions des bourreaux, là des sauveurs. + +Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient deux faits +principaux; nous étions sur le point de joindre les bandes qui s'étaient +réunies et cherchaient une bonne position pour résister; les autres +troupes envoyées entre elles commençaient à approcher: la lutte devenait +donc à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait l'engager +d'un moment à l'autre. + +Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi dans cette +situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait +complètement changé: en entrant dans le Var, j'étais sûr que les sabres +ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices +certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et +que peut-être même on ne m'écouterait pas. A la fièvre de la poursuite, +toujours entraînante pour les esprits les plus calmes et les plus +pacifiques, s'étaient jointes les excitations passionnées des +populations au milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez +tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais conseils de gens qui, +après avoir perdu la tête dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils +sont rassurés. + +Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de +la population hostile à l'insurrection, qui s'était prudemment condamnée +au calme ou cachée dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se +formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derrière nous, et +l'esprit qui animait ces volontaires de la dernière heure n'était point +la modération et la justice; on était d'autant plus exalté qu'on +avait été plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes +naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les +attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne les avais +plus dans la main; après avoir écouté toutes les histoires plus ou moins +exagérées qu'on leur racontait, échangé des poignées de main avec les +trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociférations des +autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient contre des +bandits coupables de tous les crimes. + +Comment les retenir et les modérer? Je commençai alors à regretter +d'avoir accepté le commandement que le colonel m'avait imposé, car je ne +pourrais pas assurément me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; +au moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes hommes, mais je +serais entraîné par eux, et jusqu'où n'iraient-ils pas? + +Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me reprirent: je +n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, et plutôt que de me lancer +dans une expédition que je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister +dans ma démission. + +Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre à +coeur d'irriter mes craintes. + +--Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me disait-il à chaque +instant. + +Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma +harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles +était passé, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon +autorité dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes +hommes l'influence du respect et de l'estime. + +Tant que je serais seul maître de mon détachement, j'avais l'espérance +de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte, +d'imposer toujours ma direction à mes hommes; s'ils n'obéissaient point +à la persuasion, ils obéiraient au moins à la discipline; mais le moment +arrivait où j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui +cernaient les insurgés dans un cercle concentrique, et alors j'aurais à +obéir à une autre inspiration, à une autre volonté que la mienne. + +Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers +avec lesquels j'allais opérer? quels seraient les sentiments de leurs +troupes? sous les ordres de quel général, de quel colonel le hasard +allait-il me placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il +obéir? + +Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation. + +Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore, ce fut une +nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivâmes. + +Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant de moi pour +me prévenir que nous devions nous arrêter dans sa commune, afin de +concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes +environnantes; les différentes bandes s'étaient réunies en un seul +corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de Vidauban, de +Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment était +venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre était donné +d'arrêter les divers détachements de manière à agir avec ensemble, et il +me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.» + +De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur +n'était pas possible, les lettres étaient formées avec une netteté +remarquable. + +Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel +était le préfet du département; il me répondit qu'il y en avait deux: un +ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau. + +--Et ce M. de Solignac? + +--Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au +reste, vous allez le voir bientôt; il a passé par ici il y a deux heures +avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir. + +Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes +hommes et mes chevaux. + +Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela était bien probable; +le signalement que me donnait le maire se rapportait à mon personnage, +et le dévouement de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en +faire un commissaire extraordinaire dans un département insurgé; cela +convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le +complétait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en +prendre une officieuse partout où besoin serait. + +Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me +convenait point d'être placé sous la direction de M. de Solignac,--au +moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,--on +m'amena un paysan qu'on venait d'arrêter. + +La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas trop de six +soldats pour le protéger; on criait: «A mort!» et on lui jetait des +pierres. + +C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à l'attitude calme +et résolue; il était vêtu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats +portait un mauvais sabre rouillé qu'on avait saisi sur lui. + +Je demandai quel était son crime; on me répondit qu'on l'avait arrêté au +moment où il se sauvait pour rejoindre les insurgés. + +La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: «A +mort! à mort!» Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux +bûcheron qui, sans s'émouvoir de tout ce tapage, les regardait avec +placidité. + +Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je +fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté, car il me paraissait +impossible que l'exaspération de la foule n'eût pas un motif plus +sérieux. On nous pressait tellement que je fus obligé de placer des +sentinelles à la porte la sabre en main. + +Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les témoins ou les +acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait déjà dit: +ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les +champs, on l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand il +se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on l'avait atteint, +arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il cachait sous sa blouse. + +--C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron. + +--Oui. + +--D'où êtes-vous? + +--De Salernes. + +--Où allez-vous? + +--Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre la République. + +A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement +d'indignation. + +--C'est mon droit, pour sûr. + +--Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous êtes-vous caché +et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les +champs? + +--Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes idées que ceux +de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à pays. S'ils m'avaient vu +traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur +donnaient du coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les +amis. + +--Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant, les gens de +Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là était de Salernes, il +serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un +incendiaire qui venait pour nous brûler. + +Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se tourna vers moi +après avoir regardé son accusateur avec mépris. + +--Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que +j'étais dans la montagne à travailler. Quand on a appris la révolution +de Paris chez nous, tout le monde a été heureux; on a cru que c'était +pour établir véritablement la République, la vraie, celle de tout le +monde, et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a été +heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain matin je suis parti +pour la montagne où je suis resté trois jours. Pendant ce temps-là on a +compris qu'on s'était trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés, +et puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu à la +maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour +les rejoindre. + +Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer cette +exaltation méridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bûcheron dans +la prison de la mairie. + +Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule affolée; quand +on sut que j'avais fait conduire le bûcheron en prison, les cris: «A +mort!» redoublèrent. Je ne m'en inquiétai point, j'avais une force +suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce +village, j'emmènerais mon prisonnier. + +Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison était refermée +sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la +rue. + +C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques +gendarmes,--ce Solignac était bien le mien, c'est-à-dire celui de +Clotilde et du général. + +En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint à moi la +main tendue. + +--Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous +voir! Nous allons marcher ensemble. + +Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua: + +--Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes à la main; +avez-vous commandé le peloton? + +--Quel peloton? + +--Le peloton pour le fusiller. + + + +XXXVI + +Fusiller ce vieux bûcheron! + +En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; près de lui se +tenait un autre personnage portant l'habit civil et décoré de la Légion +d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et +souligner les paroles de M. de Solignac. + +--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme? + +--Comment a-t-il été arrêté? + +Je racontai son arrestation. + +--Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se sauvait. + +--Parfaitement. + +--Il voulait se cacher? + +--Sans doute. + +--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; son aveu est +formel. + +--Il n'a pas caché son intention. + +--Il doit donc être considéré comme étant en état d'insurrection. + +--Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir en arrestation; +en même temps j'ai voulu le soustraire à l'exaspération de cette foule +affolée. + +--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, et occupons-nous +seulement de ce bûcheron. C'est un insurgé, n'est-ce pas? + +--Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie de le contester; +il avoue très-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis +qui se sont soulevés pour défendre le droit et la justice, ou tout au +moins ce qu'ils considèrent comme tel. + +--Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même le reconnaît +aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant passons à un autre. Il a été +pris les armes à la main. + +--C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé qui ne serait pas +bon pour couper des choux. + +--Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient la circonstance +aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; l'ordre du ministre de +la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris +les armes à la main sera fusillé.» + +--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme à ce mauvais sabre, ce +n'est même pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui était +resté sur une table. + +Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel à son +singulier acolyte. Tous deux détournèrent la tête. + +--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de +Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du général Saint-Arnaud est +formel. + +--Mais cet ordre est... n'est pas exécutable. + +--En quoi donc? + +--Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille mesure. + +--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne +sommes pas législateurs et vous êtes militaire. + +Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là assez bien +contenu; à ce mot, je ne fus plus maître de moi. + +--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire exécuter +un ordre aussi.... + +--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous +n'avez pas à qualifier un ordre de votre supérieur; il existe, et du +moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un +soldat obéit, il ne discute pas. + +--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis obligé de me le +faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que +mon devoir m'ordonne. + +--Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre son devoir de +différentes manières, et je vous prie de me permettre de vous demander +ce que votre devoir vous ordonne à l'égard de cet homme. + +--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités compétentes. + +--Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains. + +Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement: + +--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste: +précisément, nous sommes cette autorité compétente que vous demandez, et +comme nous n'avons pas encore mis le département en état de siége, c'est +l'autorité civile qui commande. + +Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide où les paroles +s'étaient heurtées comme dans un combat; je sentis que la situation du +vieux bûcheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je +ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité départementale, et +puisqu'ils réclamaient ce prisonnier qui n'était pas le mien d'ailleurs, +mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le +défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire +fusiller, s'ils persistaient dans cette épouvantable menace, et à cela +j'étais parfaitement décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes. + +--Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient. + +--Très-bien, dit M. de Solignac. + +--Très-bien, répéta son acolyte. + +--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner les hommes qui +doivent former le peloton d'exécution? + +--Non, monsieur. + +--Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement M. de +Solignac. + +--Absolument. + +--Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre? + +--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des +bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers. + +M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda +durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et +trahissait ainsi ce qui se passait en lui: + +--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la +situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé. +L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en +heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et +l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la +différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant +ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes +insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou +sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille, +peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il +faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un +moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée +par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force +matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été +fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui +veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont +déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt +mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et +encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une +lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons +peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien +que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la +nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable. + +J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans +répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante. + +--J'attends votre réponse, dit-il. + +--J'ai répondu. + +--Vous persistez dans votre refus? + +--Plus que jamais. + +--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la +révolte, et dans des conditions terribles. + +--Terribles, en effet. + +--Pour vous, capitaine. + +M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à son oreille et lui +dit quelques mots à voix basse. + +--C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez. + +Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et +mécanique comme un automate. Presque aussitôt il rentra suivi de deux +gendarmes: un brigadier et un simple gendarme. + +--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier qui a été pris +les armes à la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes. + +Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bûcheron était perdu. +L'insurrection avait exaspéré les gendarmes; on les avait poursuivis, +maltraités, injuriés, désarmés; dans certains villages on s'était livré +sur eux, m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils +avaient à se venger, et pour beaucoup la répression était une affaire +personnelle. Si ce brigadier était dans ce cas, le prisonnier était un +homme mort. + +En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier pâlit +affreusement, et il resta sans répondre regardant droit devant lui, une +main à la hauteur de la tête, l'autre collée sur son pantalon. + +--Eh bien? demanda M. de Solignac. + +Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore. + +--Êtes-vous sourd? + +Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de trois pas: il +portait un fusil de chasse à deux coups; un bandeau de soie noire lui +cachait la moitié du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce +bandeau. + +--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je +le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont crevé +l'oeil. + +Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empêcher par +la force, je voulus au moins l'arrêter. Dans la salle de la mairie où +cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire +de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le fils du +propriétaire qui avait été emmené en otage. + +La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de +tout ce retard, me suggéra une idée, et tandis que la foule continuait +au dehors ses chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac, +en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme qui allait sortir. + +--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher l'effusion du sang et +vous oubliez que vous allez le faire couler. + +--Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je veux ménager. + +--Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler maintenant, c'est des +otages qui sont aux mains des insurgés et qui peuvent devenir victimes +d'affreuses représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses +prisonniers. + +Puis, m'adressant à mon jeune guide: + +--Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et +vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par +les insurgés. + +On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une +voix ferme: + +--L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il +faut que cette exécution soit un exemple. + +--Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain. + +--Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné. + +Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait +intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance. + +--Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il. + +--C'est juste; qu'on aille chercher le curé. + +Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage +annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une +clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!» + +Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de +changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir +et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil +les unes après les autres. + +Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à +la prison en faisant signe au gendarme de le suivre. + +Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup +deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le +tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations +furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un +pistolet. + +Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle. + + + +XXXVII + +Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, mais il +m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter. + +Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et +j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation. + +--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur +Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village est important, +vous pourrez loger votre détachement chez l'habitant; vous veillerez à +ce que vos hommes soient bien soignés, la journée de demain sera rude. +Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de faire aura facilité +notre tâche. A demain. + +Puis, s'approchant de moi: + +--Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion ait eu des +témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point. + +--Et moi j'espère qu'ils parleront. + +--Alors comme vous voudrez. + +Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait +sur ses talons, et du gendarme qui venait à cinq ou six pas derrière +eux, le fusil à la main, horriblement pâle sous son bandeau noir. + +Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé les liens qui +me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'était déchiré, +je voyais mon devoir. + +Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle +de la mairie, où j'étais resté seul. + +Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans la cour, au pied du +mur contre lequel il avait été fusillé. Près de lui, le prêtre qu'on +avait été chercher était agenouillé et priait. + +Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, il releva la +tête et me regarda. + +Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre terre; on ne +voyait pas comment il avait été frappé; une seule blessure était +apparente, celle qui avait été faite par le pistolet. Le coup avait été +tiré à bout portant dans l'oreille; les cheveux étaient roussis. + +--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le prêtre d'une +voix tremblante; cette exécution est épouvantable. Je ne sais si cet +exemple était nécessaire comme on le dit; mais, je vous en prie, +monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. Ce +malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne. + +--Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr. + +Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants +qui couraient çà et là en criant; devant la fontaine, on avait amoncelé +des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense +brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait. + +Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et +les jeunes filles. + +J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. Ils +m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, finissant son dîner. + +Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par M. de Solignac, +et lui dis de prendre le commandement du détachement. + +--Et vous, capitaine? + +--Moi, je reste ici. + +Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il en avait, il n'osa +pas me poser la question qui était sur ses lèvres. + +Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre +exactement pendant tout le temps que le détachement serait sous ses +ordres. + +--J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, me dit-il, +et s'il est besoin, je le répéterai à nos hommes; vous pouvez compter +sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous? + +--Personne. + +--Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction. + +--Pas même mon ordonnance. + +La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa +pas m'interroger directement. + +Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il +sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des +trompettes. + +Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des +chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait +devant l'auberge. + +Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais +machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques +pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas, +mais moi je voyais la rue. + +Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était +l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé, +et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la +voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au +milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc. + +Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et +que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer. + +Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait +campagne pendant six années consécutives. + +Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de +jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur +le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt +s'évanouit au tournant du chemin. + +Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je +ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma +main: je ne suis plus soldat. + +L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir, +m'arracha à mes tristes réflexions. + +Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour +Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers l'est; moi j'allais vers +l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi +j'entrais dans le repos. + +Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces +irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené à ce résultat, de me séparer +de mes hommes au moment du combat. + +Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission lorsque j'avais +voulu la donner à mon colonel? Pourquoi étais-je revenu à Marseille? + +L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à inventer sans +relâche de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui +nécessitent ces excuses sont passées, nous nous condamnons d'autant plus +sévèrement que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter. + +Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution et de +m'arrêter à celle qui s'accommodait avec mes secrets désirs. Le moment +des compromis hypocrites était passé, celui de la franchise était +arrivé. + +J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour Clotilde, pour +elle seule, que j'avais accepté le commandement qu'on m'avait donné. + +Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma +position, mensonge; la vérité, c'était la peur de compromettre mon amour +et de perdre Clotilde. + +Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse d'un coeur +lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable était accompli, et ma +conscience était sauvée. + +Mais mon amour? mais Clotilde? + +L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval. +Malheureusement il était fatigué, et la distance était beaucoup trop +grande pour qu'il me fût possible de la franchir en une journée. Je +dus passer la nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je +partis le lendemain matin au jour naissant. + +Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis en quatre +heures, et, après avoir mis à la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui +n'en pouvait plus, je courus chez le général Martory. + +Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se décider. + +Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. Je priai la +vieille servante de la prévenir de mon arrivée. + +Elle accourut aussitôt. + +--Vous! dit-elle en me tendant la main. + +Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassée, mes +yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de +l'heure présente. + +Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans +les miennes: + +--Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai reçu la +lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var. + +--C'est du Var que j'arrive. + +--Comme vous me dites cela! + +--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, mon bonheur est +renfermé. + +--Votre bonheur! + +--Mon amour, chère Clotilde. + +Elle me regarda, et je me sentis faiblir. + +--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous +voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce jour, des paroles décisives n'ont +point été échangées entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour +vous demander d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice. + +--Et maintenant.... + +--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je +n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous +aime. + +Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent posés sur les +miens avec une expression de tristesse attendrie. + +--Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle. + +--J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait déshonoré. +La lutte a été terrible entre la peur de vous perdre et le devoir. +Êtes-vous perdue pour moi? + +--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles. + +--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme +autrefois, ou me condamnez-vous à ne revenir jamais dans cette maison? + +--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous +donc que c'était votre uniforme qui faisait mes sentiments? + +--Chère Clotilde! + +Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre +entretien: c'était le général qui rentrait pour déjeuner et faisait +résonner les roulements de sa canne. + +L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient +rendu l'espérance, et avec elle la force. Mais ce n'était pas tout. +Comment le général allait-il accepter mon récit? + +Je le recommençai long et circonstancié, en insistant surtout sur ma +démission que j'avais donnée au colonel, et que je n'avais reprise que +pour empêcher le sang de couler; du moment que les fusillades que je +réprouvais étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer. + +Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le général resta +assez longtemps sans répondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse. + +--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre démission quand +votre colonel a voulu vous donner le commandement du détachement envoyé +dans le Var, cela eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger +un honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. L'abandon +de votre commandement devant l'ennemi me plaît moins: c'est presque une +désertion. Je comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. En +tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère qu'il voudra, +et je me charge de lui écrire là-dessus. + +--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble. + +--Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai mon idée. Et +maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte? + +--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce +qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions +m'épouvantent, j'ai peur de vous avoir blessé. + +--Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons donc. Touchez là, +mon ami: vous êtes un homme de coeur. J'aime l'armée, mais si la +Restauration ne m'avait pas mis à pied, je vous prie de croire que je +lui aurais... fichu ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on +croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance, +allons _dijuner_. Offrez votre bras à ma fille... Bayard. + + + +XXXVIII + +J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de trouver une +occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point où il avait +été interrompu. + +Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours +plus que ce qu'il a obtenu. + +En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que +Clotilde ne voulût plus me voir. + +En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que s'il n'y avait pas +rupture complète, il y aurait engagement formel de sa part. + +Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; les +craintes comme les espérances avaient été au delà de la réalité. + +Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que serait l'avenir? + +C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais éclairer, en +obligeant Clotilde à une réponse précise, en la forçant à sortir de ses +réponses vagues qui permettaient toutes les espérances et n'affirmaient +rien. + +Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était une affirmation +que je voulais maintenant. + +Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle être ma +femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle ce crédit à mon amour? +C'étaient là les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je +voulais qu'elle répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par +oui ou par non. + +Le temps a marché depuis le moment où je regardais le mariage comme +un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas +m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, +j'étais insouciant de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon +père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je +n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi. + +Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour à Cassis, cela ne +fut pas possible. + +--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le général, +lorsque nous nous levâmes de table, mais je vous engage à partir pour +Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard. +La première impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit +avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-même votre +affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore. +Quant à Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui écrire +tout de suite. + +--Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans tout ceci. + +--Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac +ce que je crois utile et ne vous en mêlez en rien. J'agis pour moi, par +amitié pour vous, et arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat, +n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous +avez quitté votre régiment parce que votre conscience vous défendait +d'exécuter les ordres du ministre? + +--Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; je suis +désolé d'avoir été obligé de la prendre. + +--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous +aussitôt que possible. + +--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main. + +Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec +stupéfaction. + +--Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre escadron? + +--Rien. + +--Vous êtes blessé? + +--Nous n'avons pas eu d'engagement. + +--Mais alors, parlez donc. + +--C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes. + +Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ de Marseille +jusqu'à l'exécution du bûcheron. + +--Et vous avez abandonné votre commandement; vous avez laissé mes hommes +sous les ordres de Mazurier! + +--Que pouvais-je faire? + +--Rester à votre poste et accomplir la mission que je vous avais +confiée. + +--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, était une mission +de paix, non d'assassinat. + +--Vous avez déserté votre poste. + +--C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre cette accusation +qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de +n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier. + +--Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne fallait pas +l'accepter, monsieur. + +--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma démission? + +--Et vous ne l'avez pas donnée. + +--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse +aussi sévèrement que je l'ai condamnée moi-même. Mais vous savez comment +j'ai été entraîné. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui +m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez +représenté que ce que vous attendiez de moi, ce n'était pas d'engager la +lutte, mais de l'empêcher. Cette considération m'a décidé. Elle a été +l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas +de gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma démission. +Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire que je voulais la quitter. +Bien des liens me retenaient solides et résistants, plus résistants même +que vous ne pouvez l'imaginer. + +--J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier. + +--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'étais +décidé à y renoncer, c'était après une lutte douloureuse. Vos instances +et les considérations dont vous les appuyiez ont fait violence à ma +résolution. Vous m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette +mission, et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant +qu'une occasion pour revenir sur une résolution qui me désespérait, +j'ai saisi celle que vous me présentiez. Là est mon tort, colonel, ma +faiblesse et ma lâcheté. + +--Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une lâcheté, monsieur? + +--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous +agissiez en vue du bien général, tandis que moi j'ai agi en vue de mon +propre intérêt, misérablement, avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme +je le méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je le +devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position où nous nous +trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le régiment et moi-même. + +Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, arpentant son +cabinet en long et en large à grands pas, les bras croisés, les sourcils +crispés. Enfin il s'arrêta devant moi. + +--Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que vous pouvez pour +que nous sortions au mieux, le régiment et moi, de cette position +fâcheuse? + +--Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma démission. + +--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre +quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez +votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major. + +Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi. + +Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire sortir du +régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu +sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie +serait aussi la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se +mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser +d'avoir confié un commandement à un officier mal pensant: le régiment +aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de récompenses, il +aurait droit à en réclamer sa part. + +Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle; +mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je +n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait, +rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par +l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout. + +Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces +quelques jours. + +Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient +pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini +avec le tourment et l'incertitude. + +Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux +autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible: +c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là +l'incertitude et l'angoisse me reprenaient. + +Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et +qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée. + +Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais +que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien? + +Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui +n'avait pas un métier? + +Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil +pouvant me faire gagner cent sous par jour. + +A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa +naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à +commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et +autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait +superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les +jambes? + +Cette question de position était donc la première à examiner et à +résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait +venir. + +Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde +m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague où elle avait +la prudence de vouloir rester. C'était déjà beaucoup d'avoir le présent, +et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son +amour. + +J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et, +après l'avoir bien tournée, retournée, je m'arrêtai à la seule idée qui +me parut praticable: c'était de demander une place dans les bureaux des +frères Bédarrides. + +Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,--et elle le fut +conformément aux désirs du colonel,--j'allai frapper à la porte du +bureau de MM. Bédarrides. + +On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me voir, mais on le +fut bien plus encore quand j'eus expliqué l'objet de ma visite. + +--Votre démission! s'écrièrent les deux frères en levant les bras au +ciel, vous avez donné votre démission? + +Et ils me regardèrent avec étonnement comme si l'homme qui donne sa +démission était une curiosité ou un monstre. + +--Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, qu'on ne peut +pas fusiller les gens dont on partage les opinions. + +Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent ma demande +avec toute la bienveillance que j'étais certain de rencontrer en eux. + +La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait m'employer, car, +après m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la +navigation, ils s'étaient bien vite convaincus que j'étais, sur ces +sujets, d'une ignorance honteuse. + +--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne +serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme +simple commis à 1,800 francs le fils de notre meilleur ami. + +--Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour commencer. + +--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons, +Barthélemy, donne-moi une idée? + +--Je te fais la même demande, Honoré. + +J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens s'ingéniant à me +venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas. + +Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon fonds était, hélas! +celui de tout le monde; tout à coup, dans la conversation, je dis que +j'écrivais et parlais l'espagnol comme le français. + +--Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes sauvés; nous +avons des affaires considérables avec l'Amérique espagnole; vous ferez +la correspondance. + +Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la correspondance +avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le Mexique. + + + +XXXIX + +L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules prudents de mon +colonel, m'avait amené à entretenir une correspondance active avec le +général Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui +avais écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je lui +avais envoyé une seconde lettre. + +Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le papier blanc +et considère le travail de la correspondance comme une annexe du +ménage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait chargé +Clotilde de me répondre. + +Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger bien des pensées +qui n'avaient aucun rapport avec ma démission, mais qui nous touchaient +personnellement, nous et notre amour. + +J'avais été assez gauche dans cette conversation par à peu près; +Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables qualités; elle avait +un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation +sans les exprimer directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre +d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent été +absolument incompréhensibles et qui, pour moi, étaient délicieuses; +chaque mot était une promesse, chaque sous-entendu une caresse. + +Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bédarrides, je +lui écrivis cette bonne nouvelle, car elle était alors à Toulon avec son +père, et, à ma lettre, elle fit une réponse qui me remplit d'espérance. + +Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable raison qui +m'avait fait rester à Marseille, elle insistait surtout dans sa réponse +sur cette raison, se montrant heureuse pour son père et pour elle d'une +détermination qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus +elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq mois, +marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux était des souvenirs +d'amour. + +Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je +commençai cette vie nouvelle si différente de celle pour laquelle je +m'étais préparé. + +Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; aucun des +châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois dans mes heures de +rêverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amitiés +étaient brisées, et cela était dur et cruel. + +Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, je n'étais pas +englouti: une espérance me restait pour me guider et me donner la force +de lutter; si j'avais le courage persévérant, si je ne m'abandonnais +pas, un jour peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la +main qui se tendait vers moi; la distance était longue, les fatigues +seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas perdu dans la nuit noire +sur la mer immense; j'avais devant les yeux une étoile radieuse, +Clotilde. + +Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines propositions dont +elle m'avait déjà touché quelques mots à mon arrivée à Marseille, me +fut-il impossible d'y répondre dans le sens qu'elle désirait. + +Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et Marius se +montraient tous d'une bonté exquise pour moi, et il n'était sorte +d'attentions et de prévenances qu'ils ne me témoignassent. Avec une +délicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils +s'ingéniaient à me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si +j'avais été leur fils. + +--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre père, +disaient-ils; c'est à lui que nous devons d'être ce que nous sommes, et +nous aimons à payer nos dettes. + +--Capital et intérêts. + +--Et intérêts des intérêts. + +Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, j'avais été +invité à venir passer la journée à la villa, et si peu disposé que je +fusse à paraître dans le monde, je n'avais pu refuser. + +Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à table on me plaça +à côté d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, que Marius me dit +être sa cousine, c'est-à-dire la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis +pas grande attention à cette jeune fille, que je traitai comme une +pensionnaire, ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à +l'occasion des fêtes de Noël. + +Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides m'appela dans un petit +salon, où nous nous trouvâmes seuls. + +--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle. + +--La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune fille qui était à +gauche? + +--La petite fille. + +--Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie dans deux ou +trois ans. + +--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; elle sera +l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et ma fille; et une héritière +qui méritera attention. + +J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais ce mot m'éclaira +et me montra le but où madame Bédarrides voulait me conduire: c'était la +reprise de nos conversations d'autrefois. + +--Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques millions pour la +demander en mariage. + +--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous +sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres +que nous savons reconnaître et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi +elle ne deviendrait pas votre femme. + +--Moi, madame? + +--Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je caresse depuis +longtemps de vous marier. Je vous en ai parlé lors de votre arrivée à +Marseille, et si je ne vous ai point fait connaître Berthe à ce moment, +c'est qu'elle était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à +la faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le reprends +aujourd'hui. + +--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils étaient alors. + +--Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; vous aviez un +bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'était pas à +votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitié étaient +attachées; c'était à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme +que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé notre estime pour +vous. Vous voici maintenant dans notre maison. + +--Simple commis. + +--Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits commis que vous, et +ce n'est pas nous qui pouvons avoir des préjugés contre les commis; +d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Légion +d'honneur, quand on a votre éducation, on n'est pas un commis ordinaire. +Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû vous donner dans notre +maison restera toujours le vôtre. Qui sait, vous pouvez prendre goût +au commerce et arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre +maison? + +--Ce n'est pas le goût qui me manquerait. + +--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantôme des +difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés de ce genre et +l'on trouve toujours de l'argent; c'est même ce qui se trouve le plus +facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon +projet et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère +commencent à être fatigués des affaires; ils seraient heureux de +pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce +reviendra à Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et +nous verrions avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé +était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que +mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient +merveilleusement. N'est-ce point votre avis? + +J'étais vivement touché de cette proposition, car ce n'était plus un +projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent à en faire dans +le monde pour le plaisir de bâtir des romans avec un dénoûment réel. +C'était un projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à la +conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage de Léon et de Léonie.» +Il ne s'agissait plus d'une jeune fille à laquelle on cherchait un mari; +il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune. + +A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'était pas +possible de répondre par une défaite polie ou par des paroles vagues, il +fallait la franchise et la sincérité. + +--Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez pas à un ingrat et +que jamais je n'oublierai le témoignage d'amitié que vous venez de me +donner. Vous avez eu pour moi la générosité d'une mère. + +--Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce +sentiment maternel qui m'a inspiré mon idée. + +--C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de gratitude, et c'est lui +qui me désole si profondément en ce moment. + +--Je vous désole? et pourquoi donc? + +--Parce que je ne puis accepter. + +--Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent fâché. + +--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui est charmante, +ni de votre famille à laquelle je serais heureux d'être uni par des +liens plus étroits que ceux de l'amitié et de la reconnaissance; mais je +ne suis pas libre. + +--Vous aimez quelqu'un? + +--Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme un jour. + +Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle +garda le silence; elle était blessée de ma réponse et évidemment elle +s'efforçait de ne pas laisser paraître ce qui se passait en elle. Pour +moi, embarrassé, je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et +je la suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte elle +s'arrêta: + +--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, seulement je vous +promets que le jour où mon mariage sera décidé, vous serez la première +personne à qui j'en parlerai. + +--Je n'ai aucune curiosité, croyez-le. + +--Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous entrâmes dans le +grand salon où tout le monde était réuni, j'allais aller vous déranger. + +Puis s'adressant à sa femme: + +--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper +sa préfecture: il a reçu sa nomination il y a deux heures. + +--Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une surprise qu'elle ne sut +pas cacher. + +A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi qu'elle ne l'avait +été elle-même, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination +de préfet, était cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon +retour de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon «la +grève des honnêtes gens.» Comme il avait prêché «sa grève» dans tous les +salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi +le coup d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination. + +--Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne sera jamais plus grande +que n'a été la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de préfet, et +mon premier mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer +plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et puisque la France +vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas +avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept +millions d'électeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la +pratique des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement +qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que +j'appellerai «le rempart des honnêtes gens» pour le maintenir dans la +bonne voie. + +Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec une voix que la +conviction rendait vibrante, «ce rempart des honnêtes gens» fit le tour +du salon pour recevoir les félicitations dues à son abnégation. + +Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper à l'étreinte de +sa poignée de main, mais il vint m'y rejoindre. + +--Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et de votre part, +je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donné votre +démission. Aussi je veux vous expliquer le véritable motif de mon +acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; car, +pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le droit est le droit; s'il +en était autrement, ce serait à quitter la société. Mais les femmes, les +femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices +qu'elles imposent à notre conscience. + + + +XL + +Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea pendant +plusieurs semaines. Enfin je reçus une lettre qui m'apprenait leur +retour à Cassis et m'invitait à venir passer une journée avec eux. + +J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma liberté +d'autrefois, mes journées étaient prises à mon bureau depuis huit heures +du matin jusqu'à sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que +de mes seuls dimanches. + +Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception de cette lettre +ou plutôt le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le +soir, à quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir +après mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon cheval et +c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y avait pas là de quoi +m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne +pour les rêveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la +fantaisie de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs +m'était propice: la nuit était douce et la lune, dans son premier +croissant, éclairait de sa pâle lumière un ciel bleu criblé d'étoiles, +le silence mystérieux de la montagne déserte n'était troublé que par +le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du +chemin. + +J'allai frapper à la porte de la _Croix-Blanche_, et, après une station +assez longue, la servante, endormie comme à l'ordinaire, vint m'ouvrir. +Je ne me rappelle pas avoir passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un +long rêve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans +une délicieuse féerie. + +Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment du déjeuner; mais, +rendu prudent par l'espoir même de mon amour, je m'imposai le devoir de +ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le général qu'à une heure +convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; elle me +saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait bien moyen de +me récompenser de cette attente irritante. + +Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la sonnette du général. + +Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au coeur; assis près +du général mais tourné vers Clotilde, à laquelle il s'adressait, se +tenait M. de Solignac. + +Comme je restais immobile, le général me tendit la main. + +--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour +vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me +paraissent inutiles, mais qu'on croit nécessaires. + +--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant de deux pas, c'est +moi qui tiens à vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montré +envers vous trop de vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes +vifs regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles vont +souvent au delà de la volonté. Chacun de notre côté nous obéissions à +notre devoir, là est notre excuse. + +Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'étais +loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixés sur les miens, et +l'expression de son regard n'était pas douteuse, je devais tendre la +main à M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait. + +--Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes gens, dit le général, +il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien à voir dans cette +affaire, où vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez. + +Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et littéralement +avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de +Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme +irrésistible, tout mon être se révolta dans une horripilation nerveuse, +comme à un attouchement immonde. + +Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et m'inclinai vers +elle. + +--Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse. + +--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me +brûlèrent. + +Toute la journée fut employée à chercher l'occasion de me trouver seul +un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parût se prêter à mon désir, +il nous fut impossible de rencontrer ce tête-à-tête. + +Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos arrangements, et, +jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous. + +Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par cette continuelle +surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde +veillait sur ma colère, et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la +raison. + +Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir sans avoir pu +lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela +près d'elle. + +--Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, à l'abbé Peyreuc +et à son père, j'ai deux mots à dire à M. de Saint-Nérée; c'est un +secret que vous ne devez pas connaître. + +--Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant. + +--Non, un secret de grande fille. + +Et, m'attirant dans un angle du salon: + +--Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici c'est +impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en écoutant ce que je +vais vous dire. Trouvez-vous après-demain matin au cabanon; arrivez la +nuit par les bois, et faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous +cacherez dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne suis pas +arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes +lettres. + +--Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est longue. + +--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous êtes +curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter si vous voulez; il n'y +a de secret que pour mon père et M. de Solignac. + +--Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession? + +Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une +contenance. + +Je revins à Marseille profondément troublé, partagé entre l'angoisse +et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystère et ces +précautions? Pourquoi m'avoir demandé d'apporter ses lettres? + +Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de manière à +arriver à Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du général +bâti à la limite des grands bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle, +je devais traverser le village. + +J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune était +couchée depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse; +quelques chiens, éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux +roulants, me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se +répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans +le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis. + +A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière grinçant sur +ses gonds rouillés. C'était Clotilde. Elle vint droit au hangar. + +Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps +je la tins serrée, embrassée, sans échanger une parole; nos coeurs, nos +regards se parlaient. + +Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant +longuement: + +--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navrée. + +Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup +mortel. + +--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai à +vous apprendre est terrible. + +--Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est affreuse. + +--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous +porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre, +il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez +entendre. Celles-là ne vous seront pas cruelles. + +En prononçant ces derniers mots son regard désolé s'attendrit. + +--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parlé de votre +amour et jamais je ne vous ai répondu d'une façon précise. Si j'ai agi +ainsi ce n'était point par prudence ou par duplicité; ce n'était pas non +plus parce que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je voulais +que mon aveu, je voulais que le mot «je vous aime» ne sortit point des +lèvres de la jeune fille, mais fût dit par la femme à son mari. + +--Chère Clotilde, cher ange! + +--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, plus justement, +c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe maintenant dans cette +heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la +femme. + +--Clotilde, mon Dieu! + +--Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront +toujours au-dessous de l'épouvantable vérité; votre femme, je ne pourrai +l'être jamais, car je vais devenir celle d'un autre. + +Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses mains. Pour moi, +immobile devant elle, je restai partagé entre la douleur la plus atroce +que j'aie ressentie jamais et la douleur folle. + +Après un certain temps, elle reprit: + +--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de +votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter. + +Je baissai les yeux. + +--Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution qui vous a été +terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hésité, et vous +vous êtes sacrifié à votre devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de +souffrir et de me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac. + +A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur elle; mais elle ne +recula point et ses yeux restèrent fixés sur les miens; mes mains levées +pour l'étouffer s'abaissèrent; je retombai anéanti contre les roseaux. + +--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, non pour que je me +justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce +crime est possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et même ses +affaires sont fort embarrassées; en ces derniers temps, on lui avait +fait espérer que si les projets du prince réussissaient il serait nommé +sénateur. Le sénat c'était pour lui la fortune et pour moi c'était +l'indépendance; j'étais libre de devenir la femme de celui que j'aime; +mais cette espérance ne se réalise pas: mon père ne sera pas sénateur, +et M. de Solignac l'est ou plutôt il le sera dans quelques jours. +Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y +ait là-dessous quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis +sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime +pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre. + +--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme. + +--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon +père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez +refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas. +Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car +j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que +serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il +permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour? +C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas +sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir +ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot +que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime. + +Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos +baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et +ses caresses se mêlèrent à mes caresses. + +Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus +maîtres de nous. + +Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je +l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je +l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un +souvenir déshonoré. + +--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te +regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu. + +--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi. + +Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes +longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette +étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai +en courant. + + + +XLI + +Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre +premier et notre dernier, je renonce à le dire. + +Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander un nouveau +rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre ses lettres que j'avais +gardées. Et alors, profitant de son émotion et de son trouble, je ferais +d'elle ma maîtresse. Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les +provoquerais, et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen ou +par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa résistance. Une fois +qu'elle se serait donnée à moi, elle n'épouserait pas ce Solignac, et si +malgré cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits +à faire valoir. + +Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai même à M. Bédarrides +aîné de m'envoyer au Pérou. Malgré mes prières, il ne voulut pas me +laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec +inquiétude, cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu fou. + +Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se souviennent pas +et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être ce rêve est-il douloureux, +mais il me semble qu'il ne peut pas l'être autant que la réalité, alors +que tout en nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour +nous montrer notre malheur et nous le faire sentir. + +Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'était là +ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts mêmes que je faisais +pour m'arracher à mon obsession, m'y ramenaient irrésistiblement. + +Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué dans les premiers +temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde, +n'était pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'espérance +d'aucune sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne +parce que notre main nous obéit toujours; mais ma tête n'avait pas, par +malheur, la docilité de mes doigts, et les traductions que j'apportais +aux frères Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me +reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient de ce qui se +passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient +des raisons pour m'excuser: la mort de mon père, ma démission qui +troublaient ma raison. + +M. de Solignac était devenu un personnage dont les journaux +s'occupaient; un matin, en ouvrant le _Sémaphore_, pour y chercher un +renseignement commercial, mes yeux furent attirés par son nom qui, au +milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de feu. Je +voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientôt, +je le repris: un entrefilet annonçait le mariage de M. de Solignac, +sénateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du général Martory. +«Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations de +l'Empire...» Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait +dans mes mains comme une feuille secouée au bout d'une branche par une +bourrasque. + +Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre écrite par le +général lui-même. En deux lignes, il me demandait de venir à Cassis le +dimanche suivant, afin de dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une +communication importante» qu'on avait à me faire. + +Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri d'une lâcheté du coeur +et je répondis qu'il m'était, à mon grand regret, impossible d'accepter +cette invitation. + +Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un peu de tranquillité, +au moins de tranquillité relative. + +Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma résolution, et +pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir +écouter cette communication; sans doute, c'était un moyen trouvé par +Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette +entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je céder +sans lutter jusqu'au bout? + +Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au +haut de la côte, à l'endroit où la vue embrasse tout le village dans +son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je +m'arrêtai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier +de roc. + +Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la mer, et par-dessus +le toit des maisons émergeait le grand platane que j'avais aperçu tout +d'abord quand j'étais venu la première fois à Cassis. Comme ce temps +était loin! + +Une petite colonne de fumée blanche montait dans les branches dénudées +du platane et me marquait la place précise de sa maison. Elle était là, +et peut-être elle pensait à moi, peut-être m'attendait-elle. + +Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle. Je ne pourrais +lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que +je l'aimais, que je souffrais. Et après? Si la pensée de cet amour et de +ces souffrances ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes, +mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arrière. + +Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle +voulait bien le dire; sans doute, elle n'eût jamais épousé M. de +Solignac, simple commandant, mais le sénateur! Et bien des propos +contre lesquels je m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des +observations, bien des petits faits qui m'avaient blessé. + +Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne +voulant pas m'exposer à retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai +toutes ses lettres dans un volume que je remis à la voiture de Cassis. +Ainsi, je n'aurais plus de prétexte pour vouloir la voir. + +Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy Bédarrides m'appela +dans son bureau. + +--Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque temps, me dit-il, +je n'ai point accepté cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller +à Barcelone? Nous avons là une affaire embrouillée qui a besoin d'être +traitée de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous +en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage vous serait +salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, après +les épreuves que vous venez de traverser. + +Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille Bédarrides pendant +la journée du dimanche. Les deux frères s'étaient plaints de mes +erreurs; madame Bédarrides avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il +savait, et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour me +guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition de voyage, car +on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillée un négociateur tel +que moi. + +J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir, j'avais presque peur +maintenant de m'éloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures après, +je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone. + +Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais, +à Barcelone, je reçus une lettre de M. Bédarrides qui m'envoyait à +Alicante, d'Alicante on m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga, +et de Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait six +semaines que j'en étais parti. + +Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les frères +Bédarrides espéraient; il avait occupé mon temps, il n'avait pas +distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cessé une +minute de penser à Clotilde et de la voir. + +Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de ne pas savoir le +moment précis de son mariage et de n'être pas ainsi tenté de courir +à Cassis, pour la voir à l'église mettre sa main dans celle de ce +Solignac. + +Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre chose encore: une +résolution, celle de quitter Marseille et d'aller à Paris. + +Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides, ils +poussèrent les hauts cris. + +--Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais donc fou: ils +étaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires; +je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes +appointements à la fin de l'année. + +Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler, et je leur +expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce +n'existant plus, je ne pouvais pas y rester. + +Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on se fatigue de +s'occuper des gens qui refusent obstinément tout ce qu'on leur propose. +Ce fut ce qui arriva avec les frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à +mon malheureux sort, désolés de mon entêtement et regrettant de n'avoir +pas le droit de me faire soigner par un médecin aliéniste. + +Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à Cassis: Clotilde +était à Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas exposé à la +rencontrer et je verrais au moins son père: nous parlerions d'elle. + +Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la maison du général +était la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs +à toutes les fenêtres, et les ferrures de la porte, frottées chaque +matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre. + +Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures +rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je me rougis les mains. +Comme on ne me répondait point et que la porte était entrebâillée, +j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de propreté, était dans +le même état de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des +souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts d'une couche +de poussière pelucheuse étaient accrochés contre les murailles. + +J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé là, j'entendis +des éclats de voix dans le jardin et je vis le général, un fusil de +munition à la main, faisant faire l'exercice à un grand paysan de +dix-huit à dix-neuf ans. + +--Au commandement: «Portez, arme!» criait le général, vous saisissez +vivement votre arme: une, deusse. + +Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur +sergent instructeur. Mais à ce moment il m'aperçut, et venant vivement à +moi, il me prit les deux mains. + +--Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons +déjeuner ensemble, si toutefois il y a à manger, car maintenant ce +n'est plus comme autrefois. J'ai remplacé ma vieille servante par ce +garçon-là, à qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est +pas fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre. + +Nous nous mîmes à table. + +--Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, d'avoir une +honnête figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui +n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le +mariage de Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours +seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage fait, monsieur mon +gendre a trouvé que je le gênerais moins à Cassis et on m'a abandonné; +c'est un homme de volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux +vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui +serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris et un vieux bonhomme +comme moi n'est pas amusant à traîner. + +Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette séparation +l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait. + +Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme à +l'ordinaire, pendant que je me promènerais dans le jardin, mais il +secoua tristement la tête. + +--C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus +de musique puisque la musicienne est partie. + +--Si je la remplaçais aujourd'hui? + +Je me mis au piano et lui chantai: + + Elle aime à rire, elle aime à boire. + +Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis contre mes émotions. + +Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le +général qui pleurait. + +--Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre comme vous qu'il +m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons +ensemble, nous jouerons aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la +campagne d'Égypte et celle de Russie. + +--Hélas! je pars ce soir pour Paris. + +--Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop +longtemps sur la terre. + +Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis pour Paris. + + + +XLII + +Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant +pas de métier aux mains. + +Que faire, non pour me créer une position ou pour me gagner une fortune, +mais pour vivre honnêtement et librement? + +On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant «l'Annuaire», et +qui, rêvant haut dans le café où il s'est endormi, demande «l'Annuaire». +Jusqu'à un certain point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit +continuellement avec la préoccupation et le souci de son avancement. En +dehors de l'armée et de son régiment, il ne voit rien et ne s'intéresse +à rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en même temps il faut +dire qu'il ne peut pas en être autrement. + +On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans +foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles +qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se résigne à tous +ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en +ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la +carrière dans laquelle on est entré, et le but qu'on propose à son +activité et à son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut +être capitaine; colonel, on veut être général; c'est un devoir qu'on +accomplit, un droit qu'on poursuit. + +Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un âge où il doit +travailler encore, est un déclassé. Il en est de lui comme du prêtre qui +sort du clergé. Il n'y a rien à faire ni pour l'un ni pour l'autre dans +la société; le monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins, +pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des moeurs, à des +usages, à des idées qui ne sont pas les leurs. Partout gênés, ils sont +partout gênants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitié on les +pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, et +comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils +piétinent sur place... et surtout sans place. + +C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard +aurait tout à coup posé au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne: +ces gens qui l'entourent, courant à leurs affaires ou à leurs +plaisirs, l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde une +fourmilière. + +En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes +pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir sur ce sujet; c'est un +roman de Balzac: _Un ménage de garçon_. Le héros ou plus justement le +principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des +héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le principal personnage +de ce roman est un officier qui, après Waterloo, rentre dans la vie +sociale. + +Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspéré par les +déceptions de la défaite, corrompu par les autres autant que par sa +propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rêver +du soudard et du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service de +«crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il +l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de débauche. Ses amis, il les +trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils +sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses +enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou +bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un jour un +Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire serait de me brûler +tout de suite la cervelle. + +J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si je ne l'ai +point encore mise à exécution, c'est que rien ne presse; je ne suis +point à bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin à +parcourir avant d'arriver à la pente sur laquelle glissent les Brideau. + +Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler les affaires de mon +père, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce règlement a été des +plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux, +car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient des +souvenirs. + +J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux +petites chambres que j'occupe au cinquième étage d'une maison de la rue +Blanche; mais l'appartement de mon père était assez grand, tandis que +le mien est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû me +débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. La place se paye +cher à Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un +loyer lourd; les cinq cents francs que coûte le mien me sont déjà assez +difficiles à payer. + +Cet emménagement a occupé mes premières semaines de séjour à Paris; et +comme je ne m'y suis point pressé, il a duré assez longtemps. J'avais du +plaisir à revoir les gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui +me rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble. J'avais +du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page je retrouvais ses +annotations et ses coups de crayon. + +Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me +permettait de ne point aborder franchement la grande difficulté de ma +vie. + +--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons. + +Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et +où il fallut bien se décider à prendre un parti. + +Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père, toutes charges +et dettes payées, il me restait un capital de quatre mille francs, +c'est-à-dire de quoi vivre pendant deux ans avec économie. Il fallait +donc qu'avant deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit +cents francs par an. + +Comment et à quoi? + +Un seul moyen se présentait: accepter une place de commis, si j'en +trouvais une. J'écrivais assez proprement et je comptais assez vite +pour oser demander un emploi qui, pour être rempli convenablement, +n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique. + +Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de ce genre. + +Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continué des relations +d'amitié depuis le collège se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin +Taupenot, le grand éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père; +il pourrait sans doute me trouver la place que je désirais, soit dans sa +maison, soit chez un de ses confrères. Je l'allai trouver. + +En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des +exclamations de surprise comme les frères Bédarrides lorsque je leur +avais demandé à entrer dans leurs bureaux. + +--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas. + +--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai +pas de métier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu +le travail déshonorant? + +--Certes non. + +--Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas une vocation +irrésistible qui m'oblige à être commis. En donnant ma démission de +capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur +d'être employé dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et +tous mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai su que +la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû faire ce que ma +conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultés, +et je m'adresse à ton amitié. + +--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi +te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitué à une +certaine indépendance d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu +rester enfermé dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans +distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra fastidieux et qui le +sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron ou un jardinier n'est pas plus +heureux qu'un commis qui toute la journée demeure penché sur son bureau +à faire des chiffres? + +--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser +un jardin, tandis que je sais faire des chiffres. + +--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible qu'un homme +de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à cheval, le sabre à la main, +puisse tout à coup remplacer son sabre par une plume et vivre enfermé +dans un bureau. + +--Il le faut cependant. + +--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier +à ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais +t'épargner ces souffrances. + +--Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement mes 1,500 francs, +dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas. + +--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et +pour nos manuels? + +--C'est toujours une plume que tu me proposes. + +--Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu ne serais pas +enfermé dans un bureau, tu aurais ta liberté et tu pourrais facilement +gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze +cents francs par an. + +--Je ne sais pas écrire. + +--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de +littéraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment +ta naïveté pour me faire cette réponse. Nous avons des traités +d'agriculture qui se vendent ma foi très-bien, et qui ont été écrits par +des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de blé +d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre, +et tu peux en augmenter le nombre déjà considérable sans déshonneur. + +--J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie dans le +Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Écrire une lettre, +raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et +bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'écrire pour oser me faire +imprimer. + +--Tu refuses, alors? + +--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire +convenablement. + +--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer à l'idée +que tu resterais impunément enfermé derrière ce grillage, à l'abri de +ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais à +la peine. Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon +remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois croquis +très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que +tu as pour écrire. + +--Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence. + +--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce côté nous avons +chance d'arriver à un résultat. Nous préparons en ce moment un grand +dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou +six mille gravures représentant les armes, les costumes, les objets +quelconques qui ont servi à la guerre chez tous les peuples depuis +l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre +de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures +artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne +soit pas enlevé de _chic_ en sacrifiant tout à l'effet. L'effet n'est +rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des gravures tirées +d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le détail pour donner +les points caractéristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais +les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est +nécessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans +le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes +premiers dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main qui +te permettra de ne pas trop travailler. + +Évidemment cela était de beaucoup préférable au bureau. Je remerciai +Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur +de ce dictionnaire pour qu'il me guidât. + +Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon +ignorance ni de mon inexpérience, et qui par ses conseils me facilita +singulièrement mes premiers pas. + + + +XLIII + +S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste, c'est croire +qu'on continue un rêve commencé. + +Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est vrai que je suis bien +peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis +jusqu'à un certain point par le travail, par les habitudes et par les +relations. + +Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon logement est le seul +qui ne soit pas occupé par des peintres. Les hasards de la vie porte à +porte ont établi des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu il +en est résulté pour nous une sorte de camaraderie et d'amitié. + +Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une réputation, mais des +jeunes gens qui m'ont reçu parmi eux avec la confiance et la facilité de +la jeunesse. + +Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma décoration et ma +tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils +ont reconnu petit à petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en +avais l'air. + +Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le déjeuner que +mon concierge me monte. Par là il ne faut pas entendre que je +vais m'attabler dans une salle à manger où mon couvert serait mis +régulièrement. + +Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos habitudes, car les +uns et les autres nous sommes à peu près égaux devant la fortune. +S'ils ont déjà du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de +notoriété et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent +mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du +métier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je +n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilité; Je ne +sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin d'un coup, je me lève +dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je +vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement +qui m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse, celui-là +en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance pas. D'un autre +côté j'ai des scrupules et des exigences qui m'entraînent dans d'autres +lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin +qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par +là surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son +plaisir, et non un ouvrier ou un véritable artiste. Le résultat de ce +genre de travail est de rogner considérablement mes bénéfices et de les +réduire au strict nécessaire. + +Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement servie; +ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un +morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui +qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte à bon marché; le +porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous. + +C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on +se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi où je demande avis à +mes camarades qui, pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un +coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail +et de réflexion. + +Puis après une demi-heure de repos et d'intimité, chacun rentre chez +soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches +nécessaires à mon travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes. + +Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine +(est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit où, +moyennant la somme de vingt à vingt-trois sous, on donne un dîner +composé d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners +comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et animé est la pièce de +résistance; on pense à ce qui se dit et non à ce qu'on mange. + +Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est +dans ma chambre qu'on se réunit, car j'ai un luxe de chaises et de +meubles pour s'étendre que mes voisins ne possèdent pas. + +On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous +occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un +livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien +suivent paresseusement les spirales de leur fumée. A onze heures on se +sépare, pour recommencer le lendemain. + +Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans le monde; +nous sommes préservés de ces distractions coûteuses par des raisons +toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obéit +discrètement. + +Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans l'avenir: plus tard, +quand on sera quelqu'un. + +Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car +je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour +me guider; je ne serai jamais quelqu'un. + +Et Clotilde? + +Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours +le présent. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que +Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour +suivre Clotilde à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent, +agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre +pages sans rien dire, et mettent leur pensée dans le dernier mot de leur +lettre. + +Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours. + +Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé à le +reconnaître; mais après, que puis-je à cela? Si la lâcheté du coeur est +honteuse, c'est un malheur pour moi. + +Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde; cela j'en +conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de +Solignac, je devais la regarder avec mépris, lui lancer un coup d'oeil +qui l'eût fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse +et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui était +convenable et correct. + +C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable ayant le respect +de soi-même et des convenances. Puis, si cet homme bien équilibré eût +souffert de cet abandon, il eût probablement aimé une autre femme; car +il est universellement reconnu que le meilleur remède pour guérir un +amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espèce de vaccination +opère presque toujours des cures remarquables. + +Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles précises de cette +sage méthode. Après avoir donné mon coeur à Clotilde, je ne l'ai point +repris pour le porter à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de +l'aimer, plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est +des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore +que le bonheur. + +Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être vrai, et je ne dis +pas qu'elle méritât ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos +sentiments se règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire +ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce +qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualités comme +ses défauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je +ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous, +de quelques misérables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les +passionnés. + +Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti à épouser un homme +qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais +aimer; car cet homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est pas +beau et tout le monde la condamnera impitoyablement. + +Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela ferait-il que je ne +l'aimerais plus? Hélas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil +froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son +crime à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans +lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai, c'est sa trahison qui pâlit +et s'éteint devant le rayonnement de ces jours heureux. + +Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un être qui s'est développé +sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonné, +ne peut pas mourir. + +C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette heure, qui me dirige +et qui m'inspire; c'est lui qui a imposé silence à mon orgueil, à ma +dignité et à ma raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent, +je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a +toujours le dernier mot. + +--Clotilde s'est donnée à un autre. + +--Après? + +--Elle est méprisable. + +--Après? + +--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser à elle. + +--Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire «Je +veux» si la réalité est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; +aujourd'hui ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites, mais +c'est la passion qui te mène et je suis ton maître. Tu veux te détacher +de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie +à elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu +donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est +Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas mourir; c'est ma mère, +et je veux vivre par elle. + +Je l'aime donc toujours. + +Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille. + +C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche +qui me permet de voir les fenêtres de son hôtel, et souvent même de +l'apercevoir alors qu'elle se promène dans son jardin. + +L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans +la rue Moncey, et comme ma maison forme le côté de l'angle opposé au +sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur +son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux +sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma +maison. + +Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé que dans le +pourtour de l'allée circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai +disposé avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; +ma fenêtre ouverte, j'entends même le murmure confus des voix et +toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit +bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter. + +Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle. + +Pense-t-elle à moi? + +Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près d'elle me +suffit. + +Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins simple seulement +dans sa toilette, qui est celle d'une femme à la mode. + +Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en juge par les +visites qui se succèdent chez elle le mercredi, qui est son jour de +réception. + +A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle, tous ses autres +jours sont pris par les plaisirs du monde: les dîners, les soirées, le +théâtre. Et bien promptement je suis arrivé à deviner, par le mouvement +des lumières dans la nuit, d'où elle revient. + +Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi ce qu'est sa vie, +et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait. + +La première fois qu'elle est descendue dans son jardin, où elle s'est +longtemps promenée seule en tournant sur elle-même comme si elle +réfléchissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom. +Mais ce n'a été qu'un éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé +mon esprit. + +Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près d'elle. Je la +vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était certes pas là ce que +j'avais espéré, mais c'est ce qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu--la +fatalité. + + + +XLIV + +Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être assidu à mon +travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient +devant leur chevalet, et une courte promenade après dîner, une flânerie +d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; on +descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte, +en s'arrêtant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout +était dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice. + +Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active, +en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermée ne +pouvait contenter. Assurément, si j'avais dû rester dans un bureau, +comme j'en avais été menacé un moment, je serais mort à la peine, +asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une +locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancée à grande +vitesse. J'étouffais dans mon logement encombré de meubles, comme un +oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal, +j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des +charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquième étage, et +volontiers j'aurais été m'offrir pour frotter les appartements de la +maison, afin de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais +le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble +indispensable à la conservation de mon chapeau; mais cette arme +bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'était la fatigue +que je cherchais, c'était beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour +dépenser ma force et brûler mon sang. + +Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes +sédentaires me devinrent tout à fait insupportables. + +La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait +jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur de la sève et des giroflées +me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant, +venant, tourbillonnant sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je +piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. J'avais +beau m'appliquer au travail, des mouvements de révolte me faisaient +jeter mon crayon, et alors je m'étirais les bras en bâillant d'une façon +grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur, +l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais été me +promener à quatre pattes dans les prés et brouter l'herbe nouvelle. + +J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre +propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux désordres qui se +produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remédier +facilement. Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la +suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les +coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital avec les camarades; mais +à Paris être malade parce que les merles chantent et que les feuilles +bourgeonnent, c'est trop bête. + +Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement ri au nez, ou, +ce qui est tout aussi probable, m'eût interrogé sérieusement, ce qui +m'eût fait rire moi-même, je résolus d'apporter un remède à cet état +ridicule. + +Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la santé, je +cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant +de la Bibliothèque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide +de deux à trois heures. + +Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, je +marchais raisonnablement, de manière à ne pas attirer sur mes talons +les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagné le bois de +Boulogne dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique et je +me donnais une _suée_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir. + +Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer dans le bois de +Boulogne où jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est à +croire que les gens à équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et +que maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner +le temps perdu. De quatre à six heures, les Champs-Élysées sont +véritablement encombrés et Paris prend là une physionomie nouvelle. Il +y a trois mois que le coup d'État est accompli et maintenant que «les +mauvaises passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il y a une +explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caractéristique et +qui mériterait d'être étudié par un moraliste. + +Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié +Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assumé sur sa +tête cette terrible responsabilité qui a assuré au pays une sécurité +momentanée, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la +fortune. Le nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se +résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement +qui s'est établi en décembre donne satisfaction à ces deux besoins. +C'est là ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de +ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt. + +La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, qu'on attendait +depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un +développement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les +affaires. + +Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le +tourbillon et réfléchissent tristement. + +Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre a +écrasé toute une génération. + +Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons; +nous serons l'abstention. + +En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on se sent au coeur +le courage et l'activité? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu +être quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra. + +Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et +si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'âge aura rendu +nos mains débiles. + +Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls resterons noyés +dans une époque de transition, subissant la fatalité. + +Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent +mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre +disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les +yeux, plus je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu des +bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, et, au lieu de +regarder les aubépines qui commencent à fleurir, de respirer l'odeur des +violettes qui bleuissent les clairières, d'écouter les fauvettes et les +rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir +par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui, +aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer. + +Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps à ce moment +déserte, j'entendis derrière moi le trot de deux chevaux qui arrivaient +grand train. Machinalement je me retournai et à une petite distance +j'aperçus un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un +Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes de sang. + +En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. Je reculai +contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les +chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois +réduit maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas moins +conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce goût qui m'a fait +choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades; +j'ai chance d'y voir de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent +monter. + +J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupé ni ceux +qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tête de femme se tourna de +mon côté. + +Clotilde! + +Elle me fit signe de la main. + +Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne compris pas ce +qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement ce qu'il y avait de +certain dans ce signe. + +J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le coupé qui +s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses +chevaux comme pour les arrêter. Je ne me trompais point. La voiture +s'arrêta, la portière s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se +dirigea vers moi. + +Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu très-bien +conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon côté, je reculai +instinctivement de deux pas et je pensai à me jeter dans le fourré: +j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur +de moi. + +Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon dessein; elle +s'était avancée rapidement, et j'étais déjà sous le charme de son +regard; à mon tour j'allai vers elle, irrésistiblement attiré. + +--Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand +êtes-vous à Paris? + +--Depuis le mois de mars. + +Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux mains en me +regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans +pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua: + +--Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me voir! + +--Moi, chez vous, chez M. de Solignac? + +--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublié le passé? + +--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est +impossible d'aller maintenant chez vous. + +--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est +de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous +qu'à la suite de plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la +crainte de ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je vous ai +assuré que rien ne devait altérer notre amitié; ne voulez-vous pas venir +chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si désireux de +venir chez mon père? + +--Pouvez-vous comparer le présent au passé! + +--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'était imposé! + +--Par qui? Votre père souffre de ce mariage. + +--Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert encore s'il ne +s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti à devenir la femme +de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon père +serait ce qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps +vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M. +de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules +dont j'ai à souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je +vous ai dit et reconduisez-moi à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre +bras? + +Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me +manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son côté. + +--Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez plus me voir? + +C'en était trop. + +--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; vous croyez cela; +eh bien! écoutez et ne vous en prenez qu'à vous de ce que vous allez +entendre. Hier, vous avez été aux Italiens et vous êtes rentrée chez +vous à onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été +en soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous vous êtes +promenée pendant une heure dans votre jardin, de dix à onze heures; vous +aviez pour robe un peignoir gris-perle. + +--Comment savez-vous... + +--Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures jusqu'à sept. Et +maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je +le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un +appartement dont les fenêtres ouvrent sur votre hôtel. + +Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais installé rue +Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour. +Nous nous étions arrêtés, et elle m'écoutait les yeux fixés sur les +miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard. + +Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture. + +--Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais puisque vous +connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi. + +Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement serré la main, +elle monta dans son coupé qui partit rapidement, tandis que je restais +immobile sur la route, la suivant des yeux. + + + +XLV + +Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un rêve. + +Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et maintenant je +n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde comme je l'avais voulu. +Mon amour discret était fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais +pas dû révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais laissé +entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin. + +Les choses telles qu'elles venaient de se passer me créaient une +situation qui bien certainement ne tarderait pas à devenir insoutenable +ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse. + +Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me croyait en Espagne, +j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre à +distance; son apparition dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à +sa fenêtre au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant me +serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions platoniques? Est-ce +que cent fois je n'avais été obligé de me rejeter en arrière pour ne pas +lui crier: Je suis là, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait +maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses +fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force de résister +à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette +résistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il? + +Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas dit un mot de +mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais +encore et que, malgré sa trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De +cet aveu tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même pas +inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait été le même que celui +par lequel elle m'avait abordé, une invitation à l'aller voir chez elle. + +Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait +reprendre comme autrefois. Nous avions été séparés par la force des +circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie où elle +avait été interrompue, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire. + +Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans +leur vie ce qui les gêne et vouloir que par une convention tacite on +considère comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des +faits qui vous ont écrasé.--«Je suis mariée, c'est vrai, mais qu'importe +mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage, +il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions +plaisir autrefois à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes +journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc +oublié? moi je me souviens toujours.» + +Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, telle était la +traduction fidèle de notre entretien dans ce langage mystérieux où les +regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les +sourires ont bien plus d'importance que les mots, où la musique est +tout, où les paroles ne sont que peu de chose. + +Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je +l'aimais. + +Que résulterait-il de cette réunion? + +La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait à mon +amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle céderait, et +alors je ferais de ma propre main des blessures à mon amour, qui, pour +être autres, ne seraient pas moins douloureuses. + +Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser +croire que le précepte «Tu ne désireras pas la femme de ton prochain,» +tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes désirs ou de tuer +mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du +tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui même a contre lui +dans cette circonstance particulière d'être mon ennemi et non mon ami. +Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection légale dont le +Code l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde. + +Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale +sociale. + +Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille Bédarrides et me suis +pris à l'aimer, je ne savais qui elle était: femme ou jeune fille. Quand +je me suis inquiété de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée +et que M. de Solignac était son mari, cela très-probablement n'eût +pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de l'aimer, malgré son +mariage, malgré son mari, et très-probablement aussi j'aurais essayé de +me faire aimer d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa +maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où je serais +devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais été l'homme le plus +heureux du monde. En se donnant à moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans +mon coeur y eût monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les +vertus de la femme passionnée qui cède à son amour et à son amant. + +Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. Celle que je +me suis pris à aimer si passionnément n'était point une femme, c'était +une jeune fille, c'était Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer, +pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand jour, +honnêtement, franchement. + +C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, il a gardé le +caractère de pureté qu'il tenait de sa naissance. + +Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu à la parer +de toutes les qualités qu'on rêve chez celle qui sera la compagne de +notre vie et la mère de nos enfants. + +Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait, +nous étions pleinement heureux. + +Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une grâce nouvelle, +une perfection à la statue de marbre blanc que de mes propres mains +j'avais créée dans mon coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que +de la réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue +existait, la sainte, la madone. + +Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que j'avais espéré qui se +réalisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de +Solignac. + +Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc terrible, ne +brisa point l'idole cependant: au lieu d'être la statue de l'espérance +elle fut celle du souvenir. + +Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. Maintenant +vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piédestal? Sur le +marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif +de la femme amoureuse? + +Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, ce ne sera point +pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y +descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les +autres. + +Et c'est cette jeune fille que j'aime. + +Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et +comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, comme elle est toujours +belle et séduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se présente. +C'est toujours la même femme. + +Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or, +c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs, +mes rêves, mes espérances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les +souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma +maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde. + +Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles +dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi. + +Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas? + +Dans la même heure, dans la même minute, je disais oui et je disais non, +ne sachant à quoi me résoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force +de m'en tenir à la résolution que je prendrais. + +Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à ne pas y aller. +Mais quand je la voyais dans son jardin où maintenant elle se promenait +dix fois par jour les yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que +je ne pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante qu'elle +exerçait sur ma volonté. + +Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles angoisses les +quatre jours qui nous séparaient de ce mercredi. + +Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant +vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle +remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un +signe à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un appel? + +Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me +décidai à aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me +décidai à rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrivé +sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue +Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs. + +Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que je ne l'étais. +Cette irrésolution était misérable, ces alternatives de volonté et de +faiblesse étaient le comble de la lâcheté. M'était-il donc impossible de +savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout? + +Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces +indécisions, et toujours je m'étais déterminé franchement; la passion +nous rend-elle lâche à ce point? + +Je passai une nuit affreuse. + +Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment +elle avait compté sur ma visite. Comment allait-elle considérer cette +absence? Une injure, une rupture. + +Alors, c'était fini. + +A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre moi-même. + +C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: j'avais boudé, +voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et comme il était digne de mon +amour! + +Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? Est-ce que +j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé j'aurais pu résister à +l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime +véritablement peut écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion +se comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas +tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les mères sacrifient leurs +enfants à leur amour, et moi j'avais sacrifié mon amour à mon rêve. +J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir? +Insensé que j'étais! + +Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde +n'avait pas paru dans son jardin à l'heure accoutumée et j'avais besoin +de la voir. + +Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible +de travailler, et je restai les yeux fixés sur le miroir qui me disait +ce qui se passait dans l'hôtel Solignac. Mais rien ne se montra sur +la glace qui réfléchissait seulement les allées vides et les fenêtres +closes. + +Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais. + +Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me sembla entendre +le bruissement d'une robe à ma porte. Mes voisins recevaient à chaque +instant la visite de leurs modèles; je ne prêtais pas grande attention +à ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme +n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas. + +Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, je répondis: +«Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir. + +C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde. + +J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai +longuement dans mes bras. Mais elle se dégagea et me regardant avec un +doux sourire: + +--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est +Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi aujourd'hui ce que vous +étiez autrefois? + +Je me relevai. + + + +XLVI + +J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; Clotilde, de son +côté, ne paraissait pas désireuse d'engager l'entretien. + +Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face l'un de l'autre ne +disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper, +allait en augmentant. + +Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle vint à ma table +de travail et regarda le dessin que j'avais esquissé. Puis elle examina +les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de +la pièce, elle arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin. + +--Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez moi. + +En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon miroir dans lequel +elle vit se refléter ses fenêtres. + +Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte allait +amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la +disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa +glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit à sourire. + +--Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien délicat? + +--Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du procédé, ni à +sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai pensé qu'à une chose, à une +seule, vous voir. J'aurais été libre, je n'aurais pas eu besoin de +ce moyen, je serais resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant +l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est +occupé, il faut que je travaille. + +--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma table. + +--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les +gravures. Mais ne parlons pas de cela. + +--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifférente à +ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis décidée +à cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait +bien que je vinsse chez vous. + +--Chère Clotilde.... + +Mais elle m'arrêta. + +--J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, ne +m'offrirez-vous pas un siège? + +Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise à côté +d'elle: + +--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en +Espagne, je vous retrouve à Paris; je vous croyais commerçant, je vous +retrouve artiste; cela mérite quelques mots d'explication, il me semble. + +Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, de manière à +ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habileté à effleurer +les sujets les plus dangereux sans les attaquer sérieusement, avec +sa légèreté de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse à +atténuer ou à souligner du regard ce que ses lèvres avaient indiqué, +elle pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite +qu'elle s'était fixée. + +En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi à me conduire où +il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions pas dans des circonstances +ordinaires. Les sentiments que j'éprouvais en sa présence et sous le feu +de son regard ne ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin +d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais +méthodiquement. + +Elle m'était apparue au moment même où je la croyais perdue à jamais, et +ce coup de foudre m'avait jeté hors de moi-même: les quelques secondes +pendant lesquelles je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré. +Maintenant, elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas l'un +de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes +lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers elle, comme le fer l'est +par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps électrisé: il y +avait là une force toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me +soulevait pour me rapprocher d'elle. + +Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, d'avenir, de +passé: le présent parlait et commandait en maître. + +--Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire commerçant? lui +dis-je. C'était pour me créer promptement une position qui me permît de +devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre. + +--Voulu.... + +--Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez pas pu attendre. +Alors, je n'avais pas de raisons pour rester à Marseille et j'en avais +de puissantes pour venir à Paris: mon amour qui m'obligeait à vous +chercher, à vous trouver, à vous voir. + +Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai point +m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle, +et, tenant mes yeux attachés sur les siens, je continuai: + +--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni +pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passé horrible, mais, +si cruelles qu'aient été ces souffrances, elles n'ont pas une minute +affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de +l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par cette chute, +accablé sous l'écroulement de mes espérances, j'ai pu vous maudire, mais +je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que +je suis parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement de +fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais +que j'ai quitté Marseille pour venir ici vivre près de vous. C'est parce +que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard +d'espérance. + +Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi +elle avait voulu se dégager de mon étreinte, mais je ne lui avais pas +laissé prendre la parole et n'avais pas abandonné sa main. + +--Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi. + +--Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main. +J'ai commencé de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout. + +--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je +vous réponde? + +--Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois que nous nous +sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. Alors, peut-être, +j'oublierai le passé, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour +nous, une vie de tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux +vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois mois, et ce +mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je vous aime,» répétez-le, +Clotilde, chère Clotilde. + +En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; je l'entourais; +je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les +impressions qui la troublaient; sa respiration saccadée me brûlait. +Elle ferma les paupières et détourna la tête; sa main tremblait dans la +mienne. + +--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous êtes +sans pitié! + +--Ce mot, ce mot. + +--Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas, +Guillaume, serais-je ici? + +Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me repoussa. + +--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites +pas regretter d'être venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de +ce que vous avez été à notre dernière entrevue. + +--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit +aujourd'hui comme il en a été alors. Ne vous défendez pas, ne me +repoussez pas. Vous êtes chez moi, vous êtes à moi. + +--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure, +Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma prière, vous ne me reverrez +jamais. Vous pouvez m'empêcher de sortir d'ici mais vous ne pourrez +jamais m'obliger à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à vous +recevoir chez moi. + +Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux voir, ses yeux +étaient pleins de résolution. + +--Vous dites que vous m'aimez. + +--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment +dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais gardé le souvenir, c'est +l'homme loyal qui savait écouter les prières et respecter la faiblesse +d'une femme. + +Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant sur la +table: + +--N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici? + +--Restez. + +--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce +n'était pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais +je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends +maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait +chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume. + +Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais pas en +disposition d'engager une discussion de ce genre. + +--Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces subtilités de +langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons +de cette visite, vous m'épargnerez des recherches et des soucis. + +--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette +démarche était coupable, je le savais, et il a fallu une pression +irrésistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas +imaginé que vous puissiez lui donner de telles conséquences. En vous +rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour vous +demander comment vous n'étiez pas encore venu me voir, et mon dernier +pour vous prier de venir. Vous n'êtes pas venu. + +--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai +pas eu la force de franchir la porte de l'hôtel de votre mari. Si vous +voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis prêt. + +--Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je me suis décidée à +venir. J'avais beaucoup à me faire pardonner; j'ai voulu que cette +visite, qui peut me perdre si elle est connue, fût une expiation envers +vous. J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et vous +disposerait à l'indulgence. + +--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux? + +--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne +voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire, +puisque vous l'avez oublié: je suis mariée. + +--C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler. + +--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès lors vous ne +me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme +croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de +respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect +que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais fait!... + +--C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser les rêves que nous +formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un épouvantable réveil. + +--C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un +coeur délicat, une âme élevée, il comprendra le sentiment qui m'amène +près de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir +davantage. Assurément je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais +être, mais il sera assez généreux pour se contenter de ma tendresse et +de mon amitié. Puisque je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur. +Puisque nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous verrons +aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimité, dans cette +union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journées. Sa +vie ne sera plus attristée et moi j'aurai la joie de lui donner un +peu de bonheur. Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne +voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si facile. + +--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime. + +--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus. + +--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer +silence à mon amour. + +Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté et je m'assis +en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe. +Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tête entre mes deux mains. +Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi. + +Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: Clotilde s'était +agenouillée devant moi. + +--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante. + +Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne: + +--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous. + +Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses lèvres: + +--Guillaume, dit-elle, je t'aime. + + + +XLVII + +Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'âme +de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sûre, comme celle de +l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments. + +«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire +disait je ne t'aime pas.» + +Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils lire ce +qui se passe dedans? C'est cet intérieur qu'il est curieux et utile de +connaître. + +Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à fait comme +dans les romans, même dans ceux qui s'approchent le plus de la vérité +humaine. Les gens qu'on rencontre communément et avec lesquels on se +trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se +montrent point dans une action habilement combinée pour arriver à la +révélation d'un caractère, ils ne prononcent point, à chaque instant de +ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, éclairent +le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans +aucune de ces exagérations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en +laid, en bien ou en mal, que la convention littéraire exige chez les +personnages que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre. + +De là une difficulté d'observation d'autant plus grande que pour +chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues +extraordinaires armés de méthodes infaillibles pour lire dans l'âme de +ceux que nous étudions. Tous nous sommes généralement coulés dans le +moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien +d'excessif, nous restons en présence sans nous connaître. + +Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le départ de +Clotilde. + +Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'était sa +nature, qu'était son âme? + +Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par +où fallait-il la juger? Où était le vrai, où était le faux? Y avait-il +en elle quelque chose qui fût faux et tout au contraire n'était-il pas +sincère? + +A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle était résolue au +dernier sacrifice et que la passion était maîtresse de son coeur et +de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connaît +l'amour, sans être prête à toutes les conséquences de cette démarche. +Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu +vaincre les sentiments qui l'entraînaient. Sa défense avait été celle +d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle +a épuisé tous les moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais +persisté, elle se serait rendue. + +Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser partir. + +Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après ses paroles, +je ne trouvais plus la même femme. Elle m'aimait, cela était certain, +mais pas au point de sacrifier son honneur à son amour. Elle avait +regretté nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voilà +tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en +serions venus à une rupture absolue. Sûre d'elle-même, elle voulait +concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est +pas après trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va +au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même. + +Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion. + +Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir solidement, et je +passais de l'une à l'autre avec une mobilité vertigineuse. Oui, j'avais +eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à +la fois. + +C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur +d'observation des romanciers, et de n'être pas comme eux habile +psychologue. J'aurais lu dans l'âme de Clotilde comme dans un livre +ouvert et j'aurais trouvé le ressort qui imprimait l'impulsion à sa +conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité. + +Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et +partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et +contradiction. + +Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés de cette +situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, j'en arrivai comme +toujours, en pareilles circonstances, à m'en remettre au temps et +au hasard pour l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à +attendre, le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais pas +trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'épuiser +à la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure +présente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle +pouvait donner. + +Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une première +visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de +réception, où j'étais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais +le vendredi, à un moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé +ignorer que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais de +Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était plus naturel +que cette première visite. Pour les autres, nous verrions et nous +arrangerions les choses à l'avance. + +Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au jardin et vint +s'installer, un livre à la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se +plaça de manière à tourner le dos à l'hôtel et par conséquent en me +faisant face. Je ne sais si le livre posé sur ses genoux était bien +intéressant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus +souvent ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets +de ce livre. + +Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de quitter cette +place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et +m'attendait. + +Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac, +et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente. + +--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le +faire demander. + +Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait. + +Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du +salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les +deux mains. + +--Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle, +chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous +cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous +sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc. + +Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis: + +--Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de +moi? + +--Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux +pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans +la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous +n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie +que je m'étais arrangée avec vous! + +--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et +quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que +nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies +pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin. +Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non, +n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons +d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons +foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette +première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne +et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de +douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous +êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons, +donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire. + +Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me +gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se +dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction +qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et +m'emporta dans un paradis idéal. + +Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent à la réalité. +Je regardai le cadran, il était cinq heures, il y avait plus de deux +heures que j'étais près d'elle. + +Elle devina que je pensais à me retirer. + +--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai. + +--Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où je ne +pouvais plus prolonger ma visite. + +--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le +jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais +cependant être avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par +l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre +chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en même +temps, nous tournerions les feuillets en même temps, et en même temps +aussi nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. Voyons, quel +livre lirions-nous bien? + +Elle me prit par la main et me conduisit devant une étagère sur laquelle +étaient posés quelques volumes richement reliés. Mais si les reliures +étaient belles, les livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés +prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment. + +--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne +connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de créer ensemble +et en même temps. + +--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela. + +--Eh bien! prenons-en d'autres. + +--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous +_François le Champi_? + +--Non. + +--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G. +Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous +enverrai l'autre. + +--C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le plaisir sera doublé; +vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon côté sur +le mien, et nous les échangerons après. + +Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il +fallait voir M. de Solignac, et c'était là le douloureux. Il me fallait +du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque +d'ordinaire, c'est la résolution; une fois que mon parti est pris, +je vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, ou plus +justement il m'était imposé par Clotilde. + +Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon où Clotilde +m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes étrangères +s'entretenaient avec M. de Solignac. + +J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me lançant un regard +qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si +éloquemment: «Je t'aime.» + +Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut +avancer la mienne. + +Les personnes avec lesquelles il était en conversation se levèrent +bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous les trois. + +--J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous +avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir +renouvelé votre visite pour moi. Vous avez vu le général; comment +est-il? + +J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de +Solignac. + +--Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, il est vraiment +triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné. + +--Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais encore de changer +complètement sa vie; c'est ce qui m'a empêché de le faire venir avec +nous, comme nous en avions l'intention. + +L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever +pour partir. + +--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espère que nous +nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera +un bonheur pour madame de Solignac et pour moi. + +Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de M. de Solignac, +qui m'invitait à dîner pour le mercredi suivant. + + + +XLVIII + +Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était pas faite pour me +plaire. + +C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, si je pouvais +garder jusqu'à un certain point l'espoir d'éviter la présence de M. +de Solignac dans mes visites à Clotilde, j'allais maintenant subir +le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il +parlerait à _sa_ femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié, +malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui ne pouvaient être +que très-pénibles pour mon amour. + +Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui +souffriraient dans cette intimité. + +J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde, +malgré qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je +l'aime mariée, sans me considérer comme coupable envers son mari, et je +trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé celle +que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise et le hais. + +Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de +Solignac dans les termes où nous sommes. Si je vais chez lui, si je +mange à sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions +dans lesquelles je suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai +plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette haine +et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé à n'en laisser rien +paraître et à afficher, au contraire, l'amitié ou tout au moins la +sympathie. + +La situation deviendra donc intolérable pour moi,--honteuse quand je +serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec +moi-même. + +Il y a une question que je me suis souvent posée: la perspicacité de +l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque +nous nous trouvons en présence d'une résolution à prendre, de prévoir +les résultats que cette résolution amènera? + +Il est évident que si cet examen nous permet de prendre la route qui +conduit au bien et d'éviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le +plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous +ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence +déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes qualités. +L'homme bien portant qui tombe écrasé sous un coup de tonnerre, n'a pas +l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné +à une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera +pas à son sort. + +Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, comme si je les +touchais du doigt, toutes les raisons qui me défendaient d'aller chez +M. de Solignac, et cependant j'y suis allé. Sachant d'avance à quels +dangers et à quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la +force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon esprit me disait: +n'y va pas, et il me présentait mille raisons meilleures les unes que +les autres pour m'arrêter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne +motivât son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté. + +Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya +ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours +d'incertitude. + +--J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre +lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir. + +--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de ne pouvoir pas venir. + +--Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, si vous +aviez été empêché. + +Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et moi, échanger un +seul mot en particulier, mais les paroles étaient inutiles entre nous; +dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un +discours. + +J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du +cercle formé autour de la cheminée, j'allai m'asseoir sur un canapé au +fond du salon. + +Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus les examiner +librement. Les deux dames assises auprès de Clotilde présentaient entre +elles un contraste frappant: l'une était jeune et fort belle, mais avec +quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une médiocre +idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, au contraire, était +laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manières +discrètes, une toilette de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au +moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en présence +d'une honnête femme qui devait être une bonne mère de famille. + +Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît un jugement immédiat +et certain: cependant l'ensemble n'était pas satisfaisant; parmi eux +assurément il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable, +mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la +haute finance, mais de la chicane et de la coulisse. + +On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un Portugais qui, à son +cou et à la boutonnière de son habit, portait toutes les croix de la +terre; «le comte Vanackère-Vanackère», un Belge majestueux; «sir Anthony +Partridge», un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», un Italien +presque aussi décoré que le Portugais. + +C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires étrangères, +recevait à dîner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte +de l'Europe? + +Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français de fantaisie, +Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de +politesse particulière, et à la voir libre, légère, charmante, jouant +admirablement son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais supposé +que son éducation s'était faite en répétant ce rôle avec quelques +pauvres comparses de province dont j'étais le jeune premier, le général, +le père noble, et M. de Solignac, le financier. + +Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers et restais isolé +sur mon canapé quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un +convive qu'on n'annonça pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel +Treyve, que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui à +notre restaurant. + +Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, il promena un +regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement à +moi. + +--En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me dit-il à mi-voix; +au milieu de ces magots décorés, le dîner n'eût pas été drôle. Quelles +têtes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait +fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague? + +--C'est un Portugais, le baron Torladès. + +--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal! + +Clotilde vint à nous. + +--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Nérée, +dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre à côté l'un de l'autre, +vous pourrez causer. + +Puis elle nous quitta. + +--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air étonné. + +--Quoi donc? + +--Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous êtes un vrai comte? +Pourquoi vous en cachez-vous? + +--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne +serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servît en +disant: «La portion de M. le comte de Saint-Nérée!» + +--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout à fait. + +--Parce que? + +--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que vous étiez invité +dans cette honorable maison pour faire le quatorzième à table, tandis +que je l'étais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut +perdre cette illusion, c'est moi le quatorzième. + +--Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément. + +--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout +à l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle +de monde. + +Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais blessé de ses +propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un certain point; cependant je +ne pus m'empêcher de lui demander quel était ce monde qu'il paraissait +si bien connaître. + +--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a +peut-être de fines. + +Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on annonça «le +colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien camarade, le nez au vent, +les épaules effacées, la moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses +mérites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur +son passage: le succès lui avait donné des ailes; il planait, et s'il +voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une +majesté souveraine. + +Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il +m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui lui barrait le passage, +planta là le Portugais qui s'attachait à lui, ne répondit pas au prince +Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les +deux mains tendues. + +L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit +aucun effet, mais celui de Poirier me fit considérer comme un +personnage. Personne ne m'avait regardé, tout le monde se tourna de mon +côté. + +--Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda M. de Solignac. + +--Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous ne savez donc +pas que je lui dois la vie? + +Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher au milieu des +Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette +superbe jactance: j'étais un héros, mais Poirier! + +On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras +à la maîtresse de la maison, et à table il s'assit à sa droite, tandis +que le vénérable Partridge prenait place à sa gauche. + +J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, un jeune homme à +la figure chafouine qui me menaçait d'un entretien suivi. + +Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant à mi-voix, en +mâchant ses paroles de manière à les rendre à peu près inintelligibles: + +--Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage m'annonce d'où il +vient: c'est signé Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce +qu'on sert à cette heure dans dix autres maisons: la même sauce noire, +la même sauce blanche, la même poularde truffée, le même foie gras, les +mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu dix fois cet hiver les pommes +d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain +de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de +celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout +est de Batignolles; ça manque d'originalité. + +Mais la conversation générale étouffa les réflexions désagréables du +pianiste. + +--Il n'y a qu'à _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais. +_Parisss_ provoque _l'émoulation_ du monde entier. + +--Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le prince italien, +et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que +nous le devons aux amis fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince +Louis-Napoléon. + +Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier. + +--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je +vous en prie; nous avons ici un représentant de la vieille noblesse +française, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en +souriant--qui a quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du +prince. Respectons toutes les opinions. + +--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde. + +--Décidément, me dit Treyve, après un moment de silence, je suis bien le +quatorzième à table; vous, vous êtes «un grand nom de notre pays.» Nous +faisons chacun notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers +superstitieux, en apportant à cette table mon unité; vous, vous les +éblouissez en apportant «votre vieille noblesse française.» Quel drôle +de monde! C'est égal, le sauterne est bon; je vous engage à en prendre. + + + +XLIX + +Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: «Quel drôle de +monde,» je n'en faisais pas moins mes réflexions sur les convives de M. +de Solignac. + +Bien souvent, dans les premières années de ma vie de soldat, alors que +je parcourais les garnisons de la France, il m'était arrivé de dîner +chez des fonctionnaires dont les convives réunis par le hasard se +connaissaient assez peu pour qu'il y eût à table une certaine réserve, +mêlée quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne +ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors. + +Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux aussi été réunis +par le hasard, mais ce n'était point de l'embarras qui régnait entre +eux, c'était plutôt de la défiance; à l'exception de Treyve qui s'était +ouvert à moi en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin; +c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaître, +se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se +méprisaient les uns les autres. Quand on prononçait le nom du baron +Torladès, le prince Mazzazoli avait un sourire indéfinissable, et quand +le Portugais s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister +sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations à celui +qui eût voulu les provoquer. + +N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes de fantaisie? +La question pouvait très-bien se présenter à l'esprit. En tous cas, que +ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes +propriétaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils +avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le patriarche anglais +dont la respectabilité, les cheveux blancs, les gestes bénisseurs +appartenaient à un comédien «qui s'est fait une tête.» + +La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires +et tous ces nobles convives révélèrent une véritable compétence dans +tout ce qui touchait le commerce de l'argent. + +Si curieux que je fusse de connaître les relations de M. de Solignac par +ces conversations, et d'éclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa +vie, je me laissai distraire par Clotilde. + +Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle un furtif regard, +mais bientôt je remarquai qu'elle était engagée avec Poirier dans une +conversation intime qui à la longue me tourmenta. + +Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron portugais ou un +comte flamand, Clotilde penchée vers Poirier s'entretenait avec lui dans +une conversation animée. De temps en temps ils tournaient les yeux, à +la dérobée, de mon côté, et bien que la distance m'empêchât d'entendre +leurs paroles, je sentais qu'il était question de moi. + +Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards +rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre, +mais il n'y avait pas là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux +qui ont aimé comprendront par quels sentiments je passais. + +--Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à un coup d'oeil. + +--Et que dites-vous de moi? + +--Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son verre. + +--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement. + +--Mais enfin? + +--Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant; vous êtes trop +ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au +tragique. + +--La vie est une comédie, dit sentencieusement le prince italien. + +--Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se mêle aux larmes. + +Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre. + +Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque nous fûmes +rentrés dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le +jardin pour fumer un cigare. + +--Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas? + +--Cela est vrai. + +--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux. Peut-être même le +sont-ils trop. + +--Comment cela? + +--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde +entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas +l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine. + +L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le +couper nettement. + +--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez +mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors. + +--Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez tort, car je vous +donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de +Solignac vous ait touché au coeur: elle est assez charmante pour cela, +et Solignac de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer les +caprices de sa femme. + +--Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce jardin? + +--C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier» et n'en parlons +plus. + +--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour +madame de Solignac. + +--Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même; car je vous assure +que, pendant tout le dîner, elle a eu plaisir à me parler de vous. + +--Et que vous disait-elle? + +--Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami de son père, et... +le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous +prie; faut-il dire que vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle +Martory et ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que vous avez +commencé par le général et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous +importe, n'est-ce pas? + +--Parfaitement. + +--Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir parlé de votre +intimité, elle m'a dit comment vous aviez donné votre démission, et +c'est là ce qui a singulièrement allongé notre entretien, car j'avoue +que bien que vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses de ce +monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle m'a +appris. Comment diable, si vous désapprouviez le coup d'État, et je +comprends cela de votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi +êtes-vous retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher avec votre +régiment? + +--Vous avez donné la raison de ma détermination tout à l'heure, je ne +juge pas les choses de ce monde comme vous. + +--Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner votre +détachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats. + +--C'est cela même. + +--Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire très-heureusement +pour vous; il y a des officiers détenus dans la citadelle de Lille pour +en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refusé de +prêter serment. + +--Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château d'If sans me +plaindre, s'il avait plu au général de m'y envoyer. + +--Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il n'en est pas moins +vrai que vous voici sorti de l'armée, ce qui n'est pas gai pour un +officier comme vous, amoureux de son métier. J'ai été à peu près dans +cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste. + +--Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre coup d'État je +serais toujours capitaine. + +--L'intérêt du pays. + +--Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien. + +--Sans doute, mais vos amis disent pour vous. + +--Mes amis parlent trop. + +--Vos amis répondent aux questions d'un autre ami qui les interroge. +Croyez-vous que je n'ai pas pressé de questions madame de Solignac quand +j'ai su que vous aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me +désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors que dans ma +position, il me serait si facile de vous servir? + +--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander à votre +gouvernement et que je ne pourrais même en rien accepter, alors qu'il me +ferait des avances. + +--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des +propositions que vous ne pouvez pas écouter. Non, ce n'est pas cela qui +me préoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous +faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela +n'est pas digne de vous. + +--Et pourquoi? + +--Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne d'être artiste, je me +rappelle des dessins de vous qui étaient très-remarquables et que je +vous ai vu faire avec une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est +que cela ne peut vous conduire à rien. + +--Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose, il me semble. + +--Mais après? + +--Après ces illustrations d'autres, à moins cependant que je ne.... + +--Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez réintégré dans +votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce +pas? c'est là ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par +politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce +gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la +moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez +cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le +sabre. Voilà pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite. + +--Pour prendre quoi? + +--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il +mène? Ce n'est pas avec ses appointements de sénateur, n'est-ce pas? Un +hôtel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans +les écuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans +compter les toilettes de madame et les dépenses de monsieur, ne se +paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que +mademoiselle Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était +bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas, +n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du prince quelques-uns des nombreux +millions volés par nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère +est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau a commencé +pour la France, c'est celui des affaires et de la spéculation. Solignac +l'a compris, et il s'est mis à la tête de ce mouvement qui va prendre +un essor irrésistible. Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince +Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un Partridge, et deux +ou trois autres personnages qui valent ceux-là. Et cette réunion de +convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspiré une bien grande +confiance. Vous vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des +intrigants, des fruits secs des gouvernements antérieurs. + +--Je me suis trompé? + +--Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un an, jour pour jour, +et, à la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de +la finance qui écouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac. +Qui aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac en est +réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne méritent pas l'estime +des puritains; il débute et il n'a pas le droit d'être bien exigeant. +Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des +concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers, +et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un +homme habile qui deviendra une puissance dans l'État. Rien que son +mariage prouve sa force. Pour la réussite de ses projets, il avait +besoin d'une femme jeune et belle qui lui permît d'avoir un salon et +surtout une salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était +difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes les +qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait: jeunesse, beauté, +naissance, séduction; n'est-ce pas votre avis? + +Je fis un signe affirmatif. + +--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec +lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom, +vous êtes décoré, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et +Solignac sera heureux de vous avoir avec lui. + +--Il vous l'a dit? + +--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain; +dans deux ou trois ans, vous serez à la tête de la finance, et alors si +certaines circonstances se présentent, par exemple si vous voulez vous +marier, vous pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil +d'ami, un bon conseil. + + + +L + +Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier; elle fut ce +qu'elle devait être. + +Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,» comme +disait Poirier, devait m'empêcher de faire des bassesses, il ne devait +pas m'aider à en commettre. C'est là, il me semble, ce qu'il y a de +meilleur dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes trop +faibles, dans des circonstances critiques, pour nous décider nous-mêmes, +nous pouvons être très-utilement influencés par le souvenir de +nos aïeux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche +facilement, quand on se souvient qu'on a eu un père honnête ou brave. + +Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux +propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres. + +Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des affaires. +Pendant les quinze années de la Restauration et les dix-huit années de +règne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considérablement +accrue: la bourgeoisie a gagné beaucoup et le paysan a commencé à +amasser. Il y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement. + +Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires et au fond +des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et +qu'elle était trop timide pour venir elle-même s'offrir aux hauts barons +de la finance. On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur +première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces placements +faits on recommençait à économiser sou à sou jusqu'au jour où une somme +nouvelle était amassée. + +Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la finance, qui +restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportât +l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, sont venus se joindre des +spéculateurs moins paresseux. + +Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans +la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers +majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prêté leur argent et +leurs bras à l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon +chef de troupe, et maintenant que cet homme, poussé par eux, est arrivé, +ils demandent le payement de leur argent et de leur dévouement. Il est +bien probable que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser de ses +complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment de ceux qui ont eu +recours à l'intrigue est d'être toujours exploités par l'intrigue. Vous +vous êtes servi des gredins, les gredins à leur tour se serviront de +vous et ne vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé en +un jour de détresse, vous serez condamné à le leur rendre pendant vos +années de prospérité. + +Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la position qu'ils +ont su conquérir brusquement et inespérément, qu'ils ont attendu plus +longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restés derrière le +grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour +ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller +eux-mêmes à la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les +amorces, tous les appâts leur ont été bons pour le faire sortir. La +révolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui +donnant le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer dans la +spéculation. + +Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois +terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse +d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la spéculation universelle, +je n'en veux à aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et +de ses courtiers. Le beau résultat quand la contagion des affaires aura +pénétré jusque dans les villages et quand le paysan lui-même aura souci +de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or est la maladie la plus +effroyable qui puisse fondre sur un peuple. + +Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne +croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui +développent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon +sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer +à ses spéculations pour la part la plus minime, alors même que j'aurais +la preuve de l'honnêteté parfaite du spéculateur. + +L'associé de M. de Solignac, moi! + +Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au front. + +L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: divisés par notre +amour, réunis par notre intérêt. + +C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de ma passion me fasse +aller chez lui et m'oblige à lui serrer la main, à manger à sa table, à +l'écouter, à lui sourire. + +Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse; mais l'intérêt? + +Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en +avait eu l'idée, s'il en était le seul auteur, et si Clotilde ne le lui +avait point suggéré. Je voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai +le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre résultat +que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de +dévouement: il avait voulu m'être utile, et son expérience de la vie en +même temps que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen. + +Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire +Clotilde capable d'une pareille idée; incontestablement elle n'avait pu +naître que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé +de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que des intérêts, et ne +s'inquiète plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive à les +satisfaire. + +La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris +le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout à coup si j'avais +pensé aux conseils du colonel Poirier. + +Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure pour lui faire +ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot. + +Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais étonné de sa +question. + +--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la fin. + +--Cela vous étonne? + +--Je l'avoue. + +--Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et que je ne fais pas +sans cesse des projets auxquels je tâche de me rattacher par un lien +quelconque. C'est là ce qui m'a inspiré cette idée. + +--De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde, car elle est +une preuve de tendresse; mais l'idée? + +--Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous blesse dans votre +fierté de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Je +savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient +déshonorés s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur +intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi +le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce soit en faisant +des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours +travailler. Seulement les dessins vous obligent à travailler vous-même +pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire +travailler les autres pour gagner beaucoup, voilà tout. + +--Vous n'avez vu que cela dans votre idée? + +--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez +pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être réunis sans avoir rien à craindre +de personne. Si vous étiez intéressé dans les affaires de M. de +Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de +venir ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y viendriez +tous les jours, amené par de bonnes raisons qui défieraient les +insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse +près de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, à chaque +instant, toute la journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un +autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous pas? + +--Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien certain que je +n'aurai qu'à vous remercier de l'intention. + +--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous +aviez été forcé d'accepter ce travail de dessinateur, l'idée m'est venue +de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins pénible et +qui aurait le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il pas +le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit. + +--Moi! vous avez pu penser? + +--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans l'ordre où je l'ai +pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une chose: notre réunion. Je vous +voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac +pendant votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous voyais le +soir. Peut-être même était-il possible de vous organiser un appartement +dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus. + +--Et votre mari! + +--Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir pour secrétaire +un homme comme vous; cela fait bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée, +mon secrétaire.» D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a +pu autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais alors +je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la vôtre; +maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète plus de moi et ne me +demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille +pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de +cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée dans ce salon, +pourvu que dans le monde je fasse mon entrée à son bras, il ne me +demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet, +c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté +ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez +grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette +idée qui vous étonne. + +--Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à ce qu'il y a +d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous me destinez. + +--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous +aime et veux toujours vous aimer, si à votre amour vous ne mêliez pas de +mauvaises espérances, ce rôle ne serait pas ce que vous dites. + +--Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas à des +relations suivies avec M. de Solignac. + +--Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à mon amour, et vous +dites que vous m'aimez. + +Notre discussion menaçait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle +fut interrompue par l'arrivée de M. de Solignac. + +--Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières politesses +et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran, +n'est-ce pas? + +--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit. + +--Vous pouvez me rendre un grand service. + +Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une affaire pour +construire des barrages sur les principales rivières de la province: +Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et +il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivières, sur +les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il +y avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude, le +sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me pria de t'écrire. + +--Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève ces contrées, +me dit-il, me fortifieront auprès de nos ingénieurs. + +Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre géographique +à laquelle tu as répondu, sans te douter bien certainement des +conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi +brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter. + +Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une lettre dans +laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question. + +J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; je +fis donc ma lettre en m'attachant surtout à m'enfermer dans une vérité +rigoureuse, puis je ne pensai plus à cette affaire. + +Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long +rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et +la tienne, «lettres émanant de deux officiers, disait une note, qui, +à des titres différents, ont toute autorité pour parler de cette +question.» + +Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement quand M. de +Solignac m'offrit un paquet d'actions libérées de sa compagnie. + +Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus a été dur et +la discussion difficile. + + + +LI + +Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous +la plume des trouvères, à savoir si un amant peut être heureux en +respectant la pureté de sa dame. + +Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations +plaintives, mais combien sont légères les impressions de la lecture, à +côté de celles que donne la réalité. + +Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle +me sait près d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la +fièvre. + +Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en résultent, la +vie que je m'étais arrangée a été bouleversée. + +Comme je suis contraint par la nécessité de faire un certain nombre de +dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma +journée pour travailler, je me lève à cinq heures tous les matins et je +travaille jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je suis +capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du +papier blanc; cependant ce procédé de travail que j'ai été contraint +d'adopter m'est pénible et fatigant. + +Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas régulier, n'est pas +un exercice bien pénible, on jouit de la route et on en profite; si l'on +rencontre un site agréable, on peut même s'arrêter pour l'examiner +à loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas +gymnastique, demande une dépense de forces qui, à la longue, lasse +et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai dû introduire dans mon +travail, et c'est par lui que j'ai remplacé la promenade qui m'était si +agréable. + +Je ne _lâche_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et +j'espère bien n'en jamais arriver là, mais enfin je n'ai plus le plaisir +de les caresser; au lieu d'attendre que les idées me viennent doucement, +je vais les chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que +cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux soient plus +souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment où +Clotilde se lève, et où elle paraît à la fenêtre de sa chambre en +attendant qu'elle descende dans le jardin. + +Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors que se décide ma +journée, qui, bien entendu, est réglée sur celle de Clotilde. + +Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie qui nous est +particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques +points principaux. + +Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans l'arrangement de +cette journée et que je me conforme à ce que Clotilde m'indique, je ne +parais pas à ma fenêtre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa +dépêche. Après que nous nous sommes regardés un moment, je rentre dans +ma chambre et, me plaçant devant mon miroir que je dispose pour qu'il +reçoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est à sa +fenêtre ou dans le jardin, je note ses signaux. + +Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir à +un théâtre de musique; le bras levé une fois, c'est l'Opéra; deux fois, +les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. Si c'est le bras gauche qui +transmet le signal, cela veut dire que c'est à un théâtre de genre +qu'elle ira, une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le +Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, a prévu +les théâtres les plus impossibles. + +Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade à droite, cela +signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrête à moitié +chemin et revient sur ses pas, elle s'arrêtera dans la journée à +l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Élysées. + +Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi qu'elle se +coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant +la journée entière et qu'elle sera toute à moi. Un livre à la main, elle +restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire +visite. + +Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je dois les écrire +pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; car, si précis que soit ce +langage façonné à notre usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité +de la traduction m'entraînerait facilement à des erreurs. + +Sur cette dépêche, j'arrange ma journée. + +Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les +Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je +reste là au milieu des badauds et des étrangers venus pour jouir du +Paris mondain qui défile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je +la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent. + +Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et +quelquefois elle me fait la grâce de descendre de voiture pour se +promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons +un sentier écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous +jouissons délicieusement de ce court moment. + +Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent à la +discrétion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je +suis le premier à représenter à Clotilde combien elles sont dangereuses. +Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou +du monde, et comment ne le sont-elles pas déjà? + +--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en +souriant. + +--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre. + +--Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je +devrais bientôt y retourner une troisième, puis une quatrième, puis +toujours, car je ne saurais pas résister à vos prières. C'est beaucoup +trop d'y avoir été une première. + +--Vous le regrettez? + +--Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que +nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le +reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli +m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour +l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas +augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous +n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir +de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les +chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai +une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. +Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette +allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je +n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout +fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages. +J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un +pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la +liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer. + +--Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus. + +--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien +ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus +mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en +fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de +vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être +tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez +d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si +je vous aimerai. + +--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime +aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et +non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus +que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois. + +--Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller +la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie. +L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous? + +--L'incertitude m'épouvante. + +--Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas +disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même +à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, +n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir, +ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à +notre réunion. + +--A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le +tête-à-tête.... + +--Et que voulez-vous que je fasse? + +--Si vous vouliez. + +--Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne revenons pas sur +un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux. + +Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient nos +rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se produisaient presque +chaque jour et même plusieurs fois par jour. + +Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, il était certain +qu'elle ferait la quatrième: aux expositions de peinture, aux sermons de +charité, aux courses, aux premières représentations. + +J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher les occasions +d'être ensemble; par malheur, si bien disposé que je fusse à croire +tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette +illusion. + +En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à son goût pour le +plaisir, un peu aussi au désir de me rencontrer, mais surtout elle se +conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce +n'est pas pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est pour +le monde; de même que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et +qu'il tâche d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout +ce qui peut augmenter sa notoriété et, en fin de compte, servir ses +affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à de certains +dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on écrive sur sa +tombe: «Il fut bon père et bon époux.» S'il a jamais eu le sens de la +famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de +jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font +le bonheur du commun des mortels. + +Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, nous avons là +aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre. + +Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, je peux +m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois +rester éloigné d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses +cheveux de la main droite, je dois aussitôt la quitter. + +C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus +exaspérante peut-être. Dans sa position, jeune, charmante, mariée à un +vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberté à sa +femme, elle doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous +les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et même beaucoup +d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés par sa séduction, n'auraient +jamais salué M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme +se font les flatteurs du mari. + +C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis obligé de la +quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle, +j'enrage dans le coin où je me suis retiré; elle porte la main droite à +ses cheveux, je me lève, je la salue et je pars. + +Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans le coeur, furieux +contre elle, qui sourit à ces hommages, furieux contre ce mari qui les +supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, +intelligents ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs. + +Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes +yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de +sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui +parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; +puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la +lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son +souvenir ou son caprice? + +Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le +vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa +pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une +inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini. + +Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me +coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au +travail. + + + +LII + +Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens +raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes +point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que +vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au +coeur, aimez-en une autre. + +Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est +celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables +aux miennes. + +--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre +dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux. +C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la +dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu +de poigne. + +Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre: +on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle +solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la +sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot. + +C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher +mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef, +j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer +le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et +je n'allais pas jusqu'au bout. + +Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien +que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades +pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui +se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme. + +Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner +sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage. + +--Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme +a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi.... + +--Ni chez moi. + +--Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe +à son arrivée et à son départ. + +--C'était peut-être la grand'mère de notre ami. + +--Ou sa soeur. + +--Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère +sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental, +oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant +plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la +vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler. + +Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas +plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on +m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au +travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon +dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements +discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler. + +--Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit +a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes: +il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. +Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir. + +Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard, +c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour +faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent +cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes +dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes. + +Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une +autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes +camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de +leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, +Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus +de sympathie. + +--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos +camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous +ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera +peut-être pas inutile. + +Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris. + +--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que +je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret. +Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma +proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup +trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous +vous distrairons. + +Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais +naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris, +et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai +plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement. + +Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux +auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies +immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas +des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre. + +Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette +jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse, +dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa +personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de +l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près +d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas +l'esprit qui commande en maître. + +Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur +le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive +caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses +lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à +m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement. + +Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver +seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur +ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me +regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle +me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre +femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se +prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une +caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences, +la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés +frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant +magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer +calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que +Clotilde est un ange. + +Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le +démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire +ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, +comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie. + +Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un +incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au +contraire fit son bonheur. + +L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à +Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent +à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que +Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les +femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris. +Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à +Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres. + +N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une +maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il +avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois, +dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays. + +Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment +vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre +mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois, +c'était impossible! + +Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner +tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où +certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur. + +Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je +vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle +était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui +me frappa. + +--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes +libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste +pour Londres. Je devais vous en prévenir; _j'aurai_ oublié. Nous +avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, +commande. + +--D'abord je veux ton bras. + +Elle se serra contre moi. + +--Comme cela? + +--Tes yeux. + +Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement. + +--Comme cela? + +--Maintenant, allons droit devant nous. + +--J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois. + +Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette +promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre, +parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns +ou des jaloux,--un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était +radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise +dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des +fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis! + +Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas +perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena +à la maison. + +--Et dîner! dit-elle. Comme je _devais_ être seule, je n'ai pas pu +ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un +dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de +mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi. + +Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger +jusque dans le jardin. + +--Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous +asseyant. + +Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer +ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances +pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne +fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son +mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui +reprochent la tromperie aux femmes! + +La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à +mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit. + +--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle. + +--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez. + +--Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et +voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous? + +A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me +conduire à la station d'Ermont. Je partis. + +Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins +rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que +j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. +Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin +par une porte-fenêtre. + +Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture +de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était +admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et +des héliotropes. + +Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je +sortis de la charmille où je m'étais tenu caché. + +--C'est vous, Pierre? dit-elle. + +D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de +l'autre main, j'éteignais la lampe. + +Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de +m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut +dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue; +mais comme toujours, elle triompha. + +Je fis quelques pas pour m'éloigner. + +--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars; +eh bien! reste. + +Et elle se jeta dans mes bras. + + + +LIII + +Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui +la porte, et longtemps encore sans doute il m'eût entraîné dans son +courant, si tout à coup je ne m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé +de revenir en arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin +parcouru. + +Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre de Crimée pour +réhabiliter l'armée et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de +Décembre, avait entrepris la guerre d'Italie. + +Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment où +l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon +pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagné son +cortège et j'avais vu l'enthousiasme de la foule. + +Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice près de lui, il +avait été acclamé sur tout son passage. En petite tenue de général de +division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a +recueilli plus d'applaudissements. Les maisons étaient pavoisées de +drapeaux français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient +unis dans une même pensée d'espérance et de confiance: l'armée de la +France allait affranchir un peuple. + +La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant +les journées de Décembre mornes et ensanglantées, étaient encombrées +d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon, +des fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts +celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait mitrailler. + +Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui se les rappelait en +cette belle soirée de mai, si ce n'est Napoléon lui-même peut-être, et +aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient été écrasés par le +coup d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays? + +J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant intérêt, +non-seulement comme un Français qui pense à sa patrie, mais encore +comme un soldat qui est de coeur avec son ancien régiment: les sabres +brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi, +dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais le crayon. + +J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les +bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des +moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'échappa des mains +et je restai pendant de longues heures plongé dans des réflexions +douloureuses. + +Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à l'armée, ou moi +qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la liberté d'une nation, ils +étaient à la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant +même pas où était le bien et où était le mal. La France avait absous +l'homme du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son +indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur +rancune ne se trompaient-ils pas? + +La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes qui, pendant deux +mois, m'avaient oppressé, et me rendre moins amers mes regrets de +n'avoir point pris part à cette campagne. Cette guerre, qui m'avait +paru entreprise pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une +nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient déjà été +poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fût propre, l'Empire +avait été obligé d'agir; et il s'était laissé embarquer sur le principe +des nationalités sans trop savoir où cela le conduirait. + +Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de +mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un +principe qu'il était incapable de comprendre et d'appliquer. Puis, +lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était +subitement arrêté sans souci de ses engagements ou de son principe. Il +avait gagné deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la +Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger à aller plus +loin, mieux valait revenir en arrière. Il n'y a que les idées qui nous +entraînent aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne faire que +le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte dans cette guerre, +l'intérêt dynastique la réalité. + +Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale des troupes dans +Paris, car, si désillusionné que je fusse par cette paix malheureuse, je +n'en étais pas moins fier de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait +fait cette politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé +à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique. + +Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais aimé à +assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, mais celle qui +est maîtresse de ma vie et de ma volonté en disposa autrement. + +--Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, me dit-elle. + +--Sans doute. + +--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur +les boulevards. + +--N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes du monde +officiel? + +--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenêtre +sur le boulevard, à un premier étage, et j'ai pensé qu'il vous serait +agréable de m'accompagner. + +Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement +l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitué à me voir presque +partout à ses côtés, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en +pense, car on n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en +étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le défilé des troupes, +nous allâmes occuper le balcon que Clotilde avait retenu. + +D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en scène. +Cependant, quand je vis s'avancer les blessés traînant la jambe, le +bras en écharpe, la tête bandée, j'oubliai les mâts vénitiens, les +oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me +montèrent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains. + +Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais naturellement +trouvé en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades, +mes amis. J'en vis un grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs +de jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête ou dans les +rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus généraux ou colonels +et j'étais heureux de leurs succès; les autres étaient restés dans des +grades inférieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou +de cet oubli. + +Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés par les +balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne +en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de +la foule, les régiments se succédaient régulièrement, les uns en grand +uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant +dans leurs tuniques trouées et leurs képis poussiéreux les traces +glorieuses de la fatigue et de la bataille. + +Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des éclairs des +sabres, au loin, j'avais vu paraître un régiment dont l'uniforme m'était +bien connu,--le mien. + +Clotilde posa sa main sur mon bras. + +--Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur? +C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés. + +Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour; +d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient. + +Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après +les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils? +qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il +pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est +même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur +régiment de l'armée. + +Ils passent, ils sont passés. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez +leur colonel. + +Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du +tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai +m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé +maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé, +j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée. +L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache +à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut +pas l'arracher. + +Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme +je le devais, je m'en allai à Vincennes. + +Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace +dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle. + +Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec +indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur +campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire +fête. + +Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais +arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au +nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche +s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses +lèvres, et, portant la main à son képi: + +--Holà, c'est le _gabidaine_. + +Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais quitté le régiment! +Que de questions! Que de récits! + +La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne partie de la +nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer à Paris, et je couchai sous la +tente roulé dans une pelisse qu'on me prêta. + +En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête pleine de récits et +de souvenirs, le coeur ému, je rêvai que j'étais soldat et que je devais +dormir d'un sommeil léger pour être prêt à partir le lendemain matin en +expédition. + +Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher +en plein air; mais mon rêve se continua. + +Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient partir, +pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas +redevenir soldat? + +C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité de +l'esprit, la vie que j'aimais. + +Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de +plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais été hier, son amant, rien de +plus. + +J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. Mais depuis, dans +combien de luttes cette conscience, fière autrefois, lâche maintenant, +avait-elle succombé, entraînée par les faiblesses de la passion! + +Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque +fois, j'avais voulu résister et toujours j'avais succombé. + +Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que chaque jour _elle_ +m'avait répété. + +Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je n'étais plus +«Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement «l'amant de madame de +Solignac.» + +Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la rêverie; je +quittai mes amis pour rentrer à Paris. + +J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours. + + + +LIV + +Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le +signal qui me disait que je devais l'aller voir immédiatement. Puis, au +lieu de se promener quelques instants, comme à l'ordinaire, elle rentra +vivement dans la maison. + +Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation que je ne lui +avais jamais vue. + +Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé? + +Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et notre soirée +s'était passée comme de coutume, sans que rien fit prévoir qu'il devait +arriver quelque chose d'extraordinaire. + +Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit. + +Quoi? + +Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions d'un rien; +l'habitude nous a rendus indifférents au danger. D'ailleurs, quel danger +pouvait nous menacer? D'où pouvait-il venir, de qui? + +Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez +Clotilde. + +L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, où chaque chose +comme chaque personne était strictement à sa place, me parut bouleversé. +Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge +m'annonçant, personne n'avait répondu. + +Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-même qui parut +dans le salon où j'étais entré. + +--Que se passe-t-il donc? + +--M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un état très-grave. + +--Hier soir? + +--Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir que M. de +Solignac était dans une voiture de place à moitié évanoui. Je l'ai fait +porter dans sa chambre et j'ai envoyé chercher le docteur Horton. + +Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas celui que je +craignais, si véritablement je le craignais. + +--Qu'a dit Horton? + +--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était fort grave. +Cependant M. de Solignac a bientôt repris sa pleine connaissance. Ce +matin, M. Horton, qui vient de partir, a été plus précis. M. de Solignac +avait été frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait amené son +évanouissement. + +--Est-ce une attaque d'apoplexie? + +--Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde cette congestion +comme une menace sérieuse.... + +Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle +n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses paupières baissées et je ne +pus pas deviner sa pensée. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la +patience d'attendre. + +--Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse. + +--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste +pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son état et du +danger qui le menace; une émotion vive peut le tuer. + +--Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, il me semble, faire ce +calme autour de lui. + +--Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble peut venir du +dehors. + +--Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte. + +--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que +l'empereur vienne dire adieu à ses amis mourants. Je ne pourrai pas +fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se +présente. + +--Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de M. de Solignac, et +il ne viendra pas hâter sa mort par une visite imprudente. Il me semble, +d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on +n'aime à les recevoir. + +--J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue par un danger +qui surgit d'un autre côté. Vous savez que M. de Solignac a entre +les mains des papiers importants qui intéressent un grand nombre de +personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir, +on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-même qui +vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je +ne pourrai pas repousser. + +--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire? + +--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est +malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se +rassurera. Déjà, depuis ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de +ceux qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de sa santé. Il +m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement le nom des personnes +qui se présenteraient. + +--Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, par suite de vos +précautions, on ne se présentera pas? + +--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-même, +car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie +de M. de Solignac, alors que lui-même croira que tout le monde en est +informé. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai +peut-être à le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir +qu'il est indisposé. + +--Mais si le secret est bien gardé par vous et vos gens, des +indiscrétions peuvent être commises par les personnes chez lesquelles il +a été frappé. Où a-t-il eu cette congestion? + +--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas +dans quelle maison et je ne peux pas le demander à M. de Solignac. Enfin +je vais faire tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette +maladie et je vous prie de n'en parler à personne. + +--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face. + +--Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les +conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez +que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos +mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément, +parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou +d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins +six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera +plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.» +Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. +Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner +des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt. + +Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes. + +Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever +ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux +sur les miens, je lui dis ce seul mot: + +--Clotilde! + +Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les +miennes, elle sortit du salon sans se retourner. + +J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui +flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits +matériels de la réalité. + +M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur +ma vie? + +Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la +preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce +qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait +voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans +s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son +calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on +croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la +spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les +mains. + +Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de +Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui +on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les +aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, +mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait +toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres +restaient les mains vides. + +Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde? + +J'étais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant +la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le +bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve. + +--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il? + +--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va +bien. + +--Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier? + +--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque. + +--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est +que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les +deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une +attaque hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance jamais +que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette attaque; si vous ne la +connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si +profit il peut y avoir pour vous. + +--Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de +Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, voilà tout. + +--Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de Solignac n'est +rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a été causée hier +soir, à onze heures, par un accès de colère. Vous voyez que je précise. + +--En effet, et je commence à croire que vous êtes bien informé. + +--Comment vous commencez? mais vous êtes donc le doute incarné. Eh bien, +je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas? + +--J'en ai entendu parler. + +--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup, +tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une nièce, +mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît +M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en même temps +elle connaît un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte +du bon et du mauvais principe s'est précisée hier à l'occasion d'une +lettre de cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de M. de +Solignac. En se voyant trompé pour un pâle voyou, car Polyte n'est, +hélas! qu'un pâle voyou, M. de Solignac a eu un accès de colère +terrible, et il a été frappé d'une congestion chez Zulma, rue +Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse +en désespoir de cause à sa tante. On emballe M. de Solignac dans un +fiacre, car un illustre sénateur, un célèbre financier ne peut pas +mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de +Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un voleur. + +J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans répondre. + +--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe +sans cesse d'une Zulma à une autre, et qu'il lui faut absolument des +pommes vertes. + +Mon parti était pris. + +--Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de +cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on +a intérêt à la cacher. Je peux même vous dire que cet intérêt est +considérable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle +Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles ne parlent pas de +l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, même de sa +vie. + +Treyve leva les bras au ciel. + +--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à Adrien Sebert; il +va l'arranger pour la mettre dans son journal. + +--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert? + +--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire était drôle, +je la lui ai contée; elle sera ce soir dans son journal. + +--Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert? + +--Il m'a quitté pour aller à son journal. + +--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous, +courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas +dire un mot de ce qui s'est passé hier. + +--Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, je vous promets de +faire le possible et même l'impossible. + +--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est +en vie; le jour de sa mort on pourra parler. + +--Et s'il ne meurt pas? + + + +LV + +S'il ne meurt pas. + +Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux du _Courrier de +Paris_. + +S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été depuis +plusieurs années. + +S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de +toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai dû m'imposer depuis +que je suis son ami. + +Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis +«l'ami de la maison», aussi bien celui du mari que celui de la femme; et +le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins +avec M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes les +accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse à ses côtés, en +apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus +grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos +noms mêlés dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être, +comment le monde eût-il pu supposer que les apparences étaient +mensongères et qu'en réalité, au fond du coeur, je n'avais pour cet +homme que de la haine et du mépris? + +Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! plus +d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; Clotilde libre et moi +plus libre qu'elle. + +Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien souvent j'avais +pensé à cette mort. Plus d'une fois je m'étais écrié: «Je n'en serai +donc jamais délivré!» Mais il était si solidement bâti, si vigoureux, si +résistant, que cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain +brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. Maintenant il +était mourant. + +Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour que je le fusse, +je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire. + +J'étais arrivé devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arrêtai +pour réfléchir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur +le trottoir ne me permettaient pas d'être maître de ma pensée. Ou +plutôt le trouble qui s'était fait en moi ne me permettait pas de +peser froidement les idées qui s'agitaient confusément dans mon âme. +J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures quand, en +réalité, c'était un bouleversement intérieur qui m'empêchait de me +recueillir. + +J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me coudoyait, on +me poussait; je me heurtais à des groupes que je ne voyais pas. + +Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et ma raison; +j'avais besoin de me recueillir. + +L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent machinalement +me dit qu'il était midi dix minutes; les journaux ne se publient +qu'après la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux +Tuileries. + +Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau qu'une idée à peine +formée était effacée par une nouvelle, il me fallait le calme pour +descendre en moi, et avant de prendre une résolution savoir nettement ce +que j'allais faire. + +Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les +promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne +sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie. + +Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne +voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées +tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies +par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux. + +Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort +pour l'empêcher de frapper son dernier coup. + +Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir +quelle conduite elle devait m'inspirer. + +Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison +chancelante. + +Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans +les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi, +à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas +moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi +qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion +mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était +venue et que la Providence voulait qu'il mourût. + +De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui? +Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami? + +Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle +que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais +depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait +enfin pitié de mes souffrances. + +Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre +le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi? +Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre. + +Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait +appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état +désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en +mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent. + +Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, et j'ai eu même +la générosité de demander à celui qui pouvait répandre cette nouvelle de +la cacher. + +C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite cette nouvelle, +si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont intérêt à la connaître, et +par eux si elle pénètre jusqu'à M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne +sera pas ma faute. + +Dieu l'aura voulu. + +Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce qui était +bien différent. + +Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui m'avait si +profondément troublé. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus, +puisque je n'irais pas au journal. Je me mis à regarder des pigeons qui +roucoulaient dans les branches. + +Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient en liberté. Au +loin on entendait le murmure de la ville. + +--Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit +guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme +elles doivent aller. + +Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait ou s'il +mourrait. A son âge une congestion devait être mortelle. La mort était +donc la probabilité. Clotilde serait veuve. Enfin! + +Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait dû me +transporter; au contraire. + +Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus troublé peut-être +qu'au moment où je discutais ma résolution; et, cependant, cette +résolution était prise, maintenant, elle avait été raisonnée, pesée. +D'où venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience? + +--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te +souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empêcher cette mort +et que tu as tenu tes mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé +a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu +embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un +fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant cette +nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu +le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle. +Tu appelles cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le +droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne tendras-tu pas la +main à l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu? +Cet homme est ton ennemi. Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton +crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; tu seras +libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'écrasera-t-il +pas? + +J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensée se fut +précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, et, quittant aussitôt les +Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_. + +Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop tard? + +Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti après avoir +corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu cela. Je demandai où +je pourrais le trouver. On me répondit: à cinq heures au café du +Vaudeville. + +--Et à quelle heure paraît le journal? + +--A trois heures et demie. + +Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir le rédacteur qu'à +cinq heures et si le journal paraissait à trois heures et demie, il +m'était donc impossible d'empêcher la nouvelle de paraître. + +--Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon de bureau, vous +pouvez voir le secrétaire de la rédaction. + +Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secrétaire et +lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais à sa complaisance pour +qu'il ne publiât point la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M. +de Solignac. + +--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour +me regarder. + +--Très-vrai. + +--Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je ne peux pas ne pas +le publier. + +--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou +si quelqu'un lui parle de votre article. + +--Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé dans une +forme inquiétante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer +le fait lui-même. M. de Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident. + +--Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours on se sent +malade et l'on ne s'inquiète que quand on est averti par ses amis. + +--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite +que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux +que personne, puisque vous êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez +quelle position il occupe. + +--Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; ce n'est pas +parce que M. de Solignac est malade, que l'État est en danger ou que la +Bourse va baisser. + +--La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires dont M. +de Solignac est le fondateur? C'est là ce qui donne une véritable +importance à cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien +des gens, car il est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il +les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où il ne +sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac, +il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal +pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre +au public tout ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac +l'intéresse, je la lui annonce. + +J'insistai; il ne se laissa point toucher. + +--Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en manière +de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous +lui expliquerez votre demande, et s'il consent à supprimer la nouvelle, +ce sera bien. + +--Et s'il ne rentre pas? + +--Je la publierai. + +J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop tard? + +--Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé votre rédacteur +en chef ici? demandai-je. + +--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui. + +Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. Le rédacteur +en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnèrent, puis le quart, puis la +demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraîtrait. + +--On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé d'un chapeau de +papier. + +--C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le secrétaire de la +rédaction. + +Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible. + +A ce moment, la porte s'ouvrit. + +--Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua à +celui-ci ce que je demandais. + +--Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le +rédacteur en chef. + +--Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher. + +--Eh bien! qu'on la supprime. + +Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne grâce. + +--Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, me dit le +secrétaire de la rédaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre +dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à +cinq heures. + +J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et une fois encore je +crus que malgré mes efforts la nouvelle serait publiée; mais enfin il +arriva; on me le désigna et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout +d'abord il me refusa, j'insistai, il céda. + +Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac +était mort à cinq heures. + +Cette fois je respirai pleinement. + + + +LVI + +M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la première à me +parler de l'avenir. + +Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle était riche et +j'étais pauvre. + +Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, car les +affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées ou plus justement +fort compliquées; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût, +promettait encore un magnifique reliquat. + +En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait diminuée dans +des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la +comparant à ce que je pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se +réduit à rien. + +Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si +j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit que, pour ce moment, il me +fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir à +Clotilde. + +Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi à volonté, et par +cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de +bonne foi naïve qui se disent en se levant que décidément le moment est +arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir +sans avoir pu réaliser cette idée judicieuse. Comment aurais-je fait +fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné +le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce +sont ceux qui joignent au talent un travail régulier, et ce n'est pas +là mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler +régulièrement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir. + +La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec emportement, +avec feu, ç'a été d'aimer. + +Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En ce temps de +calme, de bourgeoisie et d'effacement, où l'amour ne semble plus être +qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son +intérêt, j'ai aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire +d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, volonté, +conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un désir, elle, toujours +elle. + +Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, n'a pas été le +Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les élections de Paris, mais +simplement de savoir le lundi si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi +si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été +d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le satellite d'un +astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, ne m'en permettant pas +d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-même. + +Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre ainsi on ne fait +pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour moi. + +Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment +où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de +Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de +grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite +formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il +suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût +impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter +autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je +n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon +intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde. + +Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en +mariage une femme riche. + +Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore +pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant +si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est +réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord +paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur. + +Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que +Clotilde me parlât de ce mariage. + +Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta +femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une +signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle +m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances. + +Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais +bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser. + +Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de +Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait +le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions +un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande, +qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse +demeurer chez elle. + +Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je +la connaissais peu! + +--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M. +de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question +délicate. + +--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et +je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant +d'empressement à venir au-devant de mes désirs. + +Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne +pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas +devant cet étonnement et je continuai: + +--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je +veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous; +c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le +rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche +est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à +toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout +le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par +vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront +sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la +joie. + +Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta: + +--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous +avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M. +Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter. + +--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir, +dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté, +humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance. + +--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant +les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac. + +--Vraiment? + +--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une +femme est affranchie par l'usage. + +--L'usage est admirable. + +--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable; +il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous +demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez, +nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous +étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher +pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une +explication que le monde ne pardonnerait pas. + +Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, ou plutôt la +surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce +que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allées trop vite et trop +loin. + +Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes un genre de vie +qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut +pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant +son expression; ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait de +s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent m'était une trop +cruelle leçon. + +Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta qui exaspéra +encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se trouva enceinte. + +De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de son désir d'être ma +femme, de même elle m'avait parlé souvent aussi de son désir d'avoir un +enfant. «Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, +qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il semblait donc +que, ce souhait réalisé, elle devrait en être heureuse. + +Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin qu'elle m'annonça +cette nouvelle. + +Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'étais +malheureusement plus au temps où je m'abandonnais à mon premier +mouvement. Avant de répondre par un mot ou par un regard de bonheur, +j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix +m'avait déjà indiqué. + +Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à cette situation, le +mariage. Mais telles étaient les conditions dans lesquelles nous nous +trouvions placés que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car +aussitôt l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer +un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonté. + +Je ne répondis pas. + +--Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant. + +--Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me +donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que +puis-je vous répondre? C'est à vous de parler. Que voulez-vous pour +nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi? + +Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse: + +--J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment +une résolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi réfléchir, +nous en reparlerons. + +Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre ce que serait cette +résolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage +suivant de si près la mort de M. de Solignac était un aveu brutal. On +cacherait la grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger. + +Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que nous allâmes +nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, où, sous un faux nom, nous +occupâmes une villa de _Brigstoche Terrace_. + +J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que les sept mois que +nous passâmes là auraient assurément été les plus beaux de ma vie. Nous +étions libres, nous étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme +n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le monde, en effet, +nous étions mari et femme, excepté pour nous, hélas! + +Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette île charmante où +chaque jour nous faisions de délicieuses promenades, et où les jours +de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre +terrasse s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent et +les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans +cesse dans cette baie. + +Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de Wight pour Londres, +obéissant en cela à une nouvelle exigence de Clotilde. + +--Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon désir, me dit-elle, +et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si +généreusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il +faut que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait trop +facile de la découvrir. Allons à Londres. + +Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une fille que j'appelai +Valentine, du nom de ma mère. + +--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme, +n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les +promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour +sans rien compromettre. + +Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille +chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de +l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite +ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien +me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en +attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître. + + + +LVII + +La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions, +les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à +l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari. + +Pourquoi? + +Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa +résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue +d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne +pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves +certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était +maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre +liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un +pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien +m'aimer, elle ne voulait pas plus. + +Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait +chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut +s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus +était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme +qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle +entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le +supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche +pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la +dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire +qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps +où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait +eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait +son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale, +contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et +d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres +femmes qui aient agi de cette manière. + +Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir +Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier +témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me +donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans +notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant +qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu +qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, +s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je +voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de +l'intérieur et du foyer. + +Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il +fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et +le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait +pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et +aussi pour nous. + +Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de +Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom +ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas. + +Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au +lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions +et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir +reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai +à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me +sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait +là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin +de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se +présenteraient. + +Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde, +quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si +douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer. + +Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil +et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être +utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade +Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je +n'avais pas pu accepter. + +Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il +avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait +avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je +désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être +d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je +savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable +aux États-Unis. + +Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez +souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait +«la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il +voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.» + +Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt +qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A +neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des +Champs-Élysées. + +Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions +de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac +et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des +affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la +main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs +que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me +faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon +nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général. + +En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois +enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un +lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis. + +--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas +déranger M. Number one. + +Et comme je le regardais: + +--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous +le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss +Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss +Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de +mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je +sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le +dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une +femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille, +elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un +mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, +la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure +qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage? + +--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée +américaine avec mon grade de capitaine? + +--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant? + +--Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une +position, et je viens vous prier de m'y aider. + +--Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la +France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est +tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous +a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes +exclamations. + +--Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui +ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même. + +--Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre +du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou +celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme +sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti, +et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil, +je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre. + +--Et pourquoi? + +--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance +celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce +moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A +quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui +triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour +être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois +bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique. + +--J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que +je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en +Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en +ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la +position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat. + +--Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une +bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que +vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux? +comme les hommes changent! + +--Hélas! + +--Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous +les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que +j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce +moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique. +Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations +à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne +s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses +en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable, +c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui +est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement. +En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement +mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera +30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen +quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un +tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que, +coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout? + +--Jusqu'à faire la guerre? + +--Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous +proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des +convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des +créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent +et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une +richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une +immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au +Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous +y aller à ma place? + +--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines. + +--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui +j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne +tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et +que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part, +bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous +donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la +partie technique de l'affaire. + +--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez. + +--La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune? +prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre. +Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter +à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter +par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre +d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup +plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les +yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de +Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races +latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon +projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse +rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs +siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 +millions de notre ami. + +Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume +dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui +rapporter une réponse définitive. + + + +LVIII + +Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences, +que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées +depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais +plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté +à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé +de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me +répète, je réclame ton indulgence. + +Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que +je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais +plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte! + +Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était +au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En +prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à +conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que +dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une +fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en +quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon +retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus +de raisons pour se défendre et attendre. + +On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand +on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait +dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas +quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que +pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous +aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui +l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant. + +Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du +coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais +ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que +de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une +pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je +cherchais des raisons pour ne pas la repousser. + +Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir +chez Clotilde, j'étais encore irrésolu. + +Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans +mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander +quel sujet me préoccupait. + +--On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique. + +--Au Mexique, vous? + +--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable. + +--Vous avez souci de la fortune maintenant. + +--J'ai souci de vous et de Valentine. + +--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une +fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez +ne pas l'entreprendre. + +--Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes +les pensées qui ont traversé mon esprit inquiet? + +--Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir cachées. + +--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore réalisé le rêve que +nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas +encore décidé notre mariage, c'est que vous aviez été, c'est que +vous étiez arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de ma +position. + +--De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la vôtre. + +--Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, j'étais général +ou bien si j'avais une certaine situation financière, ces raisons +perdraient singulièrement de leur force. + +--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse en différant notre +mariage? + +--A la peur de certaines interprétations. Pour vous mettre à l'abri des +interprétations et pouvoir dès lors faire valoir hardiment mes droits, +j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis allé demander à Poirier +les moyens d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. Au lieu +de m'aider à prendre du service aux États Unis, Poirier m'a proposé de +m'associer à une grande entreprise pour une exploitation des mines +au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la +dirigeront. + +--Vous seriez forcé de rester au Mexique. + +--Si cette condition m'avait été posée, vous ne me verriez pas hésitant; +j'aurais refusé tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que +là où vous êtes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois. + +--Et vous hésitez? + +--J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire +où se trouvent certains associés. + +Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier. + +--Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après m'avoir attentivement +écouté; à mon tour je veux être franche aussi. Que vous alliez prendre +du service dans l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord, +pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les +conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre +affaire réussit, il me sera agréable de recevoir de vous une fortune. Si +elle ne réussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains +bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage +que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne le désire +moi-même. + +Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir +qu'un résultat: me décider à accepter les propositions de Poirier. Les +unes après les autres, Clotilde combattit mes hésitations. Raison, +raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire, +elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience troublée. +Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour +pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma misérable résistance était +celle de la femme entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et +«oui» du coeur. + +--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que +sont les doutes qui nous torturent dans la séparation. Au Mexique, loin +de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux +s'inquiétera peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront. +Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui +te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'à ton +retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me +retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis +que nous nous sommes vus pour la première fois. + +--Ma femme? + +--Oui, ta femme. + +Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer mon +acceptation. + +--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec +un sourire railleur, j'étais certain d'avance de la réponse que vous me +feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude +le temps de la réflexion et du conseil. + +Il dit ce dernier mot en le soulignant. + +--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger votre +départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis occupé de l'ingénieur que +je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous +dire que vous serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous +qu'il aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets ma +confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous, +naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez +utiles. Cependant, je dois vous prévenir qu'il serait bon que votre +correspondance avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans +lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel +vous pourriez vous en tenir aux généralités. + +Et comme je faisais un mouvement de surprise: + +--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'altérer la vérité et +de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense +pas à cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition +de ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la chimère. +Si vos lettres qui seront lues par lui étaient trop nettes et trop +affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent +dans un certain vague en côtoyant l'irréalisable et l'impossible; si, en +même temps, elles sont bourrées de considérations profondes sur le rôle +des races latines dans l'humanité, elles produiront un effet utile. Je +vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le négliger. + +Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me conduire +jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous à mon ingénieur pour nous +embarquer. + +Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander à +madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde et moi, pour l'île de Wight; +et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer +trois journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont +assurément les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse à la veille +d'une séparation qui serait longue peut-être, je ne pensais qu'aux joies +de l'heure présente et au bonheur du retour. + +Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère qui sympathisât avec +le mien; nous fûmes bien vite amis et il voulut bien employer le temps +de la traversée à faire mon éducation minière: quand nous débarquâmes, +je savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les +amygdaloïdes. + +Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les États de +Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point été surfaite +pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette +production annuelle était de 10 millions de piastres, et le bénéfice net +à 25 pour 100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions de +francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions, on voit quelle +source de fortune elles pouvaient être dans des mains habiles. C'était à +donner le vertige. + +Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres +précieuses, il en était tout autrement. Des recherches nous firent +trouver, il est vrai, des diamants au grand étonnement de mon ingénieur, +qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de +cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez +heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent que nous avions +failli être victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient +été _salés_, c'est-à-dire qu'on y avait semé des diamants provenant de +l'Afrique méridionale, et cette opération du _salage_ avait été importée +de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient +aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les +_claims_ de pépites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés +par ces pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail. + +Nous étions tout à la joie de cette découverte et en plein dans +l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fûmes rappelés à +Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition française. Il fallait arrêter +notre entreprise au moment où elle allait réussir. + +Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz je trouvai une +lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour être à même de +reprendre notre affaire au moment où un arrangement surviendrait entre +le Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre nos intérêts, +Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme «attaché +militaire» par le général Prim. + +Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major français? autant +demander comment le bras suit la main qui a été prise dans un engrenage, +et comment le corps tout entier passe où a passé la main. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller +une affaire, je suis de pas en pas arrivé à rentrer dans l'armée. + +Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans, +pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tête basse. + + + +LIX + +Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre un service +actif. + +Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les négociations ne +pouvait pas me convenir; j'avais vu de près les intrigues des premiers +mois de l'occupation et un tel spectacle n'était pas fait pour +m'encourager. + +Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y +trouverait difficilement l'équivalent de ce qui s'est passé au Mexique +depuis le débarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment où notre +petit corps d'armée s'est mis en mouvement. + +Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi; Prim, arrivé au +Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tâchait d'arranger les +choses de manière à se préparer un trône; les Français, au contraire, +ou au moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient de +rendre tout arrangement impossible de manière à ce que la guerre fût +inévitable. + +Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé à donner toute +satisfaction aux alliés et à mettre fin par là à l'expédition, +l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plénipotentiaires français +exigèrent que le gouvernement mexicain exécutât pleinement le contrat +passé avec le banquier Jecker. + +Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier est l'associé, +et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet associé 30 pour 100 sur le +montant des créances qu'il réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais +pas, c'est que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève au +chiffre de 60 millions de francs, ne représente en réalité qu'une somme +de 3 millions due véritablement au banquier Jecker. C'est donc pour +faire valoir les réclamations de ce banquier ou plutôt celles de son +puissant associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu +par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner quelques millions +à M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a été repoussé +par les plénipotentiaires français. Et comme conséquence de ce fait, +c'est pour des intérêts aussi respectables que la France s'est lancée +dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup plus loin qu'on ne +pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra +facilement avec quelques régiments se trompent étrangement. + +Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles qui tiennent +des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se préparer à leurs +rôles, quand on a entendu leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir +au plus vite de cette caverne où l'on étouffe. + +Aussi, quand on commença à parler de marcher en avant, ce fut avec +une joie de sous-lieutenant qui arrive à son régiment la veille d'une +bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle. + +J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais plus de lettres, plus +de rapports à écrire; je redevenais soldat. + +Sans doute cette déclaration des hostilités retardait mon retour en +France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succès de notre +entreprise financière, mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que +je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expédition; +comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je +courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne +savais pas trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher, mais je +devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entraîner. Ce n'est pas +impunément qu'on a été soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur +de la poudre. + +Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander pourquoi j'avais donné +ma démission. J'avais alors été peut-être un peu jeune. Sans cette +démission j'aurais fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me +trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement +définie, au lieu de me traîner à la suite de l'armée, sans trop bien +savoir moi-même ce que je suis, moitié homme d'affaires, moitié soldat. + +Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure qui m'a déjà coûté +cher et qui me coûtera plus cher encore dans l'avenir probablement. +Voici comment. + +Quand j'appris que le général Lorencez pensait à marcher en avant pour +pousser sans doute jusqu'à Mexico, je fus véritablement désolé de +n'avoir rien à faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus +me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour éclairer la +route. Les hostilités n'étaient point encore commencées; avant de +s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il +fallait savoir quel était ce pays et voir quelles troupes on aurait à +combattre si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta +ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je devais être de +retour, les hostilités ne devant pas commencer avant cette date. + +Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais déjà parcouru deux +fois la route de Vera-Cruz à Mexico, mais en simple curieux, qui +n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus +sérieusement, en officier qui fait une reconnaissance. + +J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits +contradictoires que je recueillis çà et là me firent hâter ma marche. On +disait que les troupes françaises avaient quitté leurs cantonnements et +qu'elles se dirigeaient sur Puebla. + +Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait +été fixée n'était point arrivée, et ce que je savais de l'organisation +de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne +me permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi dans une aventure +qui pouvait offrir de sérieuses difficultés. + +Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je commençai à +être assez inquiet, et j'accélérai encore ma marche: les Mexicains +paraissaient décidés à la résistance, et, en raison du petit nombre +de nos troupes, en raison surtout des difficultés de terrain que nous +aurions à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver un +échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu. + +Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme +j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que +nos chevaux purent aller, c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà. + +Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car dans ce pays, qui +était menacé d'une guerre par les Français, on laissait les Français +circuler et aller à leurs affaires sans la moindre difficulté. Mais dans +ce hameau, où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être +autrement. + +Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla +qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des +allées et venues, des colloques à voix basse entre notre hôte et deux ou +trois chenapans à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants. + +Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis qu'il aurait à +coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme +moi fait ses remarques et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que +nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions, que dans +ce but il se proposait de coucher à l'écurie à côté de nos chevaux pour +veiller sur eux, car c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et +non à nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait nos +chevaux pour nous sauver. + +L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie et je +montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût servi un Mexicain +peureux qu'il m'eût fallu défendre en même temps que je me défendais +moi-même? + +Ma chambre était au premier étage de la maison et on y pénétrait par une +porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenêtre, elle donnait +sur une petite cour carrée, fermée de deux côtés par des murs et du +troisième par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me +montra rien de suspect dans cette cour. + +Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commençai par +visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je traînai le +lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me +coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis. + +Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué, plus je suis +disposé à m'éveiller facilement. + +Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque j'entendis un +léger bruit à ma porte. Je me redressai vivement. + +On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai +résista. + +--Qui est là? + +--_Por Dios_, ouvrez. + +Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre. Mais à la +clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six hommes rangés le long des murs, +ils étaient enveloppés de leur sarapé et armés de fusils. + +Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps de me jeter à terre; +deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler +au-dessus de la tête. + +C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir été +soldat et de s'être habitué à la musique des balles. Un bourgeois eût +perdu la tête. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement +ma situation. + +Attendre, on enfoncerait la porte. + +Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier. + +Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans +qui me fusilleraient à leur aise. + +Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon salut. + +Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et +les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurité, un paquet +pouvait être pris pour un homme. + +Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre, puis, soulevant +mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement une décharge +retentit. Ma ruse avait réussi; mes chenapans avaient cru que j'étais +dans mon manteau et ils m'avaient fusillé. + +Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter à mon tour. Je +pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche à +l'appui de la fenêtre, je me laissai tomber dans la cour. + +Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient +deux hommes sauter par la fenêtre, furent épouvantés de ce prodige. +Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux +coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de +la route et se sauvèrent. + +Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais échapper; +mais j'eus beau appeler, personne ne répondit. Dans l'obscurité, trouver +mon cheval et le seller était difficile. Je perdis du temps. + +Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus de leur +terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me +cassa la jambe. + +Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je reçus force coups; +puis, le matin, comme je n'étais pas mort, on me transporta à Puebla. Je +suis prisonnier à l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée. + +Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La +guerre est commencée. + +Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant les hauteurs de +Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital quelques-uns de nos soldats +blessés. + +On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers. + +Cette aventure est déplorable, et quand on pense que le drapeau de la +France a été ainsi engagé pour une misérable question d'argent, on a le +coeur serré. + + + +LX + +Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au +commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant +de temps pour guérir une jambe cassée; mais à ma blessure se joignit une +belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie +et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence; +j'ai été mort. + +Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma santé, grâce aussi +aux bons soins dont je fus entouré, je fus assez vite sur pied. + +On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français blessés à +l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me rendit la liberté, et +le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus, avec une joie qui ne se +décrit pas, les pantalons rouges de nos soldats. + +Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de +Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai. +Comment depuis cette époque ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après +mon accident, je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines +sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu aussitôt +que j'étais entré en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes +lettres ne lui étaient-elles pas parvenues? Était-elle malade? Que se +passait-il? + +Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point, répondre à ces +questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'était sauvé avait +rapporté qu'il m'avait vu sauter par la fenêtre et que j'avais été +frappé de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconté cette +histoire et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à +l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et c'était +seulement à celle qui datait des premiers jours de ma convalescence +qu'il répondait. + +Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde. Pourquoi ne +m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme +elle devait souffrir! + +Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberté +comme j'en avais manifesté l'espérance, je ferais bien de rester au +Mexique pour être à même de surveiller nos intérêts; et il insistait +vivement sur la nécessité de ne pas rentrer en France. + +Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions; l'angoisse que +me causait le silence de Clotilde m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital; +Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute +la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient que je +retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie +ou de mort pour moi. + +Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt pour Vera-Cruz où +je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire. + +Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement longs, mais +ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me rétablit tout +à fait; quand j'aperçus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je +n'avais jamais été malade et que j'avais vingt ans. + +En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au télégraphe et +j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France +et que je serais à Paris à neuf heures du soir. + +A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien qui perdait du +temps; les chefs de gare, les employés, les voyageurs étaient d'une +lenteur désespérante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf +heures précises cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde +n'aurait pas à attendre. + +Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à coup je m'arrêtai: +une femme s'avançait au-devant de moi. A la démarche, il me sembla que +c'était Clotilde; mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était +pas elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare. +Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais remis en marche. Nous +nous joignîmes. Elle s'arrêta et vivement elle me prit le bras. Elle, +c'était elle! + +Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute pour m'avertir +d'une terrible nouvelle que Clotilde était venue au-devant de moi. + +--Valentine? + +Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice. Elle +m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous partîmes. Elle était dans +mes bras. + +--Toi, disait-elle, c'est toi, enfin! + +La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres paroles entre nous. +Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas reçu mes lettres et +c'était par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un +soir. Quel coup! + +Et elle me serra dans une étreinte passionné. + +Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui avait appris en +même temps et ma vie et mon arrivée. + +Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions +me montra son visage pâle qui gardait les traces de cette longue +angoisse. + +Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment j'avais écrit +aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma lettre et m'avait répondu. Mais +elle n'avait pas vu Poirier depuis mon départ. + +--Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier m'avait +communiqué ta lettre! + +Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais, +depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification. + +La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant ma porte. + +--Chez moi? + +--Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne +chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras à ton concierge que +tu n'es pas un revenant. + +Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la rejoignis. + +Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous étions quittés. + +Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt. Malgré mon ivresse, +il m'avait déjà semblé remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose +qui n'était point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la +pressai de parler. + +Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle +suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne +parlait point. + +--Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais +la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas. + +Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la décider. + +--Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma +douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude affreuse, non pour moi, ma vie +était brisée, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille. +Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait +montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un +homme, depuis longtemps, avait demandé à m'épouser, un vieillard, je lui +ai dit la vérité. Il a consenti à accepter Valentine comme sa fille. +Pour qu'elle eût un père, j'ai cédé. + +--Mariée! + +Elle baissa la tête. + +--Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour la donner à un +autre. + +Un poignard était accroché à la muraille, devant moi. Je sautai dessus +et revins d'un bond sur Clotilde la main levée. Elle s'était rejetée en +arrière, et son visage bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient +la pitié. + +Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je jetai mon +poignard et revins vers elle. + +--C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès est vieux, il +n'a que quelques jours peut-être. Je serai à toi, Guillaume, je te jure +que je t'aime. + +Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets et la +traînai vers la porte. Elle se défendit, elle m'implora. Je ne lui +répondis qu'un mot, toujours le même. + +--Va-t'en, va-t'en. + +J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec moi. Elle voulut +se cramponner à mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre +dont je refermai la porte. + +Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement! Ma vie brisée, ma +dignité abaissée, ma fierté perdue, mon honneur flétri, dix années de +sacrifices et de honte pour en arriver là! + +Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié, sacrifié, trahi, +c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et +de mes lâchetés. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait +sonné pour moi. Mais, ma fille! + +Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures +du matin, j'étais à la gare Montparnasse. A neuf heures, j'étais à +Courtigis chez madame d'Arondel. + +Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était venue la +chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu +s'opposer au départ de l'enfant. Où était-elle? Personne ne le savait. + +Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez +madame la baronne Torladès. + +Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou. + +--Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où est-elle? Je +veux la voir, je la veux. + +--Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je +ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous +empêcher de voir votre fille. + +--Où est-elle? + +--Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi; +nous la verrons ensemble. + +--Avec vous, jamais! + +Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour +la donner à un autre. J'étais son père. Mes droits étaient certains. +J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits +n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas +que j'étais son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne +Torladès avaient pu «la légitimer par mariage subséquent.» + +Cette consultation et les délais nécessaires pour que mon ami se +procurât cet acte de mariage donnèrent le temps à ma fureur de +s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta. + +J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa disposition pour +faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle me répondit qu'elle serait +le lendemain à la gare du Nord à dix heures. + +Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour Bernes, un village +auprès de Beaumont, et nous fîmes la route sans échanger un seul mot. + +Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous avoir regardés +quelques secondes, elle ne fit plus attention à nous: elle ne +connaissait que sa nourrice. + +Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même pas les yeux sur +cette femme que j'avais tant aimée, que j'aimais tant. + +--Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la +gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donné +des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi. + +Je ne répondis pas et m'éloignai. + +Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire. + +Et c'est de ma cabine de la _Floride_ que je t'écris cette lettre. + +Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20. Je suis resté +huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie. + +Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes, ce qui +est probable. + +On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre va être +vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ +de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays. +J'ai besoin que ma mort rachète ma vie. + + + +FIN + + + + + +NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY + +Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois, était +un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si +l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines précautions, pouvait +présenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui +va d'Ivry à Asnières, les troupes de la Commune et de Versailles se +battaient chaque jour du matin au soir, souvent même une partie de la +nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas être +pris dans la mêlée. + +Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable, le long +des routes dont les arbres avaient été coupés, et à travers les villages +dévastés par cinq mois de guerre, aux murs des jardins crénelés, aux +façades rayées par les balles, éventrées par les obus, avec çà et là des +trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiées. Maintenant +la guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade, +la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des troupes, les +sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il +n'y avait rien de changé. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient +pas vu pendant la guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui, +à cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille +du haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps était +généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait avec cette +immuable sérénité de la nature qui ne connaît ni les douleurs ni les +catastrophes humaines, et cet agréable déplacement était un sport qui +remplaçait Longchamps, cette année-là fermé pour cause de bombardement; +dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où les claires +toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes des officiers, en +jolis tableaux bien composés, tandis que sur les routes passaient et +repassaient à la file des omnibus chargés de Parisiens qui allaient +de Versailles à Saint-Germain et de Saint-Germain à Versailles, +incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur +ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles ne peuvent que +bourdonner effarées. + +Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies, on ne +rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages était le +même: les troupes au lieu de marcher à la bataille s'en allaient à +l'exercice, et c'était le défilé successif de tous les uniformes de +l'armée allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce +qui était un étonnement c'était de voir sur les murs blancs, souvent +sous les inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français +écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.» + +Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly, +Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre à Pantin +le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et j'espérais, en me hâtant, +qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journée pour faire cette +route, mais comme je n'arrivai à Saint-Denis qu'après le soleil couché, +il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me décider à +passer la nuit dans un pauvre hôtel près de la gare. + +Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il était si bien +rempli de Parisiens attendant là naïvement le moment de rentrer chez +eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenêtre, sous les +toits, et dans la salle à manger qu'une place à une petite table de café +déjà occupée. + +Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ, de grande taille, +au visage fin, à l'air distingué et de tournure militaire. Comme je le +regardais, curieusement surpris du contraste qu'il présentait avec les +gens dont nous étions environnés, il m'examinait aussi. + +--Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce que ces +pistolets-là, me dit-il en souriant. + +Nos noms furent bientôt échangés. + +Le hasard voulut qu'il connût le mien. + +Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant +au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé l'attention +publique, et après être rentré dans l'armée au moment de la guerre du +Mexique s'était signalé de telle sorte que, pendant plusieurs années, ce +nom avait rempli les journaux. + +On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter. + +J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis, et ce +qu'il attendait dans cet hôtel. + +Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de +l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment, ce fut aussi du +Mexique. + +Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant qu'autour de +Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en +eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'éclairs fulgurants +que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous +promenions: l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le ciel et +les eaux. + +Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre +civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut dans l'_Opinion +nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui +de _Clotilde Martory_ que lorsqu'après un certain recul je sentis que +c'était réellement Clotilde qui remplissait le premier rôle et non +Saint-Nérée. + +H.M... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY *** + +***** This file should be named 13336-8.txt or 13336-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13336/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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